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Michelle Zancarini-Fournel

« Les luttes et les rêves ». Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours

Zones
Table
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE - LES SUBALTERNES FACE À L’AUTORITÉ ROYALE (1685-1789)
CHAPITRE 1 - 1685, L’ANNÉE TERRIBLE ET SES SUITES
CHAPITRE 2 - VIES ORDINAIRES : COMPROMIS ET RÉBELLIONS
CHAPITRE 3 - PEUPLE SOCIAL, PEUPLE POLITIQUE (SECOND XVIIIe SIÈCLE)
DEUXIÈME PARTIE - LE PEUPLE POLITIQUE ENTRE RÉVOLUTIONS ET RESTAURATIONS (1789-1830)
CHAPITRE 4 - LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (1789-1799)
CHAPITRE 5 - ORDRE ET DÉSORDRES SOUS NAPOLÉON (1800-1815)
CHAPITRE 6 - LE RÉSISTIBLE RETOUR DU PASSÉ (1814-1830)
TROISIÈME PARTIE - ESPOIRS D’UN MONDE NOUVEAU (1830-1871)
CHAPITRE 7 - 1831-1848. À LA CONQUÊTE D’UN MONDE NOUVEAU ?
CHAPITRE 8 - LES ESPOIRS DÉÇUS DU MOMENT 1848
CHAPITRE 9 - LES COMMUNES, LE PEUPLE AU POUVOIR ?
QUATRIÈME PARTIE - CONSCIENCE DE CLASSE, CONSCIENCE DE RACE (1871-1914)
CHAPITRE 10 - PAYSANS, OUVRIERS NOUS SOMMES…
CHAPITRE 11 - EXTENSION DU DOMAINE IMPÉRIAL
CHAPITRE 12 - LA BELLE ÉPOQUE, UNE ÉPOQUE REBELLE
CINQUIÈME PARTIE - ENTRE DEUX GUERRES, UNE EMBELLIE FUGACE (1914-1948)
CHAPITRE 13 - ÊTRE EN GUERRE (1914-1920)
CHAPITRE 14 - DE LA MOSAÏQUE FRANCE AU FRONT POPULAIRE (1920-1938)
CHAPITRE 15 - ANNÉES NOIRES, ANNÉES ROUGES (1939-1948)
SIXIÈME PARTIE - UN AUTRE MONDE EST-IL POSSIBLE ?
CHAPITRE 16 - L’ENVERS DES TRENTE GLORIEUSES
CHAPITRE 17 - LE MOMENT 1968
CHAPITRE 18 - AGIR DANS LA FRANCE NÉOLIBÉRALE ET POSTCOLONIALE (1981-2005)
REMERCIEMENTS

INTRODUCTION

J’ai été nourrie par les récits de mes grands-parents et de mes parents autour du poulet frites du dimanche ou de la soupe du soir : récits de travail, récits de militantisme, de résistance à la police ou aux patrons, récits héroïques parfois, devenus convenus car maintes fois répétés. Travaux pratiques d’histoire sociale, ces récits ont forgé mon imaginaire et la volonté d’écrire l’histoire des « gens de peu ». Mon grand-père maternel, anarchosyndicaliste jamais encarté, me racontait les descentes de police dans l’imprimerie à la veille des manifestations du 1er août où, dans « l’entre-deux-guerres », était célébrée la lutte « contre la guerre impérialiste », ou pendant la guerre d’Algérie quand il imprimait encore à soixante-quinze ans les affiches pour la paix. Les tracts des syndicats stéphanois unitaires puis confédérés sont sortis pendant soixante ans de l’imprimerie de mes grands-parents. La police le savait, mais elle avait besoin, en cas d’interdiction de manifester, d’une preuve pour les inculper. Il fallait les prendre sur le fait, trouver les « formes » (c’est-à-dire, dans le vocabulaire de l’imprimerie, les caractères en plomb, assemblés, qui composaient le texte) qui permettaient d’imprimer d’autres tracts en cas de saisie des exemplaires déjà imprimés.

Si souvent répété que je le connaissais par cœur, le récit plus dramatique était celui d’un 30 juillet, l’année étant incertaine, où mon grand-père avait caché les formes sous le matelas de ma grand-mère mourante. Les policiers avaient tout fouillé de fond en comble, l’atelier et la maison, même la chambre conjugale, mais s’étaient arrêtés par décence devant le lit de ma grand-mère, n’osant pas la déplacer vu son état. Elle a survécu cette fois-là et les tracts ont pu arriver clandestinement à leurs destinataires car la maison avait deux sorties qui ne donnaient pas dans la même rue, la porte de l’imprimerie étant surveillée en permanence.

Isidore, mon grand-père paternel, racontait toujours un de ses accidents de mine à la suite d’un coup de grisou, en 1930 ou 1931, où on l’avait recouvert d’un drap blanc et laissé pour mort, alors que, grièvement blessé au bassin et aux jambes (ce qui lui valut de longs mois d’hôpital), il entendait les commentaires. L’extrême-onction qui lui avait été délivrée par un prêtre un peu pressé l’avait définitivement fâché avec l’Église catholique.

Les heures de gloire de mon père avaient sonné à la Libération. Ouvrier qualifié, aîné de sa fratrie, surtout préoccupé pendant la guerre du ravitaillement de ses parents et de ses nombreux frères et sœurs, il appartenait à une milice patriotique qui eut à son actif, en 1944, quelques sabotages ou freinages de la production dans son usine métallurgique qui travaillait pour les Allemands. Lors des grèves de 1947, il avait fait partie du cortège qui, avec un régiment mutiné, précédé par une automitrailleuse, avait marché sur la préfecture de la Loire. Il gardait une nostalgie de la dissolution par le Parti des milices patriotiques et pensait qu’à ce moment historique, la révolution avait été possible mais qu’elle avait été trahie par les intellectuels et les socialistes au pouvoir. Son pire ennemi était le ministre de l’Intérieur d’alors, Jules Moch. En tant que responsable syndical CGT, mon père a, entre 1948 et 1953, été renvoyé de toutes les entreprises au bout de quelques jours ou de quelques mois pour les plus petites boîtes, et j’ai le vague souvenir de fins de mois difficiles qui se ressentaient dans notre assiette. Il dut se résigner, après des mois de chômage, à se réorienter et à quitter l’usine qui semblait pourtant avoir été son arbre de vie.

Ma mère, valeureuse institutrice ayant interrompu des études de lettres classiques à cause de la guerre et de la nécessité de travailler suite au tarissement des commandes de l’imprimerie alimentée par le Parti alors dissous et les syndicats exsangues, était à la Libération responsable de l’Union des jeunes filles de France ; elle dut, après son mariage, laisser tomber tout militantisme par volonté maritale, ce qu’elle regrettait et qui contribua très tôt à ma conscience féministe. Héritière d’un apprentissage scolaire dont elle avait gardé une écriture soignée et une orthographe exemplaire, pourtant interrompu à douze ans après son certificat pour s’embaucher jusqu’à son mariage dans une usine textile, Henriette, ma grand-mère paternelle, avait une connaissance intime de l’œuvre de Victor Hugo, qu’elle nous traduisait à sa façon, en leçon de solidarité avec les plus pauvres ; les récits hugoliens revisités furent mes contes de fées. Pétrie d’une stricte morale athée, ma grand-mère maternelle était une taiseuse, mais ses yeux bleus d’acier nous indiquaient fermement le chemin dont nous ne devions pas dévier. Son flan inimitable, concocté amoureusement une fois par semaine pour ses petites-filles, apportait un peu de douceur à sa rigueur morale.

Munie de ce viatique – sans aucun doute partiel et enjolivé par la mémoire – et ayant pris des chemins de traverse dans ma jeunesse contestataire, j’ai fait de l’histoire ma profession et des hommes et des femmes des classes populaires, aux parcours plus variés qu’il n’y paraît dans l’idéologie, mes sujets de recherche. Ce livre leur est dédié.

*

QUELLE HISTOIRE POPULAIRE ?

Au XXe siècle, s’appuyant sur sa connaissance de la paysannerie méridionale et sarde, le penseur et militant communiste Antonio Gramsci définit le peuple comme « l’ensemble des classes subalternes et instrumentales de toutes les formes de société qui ont existé jusqu’à maintenantnote ». La définition associe ici domination politique (« les classes subalternes ») et domination sociale (les classes « instrumentales », ce qui signifie classes salariées).

L’historien britannique Edward P. Thompson a quant à lui insisté sur la nécessité de faire une « histoire par en bas » : cette manière-là d’écrire l’histoire se conçoit comme un « travail de sauvetage de ce qui aurait pu se passer ; un travail de rachat d’autres systèmes de significations qui, ayant perdu leur bataille pour la légitimité, ont été “oubliés” […], un travail sur la mémoire et sur le pouvoir, sur tout ce que nous avons oublié ou qu’on nous a fait oubliernote. »

J’ai tenté d’écrire ici une histoire populaire des dominé.e.s, une histoire située des subalternes, qui s’appuie autant que possible sur leur expérience, telle que l’on peut la reconstituer, tout en étant attentive aux cadres sociaux, c’est-à-dire aux contraintes qui ont pesé sur elles et euxnote. C’est l’histoire des multiples vécus d’hommes et de femmes, celle de leurs accommodements au quotidien et, parfois, ouvertes ou cachées, de leurs résistances à l’ordre établi et aux pouvoirs dominants, l’histoire de « [leurs] luttes et de [leurs] rêves » (formule empruntée au titre du Livre III des Contemplations de Victor Hugo, dont le recueil fut publié le 23 avril 1856note).

Le récit commence en 1685, date de l’adoption du Code Noir qui établit pour la première fois le fondement juridique de l’esclavage « à la française ». C’est également en 1685 qu’est signé l’édit de Fontainebleau, qui exclut les protestants de la communauté nationale en les soumettant à une terrible répression. Choisir cette date comme point de départ d’une histoire de la France moderne et contemporaine, c’est vouloir décentrer le regard, affirmer l’intérêt pour les vies de femmes et d’hommes « sans nom », pour les minorités religieuses et de couleur et pas seulement pour les puissants et les vainqueurs.

Le livre se clôt à la fin de l’année 2005, au moment où se révèle sans doute dans toute son acuité le caractère postcolonial d’une histoire nationale confrontée à un retour du refoulé, à « un passé qui ne passe pas », celui de la colonisation. C’est aussi l’année où s’inscrit dans les urnes le refus d’une Europe néolibérale et où éclate, après la mort de deux adolescents, une révolte généralisée dans les quartiers populaires suivie de la promulgation de l’état d’urgence. Les questions posées de façon manifeste cette année-là animent encore très vivement notre présent.

Pas plus que la « France » ne remonte, en tant que phénomène historique, à « nos ancêtres les Gaulois », son histoire ne saurait se réduire à celle de l’Hexagonenote. Les colonisé.e.s – des Antilles, de la Guyane et de La Réunion, puis d’Afrique, de Nouvelle-Calédonie, d’Indochine et des comptoirs de l’Inde – prennent ici toute leur place dans le récit, de même que les migrant.e.s qui, « accueillis à bras fermésnote », ont façonné ce pays.

Par ailleurs, c’est une évidence, la France ne se limite pas à Paris et nous irons jusqu’au fond des campagnes scruter le quotidien et les actions des hommes et des femmes du peuple. Enfin – est-il encore nécessaire de le préciser ? – les femmes seront intégrées au même titre que les hommes, et à égalité, dans le récit historique. L’exigence de dignité – « être considérés comme des êtres humains » – traverse ce livre, exprimée aussi bien par les esclaves des Antilles ou de La Réunion, que par les prisonniers des années 1970, en passant par les grévistes des années 1930 représentés sur la couverture de cet ouvrage.

 

Cette histoire, qui ne peut être que partielle, s’appuie sur des études existantes, jusqu’aux plus récentes, ainsi que sur des documents d’archives de première main, des peintures ou des gravures, des romans et des films. Le lecteur ou la lectrice notera un tropisme stéphanois (pour la période 1848-1948) qui ne relève pas d’une affirmation régionaliste, mais d’une connaissance approfondie des archives locales que j’ai labourées de longue date et avec constance. Les études et documents sont référencés dans des notes en fin d’ouvrage pour ne pas interrompre le récit, mais aussi pour donner éventuellement l’envie, à l’aide de la bibliographie disponible en ligne sur le site de l’éditeur, d’aller plus loin et de poursuivre l’enquête.

Le récit s’attache à mettre en exergue des histoires singulières et pas seulement une histoire de groupes, de mouvements ou d’organisations. Il s’agit d’une histoire incarnée passant parfois par l’intime, une histoire sensible, attentive aux émotions, aux bruits et aux sons, aux paroles et aux cris. C’est pourquoi le texte est émaillé de nombreuses citations – témoignages, manifestes et chansons – qui sont autant de voix à entendre.

PREMIÈRE PARTIE

LES SUBALTERNES FACE À L’AUTORITÉ ROYALE (1685-1789)

CHAPITRE 1

1685, L’ANNÉE TERRIBLE ET SES SUITES

« A déclaré et est convenu qu’il est maron depuis environ dix-huit lunes, avec Rémy, son père, et autres nègres de sondit maître, leqvuel Rémy ayant eu du mécontentement dudit sieur Gourgues et en ayant esté fouetté, avoit médité ce maronnage, préparé ses vivres sans se dispenser d’aller au travail et, deux jours après, seroit party avec ledit Louis son fils, Claude, Louis Auge et Paul, son frère, dans un petit canot de pesche appartenant au sieur Sébastient Gourgues ».

« Interrogatoire du nommé Louis, nègre esclave du sieur Gourgues l’Aîné, âgé d’environ quinze ans, amené du quartier général des marrons à l’ouest de Cayenne », le 26 octobre 1748note »

L’année 1685 est terrible : en mars, la promulgation du Code Noir scelle officiellement le sort des esclaves aux Antilles ; en octobre, la révocation de l’édit de Nantes met fin à la tolérance du culte protestant. L’autorité royale de Louis XIV entend désormais s’affirmer sans partage, et les minorités – minorités de couleur aux Amériques, minorités religieuses dans tout le royaume – en paient le prix.

1. LE CODE NOIR, LES ÎLES ET L’ESCLAVAGE

Initié par Jean-Baptiste Colbert juste avant sa mort, en 1683, l’édit de mars 1685 « sur les esclaves des îles de l’Amérique » légalise et encadre la pratique esclavagiste dans le domaine colonial du royaume de France. Il ne sera définitivement abrogé que lors de la seconde abolition de l’esclavage, en 1848note.

L’article premier du Code Noir, cependant, ne s’applique pas aux esclaves mais aux juifs, car l’édit concerne d’abord la police religieuse. Le roi ordonne à tous ses officiers « de chasser de nos dites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidencenote, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens ». En 1685, le souci majeur de Louis XIV est d’imposer la religion catholique dans tout le royaume. Déjà chassés du royaume de France, les juifs sont également bannis des colonies.

Les deux articles suivants traitent de la religion des esclaves : ils devront être baptisés et catéchisés. On les fera aller à la messe et on leur accordera pour cela un repos le dimanche et pour les fêtes religieuses. Une autre série d’articles s’intéresse à leurs conditions de vie : ration alimentaire, vêtements, soins en cas de maladie : le corps des esclaves est un outil de travail que l’on se doit de maintenir en état de fonctionnement.

Le cœur de la philosophie esclavagiste s’énonce à l’article 44 : les esclaves y sont réputés être des « biens meubles » faisant partie du patrimoine, des marchandises pouvant être vendues avec l’habitation de leur maître, leur sort étant lié à celui de la terre. Le statut de l’esclave se transmet par la mèrenote. Seul l’affranchissement donne une peronnalité juridique (articles 55 à 59).

Les autres articles concernent le maintien de l’ordre, les interdits et la répression. Pour les esclaves, posséder une arme ou tout ce qui peut en tenir lieu est prohibé, tout comme le fait de s’attrouper. Ceux qui désobéissent seront châtiés, par des mutilations (oreilles ou jarrets coupés) ou des marques définitives sur le corps (fleur de lys sur l’épaule en cas de « marronnage », c’est-à-dire s’ils s’enfuient de la plantation). Les vols seront punis de coups de fouet et les atteintes à la personne du maître ou de sa famille, de mort.

Avec ce texte, l’ordre colonial encadre la condition des esclaves tout en érigeant en droit absolu le principe de hiérarchie socioraciale qui en constitue le fondement. S’il codifie, à la marge, la pratique des maîtres, il officialise et justifie dans le même temps l’institution esclavagiste au plan politique, moral et religieux. Sa mise en œuvre s’est heurtée aux résistances des esclaves et à la mauvaise volonté des maîtres.

Mais revenons en arrière. Avant la colonisation européenne, les Antilles avaient d’autres habitants, des populations venues des terres continentales d’Amérique du Sud, qui cultivaient le coton et le manioc et fabriquaient des poteries.

Les « Kalinagos »

« Apprends-la bien [la langue caraïbe] et lorsque tu la sauras, tu iras nu comme moi, Tu te feras peindre en rouge, tu porteras des cheveux longs comme moi, Tu deviendras caraïbe et tu ne voudras plus retourner en France. »

Adresse d’un Kalinago (Caraïbe) au capitaine Fleury, relatée par L’Anonyme de Carpentrasnote.

L’archipel des Antilles est composé de plusieurs centaines d’îles peuplées, avant l’arrivée des Occidentaux, par des Amérindiens baptisés « Caraïbes » par les Européens mais qui, entre eux, se nommaient les Kalina. Plus précisément, les hommes employaient le mot « Kalinagos » et les femmes « Kaliponam ». Ce peuple avait en effet deux langues, « celle des hommes et celle des femmes, de quoi leur demandant la raison, ils répondaient que la différence de leur langage provenait de ce qu’ils avaient leurs natures différentesnote ». Les activités étaient strictement séparées : les femmes étaient au service des hommes, chasseurs, défricheurs et guerriers ; elles pratiquaient l’agriculture, portaient les hottes, filaient le coton et cuisinaient le manioc.

L’installation des premiers Européens, les Espagnols, ouvre le temps long des rencontres entre les autochtones et leurs envahisseurs (fin XVe-premier XVIIe siècle), moment de coexistence, parfois, et de conflits, souvent. Le 26 juin 1618, un flibustier français, le capitaine Charles Fleury, part de Dieppe et met cap sur les Indes. À bord de l’un des navires formant cette expédition, un homme dont l’identité nous est restée inconnue rédige un journal de voyage. Les historiens l’appellent l’« anonyme de Carpentras ».

Le dimanche 21 avril 1619, la petite flotte, en partie détruite, fait une halte forcée aux abords de la Martinique. Les navigateurs voient bientôt venir à eux une pirogue portant à son bord dix à douze « sauvages », nus et peints en rouge, armés d’arcs et de flèches et chargés de victuailles – poissons, tortues, fruits. Ils montent sur le pont. Ayant appris que les marins ne sont pas des Espagnols (leurs ennemis), ils décident de ne pas les tuer. L’anonyme de Carpentras séjourne ensuite plusieurs mois parmi eux. Son récit nous livre un témoignage précieux sur les mœurs des indigènes.

Les Kalinagos se moquent des Européens aux corps entièrement couverts d’étoffe et les appellent « les contrefaitsnote ». Eux appartiennent à la civilisation du nu :

Les Sauvages de ces îles nommés Caraïbes, soit mâles ou femelles vont tout nus portant les cheveux derrière la tête, longs jusqu’à la ceinture et ceux de devant jusqu’aux sourcils. Ils s’arrachent les poils de la barbe lorsqu’elle est trop épaisse, ils la rasent avec un certain roseau qui étant mouillé et plié rase aussi bien qu’un rasoir de barbier. Ils se frottent presque tous les matins avec une peinture rouge nommée couchieuenote qui étant détrempée avec de l’huile faite de noix de palme, les rend frais et les préserve de l’ardeur du soleil, outre que ce leur est un bel ornement sans lequel ils n’oseraient pas se visiter les uns les autres. Ils sont plutôt petits que grands, mais fort adroits et robustes. […] Ils sont fort curieux d’apprendre les langues et les mœurs des étrangers… qu’ils nomment banari, c’est-à-dire compère ou aminote.

La « Grande Transportation » : traite, déportation et esclavage

« Le 2 mars […] les noirs qui étaient chargez dans mon bord au nombre de 434 prenaient beaucoup de mélancolie de voir leur terre sous leurs yeux et il en était déjà tombé quelques-uns malades de tristesse […]. Le 6 juin, j’ai gagné la rade du Fort St Pierre où j’ai mouillé avec 334 noirs vivants, en estant morts 100 dans la traversée depuis Andresnote jusqu’à la Martinique. »

Journal du voyage aux isles et dans la Cote de Guinée d’un capitaine de navire négrier, 1671.

L’esclavage moderne est né aux Antilles. Les premiers Noirs d’Afrique qui y débarquèrent, employés alors comme domestiques, accompagnaient leurs maîtres lors de la seconde expédition de Christophe Colomb dans les Petites Antilles en 1493. Un siècle plus tard, les Espagnols et les Portugais ont introduit l’esclavage partout sur leurs possessions en Amérique, et la traite négrière est devenue l’une des composantes du commerce atlantique.

Si les conditions particulières de la Grande Transportation peuvent varier en fonction des organisateurs de la traite et du contexte local, elles sont toujours effroyables. La mortalité des déportés oscille entre 13 % et 25 % : la durée du voyage, l’entassement, les conditions d’alimentation et d’hygiène sont propices au développement de maladies qui déciment les captifs enchaînés dans les cales. Le capitaine du navire négrier et son équipage recourent à une violence extrême pour rester maîtres des centaines d’Africains et d’Africaines entassés à leur bord. Ils disposent à cette fin d’une série d’instruments de coercition et de terreur : fouet, menottes, fers, colliers. Des esclaves se rebellent et combattent comme ils peuvent. Certain.e.s parviennent parfois à prendre, fugitivement, le contrôle du navire. D’autres se suicident, individuellement ou en groupe, en se jetant à l’eau. La traite négrière atlantique a fait des millions de morts. Sur un total d’environ 14 millions d’esclaves déportés au cours des XVIIe et XVIIIe sièclesnote, on estime que 5 millions de personnes n’ont pas survécu à la traversée. « Nous devons nous souvenir, insiste l’historien Marcus Rediker, que de telles horreurs ont toujours été – et demeurent – centrales dans le développement du capitalisme mondialnote. »

Premières rébellions après l’arrivée des Français

Dans une lettre au cardinal de Richelieu, Pierre Belain d’Esnambuc, gentilhomme normand devenu flibustier, annonce avoir pris officiellement possession de la Martinique au nom du roi le 15 septembre 1635 et y avoir installé un gouverneur, 150 hommes, des munitions de guerre et des vivres : « J’ai planté la croix et fait arborer le pavillon de France et vos armes sous votre bon plaisir. J’y ai fait un fort dont je vous envoie un petit plan. »

Utilisé par les Amérindiens, le tabac cultivé par les premiers colons dans les îles de Saint-Christophe, de Martinique et de Guadeloupe, devient la « monnaie ordinaire du pays » dans une économie de troc entre populations kalina et flibustiers de toutes nationalités. Mais la culture locale du tabac décline à partir du milieu du XVIIe siècle, concurrencée par la production de Virginie. Les colons se tournent alors vers la canne à sucre, une culture qui implique une nouvelle forme d’organisation productive, l’économie de plantation, appelée ici habitation. À la tête de l’habitation, le propriétaire, « maître de case », détient une autorité hiérarchique qu’il délègue ensuite à un gérant. La terre est cultivée à la fois par des serviteurs blancs – « alloués » ou « engagés » (contrat de trois ans) – et des esclaves noirs. Sur l’habitation Crève-cœur à la Martinique (commune de Sainte-Anne), les logements des esclaves, faits de matériaux végétaux, sont disposés au-dessus de la maison du maître et des bâtiments industriels, sur deux rangées à flanc de colline. On fait la cuisine dans des récipients en céramique décorés « à l’africaine ». Sur le site du village des esclaves, les archéologues retrouvent aujourd’hui des coquillages et des os de petits gibiers, témoins des compléments de fortune que les esclaves devaient apporter aux rations alimentaires insuffisantes octroyées par leurs maîtresnote.

En 1639, dans l’île de Saint-Christophe, plus de soixante esclaves noirs quittent les habitations avec femmes et enfants et se réfugient dans les bois de la montagne avant de s’en prendre à des colons isolés. Une troupe de 500 hommes est envoyée pour mater la révolte ; la résistance est acharnée. Si quelques esclaves parviennent à s’enfuir, les autres sont soit brûlés dans leurs cases, soit écartelés en place publique. Pour prévenir le marronnage, il faut semer la terreur.

Entre 1636 et 1660, de nombreuses escarmouches dégénèrent parfois en guerre de guérilla opposant les Kalinas aux colons français ou anglais, mais l’avancée des Européens dans les îles chasse progressivement les autochtones. Le traité de paix signé en 1660 entre Anglais, Français et Caraïbes laisse à ces derniers les petites îles de Saint-Vincent et de la Dominique ; ils s’y réfugient en 1657 et s’allient avec des Africains, installés dans l’île à la suite du naufrage d’un navire espagnol. Ce métissage des opprimés produira une symbiose entre cultures africaines et cultures amérindiennes qui résistera jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. La vigueur des rébellions africaines et des guérillas caraïbes témoigne de la difficulté pour les dominants à installer un nouvel ordre colonial. La menace d’une alliance entre esclaves et Kalinas est longtemps restée l’une des principales obsessions d’un ordre colonial très instable.

Esclavagisme et canne à sucre

La canne à sucre était connue aux Antilles, mais c’est l’arrivée des planteurs hollandais, chassés du Brésil par les Portugais, qui donne l’élan décisif : en 1654, ils s’installent en Guadeloupe, au lieu-dit Sainte-Marie (900 personnes dont 300 esclaves noirs) ; ils sont presque tous juifs sauf quelques-uns, convertis de fraîche date au protestantisme. Ils ne peuvent s’installer à la Martinique car les jésuites ont obtenu du gouverneur qu’ils ne soient pas accueillis. Ces derniers, arrivés en 1640, bénéficient de concessions et sont, à la fin du siècle, à la tête de plusieurs habitations de culture de la canne et d’une fabrication intégrée du sucre (avec un pressoir à l’ancienne) ainsi qu’une distillation de l’alcool (le rhum). À cela s’ajoutent des cultures vivrières (patates, manioc, ignames, pois) dans les « jardins d’esclaves ». En général, le propriétaire, sa famille et ses domestiques résident sur l’habitation, les esclaves étant quant à eux regroupés dans un « quartier » à part.

Pour faire pièce à la domination commerciale des Hollandais, Colbert, contrôleur général des finances de Louis XIV, tente d’imposer, en 1664, un monopole du commerce sucrier en faveur de la Compagnie des Indes occidentales. Devenus dépendants des tarifs de la compagnie pour leurs approvisionnements, les colons blancs se révoltent à plusieurs reprises entre 1665 et 1666. La production de sucre (brut ou raffiné) est stimulée par sa revente dans les pays européens et sa consommation dans l’Hexagone. À la fin du XVIIe siècle, le sucre n’est plus l’apanage de l’aristocratie et se répand dans des couches aisées. On l’utilise pour la pharmacopée, mais aussi pour les desserts et les confiseries. La mode des boissons coloniales – thé, café, chocolat – a aussi décuplé son usage, ce qui entraîne une transformation progressive du goût avec un attrait toujours plus prononcé pour les douceurs. Cela vaut tout particulièrement pour les femmes du monde : culturellement, « le sucré c’est le doux, le tendre » qui sied à la féminité, tandis que « le goût des hommes se doit de rester plus fort, plus épicé, plus alcoolisé »note. Le sucre devient aussi une denrée de première nécessité dans les milieux populaires où, ajouté au café au lait du matin, il se substitue au déjeuner.

La partie ouest de l’île, Saint-Domingue, devenue colonie française depuis le traité de Ryswick avec l’Espagne (1697), se peuple rapidement de colons blancs qui se lancent dans la production de cultures nouvelles, dont les indigotiers (arbustes dont les fleurs servent à fabriquer la teinture bleu indigo) et surtout la canne à sucre. Ils « importent » de très nombreux esclaves, comme le montrent, à la fin du règne de Louis XIV (1661-1715), les statistiques suivantesnote :

Îles

Habitations sucrières

Indigoteries

Nombre d’esclaves

Martinique

274

26 000

Guadeloupe

117

11 000

Saint-Domingue

138

1 200

30 000

L’organisation capitaliste du marché sucrier combinée à la prégnance du préjugé racial dans la société coloniale explique le recours massif à la main-d’œuvre servile africaine dès le second XVIIe siècle. Pour ce faire, les puissances coloniales s’installent sur les côtes de l’Afrique de l’Ouest : la France à Rufisque et dans l’île de Gorée (devenue aujourd’hui lieu de mémoire), où sont regroupées des personnes raflées ailleurs et vendues par des intermédiaires africains. Mais la traite organisée par des compagnies agréées par le roi ne suffit pas à combler les besoins de main-d’œuvre, et les colons achètent aussi des esclaves en contrebande aux Hollandais, aux Anglais et aux Danois. À la fin du XVIIe siècle, les Noirs sont devenus majoritaires aux Antilles françaises. S’ensuivent des périodes de tensions entre maîtres et esclaves qui donnent lieu à différentes formes de résistance. La modalité la plus répandue, la moins éclatante mais aussi la plus pérenne oppose une résistance passive aux ordres du travail quotidien : lenteur volontaire, maladies déclarées, ruse généralisée. Pour ne pas mettre au monde des enfants esclaves, les femmes ont recours à l’avortement, voire à l’infanticide. Le désespoir peut aussi conduire à des suicides, surtout chez les nouveaux arrivantsnote.

La fuite est une autre forme de résistance ordinaire. Les nègres marrons désertent pour des périodes plus ou moins longues les habitations où ils travaillent, mais les défrichements dus au développement de la production sucrière restreignent progressivement, tout particulièrement en Martinique, les zones de refuge possibles pour les fugitifs. On assiste aussi à un marronnage maritime, c’est-à-dire à la fuite en petits bateaux ou en pirogue, par cabotage, vers les îles voisines. Quand ils sont repris, les nègres marrons sont durement châtiés : jambe coupée et, pour les femmes, amputation du nez. En 1678, un soulèvement d’esclaves en Martinique est violemment réprimé par le gouverneur.

À la fin du XVIIe siècle, la définition de catégories fondées sur la « ligne de couleur » dessine de strictes et subtiles hiérarchies sociales fondées sur « la pureté du sang ». La distinction fondamentale sépare les Noirs des Blancs, les libres des esclaves. On appelle « mulâtres » les enfants issus (le plus souvent) d’une Noire et d’un Blanc. Le mot vient de l’animal, le « mulet », fruit d’une union contre-nature ; les mulâtres sont donc « de naissance honteuse ». Parmi les personnes de statut libre, on distingue et on hiérarchise les Blancs – « Grands Blancs » (les planteurs) ou « Petits Blancs » (descendants des « engagés », et des aventuriers) – et les « libres de couleur », anciens esclaves affranchis ou leurs descendants. Les « naturels du pays » sont les descendants des autochtones caraïbes, tantôt assimilés aux Blancs, tantôt aux libres de couleur. À partir du début du XVIIIe siècle, les libres de couleur ou « sang-mêlé » sont stigmatisés. L’ordonnance royale du 10 juin 1705 acte la réversibilité de l’affranchissement : un affranchi peut redevenir esclave s’il héberge des nègres marrons. Les mesures discriminatoires se multiplient jusqu’en 1789 pour bien distinguer les propriétaires blancs des Créoles (personnes nées aux Antilles) ou des mulâtres. Malgré cette politique, le nombre des mulâtres ne cesse de croître : ils sont 5 000 en Martinique en 1788 – soit dix fois plus en un siècle – et presque 22 000 à Saint-Domingue (quinze fois plus)note.

Le XVIIIe siècle représente l’apogée du commerce reliant les ports de Nantes (1 427 expéditions négrières), de Bordeaux (second port négrier)note, du Havre et de La Rochelle aux côtes africaines (îles du Cap-Vert, le Sénégal, la Gambie, le golfe de Guinée), et, après une traversée de l’Atlantique qui dure au moins deux mois, aux Antilles. Les marchandises partant de la France vers l’Afrique sont des tissus – des « indiennes » surtout – des armes, du petit outillage. Les esclaves embarqués sur les navires sont vendus à l’arrivée à des propriétaires blancs. Les bateaux reviennent ensuite vers l’Europe chargés de café, de cacao, d’indigo et surtout de sucre. Le but premier de la constitution d’un empire colonial est le commerce. Son instrument est « l’Exclusif », c’est-à-dire un monopole accordé aux manufacturiers, aux négociants et aux capitaines de vaisseaux de la métropole, aussi bien pour les produits venant de l’Hexagone que pour les produits ramenés des colonies ou de la lointaine Asie. Le trafic négrier prend place dans un négoce transcontinental qui explique aussi plus largement l’opulence des ports de Bordeaux et de Nantesnote. La navigation fluviale sur la Loire met à la disposition des négociants nantais tout un arrière-pays très étendu, qui va des raffineries sucrières orléanaises et parisiennes (par le canal d’Orléans) aux fabriques de mouchoirs du Choletais en passant par les fabriques d’indiennes de Mulhouse et de Rouen, ou le magasin royal des armes à Paris, alimenté par Saint-Étienne (qui obtient le titre de manufacture royale en 1764). Ces territoires industriels sont mobilisés pour le commerce avec l’Afrique. Les produits tropicaux arrivant des Antilles sont quant à eux redistribués dans toute l’Europe. À la fin du XVIIIe siècle, les ports se spécialisent : Nantes pour le sucre brut, Rouen et Le Havre pour le coton, Bordeaux pour le sucre et le café.

Toutes ces cultures sont fondées sur l’exploitation acharnée d’une main-d’œuvre servile par-delà les mers. Au XVIIIe siècle, les autorités interdisent l’affranchissement des esclaves noirs arrivés dans l’Hexagone. Contrairement à un ancien dicton, l’air de la France ne rend plus libre. Dans une lettre datée du 7 janvier 1767, le ministre de la Marine de Louis XV reprend la distinction entre Caraïbes (appelés ici Indiens) et « nègres » : « Sa Majesté a toujours admis […] une différence essentielle entre les Indiens et les Nègres ; la raison de cette différence est prise que les Indiens sont nés libres et ont toujours conservé l’avantage de la liberté dans les Colonies, tandis que les Nègres n’y ont été introduits que pour y demeurer dans l’état de l’esclavage : première tache qui s’étend sur tous les descendants et que le don de la liberté ne peut effacernote. »

La difficile mainmise sur la Guyane

C’est en 1613 que partent de France les premiers colons pour la Guyane. Les travailleurs sont d’abord des « engagés ». On appelle ainsi les Européens qui, pour une période de trois à six ans, travaillent pour le compte de sociétés chargées de mettre en valeur les colonies. Le voyage de l’engagé est payé ; la société le nourrit, l’aide à se loger et un terrain lui est assigné qu’il travaille sans recevoir le moindre salaire : il est en somme attaché à la terre. À l’issue du contrat, l’engagé recouvre la liberté de mouvement et peut s’installer à son compte. À plusieurs reprises, des contingents importants d’engagés arrivent en Guyane. Mais le climat chaud et humide favorisant la propagation des maladies infectieuses entraîne de nombreux décès.

La Guyane a été un terrain de conflits entre la France, les Hollandais et l’Angleterre. L’armée française reprend le territoire et, en décembre 1676, signe l’entrée de la Guyane dans l’empire colonial français. Se rendant compte que les Blancs ne sont pas assez nombreux et aguerris pour cultiver la terre, les gouverneurs songent à faire travailler une main-d’œuvre autochtone qui présente l’avantage d’être habituée au climat. Mais le principe, affirmé par les jésuites, de la nécessaire liberté des « Indiens », est un obstacle à ce projet. Le gouverneur Férolles essaie de le contourner en leur déclarant la guerre, moyen de faire des prisonniers que l’on transformerait en esclaves. Mais suite à l’intervention des jésuites, le secrétaire d’État tance vertement le gouverneur :

On m’escrit de Cayenne, que sous différents prétextes, vous avez permis d’enlever plusieurs nations d’Indiens des environs de l’ïsle et qu’y ayant été amenez, vous les avez déclaré esclaves et laissé vendre comme tels et mesme que quelqu’uns ont été envoyés à la Martinique… Sur le compte que j’en ay rendu au Roy en expliquant à S. M. que je ne pouvois croire que vous fussiez capable d’avoir autorisé les prétextes de mauvaise foi et de perfidie dont on s’est servy, elle m’a ordonné de vous une relation exacte de ce qui s’est passé à ce sujet et de vous dire qu’elle veut absolument (supposé le fait tel que je vous le marque) que ces Indiens soient renvoyés chez eux, libres, et ceux qui les auront vendus contraints à restituer le prix après que vous aurez pris les précautions nécessaires pour porter ces Indiens à ne se point ressentir du mauvais traitement qu’on leur a fait et à continuer leur commerce avec la colonie à l’ordinairenote.

Les Amérindiens sont donc remplacés par des esclaves mais leur nombre ne fut jamais conséquent sur ce territoire. Le premier navire négrier arrive en Guyane en 1680. La plus importante habitation, celle de Remire, près de Cayenne, est installée par les jésuites en 1668. Le domaine, considérablement agrandi par la suite avec des acquisitions, des donations et des concessions, atteint à son apogée une superficie de plus de 1 000 hectares sur lesquels travaillent près de 500 esclavesnote.

Voici quelques portraits rapides des esclaves travaillant sur la plantation à la fin du XVIIe siècle, établis à partir du relevé des papiers de plantations effectué par l’historien Gabriel Debiennote. On y trouve un esclave nommé Apaia – (dé)baptisé selon l’habitude missionnaire Estenne, dit Arada – qui vient d’une région côtière près de l’embouchure du Niger. Sur l’habitation qui a été vendue avec lui, il remplit toutes sortes de tâches : charpentier, brouettier, il sert aussi aux fourneaux et il est une « bonne hâche ». Sa femme Marie-Anne, vingt-six ans, est originaire des hautes terres de Guyane ; capturée par d’autres tribus, elle a été vendue aux maîtres contre du sucre. Elle est réputée « dure à l’ouvrage ». Ils ont ensemble un fils de trois ans. Madeleine, dite Jeanneton, âgée de vingt-deux ans, est arrivée ici par la Sainte-Trinité, bateau du capitaine Tourtel venant de la rivière Sénégal. Elle vit avec Jacques, appelé Aoua par les Noirs, un Créole de vingt-sept ans de Cayenne. Prisonnier des Anglais, il a été vendu par la compagnie qu’il servait. « Bonne hâche » et bon cuisinier, il est un peu « malingre ». Manuel, âgé de quarante-six ans, vient, d’une des îles du Cap-Vert sous domination portugaise. Maître scieur de long, c’est aussi une « bonne hâche » mais il a déjà essayé de s’enfuir. Il est donc sujet au marronnage et il a eu pour cela une oreille coupée sur ordre du gouverneur. Sa femme est arrivée à Cayenne avant la guerre avec les Hollandais, depuis la Côte-de-l’Or, à bord de L’Embuscade ; elle a été vendue par le capitaine à M. de la Touche et elle est « de bon travail ». Catherine, dite encore la grande Marie ou Sanon par les Noirs, vient du royaume de Foa ; elle a été vendue au même M. de la Touche qui l’emploie à la blanchisserie : elle est maîtresse blanchisseuse du linge pour les Blancs et des draps de l’habitation pour tamiser les sirops. Elle appartient au groupe des « esclaves de case » au service du gérant et du personnel blanc, peu nombreux ici. Il y a également Jacob, un cuisinier créole de vingt-sept ans, le valet du gérant, un « joli Indien ». Un ménage d’Indiens sert à la cuisine. Les femmes ne vont pas au moulin. Elles s’occupent des cultures « du jardin ». L’essentiel de « l’atelier » est composé d’adultes de quatorze à cinquante-sept ans, trois femmes pour quatre hommes. Les hommes de confiance sont les ouvriers sucriers encadrés par un maître sucrier et un commandeur noir. Les hommes sont polyvalents : ils sont aussi bien scieurs de long, maçons, et « bonne hâche » suivant les saisons et les besoins ; lors de la campagne sucrière, il y a beaucoup de travail pour tout le monde. Dans les moments plus calmes, on entreprend des travaux de déboisement avec des bûcherons ou des scieurs de long. Un petit groupe d’enfants est occupé à des tâches annexes de ramassage de bois et d’herbes. À quatorze ans, ils passent dans le grand atelier – nom donné dans une habitation au travail principal (par exemple coupe de la canne) effectué par des « adultes » – à Cayenne comme aux Antilles.

En 1712, Pontchartrain, secrétaire d’État à la Marine dont dépendent les colonies, écrit au gouverneur de Guyane pour lui rappeler que, comme le stipule le Code Noir, les maîtres n’ont pas le droit de tuer leurs esclaves, preuve – si nécessaire – des pratiques des colons à leur égard. Certains esclaves se donnent la mort tandis que d’autres, seuls ou en groupe, s’enfuient à l’intérieur du pays. La forêt guyanaise, impénétrable, leur offre un asile quasi imprenable et des ressources pour survivre. Ils se ravitaillent parfois en vivres et en objets dans les plantations avec la complicité des autres esclaves. Le 3 avril 1700, cinquante esclaves d’une habitation tuent le commandant et les économes. Pillée, l’habitation est ensuite détruite de fond en comble et les esclaves prennent la fuite. Une vingtaine d’entre eux sont arrêtés peu après : deux sont roués vifs, un autre a le jarret coupé et en meurt, un autre le poing coupé. Mais l’attrait de la liberté est trop fort et la répression ne résout rien. Réuni en décembre 1720, le Conseil supérieur de Cayenne met au point un règlement de police censé allier l’indulgence à la force en associant les propriétaires : un pardon général est accordé à tous les marrons qui reviennent auprès de leurs maîtres dans un délai d’un mois ; ceux-ci doivent les recevoir « sans aucunement les molester pour les causes de leurs précédents marronnagesnote ». Enfin, lors d’une poursuite d’esclave fugitif, on reconnaît aux propriétaires, en cas de « légitime défense », le droit de le tuer. Toutes ces mesures n’empêchent pas l’existence et la progression du marronnage contre lequel sont montées des expéditions militaires. Mais il est difficile de poursuivre ces gens dans la forêt, très dense, et ces expéditions coûtent fort cher avec un résultat bien maigre. Jamais le marronnage ne réussit à être enrayé en Guyane, parce que les motifs qui poussent les esclaves à devenir marrons n’ont jamais été supprimés.

Dès le milieu du XVIIe siècle, les jésuites distinguent nettement les fonctions de la mission de Cayenne, chargée de la population libre et esclave, de celles des missions indiennes, qui ont pour but l’évangélisation des autochtones. Les missionnaires, en prêchant la soumission à la volonté divine, contribuent à maintenir l’esclave dans l’obéissance à son maître ; ils essaient de ramener les fugitifs et d’inculquer à tous quelques notions de morale, ce qui concourt à la tranquillité publique. Les administrateurs de la Guyane sont parfaitement conscients du fait que la religion contribue à maintenir les Noirs dans le droit chemin.

Alors que les jésuites se penchent avec intérêt sur les croyances amérindiennes, la survivance des cultures africaines chez les esclaves ne leur inspire qu’un mépris condescendant. Les missionnaires considèrent que les défauts des esclaves africains sont inhérents à leur « nature », du fait de la malédiction biblique de Noé sur son petit-fils Canaan, ancêtre des peuples d’Afrique. Cependant, malgré cette malédiction qui pèserait sur eux, les esclaves sont pour les pères des âmes à sauver. Aussi les missionnaires se consacrent-ils avec zèle à la conversion des esclaves. En 1749, un jésuite, le père Fauque, est chargé de ramener les marrons réfugiés dans la montagne ; il promet aux fugitifs qu’ils ne seront nullement inquiétés ni punis, et le gouverneur de la Guyane s’engage également à intervenir en ce sens auprès de leurs maîtres. Mais le père affirme également aux esclaves qu’ils changeraient de maîtres, ce que les administrateurs refusent. Les esclaves, se voyant trompés, rejoignent ceux restés dans les bois.

Pour évoquer le peuplement baroque de la Guyane, il faut rappeler l’initiative du secrétaire d’État aux Affaires étrangères, puis à la Marine et aux Colonies de Louis XV, Étienne François de Choiseul, d’organiser une immigration de volontaires pour compenser la perte du Canada puis de la Louisiane. Ce fut un « rêve d’Amérique » – une colonie de Blancs sans esclaves – auquel crurent des milliers d’émigrants (près de 17 000) venant de France (Alsace, Lorraine, Paris, Poitou) et d’Allemagne. Deux ans plus tard, en 1765, le dernier convoi de migrants arrive à Cayennenote. Les jésuites, qui ont développé, grâce au travail des esclaves noirs, les seules exploitations rentables en Guyane, sont dans le même temps expulsés à la suite d’un arrêt du parlement de Paris, avec confiscation de leurs biens qui sont occupés par les nouveaux arrivants. Mais la mesure se révèle insuffisante ; un camp provisoire est construit à Kourou. Des tentes faites de voiles de bateau sont plantées sur la plage. On ne sait plus où loger les milliers d’arrivants qui doivent rester à quai dans les navires. En septembre 1764, une épidémie se déclare, sans doute le typhus ou la typhoïde. Un an plus tard, il reste 1 784 habitants sur les 10 446 qui ont réellement accompli le voyage jusqu’à la Guyane. Quelques milliers sont repartis en Europe, mais l’épidémie a fait 6 000 victimes. C’est la fin du projet colonial américain du royaume de France.

Au moment de la liquidation des biens des jésuites, quand leurs esclaves apprennent qu’ils vont être vendus et qu’ils risquent de tomber au pouvoir de maîtres plus cruels, des mutineries éclatent. On redoute une insurrection générale dans la colonie. Le gouverneur ne peut rétablir l’ordre qu’en affirmant prendre possession des biens des jésuites « au nom du roi ». En fait, la plupart de ces esclaves sont achetés par des membres du Conseil supérieur de Cayenne. Entre 1764 et 1776, des révoltes massives d’esclaves en Guyane hollandaise, suivies de l’arrivée en Guyane française de groupes de Noirs libres, suscite l’inquiétude des colons français dont certains se mettent à douter du bien-fondé de l’esclavage. En fait, la situation des esclaves en Guyane française évolue peu. Leur condition matérielle demeure misérable, les libérations peu nombreuses. Alors qu’à Saint-Domingue, les gens de couleur libres constituent dès la fin du XVIIIe siècle une force politique importante, cette classe ne représente en Guyane française qu’une infime partie de la population. Cette situation est sans aucun doute le fait de l’isolement de la colonie : « La Guyane demeurera prisonnière des fantômes de Kourou : une terre d’exil et de mort lente ; une terre de bagnenote. »

L’archipel des Mascareignes

Sur les routes maritimes de l’Asie, l’archipel est composé essentiellement de l’île de France (aujourd’hui île Maurice) et de l’île Bourbon (aujourd’hui île de la Réunion) ; cette dernière est gérée depuis 1664 par la Compagnie française des Indes orientales, une compagnie à charte donnant le droit à un groupe de négociants de conduire sur place les affaires de l’État. Régie par des directeurs généraux nommés par le roi, elle connaît son apogée dans les années 1730-1740. Découverte par les Portugais en 1498, l’île de France échoit aux Français après avoir été occupée par les Hollandais, puis par des pirates. L’installation des premiers colons avec des esclaves malgaches commence : la première mention d’un esclave à Bourbon date de 1687.

Le 14 mai 1701, l’esclave Alexis, dix ans, est baptisé avec la mention « de Matatane, terre de Madagascar ». Le 15 septembre 1708, une esclave âgée de dix-huit ans se voit imposer le nom de « Louise Le Grand ». Dans les premiers temps, lors du baptême, le nom de l’esclave est suivi, sur les registres, de l’indication de son origine ; par la suite, on lui ôte ce lien avec le pays natal et une nouvelle identité lui est attribuée, avec un prénom occidental comme nom de famille (Jean-Baptiste est le plus utilisé, viennent ensuite François et Louis) ou encore avec le nom d’un mois, d’un personnage historique (Clovis, Thésée, Télémaque, etc.), d’une planète ou de la flore locale. Après avoir été arrachés à leurs proches et à la terre de leurs ancêtres, après une traversée traumatisante, le troisième élément qui marque le corps et l’esprit des esclaves est leur dépersonnalisation et l’attribution forcée d’un nouveau nom pour les identifier. L’Église baptise les esclaves et les propriétaires leur laissent généralement suivre les enseignements édifiants de la catéchèse. En revanche, les maîtres voient d’un mauvais œil le sacrement du mariage qui implique, de leur point de vue, de ne plus pouvoir exactement disposer du corps de l’esclave à leur guisenote.

Avec l’introduction en 1715, par la Compagnie des Indes orientales, des plants de café, la population servile est acheminée en masse dans l’île Bourbon. Cette demande augmente encore sous l’impulsion du gouverneur de La Bourdonnais qui développe les ports des Mascareignes dans le but de créer des ancrages qui pourraient servir au cours d’un conflit anglo-français dans l’océan Indien : entre 1 200 et 1 300 esclaves sont « importés » par an pendant son mandat – fraude comprise. L’édit royal qui autorise le libre commerce pour tous les Français au-delà du cap de Bonne-Espérance provoque un essor de la traite esclavagiste, triplant les entrées d’esclaves à la fin du XVIIIe siècle.

La faillite de la Compagnie des Indes orientales à la suite de la guerre de Sept Ans (1756-1763) signifie à la fois la liberté de commerce et la fin du monopole de la Compagnie, ce qui provoque sa dissolution. Un gouvernement civil des Mascareignes est alors créé avec un gouverneur général, Daniel Dumas, détenteur de l’autorité militaire, et un intendant, Pierre Poivre, chargé des questions économiques et financières. Les Mascareignes sont considérées par le pouvoir royal comme un entrepôt, d’où la présence de nombreux marins et soldats. Ce sont pour la plupart « des déserteurs, malfaiteurs et autres mauvais sujets pris dans les prisons conduits aux Isles, les fers encore aux pieds et aux mains, à qui lorsqu’ils sont débarqués on lit les Ordonnances les plus sévères qu’on répartit dans des Compagnies et puis, que, par un commandement de demi-tour à droite on envoie se gîter et vivre où ils voudrontnote ». Ils désertent souvent et s’installent dans la ville, dans les quartiers périphériques, et forment une catégorie de Blancs à part nommés « nègres blancs » par les esclaves.

La résistance des Malgaches à la colonisation esclavagiste se caractérise par une propension au marronnage vers les hauteurs de l’île. Pour prévenir toute révolte, la minorité des propriétaires blancs cherche à diversifier les lieux de provenance des esclaves. Au total, 45 % des esclaves des Mascareignes proviennent de Madagascar, 40 % sont des « Cafres » originaires d’Afrique de l’Est (Mozambique et Zambèze) et 13 % d’Indenote. D’un convoi à l’autre, le prix de vente varie : le 10 mai 1733, la vente de soixante-quinze esclaves provenant des bateaux L’Indien et L’Ossyeau venant de Madagascar est liquidée pour 17 012 livres (soit un prix de vente moyen de 261 livres « l’unité »). Onze sont perdus (sept sont morts, trois ont déguerpi dès leur arrivée, une esclave a été récupérée par un agent de la Compagnie). Puis les esclaves sont vendus à la pièce : une négresse de vingt ans est vendue 259 livres, une petite de dix ans 144 livres, un négrillon de huit ans 201 livresnote. Au recensement de 1767, on comptait 10 817 esclaves pour 1 139 propriétaires, 59 % d’entre eux en ayant moins de dix. Le premier devoir du maître est de nourrir ses esclaves (lettres patentes du roi de 1723). Ils doivent recevoir du riz, du miel, des patates douces et du maïs. Les esclaves vieux et infirmes ont, en principe, droit à leur ration. En fait, la sous-alimentation des esclaves du fait de la disette, de la négligence et de l’avidité des maîtres, provoque l’amaigrissement des esclaves et la diminution du rythme de travail. Entre 1704 et 1789, sur 843 « crimes » commis par les esclaves, 220 sont des vols de produits de consommation. Pour les vols de cochons ou de moutons, les accusés sont punis du fouet et ont les oreilles coupées et une chaîne accrochée aux pieds, à porter entre un et treize ans. L’État distribue des rations à ses esclaves (une livre de maïs par repas) car leur assurer une bonne nourriture apparaît comme une garantie de l’ordre socialnote.

L’histoire de Furcy, esclave réunionnais, qui lutta vingt-sept ans pour obtenir une liberté qui lui était due, a été retrouvée grâce à une longue recherche dans les archives. La mère de Furcy, née libre (indienne), fut considérée à tort comme esclave. Son fils aurait ainsi dû être libre, selon l’article du Code Noir qui faisait de l’enfant d’une femme libre une personne libre. Lorsque ce dernier découvre la vérité par hasard, il porte plainte mais l’affaire est bloquée par les colons réunionnais et par des juges complaisants. Ce n’est que vingt-sept ans après le dépôt de sa plainte qu’il est enfin reconnu librenote. Cet exemple, sur lequel nous reviendrons, montre le pouvoir quasi absolu des maîtres sur la vie de leurs esclaves tout en complexifiant l’histoire de leurs relations.

Si l’année 1685 fut terrible pour les esclaves antillais et guyanais encadrés par le Code Noir, elle le fut aussi pour les protestants dans tout le royaume. « Cet “ennemi intérieur”, cet autre juif du royaume : l’homme protestant », écrit André Zysberg dans sa préface aux Mémoires d’un galérien du Roi-Soleilnote.

2. LA RÉVOCATION DE L’ÉDIT DE NANTES

Écoutons Pierre Lezan, propriétaire viticole, ancien consul (maire) de Saint-Hippolyte-du-Fort, contraint d’abjurer la religion réformée, comme toute sa famille, en octobre 1685. Marié en 1661, il est le père de treize enfants. En 1700, dans son Livre de raison, il rappelle à ses enfants les plus jeunes – âgés alors respectivement de dix-sept, quinze et treize ans – les principes de la religion dans laquelle ils étaient entrés par le baptême :

Premièrement dans notre religion nous avons toujours cru qu’il n’y avait qu’un seul Dieu distinct en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit […]. Nous avons toujours fait nos prières dans un langage entendu de tous, au lieu que dans l’Église romaine ils font toutes les leurs dans une langue qu’on n’entend pas. L’usage du langage inconnu à l’église sert à tenir les populations dans l’ignorance, afin qu’elles se laissent conduire sans contredire et par cet artifice le clergé veut se rendre vénérable comme ayant seul communication avec Dieu […]. À présent je dois vous parler du sacrifice de la messe et vous faire voir qu’il n’est pas conforme à la parole de Dieu. Nous avions accoutumé dans notre sainte religion de communier à la sainte cène quatre fois l’année qui était à la Noël, à Pâques, Pentecôte et le premier dimanche du mois de septembre. On y communiait le dimanche au matin après la prédication, le chant des Psaumes et de saintes prières qu’on faisait à Dieu. On y communiait avec du pain et du vin de la même façon que notre seigneur Jésus-Christ la nuit qu’il fût livré l’avait institué, de la même façon que les apôtres l’avaient pratiquénote.

Ce témoignage énonce les principales différences introduites par la Réforme au XVIe siècle – d’où le nom de Réformés (ou religionnaires) donné à celles et ceux qui pratiquent cette forme de religion dite « religion prétendue réformée » (« R.P.R. » dans les textes officiels de l’époque). Si les luthériens, majoritaires dans l’Alsace annexée au royaume en 1681 (on estime leur nombre à 90 000), sont les premiers à rompre spirituellement avec l’Église catholique, on trouve en France surtout des calvinistes (750 000 environ, essentiellement en Languedoc, Poitou, Gascogne, Berry, Dauphiné) qui avancent la doctrine de la prédestination (Dieu aurait choisi ceux qui recevront la grâce divine et ceux qui seront damnés, d’où les appels à la repentance dans les assemblées calvinistes)note.

Après les guerres civiles de religion qui ont ensanglanté le royaume de France au XVIe siècle (1562-1598), l’édit de Nantes signé par Henri IV est un édit de tolérance qui organise la coexistence pacifique entre une religion minoritaire, le protestantisme, et une religion largement majoritaire, le catholicisme : en 1685, il y a environ 850 000 protestants et 20 millions de catholiques. Mais l’action des successeurs d’Henri IV est constante pour limiter les privilèges et les droits politiques et militaires des protestants depuis la paix d’Alès en 1629, qui démantèle leurs places fortes, le siège de La Rochelle par Richelieu et l’édit de Nîmes qui interdit le « parti huguenot » (réunions d’assemblées politiques) et appelle les réformés à « recevoir la lumière du Ciel et revenir au giron de l’Église ». Privés d’organisation politique et de puissance militaire, les protestants sont sans défense face à l’État royal et à l’assemblée du clergé catholique qui exige toujours plus du roi contre les « hérétiques ». Dès le début de son règne, Louis XIV affiche sa volonté de revenir à l’unité de la foi, de l’Église et des croyants en poursuivant également les jansénistes de Port-Royal et en affirmant son gallicanisme vis-à-vis de la papauté (contrôle par le roi de la hiérarchie catholique). Le clergé lance alors une offensive contre la liberté de culte et de conscience ; les parlements et les intendants dans les provinces se font les alliés et les relais actifs du clergé. Une Caisse des économats (ou Caisse des conversions) est créée en 1676 pour récompenser les nouveaux convertis. Mais cette politique d’achat des consciences est un quasi-échec. Les protestants réagissent en créant eux-mêmes une contre-caisse et les plus fortunés envoient leurs enfants à l’étranger, pour leurs études et afin qu’ils soient en sécurité.

Réfugiée en Suisse depuis 1685, Blanche Gamond, jeune fille de dix-huit ans de Saint-Paul-Trois-Châteaux, en Dauphiné, raconte :

Dans l’année 1683, au mois de février, nous commençâmes à être persécutés. Notre ville a été la première persécutée du Dauphiné. Notre évêque fit venir six compagnies de soldats du régiment de Vendôme et les fit mettre en discrétion sur les messieurs de la Religion […] et on choisit les plus méchants soldats pour les mettre sur notre pasteur, qui était pour lors M. Piffard. En les changeant de chez lui, on les mettait à la maison de mon père, et je puis dire que je n’en avais jamais vu de plus méchants dans la maison. On faisait mille ravages, on passait les nuits entières en faisant des grillades, en mettant des quartiers de lard sur les charbons : car, quand on mange du salé, on boit davantage. Aussi fallait-il une personne qui ne fit autre chose que leur donner à boire.

Au mois de septembre de la même année, les soldats reviennent :

Après cela on nous envoya des dragons envenimés, desquels on ne saurait raconter ni décrire les tourments qu’ils nous firent souffrir longtemps, outre le passage ordinaire des troupes, qui montaient et descendaient tellement que le plus souvent nous avions jusques a vingt hommes dans la maison. Et nous étions toujours les plus foulés de la ville, quoique nous n’étions pas des plus riches, à cause que nous étions des plus fermes de notre religionnote.

Ce témoignage écrit prouve que les exactions des soldats contre les protestants – appelées « dragonnades », c’est-à-dire le logement forcé des gens de guerre – débutent dès mai 1681 en Poitou puis se poursuivent en Dauphiné en 1683. En Poitou, les dragons viennent officiellement récupérer chez les protestants les tailles impayées (impôt royal exagérément augmenté pour les réformés) et les pressent d’abjurer. Ceci s’accompagne de coups de poing, de coups de pied et de coups de bâton, y compris sur les femmes et les enfants ; tous sont empêchés de dormir et certains sont brûlés ou pendus. L’intendant de Marillac est à la manœuvre, même si c’est le roi et Louvois qui l’ont décidé ; mais ils l’ont fait quasi clandestinement, l’ordre ne devant être donné que « de bouche ».

On se soucie d’abord de faire des protestants de bons catholiques. Les enfants peuvent se convertir dès l’âge de sept ans. Les enfants illégitimes (appelés « bâtards ») sont systématiquement baptisés catholiques, comme les enfants des nouveaux convertis ainsi que ceux nés d’un mariage mixte. Les enfants peuvent être soustraits à leurs parents : les garçons sont envoyés dans un collège jésuite et les filles au couvent. L’effroi suscité par les dragonnades force à la conversion, au moins apparente, au catholicisme. Mais tous ne sont pas logés à la même enseigne : dans un premier temps, les pauvres sont peu inquiétés. Les nobles protestants se plaignent des violences auprès du roi et de Louvois et demandent des explications à l’intendant sur les excès des troupes. Par ailleurs, le gouvernement Colbert redoute la fuite des protestants à l’étranger. Selon le philosophe Pierre Bayle, réfugié en Hollande, le retentissement en Europe des persécutions contre ces derniers, en particulier aux Provinces-Unies, « sembloit avoir causé quelque honte ». Louvois tergiverse encore : les protestants sont restés fidèles au roi pendant la Fronde ; en novembre 1681, il retire ses troupes du Poitou et place l’intendant de Marillac à la tête de la généralité. Mais la suspension (provisoire) des dragonnades ne signifie pas l’arrêt des assujettissements. L’augmentation extravagante des tailles pour les réformés persiste en 1682 ; les temples sont démolis les uns après les autres ; les missions catholiques se multiplient. Après un temps d’arrêt, les dragonnades reprennent de plus belle. Même s’ils ne rendent pas le roi responsable des violences, les protestants se désolent et accusent les représentants locaux du pouvoir et de l’Église catholique. Certains nouveaux convertis meurent subitement ou se noient. D’autres « ont honte de leur lâcheté » et s’arrachent (au sens propre) les cheveux ; beaucoup sombrent dans le désespoir le plus profond.

Une série de mesures – 126 au total entre 1681 et 1685 – avaient déjà progressivement évincé les protestants d’un certain nombre d’emplois : ils ne peuvent plus être consuls des métiers ; défense est faite aux filles et femmes protestantes d’être lingères et aux maîtres brodeurs réformés d’avoir des apprentis catholiques. Les notables sont particulièrement visés. Les notaires, procureurs, huissiers et sergents sont exclus de leurs charges et des offices des maisons royales. Surtout, la défense de chanter les psaumes en public est une attaque directe contre la religion elle-même, du fait de l’offensive contre les assemblées et de la destruction des temples les uns après les autres, comme le prouve, dans la ville de Niort, cet écriteau d’une extrême violence symbolique : « On vous fait assavoir que désormais la foire aux bœufs, aux asnes et aux cochons se tiendra dans la place où étoit le temple des Huguenots, défendant de la tenir ailleurs sur peine d’un écu d’amende pour la première foisnote. »

Octobre 1685, l’édit de Fontainebleau

En 1685, le royaume est en paix (fin de la guerre de Hollande) et un climat de dévotion règne à la Cour, suite au mariage de Louis XIV avec Mme de Maintenon. Après la mort de Colbert en 1683, le parti antiprotestant l’emporte (Le Tellier, Louvois, Le Peletier) et encourage les « missionnaires bottés », les dragonnades et les abjurations. Le chancelier Le Tellier propose le texte de l’édit de Fontainebleau à la signature du roi, et le parlement de Paris l’enregistre le 22 octobre 1685note. Le roi se dit persuadé que les conversions ont été très nombreuses, comme il le proclame dans le préambule de l’édit : « Nous voyons présentement que la meilleure et la plus grande partie de nos sujets et de ladite religion prétendue réformée ont embrassé la catholique. » Grave erreur de jugement – ou justification tactique – que les événements vont se charger de réviser. L’édit comporte douze articles. Le premier révoque les édits de Nantes et de Nîmes et exige la destruction des temples. La suite du texte construit un nouveau statut, négativement, par restriction de droits, par exemple celui d’émigrer, puni par confiscation des biens. Tout exercice de la « religion prétendue réformée » est interdit, de même que les écoles protestantes. Obligation est faite de baptiser les enfants, véritable intrusion du prêtre dans les familles qui pousse ces dernières à l’exil. Les pasteurs ont le choix entre l’émigration et la conversion.

L’Alsace disposait d’un statut particulier garanti par le traité de Westphalie (1648) que le roi avait promis de respecter. Mais le souverain ne tient pas sa promesse puisqu’il fait rétablir le culte catholique dans la cathédrale et oblige même à le célébrer dans les temples protestants, pour peu qu’il y ait sept familles catholiques dans le village ou le bourg concerné. En 1687, les bourgeois de Strasbourg sont privés de la moitié des charges municipales sous prétexte de respecter la parité entre catholiques et protestants (ces derniers étant en réalité majoritaires). Les persécutions ont beau se multiplier, elles ne parviennent cependant pas à anéantir le culte réformé.

La résistance des protestants : une traversée du « Désert »

Les protestants emploient, pour qualifier la période qui suit la révocation de l’édit de Nantes, le terme de « Désert », par référence à la Bible et aux épreuves des Hébreux après leur sortie d’Égypte. On distingue habituellement deux séquences : le Désert héroïque (1685-1760) marqué par l’interdiction de pratiquer la religion et les persécutions, puis le Désert toléré (1760-1787) où la répression est progressivement remplacée par une nouvelle tolérance. La première période, celle de la génération qui a vécu la révocation de l’édit de Nantes, est divisée en deux : le Désert improvisé (1685-1715), caractérisée par des résistances improvisées à l’imposition de force de la religion catholique – assemblées clandestines des prédicants puis des prophètes avant le soulèvement camisard et la fuite à l’étranger – et le Désert discipliné (1715-1760).

L’exil et le Refuge

Certains n’ont pas attendu l’édit de Fontainebleau pour quitter la France, tel Pierre Bayle (1647-1706) : fils de pasteur, professeur à l’académie de Sedan en 1675, il s’installe aux Provinces-Unies en 1681, après la fermeture par le roi de toutes les écoles et académies protestantes. Philosophe, il contribue par ses cours et ses écrits à défendre la liberté de conscience. La politique du roi est en fin de compte un échec : les protestants s’exilent en masse, en tout cas pour les plus fortunés et/ou les plus proches des frontières ou des ports. Les villes suisses accueillent les huguenots du Sud fuyant la France (25 % environ). Beaucoup se rendent ensuite en Prusse où le grand électeur de Brandebourg a accordé des privilèges aux protestants pour repeupler son État ruiné par la guerre de Trente Ans. L’émigration est étroitement liée aux conditions géographiques et sociales : 40 % des protestants du Nord émigrent, mais ils sont seulement 15 % dans le Midi, 8 % dans le Vivarais et le Bas-Languedoc, 5 % dans les Cévennesnote. La vague d’émigration vers les Provinces-Unies, l’Angleterre, divers États de l’Empire germanique, la Suisse, la Suède, le Danemark, la Russie, l’Afrique du Sud et les Antilles soulève l’indignation en Europe. En mai 1686, des peines sont établies pour ceux qui partent ou favorisent les évasions (galère pour les hommes, prison pour les femmes, confiscation des biens et peine de mort pour les passeurs en 1687). Jean Giraud témoigne dans son Livre de raison d’une tentative de quitter la Savoie, de son échec et de ses conséquences :

Le 29 avril 1686, 240 personnes et 28 mulets quittèrent les villages de l’Oisans vers minuit en deux bandes pour se retirer de France en Suisse. Les curés prévinrent les hommes du duc de Savoie à St Jean de Maurienne de les arrêter et de les livrer soit à l’intendant du Dauphiné soit aux messieurs du Parlement ; les hommes furent mis au cachot et les femmes dans une prison particulière et les enfants à l’hôpital. La séparation des pères, des mères et de leurs enfants provoqua un deuil et des cris que les plus endurcis des papistes ne pouvaient s’empêcher à jeter des larmes. Il se fit grande députation auprès des Puissances à Grenoble […]. Le roi ordonna que tous les hommes fussent envoyés aux galères et les femmes rasées et mises dans des lieux particuliers pour le reste de leur vie. Messieurs du Parlement donnèrent un arrêt au bout d’un mois et demi environ que les hommes seraient relâchés, les femmes mises à l’hôpital encore pour quelques temps mais que les hommes qui étaient revenus pour les quérir, trois seraient condamnés aux galères et trois du village de Besse âgés de 23, 24 et 28 ans seraient pendus et leurs têtes mises sur des poteaux avec grandes amendes pour ceux qui les ôteraient. Une partie des femmes est morte à l’hôpital et celles qui ont pu se retirer aussi sont mortes quelque temps après, toutes d’une même maladie provenant d’un pain qu’elles avaient mangé à l’hôpitalnote.

Celles et ceux qui s’exilent gardent le pays perdu au cœur. Telle Mlle de la Barelière, morte à Southampton le 15 septembre 1691, qui est dite « du Poitou » dans son avis de décès. Le bilan total des exilés est discuté : on l’évalue aujourd’hui entre 150 000 et 180 000. C’est le plus important mouvement d’émigration dans la France moderne.

Les Français huguenots se sont relativement bien intégrés dans la société britannique : deux indices le prouvent, les mariages mixtes et l’adoption de l’anglicanisme à la place du calvinisme. La Grande-Bretagne a pu parfois n’être qu’une étape : tel est le cas pour Louis Tacquet qui, depuis Dieppe, rejoint Londres en 1685. Dix ans plus tard, il a réussi à obtenir une concession de terre en Virginie (colonie anglaise, futurs États-Unis) où il a établi sa famillenote. Aux Provinces-Unies calvinistes, terre d’exil par excellence, l’intégration est paradoxalement plus difficile, sauf dans le milieu intellectuel avec l’arrivée de typographes et le développement de la presse et de l’édition en langue française : Amsterdam et Rotterdam deviennent ainsi un haut lieu de la liberté d’imprimer. En Allemagne, les cas sont très divers selon les États et la religion du prince : en Hesse, par exemple, ce sont surtout les paysans qui sont accueillis à la campagne. Les réfugiés en Suisse, à Genève ou Neuchâtel, sont le plus souvent de passage et vivent de charité. À Genève, en 1693, les réfugiés représentent 20 % des 16 000 habitants.

Une première forme de résistance : les prédicants

Avant l’édit de Fontainebleau, la pratique d’assemblées clandestines est attestée dans les Cévennes et le Languedoc. Après la proclamation de l’édit en octobre 1685, malgré l’interdiction et les persécutions, des assemblées clandestines spontanées, correspondant à un besoin des fidèles privés de pasteurs, se tiennent la nuit dans des endroits isolés. Des psaumes sont chantés, une prière est lue, des sermons sont prononcés. En Poitou par exemple, elles sont fréquentées essentiellement par des paysans de différentes conditions. Les prédicateurs sont tous d’origine populaire : la moitié d’entre eux sont des paysans, presque un quart des artisans, auxquels s’ajoutent quatre femmes, un chevalier, un pharmacien, un maître d’école, un meunier, un laboureur (paysan riche), quatre journaliers et deux domestiques qui sont condamnés en 1698. À Poitiers, en revanche, des assemblées privées se tiennent au domicile des notables. On trouve les nouveaux convertis dans l’élite sociale essentiellement : huit marchands, huit procureurs, trois banquiers, deux apothicaires, un orfèvre, un avocat, un inspecteur des manufactures, un chirurgien, un médecin, un gentilhomme et dix autres dans l’artisanat et le commercenote.

Le 7 juillet 1686, une foule immense, très émue, se presse au pied du château de la ville de Beaucaire, sur le Rhône. Une potence a été dressée au milieu de la place, sur laquelle un jeune homme de vingt-quatre ans se prépare à subir le dernier supplice : Fulcran Rey est le premier prédicateur des églises du Désert mis à mort après l’édit de Fontainebleau. Né à Nîmes vers 1662 dans une famille pieuse, il fait des études de langues et de philosophie, et plus tard de théologie, car ses parents le destinent à devenir pasteur. Après la révocation de l’édit de Nantes, comme tous les pasteurs en exercice, il dispose de quinze jours pour quitter le royaume, sous peine d’être envoyé aux galères. Il aurait pu suivre les centaines de pasteurs en exode et se réfugier comme eux en Suisse ou en Hollande, mais il se rend à Nîmes où il organise plusieurs assemblées. Dénoncé, il ne doit son salut qu’à une fuite précipitée. Il est ensuite appelé dans les Cévennes où, une fois l’émotion passée après la révocation, commencent les assemblées du Désert. Fulcran Rey, premier prédicant à être pendu l’année qui suit la révocation de l’édit de Nantes, devient très vite un exemple. Dès 1693, un livre retraçant sa vie et sa mort circule dans les milieux réformés, contribuant à entretenir la mémoire de la résistance protestantenote. Quelques dizaines de prédicants circulent ainsi de villes en villages, rassemblant les fidèles dans des lieux écartés la nuit, appelant à la repentance, à « sortir de Babylone » et à ne pas se rendre à la messe. Les prédicants sont dénoncés, poursuivis, emprisonnés. Le régent d’école François Vivent est, quant à lui, mort les armes à la main en 1692. Originaire de Valleraugue, dans le Gard, il était considéré comme l’un des plus habiles prédicants de son époque et prêchait pour une défense armée et l’utilisation de la violence. Réfugié dans une grotte et dénoncé, il est tué le 19 février 1692 par un lieutenant de milice qui fut lui-même exécuté ensuite par les Camisards en 1703. La pratique religieuse officielle des nouveaux convertis recule alors qu’un mouvement de prophétisme se développe face à la répression.

Le temps des prophètes

Le pasteur Pierre Jurieu, réfugié à Rotterdam, annonce en 1686, s’inspirant du prophète Joëlnote, la délivrance des fidèles dans les trois ans. Dans ses Lettres pastorales aux fidèles qui gémissent sous la captivité de Babylone (1686-1689) qui circulent dans toute l’Europe, Pierre Jurieu fait connaître et diffuse le récit des actions des martyrs des Cévennes et du Languedoc ; il cite en détail les actes de barbarie des dragons de Louis XIV et propose un nouveau modèle de gouvernement fondé sur le contrat.

En Dauphiné, Isabeau Vincent, une jeune bergère d’un village près de Crest (Drôme), prêche, quand elle est en extase, en bon français alors qu’elle est illettrée et patoisante : on peut s’interroger à son sujet sur la circulation du modèle de Jeanne d’Arc. La jeune bergère est arrêtée, envoyée dans un couvent et les autres prophètes sont pourchassés. Le mouvement resurgit en 1700 dans les Cévennes et dans le Languedoc. De Londres où il s’est réfugié, un habitant d’un bourg proche des Cévennes raconte : « Au mois de juillet 1702 j’assistai la première fois à une assemblée. Elle se fit dans le champ proche de St Laurent d’Aigouze pendant la nuit. Il y avait beaucoup de lumières. Une fille d’onze ans qui ne savait pas lire et qui était un enfant timide en toute autre occasion, fut saisie de l’Esprit, avec quelque peu d’agitation de corps et particulièrement de poitrine. Je fus surpris et touché de la manière libre et hardie avec laquelle elle se mit tout d’un coup à dire d’une voix douce et assez haute : “Abattez-vous peuple de Dieu !” Elle fit une assez longue prière et une exhortation qui dura environ 3/4 d’heure, parlant bon français. Je suis bien certain que cette petite fille n’était pas capable par elle-même de parler comme elle parla, ni de prononcer les choses admirables qu’elle prononçanote. »

Le mouvement se diffuse en Cévennes et Languedoc à partir de 1700. Les prophètes sont des femmes, des enfants, des artisans (cardeurs de laine, boulangers ou des paysans, tous de milieux populaires). Ils annoncent la délivrance du peuple d’Israël (les huguenots) et la destruction de Babylone (l’Église catholique) ; dans les assemblées clandestines on fait appel à la repentance et à la réconciliation. Lors des « Inspirations », le prophète est « en extase » avec « tressaillements », « tremblements » et « convulsions » ; il ou elle exhorte en français l’auditoire dont les présents parlent occitan. D’une forme déroutante, le discours prophétique est irrigué par l’Ancien Testament. Pour l’historien Philippe Joutard, c’est un « appel au réveil de la foi ».

Calvin avait condamné les femmes qui se mêlaient de prêcher, à l’instar de sa contemporaine Marie Dentièrenote. Au XVIIIe siècle, les synodes clandestins des Cévennes en 1715 et du Vivarais en 1721 et 1724, rappellent que les femmes ne doivent pas prêcher. L’« épidémie prophétique » touche en effet des régions désertées par les pasteurs et durement frappées par la répression : le Dauphiné et le Vivarais en 1688-1689, puis le Vivarais, les Cévennes et le Languedoc à partir de 1700, avant la guerre des Camisards. Les jeunes et les femmes prennent alors le relais des pasteurs. C’est l’expression des « sans voix » dans une population de villageois et de petits artisans ruraux traumatisée par les abjurations. Les pasteurs et les élites protestantes urbaines ne se rallient pas à ce mouvement charismatique qu’ils considèrent comme anarchique.

Les persécutions

Tandis que les hommes sont envoyés aux galères, les femmes, elles, souvent dirigées vers des hôpitaux, dans des conditions parfois pires que dans certaines prisons.

En 1687, Blanche Gamond écrit à un pasteur réfugié à Lausannenote.

De l’hôpital de Valence, le 20 d’octobre 1687

J’arrivai le 23e du mois de mai à midi. La Rapine (Surnom donné par les détenues à Henri Guichard d’Hérapine qui dirigeait l’hôpital et la prison) étant venu, on me traîna et on me battit à coups de pied, à coups de bâton et avec des soufflets. En croyant que je souffrais tout, on ne laissa pas de me traîner dans leur chapelle et les coups ne m’étaient rien au prix de cela. Le neuvième de juin, à deux heures de l’après-midi, on m’ôta mes habits et ma chemise, depuis la ceinture en haut, on m’attacha par les mains au plancher et six personnes chacune avec une poignée de verges d’une aune de long, et à pleines mains, se lassèrent toutes six sur moi et me rendirent toute noire comme le charbon. Puis on me détacha du plancher, on me fit mettre à genoux au milieu de la cuisine, et on continua à me battre jusqu’à ce que le sang coulât de mes épaules. […] On peut dire que je suis ici comme dans l’enfer. Dieu veuille m’en tirer par son bras puissant.

Plusieurs forteresses servent à enfermer celles et ceux qu’on appelle « les opiniâtres ». La tour de Constance, à Aigues-Mortes, est restée célèbre pour les prophètes et les camisards qui y ont été emprisonnés. Après 1715, seules les femmes y sont prisonnières, dont la célèbre Marie Durandnote. Cette dernière est née en 1715 dans le Vivarais, au nord de Privas, fille d’un « greffier consulaire » et de Claudine Gamonet, un couple protestant converti de force en 1685. Elle a un frère aîné, Pierre, né en 1700. Les deux enfants, qui doivent se rendre à la messe catholique et au catéchisme, reçoivent à la maison une instruction protestante. Étienne Durand, le père, est emprisonné en juin 1704 pour avoir prophétisé. Le 29 janvier 1719, un culte clandestin est surpris par les soldats du roi. Pierre, le fils, qui prêchait, doit s’enfuir en Suisse. La mère est conduite à la citadelle de Montpellier, le père dans un fort près d’Agde. Leur maison est détruite et Marie se retrouve seule. À quinze ans elle épouse, en avril 1730, un homme beaucoup plus âgé qu’elle (quarante ans), contre l’avis de son frère. Mais dès le 14 juillet 1730, les époux sont arrêtés : Marie Durand est envoyée à la tour de Constance, à Aigues-Mortes. Lorsqu’elle y entre, vingt-huit femmes s’y trouvent déjà : des prophétesses, venues pour la plupart du Languedoc, quelques-unes du Vivarais. Marie Durand est internée pour être la sœur d’un pasteur, Pierre, arrêté et exécuté en 1732. Marie Durand devient l’âme de la résistance face aux pressions catholiques. Elle écrit aussi de nombreuses lettres en son nom et pour ses compagnes afin de demander des secours, de remercier les donateurs ou pour donner des nouvelles au pasteur Paul Rabaut, de Nîmes, devenu dans les années 1740 le véritable chef du protestantisme français. Une cinquantaine de ces lettres ont été retrouvées, qui donnent de précieux renseignements sur la vie à la tour de Constance, sur la foi des prisonnières et sur les réseaux d’entraide. On compte vingt prisonnières le 31 décembre 1736, trente et une en mars 1740. Des libérations ont lieu de temps en temps ; certaines femmes meurent à la Tour, d’autres y arrivent : on note, par exemple, quatre nouvelles arrivées en 1737 ; en 1742, sept Cévenoles, en 1751, une femme de soixante-trois ans et deux de plus de soixante-quinze ans, preuve de l’ardente résistance des femmes. Les premières libérations, non précédées d’une abjuration, ont lieu en mai 1762 grâce au nouveau commandant militaire en Languedoc. Mais il y a encore onze prisonnières en 1766, la plus jeune étant âgée de quarante-cinq ans. C’est finalement le 11 avril 1768 que l’ordre de mise en liberté de Marie Durand est envoyé au lieutenant du roi. Elle quitte la Tour après trente-huit ans de captivité. Les dernières prisonnières sont délivrées à la fin de la même année. Marie Durand se retire alors dans son village natal où elle vit avec une de ses compagnes de captivité mais rencontre des soucis d’argent ; le Consistoire d’Amsterdam lui vient en aide. Épuisée, elle meurt en juillet 1776 à soixante et un ans.

Symbole de la persécution contre les huguenots, son souvenir s’est plus ou moins maintenu dans les milieux protestants. Au XXe siècle, Marie Durand accède à un statut d’héroïne par son incarnation d’une résistance pacifique au nom des droits de la liberté de conscience et de la tolérance. Elle incarne aussi une figure de prisonnière politique. Les hommes, eux, sont envoyés aux galères.

Galériens pour la foi

« Le troisième jour [3 janvier 1702] du départ de Lille nous [la chaîne] arrivâmes à Dunkerque où on nous mit tous sur la galère L’heureuse, commandée par le commandeur de la Pailleterie, qui était chef d’escadre des six galères qui étaient dans ce port. On nous mit d’abord chacun sur un banc à part ; par là je fus séparé de mon cher camarade. Le jour même de notre arrivée, on donna la bastonnade à un malheureux forçat pour je ne sais quoi qu’il avait commis. Je fus effrayé de voir exercer ce supplice, qui se fit sans aucune autre forme de procès et sur-le-champ. Le lendemain, je fus sur le point de recevoir le même traitement, qui m’avait fait tant d’horreur la veille et cela par la méchanceté d’un grand coquin de forçat, qui était aux galères pour volnote. »

Mémoires d’un protestant condamné aux Galères de France pour cause de religion écrits par lui-même. Ouvrage dans lequel outre les souffrances de l’Auteur depuis 1700 jusqu’en 1713, on trouvera diverses particularités curieuses relatives à l’histoire de ce temps-là & une description des Galères & de leur service.

Âgé de seize ans, Jean Martheilhe quitte clandestinement en 1700 la maison familiale de Bergerac au moment où des dragons envahissent la demeure de ses parents. Avec un compagnon, il tente de rejoindre la frontière du nord pour se rendre en Hollande. Ils sont arrêtés près de la frontière des Ardennes, où ils se sont perdus, et condamnés aux galères perpétuelles « pour avoir voulu sortir du royaume malgré les défenses et ordonnances du Roi ». Jean est libéré en 1713, à la suite des pressions exercées par la reine Anne d’Angleterre, à condition de quitter le royaume. C’est en Hollande qu’il termine sa longue vie et écrit ses mémoires sur la vie quotidienne aux galères en compagnie d’innocents ou de canailles, de bohémiens, de vagabonds, de voleurs, de paysans révoltés, de déserteurs et de protestants. Il meurt très âgé, en 1777, alors que 44 % des protestants galériens meurent de misère, de chagrin ou de maladie, le plus souvent dans les premières années de galères.

Après la révocation de l’édit de Nantes, les condamnés de la « religion prétendument réformée », « fanatiques » et « opiniâtres » – ceux qui refusent de se convertir – sont considérés comme des « criminels d’État » et envoyés aux galères, soit 1 450 hommes entre 1665 et 1715. Le premier motif de condamnation – majoritaire – est la participation à une assemblée clandestine ; viennent ensuite la tentative de sortie du royaume et la détention d’armes ou de poudre. C’est le cas de Daniel Puech, fils de Daniel et de Jeanne Bouvier, marié à Claudine Hautier, laboureur de Codognan, âgé de quarante ans, « cheveux bruns, bonne taille, visage ovale, de la R.P.R. », condamné à vie pour avoir été trouvé avec des armes. Galérien sur L’Héroïne, sur L’Éclatante puis sur La Superbe, il est libéré le 25 juillet 1716 après treize ans de galère sous le no 27309 du registre d’écrou des galères de Marseille. Aux motifs de condamnation précédemment cités s’ajoute le refus d’enlever bonnet ou chapeau au cours de la messenote.

Les galères, avec un pont presque au ras de l’eau, se déplacent à l’aide de rameurs. Elles peuvent ainsi naviguer par calme plat quand les voiliers sont immobilisés faute de vent. Les bancs de rameurs sont disposés de chaque côté de la coursive. Une galère porte, outre les 250 captifs, des officiers, des matelots et des soldats. Les protestants ont souvent l’estime des capitaines et ils sont aussi appréciés de leurs codétenus car ils sont plus éduqués, plus calmes et ont le souci du groupe : ces « détenus politiques » ont formé une organisation clandestine pour s’entraider. Ceux qu’on appelait les « galériens pour la foi » ont représenté 4 % du total des forçats entre 1680 et 1715note.

Les protestants aux Antilles

En 1685, la plupart des huguenots de Guadeloupe – une centaine de familles protestantes descendant généralement des réfugiés hollandais du Brésil accueillis en 1654 –, ayant été prévenus qu’on allait les forcer à se convertir, prennent la résolution de se sauver dans les îles contrôlées par les Britanniquesnote. Presque tous ont quitté l’île avant les mesures de rigueur qui commencent en 1687 en Guadeloupe. Un mémoire décrit la « conversion » de ceux qui restent : « Ils ne fréquentent point les églises, ils n’assistent point à la messe ou bien quand cela leur arrive, par la crainte qu’ils ont qu’on ne les poursuive comme relaps […]. Pour les sacrements, comme on ne les oblige point à les recevoir, pas un aussi ne s’en approche, ils n’envoient pas leurs enfants au catéchisme et aux instructionsnote. » On continue à tolérer les étrangers protestants à titre individuel comme ailleurs dans les autres ports de France ; l’usage s’établit cependant de ne naturaliser que ceux qui se convertissent. Mais refuser la naturalisation des étrangers protestants, c’est interdire la transmission de leurs biens à leurs enfants et les vouer à quitter l’île. Or c’est ce que les gouverneurs craignent par-dessus tout car ils ont besoin de colons blancs solides économiquement.

Après avoir interdit les îles aux protestants dans un premier temps, le pouvoir royal décide finalement de s’en servir pour les reléguer. Le premier grand convoi de protestants cévenols est constitué au début de l’an 1687. On embarque à Marseille le 12 mars sur un bateau de 300 tonneaux, Notre-Dame de Bonne Espérance, environ 200 protestants, hommes et femmes. Les déportés sont qualifiés sur les registres officiels de « religionnaires et nouveaux convertis ». Ce sont soit des réfractaires, soit des gens à qui on avait arraché une abjuration et qui ont été surpris ensuite dans des assemblées clandestines. Ils sont originaires du Gard, de Montpellier, de Montauban, du Poitou et du Périgord. Quinze déportés meurent pendant la traversée. Sur place, l’accueil des autorités n’est pas hostile. Les déportés trouvent même, assez facilement, des complicités pour s’évader. Car ils ne songent qu’à cela. Avant même l’arrivée du Notre-Dame de Bonne Espérance en Martinique, un autre convoi, le 16 mars 1687, a été formé de deux bateaux transportant l’un quatre-vingts réformés et vingt soldats d’escorte, l’autre cent protestants des Cévennes et du Vivarais ayant participé à des assemblées. Instruction a été donnée de les disperser à leur arrivée et de leur distribuer des terres. Les deux navires partent de Marseille. Conformément aux instructions reçues, le gouverneur répartit les déportés entre les différentes îles, ce qui, de fait, leur permet de gagner facilement les îles anglaises toutes proches. Un nouveau convoi part encore en septembre 1687 de Marseille. Le récit du voyage nous en est donné par l’un des participants, Pierre Arnal, maître d’école de Vergèze (Gard), condamné aux galères puis envoyé aux îles :

Notre vaisseau est arrivé en rade de Saint-Pierre le 27 décembre dernier et ainsi depuis le jour de notre départ notre arrivée il s’est passé 3 mois et 9 jours […]. Nous avons beaucoup souffert dans notre voyage car, dans une chambre qui à peine pouvait contenir 12 personnes on nous a mis le double et davantage et partout à proportion. Tellement que nous étions jour et nuit, les uns sur les autres ou assis sans pouvoir nous étendre, tout couverts de poux et dans un air échauffé et puant. Car ces chambres n’ont qu’un trou par le haut. Le plus souvent pour notre nourriture, nous n’avions que du vin aigri, de mauvais légumes mal cuits, de mauvais œufs, de la merluche et des sardines et depuis Cadix des mauvais biscuits de pain doux et pesants. J’ai été plus de 20 jours et nuits dans ce four puant et attaché à la brancarde de 10 ou 12 forçats : nous étions 70 dans une petite chambre. Après, par grâce, qui m’a coûté 2 écus, je fus enchaîné avec un autre et nous montions le jour sur le bord pour prendre l’air et cela dura environ un mois. Après on me détacha de cet homme et on me laissa une chaussette qui est une chaîne de 7 ou 8 pieds de long que je traînais sur le bord, environ un autre mois et quelques 15 jours avant notre débarquement on me l’ôta et on m’a laissé seulement l’anneau au pied pendant lequel temps j’ai été malade tellement qu’il y a apparence que si on ne m’eut sorti du navire, j’étais mortnote.

Cette fois-ci le gouverneur se débarrasse du convoi en l’envoyant à Saint-Domingue. La Marie arriva au Port-au-Prince le 13 avril 1688, avec à son bord « 56 hommes religionnaires, 18 forçats condamnés à vie, 20 faux-sauniers [contrebandiers du sel] dont il en est mort 5 à la traversée ». Le 31 janvier 1688, le ministre annonce encore l’expédition d’un dernier convoi, cette fois beaucoup plus modeste, qui ne comprend que douze personnes. Ce sont des gens de Metz. Il faut leur faire distribuer des terres, soit en Martinique, soit dans les autres îles, afin qu’ils puissent gagner leur vie, et « prendre bien garde qu’ils ne repassent en France ». L’un d’entre eux a raconté son odyssée : la révocation est proclamée à Metz le 22 octobre 1685 ; immédiatement après, les temples sont détruits. Les hommes pris en essayant de passer la frontière sont envoyés aux galères, les femmes au couvent. Interdit d’exercer sa charge de notaire, soumis au logement de « huit dragons déchaînés », il se convertit. Mais accusé d’être un mauvais chrétien, il est arrêté le 20 décembre 1687, transféré à Verdun pendant que sa femme et sa fille sont emmenées de force au couvent. On le conduit en charrette, fers au pied, avec dix compagnons jusqu’à La Rochelle et de là on les transporte à l’île de Ré, d’où ils sont embarqués sur un bateau marchand pour la Martinique. Ils y débarquent en avril 1688 et sont « bien accueillis de tous ». Le 30 juin 1688, ils se rendent à Saint-Christophe, d’où ils gagnent la partie anglaise de l’île avant de partir pour Amsterdam. Ce convoi de protestants est le derniernote. On dénombre au total cinq bateaux qui ont transporté environ 500 réformés.

Ce mélange de rigueur et d’indulgence traduit le désarroi du pouvoir à l’égard de ces gens impossibles à classer. Le gouverneur craint de voir disparaître une population de qualité. Une demande adressée au ministre est révélatrice de cet état d’esprit : il s’agit d’obtenir pour le protestant Clarmont, directeur de la raffinerie du Mouillage, « une exemption d’aller aux exercices catholiques, sinon il n’y a pas moyen de le retenir dans les îles » et il joint à cette demande « un certificat de bonne foy », délivré par les pères jacobins eux-mêmes. Au fil des ans, la politique royale à l’égard des protestants des Antilles paraît de plus en plus hésitante. Il semble que l’on préfère en haut lieu conserver le silence et laisser faire les gouverneurs. Il est difficile de dénombrer exactement à cette époque les familles protestantes en Martinique puisque leurs membres sont généralement considérés comme nouveaux convertis. La situation évolue vers l’apaisement en raison de leur nombre restreint et, progressivement, d’une plus grande tolérance.

La résistance cévenole : la guerre des Camisards

Le film de René Allio, Les Camisards (1972), et le livre de l’historien Philippe Joutard, La Légende des Camisards. Une sensibilité au passé (1977), ont donné un écho particulier aux événements qui se sont déroulés dans les Cévennes entre 1702 et 1704, et ont contribué à en faire « une légende vivante ». Il faut en rappeler brièvement les faits avant de comprendre la postérité de tels événements dans l’histoire locale et nationale.

Le mouvement de ces protestants cévenols se radicalise, au printemps 1702, sous l’influence d’Abraham Mazel, peigneur de laine à Saint-Jean-du-Gard. Un appel à la guerre sainte est lancé par ce dernier pour délivrer des fidèles emprisonnés sur ordre de l’abbé du Chayla, inspecteur de l’intendant Basville dans le diocèse de Mende : disposant de tous les pouvoirs – militaires, politiques et religieux –, il est la première victime des camisards le 24 juillet 1702 et la cause du déclenchement de la guerre des Cévennes.

L’événement marque le début de la guerre des Camisards. C’est une guerre populaire par ses acteurs, « une guerre de partisans » ; une guerre religieuse aussi : des églises sont brûlées. Les camisards se dispersent à l’arrivée des dragons, mais ils osent un jour les affronter dans une véritable bataille rangée et leur infligent une défaite cuisante. L’organisation se structure autour de chefs issus du mouvement prophétique : Abraham Mazel, Jean Cavalier, Pierre Laporte, dit Rolland, et Élie Marion, le seul à être né dans une famille aisée. En octobre 1702, le premier dirigeant camisard tué est Gédéon Laporte. Le 27 décembre 1702, Cavalier bat la garnison d’Alès et le commandant des troupes royales du Languedoc est défait près de Nîmes en janvier 1703. Il est remplacé par le maréchal de Montrevel, surnommé « le brûleur de maisons » à cause de sa brutalité, remplacé lui-même par le duc de Villars. S’ajoutent aux troupes royales des troupes catholiques (les « florentins », les « cadets de la Croix » et les « partisans ») faisant du conflit « un conflit trilatéral ». Des massacres et des atrocités sont commis dans les deux camps. Battu en 1704, Cavalier négocie une trêve contre le droit à l’exil mais il est désavoué par ses troupes. Rolland est tué en juin 1704 ; en octobre, les chefs camisards déposent les armes. Certains s’exilent, comme Mazel et Marion en 1705. Entre 1705 et 1710, les survivants essaient de relancer la guerre avec l’aide des États protestants qui arrivent… après la bataille. Mazel tente de nouveau de soulever le Vivarais en 1709-1710 avant d’être tué en 1710. Le prophétisme continue cependant en Cévennes et ce sont les femmes qui l’incarnent.

Pourquoi et comment cette résistance a-t-elle pu durer ? Elle s’est déroulée en même temps que la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) mais sans le soutien des Anglais ou des Hollandais, comme avait pu le craindre un temps le roi de France. Issus du peuple d’artisans et de petits propriétaires, les camisards ont l’appui de la population locale, qui fournit caches et vivres à des révoltés qui n’ont en face d’eux que des troupes médiocres. C’est une guerre de guérilla menée par de petits contingents qui connaissent parfaitement le terrain et qui harcèlent les troupes royales. Le commandement n’est pas centralisé : les groupes sont locaux, commandés par un chef, et se retrouvent parfois pour certaines batailles.

Après la reddition des Cévenols, certains ont obtenu un passeport pour Genève et gagné, de là, l’Angleterre. Ces ex-camisards, cordialement reçus dans un premier temps, suscitent bientôt l’hostilité des églises établies. Le fils d’un Français réfugié en Angleterre a interrogé de nombreux témoins et relate les événements dans Théâtre sacré de Cévennes. Les Cévenols continuent leurs prophéties, allant même jusqu’à évoquer le partage de tous les biens avec les pauvres. Toujours par « ordre de l’Esprit », ils repartent en 1712 pour la Hollande et l’Europe du Nord. On les suit à Hambourg, Stockholm, Königsberg puis en Pologne, où ils sont arrêtés comme espions et emprisonnés d’octobre 1712 à mai 1713. Enfin libérés, ils gagnent Danzig, Prague, Vienne, Belgrade, Constantinople et Smyrne. Ils s’y embarquent pour l’Europe. Épuisé, malade, Élie Marion meurt à Livourne le 23 novembre 1713 à trente-cinq ans.

En 1972, le relatif succès du film de René Allio s’explique par le contexte des années 68 où le soutien à la résistance (victorieuse) du peuple vietnamien contre le géant américain suscite un enthousiasme internationaliste. Le cinéaste confirme lui-même le parallèle dans Le Monde du 6 février 1972. Ce rapprochement avec les guerres de résistance n’est pas nouveau. En 1944, dans le maquis Aigoual-Cévennes, d’autres partisans chantaient déjà ceci :

Les fiers enfants des Cévennes

Réfractaires et maquisards

Montrent qu’ils ont dans les veines

Le sang pur des camisardsnote.

Le « Désert discipliné »

En 1715, après la mort du roi Louis XIV, se tient clandestinement à Saint-Hippolyte-du-Fort le premier synode (assemblée) du Désert, début d’une réorganisation des Églises réformées qui est l’œuvre d’Antoine Court (1695-1760), prédicant dans le Vivarais en 1713, qui souhaite rompre avec le mouvement prophétique et la violence camisarde.

Le pasteur Court fait adopter un projet de refondation des Églises détruites en faisant taire le prophétisme et en refusant la violence autant que les pratiques catholiques. Les « Églises sous la croix » (les temples) se reconstituent dans les Cévennes, en Languedoc, en Vivarais et en Dauphiné. Devant ce renouveau, le jeune roi Louis XV confirme les dispositions de l’édit de Fontainebleau. Pendant cinquante ans, le clergé local est plus enclin à la répression que le gouvernement qui, pragmatiquement, veut éviter les révoltes. Les réformés arrêtés sont cependant toujours envoyés aux galères et les femmes enfermées à la tour de Constance à Aigues-Mortes. Antoine Court doit même s’enfuir en Suisse en 1729 où il s’occupe du recrutement de pasteurs formés à Lausanne mais capables de vivre en clandestins dans le royaume de France. Un relatif apaisement de la répression permet cependant aux Églises de se réorganiser et de tenir des synodes, à l’exception de quelques épisodes de retour aux violences d’État autour de 1750.

Pratiques de la foi : une histoire du silence

Que peut-on savoir réellement des sentiments profonds et des pratiques religieuses des protestants à cette époque ? L’historien Michel Vovelle a évoqué à cet égard une « histoire du silencenote ». Il a étudié des centaines de testaments de réformés provençaux dans des lieux différents : un bourg cévenol, Saint-Jean-du-Gard, des villages du Luberon, la ville d’Orange, pour saisir, dans les dernières volontés des futurs défunts, les effets des conversions forcées, les conversions refusées, la reprise ou non des Églises clandestines, les lieux de sépulture. L’acte passé devant notaire à l’orée de la mort permet de se dispenser de passer devant le curé du village. Quels sont, dans ces testaments, les silences ou les absences qui font sens et permettent de mesurer les changements ?

Il y a d’abord le refus de se placer sous la protection de la Vierge Marie ou des saints. Ensuite, l’absence, lors des obsèques, du cortège des pénitents et des confréries, l’absence de demande d’enterrement dans l’église, remplacée par la formule « à la discussion des héritiers », l’absence de demande de messes ultérieures et de legs aux œuvres pieuses de charité. Enfin, les dons qui incarnent une solidarité confessionnelle de groupe sont dits « en distribution directe », déposés en nature ou en argent à la porte du défunt, et sont répartis par un « bureau des pauvres » géré par les consuls ou des responsables désignés par la communauté.

Trois modèles se dégagent de ces testaments rédigés entre 1685 et 1800. Le bourg cévenol de Saint-Jean-du-Gard reste ferme dans la foi et incarne la stabilité de la communauté. Il n’y a aucune invocation à la Vierge entre 1686 et 1690, mais tous les habitants doivent se déclarer catholiques. En 1709, la mention « au cimetière des catholiques » disparaît. Le geste charitable – celui du travailleur pauvre ou celui des notables – est toujours supervisé par « le procureur des pauvres ». En 1789, forme de laïcisation, un « bureau de charité » est organisé et géré par un « receveur ». Dans les villages du Luberon, le combat entre catholicisme et protestantisme est incertain, avec des îlots de résistance en terre catholique. S’il y a déclaration de catholicité, on note une absence de messe et des legs directs aux pauvres (et non aux œuvres paroissiales). À partir de 1703, on n’invoque plus la Vierge et les saints. Mais les legs charitables diminuent progressivement ; l’abandon de la solidarité confessionnelle est un signe d’effritement des groupes réformés. Dans la communauté urbaine d’Orange, qui compte 3 000 habitants, les trois quarts des notables sont des réformés, dont des artisans, des commerçants et des paysans. On perçoit un abandon progressif de la foi, surtout chez les paysans. Le nombre des sépultures à l’église augmente au cours du siècle, et plus encore, le silence sur la sépulture : « Le cimetière d’indifférence a remplacé le cimetière d’électionnote. » Le nombre de messes pour le repos de l’âme dite par les frères augmente. Mais les legs à l’hôpital sont peu nombreux : la conversion est donc à la fois à demi manquée et à demi réussie. La population réformée est passée de 35 % en 1700 à 13 % à la fin du siècle, essentiellement par la défection des notables (les plus convaincus ont émigré). Les plus fidèles à leur foi sont les classes populaires urbaines de l’échoppe et de la boutique.

Dans la lignée du questionnement des philosophes du XVIIIe siècle, une tolérance de fait des Églises du Désert s’installe à partir de 1756 en Languedoc, là où elles étaient le plus poursuivies. La pratique de la religion au sein des familles devient moins centrée sur l’Apocalypse et plus ouverte à la raison : c’est le moment du Désert toléré (1760-1787) qui aboutit à l’édit de 1787 de Louis XVI accordant, sans les nommer, un état civil aux protestants mais pas encore la liberté de culte. Des résistances se manifestent chez les parlementaires de Paris qui n’enregistrent l’édit qu’en 1788, tout en précisant bien que la religion catholique reste la religion officielle du royaume. Des résistances se font également jour dans le haut clergé qui appelle les prêtres à ne pas enregistrer les mariages civils. La tolérance n’est pas partagée par tous. Cette réforme concerne environ 500 000 protestants (sans compter les luthériens d’Alsace qui ont un statut spécifique). C’est un tiers de moins qu’au siècle précédent alors que, dans le même temps, la population du royaume est passée de 20 à 28 millions d’habitants. La pratique de la religion s’est transformée : la doctrine de la prédestination perd de son importance avec la disparition des derniers croyants qui ont connu la période d’avant la révocation. C’est avec la Révolution française que tous les protestants pourront vivre et exister au grand jour. Le concordat napoléonien de 1802 règle leur statut jusqu’à la loi de 1905 et la séparation des Églises et de l’État.

Si l’on en croit l’intendant du Languedoc, malgré l’exode, Nîmes la huguenote est restée un centre de production de tissus de laine, de coton et de soie : « Le changement arrivé en cette ville pour la religion n’a produit aucun effet fâcheux pour le commerce, les principaux marchands et habitants étant de la R.P.R. Le commerce y fleurit mieux que jamais et si tous ces marchands sont encore mauvais catholiques, du moins ils n’y ont pas cessé d’être très bons négociants. »

En réalité, certains secteurs se sont effondrés mais d’autres industriels et marchands ont développé la fabrication et le commerce des « indiennes », ces cotonnades imprimées, teintes ou peintes, venues à l’origine des « Indes », puis fabriquées en Provence. Elles se diffusent de façon spectaculaire dans la société française des dernières décennies du XVIIe siècle et du premier XVIIIe siècle.

3. MODE VESTIMENTAIRE ET EXPLOITATION COLONIALE : LES « INDIENNES »

Dès février 1685, l’intendant de Rouen René de Marillac (qui avait déjà sévi en Poitou contre les protestants), un peu inquiet, écrit au contrôleur général des finances :

Il y a icy autour de deux ou trois paroisses pleines d’ouvriers subordonnés aux marchands de draperies et de couvertures blanches, qui, ne trouvant pas à travailler, sont venus en troupes en cette ville ; on les a envoyés chez moy ; et ils estoient deux ou trois cents hier à ma porte. Je les fis retirer en leur faisant dire que j’enverrois examiner d’où venoit cette cessation de travail et que je verrois à y pourvoir. J’y envoyay sur l’heure un marchand de cette ville nommé Barandon qui a bon sens ; il m’a rapporté que le dernier navire qui est arrivé chargé de toiles peintes a fait cesser le débit de serges, en sorte que l’on n’en fait pas faire depuis quelques temps, et d’ailleurs les marchands qui donnaient à travailler n’ayant pas de quoy avancer pour avancer des laynes et payer des ouvriers, qu’ils cessoient leur travailnote.

Les « toiles peintes » ou imprimées, les « indiennes », sont importées par la Compagnie française des Indes orientales créée en 1664 à l’initiative de Colbert ; huit à dix vaisseaux arrivent annuellement dans le port de Lorient. Depuis longtemps, les artisans indiens utilisent les mordants, des sels, pour fixer les colorants de la teinture, avec une palette de couleurs riches et brillantes où dominent le rouge de la garance et le bleu de l’indigo. Vers 1648, après un véritable espionnage industriel, des marchands arméniens introduisent à Marseille les techniques de fabrication de ces indiennes. Devenu florissant en particulier en Provence, le commerce des indiennes concurrence la production des lainiers et des soyeux. Un soyeux lyonnais favorable à l’interdiction de ces « toiles peintes » dénonce à la fin du XVIIe siècle : « Un petit nombre de marchands, distributeurs des étoffes des Indes, sont eux seuls l’unique cause du goût dépravé que les femmes de la Cour et de la Ville ont pour ces sortes d’étoffes fort inférieures à celles qu’on fabrique dans le royaume et par là ils favorisent le grand commerce que les Anglais et les Hollandais font de ces sortes d’étoffesnote. »

À l’imitation des artisans de Londres qui, en 1680, saccagent le siège de la Compagnie des Indes (avec pour conséquence l’interdiction par le Parlement anglais de l’importation de soieries et de calicots peints), les soyeux lyonnais poussent Louvois à prendre des mesures protectrices et parviennent à convaincre les autorités d’interdire l’importation des indiennes. Un an après la révocation de l’édit de Nantes, Louvois conseille donc à Louis XIV de promulguer, le 26 octobre 1686, une mesure protectionniste visant « les toiles peintes aux Indes ou contrefaites dans le royaume » : dans le délai d’un an, l’importation, la fabrication et même le port des indiennes sont interdits en France pour protéger les industries traditionnelles de lin, soie, laine et chanvre. Les ateliers d’impression de cotonnades sont fermés, les moules utilisés pour l’impression sont brisés, et les marchandises trouvées brûlées.

Après l’arrêt de 1686, la Compagnie des Indes obtient cependant la possibilité d’importer et de vendre des étoffes blanches de coton pour les faire peindre et décorer dans l’Hexagone. Ce commerce est très fructueux : au début du XVIIIe siècle, on échange sur les côtes du golfe de Guinée avec les chefs africains 800 pièces de toiles peintes contre 300 esclaves. Les interactions entre négoce portuaire, esclavage et industrie textile sont particulièrement visibles à Nantes, Lorient et Rouen. En effet, les indiennes peintes constituent le gros de la cargaison d’un navire négrier au départ des ports français de l’Atlantique. D’importantes indienneries sont fondées à Nantes avec en outre, en 1719, une grande manufacture de tissage liée au décollage négrier de la ville dont la population double au cours du siècle (80 000 habitants en 1790). Rouen, où existait de longue date une industrie textile traditionnelle, installe également des indienneries destinées à la traite négrière. Pour teindre les étoffes blanches importées, on développe aux Antilles, et particulièrement à Saint-Domingue, la culture des indigotiers : les colons blancs créent des plantations pour produire de l’indigo. Des tiges des indigotiers est extraite une matière tinctoriale bleue violacée que l’on fait macérer dans des cuves maçonnées, dont certaines sont encore visibles aujourd’hui en Guadeloupe. Le travail des esclaves dans les plantations d’indigotiers est harassant et l’odeur de l’indigo macéré, nauséabonde. Jugée pénible, dégradante et aléatoire du fait même de la prohibition, cette culture ne décolle pas en Martinique, alors qu’elle s’implante en Guadeloupe entre 1680 et 1690, dans les zones les plus sèches de la Grande-Terre et les plateaux calcaires de Marie-Galante, et surtout à Saint-Domingue. Mais les revenus tirés de l’indigo sont inférieurs à ceux que donne la culture de la canne à sucre. Au total, une centaine d’indigoteries existent en Guadeloupe à la fin du XVIIe siècle, alors qu’il y en a moins de dix en Martinique.

L’ampleur de la vogue des cotonnades indiennes crée un marché prometteur dont le succès est attesté par la robe de chambre portée par M. Jourdain dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière (1670) et en 1764 par le tableau de Maurice-Quentin de La Tour représentant Mme de Pompadour (favorite du roi Louis XV) vêtue d’une superbe robe en indienne. Production et consommation ont en effet partie liée avec la prohibitionnote. Un nouvel arrêt en 1697 permet de punir les femmes qui porteraient des indiennes. En 1723, les commis des fermes reçoivent le droit de dresser procès-verbal et de saisir les toiles peintes aux barrières des villes. Ils font se déshabiller les femmes et on brûle dans les rues des robes saisies ; un arrêt promet les galères à toute personne convaincue d’avoir introduit des étoffes prohibées. Rien n’y fait. Une véritable insurrection à bas bruit des consommatrices a lieu, qui veulent à tout prix porter des indiennes. Les étoffes sont utilisées pour la confection de jupes et de caracos pour les femmes, de casaquins et de robes de chambre pour les hommes. Le dessin le plus fréquent est constitué de fleurs rouges sur fond blanc, sable ou gris, plus rarement avec des fleurs bleues ou violettes sur fond gris. La prohibition appelle la contrebande et la fraude, qui se développent aux périphéries du royaume. C’est le cas en particulier en Dauphiné et en Lyonnais, zone frontière avec le duché de Savoie, étudiés par Anne Montenachnote. L’arrêt de prohibition du 26 octobre 1686 est à l’origine également du développement de l’industrie des indiennes à Genève par un petit groupe de fabricants huguenots (sept en 1738, qui ont trouvé refuge en Suisse après la révocation de l’édit de Nantes), ainsi que de vastes réseaux de contrebande dont le plus connu est celui de Mandrin, mais ce n’est pas le seul. Ils s’appuient sur des réseaux de passeurs et de passeuses, telle Catherine Gayet, arrêtée le 22 mai 1739 à la porte Saint-Laurent de Grenoble ; on saisit sur elle vingt-neuf aunes d’indiennes « qu’elle entroit dans la ville ». Dix jours plus tard, Françoise Bien et Françoise Chaffart, « toutes deux habitantes en Savoye », sont arrêtées au Gua en Vercors avec soixante-cinq aunes d’indiennesnote. Il est difficile de déterminer si elles agissaient seules ou dans le cadre de bandes, comme simples passeuses ou comme receleuses employées par des contrebandiers de métier.

Les provinces où l’on pratique la fraude sur les indiennes sont la Bretagne, l’Alsace, la Franche-Comté, le Dauphiné, la Provence et le Languedoc. En effet, l’incohérence de la prohibition repose également sur l’état du système douanier français, puisque certains territoires ont été exemptés des interdictions économiques. Il s’agit de provinces ou de généralités considérées comme des « territoires étrangers » ou des « enclaves territoriales » – c’est le cas de Mulhouse ou du Comtat Venaissin – ou encore de « ports francs ». L’exemple de la Provence est caractéristique : depuis la fin du XVIIe siècle, le port franc de Marseille, grâce à sa franchise octroyée en 1669, est devenu un foyer important de consommation et de diffusion des indiennes dans le royaume. La Provence s’avère être un véritable entrepôt pour les toiles prohibées : la foire de Beaucaire joue un rôle de premier plan dans le commerce clandestin des indiennes.

L’édit royal est bravé dans la rue et à la Cour. La fraude entre dans Paris. Elle est connue des services de police en raison des dénonciations : cette « maîtresse de pension près de Sainte-Geneviève, contre l’Estrapade, vue dans les rues avec une demie-robe de toile peinte, fond blanc et fleurs rouges, une jupe rouge à petites fleurs blanches et un mouchoir fond bleu et fleurs blanchesnote ».

À l’intérieur des murs de la capitale, les toiles prohibées sont vendues par colportage. Le nombre et le montant des contraventions à Paris augmentent fortement – 300 livres en 1735. Ce sont surtout les femmes qui s’habillent avec les indiennes : parmi les contrevenantes, on trouve des femmes d’artisans et des femmes de marchands, des domestiques, quatre épouses d’officiers de robe, six femmes de commis, deux femmes d’architecte, une femme de chirurgien, une chanteuse de l’Opéra. Les fraudeuses sont le plus souvent surprises dans la rue ou vues à une fenêtre ou à leur balcon. En Dauphiné, sur quarante et une saisies effectuées entre octobre 1736 et juillet 1739, trente-huit concernent des femmes (trente et une sont arrêtées pour simple port de vêtements d’indienne)note. L’origine sociale des contrevenantes est variée, comme l’indique un inspecteur du Dauphiné : « À l’égard des toiles peintes, elles y sont portées publiquement depuis la Dame de qualité jusqu’à la simple bourgeoise ; les servantes même en portent des tabliers. » L’attrait pour les tissus est plus fort que la peur de l’amende et de la confiscation. Il témoigne, avec l’évolution du goût pour des étoffes plus légères et plus colorées, d’aspirations nouvelles à la consommation et d’une représentation de la hiérarchie sociale qui est moins fonction de ce que l’on est du fait de sa naissance que de ce que l’on porte ou de ce que l’on anote.

Au XVIIIe siècle, la diffusion d’une culture de la consommation dans les couches moyennes émergentes est favorisée par la variation des prix des indiennes en fonction de la provenancenote. À Lorient, siège de la Compagnie des Indes qui a le monopole des échanges avec l’océan Indien, une pièce d’indienne se vend aux négociants de Nantes, de Paris et de Bordeaux entre 22 et 175 livres, et la même pièce, entre 8 et 17 livres par contrebande, à bord des navires. Malgré l’interdiction, officiers et marins pratiquent l’importation et la vente des toiles prohibées. Ces différences de prix ont permis la diffusion des étoffes asiatiques et la banalisation de leur usage de produits de luxe au départ réservés aux élites au « luxe populaire », en particulier dans la région bretonnenote. Femmes distinguées et femmes du peuple portent donc des indiennes : robes, jupons, mouchoirs, caracos et vestes, même si les femmes du peuple ne s’habillent pas de cotonnades imprimées tous les jours. Madeleine Boirel, ouvrière dans la manufacture d’Oberkampf à Jouy-en-Josas, sœur et veuve d’imprimeur sur toile, possède ainsi « trois déshabillés de toile de Jouy (dont un sur fond sablé rouge), un mantelet d’indienne, une paire de souliers couleur serin, trois schalls dont deux en toile de Jouy, un jupon, 39 bonnets ronds garnis de dentellenote ». Les inventaires après décès montrent l’accroissement et la diversification des « vestiaires » féminins dans le second XVIIIe siècle. Voici l’exemple de celui de la cuisinière Geneviève Lou, retrouvée noyée dans la Seine. Ses biens sont évalués à 500 livres (limite supérieure de la catégorie des domestiques les plus pauvres). Sa garde-robe comporte « trois robes et jupons, deux camisoles en toile blanche, un caraco et un jupon, un mantelet, deux tabliers, onze autres jupons de toile blanche, deux jupons de dessous, six paires de poches de bassin, trois coiffures de gaze, six coiffures de dentelle, deux pièces d’estomac, huit bonnets, trois coiffes, 17 fichus, trois paires de bas, trois paires de manchettes, 34 chemises de soie, six camisoles de mousselinenote ». Cet inventaire après décès témoigne des changements dans la consommation à la fin du XVIIIe siècle. La situation est plus contrastée dans les campagnes et les petites villes.

Finalement, par lettres patentes du 7 septembre 1755, le gouvernement autorise l’importation des cotonnades blanches et celle des toiles peintes moyennant une taxe de 15 %. Le cadre légal de l’indiennage français est ainsi constitué. Après la levée de la prohibition en 1759, une douzaine d’indienneries sont fondées à l’initiative de marchands-fabricants huguenots. La mécanisation des industries permet d’offrir aux courtiers noirs des côtes africaines des produits à bas prix de revient. En 1746, la cité libre de Mulhouse saisit l’opportunité de développer les fabriques d’indiennes en se servant de l’expertise des protestants réfugiés à Bâle et à Neuchâtel. La création de plusieurs d’entre elles provoque une croissance de la ville, qui rejoint la France en 1788. Il en est de même à Nantes en 1754 et en Normandie, près de Rouen, en 1756. Diverses industries chimiques sont créées à Rouen pour seconder l’imprimerie sur tissus. Les manufactures se multiplient sur tout le territoire, comme celle fondée par Abraham Frey à proximité de Rouen, ou la manufacture d’Oberkampf à Jouy-en-Josas ouverte en 1760. La fabrique d’indiennes de Jean Rodolphe Wetter à Orange, créée en 1757, regroupe par exemple 530 ouvriers et ouvrières. L’un des tableaux qui décoraient les salons de l’entrepreneur (et que l’on peut voir aujourd’hui au musée d’art et d’histoire de la ville) montre l’organisation et les gestes du travail : on y voit des pinceauteuses chargées d’effectuer les retouches ; elles sont 190 en 1764 dans un atelier mixte, sous la houlette des « maîtresses pinceauteuses » dont l’une tient un long bâton à la main pour imposer aux ouvrières, sans doute vigoureusement, les cadences du travail. À la fin du XVIIIe siècle, on compte environ 300 manufactures textiles dans lesquelles 25 000 ouvriers et ouvrières travaillent et réalisent 55 000 pièces. Mais cette industrie textile liée au commerce colonial ne repose pas sur des bases très solides. Elle est fragilisée par les guerres et les révoltes d’esclaves aux Antilles : la guerre de Sept Ans (1756-1763), le traité de libre-échange franco-anglais de 1786, puis la révolte des Noirs de Saint-Domingue (1791) qui conduit au décret de février 1794 sur la première abolition de l’esclavage et à la création de la première République noire en 1804.

Un fait est certain : il n’y a pas que les ports négriers de la côte atlantique qui s’enrichissent sur le dos des esclaves ; une part de la production industrielle hexagonale est concernée par les profits des produits destinés au commerce triangulaire ou quadrangulaire, que ce soient les indiennes ou les armes. Il reste encore beaucoup à apprendre sur l’impact de l’esclavage, à la fois avant et pendant la Révolution française, et plus généralement sur le rôle de l’esclavage dans l’économie française globale de l’Ancien Régime. Sur le plan juridique, il faut souligner que le Code Noir est appliqué à partir de 1685 dans les colonies des îles du Vent (Martinique, Guadeloupe et Saint-Christophe) ; d’autres versions existent en mai 1687 à Saint-Domingue, en mai 1704 en Guyane, et en décembre 1723 dans l’île Bourbon (La Réunion) ainsi que dans l’île de France (l’île Maurice).

Si les Codes noirs diffèrent selon les territoires, ils incarnent, nonobstant leur fondement juridique, une politique raciale telle que l’a définie Michel Foucault, où convergent le biopouvoir et le racisme.

CHAPITRE 2

VIES ORDINAIRES : COMPROMIS ET RÉBELLIONS

« Ne risque-t-on pas de gauchir l’image du réel en isolant dans la continuité des jours et l’écoulement répétitif de la vie quotidienne, les accès et les phases de la contestation ? N’est-ce pas privilégier le versant noir, le négatif, et fausser du même coup la perspective de l’ensemble ? Certes les humbles ne vivaient pas continûment dans l’antagonisme. Une radiographie de l’opinion populaire doit aussi inclure l’autre face, celle du scepticisme, du conformisme et de l’acceptation plus ou moins résignée, du compromis vécu au jour le jour avec le système dominant et tout son appareil juridictionnel ou policier dont on attendait qu’il garantît dans le présent la sécurité et la tranquillité, en assurant à chacun des chances de survie. »

Jean Nicolas, La Rébellion française (2002).

Avant d’aborder les rébellions paysannes et urbaines qui ont scandé les règnes de Louis XIV et de ses successeurs, nous arpenterons « la continuité des jours » évoquée ci-dessus par l’historien Jean Nicolas. Réfugié en Hollande, le pasteur calviniste Pierre Jurieu (1637-1713) écrit en 1689, dans Les Soupirs de la France esclave qui aspire après la liberté : « Le paysan vit de la façon la plus misérable ; aussi sont-ils noirs comme les esclaves de l’Afrique. » Ce point de vue pessimiste sur l’état des 85 % de la population française est peut-être dû à l’éloignement forcé du pays natal de son auteur, mais il est intéressant par la comparaison suggérée, par la noirceur qui unit sous sa plume paysans et esclaves.

1. « UNE FOI, UNE LOI, UN ROI » ET DES INTÉRÊTS PARTICULIERS

Le lendemain même de la mort du cardinal Mazarin le 9 mars 1661, le roi Louis XIV prit seul en mains les rênes du pouvoir, jusqu’à sa mort en 1715. Colbert, aux Affaires intérieures et au Commerce maritime avec le titre de contrôleur général des finances dès 1665, et Louvois en tant que secrétaire d’État à la guerre (officiellement en 1677) en furent les principaux piliers. Ils mirent en place, chacun dans leur domaine, un appareil administratif avec un personnel nombreux de plus en plus spécialisé. Ils se constituèrent de la sorte des réseaux financiers et familiaux ainsi qu’une clientèle. Surveillés à la Cour, les nobles devinrent dans les provinces, comme gouverneurs et chefs militaires, les représentants de l’autorité royale, exerçant un pouvoir local/régional à côté d’administrateurs – les intendants – qui étaient « les yeux et les oreilles du roi ».

La répartition et la perception des impôts indirects étaient confiées – on disait affermées – à une série de financiers et d’entrepreneurs privés qui confondaient parfois deniers personnels et deniers publics. La souveraineté du roi s’exerçait par l’octroi de privilèges – monopole accordé à une personne ou à une compagnie – qui constituaient l’armature du commerce et de l’industrie. L’accroissement des dépenses de l’État dû aux guerres poussa à multiplier les emprunts, les expédients et les ventes d’offices (ou charges). La situation financière du royaume se dégrada fortement après la reprise de la guerre en 1702. Le roi Louis XIV était en effet un « roi de guerrenote » avide de conquêtes et de territoires soumis à son autorité. Si, en 1684, la trêve de Ratisbonne sembla reconnaître la souveraineté de la France sur les possessions annexées (telle l’Alsace en 1681), elle engendra en 1686 la formation d’une coalition européenne contre la France – la ligue d’Augsbourg –, provoquant en 1688 une guerre qui dura jusqu’à la paix de Ryswick, en 1697. Dirigée par le roi, de moins en moins présent au fil des ans sur le champ de bataille, la guerre s’opérait avec des capitaines, véritables entrepreneurs qui devaient entretenir leurs troupes et acheter équipements et armement. La guerre était aussi une violence d’État imposée aux soldats, ainsi qu’aux populations civiles qui devaient, sur place, loger et nourrir ces mêmes soldats et qui subissaient leurs exactions.

Représentant de Dieu sur terre, Louis XIV se présentait également comme le « père de nos peuples ». L’image paternelle du roi veillant sur le peuple/enfant se constitue alors que s’affirme l’autorité paternelle à l’intérieur de la famille, valorisée par les autorités politiques et religieuses.

Le roi était la source de la loi, mais aussi, en un sens, celle de normes linguistiques et esthétiques mises au service du pouvoir et de l’État. La propagation de la langue française fut servie par les dictionnaires de la fin du XVIIe siècle (Furetière en 1690, Académie française en 1694) et présentée comme liée à la grandeur du roi. Les rédacteurs du Dictionnaire de l’Académie française le dédièrent au souverain en ces termes : si la langue nationale tient « le premier rang entre les langues vivantes, elle doit moins une si haute destinée à sa beauté naturelle qu’au rang que vous tenez entre les rois et les héros ». Avant la Révolution française, il n’y eut cependant pas encore de tentative d’unification linguistique d’un pays qui présentait une grande diversité de dialectes locaux ou régionaux. Les différentes langues parlées dans le royaume n’en étaient pas moins classées hiérarchiquement : le latin (langue de l’Église) et le français (langue de l’État et des élites) étaient les plus prestigieuses – une hiérarchie conforme à l’ordre social –, le peuple s’exprimant en dialecte. Cette « géographie sociale de la langue » correspondait aux normes sociales et politiques dominantesnote.

La normalisation esthétique et scientifique s’opéra dans les académies de peinture, de sculpture, de musique, de sciences et d’architecture. Regroupés dans des communautés de métier, les artistes recevaient un privilège du roi qui, ainsi, les distinguait, ce qui contribua à forger un système académique dédié à l’expression de la grandeur monarchique. L’Académie des sciences associait savoirs fondamentaux et savoirs techniques dont certains étaient mis au service du militaire, de la guerre et de la navigation. Le contrôle du pouvoir royal et de l’État s’appliqua par ailleurs fermement à la production imprimée à laquelle fut appliquée une censure sans faille, en particulier sur les questions religieuses. La surveillance et la répression se déployèrent sur les imprimeurs et les libraires, ce qui contribua à développer en Hollande une production clandestine, surtout après la révocation de l’édit de Nantes en 1685.

Dans la première partie de son règne, Louis XIV entreprit, pour des raisons essentiellement politiques – unité du pays et contrôle de l’institution ecclésiale –, de faire du catholicisme la seule religion dans le royaume. C’est ainsi qu’il faut comprendre la lutte contre les jansénistes de Port-Royal, les mesures contre les protestants avant même l’édit de Fontainebleau de 1685 et la Déclaration des Quatre articles, rédigée par Bossuet, évêque de Meaux, et adoptée par l’épiscopat en 1681, texte qui conforte la volonté d’indépendance à l’égard de la papauté, abandonné à la fin du règnenote.

La Cour, dont Versailles était l’écrin et le théâtre, entendait incarner le centre du monde : le Roi-Soleil imposait sa domination grâce à un strict respect du protocole et des hiérarchies. Les nobles recherchaient l’honneur prodigué par la distinction individuelle et les faveurs du roi. L’absolutisme royal fut cependant limité par les privilèges et les intérêts particuliers. Entre servir et se servir, la voie était étroite et sinueuse, y compris chez les grands commis de l’État, tels Colbert ou Louvois qui se devaient d’entretenir famille et clientèles. Dans les généralités, les intendants durent composer avec les situations et les élites locales nobles et bourgeoises. Les pauvres développèrent une « économie invisible ». Pour faire la guerre, le roi multiplia la vente des offices et créa de nouveaux impôts (la capitation en 1695, le dixième en 1710), dont certaines catégories sociales réussirent à se faire exempter. La guerre était aussi l’objet de la diplomatie et de négociations transnationales : les traités d’Utrecht (1713) et de Rastadt (1714), imposés par deux États protestants – l’Angleterre et les Provinces-Unies – mirent à mal, à la fin du règne, l’absolutisme royal.

Sous les apparences de l’unité, le corps du royaume était en réalité constitué de corps plus petits – familles, communautés, corps de villes, corporations – qui possédaient chacun leur hiérarchie et leurs règles et où chacun devait rester à sa place.

2. LE QUOTIDIEN DES SUBALTERNES

Il est difficile, sauf exception, de savoir ce que pensaient, ce que ressentaient les paysans ou les ouvriers de l’Ancien Régime, perçus le plus souvent à travers le regard des autres – curés, seigneurs, bourgeois ou hommes de loi.

Le peuple des campagnes

« Mon père et ma mère étaient pauvres, et ils gagnoient leur vie, lui au mettier de serge et d’étamine, et elle à filler la laine. Et c’est ce qui a fait que j’ai été élevé avec peu d’éducation. J’ai cependant apris assez passablement bien les premiers principes de la religion catholiquenote. »

Nous pouvons cependant pénétrer dans le quotidien d’un paysan devenu domestique, Ponce Millet (1673-1725), fils d’un couple de manouvriers pauvres de la vallée de l’Aisne. On connaît sa vie et ses tribulations par son Livre de raison – qui comprend à la fois le Journal de sa vie et un livre de comptes comportant ses recettes et ses dépenses. À dix ans, il est déjà occupé à mener paître les bestiaux aux champs. Sa mère est morte en couches lors de la naissance de son cinquième enfant. Le lot commun des ruraux champenois est d’émigrer, temporairement ou définitivement, pour échapper à la condition instable des brassiers (ou manouvriers) devant se louer à la journée chez des laboureurs plus riches. En février 1688, à quatorze ans, Ponce quitte son village de Doux pour Paris (à 200 kilomètres environ) où un oncle l’accueille ; ce dernier, domestique chez un conseiller d’État sis à proximité de la place Royale, entreprend l’éducation de son neveu. Il est vite placé dans le Marais chez une demoiselle qui, en échange de son travail, lui donne gîte et couvert mais ne le paie pas. Il change ensuite de place et gagne 30 livres par an. Pendant une vingtaine d’années, il s’escrime au service de maîtres plus ou moins hautains et exigeants. Il interrompt d’ailleurs régulièrement son service pour être colporteur (de vêtements ou de livres). Successivement domestique, secrétaire, colporteur et même relieur, resté célibataire, il a pu sortir de sa condition, vivre autrement qu’il ne l’aurait fait dans sa communauté rurale d’origine. Bien qu’il ait pu mettre de l’argent de côté pendant ses différents emplois, il supporte mal la dépendance et l’absence de liberté que lui impose sa condition de domestique. Soigneusement détaillées, ses dépenses concernent essentiellement le paraître  vêtements et accessoires. Par ailleurs, Ponce Millet mange, boit et fume beaucoup. La viande  cochon farci, salé, lard, andouille, saucisson – comme la volaille  dindon, poulet –, le poisson fumé  hareng – et le fromage sont consommés régulièrement, outre des fruits variés et du pain d’épices dont Ponce est friand. Il évoque aussi nombre de litres de vin bus en bonne compagnie, en particulier dans les fêtes villageoises qui se déroulent au son du violon. Il revient définitivement dans son village en 1718 (à quarante-cinq ans). Il a alors acquis un niveau de vie que n’ont pas ses frères, domestiques eux aussi, ou sa sœur Poncette restée en Champagne. Il aide régulièrement cette dernière à payer ses traites (impôts) car son époux, Jean Dangluse, est manouvrier. Le couple demeure à Doux dans la maison familiale dans laquelle Ponce séjourne épisodiquement. Parrain de Marguerite, l’aînée des cinq enfants, il note en février 1705 la dépense liée au baptême : « 18 s. au curé, 9 s. au clerc, 10 s. à la sage-femme, 12 s. aux écoliers, 1 l. de viande, 10 s. de vin, 10 s. au sonneur, un total de 4 l. 9 s. » Quitter la campagne pour travailler en ville et y endosser la condition de domestique, envoyer des fonds à celles et ceux qui sont restés au pays, tel a été le destin de Ponce Millet. Ayant quitté la condition de manouvrier de ses parents, il a ainsi pu élargir son horizon et suivre une voie différente de celle de ses frères et sœurs. Mais il revient au village et retrouve son cadre de vie originel. Son itinéraire montre que la société villageoise n’était pas complètement immobile, même s’il est très difficile d’induire, à partir d’un seul itinéraire, des traits communs à toute la société ruralenote.

Nous cheminerons maintenant dans « la continuité des jours » en compagnie d’un laboureur-vigneron de Haute-Normandie, François-Jacques Maret, dont l’histoire est connue par son livre de comptes tenu pendant une trentaine d’annéesnote. Ce type de sources est rarissime pour les paysans d’Ancien Régime. Le journal sera poursuivi de façon plus épisodique par son fils Robert, également laboureur et vigneron dans la paroisse de Bueil, dépendant du bailliage de Chartres. Le village-rue de moins de 300 habitants, situé sur la rive droite de l’Eure, est entouré de prés, de vignes et de terres cultivables. Relatée dans son journal de 1731 à 1761, l’activité de François-Jacques Maret (qui meurt à cinquante-six ans, sa femme décédant trois jours plus tard, sans doute à la suite d’une épidémie), est typique de celle de nombre de paysans : il loue des terres pour l’élevage, mais il en possède aussi sur lesquelles il perçoit des fermages. Legendre, l’un de ses fermiers, lui verse 10 livres par an à la Saint-Martin pour deux ou trois arpents de terres cultivables et un vigneron, Jacques, 6 livres tournois pour une demi-année de fermage. Il fait travailler sur ses propres terres des journaliers et des domestiques pour faucher le blé, l’avoine et les prés. Il les embauche à la Saint-Jean en juin, en principe pour un an, mais certains partent avant. Les servantes ne tiennent pas très longtemps, un mois tout au plus. François-Jacques Maret s’est installé dans le village où réside son père, et ses propres fils en feront autant. C’est une caractéristique de l’endogamie géographique et de l’homogamie sociale de la société rurale d’Ancien Régime : on se marie entre enfants de laboureurs (ou de manouvriers) et le plus souvent dans le même village ou dans un bourg proche. Avec son épouse, fille d’un procureur fiscal, François-Jacques a eu huit enfants dont trois seulement parviennent à l’âge adulte ; ces derniers auront moins d’enfants que leur père, signe de la limitation des naissances à la fin du XVIIIe siècle. On sait lire et écrire dans la famille et, fait intéressant, la fille est instruite à grands frais chez un maître d’école d’un bourg voisin. Comme laboureur, il occupe une place relativement élevée dans la hiérarchie de la société paysanne mais il n’est pas très riche et doit vendre des terres à la suite de difficultés financières. Il emprunte beaucoup et ne rend pas toujours à temps. Il élève des brebis et des agneaux pour la viande, les revend ensuite à des bouchers et ce commerce occupe nombre de pages de son journal. Il achète aussi des vaches et se procure également en 1748, pour sa consommation personnelle, une truie et un verrat. Sa production de vin et de cidre est très irrégulière mais les années fastes, il en livre aux cabaretiers ainsi qu’au curé, son plus gros acheteur. La rivière lui fournit brochets, truites, anguilles, écrevisses et perches et il devient entrepreneur de pêches. Il fait aussi payer à ses voisins les charrois ou les labours qu’il donne à effectuer pour eux. Il exerce donc une polyactivité bien intégrée dans le marché régional. En 1735, François-Jacques Maret acquiert pour 220 livres une charge d’huissier au bailliage de Pacy-sur-Eure, fonction qu’il exerce avec rudesse et partialité. À la suite d’une plainte, il est condamné en 1739 à une amende et à l’interdiction à vie d’exercer ces fonctions mais il arrive cependant à revendre sa charge 300 livres. À sa mort, sa succession établie par un notaire montre que Maret ne possédait plus aucun bien en dehors du terroir du village de Bueil où il était propriétaire de plusieurs bâtiments autour d’une cour avec maison d’habitation, écurie, poulaillers, cave, étable, cellier, grange, fournil et bergerie. Ses terres couvrent moins de 10 hectares, dont 8 hectares en terres de labour divisées en de nombreuses parcelles très petites. Maret ne semble pas avoir disposé d’une grande aisance financière : il a dû vendre des terres et, après sa mort, son fils abandonne l’élevage des moutons pour revenir aux céréales, au foin, à la vigne et aux charrois, auxquels s’ajoute le pressurage des vignes pour la dîme du curé.

La diversité de la condition paysanne est patente du nord au sud du royaume. Entre une paroisse des grandes plaines céréalières de l’Île-de-France et une paroisse du bocage breton, les hiérarchies sociales sont dissemblables et repérables par le montant de la taille. Les ruraux – 85 % de la population française – paient largement cet impôt royal, imposé aux non-privilégiés (le clergé et la noblesse sont exemptés), sans grande récrimination parce que réparti collectivement mais souvent avec retard. Le montant de la taille est fixé par généralité par l’intendant et les subdélégués, puis réparti entre paroisses ou communautés rurales. Unité fiscale et juridique, la communauté joue un rôle très important, représentée depuis le début du XVIIIe siècle par un syndic (appelé, au sud de la France, « procureur ») élu par les chefs de famille, intermédiaire auprès des seigneurs locaux et des fermiers généraux. La communauté s’occupe de l’entretien des chemins, de l’organisation des fêtes, du recrutement de la milice royale et de la répartition des impôts, de la gestion des communaux aussi. Réunis en assemblée le dimanche après la messe, les chefs de famille désignent des collecteurs chargés, à tour de rôle, de réunir, de maison en maison et au nom du roi, la somme fixée pour la taille. Dans la paroisse de Marly-la-Ville (généralité de Paris) – qui comprend 117 feux, soit entre 500 et 600 habitants – la taille a été fixée en 1746 à 9 343 livres, auxquelles s’ajoutent 4 280 livres pour le logement des soldats et l’entretien de la milice. Quatre personnes sont exemptées : le curé, le vicaire, un chapelain et un seigneur, par ailleurs fermier général, c’est-à-dire percepteur au nom du roi des impôts qui étaient, disait-on, « affermés » chaque année. Les laboureurs paient pour les plus gros 2 226 livres (Louis Malice, 435 arpents de terre) ou 1 967 livres (François Huet, 405 arpents de terre)note. Les plus pauvres, les manouvriers, ne donnent qu’une obole (Victoire Meunier, « infirme et 4 enfants, dans la misère » ou encore quatre veuves âgées qui ne peuvent plus travailler). En général, les manouvriers paient de 2 à 3 livres (tel Antoine Prevost le jeune, trente-cinq ans, 4 enfants). On trouve aussi un marchand de dentelles et de bois (Barthélémy Mareau, 160 livres), un charpentier et un charron (5 livres) deux cabaretiers (12 livres), un « masson » (3 livres), un menuisier (7 livres, par ailleurs collecteur), un serrurier, un cordier, un chirurgien, deux bouchers, un faiseur de chaises, un cordonnier, une veuve marchande, un charpentier, un dévideur de soie, un tailleur, un maréchal-ferrant, un jardinier, un meunier. Cette énumération des métiers présents dans ce petit bourg de la plaine céréalière montre la diversité des occupations et la hiérarchie sociale de la population rurale qui ne se réduit donc pas aux agriculteursnote. Ce qui distingue fondamentalement les uns des autres, c’est la propriété de la terre, même si, comme nous l’avons vu avec François-Jacques Maret, un paysan peut être à la fois propriétaire, louer ses terres et, par ailleurs, être lui-même locataire de certaines terres. Les colonies d’outre-mer sont un cas à part puisque, sauf exception, les propriétaires se différencient de ceux qui travaillent la terre, engagés ou esclaves noirs. Dans l’Hexagone, les régimes fonciers sont très variables selon les régions qui offrent une mosaïque de paysages et de terroirs. Partout la seigneurie a gardé la main sur le territoire avec un domaine travaillé par les métayers (avec partage des récoltes ou des troupeaux) ou donné à exploiter en « baux à ferme », c’est-à-dire contre une somme fixe versée par le preneur. À ces revenus tirés de l’exploitation des domaines s’ajoutent les droits féodaux (cens, banalités, droits de mutation) ainsi que l’exercice de la puissance seigneuriale (justice). On distingue traditionnellement les pays de « champs ouverts », caractéristiques du Nord, et le Bassin parisien divisé en parcelles non closes et à l’habitat groupé : c’est là qu’on trouve de grandes exploitations – particulièrement en Île-de-France – et des fermiers qui sont de véritables marchands-entrepreneurs, sensibles à la variation des prix des produits agricoles et à la hausse de la rente foncière. Au cours du siècle, ils regroupent leurs parcelles et leurs exploitations peuvent atteindre plus de 150 hectares en 1789. C’est dans ces pays de grande culture que l’on trouve, comme on les appelle, les « coqs de village » – des laboureurs, souvent marchands de grains et de bestiaux, gérant les terres des seigneurs et des bourgeois de la ville. Dans l’Ouest, pays de bocages et de champs cloisonnés par des haies et des fossés, l’habitat est dispersé en hameaux avec un village autour de l’église paroissiale. Dans le Sud et les pays de montagne, les terroirs sont hétérogènes et les forêts, landes et maquis occupent plus de place. Il s’agit souvent de petites exploitations de polyculture vivrière d’autoconsommation, sauf dans les montagnes où dominent les pacages.

En Dauphiné, comme partout en France, les positions sociales des artisans ruraux sont très contrastées. Le 3 janvier 1720, Jean Bouzon, charpentier, passe contrat de mariage avec Jeanne Figuet : elle apporte en dot 40 livres qui représentent tous ses biens ; le marié possédant 45 livres. C’est « l’alliance de la misère et de la pauvreté », comme l’énonce Alain Belmont. Inversement, Louise Dagot, fille d’un maçon de Vénissieux, offre 1 000 livres de dot à son promis. Claude Guerin, tailleur du village d’Anjou, trouve 800 livres en louis d’or et 400 livres de trousseau dans la corbeille de mariage de Jeanne Dallier, fille d’un bourgeois de Sonnay, « union cette fois-ci du faste et de l’aisance ». On le voit, en Aunis, les contrats vont de 90 à 4 749 livres. Il en est de même en pays roannais, en Alsace ou dans la Beaucenote. Au cours du XVIIIe siècle, la différenciation sociale entre artisans s’accentue. Si le cordonnier de Roynac possède d’après l’inventaire après décès 48 livres, le maréchal-ferrant d’un bourg proche, Châteauneuf d’Isère, laisse à sa mort 5 139 livres. Les artisans du textile souffrent plus de la conjoncture que les cordonniers, maçons, charpentiers et maréchaux-ferrants qui s’en sortent assez bien. À l’autre extrémité du monde rural, bouchers, boulangers et maréchaux-ferrants s’enrichissent : les dots passent à 1 400 livres et les actifs immobiliers sont de 1 000 livres dans le second XVIIIe siècle. Leur vestiaire comporte des habits de coton, culottes de peau, souliers à boucle et bas de soie. On boit et on mange dans de l’étain et de la faïence, les casseroles sont en cuivre. Le mobilier se diversifie : fauteuils, cabinet de toilette avec miroir. Tous les artisans n’avaient pas ce patrimoine, mais beaucoup disposaient d’une petite aisance, leur production complétant le revenu de quelques terres.

Les situations régionales sont donc très diverses mais d’une façon générale les sociétés rurales sont inégalitaires. Partout existe une hiérarchie dont l’échelle est plus ou moins ouverte. En haut, la bourgeoisie rurale bénéficie de la rente foncière – hommes de loi, propriétaires non exploitants. Viennent ensuite les « coqs de village » qui peuvent exploiter 150 hectares vers 1750, le record étant de 792 hectares pour Jean Navarre dans le Bassin parisien, des « fermiers-laboureurs » avec des fortunes importantes (100 000 livres), receveurs des droits seigneuriaux, qui envoient leurs fils au collège et achètent des offices, surtout dans les régions de grande culture. Les petits propriétaires – « laboureurs », « ménagers » ou « bordiers » – sont les plus nombreux avec une polyactivité très variable selon les régions. Au bas de l’échelle, les journaliers, manouvriers ou brassiers vendent au jour le jour leur force de travail et les domestiques se louent pour une période de six mois, de la Saint-Martin à la Saint-Jean. Ils sont plus nombreux dans les pays de grande culture au Nord et à l’Est que dans les régions de polyculture vivrière du Sud-Est. À cela s’ajoutent les commerçants et les artisans (forgerons, tailleurs, bourreliers, menuisiers, potiers) qui exercent leur activité occasionnellement. Mais partout existent des groupes intermédiaires, jamais fixés définitivement. Un groupe indistinct et mouvant de pauvres – veuves et journaliers – bénéficie de la charité privée du seigneur et du curé ainsi que des droits communaux. Les errants se multiplient lors des crises et suscitent toutes les craintes. C’est ce qui se passe au printemps 1789 avec la « Grande Peur » analysée par Georges Lefebvre et sur laquelle nous reviendrons.

Mendiants et vagabonds

Le mendiant, qui n’est pas forcément un errant, ne peut pas ou plus travailler et mendie parfois dans son propre village. Le vagabond, quant à lui, passe par des moments de travail où il offre ses services (battre le blé dans les granges par exemple) et d’autres où il va d’un lieu à l’autre quelques jours, ou plus éventuellement. Le XVIIe siècle est le siècle de l’enfermement avec la création de l’Hôpital général (avril 1656) dans un triple but d’assistance, de rééducation et de répression. L’assimilation entre mendiants et vagabonds, déjà avancée par ordonnance royale en 1661, est confirmée par la déclaration royale du 13 avril 1685 – décidément une année terrible –, qui fait la chasse aux oisifs. Seront désormais expulsés de la capitale « tous mendiants valides encore qu’ils aient un métier, et tous fainéants et vagabonds sans métier, sans condition et sans employ ». Ils peuvent dès lors être assimilés à des criminels. À sa première arrestation, un vagabond mendiant est puni d’un mois d’enfermement à l’Hôpital général, et à cinq ans de galères à la deuxième arrestation ; les femmes sont vouées au fouet et au carcan. Après une troisième arrestation, les hommes sont condamnés aux galères à perpétuité, les femmes au bannissement et à la flétrissure (marque indélébile sur le corps).

L’intendant de Montauban écrit en 1676 : « Je faicts rechercher tous les bohesmiens et vagabonds de mon département ce seroit le moyen de purger la province de tous les gens sans aveu et de donner de bons forçays aux galères du Roynote. » On envoie dans les îles des Antilles de petits groupes de condamnés aux galères pour engagement, soit dans les habitations, soit dans les troupes locales. En 1701, le président du parlement de Bordeaux est autorisé à recruter des engagés parmi les vagabonds de l’Hôpital de la ville. C’est une exception dans une période où, entre 1690 et 1715, les déportations ont été limitées et les ordres royaux contradictoires.

Lors du terrible hiver 1709, Benoît Pilloz, soixante ans, tisserand dans les Terres Froides du Dauphiné, doit partir sur les chemins quêter pain et soupe. Ses deux filles Claudine et Marguerite, âgées de dix-huit et vingt-cinq ans, employées comme fileuses chez différents artisans, ont été congédiées vers Pâques à cause de la cherté de la vie, le patron ne voulant plus les nourrir. Elles ont été arrêtées pour avoir volé du pain pour manger. Père et fils vont essayer de les délivrer et sont à leur tour mis en prison, perdant ainsi les maigres biens qui leur restaitnote. Les plus étranges sont les charbonniers : leur condition plus ou moins nomade effraienote. En forêt de Saint-Julien, Cyprien Chautemps vit à l’écart du village dans une chaumière en torchis, avec moins de 2 hectares de prés et de bois, deux veaux et deux bœufs. Son mobilier est en très mauvais état : la paillasse et les draps sont pourris, il n’y a qu’une armoire et quatre coffres à peu près vides. Une marmite, deux écuelles et un pot de terre constituent ses seuls ustensiles pour manger et cuisiner. Ses biens sont évalués à 140 livres et le bétail à 124 livres, ce qui correspond au patrimoine d’un journalier. Il ne laisse à son fils que quelques vêtements usagés. Que survienne une intempérie ou une disette et il sera contraint à mendiernote.

Les déportations des mendiants et vagabonds ont repris de façon importante sous la Régence après les ordonnances de 1718 et 1719. Des facilités ont été accordées aux tribunaux pour transporter ces indésirables aux colonies et la déportation devient une sanction courantenote. En réaction, en avril 1720, le peuple parisien se soulève contre les arrestations et les déportations massives. Avec la fin de la figure christique du pauvre, la charité laisse progressivement place à la répression contre les réfractaires à l’idéologie du travail. Un mari endetté peut faire tomber le couple dans la mendicité. C’est ainsi qu’en 1757, la femme de Jacques Nicollas, paysan-chapelier du village de Tréminis en Dauphiné, entame une procédure de séparation de biens. Son mari étant accablé par des créanciers, elle « se voit exposée à perdre une partie de ses droits et créances et d’être réduite à la mendiciténote ». Les contrats de mariage permettent d’acter les biens apportés par la future épouse ; dans le cas évoqué ci-dessus, l’épouse entend bien se démarquer de son mari endetté afin de pouvoir conserver sa dot.

Ouvriers et ouvrières des villes

Entrons maintenant dans le quotidien d’un modeste artisan-ouvrier du textile du quartier populaire de la paroisse Saint-Sauveur à Lille, Pierre-Ignace Chavatte. Connu par la chronique qu’il a tenue de 1657 à 1693, d’une belle écriture régulière, facile à lire (mais sans ponctuation et avec une orthographe phonétique)note, il s’intéresse beaucoup à des faits divers repérés dans des feuilles occasionnelles et aux rumeurs de la ville. Pour lui, la chose vue est certaine et il se pose en témoin.

Le peuplement du quartier de Saint-Sauveur est homogène, caractéristique des classes populaires, avec un entassement des habitants – sept à dix habitants par maison ; plusieurs ménages hébergent des pensionnaires, ouvriers célibataires souvent natifs de l’extérieur de la ville. Les propriétaires de ces maisons sont la supérieure du couvent ou des rentiers. Maître-ouvrier du textile, Chavatte est plus précisément un sayetteur. La sayetterie – tissage de la laine peignée ou sèche appelée sayette et mise en fils nommés « filets de sayette » – fut introduite à Lille à la fin du XVe siècle par des maîtres-ouvriers venus d’Arras qui obtinrent un privilège exclusif de Charles Quint en 1534 (Lille dépendait alors des Pays-Bas). La sayetterie lilloise utilise traditionnellement de la laine espagnole – moins chère, mais qui se retire davantage au foulage (processus de finition des tissus de laine). Avec les filets, les sayetteurs tissent des étoffes légères de consommation courante et peu chères, mais de laine pure. Reconnue par Colbert, cette industrie a connu des difficultés après le rattachement de Lille à la France et la coupure avec le commerce avec les Pays-Bas. Le père de Chavatte, maître sayetteur, avait deux métiers. Pierre-Ignace signe un contrat de mariage en 1672 à l’âge de trente-neuf ans avec Barbara Cardon, âgée de vingt-quatre ans. Peu fortunée, son épouse apporte un lit avec un édredon de plumes, deux draps en lin et 100 livres parisisnote ; lui a mis 50 livres parisis dans la corbeille de mariage. Ce n’est pas l’indigence mais c’est peu, et cela explique peut-être son mariage tardif. Ils ont une fille deux ans plus tard et une autre en 1676, ainsi qu’un fils, François, dont la date de naissance nous est inconnue. Pierre-Ignace Chavatte meurt en 1693, sans doute lors de la grande crise économique. À sa mort, sa femme prend le métier de sage-femme, puis se remarie ; elle meurt en 1728.

Sur leur contrat de mariage est inscrite la profession de l’époux – maitre sayetteur –, mais il se considère lui-même comme ouvrier sayetteur. Il se plaint de la baisse des salaires et du manque d’ouvrage. Les statuts de la corporation de la sayetterie limitent à six métiers avec interdiction de donner à travailler en dehors de chez soi. Elle est organisée et dirigée par quatre maîtres « sermentés » choisis par les échevins dans une liste proposée par les maîtres. Ils sont chargés d’organiser la participation des sayetteurs aux cérémonies publiques et religieuses et de s’occuper de la confrérie de Saint-Jean-Baptiste, leur saint patron ; ils défendent les intérêts des sayetteurs lors des procès. La fonction n’est pas très recherchée car ils doivent avancer des sommes qui ne sont remboursées que longtemps après. L’apprentissage du métier s’effectue en deux ans. Un maître ne peut avoir qu’un apprenti à la fois ; l’apprenti devient « ouvrier franc » après l’apprentissage qui aboutit à un chef-d’œuvre (à partir de dix-huit ans pour les garçons et seize ans pour les filles) et débouche sur la maîtrise qui permet de tenir ouvroir après inscription à la confrérie. Chavatte est à la frontière entre maître et ouvrier. Le dénombrement effectué en avril 1686 « pour empescher aux estrangers (ceux qui ne sont pas nés dans la localité) l’habitation et la mendicité en cette ville » compte 308 sayetteurs. Dix ans plus tard, 198 seulement sont imposés dans la capitation de 1695 : la crise est passée par là avec la concurrence des bourgeteurs, qui produisent une étoffe plus riche faite de fils de soie, d’or et d’argent. Chavatte défend les traditions du métier, convaincu de leur supériorité, et refuse les innovations. Les bourgeteurs sont accusés de faire baisser les prix et les salaires. La concurrence est vive aussi avec les ouvriers du plat pays, même s’il est interdit de travailler la sayetterie en dehors de Lille. Les ouvriers sayetteurs lillois se défendent par des manifestations, des procès, des violences ; certains sont emprisonnés et cela donne lieu à des témoignages de solidarité. Avec l’amour-propre blessé du maître ouvrier obligé de travailler sous l’autorité d’un autre maître, Chavatte exprime le sentiment d’une déchéance et invoque le code de l’honneur, comme le manque de solidarité des marchands sayetteurs. Il y a cependant des moments de joie. Pour la fête du saint patron, après la messe solennelle, les distractions durent huit jours. Au son du violon, les sorties d’ouvriers en liesse sont assez fréquentes et se terminent parfois en bagarres avec des ouvriers d’autres métiers.

Si environ 15 % de la population française réside en ville, il s’agit surtout de petites villes provinciales ou de gros bourgs, à l’exception de quelques grandes villes intégrées dans un système mondial d’échanges comme Rouen, Nantes, Bordeaux, Marseille, Lyon et Paris, lieux majeurs du capitalisme marchand. La barrière de l’octroi sépare les villes de la campagne, même si les urbains vivent des environs pour leur approvisionnement et que les élites urbaines possèdent des terres et des maisons de campagne. Par ailleurs, au XVIIIe siècle, l’industrie textile se ruralise, à la recherche d’une main-d’œuvre bon marché – filature pour les femmes et tissage pour les hommes – car les ruraux sont payés à des tarifs inférieurs de 20 à 50 % à ceux de la ville, mais les donneurs d’ordre sont des urbainsnote. Inversement, les paysans viennent à la ville pour le marché toutes les semaines ou pour la foire plusieurs fois par an. Les campagnes sont des réservoirs de main-d’œuvre. Les migrations temporaires ou définitives vers la ville des domestiques (femmes et hommes), des manouvriers à la recherche d’un revenu, des maçons d’Auvergne ou du Limousin et des ramoneurs savoyards contribuent à l’accroissement de la population urbaine. En 1789, Paris atteint 650 000 habitants ; la population de Lyon augmente d’un tiers, passant de 97 000 habitants en 1700 à 146 000 ; celle de Bordeaux fait plus que doubler dans le même temps, passant de 45 000 à 111 000 habitants, devançant Marseille, marquée par la peste de 1720 (110 000 habitants en 1789). Dans le second XVIIIe siècle, la France compte 28 millions d’habitants du fait du recul de la mortalité, notamment infantile : c’est le pays le plus peuplé d’Europe.

Hiérarchies sociales urbaines

Dans la ville comme dans les campagnes, les couches populaires sont très diverses. Les domestiques sont nombreux et représentent de 4 % à 7 % de la population (ils sont presque 40 000 à Paris). Dans l’Ouest parisien, au sein des familles nobles et bourgeoises des beaux quartiers, les nombreux domestiques sont organisés hiérarchiquement : maîtres d’hôtel, cochers, laquais, porteurs de chaise, femmes de chambre et suivantes diverses, tous provinciales et provinciaux. Dans le monde de la boutique et de l’échoppe, une seule domestique par famille est occupée à de multiples tâches. Les domestiques changent de maître tous les ans environ, et de garnis (logement meublé sommairement) presque tous les mois. À cela s’ajoute une main-d’œuvre nombreuse et peu spécialisée de journaliers : porteurs d’eau, revendeuses, fripières, portefaix et autre gagne-deniersnote.

Maurice Garden a dressé le tableau de la hiérarchie du monde du travail à Lyon. À la base, l’ensemble des journaliers et ouvriers des manufactures payés à la journée : maçons, ouvriers chapeliers, devideuses et tordeuses, domestiques de la Fabrique lyonnaise de soierie dans les ateliers familiaux. Une deuxième catégorie comprend les travailleurs soumis aux règlements des communautés d’arts et métiers (ou corporations) : les façonniers, compagnons et maîtres-ouvriers en soie, ces derniers étant propriétaires de leurs outils de travail mais pas de leur production : ils dépendent des 350 marchands-fabricants de la place qui fournissent la matière première et récupèrent les étoffes tissées pour les vendre. Les compagnons, après un long apprentissage et un tour de France, peuvent envisager d’accéder à la maîtrise. Une troisième catégorie comprend les marchands-fabricants et les maîtres chapeliers, maîtres teinturiers ou imprimeurs. En haut de cette pyramide sociale se trouvent les négociants qui dominent l’économie de la ville avec un réseau international d’échangesnote.

Les ouvriers se distinguent par leur métier organisé en corporations empreintes d’un esprit de corps : menuisiers, charpentiers, verriers, maçons ont un savoir-faire spécifique. L’édit de Colbert, en 1673, a généralisé les jurandes – on dit « communautés jurées » ou « jurandes » – afin de faire respecter les règlements sur l’apprentissage, la maîtrise, la qualité des produits et le processus de travail. Paris comptait soixante corporations en 1672 et 129 en 1691. Ce système collectif de travail est fait de hiérarchie corporative, de solidarités et de surveillance mutuelle. Chaque maître emploie de un à cinq compagnons et apprentis. Dans le textile (en particulier dans la soierie lyonnaise), les femmes – célibataires ou mariées – représentent une part importante de la main-d’œuvre : devideuses, fileuses, ourdisseuses, brodeuses, elles travaillent en ateliers ou à domicile.

Le travail des femmes et des enfants est généralisé. Les femmes travaillent avec leur mari ou exercent le métier de redoubleuse (femme qui double ou triple le fil sur le rouet) ou de fileuse ; les filles sont plutôt dentellières, tricoteuses ou bobineuses (tâche effectuée aussi par les garçons à partir de dix ans). Sur 303 femmes travaillant dans le quartier Saint- Sauveur de Lille, on compte 16 rentières (dont 6 veuves), 48 dentellières (35 veuves), 37 fileuses (13 veuves), 37 tricoteuses (25 veuves), 8 couturières (6 veuves), 11 blanchisseuses (7 veuves) ; 95 sont dans d’autres professions du textile (41 veuves), et 51 dans des emplois divers (14 veuves)note. On voit dans la précision toujours notée l’importance du statut spécifique de veuve. Les veuves de maîtres, devenant de ce fait elles-mêmes maîtresses après le décès du conjoint, tiennent leur place dans le monde masculin des métiers. En effet, la plupart des corporations n’acceptent pas les femmes en leur sein. Il y a cependant quelques corporations féminines à Paris et en province avec leurs propres maîtresses, pas forcément veuves ou mariées, et quelques corporations mixtes.

Depuis la fin du XVIIe siècle, les deux corps les plus importants à Paris sont les couturières et les lingères. Plus de 2 000 marchandes-maîtresses ou maîtresses affirment ainsi avec force l’utilité de leur organisation en corporations pour l’autonomie et l’indépendance des métiers féminins. Cette indépendance est aussi affirmée à l’égard de leurs pères et de leurs maris, et on trouve beaucoup de « filles majeures » (ni mariées, ni veuves). Les plus nombreuses sont les couturières : sur 3 000, 1 700 à 1 800 d’entre elles sont maîtresses ; on compte ensuite 700 à 800 lingères marchandes-maîtresses. Elles défendent vigoureusement leurs organisations corporatives lors de la décision de Turgot de supprimer les jurandes : « Le seul commerce qui ait été permis à des femmes de faire en chef ; le seul qui leur offre des occupations relatives à leur goût et à leur faculté naturelle, le seul qui puisse être récompensé dans un âge plus mûr par une qualité sociale effective ; le seul où elles n’aient ni besoin ni de se louer à un entrepreneur avide, ni de se soumettre à un associé tyrannique désigné sous le nom de marinote. »

En 1776, l’édit royal impose l’entrée des femmes dans toutes les corporations, ce qui ne change pas fondamentalement la répartition entre les métiers mais le nombre de maîtresses diminue chez les couturières et les lingères. Cependant, elles ont gardé une certaine forme d’indépendance économique, car la moitié des jurées devaient être des filles majeures : cette fonction représentait une alternative au mariage ou à la vie religieuse. Même si la nécessité de réformer les corporations est reconnue, le maintien de la hiérarchie et d’une identité corporative forgées par les statuts, les rituels, les assemblées générales et la police des marchés structure l’organisation du travail.

La communauté parisienne des bouquetières-fleuristes qui s’est battue pendant des dizaines d’années pour obtenir en 1739 des lettres patentes, puis, en 1747, l’enregistrement du Parlement, parvient à survivre aux ondes de choc des réformes des corporations en 1776 et en 1777. Aussi défendent-elles âprement leurs franchises corporatives considérées comme « sacrées » au moment de la rédaction des cahiers de doléances : « Les citoyens seront libres toutes les fois qu’ils n’obéissent qu’aux lois qu’ils se seront eux-mêmes imposéesnote. »

Violences : filles, femmes, couples et familles

Le traitement infligé à cinq jeunes filles apprenties dans un atelier de Lyon, relaté dans un mémoire judiciaire, nous permet de mesurer l’extrême violence subie. Le 1er mai 1751, on apprend le décès d’une fillette de onze ans, Jeanne Grisard, placée par son père cordonnier place de la Plâtrière à Lyon, chez Anne Meunier et Catherine Maria, fabricantes de dentelles d’or et d’argent, rue Sainte-Hélène. Sa marraine porte plainte contre les deux mauvaises patronnes qui n’ont pas d’ouvrières qualifiées mais qui emploient cinq jeunes apprenties : Jeanne Pezet a dix ans, Gabrielle Leuillet (orpheline) et Étiennette Debahaut (dont les parents passementiers ont quitté la ville) sont âgées de quatorze ans, Geneviève Bernard en a seize. Les autres ont été placées là par les « sœurs de la Marmite », groupe de femmes charitables, épouses ou filles de notables assistant les pauvres de leur paroisse en leur fournissant du pain et de la soupe, des pommes de terre, du charbon en hiver et quelques vêtements. Elles organisent aussi dans le quartier un hébergement dans des maisons privées et s’occupent de trouver un emploi aux filles pauvres et aux orphelines. Placées chez ces deux patronnes, les apprenties sont nourries et rentrent le soir chez leur père ou mère, ou couchent sur place. Les horaires ne sont pas très fixes, mais le jour de son décès, Jeanne Grisard s’est levée comme d’habitude à 5 heures et la veille elle était sortie vers 9 heures du soir, soit quinze heures de travail environ dans la journée, sans être souvent très bien nourrie. Les fillettes n’apprenaient pas forcément le métier mais allaient faire les courses, portaient des seaux d’eau souvent trop lourds pour elles. Dans l’atelier qui sert aussi de lieu pour manger et dormir, les patronnes donnaient souvent des coups « de cannes, d’aunes et de liasses de cordes » : « quand la Meunier était fatiguée des coups qu’elle donnoit, la Maria lui succédoit dans ses fonctions cruelles », témoignent les fillettes après le décès de Jeanne Grisard « qui étoit de santé délicate ». Les voisins ont bien entendu le bruit des coups portés mais étaient restés silencieux jusque-là, comme le confirment les déclarations des apprenties. Toutes s’accordent à dire que Jeanne Grisard était plus maltraitée que les autres, qu’elle avait été prise en grippe en particulier par « la Meunier ». Après sa mort, un chirurgien constate différentes lésions sur le corps : traces de coups, plaies avec instrument contondant, brûlures aux pieds. Une telle violence attestée choque, dans ce cas précis, aussi bien les voisins que les juges. Bien sûr cette violence était connue. Le curé de la paroisse avait été prévenu mais n’avait pas cru les dires des apprenties ; le silence s’était installé dans les parages sur ces pratiques. Après la mort de la jeune fille, les langues se délient ; le guet arrête l’une des patronnes, l’autre s’enfuit. Elle est condamnée à être pendue et étranglée par effigie place des Terreaux, le mannequin portant une pancarte « maîtresse qui a si fort excédé de coups son apprentisse qu’elle en est morte ». Elle doit aussi une amende de 3 livres au roi. La seconde patronne doit assister à l’exécution symbolique, « être battue et fustigée de verges, nue, dans des places et rues accoutumées de la ville en portant un écriteau “ouvrière exerçant des traitements cruels envers ses apprentisses”, être flétrie sur l’épaule droite d’un fer à chaud à l’empreinte d’une fleur de lys, être bannie du territoire de la sénéchaussée, payer 3 livres d’amende au roi et 300 livres de réparations envers la mère de Jeanne Grisard » (dix fois moins que ce qu’avait demandé sa mère). Revenue à Lyon, Catherine Maria, la seconde patronne, est reconnue par un habitant du quartier et condamnée au carcan avec un écriteau dénonciateur, enfin bannie de la ville. Cette terrible histoire témoigne cependant d’une forme de résistance des pauvres aux souffrances imposées par des maîtres indignes et d’un sentiment nouveau à l’égard de l’enfance qui apparaît dans ce second XVIIIe siècle, la mort d’une enfant devenant insupportablenote.

Jacques-Louis Ménétra décrit dans son Journal le suicide d’une voisine, la femme Simon, qui se défenestre (en cassant au passage, note-t-il, l’enseigne des Ménétra !). On trouve chez elle son mari couché, ivre mort. Elle avait annoncé qu’elle se pendrait plutôt que de continuer à vivre avec un pareil ivrogne, mais les voisins n’y avaient pas prêté attentionnote. Elle a tenu parole en se jetant de sa fenêtre dans la rue.

En l’absence de droit au divorce – le mariage chrétien étant indissoluble jusqu’à l’adoption de la loi sur le divorce en 1792 –, les violences conjugales peuvent cependant aboutir à des « séparations de corps », séparation physique du couple qui demeure marié sans plus vivre sous le même toit. Gwenaël Murphy a étudié pour les justices des seigneuries et du présidial de Poitiers les cas de séparation de corps pour violences conjugales : 34 % des demandes sont le fait de rurales et 64 % d’urbaines (pourtant bien moins nombreuses). Elles concernent surtout les commerçants, suivis par les marchands, les artisans et les laboureurs. En ville, les demandes de séparation s’appuient sur des accusations de débauche (jeu et alcool), puis sur les violences physiques et enfin sur les constats de faillite, très nombreux dans le milieu de la boutique et de l’échoppe. Dans les villages, le nombre moindre de cabarets, d’artisans et de commerçants diminue certains chefs d’accusation. Les brutalités physiques figurent donc en première place, avant la conduite du mari, les injures verbales et les faillites. Les épouses de paysans – laboureurs et journaliers – dénoncent surtout les insultes et les atteintes corporelles infligées par leurs époux. Mais si les coups répétés provoquent parfois l’émotion des voisins, ils ne suffisent quasiment jamais à obtenir la séparation. Car la coutume tolère le « droit de correction » du mari. L’exemple de Louise Brunet, épouse de Jean-Baptiste Marboeuf, est probant : en 1739, elle poursuit son mari, marchand de bœufs, en séparation de corps et de biens. Les dépositions lui sont favorables. Un domestique témoigne les avoir croisés trois ans plus tôt revenant d’une foire, et avoir constaté les coups répétés que le mari infligeait à son épouse. Une voisine de la plaignante confirme qu’elle entend régulièrement les cris de Louise Brunet lors de violentes disputes conjugales. Déclenchant une violente bagarre avec ce dernier, un chapelier est intervenu alors que Marboeuf tentait d’étrangler sa femme, en pleine rue. Cependant, les affaires du marchand sont florissantes et le ménage vit dans une certaine aisance. Aussi le magistrat juge-t-il la plainte irrecevable. Ce n’est pas le cas pour Marie Chaigneau, épouse d’un marchand de tissu de Romans. Les témoins exposent la mauvaise situation financière du mari et ses brutalités : selon leur ancienne servante, « il l’attrape par les cheveux parce qu’elle ne veut pas lui faire à manger », tandis que leur voisine se rappelle avoir vu le mari briser le nez de son épouse et qu’un autre marchand avance qu’il « maltraite sa femme en public à coups de pieds et de poings ». Dans les deux cas suivants, la séparation est accordée par la justice seigneuriale : en août 1737, Françoise Brion entame une procédure contre son mari, voiturier. Les trois témoins avancent des arguments identiques : il fait de mauvaises affaires et c’est un ivrogne qui a provoqué de nombreuses bagarres. Marguerite Janot dépose également une procédure à l’encontre de son mari, sergent royal ; les témoins sont unanimes : l’homme est « violent, querelleur, joueur de cartes et de boules, il y perd tout son argent et ruine son ménage ». Les injures graves et répétées émises par un mari violent construisent le paysage sonore des violences conjugales et le bruit entraîne parfois une intervention des voisins. La conduite de leurs maris fait honte à leurs épouses ; elle salit leur honneur, vertu essentielle de la société d’Ancien Régime. Prononcées en public, les injures mettent en cause la réputation – enjeu majeur pour les femmes en milieu rural ou urbain. Annoncé à l’église et placardé dans le village, l’arrêt de la séparation sauve l’honneur fémininnote. Mais il arrive aussi que la violence soit le fait des femmes : à Lille, d’après Chavatte, le 11 juillet 1669, une femme donna un coup de couteau à son mari qui allait souvent au cabaret, buvait trop et dépensait tous ses sous.

Dans son Traité de la puissance paternelle, le juriste Pierre Ayrault avait célébré, en 1582, la discipline domestique « où le père a voulu que de sa voix dépendît tout ce qui est sous lui, que, femmes, enfants, serviteurs et servantes n’eût d’autres volontés que celle de ce père et maître de la maison ». Deux siècles plus tard, en 1787, un mémoire rédigé par un avocat démontre cette toute-puissance de l’autorité paternelle dans une famille de notaires du Puy-en-Velay. Dans son testament de 1786, le notaire Jacques-Antoine Pouzols privilégie pour son héritage le fils cadet de sa seconde épouse. Dans ce pays de droit écrit, le père a la possibilité de choisir son héritier, ce qu’il fait dans ce cas. Mais déshériter les enfants du premier lit et les aînés, c’est manquer d’affection à leur égard, voilà ce qu’énonce le mémoire. La seconde épouse de Jacques-Antoine Pouzols, devenu veuf, est une cousine éloignée qui aurait profité de son veuvage. Une fois mariée, elle maltraite les enfants du premier lit, les écartant de la table commune. Ainsi rejetée, l’une des filles entre au couvent où elle meurt de chagrin. Une autre enfant, pour avoir sali son lit, est trempée dans une eau glacée, en plein hiver, et elle meurt peu de temps après de ce traitement. Le père ne fit presque rien pour mettre un terme à cette situation. La manière dont l’auteur du mémoire charge la belle-mère, présentée sous la figure traditionnelle de la marâtre, répond sans doute aussi à un choix : ne pas mettre en cause une décision masculine pour préserver l’honneur des hommes. Dans les pays de droit écrit, en Languedoc par exemple, les filles sont constamment défavorisées à l’avantage des garçons. La libre disposition des biens est d’abord une forme de gouvernementalité de la famille conférant au chef de famille le pouvoir, presque toujours transmis à un garçonnote. Ce qui est en cause dans cette affaire, c’est aussi la non-transmission de la dot de la femme (ici celle de leur mère décédée aux enfants du premier lit) en cas de veuvage. En effet, les biens personnels de l’épouse sont, d’une façon générale, préservés, et c’est l’un des seuls cas où un tribunal peut décider de la séparation de biens, de corps et d’habitation : quand, pour régler ses propres dettes, le mari ne peut subvenir aux besoins du ménage et utilise la dot de son épouse. En droit canon, le mariage est indissoluble. Mais dans le lent processus de sécularisation du mariage, les officialités (tribunaux ecclésiastiques) sont progressivement et imparfaitement dessaisies des problèmes matrimoniaux au profit des justices civiles – royales et seigneuriales – qui peuvent prononcer la séparation de biens et la séparation de corps et d’habitation.

La société d’Ancien Régime est une société violente où altercations, blessures et même meurtres sont monnaie courante, que ce soit dans les campagnes ou dans les villes : violences rurales avec les rixes où se confrontent rivalités familiales et locales, dangers des grands chemins avec les cohortes de vagabonds susceptibles de se transformer en brigands et de faire naître une « Grande Peur » ; violences urbaines individuelles et collectives suite à des querelles de voisinage, des rixes compagnonniques et d’atelier qui dégénèrent, ou encore attroupements et émeutes contre les gens de justice ou les soldats du guet. Les violences verbales, les injures, peuvent avoir une fin tragique. Voici un exemple que nous rapporte l’ouvrier lillois Pierre-Ignace Chavatte :

Au coin du marchez un paisan laissant son eau contre une maison, la femme ou la servante luy disant qui peut allez laisser son eau arrière de la et ils preindrent des paroles ensemble et dont la femme luy donna le ballet contre son nez et le paisan lui donna une baffe et elle commenca a crier la garde et se rebella contre ladite garde et au mesme étant l’officier print son épée et luy percha le ventre et le paisan en mourutnote.

3. LES RÉVOLTES POPULAIRES

« Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes ? Il y a toujours 5 000 hommes car il en est encore venu de Nantes. On a fait une taxe de 100 000 écus sur le bourgeois ; et si on ne les trouve dans les 24 heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue et défendu de les recueillir sur peine de la vie, de sorte qu’on voyait tous ces misérables, vieillards, femmes, accouchées, enfants errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller… On a pris 60 bourgeois ; on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres et surtout de respecter les Gouverneurs et les Gouvernantes, de ne point leur dire d’injures et de ne point jeter des pierres dans leur jardin. »

Lettre de Madame de Sévigné, 30 octobre 1675.

Après la grande vague de révoltes du début du siècle (1630-1650) qui concerna un tiers du territoire français, de 1661 à 1789, les rébellions agitèrent la société française dans les villes et les champs de façon quasiment ininterrompue, avec cependant une intensité variable selon la conjoncture sociale et politique. La révolte évoquée ci-dessus par la marquise de Sévigné est celle dite du « papier timbré » qui ensanglanta la Bretagne en 1675, à la suite de l’imposition d’une taxe sur les actes de justice, ceci afin de financer la guerre de Hollande au mépris des « libertés bretonnes » (impôts décidés par les États provinciaux). Née dans les villes – Nantes et Rennes –, cette rébellion antifiscale se diffusa sporadiquement dans toute la province. La révolte s’étendit ensuite dans les campagnes de Basse-Bretagne et prit le nom de révolte des Bonnets rouges (couleur du bonnet des insurgés dans la région). Elle fut plus violente qu’ailleurs et, ici, très hostile aux seigneurs.

Les raisons de la colère

Plusieurs moments furent particulièrement propices à la révolte : le début et la fin du règne de Louis XIV, la Régence (jusqu’en 1723) et le second XVIIIe siècle de 1761 à 1789. L’année 1709, période de cherté des blés, de misère et de grands froids fut cruciale de ce point de vue, avec une mortalité effrayante (environ 300 000 personnes)note. Le prévôt des marchands de Lyon écrivit le 9 avril 1709 : « Ce sera une guerre intérieure dans le royaume, bien plus à craindre que celle que nous avons contre les ennemis de l’État. » Un avocat d’Arras rapporta, peut-être avec quelque emphase, qu’on parlait en ville « d’aller tuer les riches ». Certains émeutiers dirent qu’ils préfèraient être pendus plutôt que mourir de faim, comme à Dun-le-Roy dans le Cher. À Paris même, « on entend dans les marchés des cris de femmes qui disent qu’il vaut mieux qu’elles égorgent leurs enfants que de les voir mourir de faim »note. Mais peut-être s’agissait-il en fait, sous la virulence des propos, « d’exprimer leur volonté de faire tout ce qui est nécessaire pour protéger leurs droitsnote ».

Ce sont les impôts indirects prélevés par le biais des Fermes générales réorganisées par Colbert en 1668 qui étaient essentiellement visés par les actes de résistance dans les villes comme dans les campagnes. Les Fermiers généraux avançaient les impôts indirects au roi puis percevaient les droits sur les marchandises circulant dans le royaume, contrôlaient le commerce du blé et la consommation et la distribution du sel et du tabac, monopoles royaux. En réalité, de nombreuses exceptions avaient exempté des provinces, des villes ou des ports francs, des régions périphériques et même certaines paroisses. À cela s’ajoutaient les barrières et les octrois aux abords des bourgs et des villes et divers péages. Deux tiers de ces rébellions concernaient l’impôt sur le sel, la gabelle. C’était l’impôt le plus honni avec celui sur le tabac. Les faux-sauniers étaient envoyés aux galères et pouvaient être punis de mort en cas de récidive. Les contrebandières subissaient le fouet et devaient payer des amendes relativement plus légères. Pour tous, la flétrissure, marque indélébile sur le corps, s’imposait : GAL (galère) pour les hommes et fleur de lys pour les femmes, peines confirmées et même renforcées tout au long du XVIIIe siècle. Ce processus répressif explique la récurrence des troubles en bandes organisées (3 143 affaires relevées par Jean Nicolas) plus ou moins soutenues par les habitants pour favoriser la vente d’articles de contrebande, venir à la rescousse des fraudeurs et s’en prendre aux commis du fisc. Un seul exemple : « À Sarrelouis, en mars 1711, les citadins versent de l’eau chaude depuis les fenêtres et vident des pots de chambre sur la tête des gens des gabelles venus perquisitionner dans les casernes à la recherche du faux-selnote. »

Depuis le début du XVIIIe siècle, les contrebandiers circulaient souvent en bandes désignées sous le nom de leur chef : en Dauphiné, avant Mandrin, les frères Cardinal ; en Bourbonnais, Cavalier jusqu’à son arrestation en 1710 ; dix ans plus tard en Picardie, c’était Landouzy dit la Jeunesse ou le Dragon. En Roussillon, un brassier surnommé Pater Noster fit parler de lui, tout comme la bande d’Auvergne qui traversa la Bresse, le Bugey et le Lyonnais. Ces contrebandiers recevaient à tout moment aide et solidarité des populations – le devoir de rescousse – contre les gendarmes et les commis du fisc.

Le commerce des grains avait alors une valeur symbolique particulièrement forte car il concernait pain, base de l’alimentation des classes populaires. « Nourricier suprême », selon la formule de l’historien Steven Kaplan, le souverain était considéré comme le dispensateur des besoins du peuple. À ce titre, le peuple pouvait avoir recours à lui comme arbitre et réclamer son intervention en cas de disette. Quand la récolte était bonne, le commerce pouvait s’exercer librement. Dans le cas contraire, les intendants géraient au nom du roi les transports de blés et c’est aux commis de ferme que s’en prenaient les émeutiers en cas de nécessité. Ceci explique l’importance des révoltes contre les impôts de tous ordres, les octrois ainsi que ce qui reste de droits seigneuriaux.

Le nombre de cas recensés par Jean Nicolas est considérable : entre 1661 et 1789, 8 258 « troubles » ont été rapportés, dont la manière de les désigner varie : le plus courant dans le vocabulaire juridique et policier est le terme de « rébellion » (2 006 cas), suivi d’« attroupement » (1 017 cas), d’« émotion » (777 cas) à égalité avec « sédition ». On trouve aussi, même si c’est moins fréquent, des troubles qualifiés de « tumulte », d’« excès », de « révolte », d’« assemblée » ou de soulèvementnote. Il s’agit le plus souvent de résistances à la fiscalité (3 336 cas) qui concernent en particulier la contrebande du sel et du tabac, les subsistances (1 497 cas) ou la résistance à la justice et à la police (1 212 cas) notamment lors des foires, des fêtes ou de l’arrestation ou du transfert d’un détenunote. Lieux de foires, les villes, qui ne regroupent que 15 % de la population totale, sont les plus sujettes à des troubles : il y en a en effet autant, en nombre, dans les campagnes que dans les villes (3 420 contre 3 444 cas)note.

On le voit, les rébellions sont constitutives de la vie quotidienne dans les campagnes et dans les villes de l’Ancien Régime, et les femmes en sont souvent les initiatrices.

Les femmes, ces émeutières

Arlette Farge a qualifié les femmes « d’évidentes émeutièresnote ». Elles jouent effectivement un rôle notable, y compris à la tête des manifestations. À la Croix-Rousse à Lyon, en avril 1669, guidée par une femme brandissant une feuille de papier au bout d’un bâton, une troupe de 500 à 600 femmes et hommes se mobilise contre les droits sur le vin. Cette « meneuse » est condamnée à mort deux mois plus tardnote. En janvier 1711, au sein même de la manufacture royale de Saint-Gobain, l’arrestation d’une femme qui cache un grand pot de sel blanc dans une hotte déclenche, au son du tocsin, un attroupement : la femme est libérée et le sel récupéré. Accourus, les magistrats du grenier à sel, accompagnés de trois brigades de gardes, sont frappés, traités de voleurs et doivent décamper, conspués par l’épouse même du directeur, arguant qu’ils étaient entrés dans une manufacture royale sans lettre de cachet ! En mai 1728, à Saint-Étienne-en-Forez, après un arrêt rétablissant les taxes sur les farines, grains et légumes, une foule composée d’ouvriers et d’ouvrières s’en prend à une parente du collecteur des droits, une veuve qui tient l’entrepôt des tabacs : elle aurait, dit-on, « giflé une femme du peuple en disant que “les maux de la populace ne venaient que de sa propension à faire des enfants” ». Elle doit s’enfuir par les toits et sa maison est mise à sac.

On pourrait multiplier les exemples : les femmes sont très présentes, elles accourent à la rescousse, se servent de leurs voix, souvent à la tête de la foule, ne serait-ce que parce qu’elles sont les nourricières de la famille et qu’elles encourent des peines moins lourdes que les hommes.

Trafics et contrebandes

« Notte sur le brave Mandrin, chef des contrebandiers, qui avoient apportez dans ce pais du bon tabac de Saint-Vincent pour 35 à 36 s. la livre, ce qui faisait autant de plaisir que de service au public dont il s’était attiré la confiance et à ses gens. Après quoy, ledit Mandrin, intrépide, en fournit aux grands déposts, au bureau de la ville de Montbrizon, du Puy et de plusieurs autres villes jusqu’en Auvergne auxquels il le vendait sur le pied du tabac d’Hollande et en même tems faisait ouvrir les portes des prisons royaux et mettait en liberté les prisonniers, à l’exception toutefois de ceux qui y étaient pour vols et rapines, sans que personne s’y opposât, pas même le ministère public. Il était si vigoureux et redoutable qu’à la tête de sa troupe il passa et repassa le Rhône, malgré le régiment de la Morlière-Dragon qui le bordait et qu’il fit plier. »

Notes rédigées par l’abbé Léonard, vicaire desservant, année 1754note.

Cette note inscrite par un abbé dans un registre paroissial montre à la fois la popularité dont jouissait le plus célèbre des contrebandiers, Louis Mandrin (1725-1755), et aussi la complicité, au nom du message évangélique, d’une partie du clergé à l’égard des fraudeurs de la fiscalité royale. La résistance collective contre l’ordre fiscal est venue de l’esprit de communauté présent dans les trois ordres (clergé, noblesse, tiers état). Depuis l’ordonnance de 1680, les gardes de la Ferme (c’est-à-dire à la Compagnie des fermiers généraux, percepteurs privés des impôts indirects) n’avaient pas le droit de perquisitionner les habitations des religieux, des curés, des nobles et des bourgeois sans l’autorisation d’un officier du grenier à sel. Les couvents et les hôpitaux des ordres religieux purent ainsi servir de refuge aux faux-sauniers. On s’y livrait par ailleurs parfois à la culture du tabac et on appelait les habitants à la rescousse quand les commis de la Ferme ou les gabelous prétendaient perquisitionner les monastères. Certains curés encouragèrent même leurs paroissiens à s’insurger contre les gabelous, comme ce fut le cas dans un village du Mâconnais en 1714 au cri de « allez mes enfants, faites votre devoir ». En 1785, un curé du Bourbonnais prit même un gourdin pour contribuer lui aussi à « faire sus aux gabelous » poursuivis par la foule.

Certains seigneurs laissaient leurs domestiques entretenir des commerces illicites, planter du tabac dans les jardins, y compris dans des maisons princières jusqu’au centre de Paris. Dans les provinces, les hobereaux ruraux étaient encore plus enclins à soutenir les fraudeurs, en particulier dans les régions périphériques comme le Béarn ou la Bretagne. Ils accordaient le gîte aux fraudeurs dans leurs châteaux de campagne. Réfugié dans le château d’un président du parlement de Grenoble, Mandrin fut ainsi arrêté dans le duché de Savoie.

Mandrinage, complainte populaire

Le Mandrin dont tu vois le déplorable reste,

qui termina ses jours par une mort funeste,

Des gardes redoutés, des villes la terreur,

Par des faits inouïs signala sa valeur,

Déguisant ses desseins sous le nom de vengeance.

Deux ans en pleine paix il ravagea la France,

Dans ses incursions, ami des habitants,

Taxa d’autorité les caisses de traitants.

Lui seul à la justice arrachant ses victimes

Il ouvrit les prisons et décida des crimes.

Quoiqu’en nombre inégal, sans se déconcerter,

Aux troupes de son prince il osa résister […]

Il fut pris sans pouvoir signaler son courage.

D’un œil sec et tranquille il vit son triste sort.

Fameux par ses forfaits, il fut grand par sa mort.

Certains nobliaux provinciaux désargentés participèrent même au trafic du faux-saunage pour en tirer quelques revenus. D’autres encouragèrent les paysans à refuser de payer les aides – les impôts de consommation sur les boissons alcoolisées – comme le firent des nobles et des bourgeois du Mâconnais propriétaires de vignes. Des magistrats soutinrent également les rébellions pour défendre leurs statuts et franchises traditionnels et pour s’opposer à la Ferme qui empiétait sur leur propre domaine de juridiction. Maires, échevins et consuls étaient en principe tenus de prêter main-forte aux commis de la Ferme. Mais ne voulant pas subir des représailles de la part des bandes et se sentant pris entre deux feux, ils se montraient le plus souvent solidaires des fraudeurs, en évitant par exemple de faire tirer la cloche pour signaler leur passage. À Limoges, lors d’une « émotion » en mai 1705, deux des trois consuls et les officiers de la milice bourgeoise se firent porter pâle et laissèrent faire les émeutiers. En août 1706, le maire de Saint-Dizier, en Champagne, donna même l’ordre d’arrêter les gardes du tabac pour violences contre les habitants. Le pouvoir royal exigea des sanctions judiciaires contre les édiles frondeurs. Puisque les cloches ne sonnèrent pas lors de l’arrivée d’une bande de contrebandiers, on priva le bourg ou le village de ses cloches. On eut beau objecter que si les cloches ne sonnèrent pas, c’est que le curé ou la clé du clocher étaient restés introuvables, rien n’y fit. Mais parfois, lorsque les cloches sonnaient, les habitants arrivaient à la rescousse contre les commis du tabac ou les gabelous. Ces cas, relativement isolés, diminuèrent cependant au cours du XVIIIe sièclenote.

4. L’INVENTION DES ÉTRANGERS

La méfiance de l’étranger est très présente dans la communauté paysanne dont la vie collective, marquée par une xénophobie latente, repose en partie sur l’exclusion des « forains », fauteurs de troubles potentiels : soit les mendiants, les bandes, les jeunes du village voisin ou encore les agents du fisc. Les Bohémiens et les juifs sont aussi montrés du doigtnote. Il s’agit donc bien là d’une définition extensive de l’étranger. Pour désigner l’autre, les mots sont légion : « l’aubain » se distingue du « régnicole » (du royaume), le « natif » du « horsain ». L’étranger peut aussi prendre le visage de l’élite cosmopolite – des artistes aux négociants et aux banquiers. Les villes sont en revanche des lieux d’accueil des étrangers. Lyon est ainsi surnommée « la Savoyarde », allusion aux ramoneurs, aux frotteurs de parquet ou encore aux colporteurs. Les Savoyards vont ensuite jusqu’à Paris ou Bordeaux. Cependant, le nombre total d’étrangers est relativement faible et il y a un contraste de longue date en France entre cette faible importance numérique et le problème récurrent de leur accueil.

Le « Grand Siècle » est un siècle de guerres quasi incessantesnote ; la dépression économique et la crise démographique frappent le royaume à la fin du XVIIe siècle. Pourtant, en 1697, la fin de la guerre avec la ligue d’Augsbourg, conclue par la paix de Ryswick, a fait naître l’espoir d’un renouveau du commerce maritime atlantique de la France, un commerce fondé sur la liberté des échanges et non sur le système de l’Exclusif colonial et des compagnies à privilèges, le mercantilisme de Colbert. Or, paradoxalement, c’est à ce moment-là que Louis XIV annonce la taxation des étrangers, malgré les protestations des autres pays. Le 22 juillet 1697, le roi signe et publie une Déclaration qui annonce la taxation des étrangers ainsi que leurs descendants, héritiers et ayants droit. Dans l’avant-propos de l’édit, il se réfère à des droits féodaux abandonnés depuis le Moyen Âge – le chevage et le formariage – et au droit d’aubaine : le roi récupérait en cas de décès les biens d’un étranger ou « aubain ». Par ailleurs, depuis une ordonnance de 1643, les étrangers ne peuvent entrer dans un corps de métier et ils n’ont pas le droit d’exercer de charges publiques ou ecclésiastiques. La protection du marché du travail national et le besoin criant d’argent pour la monarchie ruinée par la guerre expliquent sans doute cette décision. Mais, ce qui est le plus frappant, c’est la délimitation de la catégorie « étranger » et sa mise en œuvre.

Entre 1697 et 1707, sont considérés comme étrangers non seulement ceux qui ont immigré et doivent payer la taxe, mais aussi leurs héritiers, hommes ou femmes nés en France. Dix pour cent des taxés sont des femmes, en général des étrangères mariées à des Français, épouses ou veuves, ou des héritières, filles ou veuves remariées. En fait, les inscriptions sur les rôles des taxés sont bien inférieures au nombre réel d’étrangers. Si l’on examine les professions déclarées, on voit que les intendants se sont focalisés sur les activités commerciales et manufacturières. Les marchands représentent 1 145 cas (soit un tiers de ceux dont le statut est connu). Au bas de la hiérarchie, parmi les plus pauvres, ceux qui paient moins de 100 livres tournois, on trouve des artisans du textile, des graveurs de pierre, des vignerons et autres laboureurs. Les plus riches (des nobles surtout, une part du clergé, et un tiers des marchands) paient une taxe supérieure à 1 500 livres tournoisnote.

Un certain nombre de personnes ou de territoires s’abstiennent de payer cette taxe. L’Alsace et la Franche-Comté ont racheté, par une sorte d’abonnement annuel, le droit de n’avoir aucune taxe supplémentaire et sont donc exemptées, de même que l’Artois et Lille, le Comtat Venaissin et Lyon (avec un abonnement à 150 000 livres tournois par an). Le Conseil royal des finances a rendu 251 arrêts à la suite de requêtes. Mais présenter une requête coûte cher et aucun de ceux qui paient moins de 100 livres tournois n’en a fait la demande : les décharges sont en réalité réservées à une élite fortunée. Plus de la moitié des demandes viennent de Paris, avec des inégalités très fortes, sociales et géographiques. Les veuves arguent du fait qu’il n’y avait pas communauté de biens et qu’elles ne peuvent donc être considérées comme héritières. En 1700, la veuve d’un banquier flamand et ses enfants sont taxés à 1 200 livres tournois. L’année suivante, la même veuve et ses huit filles demandent et obtiennent une réduction à 50 livres tournois. Les exemptions se multiplient. Les étrangers de passage sont exemptés en raison du droit naturel et du droit international. Les militaires au service du roi sont exemptés dès le départ : en effet, les armées du roi étaient formées de mercenaires étrangers – 15 000 à 20 000 Suisses, Allemands et Hollandais. Les manufacturiers sont aussi exemptés après « une demande de grâce », y compris les ouvriers étrangers : c’est le cas par exemple de Jacques Cadeau, manufacturier à Sedan, ou Bernard Perrot, maître de la verrerie royale d’Orléans et héritier d’une dynastie de verriers piémontais établis en France. Les Écossais et les Suisses obtiennent le « privilège de la nation ». Cinq ans après l’arrêt, le Conseil statue en 1702 sur le cas des étrangers établis dans les colonies non soumis à la taxe. Au total, les sommes attendues auraient pu être de 10 millions de livres tournois pour 8 500 contribuables, ce qui paraissait un pactole pour les finances de l’État. Mais les réticences sont grandes au niveau de l’administration provinciale. Il apparaît que seules 616 000 livres ont été effectivement perçues : l’écart avec ce qui était prévu est colossal et le produit réel de la taxe apparaît dérisoire. Il résulte des résistances fiscales, des nombreuses modérations imposées par les intendants et finalement de la non-perception de la taxe dans un grand nombre de casnote.

Dans Les Aventures de Télémaque, Fénelon – archevêque de Cambrai, précepteur du duc de Bourgogne (héritier au second degré de Louis XIV) – décrit un voyage fictif du futur roi dans l’Antiquité. Les Phéniciens (qui incarnent les Hollandais) suggèrent pour la prospérité économique du pays de « bien recevoir les étrangers […]. Surtout n’entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s’en mêle point de peur de le gêner ». La politique de taxation des étrangers est ainsi critiquée au nom de ce qui ne s’appelle pas encore le libéralisme économique. L’abandon pur et simple de cette taxation a lieu en 1707, les intendants cessant d’établir les rôles. D’expédient financier et fiscal au départ, elle est devenue une mesure politique visant à construire la différence entre Français et étrangers, définis comme tels par l’administration fiscale.

CHAPITRE 3

PEUPLE SOCIAL, PEUPLE POLITIQUE (SECOND XVIIIe SIÈCLE)

« À qui barbares, ferez-vous croire qu’un homme peut être la propriété d’un souverain ; un fils la propriété d’un père, une femme la propriété de son mari ; un domestique, la propriété d’un maître ; un nègre la propriété d’un colon ? Être superbe et dédaigneux qui méconnais tes frères ! Ne verras-tu jamais que ce mépris rejaillit sur toi ? »

Abbé Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes (1770).

Majestueux, accoudé à un buste de marbre blanc représentant l’abbé Raynal, Jean-Baptiste Belley, premier député noir élu à la Convention, a fière allure avec son foulard blanc autour du cou, sa ceinture et son chapeau à plume tricolore : ainsi l’a peint Girodet. L’abbé Raynal (1713-1796) avait publié L’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes en 1770, livre qui connut trente éditions avant la Révolution française : sans doute pour mieux convaincre ses contemporains d’adoucir le sort des esclaves, il y annonçait l’insurrection servile et l’apparition d’un « Spartacus noir ». Il s’inscrivit ainsi par ses écrits dans les courants de pensée qui contribuèrent à façonner l’opinion publique au cours du second XVIIIe siècle.

1. PREMIÈRES REMISES EN CAUSE DE L’ESCLAVAGE

« L’assemblée ayant prise [sic] en considération le commerce de la Côte d’Afrique et de nos colonies, est demeurée d’accord que la traite des Nègres est l’origine des crimes les plus atroces, qu’un homme ne peut à aucun titre devenir la propriété d’un autre homme, que la justice et l’humanité réclament également contre l’esclavage. L’assemblée convaincue en même temps qu’un bien de cette nature ne peut être l’ouvrage d’un jour et que son vœu ne doit pas perdre de vue la culture des colonies dont elle ne prétend pas réduire les richesses mais seulement en épurer les sources et les rendre innocentes et légitimes a chargé les députés de demander aux États généraux d’aviser aux moyens les plus favorables d’anéantir la traite des nègres et de préparer l’abolition de l’esclavage des Noirs. »

Cahier de doléances du tiers état du bailliage d’Amiens, 1789.

Le texte ci-dessus représente une exception parmi les quelque 40 000 cahiers de doléances établis à la demande du roi Louis XVI en vue de préparer les États généraux. L’immense majorité des rédacteurs de ces cahiers ne mentionnent pas, dans leurs préoccupations, les colonies et le sort des esclaves. Un mouvement d’opinion était cependant né au milieu du XVIIIe siècle qui mettait en cause l’esclavage, sous l’influence des philosophes des Lumières.

Mentionnant les crimes des dévots lors de la colonisation européenne de l’Amérique, Montesquieu, dans L’Esprit des lois (1748), s’en prend avec une certaine ironie aux peuples d’Europe. « Ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. » Dans la célèbre Encyclopédie (1751-1772), 55 articles seulement sur 72 000 abordent plus ou moins directement l’esclavage colonial sans toutefois le condamner : seul un article est abolitionnistenote. En fait, sauf exception, les encyclopédistes s’intéressent davantage au travail et à ses techniques qu’aux esclaves eux-mêmes. Dans les planches consacrées aux habitations, plantations de sucre et de manioc, rien n’est montré du labeur servile, de la domination des planteurs et des souffrances des Noirs, même si l’on ne manque pas par ailleurs d’affirmer que « la sensibilité est la mère de l’humanité ».

Le Candide de Voltaire fut illustré par une gravure où un « Nègre » expose la situation des esclaves en présentant le Code Noirnote. Cette parution eut une très grande influence pour forger une opinion antiesclavagiste en France, même si ce courant critique y fut moins structuré qu’outre-Manchenote. De même, le livre de Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l’île de France, à l’île Bourbon et au cap de Bonne-Espérance, largement diffusé à partir de 1773, contient une planche de Moreau le Jeune (1741-1814) qui montre, dans un paysage aride d’arbustes et de rochers, une femme noire debout au centre de la gravure portant un enfant sur le dos, un autre lui tendant les bras. À son pied droit, une chaîne reliée à un collier de fer. À droite, un Noir est assis sur un cheval mort qu’il dépèce sans doute pour le manger. Ce cheval est mort d’épuisement (ce qui est précisé dans le texte). À l’arrière-plan, un Noir, allongé, nu, est en train d’être fouetté par un Blanc bien mis.

À la condamnation humanitaire et philosophique (Rousseau, dans Le Contrat social : « ces mots, esclavage et droit sont contradictoires ») s’ajoute la condamnation des physiocrates – économistes et philosophes pour lesquels l’agriculture est la source de toute richesse, et partisans de la libre circulation des grains – qui considèrent le travail forcé comme un frein à l’essor économique. Certains économistes ont calculé le coût du travail servile et ont conclu à la plus grande efficacité et au moindre coût du travail librenote. Le philosophe Condorcet, dans ses Réflexions sur l’esclavage des nègres, condamne fermement en 1781 l’esclavage sans demander cependant son abolition.

Fondée le 19 février 1788 par des élites politiques (dont un banquier genevois protestant), la Société des amis des Noirs est un groupe philanthropique qui veut supprimer la traite et abolir graduellement l’esclavage ; elle fait traduire les Réflexions sur la traite et l’esclavage des nègres, texte d’Ottobah Cugoano, un esclave américain affranchi qui s’est instruit dans les Écritures et prédit que la colère de Dieu punira les colons dont les « atrocités réfléchies et multipliées appellent la vengeance à grands crisnote ». En 1770, les Quakers américains avaient recommandé de s’abstenir du commerce négrier ; en 1777, l’État américain du Vermont émancipe ses esclaves. La même année, Raynal, dans une nouvelle édition de L’Histoire des deux Indes, met dans la bouche d’un Quaker la devise : « On ne peut être libre et tyran à la fois. »

Dans le cadre de la préparation des États généraux, Condorcet, devenu président de la Société des amis des Noirs, reprend ces arguments dans une lettre à tous les bailliages de France, le 3 février 1789 : on ne peut, écrit-il dans son Adresse au corps électoral contre l’esclavage des Noirs, défendre les droits de l’humanité et les violer dans les colonies. Il suggère donc d’inscrire dans les cahiers de doléances rédigés dans chaque bailliage la demande d’abolition de la traite et de la suppression de l’esclavage. Quelques-uns – une dizaine – ont répondu à cet appel. « Ces écrits répandus à la Martinique avec profusion étaient dans les mains de presque tous les nègres de nos villes principales. Ils s’assemblent pour en faire une lecture à haute voix », proclame Pierre-François-Régis Dessalles – un planteur, créole, membre du conseil souverain de l’île – dans son Historique des troubles survenus à la Martinique pendant la Révolution, après avoir dit que ces textes avaient armé le poignard des esclaves pour tuer les colonsnote.

Les cahiers de doléances restent assez imprécis, à l’exception de celui cité en exergue de ce chapitre et de celui, plus explicite, du tiers état de Champagney (Haute-Saône actuelle) : « Les habitants et communauté de Champagney ne peuvent penser aux maux dont souffrent les nègres dans les colonies, sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur en se représentant leurs semblables unis encore à eux par le double lien de la religion être traités plus durement que ne sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions desdites colonies si l’on faisait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs semblables ; ils craignent avec raison que les générations futures plus éclairées et plus philosophes n’accusent les Français de ce siècle d’avoir été anthropophages ce qui contraste avec le nom de Français et plus encore avec celui de chrétien. C’est pourquoi leur religion leur dicte de supplier très humblement Sa Majesté de concerter les moyens pour de ces esclaves faire des sujets utiles au Roy et à la patrienote. »

L’argumentation, qui s’appuie à la fois sur la religion, la postérité et l’économie, est habile. Mais ce vœu, qui n’arrive pas à franchir la barrière de l’assemblée du bailliage à Vesoul, ne sera jamais transmis au roi. Si l’esclavage a d’abord été mis en question pour des raisons philosophiques, ce sont en fait les révoltes des esclaves eux-mêmes – dès juillet-août 1789 en Martinique, en 1790 en Guadeloupe, puis à Saint-Domingue – qui précipitèrent l’abolition provisoire de l’esclavage par la Convention, le 4 février 1794.

2. LES RUMEURS DE LA RUE ET LE TRIBUNAL DE L’OPINIONnote

« Tu dois savoir mon esprit que l’homme est né glorieux

ils trouveront avec raison qu’il n’y a ni orthographie, ni virgule

encore moins de voyelle, de consoles [sic] et pleine de lacunes

ils diront que tu es mon esprit un mauvais écrivailleur

que tu fais connaître tes faiblesses, et tes défauts, et des erreurs

tu vois que tes paperasses sont remplies d’errata

Crois-moi brise tout et brûle tous ces fatras

C’est l’idée de Ménétra. »

Jacques-Louis MÉNÉTRA, Journal de ma vienote.

Cet exergue est tiré d’un des témoignages aujourd’hui célèbre, parce que rare, sur la vie quotidienne de gens ordinaires percutée par les événements de la grande histoire. Le Journal de ma vie de Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier installé à Paris, nous permet de comprendre comment « les gens obscurs vivaient les impératifs de l’histoire dans une appropriation quotidienne » et comment ils ont en même temps, au gré de l’âge et des événements, occupé la rue.

Jacques-Louis Ménétra, fils de Marie-Anne Marseau et de Jacques Ménétra, maître vitrier, fut baptisé en l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, le dimanche 13 juillet 1738. Mis en nourrice, il est maltraité, entraîné à mendier sa pitance. Retiré par son parrain, il est pris en pension jusqu’à ses onze ans par sa grand-mère maternelle, sa mère étant décédée précocement. En mai 1750, une rumeur parcourt Paris sur les enlèvements de garçons mineurs par la police pour les envoyer aux îles et aux coloniesnote. Effectivement, les policiers avaient procédé à des arrestations dans le cadre de la lutte contre la mendicité. Son père vint le chercher à l’école avec sept forts garçons tonneliers. Les commissariats furent attaqués par la foule et un supposé mouchard brûlé. Pour faire justice, rapporte Ménétra, trois misérables furent pendus ; l’un des trois était un voisin, marchand de bouteilles accusé d’avoir « porté le feu » (poussé le peuple à la rébellion). Ménétra ajoute : « Il fut plaint et regretté car c’était un charmant jeune homme. »

L’enfance de Jacques-Louis se passe à Paris jusqu’en 1757. Élevé par une grand-mère dévote, il fréquente l’école de la paroisse où il apprend à lire, écrire, compter et chanter. Il est reçu au concours d’enfant de chœur de sa paroisse, mais, devenu compagnon, c’est désormais dans les auberges et les cortèges qu’il chantera.

Le jeune Ménétra fait l’apprentissage d’une ville devenue son théâtre, en gambadant avec d’autres galopins sur les pavés, sur les quais, dans les ruelles et les chemins. Ces fils d’artisans expérimentent les jeux du corps. Avec hardiesse, ils s’apprivoisent ensemble, en bandes, à l’usage de la force physique, à la bagarre et à la violence. Le fond sonore de cette rude école de la rue est bruyant : pétards lancés en direction des pêcheurs, galopades sur les pavés et sifflements pour prévenir de l’arrivée du guet. Un habitus populaire des corps s’y forge : on saute, on court, on encaisse les coups. La rue et la famille façonnent différemment filles et garçons, physiquement et moralement. Les filles sont absentes de la rue, et restent des proies sexuelles convoitées. Pour Ménétra, accompagner un oncle sur un chantier est un moyen de s’ouvrir au monde, d’intégrer les gestes professionnels, de développer l’acuité de l’œil et la précision du geste. Il s’agit de comprendre le métier, d’avoir un salaire. Jusqu’au jour où, après une violente dispute avec son père, il sort son couteau : il est alors obligé de partir. Chez les vitriers, on est apprenti pendant quatre ans et compagnon pendant six ans, à moins de faire le tour de France. La maîtrise coûte 1 000 livres sauf pour les gendres de maître et les compagnons qui épousent une veuve et doivent prouver leurs capacités professionnelles par un examen ou en réalisant un chef-d’œuvre. Ménétra, apprenti de 1753 à 1757 et compagnon de 1757 à 1764, suit un parcours différent et obtient (en payant avec l’aide de sa grand-mère) des lettres de maîtrise.

À dix-neuf ans, il quitte donc un père ivrogne et violent et commence son tour de France. Après un séjour de trois mois à Orléans et un nouveau passage par Paris, on le retrouve en Anjou au mariage du fils de son patron, en août 1758, puis en Bretagne à l’automne. Il est reçu Compagnon du devoir, l’une des trois principales associations ouvrières clandestines regroupant les compagnons des métiers et corporations. Les rivalités entre obédiences entraînent conflits et bagarres très violentes. L’été 1759, il séjourne en Guyenne et à Bordeaux, où il assiste au tremblement de terre du 10 août 1759. L’hiver se passe dans le Haut-Languedoc entre Auch, Agen et Toulouse. En mai-juin 1760, il est à Montpellier, puis à Nîmes où il passe cinq mois. Provence et Comtat Venaissin sont visités en 1761 : il fait ses Pâques à Carpentras. Son séjour à Lyon n’est pas daté, mais attesté ; il revient dans la capitale où il assiste le 22 juin 1763 à l’inauguration de la statue de Louis XIV. Un passage à Bourg-en-Bresse au carnaval en 1764 le conduit jusqu’à Genève. En août 1764, il rentre définitivement à Paris en passant par la Sologne et clôt ainsi son parcours de formation initiatique et de formation au métier de vitrier, après moult rencontres et incidents plus ou moins graves. Le 8 août, Ménétra commence son journal.

Sa jeunesse a correspondu aux sept années qu’a duré son tour de France : ses relations sexuelles occupent une grande place dans le journal, où sont mises en scène veuves, filles et sœurs de maîtres, fermières ou bergères croisées au hasard, toutes y passent. La libération progressive des mœurs ne met pas en cause la domination masculine qui perdure. À la répression du plaisir par l’Église, Ménétra, tout au cours de sa vie, oppose la pratique légitime d’une sexualité populaire. Il se marie à vingt-neuf ans en juin 1765 et passe contrat devant notaire. Le mariage lui apporte, en sus de la dot conséquente de la promise (1 000 livres), des relations conjugales stables qui lui paraissent vite ennuyeuses et insuffisantes. Il a quatre enfants, dont deux seulement survivent : une fille, Marie-Magdeleine, baptisée le 9 mai 1767, et un garçon dont la date de naissance et le prénom restent curieusement inconnus. Ménétra se décrit comme un bon père : il est attentif à l’éducation de ses enfants, les emmène en promenade ou au concert. Il ne s’accorde pas vraiment avec son épouse dont il diffère profondément. Sa fille se marie, majeure, le 20 fructidor an XI, et son journal s’arrête quelques mois plus tard. Elle a fait un mauvais mariage avec un mari brutal : le père encourage la séparation des époux malgré l’éloignement de sa fille à Londres. À la fin de son journal, il décrit une vie familiale enfin apaisée.

On perçoit dans ce texte ses aspirations égalitaires, ses fantasmes sexuels et ses rêves. On ne connaît de son apparence physique que sa petite taille, qu’il compense par une vivacité, une gouaille et une ironie qui lui ont valu son surnom chez les Compagnons du devoir, de « Parisien le bienvenue [sic] ». Son récit croise la banalité du quotidien avec l’Histoire, qui fait irruption brusquement dans sa vie en 1789. Il a alors cinquante et un ans.

Ménétra affirme avoir commencé à écrire le 9 août 1764 et le manuscrit s’achève le 25 vendémiaire an XI (1803). Son témoignage d’artisan parisien complète celui d’observateurs tels Rétif de la Bretonne ou Louis-Sébastien Mercier – mais aussi les rapports du garde chargé de surveiller la promenade des Champs-Élysées qui devient de plus en plus populaire, au grand dam des puissants et du garde lui-même qui écrit en mai 1789 : « Vu que la fréquentation des personnes distinguées depuis les beaux jours exigeait d’éloigner absolument cette fourmillère [sic] de mendians de tous âges et de deux sexes qui entouraient chaque voiture à la descente jusqu’au nombre de 120 à 200 à la foi j’ai cru bon d’écrire à M. de Rulhiere Commandant de la Garde Paris […] à l’effet d’éloigner la mendicité ainsi que les petits marchands. Il faut que les Dames soient tranquilles. […] Il faut vite purger la promenade de la mendicité, des filles de débauche du plus bas genre et des suspects de toute vilaine espèce, éloigner tous les mauvais sujets et que la place Louis XV refuge ordinaire de toute la crapule ne se déverse pas dans la promenadenote. »

La rue : « l’intérieur familier et meublé des massesnote »

La rue, et particulièrement la rue parisienne, est l’espace quotidien des gens du peuple : on y travaille, on s’y amuse, on s’y querelle et on y dort parfois, faute de logement pour cette population composée aux deux tiers de migrants. La rue est apprentissage des manières de vivre. Elle met en jeu tous les sens. La rue retentit de cris, de disputes, d’injures et de clameurs. La rue s’empare des cabales, des rumeurs et des bons mots. La rue est le lieu de diffusion des nouvelles manuscrites – vraies ou fausses – et des pamphlets, mais aussi des chansons, comme l’a démontré l’historien Robert Darnton dans L’Affaire des Quatorze en scrutant les textes de chansons confisqués par la policenote. Composés sans doute par des courtisans, sur des airs connus, imprimés sur des feuilles volantes, ces refrains satiriques sont vendus à la criée. Les textes se transmettent oralement dans la rue ou les cabarets avec des paroles qui se modifient au gré de leur propagation. Comme nombre de pamphlets et caricatures pornographico-politiques du moment, qui circulent plus ou moins clandestinement, elles mettent en cause successivement les rois Louis XV, Louis XVI et la famille royale. Roger Chartier a souligné que, dans le second XVIIIe siècle, « l’érosion des mythes fondateurs de la monarchie, la désacralisation des symboles royaux, la distance prise vis-à-vis de la personne du roi composent un ensemble de représentations “déjà-là”, prêt à accueillir avec avidité les énonciations radicales des libelles des décennies 1770 et 1780note ». Cette mutation de l’opinion publique est également perceptible dans les discussions qui animent salons, cafés et cabarets.

Paris compte 4 300 cabarets au XVIIIe siècle, soit un pour 350 habitantsnote. Celui de la rue Ramponneau était le plus célèbre d’entre eux. Situé à La Courtille (actuel XXe arrondissement), en dehors des limites urbaines de l’octroi, il échappait ainsi aux redevances de la Ferme générale. Les boissons – vins, bières, alcools – y étaient vendues à un prix modique et la clientèle populaire côtoyait les plus aisés « avec une égalité dont nous portons en nous le sentiment et le désir », écrit l’avocat Élie de Beaumontnote. Des étrangers de toute l’Europe s’y pressaient et c’était une étape attendue dans un « tour de France » des compagnons. Forçant sans doute le trait, le prolifique écrivain Louis-Sébastien Mercier, dans un des douze volumes de ses Tableaux de Paris publiés en 1788, décrit un bas peuple s’adonnant le dimanche à la boisson et au libertinage et qui, emporté par « la brutalité de la passion », conçoit des enfants, ce que ne font pas moins, en cette fin de siècle, les classes supérieures, les nobles et les riches bourgeois. Les cafés sont fréquentés par une clientèle aisée qui s’adonne au plaisir de la conversation et aux jeux de société. On y discute philosophie, religion et actualité sous les yeux de nombreux mouchards de la police. Les débats sont appréciés par les « Rousseau du ruisseau », écrivains moins célèbres que ceux qui ont accès aux salons, lieux d’une sociabilité intellectuelle distinguée.

Les salons étaient organisés par une maîtresse de maison, noble ou bourgeoise, mais argentée, telle Julie de Lespinasse qui, avec d’Alembert, réunit chez elle les philosophes des Lumières. Le salon de Mme Doublet bruissait également de nouvelles et de rumeurs dans un climat de contestation du régime et du pouvoir. Au total, plus de soixante salons ouvrent leurs portes au cours du règne de Louis XVInote. On y rencontre, au faubourg Saint-Germain ou au Palais-Royal, plus de diplomates que de magistrats (astreints au devoir de réserve). Sur la rive gauche, les salons des étudiants et de leurs professeurs s’opposent aux salons littéraires, plus sérieux. Les élites urbaines épanchent leur désir de considération sociale et développent une « culture de la mondanité » alliant divertissements et mise en scène des comportements, le plus souvent autour d’un repas plus ou moins copieux. Le jeu et les intrigues (amoureuses ou non) donnent naissance à un art de la conversation, à des pratiques musicales ou des jeux poétiques. Ces pratiques culturelles, essentiellement festives et ludiques, accompagnent une politisation des opinions. Lieu où se croisent les informations venant de la Cour, du monde littéraire, des cafés et des journaux, le salon voit se construire rapidement les carrières politiques. Aux côtés de l’académie, de la loge maçonnique et du café, le salon occupe donc une place de choix dans l’espace de sociabilité parisien des couches supérieures de la société.

À la veille de la Révolution, l’importance de l’opinion publique se lit aussi dans la diffusion des mémoires judiciaires rédigés par des avocats et des juristes se considérant comme des philosophes ou des écrivains. Culture orale et culture écrite sont ainsi mêlées dans une large mise en cause d’un système absolutiste fondé sur le secret. Or, dans leurs mémoires, les avocats – ces intermédiaires culturels qui ont pris le relais des philosophes des Lumières disparus (Voltaire et Rousseau meurent en 1778, d’Alembert en 1783, Diderot en 1784) – dénoncent l’arbitraire et la violence des procédures judiciaires gardées secrètes. La publicité des causes privées, « érigées en débat général, représente une transition entre univers théâtralisé de la sphère publique absolutiste et le triomphe révolutionnaire des mots, des textes de loi », mettant ainsi en exergue « deux formes de légitimité nouvelle celle de la conscience individuelle et celle du droit naturel »note.

Le tribunal de l’opinion publique s’est formé progressivement dans ce second XVIIIe siècle. Dans le sillage des Lumières, les élites estiment que le peuple, dominé par ses émotions plus que gouverné par sa raison, n’a pas voix au chapitre. Il est vrai que la culture du peuple reste essentiellement une culture orale : « le peuple parle, mais n’écrit que peu »note. L’alphabétisation a progressé, quoique de façon irrégulière, et plus largement à Paris et dans les grandes villes que dans les villages. La lecture de livres politiques, des ouvrages de Rousseau par exemple et ceux de la littérature clandestine séditieuse n’est pas rare dans les grandes villes. On retrouve aussi au théâtre, au parterre de la Comédie-Française à Paris, lorsqu’elle donne des spectacles gratuits, des artisans et des compagnons et même, selon Louis-Sébastien Mercier, « des charbonniers, des portefaix, des maçons, des décroteurs et des poissardes : cette populace applaudit aux beaux endroits, aux endroits délicats et les sent tout comme l’assemblée la mieux choisie ». Le vitrier Ménétra fréquente les théâtres de foire aux salles toujours bien remplies. Dans les villages aussi, les colporteurs diffusent des almanachs, les ouvrages de la bibliothèque bleue – sorte de brochures à la couverture en mauvais papier bleu-gris, emblèmes de la littérature populaire –, des livres de piété mais aussi des ouvrages séditieux, que celui qui a de l’éducation lit à la veillée. Seul de son village à savoir lire et écrire, l’étaminier (tisseur d’étamine) Simon décrit comment les paysans de son entourage sont sensibles aux nouvelles, aux transformations et aux débats, ce dont témoignent les cahiers de doléances. La mutation de l’opinion publique ouvre ainsi, avant la Révolution française, un espace démocratique.

Cabales et émotions populaires à Paris

La rue est le théâtre permanent des émotions populaires. Certains lieux sont propices aux désordres et aux troubles : les halles, les marchés, les cabarets, les barrières d’octroi. Une expression traduit le « tapage tumultueux et révolté accompagné de cris, hurlements et vindictes sur des tons de colère ou d’ironie : “faire bacanal”note ». Les gens dans la rue sont solidaires, en particulier lors de l’arrestation de l’un des leurs. Ce n’est pas que pur désordre. La demande d’un nouvel ordre « juste » est patente dans ces moments d’émotions populaires. Les « cabales » prennent souvent naissance dans les cabarets ou les ateliers. Après 1750, les grèves ouvrières se multiplient.

Pour tenter de juguler l’insubordination populaire, le pouvoir royal essaie dans un premier temps de renforcer la hiérarchie et la police des corporations (défense aux compagnons de quitter leur maître sans autorisation écrite, défense d’organiser des confréries, de « cabaler » entre eux). L’édit du 2 janvier 1749 est explicite contre l’insubordination ouvrière : « Louis par la Grâce de Dieu, roi de France […] étant informé que nombre d’ouvriers de différentes fabriques et manufactures de notre royaume quittent les fabricants et les entrepreneurs qui les emploient sans avoir pris d’eux un congé par écrit, sans avoir achevé les ouvrages qu’ils ont commencés et sans leur avoir rendu les avances qui leur ont été faites ; de même que certains d’entre eux forment une espèce de corps, tiennent des assemblées et font la loi à leurs maîtres, en leur donnant à leur gré ou les privant d’ouvriers, et les empêchent de prendre ceux qui pourraient leur convenir soit français, soit étrangers […]. Faisons défense à tous les compagnons et ouvriers de s’assembler en corps sous prétexte de confrérie ou autrement, de cabaler entre eux pour se placer les uns les autres chez des maîtres ou pour en sortir. »

Les compagnons défendent en effet la liberté et l’autonomie des ouvriers, et des tensions durables éclatent au sujet du contrôle du placement. Certains compagnonnages parviennent à contrôler complètement les embauches. Devant l’offensive des maîtres et du roi, les ouvriers résistent. C’est le cas des cordonniers parisiens entre 1763 et 1764 : dans plusieurs ateliers, compagnons ou apprentis refusent d’exécuter le travail exigé et – sacrilège – jettent leurs outils à terre. Ensuite, ils s’attroupent et vont au cabaret. Ils y boivent et y persiflent. Quand on leur demande des comptes, ils multiplient les « paroles insolentes et que le maître lui dit de cesser son ton railleur sans quoi il lui rabattrait son caquet », ce à quoi l’ouvrier Picard répond « qu’il se foutait bien de lui »note. La raillerie, l’injure sont des formes de résistance à la domination. Les maîtres s’inquiètent et ont peur ; certains essaient de trouver des compromis pour faire cesser l’agitation et reprendre le travail. La police tente de repérer et d’arrêter les meneurs. Elle dénonce aussi « les étrangers dans la ville » mais sans succès. Elle craint les désordres et les débordements, sans parvenir à rétablir le calme.

L’affaire se corse au début de l’année 1776 quand Albert, le lieutenant général de la police, refuse d’accepter les traditionnelles étrennes des corporations « afin d’éviter d’engager sa gratitude ». Effectivement, Turgot a obtenu, au nom de la monarchie absolue, un premier décret royal interdisant les mémoires en faveur des corporations avec l’idée que seul le souverain a le droit de légiférer et sait ce qui est bon pour le royaume. Par ailleurs les libéraux s’insurgent contre le monopole des jurandes. Un arrêt du Conseil le 22 février 1776 supprime les corporations. Après l’enregistrement de l’édit, leur argent et leurs biens sont confisqués ; des experts jurés doivent expertiser les immeubles. C’est le monde à l’envers, « l’anarchie » selon les maîtres qui sont soutenus par le parlement de Paris, le « carnaval de Turgot ». Le renvoi de ce dernier en mai provoque une explosion de joie. La tentative de Turgot de supprimer les corporations a été un échec mais elle a néanmoins sonné la fin des communautés de métiers plus ou moins autonomes, gérées selon des règles et des traditions établies par elles-mêmes. Au mois d’août 1776, un nouvel édit de Louis XVI rétablit partiellement les corporations mais leur nombre est réduit (cinquante à Paris). Le compagnon vitrier Ménétra, partisan de la concurrence et de la liberté d’entreprendre, exulte en s’adressant aux ex-jurés et anciens maîtres à qui il dédie ce poème :

Vous anciens bacheliers du verre

Thémis reconnaît vos travers

Vos monopoles injustement exercés

À bon droit eux et vous vont tomber

Et dans la même secousse être cassésnote.

La révision complète des corporations a été entreprise par Necker et l’édit est appliqué partout, sauf en Bretagne et à Bordeaux en raison de l’hostilité des parlements. Toutes les professions et corporations sont ouvertes aux femmes sans qu’elles puissent participer aux jurandes comme administratrices. Il s’agit à la fois d’un retour partiel aux normes d’antan mais aussi d’une reconfiguration des corporations. La monarchie absolue a eu des difficultés à faire éclater l’ancien univers corporatif mais elle y est parvenue, d’abord en réduisant le nombre des métiers, ensuite en excluant les anciens maîtres. Aucune liberté n’est laissée aux compagnons pour les embauches. Les imprimeurs, se voyant ainsi imposer un nouveau code disciplinaire limitant leur capacité d’action sur le marché du travail, ont comparé leur sort à celui « des nègres de l’Amérique, en les rendant comme de vrais esclavesnote ». Le patron qui veut « s’affranchir de leur tyrannie » (des ouvriers) et des « effets de leur débauche » recrute plutôt des ouvrières, réputées pour leur assiduité et leurs faibles salaires. Les ouvriers imprimeurs refusent de former des apprentis pour conserver des salaires élevés. L’attitude patronale vise à réduire l’autonomie ouvrière mais la résistance des ouvriers renforce leurs organisations et aboutit à une « cabale institutionnalisée et permanente ». Composante de l’identité ouvrière, la défense d’un travail qualifié donne lieu à l’expression d’une conscience professionnelle autour de l’amour du travail bien fait mais fabrique aussi des tensions entre hommes et femmes, citadins et ruraux, ouvriers d’autres organisations rivales. Des tensions aussi avec celles et ceux qui ne passent pas, pour l’embauche, par les jurés des corporations. Les femmes se montrent parfois aussi virulentes que les hommes et plus insolentes. Lors d’une saisie en 1783 à Nantes, alors que la corporation des tailleurs a le monopole de la production des habits neufs, des tailleuses « furieuses comme des tigres » menacent de « fendre la cervelle » du commissaire de police et se jettent sur les jurés. En 1784, ces tailleuses en habits anciens se moquent depuis leurs fenêtres des jurés qui passent dans la rue en leur tirant la langue et leur présentant des indiennes pour les narguer. En 1787, à Nantes, les ouvriers d’imprimerie s’opposent à l’embauche des femmes dans une indiennerie où l’on fabrique des indiennes de mauvaise qualité destinées à l’Afrique, échangées dans le trafic des esclaves ; ils écrivent au patron : « Monsieur nous vous prions de remédier au scandale que vous nous donnez et de nous éviter d’en venir à des extrémités fâcheuses ; vous devez sentir qu’il n’est pas convenable que les femmes travaillent tandis que beaucoup d’ouvriers, même en famille, se trouvent sans ouvrage ; nous vous supplions de croire que nous ne nous désisterons pas de la demande que nous vous faisons et que nous ne souffrirons jamais de semblables abusnote. »

Le monde ouvrier résiste à la domination, mais il n’est ni homogène ni uni. La résistance aux maîtres se marque par l’abandon de certaines coutumes, comme les repas pris en commun, en particulier les repas de fêtes. Lors des conflits avec les maîtres, les compagnons ont parfois recours à la justice au nom de leur bon droit : les couvreurs parisiens, les chapeliers lyonnais, les cordonniers bordelais engagent des procédures judiciaires pour lesquelles les avocats produisent des mémoires où sont invoqués le droit naturel, « la tyrannie et l’esclavage dont ils sont menacés ». C’est donc bien à travers la rhétorique des Lumières que s’expriment les compagnons qui reprennent oralement ce vocabulaire contre la subordination et la domination en l’appliquant aux patrons. Les cahiers de doléances rédigés en 1789 témoignent d’un mécontentement profond et prolongé. Beaucoup demandent un retour à la situation antérieure à 1776. C’est le modèle économique que prône l’épouse du vitrier Ménétra, Marie-Élisabeth Hénin, celui des jurandes, celui des rentiers et des économies à la petite semaine. Jacques-Louis est partisan, lui, de la réforme de Turgot, de la libre circulation des personnes et des initiatives, du profit. Cette dissension dans le couple est un témoignage important sur la complexité et l’enchevêtrement des mentalités économiques dans le monde populaire au XVIIIe siècle.

Liberté du commerce, économie morale et « juste prix »

L’émeute est imprévisible, mais elle s’appuie souvent sur la dénonciation d’une injusticenote. Dans le second XVIIIe siècle, la forme des émeutes change : ce processus correspond à une nouvelle politique du gouvernement, la liberté du commerce avec l’interdiction faite aux autorités locales d’intervenir sur le prix du grain. La guerre du blé connue sous le nom de « Guerre des farines » désigne une vague de rébellions survenues à la suite d’une hausse des prix des grains (donc du pain) du fait des mauvaises récoltes de 1773 et 1774, suivies de la dénonciation des accapareurs. Elle démarre d’abord dans la ville de Dijon le 18 avril 1775, lorsqu’un meunier considéré comme accapareur est attaqué. Son moulin et les demeures de ceux qui l’avaient soutenu sont mis à sacnote. Le mouvement émeutier gagne les plaines céréalières du Bassin parisien où le grain est taxé et les greniers sont vidés. Après l’émeute de Dijon, Paris est à son tour touché le 3 mai 1775 : des femmes haranguent la foule, pillent les boulangeries. Pierre Cournet, trente-six ans, natif du diocèse du Puy-en-Velay, est l’une des 130 personnes arrêtées. Selon le rapport du commissaire de police, il a « dit que vers 11 heures du matin étant à travailler à un bâtiment dans l’enclos Saint-Martin [il] a vu plusieurs personnes courir et les a entendus crier d’aller chercher du pain, que les premiers arrivés en auraient pour rien, qu’il a été avec la foule chez quatre ou cinq boulangeries à lui représenté son tort de contribuer à augmenter le tumultenote ».

À Grenoble, ce n’est pas la « Guerre des farines » qui est le déclencheur de l’agitation émeutière, mais l’édit de Turgot du 3 juin 1775 qui suspend les droits sur les grains, les farines et le pain perçus aux octrois municipaux, mesure qui produit à Grenoble « une sorte de révolution » selon les consuls de la ville.

La Gazette de Leyde du 7 novembre relate ainsi l’émeute d’octobre 1777 :

Il y eut le 19 octobre, une émeute asses considérable parce qu’on a voulu contraindre des Marchands de blé à payer à un Marché des Droits perçus au nom de Mme La Comtesse de Pons : les Marchands les regardoient comme supprimés et prétendoient d’ailleurs pouvoir vendre partout où ils vouloient en raison de l’Édit pour la Liberté du Commerce des Grains. Un Major, commandant un Détachement de Troupes, a été assez sérieusement blessé et le Peuple s’est fait rendre, à force de cris, des Femmes que l’on avoit arrêtées ; après tout s’est calmé.

Le contentieux est ancien et cette nouvelle vague de rébellions, qui se termine par le rachat d’une rente annuelle, sert de révélateur d’une autonomie urbaine et d’un municipalisme bien ancrés. Les consuls, et même le procureur, soutiennent les mutins, ce qui construit une sorte de pacte entre les marchands campagnards, le petit peuple grenoblois et les édiles, précurseur des événements de 1789note.

Plusieurs centaines de conflits ont été recensés sous des formes diverses : révoltes contre la spéculation, taxations spontanées, incursions et pillages d’entrepôts chez les laboureurs et les fermiers-entrepreneurs pour les obliger à vendre leurs stocks à un « juste prix », et, en ville, attaques de boulangeries, puis entrave des transports de blé par les moyens de communication fluviaux et routiers. Les participants aux émeutes appartiennent aux couches populaires : journaliers, compagnons, artisans, manouvriers, petits vignerons ; deux tiers des émeutiers arrêtés à Paris sont des ouvriers. De question sociale, la « Guerre des farines » devient une question politique mettant en cause la politique ministérielle. Les événements peuvent en effet se lire comme une réaction à l’édit de Turgot du 13 septembre 1774 sur la libéralisation du commerce des grains : la mesure apparaît comme contraire au principe qui oblige le roi à veiller à la sécurité et à l’approvisionnement de ses sujets. Cette révolte singulière fut réglée provisoirement par un contrôle des prix du blé et l’intervention de l’armée : 25 000 soldats sont mobilisés par le roi pour rétablir l’ordre sur les marchés. 548 personnes furent arrêtées et deux condamnées à mort. L’accès au grain et le « juste prix » du pain apparaissaient comme des droits universels et les émeutes reposent sur une forte demande de régulation et d’encadrement. Les émeutiers interpellent le roi et lui demandent de rétablir le juste prix. Ces émeutes frumentaires ne se dressent pas explicitement contre l’autorité politique, elles ne revendiquent pas le pouvoir, mais elles obéissent à une discipline communautaire relevant de « l’économie morale » qui repose sur la croyance que les émeutiers défendent des droits et des usages traditionnels bénéficiant d’une légitimité communautaire. Se manifeste ainsi une aggravation des oppositions sociales entre une masse de ruraux plus pauvres et les élites restreintes de fermiers riches, de seigneurs et de propriétaires de la bourgeoisie urbaine. Les paysans sont accompagnés des syndics des villages et des curés de campagne. La « Guerre des farines » du Bassin parisien – qui a aussi touché les villes – témoigne d’une faiblesse structurelle de l’économie du royaume, mais aussi de l’apparition d’une nouvelle rhétorique contestatairenote.

Luttes ouvrières (1781-1789)

Les lettres patentes royales du 12 septembre 1781 ordonnent que les « ouvriers aient un livre ou un cahier sur lequel seront notés successivement les différents certificats qui leur seront délivrés par les maîtres chez lesquels ils auront travaillé ». Les corporations doivent donc introduire dans leurs nouveaux statuts la généralisation du livret ouvrier. Est rappelée aussi l’interdiction de « cabaler » et d’organiser des confréries. Selon Steven Kaplan, c’est l’expression la plus complète du contrôle social du monde du travail au siècle des Lumières. En réalité, les ouvriers ont résisté partout par différents moyens à ces mesures. À Nantes, les menuisiers interdisent à leurs camarades de travailler et refusent, avec la complicité des maîtres, de remplir leur livret. Les maçons lyonnais protestent en 1787 devant le parlement de Paris : ils refusent d’être assimilés à des domestiques, à des « dépendants », et d’être traités comme des « esclaves ». Le libraire Hardy note « l’esprit d’insubordination » lors de la cabale des charpentiers à Parisnote. Louis-Sébastien Mercier se plaint de l’irrespect et de la grossièreté des imprimeurs qui n’ôtent pas leur chapeau lorsqu’ils entrent dans l’atelier et qui, par ailleurs, avec des « propos insolents, lettres injurieuses, se permettent tout ». Rétif écrit que « les ouvriers de la capitale sont devenus intraitables parce qu’ils ont lu dans nos livres une vérité trop forte pour eux, que l’ouvrier est un homme précieux »note.

L’ouvrier est un homme précieux certes, mais il est bientôt concurrencé par la machine. François Jarrige a étudié les « tueuses de bras », ces machines textiles venant d’Angleterre qui remplacent ouvriers et ouvrières : le premier modèle de « Jenny » est introduit en contrebande en France en 1771 ; on en compte 600 vers 1786. Durant l’automne 1788, dans la région de Falaise (Calvados), l’arrivée de machines dans une filature de coton provoque la révolte de la main-d’œuvre occupée à la filature manuelle : la foule les rend responsables de la crise. Le 11 novembre 1788, un groupe de femmes annonce vouloir brûler une machine à filer le coton. Les ouvrières cherchent à défendre leur travail menacé par les nouvelles méthodes. Alors que le procureur du roi tente de calmer les émeutières, 2 000 ouvriers, armés de bâtons, attaquent la machine et la brûlent. Au printemps 1789, tandis que la crise s’amplifie, l’hostilité contre les machines s’exprime au moment de la rédaction des cahiers de doléancesnote.

Autre exemple de révolte, témoignant cette fois de l’attachement à de modestes privilèges et de la mosaïque de particularismes dans le royaume de France : celui de la lutte acharnée des habitants d’un village de la région de Nantes pour la défense de leurs franchises, accordées au XIIIe siècle par les ducs de Bretagne. Disposant d’archives et de titres très anciens émanant des souverains, les habitants, soutenus par leur curé, se défendent presque uniquement par voie légale et judiciaire en engageant de nombreuses et longues procédures. Malgré leur résistance, les villageois ne peuvent cependant pas empêcher la réduction progressive de leurs modestes prérogatives, particulièrement sensible dans le second XVIIIe sièclenote. Déjà, lors de la création de nouveaux impôts, ils avaient dû payer la capitation et le dixième (devenu vingtième) sans qu’on tienne compte de leurs privilèges antérieurs. En revanche, leur refus de toute imposition militaire et de toute corvée a tenu plus longtemps. Le renouvellement de leurs privilèges est confirmé par Louis XV. Mais l’intendant n’admet plus les exemptions, il leur impose de faire les corvées et les miliciens sont tirés au sort. Comme dans les autres paroisses, la résistance prend alors la forme de l’inertie et de la lenteur. Le recul des privilèges fiscaux va de pair avec les nouvelles attaques des seigneurs et des grands propriétaires, générales dans le royaume, contre les usages de la forêt et des communaux. Depuis le début du siècle, les étangs et les landes environnant les ruines du château avaient été « engagées » à des notables nantais qui veulent enclore ces domaines autrefois communs et les interdire ainsi aux habitants. En 1739, les nouveaux propriétaires poursuivent en justice des femmes qui avaient renversé des clôtures ; elles sont condamnées. Cependant, l’ensemble de la population n’est pas concerné : seuls le sont les propriétaires exemptés de longue date des droits seigneuriaux qui avaient la jouissance des biens communaux et de la forêt. Les journaliers, les pauvres et les travailleurs de la forêt n’ont pas ces privilèges. Ce qui est finalement en jeu dans ce village nantais, c’est non seulement le maintien des franchises très anciennes, mais peut-être surtout l’affirmation d’une identité, d’un droit, de libertés. C’est aussi une certaine image du pouvoir, de la justice et de l’équité que l’on retrouve dans les cahiers de doléances rédigés avant la réunion des États généraux.

3. « L’ÈRE VÉRITABLE DE LA NAISSANCE DU PEUPLE »note : LES ÉTATS GÉNÉRAUX

Si la politique est la possibilité donnée à tous de participer ou d’influencer les décisions dans la sphère publique, l’attitude d’indépendance des paysans à l’égard des villes et des notables ruraux est un signe de politisation, même si le roi et le régime monarchique ne sont pas explicitement mis en cause. C’est par le refus, parfois violent, des prélèvements royaux ou seigneuriaux que les paysans se manifestent dans la « grande politique », celle de l’État. Les délibérations de la paroisse de Notre-Dame-Saint-Jean de Lamballe stipulent, en décembre 1788, que si le doublement du tiers (doubler le nombre de députés du tiers état dans la mesure où l’on vote par ordre) n’est pas accepté, « il sera indispensable d’ériger, comme en Suède, la classe des paysans ou laboureurs en un nouvel ordre qui, avec celui des bourgeois ou citadins, rétablira l’équilibre ». Les paysans revendiquent une représentation réelle aux États provinciaux, voire la reconnaissance d’un quatrième ordre pour les paysansnote. L’exigence égalitaire est née du contentieux fiscalnote et elle s’exprime dans la préparation des États généraux.

Face à la crise économique, sociale et politique et à la banqueroute financière, Louis XVI, roi depuis 1774, annonce la convocation des États généraux des trois ordres – qui ne s’étaient pas réunis depuis 1614. En 1788, la résistance des parlementaires à la volonté royale de réduire leurs prérogatives est soutenue par le peuple : à Grenoble, lors de la journée des Tuiles le 7 juin, on s’arme pour empêcher l’exil des parlementaires et tenir tête aux régiments présents dans la ville ; il y a des morts. Venues en nombre, les femmes sonnent le tocsin, immobilisent les voitures à chevaux pour bloquer rues et carrefours. Elles protègent toute la nuit les magistrats du Parlement rassemblés autour de leur président. Réunis ensuite dans le château d’un industriel à Vizille le 21 juillet 1788, les trois ordres des États généraux du Dauphiné réclament la convocation des États généraux du royaume.

Le décret royal est promulgué le 8 août 1788. Dans sa lettre du 24 janvier 1789 pour la convocation des États généraux, lue dans chaque paroisse au prône de la grand-messe du dimanche suivant, le roi invite les Français, chefs de feu de vingt-cinq ans et plus et inscrits sur les rôles d’imposition, à participer à l’élection des députés et à la rédaction des cahiers de doléances au niveau du bailliage (ou de la sénéchaussée) pour le clergé et la noblesse, par paroisse rurale ou citadine et par corporation (cahiers primaires), puis réunis et refondus en un seul cahier au bailliage pour le tiers état. Cela implique que les vagabonds, les mendiants et les très pauvres ne peuvent s’exprimer. Les femmes non plus, sauf pour celles qui appartiennent à une corporation, ce qui explique que l’on trouve quelques cahiers de doléances rédigés par des femmes.

Des milliers de cahiers de doléances

Les cahiers de doléances représentent un extraordinaire panorama de l’opinion publique au printemps 1789. Témoignages des points de vue collectifs, ceux des communautés et groupes sociaux ruraux et urbains, ils sont souvent écrits par des notables ou des hommes de loi sous la dictée de ceux qui ne savent pas écrire ; leur étude suppose bien des biais – dont celui du décalage entre la description et la réalité – que les historiens se sont efforcés de décortiquer. Les cahiers urbains se placent le plus souvent sur le plan des principes et des idéaux. Les cahiers ruraux sont plus souvent du côté des réalités quotidiennes. Les grands principes – liberté, égalité, droit au bonheur – sont partout déclinés, mais sous des formes diverses.

Les cahiers de doléances urbains

André Burguière a étudié les cahiers des corporations de la ville de Reimsnote. En 1776, au moment de la tentative de suppression des communautés et jurandes par Turgot, on comptait cinquante-quatre corporations dans la ville. Les édits d’août 1776 et d’avril 1777 ne les rétablirent pas toutes et obligèrent les autres à fusionner. Les plus pauvres – ceux qu’on a appelés « le quatrième état » – n’étaient représentés que par la corporation des charpentiers, dont le cahier ne fut pas pris en considération pour réaliser au bailliage l’unique cahier du tiers état ; les charpentiers ne furent, par ailleurs, pas autorisés à participer à l’élection des députés. Une démarche hétérodoxe fut initiée, celle « des Gens qui ne sont d’aucune corporation » : 2 000 ouvriers tisserands tentèrent en vain d’imposer leur participation.

Dans les revendications (« doléances ») avancées, la question du pouvoir politique est traitée différemment selon la hiérarchie sociale des corporations. Les officiers d’élection (ceux qui ont une charge administrative) ont une conception de l’État assez abstraite, tandis que pour les corps de métiers manuels – maçons, couteliers, menuisiers –, le pouvoir et l’autorité paraissent intouchables et la personne royale est vénérée. Le désir d’égalité des droits est uniformément réparti et la revendication d’égalité est plus largement présente que celle de liberté. La liberté d’expression n’est réclamée que par quelques corporations, dont celle des hommes de loi, mais elle est absente, par exemple, de celle des libraires-imprimeurs. L’instruction n’est évoquée que dans six cahiers. Elle est présentée par les officiers comme une exigence philosophique (répandre les « Lumières ») et comme un impératif social (éduquer le peuple). Avec une vision utopique, les miroitiers-tapissiers proposent un programme d’éducation nationale dans lequel l’État prendrait en charge l’instruction des plus pauvres. Au niveau le plus bas des corporations, le cahier des tailleurs-fripiers maintient la culture ancienne de l’organisation corporative. Le vocabulaire des Lumières n’y apparaît que d’une manière résiduelle, comme plaqué, dans des termes dépourvus de contenu réel.

Le cahier du tiers état de Paris est un peu plus explicite sur le type de régime attendu : « Dans la monarchie française, la puissance législative appartient à la nation, conjointement avec le roi ; au roi seul appartient la puissance exécutrice. Nul impôt ne peut être établi que par la nation. Les États généraux seront périodiques de trois ans en trois ans, sans préjudice des tenues extraordinaires […]. La personne du monarque est sacrée et inviolable. La succession au trône est héréditaire dans la race régnante, de mâle en mâle par ordre de primogéniture, à l’exclusion des femmes ou de leurs descendantsnote. »

Les cahiers de doléances ruraux

Les demandes sont véhémentes avec une gradation selon les lieux : les cahiers vont des plus descriptifs, qui traitent de la misère, à la « doléance impérative » (revendication), qui entend incarner la volonté de la nation (un cahier sur deux), en passant par la supplique au roi de réformer le pays. On passe parfois de la prière au désir, et du souhait à la demande ferme, voire à l’exigencenote.

Les cahiers de doléances ruraux semblent unanimes pour louer l’action et la décision du roi Louis XVI. Au printemps 1789, le régime monarchique n’est pas remis en cause. Il ne le sera majoritairement qu’après la fuite de Varennes en juin 1791. L’image du roi, père nourricier et justicier de ses peuples, paraît intacte dans un cahier sur cinq. Dans quelques cahiers, il est désigné sous le terme de « roi des Français ». Cependant, une comptabilité précise montre que seule une paroisse sur deux prend la peine de rendre hommage à la personne royale.

Si le mot « égalité » n’apparaît pas toujours dans les cahiers de doléances ruraux, l’idée est présente sous d’autres formulations, telle « que les trois ordres soient soumis à l’impôt ». L’égalité fiscale semble une évidence, un droit déjà acquis. Celle de liberté l’est aussi. Elle ne concerne cependant pas l’arbitraire royal, les lettres de cachet ou la Bastille, mais la liberté d’aller au moulin de son choix, demande qui met en cause le privilège seigneurial du moulin banal. La liberté individuelle est revendiquée surtout par les Languedociens et les Normands. Les Bretons demandent le doublement du tiers état, une meilleure représentation du bas clergé (les curés de paroisse) et surtout la libération de l’individu de la fiscalité des droits seigneuriaux. La liberté religieuse n’est célébrée qu’en Bas-Languedoc. La diversité des revendications régionales est donc patente et témoigne de la diversité du pays. Ancrés dans une culture orale, les paysans ne demandent pas, sauf exception, la liberté de la presse.

Les mots « bonheur » et « progrès » apparaissent peu dans les cahiers ruraux. Après l’emploi du mot par le roi en janvier 1789 – « faire le bonheur de ses sujets et la prospérité du royaume » –, le bonheur est évoqué dans un cahier rural sur cinq, souvent sous forme stéréotypée. La nouveauté est que les sources du bonheur sont humaines et non plus religieuses. L’idéologie du progrès se traduit, dans les cahiers ruraux, par un espoir placé dans le développement des échanges, des routes, des canaux et l’amendement des terres. On rêve de construire le bonheur ici-bas.

Le cahier des habitants de Saint-Cernin (aujourd’hui dans le Lot) évoque le « mauvais pain qui sert de nourriture au laboureur ordinairement plus mal nourri que les chiens du seigneur ». Le pain devient un symbole d’égalité, même s’il n’est pas de la même couleur pour tous – blanc pour les Parisiens et les élites, noir pour les ruraux provinciaux. À Carnac (Lot), les habitants affirment que le quart d’entre eux est obligé « de manger du son, nourriture du cochon », le froment étant remis au collecteur des impôts. Ces doléances témoignent de l’aspiration à la reconnaissance de dignité et d’humanité – ici ravalée au statut de l’animal.

Du point de vue de la culture matérielle, le paysan de 1789 qui, pour le plus pauvre, « a besoin d’une porte, d’une cheminée et d’une fenêtre » (cahier d’Aubord, dans le Gard), revendique comme seul élément de confort le chauffage. Il réclame aussi la suppression des taxes sur le cuir, pour pouvoir porter, y compris au travail, des souliers et non des sabots, et se distinguer aussi, ainsi, des va-nu-pieds. Le luxe est un péché, les carrosses, les laquais et les tenues luxueuses sont donc décriés. L’engouement pour la consommation est variable selon les provinces. Les villageois de la région parisienne se préoccupent des matériaux pour la maison, des chandelles, de la viande, du beurre, du sucre et du café. En province, l’accent est mis sur le pain, le sel et parfois la viande.

Préoccupation du second XVIIIe siècle – le roi se fait spectaculairement inoculer la variole en 1774 et Mme de Courdray parcourt la France pour former des sages-femmes –, la santé est évoquée par les ruraux qui, au nom de l’égalité, demandent à être soignés comme les citadins, alors que la moitié des médecins en poste s’occupent des urbains (qui ne représentent que 15 % des habitants). Les paysans s’inquiètent pour leurs enfants du travail précoce qui ruine leur santé.

Les points de vue sur l’éducation sont très variables selon les régions, tandis que 63 % des époux ne savent pas signer leur acte de mariage. Si elle est minoritaire, la demande d’écoles chrétiennes et gratuites existe cependant pour que les enfants reçoivent une instruction sociale, morale et religieuse jusqu’à la première communion. Dans la tradition de la charité du XVIIe siècle, la communauté de Romainville propose d’établir, pour l’éducation des jeunes filles, un hospice desservi par deux sœurs. Cependant, des conceptions nouvelles se font jour. Le village des Ormes, dans la Marne, fait « de la lecture, de l’écriture, de l’orthographe et de l’arithmétique […] des biens précieux ». Les Bretons d’Erquy demandent une école de marine. Les Languedociens de Saint-Côme réclament « que les régents des écoles ne soient plus dans la dépendance des curés mais sous celle des communautés qui les paient ». Saint-Dionisy (aujourd’hui dans le Gard) réclame « des écoles publiques et nationales des deux sexes […] confiées à des laïques » : nous sommes là avec ces deux derniers exemples en terre protestante. Le Roussillon et la Bretagne restent peu sensibles à la culture écrite et éducative à cause de la barrière de la langue parlée dans ces territoires (catalan et breton). Au total, on trouve dans ces cahiers de doléances ruraux à la fois une évocation du passé lointain et souvent idéalisé, du passé proche décrié et enlaidi, et une vision anticipée de l’avenir comme si les communautés avaient déjà acquis leur souveraineténote.

Pendant la campagne électorale, les aspirations profondes des ruraux, très diverses selon les régions, apparaissent. Des attentes nouvelles s’expriment chez les Champenois, alors que les Bretons s’en prennent surtout aux droits seigneuriaux ; en Quercy, le seul point défendu est la liberté des échanges, du fait des relations commerciales avec Bordeaux. Une nouvelle conception politique, que l’on pourrait qualifier de « révolutionnaire », avait été énoncée dès les assemblées préparatoires : rejet des privilèges, égalité entre le tiers état et les deux autres ordres.

Les cahiers de doléances des femmes

« La communauté (des marchandes de mode, plumassières, fleuristes) par respect pour les ordres du roi n’a pas voulu réclamer contre la convocation qui s’est faite par quartier pour les États généraux, lorsqu’au terme des Règlements elle devait se faire par corporation. Mais cette communauté nombreuse, payant annuellement au roi une somme considérable tant en imposition que droits de maîtrise et autres pouvait espérer être représentée. »

Paule-Marie Duhet, Les Femmes et la Révolution (1789-1794), 1971

Après l’appel du roi pour la préparation des États généraux, le 24 janvier 1789, la prise de parole se généralise dans le pays ; elle concerne tout le monde, y compris les femmes. Les membres de la communauté (corporation) des marchandes de mode, plumassières et fleuristes rédigèrent un cahier de doléances consacré à l’organisation de leur métier. Mais comme pour ceux des autres corporations parisiennes, leurs doléances ne furent intégrées ni au cahier du tiers état, ni à celui de la ville de Parisnote. Seules les femmes des ordres privilégiés, communautés religieuses ou nobles détentrices de fiefs, avaient été invitées par le roi à transmettre leur point de vue aux représentants de leurs ordres respectifs. Les femmes nobles par la naissance, ou les religieuses du fait de leur statut, étaient supérieures aux autres femmes, ainsi qu’aux hommes du tiers état, mais inférieures aux hommes du clergé et de la noblesse.

Pourtant, un certain nombre de femmes du tiers état purent s’exprimer. Des veuves ou des filles ayant la qualité de « chef de feu » participèrent aux assemblées qui rédigeaient les cahiers de doléances. Certaines encore envoyèrent des pétitions comme par exemple, en janvier 1789, La pétition des femmes du tiers état au roi : « Les femmes ne pourraient-elles pas aussi faire entendre leurs voix ? […] Nous demandons Sire, que votre bonté nous fournisse les moyens de faire valoir les talents dont la nature nous aura pourvues […]. Nous demandons à être éclairées, à posséder des emplois, non pour usurper l’autorité des hommes, mais pour en être plus estiméesnote. » Les femmes posent ainsi la question du rapport entre masculin et féminin dans la société française d’alors. Elles ont surtout été actives à la tête des troubles de subsistance au printemps 1789.

« Est-il des moyens de rendre les juifs plus utiles et plus heureux en France ? »

Telle est la question posée en 1786 dans un concours organisé par la Société royale des sciences et des arts de Metz et publiée à Paris dans Le Mercure de France. Un des neuf mémoires reçus est celui de l’abbé Grégoire avec un « Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs ». Grégoire propose l’adoption pour les juifs de la langue française et de se passer des rabbins qui coûtent trop cher !

À la veille de la Révolution, les juifs représentent en France une petite minorité – au maximum 40 000 personnes – dont la présence n’est tolérée que dans les marches frontières. L’ensemble du royaume reste soumis au décret d’expulsion des juifs de Charles VI en 1394. Cependant, dans un certain nombre de régions, des juifs sont installés depuis longtemps : dans les provinces et les villes de l’Est rattachées à la France, il existe une dérogation royale au décret d’expulsion. Dans le Sud-Ouest, des « marranes » ayant fui l’Espagne ou le Portugal à la suite de la Reconquista (1492) et des persécutions ultérieures se sont installés à Bordeaux et dans sa région ; on ne les y tolère que sous la qualité de « nouveaux chrétiens ». Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, ils se marient à l’église et font baptiser leurs enfants tout en maintenant clandestinement leur identité juive, attendant le moment où ils n’auront plus besoin de la dissimuler. À Bordeaux, ils jouissent d’une totale liberté et ont, pour la plupart, une bonne situation sociale. Les plus élevés dans l’échelle sociale sont les « Portugais », les plus riches sont les grands armateurs. Ils envoient fils ou frères ouvrir des comptoirs aux Antilles, affrètent des bateaux de transport, exportent et importent à grande échelle. Ils jouent un rôle important dans le développement du port de Bordeaux au XVIIIe siècle. Dans le Sud-Est, des juifs habitent depuis le XIVe siècle dans des territoires sous la domination des papes, Avignon et le Comtat Venaissin, qui restent leur propriété jusqu’en 1791. Seule communauté juive enracinée depuis des siècles sans interruption, leur langue est un mélange de français et de dialecte judéo-provençal. Si la législation pontificale les contraint à vivre dans un quartier fermé à condition de payer des impôts élevés, ils jouissent en contrepartie d’une grande autonomie interne et ont notamment construit des synagogues à Carpentras et à Cavaillon.

C’est en Alsace que l’on trouve les communautés les plus nombreuses, qui représentent la moitié de la population juive de France (soit environ 20 000 personnes). C’est une population essentiellement rurale car il lui est interdit d’habiter de manière permanente dans les grandes villes comme Strasbourg et Colmar. Obligation est faite aux juifs de payer des impôts spécifiques qui enrichissent les finances locales. Contraints de se confiner dans des occupations de prêt d’argent, de colporteurs, de fripiers, etc., les juifs d’Alsace sont pour la plupart assez pauvres, à l’exception d’un petit nombre pratiquant le commerce de bestiaux (surtout de chevaux), des grains et des fourrages destinés aux armées royales. Grâce à ses relations avec les responsables de l’intendance des armées, Cerf Berr s’est enrichi ; écouté à la Cour, il se fait le porte-parole des juifs d’Alsace, dont il est l’un des dirigeants. Par dérogation spéciale du roi, il est ainsi autorisé à résider à Strasbourg avec sa proche famille. À la veille de la Révolution, la « nation juive d’Alsace » se répartit en plus de 180 villages ou bourgades. La langue parlée est un dialecte judéo-alsacien et les actes officiels sont bilingues, en français et en allemand.

En Lorraine, où la législation est moins discriminatoire, les juifs sont répartis sur un éventail professionnel plus large. À côté des « petits métiers » existe une bourgeoisie urbaine, en particulier à Metz, Nancy et Lunéville. Les juifs ont le droit de résidence dans toutes les villes, petites ou grandes. À Metz, connue alors pour son évêché et son Académie des sciences et des arts, ils forment une population cultivée et parlent pour la plupart français ; en butte à moins de préjugés qu’en Alsace, ils occupent des positions supérieures. Leurs rabbins sont réputés. La culture juive est largement ouverte sur le monde littéraire et philosophique de la France du XVIIIe siècle, et en particulier sur la philosophie des Lumières. À la veille de la Révolution, enquêtes, études, recherches se multiplient sur la situation des juifs du royaume, sur leurs métiers, leurs comportements et leur nombre, prémices d’une nouvelle approche de la relation entre chrétiens et juifs. Lors de la rédaction des cahiers de doléances, les juifs d’Alsace et de Lorraine ont le droit de présenter un mémoire et non un cahier qui aurait pu aller jusqu’au bailliage et peut-être aux États généraux : ils réclament la liberté de culte et l’égalité fiscale via 307 cahiers qui traitent du problème juif dans 33 bailliages ou districts. La question de l’émancipation est ainsi poséenote.

Un printemps agité avant l’ouverture des États généraux

Au début de l’année 1789, plusieurs centaines d’émeutes éclatent (310, selon Jean Nicolas), dont certaines sont violemment réprimées. Le prix du pain et le contexte économique en sont les principales causes. Au mois de mars, les villes de Rennes, de Nantes et de Cambrai sont le théâtre de violentes manifestations. Accusé de collusion avec les accapareurs de grains, l’évêque de Manosque est lapidé ; des maisons sont pillées à Marseille. Petit à petit, les troubles gagnent la Provence, la Franche-Comté, les Alpes et la Bretagne, et bientôt Paris.

Le bourrelier Leblanc, arrêté après l’explosion populaire du faubourg Saint-Antoine contre le patron d’une manufacture de papiers peints Réveillon, les 27 et 28 avril 1789, explique ainsi sa participation : « Il y a été par curiosité et parce qu’il a été entraîné par la multitude, qu’il avait ainsi que les autres ouvriers du faubourg de l’humeur contre le sieur Réveillon parce qu’il avait dit dans l’assemblée du tiers état à Sainte-Marguerite que les ouvriers pouvaient vivre avec 16 sols par jour, qu’il avait chez lui des ouvriers qui gagnaient 20 sols par jour et avaient la montre dans le gousset et qu’ils seraient bientôt plus riches que lui. » Leblanc aurait eu ses renseignements par son patron Olivier, un faïencier connu de la rue de la Roquettenote. On ne sait si Réveillon a vraiment prononcé ces paroles mais il est avéré qu’il s’est plaint au cours d’une assemblée électorale dans l’église Sainte-Marguerite (pour désigner les députés des soixante circonscriptions créées par une ordonnance), du coût élevé des salaires qui pesaient sur les profits des manufactures (le fabricant de poudre Henriot avait fait de même au district des Enfants-Trouvés). Réveillon aurait annoncé que 15 sols par jour suffisaient à un ouvrier pour vivre – une forme de justification, puisque cette somme égalait le montant de l’indemnité qu’il avait versée à une partie de ses ouvriers sans travail au cours de l’hiver précédent.

Le lundi 27 avril, les ouvriers sortent dans les rues et vont jusqu’au faubourg populaire de Saint-Marcel en brandissant symboliquement, au bout d’une pique, les têtes de Réveillon et d’Henriot avec une pancarte les condamnant « à être pendus et brûlés en place publique ». Aux cris de « Vive la liberté ! Vive Necker ! Vive le tiers état ! » – slogan qui souligne la nature politique de la manifestation –, la demeure du patron de la manufacture Réveillon, qui employait 400 ouvriers, fut mise à sac – le bourrelier Leblanc reconnut avoir jeté des meubles par la fenêtre – puis incendiée le 28 avril. La répression fut immédiate et brutale : tirant sur la foule, les Gardes françaises firent plusieurs centaines de morts (dont aucun ouvrier de chez Réveillon) et de nombreux blessés. Le lendemain, Claude Gilbert, ouvrier du textile de la rue Mouffetard (faubourg Saint-Marcel) et Pourat, portefaix, furent pendus place de Grève. Retrouvés ivres dans la cave de Réveillon, cinq émeutiers furent mis au pilori porte Saint-Antoine, marqués au fer rouge et condamnés aux galères à perpétuité pour avoir résisté à la troupe et proféré des injures. Trois semaines plus tard, Mary, écrivain public, fut pendu. Une des meneuses, Marie-Anne Trumeau, qui avait crié « À la lanterne Réveillon ! » et « Vive le tiers état ! » fut aussi condamnée à mort : enceinte, l’exécution n’eut pas lieu immédiatement et elle fut par la suite graciée. Pour la première fois, deux faubourgs populaires parisiens – Saint-Antoine et Saint-Marcel – participèrent de la même dynamique insurrectionnelle contre la pénurie et le prix élevé du pain. Certains y virent le début de la Révolutionnote.

C’est dans ce climat de rébellion urbaine – une rébellion sociale et politique –, que s’ouvrent les États généraux le 5 mai 1789. L’ordonnance royale de décembre 1788 avait prévu la réunion à Versailles d’un millier de députés : 250 pour chacun des ordres privilégiés (clergé et noblesse) et 500 pour le tiers état. Le doublement du tiers avait été accepté par Necker mais le roi ne souhaitait qu’un vote par ordre (et non par tête). En fin de compte, selon l’historien américain Timothy Tackett, après les révisions électorales du printemps, 1 177 députés furent admis à siéger (604 pour le tiers état, 295 pour le clergé et 278 pour la noblesse)note. Trois membres du clergé sur quatre appartiennent au bas clergé et viennent essentiellement des paroisses rurales, ce qui les distingue des autres députés dont trois quarts sont élus des villes (alors que la population urbaine n’est que de 18 %). Inversement, les députés de la noblesse sont pour la plupart issus de l’aristocratie la plus riche et la plus prestigieuse, celle des nobles d’épée. Les deux tiers des députés du troisième ordre sont des hommes de loi. Il n’y a aucun représentant des paysans, ni des ouvriers, ni des artisans, d’ailleurs le nombre de votants est limité : 831 votants au faubourg Saint-Marcel (11 706 à Paris pour 600 000 habitants environ)note.

Le 5 mai 1789, après l’ouverture des États généraux dans la salle des Menus-Plaisirs à Versailles, le roi, assis sur un trône placé sur une estrade et entouré de membres de la Cour, écoute le rapport de Necker. À sa gauche la noblesse, à sa droite le clergé, assis. Face à lui, au fond de la salle, debout, la masse en noir des députés du tiers état.

DEUXIÈME PARTIE

LE PEUPLE POLITIQUE ENTRE RÉVOLUTIONS ET RESTAURATIONS (1789-1830)

CHAPITRE 4

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (1789-1799)

« Le 12 juillet 1789, vers les quatre heures du soir, on aperçut sur la route de Versailles à Paris une bête féroce d’une forme horriblement monstrueuse. Les connaisseurs assurèrent qu’elle était d’espèce aristocratique et qu’elle se disposait à venir ravager la capitale. Aussitôt on crie “Aux armes, aux armes”. Tous les citoyens accourent avec des fusils, des hallebardes et cherchent inutilement ce monstre dévastateur. Enfin le 14 suivant, on apprit qu’il s’était retiré dans une tanière appelée la Bastille près de la porte Saint-Antoine ; on courut l’y assiéger et après l’avoir forcé dans ce dernier, ce fut à celui qui couperait le plus de tête, car le monstre en avait plusieurs, et semblables à celle de l’Hydre, il fallait pour les empêcher de renaître que toutes fussent abattues. »

C’est ainsi qu’une estampe de l’époque évoque l’événement fondateur de la Révolution française, le 14 juillet 1789. La Bastille incarne alors, dans sa légende noire, l’hydre du despotisme, le symbole de l’arbitraire royal et de l’aristocratie honnienote. Nous ne reprendrons, dans ce chapitre, ni le récit bien connu de cette journée inaugurale, ni celui des différentes assemblées et des journées qui ont scandé la séquence révolutionnaire. Nous nous efforcerons plutôt de suivre brièvement quelques acteurs et actrices du « peuple-roi » dans ce parcours en révolution.

1. UN PEUPLE-ROI (1789-1795)

L’expression « un peuple-roi » apparaît le 14 décembre 1790 sous la plume d’un citoyen anonyme dans les colonnes du Mercure nationalnote. Jusqu’au printemps 1795, le « peuple » est au centre des discours comme des journées insurrectionnelles qui bouleversent le quotidien d’un peuple concret, d’hommes et de femmes du commun. Il est également au centre du récit de la monumentale Histoire de la Révolution française de Michelet (1847-1853), qui affirme en conclusion que « de la première à la dernière page elle n’a eu qu’un héros, le peuple ». Prélude à la prise de la Bastille, le peuple entre bruyamment en scène avec les premiers épisodes de révolte généralisée contre les barrières de l’octroi, qui éclatent début juillet 1789, à Lyon puis à Paris.

Été-automne 1789, le peuple en action

Sus aux barrières !

« Le Peuple Français, fatigué du joug des Aristocrates, des vexations des Nobles, et de tous les ennemis du bien public, avait appris, avec allégresse, les vains efforts et l’anéantissement d’une cabale perfide et se livrait à la joie qui doit animer tous les bons citoyens. Les Lyonnais surtout voulurent exprimer ces sentiments d’une manière analogue à l’intérêt qu’ils prenaient à la réunion des trois Ordres. Mais comme l’expression des sentiments les plus purs peut se métamorphoser en licence, si elle n’est guidée par cet esprit de modération et de sagesse, qui seul, peut éprouver les plus douces jouissances, le Peuple de Lyon au contraire se livra à cette joie tumultueuse pire que la colère la plus effrénée. »

Ainsi commence le Récit sanglant de ce qui s’est passé à Lyon, le 3 juillet, au sujet des réjouissances occasionnées par la réunion des trois Ordres, publié le 8 juillet 1789note. De fait, après l’arrivée ventre à terre d’un courrier de Paris le 29 juin au soir apportant des nouvelles de la réunion d’une assemblée nationale le 27 juin, trois jours de fête sont annoncés par le Consulat (le prévôt des marchands et ses trois échevins). Le troisième jour, une foule se rassemble et délivre des gens arrêtés pour avoir fait entrer des marchandises sans payer les droits. Les bureaux de l’octroi sont saccagés aux entrées de la ville de Lyon aux cris de « Vive le tiers état ! Point de gabelles, point d’aides, point de capitation, point de droits d’entrée, tous libres ! ». Plusieurs milices de quartier refusent d’intervenir contre le peuple lyonnais, bien que l’on accuse des vagabonds et des brigands étrangers. Le premier échevin, Imbert-Colomès, appelle en renfort un régiment de dragons stationné à Vienne et un régiment d’infanterie suisse à Grenoble. Le poste de la Guillotière est attaqué, les barrières d’octroi détruites, les bureaux pillés et les archives incendiées dans l’enthousiasme des présents. Les troupes sont accueillies à coups de pierres et de tirs. Les barrières de Perrache sont détruites dans la nuit du 1er au 2 juillet et des barricades sont construites. Le vin est vendu à 4 sols la bouteille, comme vin du tiers état ! Le 3 juillet, à la barrière de Vaise, apprenant que les droits sont supprimés, les paysans des monts d’Or descendent en ville avec leurs productions et se heurtent aux troupes de dragons. Les ruraux prennent peur mais les femmes du faubourg s’étant moqué d’eux, ils forcent le passage : des paysans et des chevaux sont tués, il y a des blessésnote. Le calme revient au bout de trois ou quatre jours après de véritables batailles rangées sur les ponts et les places. Plusieurs émeutiers – « étrangers à la ville » – subissent des peines très lourdes. Le jugement prévôtal est expéditif (le 9 juillet) et « en dernier ressort » (c’est-à-dire sans appel) : la potence pour Pierre Villarme, âgé de vingt-six ans, natif de Chambéry ; l’exposition corde au cou et neuf ans aux galères pour André Gervais, âgé de vingt-neuf ans et natif de Tours ; l’exposition et le bannissement de la généralité pour une femme, Philippine Comte, âgée de quarante ans, native de Neuvillenote. Le même jour, le prévôt des marchands et les échevins envoient une adresse aux curés des campagnes alentour pour leur demander d’annoncer au prochain prône du dimanche qu’une « bande de voleurs et de brigands chassés de la ville pouvait se répandre dans les campagnes environnantesnote ». De quoi alimenter « la Grande Peur » dans les campagnes du Beaujolais et du Foreznote.

Dans la nuit du 9 au 10 juillet, les Parisiens prennent la relève à proximité de la barrière Montmartre, au nord de Paris. En 1785, la construction par l’architecte Ledoux de la nouvelle enceinte parisienne, composée de cinquante-quatre bâtiments d’octroi reliés par un mur d’une hauteur de trois mètres, devait permettre de bloquer la contrebande (surtout sur les boissons, vins et eaux-de-vie) et d’assurer des revenus au trône. Les cahiers de doléances – comme celui de la paroisse Saint-Victor dans le quartier Saint-Marcel, qui demandait la suppression des taxes sur l’orge et le houblon pour les brasseurs du quartier –, avaient dénoncé le coût faramineux du mur des Fermiers généraux : « Cette enceinte est élevée à grands frais avec un luxe scandaleuxnote. » Dans les cafés et les salons, il se chuchote que « le mur murant Paris rend Paris murmurant ». Plus qu’un murmure, c’est une véritable émotion, une rébellion qui se généralise progressivement entre le 10 et le 13 juillet, prélude à la prise de la Bastille, événement monstre qui va occulter les épisodes précédentsnote. Le mur n’est pas complètement terminé en juillet 1789 et les premiers incendies concernent des barrières et des guérites en bois censées interdire le passage aux fraudeurs qui transportent des vessies d’eau-de-vie. Les commis déguerpissent après avoir appelé à la rescousse les Gardes françaises. Jusqu’au 11 juillet, seules les barrières du nord de Paris sont concernées. Les jours suivants, des groupes organisés et déterminés s’attaquent aux barrières les unes après les autres. Souvent, ce sont les fraudeurs qui saccagent les bureaux et y mettent le feu. Mais la population est présente en nombre et crie des slogans contre les commis. « Êtes-vous du tiers état ? », leur demande la foule. Les postes d’octroi sur la Seine sont pris d’assaut par une cinquantaine d’adolescents de douze à quinze ans et des adultes « mal vêtus », peut-être incités à le faire par les maîtres qui doivent payer l’octroi. Une procédure est tardivement engagée en juin 1790 par la Cour des aides contre quatre-vingt-dix personnes pour la destruction des barrières. Certaines sont arrêtées de nuit faubourg Saint-Marcel. Mais la foule, se faisant menaçante, clame que punir « l’incendie des barrières c’était faire le procès de la Révolutionnote ». On connaît l’identité professionnelle de soixante des personnes arrêtées : elle est composée d’un groupe de dix « fraudeurs professionnels » auquel on peut joindre quinze marchands de vin et, outre quelques artisans et boutiquiers, une masse d’ouvriers du port et des ateliers de charité. Tous ces émeutiers furent qualifiés de « bandits » ou de « brigands » par les autorités ; mais il y avait pourtant dans cette foule révolutionnaire une vraie dimension politique, y compris dans la conduite des attaques : il n’y eut pas de blessés ou de tués parmi les commis, prévenus à l’avance afin de pouvoir décamper avant l’incendie, même si à la Barrière-Blanche, l’effigie d’un commis nommément désigné put être symboliquement promenée au bout d’une pique et brûlée. Ailleurs, « la Picarde », à la tête d’un groupe d’une vingtaine de personnes, met le feu à un octroi, non sans avoir auparavant récupéré des centaines de bouteilles de vin dans la cave. Tout ceci est accompli au son des tambours et des violons qui donnent un aspect festif aux événements. Au total, quarante bureaux de l’octroi sur cinquante-quatre sont pris d’assaut entre le 10 et le 14 juillet. Les Gardes françaises se contentent de circonscrire les incendies, les auteurs ayant le plus souvent déguerpi avant leur arrivée. L’objectif des manifestants – la suppression complète des droits d’entrée sur les marchandises – ne sera atteint que le 1er mai 1791 dans l’allégresse générale.
Le 13 juillet, un autre groupe social entre en scène : environ 600 étudiants envahissent l’abbaye Sainte-Geneviève pour y chercher, en vain, des fusils. Des armureries sont alors pillées. Paris était en émoi : on s’attroupe au Palais-Royal en accrochant à son chapeau, à l’exemple de Camille Desmoulins, une cocarde végétale verte, « couleur de l’espérance ». En juillet 1789, un nouvel ordre naît, où le peuple entend prendre toute sa place, comme il le fera dans l’espace public lors de toutes les grandes journées de la Révolution.

À la Bastille !

L’assaut donné à la Bastille le lendemain, 14 juillet, par un groupe venu de la rue Saint-Antoine, fait dès le début quatre-vingt huit morts et soixante-treize blessés par balle. Emmené par Pierre-Augustin Hulin (trente et un ans), un détachement de Gardes françaises arrive de l’hôtel de ville avec les canons pris aux Invalides le matin. Le gouverneur de Launay capitule à condition que la garnison ait la vie sauve. Malgré le sauf-conduit qui lui avait été accordé, ce dernier eut la tête tranchée par le cuisinier François-Félix Desnot (trente-trois ans) qui laissa, comme d’autres vainqueurs de la Bastille, son témoignage : « S’il en a agi ainsi, il a cru faire un acte patriotique et mériter une médaille.  » Il raconte aussi que « quand Delaunay fut mort, le peuple dit : “la Nation demande sa tête pour la montrer au public” » ; elle fut ensuite promenée pour ce faire au bout d’une très haute pique jusqu’à l’hôtel de ville. Claude Chollat, marchand de vin du bataillon de la garde nationale de Saint-Étienne-du-Mont, publie sur-le-champ une brochure où il met son rôle en valeur : il a sauvé la vie du responsable des poudres de la Bastille menacé par la foule et procédé à l’arrestation du gouverneur de Launay qu’il ne réussit cependant pas à protéger jusqu’au bout. Il a ensuite assisté à la commission qui a établi, le 22 mars 1790, le titre et la liste des « Vainqueurs de la Bastille ». Parmi les personnes retenues (au nombre de 843), on trouve surtout des gens de métiers, artisans et salariés, dont deux tiers sont des maîtres d’ateliers, des compagnons et des artisans. Une seule femme est mentionnée, Marie Charpentier femme Haucourt, blanchisseuse, retenue parce que blessée au cours du siège (et qui deviendra plus tard sous-lieutenant dans les armées révolutionnairesnote). Ce sont tous des citoyens ayant un métier et un domicile fixes, et non les gens sans foi ni loi décrits parfois. Le zèle patriotique du marchand de vin Chollat, qui le pousse à déserter son magasin, le conduit à la faillite quelques mois plus tard. Il demande alors à la municipalité de lui procurer un emploi pour ses glorieux servicesnote et s’insère ainsi dans le processus liant les individus à la Révolution grâce à l’obtention de places réservées, processus qui avait commencé dès l’officialisation des travaux de démolition de la Bastille, confiés, sous la direction de l’entrepreneur Palloy, aux ouvriers du faubourg Saint-Antoine actifs depuis l’affaire Réveillon en avril 1789note. D’emblée, la mise à bas du symbole de l’arbitraire royal apparaît comme un « événement monstrenote ».

Pour le pain, sus aux accapareurs !

Dès juillet 1789, la préoccupation essentielle de la Commune parisienne est de maintenir l’ordre social. Pour ce faire, la Garde nationale est créée, réservée aux citoyens de plus de vingt-cinq ans qui peuvent se payer un uniforme (et qui ne sont ni artisans ni ouvriers, nécessaires, selon l’argumentation officielle, à la production). L’activité politique est ainsi déléguée à des représentants élus dont la plupart n’entendent pas que l’on confonde liberté et licence. Depuis début août 1789, Paris est traversé par des manifestations venues des faubourgs réclamant une baisse du prix du pain. Le problème des subsistances s’est aggravé. Recruté par l’entrepreneur Palloy, le manœuvre Michel Adrien essaie, le 21 octobre, d’ameuter les centaines d’ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel présents sur le chantier de démolition de la forteresse, en les incitant à se rassembler au cabaret du Gros Raisin afin d’aller récupérer du pain et des vivres dans le couvent des filles Sainte-Marie, rue Saint-Antoine. Cette potentielle révolte ouvrière inquiète fortement la nouvelle organisation municipale (le maire Bailly et La Fayette, commandant de la Garde nationale). Dès le lendemain, Michel Adrien, malgré ses dénégations, est condamné à mort après un jugement expéditif, au motif qu’« il avait calomnié les habitants des susdits Faubourgs qu’il supposait capables de se prêter à ses mauvais desseins ». Pour un simple appel à la rébellion non encore suivi d’effet, il est immédiatement exécuté publiquement, place de Grève, pour servir d’exemplenote.

Ce même 21 octobre, dans le quartier de l’hôtel de ville, le boulanger François est lui aussi pendu place de Grève, mais par des manifestants, et sa tête est promenée comme un trophée au bout d’une perche. Cibles de rumeurs complotistes, les boulangers ont alors mauvaise réputation. François n’était pas, selon certains témoignages, un « accapareur », mais un « bon citoyen et bon boulanger », par ailleurs fournisseur de la Constituante. Ravitaillé par l’un de ses parents, marchand de farine, il pouvait fournir du pain et c’était d’ailleurs la seule boulangerie ouverte dans le quartier. Ce jour-là, à 6 heures du matin, il avait déjà cuit et vendu plusieurs fournées mais sans arriver à satisfaire tout le monde. Jeanne Charlotte Clavaux Mahieux, âgée de trente-trois ans, entre dans la boulangerie et trouve du pain alors que le boulanger avait affirmé ne plus en avoir. Ce fait suscite la fureur de la soixantaine de personnes présentes dans la queue formée devant la boutique.

Dix suspects sont arrêtés après cet assassinat du boulanger qui provoque une grande émotion. Certains sont relâchés faute de preuves. François Blin, trente-six ans, portefaix sur le port au blé, avait sauté depuis une fenêtre de l’épicerie place de Grève pour s’asseoir sur la potence et poser la corde qui servit à pendre le boulanger. Des témoignages l’accablent : Julian Tarot, garçon boulanger, crut voir en lui un de ceux qui avaient emmené son patron à l’hôtel de ville mais Blin avait un alibi : il buvait chez un marchand de vin et il reconnaît d’ailleurs avoir été ivre au moment des faits. Il est suspecté d’avoir brandi dans les rues la tête dudit boulanger et doit admettre que le chapeau blanc amené comme preuve devant la cour au Châtelet avec le cadavre et la tête de François lui appartient. Finalement il est condamné, avant d’être pendu sur la place de Grève, à payer 200 livres au roi et 200 livres pour le repos de l’âme dudit boulanger. Joseph Advenel, dit « Noble Épine », doreur sur métaux, écope le 30 octobre 1789 de neuf ans de prison pour avoir coupé la tête du boulanger François après sa mort. Il explique dans sa déposition que, sorti de chez lui pour faire une garde dans l’île Saint-Louis et passant par la place de grève, il vit un attroupement autour d’un boulanger pendu pour avoir caché, disait-on, soixante pains dans sa cave ; que lui, Joseph Advenel, encouragé par la foule, coupa la tête avec son sabre puis, comme on le lui avait conseillé, l’essuya sur la veste du boulanger. Il se rendit ensuite comme prévu à son poste de la Garde nationale et raconta cet événement à ses camarades. Regrettant son acte, il est condamné à être banni pour neuf ans de la ville. Trois autres suspects sont attachés au carcannote place de Grève : Nicolas-Jacques Louis, trente-trois ans, compagnon tourneur en fer, Noël-Guillaume Gramont, cinquante-trois ans, vitrier, et Catherine Drouet, trente-quatre ans, culottière. La loi martiale contre les attroupements est proclamée le même jour. Robespierre, député de l’Assemblée constituante et élu du tiers état d’Arras, tout comme le journaliste Marat, condamnent cette mesure, pensant que l’on a profité de l’assassinat de François pour promulguer la loi martiale en discussion depuis plusieurs joursnote. Le peuple, lui, espérait simplement se procurer du pain et il lui paraît juste qu’on punisse de mort un accapareur. Ce fait divers sanglant permet de mettre en évidence le divorce entre les députés, décidés à juguler l’agitation par la force, et la population parisienne, décidée à tenter de résoudre le problème des subsistances, y compris par la violence. Mais à partir de ce jour, lors des moments de disette, les sections s’efforcent de faire connaître les revendications de la population sous forme de pétitions présentées à l’Assemblée nationalenote. La veuve du boulanger, enceinte lors de l’assassinat, reçoit une pension de la nation. « Paris fait office de miroir où se reflète le mécontentement de tout le royaumenote. » La capitale est aussi la caisse de résonance qui transmet l’onde de choc et l’acculturation au politique des couches populaires dans l’ensemble du pays. On exposera ici successivement les mouvements urbains et les mouvements ruraux qui se déroulent en réalité en même temps et qui, parfois, se rejoignent. Ils utilisent des répertoires d’action déjà éprouvés auxquels s’ajoutent, à partir de la réunion des États généraux en mai 1789, les mêmes espoirs de changement concernant la fin de l’arbitraire royal.

Sus aux châteaux !

Le tisserand d’étamine Louis Simon, premier maire élu de son village du Haut-Maine, se félicite a posteriori de « l’abolition de la gabelle, la dîme, la féodalité, tous les privilèges de la noblesse et du clergé, toute la noblesse et le clergé avec leurs noms de terre et leurs qualités de duc, marquis, baron, comte, chevalier etc. ; leur droit exclusif de la chasse et de la pêche, leurs armes et leurs livrées etc. ; enfin on les mettait à l’égalité des autres Français, mais on ne touchait pas à leurs biens fonds (il est vrai qu’on les obligea de payer l’impôt car avant ils n’en payaient pas). Il fut aussi décrété que tous les biens du clergé seraient vendus pour payer la dette de l’État et que l’on pensionnerait tous les ecclésiastiques aux dépens des impôts […]. On abolit les procédures seigneuriales et on établit les juges de paix ; il n’en coûtait que 25 francs pour assigner et juger gratis. Le sel ne valait que deux liards la livre ; chassait qui voulait sur son terrain, vendait vin qui voulait sans rien payer que la patente, qui était de 8 francs ; cueillait du tabac qui voulait ». Il loue donc l’œuvre de la Constituante, « la meilleure des quatre [assemblées] que nous avons eues ; si tous les Français l’avaient acceptée, ils auraient épargné bien du sang »note.

Vu par un contemporain, tel est le bilan de la crise de juillet-août 1789 dans les campagnes. En effet, durant la seconde quinzaine de juillet et début août 1789, une série de paniques secoue non seulement les campagnes mais aussi certains bourgs et villes dont les habitants sont effrayés par l’annonce de l’arrivée (imaginaire) de bandes de brigands. Les pénuries de grains et la crise de subsistance du printemps 1789 avaient déjà provoqué des mouvements de rébellion dans les campagnes, accentués par les événements parisiens de juillet. Près des frontières et le long des côtes, c’est la peur de l’étranger qui domine : les Piémontais dans le Dauphiné et en Provence, les Anglais dans l’ouest de la France, les Espagnols et les « Maures » dans le Sud-Ouest. Perplexe, le curé de Champiers en Limousin indique que « les uns disent que ce sont les Anglais, que ce sont des Pandours, des échappés des galères, des voleurs ou des brigandsnote ».

Deux des six paniques originelles analysées en 1932 par Georges Lefebvre dans La Grande Peur de 1789 se déroulent dans l’intendance de Soissons. Elles partent toutes deux de la lisière entre terres cultivées et forêt dans laquelle les ruraux entendent récupérer leur droit d’usage accaparé par les seigneurs. De la plaine du Valois à la plaine de Meaux, la peur et les émotions populaires se propagent très vite, sans que la noblesse ne soit identifiée sur-le-champ comme l’ennemie. Le 27 juillet, des villageois près de Noyon attaquent un château à la suite d’une rumeur selon laquelle une armée royale de 7 000 hommes pourrait s’en prendre aux châteaux de la région pour les punir d’avoir stocké des grains ; les paysans se devaient de coopérer avec les troupes. Localisées à partir de cinq ou six foyers, ces peurs se confondent parfois avec un mouvement d’insurrections paysannes. La plus violente est celle du Mâconnais, qui se déroule du 26 au 30 juillet : dans le village viticole d’Igé, un dimanche après la messe, les paysans sonnent le tocsin et décident de détruire la clôture érigée par le seigneur autour de la source commune, ainsi qu’une grange construite par ce dernier sur le terrain communal. Le lendemain, son château est pillé et le soulèvement gagne l’ensemble du Mâconnais. Un brin condescendant, Georges Lefebvre décrit des paysans « avec la joie naïve de prendre du bon temps », s’en allant en bande composée surtout de jeunes gens, syndic en tête et tambour battant, en criant « Vive le tiers état ! » tout en prenant le temps de manger et de boire en arrivant à la cure ou au châteaunote. Ici, comme dans le Dauphiné voisin, les bourgeois s’opposent violemment au « quatrième état » qui attaque les châteaux et détruit les terriers, et que combattent les milices bourgeoises de Tournus et de Cluny (cinq morts, 150 arrestations), puis celle de Mâcon (vingt morts, cinquante prisonniers) à l’aide de la troupe et de la gendarmerie qui tirent sur les insurgés. Dès le lendemain, un tribunal exceptionnel condamne douze hommes à la pendaison, quatre aux galères et six à la prison. À Cluny, trois des sept paysans condamnés à mort sont pendus aux portes de la ville ; quatre le sont sur la place publique à Mâcon. Au total, trente-deux condamnations à mort sont prononcées en Mâconnais.

En Dauphiné, la révolte est une conséquence immédiate d’une grande peur des brigands « étrangers » et « des Savoyards qui se livreraient au pillage ». Détrompés, les ruraux s’en prennent au château de Vaux, qui appartenait à un président du parlement de Grenoble, et à quelques autres belles demeures. Les dragons venus de Lyon tirent et tuent cinq révoltés. La milice bourgeoise lyonnaise les disperse violemment le 31 juillet. Jusqu’au 20 août, les troupes envoyées par les États du Dauphiné ratissent la région à la recherche de ceux qui s’étaient désignés comme les chefs de l’insurrection et dont les têtes furent décapitées après pendaison et promenées dans les villages au bout d’une pique.

Le peuple des villes ne soutient pas la répression menée par des gardes nationaux bourgeois. Les habitants du faubourg lyonnais de la Guillotière reçoivent les « vainqueurs » à coups de pierres et tentent de délivrer les ruraux. À Vienne, un rassemblement autour de la prison permet de libérer les paysans arrêtés. Les Grenoblois s’en prennent « aux citoyens courageux et respectables » (selon le point de vue des autorités municipales) qui voulaient se joindre aux détachements de la Garde nationale chargés de la répression dans les campagnesnote.

Ailleurs, la Grande Peur amplifie l’atmosphère de troubles, par exemple dans la région stéphanoise. Le 28 juillet 1789, on annonce que les brigands attaquent la petite ville proche de Saint-Chamond. Une troupe de 4 000 brigands aurait déjà ravagé, le long du Rhône, les bourgs de Condrieu et de Chavanay. Le même jour, à 120 kilomètres de là, l’aubergiste Rigollet annonce à l’assemblée d’habitants de Charlieu-en-Forez qu’un bijoutier ambulant, Girolamo Nozeda, lui a rapporté différents actes de brigandage ; un autre marchand renchérit sur le fait que « Saint-Étienne avait été attaquée par 600 hommes, que la garnison et la milice avaient repoussésnote. » Bel exemple des vecteurs et des circuits de circulation des rumeurs mais néanmoins annonce prématurée puisque c’est ce jour-là, le 28 juillet, que les échevins, le clergé local et plus généralement les Stéphanois réclament des armes à la Manufacture royale : plus de 2 600 fusils sont alors distribués aux habitants. Les ruraux des alentours accourent également avec des fourches et des fusils de chasse. Des patrouilles sont organisées dans les rues de la ville et dans les environs jusqu’au 30 juillet, date à laquelle des informations en provenance de Lyon démentent la rumeur de l’arrivée des brigands, rumeur dont la mémoire populaire a cependant conservé la tracenote. Dans le processus révolutionnaire, les rumeurs ont joué un rôle fondamental dans la circulation de l’information.

À Versailles, les députés de la Constituante sont impressionnés par les nouvelles arrivant de leurs circonscriptions, les paysans refusant en maints endroits de payer les dîmes et les droits féodaux, avec aussi le sentiment (pas toujours justifié) que, dans l’ensemble du royaume, châteaux et abbayes sont attaqués et brûlés. Les députés décident alors, dans un mouvement d’enthousiasme et d’émotions partagés, d’abolir la féodalité (c’est-à-dire les droits seigneuriaux : justices, banalités, droit de chasse…), tout en prônant par ailleurs le rachat des droits féodaux (cens, champarts, rentes foncières et dîmes en argent ou en nature). Les larmes coulent à flots dans la longue nuit du 4 août, témoignant du régime émotionnel et des sensibilités de la période révolutionnaire.

Mais les décisions du 4 août sont immédiatement interprétées par les paysans comme la suppression définitive (et non le rachat) des droits féodaux qui ne seront en fait définitivement abolis qu’en 1793. Les décisions du 4 août de la Constituante alimentent d’autres contestations contre les seigneurs, et sans doute la croyance en l’existence d’un complot aristocratique sans que, à cette date, la personne du roi ne soit mise en cause. En fin de compte, ce qu’on a appelé la Grande Peur exprima surtout l’inquiétude face à l’anarchie et au vide du pouvoir, accentuée par les événements parisiens de juillet 1789, qui se manifesta par une série de paniques locales dans les campagnes, les bourgs et les villes.

L’Assemblée constituante se partage entre répression et concessions. Après le renoncement aux privilèges la nuit du 4 août, elle vote le 10 août un décret « pour le rétablissement de l’ordre et de la tranquillité dans le royaume » qui condamne « tous les attroupements séditieux dans les villes comme dans les campagnes […] qui seront dispersés par les milices nationales, les maréchaussées et les troupes sur la simple réquisition des municipalités ». Le texte définitif du décret sur « l’abolition des privilèges » est adopté le 11 août. Introduits par l’affirmation « l’Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal », les six premiers articles (sur dix-neuf) concernent les questions agraires. Les articles suivants s’appliquent à tous les autres privilèges (du clergé, des villes, des provinces, des communautés et des individus) qui sont supprimés dans le même élan, ainsi que la vénalité des offices. Le principe d’une justice gratuite et égale pour tous est affirmé. On assiste à la mise à bas de l’ordre monarchique ancien. Tout ceci est confirmé par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen adoptée par les députés le 26 août 1789. Les femmes, les protestants, les juifs, les hommes et femmes de couleur, les hommes non propriétaires possèdent théoriquement par naissance, en tant qu’individu.e.s et en raison du droit naturel, l’égalité des droits. Des principes à la réalité, pourtant, l’écart est resté grand…

À bas les « tueuses de bras » !

Dans la nuit du 3 au 4 août 1789, en même temps que sont abolis les privilèges, une trentaine de « mécaniques » sont brisées par 400 émeutiers dans une manufacture à Saint-Sever, dans les faubourgs de Rouen. La répression est immédiate : quatre tisserands et un ouvrier sont exécutés. Les cahiers de doléances avaient déjà dénoncé l’introduction des mécaniques, conséquence désastreuse du traité de commerce franco-anglais de 1786. À l’époque révolutionnaire, on appelait « tueuses de bras » les nouvelles techniques introduites dans l’industrie, comme ici à Saint-Étienne.

Hier une bande d’ouvriers et d’ouvrières est allée à la Michalière détruire l’atelier d’un certain Sauvade qui avait inventé un nouveau procédé pour la fabrication des fourchettes de fer. Les ouvriers prétendaient que cette invention allait leur enlever leur gagne-pain. Vainement M. Bernou de Rochetaillée et M. Chovet de la Chance se sont-ils interposés pour prêcher de la modération. Sauvade lui-même a offert de transposer dans la maison commune les deux cylindres dont il se servait et de démontrer que son procédé ne pouvait que rendre service aux artisans stéphanois. Rien n’y a fait. Quand la milice convoquée trop tard est arrivée la foule avait tout démolinote

Les dégâts sont précisés : « Le 1er et le 2 septembre 1789, le peuple se porta en foule chés [sic] lui où il détruisit trois outils en forme de laminoirs, avec leurs cages et engrenages ; trois coupoirs, deux à écrous et un à basente ; un four à rougir les matières, démoli ; toutes les roues et engrenages des mécaniques fracassés. »

La présence de femmes au milieu des émeutiers a été attestée. Elles aussi ont leur place dans la production des 8 000 quincailliers du bassin stéphanois : la fabrication des fourchettes est assurée par l’ensemble de la famille et non uniquement par le mari. Dans la lutte permanente pour la nourriture, le travail de l’ouvrière est constitutif d’une économie morale : ouvriers et ouvrières se sentent dépossédés de leur savoir-faire par l’introduction des machines. Déjà effectifs avant la Révolution, les bris de machines dans l’industrie peuvent s’apparenter aux émeutes frumentaires, cadre de l’intervention réitérée des femmes pour les questions de subsistances au titre de leur rôle de « gardiennes du foyer ». Dans le processus révolutionnaire, la question des subsistances et du droit à l’existence devient une revendication politique et offre un cadre renouvelé à l’intervention féminine dans l’espace public.

Les femmes aussi

Les femmes sont nombreuses dans les émeutes du printemps 1789, aussi bien dans l’attaque des barrières de l’octroi début juillet que lors de la prise de la Bastille, quand la rébellion devient révolution. Elles jouent généralement dans les émotions populaires le rôle de « boutefeux » : ce sont elles qui lancent le mouvement, rassemblent, sonnent le tocsin et exhortent au soulèvement sur les places publiques. Marie-Jeanne Trumeau, femme Bertin, marchande de poisson, est condamnée à être pendue pour l’incendie et le pillage de la maison Réveillonnote. On croise aussi Marie-Françoise Williaume, « les mains noircies par la poudre du fusil dont elle s’est emparée le matin aux Invalides ». Marie Piningre, femme Vener, « a couru chez plusieurs marchands de vin pour remplir son tablier de bouteilles cassées à l’effet de servir de mitraille au canon qui a servi à briser les anneaux du pont-levis de la Bastille », nous rapporte Dominique Godineaunote. Autre initiative d’un registre différent : le 7 septembre 1789, des femmes artistes habitant au Louvre prennent l’initiative d’aller déposer leurs bijoux auprès de l’Assemblée constituante à Versailles pour aider à combler le déficit budgétaire de la nation. Elles tiennent ici les premiers rôles, comme le montre le tableau de Jean-Louis Prieur (dit « le jeune ») déposé au musée Carnavalet. Elles orchestrent ce moment de manière théâtrale en abandonnant des objets très féminins – les bijoux, gages de frivolité et de séduction – et enclenchent ainsi un vaste mouvement de dons patriotiques qui se renouvelle à plusieurs reprises pendant la Révolutionnote. Par ce geste, les artistes femmes se montrent partie prenante de la citoyenneté. Mais c’est surtout la marche des femmes sur Versailles qui marque leur irruption sur la scène politique.

La Marche des 5 et 6 octobre 1789

Les femmes de la Halle – au premier chef desquelles les poissardes et harengères (qui font le commerce de poissons salés) – entretiennent de longues date des rapports particuliers avec la monarchie, bénéficiant d’un privilège pour installer gratuitement leurs bancs aux Hallesnote. Reçues épisodiquement à Versailles par la famille royale, elles se manifestent par des prises de position politiques. Dans l’imaginaire collectif, elles incarnent le peuple parisien. Leur politisation s’accentue en 1789 et, de fait, elles constituent le cœur de la marche des 5 et 6 octobre, suivant un itinéraire familier. La conjoncture est grave : le pain manque et il est cher. Le matin du 5 octobre, des femmes du peuple, après avoir sonné le tocsin, prennent l’initiative, selon le témoignage du libraire Hardy, de se rassembler au faubourg Saint-Antoine et sur les marchés du centre. Tambour en tête, un cortège se forme et converge vers l’hôtel de ville, qui demande du pain, des armes et des munitions. Les bureaux sont envahis. Stanislas Maillard, l’un des vainqueurs de la Bastille, accompagne 5 000 à 6 000 femmes à Versailles. À l’arrière-garde, les volontaires de la Bastille, ordinairement occupés à sa démolition, affrontent, à l’aube, les dragons et les gardes suisses du roi. Les manifestantes incitent les gens rencontrés sur leur passage à se joindre à elles, y compris des dames bien mises, des « femmes à chapeau ». Arrivées à Versailles en début de soirée, elles entrent en masse à l’Assemblée devant des députés quelque peu surpris. Les cris « À bas la calotte ! À mort les calotins » fusent à l’adresse des députés du clergé, du fait de convictions populaires anticléricales et parce que certains prélats refusent de renoncer à la dîme. Après avoir réclamé le renvoi du régiment de Flandre (qui avait foulé aux pieds la cocarde tricolore remplacée par une cocarde blanche) et la signature des décrets d’août 1789 par le roi, une partie d’entre elles, Maillard en tête, retourne à Paris. Le commandant de la Garde nationale de Versailles, Laurent Lecointre, négociant fortuné, se place devant le château, entre les troupes royales et le cortège des femmes. Dans la nuit commencent des affrontements qui se terminent au petit matin par l’envahissement des appartements de la reine, la mort d’un jeune volontaire de dix-sept ans, Jérôme Lhéritier, compagnon ébéniste du district Sainte-Marguerite au faubourg Saint-Antoinenote, et, consécutivement, le massacre de deux gardes du roi dont les têtes sont promenées au bout d’une pique. Il s’agit donc d’une radicalisation d’une extrême violence du processus révolutionnaire, exercée par quelques individus isolés, comme ce fut déjà le cas le 14 juillet à Paris avec le cuisinier Desnot. À Versailles, le 6 octobre, Nicolas Jourdan (surnommé ensuite « Coupe-tête ») se tient dans la foule, muni d’une hache dont il se sert pour s’en prendre aux deux gardes royaux.

Au début de la Révolution, une forme de rituel se déroule autour des têtes coupées, image qui a marqué durablement les mémoires en faisant référence à « la violence et l’archaïsme des réactions populairesnote ». On peut souligner le fait que ce sont des outils de travail (un couteau de cuisinier, une hache) qui sont vecteurs de cette violence populaire. Sur la longue durée cependant, dans des circonstances très différentes, les camisards, protestants et résistants, ont eux aussi été décapités et exposés par les troupes royales dans les villages cévenols entre 1702 et 1704. En 1792, une nouvelle conception de la décapitation s’incarne dans la guillotine qui marque l’égalité devant la loi et « vise la personne pour la priver de ses droits, jusqu’à son droit de vivre, plutôt que le corps pour le faire souffrirnote », remplaçant le rituel archaïque par un autre – public et théâtralisé pendant près d’un siècle – jusqu’à l’abolition de la peine de mort en 1981. Cependant, l’ancien rituel macabre se poursuivra dans les colonies « pour convaincre les sceptiques de leur mort et servir d’exemple à ceux qui essaieraient de les imiternote », en Algérie (1849) et, sous la IIIe République, en Nouvelle-Calédonie (1878).

Revenons à Versailles le 5 octobre 1789, avec les dames de la Halle. La « reine de la Halle » (du fait de « sa beauté, sa force et son audace »), Louise-Renée Audu, qui, à cheval, a pris la tête du cortège de Versailles, invitant périodiquement les manifestantes à s’organiser et à serrer les rangs, est blessée dans la cohue. Sans y participer personnellement, elle envoie une délégation de femmes au Château. Cinq ou six femmes sont reçues par le roi pour lui transmettre les doléances du peuple de Paris. L’une d’elles, Louise Chabry, une jeune ouvrière de dix-sept ans, épuisée par la marche, s’évanouit devant le souverain. Une autre, Françoise Rollin, bouquetière de vingt ans près de la Halle, est arrêtée et frappée par un garde suisse à la porte même du roi. Les autres femmes se méfient cependant de leurs déléguées qu’elles maltraitent plus ou moins à la sortie, ce qui vaut à ces dernières d’être reconduites en voitures pour remettre à l’hôtel de ville de Paris la promesse écrite de Louis XVI de faire approvisionner la capitale et de signer les décrets d’août 1789. Dans le même temps, des membres de la Garde nationale parisienne, plus ou moins révoltés contre leur chef, La Fayette, ainsi qu’un groupe de femmes restées sur place, escortent le roi et la famille royale pour un retour triomphal dans la capitale.

Les journées des 5 et 6 octobre provoquent un basculement radical dans le cours de la Révolution. Des protagonistes multiples y participent pour des raisons diverses, même si les femmes du peuple sont au cœur de la manifestation. À la revendication féminine traditionnelle des subsistances s’est ajouté un conflit politique contre les aristocrates qui avaient foulé aux pieds la cocarde nationale et, pour certaines manifestantes, une volonté – paradoxale – de protéger la famille royale. Pendant toute la Révolution, la question du pain, de son prix et des approvisionnements est au centre des aspirations populaires et des stratégies politiques. La marche des 5 et 6 octobre 1789 permet aux femmes de se rendre visibles sur la scène politique mais aussi de peser de façon déterminante sur le cours de la Révolution en provoquant le retour à Paris du roi et de la famille royale, puis de l’Assemblée constituante. Les participantes à la marche – celles de la Halle comme celles des faubourgs – recevront, comme les vainqueurs de la Bastille, des brevets et des médailles de civisme, comme « bonnes citoyennes ». Mais après une enquête diligentée par le Châtelet qui entend 388 témoins, Louise-Renée Audu est arrêtée et emprisonnée en septembre 1790 pour sa participation active ; elle reste en prison jusqu’à la loi d’amnistie générale du 15 septembre 1791. Une Pétition pour Reine-Louise Audu, lue à l’Assemblée nationale le mardi 24 janvier 1792, au nom de 300 citoyens actifs loue « sa fermeté et son civisme » et accuse le tribunal du Châtelet d’être « un odieux tribunal acheté pour faire le procès de la révolution », survivance de fait de l’Ancien Régime. Amnistiée, elle est réhabilitée dans une cérémonie publique présidée par Pétion, le maire de Paris ; ce dernier reconnaît tardivement le rôle des femmes dans les journées d’octobre 1789. Leur rôle sera sacralisé et commémoré le 10 août 1793 lors de la Fête de l’unité et de l’indivisibilité de la République française, et célébré par l’iconographie. Dans les discours, elles sont transformées en fécondes mères républicaines : « Oh femmes ! La Liberté attaquée par tous les tyrans a besoin d’être défendue, a besoin d’un peuple de héros : c’est à vous de l’enfanternote. »

Des « citoyennes sans citoyenneté »

Quelques voix, très rares – dont celle de Condorcet dans Le Journal de la Société de 1789 sur « l’admission des femmes au droit de cité » –, s’élèvent pour défendre ces sujets dépendants et privés de droits. Cependant, au cours de la Révolution, certaines femmes entendent écrire l’histoire en train de se faire, une histoire faite à la fois d’exclusion – du vote et d’une défense armée de la nation – mais aussi de participation active à l’espace public et politique. Elles exercent le droit de pétition, de se réunir dans des clubs féminins (jusqu’en 1793), de participer aux sociétés fraternelles mixtes et, dans les tribunes, aux séances de l’Assemblée et des autres clubs au même titre que les citoyens passifs (ceux qui n’ont pas le droit de vote dans la Constitution de 1791). Elles se saisissent donc de tous les moyens pour affirmer leur identité de citoyennes. On peut s’accorder avec Dominique Godineau pour affirmer que les femmes en révolution sont des « citoyennes sans citoyenneté » : elles participent au politique et au souverain mais sont exclues des droits politiques liés à la citoyenneté : suffrage et service dans la Garde nationale. C’est la raison pour laquelle les « habituées des tribunes » entendent contrôler les élus, porter la cocarde (ce qu’elles obtiennent en 1793) et porter les armes (ce que certaines font, en nombre limité il est vrai), telle Elizabeth Bourgé de Reims qui, déguisée en homme, réussit à s’enrôler comme volontairenote.

Quant à l’exclusion des femmes du vote, la situation est plus complexe qu’il n’y paraît. Au cours de l’année 1790, on refuse à des femmes qui le demandaient de participer aux votes des assemblées, mais on l’accepte ailleurs : en Côte-d’Or, dans les Côtes du Nord, dans le Périgord et dans le sud de l’Île de France. Dans le cadre de la préparation de la Constitution de 1793, la loi du 10 juin 1793 étend à tous les hommes et femmes de tous âges, un droit égalitaire au partage des communaux, donnant le droit de vote aux femmes à partir de vingt et un ans dans les assemblées générales communalesnote. On peut prendre l’exemple d’un chef-lieu de canton de l’Oise qui témoigne d’une large participation des femmes aux assemblées électoralesnote. Sur les listes électorales, conservées dans les archives, on trouve sous la catégorie « Hommes » tous les chefs de famille (hommes ou femmes, y compris les veuves) ; la catégorie « Femmes » rassemble les épouses et les filles (célibataires de plus de vingt-cinq ans, âge de la majorité), mais aussi les domestiques, quel que soit leur sexe. Les « Enfants » sont les filles ou garçons de moins de vingt-cinq ans.

Aux privilèges définis par la naissance ou les statuts corporatifs se sont, en principe, substitués, depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, les droits de l’individu. Les carrières peuvent s’ouvrir au mérite et aux talents pour les femmes également. C’est ainsi que Louise de Kéralio, en août 1789, fonde un journal, Le Journal d’État et du citoyen : elle est la première à avoir le titre de rédactrice en chef. Traductrice, intellectuelle, introduite dans les cercles politiques par son père – un écrivain, aristocrate constitutionnel qu’elle admire –, elle mène jusqu’en juillet 1791, pendant les deux ans d’existence de son journal, une carrière de journaliste. C’est là qu’elle rencontre celui qui devient son mari en mai 1790, l’avocat François Robert (un des chefs de l’insurrection du 10 août 1792, futur député à la Convention). Pourtant, elle développe dans son journal un point de vue hostile à la participation des femmes au politique, du fait de leur nature :

Je ne crois pas que les femmes puissent jamais avoir aucune part active au gouvernement, et je crois que le plus grand bien que puisse faire la constitution aux mœurs publiques, est de les en écarter pour jamais […]. Plus l’austérité des mœurs républicaines les rendra attentives à l’intérieur de leurs maisons, plus elle les rendra incapables de connaître assez les hommes publics pour diriger un choix qui doit être le fruit d’une observation constante et d’une expérience consommée […]. Je le répète encore, plus elles seront ce que la nature les a faites, moins elles voudront entreprendre au-dessus de leur force physique et morale. Contentes d’apprendre à leurs enfants les décrets de l’assemblée, elles n’ambitionneront ni de les faire, ni de les dicternote.

Louise de Kéralio est cependant membre de la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe. Fondée dès février 1790 par l’instituteur Claude Dansard, cette société se donne pour mission de transformer le quotidien par l’éducation du peuple. Sa spécificité est d’accepter les femmes et de n’exiger par ailleurs qu’un faible droit d’entrée. À la tribune, deux hommes et deux femmes assurent, de concert, le secrétariat des réunions se déroulant à l’origine au couvent des Capucins, puis dans la bibliothèque du club des Jacobins. Assis autour d’eux, les membres du club s’interpellent par les noms de « sœur » et « frère ». Ils et elles réclament la réforme du mariage, la possibilité du divorce et l’éducation pour toutes et tous. Outre Louise de Kéralio-Robert, le club est fréquenté par plusieurs figures célèbres de la Révolution française : Jacques Hébert, fondateur du Père Duchesne ; l’ouvrière chocolatière Pauline Léon, apparue le 14 juillet 1789 lors de la prise de la Bastille ; Théroigne de Méricourt née Anne Terwagne qui, habillée en homme, a défrayé la chronique ; Manon Philippon, épistolière connue sous le nom de Mme Roland ; enfin Etta Palm-Aelders, d’origine hollandaise, qui lance en 1791 un Appel aux Françaises sur la régénération des mœurs et la nécessité de l’influence des femmes dans un gouvernement libre. Une trentaine de clubs mixtes se créent en 1790-1791, dont une vingtaine en province (nombreux dans le sud-ouest de la France) et une dizaine à Paris. Des clubs féminins existent un peu partout en France, défilant lors des fêtes civiques avec bannières et ceintures tricolores. Si des revendications féministes se manifestent pendant la Révolution française, on le doit à l’affirmation des droits (et devoirs) des individus, à l’affirmation du principe d’égalité et à la remise en cause de la famille patriarcale, fût-ce pendant un bref moment.

Le roman familial

Parmi les premières lois de la Révolution, celles qui concernent la famille transforment, un temps, la répartition des rôles dans ce creuset de la nation. Dès août 1790, le chef de famille n’a plus le droit de demander l’incarcération de sa femme ou de l’un de ses enfants et des tribunaux de famille sont institués pour régler des litiges internes. La législation révolutionnaire modifie profondément, par ailleurs, le statut civil et familial des femmes. Elle instaure le mariage civil (sous forme d’un contrat, révocable, formé par le consentement entre deux personnes), l’égalité successorale (avril 1791) et le divorce. Dominique Dessertine a étudié l’application de la loi du 20 septembre 1792 sur le divorce dans la ville de Lyon (environ 100 000 habitants). En 1793, l’état civil enregistre un divorce sur quatre mariages soit 200 divorces, mais une centaine seulement l’année suivante, avec une moyenne de 87 divorces pendant la période révolutionnaire. On divorce cent fois plus à Paris (6 000 divorces entre 1792 et 1795) qu’à Lyon ou Marseille, et 80 % des divorcés viennent du monde de la boutique et de l’artisanat. Les femmes sont le plus souvent à l’origine des demandes et légalisent en 1792-1793 une séparation de fait déjà ancienne. Viennent ensuite les divorces pour « incompatibilité d’humeur ». A contrario, on ne divorce pas – ou très peu – à la campagnenote. Très libérale, la loi sur le divorce devient l’emblème de la libération des femmes pendant la Révolution (comme le divorce par consentement mutuel supprimé par Napoléon Ier et que l’on ne retrouvera… qu’en 1975). L’administration des biens doit désormais revenir aux deux époux, au nom du principe d’égalité. L’égalité de partage entre les enfants, instituée par la loi du 7 mars 1793 répond, elle aussi, à la volonté d’introduire dans la famille les mêmes principes que dans la société. En 1794, les enfants naturels – qu’on appelle « les bâtards » – obtiennent les mêmes droits que les enfants légitimes. Avec la législation sur le couple et la famille, on a franchi ce que Jean Baubérot appelle le « premier seuil de laïcisation » : le mariage civil, le divorce, la filiation et l’égalité dans les successions transforment (provisoirement) l’organisation sociale du pays et sont une étape dans le processus de déchristianisation limité cependant dans l’espace et dans le temps.

Les femmes et leurs curés

Après la suppression théorique des dîmes le 4 août 1789 et la mise à disposition de la nation des biens du clergé comme biens nationaux le 2 novembre 1789, il devient nécessaire de prendre en charge l’entretien des membres du clergé. Adoptée le 27 novembre 1790, la Constitution civile du clergé transforme les prêtres en fonctionnaires publics et leur impose de prêter serment à la Constitution du royaume. Dans l’hiver glacial de janvier-février 1791 commence alors la « bataille du serment » – dans laquelle des femmes jouent un grand rôle pour soutenir leurs curés –, conflit qui met en cause la concorde difficilement acquise lors de la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790. En avril 1791, le pape condamne la Constitution civile, ce qui provoque un schisme entre « le clergé constitutionnel » (composé de « jureurs », ceux qui prêtent serment) et ceux qui refusent, « le clergé réfractaire ». La majorité des paroissiennes se prononce pour les réfractaires mais une petite minorité se manifeste par une présence bruyante auprès de leurs curés jureurs : à Saint-Marcellin, en Isère, les femmes assistent avec fierté au service pour la Pentecôte, accompagnées de leurs filles vêtues de robes blanches et de rubans tricolores. Elles se rendent à l’hôtel de ville et prêtent le même serment que le clergé constitutionnel. À Dijon, le club des Amies de la vérité (composé surtout de femmes de fonctionnaires révolutionnaires) soutient les prêtres constitutionnels dans leur service religieuxnote. Cependant, une grande majorité de femmes rejette le serment et soutient les réfractaires, surtout là où il y a menaces et violences : en Normandie et en Haute-Loire, elles empêchent les prêtres d’accomplir leur devoir civique. À Craponne, les prêtres ont dû attendre le départ des paroissiennes pour lire le texte du serment devant quelques citoyens. Les femmes s’occupent aussi de faire circuler la littérature réfractaire interdite. Environ 250 Strasbourgeoises de différentes conditions sociales déposent une pétition au directeur départemental pour exprimer leur crainte sur l’avenir de la religion catholique si le serment devenait obligatoire. À la tête des manifestations féminines, des hommes s’habillent parfois en femmes pour échapper aux rigueurs de la loi, comme à Millau dans le Rouergue où, selon le conseil municipal du 26 janvier 1791, se produit une des plus importantes manifestations contre le serment. Dans une lettre du 26 avril 1791, le maire de Chartres soutient que la crise du serment a détruit la paix des ménages et conduit certaines femmes à quitter leurs maris.

Dans cette période de troubles pour l’Église et de liberté d’expression, les caricaturistes s’en donnent à cœur joie, alors que des femmes du peuple parisien traquent les religieuses qui refusent de prêter serment pour les fouetter dans leurs couvents mêmes. Le bilan parisien aurait été de « 310 derrières fouettés dont une trentaine au couvent des Miramionnes » dont les sœurs se vouent à l’enseignement (l’établissement n’a donc pas été fermé), mais en employant elles-mêmes le fouet – tout en leur coupant aussi les cheveux – en guise de punition pour leurs pensionnaires. Les caricaturistes exhibent des scènes de fessées. En avril 1791, sur une estampe intitulée La Discipline patriotique ou le fanatisme corrigé, deux femmes sont en train d’en fouetter une troisième, une religieuse ; les fesses toutes rouges, cette dernière continue de prier, le visage tourné vers un crucifix qui porte l’inscription « Obéissance à la Loi »note. Ces gravures traduisent une forte violence symbolique et incarnent un combat et une forme d’anticléricalisme qui se manifeste sous diverses autres formes : descente des cloches, autodafés, mascarades ou encore chansons, telle celle-ci : « Dévôtes entêtées/De prêtres réfractaires/Vous voilà fustigées/Ce sont bien vos affaires/Et zon, zon, zon/Grisettes, Biguenettes/Et zon, zon, zon/demandez nous pardon […]/Sur de tendres enfants/Votre rage s’épuise/Ces pauvres innocents/Sont enfants de l’Église »note.

Si la famille de l’Ancien Régime fabriquait des sujets, la nouvelle famille régénérée doit désormais éduquer les citoyens et, à ce titre, les femmes sont au centre de ce processus de formation de la nation.

Émotions sociales et politiques

Alors que partout en France s’organise une nouvelle façon de faire de la politique, avec une place donnée aux débats et à la démocratie, la Fête de la Fédération, en juillet 1790, est organisée pour commémorer la prise de la Bastille mais aussi pour canaliser les émotions populaires. Décidés à témoigner de leur patriotisme, des femmes de toute condition sociale, des ouvriers, des élèves et étudiants parisiens, participent activement aux travaux d’aménagement du Champ-de-Mars. À Lyon, les fédérés défilent accompagnés de leurs femmes. À Marseille, une centaine de femmes se réunissent dans la chapelle des Pénitents bleus. Elles souhaitent défiler sous un drapeau tricolore avec inscrit d’un côté « La Nation, la Loi et le Roi » et de l’autre « Fermeté, Union, Fidélité ». Vêtues de blanc et d’une ceinture aux trois couleurs de la nation, elles entendent porter une branche de laurier à la main et être accompagnées de leurs enfantsnote. Dans les Cévennes, à Saint-Jean-du-Gard, pasteur et curé, oubliant les affrontements confessionnels du passé, célèbrent l’union et la fraterniténote.

Mais cet unanimisme citoyen n’est pas toujours de mise : en juin 1790, l’approvisionnement manquant, des Arlésiennes parcourent la campagne pour glaner les terres à blé comme elles le faisaient autrefois, et affrontent les troupes envoyées pour les arrêter. Le 28 février 1791, l’intervention du peuple des faubourgs parisiens, appuyée par un bataillon de la Garde nationale, pour empêcher la construction d’une nouvelle prison à Vincennes, marque le début de la coupure entre l’Assemblée et le peuple de Paris. En effet, les prisons existantes sont surpeuplées du fait de l’arrestation de nombreux chômeurs. Construire une nouvelle prison, c’est, pour les faubouriens, revenir à l’arbitraire du despotisme que la Bastille avait incarné.

Tensions sociales et politiques (printemps-été 1791)

« … Entendant les dits trois mille cinq cents maîtres composant ladite assemblée, se régir et gouverner par eux-mêmes, provisoirement, jusqu’à ce que l’Assemblée nationale les ait autrement organisés, soit à la faveur des anciens règlements en ce qui leur est relatif, soit par ceux qu’ils se proposent de présenter bientôt au corps municipal ; en conséquence qu’ils tiendront bureau d’ordre et de police distinct et séparé des marchands. »

Adresse des « citoyens-ouvriers » lyonnais, mai 1790, citée par Alain Cottereaunote.

En mai 1790, les tisseurs lyonnais prennent l’initiative de se séparer des marchands pour organiser la profession. Au nom des principes des Droits de l’homme – égalité et liberté –, les maîtres ouvriers et compagnons qui se nomment eux-mêmes « citoyens-ouvriers » proposent une nouvelle organisation de la Fabrique : « l’idéal démocratique n’admet plus d’assujettissement sur la seule base de l’allégeance au corps de métier ». À Elbeuf, les ouvriers drapiers sont soutenus par un avocat, Balleroy, élu comme juge de paix (contre le maire lié à l’oligarchie drapière), qui propose le 1er avril 1791 l’organisation d’un tribunal des métiers de type prud’homal :

Les fabricants voudraient donc bien rétablir un tribunal spécial pour leur manufacture. Il serait composé de fabricants. […] Ils s’imaginent qu’ils peuvent ôter aux ouvriers le droit de concourir à l’élection des juges. […] Ce serait contre les principes de la liberté française, qui ont détruit les corporations, jurandes et maîtrises, d’établir un tribunal de manufacture. Peut-être se fondent-ils sur la conservation que l’Assemblée Nationale a faite de la juridiction des patrons pêcheurs à Marseille [dite prud’hommes pêcheurs] –. Eh bien, que par la raison de la parité, l’élection des juges de manufacture se fasse par les fabricants et par les ouvriers.

Il s’agit bien là d’une volonté de participer en citoyens, comme dans d’autres élections, au fonctionnement du métier. Cette mise en œuvre de principes démocratiques ne relève ni du jacobinisme interventionniste, ni du libéralisme économique qui a inspiré les lois d’Allarde et Le Chapelier de 1791. Dans un article en apparence anodin et technocratique – la création pour les propriétaires de commerce ou d’atelier d’un nouvel impôt, la patente –, la loi d’Allarde de mars, en s’appuyant sur deux des principes de 1789, liberté et propriété (« Il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d’exercer telle profession, art ou métier qu’elle trouvera bon »), provoque en fait un bouleversement de l’organisation sociale et corporative des métiers. Complétant la loi d’Allarde, la loi Le Chapelier, en septembre 1791, proscrit les corporations de métiers et interdit les « attroupements hostiles à la liberté de l’industrie ».

Avec la fermeture progressive des ateliers de charité organisés pour les sans-travail, des pétitions arrivent sur le bureau de l’Assemblée, dont l’une est rédigée par Camille Desmoulins et présentée le 3 juillet 1791 au nom des 800 travailleurs de l’atelier de la Bastille (fermé le 8 mai). Elle propose d’affecter les bénéfices réalisés sur la vente des biens du clergé à l’attribution d’un revenu minimal de subsistance à chaque citoyen. Le lien entre chômeur et citoyen ainsi défini est similaire au terme « d’ouvrier-citoyen » employé par les tisseurs lyonnais en 1790. Dans le contexte du printemps 1791, une agitation sociale se développe dans les métiers parisiens, en particulier chez les charpentiers, les plus actifs et les plus organisés après les typographes. En 1790, grâce à la liberté d’expression, le nombre des imprimeries a fortement augmenté et, en conséquence, la demande de main-d’œuvre également. Ils obtiennent une diminution des horaires de travail (avec des heures supplémentaires payées au tarif de nuit ou du dimanche) et fondent une société de secours mutuel avec des délégués dans chaque imprimerie : « Dégagés des chaînes du despotisme et de la tyrannie des privilèges, vous avez enfin jeté les fondements de cette société fraternelle qui fera toujours honneur à votre fraternité et à vos connaissances et qui, en assurant le libre exercice de votre art, vous procurera des secours dans vos infirmités et votre vieillessenote. »

Au printemps 1791, les compagnons de divers métiers présentent leurs revendications. Les charpentiers réclament un minimum de 50 sous par jour. Très actifs et bien organisés dans une Union fraternelle des charpentiers, association mutuelle d’entraide, ils encadrent le mouvement pour convaincre, parfois par la violence, les compagnons de faire grève, et pour négocier des augmentations de salaires auprès des maîtres. Ces derniers se plaignent devant la justice de la « tyrannie ouvrière » au nom de la liberté individuelle affirmée dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, reprenant ainsi le vocabulaire politique révolutionnairenote. Maîtres et compagnons finissent par s’accorder sur le fait de ne pas déclarer la grève si la quantité de travail l’exige. Les ouvriers parisiens – lecteurs pour certains de L’Ami du peuple de Marat et du Père Duchesne d’Hébert, en faveur du suffrage universel et refusant de séparer question sociale et politique – se politisent en faisant converger mouvement ouvrier et revendications politiques.

Après la fuite manquée du roi et son arrestation à Varennes (21-22 juin 1791), qui a marqué un tournant dans le cours de la Révolution et représenté un divorce entre les classes populaires et le roinote, le peuple des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel descend dans la rue le 23 juin avec piques et bonnets phrygiens pour prêter serment à l’Assemblée. C’est un moment important dans l’organisation des sans-culottes parisiens qui prennent ainsi le relais du mouvement corporatif, comme l’a souligné Steven Kaplan. Les manifestations quasi quotidiennes pour réclamer au roi la signature des décrets ne donnent pas de résultat et, dès le 24 juin, on entend place Vendôme des cris tel « Vive la république ».

Les 15, 16 et 17 juillet, plusieurs pétitions sont rédigées au Champ-de-Mars, là où avait eu lieu l’année précédente la Fête de la Fédération ; 6 000 signatures sont récoltées sur l’autel de la patrie au Champ-de-Mars. Dépêché par le maire de la commune de Paris, Bailly, qui a déclaré la loi martiale, La Fayette, commandant de la Garde nationale fait, le 17 juillet et après sommations, ouvrir le feu sur les pétitionnaires qui demandent à l’Assemblée constituante « de remplacer Louis XVI par tous les moyens constitutionnels ». Après la fusillade, on recense entre treize (chiffre officiel) et (plus probablement) cinquante morts. Il y a des arrestations sur place (une douzaine), dans les sections (environ 200), dont principalement des pétitionnaires ordinaires ayant critiqué le comportement de la Garde nationale, telle Constance Evrard. Cette dernière, cuisinière de vingt-trois ans, habitant 64 rue de Grenelle, est arrêtée le 17 juillet au soir pour avoir insulté la femme d’un garde national ayant participé à la fusillade. Elle déclare à la police qu’elle s’est rendue au Champ-de-Mars en compagnie de Pauline Léon, membre du club des Cordeliers, et de sa mèrenote, « comme tous les bons patriotes » pour signer la pétition qui visait « à faire organiser autrement le pouvoir exécutif »note. Le massacre du Champ-de-Mars du 17 juillet 1791 marque un fossé infranchissable entre le peuple parisien politisé – y compris les femmes – et les élites politiques ; il s’agit d’un épisode de guerre civile. Jean Jaurès, dans son Histoire de la Révolution française, emploie à ce sujet le terme de « luttes de classes ».

Au mois de septembre sont promulguées deux nouvelles lois Le Chapelier, expression du libéralisme économique et politique : le 25, les chambres de commerce et l’Inspection des manufactures sont supprimées. Le 29 septembre 1791, la liberté d’expression et d’action des sociétés populaires est limitée, brisant ainsi l’offensive ouvrière du printemps. Des compagnonnages se réorganisent cependant clandestinement et certains accords sont trouvés entre maîtres et ouvriers à Orléans ou à Elbeuf.

Denrées coloniales et justice distributive (1792)

En janvier 1792, le prix du sucre bondit à Paris, passant de 25-30 sols à 3 livres pour une livre (soit 500 grammes) : le prétexte avancé par les marchands qui accumulent des stocks (particulièrement au faubourg Saint-Marcel) pour faire encore monter les prix est la révolte d’esclaves et d’hommes libres de couleur à Saint-Domingue au cours de l’été 1791 – nous y reviendrons. Or, le sucre, non soumis au contrôle des prix imposé par l’Assemblée, n’est pas une denrée superflue. La situation exaspère les classes populaires urbaines car l’habitude a été prise, parmi le peuple, « de prendre tous les matins une forte quantité de café qui le soutenait jusqu’à ce que, revenu de ses travaux, sur les 4 ou 5 heures de l’après-midi, il prît un second repas par lequel il terminait sa journée ». À cause du prix élevé du sucre, les blanchisseuses suppriment le café au lait du matin pour leurs ouvrières et le remplacent par un verre d’eau-de-vie. Le vendredi 20 janvier, plusieurs dépôts sont pris d’assaut dans les faubourgs et le sucre est vendu et payé au prix antérieur. Présent au moment de l’émeute, le maire de Paris minimise les faits devant les parlementaires car les marchands en gros de sucre, à l’encontre de la loi Le Chapelier, se sont entendus pour constituer un fonds commun afin d’indemniser les pertes subies « pour cause d’insurrection ».

Le 14 février 1792 au petit matin, faubourg Saint-Marcel, un convoi d’une dizaine de charrettes remplies de sucre quitte, en apparence discrètement, un dépôt. Pourtant, « comme dans un quartier où les prolétaires composent l’immense majorité, le peuple ne se laisse pas aller aux douceurs du sommeil et que, d’ailleurs, il avait été excité par le bruit des voitures destinées à l’enlèvement […], la rue Saint-Hippolyte où était la principale entrée du local et la rue adjacente étaient déjà remplies de groupes très échauffés ». Une des charrettes étant bloquée par un incident mécanique, le convoi doit s’immobiliser dans une rue étroite : les voitures sont alors prises d’assaut et déchargées ; une balance est installée et on vend le sucre entre 25 et 30 sols la livre. C’est la mise en œuvre d’une sorte de justice distributive moralement juste et politiquement correcte. La Garde nationale refuse d’intervenir contre le peuple et une partie de la marchandise est mise à l’abri dans le dépôt. Le lendemain, au petit jour, les portes sont forcées, les fenêtres cassées et le commissaire de police blessé. Quelques barricades sont dressées aux alentours pour empêcher les renforts d’arriver. Les femmes ont été particulièrement actives, mobilisant la population avec le tocsin. C’est notamment le cas des blanchisseuses, très pénalisées par la hausse des produits coloniaux qui constituent la base de leur collation matinale. Finalement, une troupe de 1 200 hommes levée par La Fayette à l’initiative du maire de Paris parvient à ramener l’ordre. Des arrestations ont lieu ; quatre femmes et un homme sont enfermés à la Conciergerie. Curé en tête, une délégation de la section des Gobelins se présente à l’Assemblée nationale pour demander la libération des détenus. La Société des droits de l’homme et de l’égalité prend une initiative en direction du club des Jacobins le 18 avril. Une commission d’enquête est désignée au sein de laquelle, fait notable, siègent des femmes. L’instruction du tribunal criminel de Sainte-Geneviève acquitte les détenu.e.s qui avaient tout de même déjà accompli trois mois de prison. Cet épisode contribua à radicaliser la population du faubourg Saint-Marcel autour des idées d’égalité, de citoyenneté et de patriotismenote.

À Lyon, à la mi-août 1792, les difficultés d’approvisionnement de la seconde ville de France sont réelles. Les paysans des départements limitrophes bloquent l’arrivée des grains car le bruit court que des marchands lyonnais stockent le blé pour faire augmenter son prix. À Saint-Chamond, les paysans refusent même de battre leur blé dans l’espoir de profiter d’une haussenote. Le 15 août 1792, une députation de Lyonnaises vient présenter une pétition à la municipalité. Elles se plaignent de « mourir des millions de fois […] en voyant manquer à leur [sic] enfants leurs besoins physiques » et demandent la taxation des denrées de première nécessité. Le mouvement est parti du club des Femmes : elles ont établi un tarif des marchandises, le font imprimer et placarder : « Le peuple souverain de Lyon laissé depuis longtemps sous le joug de la tyrannie des aristocrates monopoleurs, fatigué depuis quatre ans des pertes surtout qu’éprouve le papier-monnaie […] étant obligé de payer ce qu’il achète presqu’une fois plus cher qu’auparavant, a arrêté pour mettre fin à l’oppression des monopoleurs, pour déjouer tous les traîtres de la liste civile qui sont encore dans l’enceinte de cette ville, pour pouvoir en un mot se procurer la subsistance sans être dans le cas d’employer de ces moyens violents que nécessitent les calamités publiques venues à leur période, qu’il ne paierait les marchandises servant à ses besoins journaliers qu’aux prix suivants [suit une liste de soixante articles, dont les exemples suivants] le vin, taxé à 18 livres l’ânée pour le vin nouveau et 25 livres pour le vin vieux, le sucre à 1,10 livres la livre »note.

Pendant trois jours, du 16 au 18 août 1792, les femmes sont maîtresses de la ville. Elles parcourent les marchés et obligent les commerçants à respecter le tarif qu’elles ont elles-mêmes fixé. Des boutiques sont pillées ; la Garde nationale refuse d’intervenir. Le Club central demande à la municipalité d’homologuer le tarif proposé par les femmes. Finalement, la municipalité décide de taxer le pain à 2 sous la livre et de fixer aussi le prix du beurre, des œufs, etc. La détresse de Lyon est telle qu’elle émeut les campagnes voisines qui ravitaillent la cité et offrent même certaines denrées.

La guerre et ses effets dans la rue (avril-septembre 1792)

La guerre est déclarée le 20 avril 1792 « contre les rois de Bohême et de Hongrie », c’est-à-dire à l’empereur d’Autriche, allié à la Prusse, qui avait menacé la France révolutionnaire.

« Vivement alarmés des dangers qui menacent la patrie » car « ce n’est pas en vain qu’ils ont juré de vivre libres ou de mourir pour le maintien de la Constitution », les habitants de la section des Gobelins à Paris, après avoir déposé une pétition, se présentent en masse, au son des tambours et bonnets phrygiens au bout de piques, le 29 mai 1792 à l’Assemblée législative ; 1 600 hommes, femmes, filles et jeunes gens, enfants, armés de fusils, de piques, de faux et de différents outils, affirment ainsi les idées de solidarité, d’égalité et de fraternité entre tous les citoyens. Une nouvelle marche massive des révolutionnaires des faubourgs se déroule le 20 juin 1792. La journée est emblématique : pour la première fois, des hommes et des femmes (certaines armées) manifestent ensemble avec les mêmes mots d’ordre : obliger le roi à revenir sur son veto au sujet des lois réprimant les émigrés et les prêtres réfractaires. La foule pénètre même jusque dans les appartements royaux aux Tuileries, dans une véritable atmosphère insurrectionnelle.

Longuement préparé mais accéléré par le manifeste de Brunswick des souverains européens (le 25 juillet) menaçant Paris de représailles si l’on touchait à la personne du roi, l’assaut, puis la prise des Tuileries, le 10 août 1792, s’effectue avec l’aide de fédérés marseillais et bretons, outre des assaillants venus entre autres du faubourg Saint-Antoine (quatre-vingt-deux morts) et du faubourg Saint-Marcel (quarante-cinq morts), et le ralliement de soldats défenseurs de la famille royale. C’est la loi martiale du peuple, affichée sur un drapeau rouge en tête du cortège des insurgés. Le 10 août au matin, Rosalie Ducrollay, la quarantaine, épouse du conventionnel Jullien de la Drôme et proche de Robespierre, écrit à son époux, fâché de la voir s’intéresser à la politique plutôt qu’à son foyer et à l’éducation de leur plus jeune fils : « Les affaires d’État sont des affaires de cœur ; je ne pense, je ne rêve, je ne sens que cela. » Le soir même, elle exprime son enthousiasme et les émotions qui la bouleversent dans une lettre à son autre fils, envoyé en mission en province : « Mon cher Jules ! L’étonnante nouvelle ! Une seconde révolution, aussi miraculeuse que celle qui a vu prendre la Bastille ; mais qui nous coûte du sang et qui nous tient depuis vingt-quatre heures dans une espèce de frénésie, mêlée de joie, de désespoir, de douleur et de rage. »note

La plupart des assaillants sont artisans, commerçants, compagnons, manœuvres et, pour certains, ont lourdement payé leur implication. Pierre Dumont, cinquante ans, gazier, meurt de ses blessures deux ans plus tard, laissant femme et enfants dans la misère. Mort sur le coup, Louis le Roy, vingt et un ans, compagnon orfèvre de la section des Invalides, quitte deux parents, une femme et deux enfants en bas âge. Un membre de la Garde nationale du faubourg du Temple, Pierre Homette, âgé de quarante-neuf ans, laisse une veuve et deux enfants. Benoît, un des vainqueurs de la Bastille, âgé de cinquante-deux ans, teinturier et travailleur sur les ports, est tué aux Tuileries. Ces destins tragiques évoqués par Georges Rudé peuvent expliquer la peur et l’angoisse régnant encore à Paris aux lendemains du 10 août, émotions aggravées par les défaites militairesnote.

La peur du complot contre-révolutionnaire, les rumeurs persistantes sur les rétorsions des souverains étrangers, les moments de tensions accrues provoquent la mise en œuvre d’une justice populaire immédiate pour exécuter les « malfaiteurs et les comploteurs détenus dans les prisons » : entre le 2 et le 7 septembre 1792, les massacres dans les prisons de l’Abbaye, des Carmes, du Châtelet et de la Conciergerie, à Paris, provoquent la mort de la moitié des prisonniers tués sur place. Les autres sont traduits devant des tribunaux organisés promptement. Fait surprenant, « un quart seulement des prisonniers étaient prêtres, nobles ou politiques ; la plupart étaient de simples voleurs, des prostituées, des faussaires et des hommes sans aveunote ». Le 3 septembre, une circulaire de la commune de Paris s’attend à ce que la nation tout entière adopte « ce moyen nécessaire de salut public ». Des massacres ont lieu également en province, à Lyon, Marseille et Bordeaux. Il en est de même pour des détenus d’Orléans, extirpés de leur prison par une délégation venue du faubourg Saint-Marcel et massacrés : « Les Parisiens, regrette un juge de la Haute Cour, ont allumé dans Orléans le flambeau de la discorde, en venant au mépris de la loi enlever les prisonniers d’état qui y étaient détenus et qu’on était sur le point de juger. Ils y ont publié cette maxime abominable, que la multitude qu’on égare toujours, avait le droit de se faire justice. Les prisonniers, vous le savez, ont été immolés à Versailles ; ils étaient sans doute coupables des plus noires trahisons, ils méritaient la mort, mais le glaive de la loi devait seul les frappernote. »

L’historien Timothy Tackett a cependant montré que, sur le moment même, les massacres de septembre 1792 furent approuvés et salués par les élites, même si certains députés de l’Assemblée s’en effrayèrentnote. Bien que sa sensibilité ait été extrêmement bouleversée par les événements, Rosalie Ducrollay Jullien les comprend et l’écrit à son mari le 3 septembre : « Point d’humanité barbare. Le peuple est levé, le peuple terrible dans sa fureur, venge les crimes de trois ans des plus lâches trahisons […]. Les Prussiens et les rois (qui ont forcé le peuple à se montrer atroce) en auraient fait mille fois davantage […]. Cette journée sanguinaire a sauvé les patriotes d’une nouvelle Saint-Barthélémynote. »

Après Thermidor (juillet 1794), on poursuivit et on jugea des « septembriseurs » sans pouvoir toujours apporter les preuves nécessaires à une condamnation. Le lendemain de la victoire des armées révolutionnaires à Valmy le 20 septembre 1792, la première réunion de la Convention, élue au suffrage universel masculin (sauf les dépendants : domestiques, prêtres, militaires… et les femmes) avec 371 présents sur 749 et 24 départements représentés, proclame la laïcité de l’état civilnote. Le 21 septembre, la monarchie est abolie ; l’an I de la République est proclamé le 22 septembre 1792. Depuis le 10 août, le roi et sa famille attendent d’être fixés sur leur sort.

21 janvier 1793, la mort du roi

« An premier, an du seigneur 1793, 21 janvier. Mort de Louis XVI roi de France. On l’a fait guillotiner parce qu’il a abdiqué la Constitution… ce qui causera la guerre plus fort, toutes les couronnes sont contre la France. C’est bien fort de faire mourir son roy. Requiescat in pace. Amen. »

C’est ainsi qu’André Hubert Dameras, manouvrier dans un village des Ardennes, rend compte dans sa Chronique de l’an 1793 de la mort du roinote. On perçoit une certaine ambivalence dans ses propos : entre l’usage du calendrier républicain et du calendrier chrétien, entre l’explication de la mort du roi et une désapprobation de l’acte accompagnée de l’expression d’une compassion. On sent sourdre aussi, sous sa plume, une inquiétude pour l’avenir du fait de la coalition des monarchies européennes contre le pays révolutionnaire qui a guillotiné le roi. La décision de faire un procès au roi n’a été prise qu’après la découverte, le 20 novembre, d’une armoire secrète contenant des documents apportant la preuve de sa compromission avec les puissances étrangères. Ensuite, tout est allé très vite : les débats se sont terminés le 7 janvier et le 18, 387 députés se prononçaient pour la mort sans condition. Le 21 janvier, Louis Capet est guillotiné et sa tête montrée au peuple présent, qui manifeste sa joie. Marat confirme sur-le-champ l’importance de l’acte symbolique : « La tête du tyran vient de tomber ; le même coup a renversé les fondements de la monarchie parmi nous. Sa vie n’est plus, son corps est désormais cadavre ; je crois enfin à la République. »

Forger une culture politique révolutionnaire : langue, objets, rites

« L’ivresse de la liberté avait développé à l’extrême le goût de la parole. On discutait beaucoup, on écrivait plus encore et on pouvait le faire avec d’autant moins de risques que la presse ne fut peut-être jamais aussi librenote. »

La révolution se déploie dans la rue, les journaux, les sections, les clubs et les sociétés populaires. Ici se forgent une nouvelle langue et de nouvelles manières d’être ensemble : le 17 mars 1791, dans la section de Courthézon (Vaucluse), « un membre a fait la motion de ne plus s’appeler que frères : elle a été adoptée à l’unanimité des voix et défendu de s’appeler autrement ». À Aix-en-Provence, le tutoiement est exigé et devient de rigueur. À Apt, « il a été délibéré qu’il serait deffendu à tous les membres de la scté [sic] qui entreront dans la salle d’ôter le chapeau signe de distinction de l’ancien régime qu’il faut nécessairement détruire »note.

Pour construire une société régénérée, la formation et l’éducation des citoyens sont primordiales, comme l’énonce le plan préparé par Le Peletier de Saint-Fargeau :

Ainsi, depuis cinq ans jusqu’à douze, c’est-à-dire dans cette portion de la vie si décisive pour donner à l’être physique et moral la modification, l’impression, l’habitude qu’il conservera toujours, tout ce qui doit composer la République, sera jeté dans un moule républicain. Là, traités tous également, nourris également, vêtus également, enseignés également, l’égalité sera pour les jeunes élèves, non une spécieuse théorie, mais une pratique continuellement effective.

Ainsi se formera une race renouvelée, forte, laborieuse, réglée, disciplinée, et qu’une barrière impénétrable aura séparée du contact impur des préjugés de notre espèce vieillie.

Ainsi réunis tous ensemble, tous indépendants du besoin, par la munificence nationale, la même instruction, les mêmes connaissances leur seront données à tous également, et les circonstances particulières de l’éloignement du domicile, de l’indigence des parents, ne rendront illusoire pour aucun le bienfait de la patrienote.

Le projet révolutionnaire de régénération du peuple implique la fondation d’un nouveau système éducatif en rupture avec celui de l’Ancien Régime. Pour les dirigeants révolutionnaires, l’éducation des jeunes constitue un enjeu politique majeur. De la possibilité de former par l’école une génération nouvelle dépend en effet la pérennité de la société issue de la Révolution. La proclamation de la république, le 22 septembre 1792, rend d’autant plus urgent le projet d’organisation de l’éducation dans lequel se projettent différentes visions de l’avenir : faut-il seulement instruire, ou bien éduquer les enfants en les mobilisant pour la république ? Le questionnement a de l’avenir ! En l’an II, les conventionnels décident de créer des écoles primaires pour accueillir non seulement les garçons (jusqu’à douze ans), mais aussi les filles (jusqu’à onze ans). Le Peletier de Saint-Fargeau justifie ainsi cette différence : « Je propose que, pour les filles, le terme de l’institution publique soit fixé à onze ans ; leur développement est plus précoce, et d’ailleurs elles peuvent commencer plus tôt l’apprentissage des métiers auxquels elles sont propres, parce que ces métiers exigent moins de force. » Filles et garçons doivent recevoir la même éducation mais les garçons s’adonnent plus aux exercices physiques et les filles à la filature, à la couture et aux travaux domestiques. Cela répond à l’idée selon laquelle il est nécessaire d’éduquer les femmes, chargées elles-mêmes d’élever les futurs citoyens et garantes des bonnes mœurs. Ce projet pédagogique et politique fait débat au sein de la Convention comme au sein de la société. L’implantation des écoles est inégale, plus développée dans le Nord que dans le Sud, dans les grandes villes que dans les bourgs. À Paris, en 1794, quarante et une sections sur quarante-huit ont des écoles, qui rassemblent 13 500 élèves (autant de filles que de garçons) et 230 instituteurs et institutricesnote.

Les dirigeants révolutionnaires aspirent également à éduquer les adultes, hommes et femmes, par le biais des commémorations, des fêtes civiques, du théâtre, des musées et de la peinture. Un des aspects moins connus de l’œuvre de la Convention montagnarde (1793-1794) est la création de musées avec un projet pédagogique en direction d’un public populaire. En 1793 est fondé le Musée central des arts (qui deviendra le musée du Louvre), en même temps que l’Académie est remplacée par la Société populaire et républicaine des arts et dirigée par le peintre David. En nivôse an II (janvier 1794), les vingt-quatre femmes peintres, les deux sculptrices et la graveuse en sont exclues avec l’argument du droit naturel : « Chez les peuples sauvages, qui par conséquent se rapprochent le plus de la nature, voit-on les femmes faire les ouvrages des hommesnote ? » Les femmes exercent pourtant leur art et exposent aux Salons de peinture : entre 1791 et 1804, 122 femmes y présentent et vendent leurs œuvres – majoritairement des portraits mais aussi des peintures allégoriques et des peintures d’histoirenote. En 1793 est ouvert également le Muséum d’histoire naturelle, en lieu et place du Jardin du roi ; enfin, en 1794 est créé le Conservatoire des arts et métiers qui veut exposer de manière pédagogique, à destination d’un large public, les innovations techniques dans le but d’encourager le développement de l’industrie.

La cocarde, objet politique à géométrie variable

« Rappelez donc dans votre journal que la motion faite et approuvée dans la section de la République, étoit 1° d’obliger toutes les femmes domiciliées à se munir d’une carte civique au comité de leur section pour avoir le droit de porter la cocarde nationale ; 2° de défendre cette respectable parure à toutes celles qui n’auroient pas la carte civique ; 3° d’enjoindre aux comités de chaque section de ne délivrer cette carte qu’aux vraies citoyennes. Je voudrois aussi que chaque section, ayant à peu près une connoissance exacte de la conduite de chaque individu, mit une attention scrupuleuse à ne délivrer de carte civique qu’à des femmes dont le mariage seroit réellement constaté par ce qu’on appelle enquête de bonne renommée ; car il me paroit que la section de la République s’est proposé de servir en même temps le civisme et les mœurs, et de rendre sur nos têtes le signe glorieux de la liberté, un signe non moins honorable de la première de nos vertus socialesnote. »

Observations de la citoyenne Robert sur les cocardes des femmes, 20 septembre 1793.

Écrite juste avant la publication du décret de la Convention rendant obligatoire le port de la cocarde pour les femmes, la lettre de Louise de Kéralio-Robert, journaliste que nous avons déjà croisée, témoigne d’une austère vertu républicaine, apanage, à ses yeux, des femmes mariées. C’est l’aboutissement d’un débat pour savoir qui a le droit et le devoir de porter la cocarde tricolore. Depuis juillet 1789, la cocarde est devenue un objet politique. Verte et végétale, couleur de l’espérance, le 13 juillet 1789 au Palais-Royal sur le chapeau de Camille Desmoulins (mais le vert est aussi la couleur du comte d’Artois, frère du roi et très hostile au nouveau régime, parmi les premiers émigrés), la cocarde vire au tricolore au lendemain de la prise de la Bastille, comme symbole de l’union de la royauté et du peuple parisien. Après la proclamation de la guerre en avril 1792 et les premières défaites, quand la patrie est proclamée en danger, le port de la cocarde devient obligatoire pour les hommes, et instrument de contrôle des opinions politiques. Certaines femmes revendiquent également le droit de la porter en tant que symbole de citoyenneté mais elle apparaît aussi comme objet de dissensus entre elles : légitimistes, les femmes de la Halle affirment : « Il n’y a que les putains et jacobines qui la portent, qu’on leur donnent [sic] des cartes de citoyennes, qu’elles en porterontnote », mettant ainsi en doute la respectabilité et l’honnêteté politique de celles qui l’arborent après avoir fouetté publiquement certaines « jacobines ». Adoptée par plusieurs sections parisiennes sur proposition des républicaines révolutionnaires, une pétition propose que le port de la cocarde devienne également obligatoire pour les femmes, ce que décide la Convention le 21 septembre 1793. La décision a pu apparaître comme une victoire des citoyennes patriotes révolutionnaires mais le caractère impératif du décret, assorti de huit jours de prison en cas de défaut de cocarde, ouvre des possibilités de dénonciation et de répression arbitraire et sert de prétexte à l’Assemblée pour exclure les femmes du politique en octobre 1793. C’est aussi le signe du fait que l’égalité passe désormais avant la liberté comme préoccupation majeurenote.

Le sans-culotte, figure politique virile

« Le sans-culottisme qui n’est d’autre que cette affection par laquelle on s’unit au sort de ces [sic] semblables ne doit point se mesurer sur le degré d’aisance, et n’est donné ni au pauvre, ni au riche, mais est une disposition de caractère et fruit d’une éducation nationalenote. » Cette définition que l’on trouve sous la plume du policier Perrière dans un rapport du 14 ventôse an II (4 mars 1794) traduit la politisation du registre émotionnel et la redéfinition théorique des identités sociales (même si on peut douter qu’aucun aristocrate ou riche bourgeois ne devienne sans-culotte, pas plus qu’un marginal ou un indigent). Le sans-culotte est une figure politique idéal-typique, à l’interface des avant-gardes politiques (les jacobins) et des masses populaires, produit du contexte révolutionnaire entre le 10 août 1792 (chute de la monarchie) et le 9 thermidor an II (27 juillet 1794, arrestation de Robespierre), dans une période de radicalisation politique. Personnage abstrait quand il est représenté symboliquement avec le bonnet phrygien, la pique et le pantalon, le sans-culotte devient un modèle d’identification pour les couches populaires urbaines. On trouve dans les sections quelques hommes de loi ou de lettres, des artisans aisés, des ex-ecclésiastiques à côté d’une majorité de petits artisans, de boutiquiers et de salariés, unis par une idéologie égalitaire. Certains quittent provisoirement une vie bien installée, un métier et une famille pour se consacrer entièrement à la politique. Étant partie prenante d’une histoire en train de se faire, ce dont ils ont bien conscience, ils dégagent « un formidable potentiel d’énergies politiques tout au cours de la Révolution ». Mais on peut aussi, avec Jean-Clément Martin, souligner le virilisme des sans-culottes « avec leurs discours cantonnant les femmes derrière les fourneaux et dans les lits en tant qu’épouses et mères dévouées à leur rôle “naturel” »note. Cette idéologie patriarcale est largement partagée par les députés de la Montagne, même si quelques-uns s’en démarquent : c’est le cas d’une poignée de députés, au premier chef desquels Condorcet et Pierre Guyomar. Ce dernier a publié Le Partisan de l’égalité politique entre les individus, dans lequel il condamne toutes les inégalités, de sexe ou de couleur de peau : « Ou je me trompe lourdement ou une peau blanche, noire ne caractérise pas plus l’exclusion à la souveraineté dans l’espèce humaine qu’un sexe mâle ou féminin. » Il ajoute : « Choisissez : de bonne foi, la différence des sexes est-elle un titre mieux fondé que la couleur des nègres à l’esclavage ? »note

Le concepteur du calendrier révolutionnaire Charles-Gilbert Romme a, pour sa part, soutenu lors de la discussion du texte de la Constitution en avril 1793 que les personnes « de l’un et l’autre sexe » devaient disposer des mêmes voix. Le décret du 10 juin 1793 donne finalement le droit de vote « à tout individu de tout sexe, ayant droit au partage et âgé de plus de 21 ans », ce qui explique que l’on trouve des veuves dans les listes électorales de chefs de famillenote.

La peur des « Amazones »

« Citoyennes, donnez des enfants à la patrie, le bonheur est assuré » : la bannière d’une section parisienne définit ainsi la place des femmes – comme mères – dans la famille et dans la nation. À compter de 1793, filles et femmes défilent en blanc, avec une ceinture tricolore, pour commémorer les journées révolutionnaires des 14 juillet, 5 octobre et 10 août. Proposé par Robespierre au Comité de salut public et à la Convention, le décret du 18 floréal an II (7 mai 1794) institue un calendrier de fêtes républicaines qui auraient dû remplacer les fêtes catholiques mais il n’a pas le temps d’être mis en œuvre avant le 9 thermidor (arrestation et exécution de Robespierre et d’autres montagnards), à l’exception de la Fête de l’Être suprême et de la Raison, le 8 juin 1794. Le culte déiste à l’Être suprême est aussi une manière de transférer la sacralité de la personne royale au corps social, représenté par l’ensemble des frères.

Les femmes sont au centre de la procession funèbre après l’assassinat de Marat le 13 juillet 1793. Proches de Marat à L’Ami du peuple, Pauline Léon et Claire Lacombe, dirigeantes de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires, sont les ordonnatrices de la cérémonie ; elles disent avoir recueilli le sang coulant encore de ses plaies (trois jours après l’attentat) et couvrent la dépouille de fleurs. Les femmes font le serment de « peupler la terre d’autant de Marat qu’elles peuvent en possédernote ». La représentation de la meurtrière Charlotte Corday, une jeune femme de la petite noblesse provinciale, élevée au couvent dans la mémoire des martyres chrétiennes et se déclarant proche des girondins, occulte la dimension politique de son acte. L’idée d’une violence féminine apparaît comme un signe de confusion entre les sexes : Charlotte Corday est ainsi décrite par Rétif de la Bretonne, dans Les Nuits de Paris, comme un monstre, une amazone : « Dans ce siècle d’amazones, n’a-t-elle pas compris qu’une femme assassin est le plus effrayant des monstres. Ô femmes qui voulez être hommes et vous hommelettes [sic] qui les y encouragez, le crime de Marianne Charlotte est le vôtre autant que le siennote. » Le gouvernement, qui avait caractérisé Charlotte Corday de « virago » et de « vieille fille » (elle avait vingt-cinq ans), au « maintien hommasse et [à la] stature garçonnière », conclut : « De ces choses, il résulte que cette femme s’était jetée absolument hors de son sexe. » Immédiatement après les funérailles de Marat, Olympe de Gouges, qui avait rédigé en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, est arrêtée le 20 juillet 1793. Dans la foulée, le 7 août, le travestissement des femmes en hommes est considéré comme un crime, la hantise étant de les voir arméesnote. On disait alors dans les rues de Paris que les femmes allaient se couper les cheveux, porter le bonnet rouge, demander des armes, puis le droit de suffrage. Il s’agissait bien dans ces définitions du masculin et du féminin des droits politiques. La décision de fermer les clubs féminins le 30 octobre 1793 est prise après une altercation violente entre les femmes de la Halle et la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires. Le 29 octobre, dans un débat à la Convention, le député montagnard Fabre d’Églantine accuse violemment cette dernière de n’être pas composée « de mères de familles, de sœurs occupées de leurs frères ou de leurs sœurs en bas âge, mais d’espèces d’aventurières, de chevalières errantes, de filles émancipées, de grenadiers femelles ». Et il ajoute qu’après avoir obtenu la cocarde, bientôt elles allaient « demander la ceinture, puis les deux pistolets à la ceinture ».

La présence des femmes dans l’espace politique semblait donc alors incompatible avec « l’ordre naturel », avec l’ordre domestique et avec la vertu, colonne vertébrale de la société de frères du gouvernement révolutionnaire.

Révolution et contre-révolutions (1793-1795)

« La liberté ou la mort ? Ne vous y trompez pas, foutre, tous les Français périront jusqu’au dernier, plutôt que de revenir à l’ancien régime. »

Le Père Duchesne, no 100.

En 1793-1794, l’unité intérieure et extérieure du pays est menacée et le Comité de salut public (6 avril 1793-26 octobre 1795), dont les membres sont nommés par la Convention, est en charge de la sécurité intérieure et de la défense extérieure. Les réactions à la crise du printemps 1793 – difficultés de recrutement dans l’armée après la levée de 300 000 soldats, soulèvement de la Vendée et défaites militaires – diffèrent selon les régions. Les rébellions dans les campagnes, la hausse des prix, les difficultés d’approvisionnement du marché parisien et le manque de matières premières pour les blanchisseuses (savon, chandelle, soude) provoquent des troubles. Les problèmes de subsistance sont soulevés lors de l’insurrection du 31 mai 1793 contre les conventionnels girondins « fédéralistes », au cours de laquelle les femmes jouent un rôle majeur, comme le précise Antoine-Joseph Gorsas dans Le Courrier des 83 départements en les taxant de « dévotes de Robespierre », « bacchantes de Marat » : « Une fermentation sourde régnait d’ailleurs à Paris. Des femmes excitées par les furies, sans doute, se rassemblent ; elles s’arment de pistolets et de poignards ; elles prennent des arrêtés, courent les divers carrefours de la ville, portant devant elles l’étendard de la licence […] ; elles voulaient en finir, faire tomber des têtes et s’enivrer de sang »note.

Le peuple parisien manifeste à nouveau devant le corps municipal à Paris, le 4 septembre, lors d’une insurrection à tonalité ouvrière « contre les riches qui veulent asservir le peuple et la République ». Un certain Tiger, ouvrier imprimeur âgé d’une trentaine d’années, prend la parole au nom des ouvriers et réclame un « maximum » pour le prix du pain. On le retrouve le lendemain dans les tribunes de la Convention, où les sans-culottes imposent un maximum des prix et des salaires, la création d’une armée révolutionnaire et le renforcement du contrôle des suspects.

Maximilien Robespierre et le « despotisme de la liberté »

Figure politique d’exception, figure controversée, Maximilien Robespierre est né à Arras en 1758. Aîné d’une fratrie de quatre enfants, son père est avocat et sa mère, Marguerite Carraut, fille de brasseur, meurt précocement en couches en 1764. Désespéré, le père disparaît. Maximilien est élevé par ses grands-parents maternels. Il fait ses études dans un collège d’Arras puis à Louis-le-Grand à Paris. Il acquiert une solide culture classique et se passionne pour la langue et les héros de l’Antiquité grecque et latine. Il est admis comme avocat au barreau d’Arras le 8 novembre 1781. Il se spécialise dans les « causes célèbres » et détonne par sa pugnacité pour dénoncer les règles du jeu judiciaire. Dès 1789, son programme est « conduire les hommes au bonheur par la vertu ».

Élu du tiers état, il représente Arras aux États généraux. Dès le 14 juillet, il compare les actes du peuple à un « arrêt » d’un tribunal populaire souverain. Il soutient la marche des femmes les 5 et 6 octobre 1789, et dit craindre que l’aristocratie féodale soit remplacée par l’aristocratie des riches. Brillant orateur, vigoureux partisan de l’égalité, il reçoit de Marat le qualificatif d’« Incorruptible » : il se prononce contre la peine de mort, le « despotisme de la fortune » et l’argent corrupteur. Il plaide pour un seul mandat à la Constituante et ne participe donc pas à l’Assemblée législative. C’est un membre actif du club des Jacobins et il se prononce contre la guerre. Une fois celle-ci déclarée le 20 avril 1792, il proclame : « Alors faisons la guerre, la guerre du peuple. » Après la prise des Tuileries, il s’investit dans la commune de Paris. Il dénonce et voit des ennemis et des complots partout. Il est élu député de Paris à la Convention en septembre 1792, très applaudi par les tribunes de l’Assemblée mais déjà dénoncé comme « aspirant à la dictature ». Il diffuse ses idées dans toutes les provinces par une lettre hebdomadaire « à ses commettants ». Il vote la mort du roi pour cimenter la République. Après les émeutes de subsistance de février 1793, il se prononce pour une conception sociale des droits de l’homme, autour du droit à l’existence. Mais l’Europe monarchique coalisée contre la France républicaine oblige à suspendre les droits. Il approuve la constitution d’un tribunal extraordinaire pour la Vendée, des comités de surveillance en mars 1793 et du Comité de salut public créé le 9 avril 1793. Les institutions d’exception du printemps 1793 sont une réponse à la contre-révolution et le décret de levée en masse de 300 000 hommes en février 1793 est servi par sa rhétorique guerrière. Il appelle le 26 mai à l’insurrection et à la résistance à l’oppression, et il est suivi par les sans-culottes qui investissent la Convention le 31 mai. Le 1er juin, les députés girondins sont en état d’arrestation.

Robespierre entre au Comité de salut public le 27 juillet 1793. Il veut exclure les « ennemis de la nation » et fait voter une loi sur les suspects le 17 septembre par peur de la guerre civile (insurrections dans le Jura, en Vendée). Proposé par Saint-Just le 10 octobre, le gouvernement « révolutionnaire jusqu’à la paix » est organisé le 4 décembre 1793. Le principal Comité de salut public de la Convention comporte douze députés, dont Robespierre, le plus populaire. Les difficultés intérieures et extérieures nourrissent une culture politique pétrie de l’idée de complot. À cela il faut opposer « le despotisme de la liberté ». Robespierre appelle à frapper toutes les factions : les hébertistes le 13 mars ; Danton et Camille Desmoulins le 31 mars et le 5 avril, qui sont conduits à la guillotine après un jugement expéditif. Le 10 juin, une loi accélère les condamnations. Robespierre est très critiqué, accusé de dictature. Le 9 thermidor, Robespierre, blessé, est exécuté le lendemain avec Saint-Just et vingt autres. Son corps jeté à la fosse communenote.

Guerre, violences et terreur

« Sentinelles de la liberté, la patrie vous remet de nouvelles armes contre ses ennemis […]. L’application de la loi révolutionnaire, ainsi que celle des mesures de sûreté générale et de salut public, est confiée aux municipalités et aux comités de surveillance ou révolutionnaire [sic]. »

Circulaire du 16 pluviôse (4 février 1794)note.

Créés par le décret du 21 mars 1793, les comités de surveillance (douze membres élus par les citoyens) se sont constitués à des dates variables selon les communes et ont eu une existence brève (jusqu’en août 1794). Par leur implantation locale, ils représentent un échelon important pour la mise en œuvre de la politique du gouvernement révolutionnaire légalisé en décembre 1793. Leur création est concomitante de la généralisation, le 9 mars 1793, des commissaires de la Convention nationale, appelés aussi « représentants en mission ». Leur activité s’intensifie avec la mise en œuvre de la loi sur les suspects le 17 septembre. Ils fonctionnent surtout sur la foi de dénonciations. Dans les villages et villes de la République, les comités de surveillance participent à la structuration d’un nouvel espace politique. La politique nationale du gouvernement révolutionnaire glisse imperceptiblement vers une politique de terreur et s’y enlise progressivement, sans forcément qu’un projet préconçu ait été élaborénote. Dans le sud-est de la France, les jacobins locaux réagissent rapidement et vivement à la mise en œuvre de cette politique. À Lyon, ils créent un gouvernement révolutionnaire local : comité de salut public, armée, tribunal révolutionnaire, comité de surveillance, emprunt forcé sur les riches, poursuite contre les ennemis intérieurs, c’est-à-dire les opposants à ces mesures. Le dirigeant jacobin Joseph Chalier se propose même « d’ensanglanter les eaux du Rhône ». À Marseille, les jacobins forment aussi un tribunal révolutionnaire, lèvent taxes et emprunts forcés et organisent des expéditions punitives. Dans la petite ville d’Aubagne (8 000 habitants), les riches sont soumis à une contribution spécifique : depuis la marche des Marseillais d’août 1792, une violence verbale s’est déchaînée contre eux avec la menace de « pendre les bourgeois ». Les prêtres sont contraints à prêter serment. Nommés et non élus, les membres du comité de surveillance marseillais opèrent dans le secret. Contre cette chape de plomb, les sections marseillaises (assemblées de quartiers) réagissent en organisant des pouvoirs parallèles tout aussi secrets : c’était faction contre faction, « fédéralistes » contre jacobins. À Aubagne, un an plus tard, en juin 1793, « on ferma le club [des jacobins], sa tribune fut brisée et les morceaux furent distribués aux sections. Finalement on brûla les morceaux. De plus la ville fut illuminée et on chanta un Te Deumnote ». Le 25 août 1793, l’armée envoyée par la convention montagnarde reprend les villes du Midi ; c’est elle qui baptise « fédéralistes » les rébellions du sud-est de la France.

Portrait de suspectes, Marseille an II

« Sur la motion d’un membre, l’assemblée délibère que les citoyens seront obligés de se tenir dans le sein de l’assemblée et que les tribunes ne seront uniquement occupées que par des citoyennes de la section ; à cet effet seront nommés deux commissaires qui inviteront les citoyens de ne pas se tenir aux tribunes et d’y laisser entrer que des citoyennes de la section. » Cette décision, le 30 mai 1793, d’une section marseillaise paraît réglementer la mixité des débats au profit des citoyennes. De fait, cantonner les femmes dans les tribunes est un recul dans la possibilité de participer aux activités de la section qui avait précédemment reçu une délégation de femmes de marins le 22 mai, une adresse de citoyennes républicaines le 26 mai et enfin une pétition de citoyennes le 29 mai.

Mais c’est l’incarcération de familles entières membres de sections dites « fédéralistes » qui exclut radicalement les citoyennes marseillaises de l’espace politique. Jacques Guilhaumou a tracé un portrait des suspectes de l’an II à partir d’une liste de 347 détenues incarcérées à Marseille dans la prison des Ignorantins (destinée essentiellement à l’enfermement des femmes). Elles sont dans l’ensemble plus jeunes que les hommes – près d’un quart d’entre elles a moins de trente ans (8 % pour les hommes) – et sont pour la plupart des « filles », non mariées. Plus de 10 % de ces femmes, c’est-à-dire 36 d’entre elles, affirment exercer une profession. Elles sont marchandes (6), fabricantes (2), couturières (5), bijoutières (2), orfèvres (2), tailleuses (2) ou domestiques (6). Boutique et négoce sont donc les deux piliers des activités des sectionnaires. Sabine Maisse, dix-neuf ans, mérite une mention particulière : son père Nicolas, négociant-fabricant de savon, est jugé le 24 germinal an II (13 avril 1794) puis guillotiné en tant qu’« enragé sectionnaire » membre du comité secret de sa section. Sa mère est en prison et son frère, volontaire de la compagnie des chasseurs de l’armée départementale levée contre la Convention, est en fuite. La famille de son amie, Thérèse Clappier, est quant à elle composée de Joseph, le père, parfumeur de quarante-six ans, Thérèse, la mère, gantière de quarante-quatre ans et de leur fille de seize ans. Thérèse Clappier-mère a été arrêtée en nivôse an II (décembre 1793). Elle est jugée par le tribunal révolutionnaire le 3 floréal an Il (22 avril 1794). Accusée d’avoir « instruit sa jeune fille dans les principes des sections, elle lui a appris à se servir du pouvoir de ses charmes pour pervertir les esprits et corrompre les mœurs, elle l’a conduite dans sa section, elle l’a forcée à soulever le peuple contre la Convention et les patriotes par un discours contre-révolutionnaire ». L’accusée écrit au représentant en mission du gouvernement révolutionnaire, Maignet, le 20 fructidor an II (6 septembre 1794) :

Citoyen représentant,

S’il est vrai que nous soyons dans le siècle de la justice et que la vertu soit à l’ordre du jour, s’il est vrai que la liberté de l’homme est un droit sacré auquel nul ne peut porter atteinte sans violer la loi ; s’il est vrai enfin que celui que l’on accuse a le droit immuable de faire entendre sa justification, par quelle incroyable fatalité arrive-t-il que j’aie été arrachée de mes foyers, et que je gémisse depuis huit mois dans une maison d’arrêt, moi dont la conduite est pure et sans tâche, moi dont la vie politique a toujours été paisible et tranquille, au milieu des troubles et des mouvements contre-révolutionnaires qui agitèrent Marseille. Oh Père du Peuple ! Ce ne sera pas en vain que les vertus t’auront fait distinguer parmi vingt-cinq millions de français pour t’élever à ta place de représentant. Tu t’occuperas de mon sort et tu examineras impartialement ma conduite : si je suis coupable tu me livreras à la sévérité de la loi, mais si tu trouvais que mes fers ont été forgés par la basse jalousie et avec la haine qui me poursuivent, tu me rendras justice, parce que tu me le dois. Daigne donc te pénétrer de ma situation. Rappelle-toi sans cesse qu’il n’est pas de jouissance plus délicieuse pour l’homme de bien que celle de venger l’innocence opprimée, et tu hâteras l’instant qui doit me rendre à ma famille et à la société.

Montrant sa foi dans l’efficace du langage et de l’argumentation, la missive s’inscrit dans une rhétorique du sentiment qui vise à reconstituer le lien qui l’unit à sa patrie en faisant appel au représentant en mission. La référence insistante à l’humanité témoigne, de manière active, de l’existence d’un lien social qui « unit tous les hommes » par le rappel des « secours réciproques » nécessairement déployés entre citoyens, ce qui correspond à la rhétorique montagnarde. En se plaçant dans le cadre argumentatif de la culture politique révolutionnaire, Thérèse Clappier-mère démontre ainsi la capacité de penser et d’agir des femmes, y compris en détentionnote.

La guerre civile en Vendée

« Nous étions tous enfiévrés, nous croyions que quand on agit pour le peuple, rien ne peut être mal, erreur ou crime. »

Jean Bachelier, notaire, quarante-trois ans, ancien président du comité révolutionnaire de Nantes, après son acquittement en octobre 1794.

Symbole de la contre-révolution, « région mémoire », la Vendée désigne ici la Vendée insurgée à l’époque révolutionnaire (départements de Vendée, Loire-Inférieure, Maine-et-Loire et Deux-Sèvres), espace des troubles devenus insurrection puis guerre civile, lieu de l’affrontement des « Blancs » (« Vendéens » et « Chouans » royalistes) et des « Bleus » (républicains). Tout débute entre le 10 et le 19 mars 1793, quand des paysans des villages de Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire) et Machecoul (Loire-Atlantique), refusant de souscrire au tirage au sort pour la levée en masse des 300 000 hommes prévus par la Convention, s’en prennent aux gardes nationaux locaux et occupent les bourgs alentour, en repoussant les 2 000 hommes de troupes du général Marcé envoyés pour faire rentrer ces paysans dans le rangnote. Au départ, les troubles sont similaires à ceux qui agitent le reste de la France, de Beaune à Clermont-Ferrand et de Dunkerque à Grenoble, en passant par Tournai et Bordeaux, comme en témoignent Les Annales de la République française du 16 mars 1793 : « Les nouvelles de l’intérieur prouvent qu’il y a ces jours derniers des mouvements parmi le peuple dans toutes les parties de la République. »

Dans la plupart des territoires, proches ou plus lointains – la région de Cambrai, l’Alsace ou encore les confins du Rouergue et de la Lozère –, la présence des troupes et une répression rapide et forte limitent les émeutes qui éclatent « au nom du roi et de leur foi ». Le traitement est différent pour la Vendée qui est érigée en ennemi intérieur symbole de la contre-révolution, enclenchant un mécanisme répressif d’une violence inouïe. Certes, il existe en Vendée depuis 1789 des réseaux de nobles comploteurs en lien avec les émigrés et, par ailleurs, un fort antagonisme entre les urbains et les ruraux. Ces derniers ont souvent adhéré à la contre-révolution pour préserver leurs communautés contre la bourgeoise libérale urbaine qui avait racheté des biens nationaux. Mais la majorité des paysans (à l’exception des journaliers) vivaient correctement car ils tiraient un revenu suffisant de leurs bœufs, vendus dans les foires mensuelles dans les bourgs proches ou sur des marchés plus lointains. De plus, la Constitution civile du clergé avait profondément troublé les masses rurales de l’Ouest : deux tiers des curés de Vendée avaient refusé de prêter serment à la Constitution et des actes de résistance collective avaient accueilli les curés jureurs. Les gardes nationaux venus de la ville s’en étaient pris à partir de 1791 aux paroisses réfractaires et aux paysans considérés comme ignorants et crédules. La violence et le langage politiques avaient donc déjà pénétré les campagnes. Cependant, dans l’Ouest, deux communautés rurales voisines adoptèrent des attitudes opposées, tel le village dirigé par l’étaminier Simon, qui se rangea du côté du clergé jureur et condamna les prêtres réfractaires du village voisin ainsi que les « brigandages et cruautés des Chouans »note.

À partir de mars 1793, la Vendée est aux Blancs. Les ruraux s’organisent en bandes avec à leur tête un chef, souvent un petit noble ancien officier de l’armée royale. Au départ, les effectifs sont inégaux : 20 000 rebelles contre 3 500 soldats républicains. Les patriotes quittent les bourgs pour se réfugier dans des villes plus grandes. Les Blancs remportent des victoires jusqu’à l’échec devant Nantes fin juin. Les Bleus gardent le contrôle des villes, les Blancs celui de nombreux bourgs et villages. Des conseils sont organisés dans toutes les paroisses. Le programme politique est limité : soutenir la religion traditionnelle et rendre à Louis XVII son trône. L’organisation matérielle de l’armée vendéenne est déficiente mais s’améliore avec le temps. Autour d’un noyau permanent de soldats s’ajoutent des milliers de paysans, hommes et femmes du peuple sommairement équipés mais soudés par leur foi. La force de cette armée blanche tient à sa mobilité et à son nombre. Des massacres ont lieu dès le début de la révolte, le 11 mars 1793, à Machecoul dans le Marais breton : au moins 160 hommes, gardes nationaux ou officiers municipaux, sont attachés « en chapelets » et fusillés ; des femmes auraient commis des atrocités sur les corps après la mortnote. En signe d’humiliation, on rase les cheveux des prisonniers républicains.

La Marseillaise des Vendéens

Allons armées catholiques

Le jour de gloire est arrivé

Contre nous de la République

L’étendard sanglant est levé.

Entendez-vous dans nos campagnes

Les cris impurs des scélérats ?

Ils viennent juste dans nos bras

Prendre vos filles et vos femmes !

Aux armes Poitevins !

Formez vos bataillons

Marchez, marchez, le sang des Bleus

Rougira vos sillons […].

Chant composé en mars 1793 par l’abbé René-Charles Lusson (fusillé en octobre)

Les Bleus ne comprennent pas pourquoi ils n’arrivent pas à réduire une révolte régionale alors qu’ils peuvent être victorieux sur les champs de bataille face aux coalitions européennes. Composée de volontaires, de gardes nationaux et de soldats y compris de l’Ancien Régime, l’armée républicaine est une « mosaïque » en constant déplacement, avec une intendance qui ne suit pas toujours. Les rations sont insuffisantes : certains soldats pillent et volent, d’autres désertent. Le bataillon des Marseillais entend se faire justice lui-même et exécuter ses prisonniers. De formation très disparate, les chefs républicains sont divisés et il n’y a pas d’unité de commandement. Les Bleus mènent par ailleurs une guerre de propagande politique, contrôlés par les représentants du peuple en mission, au nom de la République.

Le 17 octobre 1793, la victoire sur les Blancs à Cholet retourne la situation. Un temps en fuite, beaucoup moins nombreux, les républicains réussissent, grâce à une manœuvre de Kléber prenant à revers les Vendéens, à redresser la situation. L’état-major des Vendéens est décapité et Henri de la Rochejaquelein, âgé de vingt et un ans, devient commandant en chef. Entre 60 000 et 100 000 Vendéens traversent alors la Loire pour essayer de rejoindre les Anglais, abandonnant ainsi leur base arrière. Les rescapés se joignent aux Chouans, qui forment des bandes cachées dans les forêts et qui font des coups de main dans les bourgs proches, avec peu de moyens ou de munitions. Ils tiennent moins longtemps que « l’armée catholique et royale » des Vendéens.

Mais l’armée républicaine ne pousse pas tout de suite son avantage. En décembre, les Vendéens sont cependant battus à Angers et écrasés dans les semaines qui suivent par les armées de Kléber et Marceau. Après trois jours d’une bataille acharnée, la victoire républicaine au Mans est suivie de fusillades et d’expositions de corps de femmes fusillées puis dénudéesnote. Fin 1793, un jeune Strasbourgeois, engagé volontaire dans l’armée républicaine, écrit à ses parents : « On ne fait plus de quartier à personne, tous les châteaux, villages et forêts sont d’abord pillés et ensuite livrés aux flammes. Depuis Nantes, de l’autre côté de la Loire en Vendée, tout est réduit en cendres, il n’y a plus un arbre dans ce lieu mauditnote. » Cette politique de la terre brûlée tient aussi à la latitude laissée à des chefs investis localement d’un pouvoir coercitif et qui, parfois, se laissent aller à leurs pulsions et à leurs perversions. C’est ainsi qu’un membre du comité révolutionnaire de Nantes, Perrochaux, poursuivant la famille Bretouville suspectée de sympathie pour les émigrés, « avait sollicité la fille de lui donner son honneur » et exigé le versement de 50 000 livres (sans quittance !)note. Les commissions militaires jugent sans discontinuer les prisonniers. Représentant en mission dans la ville depuis octobre 1793, Jean-Baptiste Carrier s’est rendu célèbre par les assassinats qu’il a commandités à partir de barques à fond plat coulées dans la nuit : extraits des prisons, hommes et femmes sont noyés sans avoir été jugés. C’est Jullien fils (Jules, fils de Rosalie, déjà croisée), envoyé du Comité de salut public, qui dénonce finalement les pratiques de Carrier à la Convention. Ce dernier quitte ses fonctions pour Paris le 10 février 1794 et contribue, six mois plus tard, à la chute de Robespierre. Mais en novembre 1794 (3 brumaire an III), les conventionnels décident à l’unanimité sa mise en accusation.

En janvier 1794, le général Turreau organise ses troupes en une dizaine de colonnes qui doivent employer « tous les moyens pour découvrir les rebelles ; tous seront passés au fil de la baïonnette. Les villages, métairies, bois, genêts et généralement tout ce qui pourrait être brûlé seront livrés aux flammes ». Ces pratiques d’extermination systématique sont passées à la postérité sous le nom de « colonnes infernales » : « Les dévastations sont effroyables, hommes fusillés, femmes violées, enfants découpés », écrit Jean-Clément Martin. Dans les campagnes, les Bleus ne font pas toujours de distinction entre Blancs et patriotes. D’une famille patriote, Honoré Plantin, de la région de Machecoul, échappe par hasard aux tueries républicaines qui ont décimé les siens, abattu les bestiaux et détruit le mobilier – « du fait de la grande aisance dont jouissait notre père »note. Les représentants en mission, Henz et Francastel, écrivent en février 1794 : « La race des hommes qui habitent la Vendée est mauvaise. Elle est composée de fanatiques qui sont le Peuple ou de fédéralistes qui sont les Messieurs », exprimant ainsi, outre un mépris du peuple, une confusion politique entre girondins et royalistes (« les Messieurs »). Pierre Chaux, trente-cinq ans, membre du comité révolutionnaire de Nantes, explique en octobre 1794 devant le tribunal révolutionnaire que les exécutions ont été nécessaires parce que les prisons étaient surpeuplées et ravagées par des épidémies qui auraient menacé la ville. L’acte d’accusation est cependant accablant : « Concussions, dilapidations, vols, brigandages, immoralité, abus de pouvoir, meurtres, assassinats. »

Condamné en octobre 1794, Pierre Chaux est amnistié un an plus tard. La lecture des débats du procès montre l’opposition de certains républicains, tel Philippe Tronjolly, président du tribunal révolutionnaire de Nantes : il n’a pas remis en cause la politique générale de la Convention de lutte contre la contre-révolution paysanne et royaliste, mais il n’aurait pas supporté que des gens soient exécutés sans être jugés, que les lois ne soient pas respectées. Il témoigne ainsi devant le tribunal amené à le jugernote.

Des républicains de la région ont cependant essayé d’entraver les pratiques mortifères de certains chefs des Bleus : la commune de Luçon, républicaine, réussit à lancer une procédure judiciaire contre un subordonné du général Huché, Goy-Martinière, pour « vol, viol, assassinat et autres crimes ». Jugé par le tribunal de Fontenay-le-Comte, il est condamné et fusillé. Mais ce jugement n’a été possible que lorsque les hébertistes de Paris, soutiens des exterminateurs tels Huché et Goy-Martinière, furent guillotinés en mars 1794. Rappelé par le gouvernement révolutionnaire, le commandant en chef, Louis-Marie Turreau, est mis sur la touche.

Malgré la victoire des républicains, une guerre de guérilla et d’escarmouche perdure jusqu’à l’amnistie et la paix napoléoniennes en 1800 (convention de Montfaucon). Le bilan est terrible : la guerre civile vendéenne a fait environ 200 000 morts, soit 80 % des morts de la Révolution française (170 000 Vendéens et 30 000 républicains), 20 000 personnes ont été déplacées. Certains villages ont perdu entre le quart et le tiers de leur population. Il reste de nombreux estropiés de cette guerre civile qui marque profondément et durablement les mémoires.

Derniers sursauts populaires

« Ce n’est que plaintes et murmures. Les longues attentes pour avoir du pain de ration, la pénurie de farine, la cherté excessive sur les marchés et sur les places, du pain, du vin, du bois, du charbon, des légumes et des pommes de terre, dont les prix s’augmentent tous les jours de la manière la plus alarmante, jettent le peuple dans un état de misère et de désespoir qu’il est facile de se représenter. » Ce constat est dressé par un employé du ministère de l’Intérieur en novembre 1794note.

Dès octobre, les thermidoriens qui avaient renversé le gouvernement révolutionnaire et guillotiné ses principaux membres modifient puis suppriment, de fait, le « maximum », c’est-à-dire la limitation des prix : les prix deviennent libres (à l’exception, à Paris, de la part du pain rationné et de la viande). L’inflation repart de plus belle et les assignats perdent encore de leur valeur. Les quantités de pain taxé sont insuffisantes et la ration de pain passa en quelques mois de 500 grammes par personne en mars 1795 à 125 grammes en mai.

« Le pain nous manque et on commence à regretter les sacrifices qu’on a faits pour la Révolution. » Ainsi s’exprime une pétition déposée à la mi-mars 1795 par des habitants des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marcel. La « Grande Nanette » interpelle sur leur lieu de rassemblement les pétitionnaires et, avec d’autres femmes, exige d’être de la délégation. Une loi dite « de grande police » est votée et l’un de ses articles prévoit la déportation pour quiconque pousserait des « cris séditieux » ou effectuerait des « mouvements menaçants » dans l’enceinte de l’Assemblée : très actives dans les tribunes, les femmes sont particulièrement visées. Le 27 mars au matin, après une nuit passée dans des queues devant les boulangeries pour obtenir seulement 250 grammes de pain, un groupe de 600 femmes se dirige vers la Convention en brandissant à la tête de la manifestation les tables des Droits de l’homme. Une vingtaine d’entre elles seulement sont reçues, quelques-unes sont arrêtées pour avoir crié « Prenons patience, il viendra un temps où nous leur foutrons leur demi livre de pain dans le cul au bout d’un canon ! » mais elles sont libérées par les autres manifestantesnote. Des femmes de la rue Saint-Martin traitent les hommes de « lâches » en raison de leur inertie et, le 29 mars, une mère, par peur de la famine, tue deux de ses trois enfants. L’agitation persiste les jours suivants et le 1er avril, de nombreuses femmes ainsi que des ouvriers investissent la Convention aux cris de « Du pain et la Constitution de 1793 ! ». Auparavant, elles se sont fait remettre par la force de la farine et des pommes de terre à un prix jugé raisonnable par elles. Aux députés, elles réclament « la liberté des patriotes emprisonnés depuis le 9 thermidor ». Mais l’insurrection est un échec : des députés montagnards sont arrêtés et l’état de siège est proclamé dans la capitale.

Les troubles continuent face à la disette, les femmes ne pouvant plus assurer leur traditionnelle fonction nourricière. Des boulangeries sont prises d’assaut et pillées par des ouvrières de la couture et des blanchisseuses, comme c’est le cas le 10 avril au marché Sainte-Catherine ; des voitures transportant des vivres sont interceptées et les produits revendus à des prix fixés par les manifestantes. Des femmes refusent le quarteron (ration de pain de 122 grammes) et empêchent d’autres de le prendre « sous peine d’être fouettées et traînées par les cheveux » témoigne, impuissant, un commissaire-distributeur. La situation est terrible : la faim fait s’évanouir hommes, femmes, enfants dans la rue, et certaines femmes se noient volontairement, leur enfant dans les bras. Le suicide devient commun, note un observateur de police le 15 mai.

La famine est considérée comme une atteinte au droit naturel, au droit à l’existence : « Il y a huit mois nous avions du pain, aujourd’hui nous n’en avons plus, nous sommes dans l’esclavage », déclare un citoyen le 30 germinal. Dans cette situation, les femmes sont les « apôtres insurrectionnels », accusant les hommes « d’être de foutus couillons d’endurer la faim » (30 floréal)note. Ce même jour, dans le quartier Popincourt, est distribuée une feuille sur l’Insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconquérir ses droits, préparant un soulèvement du faubourg Saint-Antoine prévu le lendemain.

Le 1er prairial (20 mai 1795), les femmes déclenchent partout l’insurrection en se rendant en nombre devant la Convention au son des tambours. Elles entrent dans les boutiques et les ateliers pour forcer les personnes présentes à les suivre. Le groupe du faubourg Saint-Antoine arrive avec, à sa tête, selon Dominique Godineau, « Louise Catherine Vigot, habillée en homme, coiffée d’un tricorne à plumet rouge et bleu, un sabre à la main ». Les tribunes de la Convention sont remplies de femmes réclamant du pain. Un groupe composé de quelques hommes et de femmes enfonce les portes de la salle où se réunit l’Assemblée. La citoyenne Ladroite du faubourg Saint-Antoine témoigne le lendemain : « Il fallait me voir hier avec la Lemoine du faubourg Saint-Marcel, comme nous avons enfoncé la porte de la convention à coups de bûches. J’en ai le poignet tout enflé, il n’y a que mon petit garçon qui était avec moi qui me gênait beaucoup : sans lui cela aurait été mieux. »

Des femmes sont blessées par des gendarmes à coups de sabre et le bruit court qu’on assassine les femmes à la Convention, ce qui fait bouger les hommes qui investissent les lieux et s’assoient à la place des députés. L’un d’entre eux, Féraud, est encerclé. Une femme dont les vêtements sont tachés de sang raconte : « Nous sommes entrés à la Convention pour y demander du pain, ces scélérats ont dit que nous étions de la canaille. J’ai remarqué le représentant Féraud, je l’ai pris au collet, nous sommes montés plusieurs et nous l’avons traîné hors de la salle, par les cheveux, ensuite nous lui avons coupé la tête. » Marie-Françoise Carle Migelly, une revendeuse de vingt-trois ans, reconnaît « avoir donné un coup de galoche sur la tête du représentant Féraud dans le moment où il venait d’être renversé par un coup de pistole et où il se débattait encore ».

On lit l’Insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconquérir ses droits à la tribune de la Convention, on fait prendre par la force des décrets qui sont annulés le lendemain, on demande la Constitution de 1793 et le retour des montagnards. Ce sont quelques militantes politiques qui avancent ces mots d’ordre ; d’autres émeutières ont seulement faim et ne réclament que du pain. Les trois jours suivants, les manifestantes sont relayées par les sans-culottes des sections et des bataillons insurgés de la Garde nationale, dont certains ont pointé les canons du faubourg Saint-Antoine sur la Convention. Le 3, elles délivrent l’un des insurgés, Tinel, compagnon serrurier, qui avait porté la tête du député Féraud au bout d’une pique. Après la reddition des émeutiers et la répression qui s’ensuit, Tinel se suicide plutôt que d’être guillotiné.

Les journées de Prairial marquent la dernière irruption du peuple parisien sur la scène politique pendant la période révolutionnaire. De nombreuses arrestations ont lieu, la police prend le contrôle des quartiers populaires et une répression judiciaire est enclenchée : dix-neuf condamnations à mort sont prononcées, dont six députés montagnards, plus de 10 000 personnes, anciens membres des sections ou des comités révolutionnaires, sont proscrites.

Nous connaissons la manière dont les événements parisiens furent vécus et transmis dans un bourg rural proche de la capitale, Gallardon, devenu célèbre sous la Restauration dès 1816 grâce aux récits qui circulèrent dans toute la France sur les apparitions d’un de ses habitants au parcours exceptionnel, le laboureur aisé Thomas-Ignace Martinnote.

La révolution autonome des campagnes

Tentons de comprendre cette révolution autonome des campagnes (soulignée dès 1924 par Georges Lefebvre) et son lien avec les événements parisiens en nous situant à l’échelle d’un bourg rural de la Beauce, capitale du haricot : Gallardon, situé à 70 kilomètres de Paris, entre Chartres et Rambouillet. Ce gros bourg n’est pas complètement isolé des nouvelles de la capitale mais les événements y prennent une couleur différente de celles de femmes en manifestation, du peuple sans-culotte et de la bourgeoisie jacobine.

Le 13 juillet 1788, la commune de Gallardon est frappée par un orage de grêle si violent que la flèche du clocher de l’église s’effondre. Les récoltes et les vignes sont détruites, les arbres perdent leur écorce. L’hiver 1788-1789 est très rude et toute la végétation gèle. Pour ces villageois, 1789, l’année de la Révolution, représente l’Apocalypse.

La nouvelle de l’abolition des privilèges en août 1789 est un séisme, une sorte de revanche sociale et une aubaine avec la vente des biens nationaux. L’Église est la principale victime de la destruction de l’ordre ancien : le curé-prieur du village perd ses dîmes (1 000 livres), ses terres (311 arpents, soit 154 hectares) et ses « bénéfices ». La terre passe aux mains de laïcs, souvent aisés, sous la forme de biens nationaux, ce qui est le cas pour Louis-Antoine Martin, le père de Thomas-Ignace sur lequel nous reviendrons plus tard. Les clercs doivent prêter serment à la Constitution civile du clergé et au régime. Le curé-prieur du village, Cassegrain, sans état d’âme, prête serment dès janvier 1791. Révolution culturelle et symbolique, le drapeau armorié du seigneur du lieu, le duc de Montmorency-Laval, est remplacé par le drapeau tricolore. Les notables, appartenant à la bourgeoisie cultivée – jacobine en l’an II –, sont le notaire, premier maire de Gallardon et juge de paix du canton, le greffier du bailliage, l’huissier de justice et le procureur. Un deuxième groupe comprend les commerçants et les artisans – le bourrelier, le chapelier, l’épicier, les aubergistes, le boulanger, le mercier –, sans-culottes en l’an II. Un troisième groupe rassemble les vignerons et les laboureurs fermiers ou propriétaires. Louis-Antoine Martin est l’un de ces laboureurs très aisés, au quatrième rang des plus imposés de sa commune, situation acquise après son second mariage avec la fille d’un riche marchand du bourg. Élu officier municipal de novembre 1791 à novembre 1792, le laboureur Martin signe la transcription de la décision de la Convention du 21 septembre 1792 qui abolit la monarchie et proclame la république. Sur les 1 200 habitants, près de 200 citoyens actifs se réunissent dans l’église, y organisent débats et élections et suivent jusqu’en 1793 les décisions du gouvernement. La nation a pris la place de la monarchie déchue et, pour la « classe politique » du bourg, il y a une sorte de transfert de sacralité entre le catholicisme monarchique et la religion de l’État républicain avec le culte civique. Le gouvernement révolutionnaire sonne aussi le glas de la grande propriété aristocratique à Gallardon : le seigneur du lieu et sa famille sont emprisonnés brièvement en l’an II, sauvés par Thermidor. Le 10 vendémiaire an II (1er octobre 1793), un drapeau tricolore est hissé sur le clocher de l’église et le 6 brumaire (27 octobre), le conseil municipal rend obligatoire le port de la cocarde tricolore pour tous les citoyens et citoyennes, « signe de régénération et de liberté ». L’ensemble de la population est plutôt suiviste par rapport aux événements parisiens, du moins jusqu’à l’interdiction du culte catholique dans la paroisse (de décembre 1793 à juin 1795), source de tensions et de conflits entre les habitants de la commune. Le 10 décembre 1793, bourgeois jacobins et artisans sans-culottes du bourg réunissent « le peuple » dans l’église pour y fonder une société populaire. Ils sont hués et chassés car la majorité de la population veut préserver ce lieu pour la messe. Visitée quelques jours plus tard, le 16 décembre, par le représentant en mission, la commune est investie le 16 nivôse (7 janvier 1794) par une compagnie de vétérans, des canonniers et des gendarmes afin d’arrêter le curé, accusé d’avoir fomenté la révolte, ainsi que le vicaire et le maire, considérés comme trop modérés, et de mettre en place une nouvelle municipalité sans-culotte. Cette dernière veut « éclairer le peuple et le défanatiser autant que possible ». Louis-Antoine Martin, plus représentant que partisan, est l’un des deux « conseillers généraux » nommés parmi les cultivateurs aisés (et non élus). Mais il reste fidèle au culte catholique. Il est laboureur, conscient de ses intérêts. Il incarne l’autonomie d’une révolution paysanne attachée à ses traditions et à ses intérêts qui ne sont pas ceux de la bourgeoise jacobine. Un an après la mort de son père, Thomas-Ignace, que l’on retrouve ultraroyaliste et catholique convaincu en 1816, achète ou loue, en juin 1799, des biens nationaux ayant appartenu à « une ci-devant fabrique ». Comme lui, au moins un million de citoyens achetèrent des biens nationauxnote.

2. INSURRECTION AUX ANTILLES ET PREMIÈRE « ABOLITION DE L’ESCLAVAGE »

« Il faut bien qu’on le comprenne ; il n’y a pas de Révolution française dans les colonies françaises. Il y a dans chaque colonie française une révolution spécifique, née à l’occasion de la Révolution française branchée sur elle, mais se déroulant selon ses lois propres et avec des objectifs particuliers. »

Aimé Césaire, 1961note.

Le 26 août 1789, une lettre signée « Nous les Nègres » arrive sur le bureau du gouverneur et du commandant de Saint-Pierre en Martinique : « Nous savons que nous sommes libres et vous souffrez que ces peuples rebelles résistent aux ordres du Roi. Eh bien souvenez-vous que nous sommes Nègres, tous tant que nous sommes, nous voulons périr pour cette liberté ; car nous voulons et prétendons de l’avoir à quelque prix que ce soit, même à la faveur des mortiers, canons et fusils ; comment depuis des centaines d’années nos pères ont été assujettis à ce sort qui rejaillit jusqu’à présent sur nous ! Est-ce que le Bon Dieu a créé quelqu’un esclave ? »

La nouvelle de la prise de la Bastille n’est connue ici qu’en septembre 1789 mais ces propos peuvent s’expliquer par la connaissance des débats autour de la convocation des États généraux, par la lettre de Condorcet, président de la Société des amis des Noirs, et par l’attitude considérée par certains comme « négrophile » du roi Louis XVI : l’action de son ministre des Colonies avait théoriquement permis d’adoucir le sort des esclaves (ordonnance du 15 octobre 1786) ; de plus, il avait refusé, en avril 1789, d’accéder à la demande des colons d’interdire la Société des amis des Noirsnote. Le mythe du soutien du monarque aux esclaves nourrit ainsi, paradoxalement, leur capacité d’agir dans les plantations, stimulée par la lecture à haute voix des textes diffusés lors de la préparation des États généraux. Le 25 août, jour de la saint Louis (encore fêtée ici), un rassemblement de plusieurs centaines d’esclaves n’a pu se tenir comme prévu sur une habitation, les autorités ayant été prévenues par des informateurs. Le bruit avait effectivement couru que le jour de la saint Louis, « la nation serait libérée ». Le 29 août, une nouvelle lettre des esclaves adressée au gouverneur le précise : « Nous terminons nos réflexions en vous déclarant que la nation entière des esclaves noirs, réunie ensemble, ne forme qu’un même vœu, qu’un même désir d’indépendance, et tous les esclaves d’une voix unanime ne font qu’un cri, qu’une clameur pour réclamer une liberté qu’ils ont justement gagnée par un siècle de souffrance et de servitude ignominieusesnote. »

Le père Jean-Baptiste de Marseille, curé capucin de la paroisse du Fort Saint-Pierre, dit « curé des nègres » et sans doute en correspondance avec des abolitionnistes, leur avait laissé entrevoir la fin de l’esclavagenote. Une autre rumeur circulait, selon laquelle le gouverneur, compatissant à leur égard, viendrait à Saint-Pierre le 30 août. Un rassemblement s’était formé pour l’accueillir et le protéger afin qu’il puisse dire la loi, car les esclaves étaient persuadés que les maîtres (blancs ou libres de couleurnote) s’opposeraient à la décision royale. Le lendemain, plusieurs ateliers refusent de travailler. D’autres esclaves – 300 environ – s’enfuient dans les montagnes. Ces mouvements d’esclaves inquiètent fortement administrateurs et colons, qui demandent au Conseil supérieur du 7 septembre une punition exemplaire. Le jugement du 8-9 septembre est expéditif. Le lendemain, « le nègre Jean-Dominique dit Foutard » et « le nègre Honoré » sont conduits devant la porte de l’église du Mouillage pour y faire amende honorable « en chemise, la corde au cou, tenant entre leurs mains une torche de cire ardente du poids de douze livres ayant écriteau devant et derrière portant les mots : “esclaves séditieux” ». Condamnés à mort, ils sont exécutés pour « avoir excité les nègres au soulèvement et à la révolte ». Le lendemain, une lettre anonyme les déclare « martyrs de la liberté »note. Quelques jours plus tard, le tribunal condamne trois insurgés aux galères et six à mort – dont Marc, un esclave de la ville dirigeant de l’insurrection, « commandeur de la geôle, appartenant au sieur Jacquier, concierge », Gabriel et Guiris, esclaves de Procope libre de couleur. Cinq condamnations à mort sur six sont exécutées car l’un des chefs, Fayance, est en fuite. La chasse aux marrons – dont 200 ont été repris – est l’œuvre des milices composées de mulâtres et de Noirs « servant pour leur liberté », forte contradiction au sein du peuple. Autre constat, les lettres au gouverneur ont été rédigées par un lettré, sans doute un Blanc ou un libre de couleur inspiré par les Lumières et les philanthropes ; le nom de Jean-Louis Genty, mulâtre libre de couleur, est évoqué. En août 1789, il est arrêté un temps comme agitateur puis libéré. En exil à la fin de l’année, il se réfugie avec sa compagne et leurs enfants à la Grenade, où, tout en travaillant comme maître d’école, il reste en contact par correspondance avec la Martinique. On remarque aussi le rôle d’un Noir libre, Jean Isaac (Soubeiran), maître menuisier né en 1754, sa mère esclave ayant été rachetée par son père. Jean se marie en 1790 à Élisabeth Sophie, mulâtresse. Autre figure de la révolte : Laurent Marie Dumas, dit Sablon, maître charpentier qualifié de « lettré et d’architecte » par un de ses adversaires, né au Fort-Royal en août 1752 de Joseph Dumas, libre de couleur, et de la mulâtresse Anne Digot, tous deux mariés en 1749. En 1780, il épouse Marie-Françoise Merse et meurt au Fort-Royal le 11 décembre 1798. Un de ses frères, Gabriel dit Mondésir, a également joué un rôle politique. Le fait que des personnes de toutes couleurs et de différents statuts sociaux aient participé à cette révolte atteste fréquentations et relations sociales au-delà des frontières raciales imposées. Le même constat a été dressé par Dominique Rogers pour Saint-Domingue. Certes, il y eut dans le passé d’autres révoltes d’esclaves. Mais celle d’août 1789 (avant que la nouvelle de la prise de la Bastille ne soit arrivée ici) et celles qui suivront empruntent pour la première fois le langage révolutionnaire de la liberté et de l’égaliténote.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 proclame que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », ce qui semble impliquer la reconnaissance de l’unité du genre humain, au-delà des différences de couleur ou de sexe. Selon ce principe, l’esclavage et la traite auraient dû être condamnés. La Déclaration avait d’ailleurs suscité la fureur et la terreur des colons blancs des Antilles et des Mascareignes. Le 3 juillet 1789, six députés représentant les intérêts des colons de Saint-Domingue furent admis à l’Assemblée nationale. Un lobby colonial se regroupa à Paris dans le club Massiac, très actif à l’Assemblée constituante. Pour maintenir leur domination sur les colonies, les colons blancs devaient éloigner les libres de couleur, descendants, le plus souvent, des unions entre Blancs et Noires, ainsi que les Noirs affranchis.

Insurrections en Guadeloupe, en Guyane et en Martinique

Les nouvelles de la métropole arrivent par ceux qui débarquent dans le port de Saint-Pierre. Ce sont les marins, bientôt imités par des jeunes de la ville, des citadins et des commerçants, qui portent les premiers la cocarde tricolore et manifestent des élans révolutionnaires. Mais les révoltes les plus significatives viennent des habitations. À la fin du mois d’octobre 1789, une certaine agitation se manifeste à nouveau dans les plantations martiniquaises. Le gouverneur de la Martinique, de Vioménil, indique que « les esclaves ont cru que le souverain et la nation étaient d’accord pour les assimiler aux blancsnote ». À cette date, les 71 438 esclaves font face à 10 603 Blancs et 4 851 « libres de couleur »note, un déséquilibre démographique inquiétant pour les colons. L’économe d’une habitation du sud de l’île est tué le 9 novembre et une terrible répression s’abat : les têtes de six des insurgés – Claude, Paul, Gabriel, Gille, Gédéon et Robert (les esclaves n’ont pas de nom de famille) – sont exposées sur les chemins au bout de longues perches. On retrouve ici le geste rituel déjà signalé et revivifié aux premières heures de la Révolution.

Si, comme l’a souligné Aimé Césaire, les insurrections ont des spécificités propres à chaque colonie, partout pourtant les esclaves font référence à la liberté et à l’égalité. Partout aussi, les « Grands Blancs » (les colons planteurs) emploient des mouchards pour tenter d’enrayer les soulèvements.

En Guyane, les événements majeurs ont lieu en décembre 1790, même s’ils sont précédés un an auparavant par des rébellions au cours desquelles « tous les nègres sont venus représenter à leur maître qu’ils savaient qu’on les avaient déclarés libres en France et qu’ils voulaient jouir de cet avantage ». Le gouverneur prend peur et arme les colons. Ailleurs, l’économe d’une plantation est blessé par l’un de ses esclaves, poursuivi et exécuté sur-le-champ sans autre forme de procès. Mais en décembre 1790, l’insurrection d’Approuague, à une centaine de kilomètres de Cayenne, revêt des formes plus concertées et plus violentes. À partir d’une habitation sucrière où les esclaves ont tué le colon et son associé, la révolte fait tache d’huile dans d’autres plantations. Basile, qui paraissait être le chef, aurait dit à la veuve du premier colon tué : « N’avez-vous pas entendu parler de notre liberté ? Nous savons que le prêtre a un gros paquet de papier qui est venu de France, que c’était une chose que le Bon Dieu lui avait promis depuis longtemps, et même qu’il l’avait entendu de la bouche des blancs et que l’assemblée qui a eu lieu le 19 novembre était pour empêcher qu’on leur donnât la liberté. » Les insurgés s’arment mais sont trahis par l’un des leurs et doivent affronter un détachement constitué de Blancs avec lesquels ils engagent, pour la première fois dans les Caraïbes, un véritable combat. Ils sont battus lorsqu’arrivent des renforts, s’enfuient dans les bois où ils sont traqués. Sept d’entre eux sont exécutés en février 1791 par un bourreau payé 105 livres pour cette tâche. Deux des dénonciateurs, Pierre et Barthélémy, sont affranchis le 25 janvier 1791 par l’Assemblée coloniale pour leur aidenote.

En Guadeloupe, au mois d’avril 1790, les esclaves choisissent un moment propice – le départ du gouverneur et de près de 1 000 colons (soit près du quart des hommes adultes) pour aider les « patriotes » de Saint-Pierre en Martinique – pour déclencher une insurrection à partir de Capesterre, partie la plus riche de la Guadeloupe.

Dans les quartiers de Capesterre, Goyave et du Petit-Bourg, relate l’intendant Petit de Viévigne, des malheureux domestiques qui avaient entendu prononcer le mot de liberté dans des assemblées se croyaient effectivement libres et avaient persuadé aux nègres d’ateliers qu’ils l’étaient aussi, mais que les Blancs cachaient soigneusement les nouvelles qu’ils avaient reçues de France à cet égard. Ils devaient commencer l’exécution de leur projet en mettant le feu dans les habitations de la Goyave qui par la situation de ce quartier aurait été aperçu d’une grande partie de la Grande Terre où ils avaient sûrement des intelligences que l’on n’a pas pu découvrir jusqu’à présent. Cet embrasement devait se produire dans la nuit du 11 au 12 avril, mais une pluie extraordinaire en a empêché l’exécution et ils ont été découverts le lendemainnote.

On retrouve ici le même script qu’en Martinique, sans référence au roi cependant. Deux déserteurs auraient été à la tête des « Nègres », mais l’un d’eux, Maroul, aurait été arrêté. Environ 150 esclaves retirés dans les bois seraient descendus des hauteurs et cinq meneurs auraient été exécutés sur-le-champ. Un an plus tard, l’agitation se déploie à Sainte-Anne sous la conduite d’un esclave mulâtre, Jean-François, affirmant que le gouverneur a reçu un décret de l’Assemblée nationale mais qu’il ne peut le transmettre.

En Martinique, en juin 1790, ce sont des hommes de couleur libres, ainsi qu’un esclave, qui sont l’objet de lynchages et de massacres le jour de la Fête-Dieu : les planteurs veulent interdire à la milice des mulâtres de défiler. Une guerre civile s’ensuit entre groupes aux intérêts divergents : les commerçants urbains qui se disent « patriotes » et portent la cocarde tricolore sont appuyés par la troupe et, face à eux, les planteurs qui lèvent une armée d’esclaves noirs (à qui était promise la liberté au bout de douze ans) encadrés par des mulâtres. D’autres esclaves en profitent pour déclencher des insurrections dans le sud de l’île. Il reste des esclaves armés par les planteurs et ayant pris l’habitude des combats, que les commissaires envoyés par Paris font progressivement rentrer dans leurs habitations après les avoir désarmés. En 1794, la Martinique tombe aux mains des Anglais jusqu’en 1802 et ne bénéficie donc pas du décret d’abolition de l’esclavage en 1794.

En Guadeloupe, une tentative de prise de pouvoir par des royalistes échoue en 1792 mais contribue à modifier le paysage politique avec la reprise en mains de l’île par l’envoyé du gouvernement. Des clubs et des groupes sont créés par des colons acquis aux idées nouvelles et acceptant les libres de couleur ; ils se manifestent par la multiplication des signes extérieurs de révolution avec le port de la cocarde tricolore et la plantation d’arbres de la liberté – arbres qui ont pu créer pour certains esclaves l’illusion d’être libérés. En tout cas, pour la première fois dans la colonie, dans la nuit du 21 au 22 avril 1793, un groupe de 243 esclaves noirs égorge à Trois-Rivières vingt-deux Blancs (hommes, femmes, enfants, personnes âgées) appartenant aux familles des premiers colons, les « Grands Blancs ». Le comité de Basse-Terre qui accueille ces esclaves ne les désarme pas ; aucun d’entre eux ne semble avoir été puni, ce qui est tout à fait exceptionnel et prouve sans doute l’implication d’autres Blancs dans cette action, particularité très étonnante compte tenu des phénomènes d’interconnaissance dans cette petite communauté. Toutes ces révoltes d’esclaves contribuent à faire reconnaître à un certain nombre de consciences métropolitaines la nécessité de mettre en cause traite et esclavage.

« Les troubles de Saint-Domingue »

La situation de Saint-Domingue est particulière, ne serait-ce que par sa situation (partagée entre la France et l’Espagne) et le nombre d’esclaves. En 1789, sur cette île surnommée « la perle des Antilles » et qui produit la plus grande quantité de sucre de toute l’Amérique, la population très diversifiée comporte 450 000 esclaves ainsi qu’un nombre important de personnes libres (70 000) qui sont petits cultivateurs, commerçants, Petits Blancs, métis et Noirs affranchis. Parmi les « Grands Blancs », les planteurs sont souvent des propriétaires absentéistes laissant la gestion de leurs terres à un gérant ou à un économe. Moreau de Saint-Méry dresse de cette île un tableau idyllique, celui d’un paradis capitaliste sous les tropiques :

Avec ses sept cent quatre-vingt-treize sucreries, ses trois mille cent cinquante indigoteries, ses sept cent quatre-vingt-neuf cotonneries, ses trois mille cent dix-sept caféières, ses cent quatre-vingt-deux guildiveries ou distilleries de tafia, ses cinquante cacaoyères, ses tanneries, ses briqueteries, ses chaufourneries, Saint-Domingue jouissait d’une prospérité jamais vue qui en faisait comme le type, le modèle certainement, de la colonie d’exploitationnote.

Juriste, avocat au parlement de Paris en 1771, Moreau de Saint-Méry séjourne de 1776 à 1788 au Cap-Français à Saint-Domingue. De retour à Paris en 1788, il participe à la création d’un comité colonial destiné à empêcher toute réforme du système esclavagiste et collabore aux travaux du club Massiac. Admis comme député de la Martinique à l’Assemblée constituante en septembre 1789, il anime les débats sur la question coloniale jusqu’en 1791 en s’opposant aux revendications du métis de Saint-Domingue Julien Raimond et en formalisant la consécration constitutionnelle de l’esclavage lors du vote pour le décret du 13 mai 1791. Il publie Lois et constitutions des colonies françaises de l’Amérique sous le vent, où il développe une théorie qui hiérarchise selon le préjugé de couleur les 128 combinaisons possibles du métissage noir-blanc (mulâtres, affranchis, noirs créoles, quarteron, cafre, etc.). Cette démarche de classification racialisée traduit la préoccupation majeure des colons esclavagistes qui se veulent l’« aristocratie de l’épiderme ».

À l’occasion de la séance au Jeu de paume le 20 juin 1789, les colons qui se trouvent en France font pression pour être admis comme représentants de la population blanche de Saint-Domingue. Six d’entre eux sont acceptés malgré les oppositions de Condorcet, de Mirabeau et de la Société des amis des Noirs. À la suite de ce précédent, d’autres colonies se font représenter, comme Moreau de Saint-Méry pour la Martinique. Le 22 septembre 1789, une Société pour les gens de couleur avait été créée à Paris autour de Vincent Ogé, négociant fortuné issu d’une famille de libres de couleur. Ce dernier rédige un cahier de doléances « des citoyens libres et propriétaires de couleur des îles et colonies françaises ». Par l’entregent de Julien Raimond, autre libre de couleur, riche planteur de Saint-Domingue, ils contactent la Société des amis des Noirs qui accepte de défendre les libres de couleur à partir de fin octobre 1789note. Le tir de barrage des colons du club Massiac entraîne l’Assemblée constituante dans le soutien aux propriétaires esclavagistes avec la création d’un Comité des colonies (8 mars 1790) et des assemblées dans les colonies composées uniquement de Blancs. Tandis que les affranchis veulent être admis comme citoyens actifs, pourvus de tous les droits politiques et sociaux reconnus aux hommes libres, les dispositions ambiguës des décrets de mars 1790 autorisent les Blancs à s’opposer vigoureusement aux réclamations des libres de couleur.

Les « troubles de Saint-Domingue » commencent dans la province du Sud en novembre 1789. Le juge du Petit-Goave, Ferrand de Beaudière, est assassiné parce qu’il a rédigé un mémoire présentant les demandes des gens de couleur pour « participer à la régénération qui se prépare ». Alors qu’une rumeur court selon laquelle les gens de couleur entendent égorger tous les Blancs au nom de leur liberté, un groupe de trente à quarante hommes blancs armés se rendent de nuit chez les citoyens de couleur et les fusillent. Dans la province de l’Ouest, les libres de couleur qui avaient envoyé une lettre à l’Assemblée provinciale pour réclamer leurs droits sont emprisonnésnote.

Cette intransigeance des colons blancs contraint les libres de couleur à prendre les armes en novembre 1790 sous la conduite de Vincent Ogé. Ce dernier, auteur de la pétition devant l’Assemblée en octobre 1789, est revenu à Saint-Domingue et a demandé au gouverneur d’appliquer le décret du 28 mars 1790 en faveur des sang-mêlé et des affranchis. Accusé de rassemblement illégal, sa tête est mise à prix. Une troupe de 1 500 hommes est levée contre les mulâtres et Ogé se réfugie chez les Espagnols… qui l’extradent peu de temps après. Une répression sauvage suit l’échec de la révolte des hommes libres de couleur. Les deux principaux meneurs, Ogé, dit « jeune quarteron libre de Dondon », et son ami Jean-Baptiste Chavannes, « quarteron libre de Grande-Rivière », sont mis à mort à coups de barres de fer devant les membres de l’Assemblée provinciale dans la ville du Cap le 26 février 1791. Selon le jugement, ils ont eu « bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs ; ce fait leurs têtes coupées et exposées sur des poteaux, celle dudit Ogé sur le grand chemin qui conduit au Dondon et celle de Jean-Baptiste dit Chavannes, sur le chemin de la Grande Rivière en face de l’habitation Poissonnote ». Deux autres insurgés ont été rompus vifs, vingt et un furent pendus et treize condamnés aux galères. C’est à la suite de ces événements que Julien Raimond décide de vendre tous ses biens à Saint-Domingue – trois plantations en coton, indigo et café avec leurs 104 esclaves – et de s’installer définitivement en Francenote.

Les troubles recommencent suite au décret du 15 mai 1791 qui donne le titre de citoyen aux gens de couleur ayant un père et une mère libres : le bruit a couru chez les Blancs que, s’il était appliqué, les gens de couleur siégeraient dans les assemblées de paroisse et éliraient leurs représentants à l’Assemblée coloniale. Des troubles éclatent à Port-au-Prince. Des fusillades ont lieu entre mulâtres et Petits Blancs qui parcourent la ville et les plantations aux alentours en détruisant tout, comme le raconte un négociant de Port-au-Prince, Antoine Lajard : « Une dispute s’élève entre un blanc et un esclave tambour des mulâtres de la garde nationale. Le tambour est conduit à la municipalité […]. Les blancs n’attendent même pas le jugement du Conseil prévôtal. Ils se saisissent du nègre, ils le pendent à un réverbère ! Ils ne sont pas satisfaits, ils crient vengeance, battent la généralenote. »

Les idées de liberté, de droits de l’homme et d’autonomie se répandent dans la colonie. Les affranchis et les mulâtres dits « hommes de couleur » poursuivent leur lutte pour l’égalité des droits en recourant aux armes, parfois avec l’appui des esclaves. Mais ces derniers se sont aussi soulevés de façon autonome en masse.

« La révolution des Nègresnote »

« Écoutez la voix de la liberté tapie au fond de chacun de nous. »

Boukman, août 1791.

Une nouvelle insurrection des esclaves noirs démarre en août 1791 à Saint-Domingue. Le 14 août, lors d’une première réunion dans la plaine du Nord, 200 commandeurs de groupes d’esclaves et de cochers (souvent des esclaves créoles nés sur place), regroupant une centaine de plantations, jurent d’obéir aux ordres de l’esclave Boukman et de ses seconds Jean-François Papillon, Georges Biassou et Jeannot Bullet. Préparé de longue date, le rassemblement de milliers de nègres (souvent des « bossales » nés en Afrique, dits aussi « nègres de houe ») prend forme. Boukman prononce un appel aux armes au cours d’une cérémonie vaudoue au Bois Caïman dans la nuit du 22 août. Présente sur les lieux, la femme du chef Boukman aurait été elle-même une prêtresse vaudouenote. Les insurgés invoquent ensuite les dieux d’Afrique et chantent des prières en langue bantoue.

Eh, eh Bomba, hen, hen (« Esprit bénéfique »)

Eh, eh Mbumba, hen, hen

Canga, batiofé (« Ouvre l’intelligence aux Noirs »)

Canga moudelé (« Arrête/extermine/ l’Européen »)

Canga doki la (« Arrête/extermine/ ce sorcier »)

Canga li (« Arrête/extermine/ lui »)note

Le lendemain, l’insurrection est générale : des centaines de sucreries, d’indigoteries et de caféières sont détruites, des Blancs sont massacrés, la partie la plus riche de la colonie est en ruines et les Blancs rescapés se sont réfugiés dans la ville du Cap. Lors de l’attaque de la ville, le chef Boukman est tué. Son corps est décapité puis brûlé, la tête est fichée au bout d’une pique sur la place principale avec l’inscription « Tête de Boukman, chef des révoltés ». Georges Biassou lui succède et il choisit François-Dominique Toussaint comme secrétaire aide de camp. Âgé alors de quarante-huit ans, sachant lire et écrire, Toussaint est le cocher d’un planteur, procureur de l’habitation Bréda. Né esclave vers 1743 sur cette même habitation du Haut du Cap, Toussaint avait une condition privilégiée de « libre de savane » car il avait été affranchi en 1776 par le gérant de la plantation.

Mais revenons à l’insurrection de 1791. De la plaine du Nord, le soldat Louis de Calbiac écrit à sa mère :

On [a fait] prendre tous les nègres, premiers moteurs de cette conspiration. Nous avons eu le plaisir d’en fusiller quelques-uns. Il y en a encore un grand nombre dans les prisons. Mais tout n’est pas fini […]. Nous devons néanmoins être toujours sur nos gardes, ces têtes sanglantes que nous semons de distance en distance dans tous les chemins me semblent plus propres à irriter les autres qu’à les contenir dans le devoirnote.

À l’automne, le mouvement des esclaves paraît s’essouffler. Deux prêtres, Philippe Roussel, curé de Grande-Rivière et l’abbé Delahaye, curé du Dondon, ont vécu un temps avec les esclaves insurgés de 1791. Ils ont pu continuer à exercer leur ministère et ont sans doute contribué à rédiger lettres et mémoires au moment des négociations avec les autorités, à l’Assemblée coloniale d’abord, puis à la première commission civile, en décembre. Lors des négociations avec les émissaires de l’Assemblée du Cap, Toussaint est remarqué pour sa modération. Les insurgés ne réclament plus que la liberté pour les chefs, une amélioration de la condition des esclaves et la libération des prisonniers. Ces bonnes dispositions buttent sur l’intransigeance des colons malgré les efforts de conciliation des membres de la première commission civile arrivés à Saint-Domingue le 28 novembre 1791 : trois commissaires civils débarquent au Cap-Français avec 6 000 soldats. La destruction du matériel, la désertion massive des ateliers, la désorganisation de la production, l’insécurité des habitations, conséquences de l’insurrection, ne suffisent pas à vaincre l’intransigeance des colons. Les deux prêtres du côté des rebelles sont arrêtés.

La nouvelle de l’insurrection des esclaves parvient en France en octobre, après l’arrivée d’un navire anglais dans le port du Havre, par l’intermédiaire d’un marchand britannique, Collow. L’information paraît au départ peu crédible. On y voit une rumeur propagée pour déconsidérer le combat des libres de couleur. De ce fait peut-être, les insurgés ne reçoivent aucun soutien, pas même de la part des membres de la Société des amis des Noirs, pourtant opposés à la traite et partisans d’une suppression progressive de l’esclavage. En réalité, ce refus de croire à l’insurrection des Noirs cache un mépris pour les capacités de ces derniers à s’organiser, à se choisir des chefs issus de leurs rangs, qui, de toute façon, aux yeux des Blancs, ne sauraient posséder l’aptitude militaire requise pour de telles actions. Les Amis des Noirs sont, de fait, dans une logique de maintien du système colonial dans une version adoucie. Brissot, dans un grand discours anti-esclavagiste devant la Constituante, se garde bien de réclamer l’abolition de l’esclavage. Il est élu de la Gironde et tient à ménager les négociants de Bordeaux très liés aux colonies. Dans la partie nord de Saint-Domingue, une période de calme permet l’existence d’une véritable zone libérée, « le royaume des plantons ». Les esclaves insurgés qui ont quitté les plantations et défriché des terres y produisent des cultures vivrières. Sur ce territoire, 10 000 à 12 000 insurgés vivent avec leurs familles. Ils forment un certain nombre de camps, avec un certain degré d’autonomie et d’initiative, tout en reconnaissant l’autorité des dirigeants Biassou et Jean-François.

Il faut l’affirmer avec force : le décret d’abolition de l’esclavage adopté par la Convention, le 16 pluviôse an II, entérine en réalité l’état de fait que l’insurrection des esclaves a elle-même réussi à instaurer aux Antilles. C’est en effet sous la pression de la révolte que l’abolition est d’abord proclamée par Sonthonax à Saint-Domingue le 29 août (pour le Nord) et par Polverel le 21 septembre 1793 (pour le Sud).

Sur place, les colons blancs sont prêts à tout pour conserver leur position de domination, y compris à pactiser avec l’ennemi qui est à proximité (en effet, les Espagnols et la flotte britannique attendent leur heure). En face, la Convention veut faire appliquer le décret du 4 avril 1792 sur les libres de couleur en s’appuyant aussi sur les esclaves. Partis de France à la fin de juillet 1792, les trois commissaires nationaux civils (Sonthonax, Polverel et Ailhaud) débarquent à Saint-Domingue le 19 septembre avec pour mission de faire appliquer la loi. La commune de Port-au-Prince est dominée par une faction radicale de la population blanche, hostile aux hommes de couleur, quels que soient leur degré de métissage et leur statut (libres de couleur ou esclaves). Cette faction, dirigée par Borel, commandant de la Garde nationale, n’avait cessé d’annoncer que la Révolution allait tôt ou tard provoquer l’affranchissement des esclaves et donc une catastrophe pour les colons blancs. En décembre 1792, plusieurs mulâtres subissent des agressions sans que la municipalité ne poursuive les auteurs. Borel refuse ouvertement de reconnaître l’égalité des mulâtres. Le 21 mars, la ville de Port-au-Prince est déclarée en état de rébellion contre la République, tandis que Borel en chasse les mulâtres et lève une armée composée d’anciens militaires blancs et d’esclaves noirs avec laquelle il ravage la plaine du Cul-de-Sac, près de Port-au-Prince. Le blocus de la ville commence le 5 avril suivant. Le 12, après un intense bombardement dirigé depuis le vaisseau L’America à bord duquel se trouve Sonthonax, les négociants contraignent Borel et ses partisans à abandonner la ville et à se réfugier à la Jamaïque, sous protection britannique. Le 13, la municipalité de Port-au-Prince annonce sa soumission ; le lendemain, Sonthonax et Polverel font leur entrée dans la ville vaincue. Celle-ci est frappée d’une contribution de 450 000 livres, de nombreux habitants sont déportés. D’autres demandent des passeports pour les États-Unis tandis que la Garde nationale est réorganisée autour des mulâtres. À la peine de mort, les commissaires civils ont effectivement préféré l’expulsion de Saint-Domingue, soit vers la France « pour y prendre des leçons de liberté », soit vers les États-Unis quand la guerre a interrompu les communications directes. Au Cap-Français, Sonthonax et Polverel ont empêché un magistrat blanc de faire exécuter des insurgés prisonniers, au grand dam des colons. En juin 1793 au Cap, la rébellion de Galbaud, gouverneur général de Saint-Domingue destitué par les commissaires, commence par une rixe entre matelots et mulâtres qui forment à cette date l’essentiel de la Garde nationale du Cap. Exaspérés, les colons et les marins débarquent au Cap-Français le 19 juin, soit 2 000 à 3 500 hommes. Après deux jours de combats, les commissaires évacuent Le Cap et se replient à la plantation Bréda (d’où venait Toussaint). Les deux commissaires décident d’appeler à l’aide les esclaves révoltés. Sonthonax rédige une proclamation à leur attention : « Nous déclarons que la volonté de la République française et de ses délégués est de donner la liberté à tous les guerriers nègres qui combattront pour la République sous les ordres des commissaires civils, contre l’Espagne ou d’autres ennemis, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs… Tous les esclaves déclarés libres par la République seront égaux à tous les hommes libres, ils jouiront des droits des citoyens françaisnote. »

Le 21 juin, 10 000 esclaves rebelles commandés par Macaya et Pierrot fondent sur Cap-Français où les Blancs insurgés sont complètement débordés. Ceux-ci prennent la fuite et s’embarquent sur les navires dans une grande confusion. On relève 500 cadavres, certains sont jetés à la mer. Les commissaires décident d’envoyer le fils de Polverel afin de négocier avec les insurgés. Il est retenu prisonnier. Un groupe de Noirs tente d’incendier une prison afin d’y délivrer plusieurs des leurs mais les flammes gagnent d’autres maisons et de très nombreuses habitations sont détruites.

Seule la libération des Noirs peut contribuer à rétablir la paix civile, estiment les commissaires. Tel est le sens de la proclamation du commissaire Sonthonax décrétant le 29 août 1793 l’affranchissement général des esclaves du Nord. Un mois plus tard, son collègue Polverel fera de même dans l’Ouest et le Sud, mais il avait, avant Sonthonax, proposé une libération partielle.

Proclamation de Sonthonax le 29 août 1793, affichéenote

Nous Léger-Félicité Sonthonax, Commissaire civil de la République, délégué aux îles françaises de l’Amérique sous le vent, pour y rétablir l’ordre et la tranquillité publique […]

Exerçant les pouvoirs qui lui ont été délégués par l’art. III du décret rendu par la Convention nationale le 5 mars dernier.

A ordonné et ordonne ce qui suit pour être exécuté dans la province du Nord,

ARTICLE PREMIER

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen sera imprimée, publiée et affichée partout où besoin sera, à la diligence des municipalités, dans les villes et bourgs, et des commandants militaires dans les camps et postes.

II

Tous les nègres et sangs mêlés actuellement dans l’esclavage, sont déclarés libres pour jouir de tous les droits attachés à la qualité de citoyens français ; ils seront cependant assujettis à un régime[…].

IX

Les nègres actuellement attachés aux habitations de leurs anciens maîtres, seront tenus d’y rester ; ils seront employés à la culture de la terre […].

XI

Les ci-devant esclaves cultivateurs seront engagés pour un an, pendant lequel temps ils ne pourront changer d’habitation que sur une permission des juges de paix dont il sera parlé ci-après et dans les cas qui seront par nous déterminés.

XII

Les revenus de chaque habitation seront partagés en trois portions égales, déduction faite des impositions, lesquelles sont prélevées sur la totalité. Un tiers demeure affecté à la propriété de la terre et appartiendra au propriétaire. Il aura la jouissance d’un autre tiers pour les frais de fesance-valoir. Le tiers restant sera partagé entre les cultivateurs de la manière qui va être fixée.

XIII

Dans les frais de fesance-valoir sont compris tous les frais quelconques d’exploitation, les outils, les animaux nécessaires à la culture et au transport des denrées, la construction et l’entretien des bâtiments, les frais de l’hôpital, des chirurgiens et gérants.

XIV

Dans le tiers du revenu appartenant aux cultivateurs, les commandeurs qui seront désormais appelés conducteurs de travaux auront trois parts.

XV

Les sous-commandeurs (conducteurs) recevront deux parts, de même que ceux qui seront employés à la fabrication du sucre et de l’indigo.

XVI

Les autres conducteurs à quinze ans et au-dessus auront chacun une part.

XVII

Les femmes à quinze ans et au-dessus auront deux tiers de part.

XVIII

Depuis dix ans jusqu’à quinze, les enfants des deux sexes auront une demi-part […].

XX

Les mères de famille qui auront un ou plusieurs enfants au-dessous de dix ans recevront part entière […].

XXVII

La correction du fouet est absolument supprimée […].

L’abolition de l’esclavage

La Convention nationale suit les décisions des commissaires à Saint-Domingue et décrète l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, le 16 pluviôse an II (le 4 février 1794). À la Convention, le débat sur l’abolition provoque un moment d’exaltation et d’émotion intense : « À peine ce décret [d’abolition] est-il prononcé que les trois députés des colonies sont étroitement serrés dans les bras de leurs collègues qui les félicitent de jouir enfin des droits attachés à leur qualité d’hommes : ceux-ci se précipitent au bureau et par les plus vifs applaudissements ils témoignent au président au nom de tous les frères des colonies la vive reconnaissance dont ils sont pénétrés. Cette scène attendrissante est longuement prolongée au milieu de l’enthousiasme général et des cris mille fois répétés de Vive la République ! Vive la Convention ! Vive la Montagne ! Une citoyenne de couleur appelée Marie Dupré qui assiste habituellement aux séances de la Convention tombe sans connaissance dans l’une des tribunes par l’effet de la sensibilité et de la joie qu’elle éprouve en entendant prononcer le décret. La Convention nationale déclare que ce sera consigné au procès-verbalnote. »

Entonnée à la section des Tuileries trois jours plus tard, la chanson de Pills intitulée La Liberté des Nègres célèbre l’événement :

Le saviez-vous Républicains,

Quel sort était le sort du nègre ?

Qu’à son rang parmi les humains

Un sage décret réintègre

Il était esclave en naissant,

Puni de mort pour un seul geste.

On vendait jusqu’à son enfant.

Le sucre était teint de son sang.

Daignez m’épargner tout le reste,

Daignez m’épargner tout le reste […].

 

Quand dans votre sol échauffé,

Il leur a semblé bon de naître,

La canne à sucre et le café

N’ont choisi ni gérant, ni maître.

Cette mine est dans votre champ,

Nul aujourd’hui ne le conteste,

Plus vous peinez en l’exploitant,

Plus il est juste, assurément,

Que le produit net vous en reste. (bis)

 

Vous aviez à la liberté

Les mêmes droits héréditaires.

Vous êtes noirs, mais le bon sens

Repousse un préjugé funeste…

Seriez-vous moins intéressants,

Aux yeux des Républicains blancs ?

La couleur tombe, et l’homme reste ! (bis)

Un des rares liens directs entre les esclaves des colonies et l’Hexagone est établi par les fêtes révolutionnaires qui ont célébré cette victoire de la liberté. Jean-Claude Halpern en a repéré vingt-deux organisées dans les deux mois qui ont suivi la publication du décret en février et mars 1794note. Remarquable est celle de Bourg-Régénéré (ex-Bourg-en-Bresse), dans le département de l’Ain, d’où était originaire Sonthonax, « régénérée » par un représentant en mission nommé Albitte, satisfait « d’avoir fait courber la tête aux châteaux et aux églises », et d’avoir créé une atmosphère d’égalité et de républicanisme dont témoigne la fête organisée le 20 ventôse an II (10 mars 1794). Devant un public nombreux – « 7 000 à 8 000 âmes » (le chiffre est peut-être exagéré, mais il est important pour cette petite ville) – défile un cortège impressionnant avec cinq chars où domine l’élément féminin protégé par des guerriers à cheval et des laboureurs conduisant des bœufs, avec des allégories, elles aussi féminines et maternelles, de l’égalité, de la fraternité, de la nature entourées de Noirs et de Blancs mêlés :

On voyait sur un char qui ouvrait la marche et qui était précédé de vingt guerriers à cheval, une jeune citoyenne représentant l’égalité : elle était assise : le drapeau tricolore flottait dans sa main ; des nègres et des Blancs l’entouraient ; elle s’appuyait sur eux et souriait également ; un groupe de femmes environnait le char qui semblait être porté par elles […]. Sur le troisième char on voyait plusieurs négresses allaitant des enfants blancs, et des Blanches allaitant des Noirs ; deux citoyennes représentant l’une la liberté, et l’autre la vertu, habillées en guerrier, étaient à cheval avec des nègres et des Blancs ; ils accompagnaient le char et la liberté jouissait de ce spectacle de réunion, précurseur de son triomphe […]. Sur le cinquième char tiré par six taureaux, la nature était debout, entourée d’une famille innombrable d’enfants… Elle les fixait en mère et l’on voyait briller sans cesse dans ses yeux le désir de se reproduire sans cessenote.

Le cortège traverse la commune et arrive sur l’esplanade. « Par un mouvement naturel, on plante une pique surmontée d’un bonnet et les femmes et les hommes, les nègres et les blancs l’entourent ; on se presse, on s’embrasse, les mains s’unissent, les rangs se brisent et l’on danse au son du tambour et des musettes. La joie était générale. Un roulement [de tambour] se fait entendre, chacun reprend sa place et la marche continue en chantant. » Le récit est entraînant et répond à tous les canons d’un républicanisme maternaliste mâtiné d’égalité raciale. On ne sait pas d’où viennent les femmes, hommes et enfants noirs qui sont dans le cortège mais le spectacle devait être détonnant pour les habitants de cette bourgade de la Bresse et des alentours, puisque les ruraux furent aussi très associés aux festivités. Pourtant, loin de cette fête populaire bien réglée, la mise en œuvre du décret d’abolition aux Antilles ne fait pas l’unanimité.

Les Espagnols de la partie est de l’île attirent les colons et les royalistes ainsi que les esclaves insurgés du Nord (dont Toussaint) auxquels ils promettent terres et liberté après les avoir armés contre la France. Pour se défendre, les commissaires, privés de moyens, réduits à la seule fidélité des affranchis, doivent faire appel aux esclaves insurgés du Nord contre lesquels ils s’étaient battus. En mai 1794, lorsqu’il se rallie au gouverneur républicain, Toussaint a-t-il eu connaissance des propos de Sonthonax anticipant l’adoption du décret d’abolition de l’esclavage ? En tout cas, il apporte à la France l’aide d’une partie des anciens esclaves insurgés et le savoir-faire militaire de 4 000 combattants. Il s’est révélé être un grand stratège militaire lorsqu’il combattait aux côtés des Espagnols auprès desquels il apprit l’art de la guerre. La plupart des anciens affranchis et mulâtres sont regroupés autour de Rigaud, au Sud, et les nouveaux libres dirigés par Toussaint dans le Nord, après l’échec du coup d’État de Villatte en mars 1796. Ses succès militaires et sa capacité à défendre la cause de la République, garante de la liberté, lui ont valu son surnom de Louverture. Afin de rester seul au pouvoir à Saint-Domingue, Toussaint a réussi à faire nommer Sonthonax, alors en conflit avec lui, au Conseil des Cinq-Cents, et Laveaux au Conseil des Anciens. Après les combats victorieux contre les forces espagnoles et anglaises (1795-1798), les conflits et les affrontements avec les autorités de la métropole deviennent très lisibles dans la guerre civile en 1800. Il écrase aussi de nouvelles révoltes d’hommes de couleur du Nord et de l’Ouest, au prix de milliers de morts, et inflige une défaite à Rigaud dans le Sud (1799)note. De 1797 à 1801, Saint-Domingue connaît une nette poussée autonomiste. Toussaint ne cherche pas la rupture avec la métropole mais une sorte de compromis entre la souveraineté pleine et entière de l’île en étroite association avec l’État français, ce que montrent la Constitution adoptée à Saint-Domingue et les négociations et conflits avec les forces étrangères. En janvier 1801, Toussaint occupe la partie espagnole de Saint-Domingue. Excédé de cette volonté d’autonomie, le Premier consul Napoléon Bonaparte envisage une expédition militaire.

Le cas des Mascareignes

« Il faut avouer que les nègres sont moins maltraités que dans nos autres colonies ; ils sont vêtus : leur nourriture est saine et assez abondante ; mais ils sont là de quatre heures du matin jusqu’au coucher du soleil ; mais leur maître en revenant d’examiner leur ouvrage répète tous les soirs “ces gueux-là ne travaillent point” ; mais ils sont esclaves mon ami ; cette idée doit empoisonner le maïs qu’ils dévorent et qu’ils détrempent de leur sueurs. Leur patrie est à 200 lieues d’ici : ils s’imaginent cependant entendre le chant des coqs et reconnaître la fumée des pipes de leurs camarades. Ils s’échappent quelquefois au nombre de 12 ou 15, enlèvent une pirogue et s’abandonnent dans les flots. Ils y laissent presque toujours la vie : et c’est peu de chose lorsqu’on a perdu la liberté. »

Bourbon Parny, poète créole (1753-1814)note.

La population de l’île Bourbon est en 1789 à très grande majorité servile : sur les 47 195 habitants, 37 984 sont des esclaves. Avec l’île de France (actuelle île Maurice, 37 915 esclaves pour 44 828 habitants), elle forme l’archipel des Mascareignes où l’on cultive, comme aux Antilles, de l’indigo, du sucre, du coton et du café. Des administrateurs adeptes des Lumières ont dénoncé les cruautés subies par les esclaves. Mais l’Assemblée coloniale est très hostile à l’abolition de l’esclavage. Tout au plus veulent-ils bien adoucir leur sort. Après la mort du roi, la Convention, par le décret du 15 mars 1793, décide de changer le nom de l’île Bourbon qui devient l’île de la Réunion. Ses députés sont eux aussi très opposés à l’abolition. Officiellement, ils ne connaissent pas le décret et deviennent des « virtuoses de la volte-face et du double langagenote ». Ils n’attaquent pas frontalement le principe de l’abolition mais insistent sur les difficultés de sa mise en œuvre, et soulignent l’utilité des Mascareignes pour lutter contre les Anglais et soutenir les comptoirs et colonies en Inde. En métropole, à l’Assemblée, leur point de vue est entendu. On s’accorde sur l’importance des colonies, sur l’intérêt qu’il y a à les conserver et sur la priorité à donner à la lutte contre les ennemis de la République, en particulier l’Angleterre. Or, en 1794, fait-on valoir, « les Anglais tendaient les bras aux Noirs révoltés ». À la fin de l’année 1795, le député Gouly, un jacobin pur et dur, fait paraître les Vues générales sur l’importance du commerce des colonies et le caractère du peuple qui les cultive : l’inégalité, selon lui, est inhérente à la nature humaine. Les Noirs, qu’il qualifie d’étrangers, ont été « tirés des sables brûlants d’Afrique où ils végétaient comme des quadrupèdes […]. Le noir ajoute-t-il, est proche de l’homme brut qui lui-même touche de très près à l’orang-outang dans ses habitudes et dans ses goûtsnote ». C’est sur la base de cette conception raciste qu’il défend la nécessité de « civiliser » les esclaves, de lutter contre l’Angleterre et d’affermir la République.

À Paris, après de longues discussions, le décret d’abolition est entériné par le Directoire. Liée à la Constitution du 5 fructidor an III (22 août 1795) dont le préambule mentionne l’abolition de l’esclavage, la politique coloniale du Directoire prône la disparition des Assemblées coloniales et la création de départements. Mais il faut attendre la loi du 25 janvier 1796 (5 pluviôse an IV) du Conseil des Cinq-Cents pour que soit prise la décision d’envoyer deux représentants dans les colonies orientales avec une expédition de secours. Partie de Rochefort en mars 1796, l’expédition arrive sans encombre aux Mascareignes le 18 juin. Trois jours plus tard, une insurrection blanche se dresse contre les commissaires chargés de faire appliquer l’abolition : les colons envahissent la salle où se déroulent les discussions et réexpédient sur-le-champ les envoyés métropolitains le plus loin possible, vers les Philippines. En chassant les représentants du Directoire, les colons des Mascareignes se sont mis en état de rébellion voire de sécession. Ils servent cependant de contre-modèle au regard de l’émancipation incontrôlable de Saint-Domingue, qui fait peur. Il y eut donc une forme de continuité de la politique coloniale de la Convention au Directoire.

3. RETOUR À L’ORDRE POLITIQUE, SOCIAL ET DE GENRE : LE DIRECTOIRE (1795-1799)

« Vous devez garantir la propriété du riche. L’égalité civile, voilà tout ce qu’un homme raisonnable peut exiger. L’égalité absolue est une chimère […]. Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature. »

Boissy d’Anglas aux membres de la Commission des Onze, été 1795note.

La chute des jacobins en 1794 et l’adoption, en l’an III, d’une nouvelle Constitution préparée par la Commission des Onze, modifient les principes, les institutions et la culture politiques de la nation. L’égalité cède le pas devant la liberté. Une réaction à l’égard des contraintes imposées par les révolutionnaires se manifeste dans une partie de la jeunesse, « la jeunesse dorée », par des versions outrancières du style et du goûtnote.

Le « muscadin », un contre-révolutionnaire parfumé ?

Le terme « muscadin » est employé sous le Directoire par ceux qui se déclarent en opposition complète avec la tenue stricte et virile des élites politiques révolutionnaires (même si celle de Robespierre était soignée et un brin précieuse). La première occurrence de cette nouvelle expression est signalée dès la fin du XVIIIe siècle, dans la Fabrique lyonnaise pour désigner des « commis parfumés, sans engagements militaires et politiques, suspectés de modérantisme, voire de contre-révolutionnote ». Comme souvent, le terme a été repris et détourné au cours de la Terreur blanche à Lyon en scandant « Tremblez donc sacrés jacobins/Voilà, voilà les muscadins ». Le mot se diffuse progressivement dans tout le pays après Thermidor.

En Provence, et plus spécifiquement dans le Comtat, les actions antijacobines se déclenchent dès mai 1795. Elles sont le fait de bandes armées appelées les Compagnons du soleil, dirigées par des jeunes gens contre-révolutionnaires, nobles ou bourgeois, mais qui comptent aussi des gens du peuple, ruraux ou urbainsnote. Des prêtres constitutionnels sont tués, des jacobins assassinés ; des prisonniers républicains sont massacrés entre Orange et Mornas. Il en avait été de même à Marseille le 17 prairial an III (6 juin 1795) à la prison du fort Saint-Jean sur le vieux port de Marseille, où un groupe d’hommes armés et bien habillés, chantant Le Réveil du peuple, tue systématiquement quatre-vingt-huit prisonniers aux cris de « scélérats de républicains de 89 et montagnards, dites à Marat qu’il vienne vous sauvernote ! ». Une insurrection royaliste éclate à Avignon le 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795). Quatre jours plus tard, le marquis de Lestang, qui la dirige, est arrêté par le représentant en mission et condamné à mort. Chanter Le Réveil du peuple est interdit.

Le Réveil du peuple

Peuple Français, peuple de frères,

Peux-tu voir sans frémir d’horreur,

Le crime arborer les bannières

Du carnage et de la terreur ?

Tu souffres qu’une horde atroce

Et d’assassins et de brigands,

Souille par son souffle féroce

Le territoire des vivants […].

À Paris, depuis le Palais-Royal où ils se regroupent dans un premier temps sous la férule du journaliste Louis Stanislas Fréron (un ancien montagnard devenu antijacobin), les muscadins font la chasse aux ci-devant jacobins dans les espaces publics et les lieux de théâtre et de concert. Vêtus de manière extravagante et luxueuse, ils interviennent de façon tapageuse en interrompant les spectacles où se produisent selon eux des jacobins, et en chantant Le Réveil du peuple qui concurrence La Marseillaise. Parfois violents, ils tiennent le haut du pavé, jusqu’au 12-14 vendémiaire (4-6 octobre 1795) où se déclenche à Paris une révolte armée des royalistes. Le mois précédent, les sections de l’Ouest parisien – particulièrement dans la section Lepeletier, formée surtout de propriétaires – se sont opposées au soutien des sections des quartiers populaires à la Convention. Le 12 vendémiaire, les sections révoltées occupent la rue et demandent le retour du roi. Le commandant des forces militaires de Paris, le général Menou, se joint à eux. Entre 7 000 et 8 000 rebelles attaquent les Tuileries défendues par Barras, l’artillerie étant confiée au jeune général Bonaparte. Après l’échec de l’attaque de la Convention le lendemain par 25 000 révoltés et la prise de l’église Saint-Roch (300 morts) décrite par Balzac, la révolte est matée. Les poursuites ultérieures sont moins importantes que pour l’émeute de Prairial et, un an plus tard, tous les condamnés sont amnistiés.

« La conjuration des égaux »

« Dans toutes les déclarations des droits excepté dans celle de 1795, on a débuté par consacrer cette plus importante maxime de justice éternelle : le but de la société est le bonheur communnote. »

Le 21 floréal an IV (10 mai 1796), la police arrête à l’aube onze personnes – dont Babeuf et Drouet (le maître de poste de Varennes devenu député) – et se saisit d’une série de documents compromettants. Le gouvernement dénonce « un horrible complot » visant à rétablir le régime de la terreur et cible ainsi la « Conjuration des Égaux » dirigée par Gracchus Babeuf. Né en 1762 à Saint-Quentin, en Picardie, activiste républicain, Babeuf a appelé, dans son journal Le Tribun du peuple fondé après Thermidor, à défendre la démocratie, le « maximum » (sa fille était morte de faim après la suppression de la limitation des prix) et prône une insurrection populaire. Il a formé avec Maréchal, Le Pelletier et Buonarroti un directoire secret de salut public pour la préparer. Deux jours après son arrestation, Babeuf écrit aux membres du Directoire : « J’oserais développer les grands principes et plaider les droits éternels du peuple avec tout l’avantage que donne l’intime pénétration de la beauté du sujet ; j’oserais, dis-je, démontrer que ce procès ne serait pas celui de la justice, mais celui du fort contre le faible, des oppresseurs contre les opprimés et leurs magnanimes défenseursnote. »

On cherche des accusés dans toute la France : après Paris, Cherbourg, Arras, Rochefort, Bourg et Saintes eurent leurs arrestations. Cinquante-neuf personnes sont mises en accusation (dix-sept étaient contumaces). Drouet parvient à s’échapper d’une prison de l’Abbaye et Buonarroti se réfugie à Bruxelles. Les autres prisonniers sont transférés dans des cages grillagées à Vendôme pour y être jugés par la Haute Cour. Suivi par une foule de citoyens, le procès est accompagné de déclarations de principe des accusés sur la république, la défense de la Constitution de 1793 et de l’égalité ainsi que de chants révolutionnaires. Cinquante-six accusés furent acquittés, sept condamnés à la déportation ; Darthé et Babeuf, condamnés à mort, tentèrent en vain de se suicidernote.

Babeuf avait proposé le retour aux fêtes civiques et révolutionnaires. Le Directoire met en place un nouveau système de fêtes nationales qui célèbre, en floréal, le mariage civil et les époux, la famille et des pères éducateurs, attentionnés et aimants, dignes du « doux nom de père ». Les députés du Conseil des Anciens doivent être mariés ou veufs. Inversement, les célibataires sont pénalisés : hommes et femmes de plus de trente ans doivent payer un quart de plus de leurs contributions personnelles. Une idéologie conservatrice de la famille est progressivement promue et c’est sur ce terreau que s’élabore le code civil. Elle explique aussi le traitement réservé aux « filles publiques ».

« Filles publiques » et ordre public

« La nommée Devalle, qui tient une maison de prostitution dans la maison où elle déclarante demeure, c’est-à-dire au no 160, est cause d’insultes journalières qu’elle est obligée d’essuyer de la part des hommes qui sont raccrochés par les femmes publiques qui logent chez ladite Devalle et que cette dernière s’est portée à diverses reprises à des insultes très graves envers elle déclarante ; que soit de nuit, soit de jour, le scandale est presque continuel chez ladite Devalle, que les propos obscènes qui s’y tiennent par ladite Devalle, par les prostituées qui sont chez elles et par les hommes qui y vont ne peuvent lui permettre d’entrer ou de sortir de son domicile sans trembler ; que ladite Devalle non contente du scandale qu’elle cause dans la maison, affecte d’envoyer les femmes qui sont chez elles raccrocher au-devant des boutiques occupées par les habitants de la maison. »

Déposition à la police d’Agathe Lallemand, marchande mercière du Palais, 21 thermidor an VIII (14 août 1800).

Clyde Plumauzille a étudié les relations entre les « femmes de mauvaise vie » et les riverains comptables de la réputation de leur quartiernote. Les plaintes auprès du commissaire de police ne sont pas très nombreuses mais elles témoignent de l’accord qui existe entre policiers et plaignants pour juger inconvenante la conduite sexuelle de ces « filles publiques ». Ce n’est pas toujours leur activité qui est mise en cause mais le dérèglement des relations de voisinage qu’elle provoque. Ainsi la citoyenne Marie Lagrave, voisine d’une « nommée Joséphine connue pour être femme publique », vient-elle porter plainte contre elle, le 17 germinal an V (6 avril 1797), parce que cette dernière « jetait par sa fenêtre des matières fécales et des ordures de toutes espèces ». Elle conclut sa déclaration par la dénonciation des faits et gestes de sa voisine, « une particulière nommée Mélanie, dont l’état est de tenir des filles, qui loge sur le même carré que ladite Joséphine a loué à cette dernière ». Trois ans plus tard, le 21 thermidor an VIII (14 août 1800), la déposition citée ci-dessus d’Agathe Lallemand est beaucoup plus directe ; elle témoigne du changement imperceptible de comportement et de point de vue à l’égard de l’activité prostitutionnelle. Les riverains se positionnent en membres « respectables » des couches populaires urbaines, tandis que les prostituées sont repoussées à la marge de la société. Véritables « entrepreneurs de morale » de leur quartier, ils condamnent l’attitude et la sexualité de ces femmes qui se sont démarquées de la conjugalité vertueuse promue par les révolutionnaires.

Dans l’histoire des « filles publiques » pendant la période révolutionnaire à Paris, on peut distinguer trois moments-clés. Le premier est celui de la dépénalisation. En 1791, le silence du code pénal sur la prostitution ouvre le champ des possibles d’une régulation des sexualités par de nouvelles normes. Les prostituées sont cependant condamnées à l’invisibilité par le silence juridique, malgré leur présence dans l’espace public et la publicisation de leurs activités.

Un catalogue tarifé des « filles publiques », paru à l’occasion de la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790, entend constituer un acte patriotique. Véritable annuaire, profitant de la liberté d’expression, il consacre la victoire de citoyens consommateurs donnant leur point de vue sur le corps et les pratiques des « demoiselles » et devenant ainsi producteurs d’une masculinité normative. De 1789 à 1799, la publicisation de la prostitution s’effectue grâce à la parution d’une trentaine de listes présentant les prostituées dans l’espace parisien et permettant de « redéfinir l’économie du désir et de ses usages dans l’espace public » au nom d’une volonté de savoir et d’information. Leur nombre se situe au total entre 10 000 et 15 000 personnes pratiquant une activité prostitutionnelle sur la place parisienne, même si les lieux et les formes varient. Un quart d’entre elles sont situées dans la section de la Butte des Moulins, où le Palais-Royal est mentionné des dizaines de fois. Rebaptisé Palais-Égalité, l’ex-Palais-Royal apparaît comme le principal « marché aux putains », faisant de la prostitution une activité libérale et marchande. Le lieu est proche des Tuileries, des Champs-Élysées et des boulevards, offrant ainsi un espace de promenades et de rencontres particulièrement propices à la mise en relation et à l’offre prostitutionnelle.

Le Palais-Royal est organisé autour d’un jardin donnant sur des rues étroites et des galeries. Les galeries illuminées à l’éclairage artificiel permettent de se protéger des intempéries et de l’obscurité à la tombée de la nuit afin d’assurer une animation dense et permanente. Dans les cafés, restaurants et cabarets, clients et prostituées sont attablés. Quelquefois, ces « filles publiques » hèlent le client depuis les fenêtres d’un appartement ou « raccrochent » les promeneurs dans la zone qui entoure le jardin : « Le libertinage le plus effronté et le plus scandaleux se montre au Palais-Égalité, les filles prostituées ne gardent plus de mesure ; leurs propos, leurs actions font rougir la pudeur la moins farouche. C’est en plein jour qu’on les voit se livrer à tous les excès de leur impudencenote. »

Qui sont-elles ? Essentiellement de jeunes femmes d’origine provinciale, de quinze à vingt-cinq ans, dont le nombre a été évalué à 8 % de la population parisienne féminine adulte. Ce sont surtout des célibataires, domestiques, ouvrières du textile ou marchandes des Halles réduites à vendre leur corps pour survivre, parce que confrontées au chômage, au travail temporaire, à la solitude et à la précarité. Dans le peuple parisien, la frontière est mince entre femme honnête et « femme de mauvaise vie ». Pourtant, les prostituées ne sont pas que des victimes ; elles font preuve parfois dans leurs suppliques aux autorités d’une réelle énergie civique, se revendiquant comme citoyennes avant que d’être femmes publiques et demandant leur « droit aux droits ». Mais l’enfermement à la Salpêtrière ou en prison les fragilise car elles sont souvent atteintes de maladies contagieuses et se retrouvent alors démunies à la sortie, ne pouvant se réinsérer dans la vie ordinaire des classes populaires.

Le deuxième moment est, en 1793, avec la mise en œuvre d’une nouvelle politique du gouvernement révolutionnaire. Après que Claire Lacombe a pétitionné en vain à la commune de Paris le 18 septembre pour créer des maisons nationales afin de régénérer les prostituées, des mesures répressives (décret du 4 octobre 1793) interdisent la prostitution de rue et la vente d’ouvrages et d’objets obscènes. Ces mesures rejoignent l’exclusion de toutes les femmes de l’espace public politique et leur assignation par leur « nature » au privé familial. La radicalisation du processus révolutionnaire en 1793 promeut la répression civique et, sous la forme d’une menace sociale, sanitaire et morale pour le corps national, la stigmatisation des prostituées parisiennes.

Enfin, dans un troisième temps, sous le Directoire (1795-1799), un régime réglementaire de la prostitution est progressivement mis en place. À la fin de l’année 1798, le Bureau central de police de Paris rend obligatoires les visites sanitaires et crée ce qui deviendra un système de dispensaires pour les « filles publiques » (12 ventôse an X, 3 mars 1802). Le médecin et le policier deviennent les acteurs de la réglementation prostitutionnelle. Paradoxalement, la dépénalisation de 1791 n’a pas créé un espace de liberté individuelle pour les prostituées. Elle est plutôt le symbole de l’échec du projet de régénération révolutionnaire pour les classes populaires et du développement, pendant le Directoire, d’un nouveau système de contrôle du corps des femmes, pérenne pendant tout le XIXe siècle et au-delà.

L’exclusion des femmes : travail et citoyenneté

« Pour faire revivre les ateliers qui sont dans une espèce de léthargie […], nous croyons qu’il conviendrait de rétablir la subordination entre l’ouvrier et le chef d’atelier ; que lorsqu’il se trouve des ci-devant fêtes, si l’ouvrier ne veut pas travailler, qu’il ne lui soit rien payé. »

Lettre de Basile et Cie de Rouen, 26 nivôse an VI, au ministre de l’Intérieur.

Ainsi s’exprime, en 1798, un industriel de la région de Rouen qui sollicite l’intervention du ministre de l’Intérieur pour mettre au pas ses ouvriers, en particulier sur la question du cumul des congés le dimanche (calendrier religieux) et le décadi (calendrier révolutionnaire). Le ministre refuse de s’interposer, alléguant une affaire privée. Après le 9 thermidor se pose la question du contrôle de l’État sur l’économie et plus particulièrement sur l’organisation de l’industrie par des règlements d’atelier prévus dans la loi d’Allarde de 1791, mais jamais adoptésnote.

Une autre question préoccupe marchands et maîtres ouvriers : celle, depuis le décret du 3 septembre 1786 (voir chapitre 3), de la liberté des ouvrières d’accéder à tous les métiers. L’entrée des femmes serait synonyme pour eux d’une baisse des salaires et de la qualité du travail. Par ailleurs, ils s’interrogent sur la question « du désordre de la mixité » dans les ateliers avec des apprenti.e.s et des compagnon.ne.s couchant sur place. Dans le tissage lyonnais, Mallet, maître ouvrier, est traduit devant le tribunal des métiers pour avoir embauché, outre ses deux filles, deux compagnonnes ; d’autres maîtres font travailler dans des ateliers féminins des apprenties et des maîtresses ouvrières. La municipalité invite les marchands et les maîtres à demander une loi plutôt que de s’en prendre au travail des ouvrières. En 1799, un accord est négocié : les femmes comme les hommes auront les mêmes salaires et conditions de travail, comme de qualification, et il y aura des inspections sur les conditions de la mixité. On ne sait pas comment cet accord fut appliqué mais on peut penser que, dans ces conditions, les maîtres ouvriers embauchèrent plutôt des hommes que des ouvrières.

Le même ostracisme envers les femmes s’est manifesté à propos du port de la cocarde lié à la conception de la citoyenneté. « La cocarde est le signe de notre attachement au gouvernement républicain et du titre de “Français” que nous devrions endosser au berceau pour ne l’abandonner qu’au sortir de la tombe. » Ainsi s’exprime à la séance du 3 floréal an VII (24 avril 1799) Jacques-Paul Fronton Duplantier : pour lui, seuls les hommes ayant accompli leur service militaire doivent porter la cocardenote. En effet, en décembre 1798, alors que le port de la cocarde est, en principe, toujours obligatoire, le Conseil des Cinq-Cents discute des mesures punitives à appliquer à celles et ceux qui ne respectent pas cette obligation qui concerne aussi bien les femmes que les domestiques et les étrangers. Le débat porte alors sur la citoyenneté et l’appartenance nationale et sur le fait que si des femmes portent la cocarde, elles vont se transformer en hommes. Pour les domestiques, les autoriser à porter la cocarde pose les questions de leur dépendance et donc de leur citoyenneté, et aussi de l’égalité. D’autres, à l’inverse, soutiennent que porter la cocarde signifie l’appartenance à la nation et non à la citoyenneté. En fin de compte, le port de la cocarde a relevé d’une loi qui garantissait un droit pour les hommes adultes qui n’étaient pas domestiques, n’avaient pas été coupables d’un crime et n’étaient pas atteints d’une maladie mentale. Les femmes n’avaient donc pas obtenu ce droit. Leur rôle dans la nation était d’élever les enfants et d’entretenir le foyer, base d’un républicanisme maternaliste qui perdura longtemps, et maternalisme qui fut légalisé sous l’Empire napoléonien dans le code civil. La question de l’universalisme et des droits des individus fut également posée pour un groupe minoritaire, les juifs.

« Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout leur accorder comme individus note » 

La Déclaration des droits de l’homme affirme que « tous les hommes naissent et demeurent égaux en droits » et que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses ». Par les premières réformes de la Révolution, les juifs obtiennent le droit de résidence dans n’importe quel point du royaume. Les juifs de Paris n’ont plus à subir de contrôle et ils sont assez nombreux à s’engager dans la Garde nationale.

L’abbé Grégoire, mais aussi Mirabeau, Clermont-Tonnerre et Duport, membres de la Constituante, ainsi que quelques autres de leurs collègues, insistent pour qu’on examine favorablement les requêtes des juifs et qu’ils obtiennent le titre de citoyen actif. Il faut « briser les barrières injustes qui séparent les juifs de nous et leur faire aimer une patrie qui les proscrit et les chasse de son sein », s’exclame un député protestant, Rabaut de Saint-Étienne, en août 1789. Le discours qu’Isaac Berr, de Nancy, est admis à prononcer devant l’Assemblée pour exprimer le vœu des juifs d’accéder au titre de citoyen actif fait une grande impression auprès de constituants. Mais l’opposition est très forte. L’abbé Grégoire représente une voix assez isolée parmi les députés, surtout parmi ceux du clergé et de la noblesse, qui s’opposent à ce que les juifs deviennent les égaux des autres citoyens. Comme ailleurs en France, les villageois alsaciens se soulèvent contre le régime féodal et les seigneurs, mais aussi contre les juifs. À partir de l’automne 1789, le pillage des maisons juives, les incendies et les déprédations se multiplient et certaines familles s’enfuient en Suisse.

Une première étape est franchie le 28 janvier 1790, quand l’Assemblée constituante accorde les droits de citoyen actif aux juifs « connus sous le nom de Portugais, Espagnols et Avignonnais ». La majorité des députés des provinces de l’Est continue à s’opposer à ce que les mêmes droits soient accordés aux juifs de leurs régions, au nom de l’ordre public. Jamais, selon eux, le calme ne régnerait en Alsace si les juifs étaient admis au rang de citoyen actif. À la veille de se séparer, l’Assemblée constituante finit par voter, le 27 septembre 1791, l’abolition de toute discrimination concernant les juifs. Ce décret s’applique à tous les résidents en France, sans exception : il marque leur complète émancipation, mais aussi leur assimilation par effacement des différences. Le décret exige que les juifs renoncent à tout ce qui avait fait d’eux jusqu’ici une communauté, minoritaire certes, mais bien organisée. Le terme de « nation juive » est donc définitivement banni. Structures communautaires, juridictions rabbiniques, organisation des caisses de charité… : tout doit disparaîtrenote.

Les juifs participent avec enthousiasme au mouvement populaire des années révolutionnaires. Mais la déchristianisation de 1793 touche aussi, par extension, le culte juif. Les synagogues comme les églises sont pillées et les symboles religieux arrachés ; à l’heure du calendrier républicain, l’observance des fêtes traditionnelles devient dangereuse pour les individus. Cependant, pour les communautés juives des régions d’outre-Rhin et d’Italie, où pénètrent les armées de la République à partir de 1795, c’est l’heure de la liberté. Les murs du ghetto de Rome sont mis à terre ; des arbres de la liberté sont plantés en Allemagne. En dépit des tensions et des conflits, le principe de l’émancipation des juifs n’est pas remis en question. Leur statut est pérennisé dans la Constitution de l’an III (1795) et sous le Directoire sans débat. La mise en ordre napoléonienne changera la donne.

CHAPITRE 5

ORDRE ET DÉSORDRES SOUS NAPOLÉON (1800-1815)

« La Révolution est finie : une ligne profonde sépare à jamais ce qui est et ce qui a éténote. » C’est ainsi que Lucien Bonaparte s’adresse aux préfets, ces fonctionnaires civils créés par la loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800), chargés de remettre de l’ordre et d’assurer « le bonheur public ». Cette affirmation est contredite, en novembre de la même année, dans un rapport du sous-préfet de Langres qui signale une réunion nocturne des anciens membres de la société populaire qui ont tenu « les propos les plus séditieux contre le Premier consul en disant que c’était un scélérat un usurpateur de la souveraineté du peuple et que bientôt il serait fait justice ». Cinq personnes sont arrêtées dont l’une est surnommée « coupe-tête » ou « le septembriseur » mais le tribunal décrète un non-lieu. En juillet 1801, le sous-préfet d’Orange évoque des propos plus fleuris dans la bouche d’un ancien commissaire cantonal du gouvernement : « Malgré ce coquin de Bonaparte, nous viendrons à bout de tous. Ce Bonaparte n’est autre chose qu’un coyonnote couronné de bouzes de vaches. Nous le ferons péternote. » À Carpentras, lors de la célébration du 18 brumaire, une farandole s’est formée « en chantant la Marseillaise et tenant autres mauvais propos qui excitaient à la révolte en criant “Vive la Montagne, les aristocrates seront pendus” », rapporte le sous-préfet. Si la Vendée a été récemment pacifiée, les foyers de brigandage et les résistances au pouvoir central persistent dans de nombreuses régions, malgré la surveillance policière. La collecte des impôts est difficile et les jeunes gens échappent en partie à la conscription établie par la loi Jourdan (1798). Le rétablissement de l’ordre se présente comme un des objectifs majeurs du nouveau régimenote. Après le coup d’État de Brumaire, le 24 frimaire an VIII (15 décembre 1799), lors de la présentation de la nouvelle Constitution, on affirme : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée. Elle est finie. »

1. DÉSORDRES ET ORDRE APRÈS LA RÉVOLUTION

« Ma gloire n’est pas d’avoir gagné quarante batailles […]. Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires […] ; ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est mon code civil. »

Napoléon 1er dans son exil à Sainte-Hélènenote.

L’ordre familial : le code civil

« Le mari est le chef de ce gouvernement [de la famille], la femme ne peut avoir d’autre domicile que celui du mari. Celui-ci administre tout, il surveille tout, il surveille tous les biens et les mœurs de sa compagne. » Tels sont les propos en l’an VIII (1800) des membres de la commission gouvernementale qui préparent le code civil. Le Code Napoléon a régi pendant plus d’un siècle et demi le sort des femmes françaises. L’un de ses rédacteurs, Portalis, avait affirmé : « Ce ne sont pas les lois, c’est la nature même qui a fait le lot de chacun des sexes. La femme a besoin de protection parce qu’elle est plus faible, l’homme est libre parce qu’il est plus fortnote. » La puissance maritale et paternelle est rétablie. Les droits de succession des enfants révisés, et celui des enfants naturels réduits. Le divorce devient plus difficile (le divorce par consentement mutuel est supprimé). Dans un contexte de modification du système représentatif, une conception de la citoyenneté s’impose dans laquelle les catégories sociales dites « dépendantes » (essentiellement les femmes mariées et les domestiques) délèguent leur souveraineté et ne sont pas en mesure d’exercer concrètement leurs droits. Le principe de l’autorité l’emporte.

Les règles du code civil de 1804 s’adossent cependant à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Le mariage y est encore défini comme un contrat civil, révocable, liant entre elles deux personnes libres et égales. Mais dès que ces individus sont mariés, ils sont contraints de se soumettre à des rôles déterminés en fonction de leur sexe : c’est ainsi qu’ils deviennent des époux aux droits et devoirs différents. Les principes d’égalité et de liberté ont disparu de l’organisation des rapports au sein du couple. Une reconfiguration patriarcale des droits individuels s’effectue alors au détriment des innovations révolutionnaires.

L’ordre social et les tumultes ouvriers

Pour conjurer le « désordre social » et « l’anarchie et l’arbitraire qui dévorent les ateliers », les dominants se positionnent entre conciliation et coercition. Une forme de conciliation novatrice est mise en œuvre dans la Fabrique lyonnaise (organisation de la fabrication des tissus de soie) où est élaborée le 14 mars 1801 une convention collective soumise ensuite au vote des chefs d’atelier tisseurs.

Des notables lyonnais prennent l’initiative d’une commission officielle, le 12 février 1801, chargée d’examiner les règlements sur « l’ordre et […] la discipline qui peuvent importer à l’intérêt de la fabrique ». Les marchands ayant refusé d’y participer, huit chefs d’atelier – dont un militant actif dans la période révolutionnaire, Jean-Claude Deglize – sont invités à discuter d’un tarif et de la liberté de travailler simultanément à son compte et pour le compte d’autrui. Cette dernière revendication, c’est-à-dire le maintien de la liberté du travail, a été concédée par les donneurs d’ordre membres de la commission. Le compagnonnage est supprimé mais les acquis révolutionnaires sont conservés. En droit, les ouvriers chefs d’atelier ne sont désormais tenus à aucune « subordination ». En mars et avril 1801, une consultation publique reçoit les observations des gens du métier et des modifications sont apportées. Célébré comme un accord historique clôturant un siècle de conflits par une conciliation collective sous le drapeau de la liberté il semble inaugurer la voie d’une démocratie délibérative.

Depuis 1786, Jean-Claude Déglize a participé à tous les mouvements des ouvriers en soie. Chassé du salariat par les employeurs, du fait de ses activités militantes, il se met à son compte à la faveur de la Révolution. C’est un modeste artisan qui vend ses tissus fabriqués. Il reste l’un des initiateurs de la revendication du tarif par des campagnes de pétition auprès des ouvriers tisseurs chefs d’atelier. Au moment de la négociation de l’an IX (1801), Déglize réussit à retourner l’opinion des chefs d’atelier lors des premières assemblées en affirmant « qu’ils seraient responsables envers leurs confrères de l’étendue des droits qu’ils allaient perdre ». Employé par la municipalité, il se voit confier la direction d’un recensement de la Fabrique et organise un « bureau d’indication » (pour réguler l’emploi). Il garde une grande influence auprès des premiers élus prud’hommes ouvriers et défend les acquis de la période révolutionnaire.

La commission paritaire élabore un tarif validé par le préfet en novembre 1802 : l’accord représente un effort d’élaboration d’un nouvel ordre industriel et d’intégration des ouvriers dans la Grande Nation. Lors de sa visite à Lyon en 1805, Napoléon Ier prend connaissance des résultats de la commission paritaire mise en place à Lyon et utilise cette expérience lors de l’élaboration de la loi du 18 mars 1806 sur les prud’hommes, appelés à trancher les conflits du travail. L’exemple de Lyon est suivi par Avignon, ville dans laquelle le secteur de la soierie est florissant, où la chambre de commerce, soutenue par le préfet, crée en février 1808 un conseil de prud’hommes qui ouvre, outre la conciliation, une voie possible de contestation de l’ordre économique et social des patrons soyeux : en 1808, des ouvrières obtiennent satisfaction contre un patron qui ne les avait pas complètement payées pour le travail fourninote.

Une loi élaborée par Chaptal le 12 avril 1803 (22 germinal an XI) rétablit le « livret ouvrier ». Instrument de contrôle des ouvriers, sorte de passeport contresigné par le patron, il les empêche de fait de quitter librement leur emploi. Un travailleur voyageant sans livret est considéré par les autorités comme un vagabond.

Des conflits, violemment réprimés, se déroulent sous l’Empire. Le 6 août 1810, les ouvriers du port de Brest, sans travail à cause du blocus maritime, lancent des « propos séditieux », selon le commissaire de police qui demande l’intervention de l’armée. Les soldats se répandent en ville en affirmant « qu’ils sont venus mettre tous les habitants de la ville à la raison ».

À Caen, le 2 mars 1812, une révolte de la faim éclate, appelée selon les cas « sédition », « tumulte », « soulèvement », « révolte », « trouble » dans les différents documents administratifs. Les « instigateurs » sont durement punisnote. L’année précédente, lors de sa visite à Caen, Napoléon avait dû écouter les doléances des fabricants de dentelles et de bonneterie : l’interruption du commerce maritime et la baisse des prix ne « permettent plus de donner aux ouvrières un salaire capable de leur assurer un moyen d’existence ». Une mauvaise récolte et la hausse des prix du blé s’ajoutent à cette situation économique déplorable. Accablés par la disette, un groupe d’ouvriers, de femmes et de jeunes âgés de douze ou treize ans, se rassemble le lundi 2 mars 1812 aux cris de « Du travail et du pain ! » et s’en prend aux marchands de grains de la halle Saint-Sauveur accusés d’être des accapareurs et de faire ainsi monter le prix du pain. Les femmes revendiquent la taxation et veulent imposer leur propre prix. Une marchande de légumes prend même à partie le maire de Caen en le renversant sur un sac de blé. Un attroupement se forme et des pierres sont jetées contre les fenêtres de la préfecture. Des conscrits se joignent aux émeutiers. En fin d’après-midi, le groupe investit un moulin proche de la halle : le meunier est un accapareur, un « agioteur » et un « affameur » aux dires mêmes du commandant des troupes du départementnote. Meubles et linges sont jetés dans la rivière et la mécanique installée depuis un an pour moudre le grain (afin de pallier l’irrégularité du cours d’eau) est détruite. Le préfet fait appel à la troupe et le 7 mars le général – aide de camp de l’empereur, qui a fait ses classes dans les guerres de la Révolution –, entre dans la ville de Caen avec 4 000 hommes, des troupes d’élite qui mettent la ville en état de siège. De très nombreuses arrestations (une « quarantaine des deux sexes », « tous de la plus misérable condition ») ont lieu la première nuit. Deux femmes sont emprisonnées « avec leur enfant à la mamelle » et sont, comme les soixante et une autres personnes arrêtées, interrogées toute la nuit. Huit d’entre elles sont condamnées à mort (quatre hommes, quatre femmes) par la commission militaire spéciale et sont exécutées le lendemain (à l’exception de deux femmes en fuite, condamnées par contumace : la « fille » Trilly, vingt ans, rentière, et la « femme » Retour, vingt-huit ans, filassière, qui seront graciées en 1814). Le premier condamné de la liste, Auguste Samson, dix-neuf ans, aurait déclaré après le jugement le condamnant à mort, « Et bien, s’il faut que je meure, envoyez-moi à l’armée, personne n’en revient ». Nicolas Lhonneur, quarante et un ans, maître d’école (qui laisse cinq enfants en bas âge), François Barbanche, trente-trois ans, marin (avec femme et enfant), Catherine Guillot, femme Provost, dentellière (qui a deux enfants et un mari indigent), Françoise Gougeon, vingt-huit ans, dentellière, sont fusillés au petit matin sans avoir pu demander une grâce ou un sursis. Un homme, Jacques Vesdy, cinquante et un ans, blanchisseur, l’esprit « un peu dérangé » selon le rapporteur au conseil de guerre, aurait été exécuté sans avoir été condamné, afin de faire le compte car l’ordre de donner la mort à huit personnes aurait été transmis dès le départ. Huit autres personnes sont condamnées aux travaux forcés : les hommes sont acheminés vers le bagne d’Anvers pour construire un port militaire et des navires ; les femmes et neuf condamnés à cinq ans de réclusion sont conduits à la prison de Bicêtre à un kilomètre de Caen : deux des femmes les plus âgées y meurent deux ans plus tard faute de nourriture et de soins. Vingt-quatre prévenus écopent de cinq ans de surveillance de haute police et doivent se présenter chaque semaine devant le commissaire de la ville ; neuf d’entre eux doivent par ailleurs rejoindre l’armée de terre ou la marine : dès le 20 mars, « liés et garrottés », ils sont acheminés vers Cherbourg, mais finalement le préfet les fait arrêter à Bayeux et revenir à Caen, où ils sont libérés sous caution. Onze personnes ont été acquittées faute de preuves.

Le nombre quasi équivalent des hommes et des femmes condamnés peut surprendre car le phénomène est inhabituel : les auteurs de Révolte à Caen, 1812 évoquent « un jugement dicté à l’avancenote » ; on pourrait plutôt y voir la conséquence d’une présence importante et active des femmes dans les manifestations, classique dans les émeutes frumentaires. Le 26 mars 1812, le préfet du Calvados écrit à l’adjoint du ministre, qui avait suggéré l’existence d’un complot : « Nos encrassés sont bien ridicules, mais pas méchants. C’est cette population sauvage, ferrailleuse et aguerrie par la révolution et les campagnes militaires qui est redoutable quand elle est excitée par la misère et l’espoir du pillage, sans que j’omette les excitateurs, les provocateurs qui peuvent être quelque part mais je ne sais oùnote. »

Les autorités craignent le risque de contagion et les actions des femmes. Plusieurs « tumultes » ou « soulèvements » sont effectivement signalés les jours suivants dans toute la région. Le 7 avril 1812, le préfet Méchin relate l’affichage de quelques placards qui utilisent l’humour comme moyen de résistance : « Cartouche et les brigands d’autrefois/À l’argent seul portaient envie/Méchin et nos modernes lois/Le glaive en mains demandent et la bourse… et la vie. » Et encore : « Le préfet a perdu l’appétit, le maire a perdu l’honneur et il a mis la France aux fers » (allusion à Samson, dit l’Appétit, et à L’Honneur qui ont été fusillés et à la fille La France qui a été condamnée à huit ans de réclusion). Dans les semaines qui suivent l’insurrection, plusieurs personnes se suicident par désespoir. Le calme est revenu progressivement à Caen mais la situation économique et sociale ne s’améliore pas. En juin 1812, effectuant une tournée dans le département du Calvados pour évaluer la situation de l’agriculture, le commissaire spécial signale une misère accrue : « La vallée d’Auge est en proie aux horreurs de la famine. Nombre de malheureux ne vivent que d’herbe et de son. » Malgré l’ouverture d’ateliers de charité et la distribution de 36 200 « soupes économiques », le préfet confirme ce diagnostic avec un humour caustique : « Si je ne m’étais pas fait marchand de riz, nous brouterions de l’herbe » (24 juin). La consommation de pommes de terre « considérées comme un aliment de rebut bon tout juste au plus pour les pourceaux » (7 juillet) s’accroît. L’été 1812, une excellente récolte permet de diminuer la pression sur les approvisionnements en céréales.

Revenant de son exil anglais après l’abdication de Napoléon Ier le 6 avril 1814, le duc de Berry, neveu de Louis XVIII, s’arrête à Caen et annule les condamnations de 1812.

La mise en ordre religieuse : le Concordat

« En l’an 1801 ce fut le concordat lequel était fort nécessaire ; les chrétiens patriotes couraient les chrétiens catholiques à coups de pierre dans les rues en les appelant fanatiques parce qu’ils aliont [sic] aux messes cachées dans les maisonsnote. » L’ouvrier stéphanois Morel témoigne ainsi des grandes divisions sur la question religieuse dans le sillage de la Révolution. Après Thermidor, dans le village de Broxeele dans le Nord, des paroissiennes s’emparent d’ornements sacerdotaux conservés dans un coffre de l’église. Mais, dans le même temps en 1795 à Marseille, 6 000 personnes vont en procession à Notre-Dame-de-la-Garde.

Aboutissement de longues négociations entre le Saint-Siège, à Rome, et le Premier consul, à Paris, le traité de Concordat est signé le 26 messidor an IX (15 juillet 1801) ; il entre en vigueur après sa promulgation solennelle, le 18 avril 1802, le jour de Pâques, à Notre-Dame. Entre-temps, il a fallu vaincre les oppositions à la fois des évêques constitutionnels et des évêques réfractaires, faire accepter l’accord par la curie romaine et par les assemblées françaises.

Après le schisme et la déchristianisation de la période révolutionnaire, le Concordat permettait au catholicisme proclamé religion de « la très grande majorité des citoyens français » de retrouver une place, sans qu’il ne redevienne la religion officielle de la France. Le Concordat, apportant pacification et stabilité religieuses, a été plébiscité par les Français. En ne reconnaissant que les cultes et non une religion d’État, le Concordat franchissait « le premier seuil de laïcisation » (Jean Baubérot), celui de la sécularisation de l’État largement initiée par la laïcisation de l’état civil (1792). Le premier élément, essentiel, est la reconnaissance du pluralisme confessionnel, grâce à l’incorporation parmi les cultes reconnus des différentes Églises protestantes et du judaïsme. Il est conforté par la création d’une administration des cultes qui a souvent dépendu d’un autre ministère – l’Intérieur, la Justice ou l’Instruction publique.

Le second est la reconnaissance et le soutien à partir de 1809 des congrégations catholiques, surtout les congrégations de femmes, hospitalières et enseignantes, qui ont éclos dès 1795-1796 et se développent pendant tout le XIXe sièclenote. Les dépenses des cultes concernent à la fois l’instruction publique, la rémunération des clergés, mais aussi l’aide à l’entretien des édifices cultuels.

Le préfet de la Haute-Marne souligne ainsi les avantages politiques de la paix religieuse : « Un des plus grands bienfaits sans doute du gouvernement consulaire est celui de la paix de l’Église si habilement négociée […].Depuis cette époque plus de divisions, plus de discordes et cet accord si promptement établi paraît reculer l’époque de nos dissensions religieuses à des temps déjà bien loin de nousnote. » En distinguant la religion du régime politique, ce compromis ôtait aussi ses bases à la contre-révolution.

Le Concordat français a survécu à la longue opposition entre le pape Pie VII et Napoléon Ier, tout comme à la proclamation du catholicisme comme religion de l’État sous la Restauration. Il n’a pas été retouché malgré la radicalisation idéologique d’un catholicisme intransigeant. Il s’est adapté enfin aux lois laïques des débuts de la IIIe République. La loi de séparation des Églises et de l’État en 1905 – et son principe selon lequel « la République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte » a souligné a posteriori ce qui était le cœur du système concordataire : la reconnaissance et le financement des cultes.

Bonaparte avait ajouté au Concordat les articles organiques (1802) qui réintroduisaient le gallicanisme et proclamaient la reconnaissance des cultes protestants. Cette tolérance réaffirmée n’empêcha pas la survivance culturelle d’un « culte du Désert » hérité d’une longue histoire de persécutions et de clandestinité. Pour Pâques 1807, des milliers de protestants se réunissent ainsi, par un froid vif, dans un champ près de Lamastre (Ardèche) autour d’une chaire démontable en bois recouverte de draperies blanches pour y recevoir la communion. La communauté protestante de Marseille, qui accueille 20 % des négociants de la ville, se réunit dans un local situé au-dessus d’un magasin, baptisé temple et avec un mobilier sommaire.

Si le haut clergé soutient la politique concordataire napoléonienne, un certain nombre de prêtres, notamment dans le Midi mais également dans l’Ouest et dans les monts du Lyonnais, refusent de dire la prière pour l’empereur ; ils sont quelquefois soutenus par les maires (à Saint-Nizier-sous-Charlieu dans la Loire ou à Trinquerville en Seine-Inférieure) et signalés par les préfets. Les propos séditieux se multiplient contre l’empereur. Dans ces mêmes milieux, un antijudaïsme chrétien s’installe.

De l’émancipation révolutionnaire à l’assimilation napoléonienne des juifs de France

Un décret du 30 mai 1806 convoque une assemblée des notables juifs afin de « délibérer sur les moyens d’améliorer la nation juive ». Les préfets sont chargés de les désigner dans chaque département. En dépit de ce mode de choix arbitraire, cette assemblée de 112 membres est assez représentative du judaïsme de l’Empire. Elle siège pendant neuf mois, du 26 juillet 1806 au 6 avril 1807. Sa tâche consiste principalement à répondre à douze questions fondamentales posées par Napoléon, qui vont de la polygamie au divorce en passant par les mariages mixtes (avec un.e chrétien.ne), l’obéissance aux lois, la nomination et le rôle des rabbins, les professions interdites par la Loi juive et l’usure. Des réponses de cette assemblée de notables dépend le sort des juifs de France. Ils parviennent à trouver des formules acceptables à la fois par la loi juive et par Napoléon. Au sujet des mariages mixtes, ils répondent que les mariages contractés entre juifs et chrétiens ne peuvent recevoir une bénédiction religieuse juive ; les époux ne peuvent contracter qu’un mariage civil. Mais un juif ayant épousé une chrétienne ne cesse pas, pour autant, d’être considéré comme juif. Napoléon, s’étonnant de rencontrer des hommes à la fois instruits de leur religion et dotés d’une large culture humaniste, écarte la possibilité d’annuler le décret d’émancipation de 1791. Restait à faire accepter ces réponses par l’Assemblée. L’empereur propose de réunir, comme dans l’Antiquité, un Sanhédrin composé de soixante et onze membres dont les décisions seraient contraignantes pour les juifs de l’Empire. L’annonce en est faite le 6 octobre 1806. Rédigée en hébreu et en français, une lettre mémorable émane de l’assemblée des notables, signée par son président Abraham Furtado : « Un grand Sanhédrin va s’ouvrir dans la capitale d’un des plus puissants empires chrétiens et sous la protection du prince immortel qui le gouverne. Paris va offrir ce spectacle au monde ; et cet événement à jamais mémorable sera, pour les restes dispersés des descendants d’Abraham, une ère de délivrance et de félicité. »

Les communautés sont invitées à choisir des représentants « connus par leur sagesse et amis de la vérité et de la justice » pour les envoyer à Paris. Le Grand Sanhédrin de Napoléon est présidé par le rabbin David Sinzheim, d’Alsace. Il compte quarante-cinq rabbins et vingt-six membres laïcs qui siègent un mois exactement (du 9 février au 9 mars 1807). Le Sanhédrin doit donner leur formulation définitive aux réponses de l’Assemblée. En réalité, il n’a sur le moment qu’une influence très limitée et ne réussit même pas à passionner l’opinion juive du temps. Il en subsistera cependant une structuration du judaïsme français autour du consistoire.

Les décrets napoléoniens de 1808

Les deux premiers décrets qui en résultent réglementent le culte. Le gouvernement calque le rôle des rabbins sur celui des prêtres ou des pasteurs. Sur un modèle administratif, les juifs se répartissent dans des circonscriptions à la fois départementales et centralisées. Le décret impose par ailleurs la mise en place, à Paris, d’un Consistoire central, avec un grand rabbin et deux laïcs à sa tête, et, dans chaque département, d’un consistoire dirigé par un rabbin et trois laïcs. En rupture complète avec les structures communautaires d’avant la Révolution, l’organisation consistoriale est imposée de l’extérieur. Mariages, enterrements, sermons sont célébrés à la synagogue. L’étude, l’enseignement, les décisions religieuses constituent un aspect secondaire de leurs activités.

À cela s’ajoute un décret sur « la répression des abus imputés aux Juifs » valable dix ans et éventuellement renouvelable. Il soumet de nouveau les juifs à une législation d’exception qui porte atteinte à l’égalité civique. Connu sous le nom de « décret infâme », ce texte comporte essentiellement quatre points :

1. Toutes les dettes contractées vis-à-vis des juifs sont susceptibles d’ajournement, de réduction, voire dans certains cas, sont simplement annulées. Les juifs « portugais » (c’est-à-dire du Sud-Ouest) ne sont pas soumis à ces mesures discriminatoires.

2. Pour avoir le droit de commercer, les juifs doivent obtenir des patentes spéciales du conseil municipal de leur localité.

3. Les juifs ne peuvent pas s’établir librement s’ils n’y résidaient pas avant 1808 dans les départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin.

4. Les juifs sont astreints au service militaire, sans avoir le droit (comme les non-juifs) de payer pour un remplaçant.

Après la promulgation du décret, les protestations se multiplient. À l’expiration de ses dix années de validité, en 1818, le décret n’est pas renouvelé par le nouveau souverain Louis XVIII et son souvenir s’efface peu à peu. Le système consistorial reste aujourd’hui l’institution caractéristique du judaïsme français.

2. LE « RÉTABLISSEMENT » DE L’ESCLAVAGE PAR NAPOLÉON BONAPARTE

Exposé au Salon de 1800, le Portrait d’une négresse de Marie-Guillemine Benoist (élève d’Élisabeth Vigée-Lebrun puis de David) est une énigme : il représente, assise dans une pose et un fauteuil bourgeois, une domestique noire qui n’a ni nom ni histoire et qui regarde le spectateur du Salon droit dans les yeux. Le noir de la peau se détache sur le blanc de l’étoffe, celle d’une tunique qui la couvre en partie, sa poitrine étant érotiquement dénudée, et d’un foulard noué sur sa tête, entre coiffe d’esclave et bonnet phrygien (ce même bonnet que certaines estampes révolutionnaires représentaient avec la mention « je suis libre »). Ici l’allégorie est sexualisée, évoquant à la fois l’image classique de la fécondité maternelle et la chaleur intime de la domesticité nourricière. On peut y voir une allusion aux amazones, guerrières aux seins nus, tout aussi bien qu’une expression de l’hypersexualité traditionnellement attribuée aux noir.e.s par construction raciste. L’artiste blanche peignait à l’ordinaire des portraits romantiques de femmes blanches aux poses éthérées. Au Salon de 1800, le tableau surprend. Il ne correspond ni aux critères habituels de représentation des domestiques noir.e.s, ni au genre du portrait féminin des femmes peintres de l’époque révolutionnaire. Il atteste cependant d’une irruption de la question noire dans l’espace politique, social et culturel en ce début du Consulat.

Dès le 25 décembre 1799, les trois consuls (Bonaparte, Cambacérès et Lebrun) adressent une proclamation aux « citoyens de Saint-Domingue » affirmant à la fois la spécificité des colonies et les principes acquis avec la Révolution :

Les consuls de la république en vous annonçant le nouveau pacte social, vous déclarent que les principes sacrés de la liberté et l’égalité des Noirs n’éprouveront jamais parmi vous d’atteinte ni de modification. S’il est dans la colonie de Saint-Domingue des hommes malintentionnés, s’il en est qui conservent des relations avec les puissances ennemies, braves Noirs, souvenez-vous que le peuple français seul reconnaît votre liberté et l’égalité de vos droitsnote.

Mais les colons chassés par Toussaint Louverture veulent récupérer leurs biens et font pression auprès de Napoléon Bonaparte par le biais du second consul, Cambacérès, avocat des planteurs, et de Decrès, ministre de la Marine et des Coloniesnote. Armateurs et négociants souhaitent pouvoir reprendre leurs affaires sur la base d’un système qui a fait leur fortune. Pour reconquérir Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), il faut selon eux casser le pouvoir de Toussaint Louverture, désarmer les Noirs et instaurer la terreur. La position de Bonaparte se veut avant tout « pragmatique » : il veut rétablir l’ordre pour développer l’agriculture et le commerce, en particulier en direction des États-Unis. Il veut également rétablir le travail obligatoire, comme l’avaient appliqué Victor Hugues en Guadeloupe mais aussi Toussaint Louverture qui avait institué à Saint-Domingue une sorte de « caporalisme agraire » aussi rigoureux pour le travail que du temps de l’esclavage. Bonaparte est par ailleurs excédé par l’autonomie de Toussaint, qui a établi une Constitution pour Saint-Domingue en juillet 1801 et qui s’est autoproclamé gouverneur à vie. D’où l’expédition militaire et navale composée d’une flotte militaire de cinquante-quatre bateaux et 23 000 hommes qui débarque en février 1802, sous le commandement du propre beau-frère de Bonaparte, le général Leclerc. Rochambeau est son adjoint. C’est le début d’une terrible guerre coloniale et raciale.

Le sacrifice de Toussaint Louverture

La tentative d’encerclement des armées de Toussaint est d’abord un échec : le 23 février 1802, les soldats de Leclerc battent en retraite. Dessalines, second des troupes dominicaines, encerclé près du Cap, réussit avec ses 1 200 hommes (contre 12 000) à faire une percée et à desserrer l’étau. Toussaint compte sur la guérilla, la terre brûlée et la fièvre jaune qui fit 2 000 morts dans les premiers mois de l’expédition. Mais après la reddition de Christophe, l’un de ses adjoints, Toussaint est de plus en plus contesté et doit accepter un cessez-le-feu le 5 mai 1802. Il se rend à une entrevue avec Leclerc, où il est capturé et mis aux arrêts, et immédiatement conduit sur un bateau militaire. Il est ensuite enfermé à la forteresse de Joux, dans le Jura. En l’absence de soins et même parfois de nourriture, il meurt l’année suivante, le 17 germinal an XI (7 avril 1803) dans l’indifférence générale.

Toussaint Louverture aura dominé la scène politique à Saint-Domingue jusqu’à sa déportation en France en 1802. « Avec lui s’en allait Saint-Domingue. Haïti était née. La première de toutes les nations noires » : telle est l’épitaphe que lui dresse Aimé Césaire en 1961note. Toussaint l’avait prédit : « En me renversant on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la liberté des noirs. Cet arbre repoussera par les racines parce qu’elles sont profondes et nombreusesnote. »

La paix d’Amiens avec l’Angleterre, le 25 mars 1802, oblige Bonaparte à se préoccuper des colonies, de la Martinique rendue à la France et surtout de Saint-Domingue. Ministre de la Marine et des Colonies de 1801 à 1814, Decrès rencontre des difficultés pour faire adopter le projet de Bonaparte de « rétablir » l’esclavage « conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 », reniant ainsi ses déclarations de principe de décembre 1799. Le vote est difficilement acquis au Corps législatif et au Tribunat. Un membre de cette assemblée, Pierre-Auguste Adet, déclare : « Quelque bornée soit l’intelligence des Africains, quelque différence il y ait entre leur espèce et la nôtre, on n’oublie jamais qu’ils sont des hommesnote. »

Il n’empêche, la loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) stipule que « l’esclavage sera maintenu » et que « la traite des noirs et leur importation dans les dites colonies auront lieu conformément aux lois et règlements existant avant la dite époque de 1789 ».

Napoléon Bonaparte déclare alors, en plein Conseil d’État :

Si vous étiez venus en Égypte pour nous prêcher la liberté des noirs et des arabes, nous vous eussions pendu au haut d’un mât. […] Je suis pour les blancs, parce que je suis blanc ; je n’en ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu accorder des libertés à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient seulement pas ce qu’était que colonie, ce que c’était que la France ? Il est tout simple que ceux qui veulent la liberté des noirs veuillent l’esclavage des blancs ; mais encore croyez-vous que si la majorité de la Convention avait su ce qu’elle faisait, et connu les colonies, elle eût donné la liberté aux noirs ? Non sans doute […]. Mais à présent tenir à ces principes ! Il n’y a pas de bonne foi ! Il n’y a que de l’amour-propre et de l’hypocrisienote.

Une série de lois de ségrégation raciale sont promulguées : un arrêté du 29 mai 1802 fixe le domicile des soldats et officiers de couleur en retraite loin de Paris ; un autre, du 25 juin 1802, interdit aux Noirs, mulâtres et autres gens de couleur d’entrer sans autorisation sur le territoire continental de la Républiquenote. De nouvelles dispositions font considérer les esclaves et les libres de couleur comme des étrangers. Les mariages interraciaux sont interdits et les affranchissements limités. Seuls les Blancs peuvent être citoyens. Il s’agit en fait de la création d’un nouveau régime ségrégationniste et non d’un retour à celui d’avant 1789.

Rebelles de Guadeloupe : Delgrès, Ignace, Solitude

En Guadeloupe, le contre-amiral Lacrosse, arrivé en mai 1801, un ex-jacobin hautain et autoritaire, fait la quasi-unanimité contre lui. En octobre 1801, il est arrêté et remplacé par un homme de couleur, le général Magloire Pelage, qui entend obéir aux ordres du Premier consul. Face à lui, les Guadeloupéens sont divisés : le colonel Louis Delgrès, libre de couleur, souhaite plutôt une autonomie ; il est l’auteur ou co-auteur en mai 1802 d’une proclamation antiesclavagiste intitulée À l’Univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir. Le capitaine noir Joseph Ignace, ex-charpentier, est quant à lui partisan de l’indépendance. Le général Richepanse, envoyé en Guadeloupe avec une division de 3 500 hommes, est bien accueilli par Pelage. Delgrès et Ignace se réfugient à Basse-Terre. Après de violents combats, Delgrès se suicide et Ignace meurt les armes à la main. C’est aussi dans ces combats que se distingue l’esclave Solitude. Née vers 1772 d’un viol commis par un marin sur le bateau qui emmène sa mère esclave en Guadeloupe, elle devient marronne et prend le nom de Solitude. Survivante de la bataille du 8 mai 1802 où elle a montré un courage certain, enceinte, elle est pendue le 19 septembre 1802, le lendemain de son accouchement.

Le rétablissement de l’esclavage est effectif en Guadeloupe le 16 juillet 1802, en contradiction avec les promesses maintes fois renouvelées. Le 5 octobre, la compagne de Delgrès, Marthe Rose, dite Toto, est exécutée. Au total, 3 000 à 4 000 rebelles sont morts entre mai et décembre 1802 ; vingt-cinq habitations sur les 153 que comptait Basse-Terre ont été incendiées, soixante-douze ont été dévastées et une a sauté. Environ 1 900 soldats de couleur sont expulsés et déportés sur des bateaux qui errent à la recherche d’un lieu de débarquement de leurs prisonniers et arrivent finalement à Brest. Certains sont alors envoyés en Corse et employés à la construction de routes, de ponts et à des travaux d’assèchement. En Guadeloupe, la barrière de couleur est rétablie et les hommes de couleur ne sont plus qualifiés de citoyens dès le 31 mai 1802. On revient à la réglementation d’Ancien Régime, y compris la taxe dite « de couleur » (impôt spécifique) de 25 livres par tête. L’état civil séparé pour les esclaves est rétabli en 1803, toutes les mesures de la Révolution sont effacées pour la population servilenote.

Guyane : la tradition du grand marronnage

En Guyane, Victor Hugues, le représentant du gouvernement arrivé en janvier 1800, se déclare partisan du rétablissement de l’esclavage. Il veut remplacer le statut du travailleur assigné à résidence par celui d’esclave, comme avant le 14 juin 1794 (proclamation en Guyane de l’abolition de l’esclavage). Après la loi de mai 1802, il organise une conscription de quartier, pour « attacher irrévocablement à la propriété ou atelier sur le rôle où ils se trouvent [Noirs et gens de couleur qui ne pourront justifier de leur affranchissement] sans qu’ils puissent s’y soustraire eux-mêmes, ni être aliénés arbitrairement par leurs propriétairesnote ». Parmi eux, un certain nombre se sont enfuis dans la forêt, tel Simon Frossard, présenté par Victor Hugues comme « un homme déterminé et féroce » mais vénéré par ses camarades. Il mène pendant plusieurs années une guérilla dans la forêt guyanaise contre les troupes envoyées à la recherche des esclaves marrons. Retrouvé à l’automne 1808, blessé par des hommes de la milice blanche, il est décapité à coups de sabre. Sa tête est exposée à Cayenne pour provoquer, « tel un épouvantail », la peur et l’effroi, comme le raconte avec force détails à sa sœur Sévère Hérault, fils d’un notaire de Nantes, économe dans une plantation puis pharmacien à l’hôpital militaire et membre de la milice blanche de Cayennenote. L’historien Serge Mam Lam Fouk raconte également l’histoire de Linval, à la tête d’un groupe de résistants, arrêté et envoyé aux galères qui parvient à s’évader. Repris seulement en 1824, il est condamné à mort. Au moment de l’exécution, à Cayenne, l’esclave qui officie comme bourreau refuse de le pendre et on ne trouve aucun esclave pour faire le « travail ». On doit mobiliser un régiment de grenadiers pour l’exécuternote. L’esclave Pompée, un des rares à avoir survécu après avoir guerroyé plusieurs années, s’est retiré loin de la colonie avec moins d’une dizaine de personnes, en s’isolant complètement de la société guyanaise, vivant en autarcie de cultures vivrières. Âgé de soixante et onze ans en 1822, il vit avec sa femme Gertrude, soixante-cinq ans, mais aussi Virgile, trente et un ans, Rosine, soixante-sept ans, et Adeline et Esther, la quarantaine chacune. Virgile et Esther ont un enfant âgé de trois ans. Le 5 août 1822, la communauté est surprise par un détachement armé et ses membres ramenés à Cayenne. Pompée est condamné à mort par un tribunal de propriétaires puis gracié au vu de son âge et de l’ancienneté des faits.

En Guyane, la résistance des ex-nouveaux esclaves a ainsi pris, à partir de 1802, la forme d’un grand marronnage plutôt que d’une confrontation armée directe, comme en Guadeloupe ou à Saint-Domingue – sauf quand il s’est agi de résister aux arrestations.

Saint-Domingue : première défaite napoléonienne et première République noire

Il en est de même à Saint-Domingue où le rétablissement de l’esclavage est contraire à toutes les promesses faites aux habitants par Napoléon puis, sur place, par Leclerc. La nouvelle se répand, début août, que l’esclavage est maintenu dans les colonies qui ont été rendues par l’Angleterre, et rétabli dans le sang en Guadeloupe. Le soldat Philippe Beaudoin le reconnaît dans ses Carnets d’étapes : « Les Noirs se battent pour une cause plus légitime que la nôtre. Au commencement de la Révolution, on leur a donné la liberté et maintenant on va leur ôternote. » Le 5 août 1802, Suzanne Belair, dite Sanité, lieutenante des armées de Toussaint, et Charles Belair, lui aussi disciple de Toussaint, lèvent le drapeau de la révolte, aidés par une partie des troupes coloniales qui les avaient rejoints. Ils se réfugient dans les bois où Dessalines les poursuit. Arrêtés, ils sont jugés par une commission militaire qui les condamne à mort. Le couple Belair est fusillé en octobre 1802.

Mais la révolte enfle. Villes et plantations flambent, des Blancs sont massacrés, pendus ou brûlés vifs. Les généraux indigènes désertent l’armée française, y compris Dessalines qui devient général en chef de l’armée indigène. La fièvre jaune décime les troupes (trente à cinquante hommes meurent chaque jour). En septembre 1802, il reste 10 000 soldats français (dont 6 000 dans les hôpitaux) sur les 29 000 à l’origine. Leclerc meurt le 2 novembre 1802. Rochambeau lui succède et mène, avec cruauté, une guerre d’extermination, rêvant de « faire peau neuve » (« supprimer les Nègres au-dessus de dix ans ») : il fait acheter 200 dogues à Cuba, des chiens dressés à dépecer les Nègres, et organise la torture, des fusillades, des pendaisons et des noyades collectives. Les exécuteurs ont un code : ils parlent pour les noyades de « coup de filet national » ou « mettre de la morue à la trempe » ; pour les morts par le feu, il s’agit d’« opérer chaudement ». Les Français fusillent sur les talus afin d’utiliser le fossé comme fosse commune. Les femmes sont violées, les arbres sont chargés de pendus, les têtes fichées au bout d’une piquenote.

À partir d’août-septembre 1803, la situation s’inverse. Le matin du 18 novembre 1803, l’ancien esclave François Capois est à la tête de deux bataillons de la 9e brigade qui s’est illustrée, au début de l’année, dans la résistance aux Français sur l’île de la Tortue. Occupée alors par des soldats français, Vertières est une habitation fortifiée percée de meurtrières qui commande la défense de l’entrée sud de la ville du Cap, en partie en ruines. L’armée indigène, estimée entre 8 000 et 15 000 hommes – que les Français traitent de « brigands » et de « hordes d’Africains féroces » – est arrivée dans la plaine près du Cap et se prépare à l’assaut avec des armes et des munitions. Les Français, moins nombreux, peut-être 300, ont des canons. Aux cris de « Grenadiers en avant ! En avant ! », Capois lance plusieurs assauts arrêtés un temps par l’artillerie, mais parvient finalement à faire sauter la maison. Les postes français sont évacués dans la nuit. Rochambeau capitule le 19 novembre 1803 après le siège de la ville du Cap, où entrent en fanfare les armées de Dessalines.

C’est la première défaite napoléonienne, un désastre militaire d’une ampleur inégalée jusque-là, totalement occultée dans l’histoire nationale française : sur les 55 132 militaires envoyés dans l’île, à peine plus d’un millier rentrent sur le continentnote. À cette hécatombe s’ajoutent 12 000 Blancs et 18 000 Noirs et hommes de couleur morts dans les combats. Au total, environ 100 000 personnes ont péri.

Napoléon Bonaparte n’a pas su comprendre. À Saint-Domingue, Napoléon Bonaparte ne comprit pas qu’il n’avait pas affaire à une simple révolte servile éphémère mais à une lutte patriotique, à une guerre d’indépendance prenant la forme d’une guerre des races. Ce fut une révolte du peuple, des Noirs alliés aux libres de couleur contre les colons blancs et les soldats napoléoniens envoyés sur place pour défendre un ordre révolu. La victoire des insurgés donna naissance à la première République noire au monde, Haïti. Finalement, « c’est Toussaint Louverture qui a gagnénote ».

Le maintien de l’esclavage aux Mascareignes

Aux Mascareignes, la situation est tout autre. Les colons dressent un concert de louanges à Bonaparte et de grandes fêtes sont organisées à La Réunion (ex-île Bourbon)note. Le régime esclavagiste retrouve ici toute sa dureté et son intensité : la traite est confortée, les affranchissements se font plus rares, les barrières entre libres de couleur deviennent plus rigides (les affranchis ne peuvent plus porter le nom de leur père naturel). Le 4 janvier 1802, le comité administratif de Saint-Denis de La Réunion ordonne de suspendre la publication du mariage entre le nommé Lécléarque, invalide, et la nommée Toinette, affranchie du citoyen Mazières. S’exprime ici la volonté de combattre les unions « mixtes », c’est-à-dire de races et statuts différents. L’Assemblée décide, le 21 juillet 1803, de « suspendre tout mariage de blancs avec des gens de couleur et interdit à tous officiers publics d’en faire la publicationnote ».

Après la reprise des hostilités avec l’Angleterre, le général Decaen, nommé en 1802 capitaine général des établissements français en Inde, ne peut arriver à Pondichéry. Installé à Port-Napoléon (ex-Port-Louis), principale ville de l’île de France, il instaure dans les Mascareignes un régime de dictature militaire et clôt ainsi l’épisode révolutionnaire jusqu’au débarquement des Anglais en 1810. Il obtient une capitulation honorable et, avant son départ de l’île, les colons adoptent une adresse lui exprimant leur estime et leur reconnaissance : bien qu’il ait mis fin à la tradition autonomiste locale, il a de fait renforcé la tradition esclavagiste.

Après le souffle d’espoir, l’espérance des esclaves en une abolition de l’esclavage s’étiole. « L’impuissance de la France républicaine à faire, et peut-être même à réellement vouloir appliquer ses principes, rendrait presque supportable le cynisme de Bonaparte, si celui-ci n’était l’expression brutale et satisfaite d’un racisme érigé en raison d’Étatnote. »

La seule révolte d’esclaves qui eut lieu dans l’île Bourbon couvait depuis août 1811, mais les organisateurs commirent l’imprudence de s’adresser à des commandeurs noirs qui alertèrent les autorités. Le lundi 4 novembre, le commissaire est prévenu que l’insurrection aura lieu le lendemain. Les Blancs organisent la contre-attaque à partir du centre de Saint-Leu. Dénoncé par un esclave cafre, le chef des insurgés, Jean, qui sait lire, écrire, et connaît le français, est arrêté et emprisonné préventivement. Il avait cependant prévu la nomination d’autres chefs pour le remplacer. Dans la nuit du 7 au 8 novembre, un groupe d’une soixantaine d’esclaves, au son du tambour, des flûtes et de l’ancive (conque marine), investit une habitation et la maison du maître. Jean Macé, le patron, est tué. Les esclaves épargnent sa femme et le jeune enfant, fermement défendus par une esclave domestique et par un vieil esclave qui travaillait sur les terres de son père. Un autre maître est assassiné après avoir lui-même tué le chef du groupe d’esclaves. Au total, 300 esclaves participent au groupe qui assaille, pille et tue, y compris les esclaves noirs qui soutiennent leur maître.

Arrêté le 9 novembre, les interrogatoires de l’esclave créole Jean, forgeron, appartenant à M. Hibbon, à la pointe de Saint-Leu, montrent que la révolte a été déclenchée pour les salaires et le respect des jours de repos et non contre l’affranchissement de certains. Il affirme que c’est Élie qui commandait et Gilles, le chef, qui a tué Macé. Lors de son interrogatoire après son arrestation, l’esclave Vincent, forgeron, confirme les motifs de la révolte : absence de salaire et non-respect du repos dominical et des jours fériés.

Prévenus, les maîtres organisent un guet-apens, tuent trente esclaves et en blessent beaucoup plus. La prison de Saint-Leu est trop petite pour contenir les mutins qui sont transférés à Saint-Denis pour leur procès. Les Anglais qui occupent l’île tiennent le tribunal dans l’église. Le 11 novembre 1811, le commissaire de police de Saint-Leu invite les maîtres à accueillir les esclaves révoltés sans les punir ni du fouet ni de fers. Les rumeurs (imaginaires) d’une nouvelle révolte courent. Figaro, qui a dénoncé les autres, est affranchi, avec une rente annuelle et un morceau de terre « pour son entretien et celui de sa famille ». Sur les 145 accusés, vingt-cinq sont condamnés à mort et exécutés entre le 10 avril et le 23 avril 1812 : quinze créoles, six Malgaches et quatre cafres. Sept sont graciés par le roi Georges IIInote.

Après la défaite navale de Trafalgar (1805), la guerre mondiale franco-anglaise tourne à l’avantage des Anglais malgré le blocus français. Napoléon se préoccupe alors essentiellement de l’Europe avec la Grande Armée.

3. « SOLDATS D’EMPEREUR »

Quant aux femmes, elles n’étaient pas toujours étrangères aux travaux pénibles ; mais aujourd’hui elles les embrassent presque tous à l’égal des hommes, et principalement dans les vignobles : les pertes causées par la guerre y ont contribué. D’ailleurs, les femmes de la campagne sont fortement constituées et en état de supporter la fatigue des travaux les plus rudes : mais ce genre de vie altère en elles la retenue modeste de leur sexe ; et la fréquentation habituelle qu’il nécessite avec l’autre est assez propre à entretenir dans les mœurs une certaine liberté qui en fait perdre prématurément l’innocence. Cette observation est sensible actuellement surtout, où souvent les passions sont imprudemment éveillées, dans la tendre adolescence, par les agaceries des filles à qui les armées ont enlevé les garçons de leur âge. Ces circonstances ont puissamment influé sur l’âge à la puberté qui, en général, est devancé pour le sexe masculin […]. Par suite de cette précocité, et vraisemblablement aussi par l’effet de la loi du 20 septembre sur l’état civil et de celle sur la conscription, on a formé des alliances dans un âge où à peine la raison commence à poindre.

C’est ainsi que le préfet de Moselle souligne, en l’an XI (1801), les effets de la conscription et de l’état de guerre quasi permanent depuis près de dix ans, ainsi que leurs conséquences sur les relations entre les sexes.

Nous ne présenterons pas ici une image héroïsée de Napoléon devenu empereur en 1804, ni une histoire-bataille en surplomb. Nous ne ferons pas non plus l’histoire des victoires éclatantes dues aux fulgurances tactiques et stratégiques de ce dernier et à la suprématie du nombre, ni ne relaterons les exploits des vingt-six maréchaux d’Empire ou des 2 232 généraux et amiraux. Nous mettrons plutôt l’accent sur les actions des soldats et des populations étrangères opposées aux armées napoléoniennes, qui conduisirent à des défaites ordinairement occultées dans l’épopée napoléonienne dont la geste victorieuse est souvent célébrée dans une bibliographie pléthorique et hagiographique.

L’armée napoléonienne est l’héritière des mobilisations militaires de la Révolution. Sur un quart de siècle, plusieurs millions d’hommes combattirent lors des guerres révolutionnaires et napoléoniennes dans une armée de masse, levée dans toute la population. La déclaration de guerre, en 1792, en fut le moment initiatique et un épisode fondamental, de même que la proclamation de la levée en masse de 1793 : « Jusqu’au moment où les ennemis auront été chassés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. » Poutant, les armées de la Révolution allèrent bien au-delà de la défense du territoire de la République en Italie et en Égypte. Quand Bonaparte arrive au pouvoir après le coup d’État de brumaire (novembre 1799), la loi Jourdan qui organise la conscription est votée depuis un an et reste en vigueur pendant tout le Consulat (1800-1804) et l’Empire (1804-1815). Au-delà des effectifs – environ 2 millions pendant la période napoléonienne –, l’armée est un vecteur de consolidation sociale, une « quatrième masse de granit », « un instrument de mesure, voire de contrôle, de savoir ou de pouvoirnote ». Le corps social devient cependant très vite rétif à cette conscription généralisée, dont les plus riches peuvent se dispenser en se payant un remplaçant quand ils n’ont pas tiré « le bon numéro » à la loterie militaire.

Refus d’Empire, réfractaires et déserteurs

« Le 15 juillet 1804, les officiers de la garnison de Saint-Tropez sont insultés publiquement lors d’une foire se déroulant sur la commune de Grimaud : alors qu’ils dansaient avec les jeunes filles des villages environnants, une troupe de paysans est venue les interrompre brutalement, en interdisant à quiconque de s’amuser en ce lieu sans leur permission et, tout en frappant les militaires, ils les insultèrent et les qualifièrent du nom de “soldats d’empereur”note. » Cette scène est emblématique des « refus d’Empire » que l’on peut trouver çà et là au fil des archives, des réactions aux comportements des soldats souvent générateurs de violences dans les villes de garnisons ou les ports de guerre, et des résistances des populations à la propagande et à l’enrôlement impérialnote. La conscription concentre ainsi les résistances à l’Empire. Les moyens pour échapper à la conscription sont nombreux et variés : se procurer un congé de réforme, se mutiler, fuir l’appel, devenir réfractaire (c’est-à-dire ne pas se présenter un mois après avoir été désigné pour faire partie du contingent), etc.

Les conscrits sont tirés au sort dans la cohorte des jeunes hommes célibataires de vingt ans mais peuvent, moyennant finances, se faire remplacer pour un service qui dure au moins quatre ans. D’année en année, l’effectif des troupes levées augmente et les refus et désertions se multiplient. Dans le Calvados, en l’an XIV (1804), le préfet « affligé » signale « avec chagrin » que « la désertion et la désobéissance vont toujours croissant » : seuls 360 conscrits sur les 818 appelés se sont présentés et il n’y en a que 149 au départ et soixante-dix-sept désertent pendant le trajet ; il en reste donc environ 9 % sur le nombre requis. Un curé rapporte que « pour se sauver de la conscription, tant elle avait inspiré d’horreur, d’épouvante et d’effroi », de nombreux conscrits se mutilent eux-mêmes pour ne pas partir. Des certificats médicaux sont parfois établis par des médecins complaisants. Une autre pratique, plus réjouissante, est indiquée par le préfet du Pas-de-Calais en 1804 : celle de la célébration de nombre de mariages précoces dans le but de ne pas partirnote. Le procureur impérial de Mende (Lozère) signale même le mariage, sans bénédiction nuptiale, d’un jeune homme de vingt-trois ans, clerc d’avoué, et d’une paysanne de soixante et onze ans. Ce n’est pas une exception : Jean Messant, cultivateur de vingt-deux ans à la Côte-en-Couzan, dans la Loire, épouse une veuve de quatre-vingts ans et reconnaît par acte notarié l’avoir épousée « pour me servir d’exemption du service militaire » : il demande en 1821 la nullité de ce mariagenote. L’année 1813 est la plus propice aux mariages car elle correspond à des levées d’hommes très importantes. Les maires, pourtant nommés et non plus élus, protègent parfois insoumis et déserteurs, comme à la Garde-Freinet, dans le Var, à Saint-Just en Haute-Loire ou encore à Septmoncel dans le Jura. En mars 1805, à Vesoul, le maire aide même l’un de ses administrés à s’échapper en l’accueillant à son domicile. Des maires sont révoqués pour s’être opposés à la conscription. Ils falsifient parfois l’état civil et des curés disent même des messes pour le repos éternel de réfractaires qui se cachent ailleurs. La Loire est l’un des pires départements pour la conscription – en 1810, selon le maréchal Suchet, sur les 295 hommes fournis par le département de la Loire, 250 ont déserté. Les habitants protègent les déserteurs passibles des tribunaux militaires et s’opposent aux gendarmes venus les arrêter. Le département « accueille » donc les « colonnes mobiles », des unités de gendarmes qui parcourent les campagnes et les bois à la recherche des insoumis et des réfractaires embauchés dans les fermes comme ouvriers agricoles ou domestiquesnote. Commandées par le général Durosnel, ces colonnes mobiles font merveille en 1811 dans la Loire pour débusquer les conscrits réfractaires et le général est envoyé l’année suivante à Caen pour mater la révolte locale. En 1813, dans le Forez, le système des « garnisaires » est devenu plus lourd et plus coûteux. Les familles doivent héberger et entretenir de un à six hommes et payer leur solde ; si elles n’en ont pas la capacité, c’est l’ensemble de la communauté qui doit régler la somme due :

Nous maire et les vingt principaux propriétaires domiciliés en la commune de Belleroche, agissant comme garants provisoires au nom de la dite commune, nous soumettons et obligeons à faire les démarches nécessaires pour faire parvenir à l’arrestation du dénommé Pierard Benoît, conscrit de 1806, déserteur d’un convoi de réfractaires le 30 août 1811 et si dans le cas où le dit conscrit vient à reparaître dans cette commune pour y être arrêté, nous soumettons à payer pour lui au gouvernement la somme de quinze cents francs nous attestons de plus que le dit conscrit et ses père et mère ne possèdent aucune propriété ni aucune fortune mobilière et qu’il n’a dans la commune aucun parent dans le cas de pouvoir acquitter les frais de garnisaires qui sont à la charge des habitants. Fait à Belleroche, le 20 septembre 1811note.

Le système ainsi mis en place en 1813 est efficace (moins d’un mois s’est écoulé entre la désertion et la demande de remboursement) et transforme les habitants les plus riches en auxiliaires de la gendarmerie. En réalité, peu de réfractaires sont arrêtés ; la plupart se rendent d’eux-mêmes. Les conséquences pour le régime sont importantes : la rigueur et le coût de la répression lui aliènent l’ensemble de la communauté villageoise ainsi sollicitée. Le cas n’est pas spécifique à la Loire. L’Hérault, département où la conscription se fait également difficilement, voit des femmes participer activement aux attroupements destinés à libérer des déserteursnote alors que d’autres femmes s’engagent dans l’armée.

Femmes dans l’armée napoléonienne

4 thermidor an VII (22 juillet 1799)

Citoyen Ministre,

 

J’ai l’honneur de vous faire part d’un projet que j’ai, mille pardons si je vous donne la peine de me lire, pour en venir à mon projet le voici, je désire donc servir ma patrie et la servir avec honneur et distinction, vous trouverez peut être un peu hardi mais veuillez m’entendre. Je suis femme appartenant à une famille honnête, rien ne peut me détourner du parti que j’ai pris, si toutes fois les lois me le permettent. Je suis âgée de 27 ans, taille 5 pieds deux pouces, infiniment plus d’aisance sous l’habit d’homme que sous celui du sexe. Citoyen vous n’aurez nulle regrets de me mettre au nombre de vos braves militaires et que ma reconnaissance sera éternelle. Tant de gens désire [sic] rester dans leur foyer tandis que moi je n’ai d’autre envie que de voler au secours de ma patrie […]. Votre très humble et dévouée citoyenne Laville.

Le ministre répond à la citoyenne Laville que même si ce n’est pas sa façon de penser, il doit transmettre « la volonté des lois » et celle du 30 avril 1793 défend d’admettre des femmes dans les armées de la Républiquenote.

Malgré la loi de 1793 qui reste en vigueur sous l’Empire, des femmes ont pourtant participé aux combats même si leur nombre est incertain, telle Thérèse Figueur, surnommée la « Sans Gêne », qui a commencé sa carrière militaire en 1793 dans les troupes fédéralistes en se battant à Avignon contre les troupes montagnardes. Pour échapper à la guillotine, elle s’engage dans l’armée et y reste jusqu’en 1800. On la retrouve en décembre 1805 à la bataille d’Austerlitz où elle est blessée, et encore lors de la guerre d’Espagne où elle est faite prisonnière par l’armée anglaise de Wellington en 1812. Elle quitte l’armée en 1815 après l’abdication de Napoléon Ier, se marie et meurt en 1861 à quatre-vingt-six ans. Son parcours militaire d’une durée peu commune n’est cependant pas unique. Ducoud-Laborde épouse Poncet, née en 1773, fait partie du 6e hussards : elle se distingue à Eylau, est blessée à Friedland, puis décorée de la Légion d’honneur. À Waterloo (18 juin 1815), elle est amputée d’une jambe et faite prisonnière des Anglais ; elle ne peut rejoindre la France qu’en 1830. Virginie Ghesquière est incorporée au 27e de ligne à la place de son frère. Parvenue au grade de sergent, elle sert jusqu’en 1812, date à laquelle son état de femme est découvert : elle est renvoyée dans ses foyersnote. Malgré la loi de 1793 et la masculinisation de l’armée sensible après 1810, elles sont relativement nombreuses à se battre, habillées ou non en hommesnote. Le plus souvent conçue comme une activité essentiellement masculine, la guerre rend visible la présence de femmes sur les champs de bataille, non seulement comme femmes de militaires, cantinières, blanchisseuses et vivandières parfois avec enfants, ou prostituées suivant les armées, mais aussi comme des femmes fortes, « guerrières exceptionnelles ». En 1805, l’une d’elles écrit à l’empereur qui demande au ministre de la Guerre un rapport particulier sur ce cas : « J’ai fait sept campagnes à l’armée du Rhin en qualité d’aide de camp. J’ai fait partie de la dernière expédition pour l’Égypte, j’y fus envoyé au général Menou pour remplir et continuer près de lui mes fonctions d’aide de camp. Je demande justice à Votre Majesté, je lui demande une retraite ou un emploi qu’on m’a refusé jusqu’à présent parce que je suis femme. Mais j’étais femme : quand j’ai repris aux Prussiens, mes compatriotes, un parc d’artillerie de 45 pièces de canon sur la montagne du Prince Charles Ombourg ; quand j’ai empêché la révolte de la 44e demi-brigade d’Infanterie ; quand j’ai sauvé le 11e bataillon du Doubs et un gros détachement de gendarmerie, j’ai préservé des fureurs de la guerre les habitants d’Eedenhoffen […]. Sire ce n’est point en femme que j’ai fait la guerre, je l’ai faite en bravenote… »

Le genre façonne la guerre et la guerre façonne le genre. Il y a aussi dans les armées napoléoniennes d’autres formes de rapports de genre fondés sur la violence : les viols de masse à l’encontre des femmes habitant dans les territoires conquis. En ce domaine, la Calabre fut un terrain de choix.

1806, la campagne de Calabre

Sept mois après la victoire éclatante d’Austerlitz le 2 décembre 1805, le 4 juillet 1806, à Maida, en Calabre, l’armée anglaise de John Stuart écrase celle du Français Jean-Louis Reynier, provoquant le soulèvement général de la population de cette province du royaume de Naples contre l’occupant napoléoniennote. Les Britanniques considèrent cette victoire comme le pendant de la bataille de Trafalgar (21 octobre 1805) : « Victory in Calabria », titre le Times en une le 3 septembre 1806. Occupé par les préparatifs d’une offensive contre la Prusse, Napoléon Ier n’attache pas une grande importance à ce combat périphérique. Pourtant, ordre a été donné par l’empereur d’envahir le royaume de Naples ; le 21 mars 1806, Reynier investit la ville de Reggio. La guerre de Calabre va en fait durer jusqu’en juillet 1807. Pendant quinze mois, plusieurs dizaines de milliers de combattants affrontent l’armée anglaise puis une grande partie de la population calabraise. L’insurrection des Calabrais, qu’on appelle alors « petite guerre » (c’est-à-dire une guerre périphérique), est à la fois une guerre de type colonial contre une armée d’occupation et une guerre civile extrêmement brutale. Les rustiques paysans calabrais étaient tout aussi méprisés par les officiers français que les Noirs va-nu-pieds des Antilles (qui les avaient pourtant battus en 1803).

Le royaume de Naples dirigé par les Bourbons espagnols depuis le milieu du XVIIIe siècle est composé de deux entités : « la terre ferme » (5 millions d’habitants) avec sa capitale Naples, troisième ville européenne, et la Sicile (1,6 million) où se réfugie la Cour (la reine Marie-Caroline, âme de la résistance aux Français, est la sœur de Marie-Antoinette). C’est une terre marquée par un régime féodal archaïque et le poids de l’Église. La résistance à une première occupation française de 1799 à 1802, qui avait instauré la république et trouvé des alliés « jacobins », s’était soudée au nom de la Sainte-Foi d’où leur nom de « sanfédistes ». Pour Napoléon, après la rupture de la paix d’Amiens (1803), il faut empêcher les mouvements de la flotte anglaise et, à terme, contrôler la Méditerranée. « L’armée manquait de tout : d’organisation, de transports de toute nature, d’ambulances, de solde même. La chaussure, usée par les marches et les pluies, était à refaire. Il n’y avait pas un sou dans le trésor, pas une cartouche à distribuer » : tel est le tableau peu flatteur mais réaliste dressé par l’aide de camp de Joseph Bonaparte, placé par son frère à la tête de ce territoire à conquérir. Le nord du royaume et la capitale Naples sont occupés sans coup férir. Reste à soumettre le Sud ; le commandement d’un des trois corps d’armée est confié au général Reynier qui a sous ses ordres en majorité des hommes jeunes – entre vingt-cinq et trente ans – dans la force de l’âge. Prenons l’exemple de deux fantassins : Étienne-Émile Desjonquères (20e de ligne) né en 1781 près de Forges-les-Eaux en Normandie dans une famille de paysans, soldat depuis 1803 en Piémont, en Corse et en Italie du Nord, qui reçoit avec émotion le 7 juin 1806 une lettre de sa famille ; Nicolas Michel (fusilier au 42e), également né en 1781 près de Thionville en Moselle, dans une famille de cultivateurs, et incorporé en 1800. Desjonquères écrit en septembre à sa mère : « Je prie le ciel de vous rendre promptement la santé meilleure. » Michel se résigne à son sort sans enthousiasme : « Nous sommes dans un pays bien mauvais […]. Nous ne manquons pas de misère. » Un sous-officier évoque ces hommes qui ont « partagé tant de privations, tant de périls [et qui] vivent entre eux comme des frères »note.

Pourtant, ce sont les mêmes hommes qui écrivent tendrement à leur mère et qui commettent des massacres et des viols sur la population civile. Le ravitaillement en nourriture, en munitions et en argent n’arrivant pas, la soldatesque se livre aussi à des pillages qui, outre les exactions, poussent les populations à se révolter contre l’occupant. Plusieurs témoins français présentent la Calabre comme « un paradis habité par des diables » et ses habitants comme « les sauvages de l’Europe » : ils les voient non seulement comme paresseux, mais également comme sales, violents et usant d’un langage guttural, cette déshumanisation autorisant les violences à leur égard. Plusieurs foyers d’insurrection éclatent au printemps 1806, peu de temps après l’installation des armées françaises. Dans le même temps, la flotte anglaise se concentre près des côtes sud de la Calabre. Sans doute renseigné sur les difficultés des troupes de Joseph Bonaparte, le général Stuart se décide à lancer une offensive sur le continent dans le golfe de San Eufemio où, dans la plaine littorale, s’engage la bataille de Maida le 4 juillet : brève, elle est cependant très meurtrière. L’affrontement, qui rétablit provisoirement les normes classiques de la guerre avec des soldats en uniforme, n’est pas une guerre de guérilla menée contre « les brigands et la populace ». Au son des fanfares et des tambours, dans une chaleur étouffante, les deux armées en colonnes s’affrontent mais les Français sont pilonnés par la puissance de feu anglaise et prennent peur. Certains font demi-tour et s’enfuient. Entre 1 500 et 1 700 combattants français sont tués, blessés ou capturés, soit environ un tiers des effectifs sur le terrain, alors que les Anglais ont perdu moins de 1 % des leurs.

La défaite française est immédiatement suivie d’un embrasement de la Calabre. L’insurrection gagne les provinces méridionales. Elle se déclenche près de Santa Eufemia et gagne le Nord et l’Est. Source d’angoisse, le tocsin sonne de manière lancinante et ininterrompue pour mobiliser les paysans qui arrivent avec cocardes et écharpes rouges, couleur des Bourbons de Naples, et drapeaux blancs symboles du pouvoir royal. Lors de leur retraite, les soldats français souffrant de la chaleur et de la soif saccagent et brûlent les villages, tirent sur la foule quand elle est hostile ; mais à l’extérieur des bourgs, ils sont harcelés dans les gorges et les ravins. L’hostilité des ecclésiastiques à la présence française est patente : dans une atmosphère de passion religieuse travaillée par des courants millénaristes, la Révolution française, considérée comme impie et régicide, apparaît comme l’Apocalypse. C’est la première fois en Europe qu’une population prend les armes contre l’armée napoléonienne. Les « partisans » se regroupent en masses ou corps de 500 à 600 hommes autour d’un chef, le capomassa, et se recrutent dans tous les milieux sociaux. Les bandits traditionnels s’ajoutent à ces hommes en armes et rendent les déplacements des Français hasardeux et dangereux. Le général Duhesme compare la « petite guerre » à la chasse : « La comparaison se soutient parfaitement entre les opérations qui se feront pour purger une province infestée et celles qui se feront pour détruire les bêtes fauves et dangereuses d’une forêtnote », les insurgés napolitains étant assimilés à des loups ou des sangliers. Pour les Calabrais, les Français sont des « hérétiques et des excommuniés » ; ils sont traités de « race d’enfer » et de « créatures de Satan ».

Les Français organisent des unités de supplétifs indigènes, auxiliaires recrutés dans la population. Ceux-ci reçoivent un uniforme et sont organisés en gardes civiques, ce qui provoque une véritable guerre civile entre Calabrais. Les villes qui résistent sont investies avec difficulté : avec leurs ruelles étroites, la structure des bourgs italiens se prête bien à la construction de barricades pour freiner l’avancée des troupes. Réfugiés dans les églises et les monastères, femmes, enfants et hommes insurgés sont parfois brûlés suivant un ordre du général Duhesme : « On n’épargne rien ; que le feu et la flamme soient employés à réduire les obstacles. » Les maisons d’où partent des projectiles ou des coups de feu sont enfumées pour en faire sortir les habitants. Les violences faites aux femmes sont cyniquement euphémisées. Ainsi, au soir d’une bataille, l’écrivain Paul-Louis Courier entend les gémissements d’une habitante de Morano violée par les Français, « qui crie mais n’en mourra pas », et le soldat Desjonquères écrit à sa mère : « Tous ceux qui sont restés en ont vu de cruelles, surtout les jolies femmes qui ont payé un peu de leur personnenote. » Les femmes se réfugient dans les couvents qui, investis par la soldatesque, deviennent le théâtre de viols de masse.

Mais les capimassa se rendent eux aussi rapidement impopulaires auprès de la population par leurs brutalités et leurs exactions qui ne cèdent en rien à celles des Français. Les rebelles suscitent même la méfiance de leurs alliés anglais qui refusent de leur donner des armes et des munitions dès septembre 1806. Des tiraillements ont lieu par ailleurs entre les Britanniques et les troupes royales de Sicile qui refusent d’obéir à leur commandement. Au printemps 1807, l’ordre est à peu près rétabli par les Français mais la pacification est incomplète et des révoltes récurrentes font naître une insécurité endémique.

La Calabre est le « tombeau des Français » : 20 % des 50 000 hommes engagés dans la campagne périssent dans les combats ou du fait des épidémies, et 3 000 sont faits prisonniers. Le bilan est proportionnellement du même ordre qu’à Saint-Domingue en 1802-1803. La défaite de Calabre est, elle aussi, une « faille mémorielle », similaire, au plan historiographique, à l’éclipse de la défaite, le 8 novembre 1803, de l’armée de Rochambeau à Vertières (Saint-Domingue). Les deux noms de Maida et Vertières sont rayés des mémoires françaises. Revenir sur ces défaites oubliées permet de revisiter l’épopée napoléonienne dont les premiers écueils sont habituellement localisés en Espagne en 1808-1809. On peut par ailleurs tisser un lien entre ces trois terrains de batailles perdues (Saint-Domingue, Calabre, péninsule Ibérique) qui présentent les mêmes caractéristiques : exactions des troupes impériales, soulèvement populaire, création de supplétifs autochtones plus ou moins fidèles, et, en fin de compte, défaite des armées françaises.

La résistance des Portugais et des Espagnols (1807-1813)

Pour punir le Portugal de ne pas appliquer le blocus napoléonien de 1806 contre l’Angleterre, le maréchal Junot prend la tête de l’armée du Portugal et entre à Lisbonne en novembre 1807. Victorieux un temps, il est battu par les Anglais à Vimeiro en août 1808. Mais en vertu de la convention de Cintra, il parvient à sauver ses troupes (ainsi que le produit de leurs pillages dans la population portugaise) et à se faire rapatrier (gratuitement !) par la flotte anglaise à Rochefort avec armes, chevaux et bagages.

À la fin de l’année 1807, l’armée impériale pénètre par l’ouest dans la péninsule Ibérique et occupe la ville de Burgos. À l’est, un autre corps d’armée prend Pampelune et Barcelone et marche en direction de Cadix. Napoléon Ier croit pouvoir profiter d’une crise dans la monarchie espagnole (coup d’État de l’infant Ferdinand contre son père) pour mettre la main sur l’Espagne ; détrônant les Bourbons, il nomme son frère roi d’Espagne sous le nom de Joseph Ier. Cette situation provoque une insurrection généralisée contre les Français. À Madrid, le 2 mai 1808, on assiste à un soulèvement de la population (« Mort aux Français ! », crient-ils) dont Goya a rendu compte dans le tableau El dos de mayo en Madrid, appelé aussi La Charge des mamelouks. Ce sont en effet les chasseurs à cheval de la Garde impériale et les mamelouks qui tentent de disperser les manifestants qui résistent avec acharnement dans des combats de rue, tandis que les soldats français tirent sur la foule. Plus célèbre encore, El Tres de mayo en Madrid, peint par Goya en 1814, montre l’opposition entre deux groupes, celui des insurgés dont l’innocence est soulignée par la chemise blanche et les bras en croix du personnage central éclairé par une lanterne, et le groupe anonyme, sans visage, dans l’ombre, des soldats français visibles par la lame des baïonnettes fixées à leurs fusils. Il incarne la répression impitoyable des lendemains de l’insurrection où 400 personnes, prises les armes à la main, sont fusillées par les pelotons d’exécution français. Malgré cette répression, le soulèvement de Madrid est imité dans de nombreuses villes, à Séville, Carthagène et Saragosse entre autres. Le 24 mai 1808, les habitants de Saragosse se rebellent contre le capitaine général soupçonné d’être francophile et s’emparent des fusils gardés au palais de la ville pour les distribuer à la populationnote. Sans expérience, les hommes en armes sont défaits par les troupes impériales et la ville paraît alors à leur portée. C’était sans compter sur la résistance acharnée d’habitants galvanisés par les discours d’élites aristocratiques et religieuses : « Ne craignez rien Aragonais, nous défendons la cause la plus juste qui ait jamais pu exister et nous sommes invinciblesnote. » Les paysans réfugiés dans la ville avec femmes, enfants et troupeaux sont chargés de défendre les maisons et les quartiers qui leur ont été assignés. Sous la conduite des moines, ils barricadent portes et rues, percent les murailles pour pouvoir tirer sur les assaillants et réussissent à faire reculer les Français. Le siège de la ville dure neuf mois. Entre juin et août 1808, les bombardements sur la ville sont incessants :

Le 3 août arriva… Les bombes pleuvaient sur l’hôpital où se trouvaient blessés, malades et enfants trouvés et qui était également la cible des tirs ennemis. Tous se précipitaient pour les sauver, avec une constance égale, un même courage, et un patriotisme identique. Beaucoup assistaient au pillage et à l’incendie de leur maison par l’ennemi. Tous se retrouvaient à court de nourriture et de poudre, toute privation leur semblait légère, ils ne perdirent jamais espoir et leur cœur ne désirait pas autre chose que la mort ou la victoire. Les riches s’enorgueillissaient de n’avoir plus que le seul vêtement qu’ils portaient et le fusil avec lequel ils défendaient leur patrie ; les plus petites gens ne pensaient plus à eux ni à la subsistance future de leurs enfants innocents mais ne songeaient qu’à la vengeance. Le monde ne connaît ni ne connaîtra beaucoup d’exemples de ce merveilleux héroïsmenote.

Hommes, munitions et vivres parviennent cependant à entrer dans la ville pour soutenir et ravitailler les assiégés. La défaite de Baylen (20 juillet 1808), qui eut un grand retentissement, contraint les Français à lever le siège. Leur retraite (provisoire) est présentée comme une lâcheté car « ils n’ont de courage que pour le vol et la cruauté ». Les dégâts dans la ville sont gigantesques mais le retentissement de cette résistance populaire est immense, ce que comprend fort bien Napoléon qui écrit dans une correspondance du 21 août 1808 « qu’il [faut] donner un exemple qui retentisse dans toute l’Espagne ». En novembre 1808, inquiet de la situation, Napoléon arrive pour quelques mois en Espagne à la tête d’une armée de 80 000 soldats pour défendre le trône de son frère Joseph, tout en mettant en place des réformes – suppression de l’Inquisition et abolition des droits féodaux – qui déclenchent l’opposition farouche de l’Église, très puissante en Espagne, et de l’aristocratie. Ces réformes apportent cependant aux Français des partisans – les afrancesados – qui sont contre la féodalité, l’absolutisme et le clergé. La guerre d’indépendance nationale prend donc aussi la forme d’une guerre civile. Face à l’armée espagnole, les soldats napoléoniens remportent souvent des victoires mais ils sont harcelés par des petits groupes armés qui pratiquent une incessante guérilla.

Le deuxième siège de Saragosse débute en décembre 1808, dans un contexte différent du premier : la population est plus nombreuse (100 000 personnes) du fait des paysans et des soldats réfugiés ici depuis cinq mois. Les Français décident d’isoler complètement la ville de l’extérieur. Protégées par des batteries installées sur les hauteurs, les troupes impériales donnent l’assaut fin janvier à une ville ravagée par une épidémie de typhus. Les sapeurs français ont miné édifices et maisons et les ont fait exploser, mutilant les corps et détruisant tout. Quinze jours plus tard, dans un paysage de ruines, l’artère principale de la ville est atteinte par les Français. La junte demande la capitulation. Les deux sièges ont fait au total 53 813 morts espagnols (dont la moitié de paysans réfugiés dans la ville) et 10 000 prisonniers. Âme de la résistance, deux prêtres sont fusillés et leurs corps jetés dans le fleuve. Le chroniqueur Agustin Alcide conclut : « La belle Saragosse n’était plus qu’un vaste cimetière, ses rues et ses places n’offraient plus que des cadavres, des os, des spectres ambulants, des cris et des gémissements nés de la faim et du désespoir ; parce qu’au vu du résultat de tant de sacrifices, le joug de l’esclavage devenait plus dur et plus pesant. »

Mais les sacrifices des Saragossais ne restèrent pas vains. Non seulement leur résistance retarda l’avancée adverse et permit à une grande armée de coalition de se constituer et de battre les Français près de Saragosse en mai 1809, mais le récit de la lutte à mort de Saragosse se constitua en symbole de la résistance populaire contre les troupes impériales.

À deux reprises, Napoléon essaie, en vain, de reconquérir le Portugal ; la population et les armées portugaises, aidées par les Anglais, pratiquent une politique de la terre brûlée. Dans chaque camp, que ce soit au Portugal ou en Espagne, des atrocités sont commises : saccages de maisons et de couvents, viols, agressions et traitements inhumains.

Les troupes françaises sont défaites à Salamanque le 22 juillet 1812 par une coalition anglo-espagnole-portugaise, et Madrid est reconquise le 11 août 1812. La dernière région libérée pendant cette guerre d’indépendance espagnole est la Catalogne. La guerre de guérilla d’une grande partie de la population a progressivement décimé l’armée napoléonienne, d’autant plus que la campagne de Russie contraint Napoléon à prélever des troupes en Espagne, ce qui accentue la déroute française.

1812, la campagne de Russie et l’effondrement du système napoléonien

Sur les 650 000 hommes (dont 350 000 Français) que compte approximativement la Grande Armée, 420 000 (dont 200 000 Français environ) traversent le Niémen à l’aube, le 24 juin 1812, avec assurance et inconscience. Cette armée multinationale dite des « Vingt nations » permet d’aligner d’importants effectifs mais présente un point faible qui devient évident lors des premières défaites : seuls les 50 000 soldats du duché de Varsovie soutiennent vraiment Napoléon Ier car ils espèrent une défaite de l’armée russe qui leur permettrait de récupérer leur territoire perdu. Le jour où commence l’invasion, le gouverneur général de Moscou écrit que « la Russie dispose de trois alliés fidèles, son étendue, l’immensité de son territoire et son climat ». Écrit prophétique qui explique la stratégie défensive du tsar Alexandre Ier, refusant le combat, faisant reculer en ordre parfait ses troupes et laissant les troupes françaises s’enfoncer dans l’immensité russe. Le 7 septembre commence la bataille de Borodino (la Moskova pour les Français) évoquée magistralement par Tolstoï dans Guerre et Paix, terrible par le nombre de morts (45 000) et les très nombreux blessés.

Le 14 septembre, Napoléon, avec 130 000 soldats – 200 000 ont déjà disparu dans les combats du fait des privations (le pain et le fourrage manquent cruellement) et des maladies, ou encore des désertions – fait son entrée dans une Moscou vide, abandonnée par ses habitants et incendiée la nuit même sur ordre du tsar. Chef d’escadron, Eugène Labaume a produit dès 1816 un récit de la campagne de 1812 où il relate le comportement des soldats de la Grande Armée à leur arrivée dans la capitale économique de l’empire russe : « Comment dépeindre le mouvement tumultueux qui s’éleva lorsque le pillage fut toléré dans toute l’étendue de cette ville immense ? Les soldats, les vivandiers, les forçats et les prostituées, courant les rues, pénétraient dans les palais déserts et en arrachaient tout ce qui pouvait flatter leur cupidité. Les uns se couvraient d’étoffes d’or et de soie ; d’autres mettaient sur leurs épaules, sans choix ni discernement, les fourrures les plus estimées ; beaucoup se couvraient de pelisses de femmes et d’enfants et les galériens mêmes cachèrent leurs haillons sous des habits de cour ! Le reste, allant en foule dans les caves, enfonçait les portes, et après s’être enivré des vins les plus précieux, emportait d’un pas chancelant son immense butinnote. »

Mais les lendemains furent moins jouissifs et marquèrent durablement les corps et les cœurs. La retraite de Russie est décrite dans les vers célèbres des Châtiments de Victor Hugo, autrefois récités dans toutes les écoles :

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l’aigle baissait la tête.

Sombres jours ! L’empereur revenait lentement

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.

Après la plaine blanche une autre plaine blanche.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

L’armée russe s’est positionnée vers la Berezina, un affluent du Dniepr à l’ouest du pays, en Biélorussie. Le 23 novembre, l’armée napoléonienne – ce qu’il en reste – arrive vers la rivière (qui charrie déjà des glaces) et réussit en partie à passer de l’autre côté. Plus de 30 000 personnes – traînards de l’armée, blessés, les civils et leurs familles, hommes, femmes, enfants – cheminant derrière les troupes dans le froid et la neige qui tombe drue sont rattrapés par l’armée russe. Le canon tonne et le combat s’engage aussi sur la rive droite, meurtrier et inégal, entre les 67 000 Russes et les 20 000 soldats déployés par Napoléon. Les pertes sont lourdes des deux côtés, comme le constate le soldat Jean-Marc Bussy du 3e régiment suisse : « Nos rangs s’éclaircissent. On n’ose plus regarder à droite et à gauche, par crainte de ne plus voir son ami, son camarade. Nos rangs se resserrent, notre ligne se raccourcit et le courage redouble. Nos blessés s’entraident […]. Horrible carnage ! Pour arriver devant nos ponts, il faut qu’ils nous passent dessus, qu’ils nous écrasent tous jusqu’au dernier ! Et nous crions “Vive l’Empereur”. On ne sent pas le froidnote. »

Certains ont parlé de victoire française dans la mesure où Napoléon et son état-major, ses maréchaux, ses généraux (à une exception près), sa garde, 2 000 officiers et 7 000 soldats ont pu échapper aux armées russes qui les avaient pris en tenaille. Mais c’est sans compter les 13 000 morts et blessés de la Grande Armée (15 000 chez les Russes), sans compter également les innombrables pertes civiles.

Ce qu’il reste de la Grande Armée tente de rejoindre Vilnius dans un froid intense (de –30 à –40°C), avec un vent « coupant comme un rasoir » les articulations des pieds et des mains. Un témoin britannique rapporte l’état des troupes françaises dans cette retraite : « La route de Vilna était jonchée de morts et de mourants pour qui le plus grand acte de charité qu’on pût leur faire, suppliaient-ils, avant la perte de leur vie, était de coucher les cadavres de leurs camarades sur leur chair vivant, au plus près des parties gelées, la suppuration ainsi provoquée leur procurant un peu de chaleurnote. »

Vilnius, Vilna, fut le tombeau de la Grande Armée. Au total, 200 000 à 250 000 soldats sont morts au combat. Entre 150 000 et 200 000 ont été faits prisonniers et la moitié d’entre eux sont morts pendant la première année de détention ; 50 000 déserteurs se sont cachés en Russie et ont survécu grâce à la population locale. La mémoire traumatique de l’année 1812 est restée dans l’histoire et la langue française a conservé jusqu’à aujourd’hui l’usage du terme Bérézina comme synonyme de déroute et de catastrophe.

Pendant les campagnes contre la 6e coalition en 1813-1814, où l’Europe entière se ligue contre la Grande Armée, les maraudeurs, les traînards et les isolés se multiplient à un point tel que Napoléon Ier décide dans une note du 6 septembre 1813 de les décimer – c’est-à-dire de fusiller un homme sur dix parmi ceux qui sont repris. Survivre est pour les soldats « une lutte de chaque jour », une « quête vitale » : l’intendance ne suit plus et, livrés à eux-mêmes, les soldats sont devenus experts pour retrouver les provisions et les biens que les paysans locaux cachentnote.

1814, les campagnes de France : l’occupation du territoire

L’armée napoléonienne est poursuivie par les troupes alliées jusqu’au territoire national qui est progressivement occupé. Aux dires mêmes du maréchal Mortier, les habitants « voient des troupes pêle-mêle qui les pillent et les battent et dont la conduite sans frein, leur fait croire que ce ne sont pas les Français qui passent chez eux mais bien les ennemis les plus indisciplinés. Il est cruel de voir maltraiter ainsi ses compatriotesnote ».

Dans un premier temps, les armées alliées ne sont pas forcément mal accueillies, comme le note Pierre Dardenne, un professeur de quarante-six ans, ancien jacobin lettré, dans une lettre à son ami Valence, pharmacien à Saint-Girons, après l’occupation de la ville de Chaumont par les troupes alliées contre l’empereur le 24 janvier 1814 : « Quelques individus avaient manifesté un grand contentement, lors de l’entrée des alliés ; mais la joie de leur cœur s’est changé [sic] en deuil profond, en considérant la honte qui rejaillit sur notre nation et les maux sans nombre qui en sont la suite. Un de ces particuliers qui avait été au devant des soldats ennemis en leur offrant de l’eau de vie et du vin a vu sa maison pillée et sa famille mise à la porte presque nue. La soldatesque ne connaît ni ami, ni ennemi ; elle pille, ravage, tuenote. »

Chef-lieu de la Haute-Marne, Chaumont n’a plus de relation avec la capitale et vit repliée sur elle-même. Le courrier ne circule plus dans les régions envahies. Dardenne, qui a été nommé ici en 1811 et qui a le mal du pays, écrit à son ami soixante-quatorze lettres du 19 janvier au 21 avril 1814 – la plupart entre janvier et février, au moment de l’occupation de la ville – pour atténuer son anxiété et briser une certaine solitude.

L’invasion et l’occupation provoquent une douleur morale : l’audition de la musique des Alliés fait naître la souffrance et l’effroi par manque de sommeil et anxiété concernant la situation mais aussi les subsistances : il n’y a pas de marché à Chaumont entre le 15 janvier et le 4 juin 1814. Le pain est cher jusqu’au départ des Alliés (son prix est multiplié par sept), car la farine manque. L’invasion et l’occupation sont également source d’humiliation pour la population : les habitants doivent apporter le foin et l’avoine qu’ils possèdent, y compris « à charge d’homme s’il n’y a pas de voiture dans les magasins militaires établis à Chaumont » ; les véhicules sont réquisitionnés, ce que Dardenne qualifie « d’injustice » et de « tyrannie »note. L’occupation, ce sont aussi de lourdes charges pour nourrir et loger l’occupant : chaque ménage doit héberger huit à dix hommes.

Avec l’occupation, la violence physique est omniprésente : lors de la première invasion, l’artisan Lerouge vient déposer plainte et déclare que les soldats ont tellement maltraité sa femme qu’elle en a été malade pendant trois mois. Le cordonnier Nicolas Simmonot a vu sa femme « maltraitée par des soldats au point qu’elle est estropiée au bras pour le restant de sa vie ». Dans ces deux cas, « maltraitée » signifie violée, mais ce n’est pas dicible par le mari au risque de perdre son honneur. La maison de Pierre Joly voiturier à Chaumont a été démolie par les soldats alliés, entraînant 4 000 francs de pertes. Lui et sa femme décèdent « par suite des mauvais traitements qu’ils ont essuyés de la part des soldats ». Ils laissent deux enfants sans ressources.

Avec l’occupation, les habitants sont dépossédés de l’espace de la ville. Les militaires installent leurs chevaux dans l’église, ce qui choque les fidèles ; deux curés meurent des violences qui leur ont été infligées. Le son du glas sème l’effroi, aussi ne passe-t-on plus les défunts par l’église. Les Russes se sont installés dans le collège et les élèves sont renvoyés chez eux. Les rues sont sales. Par manque de bois de chauffage, le maire fait couper les arbres de la ville. Les officiers réclament des quantités énormes de vivres, d’alcool, de viande et de produits de luxe (sucre, café, champagne, huile d’olive, etc.). En mars, la ville doit nourrir 4 000 officiers alliés. Les dépenses pour le service du gouverneur autrichien sont plus élevées que celles faites pour l’hôpital et les malades, alors qu’une épidémie de typhus s’est propagée, produisant une odeur pestilentielle provenant en particulier de la putréfaction des chevaux morts.

Pour le professeur Dardenne, la campagne de France représente la fin d’un régime autoritaire qu’il rejette. Mais patriote, il est pour la défense « du sol sacré de la patrie ». Sa patrie, c’est là où il vit. Il redoute la défaite mais il est las et espère la paix. À la tête de ses troupes, Napoléon est toujours admiré car il incarne le sentiment national. Pour Dardenne qui, par patriotisme, fait taire ses griefs à l’égard de l’empereur, la figure du despote est atténuée par celle du défenseur de la patrie. Aussi reprend-il espoir le dimanche 27 mars :

Plusieurs détachements de nos chasseurs sont partis également fouiller dans les campagnes, afin de ramasser les traînards de l’armée ennemie ; ils seront bien aidés par nos paysans, je vous l’assure. Vous ne sauriez croire le contentement qu’ils éprouvent, de se voir délivrés des Cosaques et des Autrichiens. Nos rues en sont pleines, et ils manifestent leur joie par tous les signes possibles. Plusieurs portent des pistolets, des sabres ou d’autres armes cachées sous leurs sarrauts bleus. Je me suis glissé dans plusieurs de leurs groupes : les uns faisaient un piteux tableau des maux infinis qu’ils avaient eu à souffrir de la part de cette « canaille » ; c’est leur expression : d’autres racontaient, en riant, les ruses dont ils s’étaient servis pour arracher à la rapacité du cosaque, les bestiaux, les subsistances et les autres objets dont il était si avide. Ici, on se vantait d’avoir laissé pour morts des soldats qui avaient osé insulter des femmes ou des filles ; là on racontait longuement comment, dans les bois de l’Étoile, où un grand nombre de familles de cultivateurs s’étaient réfugiés, les pillards qui y pénétraient n’en sortaient plus ou ne retournaient qu’éreintésnote.

Mais la joie est de courte durée. L’espoir s’effondre le 14 avril :

Aujourd’hui est arrivé un courrier porteur du décret du sénat, qui rend Louis XVIII aux vœux de la France ; et cette après-midi un valet de ville, seul avec son tambour, et sans autre cortège qu’une nuée d’enfants, a lu ce décret sur quelques-unes de nos places et dans les carrefours. J’en ai entendu trois fois la lecture, et à chacune les enfants et d’autres personnes interrompaient le hérault en criant : Ne l’écoutez pas ! Ne l’écoutez pas ! Vive l’empereur ! Vive Napoléon ! Les autorités semblaient ne pas s’en mêler et laissaient faire. Les citoyens, rentrés dans leurs maisons, sont dans la stupeur ou dans l’indifférence. Pas une cocarde blanche, pas un seul vive Louis XVIIInote.

Fin de partie et, pour Dardenne, dernière lettre connue : « Elle est donc finie, cette tragédie sanglante que l’Europe entière et ses plus grands souverains sont venus jeter sur notre sol patriotique, abreuvé, non sans quelques gloire, du précieux sang de nos défenseurs, de nos frèresnote ! »

La fin véritable survient quatre jours après le 18 juin 1815 – la défaite de Waterloo et ses 10 000 morts – avec l’abdication définitive de Napoléon Ier. Au total, les pertes des guerres de la Révolution entre 1792 et 1802 sont estimées à 1,2 million d’hommes. Celles des guerres napoléoniennes sont estimées à 1,8 million d’hommes et de femmes : 371 000 soldats français tués au combat, auxquels s’ajoutent les 65 000 Alliés, surtout des Polonais ; 800 000 autres sont morts de maladie, de froid et de faim auxquels s’ajoutent quelque 600 000 civils. Les Alliés coalisés contre la France ont perdu environ 1,5 million de soldats et civils.

En 1815, l’ambivalence de la figure de l’empereur est déjà forgée – « ogre corse » qui dévore ses enfants – tout comme celle des soldats – « sanguinaire » pour les uns, « libérateur des peuples » et incarnation de la nation pour les autres ; elles font se télescoper légende dorée et légende noire. Mais la répression des révolutionnaires par les ultras de la Restauration ainsi que le sort épouvantable fait aux soldats de la Grande Armée conforte la cristallisation et la diffusion d’un bonapartisme populaire qui stimule les rumeurs sur un éventuel retour. Alors qu’en Allemagne un catéchisme antifrançais et antinapoléonien stimule le sentiment national, des objets matériels et immatériels (images d’Épinal, bibelots divers, almanachs, chansons) diffusent la figure d’un Bonaparte homme du peuple et de la Révolution. La chasse aux « fédérés des Cent-Jours » par les royalistes triomphants pendant la Terreur blanche de l’été 1815, lors de la Seconde Restauration, va conforter cette représentation.

CHAPITRE 6

LE RÉSISTIBLE RETOUR DU PASSÉ (1814-1830)

« 3 février 1817. Sedan, fête de Saint-Blaise, patron des drapiers.

Les ouvriers de la fabrique doivent selon l’usage offrir un pain bénit à la messe. Le pain qui était déposé chez les contremaîtres de M. de Neuflize a été orné de ruban aux trois couleurs, surmonté d’une cocarde tricolore, et porté dans cet état dans l’église. Le prêtre qui devait officier a enlevé la cocarde. Monroux, principal acteur de cet acte séditieux, en en craignant les suites s’est rendu chez le prêtre et lui a fait des excuses en ces termes : “notre intention n’était pas mauvaise ; nous savons que nous ne devons pas nous mêler des affaires du gouvernement, mais nous sommes les enfants de la révolution” (souligné par le commissaire de police). Il paraît que l’intention des ouvriers était, après la messe, de se présenter chez le sieur Robert, fabricant, distingué pour son dévouement à la famille royale, et de lui offrir par dérision la cocarde et les rubans bénits. Monroux est arrêté. »

Racontée par Gérard Gayot, cette anecdote montre la persistance du souvenir de la Révolution dans les classes populairesnote. Avec la Restauration, les rois reviennent mais cette réapparition ne signifie cependant pas, comme le proclamait Victor Hugo, un « fatal retour du passénote ».

1. DES FISSURES DANS LA RESTAURATION

La Charte de 1814 interdit « toutes recherches des opinions et des votes émis jusqu’à la Restauration ». Cette politique de l’oubli n’empêche cependant pas que soit publiquement remémorée une certaine version de l’histoire de la Révolution françaisenote. Une série de célébrations religieuses sont organisées à la mémoire de ses martyrs. En 1816, le 21 janvier est déclaré jour de deuil général, obligatoire, ressassement expiatoire du régicide de 1793. Le peuple parisien semble indifférent à ces commémorations de la mort du roi. Abrogé en 1833, l’événement n’est ensuite plus guère commémoré. Certains, une infime minorité, le fêtent a contrario en banquetant ce jour-là, encore aujourd’hui, autour d’une tête de veau.

La célébration des victimes royales entreprise sous la Restauration accompagne un processus d’effacement des traces de la Révolution et de l’Empire. Les symboles révolutionnaires – drapeaux et cocardes tricolores, bonnets phrygiens et arbres de la liberté – sont détruits, comme s’il s’agissait, en brisant les icônes, d’extirper des consciences tout espoir de changementnote. Érigés en boucs émissaires, les révolutionnaires régicides sont pour la plupart bannis. Sur les 387 députés ayant voté la mort du roi, 153 sont encore vivants en 1816. Ils sont condamnés à l’exil et nombre d’entre eux se réfugient à Bruxelles. L’expérience de leurs enfants, fils et filles de conventionnels, témoigne – entre oubli, rejet et dévotion filiale – de la difficulté de la transmissionnote. Porté par les anciens soldats, le souvenir de l’empereur, en revanche, perdure, en particulier dans les communautés rurales.

Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand a décrit l’état d’esprit des soldats qui furent contraints de faire une haie d’honneur à Louis XVIII le jour de son retour :

Je ne crois pas que figures humaines aient jamais exprimé quelque chose d’aussi menaçant et d’aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de l’Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs têtes, qui sentaient le feu et la poudre ; ces mêmes hommes privés de leur capitaine, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps, non de la guerre, surveillés qu’ils étaient par une armée de Russes, d’Autrichiens et de Prussiens dans la capitale envahie de Napoléonnote.

Encombrants héritages vivants de l’Empire, des centaines de milliers de soldats sont licenciés par ordonnance le 9 août 1815, en particulier ceux qui ont participé aux Cent-Jours, considérés comme des traîtresnote. Retraites anticipées, congés, demi-soldes et abandons ont relégué les survivants de la Grande Armée à un processus de marginalisation sociale. Blessé d’un coup de feu au genou gauche en 1811, Pierre-François Mayeux est renvoyé chez lui sans secours ni indemnité. Vexations, insultes, violences, agressions se multiplient contre ces militaires désargentés et désœuvrés. L’opinion publique les rejette et les assimile parfois à des brigands. Les vétérans de la Grande Armée furent aussi les cibles de la Terreur blanche, surtout dans le Midi.

La Terreur blanche, une « quasi-guerre civile »

La Terreur blanche est un mouvement de réaction violente contre les bonapartistes et les anciens révolutionnaires. Difficilement contenue pendant les Cent-Jours, la haine des royalistes explose à l’annonce de la défaite de Waterloo le 18 juin 1815.

Le Midi voit alors se déployer une « Terreur blanche » menée par des royalistes qui s’organisent en comités et en milices sous des noms divers – les Verdets à Toulouse (du nom de la cocarde verte, couleur du comte d’Artois), les Nervis à Marseille, les Miquelets dans le Roussillon – pour faire la chasse aux partisans (réels ou supposés) de l’empereur. À Marseille, ils massacrent une centaine de mamelouks surnommés les « Égyptiens », ayant appartenu à la Garde impériale. À Avignon, le 1er août 1815, le corps du maréchal Brune, ex-commandant de la place de Toulon, est jeté dans le Rhône après avoir été supplicié. À Nîmes, le peuple urbain, formé majoritairement d’un prolétariat royaliste, s’en prend aux notables protestants et aux troupes bonapartistes qui tentent de résister. Un ouvrier catholique tue en 1815 un ouvrier protestant dont le père avait tué son propre père en 1790 lors d’une bagarre à Nîmes : vengeance privée, politique et religieuse, entretenue par la mémoire du groupenote. Il en est de même en Vendée où des acquéreurs de biens nationaux sont violemment pris à partie par des royalistes dont certains continuent leurs exactions jusqu’en 1819.

Les nouveaux préfets ne sont pas encore installés dans leurs départements et Louis XVIII tarde à réagir. Il condamne finalement, le 1er septembre, ces « excès du Midi » qualifiés « d’attentat contre nous et contre la France ». Les troubles cessent progressivement.

Après la victoire des proches du comte d’Artois aux élections législatives, une seconde vague de Terreur blanche commence. L’épuration de l’administration concerne plus du quart des fonctionnaires. Environ 70 000 personnes sont arrêtées pour « délit politique » et 6 000 sont condamnées. Cette purge aboutit également à la condamnation de plusieurs généraux de l’Empire, ralliés à Napoléon durant les Cent-Jours, en particulier celle du maréchal Ney, héros de la campagne de Russie. En janvier 1816, la loi contre les régicides condamne au bannissement tous les anciens conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI, comme Carnot et David.

L’abrogation de la loi sur le divorce fait partie du même processus réactionnaire. Dès décembre 1815, les députés demandent au roi d’abroger les articles du code civil concernant le divorce. Vivement soutenu par les prélats qui siègent à la Chambre, le projet est immédiatement adopté. Remaniée, la loi est proposée au vote le 23 avril 1816 :

Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, voulant rendre au mariage toute sa dignité, dans l’intérêt de la religion, des mœurs, de la monarchie et des familles et prenant en considération le vœu qui nous a été adressé par les Chambres, Nous avons ordonné ce qui suit :

1. Le divorce est aboli.

2. Toutes demandes et instances en divorces sont converties en demandes de séparation de corps […].

3. Tous actes faits pour parvenir au divorce par consentement mutuel sont annulés.

Onze pairs sur 110, onze députés sur 236 ne votent pas ce texte, première forme de résistance parlementaire. Le divorce est supprimé jusqu’en 1884.

La survivance des résistances populaires

« Une fermière de Tressin, la Veuve Moutier de nom, fit un marché le 26 de ce mois avec le Sieur Augustin Harnou d’Orchies et convint de lui fournir, quand il viendrait avec son chariot et ses chevaux, vingt-quatre sacs de froment ; Harnou s’est présenté le 27 et, commençant son chargement, fut injurié par plusieurs femmes réunies spontanément autour de sa voiture ; les ayant haranguées à sa manière pour les rendre plus câlines, une d’elles se mit à frapper sur un chaudron, ce qui augmenta la réunion et dès lors, une grêle de pierres, de mottes de terre, de boue, succéda aux imprécations ; forcé à la retraite Harnou rentre dans la ferme, réclame la présence de la fermière qui y accédant se présenta aux femmes rassemblées avec sa fille ; le tumulte redouble, on injurie la V Moutier, on l’accuse de participer à l’intention d’Harnou d’affamer le village, on se porte à des violences, on lui jette de la boue, on frappe à sang coulant, sa fille à la tête avec un sabot dont s’était armée une des insurgées – puis on monte sur la voiture, à l’envie, et l’on précipite les sacs de froment qui y avaient été chargés. »

Mars 1816, près d’Orchies, dans le Nordnote.

L’origine de la « dernière grande crise frumentaire du monde occidental » (John Post) est climatique : après une éruption volcanique en Indonésie, une période de refroidissement s’abat sur l’Europe. À la suite d’une mauvaise récolte due à une très forte pluviosité dans l’été 1816, le prix du froment s’envole et des émeutes de grande ampleur secouent les campagnes en 1816-1817note. Le 2 juin 1817, à Saint-Dizier et à Perthes (Haute-Marne), se forme un attroupement de 400 à 500 femmes « dans le dessein d’empêcher la circulation de 20 voitures de grains destinés au marché de Joinville ». D’autres femmes manifestent contre un boulanger de Saint-Dizier qui devait recevoir des grains stockés dans la cour d’une auberge. Un particulier de Perthes est assailli par un groupe de femmes et contraint de céder le blé au prix maximum de 8 à 10 francsnote. Dans la plupart des cas, les émeutières et émeutiers entendent se distinguer des voleurs de grand chemin : ils paient le grain au prix qui leur paraît juste, forme d’économie morale.

Les révoltes se concentrent dans le nord-ouest et l’ouest de la France mais éclatent aussi dans le centre et le nord du pays. À l’Est, l’Aube et la Saône-et-Loire sont les seuls départements touchés. Ces révoltes ont pour principale fonction d’assurer l’approvisionnement du groupe à un prix « juste ». Les communautés ont des droits et revendiquent la nécessité de les faire respecter si le pouvoir ne le fait pas. Des cultivateurs et des marchands soupçonnés de spéculation voient ainsi leurs greniers et leurs chariots visités. La foule ne considère pas ce type d’actions comme des gestes d’illégalité : c’est une forme de justice redistributive. Les rapports rédigés par les autorités mentionnent toujours la présence de nombreuses femmes, pourvoyeuses de nourriture, le verbe haut, déclencheur de violence : les rôles féminins sont ainsi gravés dans le marbre de l’historiographie et assimilés à une vocation « naturelle ». On ajoute souvent qu’étant moins susceptibles d’être réprimées, elles étaient mises en avant pour protéger les hommes. En réalité, c’étaient plutôt elles qui assumaient les fonctions viriles de la protestation, une détermination qui pouvait entraîner les hommes à leur suitenote.

En 1816, à Amiens, Rose Damervalle, ouvrière dans une filature mécanique assigne son patron en conciliation devant les prud’hommes. Parce qu’elle a refusé de nettoyer sa machine en fin de semaine, son patron refuse de la payer et de lui rendre son livret. Après que le patron a repoussé la proposition de l’ouvrière de travailler encore une semaine pour respecter le délai de congé, l’affaire passe en jugement. Le patron est condamné pour avoir empêché l’ouvrière de travailler en ne lui rendant pas son livret et parce qu’il n’a pas pu prouver que le nettoyage du métier était un usage obligatoire. Les prud’hommes décident en fonction des usages et des conventions coutumières, qui font ainsi jurisprudence.

En 1819, le conseil municipal d’Auby, dans le Nord, s’oppose à deux propriétaires qui prétendent s’emparer d’arbres riverains de leurs terres : « Si ce droit avait existé au temps de la féodalité, au temps des seigneurs, le conseil l’ignore. Mais la Révolution qui a écrasé la tête de ce monstre n’a sans doute point laissé subsister cet abus qu’il aurait enfanténote. »

Ces trois cas de résistance sont très différents, mais ils témoignent chacun à leur façon de la pérennité d’une opposition larvée dans les milieux populaires, de l’existence d’une mémoire souterraine de la Révolution. Les principes révolutionnaires – le droit naturel, la liberté et l’égalité – ont été incorporés par des subalternes qui ont la volonté de préserver et de transmettre ces acquis.

Chansonniers et processions

« À cette époque tout concourait à exciter et à entretenir notre ardeur poétique. C’était en 1818, alors que s’établissaient dans plusieurs quartiers de Paris des Sociétés chantantes autrement dit des goguettes. Elles fonctionnaient librement, sans autre autorisation que celle tacite du commissaire de police… Ce qu’il y a de positif, c’est que la plus grande indépendance était laissée à ces réunions, toutes composées d’ouvriers : on chantait et l’on déclamait là toutes sortes de poésies, sérieuses ou critiques ; parmi ces dernières, les attaques contre le gouvernement et l’Église ne manquaient pas. Les couplets patriotiques de Béranger y étaient accueillis avec enthousiasmenote. »

Sous la Restauration, la contestation politique est dans un premier temps incarnée par les chansonniers. L’un des plus connus est Béranger (1780-1857) qui se produit au Caveau moderne, où se retrouvent chaque semaine des chansonniers parisiens. Béranger utilise la chanson comme une arme politique. En 1814, dans La Censure, il chante la liberté d’expression. Avec sa Requête présentée par les chiens de qualité, il critique la Restauration. Dans Les Révérends Pères, en 1819, c’est aux jésuites qu’il s’en prend. Après la publication d’un second recueil de chansons en 1821, il est condamné à trois mois de prison pour des chants considérés comme antireligieux, ce qui assure sa popularité. Il continue d’attaquer la royauté avec Nabuchodonosor en 1823, et, en 1825, Le Sacre de Charles le Simple, dans lequel il ridiculise le couronnement de Charles X :

Français, que Reims a réunis,

Criez : Montjoie et Saint-Denis !

On a refait la sainte ampoule,

Et, comme au temps de nos aïeux,

Des passereaux lâchés en foule

Dans l’église volent joyeuxnote.

D’un joug brisé ces vains présages

Font sourire sa majesté.

Le peuple s’écrie : Oiseaux, plus que nous soyez sages ;

Gardez bien, gardez bien votre liberté, (bis) […]

 

Aux pieds de prélats cousus d’or

Charles dit son confiteor.

On l’habille, on le baise, on l’huile

Puis au bruit des hymnes sacrés

Il met la main sur l’Évangile

Son confesseur lui dit : « Jurez.

Rome, que l’article concernenote

Relève d’un serment prêté. »

Le peuple s’écrie : Oiseaux, voilà comme on gouverne ;

Gardez bien, gardez bien votre liberté.

La condamnation de Béranger en décembre 1828 déclenche une agitation des étudiants qui se cotisent pour payer son amendenote.

La sociabilité ouvrière s’exprime dans le quartier par les liens de voisinage, et dans les lieux de rencontre et de loisirs comme les cafés, les cabarets et surtout les goguettes nées au début de la Restauration où l’on boit, où l’on discute parfois de politique, où l’on déclame des poèmes et où l’on chante des chansons à boire, égrillardes, et des chansons plus ou moins hostiles au gouvernement. Le préfet de police comptabilise quarante-trois sociétés chantantes dans ces goguettes situées dans les quartiers ouvriers au centre et à l’est de Paris ; il les redoute car « elles ne peuvent qu’y propager des doctrines pernicieuses et y entretenir les dispositions les plus contraires à l’ordre publicnote ».

Aux chants s’ajoute le plaisir de la danse dans les guinguettes situées au-delà des barrières, lieu de promenade du dimanche et du lundi (la « saint lundi » est souvent chômée), mais aussi au cœur de Paris, au faubourg Saint-Antoine ou au faubourg Saint-Marcel.

Une nouvelle forme de protestation naît vers 1820. Des foules énormes se réunissent à Paris pour les enterrements de l’opposition « libérale » : le cercueil est porté à bout de bras et des couronnes civiques sont déposées sur le char funèbre. Des discours, des drapeaux tricolores, plus tard rouges, parfois des cris tels que « Vive la République ! » accompagnent les cortèges. Événement fondateur de ce rite, l’enterrement d’un étudiant en droit tué par la police le 3 juin 1820 est suivi par 6 000 jeunes, étudiants et commis. On y crie « Vive la Charte ! ». Un discours politique d’éloge est prononcé devant sa tombe et une souscription nationale est ouverte pour construire un tombeau mausolée. Mais c’est l’enterrement du général Foy – ancien officier républicain devenu député – en novembre 1825, suivi par près de 100 000 personnes massées sur le parcours du domicile au cimetière, qui ancre ce rituel d’opposition dans la traditionnote. Dix-huit enterrements d’opposants ont été recensés entre 1820 et 1830note. Les signes de deuil – crêpe noir et têtes découvertes, drapeau noir parfois – donnent une cohérence au cortège. Les boutiques et les ateliers ferment ; des ovations révolutionnaires transforment l’espace parisien et en modifient le paysage sonore. Une forme d’anticléricalisme se développe lors de ces funérailles avec un certain transfert de sacralité : les couronnes civiques, les palmes, les insignes sont partagés et conservés comme des reliques.

Ces répertoires d’action démocratiques qui rassemblent « inclus » et « exclus » de la représentation politique permettent aux sans-voix de prendre la parole. On occupe l’espace de la rue, on lance des pétitions collectives envoyées aux assemblées avec des campagnes d’interpellation en 1818-1820, comme pendant la Révolution, ou encore des souscriptions, par exemple pour « la cause des Grecsnote ». Entre 1825 et 1834, après les sièges de la ville grecque de Missolonghi par les Ottomans, la mobilisation philhellène démontre la puissance et le rôle des émotions en politique. Cette « souffrance à distance » déclenche les ressorts moraux d’une indignation collective pour une cause à dimension universelle et une conception romantique d’une « diplomatie des peuples » servie par le départ de volontaires. Lors des manifestations culturelles, pourtant sous contrôle comme le théâtre ou les cafés chantants, se manifestent également des formes de résistance et des émotions collectives.

Le théâtre des émotions

Le théâtre est devenu un espace public de débat, voire de « défoulement en accord avec l’ample rhétorique du corps et l’expressionnisme romantiquenote ». Bien que le pouvoir ait voulu reprendre le modèle napoléonien de contrôle des théâtres, le régime, malgré sa police, n’a pas été en capacité de maîtriser le développement des salles de spectacle et la demande du public. Les changements intervenus pendant la Révolution ont été bien réels et se sont poursuivis sous l’Empire et la Restauration. Les représentations des textes dramatiques sont perturbées par des publics indociles, y compris populaires. À Aix, un spectateur, un brin méprisant, écrit, en 1818 : « Autrefois les gens du palais, les propriétaires, les négociants, enfin tout ce qu’il y avait de personnes instruites le composaient [le parterre] ; Aujourd’hui, si vous en exceptez une vingtaine d’habitués, on n’y voit le dimanche que des portefaix ou des ouvriers qui la plupart arrivent la tête échauffée par le vinnote. »

Des affrontements ont lieu entre différentes parties du public. À Aix encore, le 13 mars 1823, étudiants libéraux et « vétérans de la République » en viennent aux mains avec le peuple royaliste du parterre et se font expulser après avoir été délestés de leurs cannes. À Limoges, quand les ouvriers de la porcelaine vont au théâtre, les « gens du peuple » sont aux deuxièmes et troisièmes loges. En tous lieux, applaudissements nourris, sifflets, interventions du parterre, billets ou autres jetés sur scène, chants entonnés à tue-tête, interprétations politiques des pièces malgré la censure, parfois bris de fauteuils accompagnent les spectacles. Tartuffe de Molière sert par exemple de point d’appui pour dénoncer la cléricalisation de la société et le poids des missionnaires catholiques. On compte quarante et un incidents lors des représentations de Tartuffe dans vingt-trois départements différentsnote. Le 23 octobre 1819, dès la première à l’Odéon des Vêpres siciliennes de Casimir Delavigne, et dans les représentations qui suivent à Paris et en province (à l’exception du Midi languedocien et provençal), ces vers suscitent l’enthousiasme du parterre :

Se reposant sur vous des soins d’un diadème

Le roi vous a-t-il fait plus roi qu’il n’est lui-même !

D’où vient que son ministre avec impunité

Ose porter les mains sur notre liberté ?

En décembre 1819, le maire de Strasbourg se croit obligé d’interdire aux fonctionnaires de sa ville d’assister aux représentations des Vêpres siciliennes. À l’Odéon, en 1820, quatre vers du premier acte de Mérope de Voltaire sont applaudis frénétiquement et le parterre en exige la répétition :

Un soldat tel que moi peut justement prétendre

À gouverner l’État quand il l’a su défendre.

Le premier qui fut roi, fut un soldat heureux.

Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.

À partir de septembre 1825, toutes les allusions aux prêtres sont l’occasion de sifflets et de réactions hostiles lors des spectacles donnés au Théâtre français. Un rapport du préfet de police de Paris le reconnaît en 1828 : « Si l’on en juge par les applaudissements scandaleux avec lesquels sont reçues toutes les allusions contraires à la religion et à la royauté, l’opposition libérale paraît encore une fois s’être mise en possession d’y dominer l’opinion publique, par ses violences et par son activiténote. »

L’opinion publique, que scrutent attentivement les rapports de police, développe un imaginaire social et politique teinté d’une sensibilité romantique. Des récits de complots ou de conspirations fictives se propagent dans un monde où l’action des individus tend progressivement à se substituer à la Providencenote. Les rumeurs forgent un imaginaire pétri d’angoisses. C’est dans ce contexte que « le 15 janvier 1816, sur les deux heures et demie après midi, un petit laboureur du pays de Gallardon à quatre lieues de Chartres, nommé Thomas-Ignace Martin (âgé de trente-trois ans et père de quatre enfants) était dans son champ occupé à étendre son fumier en pays plat et terrain uni ; quand, sans avoir vu arriver personne, se présente devant lui un homme de cinq pieds un ou deux pouces, mince de corps, le visage effilé, délicat et très blanc ; vêtu d’une lévite ou redingote de couleur blonde, totalement fermée et pendante jusqu’aux pieds, ayant des souliers attachés avec des cordons, et sur sa tête un chapeau rond haut-de-forme. Cet homme dit à Martin : “il faut que vous alliez trouver le roi, que vous lui disiez que sa personne est en danger ainsi que celle des Princes ; de mauvaises gens tentent encore de renverser le gouvernement ; que plusieurs écrits ou lettres ont déjà circulé dans quelques provinces de ses États à ce sujet ; qu’il faut qu’il fasse faire une police exacte et générale dans tous ses États et dans la capitale”note ». Le curé puis l’évêque sont mis au courant ; ce dernier prévient le ministre de la Police qui prévient le préfet de l’Eure. Martin est convoqué à la préfecture. Le 7 mars, il part à Paris rencontrer le ministre de la Police qui, après plusieurs entrevues, le fait conduire à l’hospice de Charenton pour être examiné par des médecins aliénistes ; il y reste trois semaines. Le mardi 2 avril 1816, il est conduit devant le roi avec lequel il a une entrevue de quarante-cinq minutes (le roi est en pleurs mais on ne sait pas ce que Martin lui a dit) et il est renvoyé dans ses foyers. Tout le monde croit à une apparition de l’Archange Raphaël qui « a reçu tout pouvoir de Dieu pour frapper la France de toutes les plaies ». Les relations immédiates de cette affaire sont entravées par la police qui interdit la diffusion de toute publication sur l’affaire jusqu’à la chute des Bourbons.

Pour l’historien Philippe Boutry, le délire de Martin n’a d’autre mission que de remettre chacun à sa place selon l’ordre monarchique anéanti par la Révolution :

Je ne le crois pourtant ni simulateur ni imposteur. Il exprime ses assurances et les terreurs mêlées des nostalgiques de l’Ancien Régime. Il a senti la culpabilité du roi, le malheur passé et prochain de la dynastie des Bourbons. Les Montmorency, seigneurs du lieu, ont sans doute été le canal de cette perception, de cette intuition ; le discours de l’Archange s’est sans doute nourri des discours des Chevaliers de la Foi (des ultras) et des rêveries vengeresses et mélancoliques des châtelains du cru. L’enfant du laboureur de Gallardon n’a assumé ni l’égalité des conditions ni la liberté des opinions. L’Archange restaurateur de la religion et de l’État est le rempart de son trouble. Le péché de la dynastie est la cause des maux présentsnote.

Après la mort de Napoléon à Sainte-Hélène en 1821, la rumeur court que l’empereur va revenir à la tête d’un bataillon de Turcs, d’Espagnols ou de Grecs. Plusieurs lettres en faveur de Napoléon sont saisies après une série d’incendies, dans le Nord et le Centre, qui provoquent « peur, inquiétude, panique, angoisse, anxiété, frayeur, épouvante, effroi, terreur même » : les mots qu’emploient les autorités pour décrire l’état d’esprit de la population disent l’importance du phénomènenote.

À plusieurs reprises – en 1814-1815, en 1819, puis à nouveau en 1830 –, des bruits alarmants annoncent le rétablissement des droits féodaux et la remise en cause des biens nationaux. Le roi, dit-on, est mort dans un attentat. Conspirateurs et sociétés secrètes sont aussi sur toutes les lèvres. Sous la Restauration, l’exemple emblématique est celui de la charbonnerie, une société secrète qui a pu compter près de 30 000 membresnote.

Un premier complot naît à Grenoble vers 1818, autour d’un militaire gradé associé à une société secrète, l’Union, société libérale et constitutionnelle. Il existe par ailleurs dans cette ville une société bonapartiste et une autre qui suit Buonarroti, révolutionnaire professionnel européen, partisan du communisme et ami de Babeuf. Le général est muté d’office et le complot échoue. Parallèlement, la jeunesse étudiante manifeste : en 1819 à la faculté de médecine de Montpellier contre le « désherbage » des livres mal pensants et, en juin 1820, à Parisnote. Lors des troubles, un étudiant en droit, Nicolas Lallemand, est tué par un soldat. Ses camarades veulent le venger. C’est le signe de la naissance d’une force politique dans une fraction de la jeunesse. Autour du professeur Victor Cousin, un groupe de ses élèves forme une compagnie de quatre-vingts volontaires armés, commandée par le fils du général Lannes. Ils sont impliqués dans une conspiration qui entendait unir Paris et la province dans un soulèvement généralisé prévu le 15 août 1820, jour de la fête de Napoléon. Ils échouent mais c’est dans ce contexte que naît la charbonnerie française, une société secrète qui parvient à s’implanter sur tout le territoire et dont l’origine est italienne (carbonaro)note. Les spécificités de la branche française sont l’adoption du drapeau tricolore, l’affirmation d’un idéal démocratique, une initiation et un rituel réduits, un catholicisme des origines régénéré autour de l’Évangile et de Jésus-Christ. Les fondateurs sont de jeunes hommes – Bazard (trente-trois ans), Buchez (vingt-six ans) et Flottard (vingt-cinq ans) – qui n’ont pas été partie prenante de la Révolution. Les membres sont militaires, avocats ou étudiants parisiens : ils représentent une élite sociale et culturelle. Dans le roman Le Compagnon du tour de France (1841) de George Sand, l’un des protagonistes, Pierre Huguenin, compagnon menuisier, s’adresse à un carbonaro : « Nous conserverons entre ouvriers notre compagnonnage, malgré ses abus et ses excès, parce que son principe est plus beau que celui de votre charbonnerie. Il tend à rétablir l’égalité parmi nous, tandis que le vôtre tend à maintenir l’inégalité sur terrenote. »

La charbonnerie compte certes dans ses rangs le communiste Buonarroti mais elle est aussi par ailleurs financée et aidée par certains industriels fortunés. À Lyon, les 800 carbonari armés appartiennent à une élite qui n’a pas jugé nécessaire de s’adresser aux nombreux ouvriers tisseurs de la ville. Il faudra attendre la révolte des canuts, en 1831, pour que la question sociale se pose de façon incontournable dans le champ politique. Les divers complots de la charbonnerie échouent, les adhérents déçus se tournent vers la presse d’opposition : Le Globe est fondé en 1824 par deux ex-carbonari, Pierre Leroux et Paul-François Dubois. Les libéraux à la Chambre et la presse d’opposition suivent également les « affaires » qui se déroulent aux colonies.

2. RÉSISTANCES DANS LES COLONIES

« Le jour est consacré au travail, c’est la portion du maître ; mais la nuit qui appartient aux esclaves est le temps d’observer les mœurs et les habitudes. Rien ne prouve mieux l’amour de la patrie, que les chants, les instruments, les danses dont les différentes castes d’esclaves ont conservé l’habitude ; l’ardeur qu’ils y mettent, la foule que le bruit d’un tam tam d’une gonge [sic] ou d’un tambourin attire, démontrent assez combien ils se souviennent de leur pays, combien les usages sont contrariés par des mœurs nouvelles […]. Ils portent peu d’attention à leur travail. Ils dorment peu, quelque fatigant qu’ait pu être pour eux le travail du jour, la nuit est employée à leurs plaisirs qui consistent aux chants et aux danses. Cette division du temps fait qu’ils ne donnent au travail de la terre que la force qu’ils n’ont pas épuisée dans les jouissances de la nuit. De là cette lenteur, cette inaptitude au travail, ces punitions si multipliées auxquelles ils s’exposentnote. »

Mémoires sur l’île Bourbon, 1820.

Les maîtres exploitent le corps des esclaves, les soumettent à un travail harassant et leur refusent même des rations de nourriture convenables, à telle enseigne que le roi doit légiférer, en 1840, sur la quantité de maïs ou de riz à leur accorder. Le 29 octobre 1832, le planteur Jean-Baptiste de Lescouble note dans son journal qu’il a condamné Théodor et Oscar à recevoir vingt-cinq coups de rotin pour vol d’un cochon qu’ils ont mangé sur placenote. Loin cependant des visions misérabilistes, les esclaves ont aussi su conquérir et préserver, dans la trame d’un quotidien tissé de violence et d’exploitation, des espaces de liberté, dont le chant : « Chanter pour oublier, chanter pour être libre, chanter pour ne plus subir l’esclavage. » Le chant permet de maintenir le lien avec la terre des ancêtres qui se noue aussi par les danses rituelles – comme le maloya (danse traditionnelle réunionnaise encore vivace aujourd’hui) – qui se pratiquent dans l’obscurité, la nuit, et qui s’apparentent à des formes de transe. Accompagnées de complaintes mais aussi d’hymnes à la liberté, les danses étaient interdites durant la période esclavagiste, ce qui n’a pas empêché les esclaves de s’y adonner. Antoine-Émile Grimaud peint, dans les années 1840, une Scène de danse figurant deux joueurs de tambour et un xylophonistenote.

Les résistances passent aussi par la justice, de plus en plus saisie par les esclaves pour exiger leurs droits. L’affaire Furcy débute à l’île Bourbon le 2 octobre 1817 et se termine en décembre 1843 par la victoire juridique de cet ancien esclave déclaré libre par la justicenote. Furcy est le dernier fils de Madeleine, née près de Chandernagor en Inde, vendue à une religieuse française qui l’emmène en 1772 comme servante à Lorient. Entrant dans un couvent, la religieuse cède l’adolescente, à condition qu’elle soit affranchie, à une famille coloniale, les Routier, qui l’emmène à l’île Bourbon pour s’occuper de la maîtresse de maison enceinte. Madeleine donne ensuite naissance à trois enfants, Maurice, Constance et Furcy. Constance est vendue à l’âge d’un an à un homme blanc qui l’affranchit aussitôt (sans doute son père). Furcy est enregistré comme « enfant naturel », sans père, déclaré le 7 octobre 1786. En 1788, Mme Routier, devenue veuve, affranchit Madeleine avec l’aval des autorités coloniales (mais sans en informer l’intéressée). À la mort de sa maîtresse en 1808, Madeleine s’aperçoit qu’elle est libre et qu’on lui doit dix-neuf ans de gages non payés. L’héritier lui fait signer un engagement où elle abandonne les sommes dues contre l’affranchissement de son fils, engagement non tenu : Madeleine meurt de chagrin huit mois plus tard. En octobre 1817, Furcy décide de quitter son ancien maître en déclarant qu’il est de condition libre et se rend chez une femme libre de couleur chez laquelle il est arrêté.

On connaît ces détails par des sources judiciaires puisque le nouveau procureur sur l’île Bourbon, Boucher, un libéral, s’intéresse au sort de Furcy. Ce dernier dénonce l’injustice faite à sa mère et les mauvais traitements subis de la part de son ancien maître. Mais il croupit en prison et le procureur, trop libéral pour les colons, est muté en Corse. La requête de Furcy est rejetée y compris en appel par la Cour royale de Bourbon avec l’argument qu’à sa naissance, Madeleine était encore esclave et qu’il est donc né esclave. Madeleine, d’origine indienne, était pourtant née libre à Chandernagor. Furcy est renvoyé dans la famille de son maître sur l’île Maurice. Il y reste seize ans. En 1826, il profite de l’arrivée d’une commission d’enquête venue d’Angleterre pour contester son statut d’esclave. Ses patrons doivent alors lui laisser une liberté de mouvement. Il devient un confiseur connu mais il tient à obtenir satisfaction par voie légale. Il se présente en métropole en 1835 pour faire une requête devant la Cour de cassation à Paris. L’arrêt est rendu cinq ans plus tard en 1840. Les héritiers de son ancien maître font appel. En décembre 1843, Furcy est déclaré homme libre depuis sa naissance : il a alors cinquante-six ans. Avec la fin de ce feuilleton judiciaire, on perd sa trace.

Une autre affaire permet de comprendre la complexité des statuts et des relations sociales sur l’île de la Réunion, ainsi que le mouvement qui se développe en faveur de l’affranchissement des esclaves. En 1836, Louis Timagène-Houat (1809-1886) est accusé d’avoir fomenté une révolte d’esclaves et de vouloir instaurer le régime républicain. Fils d’un employé des Ponts et Chaussées et d’une affranchie, il est devenu orphelin très jeune. Avec sa sœur, ils vivent du produit des loyers et du travail des esclaves de leurs parents qui, pour une fois, sont bien traités, nourris, alphabétisés et catéchisés. Il ouvre une école gratuite et leur enseigne aussi la musique. Républicain et partisan de l’abolition de l’esclavage, il souhaite organiser une délégation massive mais pacifique pour demander aux autorités l’affranchissement des esclaves. Mis en prison au secret en septembre 1835, jugé, il est condamné, sans réelle preuve, à la déportation à Madagascar. Le roi ordonne la libération du condamné mais les administrateurs de Bourbon, par arrêté du 20 octobre 1837, lui infligent un bannissement de la colonie pendant sept ans. On le fait partir de nuit, incognito, attaché à fond de cale comme un esclave. Les abolitionnistes sont peu nombreux, à La Réunion comme ailleurs, et leurs opposants ont encore la mainmise sur le pouvoir local. Les maîtres résistent d’autant plus que leurs intérêts économiques et leur position dominante sont en jeunote.

À partir des années 1810, du fait de l’indépendance de Haïti (Saint-Domingue), de la perte de l’île de France devenue anglaise et de l’essor de la consommation de sucre en métropole, l’extension des superficies plantées en canne à sucre s’accompagne d’une entrée massive d’esclavesnote. En 1848, on en recense à La Réunion environ 60 à 70 000, dont deux tiers sont « des esclaves du sucre » : 20 000 travaillent sur des plantations où l’on cultive la canne sans la transformer. Les autres vivent dans 294 habitations, domaines avec une usine, qui ont fonctionné entre 1810 et 1848, employant jusqu’à 150 esclaves, même si après la crise sucrière de 1830-1835 (liée notamment à l’interdiction de la traite et à la concurrence de la betterave en métropole), les colons, investissant dans les machines, achètent moins d’esclaves. Ces derniers viennent de Madagascar, des côtes africaines (appelés « cafres », ce sont les plus méprisés) ou de l’Inde.

Les maîtres font travailler ensemble des esclaves de différentes origines qui ne parlent pas la même langue et ne se comprennent pasnote. Sur les sites usiniers (moulin, sucrerie, purgerie), l’horloge et la cloche d’établissement remplacent l’ancive (conque marine). La recherche de la productivité et la division du travail conduisent à distinguer entre travaux d’hommes et travaux de femmes. Le travail à l’usine sucrière paraît plus dur encore que celui de la terre. On pousse au rendement dans des conditions de travail déplorables – chaleur, accidents avec les machines à vapeur.

Suite à la loi de 1832 sur l’affranchissement des esclaves à l’île Maurice, les planteurs redoutent une possible contagion. Ils renforcent la surveillance, animés d’un désir de tout voir, de tout contrôler. Face à cette politique, les esclaves réagissent par le traditionnel marronnage, le refus de travail, les vols de cabris, lapins, tortues, poules, riz, café, sucre et sirops revendus à des receleurs. Les planteurs, qui stigmatisent à la fois les élans révolutionnaires des Noirs et leur paresse, ont à leur disposition un arsenal de châtiments corporels : les coups de fouet, les fers (interdits par loi en 1845), l’emprisonnement ou encore, punition la plus redoutée, le « bloc » ou « barre de justice » en bois qui lie chevilles et poignets de l’esclave en position assise. En 1847, des esclaves de l’habitation de Gabriel de Kervéguen portent plainte pour excès de travail, châtiments et brutalitésnote. Caractéristique du moment, ce recours à la justice montre que les esclaves ont aussi recherché, outre les pratiques illégales, des moyens légaux pour se défendre contre la domination.

Pour faire face au manque de main-d’œuvre, les propriétaires encouragent une forme d’immigration, « l’engagisme ». Juridiquement, ces engagés sont des immigrés « libres » mais dans les faits, leurs conditions de vie et de travail en font des quasi-esclaves. Du fait de l’interdiction de la traite, l’administration coloniale de la monarchie de Juillet essaye d’encourager les immigrés indiens à se rendre à La Réunion. Les 3 000 engagés indiens débarqués à La Réunion doivent être logés et nourris en plus de leur salaire. En pratique, les propriétaires justifient leur refus de les payer en arguant de la faible productivité de ces travailleurs. Les immigrants indiens résistent en s’échappant, en diminuant leur travail ou en organisant des protestations ouvertes ; certains vont même en justice. En 1847, on dénombre 6 508 engagés à La Réunion – Indiens, Chinois, Africains, Créoles. La pratique de l’engagisme annonce, à terme, la fin de l’esclavagenote.

L’affaire Bissette, libres de couleur et esclaves en Martinique

Le 13 décembre 1823, trois hommes libres de couleur – Charles-Auguste Cyrille Bissette, Jean-Baptiste Volny et Louis Fabien – sont arrêtés, soupçonnés d’avoir introduit, lu et diffusé en Martinique une brochure sur la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises. Soumis à la Direction de la librairie le 20 octobre 1823, ce texte avait été publié et diffusé en France sans être censuré. On y dénonce le cortège de discriminations subies par les gens de couleur libres :

Ainsi, un homme de couleur ne peut être avocat, notaire, médecin, chirurgien, pharmacien, orfèvre, horloger, charpentier, menuisier, serrurier, maçon, etc., etc., etc. Les injustices et les vexations, dont on les accable, ne se bornent pas à cela : il ne leur est permis que de vendre en détail ce qu’ils achètent en gros ; mesure pleine de prévoyance, qui les empêche de faire d’heureuses spéculations. On a encore porté plus loin le désir de les humilier : on a été jusqu’à faire des lois somptuaires par lesquelles un genre particulier d’habillement leur est prescrit, et des amendes leur sont infligées lorsqu’ils ne s’y conforment pas exactementnote.

Aussi nombreux que les Blancs, formant une classe intermédiaire entre eux et les esclaves, les gens de couleur libres ont progressivement acquis un statut et une autonomie au sein de la société antillaise. Maîtres artisans du bâtiment, propriétaires, commerçants… : du fait de leur aisance, ils apparaissent de fait comme des concurrents des « Petits Blancs » des villes. Dans Lettres à un colon, Bissette oppose la classe laborieuse des libres à la « caste privilégiée » des colons « issue de l’écume de la France, des flibustiers, des boucaniers, des va-nu-pieds, des échappés de prison, des hommes flétris par l’opinion ». Il accuse les colons d’avoir livré la Martinique aux Anglais alors que les patriotes ont conservé la Guadeloupe à la mère patrie en 1794. Les libres de couleur, rappelle le pamphlet, se sont battus pour la France à Lodi, Marengo, Austerlitz, Iéna, et continuent pourtant de subir les discriminations les plus graves. Ils sont exclus des fonctions publiques, de toute responsabilité militaire, malgré tous les services rendus à la France ; ils sont également exclus des professions libérales, « honorables », lucratives et même de celle de prêtre. La profession de pharmacien leur est plus spécifiquement interdite car elle pourrait leur permettre d’avoir accès à des potions susceptibles d’empoisonner les colons et leur bétail. Le pamphlet de 1823 est donc le prétexte idéal, pour les colons et les notables de l’île, pour « décapiter la classe intermédiaire de son élite »note.

Attribué à Cyrille Bissette, le texte loue la justice et l’égalité de la Charte de 1814 tout en accusant le système colonial de maintenir les Noirs aux colonies dans une condition d’inégalité et dans un état d’exception. Charles Bissette, le père de Cyrille, était maître maçon ; propriétaire d’esclaves, il avait épousé une métisse libre, fille naturelle de Joseph Tacher de La Pagerie. Il meurt en 1810 avec des économies qui permettent à sa veuve d’acheter un commerce. L’aîné de ses six enfants, Cyrille, prend sa succession et épouse une mulâtresse libre dont le père était maître forgeron. Propriétaire, Bissette est un homme d’ordre qui participe en 1822, avec sa milice de couleur, à la répression d’une révolte d’esclaves. Le 12 janvier 1824, les trois « hommes de couleur libres » – Bissette, Fabien et Volny – sont accusés d’avoir participé à une conspiration visant à « renverser l’ordre civil et politique dans les colonies françaises » et condamnés au bagne à perpétuité accompagné du marquage GAL (galères). Après ce verdict, une campagne d’opinion prend son essor en France, tout particulièrement à la Chambre, orchestrée par les libéraux (Chateaubriand, Périer, Constant, le duc de Broglie), qui aboutit à un procès en cassation devant la Cour royale de Guadeloupe. Lors d’un nouveau procès, en 1827, Fabien et Volny sont acquittés et Bissette condamné à dix années de bannissement.

Dès août 1789, dans une lettre au gouverneur, un groupe d’esclaves soulignait, à propos des libres de couleur, « la hardiesse qu’ils ont eue de faire un plan de liberté pour eux seuls tandis que nous sommes tous d’une même famillenote ». En septembre 1830, quand la nouvelle des journées révolutionnaires de juillet est connue en Martinique, un groupe brandissant un drapeau tricolore parcourt les rues du quartier La Nouvelle Cité, à Saint-Pierre en, criant « Vive la Liberté, vive l’Égalité, à bas l’esclavage ! ». Deux mois plus tard, fin novembre, l’esclave Auguste est condamné à être fouetté en place publique avec l’écriteau « nègre fouetté pour injures et outrages » : selon le rapport de police, il a été arrêté alors qu’il brandissait un chat mort et criait « Vive la chatte ! ». La scène semble dérisoire, mais il faut savoir qu’en créole « charte » se dit « chatt » : il n’a pas échappé aux autorités que, provocant et ironique, Auguste exprimait ainsi son soutien au nouvel ordre sociopolitique advenu après les Trois Glorieusesnote. On entend même chanter en Martinique l’hymne des insurgés de Saint-Domingue qui fait si peur aux colons : « On nous disait Soyez esclaves. Nous avons dit Soyons soldats ! […] Courons à la victoire ! Courons à la victoire ! »

Des années 1830 à février 1848, la période est marquée, aux Antilles comme à La Réunion, par l’influence dominante du modèle abolitionniste britannique. Au cours d’un assez lent processus, le problème de l’abolition de l’esclavage est posé de façon récurrente comme le montre l’abolition de la traite française par la loi du 4 mars 1831, l’égalité juridique et civique des libres de couleur (1833) et les possibilités d’affranchissement facilitées par diverses ordonnances et surtout la loi Mackau (18 juillet 1845). La loi instaure la possibilité du rachat et opère une distinction entre le temps de travail gratuit « dû » au maître et un temps de travail « libre » rémunéré, ce qui modifie sensiblement le rapport esclavagiste. Cette même loi reconnaît un droit au repos et à la justice, le droit de propriété de l’esclave sur les fruits de son travail, et donne une existence juridique à l’ancienne pratique du « jardin nègre ». Le nombre des affranchissements s’accroît fortement en Martinique (26 000 entre 1831 et 1847). Dans la dernière décennie de la société esclavagiste, les libres de couleur investissent des métiers urbains (journaliers, artisans, marins, petits services domestiques) sans que la propriété foncière ne soit bouleversée. Ils ne détiennent que 10 % des propriétés rurales et 13 % des esclaves employés aux cultures. En 1848, le nombre d’esclaves a sensiblement décru tandis que le nombre des libres de couleur a dépassé le nombre des Blancs. Entre régime de l’esclavage et régime de la liberté, les mesures de réformes partielles, pour la plupart directement inspirées du modèle anglais, déstabilisent progressivement le système juridique de l’esclavage.

Composition de la population en Guadeloupe et en Martinique en 1848

Territoires

Population

Nombre d’esclaves

Blancs

Libres de couleur

Guadeloupe

129 778

87 087

9 946

32 745

Martinique

122 691

75 339

9 490

37 862

« Libres et sans fers » : figures et paroles d’esclaves

« Mon maître est très dur, il ne ménage pas les nègres. Il nous dit : travaille pendu de nègre, gueux de nègre… ou bien crève si tu ne veux pas travailler. Si je suis infirme, estropié comme vous voyez, c’est que j’ai été souvent lié de cordes pendant que j’étais jeune encore, que j’ai été enferré, que j’ai chargé de trop lourds fardeaux, que j’ai reçu un coup de bâton sur le genounote. » Âgé de trente ans, Maximin Daga, esclave de Texier Lavalade, propriétaire d’une plantation de caféiers à Trois-Rivières, s’est échappé pour venir porter plainte le 30 novembre 1847 devant le procureur du roi à la cour criminelle de Guadeloupe. Bien sûr, ses paroles ont été transcrites par un greffier, traduites du créole et publiées à Basse-Terre dans La Gazette officielle de la Guadeloupe. Mais il s’est présenté « libre et sans fers », selon l’expression consacrée dans les tribunaux, pour apporter son témoignage et obtenir réparation. Il était peut-être animé du souvenir de sa mère, suicidée alors qu’il était encore enfant. On l’avait trouvée pendue dans sa case, vêtue de blanc comme pour entrer au paradis, avec à ses pieds Maximin, encore tout petit, jouant avec les jambes et les vêtements du corps inanimé. Témoigner contre son maître n’est pas facile et Maximin Daga, avec sa voix « grêle et plaintive », a du mal, ce jour-là, à contenir son émotion. De jeunes témoins (seize et dix ans), esclaves chez le même maître, déposent eux aussi en tremblant. La dureté du maître est connue dans l’île. Ainsi Marie, nièce d’Isaac lui-même esclave de Texier Lavalade, témoigne sur le sort d’Ernest, onze ans, occupé à garder les bestiaux : « Monsieur avait battu Ernest c’était un mardi et qu’il était mort un jeudi… le soir du jour où je l’ai vu battre je me trouvais dans la case de Cécilia. Ernest se plaignait, et Cécilia lui répondait : “comment empêcher M. Texier de te battre ? M. Texier c’est blanc.” » Marie précise : « Il [Texier] s’est servi d’une corde grosse comme trois doigts et pliée en deux, il lui a donné un bon petit brin de coups parce que l’un de ses bœufs avait mangé des patates. […] J’ai vu les loupes sur le corps d’Ernest, son corps était enflé ; il s’est couché dans la savane, il ne pouvait plus marcher. » Selon l’oncle de Marie, Isaac, « Il [Ernest] était trop jeune pour garder seul les bestiaux, il les laissait divaguer ». Lui-même affirme : « Mon Maître me battait souvent et était trop exigeant. J’ai été obligé d’aller marron. » L’esclave tente ainsi de fuir les mauvais traitements.

Tous les esclaves n’ont pas le même comportement. Ainsi Aimée, domestique âgée de vingt-cinq ans, accusée par Cécilia, une autre esclave de Texier, d’avoir eu un enfant de ce dernier, défend son maître lors du procès de décembre 1847 devant la cour criminelle de Guadeloupe, malgré les nombreuses dépositions contraires des autres esclaves et même des propriétaires voisins. La position de domestique à la fois ménagère et amante est fréquente. Dans certains cas, en particulier en fin de vie, le maître se montre reconnaissant et affranchit parfois sa concubine et ses enfants naturels. Mais il peut aussi se montrer très violent, comme en témoigne Charles Saint-Rose, libre de couleur de Trois-Rivières, qui avait une relation sentimentale avec une esclave de Texier : « J’ai eu des habitudes avec Augustine fille de Thisbé ; c’était une vaillante petite négresse ; elle est tombée malade et quelques jours après elle était morte. Avant sa mort j’ai rencontré Thisbé en haut de la lisière du bois : elle m’a raconté que Monsieur Texier avait voulu en faire sa maîtresse, qu’Augustine avait refusé, et qu’alors il l’avait assommée de coups de bâton, qu’elle avait perdu tout son sangnote. »

Le comportement de Texier à l’égard de ses esclaves, hommes ou femmes, paraît particulièrement cruel. De 1820, date à laquelle il s’installe sur la plantation, à son procès en décembre 1847, trente-quatre de ses cinquante-huit esclaves sont morts. Cécilia témoigne encore : « C’est César et Hector qui tiraient les morts du cachot et les enterraient, sans cercueils, sans prêtresnote. » L’acte d’accusation décrit le cachot de la plantation, dont la clé était confiée à Aimée, sa domestique de confiance : « Un monument de discipline barbare […]. Derrière la maison, sous un hangar, était une caisse de 1 mètre 95 centimètres, large de 1 mètre 15 centimètres, et dont la hauteur est de 1 mètre 8 centimètres, bâtie en madriers de bois blancs à joints carrés ; c’est un cachot ! […] La lumière ne peut pénétrer dans ce tombeau, l’air n’y arrive que par deux petites ouvertures de la dimension d’une main, c’est là que l’on enfermait des êtres humainsnote. »

Ce cas révèle aussi les limites des dispositions légales visant à l’amélioration de la condition des esclaves, dont l’application demeure incertaine. Une ordonnance du 5 janvier 1840 permet aux magistrats du parquet de contrôler les conditions de vie et de travail sur les habitations. Une autre ordonnance datée du 16 septembre 1841 interdit l’emprisonnement domestique de plus de quinze jours (peu respectée dans les faits, de l’avis même du ministre). En 1844, un rapport de synthèse du ministère de la Marine et des Colonies sur les « résultats du patronage des esclaves dans les colonies françaises » prouve que les magistrats de La Réunion ont été particulièrement attentifs aux conditions d’enfermement des esclaves punis dans des sortes de prisons privées, appelées ici « blocs » (le mot désignait au départ un instrument de discipline et de torture appelé « sabot » ou « bloc », et a ensuite servi à désigner, jusqu’à aujourd’hui dans les commissariats, les lieux d’enfermement)note.

Les visites de contrôle des magistrats, suivies de réprimandes aux propriétaires, ont peut-être fait poindre, chez les esclaves, un espoir dans le droit. Les plaintes contre les maîtres finissent par se multiplier, aux Antilles comme à La Réunion. Les esclaves, enhardis par l’expérience de l’émancipation dans les colonies britanniques proches, montrent leur capacité à agir et à se ménager des espaces d’autonomie et d’initiatives.

3. LA CRISE DE 1827-1830 ET LES « TROIS GLORIEUSES »

Entre 1815 et 1830, l’apparente dépolitisation populaire que l’on perçoit en surface est contredite en profondeur par la vigueur de la sociabilité ouvrière, qui s’institutionnalise à l’époque dans des sociétés de secours mutuel, des « sociétés vraiment fraternelles […] où par une sorte de pacte de famille, des individus d’une même classe s’assurent mutuellement des ressources contre la misère et la vieillessenote ». C’est particulièrement vrai en cas de décès. Les statuts des compagnonnages et des sociétés de secours mutuels prévoient une assistance obligatoire de leurs membres aux convois funéraires, tradition ultérieurement conservée dans les syndicats et les partis. Le jour des funérailles, on quitte l’habit de travail et la dignité se marque par un strict costume noirnote.

Les sociétés de secours mutuel

Faut-il voir dans ces secours mutuels la « version postrévolutionnaire des confréries d’Ancien Régime », comme le pense l’historien William Sewell, ou bien une forme nouvelle de politisation fondée sur l’affirmation de valeurs de dignité et d’entraide ouvrièrenote ? Instructif à cet égard, voici le parcours de l’un des principaux chefs ouvriers lyonnais de la période 1825-1857 et l’un des fondateurs du mutuellismenote, Pierre Charnier. Né à Lyon en 1795, il est placé à douze ans comme apprenti chez François Blanc, « l’un des plus riches tisseurs de Lyon » ; son apprentissage est « prospère et joyeux ». Il acquiert son premier métier en 1817 puis monte son atelier en 1818 et emploie deux compagnons. En 1821, il possède cinq métiers Jacquard et fait travailler cinq ouvriers. Il subit la crise de surproduction de 1825-1826 et est obligé de licencier quatre de ses ouvriers. Il retrouve approximativement son niveau d’activité l’année suivante. C’est dans cette période de crise que Charnier, pourtant royaliste et catholique convaincu, commence à méditer sur « la réforme des abus ». Il conçoit alors une association de chefs d’atelier. Si le but avoué de ce « mutuellisme » est de maintenir l’ordre dans l’atelier, le but caché – essentiel – est la résistance contre les fabricants, la lutte contre la bourgeoisie soyeuse. Les tisseurs lyonnais ont suivi avec espoir la révolution de 1830 et ont cru alors à une possible augmentation des tarifs par les fabricants.

De très nombreux organes de secours mutuel se créent ou deviennent plus actifs : en 1822, la Société philanthropique recense à Paris 159 sociétés et 12 604 adhérents ; en 1825, 181 et 16 856 membres – soit 10 à 15 % de la population ouvrière masculine active et sédentaire – ; en 1830, 201note. Pendant la Restauration, les plus jeunes remettent en cause la tradition, le caractère ésotérique et archaïque de certains rites ayant survécu à l’interdiction des corporations en 1791. Ces nouvelles générations fournissent les piliers des sociétés de secours mutuel, formes alternatives et novatrices d’associations. La philanthropie, l’amour de l’humanité et la liberté dans le travail sont les valeurs essentielles défendues dans ces sociétés, valeurs qualifiées « d’éthique démocratique » par Jacques Rougerie. L’année 1848 y ajoutera la fraternité.

Crise économique et agitations sociales

Dès 1825, des sociétés et des comités fleurissent, liés à l’activité électorale (suffrage censitaire) : la société Aide-toi le ciel t’aidera, fondée en 1827 sous le patronage de Guizot par des jeunes gens du Globe, contribue à faire chuter le ministère ultra de Villèle le 19 novembre 1827. Des manifestations de joie éclatent alors dans Paris, dégénérant en émeutes. Ce sont les premières barricades du XIXe siècle, où se retrouvent surtout des jeunes, des étudiants et des ouvriers. La troupe tire, faisant quatre morts parmi les insurgés.

Dans les campagnes, une nouvelle hausse des prix agricoles à partir de 1827, couplée à de mauvaises récoltes ou, inversement, à une surproduction de vin, contribue à accroître le nombre de journaliers au chômage. Les bandes de vagabonds errent dans les campagnes et les incendies de meules ou de granges se multiplient. Les paysans doivent également faire face aux tentatives des autorités pour « moderniser » la France rurale en réduisant les droits communaux et les droits d’usage, ce qui bouleverse les équilibres et les habitudes des sociétés paysannes. La révolte devient plus violente après la modification du code forestier qui interdit la chasse, la pêche, la cueillette, le pâturage et le ramassage du bois. À partir de 1829, dans les vallées pyrénéennes ariégeoises, se répand une rébellion paysanne appelée la « guerre des Demoiselles », ainsi nommée car les paysans apparaissent à l’impromptu déguisés en femmes, revêtus de peaux de mouton, grimés et armés pour s’en prendre aux gardes forestiers, aux gendarmes ou aux charbonniers travaillant dans les forêts au service des maîtres de forges. Des troupes sont envoyées pour arrêter les rebelles mais elles ne parviennent pas à venir à bout de la guérilla. Les ruraux indociles connaissent parfaitement le terrain et sont soutenus par la plupart des habitants. Le mouvement atteint son paroxysme au printemps 1830. Né d’abord comme une résistance forestière à l’État, il prend ensuite une orientation antihiérarchique plus large contre les maîtres de forges et les châtelains.

Une certaine agitation gagne aussi les villes et les fabriques, liée à la hausse du prix du pain, aux octrois et aux commis des contributions, à la baisse des salaires et au chômage. À Saint-Quentin, le sous-préfet signale l’influence d’un modèle venu des ouvriers anglais qui incite « à faire des pétitions, à se réunir pour exiger une augmentation du prix du travail, à signer des compromis par lesquels les ouvriers consentent à supporter une retenue sur leurs salaires pour indemniser ceux qui seraient malades ou victimes de leur dévouement lorsqu’il s’agirait d’élever des prétentions contre les maîtresnote ». Les répertoires d’action sont proches ici de ceux du mutuellisme lyonnais qui s’organise au même moment.

En septembre 1826, à Rouen, un millier de filateurs en grève, loin de faire des compromis sur la baisse des salaires, radicalisent leur action : des bâtiments sont incendiés, la troupe intervient après la mort d’un gendarme. S’ensuivent une condamnation à mort et plusieurs peines de travaux forcés. Dans l’industrie lainière du Midi languedocien et toulousain, les résistances ouvrières se multiplient face à l’introduction d’une machine surnommée « la grande tondeuse ». En 1827, un rapport indique que 8 000 travailleurs ont été remplacés par 800 tondeuses conduites par 1 600 ouvriersnote. En décembre 1828, poussés par la crise, les ouvriers de Carcassonne rendent les machines responsables de leur situation et les détruisent. À partir de 1829, les conflits sociaux deviennent plus directement politiques : à Cholet, en mai, des manifestants contre la cherté du pain sortent le drapeau tricolore et lancent des propos hostiles au roi ; à Saint-Germain-en-Laye, le soir de la nomination du ministère Polignac le 8 août, de jeunes ouvriers crient des slogans en faveur de la république et de Napoléon II à la fin d’une rencontre festive.

Le 18 mars 1830, en écho à l’agitation sociale, 221 parlementaires lancent une Adresse au roi pour lui rappeler les principes de la Charte constitutionnelle bafouée depuis la nomination du ministère Polignac. Traités de factieux et de rebelles par la presse royaliste, les députés signataires sont félicités en province par des délégations populaires accompagnées des harmonies de la Garde nationale ou des sérénades de musiciens amateurs.

Outre les formes conventionnelles de la participation politique (débats parlementaires ou campagnes électorales) et les répertoires traditionnels des protestations populaires (charivaris, carnavals, émeutes antifiscales, révoltes frumentaires), s’invente ainsi tout un registre de mobilisations pacifiques. Les « cavalcades », rituel manifestant spécifique à 1830, mêlent aux cortèges des hommes, des chevaux d’apparat. Le 9 mai 1830, la calèche du député de l’Eure Dupont est encadrée à Bernay de fiers destriers blancs : « Une foule immense de personnes de toutes classes s’était portée à la rencontre du député et l’on remarquait à toutes les fenêtres des dames revêtues de la parure la plus élégante ; un banquet avait été disposé sous une vaste tente au milieu d’un verger », relate Le National du 20 mai. Des cavalcades sont aussi signalées à Reims, Caen, Pont-Audemer, Villeneuve d’Agen, Narbonne, Tournon, Annonay ou Angers. Elles représentent de fait un affront au roi et à ses proches, auxquels était de longue date réservé ce genre de parade pour leur entrée en ville. Rendre aux députés de la nation des honneurs princiers, c’est affirmer en acte un transfert de souveraineté.

Les banquets

Les libéraux inaugurent une autre forme de protestation en lançant une grande campagne de banquets voués à la défense des libertés publiques et constitutionnelles. En Dauphiné, dès 1828, un banquet célèbre le quarantième anniversaire de la réunion de Vizille, qui avait, en 1788, réclamé la réunion des États généraux ; un autre a lieu en 1829 en Alsace, où est invité Benjamin Constant, tandis que La Fayette se rend au banquet des Auvergnats : ces deux personnages historiques sont les mentors de la jeune génération libérale. Le 1er avril 1830, un banquet est organisé au restaurant parisien des Vendanges de Bourgogne pour soutenir les députés de Paris ayant voté l’Adresse des 221. L’initiative rencontre un succès immédiat ; la liste de souscription est remplie en huit jours bien que l’on demande 20 francs par personne, ce qui représente plus d’une semaine du salaire d’un ouvrier – une somme dont seule peut s’acquitter une minorité fortunée appartenant au corps électoral censitaire. On doit dresser une tente dans les jardins de l’établissement pour accueillir les 750 convives qui participèrent à cette fête civique. Les formules lancées pour le toast final sont longuement discutées au préalable par les organisateurs : « Au concours des trois pouvoirs ! Au roi constitutionnel, à la Chambre des députés, à la Chambre des pairs ! » Banqueter en période de Carême, a fortiori sans porter de toast à la santé du roi et de sa famille ni à l’avenir de la monarchie, est considéré comme une grave entorse à l’ordre monarchique et religieux. La soirée s’accompagne de plusieurs formes de transgressions symboliques. La salle est ornée de 221 couronnes civiques et de l’inscription « Honneur à nos députés ». Si l’immanquable buste de Charles X trône dans la pièce, il est flanqué de celui de La Fayette. La coexistence symbolique, pourtant, ne dure pas : un des convives s’empare solennellement du buste du roi et le lance par la fenêtre où il va se briser sur le pavé, geste salué par les applaudissements de la foule. De jeunes provinciaux résidant à Paris – étudiants, commis de commerce, clercs d’avoués, etc. – y organisent d’autres banquets en l’honneur de leurs députés, dont les représentants du Nord, de l’Allier, de Lorraine, de Bretagne, d’Auvergne ou du Berry. Ces banquets politiques qui se multiplient renvoient aussi à un imaginaire puissant, celui du repas fraternel et égalitaire et celui du « commun » qui sera au cœur des utopies socialistesnote.

La victoire électorale des libéraux, en juillet 1830, s’accompagne à nouveau de nombreuses manifestations civiques et de banquets en Alsace, à Rochefort, Saint-Quentin, Tournus, Villefranche-de-Rouergue, Rodez, Châteauroux, qui rassemblent de cinquante à 300 personnes. Le peuple n’est jamais convié, même si une quête pour les pauvres et une distribution de vivres ont bien lieu (en principe interdites car réservée à la fête du souverain). L’ordre n’a pas été troublé, sauf à Montauban où, comme à Nîmes, il existe un véritable royalisme populaire.

Réceptions, sérénades, cavalcades et banquets permettent ainsi à l’opinion, surtout à la petite et moyenne bourgeoisie urbaine, de prendre la mesure de la crise politique. Ces manifestations pacifiques furent ensuite occultées par les barricades de juillet, les émeutes et les troubles des années suivantes.

Les Trois Glorieuses : Paris, 27, 28, 29 juillet

« Hier vous n’étiez qu’une foule

Vous êtes un peuple aujourd’hui. »

Victor Hugo, 10 août 1830.

Au mépris du résultat des élections, le roi fait publier, le lundi 26 juillet, les ordonnances de Saint-Cloud, aussi appelées ordonnances de Juillet : suspension de la liberté de la presse, rétablissement de la censure, nouvelle dissolution de la Chambre et réduction du nombre des électeurs et des députés, ce « coup d’État royal », annoncé depuis longtemps par la rumeur, met immédiatement la jeunesse dans la rue et mêle étudiants, commis et ouvriers. Le soir même, des pierres sont lancées sur les voitures de Polignac et du ministre de la Marinenote.

Le 27 juillet, les journaux Le National (journal d’opposition fondé en janvier 1830), Le Globe et Le Temps paraissent sans autorisation et affichent la protestation des journalistes. La police intervient avec violence pour interrompre les presses et même en détruire certaines. Des ouvriers typographes, des commis de boutiques et des étudiants du Quartier latin se regroupent vers la rue de Richelieu. Les premières barricades sont construites dans l’après-midi autour du Palais-Royal, des pierres sont lancées contre la troupe et les premiers corps tombent. Les victimes – sept ou huit dont une femme – ont été tuées par des tirs à bout portant. Ces morts, brandis à bout de bras par la foule, donnent le signal de l’insurrection, un soulèvement soudain, imprévisible. Alors que les barricades se multiplient dans le centre de Paris, l’opposition libérale reste indécise et ne comprend pas vraiment la situation.

Le 28 juillet, la foule insurgée converge vers l’hôtel de ville. Drapeaux et cocardes tricolores fleurissent alors même que les élites libérales, y compris La Fayette, s’étaient montrées hostiles à la reprise de ces symboles subversifs. Les fleurs de lys sont effacées des monuments. Les bustes de Charles X sont traînés dans la bouenote. Des barricades sont construites dans les quartiers populaires de la rive droite et au Quartier latin – 4 055 en tout selon le journal La Sentinelle du peuple.

L’espace des barricades prolifère de signes – drapeaux, cocardes ou bonnets rouges –, de passages à l’acte, de contestation du présent et de préfiguration de l’avenirnote. De petits groupes armés se forment sur la base d’affinités régionales (Bretons, Occitans). Les slogans « À bas les Bourbons », « Les fleurs de lys à la lanterne », « Vive le peuple ! » et « Vive la liberté ! » remplacent le « Vive la Charte ! » de la veille. Des soldats de ligne désertent et rejoignent les insurgés. Avec quelques canons, des troupes royales réoccupent l’hôtel de ville, mais, isolées, elles doivent lever le camp dans la soirée.

Le 29 juillet, étudiants et ouvriers convergent en masse vers les casernes pour récupérer des armes : celles du Quartier latin sont investies par les étudiants. L’attaque de la caserne des Suisses est plus difficile : trente-sept insurgés meurent au cours de l’assaut. Le but est d’investir les Tuileries : là se distinguent les polytechniciens, reconnaissables à leur uniforme. Les tableaux représentant la famille royale sont mis à mal, celui sur le sacre de Charles X reçoit quarante-quatre balles, le trône même est réutilisé en y plaçant un cadavre aux cris de « Que désormais on n’y voie plus personne de vivant ! ». Dans le même élan, les attributs royaux – le sceptre et la main de justice – sont brisés. Le même jour, l’archevêché est pillé par une foule de 1 200 hommes et femmes : livres, papiers, objets, vêtements et ornements ecclésiastiques sont saccagés en protestation contre le luxe clérical, l’alliance du trône et de l’autel et le zèle missionnairenote.

Des témoins oculaires rapportent l’anecdote suivante : « On a vu place de Grève deux femmes au premier rang, s’emparer des fusils des soldats tués et tirer sur les troupes royales pendant plus de deux heures. Jamais nation ne s’est battue avec autant de patriotismenote. » Que des femmes portent les armes est là encore considéré comme inhabituel et remarquable, bien que le phénomène soit attesté de longue date. Fusil en mains, l’héroïne du fameux tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple (peint en trois mois à partir de septembre 1830), célèbre à la fois une allégorie de la liberté et un emblème de la révolte, la femme du peuple combattante.

Au terme de ces journées, que la postérité appellera les Trois Glorieuses, on recensa 504 victimes. Leurs noms sont gravés sur la colonne de Juillet, place de la Bastille : artisans et ouvriers qualifiés sont les plus nombreux. Parmi les 1 327 blessés (dont cinquante-deux femmes) distingués par la Commission des récompenses nationales, figurent près d’un millier d’artisans et d’ouvriers qualifiés (par ordre décroissant : charpentiers, menuisiers, ébénistes, maçons, cordonniers, serruriers, joailliers, typographes et tailleurs). Parmi eux, 300 étaient domestiques ou journaliers, quatre-vingt-cinq appartenaient à la bourgeoisie et dix-neuf seulement étaient de très jeunes gens.

Si le peuple insurgé est maître de la capitale, aucune solution politique ne se dessine. Seule émerge la personnalité de La Fayette, qui accepte, à soixante-treize ans, de prendre le commandement de la Garde nationale. Une commission municipale est formée à l’initiative de Guizot, chargée de rétablir l’ordre et la sécurité.

Le 30 juillet, les jeunes réclament le renversement de la monarchie et la proclamation de la république. La province est touchée à son tour : la Garde nationale prend le contrôle de la ville de Rouen et des tensions violentes se manifestent dans le Midi entre catholiques et protestants, à Nîmes en particulier, où est proclamée la loi martiale. Des violences ont également lieu à Nantes, où des affrontements entre les royalistes ultras, qui tiennent la ville, et des ouvriers armés, font des victimes. Deux témoins oculaires, Gabriel Simon et le médecin saint-simonien Ange Guépin, qui rédigèrent sur-le-champ une brochure consacrée à ces événements, écrivent : « Tous sans exception ont montré par leur courage que les Parisiens n’étaient pas les seuls en France qui fussent prêts à mourir pour la liberténote. » Inversement, à Lyon, c’est plutôt la retenue qui l’emporte. Rassemblés place des Terreaux dès le 27 juillet, les Lyonnais commencent à dépaver les rues le 29. Mais les nouvelles arrivées de Paris le 30 juin changent la donne : « Mes amis ! mes chers concitoyens : nous sommes plus heureux qu’à Paris puisqu’aucune goutte de sang n’a été versée ici… Jouissons d’un si beau triomphe, mais n’oublions pas qu’après une victoire la modération est la plus belle des vertusnote », s’exclame le personnage d’une pièce de circonstance jouée au Grand Théâtre de Lyon après les événements.

À Paris, le 30 juin, Charles X, qui a vu s’envoler ses dernières illusions, quitte le château de Saint-Cloud au milieu de la nuit. La voie est libre pour une candidature de Philippe d’Orléans, acceptée par les deux Chambres mais rejetée par une partie du peuple parisien. La Fayette fait acclamer le nouveau souverain sur le balcon de l’hôtel de ville. Un peu partout, à Paris comme en province, de jeunes insurgés détruisent les symboles de la monarchie (statues et monuments commémoratifs abattus, inscriptions effacées) remplacés par le tricolore de la cocarde et des drapeaux.

Les contemporains ont eu le sentiment immédiat d’être dans l’Histoire, qui s’écrit à chaud. Barthélemy et Méry composent en un mois leur ouvrage L’Insurrection qui rencontre un succès immédiat (huit éditions à la fin de l’année). L’année 1830 rejoue 1789 et « renoue avec la chaîne des tempsnote » – tel est le point de vue de Louis Blanc qui, dans son Histoire de Dix ans, voit, dans le triomphe temporaire de la bourgeoisie, l’annonce de la révolution sociale qui vient. Les récits rédigés immédiatement après les Trois Glorieuses célèbrent l’unité. Le nouveau roi, Louis-Philippe, reçoit de nombreuses délégations et exalte la liberté, la patrie, le roi citoyen et la Charte. Il invoque la mémoire de la Fête de la Fédération de 1790, Jemmapes et Valmy en 1792, et même la journée des Tuiles de 1788.

La nouvelle dynastie produit une autre lecture de sa révolution : tout en refusant l’égalitarisme, elle proclame la réconciliation entre les classes et adopte massivement l’usage du tricolore. Si la figure de La Fayette, chef de la Garde nationale de 1789 et de 1830, est glorifiée, la violence révolutionnaire, et avec elle, la république, sont condamnées. Dès le 30 juillet 1830, Thiers met en garde : la république, voilà qui peut conduire à « d’affreuses divisions ».

Aux yeux des républicains, Louis-Philippe a trahi le peuple des barricades de juillet. « Avant la classe ouvrière avait un bâillon ; pendant, elle l’a retiré ; après on veut lui remettre son bâillon », lit-on dans Le Journal des ouvriers en 1830. La république sociale, égalitaire et fraternelle n’a pas eu lieu, elle devrait advenir. Comme en 1793, les prolétaires devraient être représentés à la Chambre pour « l’amélioration du sort de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse ». Dès septembre 1830, des émeutes ont lieu à Louviers et Mont-de-Marsan. La prochaine bataille va se mener, en 1831, autour de la question sociale.

TROISIÈME PARTIE

ESPOIRS D’UN MONDE NOUVEAU (1830-1871)

CHAPITRE 7

1831-1848. À LA CONQUÊTE D’UN MONDE NOUVEAU ?

La réponse de l’ouvrier imprimeur Barraud au célèbre article de Girardin sur les « nouveaux barbares » (voir encadré) permet d’introduire ce chapitre sur les insurrections ouvrières, la conquête de l’Algérie et les révoltes rurales dans la séquence historique 1831-1848. L’assimilation des fabricants lyonnais aux planteurs de Saint-Domingue dans le texte de Girardin montre le lien déjà tissé entre domination socio-économique et domination coloniale. La société française est alors très majoritairement rurale ; la mécanisation et la concentration (très progressive) de l’industrie en usines apparaissent aux contemporains comme une transformation d’autant plus surprenante que des prolétaires prennent la parole sur la scène publique.

« Étrennes d’un prolétaire »

De J. F. Barraud, ouvrier imprimeur, à M. Bertin Ainé, rédacteur gérant du Journal des débats, 1832. Réponse – en romain – au célèbre article de Girardin (extraits en italique) du Journal des débats, 8 décembre 1831note.

 

La sédition de Lyon a révélé un grave secret, celui de la lutte intestine qui a lieu dans la société entre la classe qui possède et celle qui ne possède pas. Notre société commerciale et industrielle a sa plaie comme toutes les autres sociétés ; cette plaie, ce sont ses ouvriers.

Mais écoutons ce grand prophète, il va nous révéler un secret que les événements de Lyon lui ont fait découvrir : c’est cette guerre intestine de la classe qui n’a rien contre ceux qui, comme lui, possèdent quelque chose ; en mettant ses lunettes sur son respectable nez, il aperçoit dans la société une lèpre dégoutante et un cancer incurable qui doit la dévorer incessamment ; et cette plaie affreuse c’est la classe ouvrière ! […]

 

Point de fabriques sans ouvriers, et avec une population d’ouvriers toujours croissante et toujours nécessiteuse, point de repos pour la société.

Quelques farceurs vous répondraient : Dieu que vous êtes malin M. Bertin ! On sait bien qu’il n’y a point de fabrique sans ouvriers ; mais moi qui ne suis pas farceur, surtout quand on attaque les prolétaires, je vous dirai que ce point de votre sermon est excessivement faux ; car sans être assez savant pour être gérant responsable d’un journal, je ne suis point encore assez ignorant des affaires de mon pays, pour ne pas vous prouver qu’il existe plusieurs fabriques sans ouvriers ; depuis que les économistes ont trouvé un moyen fort ingénieux pour les remplacer par des machines à vapeur. Il est douloureux que cette population toujours croissante, et de plus en plus misérable, trouble votre digestion et vous fasse voir dans votre cauchemar les signes non équivoques d’un cataclysme universel.

 

Chaque fabricant vit dans sa fabrique comme le planteur des colonies au milieu de leurs esclaves, un contre cent ; et la sédition de Lyon est une espèce d’insurrection de Saint-Domingue.

Je me permets de vous donner un démenti formel, les chefs de fabrique ne sont point comme les planteurs des colonies, ceux-là, contre toutes les lois de la nature, ont pris les malheureux qu’ils occupent le droit de vie et de mort, et les souverains d’un monde civilisé (soi-disant) ont jusque-là témoigné de pareilles atrocités ! Honte éternelle aux monstres qui disposent ainsi de la vie des hommes ! un jour viendra où leurs neveux le paieront cher ; car tôt ou tard, les droits de l’homme triompheront partout. Les ouvriers ne sont point des esclaves ; ils ont encore en France le droit de citoyen, et, sans orgueil comme sans prétention, ils se croient aussi libres que ceux qui les occupent ; beaucoup de manufacturiers et de chefs de grands ateliers se regardent au contraire parmi leurs ouvriers comme au milieu de leurs amis ; plusieurs d’entre eux auxquels nous avons soumis votre machiavélique écrit, l’ont repoussé avec une juste indignation, et, serrant notre main desséchée par le travail, nous ont dit : nous vous estimons d’honnêtes gens, et nous méprisons comme un misérable celui qui a eu la lâcheté de vous ravaler au rang des esclaves. Libre à vous Monsieur de vous croire au milieu de vos esclaves lorsque vous présidez vos augustes et savants collaborateurs.

 

Aujourd’hui, les Barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de la Tartarie ; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières.

Monsieur Bertin l’aîné, que vous ai-je donc fait ? Que vous ont fait tous mes confrères les PROLÉTAIRES pour vomir ainsi contre nous des prétentions furibondes, dignes tout au plus de ce bon temps où les grands seigneurs faisaient couper les oreilles à ces marauds de vilains roturiers qui commettaient le crime atroce d’oser passer devant leur noble personne sans se découvrir. Que vous eussiez été à la hauteur de vos tendres ressentiments, si vous fussiez nés dans une telle époque […].

1. LES RÉVOLTES POUR LA LIBERTÉ ET LA RÉPUBLIQUE (1831-1834) 

« Comme des enfants, nous nous contentons de pleurer sur notre sort. Sans pain et sans travail, nous tendons la main vers nos despotes et nous n’en recevons que du mépris. Ne nous reste-t-il aucun souvenir de la Grande Semaine ? (juillet 1830). »

Placard républicain affiché à Lyon, le 29 juillet 1831.

Un an après la révolution de juillet 1830, les désillusions s’affichent. Quatre mois plus tard éclate la révolte des canuts lyonnais. En baptisant les journées des 21, 22 et 23 novembre 1831 les « Trois Glorieuses prolétariennes », le grand historien des canuts, Fernand Rude, conforte un mythe : cette révolte aurait constitué le premier mouvement de la « classe ouvrière », les chefs d’atelier à sa tête étant définis comme un « quasi-prolétariat »note. La séquence 1830-1834 est à la fois le prolongement des Trois Glorieuses parisiennes et le début d’un nouveau cycle de révoltes sociopolitiques qui court jusqu’en 1871. Un mot en forme le cœur : liberté.

« C’est nous les canuts… » La révolte lyonnaise de 1831

Pour comprendre l’irruption des canuts lyonnais sur la scène publique et politique, il faut commencer par décrire le système productif de la fabrication de la soierie, appelé la Fabrique et organisé sur le modèle de la manufacture dispersée. La production est contrôlée par plusieurs centaines de « marchands faisant fabriquer » (400 environ sur la place lyonnaise en 1831), en fait des négociants, véritables entrepreneurs capitalistes démarchant les clients, fournissant la matière première aux chefs d’atelier (8 000 environ) et récupérant pour les vendre sur un marché international les tissus fabriqués par ces derniers. On appelle canuts les chefs d’atelier, propriétaires d’un à cinq ou six métiers tenus par eux-mêmes, des membres de leur parentèle ou encore par des ouvriers en soie logés chez eux, les compagnons et compagnonnes (20 000), auxquels s’ajoutent les apprenti.e.s et une série de métiers annexes pour la préparation ou la finition du produit (devideuses, ourdisseuses, liseurs, plieuses, teinturiers). Pendant la période de la Restauration, la diffusion du métier Jacquard, une machine plus imposante, qui exige une plus grande hauteur sous plafonds, modifie l’implantation des tisseurs dans la ville. Certains quittent le quartier Saint-Georges, aux appartements vétustes, pour de nouvelles maisons construites sur le plateau et les pentes du faubourg de la Croix-Roussenote.

Les canuts ne correspondent donc pas à la vision monolithique et quelque peu misérabiliste qui en a été diffusée, en particulier par les chansons, dont le célèbre Chant des Canuts créé en 1894 par le chansonnier Aristide Bruant à l’occasion de l’ouverture de l’Exposition coloniale de Lyon, à la fois produit et conservatoire de la mémoire populaire et militante des insurrections lyonnaises de 1831 et 1834.

Le Chant des canuts (1894)

Pour chanter Veni Creator

Il faut avoir chasuble d’or.

Nous en tissons

Pour vous, gens de l’Église,

Mais nous pauvres canuts,

N’avons point de chemises.

C’est nous les Canuts

Nous allons tout nus.

 

Pour gouverner, il faut avoir

Manteau et ruban en sautoir.

Nous en tissons

Pour vous, grands de la terre,

Mais nous pauvres canuts,

Sans draps on nous enterre.

C’est nous les Canuts

Nous allons tout nus.

 

Mais notre règne arrivera

Quand votre règne finira.

Nous tisserons

Le linceul du vieux monde,

Car l’on entend déjà la révolte qui gronde.

C’est nous les Canuts

Nous n’irons plus nus.

Après la loi Le Chapelier de 1791 interdisant toute forme d’association ou de coalition entre travailleurs et patrons, de nouvelles institutions et de nouvelles formes de régulation se mettent en place : tribunal des arts et métiers, puis, en 1806, premier conseil français des prud’hommes, fondé sur les principes des droits de l’homme excluant la subordination et définissant un véritable code de la Fabrique. L’émergence de ces instances de conciliation peut expliquer la précocité du développement du mutuellisme lyonnais, qui résiste notamment aux projets qu’ont certains notables de réorganiser en profondeur la Fabrique sur le modèle des manufactures cotonnières anglaises, où les ouvriers sont subordonnés sans intermédiaire aux entrepreneursnote. Les canuts défendent l’organisation de leur métier tout en acceptant adaptations et innovations. Pierre Charnier, installé depuis 1818 comme chef d’atelier en étoffes unies et façonnées, fonde en septembre 1827 la Société d’indication mutuelle des chefs d’atelier de soieries de Lyon, une association de défense mutuelle très hiérarchisée qui recueille rapidement plus de 100 adhésions :

Depuis plusieurs années, écrit-il, j’employais le temps qui s’écoulait en attendant d’être servi dans ma cagenote à causer avec les chefs d’atelier sur l’art et les besoins de s’associer. Cet art correspondait tout simplement à former des réunions de vingt, correspondantes entre elles, afin d’éluder l’article 291 du code pénal. Ces besoins, c’était l’indispensable nécessité de saper les nombreux et ruineux abus dont nous étions victimes. Ces promesses, leur disais-je, comme vous le savez ne se réalisent presque jamais. Apprenons aux fabricants que nous savons compter… Réunissons-nous et instruisons-nous. Formons un foyer de lumières. Apprenons que nos intérêts et notre honneur nous commandent l’union […]. Dans l’association, nous pourrons puiser toutes les consolations à nos maux. Nous apprendrons que l’homme pauvre n’est pas un pauvre hommenote.

En juin 1828, des chefs d’atelier regroupés autour de Joseph Bouvery (à la suite d’une violente querelle, Pierre Charnier a très vite quitté les réunions), se réunissent dans une association secrète appelée le Devoir mutuel, composée de « frères » qui se doivent information sur la profession pour lutter contre les abus des négociants, assistance en cas de besoin, et « attention, amitié, conseils », en particulier au moment des funérailles de l’un des membres ou de leurs épouses. Tous espèrent que la révolution de 1830 permettra d’améliorer leur sort, mais leurs espoirs sont vite déçus.

En février 1831, la charbonnerie franco-italienne recrute à Lyon un corps de volontaires pour se battre aux côtés des Savoyards qui revendiquent leur rattachement à la France. Mais ces volontaires sont dispersés par la troupe. Si l’expédition échoue, une organisation politico-militaire à demi-secrète subsiste, qui prend le nom de Volontaires du Rhône, animée par deux chefs d’atelier, Lachapelle et Jacques Lacombe, et un monteur de métiers, Michel Cochet, dont les compétences seront utilisées dans les mois suivants. Autre composante organisationnelle, les saint-simoniens. Dans la prolongation des publications de Saint-Simon (mort en 1825) dénonçant le parasitisme des « oisifs », ses disciples avaient forgé en 1828 une doctrine sur la propriété sociale devant remplacer la propriété individuelle, en particulier en supprimant l’héritage des moyens de productionnote. Le saint-simonisme est un mouvement politique complexe, un lieu de débats et un laboratoire d’idées pour une nouvelle organisation sociale, matrice de la société industrielle en train de naître. Un des disciples de Saint-Simon, Prosper Enfantin (1796-1864), veut fonder une communauté où régnerait l’égalité des sexes. Il prône l’affranchissement des femmes comme celui des prolétaires. À Paris, l’activité de prédication des saint-simoniens en direction des ouvriers est brève : elle dure de 1829 à 1832. Voici une liste, datée du 26 novembre 1831, de ceux qui ont fait leur « profession de foi saint-simonienne » dans le XIIe arrondissement :

Un imprimeur, deux fondeurs en caractères, un carreleur, deux peintres en bâtiment, un fileur de coton, un teneur d’écritures employé comme porteur du Globe, deux maçons, quatre cordonniers, un apprenti tapissier, un bonnetier, trois menuisiers, un journalier, un homme de peine de la Monnaie, un scieur de long, une polisseuse en caractères, une gantière, deux coloristes, une cuisinière, sept ou huit femmes ouvrières en linge, journalières, blanchisseuses ou brunisseuses, auxquels une liste complémentaire s’adjoint : trois composeurs d’imprimerie, un artiste peintre, un assembleur, un commis, deux brocheuses, une blanchisseuse et un cordonniernote.

Il s’agit d’un groupe d’affinités et de hasard très minoritaire mais qui se remarque dans la ville, avec ses nombreuses processions, semblables aux processions religieuses, ses fidèles habillés dans leur costume typique et chantant en chœurnote. En mai 1831, une mission saint-simonienne envoyée à Lyon, composée de Laurent, Pierre Leroux et du Lyonnais Jean Reynaud, organise plusieurs réunions dont l’une réunit 1 500 personnes et une autre presque 3 000. On y remet en cause la propriété : « Voilà que sa gloire passe et que son règne expire […]. Il est temps de s’apprêter à descendre le veau d’or. » Le 23 juin, l’église saint-simonienne est fondée à Lyon, les canuts s’accordant sur l’un de ses préceptes : « Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » Les idées saint-simoniennes sont présentes dans la presse ouvrière lyonnaise, florissante après 1830.

La révolution de 1830 a mis en avant la revendication des libertés, dont celle de la presse. À Lyon se constitue un véritable « champ journalistique » : de nouveaux journaux sortent tandis que d’autres changent d’orientation politique. Les républicains sont actifs dans La Glaneuse et Le Précurseur – ce dernier voyant sa ligne éditoriale transformée par l’arrivée en octobre 1831 d’un nouveau gérant, Anselme Petetin, journaliste parisien, républicain. L’imprimeur et éditeur lyonnais Louis Babeuf, petit-fils de Gracchus Babeuf, lance en 1832 le Journal des intérêts moraux et matérielsnote. Eugénie Niboyet fonde, en 1833, Le Conseiller des femmesnote.

En octobre 1831, les canuts créent leur propre journal, L’Écho de la Fabrique : pendant quatre ans, jusqu’en septembre 1835, il accompagne les débats, l’organisation et les insurrections des canuts lyonnais. Les textes publiés sont très variés : théorie politique et économique, comptes rendus du conseil des prud’hommes qui forment la colonne vertébrale du journal, poèmes, chansons, biographies, lettres de lecteurs, textes d’anonymes ou de dirigeants du mutuellisme lyonnaiswww.echo-fabrique.ens-lyon.fr.', FGCOLOR, '#ffffff', BGCOLOR, '#000000', BORDER, 1);" onMouseOut="return nd();">note. Le premier rédacteur en chef est Antoine Vidal, âgé de trente-cinq ans, surnommé « le Béranger lyonnais », un protestant de Ganges réfugié à Lyon après la Terreur blanche de 1815 et devenu instituteur. Le premier numéro de L’Écho de la Fabrique, sous-titré « Journal des chefs d’ateliers et des ouvriers en soie », paraît le 30 octobre 1831, en pleine lutte sur la question du « tarif », c’est-à-dire pour la fixation d’un prix minimum pour les articles produits par la Fabrique lyonnaisenote. Des débats existent, au sein du journal, entre ceux qui réclament la fixation d’un tarif et ceux qui préfèrent se battre contre les « abus » des négociantsnote.

À l’automne 1831, la situation économique de la soierie s’est quelque peu redressée après la crise et la période de « chôme » de 1827-1828, mais les prix de façon restent inchangés ; les canuts estiment qu’il est temps d’agir. Le 8 octobre, sous la présidence de Bouvery, 300 chefs d’atelier se réunissent à la Croix-Rousse pour exiger une augmentation du prix de façon et pour imposer un tarifnote. Le 10 octobre, ils sont 1 500, regroupés par quartiers et organisés en sections de 200 membres représentées par deux délégués à la Commission des chefs d’atelier de la ville de Lyon et des faubourgs. À la tête de ces « syndics », « centurions » ou « décurions » règne un bureau ou « commission centrale ». Le vocabulaire et l’organisation sont militaires. Cela est sans doute dû au passé de Bouvery, ancien chef de bataillon, mais peut-être aussi à une tradition héritée des Volontaires du Rhône, cette association militaire dirigée par le chef d’atelier Jacques Lacombe.

Pour assurer la prospérité de leur industrie, les canuts espèrent pouvoir infléchir les relations entre capital et travail. Leur stratégie, celle de négociations sur un tarif, est en continuité avec la tradition d’accord entre les parties mise en place depuis la Révolution française, qui a été revivifiée par les aspirations révolutionnaires plus politiques de 1830. Une pétition à destination du préfet est soumise au vote lors d’une assemblée générale le 16 octobre. De leur côté, des compagnons (environ 150) décident de désigner eux aussi leurs représentants, puis manifestent en rang, par deux, dans les rues de la Croix-Rousse, ce qui inquiète davantage le commissaire de police que la réunion des chefs d’atelier. Les représentants de ces derniers sont réunis sous la houlette du préfet dans une commission mixte avec les maires de Lyon et ceux des faubourgs (la Guillotière, Vaise, la Croix-Rousse, etc.) ; les discussions commencent le 25 octobre. Dans le même temps, partis des faubourgs en direction de la préfecture, 6 000 chefs d’atelier et compagnons organisent une marche silencieuse, sans armes, dont la discipline et l’ordre surprennent. Un accord est finalement conclu le 27 octobre 1831 dans l’allégresse générale, puis transmis aux prud’hommes pour entrer en vigueur le 1er novembre. Certains fabricants sont alors condamnés pour non-application du tarif. Des rassemblements ont lieu chaque jour sur la place de la Croix-Rousse. L’inquiétude est palpable.

Le 5 novembre, 104 marchands fabricants (soit environ le quart des marchands fabricants sur la place lyonnaise) refusent, au nom de la liberté du commerce, d’appliquer le tarif. Le 17 novembre, au cours de la séance du conseil des prud’hommes, une lettre du ministre du Commerce est lue, qui, au nom du gouvernement, désavoue le préfet : le tarif, y est-il annoncé, n’est pas un texte de loi. Parmi les participants, c’est la stupéfaction. Comment admettre qu’un accord collectif perde sa valeur d’engagement ? Les événements lyonnais qui suivent révèlent le fossé entre la conception des canuts d’une liberté fondée sur les valeurs de l’économie morale et celle des négociants d’une liberté du contrat fondée sur la propriété et le pouvoir. Dès le 19 novembre, les compagnons manifestent à la Croix-Rousse en réclamant aux chefs d’atelier, souvent membres de la Garde nationale, de pouvoir utiliser leurs fusils.

Organisée le lundi 21 novembre, une manifestation pour le respect des engagements déclenche, de façon tout à fait imprévue, une situation insurrectionnelle car des gardes nationaux (essentiellement des négociants et des commis de fabrique) tentent de disperser les rassemblements. Dévalant les pentes de la Croix-Rousse en direction du centre-ville et des lieux de pouvoir, un groupe de canuts brandit un drapeau noir (signe de deuil) portant l’inscription « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Sans sommation, la Garde nationale tire. Il y a des morts. Les ouvriers remontent à la Croix-Rousse pour s’armer d’objets divers et de quelques fusils ; des pavés sont hissés sur les toits et jetés sur les troupes. Une partie de la Garde nationale croix-roussienne (les chefs d’atelier) se joint aux insurgés qui montent des barricades dans le centre-ville avec des voitures renversées. Une colonne militaire, avec à sa tête le préfet et le général, essaie avec difficulté d’investir la Croix-Rousse et tente de négocier. On leur oppose une seule réponse : « Du travail ou la mort ! » Les insurgés retiennent le préfet, son épée est saisie mais il est protégé par un chef d’atelier ; le général est, lui, fait prisonnier dans un café gardé par le chef de section des ouvriers en soie. Le préfet est ensuite relâché et le général échangé contre un ouvrier tisseur en état d’arrestation. Le lendemain, 22 novembre, une troupe de 250 ouvriers de la commune de la Guillotière (faubourg de Lyon), qui a fait un long détour pour éviter les soldats, arrive à l’aube pour prêter main-forte aux Croix-Roussiens. Les gardes nationaux sont désarmés, l’octroi brûle, les locaux de la troupe sont incendiés. Une colonne de militaires ne parvient pas à franchir les barricades pour parvenir sur le plateau de la Croix-Rousse. Différents postes de la Garde nationale sont occupés.

Selon des témoins oculaires dont les récits ressemblent à ceux de la Révolution française, les enfants sont les plus acharnés sur les barricades et on a vu « les femmes d’ouvriers, nouvelles Spartiates, faire de la charpie sur le quai, panser les leurs sur le lieu même du combat, ranimer leur courage et les renvoyer au feu ». Dans le centre-ville, une colonne d’ouvriers, tambour en tête, se réunit aux Célestins aux cris de « Vive la République ! » et marche sur l’hôtel de ville. Le soir, les troupes évacuant la ville sont prises à partie dans leur retraite ; les insurgés, n’ayant plus de cartouches, jettent sur eux leur mobilier par les fenêtres. En fin de compte, c’est une victoire des ouvriers, mais elle a un coût : elle a sans doute fait 600 victimes (dont 100 militaires). Le son des tambours accompagne le transport des cadavres. Le préfet s’enferme dans sa préfecture, l’hôtel de ville est déserté. Un état-major insurrectionnel se constitue (mais sans les tisseurs) ; Lachapelle, capitaine des Volontaires du Rhône, organise l’ordre, empêchant les dévastations et les pillages : deux voleurs sont fusillés sur-le-champ. Dans les faubourgs de la Croix-Rousse et de la Guillotière, une commission composée de chefs d’atelier prend les choses en mains. Les ouvriers en soie reprennent le contrôle de l’hôtel de ville le 24 novembre. Le 26 novembre, les compagnons croix-roussiens organisent leur propre association, la Société des ferrandiniers, qui n’a pas les mêmes intérêts dans le combat que les chefs d’atelier.

En signe d’apaisement, le maire provisoire et le préfet annoncent qu’une commission mixte révisera le tarif avant le 15 décembre et s’engagent à payer le différentiel sur les pièces livrées au cours du mois de novembre en s’appuyant sur le tarif mis en œuvre au 1er novembre. Une commande d’étoffes d’ameublement est faite au nom du roi. Deux chefs d’atelier sont désignés pour aller à Paris et mettre le gouvernement au courant de la situation. Le 28 novembre, les « magasins » sont ouverts et les ouvriers en soie reprennent progressivement le travail. Après des déclarations lénifiantes des autorités, l’ordre change de mains et passe des tisseurs au maire en titre et au préfet. La Garde nationale de Lyon ainsi que celles de la Croix-Rousse, de la Guillotière et de Vaise sont dissoutes. Les nouvelles des événements lyonnais se sont diffusées en France. Des placards invitent les ouvriers parisiens à imiter leurs frères lyonnais, sans succès.

Le 3 décembre, c’est une véritable armée conduite par le ministre de la Guerre et le duc d’Orléans qui entre dans Lyon. Désavoué, le préfet est remplacé, le 6 décembre, par un homme à poigne, Gasparin. L’ordre royal et libéral règne à Lyon. Tous les livrets ouvriers sont remplacés, le conseil des prud’hommes est réorganisé : pour être électeur, il faut posséder au moins quatre métiers, et les négociants sont toujours plus nombreux dans le conseil que les chefs d’atelier. On construit des fortifications autour de Lyon, plus destinées à l’ennemi intérieur – les ouvriers – qu’aux ennemis extérieurs. Les poursuites judiciaires commencent, mais comment poursuivre 30 000 personnes ? Sont recherchés les auteurs de violences, de pillages et d’incendies, ainsi que les organisateurs de la manifestation de la place des Célestins ayant appelé à la république et tenté de mettre en place un gouvernement insurrectionnel. En juin 1832, devant la cour d’assises de Riom, avec un public acquis aux accusés et après un réquisitoire modéré, le verdict est à l’acquittement général. Seul l’ouvrier tailleur républicain Claude Romand, auteur de la devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », est condamné à deux ans de prison. Deux personnes jugées par contumace sont acquittées. Cette relative clémence judiciaire a pour but de ramener le calme. Au lendemain de l’insurrection, la presse nationale s’était pourtant montrée moins bienveillante. On a déjà évoqué plus haut le texte de Girardin dans Le Journal des débats. Le Temps, quant à lui, avait appelé le gouvernement « à prendre des mesures promptes et fortes », la propriété étant menacée. Ce qui a surpris et parfois effrayé les contemporains dans ces événements, c’est « l’ordre dans le désordre » : pendant une semaine les chefs d’atelier et les ouvriers en soie ont gouverné la ville, y ont fait régner l’ordre avant de finir par remettre volontairement le pouvoir aux autorités.

Né à la veille de l’insurrection, L’Écho de la Fabrique joue par la suite un rôle déterminant. De passage à Lyon en 1832, Alexandre Dumas note dans son journal de voyage : « Le progrès le plus grand et le plus remarquable, c’est que les ouvriers eux-mêmes ont un journal rédigé par les ouvriers, et où toutes les questions vitales du haut et du bas commerce s’agitent, se discutent, se résolvent. » Le journal n’a pas une seule ligne politique fixée par une organisation : les orientations possibles y sont mises en débat en fonction de la situation. Les articles de L’Écho de la Fabrique témoignent cependant d’influences politiques successives, chaque fois bornées par un changement de direction : celle des saint-simoniens (1831-1832), des républicains (été 1832-été 1833) puis des mutuellistes et des fouriéristesnote. Mais ces théories politiques sont à chaque fois bricolées par les canuts pour les adapter au contexte de la Fabrique, qui forme un milieu original avec son rythme spécifique et qui bénéficie d’une communauté de travail dotée d’un fort sentiment d’appartenance, même si les intérêts de tous les chefs d’atelier ne sont pas identiques. Fabriquer de l’uni ou du façonné en jacquard (avec des fleurs et des dessins, parfois broché en fils d’or ou d’argent), avoir un ou six métiers et faire ou non travailler des ouvriers payés à mi-façon, implique des savoir-faire et des revenus différents. Par ailleurs, les intérêts des chefs d’atelier et des compagnons ou compagnonnes diffèrent. Le groupe des canuts qu’on appelle « ouvriers en soie » est donc loin d’être homogène. Cependant, la revendication d’autonomie et de contrôle de leur métier par les tisseurs, comme celle des ouvriers papetiers ou des gantiers grenoblois, s’oppose à la nouvelle organisation capitaliste encore balbutiante en France, avec de grandes usines, de nouvelles machines et une domination directe entre entrepreneurs et ouvriers, qui existe déjà dans les filatures de coton et que certains souhaiteraient appliquer à l’industrie de la soienote.

Paris en ébullition (juillet 1830-juin 1834)

« Tout le monde ne peut pas être riche, je le sais, mais tout le monde doit vivre, je le veux ! Qui nous arrêterait ? La peur de la mort ? On n’a peur de mourir que quand on a plaisir à vivre. La mort est la seule amie du peuple si elle vient avec une balle, elle se présente mieux qu’attendue sur un grabat… En avant donc ! »

Rey-Dusseuil, Le Cloître Saint-Merri (roman, paroles d’un insurgé de juin 1832)note.

Depuis juillet 1830, Paris est sous tension. Les « promenades » en ville de groupes d’ouvriers et d’ouvrières, souvent rassemblés derrière un drapeau, les « rassemblements séditieux » et les « coalitions » n’ont pas cessé. Au cours des combats des Trois Glorieuses, les républicains ont mesuré la force des couches populaires et créé, le 30 juillet, la Société des amis du peuple. De 120 membres au départ, la société passe à 300 et organise des réunions publiques qui rassemblent entre 1 200 et 1 500 personnes dans un manège rue Montmartre, jusqu’à ce que la police ferme le lieu à l’automne. Si étudiants, hommes de lettres, juges, avocats et médecins sont légion, il n’y a quasiment pas d’ouvriersnote. On essaie cependant, pour les attirer, de mettre en place des cours publics dispensés aux travailleurs, tels ceux d’Albert Laponneraye (éditeur des œuvres de Robespierre et des souvenirs de sa sœur Charlotte) qui enseigne l’histoire de la Révolution française à plusieurs centaines d’ouvriers en mettant en avant, avec une pédagogie militante, le rôle de Robespierrenote.

Mais une autre préoccupation submerge bientôt la capitale : le choléra. Venue d’Asie, l’épidémie atteint la Russie en 1830 et l’Europe occidentale en 1831. À Paris, la première mort suspecte signalée le lundi 13 février est celle d’un concierge du 8 rue des Lombards, au centre du vieux Paris. L’épidémie s’étend, la peur et l’angoisse s’emparent de la ville. Entre mars et septembre 1831, 18 402 décès sont signalés à l’état civil, essentiellement dans les quartiers les plus pauvresnote. George Sand raconte : « En de certains jours, les grandes voitures de déménagement, dites tapissières, devenues les corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et ce qu’il y a de plus effrayant, ce n’était pas ces morts entassés pêle-mêle comme des ballots, c’était l’absence des parents et des amis derrière les chars funèbres ; c’était les passants s’éloignant avec effroi du hideux cortègenote. »

Le 5 juin 1832 ont lieu les funérailles républicaines du général Lamarque, héros de la Révolution et de l’Empire devenu en 1828 député libéral des Landes, qui meurt au cours de la seconde vague du choléra. C’est l’occasion saisie par les républicains, pour déclencher une insurrection. Le bruit a couru la veille, dans Paris, que le cortège funèbre proclamerait la république une fois arrivée sur la place de la Bastille. C’est la première fois, pour ce rituel protestataire, que l’expression « manifestation politique » est employéenote. Les funérailles civiles sont suivies par une foule impressionnante, estimée à près de 100 000 personnes, dont certaines essaient de détourner le cortège vers le Panthéon, en vainnote. Des discours sont tenus sur une estrade près du pont d’Austerlitz, dont celui d’un étudiant en droit, Videau, rapporté dans Le National du 6 juin : « Quel honneur plus digne de ta mémoire que de jurer sur ce drapeau, sur ces débris d’un héros : La liberté ou la mort ! […] De droit ou de force conquérons ces institutions républicaines perfidement promises et lâchement refusées ! Fidèles à notre devise “Union et fraternité”, donnez-nous le signal et nous ne serons pas sourds à votre appel. L’an 1832 aura son juillet aussinote ! »

La situation bascule vers 17 heures. Très vite, c’est l’insurrection. Le commandant de la première division rend compte au ministre de la Guerre : « À l’instant même on m’apprend que le détachement de la garde municipale et des dragons qu’on a si maladroitement envoyés sur le pont d’Austerlitz ont maladroitement tiré, sans ordre, sur les masses qui faisaient partie du convoi, que plusieurs hommes ont été tués ou blessés. J’envoie un officier sur les lieux pour connaître l’exactitude du rapportnote. »

En soirée, des barricades sont construites sur les boulevards ; les combats font rage et on tire même au canon. Le 6 juin, le centre et le nord de Paris sont particulièrement touchés, les faubourgs beaucoup moins. Le tocsin avait sonné très tôt le matin à Saint-Merry et rue Saint-Martin. Environ 30 000 soldats de ligne ainsi que les gardes nationaux sont engagés. La presse d’opposition – Le National, La Tribune – est muselée. Vers 17 h 30, les derniers îlots de résistance du cloître Saint-Merry et de la pointe Saint-Eustache sont réduits. Accompagné de son escorte, le roi traverse la ville et passe en revue les troupes au Carrousel. On apprend qu’un ancien soldat d’Austerlitz, le blanchisseur Mina, a passé son temps à repêcher des blessés précipités dans la Seinenote. L’état de siège est décrété le soir même et autorise une répression presque sans limites. Entre 1 300 et 1 500 personnes ont été arrêtées, soit dans l’immédiateté des combats, soit postérieurement, à la suite de délations et d’enquêtes menées rue par rue et maison par maison. Des personnalités et des journalistes d’opposition sont poursuivis. Les conseils de guerre remplacent les cours d’assises et les procès s’ouvrent dès le 16 juin, dix jours seulement après la fin de l’insurrection. Cela va des poursuites pour cris séditieux – comme pour le maçon François Bertrand, l’ouvrier nacrier François Delanoue ou l’ouvrier bijoutier Séverin Basset – à des accusations de pillage – comme pour le décrotteur Victor Laroche – ou encore de meurtres, tels l’épicier Pierre Pépin qui s’est mis à tirer, sans discontinuer, de sa fenêtre, sur la Garde nationale, ou encore Augustin Wachez qui a tué un commissaire de policenote. Du côté des victimes, la comptabilité est difficile mais le chiffre de 150 morts paraît plausible. Le bilan parmi les forces de l’ordre fait état de quatre-vingt-quatre soldats, dix-neuf gardes municipaux, vingt-sept gardes nationaux et un commissaire de police tuésnote.

L’annonce de l’événement a suscité peu de réactions dans le reste de la France : quelques cris ou écrits séditieux à Tulle, Bordeaux, Dijon ou Beaune. On perçoit une fermentation à Lyon où l’agitation est endémique : le journal d’opposition républicaine Le Précurseur est alors saisi et son directeur inquiété.

Les saint-simoniens, en particulier le « père » Prosper Enfantin, sont restés à l’écart de l’insurrection : le 7 juin, ils publient une déclaration repoussant toute forme de violence aussi bien sociale que politique. La jeune « prolétaire saint-simonienne » Désirée Véret, dans une Lettre au Roi écrite sous l’impression des événements des 5 et 8 juin 1832 et datée du 10 juin, renvoie les responsabilités sur les deux camps et promeut une « nouvelle organisation industrielle ». Au cours des procès, des personnalités s’affirment, tel Charles Jeanne qui s’attribue un rôle central dans l’affaire du cloître Saint-Merry. Au Mont-Saint-Michel, où il a été déporté après son arrestation, en 1833, Charles rédige une lettre à sa sœur où il a raconté sa barricadenote. Membre de la Société gauloise, une société secrète dont les membres carlistes ou républicains ont en commun une hostilité active à la monarchie de Juillet, il défend la barricade à l’angle de la rue Saint-Martin et de la rue Saint-Merry aux cris de « Vive la République ! » qui retentissent entre les détonations. Ce combattant de juillet 1830 est un commis de trente-deux ans. Mobilisé par la défense de la liberté et de la patrie, il ne jouit pourtant pas des droits de citoyen étant donné le mode de suffrage, étroitement censitaire. Il traite les gardes nationaux de « soldats citoyens », mais aussi de « cannibales », de « cosaques » et de « barbares » du fait de leurs cris et de leurs pratiques inhumainesnote.

Les insurgés viennent du même quartier, de la même rue, de la même maison souvent. Face aux gardes nationaux, ils manient l’humour et la provocation, entonnent La Marseillaise ou le Chant du départ. Prêt à mourir pour la cause, Charles Jeanne endosse volontiers dans son récit la posture du martyr. Plus modeste dans la présentation de ses actes, le tailleur Victor Prospert est accusé « d’attentat ayant pour but de renverser l’autorité royale et d’exciter à la guerre civile ». Un brin ironique, il précise, à l’audience de son procès : « Sans autre éducation que quelques mois d’école, qu’encore je dois à la charité publique, j’aurais dû, j’en conviens, m’abstenir de prendre la parole ; il ne me sied guère à moi, sujet du roi-citoyen, misérable prolétaire, barbare et je ne sais quoi encore d’élever la voix dans cette enceinte. »

Il tient cependant à parler au nom des « prolétaires » ou de « la classe ouvrière » : il revendique un régime fondé sur l’égalité devant la loi et la liberté individuelle, des droits politiques pour tous les Français, la suppression des emplois inutiles et des impôts indirects sur les denrées qui servent à la nourriture des classes pauvres, des écoles primaires et des maisons destinées aux infirmes et aux vieillardsnote. À l’issue des procès, quatre-vingt-huit condamnations et 173 acquittements sont prononcés, dont onze condamnations à mort (trois par contumace), trois condamnations aux travaux forcés à perpétuité et cinq à la déportation. Victor Hugo a immortalisé à sa manière et a posteriori l’événement dans Les Misérables (1862), au point que l’historien Thomas Bouchet écrit que, génération après génération, les innombrables lecteurs du roman ont assimilé l’histoire des événements au récit qu’en a fait Victor Hugonote.

Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. C’était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme ; c’était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s’approchait, le gamin lui donnait une pichenette.

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter :

« Je suis tombé par terre,

C’est la faute à Voltaire,

Le nez dans le ruisseau,

C’est la faute à… »

Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler.

Les insurrections de 1834 à Lyon et à Paris

En 1833, les revendications des canuts se font plus exigeantes et le ton de L’Écho de la Fabrique plus mordant : « Ainsi donc, l’homme du peuple n’est pour eux qu’une machine à travail qui a tort de savoir lire et de lire les journaux ; tort de se mêler des affaires de son pays ; tort d’avoir et d’émettre une opinion en matière de gouvernement ; et surtout tort de croire que nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possiblesnote. »

Le fouriérisme a à cette date la faveur des canuts car la théorie de Charles Fourier s’accorde avec plusieurs de leurs préoccupations : la recherche d’un ordre social nouveau, l’association des travailleurs, le développement d’un travail attrayant gage d’identité, les garanties d’un minimum de revenu et la constitution d’une collectivité harmonieuse. « Toute la classe des travailleurs s’ébranle et marche à la conquête d’un monde nouveau », ajoute le journal, et cela doit passer par l’association des travailleurs de toutes les professions. Un banquet est d’ailleurs organisé à Givors avec les mutuellistes de Lyon et de Saint-Étienne pour célébrer le droit au travail assurant une répartition équitable « du bien-être selon le travail et le mérite de chacunnote ». L’association privilégie la solidarité et non la concurrence des intérêts individuels ; elle se veut un lieu d’échange d’idées et de débats, même contradictoires : « Dans les réunions hebdomadaires, réunions éminemment utiles, on parle des affaires de tous, des affaires de chacun ; on expose ses espérances, ses idées d’avenir ; on discute des moyens les plus prompts à amener l’amélioration du sort commun ; on s’instruit, on apprend à se connaître, on se moralise, et on avance à grands pas vers l’émancipation de tous les travailleursnote. »

Au cours de l’année 1833, les effectifs des sociétés mutuelles ont doublé et atteignent, en décembre, 2 400 membres, qui remettent en cause la politique de leurs directions jugées trop modérées. Après délibération et vote, la grève générale est décidée (par 1 297 voix pour et 1 044 voix contre) et l’arrêt total des métiers décrété à partir du vendredi 14 février 1834 pour soutenir des ouvriers peluchiers frappés par une baisse des salaires ; 25 000 métiers s’arrêtent. Le mutuellisme témoigne, de ce fait, de sa force et de son autonomie – en particulier à l’égard des républicains lyonnais fort sceptiques – ainsi que de sa capacité organisationnelle en mettant sur pied une caisse de grève et en surveillant les mouvements des troupes. Un bourgeois lyonnais fait part de la peur des négociants qui déménagent leurs étoffes et partent avec leur famille à la campagne. On craint la révolutionnote. Cinq jours plus tard, le 19 février, la reprise du travail est votée mais seulement pour les maisons ayant accepté les revendications. Des dissensions se font alors jour entre chefs d’atelier et compagnons. Le travail reprend partout le 24 février sur un constat d’échec. Dix chefs d’atelier et trois compagnons ferrandiniers sont arrêtés. Le pouvoir accuse les républicains d’avoir fomenté une conspiration politique dont le cœur serait Lyon. Le 25 février est déposé un projet de loi pour interdire les associations, alors contraintes à la clandestinité.

Une manifestation de soutien s’organise le 5 avril lors du procès des leaders de février. Des soldats fraternisent avec les manifestants, ce qui suscite bien des espoirs et bien des illusions. Le lendemain, une foule de 8 000 à 10 000 personnes assiste aux funérailles d’un chef d’atelier de confession protestante. L’Écho de la Fabrique publie une pétition signée par plus de 2 500 personnes qui condamne la loi sur les associations comme étant liberticide. Le conseil exécutif appelle à la grève générale le lendemain, 9 avril, jour du jugement des « meneurs » de février, avec le mot d’ordre « Association, résistance, courage ». L’armée s’est bien préparée : elle bloque tous les ponts de la Saône et du Rhône. Mairie, préfecture et cathédrale sont gardées par la troupe. Charpentier, ancien leader de 1831, écrit : « Les préparatifs qu’avait faits l’autorité civile et militaire devaient nous faire tenir sur nos gardes : car jamais en aucune circonstance, on ne vit jamais un pareil déploiement de force contre la nationnote. » Vers 10 heures, des ouvriers lisent des proclamations, dont l’une commence par la devise de 1793 « Liberté, égalité, fraternité ou la mort » ; des bonapartistes annoncent le retour de Lucien Bonaparte. Des provocateurs appellent à construire des barricades. La troupe tire sans sommation. Le canon tonne sous le passage de l’Argue, des maisons sont incendiées par les soldats pour en faire sortir ceux qui s’y sont réfugiés. Charpentier témoigne : « Nous courons à notre place d’armes depuis longtemps désignée. Chemin faisant nous voyons un désordre complet ; chacun fuit. Les uns regagnent leur domicile, les autres leur rendez-vous de section ; l’un court, l’autre s’égare. Chaque citoyen était comme isolé, n’étant pas avec les personnes de sa connaissance. »

À la Croix-Rousse, la troupe tire sur des hommes et des femmes qui discutent dans la rue sur ce qui se passe en ville. Des soldats sont alors visés : un, puis deux sont tués ; les autres se réfugient dans l’église Saint-Denis. La Croix-Rousse se hérisse de barricades, construites sous la direction d’anciens soldats de la Révolution ou de l’Empire. Toujours lucide, Charpentier note cependant qu’il y a moins de présents sur les barricades qu’auparavant dans les banquets ou les cafés. Aux Brotteaux, un groupe d’insurgés force la porte de l’armurerie d’une caserne et distribue toutes les armes qui s’y trouvent. Le faubourg de la Guillotière décide l’insurrection pour le 10 avril. Dès 6 heures du matin, la rue principale est striée de barricades sur toute la longueur ; les soldats ont beau en franchir une, ils se retrouvent devant une autre. Des insurgés sont postés sur les toits, à l’abri derrière les cheminées, et les deux compagnies de l’armée doivent battre en retraite. Le tocsin sonne pour apprendre à la ville que la Guillotière s’est insurgée sous la conduite d’Antoine Despinas, jeune canut de vingt-six ans d’origine dauphinoise, membre du Devoir mutuel, et de Claude Jobely, membre de la Société des droits de l’homme. Certains parcourent les villages avoisinants pour mobiliser les paysans et trouver des armes, sans grand succès cependant. Un obus lancé par un canon incendie une belle maison à l’entrée de la rue, prenant les habitants au piège (vingt-huit ménages, 150 personnes). L’incendie s’étend et dure trois jours.

Le 11 avril, le conseil de guerre décide d’évacuer le quartier Saint-Jean autour de la cathédrale pour se concentrer sur la Guillotière. La Croix-Rousse subit une nouvelle attaque. Une manifestation se forme derrière un drapeau rouge avec l’inscription « La république ou la mort ». La maison Brunet, dite « aux 365 fenêtres » (place Rouville), devient le quartier général de l’insurrection, face à la presqu’île centrale. Visible aujourd’hui au musée de Fourvière à Lyon, un ex-voto montre des troupes massées sur la terrasse de l’église des Chartreux dominant la rive gauche de la Saône, des canons pointés sur la « maison aux 365 fenêtres », et devant eux, les bras levés, un prêtre arguant des bons sentiments des habitants de la maison Brunet pour convaincre les soldats de ne pas tirer ; l’ex-voto est placé sous le patronage de la Vierge Marie qui, aux yeux des donateurs, a pris les manifestants sous sa protection, les soldats ayant finalement suivi l’avis du curé.

Le 12 avril, l’attaque de la Guillotière est décidée. Trois colonnes font leur jonction à midi, pillant et fusillant sur leur passage. « Le vainqueur, exaspéré, oublia souvent que ses ennemis cette fois c’était des Français », écrit Adolphe Salanote. Le quartier de Vaise est également attaqué avec une grande férocité : seize personnes, dont des femmes et des enfants, sont tués dans une maison près de la place de la Pyramide. Dans l’église des Cordeliers, la soldatesque tue une douzaine d’ouvriers réfugiés dans la nef et les chapelles. Saint-Georges et la Croix-Rousse résistent encore. Le 14 avril, la Croix-Rousse est attaquée au canon mais l’armée doit céder le pas. Après discussion, le maire demande un cessez-le-feu. Le 15 avril, la troupe entre dans le faubourg sans rencontrer de résistance. Le combat est inégal : au moins 10 000 hommes de troupe commandés par quatre généraux ont été engagés. En face, on compte 2 000 à 3 000 hommes qui construisent les barricades et 600 insurgés combattants, dont la moitié seulement sont armés. Charpentier témoigne : « Je ne nierai point la cause pour laquelle j’ai combattu, et je dirai franchement et sans rougir, si ce n’est de joie ou de gloire : oui je suis républicain ; oui mes amis qui ont combattu à côté de moi étaient tous républicains ; non nous n’avons pas attaqué ni même cherché le combat sans pour autant le redouter, mais nous avons répondu à la force par le courage et au nom de la République, seul gouvernement où le peuple puisse rencontrer quelque garantie pour ses droitsnote. »

Des répercussions se font sentir à Saint-Étienne, Grenoble, Vienne, Marseille, Clermont, Chalon-sur-Saône et Besançon, mais de faible ampleur. Le mouvement des républicains de Paris, qui se dresse en soutien aux Lyonnais des 13 et 14 avril 1834, est écrasé aussi impitoyablement que celui de Lyon : il est connu par la célèbre lithographie de Daumier sur le Massacre de la rue Transnonain (quatorze habitants d’une maison d’où serait parti un coup de feu, à côté d’une barricade, sont assassinés : « Dans une chambre pauvre et triste, écrit Baudelaire, la chambre traditionnelle du prolétaire, aux meubles banals et indispensables, le corps d’un ouvrier nu, en chemise et en bonnet de coton, gît sur le dos, tout de son long les bras et les jambes écartés. Dans cette mansarde froide, il n’y a que le silence et la mortnote. ») Comme l’a cependant montré Maïté Bouyssy, les victimes n’étaient sans doute pas ces prolétaires immortalisés par le poète. Les meubles, l’abondante literie, tout comme le bonnet de nuit de la victime renvoient plutôt à un logement petit-bourgeois, comme l’indiquent par ailleurs les occupations connues des victimes : un crieur à la salle des commissaires-priseurs, une marchande de meubles, un fabricant de papiers et un bijoutier membre de la Garde nationale. Les femmes du numéro 12 de la rue se sont réfugiées dans le théâtre amateur situé au quatrième étage de l’immeuble et ont improvisé sur-le-champ un spectacle vivant, sorte de fictionnalisation de la réaliténote.

Après la « sanglante semaine » de Lyon qui fait plus d’une centaine de morts, les arrestations se multiplient – plus de 500 – dans les milieux républicains et mutuellistes. Les principaux « meneurs » – cinquante-neuf Lyonnais et cinq Stéphanois sur les 121 accusés – sont traduits devant la Chambre des pairs. Le 5 mai s’ouvre ce « procès monstre ». Pierre Charnier, « le solitaire du ravin », est entendu comme témoin à décharge. La police parisienne a essayé de l’intimider en effectuant une perquisition chez des parents qui l’hébergent pendant le procès, en saisissant ses papiers et même en le retenant quelques heures : « En avril 1834, sous l’emprise de la terreur, le lendemain des massacres de Vaise, véritable pendant de la rue Transnonain, quand nul n’osait faire entendre un cri d’horreur, votre serviteur inspiré par une mare de sang humain, prit l’initiative pour constater cette atroce boucherie sur des hommes inoffensifs dont la rue Projettée (à Vaise) comptait le plus grand nombrenote. » Après ces propos, la déposition de Charnier est interrompue par le président du tribunal.

Le 13 juillet, vingt-sept des accusés parisiens arrivent à s’évader. On en était aux réquisitoires. Le 28 juillet, trois jours après la fin des débats et en attendant le verdict, jour de l’anniversaire des Trois Glorieuses, un attentat contre le roi produit une émotion considérable et pèse sur le verdict rendu le 13 août. Cinquante Lyonnais sont condamnés, dont sept à la déportation (parmi lesquels quatre des dirigeants de la Société des droits de l’homme). Parmi eux, l’éditeur imprimeur de La Presse populaire, Marc- Étienne Reverchon, ainsi qu’un militaire qui s’était joint aux insurgés et un corroyeur de Vaise. Les autres sont condamnés à quinze, neuf ou sept ans de prison. Neuf Lyonnais sont acquittés. Vingt-six condamnés par contumace écopent de vingt ou quinze ans de détention ; quatre sont acquittés, dont des ouvriers en soie de la Croix-Rousse. Les républicains sont plus lourdement punis que les mutuellistes. L’un d’entre eux, Anselme Petetin, âgé de vingt-huit ans, républicain modéré, rédacteur en chef du Précurseur d’octobre 1831 à juin 1834 et déjà emprisonné quelques mois pour délit de presse en 1833, se réfugie à Genève où il fait paraître un mémoire de défensenote. Une amnistie en mai 1837, à l’occasion du mariage du fils aîné du roi, met fin au calvaire des détenus. Votées immédiatement à la suite de l’attentat de Fieschi contre le roi, les lois répressives de septembre 1835 portent un coup très dur à la presse, en particulier à la presse ouvrière. L’Écho de la Fabrique cesse de paraître et plusieurs années seront nécessaires pour que renaissent cette presse et le mutuellisme dans les métiers.

À la recherche de nouvelles possibilités d’actions autonomes après la répression qui a suivi les révoltes de 1831 et 1834, les mutuellistes lyonnais se tournent vers le « projet d’organisation commerciale et industrielle » de Michel-Marie Derrion (1803-1850), première société de consommation créée en France. Fils d’un patron soyeux, lui-même fabricant, saint-simonien puis fouriériste, Derrion, qui croit en l’associationnisme, engage une part de son héritage dans l’entreprise. Il entend constituer un fonds social gratuit « par souscriptions ou dons de toutes espèces » afin de fonder plusieurs maisons de « vente sociale au détail et mi-gros d’objets de consommation courante » (épiceries, boulangeries, soieries, châles et nouveautés). L’économie sociale qu’inaugurent en France Derrion et ses compagnons vise clairement l’indépendance par rapport aux capitalistes et, implicitement, une modification de la propriété. Ils commencent par une coopérative de consommation doublée d’une épicerie. Le fonctionnement est contrôlé par des sociétaires qui élisent les gérants. Une première souscription est très vite couverte. Les bénéfices doivent être partagés entre souscripteurs, consommateurs, employés, un quatrième quart étant dédié aux amortissements et à l’investissement. Dès le départ, ce « commerce véridique » est surveillé par la police qui soupçonne Derrion de vouloir, sous couvert de commerce, réorganiser un mouvement insurrectionnel. Le 30 novembre 1836, le chiffre de ventes s’élève à 190 899 francs pour un bénéfice net de 1 379 francs distribués en quatre parts égales (capitalistes, consommateurs, travailleurs, fonds social). Le commerce « véridique et social » qui concerne sept lieux de vente dans Lyon tient trois ans, de 1834 à 1837, mais s’effondre du fait de la crise économique cyclique, très forte dans la région. En 1841, Derrion poursuit son projet au Brésil avec une communauté phalanstérienne, pour produire des machines à vapeur à l’aide de 500 ouvriers venus de France. Mais le projet, bien que soutenu au départ par le gouvernement brésilien, capote.

L’idée de coopération survit à Lyon avec la fondation, en 1849, d’une coopérative de consommation dénommée Les travailleurs unis, fondée dans le même esprit que le commerce véridique et social. Au bout de deux ans de fonctionnement, elle compte un magasin de gros, sept épiceries de détail, des boulangeries, deux magasins de charbon, un entrepôt de vin, une pâtisserie avec fabrique de chocolat. La totalité des bénéfices est affectée à des œuvres « d’éducation et de solidarité ». La coopérative ouvre également deux écoles primaires et une « caisse des invalides du travail ». Comme nombre d’associations, cette coopérative sera dissoute après le coup d’État de 1851note.

2. « LA FEMME LIBRE » SELON LES SAINT-SIMONIENNES

Le saint-simonisme est venu réveiller dans mon âme les rêves si doux de paix et de fraternité universelle que je regardais comme chimériques, que je repoussais comme l’effet d’une imagination exaltée ; j’éprouve une vive sympathie pour le principe de la Doctrine, l’abolition des privilèges de naissance, surtout l’émancipation de la femme et l’amélioration du sort moral, physique, intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, objet de tous mes vœux, m’ont inspiré le plus ardent enthousiasme. Mais la raison me prescrit de le maîtriser, je doute encore, j’éprouve le besoin d’une conviction plus intime, je désire que ma conscience soit éclairée particulièrement sur les détails de l’organisation politiquenote.

Ainsi s’exprime Jeanne Deroin, ouvrière de vingt-six ans, qui prépare un brevet d’institutrice. Elle dit ses interrogations sur la position et l’organisation des saint-simoniens – en particulier à propos de « l’esclavage des femmes » –, sur la hiérarchie de « l’Église », la communauté saint-simonienne, et sur la domination masculine qui perdure, malgré les projets utopiques d’une autre société faite de nouvelles relations entre les sexes. De nombreuses femmes suivent à Ménilmontant les conférences des saint-simoniens, appelées « prédications ». Certaines d’entre elles, telles Claire Bazard, Cécile Fournel ou Marie Talon occupent – un temps seulement – une place dans la hiérarchie de « l’Église ».

Le 28 novembre 1831, le « père » Enfantin décrète dans Le Globe que la parole saint-simonienne ne peut être propagée que par les hommes et exclut les femmes de tout rôle actif dans l’organisation. Certaines des saint-simoniennes réagissent et s’organisent pour faire entendre la voix des femmes et créer un nouveau journal, La Femme librenote. Le périodique, fondé par trois femmes – Jeanne-Victoire, Jeanne-Désirée (Désirée Véret, vingt et un ans, ouvrière lingère) et Marie-Reine (Reine Guindorf) –, paraît de 1832 à 1834, avec trente et un numéros. Si le titre a varié – La Femme de l’avenir, La Femme nouvelle –, le sous-titre, « Apostolat des femmes », reste inchangé durant les douze premiers numéros avant de se transformer en « L’Affranchissement des femmes », puis en « Tribune des femmes ». Sa particularité est d’être un journal dirigé par des femmes et uniquement composé d’articles écrits par des femmes. Les rédactrices sont pour la plupart d’origine populaire et se nomment elles-mêmes « prolétaires saint-simoniennes ». Voici quelques-unes de ses figures de proue. Suzanne Voilquin (1801-1876), née Suzanne Monnier, fille d’un ouvrier chapelier de Paris, brodeuse, épouse le saint-simonien Voilquin dont elle divorce en 1833 ; elle devient directrice de La Femme libre à partir du cinquième et écrit deux textes autobiographiques qui la font connaître. Elle mène une existence vagabonde en Égypte à la recherche de la « Mère », de la « Femme messie ». À son retour, instruite de l’obstétrique et de l’homéopathie, elle obtient son diplôme de sage-femme : « Je compte par mon état et ma position si libre, si indépendante, établir un centre d’influence assez important pour produire plus tard un bien immense ; ce bien s’étendra non seulement sur la maternité mais aussi sur tous les sentiments qui composent la vie, car ce n’est point de la sœur de charité dont je désire voir se renouveler autour de moi quelques pâles copies mais c’est la femme que je veux voir s’élever dans toute la beauté de sa naturenote. » Mais les charges familiales – l’entretien de son vieux père et d’une nièce – l’obligent à devoir se constituer, comme les autres, une clientèle. Plus tard, elle se rend aussi en Russie et aux États-Unis. Comme Suzanne Voilquin, Désirée Véret est travailleuse de l’habillement, de même que Rénée Ginsdorf (1813-1837). Jeanne Deroin, lingère, qui obtient finalement un brevet de capacité d’institutrice, fait de la prison après la répression du mouvement de 1848 et doit s’exiler. D’autres, d’origine plus aisée, croient pouvoir vouer à la fois leur vie à la liberté des femmes en général et à la leur en particulier. Pauline Roland (1805-1852), fille d’un directeur des postes en Normandie, découvre le saint-simonisme par son précepteur ; elle revendique ensuite une vie libre de militante et de mère célibataire avec quatre enfants. Après son emprisonnement en 1852, elle meurt d’épuisement. Claire Démar, née sans doute en 1801, d’origine aristocratique, incarcérée à la prison politique de Sainte-Pélagie en 1832, se suicide en 1833. Pour elle, la femme, avant l’émancipation du prolétaire, devait engendrer une nouvelle vision du monde.

Les femmes saint-simoniennes revendiquent la liberté, publique comme privée, c’est-à-dire la libération de la tutelle maritale : « Nous naissons libres comme l’homme et la moitié du genre humain ne peut être, sans injustice, asservie à l’autre », écrit Jeanne-Victoire dans le premier numéro de La Femme libre en 1832. Jeanne Deroin se marie civilement en 1832 avec celui qui l’a initiée au saint-simonisme. Économe dans une maison de retraite, son époux a pris l’engagement de la laisser libre de ses actes. Elle se tait momentanément, jusqu’en 1848, pour élever ses trois enfants.

L’aspiration à la liberté politique et sociale et à l’émancipation conduit à exiger le droit au divorce et l’abolition de la loi de 1816 : une série de pétitions sont ainsi envoyées à l’Assemblée mais la loi n’est pas adoptée en raison de l’opposition de la Chambre des pairs. Le code civil est contesté pour l’assujettissement des femmes à l’autorité paternelle et maritale. Dans Le Conseiller des femmes de décembre 1833, Ulliac Dudrezene écrit :

Qu’on ouvre le Code civil ; qu’on lise tout ce qui concerne la femme, et l’on se demandera sans doute d’où sont sorties ces lois barbares par lesquelles non seulement la femme est condamnée à une tutelle éternelle, mais aussi à voir sa dignité comme épouse rabaissée […]. Où sont inscrits nos droits ? Et partout une main de fer a inscrit notre abaissement et nos devoirs […]. Le mal est dans l’oubli d’une liberté sage qui repose sur les droits et les devoirs. C’est à nous femmes de prouver nos droits ; c’est à nous de répandre parmi les femmes l’instruction […]. Ainsi s’établira par la force des choses une émancipation réellenote.

Louise Dauriat lance en 1837 une pétition pour la révision du code civil. Le port obligatoire, pour les épouses, du nom du mari, fait l’objet de discussions intenses : les prolétaires saint-simoniennes signent de leur prénom (le seul qui leur appartienne en dehors du nom du père ou du mari) ; les femmes auteures (telle George Sand) se choisissent des noms et prénoms masculins ; le problème du nom est en fait un combat pour l’identité individuelle de chaque femme.

Les saint-simoniennes réclament aussi le droit à l’éducation pour toutes les filles. En 1833, la loi Guizot rend obligatoires les écoles de garçons dans les communes de plus de 500 habitants. Une pétition est lancée dans le journal Le Globe pour créer une école normale d’institutrices dans chaque département. En 1836, une ordonnance royale laisse la question de l’éducation des filles à la charge des communes. Eugénie Niboyet, femme d’un ingénieur, mère de famille, ex-saint-simonienne qui se rapproche ensuite de Fourier, fonde à Lyon en 1833 Le Conseiller des femmes. Elle se passionne pour l’instruction du peuple et l’éducation des femmesnote. Elle crée à Lyon une association visant à travailler « d’une manière active au développement de leurs facultés morales et intellectuelles ».

Les femmes saint-simoniennes, par leur positionnement de « femmes libres », font peur. Dès le suicide de Claire Démar, une série de textes violemment critiques entretiennent une image négative de ces femmes libres, indépendantes économiquement, et qui prétendent donner leur avis sur le religieux et le politique, le corps et l’esprit, l’individuel et le collectif. La religiosité des saint-simoniennes a gêné les féministes laïques de la IIIe  République. Les « prolétaires saint-simoniennes » prônent en effet une culture religieuse fondée sur l’Évangile et le corps, la sexualité et l’amour. Dans les années 1830, ces femmes, par leur désir de liberté et le trouble qu’elles introduisent dans l’ordre des sexes, semblent mettre en cause l’équilibre de la société. Quelques années plus tard, elles sont influencées par le renouveau religieux du christianisme qui exalte le rôle bienfaisant des mères. Le retour à une forme de christianisme primitif (le Christ rédempteur et l’égalité devant Dieu) – par exemple à Lyon, avec la prédication d’Ozanam qui cherche à soulager la misère du peuple – constitue les prémices d’un catholicisme social qui marque profondément le XIXe et la première moitié du XXe siècle. Après 1834, déçues par ces républicains qui veulent construire la démocratie sans les femmes, elles se réfugient dans le silence, prennent la fuite, s’exilent ou se suicident. Un moralisme teinté de religiosité se diffuse non seulement chez les bourgeoises mais aussi auprès des ouvrières. Le réveil religieux, qui permet de regrouper les femmes, contribue par ailleurs au succès et au développement des congrégations religieuses. Les républicains des années 1840, dans leur opposition à la monarchie, glorifient, eux, le travail et la morale familiale : le père de famille, bon travailleur, doit entretenir son foyer. On garde cependant le silence sur la réalité du travail des femmes, une réalité que L’Enquête de Villermé, publiée en 1839 – traduisant à la fois l’effroi des classes dangereuses mais aussi un certain souci social – avait pourtant documentée.

3. LA SANGLANTE CONQUÊTE DE L’ALGÉRIE (1831-1847)

Au lendemain de l’insurrection de novembre 1831, le maire de Lyon fait appel à des volontaires pour s’engager dans « les nouveaux corps qui sont en formation en Afrique », sans grand succès. Un nouveau thème politique fait son entrée dans l’esprit du temps. Dès octobre 1833, un dénommé Bernard, dans L’Écho de la Fabrique, s’indigne longuement des pratiques de l’armée d’Afrique, débarquée en juillet 1830 sur les rivages de ce qu’on n’appelle alors pas encore l’Algérie :

Nous avons lu dans Le Précurseur du 19 octobre, l’historique de la dernière expédition de notre armée d’Afrique, que les journaux en général ont répété dans les mêmes termes ou à peu près. Nous le disons avec une entière franchise, les détails affreux de cette expédition, et le ton joyeusement barbare avec lequel la plume d’un militaire français les a retracés, nous ont pénétré d’une profonde tristesse.

L’ordre du jour du lieutenant-général Voirol (dit le correspondant d’Afrique) vient de recevoir son exécution. Le souvenir du châtiment infligé aux barbares ne s’effacera pas de longtemps de leur mémoire. Il est écrit en lettres de feu et de sang dans toute l’étendue de la plaine de Métidja [sic] où le drapeau du brave 67e de ligne et celui de la légion étrangère ont été déployés, précédés et suivis de la désolation, de l’incendie et de la mort. Eh ! Nous aussi nous avons eu nos trois journées. Les 27, 28 et 29 septembre compteront dans nos fastes militaires et prouveront aux ennemis de la France qu’on ne l’insulte jamais impunément […].

Les tirailleurs du 67e et de la légion étrangère rivalisaient de zèle avec les chasseurs d’Afrique qui sont depuis longtemps habitués à faire trembler et fuir les bédouins.

Pendant que ceux-ci harcelaient nos derrières et nos flancs, la tête de la colonne qui opérait ses évolutions aussi lentement, aussi paisiblement que sur un champ de manœuvre ou qu’à une parade, la tête de la colonne, dis-je, brûlait tout ce qu’elle trouvait sur son passage.

Nos soldats, après avoir allumé l’incendie qui dévorait les habitations de nos ennemis, rentraient dans les rangs, chargés de poules, d’oies, de meubles et de butin […].

Pour nous, nous avons peine à croire que le moral de notre armée ait besoin de tels stimulants : – nous croyons, au contraire, que d’aussi tristes lauriers pèsent à nos braves ; et qu’ils sont loin d’attendre, la joie dans le cœur, les nouvelles affaires qu’effectivement la dernière semble présager.

Maintenant, si on réfléchit que ces déplorables résultats sont le prix d’un coup de chasse-mouche ; si l’on pèse le sang que la vengeance de cet affront a coûté à la nation française insultée ; ce que cette vengeance amasse de haines contre nous, chez les peuplades algériennes ! On se demande ce que c’est que la civilisation, et si de tels fruits ne sont pas bien amers !!!!!

Officiellement, l’intervention de l’armée d’Afrique a été organisée en 1830 à cause de l’offense faite par le dey Hussein au consul français Pierre Delval en 1827note : il lui aurait donné un coup de chasse-mouches (ou d’éventail). Le prétexte est, comme dans le texte ci-dessus, toujours invoqué pour expliquer l’intervention et pour souligner le contraste entre la futilité du geste et la gravité des conséquences. L’anecdote a longtemps été évoquée par une vignette insérée dans les manuels scolaires de la IIIe République. Un des buts de l’expédition militaire est en réalité de restaurer le prestige du régime et d’affermir le trône vacillant de Charles X à la veille d’élections prévues début juillet 1830. Préparée de longue date par le maréchal Bourmont, l’opération militaire rassemble 103 navires et 37 000 hommes (dont 31 000 fantassins). Partis de Toulon fin mai, ils débarquent à Sidi-Ferruch, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Alger, le 14 juin 1830.

Le 5 juillet, la ville d’Alger – 30 000 habitants, dont un tiers a fui à l’arrivée des Français – est occupée après de violents combats, suivis par le pillage de la casbah : « Je n’ai jamais rien vu de plus hideux de ma vie », écrit à sa femme le général Loverdo, aussitôt rapatrié pour ces propos. Le dey capitule et s’exile le 10 juillet. L’administration turque s’effondre, du moins en apparence, car certaines institutions de la régence d’Alger continuent à fonctionner après les débuts de la conquête. L’annexion officielle, qui supprime la sujétion ottomane de l’Algérie, est prononcée par ordonnance royale le 24 février 1834. Les archives algériennes renferment cependant des documents attestant de la survivance du trésor de l’empire ottoman jusqu’en 1867 et des tribunaux musulmans jusqu’en 1856note.

Voici ce que prévoyait l’article 5 de l’acte de capitulation signé avec le dey en juillet 1830 : « L’exercice de la religion mahométane restera libre ; la liberté de toutes les classes d’habitants, leur religion, leurs propriétés, leur industrie ne recevront aucune atteinte ; leurs femmes seront respectées ; le général en chef en prend l’engagement sur l’honneurnote. » Rien de tout cela ne fut respecté, au mépris des engagements solennels de Bourmont. Dès le 23 juillet 1830, sous la pression populaire, les chefs des tribus et les marabouts appellent à la résistance.

Les résistances des autochtones

Les autochtones – entre 3 et 4 millions, dont environ 95 % de ruraux (éleveurs et cultivateurs en plaine, arboriculteurs dans les montagnes) et 150 000 urbains au total (soit 5 %) – font preuve d’une résistance politique et militaire peu commune, complètement imprévue et surprenante pour les Français.

À l’Est, l’opposition du bey de Constantine, Ahmed, se confirme après la prise de Bône en mars 1832 : « Dès ce moment je n’eus d’autres pensées que d’apporter à leurs entreprises ultérieures le plus d’obstacle possible et Ben Aïssa eut ordre dans ce but de cerner Bône et d’en empêcher le ravitaillementnote. » À l’Ouest, dans la région de Mascara, en avril 1832, un marabout vénéré est choisi pour diriger la guerre sainte ; mais trop âgé pour ce faire, il désigne son jeune fils de vingt-quatre ans, Abd el-Kader, qui est intronisé le 24 novembre 1832 par trois tribus – les Hachem, les Beni Amer et les Gharaba – pour mener le combat. Dès son arrivée à la tête de la résistance dans la province d’Oran, le jeune Abd el-Kader, qui adopte le titre d’émir, appelle à la mobilisation l’ensemble des tribus au nom du Coran pour expulser les Français de la régence. Sobre, très pieux après le pèlerinage à La Mecque effectué avec son père, il aime les livres, les manuscrits et écrit des poèmes. Il forge sa fermeté et son endurance dans sa pratique religieuse. Il s’efforce d’unir les tribus, de consolider et d’élargir son autorité, même s’il rencontre de très grandes difficultés : la domination de l’esprit de clan et le renversement des alliances entre les tribus, selon les intérêts et les passions, mettent en cause la cohésion et l’unité des combattants peu servies par l’absence de tradition militaire établie et l’inexistence d’un pouvoir central. L’amour de la terre des ancêtres – la patrie – ne dépasse pas alors l’horizon de la tribu. Abd el-Kader doit se battre non seulement contre les troupes françaises en pratiquant l’art de la guerre, l’esquive et une mobilité incessante, mais aussi, avec une égale violence, contre les tribus qui résistent à son autorité ou qui commercent avec les Français, en particulier les populations kabyles et les tribus du Sud. Un exemple : le 22 juin 1838, l’émir, voulant soumettre la bourgade d’Aïn Madhi, s’entend répondre par Mohamed Seghir Tidjani, le chef de la confrérie : « J’étais sultan quand tu n’étais encore qu’un enfant et je ne comprends même pas ce que tu viens faire chez moi. Tu crois peut-être avoir affaire à des faibles femmes ; mais je te montrerai des lions et tu ne mettras jamais les pieds dans ma villenote. »

Le siège qui s’ensuit dure jusqu’au 2 décembre et la ville est détruite en janvier 1839. C’est à la fois une victoire militaire et une défaite politique : Abd el-Kader s’est ainsi fait un adversaire irréductible. Enfin, au Sud, un jeune soufi, Bou Maza, reprend, à partir de mars 1845, le flambeau de la résistance et soulève les populations montagnardes très attachées au sol natal. Un profond découragement saisit alors l’armée française devant le succès inattendu de la rébellion que les généraux croyaient avoir éradiquée.

Les pratiques des militaires français leur ont très tôt aliéné les populations. Dès novembre 1830, la campagne est incendiée autour de Blida et, dans la ville saccagée par les troupes françaises, on retrouve nombre de « cadavres de vieillards, de femmes, d’enfants et de juifs tout à fait inoffensifsnote ». En représailles, les corps de cinquante canonniers sont retrouvés mutilés. La guerre s’annonce impitoyable. À Oran, le général Pierre Boyer, surnommé « Pierre le cruel », qui a fait ses classes à Saint-Domingue, importe entre 1831 et 1833 les manières de faire acquises aux Antilles et se livre à des exécutions sommaires sans jugement. En rétorsion, les Arabes bloquent l’approvisionnement de la ville et tous les produits de consommation doivent être acheminés, difficilement, de France. Deux modes d’action choquent particulièrement les autochtones : la destruction de cimetières près de la porte de Bab-el-Oued pour construire une route à partir d’Alger, sans le moindre respect pour les sépultures, des ossements humains affleurant dans les remblais, et l’expulsion par la force, le 17 décembre 1831, de 4 000 musulmans d’une mosquée que le duc de Rovigo voulait convertir en église. La consécration de l’église devant avoir lieu le jour de Noël, cette mesure d’urgence s’imposait à ses yeux.

Desmichels, qui commande en avril 1833 l’armée française, jauge ainsi l’ennemi :

En Europe, des masses se heurtent à d’autres masses et se disputent avec acharnement le champ de bataille. En Afrique, ce sont des nuées de cavaliers intrépides et insaisissables, qui ne cherchent jamais à arrêter une colonne dans sa marche, qui la harcèlent sur toutes les faces : ennemis infatigables, fuyant par tactique et non par crainte, sachant se dérober aux coups de ceux qui combattent pour revenir sur eux avec plus d’impétuosité et toujours attentifs à profiter du moindre désordre, ou de la faute la plus légère pour accabler ceux qui auraient l’imprudence d’en commettrenote.

Fin 1833, face aux interrogations sur la nécessité de la conquête et de l’occupation – restreinte ou élargie –, une commission d’enquête envoyée en Algérie dresse un constat accablant : « Nous avons massacré des gens porteurs de sauf-conduits, égorgé sur un soupçon des populations entières qui se sont ensuite trouvées innocentes ; nous avons mis en jugement des hommes réputés saints dans le pays, des hommes vénérés parce qu’ils avaient le courage pour venir s’exposer à nos fureurs, afin d’intervenir en faveur de leurs malheureux compatriotes ; il s’est trouvé des juges pour les condamner et des hommes civilisés pour les faire exécuter. Nous avons plongé dans les cachots des chefs de tribus parce que ces tribus avaient donné de l’hospitalité à nos déserteurs ; nous avons décoré la trahison du nom de négociation, qualifié d’actes diplomatiques d’odieux guet-apens ; en un mot nous avons débordé en barbarie les barbares que nous venions civiliser et nous nous plaignions de ne pas avoir réussi auprès d’euxnote ! »

Seul le général Berthezène tente, durant quelques mois en 1831, une politique différente fondée sur l’équité vis-à-vis des Maures et des Arabes, et animée d’une certaine méfiance à l’égard des projets de colonisationnote. C’est à partir de 1840 que la dévastation devient systématique et que se généralise la pratique des razzias. C’est aussi le moment du duel entre le gouverneur général Bugeaud et Abd el-Kader, chef et âme de la résistance algérienne.

Massacres, razzias et « enfumades » : une stratégie de la dévastation

« J’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. […]. Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux. »

Alexis de Tocqueville, Travail sur l’Algérie, 1841.

Pendant la conquête, les officiers bénéficient de pouvoirs discrétionnaires et du droit de vie et de mort sur les personnes, appliqué à ceux qu’ils considèrent comme des espions, des soldats rebelles ou déserteurs et des Algériens en guerre contre la France. Les excès sont couverts par leurs supérieurs hiérarchiques et approuvés des intellectuels libéraux tels que Tocqueville. Contrairement à certaines analyses complaisantes, Alexis de Tocqueville n’a condamné les violences commises en Algérie qu’une fois la conquête bien établie, en 1847. Auparavant, il avait justifié toutes les pratiques, même illégales, de l’armée.

Il est en revanche admis aujourd’hui qu’Abd el-Kader, « fidèle à une lecture généreuse et intelligente du message coranique » (Jacques Frémeaux), a traité correctement les prisonniers français. Avec l’entregent de l’archevêque d’Alger, Mgr Dupuch, il pratique un échange de prisonniers en 1841 (180 Français contre 159 Algériens) ; il en fait libérer d’autres, sans contrepartie, en 1842, n’étant plus en capacité de les nourrir. On lui a attribué à tort le massacre de 300 prisonniers en 1846 dans son camp du Maroc où il s’était réfugié avec sa famille : l’émir se trouvait en fait ce jour-là à plusieurs centaines de kilomètres et la tuerie a été décidée par un de ses lieutenants dont il a condamné l’initiative lorsqu’il apprit la nouvelle. Le chargé d’affaires français au Maroc écrit à Guizot : « Notre politique nous engage à maintenir qu’il est seul l’auteur de ce crime, et à accréditer le bruit ; car il lui fait un tort immense, même parmi ses plus chauds partisans. » On ne saurait être plus clair sur l’usage politique de la rumeurnote.

La période 1841-1847 est marquée par un duel sans merci entre l’émir et Thomas-Robert Bugeaud, nommé le 29 décembre 1840 gouverneur général en Algérienote dans le but de « vaincre la résistance d’Abd el-Kader et coloniser le paysnote ». Ce dernier s’était déjà affronté en 1836 à Bugeaud avec qui il avait conclu le traité de la Tafna le 30 mai 1837. Abd el-Kader avait obtenu l’évacuation de Tlemcen par l’armée française et l’exil de deux chefs de tribus qui lui étaient hostiles, ainsi que des armes et des munitions. En échange, il avait dû verser une somme importante à Bugeaud, convaincu ultérieurement pour ce fait de prévaricationnote. En novembre 1839, la guerre reprend : Abd el-Kader subit des défaites à l’Est où la présence française est consolidée, mais il contrôle en partie l’Ouest et parvient même aux portes d’Alger après une incursion dans la Mitidja, où les fermes sont brûlées et les colons massacrés. C’est dans ce contexte que Bugeaud, depuis la Chambre des députés, se bat pour une intervention musclée en Algérie et pour être nommé au poste de gouverneur général.

Né le 15 octobre 1784 dans la propriété familiale en Dordogne, Bugeaud s’engage à vingt ans dans l’armée et gagne progressivement ses galons dans les campagnes napoléoniennes où il s’illustre lors des sièges de Saragosse (1809) et de Lérida (1810). Licencié après les Cent-Jours en 1815, il se retire dans son Périgord natal, rachète grâce à la dot de son épouse la propriété qu’il remet en état et y implante de nouvelles cultures, telle la pomme de terre. Maréchal de camp et député en 1831, Bugeaud manifeste d’abord une hostilité de terrien pour les guerres coloniales. Mais il change de point de vue après sa première campagne en 1836-1837, et devient un partisan acharné de l’intervention militaire en Algérie, où il arrive comme gouverneur général le 21 février 1841. Il a alors cinquante-six ans. Vigoureux, autoritaire et dur, il s’implique personnellement dans les opérations et impose immédiatement une tactique de mobilité en réduisant le poids du sac des soldats. Il obtient du gouvernement une liberté totale d’action concernant les combats et une croissance exponentielle des effectifs. En 1840, l’armée d’Afrique compte 59 000 hommes. Face aux 50 000 hommes d’Abd el-Kader, les militaires français en alignent 83 000 en 1842, 90 000 en 1844 et 108 000 en 1846note. En mai 1842, Bugeaud prend la ville où réside Abd el-Kader et sa famille, et oblige ce dernier à se déplacer avec sa smala, devenue capitale ambulante du fait de la prise successive des villes de Tlemcen en février, de Mascara et de Taqdent en mai. La smala regroupe plusieurs milliers de personnes disposées en cercles concentriques autour de la famille de l’émir, au centre. C’est une véritable ville nomade composée de femmes, d’enfants, d’esclaves, d’artisans juifs, de troupeaux, d’une bibliothèque comportant des milliers de manuscrits, et de marchés réguliers. De ce fait, sa mobilité est réduite. Elle est surprise l’année suivante par l’armée française qui fait 6 000 prisonniers et saisit 40 000 moutons. Abd el-Kader et sa famille doivent se réfugier au Marocnote mais il doit à nouveau partir après l’intervention de Bugeaud. Finalement, il se rend en décembre 1847, en échange d’un départ pour le Moyen-Orient, promesse qui ne sera pas tenue.

Ailleurs, Bugeaud applique très vite une stratégie de la dévastation, détruisant tout ce qui pourrait nourrir les tribus fidèles à l’émir et alimenter leur commerce.

Un des chefs militaires, Saint-Arnaud, confirme dans une de ses correspondances, le 5 juin 1842, la mise en œuvre de cette politique de dévastation qui se généralise : « On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. Des combats peu ou pasnote. » Au départ, les militaires français imitent les autochtones dans leur pratique des razzias. Encouragés à pratiquer un pillage systématique, les soldats pallient, très prosaïquement, les défaillances de l’intendance. Systématisées à partir de 1840 après leur théorisation par La Moricière, les razzias atteignent leur « perfection » en 1842. L’attaque du douar a lieu le plus souvent par surprise, à l’aube. Femmes, enfants et troupeaux sont rassemblés, tandis que tous les autres biens (tapis, peaux de moutons, armes, etc.) sont saisis. Les pillages s’accompagnent fréquemment de viols que l’historien Charles-André Julien qualifie quasiment de fatalité : « Au cours des expéditions, les femmes indigènes qui tombaient aux mains des soldats, ne pouvaient éviter leur sortnote. » Victor Hugo rapporte dans Choses vues certaines atrocités, qu’il tient pour véridiques et qui proviennent du témoignage d’un général exilé avec lui à Jersey : « Après les razzias, il n’était pas rare de voir les soldats jeter à leurs camarades des enfants qu’ils recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes. Ils arrachaient les boucles d’oreille des femmes, les oreilles avec, et coupaient les doigts pour avoir les anneauxnote. »

Fermer les issues de cavernes où se sont réfugiés les membres d’une tribu et leurs troupeaux et y mettre le feu est une pratique avérée en Algérie, dans cinq cas au moins, entre 1844 et 1850. La première connue, celle du 19 juin 1845, a affecté la tribu des Ouled-Riah dans le Dahra. Menée par le colonel Pélissier, elle est autorisée par une note écrite du gouverneur Bugeaud le 11 juin 1845note. Avec un bilan de 760 morts, c’est la seule « enfumade » qui ait suscité un très vif débat à la Chambre des pairs et une condamnation quasi unanime. « Acte de cruauté inexplicable, inqualifiable à l’égard de malheureux Arabes prisonniers », dénonce à la tribune le fils du maréchal Ney. L’acte est désavoué, du bout des lèvres, par le ministre de la Guerre et président du Conseil, le maréchal Soult. Deux mois plus tard, Saint-Arnaud récidive avec la même férocité : « Le 12 août je fais hermétiquement boucher les issues et je fais un vaste cimetière. Personne que moi ne sait qu’il y a là-dessous 500 brigands qui n’égorgeront plus les Français […]. Ma conscience ne me reproche rien. J’ai fait mon devoir de chef et demain je recommencerai. Mais j’ai pris l’Afrique en dégoût. » Ultérieurement, il précise cyniquement dans une lettre : « Tout est resté confidentiel. Toutes les pièces du procès ont disparu. Il reste des dépositions orales d’indigènes : il y a des chances que ça paraisse insuffisant. »note

L’année précédente, en 1844, Cavaignac avait déjà tué par « enfumade » des membres de cette même tribu mais il s’était bien gardé de le faire savoir. Un officier du Génie, Alexandre Segrétain, a également témoigné dans ses Souvenirs d’une opération identique menée dans le Dahra en 1850 sous la direction du général de Sallesnote. D’autres opérations restent sans doute à répertorier : l’historien Charles-André Julien écrit en 1964 « qu’il est probable que la pratique fût plus fréquente qu’il n’y paraîtnote ». À la suite de ces massacres, certaines tribus se soumettent, d’autres au contraire s’insurgent et suivent le jeune Bou Maza dans sa résistance. Quoi qu’il en soit, des décennies plus tard, les souvenirs sont prégnants.

Dans le cadre d’une enquête réalisée en 1913 sur le site des grottes du Dahra où Saint-Arnaud avait ordonné en 1845 une « enfumade », un professeur de l’université d’Alger, Émile-Félix Gautier, pourtant partisan déclaré de la colonisation, remarque que si les colons installés à côté des grottes ignorent totalement cet épisode, les autochtones indigènes peuvent lui indiquer l’endroit précis et lui fournir des détails que la mémoire collective a conservés depuis soixante-dix ans et transmis aux générations suivantes. La poésie populaire véhiculée par les chanteurs ambulants retrace des épisodes de souffrances et de résistance que la transmission familiale a confortés. Ferhat Abbas, un des dirigeants du combat pour l’indépendance algérienne dès 1943, raconte qu’il a appris enfant cette histoire sur les genoux de ses grand-mères, et que son propre grand-père avait combattu les troupes de Saint-Arnaud et participé à l’insurrection kabyle en 1871. Les mères avaient également l’habitude de menacer leurs enfants en faisant référence à un ogre nommé « Bugeaud »note. Tels sont les vecteurs, dans les mémoires populaires, des exactions des soldats français que certains – une infime minorité – ont cependant réprouvées.

Des soldats récalcitrants

Alors que son unité se livre à une razzia sur un village kabyle, l’ancien agriculteur Flavien Parisot, à qui on ordonne de brûler des terres cultivées, refuse d’obéir : « Cette fois, la voix du métier avait parlé, et je me rappelai que jadis je me servais de cet instrument pour faire pousser le blé, et que le labourage est la première profession au monde. Eh bien non, je ne peux me résoudre à accomplir l’œuvre de destruction que j’avais commencéenote. » Ce témoignage tardif montre que face à la constante de la politique menée dans cette guerre de destruction et d’extermination, des refus des soldats français se sont manifestés sous différentes formes.

Afin de réduire les effectifs du contingent, on forme dès août 1830, à l’imitation des Turcs, deux bataillons de corps auxiliaires dans une tribu de la Kabylie : les Zouâoua, appelés les « Arabes zouaves ». Le succès est limité : les soldes et les équipements promis n’arrivent pas, ces hommes éprouvent de la difficulté à se plier à la discipline militaire, d’autant plus qu’ils sont rejetés – parfois violemment – par le reste de la population pour leur collaboration avec les « infidèles », d’où les nombreuses désertions (45 % de déserteurs dans le premier bataillon en février 1831). Certains soldats refusent cette guerre. Un officier raconte dans une lettre : « Un zouave sort du rang sanglotant, pleurant, comme pris d’une attaque : je n’ai pas demandé à aller là, j’ai peur ! et le voilà gesticulant, courant dans les rangs. Tous autour de lui d’éclater de rire et de le chasser à coups de pied au… »

Certains soldats nouvellement arrivés en Afrique, y compris des compagnies d’élite – grenadiers, chasseurs ou voltigeurs – paniquent brusquement. Saint-Arnaud témoigne dans une lettre écrite dans un bivouac près de Mascara, le 4 juillet 1831 : « J’ai vu des masses d’hommes jeter leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort certes infâme… J’en ai vu beaucoup me demander en pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes ; j’en ai vu presser avec une volupté frénétique le canon de leur fusil, en cherchant à le placer dans leur bouche, et je n’ai jamais mieux compris le suicide. »note

En février 1831, le général Berthezène prend le commandement de « la division d’occupation » ; il ne dispose plus alors que de la moitié du contingent d’août 1830, 15 532 hommes en état de combattre, les autres étant hospitalisésnote.

La loi de 1832 sur la conscription a fixé le service militaire à sept ans. Débarquant sur le continent africain, les nouvelles recrues ont du mal à s’adapter à leurs conditions de vie : soumis à des sanctions très sévères dont certaines confinent à la torture du fait de la férocité de certains officiers, ils sont en outre mal nourris, mal équipés et mal vêtus. Ils souffrent de la soif, de la chaleur le jour et du froid la nuit, du vent et des maladies. Aux affections courantes que sont ici le paludisme, les dysenteries, le scorbut et le typhus, s’ajoute en 1849 une épidémie de choléra. Une étrange maladie se met aussi à frapper les soldats envoyés en Algérie : appelée la « nostalgie africaine », il s’agit d’un « malaise socio-émotionnel grave », sorte de mal du pays en même temps qu’une résistance psychique inconsciente au contexte politique et social dans lequel les soldats sont plongésnote. Le chirurgien en chef de la Grande Armée, qui avait fait le constat de symptômes analogues pendant la retraite de Russie, conseille aux officiers « une sollicitude réconfortante » dès l’apparition des premiers signes et « le rapatriement immédiat du patient si ceux-ci persistaient »note. Face à une hiérarchie militaire réticente, les médecins militaires soutiennent les rapatriements nécessaires au traitement de cette névrose qui touche surtout, à en croire le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques de 1834, « les Bretons, des paysans de l’ouest de la France, […] tous les hommes sortis de solitudes ou de montagnes ». La description des symptômes de cette nostalgie, tels que présentés dans une thèse de médecine soutenue en 1853, semble confirmer le diagnostic du Dictionnaire de médecine :

Le sujet de notre observation est un Breton, de taille moyenne, d’un tempérament lymphatique ; il ne sait que quelques mots de français. Comme on ne pouvait rien faire au régiment, on l’envoya à l’hôpital [militaire de Dey], pensant qu’il était atteint de mono-manie religieuse. On remarque que son corps est déjà amaigri, ses formes notablement diminuées ; sa peau est terreuse ; son pouls petit, lent ; ses traits sont altérés ; il pousse des soupirs de temps en temps. Son regard est incertain, il répond à peine à quelques questions, il n’accuse aucune souffrancenote.

En 1838, à l’hôpital militaire d’Oran, quarante-huit soldats d’une même batterie d’artillerie décèdent à la suite d’une mystérieuse épidémie, vite identifiée comme « nostalgie » (vingt-deux sont d’origine bretonne et dix-sept viennent de départements ruraux ou montagneux). En 1846, on comptabilise 121 000 admissions dans les trente-huit hôpitaux militaires, soit plus que l’effectif total atteint par Bugeaud à la même date – 106 000 hommes (un tiers de l’effectif total des armées). Plus de 5 % des admis (6 822 soldats) y meurent. En 1839, le duc d’Orléans, après une tournée des hôpitaux pour visiter les malades, constate que deux tiers d’entre eux n’ont pas de lit et trois quarts pas de matelas, qu’ils manquent d’eau, de nourriture et de médicaments. Certains couchent dehors sous les galeries ou dans des tentes. On meurt plus dans les hôpitaux ou les cantonnements que dans les combats : l’état civil de Philippeville enregistre la même année sept fois plus de décès pour les militaires en garnison que pour les habitantsnote.

Un an après son arrivée en Algérie, le soldat Flavien Parisot écrit à un proche : « Mon cher ami, quoique bien éloigné du pays, j’y pense sans cesse toutes les nuits, j’y vais en rêve, je le vois, je vous vois tous, parents, amis, je vous parle, nous faisons des parties ensembles [sic] ; mais hélas ! au réveil tout n’est qu’illusoire, et je me vois obligé de reprendre mon service comme s’il n’en était riennote. »

Quels colons ?

« En Algérie, ce sont des troupes réglées qui ont conquis cette terre pour l’État, et, par derrière elles, sont venus des gens pour l’acheter et en trafiquer, réclamant une protection incessante pour faire prospérer ce trafic. » En 1841, le général Duvivier exprime ainsi crûment l’opposition entre militaires et colons civils, position confortée par le colonel de Montagnac qui écrit de Djemaa-Ghazaouet, le 6 novembre 1844 : « Les vingt-huit sales civils : cantiniers, marchands, épiciers que j’ai ici me donnent plus de mal à conduire que tous les Arabes des environs et les soldats de ma garnison