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Hémisphère gauche
Une cartographie des nouvelles pensées critiques
« La défaite est une expérience douloureuse, que lon est toujours tenté de sublimer. » INTRODUCTIONDans sa préface à Aden Arabie, Jean-Paul Sartre rapproche Paul Nizan de la jeunesse insurgée des années 1960. Il évoque la communauté de révolte qui réunit souterrainement son ancien condisciple des années 1930 et les étudiants qui, trente ans plus tard, partent à lassaut du vieux monde. Dans laprès-guerre, Nizan avait subi une longue éclipse. Il resurgit soudain et est réédité à lorée de deux décennies révolutionnaires, plus actuel que jamais. « Dannée en année, dit Sartre, son hibernation la rajeuni. Il était notre contemporain hier ; aujourdhui cest le leurnote. » Quune œuvre puisse hiberner de la sorte et susciter lintérêt de générations nouvelles requiert des conditions précises. Dune manière ou dune autre, elle doit « parler » à la jeunesse, cest-à-dire à tout le moins projeter un éclairage particulier sur le monde dans lequel elle est plongée. La détermination de ce qui est contemporain se trouve au cœur de cet ouvrage. De même que lest le rapport quentretient le contemporain avec ce qui – provisoirement ou définitivement – ne lest plus. Notre propos concernera cependant non la littérature, mais la théorie générale de lémancipation. Il portera, plus précisément, sur les nouvelles théories critiques. Lexpression « théorie critique » a une longue histoire. Elle désigne traditionnellement – le plus souvent au singulier et avec des majuscules – les penseurs de lécole de Francfort, cest-à-dire les générations de philosophes et de sociologues qui se sont succédé aux commandes de lInstitut für Sozialforschung de cette villenote. Cest toutefois en un sens beaucoup plus large que lexpression sera employée dans cet ouvrage, et toujours au pluriel. Dans lacception qui lui sera donnée, elle recouvre aussi bien la théorie queer développée par la féministe nord-américaine Judith Butler que la métaphysique de lévénement proposée par Alain Badiou, la théorie du postmodernisme de Fredric Jameson, le postcolonialisme de Homi Bhabha et Gayatri Spivak, lopen marxism de John Holloway ou encore le néolacanisme hégélien de Slavoj Zizek. Les nouvelles théories critiques sont nouvelles en ceci quelles sont apparues après la chute du mur de Berlin, en 1989. Si la plupart ont été élaborées avant cet événement, cest à sa suite quelles ont surgi dans lespace public. On ne comprend par exemple rien à la théorie de l« Empire » et de la « Multitude » de Michael Hardt et Toni Negrinote si lon ne voit pas ce quelle doit au courant marxiste italien auquel appartint le second, à savoir l« opéraïsme », qui naît au début des années 1960note. Pourtant, cette théorie ne sest manifestée, sous sa forme actuelle, quà partir de la fin des années 1990. La nouveauté des théories critiques est étroitement liée au renouveau de la critique sociale et politique amorcé à partir de la seconde moitié des années 1990, à loccasion dévénements comme les grèves françaises de novembre-décembre 1995, les manifestations contre lOMC de Seattle de 1999, ou le premier « Forum social mondial » de Porto Alegre de 2001. Une nouvelle théorie critique est une théorie, et non une simple analyse ou explication. Elle réfléchit non seulement sur ce qui est, mais aussi sur ce qui est souhaitable. En cela, elle comporte nécessairement une dimension politique. Sont critiques les théories qui remettent en question lordre social existant de façon globale. Les critiques quelles formulent ne concernent pas des aspects limités de cet ordre, comme linstauration dune taxe sur les transactions financières, ou telle mesure relative à la réforme des retraites. Quelle soit radicale ou plus modérée, la dimension « critique » des nouvelles théories critiques réside dans la généralité de leur mise en question du monde social contemporainnote. Jusquà la seconde moitié du XXe siècle, le centre de gravité des pensées critiques sest situé en Europe occidentale et orientale. Il sest aujourdhui déplacé aux États-Unis – soit parce que les auteurs concernés sont des ressortissants de ce pays, soit, lorsquils ne le sont pas, parce quils enseignent dans des universités états-uniennes. Il sagit dun bouleversement considérable dans la géographie de la pensée qui, on le verra, nest pas sans effets sur la nature des théoriques critiques contemporaines. Seul un biais culturel tenace pourrait cependant laisser croire que lavenir des théories critiques se joue encore dans les pays occidentaux. Comme la suggéré Perry Anderson, il y a fort à parier que la production théorique suit le parcours de la production tout court, ou en tout cas que lévolution des deux nest pas indépendantenote. Non, comme le penserait un matérialisme trop simple, parce que léconomie détermine « en dernière instance » les idées, mais parce que les nouvelles idées surgissent là où se posent les nouveaux problèmes. Or cest dans des pays comme la Chine, lInde ou le Brésil que ces problèmes surgissent déjà, ou surgiront à lavenir. La conjoncture historique dans laquelle se forment des théories leur imprime leurs principales caractéristiques. Le marxisme « classique » initié à la mort de Marx par Friedrich Engels – et qui inclut notamment Kautsky, Lénine, Trotski, Rosa Luxemburg et Otto Bauer – est apparu sur fond de turbulences politiques et économiques majeures, qui débouchèrent sur le premier conflit mondial et la révolution russe. Au contraire, le marxisme dit « occidental », dont Lukacs, Korsch et Gramsci furent les initiateurs, et auquel appartiennent notamment Adorno, Sartre, Althusser, Marcuse et Della Volpe, a été élaboré au cours dune période de relative stabilité du capitalisme. Les thématiques abordées par ces auteurs, mais aussi leur « style » théorique, sen ressentent clairement. Ainsi, bien quils relèvent tous de la tradition marxiste, un abîme sépare Le Capital financier de Hilferding (1910) et LÉtat et la révolution de Lénine (1917), de Minima moralia dAdorno (1951) et LIdiot de la famille de Sartre (1971-1972). Quen est-il du monde dans lequel sélaborent aujourdhui de nouvelles pensées critiques ? Si la chute du bloc soviétique a donné lillusion dun « nouvel ordre mondial » pacifié et prospère, lespoir – pour ceux pour qui il en fut un – a été de courte durée. Notre époque se caractérise, entre autres, par un chômage de masse et une précarisation généralisée, par la guerre globale, par laccroissement des inégalités Nord/Sud et une crise écologique imminente. Le monde actuel, par son fracas, ressemble à celui dans lequel apparut le marxisme classique. Par dautres aspects, il en diffère toutefois sensiblement, et sans doute avant tout par labsence dun « sujet de lémancipation » clairement identifié. Les marxistes du début du siècle dernier pouvaient compter sur de puissantes organisations ouvrières, dont ils étaient souvent des dirigeants, et dont lactivité allait permettre de surmonter ce qui passait alors pour lune des crises finales du capitalisme. Rien de semblable nexiste à lheure actuelle, ni sans doute dans un avenir proche. Une fois ce constat effectué, comment continuer à penser la transformation sociale radicale ? Tel est le défi auxquelles sont confrontées les théories critiques contemporaines.
Sommaire
1. LA DÉFAITE DE LA PENSÉE CRITIQUE (1977-1993) 2. BRÈVE HISTOIRE DE LA « NOUVELLE GAUCHE » (1956-1977) 3. LES INTELLECTUELS CRITIQUES CONTEMPORAINS : UNE TYPOLOGIE 4. SYSTÈME 5. SUJETS 6. CONCLUSION. CHANTIERS PREMIÈRE PARTIECONTEXTES1. LA DÉFAITE DE LA PENSÉE CRITIQUE (1977-1993)
PÉRIODISER
Tout commence par une défaite. Quiconque souhaite comprendre la nature des pensées critiques contemporaines doit prendre ce constat pour point de départ. Dès la seconde moitié des années 1970, les mouvements de contestation nés à la fin des années 1950 – héritiers de mouvements bien antérieurs – amorcent un processus de reflux. Les raisons en sont diverses : choc pétrolier de 1973 et retournement de l« onde longue » des Trente Glorieuses, offensive néolibérale avec lélection de M. Thatcher et R. Reagan en 1979 et 1980, déclin des anciennes solidarités ouvrières, arrivée au pouvoir de la gauche en 1981 et perspectives ministérielles favorisant la reconversion des militants gauchistes, perte définitive de crédibilité des blocs soviétique et chinois… La révolution sandiniste de 1979 au Nicaragua est sans doute le dernier événement présentant les traits dune révolution au sens traditionnel. La même année, ailleurs, la révolution islamique iranienne est le premier dune série dobjets politiques difficilement identifiables qui peuplent les décennies suivantes. Ce processus de reflux atteint son expression la plus claire, si ce nest son point culminant, au moment de la chute du mur de Berlin. De toute évidence, quelque chose a pris fin autour de 1989. La question est de savoir quoi, et didentifier le moment où ce qui a pris fin avait commencé. Si lon cherche à périodiser, plusieurs découpages sont possibles. On peut dabord soutenir que nous sommes parvenus au terme dun cycle politique court, dont le début remonte à la seconde moitié des années 1950. Ce cycle est celui de la « nouvelle gauche ». Cette appellation désigne les organisations « gauchistes », notamment maoïstes, trotskistes et anarchistes, ainsi que les « nouveaux mouvements sociaux » que sont par exemple le féminisme et lécologie. La « nouvelle gauche » apparaît autour de 1956, lannée de la crise de Suez et de lécrasement de linsurrection de Budapest par les chars soviétiques, mais aussi celle du rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline devant le XXe congrès du Parti communiste dUnion soviétique. En France cette année-là, les députés – dont les communistes – votent les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet, visant à « pacifier » lAlgérie. Appartenir à la « nouvelle gauche », cest refuser lalternative imposée en 1956 par les deux camps en présence, tout en continuant à développer une critique radicale du capitalisme. Cela consiste, en dautres termes, à dénoncer aussi bien la politique anglo-française à légard de lÉgypte – et limpérialisme en général – et lintervention soviétique à Budapest. Lapogée de la « nouvelle gauche » se situe autour de 1968 et des années suivantes, jusquà 1977 environ (mouvement autonome italien). Les 1968 français et mexicain, le Mai larvé italien et lautomne chaud de 1969, le « Cordobazo » argentin (1969)note et le printemps de Prague participent tous de ce même courant international. Une première option de périodisation consiste ainsi à soutenir que ce qui a pris fin en 1989, cest le cycle ouvert en 1956 par les crises égyptienne et hongroise, et les réactions qui sen sont suivies au sein de la gauche radicale. La révolution cubaine (1959) et la guerre du Vietnam sont dautres événements qui ont contribué à propulser ce cyclenote. Une deuxième option de périodisation fait remonter le cycle politique qui sachève autour de 1989 à la révolution russe de 1917, ou à la guerre de 1914. Cest ce que lhistorien Eric J. Hobsbawm appelle le « court XXe sièclenote ». La guerre de 1914 et la révolution bolchevique dont elle est une condition de possibilité sont alors perçues comme les « matrices » du XXe siècle. La barbarie dont cet âge fut le théâtre, notamment durant la Seconde Guerre mondiale, est présentée comme une conséquence des changements de modalité et dintensité de la violence collective survenus pendant la Première Guerre. Dautres aspects du siècle écoulé sont rapportés à ces événements. Le rôle des « idéologies » par exemple, dont 1989 est censé avoir sonné le glas, et 1917 avoir constitué lintrusion « totalitaire » dans lhistoirenote. Dans cette deuxième hypothèse, la « nouvelle gauche » est considérée comme un sous-cycle subordonné au cycle plus ample amorcé en 1914 ou 1917. Une troisième possibilité consiste à considérer que 1989 achève un cycle ouvert au moment de la Révolution française de 1789. Il sagit dune hypothèse de plus longue durée, qui est plus lourde de conséquences politiques et théoriques. Cette hypothèse est parfois qualifiée de « postmoderne », par référence aux travaux de Jean-François Lyotard, Marshall Berman et Fredric Jameson notammentnote. Le « postmodernisme » repose sur lidée que la Révolution française se trouve au principe de la modernité politique. Les révolutions qui lui ont succédé – russe et chinoise par exemple – constituent, de ce point de vue, des suites de cet événement. Or, dans la mesure où les régimes communistes ont échoué à réaliser le projet moderne inauguré par la Révolution française, cest lensemble du projet qui est présenté comme compromis. Cette troisième hypothèse implique que les catégories intellectuelles – raison, science, temps, espace – et politiques – souveraineté, citoyenneté, territoire – propres à la politique moderne doivent être abandonnées au profit de nouvelles catégories. Lorganisation en « réseaux », limportance accordée aux « identités » minoritaires, ou la perte supposée de souveraineté des État-nations dans le cadre de la mondialisation, participent de cette hypothèse. Trois commencements – 1789, 1914-1917, 1956 – pour une seule fin, à savoir 1989. Dautres découpages sont possibles et peuvent se surimposer à ces premiers. Les études « postcoloniales » mettent laccent sur les événements majeurs de lhistoire coloniale moderne (la fin de la révolution haïtienne en 1804 ou les massacres de Sétif de 1945 en Algérie, par exemple). La révolution de 1848 et la Commune de Paris sont également parfois invoquées comme origines du cycle politique qui sachève en 1989. Limportance relative accordée aux événements varie aussi selon les régions du monde considérées. En Amérique latine, les indépendances nationales de la première moitié du XIXe siècle, la révolution mexicaine de 1910 ou la révolution cubaine de 1959 sont centrales. En Europe, la fin de la Seconde Guerre mondiale et les Trente Glorieuses peuvent servir de référents, tout comme en Asie la proclamation de la République populaire de Chine en 1949. Les nouvelles pensées critiques sont obsédées par ces questions de périodisation. Il sagit dabord pour elles de penser leur propre situation historique dans les cycles de luttes politiques et délaborations théoriques. Jamais aucun ensemble de théories critiques na accordé à ce problème une importance si grande. Le marxisme, bien entendu, sest toujours posé la question de son rapport à lhistoire en général, et à lhistoire des idées en particulier. Cest tout le sens des innombrables débats consacrés aux liens entre Marx et Hegel, Marx et les économistes classiques, ou Marx et les socialistes utopistes. Mais le problème se pose avec une acuité accrue lorsque, pour employer une expression shakespearienne chère à Jacques Derrida, le temps semble être comme aujourdhui « sorti de ses gondsnote ». Il est vrai que privilégier lun ou lautre des cycles que nous avons évoqués na pas les mêmes implications. Lhypothèse postmoderne, on la dit, est lourde de conséquences, en ce quelle suppose la disparition de la forme moderne de la politique. Si les deux autres options nimpliquent pas ce type de révision radicale, elles conduisent cependant à une très sérieuse réévaluation des doctrines et des stratégies de la gauche depuis le début du XXe siècle. Nous reviendrons sur le problème de la périodisation et des réponses qui lui sont apportées par les nouvelles pensées critiques. Pour lheure, il est crucial daccorder toute son importance au fait que ces théories se développent dans une conjoncture marquée par la défaite de la gauche de transformation sociale. Cette défaite remonte à un cycle inauguré par la Révolution française, à la révolution russe, ou à la seconde moitié des années 1950. Mais, dans tous les cas, elle est avérée, et son ampleur est profonde. Ce fait est décisif pour comprendre les nouvelles pensées critiques. Il leur confère une coloration et un « style » particuliers. VERS UNE GÉOGRAPHIE DES PENSÉES CRITIQUES
Dans son ouvrage Sur le marxisme occidental, Perry Anderson a montré que léchec de la révolution allemande de la période 1918-1923 a produit une importante rupture au sein du marxismenote. Les marxistes de la génération classique présentaient deux caractéristiques principales. Dabord, ils étaient historiens, économistes, sociologues, bref, ils soccupaient de sciences empiriques. Leurs publications étaient, pour une part importante, conjoncturelles et indexées sur lactualité politique du moment. Ensuite, ils étaient des dirigeants de partis, cest-à-dire des stratèges confrontés à des problèmes politiques réels. Carl Schmitt affirme que lévénement le plus important de lère moderne est la lecture de Clausewitz par Léninenote. Cest sans doute exagéré, mais lidée sous-jacente est juste : être un intellectuel marxiste au début du XXe siècle, cest se trouver à la tête des organisations ouvrières de son pays. Lidée même d« intellectuel marxiste » avait en réalité peu de sens, le substantif « marxiste » se suffisant à lui-même. Ces deux caractéristiques étaient étroitement liées. Cest parce quils étaient des stratèges politiques que ces penseurs avaient besoin de savoirs empiriques pour prendre des décisions. Cest la fameuse « analyse concrète de situations concrètes » évoquée par Lénine. À linverse, leur rôle de stratège a nourri leurs réflexions de connaissances empiriques de première main. Comme lécrivait Lénine le 30 novembre 1917 dans sa postface de LÉtat et la révolution : « Il est plus utile de faire l“expérience dune révolution” que décrire à son sujetnote. » Dans cette période de lhistoire du marxisme, l« expérience » et l« écriture » de la révolution étaient inextricablement mêlées. Le marxisme « occidental » de la période suivante naît de leffacement des rapports entre intellectuels-dirigeants et organisations ouvrières qui prévalaient au sein du marxisme classique. Au milieu des années 1920, les organisations ouvrières sont partout battues. Léchec de la révolution allemande en 1923, dont lissue était perçue comme cruciale pour lavenir du mouvement ouvrier, marque un coup darrêt aux espoirs de renversement immédiat du capitalisme. Le reflux qui senclenche alors conduit à la mise en place dun nouveau type de lien entre intellectuels-dirigeants et organisations ouvrières. Antonio Gramsci, Karl Korsch et Georgi Lukacs sont les premiers représentants de cette nouvelle configurationnote. Avec Adorno, Sartre, Althusser, Della Volpe, Marcuse et quelques autres, les marxistes qui dominent le cycle 1924-1968 ont des caractéristiques contraires à celles des marxistes de la période précédente. Dabord, ils nont plus de liens organiques avec le mouvement ouvrier, et en particulier avec les partis communistes. Ils ny occupent plus de fonction de direction. Dans les rares cas où ils sont membres de partis communistes (Althusser, Lukacs, Della Volpe), ils entretiennent avec eux des rapports complexes. Des formes de « compagnonnage » peuvent être observées, illustrées par Sartre en France. Mais une distance irréductible demeure entre intellectuels et parti. Celle-ci nest dailleurs pas nécessairement le fait des intellectuels eux-mêmes. Les directions des partis communistes font souvent preuve dune grande méfiance à leur égardnote. La rupture entre intellectuels et organisations ouvrières caractéristique du marxisme occidental a une cause et une conséquence notables. La cause est que se constitue, à partir des années 1920, un marxisme orthodoxe, qui fait figure de doctrine officielle de lURSS et des partis frères. La période classique du marxisme avait été une période dintenses débats, consacrés notamment à la nature de limpérialisme, la question nationale, le rapport entre le social et le politique, ou le capital financier. À partir de la seconde moitié des années 1920, le marxisme se fige. Cette situation met les intellectuels dans une position structurellement inconfortable, puisque linnovation dans le domaine de la pensée leur est dorénavant interdite. Cest une cause majeure de lécart qui les sépare désormais des partis ouvriers. Elle les place devant lalternative de faire allégeance ou de maintenir leurs distances avec ces derniers. Cette séparation naura de cesse de saccroître avec le temps, dautant que dautres facteurs lont accentuée, comme la « professionnalisation » croissante de lactivité intellectuelle, qui tend à les éloigner de la politique. Une conséquence notable de cette nouvelle configuration réside en ceci que les marxistes occidentaux, contrairement à ceux de la période précédente, développent des savoirs abstraits : ils sont pour la plupart philosophes, et souvent esthéticiens ou épistémologues. Or, de même que la pratique de sciences empiriques était liée au fait que les marxistes de la période classique exerçaient des fonctions de direction au sein des organisations ouvrières, de même léloignement par rapport à ces fonctions provoque chez eux une « fuite dans labstraction ». Les marxistes produisent désormais des savoirs hermétiques, inaccessibles au commun des ouvriers, et qui relèvent de domaines sans rapports directs avec la stratégie politique. Le marxisme occidental est en ce sens peu « clausewitzien ». Le cas du marxisme occidental illustre la façon dont les événements historiques peuvent influer sur le contenu des pensées qui veulent faire lhistoire. Plus précisément, il démontre la manière dont ce type dévénement particulier quest une défaite politique influe sur le cours de la théorie qui la subienote. Léchec de la révolution allemande, dit Perry Anderson, a produit une rupture durable entre les partis communistes et les intellectuels révolutionnaires. En coupant ces derniers de la décision politique, cette rupture les a conduits à produire des analyses de plus en plus abstraites, et de moins en moins utiles sur le plan stratégique. Lintérêt de la démonstration de P. Anderson découle de ce quelle explique de manière satisfaisante une propriété du contenu de la doctrine (labstraction) par une propriété de ses conditions sociales délaboration (la défaite). À partir de ce constat, la question est de déterminer la façon dont sétablit le rapport entre la défaite subie par les mouvements sociaux lors de la seconde moitié des années 1970 et les théories critiques actuelles. Elle consiste, en dautres termes, à sinterroger sur la manière dont les doctrines critiques des années 1960 et 1970 ont « muté » au contact de la défaite, jusquà donner lieu aux théories critiques apparues lors des années 1990. La défaite de la seconde moitié des années 1970 peut-elle être comparée à celle qua subie le mouvement ouvrier au début des années 1920 ? Ses effets sur les doctrines critiques ont-ils été semblables à ceux qua encourus le marxisme à lépoque, et en particulier à la « fuite dans labstraction » qui la caractérisé ? DUNE GLACIATION À LAUTRE
Les théories critiques actuelles sont des héritières du marxisme occidental. Elles nont bien sûr pas été uniquement influencées par lui, au sens où elles sont le produit de multiples filiations, dont certaines étrangères au marxisme. Cest par exemple le cas du nietzschéisme français, et notamment des œuvres de Michel Foucault et Gilles Deleuze. Mais lune des principales origines des nouvelles théories critiques est à trouver dans le marxisme occidental, dont lhistoire est étroitement liée à celle de la « nouvelle gauche ». Lanalyse de P. Anderson démontre que la plus ou moins grande distance qui sépare les intellectuels critiques des organisations ouvrières a un impact décisif sur le type de théories quils élaborent. Lorsque ces intellectuels sont membres des organisations en question et, à plus forte raison, lorsquils en sont des dirigeants, les contraintes de lactivité politique sont clairement perceptibles dans leurs publications. Elles le sont nettement moins lorsque ce lien se distend, comme dans le cas du marxisme occidental. Être membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie au début du XXe siècle ne comporte pas les mêmes servitudes que la participation au conseil scientifique dAttac. Dans le second cas, lintellectuel concerné a tout loisir, en dehors de son engagement politique, de mener une carrière universitaire, ce qui était incompatible avec ladhésion à une organisation ouvrière au début du XXe siècle, en Russie ou ailleurs. Afin de comprendre les nouvelles théories critiques, il est donc crucial de prendre en considération la nature des liens quentretiennent les intellectuels qui les élaborent avec les organisations actuelles. Nous proposerons au chapitre 3 une typologie des intellectuels critiques contemporains visant à répondre à cette question. Il y a une géographie de la pensée, en loccurrence de la pensée critique. Le marxisme classique était essentiellement développé par des penseurs centre- et est-européens. La stalinisation de cette partie du continent a coupé court aux élaborations ultérieures, et déplacé le centre de gravité de ce courant vers louest de lEurope. Cest dans cet espace social que sest établie pour un temps – un demi-siècle – la production intellectuelle critique. Au cours des années 1980, du fait du déclin de la critique théorique et politique sur le continent, mais également de lactivité de pôles intellectuels dynamiques comme les revues New Left Review, Semiotext(e), Telos, New German Critique, Theory and Society et Critical Inquiry, le foyer de la critique sest progressivement déplacé dans le monde anglo-saxon. Ces théories en sont ainsi venues à être le plus vivaces là où elles lavaient peu été historiquementnote. Si les anciennes régions de production continuent à engendrer et à exporter des auteurs importants – il suffit de penser à Alain Badiou, Jacques Rancière, Toni Negri ou Giorgio Agamben –, un mouvement de fond sest amorcé au cours des trente dernières années, qui tend à délocaliser la production des théories critiques vers de nouvelles contrées. Il faut dire que le climat intellectuel sest considérablement détérioré pour la gauche radicale en Europe occidentale, et particulièrement en France, à partir de la seconde moitié des années 1970. On la dit, le marxisme occidental a pris le relais du marxisme classique au moment où la glaciation stalinienne sest abattue sur lEurope orientale et centrale. Bien que différents à de nombreux égards, une analogie peut être établie entre les effets de cette glaciation et ce que Michael Christofferson a appelé le « moment antitotalitaire » françaisnote. Dès la seconde moitié des années 1970 eut lieu en France une offensive idéologique et culturelle de grande ampleur, qui accompagnait sur un autre terrain la montée en puissance des politiques néolibérales, avec les élections de M. Thatcher et R. Reagan, suivies de celle de F. Mitterrand et du « tournant de la rigueur » de 1983. Les mouvements contestataires nés dans la seconde moitié des années 1950 furent en perte de vitesse. Le premier choc pétrolier de 1973 annonçait des temps difficiles sur le plan économique et social, avec la première hausse significative du taux de chômage. Le Programme commun, signé en 1972, rendit concevable larrivée de la gauche au pouvoir, mais orienta de ce fait son activité en direction des institutions, lui soustrayant par conséquent une part de sa vitalité antérieure. Sur le front éditorial, LArchipel du Goulag paraît en traduction française en 1974. Le battage médiatique autour de Soljenitsyne et des autres dissidents est-européens est considérable. Leur défense nest pas lapanage des intellectuels conservateurs. En France, en 1977, une réception organisée en lhonneur des dissidents soviétiques pouvait réunir Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Gilles Deleuze. Dautres intellectuels critiques de renom, comme Cornélius Castoriadis et Claude Lefort, entonnent le chant « antitotalitaire », ce dernier consacrant à Soljenitsyne un ouvrage intitulé Un homme en trop note. Il est vrai que Socialisme ou Barbarie fut, dès les années 1950, lune des premières revues à élaborer une critique systématique du stalinismenote. Le « consensus antitotalitaire » qui régna en France à partir de la seconde moitié des années 1970 sétendait de Cornélius Castoriadis à Raymond Aron, en passant par Tel Quel et Maurice Clavel (avec bien entendu dimportantes nuances). De lautre côté de la scène, de jeunes « entrants » dans le champ intellectuel de lépoque, les « nouveaux philosophes », font de l« antitotalitarisme » leur fonds de commerce. Lannée 1977 – que nous avons choisie comme limite de la période historique abordée dans ce chapitrenote – est celle de leur consécration médiatique. André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy publient respectivement cette année-là Les Maîtres penseurs et La Barbarie à visage humain note. La thèse des « nouveaux philosophes » est que tout projet de transformation de la société conduit au « totalitarisme », cest-à-dire à des régimes fondés sur le massacre de masse, où lÉtat sassujettit lintégralité du corps social. Limputation de « totalitarisme » est adressée non seulement à lURSS et aux pays du « socialisme réel », mais à lensemble du mouvement ouvrier. Lentreprise « révisionniste » de François Furet en matière dhistoriographie de la Révolution française, puis ses analyses relatives à la « passion communiste » au XXe siècle, sappuient sur une idée analogue. Au cours des années 1970, certains « nouveaux philosophes » – dont beaucoup sont issus de la même organisation maoïste, la Gauche prolétarienne – conservent une certaine radicalité politique. Dans Les Maîtres penseurs, A. Glucksmann oppose la plebs à lÉtat (totalitaire) avec des accents libertaires que ne renieraient pas les adeptes actuels de la « multitude », et qui expliquent en partie le soutien quil reçut à lépoque de Michel Foucaultnote. Le temps passant, ces penseurs se sont toutefois progressivement acheminés vers la défense des « droits de lhomme », de lingérence humanitaire, du libéralisme et de léconomie de marché. Au cœur de la « nouvelle philosophie », figure un argument relatif à la théorie. Cet argument a ceci dintéressant quil provient de la vieille pensée conservatrice européenne, et particulièrement dEdmund Burke. André Glucksmann le résume en une formule : « Théoriser, cest terroriser ». Burke attribuait les conséquences catastrophiques de la Révolution française (la Terreur) à l« esprit spéculatif » de philosophes trop peu attentifs à la complexité du réel, et à limperfection de la nature humaine. Selon Burke, les révolutions sont le produit dintellectuels toujours prêts à accorder davantage dimportance aux idées quaux faits qui ont passé le « test du tempsnote ». Dans une veine similaire, A. Glucksmann et ses compagnons soumettent à critique la tendance qui, dans lhistoire de la pensée occidentale, prétend saisir la réalité dans sa « totalité », et entreprend sur cette base de la modifier. Une tendance qui remonte à Platon, et qui, via Leibniz et Hegel, débouche sur Marx et le marxisme. Lassimilation de la « théorisation » à la « terreur » repose sur le syllogisme suivant : comprendre le réel dans sa totalité revient à vouloir se lassujettir ; or, cette ambition conduit inéluctablement au goulag. On conçoit, dans ces conditions, que les théories critiques aient déserté leur continent dorigine à la recherche de contrées plus favorables. Le succès des « nouveaux philosophes » a valeur de symptôme. Il en dit long sur les transformations subies par le champ politique et intellectuel de lépoque. Ces années sont celles du renoncement à la radicalité de 1968, de la « fin des idéologies », et de la substitution des « experts » aux intellectuelsnote. La création en 1982 de la Fondation Saint-Simon – qui fit se rencontrer, selon lexpression de Pierre Nora, « des gens qui ont des idées avec des gens qui ont des moyens » –, par Alain Minc, François Furet, Pierre Rosanvallon et quelques autres, symbolise lémergence dune connaissance du monde social supposée exempte didéologienote. Louvrage du sociologue américain Daniel Bell The End of Ideology date de 1960, mais ce nest quau cours des années 1980 que ce leitmotiv atteint la France, et trouve une expression dans tous les domaines de la vie sociale. Dans le domaine culturel, Jack Lang et Jean-François Bizot – le fondateur dActuel et de Radio Nova – font passer mai 1968 pour une révolution ratée, mais une fête réussie. Dans le domaine économique, Bernard Tapie, futur ministre de François Mitterrand, présente lentreprise comme le lieu de toutes les créations. Dans le domaine intellectuel, la revue Le Débat de Pierre Nora et Marcel Gauchet publie son premier numéro en 1980. Dans un article intitulé « Que peuvent les intellectuels ? », Nora suggère à ces derniers de sen tenir dorénavant à leur strict secteur de compétence, et de renoncer à intervenir dans le champ politiquenote. Latmosphère des années 1980 est à mettre en rapport avec les bouleversements « infrastructurels » qui affectent les sociétés industrielles depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Lun des principaux est limportance prise par les médias dans la vie intellectuelle. Les « nouveaux philosophes » furent le premier courant philosophique télévisé. Sartre et Foucault apparaissent certes eux aussi à cette époque dans des entretiens filmés, mais ils auraient existé, ainsi que leurs œuvres, en labsence de télévision. Il en va autrement de Bernard-Henri Lévy et dAndré Glucksmann. À bien des égards, les « nouveaux philosophes » sont des produits médiatiques, leurs ouvrages – en plus de signes reconnaissables : chemise blanche, mèche rebelle, posture « dissidente » – étant conçus en tenant compte des contraintes de la télévisionnote. Lintrusion des médias dans le champ intellectuel bouleverse les conditions délaboration des théories critiques. Elle constitue un élément supplémentaire expliquant le climat hostile qui sinstaure en France à partir de la fin des années 1970. Ainsi, lun des pays où les théories critiques avaient le plus prospéré au cours de la période précédente, avec les contributions dAlthusser, Lefebvre, Foucault, Deleuze, Bourdieu, Barthes et Lyotard notamment, a vu sa tradition intellectuelle dépérir. Certains de ces auteurs ont continué à produire des œuvres importantes au cours des années 1980. Mille Plateaux de Deleuze et Guattari paraît en 1980, Le Différend de Lyotard en 1983, et LUsage des plaisirs de Foucault en 1984. Mais la pensée critique française a alors perdu la capacité dinnovation qui avait été la sienne antérieurement. Sinstaura alors une glaciation théorique, dont à certains égards nous ne sommes pas encore sortis. LA MONDIALISATION DE LA PENSÉE CRITIQUE
Parallèlement à la « clôture des possibles » en France (et en Europe plus en général), de puissants courants de pensée critique apparaissent dans des régions périphériques du champ intellectuel international. Non que la critique théorique fût jusque-là réservée au monde occidental. Le cas du marxiste péruvien Jose Carlos Mariatégui, mort en 1930, montre que, depuis longtemps, des pensées critiques novatrices étaient produites hors dOccident. Lintérêt de Mariatégui réside en ceci quil adapta une théorie (le marxisme) élaborée dans lEurope du XIXe siècle à lAmérique latine, et particulièrement au monde andin, du début du XXe sièclenote. Il en va de même du Caribéen de Trinité-et-Tobago C.L.R. James, dont les Jacobins noirs (1938) consacrés à la révolution haïtienne rivalisent en subtilité avec les Sept Essais dinterprétation de la réalité péruvienne (1928) de Mariatégui. Les cas de ce type sont cependant relativement isolés. Il faut attendre le dernier tiers du XXe siècle pour quapparaissent un nombre significatif de théoriciens critiques de classe mondiale issus de la périphérie. Cest ainsi que certains des principaux penseurs critiques contemporains sont originaires des marges du « système-monde ». Parmi eux figurent le Palestinien Edward Saïd (décédé en 2003), le Slovène Slavoj Zizek, lArgentin Ernesto Laclau, la Turque Seyla Benhabib, le Brésilien Roberto Mangabeira Unger, le Mexicain Nestor Garcia Canclini, le Japonais Kojin Karatani, lIndien Homi Bhabha, le Camerounais Achille Mbembe, le Chinois Wang Hui, ou encore le Péruvien Anibal Quijano. Il ne fait pas de doute quà lheure actuelle lEurope continentale nest plus, comme elle la été jusquaux années 1970, le principal producteur de théories critiques. Il est même probable que ce centre soit progressivement en passe déchapper au monde occidental en général. Comment expliquer la mondialisation qui affecte à lheure actuelle les théories critiques ? Ces théories sont soumises au régime général de la circulation internationale des idées. Sil existe, pour paraphraser Pascale Casanova, une « république mondiale des lettresnote », il existe également une « république mondiale des théories critiques ». Cette république nest pas homogène. Elle demeure régie par une forme de « développement inégal », au sens où chaque région ne contribue pas à part égale à la production intellectuelle. Parmi les déterminants qui influent sur la productivité théorique dune région, figurent notamment la nature de son système universitaire, son degré de développement économique, et la vigueur des mouvements sociaux qui y ont cours. Cependant, malgré lexistence avérée de disparités régionales, cest à léchelle du monde que se pose actuellement le problème des conditions de production et de circulation de la pensée critiquenote. Or, si le centre de gravité des théories critiques a basculé, au cours des années 1980, dans le monde anglo-saxon, ce phénomène nest pas sans rapport avec la diversification des provenances nationales de leurs auteurs. Contrairement à luniversité française, dont la fermeture sur elle-même est notoire, luniversité états-unienne est ouverte sur le mondenote. Cette ouverture sexplique dabord par le fait que les États-Unis sont un pays de migrations, et notamment de migrations dintellectuels. Pensons aux fameux refugee scholars émigrés durant la Seconde Guerre mondialenote : Leo Strauss, Alfred Schütz, Hans Reichenbach, Rudolf Carnap, Erich Auerbach – qui fut le professeur dEdward Saïd et de Fredric Jameson –, Theodor Adorno et Herbert Marcuse sinstallèrent aux États-Unis dans les années 1930 et 1940. Luniversité états-unienne en a conservé une extraversion qui sest sans doute accentuée depuis lors et qui continue dattirer, pour des séjours réguliers ou des résidences permanentes, nombre de théoriciens critiques. Parmi eux, Ernesto Laclau, Walter Mignolo, Yann Moulier-Boutang, Étienne Balibar, Giovanni Arrighi, Edward Saïd, Robin Blackburn, David Harvey, Roberto Unger, Boaventura de Sousa Santos, Homi Bhabha, Gayatri Spivak, Achille Mbembe, Alain Badiou, Giorgio Agamben… La liste pourrait être allongée indéfiniment. Certains ont effectué toute leur carrière aux États-Unis, dautres sy sont installés plus récemment. Certains enseignent également dans des universités dautres pays, par exemple celles du pays dont ils sont originaires. Dautres enseignent exclusivement aux États-Unis. Mais, dans tous les cas, ils sont accueillis par les universités nord-américaines, et certaines parmi les plus réputées au monde. Quelles sont les raisons de lattraction quexercent les États-Unis sur les théoriciens critiques contemporains ? Comment se fait-il à linverse que les universités de ce pays, dont les gouvernements récents ne se sont pas illustrés par leur caractère particulièrement « progressiste », témoignent dun intérêt pour ces théories ? Aujourdhui plus que jamais, les penseurs critiques sont des universitaires. Il arrive que des syndicalistes, des militants associatifs, des journalistes ou des guérilleros produisent des théories critiques. Mais, dans la plupart des cas, celles-ci sont élaborées par des professeurs, et plus précisément par des professeurs en sciences humaines. De ce constat, il faut déduire que la dissociation entre organisations politiques et intellectuels critiques constatée par Perry Anderson à propos du marxisme occidental sest encore accentuée depuis les années 1960 et 1970. Les Lénine, Trotski et Rosa Luxemburg contemporains sont des universitaires, qui évoluent souvent dans des établissements très cotés sur le marché international. Ceci revient à dire quils ressemblent en réalité assez peu à ces figures du marxisme classique, dont on a dit quaucune delles noccupait de chaire. Cela ne signifie pas que les intellectuels critiques actuels ne sont pas engagés, ou quils sont moins radicaux que les marxistes classiques. Mais, hormis leur engagement, ils sont universitaires, ce qui ne peut manquer dinfluer sur les théories quils produisent. Nous verrons au chapitre 3 que rares sont ceux dentre ces intellectuels qui sont membres à part entière dorganisations politiques ou sociales. Or, dès lors que les théoriciens critiques évoluent principalement dans le milieu universitaire, ils sont soumis aux lois qui le régissentnote. Parmi ces lois, il en est une qui ne fait pas de doute, qui est la domination, sur le marché mondial de lenseignement supérieur et de la recherche, des universités nord-américaines en matière de financements, de publications et de facilités infrastructurels. Lattrait quexercent ces universités sur les théoriciens critiques est un cas particulier, valant de façon générale pour tous les intellectuels quelle que soit leur orientation politique. Le tropisme états-unien des théoriciens critiques sexplique par le tropisme états-unien des théoriciens en général. Les penseurs critiques contemporains, pleinement intégrés au système universitaire, ne forment nullement une « contre-société » intellectuelle, comme pouvait lêtre au début du siècle lécole des cadres de la social-démocratie allemande, ou plus tard celle du Parti communiste français. Des institutions parallèles de ce type existent peut-être aujourdhui à létat embryonnairenote. On peut également considérer que certains sites Internet exercent une fonction de « contre-société » intellectuellenote. Mais, dun point de vue général, les intellectuels critiques contemporains se situent à lintérieur de la « tour divoire ». Or ceci implique leur soumission aux règles et ressources qui régissent ce champ social, qui font des institutions universitaires nord-américaines des attracteurs irrésistibles. Un facteur plus spécifique explique cependant lhospitalité des universités nord-américaines à légard des nouveaux théoriciens critiques. Depuis les années 1960, les États-Unis sont le pays par excellence des « politiques de lidentité » (identity politics). Cette expression désigne les politiques – gouvernementales ou non – visant à promouvoir les intérêts, ou à lutter contre la stigmatisation, de telle ou telle catégorie de la population. Les « politiques de lidentité » visent à réhabiliter l« identité » de groupes sociaux jusque-là discriminés en raison de la perception négative dont ils font lobjet. Les « politiques de lidentité » ont deux caractéristiques importantesnote. La première est quelles concernent des minorités qui sassument comme telles, cest-à-dire qui nont pas vocation à se transformer en majorité. De ce point de vue, elles sopposent à des entités comme le « peuple » ou la « classe ouvrière », dont la fonction historique était de coïncider, à plus ou moins long terme, avec le tout de la société. La lutte en faveur de la reconnaissance de lidentité homosexuelle, par exemple, ne vise pas nécessairement à généraliser cette identité. Elle vise à mettre un terme à la stigmatisation des personnes concernées. La seconde caractéristique de l« identité » ainsi conçue est quelle nest pas une instance (uniquement) économique. Elle comporte une dimension culturelle décisive. Quel rapport les « politiques de lidentité » entretiennent-elles avec le tropisme états-unien des théories critiques ? Comme la montré François Cusset, des auteurs comme Jacques Derrida, Gilles Deleuze et Michel Foucault ont largement contribué, par la réception dont ils ont fait lobjet aux États-Unis dès les années 1970, à nourrir les débats académiques et politiques portant sur les « politiques de lidentiténote ». Il existe bien entendu outre-Atlantique des traditions de pensée propres aux minorités opprimées. Que lon pense à limportance de W.E.B. Du Bois (1868-1963) dans la constitution dun corpus critique relatif à la condition des Noirs, ou à la puissante tradition féministe qui continue de sy développernote. Cependant, un branchement sest opéré entre, dun côté, le (post)structuralisme français et, de lautre, les préoccupations « identitaires » de nombre dintellectuels et de mouvements sociaux états-uniens. Ce branchement résulte de ce que le (post)structuralisme permet de concevoir le potentiel émancipateur de groupes dominés dits « minoritaires ». En France, il est probable que le « républicanisme » issu de la Révolution française, redoublé par la centralité accordée par le Parti communiste à la classe ouvrière industrielle au détriment dautres catégories opprimées, a empêché lémergence de mouvements sociaux analogues. Nous reviendrons sur les fondements des « politiques de lidentité », et sur leur importance dans lapparition des nouvelles théories critiques. Nous verrons que le concept d« identité » est aujourdhui mis en avant dans le contexte de la crise du « sujet de lémancipation » qui couve depuis les années 1960. Dun point de vue général, on constate à partir des années 1980 un « recodage » général du monde social en termes d« identités »note. UN FOISONNEMENT DE RÉFÉRENCES
Une caractéristique importante des nouvelles théories critiques est la perte dhégémonie du marxisme en leur sein. Contrairement à une idée reçue, le marxisme est à lheure actuelle un paradigme bien vivant. Nombre de théoriciens critiques contemporains, parmi les plus stimulants, se réclament de cette tradition. Celle-ci demeure active non seulement dans le domaine des théories critiques, mais également dans les sciences sociales. Les travaux de léconomiste Robert Brenner, du géographe David Harvey, du sociologue Mike Davis, de lhistorien Perry Anderson et de son frère politiste Benedict Anderson, ou du sociologue Erik Olin Wright en témoignent, parmi de nombreux autres. En même temps, il est clair que le marxisme ne peut plus prétendre à la centralité qui était la sienne. De la seconde moitié du XIXe siècle au début des années 1970, pendant plus dun siècle, le marxisme a été la plus puissante des théories critiques. Son règne fut sans partage, y compris dans des régions où des théories critiques concurrentes, comme lanarchisme, étaient bien implantées. À gauche, la seule doctrine qui, en termes de diffusion et dimpact politique, peut soutenir la comparaison avec le marxisme est le keynésianisme. À droite, cest le modèle néoclassique et sa généralisation à lensemble des sphères sociales par Friedrich von Hayek, Milton Friedman et Gary Becker. Le succès du marxisme sexplique par le fait quil sagit dun paradigme complet, auquel aucun aspect de la vie sociale – et en un sens physique – néchappe. Il existe une perspective marxiste dans toutes les disciplines des sciences humaines : économie, géographie, sociologie, sciences politiques, philosophie, linguistique, etc. Il en existe même plusieurs dans chaque cas. Un sociologue peut par exemple adopter le point de vue du marxisme « analytique », celui dErik Olin Wright par exemple, ou une approche inspirée de lécole de Francfort et de Sartre, comme celle de Fredric Jameson. Il sagit bien dans les deux cas de variantes de marxisme. Une autre raison qui permet de comprendre le succès du marxisme au cours du siècle écoulé est le subtil mélange dobjectivité et de normativité qui le caractérise. Le marxisme offre à la fois une analyse du monde social et un projet politique, qui permet dimaginer les contours dun autre monde possible. Cette ambivalence entre le factuel et le normatif, que les meilleurs représentants de cette tradition ont su mettre à profit, explique son hégémonie dans lhistoire des théories critiques modernes. La situation a considérablement changé dans le dernier tiers du XXe siècle, et les années 1970 représentent à cet égard un tournant, avec lessor partiellement concurrent du structuralisme, un courant qui est peut-être le seul depuis le marxisme à allier aussi subtilement lobjectif et le normatif, le scientifique et le politique, également le seul à proposer un point de vue « totalisant » sur le monde social et naturel. Avec lémergence du structuralisme, le marxisme a, pour la première fois de son histoire, rencontré un concurrent digne de ce nom, et perdu lhégémonie théorique dont il disposait jusque-là sur la gauchenote. Nombre de théoriciens critiques se réclament aujourdhui dune forme ou dune autre de structuralisme ou de poststructuralisme. Le marxisme et le structuralisme ne sont pas les seules traditions de pensée mobilisées par les nouvelles théories critiques, loin sen faut. Lheure est au foisonnement des références les plus diverses, alors que le « canon » critique des années 1960 et 1970 était sans doute plus codifié. Plus précisément, il existait dans les années 1960 et 1970 un « canon », et sil saccompagnait dun foisonnement de références, celles-ci se situaient aux marges, contrairement à ce qui se passe aujourdhui. Cet éclectisme peut être lu comme une conséquence supplémentaire de la défaite subie par la gauche radicale à partir de la seconde moitié des années 1970. Les tenants dune théorie défaite cherchent souvent dans lœuvre de penseurs qui lui sont extérieurs des ressources visant à la réarmer. Perry Anderson a montré quil sagissait là de lune des principales opérations théoriques sur la base desquelles sest développé le marxisme occidentalnote. Linfluence de Max Weber sur Lukacs, de Benedetto Croce sur Gramsci, de Heidegger sur Sartre, de Spinoza sur Althusser, ou de Hjelmslev sur Della Volpe, en donne autant dillustrations. Marx et le marxisme classique sont eux-mêmes inconcevables sans la prise en considération de leurs rapports à des traditions exogènes : Hegel et léconomie politique classique dans le cas de Marx ; Clausewitz, Hobson et Ernst Mach dans le cas de Lénine. Cet appel à des sources externes sexplique par le fait quelles occupent une position centrale dans les débats de lépoque considérée. Un intellectuel – marxiste ou non – à qui lœuvre de Croce ninspire aucune opinion dans lItalie des premières décennies du XXe siècle sisolerait de lui-même des discussions les plus importantes de son temps. Il en va de même dun penseur français des années 1940 et 1950 qui ferait abstraction de la phénoménologie. À travers ces sources externes, les auteurs concernés cherchent à donner une nouvelle impulsion à des théories en difficulté du fait justement de la débâcle quelles ont subie. Quen est-il dans le cas des nouvelles théories critiques ? La défaite a influé de deux façons au moins sur la diversification des références. Elle a dabord conduit à la réhabilitation danciens concepts. Parmi eux, on trouve notamment l« utopie », la « souveraineté » et la « citoyenneté ». Comme le rappelle Daniel Lindenberg, lutilisation de ces concepts aurait suscité la raillerie des penseurs critiques – en particulier marxistes – des années 1960 et 1970note. La « citoyenneté » et la « souveraineté » – que lon trouve par exemple dans lexpression très en vogue de « souveraineté alimentaire » – auraient été considérées comme relevant du vocabulaire de la démocratie « bourgeoise ». L« utopie » eût quant à elle été congédiée en raison de sa connotation par trop « idéaliste ». Ces concepts sont cependant dun usage fréquent aujourdhui. Lune des notions les plus débattues au sein des théories critiques actuelles était elle aussi absente du répertoire conceptuel des années 1960 et 1970. Il sagit de la notion de « multitude », développée par Toni Negri, Paolo Virno et Alvaro Garcia Linera. Outre la réhabilitation danciens concepts, la défaite a suscité lapparition au sein des théories critiques de nouvelles références, positives ou négatives. Parmi elles figurent notamment Hannah Arendt et John Rawls. Lanalyse du totalitarisme de la première et la théorie de la justice du second sont sans doute les thèmes qui ont suscité le plus de débats au cours des années 1980 et 1990. Il est compréhensible à ce titre quils apparaissent dans les écrits des penseurs critiques. Daniel Bensaïd, Judith Butler, Giorgio Agamben et Zygmunt Bauman ont consacré des analyses à Arendt, alors quAlex Callinicos, Philippe Van Parijs, Seyla Benhabib, Perry Anderson et Erik Olin Wright en ont consacré à Rawls. Par ailleurs, on relève dans les nouvelles théories critiques des références à une série de figures des mouvements démocratiques et de libération nationale. Les écrits de Thomas Jefferson font lobjet dune nouvelle édition présentée par Michael Hardtnote. Dans Multitude, Hardt et Negri sétaient inspirés dun autre « père fondateur » des États-Unis, James Madisonnote. Étienne Balibar évoque quant à lui Gandhi, dont il affirme que le grand rendez-vous manqué du XXe siècle aura été celui avec Léninenote. On republie les discours de Robespierre, agrémentés dune préface de Slavoj Zizek, et les œuvres complètes de Saint-Just, présentées par Miguel Abensournote. Ceci sans compter les innombrables « retours à Marx », qui visent à retrouver lesprit de lauteur du Capital « au-delà » du marxisme. Lampleur dune défaite se mesure aussi à la quantité de penseurs auxquels on éprouve le besoin de « revenir ». Lun des auteurs dont sinspirent les théoriciens critiques mérite une attention spéciale : Carl Schmitt. Ce juriste conservateur au passé nazi a une grande influence sur les penseurs de la gauche radicale. Des références à son œuvre peuvent être trouvées chez Giorgio Agamben, Daniel Bensaïd, Toni Negri et Étienne Balibar notamment. Au point quun spécialiste de son œuvre, Jean-Claude Monod, consacre de longs développements à ce quil appelle les « néoschmittiens de gauche », cest-à-dire aux auteurs qui mettent Schmitt à contribution dans leur tentative de refondation de la critique théorique et politiquenote. La systématisation de la référence à Schmitt dans les théories critiques date des années 1990. Des références à ses concepts apparaissent toutefois dans lopéraïsme italien. Lun des fondateurs de ce courant, Mario Tronti, publie en 1977 un essai intitulé Sullautonomia del politico, dans lequel il se réfère à lœuvre de Schmitt. Celle-ci lui sert à concevoir, comme lindique le titre de louvrage, le problème de l« autonomie du politique », dans un contexte marxiste où la politique est généralement considérée comme subordonnée à léconomie. Bien avant les opéraïstes, Walter Benjamin avait subi linfluence de Schmitt. Plusieurs références à ce dernier apparaissent dans LOrigine du drame baroque allemand (1925). Une proximité théorique peut être constatée entre Schmitt et les penseurs de lécole de Francfort. Celle-ci résulte de la similitude des expériences historiques quils ont vécues, à commencer par celle de la République de Weimar dont ils sont issus. On ne comprend pas lattrait quexerce Schmitt sur les penseurs de la gauche radicale si lon ne voit pas que lui-même avait subi linfluence dintellectuels et de dirigeants du mouvement ouvrier. Schmitt se réfère dans son œuvre à Marx, Lénine, Trotski et Mao, et sa Théorie du partisan est par exemple directement influencée par eux. Pour Schmitt, on le sait, la politique consiste essentiellement en la délimitation de la frontière entre « ami » et « ennemi ». Lintérêt de Schmitt à leur égard découle de ce que, selon lui, ils ont inventé un nouveau type d« ennemi », à savoir l« ennemi de classe ». En sinspirant de Schmitt, les théoriciens critiques actuels ne font donc que retrouver des thématiques provenant originellement du marxisme. La référence à Georges Sorel est également intéressante. Elle est présente chez certains penseurs critiques contemporains, parmi lesquels Ernesto Laclau. Schmitt se réclame ouvertement de Sorel, le considérant comme le Machiavel du XXe siècle. Or il existe clairement un marxisme dascendance sorélienne, dont Gramsci et Mariatégui, deux auteurs dont linfluence sur les nouvelles théories critiques est importante, comptent parmi les représentants. Limpact de Schmitt sur ces théories est donc non seulement direct, mais il est également « médiatisé » par linfluence quil a exercée sur des penseurs qui eux-mêmes influent sur elles. On constate aussi au sein des nouvelles théories critiques de nombreuses références au fait religieux. Une série de penseurs critiques contemporains appuient leurs analyses sur des doctrines ou des figures qui relèvent du christianisme. Ce phénomène, pour surprenant quil soit, nest pas nouveau. Que lon pense à linfluence de Pascal sur Lucien Goldmann, qui affirmait que ladhésion au marxisme repose sur un acte de foi semblable à la foi religieusenote, ou à létude dErnst Bloch consacrée à Thomas Münzer. Théologien de la révolution (1921), et au millénarisme révolutionnaire caractéristique des révoltes paysannes au XVIe siècle. Mariatégui consacrait quant à lui un texte à Jeanne dArc dès 1929note. Cependant, les références à la théologie étaient relativement marginales dans les théories critiques du XXe siècle. Elles étaient le fait dauteurs certes non négligeables, mais noccupant pas une place centrale dans le « canon » de la gauche révolutionnaire. Elles étaient dailleurs plus présentes dans le marxisme occidental que classique. Il en va tout autrement à lheure actuelle. Les auteurs qui invoquent dans leurs œuvres des doctrines religieuses comptent parmi les principaux penseurs critiques contemporains. Alain Badiou a ainsi consacré un important ouvrage à saint Paulnote. Il y met à lépreuve de Paul lidée que le « sujet » se constitue dans la fidélité à un « événement », qui peut être dordre politique, scientifique, artistique ou même amoureux. Le rapport entre le sujet et lévénement est développé de façon plus systématique dans LÊtre et lÉvénement et Logiques des mondes, où figurent également des références à la pensée religieuse (à Pascal notamment). Giorgio Agamben a lui aussi consacré une méditation à saint Paul, sous la forme dun commentaire de lÉpître aux Romains intitulé Le temps qui reste. Lérudition dAgamben en matière théologique est sans égale parmi les penseurs critiques actuels. Les références au droit sacré romain (dans Homo Sacer), à la tradition juive ou à tel aspect de leschatologie chrétienne sont fréquentes dans ses travaux. Dans Empire, Toni Negri et Michael Hardt prennent appui sur le « Poverello » saint François dAssise. Negri a par ailleurs consacré un ouvrage au Livre de Job, intitulé Job, la force de lesclave. Plusieurs livres de Slavoj Zizek renvoient à des problématiques religieuses. Cest par exemple le cas de Fragile absolu, sous-titré Pourquoi lhéritage chrétien vaut-il dêtre défendu, et de La Marionnette et le Nain note. Chez Zizek, linvocation de la religion na pas tant pour fonction, comme chez Badiou et Negri, de constituer une ressource en vue de la reconstruction dun projet démancipation que de défendre le christianisme pour lui-même, en tant quil participe de lhistoire de lémancipation. La tradition pascalienne persiste dans les théories critiques actuelles, par exemple dans Le Pari mélancolique de Daniel Bensaïd. Celui-ci, dont André Tosel qualifie la variante de marxisme de « marxisme pascalien », présente lengagement révolutionnaire dans cet ouvrage comme analogue au pari de Pascal. Bensaïd est par ailleurs lauteur dun ouvrage consacré à Jeanne dArc intitulé Jeanne de guerre lasse. Comment expliquer la présence de la théologie au cœur même des nouvelles théories critiques ? Le rapport quentretiennent les pensées critiques avec la religion est loin dêtre anecdotique. Il aura notamment un impact décisif sur les alliances que noueront – ou non – à lavenir les mouvements progressistes ou révolutionnaires avec les courants religieux, dans le monde occidental et ailleurs. Que le marxisme considère la religion comme l« opium du peuple », comme le dit la célèbre formule, a de toute évidence eu une influence non seulement sur les théories mais sur les stratégies mises en œuvre par le mouvement ouvrier. On se limitera ici à deux aspects du problème. Dabord, lécrasante majorité des références religieuses présentes dans les pensées critiques actuelles ont trait à un problème spécifique : celui de la croyance. Cest le cas des références à Paul, Job et à Pascal. La question que soulèvent ces figures théologiques est de savoir comment il est possible de continuer à croire ou espérer lorsque tout semble aller à lencontre de la croyance, lorsque les circonstances lui sont radicalement hostiles. Que les penseurs critiques éprouvent le besoin dapporter une réponse à ce problème est naturel. Les expériences de construction dune société socialiste se sont toutes achevées de manière dramatique. Le cadre conceptuel et organisationnel marxiste, qui a dominé le mouvement ouvrier pendant plus dun siècle, sest effondré. Comment dans ces conditions continuer à croire en la faisabilité du socialisme, alors que les faits ont brutalement et à de nombreuses reprises invalidé cette idée ? La théologie offre bien des ressources pour penser ce problème – croire en linexistant est sa spécialité : il est compréhensible de ce point de vue que les penseurs critiques sen soient saisis. Un second aspect de la question est plus sociologique. La résurgence actuelle de la religion nest de toute évidence pas uniquement le fait des penseurs critiques. Elle leur est imposée par le monde dans lequel ils vivent. Des hypothèses contradictoires concernant le « retour du religieux » ou au contraire la poursuite du « désenchantement du monde » font lobjet dâpres débats entre spécialistes. Si la pratique quotidienne semble poursuivre son déclin séculaire, la religion paraît opérer un retour en force dans le champ politique, avec par exemple lislam radical et les courants fondamentalistes américains. Dans cette perspective, disputer le fait religieux aux fondamentalistes, démontrer que des formes progressistes, voire révolutionnaires, de religiosité existent, est une stratégie habile. Elle consiste à affronter ladversaire sur son propre terrain. Typique à cet égard est la nouvelle préface des Évangiles publiée par Terry Eagleton, sous le titre savoureux de Terry Eagleton Presents Jesus Christ note. Une conséquence de la défaite est davoir modifié le panthéon des auteurs critiques des années 1960 et 1970. Des penseurs que lon situait alors en haut de la hiérarchie doctrinale en ont été déclassés, voire en ont disparu, alors que dautres qui se trouvaient en bas de cette hiérarchie sont passés depuis aux avant-postes. Au cours des années 1960 et 1970, Walter Benjamin était un auteur non négligeable de la tradition marxiste. Le premier article qui lui est consacré dans la New Left Review – un bon indicateur des tendances théoriques – date de 1968. Comparé à des figures comme Mao, Marcuse, Lénine ou Wilhelm Reich, Benjamin était cependant secondaire. Les années 1960 et 1970 étaient hautement politiques, limportance dun auteur se mesurait alors à lusage stratégique qui pouvait en être fait. Lorsque survint la contre-révolution néolibérale, la « cote » de Benjamin augmenta progressivement. Au sein du marxisme, lauteur des Thèses sur le concept dhistoire est par excellence celui qui permet de penser la défaite. Ses considérations sur la « tradition des vaincus », cest-à-dire le sauvetage et la transmission de la mémoire des luttes, ont depuis lors été mises à contributionnote. Un autre penseur dont limportance na cessé de croître au fil des ans est Antonio Gramsci. Lauteur des Cahiers de prison a toujours occupé une place de choix dans le panthéon des penseurs critiques du XXe siècle, mais son influence a clairement augmenté au cours des deux ou trois dernières décennies. La raison en est dabord que Gramsci est un penseur des « superstructures ». Il est en dautres termes lauteur qui, au sein du marxisme, permet de poser avec le plus dacuité le problème de la culture. Cest ainsi que Gramsci sest transformé en référence incontournable pour plusieurs courants de pensée, parmi lesquels les cultural studies, dont Raymond Williams, Stuart Hall et Richard Hoggart comptent parmi les principales figures, et dont la spécialité est létude des « cultures populaires ». Par ailleurs, Gramsci permet de comprendre – par lentremise de son concept d« hégémonie » – la spécificité des formes de domination qui ont cours dans certains contextes politiques. Les intellectuels critiques de différentes régions du monde, comme par exemple les « gramsciens » argentins et les « subalternistes » indiens, ont de ce fait développé un rapport privilégié avec son œuvrenote. En 1993 paraît Spectres de Marx de Jacques Derrida, le premier ouvrage qui témoigne dun certain renouveau de la critique théorique en France. Cette date est également celle de la parution de La Misère du monde de Pierre Bourdieu, qui obtint un succès de librairie inattendu pour un ouvrage savant de plus de mille pages. Le renouveau des théories critiques au cours de la seconde moitié des années 1990 ne signifie pas que nous en ayons fini avec la défaite. La gauche radicale demeure à lheure actuelle de toute évidence sur la défensive. Ce qui distingue les défaites politiques des défaites militaires et sportives est quelles sont potentiellement sans fin. Dans le cadre dun affrontement armé, le rapport de force tourne un jour ou lautre en faveur de lun des belligérants, et les combats cessent. En matière sportive, lampleur de la défaite est toujours limitée par lépuisement du temps imparti au jeu. Dans le domaine politique, la défaite peut en revanche se poursuivre indéfiniment, ce qui revient à dire que les acquis du mouvement ouvrier – droits démocratiques et sociaux – sont infiniment destructibles. Quoi quon dise du renouveau de la pensée critique, il convient de ne pas perdre de vue ce paramètre. Les nouvelles théories critiques lui demeurent largement assujetties. 2. BRÈVE HISTOIRE DE LA « NOUVELLE GAUCHE » (1956-1977)
Les nouvelles théories critiques daujourdhui ne sont pas élaborées par de « nouveaux » théoriciens, si lon entend par là des intellectuels biologiquement jeunes. Il existe certes à lheure actuelle de jeunes auteurs qui développent des pensées critiques novatrices, mais les penseurs critiques reconnus dans lespace public ont, dans la plupart des cas, passé soixante ans, et même souvent soixante-dix. Les implications de ce constat ne sont pas négligeables. Si « contemporaines » soient-elles, les analyses de ces auteurs sont, pour une part importante, le fruit dexpériences politiques relevant dun cycle politique révolu, celui des années 1960 et 1970. Les idées de Toni Negri sont davantage influencées par le « Mai rampant » (1969) et les « Années de plomb » italiens que par les manifestations de Gênes et le Forum social de Mumbaï. Il en va de même de celles dAlain Badiou ou de Jacques Rancière qui, selon leurs propres dires, sont à mettre en rapport avec mai 1968 bien avant les grèves de décembre 1995. Les nouvelles théories critiques consistent ainsi en leffort effectué par des intellectuels formés au cours dun cycle politique passé de penser le commencement dun nouveau cycle, celui qui naît quelque part entre linsurrection zapatiste de 1994, les grèves de décembre 1995 et les manifestations de Seattle de 1999. Ce décalage historique nest guère surprenant. Gramsci, lun des initiateurs du marxisme occidental, présentait avant son emprisonnement en 1926 des caractéristiques similaires à celles des marxistes classiques, notamment celle dêtre un dirigeant du Parti communiste italien. La remarque sapplique également à Lukacs, qui fut commissaire à lInstruction de la République des Conseils de Hongrie en 1919, et Korsch, député de la diète de Thuringe en 1923. Ce nest que plus tard que des penseurs venus au marxisme dans le cadre du nouveau cycle sont apparus. Ce qui vaut pour le marxisme occidental vaut pour la période actuelle. Les nouvelles théories critiques sont élaborées par des « vétérans » de la pensée critique, cest-à-dire par des penseurs dont les caractéristiques sociologiques et les idées sont à lorigine celles de la période antérieure. Cest la raison pour laquelle la compréhension des nouvelles théories critiques passe par lexamen des traditions théoriques dont proviennent ces auteurs. En dautres termes, elle suppose lanalyse des « anciennes » théories critiques, celles que ces auteurs développaient, en compagnie des penseurs dominants de lépoque aujourdhui disparus, au cours des années 1960 et 1970. La distinction entre « anciennes » et « nouvelles » théories critiques nest certes pas nette. Une part de ce qui passe pour être nouveau aujourdhui remonte à des problématiques théoriques apparues au cours des années 1960, et même auparavant. Lhistoire des idées ne saccorde pas nécessairement avec lhistoire des événements politiques. Il ny a de ce fait pas de raisons de penser que la chute du mur de Berlin a remis les compteurs théoriques à zéro. Dun autre côté, la défaite qua subie la gauche lors de la seconde moitié des années 1970 est si profonde quil ne fait pas de doute quune coupure sest opérée. Lobjectif de ce chapitre est de déterminer ce quil en est précisément du rapport entre les nouvelles théories critiques avec les anciennes. ALIÉNATION ET CRISE DU SUJET DE LÉMANCIPATION
Le marxisme occidental a introduit bien des innovations au sein de la tradition marxiste. Certaines sont exogènes, comme celles qui proviennent de la psychanalyse et ont donné lieu au « freudo-marxisme » de Wilhelm Reich, Herbert Marcuse et Erich Fromm. Dautres sont endogènes, à linstar de lélaboration par Gramsci du concept d« hégémonie », déjà présent chez certains socialistes russes tels que Plekhanov et Axelrodnote. La plus significative des transformations qua encourues le marxisme à cette époque résulte de la publication, au début des années 1930, des textes de jeunesse de Marx, et particulièrement des Manuscrits de 1844. Du fait de la guerre, ce nest quà partir de la seconde moitié des années 1940 que les effets théoriques de ce texte se firent ressentir. Leur impact atteint son maximum au cours des années 1960 et 1970. Plusieurs représentants du marxisme occidental en subirent linfluence, en particulier Lefebvre, Marcuse, Lukacs, Della Volpe et Sartre. Cette influence se révéla déterminante y compris lorsque ces textes furent cités pour être rejetés. Althusser considérait ainsi les Manuscrits comme « prématérialistes », cest-à-dire extérieurs au corpus du matérialisme dialectiquenote. Ce sont cependant eux qui permettent à lauteur de Pour Marx davancer lhypothèse de la « coupure épistémologique », qui, à partir de LIdéologie allemande (1846), séparerait le « jeune Marx » du Marx scientifique. Lintérêt que suscitèrent les Manuscrits était lié à la crise que traversait le marxisme. Ils donnaient le sentiment de pouvoir contribuer à lélaboration dun marxisme adapté à la nouvelle conjoncture. La publication au cours du XXe siècle dinédits de Marx – les Livres II et III du Capital, les Grundrisse – a systématiquement suscité des interprétations originales de lensemble de son œuvre, et une reformulation du projet politique qui la sous-tendnote. Les Manuscrits entraient en résonance avec une expérience typique de la période 1945-1975, à savoir lexpérience de laliénation. Ce texte place en effet ce concept au cœur de son analysenote. Comme la montré Pierre Nora, laliénation est le « mot-moment » correspondant à cette période : « Le moment de laliénation, cest la cristallisation dune sensibilité sociale large, diffuse et spontanée – qui correspond aux effets massifs de la croissance et aux transformations rapides de la société française –, sous laiguillon dune pointe avancée de la critique intellectuellenote. » Ce que Jean Fourastié baptisera ultérieurement les Trente Glorieuses, à savoir l« onde longue » de croissance économique succédant à la Seconde Guerre mondiale, accélère lexode rural, augmente le niveau de vie, généralise les loisirs et fait apparaître une « nouvelle classe ouvrière », analysée notamment par Serge Mallet et Alain Touraine. La massification de lenseignement supérieur accentue le décalage entre les opportunités sociales subjectivement perçues et les opportunités sociales réelles. Le sentiment de l« aliénation » se loge dans ce décalage. En 1965, George Perec publie Les Choses, le « roman même de laliénation », selon P. Nora. Cet ouvrage exprime la rupture croissante entre les aspirations individuelles à l« authenticité » et le caractère aliénant de la sociéténote. Mai 1968 nest pas loin, dont les protagonistes chercheront à réparer cette rupture. Le « sentiment diffus » de laliénation alimente et se nourrit dun ensemble délaborations théoriques. Parmi elles, la Critique de la vie quotidienne dHenri Lefebvre, dont le tome I paraît en 1947. Lefebvre avait publié une décennie auparavant Le Matérialisme dialectique, dans lequel linfluence des Manuscrits de 1844 se faisait déjà ressentir. La Société de consommation de Jean Baudrillard (1970), La Société du spectacle de Guy Debord (1967), La Technique ou lenjeu du siècle de Jacques Ellul (1954), ou encore La Pensée de Karl Marx de Jean-Yves Calvez (1956) participent – par-delà leurs différences – de ce courant. Celui-ci trouve son origine chez Lukacs, en particulier dans le Lukacs dHistoire et conscience de classe (1923), dont lun des concepts centraux est celui de « réification ». Ce concept voisin de celui d« aliénation » apparaît déjà chez Marx, dans Misère de la philosophie, puis dans le Livre III du Capital. Cest cependant sous la forme que lui donne Lukacs dans le chapitre central de son ouvrage, intitulé « La réification et la conscience du prolétariat », quil aura le plus dinfluencenote. Limportance prise par la notion d« aliénation » au sein de la gauche de cette époque sexplique également par dautres facteurs. Au sein du marxisme « standard », celui qui senseigne par exemple dans les écoles de cadres des partis communistes (le marxisme « conformiste », dit Russell Jacoby, le marxisme « traditionnel », dit Moishe Postonenote), le concept dexploitation est fondamental. Lexploitation, cest la captation de la plus-value, cest-à-dire la part du travail effectué par les salariés qui ne leur est pas reversée par les capitalistes. Il sagit dun concept économique, même si ses conséquences vont bien au-delà de cette sphère traditionnellement conçue. Cette notion, ainsi que la représentation du monde social qui laccompagne, tendent à accorder une centralité à loppression économique, celle que subit la classe ouvrière industrielle, et à considérer comme secondaires dautres formes doppression, comme la domination masculine ou le colonialisme. Cest ce que les marxistes appelaient autrefois la problématique des « fronts secondaires », le front « principal » étant constitué par lopposition entre le capital et le travail. Or la seconde moitié du XXe siècle assiste à la multiplication des « fronts secondaires ». Parmi ceux-ci, on compte notamment la lutte des femmes (le féminisme dit de la « deuxième vague »), les mouvements de libération nationale, les revendications homosexuelles et lécologie politique naissante. Ceci tend à fragiliser la centralité de loppression économique, et fait ressentir le besoin dun concept plus inclusif que celui d« exploitation ». La notion d« aliénation » jouera ce rôle. La perte de centralité de loppression économique sexplique également par la stabilisation du capitalisme lors des Trente Glorieuses. Celle-ci infirme les prédictions pariant sur une chute imminente du système. À lorigine dune redistribution des richesses dans les pays développés, elle tend aussi à rendre plus visibles des problématiques culturelles. Cest la raison pour laquelle se multiplient au cours des années 1960 et 1970 des théories critiques mettant laccent sur lanalyse des « superstructures » : marxisme « culturaliste » dE. P. Thompson et Christopher Hill, cultural studies de Raymond Williams, Stuart Hall et Richard Hoggart, esthétique marxiste de Fredric Jameson et Terry Eagleton, ou encore sociologie de la culture de Pierre Bourdieu. Perry Anderson soutient que lattention portée aux « superstructures » est typique du marxisme occidentalnote. Elle lest en réalité de lensemble des théories critiques élaborées au cours des années 1960 et 1970. À ceci sajoute une méfiance croissante à légard de la classe ouvrière industrielle, et des appareils politiques et syndicaux supposés la représenter. Nombre de militants se détournent des organisations classiques, et se mettent à envisager le potentiel émancipateur de nouveaux sujets sociaux : les femmes, les colonisés, les étudiants, les fous (voir les travaux de Foucault sur lhistoire de la folie, mais aussi lantipsychiatrie et la psychothérapie institutionnelle à la clinique de La Borde animée par Jean Oury et Félix Guattari), les marginaux (outcasts, par exemple chez Marcuse), ou encore les détenus (Foucault encore, avec le Groupe dinformation sur les prisons). Se manifestent également des courants qui cherchent dans des secteurs non organisés de la classe ouvrière, qui échappent par conséquent à lemprise des partis communistes et des syndicats, des éléments de dynamisme révolutionnaire. En France, le discours développé par les maoïstes autour de la figure de l« ouvrier spécialisé » (l« OS »), et plus tard de l« ouvrier immigré », participe de ce courantnote. En Italie, la théorie de l« ouvrier masse » élaborée par lopéraïsme (Mario Tronti, Toni Negri, Romano Alquati), cest-à-dire de louvrier du sud du pays embauché dans les usines du nord, qui nétant pas « encadré » peut faire preuve de spontanéité révolutionnaire, relève de la même tendancenote. Dans ce contexte, le concept d« aliénation » fait figure de « coagulant » permettant de penser lunité de ces diverses luttes. Si, au sens économique, ces nouveaux sujets sociaux ne peuvent se dire « exploités » (puisque lexploitation concerne en principe la classe ouvrière), tous peuvent se dire « aliénés » à un titre ou un autre. Le concept daliénation va jusquà opérer un branchement avec les secteurs progressistes de lÉglise catholique. Lun des grands livres de cette période consacrés à Marx est La Pensée de Karl Marx (1956) du jésuite Jean-Yves Calvez, qui propose précisément une relecture de lœuvre de Marx à la lumière du concept d« aliénation », en résonance avec certains aspects de la doctrine sociale de lÉglisenote. On peut donc dire de ce concept quil fait converger au plan théorique des luttes sociales et politiques éparses. En ce sens, les deux caractéristiques de la nouvelle gauche évoquées jusquici, à savoir la crise du « sujet de lémancipation » et limportance quy revêt la notion d« aliénation », sont étroitement liées. Si cette notion y prend une telle importance, cest en raison de la multiplication des sujets de lémancipation, et de leffet « coalisateur » quelle a sur eux. LA QUESTION DU POUVOIR
Un aspect important qui distingue la nouvelle gauche de lancienne concerne la question du pouvoir. Lors de la première moitié du XXe siècle, la conception du pouvoir qui prédomine au sein des théories critiques, et en particulier au sein du marxisme, est inspirée des révolutions russes de 1905 et 1917note. Cette conception attribue une importance prépondérante à la prise puis au dépérissement du pouvoir dÉtat. Celui-ci est considéré comme linstrument de la domination de la bourgeoisie, le prolétariat devant par conséquent sen emparer par linsurrection armée. Le mode sur lequel est conçu laffrontement entre la bourgeoisie et la classe ouvrière est militaire. Lassaut contre lÉtat est donné par le parti qui incarne les intérêts du prolétariat au moment où souvre une crise dans le régime existant. Cette crise est le produit des contradictions internes du système, mais résulte également de la force progressivement accumulée par la classe ouvrière. Cest la thématique marxiste classique de la « dualité des pouvoirs ». Comme le dit Trotski dans son Histoire de la révolution russe, « la préparation historique dune insurrection conduit, en période prérévolutionnaire, à ceci que la classe destinée à réaliser le nouveau système social, sans être encore devenue maîtresse du pays, concentre effectivement dans ses mains une part importante du pouvoir de lÉtat, tandis que lappareil officiel reste encore dans les mains des anciens possesseurs. Cest là le point de départ de la dualité de pouvoirs dans toute révolutionnote ». Lévolution de cette conception du pouvoir au cours des années 1960 et 1970 est complexe. Il est certain cependant quun changement sopère à cette époque en la matière. Dès laprès-guerre, les partis communistes sintègrent au paysage politique des démocraties occidentales, ce qui les conduit à abandonner de fait, si ce nest en principe, lidée de prise de pouvoir par la voie insurrectionnelle. Cette tendance donnera lieu à l« eurocommunisme », qui apparaît en France, en Espagne et en Italie au cours des années 1970. Leurocommunisme consiste en une rupture plus ou moins affichée des partis communistes européens avec le modèle soviétique, et ce, aussi bien dans le domaine de la politique étrangère que du point de vue du respect des libertésnote. Ses promoteurs préconisent une transition graduelle et « démocratique » vers le socialisme, ce qui autorise une stratégie dalliance avec la social-démocratie, voire comme en Italie avec la démocratie chrétienne. Leurocommunisme conduira à des expériences telles que l« Union de la gauche » en France ou le « Compromis historique » en Italie. Bien que sautorisant de certaines déclarations de Lénine, et même sil en exista des versions plus ou moins radicales (comme celle défendue par Nicos Poulantzas), il se distingue clairement du bolchevisme. Le modèle léniniste demeure en vigueur dans les organisations « gauchistes ». On laissera de côté la question de savoir dans quelle mesure la représentation léniniste que ces groupes se faisaient deux-mêmes correspondait à leur réalité effective. La Ligue communiste révolutionnaire a sans doute davantage subi linfluence de lesprit libertaire de mai 1968 que celle du « centralisme démocratique ». Son discours est cependant fortement teinté de léninisme. Du côté des mouvements tiers-mondistes, le modèle stratégique prédominant est celui, inspiré de la révolution chinoise, de la « guerre populaire prolongée » théorisée par Mao, ou des expériences révolutionnaires algérienne et cubaine. Le maoïsme confère une place centrale à la paysannerie, du fait de la faible urbanisation des pays où il est mis en œuvre. Conçu dans un contexte daffrontement durable, il ajoute à la dualité des pouvoirs une dualité territoriale, qui se matérialise dans des « zones libérées ». Ce modèle a également été adopté – en théorie à tout le moins – par des organisations gauchistes au cours des années 1960 et 1970, par exemple maoïstes ou tiers-mondistes. Les conditions de la lutte politique dans les pays occidentaux lors de la seconde moitié du XXe siècle ont bien entendu peu à voir avec celles qui avaient cours dans la Russie ou la Chine de la première. Ni le régime politique, ni la structure de la société ne sont les mêmes. Ce constat a conduit nombre de penseurs à élaborer des théories du pouvoir adaptées aux démocraties avancées. Au sein du marxisme, cest notamment le cas de Gramsci, Adorno et Althusser. La distinction proposée par Gramsci entre « guerre de position » et « guerre de mouvement », ainsi que son concept d« hégémonie », impliquent une prise en considération accrue des facteurs « culturels » qui sous-tendent la domination. Les tenants de leurocommunisme ne sy sont dailleurs pas trompés, qui firent du marxiste italien le précurseur de leur courant. Les « appareils idéologiques dÉtat » dAlthusser (famille, École, Église), distingués des « appareils répressifs dÉtat » (police, armée), visent eux aussi à mettre au jour les formes diffuses du pouvoir, de même que dans un genre différent les « industries culturelles » dAdorno et Horkheimer. Le penseur qui rend le plus clairement compte de ce changement de conception du pouvoir est sans doute Michel Foucault. Lapproche foucaldienne du pouvoir exerce au sein des théories critiques actuelles linfluence qui était celle du modèle léniniste lors de la première moitié du XXe siècle. Foucault accorde une importance déterminante à lidée de micropouvoir. Le pouvoir est selon lui dispersé dans la société, et non concentré dans un État dont procéderait unilatéralement la domination. Cette conception « ascendante » met laccent sur linscription du pouvoir dans des institutions « intermédiaires » telles que lÉcole, les hôpitaux, larmée et les prisons, qui produisent des individus toujours déjà intégrés à des rapports de force. De ceci découle lidée – typiquement structuraliste – selon laquelle le pouvoir na pas à proprement parler de sujet. Dans le modèle léniniste, le sujet du pouvoir est lÉtat, et en dernière instance la classe bourgeoise quil représente (de manière complexe). Les implications stratégiques de cette philosophie sont considérables. Laffrontement avec lÉtat na de sens que lorsque ce dernier concentre une part significative du pouvoir. Dès lors que celui-ci est dispersé aux quatre coins du monde social, la lutte contre lui lest forcément également. Pour Foucault, les espaces de la contestation sont multiples, de même que les acteurs qui les investissent. Dans ce type dapproche, la lutte ne culmine jamais, cest-à-dire quaucun des antagonistes nemporte définitivement la mise. Au sein du mouvement ouvrier, lidée dominante est au contraire que, le moment venu, un affrontement décisif tranche dans un sens ou un autre, ce quillustre lexpression de « lutte finale ». Labsence de climax dans la théorie foucaldienne du pouvoir nempêche pas que les antagonistes évoluent au contact les uns des autres, autrement dit que le pouvoir – et la résistance face à lui – ait une histoire. La doctrine du pouvoir élaborée par Foucault est donc relationnelle, et non substantielle. La plupart des penseurs structuralistes et poststructuralistes défendent des approches de ce type. Le concept de « rhizome » développé par Gilles Deleuze avec Félix Guattari, de même que lidée de « sociétés de contrôle », en sont des exemplesnote. La théorie du pouvoir de Michel Foucault est typique de la nouvelle gauche. Comme le dit Ingrid Gilcher-Holtey, « le socialisme doit moins se réaliser, si lon en croit les conceptions de cette Nouvelle Gauche, par la révolution politique et sociale, par la prise du pouvoir et par létatisation des moyens de production, quil ne doit viser à libérer lhomme de laliénation : dans le quotidien, dans la famille, dans les relations sexuelles et dans les relations avec autruinote ». Foucault nemploie pas la notion d« aliénation », et il est critique envers lidée que la sexualité devrait en quelque manière être « libéréenote ». Il nen partage pas moins avec la nouvelle gauche la volonté de rompre avec le « stato-centrisme ». La nouvelle gauche politise des aspects de lexistence jusque-là considérés comme extérieurs au champ politique. La politisation de la sexualité en est un exemple, dont on sait limportance quelle prendra au cours des années 1970, notamment au sein des mouvements féministes et homosexuels. Cest pourquoi la « critique de la vie quotidienne » chère à Henri Lefebvre constitue une thématique centrale de la période. Elle débouche sur une mise en cause des formes traditionnelles – social-démocrate et centraliste démocratique – dorganisation de la gauche, au bénéfice dorganisations moins hiérarchisées et plus souples. Vive la révolution ! (VLR), un collectif maoïste « spontex » dont sont issus le Mouvement de libération des femmes (MLF) et le Front homosexuel daction révolutionnaire (FHAR), ou encore le Mouvement des travailleurs arabes (MTA), illustrent cette tendance. Lorganisation réticulaire et horizontale du mouvement « altermondialiste » des années 1990, souvent présentée comme étant apparue avec lui, le précède en réalité de beaucoup, de même que les théories de l« antipouvoir » supposées lui être propres. RÉSONANCES DU STRUCTURALISME
Une caractéristique de la nouvelle gauche est la prolifération de courants à laquelle elle a donné lieu. Il faut sans doute remonter aux années qui ont suivi la révolution de 1830, décrites par Jacques Rancière dans La Nuit des prolétaires, pour rencontrer un foisonnement doctrinal comparable à celui qui a eu cours à partir des années 1960note. On la dit, la nouvelle gauche est le produit de la crise et de la méfiance croissante envers les partis et syndicats traditionnels de la classe ouvrière. Typique à cet égard est lhistoire de lUnion des étudiants communistes (UEC), lorganisation étudiante liée au Parti communistenote. Les scissions « gauchistes » – pro-italienne, trotskiste, maoïste – que lUEC a connues à partir des années 1960 ont systématiquement suscité lapparition de courants nouveaux, qui entretenaient des rapports conflictuels avec le PCF et entre eux. Parmi les théories qui circulent au sein de la nouvelle gauche, il convient dopérer une distinction entre celles qui sont liées à des groupes politiques et celles qui ne le sont pas. Le structuralisme appartient à la seconde catégorie, au sens où il nexistait pas de parti ou de mouvement correspondant à ce paradigme. Il en va de même de lexistentialisme ou de lécole de Francfort, qui ne sont pas des courants politiques organisés. La situation du communisme, du trotskisme, du maoïsme, de lopéraïsme, du situationnisme, de lanarchisme, du conseillisme, du féminisme, de lécologie politique, et de leurs nombreuses variantes, est différente. Chacune de ces dénominations renvoie à une théorie critique plus ou moins homogène, mais désigne également des partis, associations, syndicats, avant-gardes, bref, des organisations qui se réclament de ces théories. Les organisations en question peuvent être de dimension variable. Les militants du Parti communiste se sont longtemps comptés en centaines de milliers de membres, ceux de lInternationale situationniste de Guy Debord en quelques dizaines tout au plus. Leur principe de fonctionnement peut lui aussi être différent. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) était une structure peu centralisée, en tout cas à ses débutsnote. LOrganisation communiste internationaliste (OCI), lune des branches du trotskisme français, est au contraire un parti hiérarchisé, en plus dêtre homogène sur le plan doctrinal. Dans les deux cas cependant, une interaction a lieu entre des idées et une « base sociale », ce qui soulève la question du rapport quentretiennent les théories critiques avec les « répertoires daction » ou les « savoir-faire » militants. Quun courant de pensée ne dispose pas de base sociale ne signifie pas quil na pas dinfluence sur la période considérée. Dans le cas du structuralisme, cette influence fut grande. Ce paradigme a été lun des piliers du « moment » théorique des années 1960 et 1970note. Au cours des décennies suivantes, il sest diffusé à travers le monde, et a irrigué lensemble des théories critiques. Avec le marxisme, le structuralisme est le seul courant à avoir influencé tous les secteurs de la pensée, et à sêtre aussi systématiquement « hybridé » avec dautres courants. Ainsi, au même titre quil existe un féminisme, une écologie et des études littéraires marxistes, il existe un féminisme, une écologie et des études littéraires qui sinspirent du structuralisme. Il est de ce fait déterminant de préciser les contours de ce paradigme, et de sinterroger sur les rapports quil entretient avec les mouvements politiques des années 1960 et 1970. Quatre opérations théoriques principales sous-tendent le structuralismenote. La première est limportation au sein des sciences sociales de modèles en vigueur en linguistique, et plus particulièrement du modèle de la linguistique structurale. Saussure est le principal inspirateur de ce courant. Ses idées ont transité par Roman Jakobson et lÉcole praguoise détudes littéraires, pour atteindre ensuite le fondateur du structuralisme français, à savoir Claude Lévi-Strauss. La linguistique structurale est dabord appliquée par Lévi-Strauss aux structures de la parenté. Lauteur dAnthropologie structurale (1958) assimile ces structures à un langage, et considère léchange des femmes entre groupes comme une forme de communication. À partir de cette première application à un fait social, le modèle linguistique est mis à contribution par les structuralistes dans lanalyse de toutes les affaires humaines. Dans Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Lacan défend lidée que linconscient est structuré comme un langage. La sémiologie développée par Roland Barthes conçoit le monde social dans son ensemble comme un système de signes, comme lillustrent les études réunies dans Mythologies (1957). La tendance à la généralisation du modèle linguistique atteint son apogée avec le principe énoncé par Derrida dans De la grammatologie (1967), puis précisé dans La Dissémination (1972), selon lequel « il ny a pas de hors-texte ». Derrida congédie lhypothèse saussurienne selon laquelle le langage est un « système de différence » stable, marquant par là lune des voies par lesquelles seffectue la transition du structuralisme au poststructuralisme. De son point de vue, le signifiant est irrémédiablement « flottant ». Le passage du modèle de la linguistique structurale à la « textualité » derridienne ne suppose toutefois pas la renonciation à la primauté accordée au langagenote. Celui-ci dispose au sein du poststructuralisme dune centralité dont témoignent également les analyses de Foucault consacrées à l« ordre du discours ». Une deuxième caractéristique du structuralisme est son relativisme, cest-à-dire la critique de la vérité à laquelle il procède. La linguistique saussurienne repose sur une conception « interne » de la signification. Elle défend lidée que le signifiant acquiert son sens par sa position dans la structure de la langue, en se différenciant et sopposant à dautres signifiants. Linstance de la « référence » – ce à quoi se réfèrent les signifiants dans la réalité – est mise entre parenthèses par Saussure, car elle nentre pour rien dans la détermination de la « valeur linguistique ». Les structuralistes français radicalisent cette évacuation de la réalité. À leurs yeux, nulle « correspondance » simple ne régit les rapports entre le langage et la réalité. Lidée derridienne selon laquelle « il ny a pas de hors-texte » ne signifie pas autre chose, de même que celle avancée par Foucault selon laquelle le lien entre « les mots et les choses » est médiatisé par une épistémê note. La subversion de la vérité à laquelle se livre le structuralisme participe dune tendance plus générale, typique des années 1960 et 1970, à soumettre à critique la science moderne et ses présupposés. Cette tendance est elle-même lexpression de lhypothèse de la fin des « grands récits » prophétisée par Lyotard dans La Condition postmoderne en 1977note. Le troisième élément qui sous-tend le structuralisme est son rapport à la causalité, et linsistance progressive de ses représentants sur le caractère contingent de lhistoire. Au sein du structuralisme des années 1960 – celui des œuvres classiques que sont Anthropologie structurale, Mythologies, Les Mots et les Choses, et Lire Le Capital – une forme de déterminisme et dobjectivisme historiques prédomine. Celle-ci se manifeste par lattention portée à lanalyse de la « longue durée » et des « invariants structuraux » constitutifs du monde social. À bien des égards, le structuralisme est lhéritier de la tradition positiviste (Comte, Durkheim) et saint-simonienne française. Le marxisme a bien entendu lui aussi influencé le structuralisme en la matière. Avec le temps, la contingence prend toutefois une importance croissante dans la théorie structuraliste. Mai 1968 nest pas étranger à cette évolution, quaucun des auteurs concernés navait anticipée, et dont le surgissement contredit frontalement les thèsesnote. Cest ainsi que lévénement en est venu à occuper une place de plus en plus décisive dans leurs analyses. Lun des auteurs emblématiques des années qui suivirent mai 1968, Gilles Deleuze, met laccent – dans une veine « vitaliste » – sur la créativité illimitée du désir. La parution de LAnti-Œdipe en 1972 constitue à cet égard lun des points de passage vers le poststructuralisme. Chez Althusser, le structuralisme implacable des débuts laisse place à un « matérialisme aléatoire » ou « matérialisme de la rencontre ». Au cours dun entretien avec André Glucksmann et Maurice Clavel, Foucault reprend à son compte lidée énoncée par ce dernier selon laquelle le philosophe doit se faire « journaliste transcendantal ». Le déterminisme structuraliste originel a donc peu à peu laissé la place à une philosophie de lhistoire placée sous le signe de la contingence et de lévénement. Les théoriciens actuels de l« événement » que sont Alain Badiou, Slavoj Zizek et Jacques Rancière sont des héritiers de cette problématique. La quatrième opération théorique qui caractérise le structuralisme est la critique du « sujet » à laquelle il se livre, qui débouche sur un « antihumanisme ». Dans la conclusion de Les Mots et les Choses (1966), Foucault annonce la mort de lhomme, « comme à la limite de la mer un visage de sable » : « Lhomme, affirme Foucault, nest pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain. […] Lhomme est une invention dont larchéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. » Althusser emploie quant à lui lexpression d« antihumanisme théorique », notamment au cours dun débat qui loppose à l« humaniste » Roger Garaudy lors du comité central du Parti communiste à Argenteuil de 1966note. Pour Althusser, lhistoire est un « procès sans sujet ni fin ». Si une lutte des classes a bien lieu, nul sujet de lémancipation nen est le moteur conscient. Dans les Mythologiques, Lévi-Strauss évoque le sujet, « cet insupportable enfant gâté qui a trop longtemps occupé la scène philosophique, et empêché tout travail sérieux en réclamant une attention exclusivenote ». La cible de l« antihumanisme » de Foucault, Althusser et Lévi-Strauss est lhumanisme en général, mais plus particulièrement lexistentialisme sartrien. Sartre est le rival de la génération philosophique précédente, auquel les structuralistes saffrontent à cette époque. Il est intéressant de constater quune forme d« antihumanisme » était élaborée à la même époque par un autre courant de pensée, à savoir lécole de Francfort. Adorno et Horkheimer se livrent dès la fin des années 1940 à une critique du potentiel émancipateur de la raison et de luniversalisme, qui a pour nom « dialectique des Lumièresnote ». La thèse quils avancent est que les valeurs fondatrices des Lumières – progrès, liberté, autonomie individuelle – se sont progressivement retournées contre elles-mêmes. Alors quelles étaient libératrices lorsque confrontées à lAncien Régime et à lobscurantisme, elles se sont rendues complices des pires atrocités au XXe siècle. Les camps dextermination, en particulier, sont présentés par Adorno et Horkheimer comme le produit de la dégénérescence de la raison en pure rationalité « instrumentale ». LA « PENSÉE 68 » REVISITÉE
Le problème du rapport entre le structuralisme et la nouvelle gauche a fait lobjet de nombreux débats. Il renvoie à la question de savoir dans quelle mesure les mouvements politiques des années 1960 et 1970 étaient « en phase » ou non avec ce courant de pensée. Deux hypothèses saffrontent à ce propos. La première est celle de la « pensée 68 », formulée dans louvrage du même nom par Luc Ferry et Alain Renaut, qui porte le sous-titre de « Essai sur lantihumanisme contemporain ». Pour Ferry et Renaut, le structuralisme – Lacan, Foucault, Bourdieu et Derrida en particulier – est la « pensée 68 ». Cette doctrine entretient en dautres termes une affinité avec le moment politique des années 1960 et 1970, au sens où ils sont le « symptôme dun même phénomène culturelnote ». Lopérateur qui fait le lien entre les deux est l« antihumanisme ». Selon eux, des slogans tels que « Jouir sans entraves » ou « Il est interdit dinterdire », qui comptent parmi les plus célèbres de 1968, sont des expressions de cette critique du « sujet » classique. Leur argument principal consiste à distinguer lhumanisme classique de lindividualisme contemporain : 1968 a été un événement individualiste, mais en aucun cas humaniste. Cest quà leurs yeux « le sujet meurt dans lavènement de lindividunote ». Quelles quaient été leurs intentions, les protagonistes de 1968 auraient ainsi œuvré à lapparition dune « ère du vide », selon une expression de Gilles Lipovetsky. La seconde hypothèse affirme que 1968 fut radicalement opposé au structuralisme. Cette hypothèse est notamment défendue par Henri Lefebvre, Jacques Rancière, Cornélius Castoriadis, et plus récemment par Kristin Ross. Une amusante expression cinématographique de ce point de vue se trouve dans La Chinoise (1967) de Jean-Luc Godard, dans lequel Anne Wiazemsky, incarnant une militante maoïste, lance des tomates sur Les Mots et les Choses de Foucault. Pour ces auteurs, les mouvements des années 1960 et 1970 furent antistructuralistes à deux titres. Dabord, en raison de la thématique de l« aliénation » : rien de plus humaniste que ce thème critique, qui vise à rétablir – ou à établir pour la première fois – une « essence » propre à lhomme, corrompue par le capitalismenote. La seconde caractéristique de 1968 qui a pris le structuralisme en défaut est que celui-ci, insistant sur la « longue durée » et les « invariants structuraux », est le contraire dune pensée de lévénement. Lidée quun événement puisse bouleverser le cours de lhistoire lui est étrangère. Comme le disait un slogan de lépoque repris à son compte par Lucien Goldmann, « les structures ne descendent pas dans la rue ». Quelle est la bonne hypothèse ? En faveur de la thèse de Ferry et Renaut, les arguments ne manquent pas pour attester dun lien entre le structuralisme et les mouvements des années 1960 et 1970. Dabord la chronologie éditoriale : Foucault publie lHistoire de la folie en 1961, Les Mots et les Choses en 1966, LArchéologie du savoir en 1969. Pour Marx et Lire Le Capital dAlthusser et de ses élèves paraissent tous deux en 1965. Lénine et la philosophie, à lorigine une conférence prononcée en Sorbonne par Althusser, paraît en février 1968. LÉcriture et la différence et De la grammatologie de Derrida paraissent en 1967, les Écrits de Lacan en 1966, Les Héritiers de Bourdieu et Passeron en 1964. Ces ouvrages sont non seulement publiés, mais également achetés en grandes quantités. La seconde moitié des années 1960 et la première moitié des années 1970 sont un âge dor de lédition en sciences humaines. Les Mots et les Choses de Foucault sont vendus à 20 000 exemplaires entre avril et décembre 1966. 5 000 exemplaires des Écrits de Lacan – qui ne sont pourtant pas le plus simple des textes – sont écoulés en moins de quinze jours. Bien entendu, que des livres soient achetés ne signifie pas quils sont lus, et le fait quils sont lus ne signifie pas quils ont une influence réelle sur la façon dagir des individus. On peut faire lhypothèse que le contenu douvrages de ce genre, assez « techniques », a bien circulé dans la population, mais il a sans doute plutôt circulé par lentremise des comptes rendus qui en paraissaient dans la presse que par lecture immédiate. Certains journaux ou magazines, comme par exemple Le Nouvel Observateur ou LExpress, se font une spécialité dès cette époque de sadresser aux nouveaux publics cultivés que la massification de lenseignement supérieur et laugmentation du niveau de vie – et donc de la consommation culturelle – génèrent dans les sociétés occidentales à partir la fin de la Seconde Guerre mondialenote. Pour autant, il est clair que Ferry et Renaut passent à côté dune partie significative de ce que sont la pensée et lévénement 1968. Les années qui ont précédé 1968 sont tout autant marquées par une foisonnante activité éditoriale non- voire antistructuraliste. En 1967 paraissent La Société du spectacle de Guy Debord et le Traité de savoir-vivre à lusage des jeunes générations de Raoul Vaneigem. De la misère en milieu étudiant de Mustapha Khayati était quant à lui paru en 1966. Ces textes appartiennent à la mouvance situationniste, issue du croisement dun marxisme libertaire et de la tradition des avant-gardes françaises, dadaïste, surréaliste et lettriste notamment. Sartre et lexistentialisme sont également dactualité en 1968, même si le moment philosophique sartrien est sans doute passé. Lorsque Sartre intervient dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne en mai 1968, il est chahuté par une partie de lassistance, mais est aussi lobjet dun grand respect de la part des étudiants. On pourrait multiplier les exemples de courants philosophiques, sociologiques, artistiques, ou autres, qui ont eu un impact plus ou moins important sur 1968 : la Nouvelle Vague, les variantes de marxisme, la psychanalyse, le catholicisme de gauche, etc. Dun point de vue général, lidée quun événement de lampleur et de la complexité de Mai 68 puisse se voir assigner une « pensée » unique et homogène est méthodologiquement erronée. À quoi sajoute le fait que si le structuralisme était la « pensée 68 », on ne comprendrait pas le développement après 1968 du poststructuralisme. De ce dernier, nous avons dit quil renonce à concevoir le langage comme une structure stable, et quil accorde une importance toujours plus grande à la contingence. Le structuralisme des années 1960, au contraire, considérait le langage comme un système de différences durable, et défendait une approche déterministe de lhistoire. Or cest bien entendu mai 1968 qui a déstabilisé le structuralisme originel, et rendu à nouveau concevable, aux yeux mêmes de ceux qui lavaient élaboré, limprévu historique. Le structuralisme classique correspond aux années 1950 et 1960, une période au cours de laquelle la France se « modernise » et où si des évolutions sociales ont bien lieu, elles paraissent sinscrire dans des cadres fixes. Le coup de tonnerre de mai bouleverse la perception de la politique et de lhistoire, et oblige les structuralistes à réévaluer leurs positions. Le structuralisme nest pas la « pensée 68 » parce que mai 1968 a forcé ce courant à évoluer vers le poststructuralisme. VERS LES NOUVELLES THÉORIES CRITIQUES
Ces quelques éléments dhistoire de la nouvelle gauche nous permettent desquisser une hypothèse importante pour la compréhension de la genèse des nouvelles théories critiques. On la vu, deux des principales caractéristiques des pensées critiques des années 1960 et 1970 sont, dune part, la multiplication des sujets de lémancipation et, de lautre, labandon progressif de la conception « stato-centriste » du pouvoir en faveur dune approche « décentralisée » de ce dernier. Ces caractéristiques résultent de la crise que traversent à lépoque les organisations politiques et syndicales traditionnelles de la classe ouvrière. Elles découlent également de la multiplication des « fronts secondaires », autour notamment du féminisme, de lanticolonialisme et de lécologie. Or ces caractéristiques sont également très présentes dans les théories critiques actuelles, apparues lors de la seconde moitié des années 1990. Ainsi, lun des débats qui ont cours au sein de ces dernières porte sur le concept de « multitude », et concerne la question de savoir si celle-ci a remplacé la classe ouvrière comme nouveau sujet de lémancipationnote. Les auteurs contemporains qui abordent les questions de lidentité, comme les représentants de la théorie queer (Judith Butler, Eve Sedgwick), les théoriciens de la reconnaissance (Axel Honneth, Nancy Fraser) ou les penseurs du postcolonialisme, sont eux aussi en quête de nouveaux sujets politiques. Le problème qui les réunit, au-delà de la diversité des approches, est de déterminer qui seront les acteurs des transformations sociales à venir, et comment leur « identité » influera sur la nature de ces transformations. Ernesto Laclau, Benedict Anderson, Tom Nairn, Étienne Balibar et Jürgen Habermas interrogent quant à eux le concept de « peuple », dans son rapport à la mondialisation (Nairn), la construction européenne (Balibar, Habermas), ou lémergence dantagonismes au sein même des nations (Laclau). À leurs yeux, le peuple demeure comme à lépoque moderne le principal vecteur de lémancipation. Les penseurs de l« événement » que sont Alain Badiou et Slavoj Zizek, pour qui le « sujet » se constitue dans la fidélité à un événement fondateur, participent également de cette recherche. La conclusion de ce constat est simple. La crise du sujet de lémancipation, et la multiplication des sujets possibles de lémancipation, ne datent pas de la chute du mur de Berlin mais des années 1960. Les termes de ce débat ont certes évolué au cours du demi-siècle écoulé. Limportance accordée autrefois à la thématique de la folie et au potentiel émancipateur des aliénés a décru. Les luttes des femmes et des homosexuels ont indéniablement progressé, ce qui implique que leurs modalités ont changé. Cest pourtant le même débat, portant sur la même crise du sujet de lémancipation, qui a cours. Aucun sujet hégémonique nayant pris la place de la classe ouvrière depuis cette période, les théoriciens critiques contemporains demeurent en quête de substituts potentiels ou de nouvelles articulations. Un argument analogue peut être énoncé à propos de la question du pouvoir. On constate une tendance parmi nombre de théoriciens critiques actuels (Holloway, Virno, Negri) à soutenir quà la lutte sous ses diverses formes – sociale, syndicale, institutionnelle, armée – doivent être substitués lexil, la défection, la nomadisation, bref, un ensemble de stratégies « indirectes » visant à maintenir à distance lappareil dÉtat plutôt quà laffronter directement. Comme laffirme une phrase célèbre de Deleuze souvent reprise à leur compte par ces auteurs : « Fuir, mais en fuyant, chercher une armenote. » Ce corps de doctrine est communément désigné par lappellation de théories de l« antipouvoir ». Bartleby, le célèbre personnage de Hermann Melville, y est souvent considéré comme exemplaire de la stratégie de contournement du rapport de force. Dans la nouvelle de Melville, Bartleby le scribe répond systématiquement : « Je préférerais ne pas » à chaque injonction de son patron, ce qui conduit progressivement celui-ci à renoncer à lui imposer quoi que ce soitnote. Les penseurs qui développent les théories de lantipouvoir les présentent explicitement en opposition au léninisme, considéré comme en faillite du fait de lexpérience catastrophique de lURSS. Or, là encore, cette problématique est loin dêtre neuve. Le Mur est tombé, les mouvements sociaux ont par ailleurs subi de profondes défaites, mais, souterrainement, les problèmes posés dans les années 1960 ont persisté, et ils réapparaissent aujourdhui plus brûlants que jamais. 3. LES INTELLECTUELS CRITIQUES CONTEMPORAINS : UNE TYPOLOGIE
Dans le contexte du reflux des mouvements sociaux de la seconde moitié des années 1970, plusieurs réactions ont prévalu au sein du champ intellectuel. Lensemble de ces réactions forme lesquisse dune typologie des penseurs critiques contemporains. On peut relever parmi ces derniers à cette époque six catégories de réaction. Jappellerai ces catégories les « convertis », les « pessimistes », les « résistants », les « novateurs », les « dirigeants » et les « experts ». Le caractère « idéal-typique » – au sens bien connu de Max Weber – de ces rubriques va de soi. Un intellectuel se trouve le plus souvent à cheval sur plusieurs dentre elles. Certaines de ces catégories tendent à être exclusives les unes des autres, si ce nest logiquement, du moins sur le plan pratique. Mais, dun point de vue général, la plupart des combinaisons entre elles sont concevables. Les déterminants qui influent sur lappartenance des intellectuels critiques à lune ou lautre de ces catégories sont variables. Un premier facteur qui oriente la trajectoire des penseurs critiques a trait à lévolution globale du champ intellectuel, et particulièrement du champ universitaire, dont les bouleversements ont influé au cours des dernières décennies sur leurs convictions politiques. Être un penseur critique – marxiste dans la plupart des cas – dans luniversité française à lépoque où Louis Althusser prononçait une conférence sur Lénine et la philosophie en Sorbonne (en février 1968) est une chose. Lêtre vingt ans plus tard, alors que la contre-révolution néolibérale bat son plein et que la proportion globale dintellectuels critiques a considérablement décru, en est une tout autre. Le « recentrement » du champ universitaire au cours des années 1980 et 1990 a entraîné avec lui nombre de théoriciens jadis contestataires, et réduit la probabilité pour que les jeunes théoriciens le deviennent. Ceci montre, une fois de plus, que les intellectuels ne dérogent pas aux lois générales qui régissent le champ social dans lequel ils évoluent. Un deuxième facteur qui influe sur le parcours des intellectuels est le destin des organisations auxquelles ils ont appartenu. Lautodissolution de la Gauche prolétarienne en 1973 a de toute évidence eu un impact sur la trajectoire de ses membres, quils soient des intellectuels ou non. Il en va de même de celle de lInternationale situationniste en 1972, ou de Potere Operaio – lorganisation de Mario Tronti et Toni Negri – en 1973. Le fait que la Ligue communiste révolutionnaire ait perduré sous diverses formes depuis sa fondation en 1966 est un cas intéressant. La plasticité de cette organisation est sans doute pour beaucoup dans le fait que les intellectuels qui en sont membres aient persisté dans leur engagement politique. Inversement, la fidélité de ces intellectuels envers leur engagement a probablement contribué à sa pérennité. Le « capital symbolique » – pour parler comme Bourdieu – investi par eux dans lactivité interne de lorganisation (direction, formation), ainsi que dans sa représentation publique (légitimation), explique sans doute pour une part sa longévité. Un troisième facteur qui explique la trajectoire des penseurs critiques au cours des dernières décennies est dordre doctrinal. Les « nouveaux philosophes », qui fournissent dimportants contingents à la catégorie des « convertis », se recrutent pour beaucoup dans les rangs maoïstes, et particulièrement dans ceux de la Gauche prolétarienne. Comment comprendre ce fait ? Comme la montré M. Christofferson, la Gauche prolétarienne se distingue des autres groupes gauchistes des années 1970 par sa conception « moraliste » de la lutte des classesnote. Celle-ci transparaît notamment dans les termes dans lesquels sont dénoncés, dans son organe La Cause du peuple, les agissements des classes dominantes. Cette dénonciation y revêt fréquemment la forme de la condamnation de l« immoralité » de la bourgeoisie, dans un vocabulaire que ses militants considéraient comme propre à être entendu par les ouvriers. Laffaire de Bruay-en-Artois – le meurtre en 1972 de la fille dun mineur, dont la Gauche prolétarienne accusa un notable local – illustre ce constat. Or la substitution de la morale à la politique est lun des traits typiques des « nouveaux philosophes ». Le maoïsme de la Gauche prolétarienne et la morale des « droits de lhomme » défendue par André Glucksmann, Bernard-Henri Lévy et leurs compagnons ultérieurement ne sont en ce sens pas étrangers. Ceci nimplique pas, bien entendu, que le maoïsme conduise automatiquement au renoncement à la radicalité des années 1960 et 1970. Les cas dAlain Badiou et de Jacques Rancière, issus eux aussi de courants maoïstes, démontrent le contraire, de même que ceux dImmanuel Wallerstein, Giovanni Arrighi et Samir Amin. A contrario, Pierre-André Taguieff est à lorigine un « prositu », cest-à-dire un disciple des situationnistes. Ceci nempêche pas quil figure parmi les principaux critiques du radicalisme politique contemporain, et quil soit membre de la rédaction de la revue néoconservatrice française Le Meilleur des mondes. Par ailleurs, les cas de trotskistes passés à droite ne manquent pas, notamment aux États-Unisnote. La corrélation entre orientation doctrinale au cours des années 1960 et 1970 et trajectoire politique ultérieure existe donc bel et bien, mais elle est complexe. Elle suppose des analyses au cas par cas. LES CONVERTIS
Les « convertis » sont ces penseurs qui, lors du retournement de conjoncture politique de la seconde moitié des années 1970, ont cessé délaborer une pensée critique. Tous les convertis ne sont pas devenus conservateurs, même si certains ont parcouru la totalité du champ politique, sans escale, en un temps record. Les trajectoires dAlain Finkielkraut et André Glucksmann en France, dIrving Kristol et Norman Podhoretz aux États-Unis, ou de Lucio Colletti en Italie (devenu député de Forza Italia après avoir été un marxiste novateur dans les années 1970), sont exemplaires en la matière. Même lorsque ces penseurs sont demeurés attachés à des positions progressistes, ils ne mettent plus en question le capitalisme. Ils ont donc cessé dêtre des théoriciens critiques : ils ne sinterrogent plus sur les conditions de possibilité dun autre monde. Les « nouveaux philosophes » constituent larchétype du penseur et militant critique des années 1970, réconcilié depuis avec lordre social. Certains des intellectuels qui ont gravité, au cours des années 1980 et 1990, autour de la Fondation Saint-Simon relèvent également de cette catégorie. Cest notamment le cas de deux de ses fondateurs, à savoir François Furet, membre du Parti communiste dans les années 1950, et Pierre Rosanvallon, qui fut un théoricien de l« autogestion » – proche de la CFDT de lépoque – dans les années 1970. Parmi les cas moins connus, la conversion dans les années 1990 dune partie de lécole de la régulation à une forme modérément hétérodoxe du paradigme néoclassique intitulée « économie des conventions » doit être incluse dans cette histoirenote. Lécole de la régulation, dont lacte fondateur fut la publication par Michel Aglietta de Régulation et crises du capitalisme en 1976, se réclamait à ses origines du marxisme, Aglietta lui-même étant membre du Parti communiste, et dautres régulationnistes proches du maoïsme (Alain Lipietz) ou du PSUnote. Un premier « recentrage » sétait opéré avec larrivée de la gauche au pouvoir en 1981, qui conduisit certains membres de cette école à se transformer en conseillers du Prince. De toutes les disciplines universitaires, léconomie est sans doute celle qui subit le plus de pression de lidéologie dominante. Ceci sexplique par sa proximité avec le pouvoir, qui fait des économistes des « experts » par excellence, en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et par la fonction idéologique exercée par cette discipline à lheure actuelle. La « croyance » économique est au cœur de lhégémonie néolibérale, ce qui implique quelle est particulièrement perméable à tout ce qui en vient. À lintérieur de la catégorie des convertis, il convient de distinguer deux types dintellectuels. Le premier est constitué de ceux dont la conversion au libéralisme est le fruit dun long processus, souvent la conséquence dune critique du marxisme de lintérieur. Au cours des années 1950 et 1960, Claude Lefort fut une figure marquante de lun des collectifs politiques et intellectuels les plus influents de lépoque, Socialisme ou Barbarie note, dont le nom renvoie à une célèbre alternative élaborée par Rosa Luxemburg et qui trouve son origine dans la tradition trotskiste, et plus précisément dans le Parti communiste internationaliste (PCI). Les protagonistes de Socialisme ou Barbarie quittent le PCI avant dadopter ce nom, sur la base dun désaccord concernant la nature de lURSS. Les trotskistes considèrent cette dernière comme un « État ouvrier dégénéré », cest-à-dire comme un État ouvrier dont léconomie est socialiste, mais dont la révolution a été « trahie » par ses dirigeants, au premier rang desquels Staline. Pour Lefort et Castoriadis, en revanche, lURSS constitue un capitalisme dÉtat, dont loriginalité est quune classe sociale spécifique a pris la place de la bourgeoisie, à savoir la bureaucratie. La différence est de taille, puisquelle a trait à lessence du régime concerné, et par conséquent à la stratégie à adopter à son égard. À partir de la scission, Socialisme ou Barbarie évoluera vers des positions de type « conseilliste », cest-à-dire antiléninistes et autogestionnaires. Cest ce qui explique le succès que rencontreront ses thèses auprès des étudiants insurgés de mai 1968, et au cours des années suivantes. Lévolution de Lefort lentraîne vers une position de plus en plus libérale, le conduisant à structurer sa philosophie politique autour de lopposition entre « démocratie » et « totalitarisme ». Il défend désormais lidée quen régime démocratique le pouvoir est un « lieu vide », et que le totalitarisme se caractérise au contraire par la « clôture » de la société sur elle-mêmenote. De la fondation de Socialisme ou Barbarie en 1949 à la publication de son essai du Soljenitsyne en 1975, vingt-cinq ans se sont écoulés, qui auront vu lauteur de LInvention démocratique passer de positions « gauchistes » au libéralisme. Lefort apporta son soutien au « plan Juppé » de réforme des retraites de 1995, en faveur duquel il publia dans Le Monde une tribune intitulée « Les dogmes sont finisnote ». La trajectoire des intellectuels « antitotalitaires » évoqués précédemment est différente de celle de Claude Lefort. Dans leur cas, la conversion à lordre dominant sest opérée en un temps court. Cest ce que montre le cas du collectif politico-littéraire Tel Quel, dont Philippe Sollers, Julia Kristeva et Jean-Pierre Faye comptent parmi les membres connus. La transition de Tel Quel – fondé en 1960 – dune forme radicale de maoïsme à la « nouvelle philosophie » sest opérée entre lautomne 1976 et le printemps 1977note. Comme pour la Gauche prolétarienne, dont Tel Quel est proche doctrinalement, et par le profil social de ses membres, certains éléments ont toutefois préparé cette conversion rapide à lordre dominant. Dabord, le maoïsme de Tel Quel est – officiellement en tout cas – antiautoritaire, contrairement à celui dautres organisations de la même obédience, comme le PCMLF ou lUCFML dAlain Badiou, plus clairement structurées. La composante libertaire, voire individualiste, du maoïsme de Tel Quel, qui transparaît notamment dans linterprétation de la Révolution culturelle que proposent ses membres, est particulièrement prégnante. Cet individualisme est renforcé par le fait que la revue a toujours défendu une conception « moderniste » de lart, refusant de subordonner l« autonomie » de ce dernier à une quelconque fonction politique. Cest ce qui explique la ligne instable de Tel Quel, qui sétait même un temps rapproché (autour de 1967) du Parti communiste et des Lettres françaises. Entre ce maoïsme individualiste et le libéralisme antitotalitaire ultérieur, il ny avait quun pas, que lhiver 1976-1977 a suffi à franchir. Il est une catégorie dintellectuels quil est intéressant de mettre en rapport avec les convertis, à savoir les « radicalisés ». Cette catégorie nest pas assez importante numériquement pour faire lobjet dune rubrique à part entière dans cette typologie, mais elle est symptomatique des évolutions du champ intellectuel des dernières décennies. Les radicalisés sont les intellectuels qui, au cours des années 1970, défendaient des positions « réformistes » en comparaison des orientations révolutionnaires de leurs collègues. Ils se sont cependant radicalisés au cours des années 1980 et 1990, cest-à-dire quils ont effectué le trajet inverse de celui des convertis, en se déplaçant vers la gauche. Parmi les radicalisés, il faut compter Jacques Derrida et Pierre Bourdieu. Les Héritiers (paru en 1964) fut lun des livres importants de mai 1968. Pourtant, lengagement politique de Bourdieu est tardif. Le sociologue sest toujours montré méfiant envers les gauchismes des années 1960 et 1970, les considérant comme « irréalistesnote ». Son engagement sexprime publiquement à loccasion dune pétition de soutien lancée avec Michel Foucault en faveur du syndicat polonais Solidarnosc en 1981. Mais cest au moment des grèves de décembre 1995 que Bourdieu sinstalle dans la filiation des intellectuels « engagés » qui, née lors de laffaire Dreyfus, sétend jusquà Sartre et Foucault. Au cours des années qui suivent et jusquà sa disparition en 2002, le sociologue ne cessera de pourfendre le néolibéralisme, et dapporter son soutien aux mouvements sociaux. Il prendra de ce fait le contre-pied de lattitude « axiologiquement neutre » – selon la formule de Max Weber – quil avait lui-même théorisée au cours des décennies précédentes. Le plus probable en réalité est que les positions politiques de Bourdieu nont pas évolué au cours des années 1980 et 1990. Cest le « recentrement » général des champs politique et intellectuel qui les a fait apparaître comme plus radicales. La même chose peut être dite de Derrida. Dans les années 1960 et 1970, lauteur de La Dissémination ne compte pas parmi les philosophes français les plus actifs politiquement. Il se situe en marge des engagements visibles, quils seffectuent dans le cadre des organisations ouvrières, des groupes « gauchistes », ou encore dassociations novatrices comme le Groupe dinformation sur les prisons, dans lequel sillustrent deux de ses collègues philosophes, Michel Foucault et Gilles Deleuzenote. Ceci nempêche pas Derrida dafficher des positions politiques, comme en mai 1968. Le philosophe a également été brièvement arrêté et emprisonné en Tchécoslovaquie en 1981, pour y être allé soutenir des dissidents. La publication en 1993 de Spectres de Marx marque toutefois un tournant. Plus quun événement éditorial, il sagit dun événement politique. Marx est considéré à lépoque comme infréquentable. Quun philosophe de limportance de Derrida lui consacre un volumineux ouvrage, dans lequel il déclare lactualité de sa pensée, lui confère une nouvelle légitimité. « Quils le veuillent, le sachent ou non, soutient Derrida, tous les hommes sur la terre entière sont aujourdhui dans une certaine mesure des héritiers de Marx et du marxismenote. » Sensuit une profonde méditation concernant le sens de lhéritage marxien, lopposition entre ontologie et « hantologie » (la science de ce qui hante, en lespèce la « promesse communiste »), et les spectres qui, comme celui de Marx, ne meurent jamais. Le propos de Derrida dans cet ouvrage nest pas dune radicalité inouïe. Dans le contexte politique des années 1990, le fait même de consacrer un livre à Marx témoigne cependant dun processus de radicalisation. LES PESSIMISTES
Une deuxième catégorie dintellectuels critiques est celle des pessimistes. À noter quune forme de pessimisme caractérise aussi les penseurs qui figurent dans la catégorie précédente, celle des convertis : cest parce quils considèrent la transformation de la société comme impossible ou dangereuse que bien des intellectuels autrefois critiques se sont réconciliés avec lordre existant. Leur conversion est, de ce point de vue, une conséquence de leur pessimisme. Le pessimisme est une caractéristique générale de la conjoncture actuelle. Il procède du fait que le changement politique est devenu difficile à concevoir. Comme le dit Fredric Jameson, on simagine aujourdhui plus facilement la fin du monde que celle du capitalisme, ce dont témoigne la production filmique hollywoodienne récente, qui renferme nombre de scénarios catastrophes mais aucun qui préfigure un au-delà du capitalismenote. Le pessimisme ambiant a également pour origine lexpérience des grands désastres du XXe siècle – colonialisme, nazisme, stalinisme – dont lassimilation graduelle dans la conscience collective a coupé court à loptimisme qui régnait dans les cercles progressistes avant la guerre de 1914, puis sous une autre forme dans les années 1960 et 1970note. La catégorie des « pessimistes » regroupe les intellectuels qui allient pessimisme et radicalité. Contrairement aux convertis, le pessimisme ne les conduit pas à abjurer leurs convictions. Il coexiste avec elles. Les pessimistes persistent à élaborer des théories critiques, tout en se montrant sceptiques sur la possibilité de renverser le capitalisme dans un avenir prévisible. Ils nexcluent pas léventualité de ce renversement, mais la considèrent comme improbable actuellement. La pensée critique a de tout temps inclus de grands pessimistes, bien que le pessimisme soit un sentiment politique traditionnellement situé du côté du conservatismenote. Le mot dordre bien connu de Gramsci « Pessimisme de la raison, optimisme de la volonté » en témoigne. Pour nous en tenir au XXe siècle, le qualificatif de « pessimiste » convient parfaitement à Theodor Adorno. Celui-ci est non seulement lun des marxistes les plus importants du XXe siècle, mais aussi lun des fondateurs de la réflexion contemporaine sur la culture et les médias, avec lequel ne cessent de dialoguer des penseurs comme Stuart Hall, Richard Hoggart, Pierre Bourdieu et Fredric Jameson. Adorno est à ce titre de plein droit un penseur critique. En même temps, Minima moralia, ses somptueuses « réflexions sur la vie mutilée » de 1951, ne transpirent pas loptimisme. La dédicace à Horkheimer sur laquelle souvre louvrage en témoigne :
Qui sont à lheure actuelle les intellectuels critiques pessimistes ? Jean Baudrillard, récemment disparu, entre incontestablement dans cette catégorie. Linfluence de ses idées est grande à léchelle internationale, au point quune revue intitulée Baudrillard Studies consacrée à leur interprétation a vu le jour en 2004. Baudrillard est à lorigine un disciple et collaborateur à Nanterre dHenri Lefebvre, lun des marxistes français les plus novateurs de la seconde moitié du XXe siècle. Les analyses auxquelles il se livre dans La Société de consommation (1970), son ouvrage le plus célèbre, sinscrivent dans la tradition de la critique de la « réification ». Depuis les années 1980, il sest toutefois progressivement tourné vers une forme de « nihilisme » politique, dont témoignent des textes comme La guerre du Golfe na pas eu lieu ou LEsprit du terrorisme note. Ceux-ci décrivent la situation dans laquelle nous nous trouvons comme suffocante, et comme jalonnée de « non-événements » (qui nont « pas lieu », malgré les apparences), tels que la guerre du Golfe ou les attentats du 11 septembre 2001. « Leffondrement des tours du World Trade Center, affirme Baudrillard, est inimaginable, mais cela ne suffit pas à en faire un événement réel. Un surcroît de violence ne suffit pas à ouvrir sur la réalité. Car la réalité est un principe, et cest ce principe qui est perdunote. » Les fondements philosophiques du nihilisme de Baudrillard apparaissent dans lun de ses principaux ouvrages, Simulacres et simulation. Il y défend lidée que « le réel nest plus ce quil était ». Notre époque se caractérise par la prolifération des « simulacres », cest-à-dire par la « substitution au réel des signes du réel ». Dans tous les domaines – art, science, politique – le régime de la « simulation » a supplanté celui de la « représentation ». Celle-ci avait pour condition lexistence de « référentiels fixes », à savoir dobjets à même dêtre représentés. Or ces référentiels ont désormais disparu. La séparation entre le « réel » et l« imaginaire » sest de ce fait elle aussi écroulée. Baudrillard en déduit que « cest désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres –, cest elle qui engendre le territoirenote ». Pour lui, malgré leur caractère artificiel, les simulacres sont tout-puissants. La critique de la « simulation » ne débouche ainsi sur aucune considération stratégique. La raison en est quil ny a pour lui rien à opposer aux simulacres, conçus comme un horizon indépassable. Cest la thématique de la « fin de la politique », cest-à-dire de linefficacité de laction collective dans les conditions actuelles. On constate donc dans ses écrits un mélange, typique des pessimistes de gauche, entre critique radicale de lordre existant et scepticisme relatif aux possibilités de le transformer. Perry Anderson est un autre grand pessimiste contemporain, mais sur un mode très différent de Baudrillard. Dans un éditorial de la New Left Review, il écrivait : « Le seul point de départ concevable pour une gauche réaliste aujourdhui consiste à prendre lucidement acte de la défaite historique. […] Pour la première fois depuis la Réforme, il ny a plus doppositions significatives – cest-à-dire de points de vue rivaux systématiques – au sein de lunivers de pensée occidental. Et cest le cas également à léchelle mondiale, si lon considère les doctrines religieuses comme des archaïsmes largement inopérants. » Il ajoute que le néolibéralisme est « lidéologie qui a eu le plus de succès dans lhistoire mondialenote ». Ce texte date de 2000. Il précède par conséquent le premier Forum social mondial de Porto Alegre (2001), ainsi que les attentats du 11 septembre 2001. Certaines de ses affirmations sont contestables, et ont suscité de fortes réactionsnote. Dix ans après sa parution, le néolibéralisme nest plus ce quil était, en tout cas du point de vue de son hégémonie idéologique, ce qui nempêche pas que les politiques quil inspire soient encore en vigueur de part et dautre de la planète. Par ailleurs, congédier les mouvements religieux actuels – notamment lislam et les courants évangélistes – comme de simples « archaïsmes » est un peu rapide. Quoi quil en soit, P. Anderson na rien changé à la radicalité de sa critique du capitalisme depuis les années 1960. Ses prises de position concernant la guerre en Irak, la décadence de la gauche et de la pensée françaises, ou lONU, ne le cèdent en rien à celles quil adoptait autrefois. Cependant, de son style de pensée et du contenu de ses articles transparaît un pessimisme de la raison que loptimisme de la volonté semble avoir déserté. LES RÉSISTANTS
La troisième catégorie dintellectuels critiques inclut ceux dentre eux qui ont maintenu leur position après la défaite de la seconde moitié des années 1970. Il sagit de penseurs qui, alors quils se réclamaient à lépoque dune forme ou dune autre de marxisme, danarchisme ou autre, lui sont demeurés attachés. Cette question est indépendante de celle de savoir si ces penseurs sont restés membres – lorsquils lavaient été – dorganisations inspirées de ces doctrines. Si fidèles soient-ils à leur engagement initial, les résistants ont bien entendu adapté leurs théories à la conjoncture actuelle. La défaite les a dabord conduits à réévaluer à la baisse la partie la plus « ambitieuse » de leur projet politique. En outre, de nouveaux phénomènes politiques sont apparus au cours des dernières décennies, comme la crise écologique ou le retour du religieux dans la sphère publique, vis-à-vis desquels ils ont dû se situer. En ce sens, des changements sont survenus y compris chez les intellectuels les plus proches des positions qui avaient cours dans les années 1960 et 1970. La catégorie des « résistants » recoupe en partie la suivante, celle des « novateurs ». Tous les novateurs sont des résistants, cest-à-dire des penseurs qui ne se sont pas réconciliés avec lordre existant. Linverse nest cependant pas vrai, tous les résistants ne sont pas forcément des novateurs. Pour appartenir à cette dernière catégorie, il faut non seulement avoir maintenu une certaine radicalité, mais aussi avoir innové au plan théorique. Considérons deux théoriciens contemporains de lanarchisme, Noam Chomsky et Daniel Colson. Chomsky défend depuis les années 1960 un anarchisme inspiré de la guerre dEspagne et du puissant courant « anarcho-syndicaliste » qui sy fit journote. Le fondement de sa théorie politique est une conception optimiste de la nature humaine. Pour Chomsky, celle-ci est naturellement disposée à la liberté. Toute contrainte est de ce fait illégitime, sauf dans des cas particuliers, pour lesquels la charge de la preuve incombe à celui qui lexerce. Cette conception libertaire de la nature humaine est inspirée à Chomsky par ses études de linguistique, et en particulier par la « grammaire générative » quil a mise au point. Le cerveau humain est selon lui capable de générer, à partir dun nombre fini de règles grammaticales, un nombre infini de phrases. Cette propension illimitée à la création sapplique pour Chomsky non seulement au langage, mais au comportement humain en général. Le meilleur système politique est par conséquent celui qui permet à cette faculté de sépanouir le plus complètement, à savoir lanarchie. Daniel Colson est quant à lui lun des philosophes anarchistes les plus intéressants à lheure actuellenote. Professeur à luniversité de Saint-Étienne et militant dans la région de Lyon, il est lun des penseurs qui œuvrent au renouvellement de ce courant. Ce renouvellement prend essentiellement appui chez lui sur un auteur : Gilles Deleuze. Dans un passage de Mille Plateaux, Deleuze et Guattari définissent lanarchie comme cette « étrange unité qui ne se dit que du multiplenote ». La pensée deleuzienne du « multiple » permet selon Colson de faire évoluer le projet anarchiste, et de penser et susciter une multiplicité des modes dêtre sans hiérarchie ni domination. À partir de cette référence – et également de Spinoza et Nietzsche – un nouvel anarchisme est susceptible à ses yeux de voir le jour. Chomsky relève de la catégorie des « résistants », alors que Colson est davantage du côté des « novateurs ». Le linguiste états-unien qualifie dailleurs lui-même ses positions de « traditionnellement anarchistes », en les inscrivant dans le sillage des Lumières et du libéralisme classique. Colson est en revanche incontestablement novateur. Il va sans dire que le rapport entre ces catégories est fluide, cest-à-dire que la différence nest souvent pas nette. Chaque penseur est plutôt dun côté ou de lautre, mais des éléments dinnovation et de conservation théoriques existent de part et dautre. De surcroît, une théorie nest pas nécessairement plus vraie ou intéressante parce quelle est plus récente. Après tout, lune des théories critiques les plus stimulantes à lheure actuelle demeure celle de Marx… Parmi les « résistants », on trouve les marxistes. La question de savoir qui à lheure actuelle est marxiste est dune grande complexité. Elle la toujours été, car ce courant a toujours été pluriel. Quy avait-il de commun entre les marxistes au tempérament « positiviste », comme Kautsky, et ceux dentre eux qui considèrent la théologie comme une source dinspiration légitime pour le matérialisme, comme Walter Benjamin ou Lucien Goldmann ? Par ailleurs, toutes les théories critiques contemporaines sont en un sens « postmarxistes ». Le marxisme a été si dominant au XXe siècle que nulle théorie na échappé à son influence. Cest donc à juste titre quAndré Tosel emploie lexpression – empruntée à Immanuel Wallerstein – de « mille marxismes » pour caractériser la période 1989-2005note. Parmi les marxistes, les trotskistes fournissent un contingent important de résistants. Les communistes se référaient à lURSS et ses pays satellites, les maoïstes à la Chine, les tiers-mondistes à lAlgérie ou à Cuba, et les sociaux-démocrates aux pays scandinaves. Les trotskistes nont jamais pu se référer à un régime « réellement existant » de ce type, à lexception des premières années de la révolution russe. Ce fait explique pour une part leur faiblesse numérique tout au long du XXe siècle, mais a également pour conséquence quils furent peu affectés par leffondrement du socialisme réel. Le trotskisme a toujours été un courant en devenir, qui a opposé à la « trahison » stalinienne une forme dauthenticité révolutionnairenote. Quel effet cette caractéristique a-t-elle sur le plan doctrinal ? Elle conduit les trotskistes à inscrire leur activité théorique dans une dialectique alliant conservation et innovation. Rien nillustre mieux ce constat que la référence par Daniel Bensaïd, dans un ensemble de textes du début des années 2000, à la figure du « marranenote ». Les marranes sont des juifs sépharades convertis de force au christianisme sous lInquisition, mais qui conservèrent secrètement leur foi juive et en pratiquaient les rituels de façon clandestine. La foi marrane sest maintenue pendant plusieurs siècles, et a produit dimportantes personnalités, dont Spinoza. Pour Bensaïd, le marrane combine fidélité envers sa tradition et patience quant aux possibilités de sa réalisation. La fidélité à son égard nexclut pas que le rapport à la tradition se modifie avec le temps. La dialectique entre continuité et rupture avec le passé se trouve au cœur du « communisme marrane » appelé de ses vœux par Bensaïd. Mais elle suppose tout de même que le cœur invariant de la tradition soit transmis de génération en génération. Le cœur en question est constitué par les principes fondamentaux du marxisme. La patience – cette « lente impatience » qui donne son titre à lautobiographie de Bensaïdnote – révèle quant à elle la capacité du révolutionnaire à « tenir » dans les périodes où les rapports de force politiques évoluent en sa défaveur. Cest ce dont témoignent sur un mode différent les travaux dun autre « résistant », à savoir Alex Callinicos, professeur au Kings College de Londres et lun des principaux intellectuels du Socialist Workers Party (SWP) britannique. Lhypothèse que formule ce dernier est que la rupture entre la théorie et la pratique caractéristique du marxisme occidental pourrait à lavenir se résorber : « Ne commençons-nous pas déjà à sortir dune période de défaites graves mais temporaires du mouvement ouvrier et à entrer dans une ère où les nouvelles luttes sociales quencourage le néolibéralisme permettront au marxisme classique de redevenir une force matérielle ? Personnellement, je penche en faveur de cette dernière solutionnote. » Selon Callinicos, le marxisme occidental constitue une parenthèse dans lhistoire du mouvement ouvrier. La rupture entre les intellectuels et les organisations marxistes suscitée par léchec de la révolution allemande pourrait savérer nêtre que temporaire, et le marxisme renouer prochainement avec l« unité de la théorie et de la pratique ». Il va sans dire que Callinicos ne préconise pas un retour pur et simple au marxisme dantan. Son hypothèse est que des conditions sociales similaires à celles qui favorisèrent lémergence du marxisme classique pourraient réapparaître sous dautres formes. LES NOVATEURS
Une condition de linnovation théorique est lhybridation. Le brassage de références hétérogènes est le trait commun à ceux que lon appellera les « novateurs ». Les travaux de Negri et Hardt se caractérisent ainsi par un mélange de marxisme et de « deleuzo-foucaldisme ». Zizek est quant à lui une véritable machine à hybrider les théories. Le penseur slovène ambitionne de refonder le marxisme-léninisme en prenant appui sur Hegel et Lacan, tout en sinspirant de la théologie chrétienne. Judith Butler et Ernesto Laclau – deux partenaires de controverse privilégiés de Zizeknote – sont eux aussi influencés par le structuralisme (Lacan et Derrida notamment), quils mettent à contribution pour élaborer leurs « postmarxismes » respectifs. Butler entraîne cependant le sien du côté du féminisme, ce qui donne lieu à la théorie queer, alors que Laclau privilégie les problématiques gramsciennes de l« hégémonie » et du « populisme ». Seyla Benhabib, lune des figures avec Axel Honneth et Nancy Fraser de la troisième école de Francfort, est une autre représentante du féminisme. Elle associe toutefois sa variante de cette doctrine avec l« éthique de la communication » de Habermas et le républicanisme de Hannah Arendt. Silvia Rivera Cusicanqui, une sociologue bolivienne dascendance aymara, est lune des introductrices des subaltern studies dInde en Amérique latinenote. Elle fait ainsi se retrouver deux traditions qui puisèrent initialement aux mêmes sources, à savoir le marxisme indigéniste de José Carlos Mariatégui, qui a subi linfluence de Georges Sorel, et les subaltern studies, redevables pour nombre de leurs concepts à Gramsci, dont Sorel est lune des principales influences. John Bellamy Foster, Joel Kovel et Paul Burkett ont entrepris une vaste révision du marxisme, consistant à le mettre à la hauteur des défis écologiques qui attendent lhumanité au XXIe siècle. L« écosocialisme » qui en résulte est parmi lun des plus stimulants thèmes critiques contemporainsnote. Ces hybridations en cascade donneront-elles lieu à des courants nouveaux, tout comme au XIXe siècle un mélange inattendu de philosophie allemande, déconomie politique britannique et de socialisme français engendra le marxisme ? Il est trop tôt pour le dire. Certaines demeureront à lintérieur des cadres paradigmatiques existants, dautres en sortiront pour former des cadres inédits. Nous nous trouvons à cet égard comme à tant dautres dans une phase de transition. Ce qui en revanche est certain, cest que lhybridation est un produit de la défaite. Hier comme aujourdhui, les tenants dune théorie vaincue cherchent souvent à lextérieur de leur tradition des ressources visant à la faire évoluer. Un second facteur dinnovation théorique est lapparition de nouveaux objets. Lécologie politique est de ceux-là, surgie dans la seconde moitié du XXe siècle, notamment sous limpulsion des travaux dAndré Gorz, Ivan Illich ou Nicolas Georgescu-Roegennote. Lapparition de nouveaux objets suppose souvent la confrontation avec de nouveaux courants, ou la réinterprétation danciens courants à la lumière des nouvelles problématiques. La question du droit est une autre thématique qui a pris de limportance au cours des dernières décennies, en mobilisant des auteurs tels que Jürgen Habermas, Boaventura de Sousa Santos, Roberto Unger et Giorgio Agambennote. Cette importance sexplique par la « judiciarisation » des sociétés contemporaines, et aussi par les bouleversements que subit le droit international depuis les attentats du 11 septembre 2001. Parmi les thématiques débattues au sein des théories critiques, on compte la question « ethnique ». Le sociologue britannique dorigine guyanaise Paul Gilroy, un représentant des études « postcoloniales », en a fait lun de ses objets détude. Dans un ouvrage célèbre intitulé The Black Atlantic (1993), Gilroy révise lhistoire de la modernité en partant de lidée que le cœur de cette histoire est locéan Atlantique. Lhistoriographie de la modernité se caractérise selon Gilroy par son « nationalisme » méthodologique, cest-à-dire par le fait que la nation a toujours été considérée comme lunité élémentaire de son déroulement. Or la rupture avec cette historiographie nationaliste fait apparaître sous un nouveau jour le rôle des Noirs – les esclaves, mais aussi les musiciens et les intellectuels – dans la formation du monde moderne, doù lidée dun Atlantique noir. Les pensées de W.E.B. Du Bois, Frantz Fanon et C.L.R. James ne se comprennent quen tant quelles sont transatlantiques. Par exemple, Du Bois séjourna à la fin du XIXe siècle à Berlin, où il suivit les enseignements de Gustav von Schmoller, lun des chefs de file de lécole historique allemande. La conception de la condition des Noirs américains quil développa fut influencée par ce dernier. Lanalyse des médias occupe également une place importante, avec trois grands types de critique. Le premier trouve ses origines en Grande-Bretagne. Cest la tradition des cultural studies inaugurée par des penseurs comme Richard Hoggart, Raymond Williams, Dick Hebdige et Stuart Hall. Sous linfluence de Gramsci, Stuart Hall a développé un modèle de la réception des biens culturels intitulé « encodage/décodagenote ». Celui-ci soutient que lattitude du public face à un texte ou des images peut être conforme à lintention de leur auteur, contestée par les récepteurs, ou constituer un compromis entre ces deux attitudes. Contrairement à ce que suppose la théorie des « industries culturelles » dAdorno et Horkheimer, Hall montre que le public nest jamais passif face à linformation. Une deuxième forme de critique des médias a pour figure de proue Noam Chomskynote. En plus dêtre un penseur anarchiste et dêtre le linguiste le plus important de la seconde moitié du XXe siècle, Chomsky a également produit une influente théorie des médias. Celle-ci est fondée sur lidée que la circulation de linformation dans lopinion publique passe par des « filtres », comme la propriété privée de la presse ou des chaînes de télévision, ou lidéologie qui sert les intérêts de ceux qui les possèdent. Le « modèle de la propagande » de Chomsky montre ainsi le caractère systématiquement biaisé de linformation. Le troisième type de critique des médias est celui que pratiquent Pierre Bourdieu et ses collaborateurs. Dans ce cas, le journalisme est analysé par lentremise des concepts élaborés par le sociologue à propos dautres domaines, à savoir notamment les concepts de « champ » et de « capital ». Bourdieu, dans Sur la télévision, montre que le champ journalistique se caractérise par une « circulation circulaire de linformation », qui conduit chaque producteur dinformation à se référer à linformation produite par les autres, et ainsi à en perpétuer les erreurs et produire une information idéologiquement homogènenote. LES EXPERTS
Au cours des années 1980 apparaît un nouveau type dintellectuel critique : l« expert », ou plutôt le « contre-expert », dont les analyses visent à prendre le contre-pied du discours dominant. La contre-expertise a dabord ceci de spécifique quelle repose sur une critique « interne » du discours dominant, une critique qui se situe sur le même terrain que les analyses quelle conteste, et qui sénonce au nom des mêmes normes scientifiques. Cette démarche est différente dune approche qui chercherait à montrer, par exemple, quelle fonction idéologique le discours critiqué jouenote. La contre-expertise sexerce le plus souvent dans les disciplines à forte teneur empirique. À quoi ressemblerait une contre-expertise en matière de philosophie politique, ou même de théorie sociologique ? Des antagonismes ont certes lieu dans ces domaines, mais ils relèvent dune logique distincte de la contre-expertise, qui renvoie davantage à des « visions du monde » irréconciliables quà des désaccords sur des chiffres et des catégories danalyse précises. Cest pourquoi les intellectuels qui appartiennent à la catégorie des « contre-experts » sont pour beaucoup des économistes et des sociologues de terrain. Cest le cas de la plupart des membres de la Fondation Copernic ou du conseil scientifique dAttac, deux des principaux centres de contre-expertise français à lheure actuelle. La première, créée en 1998 à linitiative de Jacques Kergoat, a pour objectif de « remettre à lendroit tout ce que le néolibéralisme fait fonctionner à lenvers ». Elle fut demblée présentée comme le pendant critique de la Fondation Saint-Simon. Le second réalise des études dans les domaines dans lesquels Attac intervient. Ses membres sont nommés par le conseil dadministration de lassociation selon deux critères : leur engagement militant et une « expertise reconnue dans un ou plusieurs domainesnote ». Les économistes et les sociologues y sont largement majoritaires, même si des philosophes et des syndicalistes y figurent également. La surreprésentation de ces disciplines au sein des lieux de contre-expertise sexplique par le fait quelles sont à la fois les plus « factuelles » et les plus codifiées sur le plan méthodologique. La contre-expertise nest concevable que dans un contexte où une fraction significative des intellectuels critiques est composée duniversitaires. Elle implique la mise en œuvre par les antagonistes – experts et contre-experts – des mêmes règles scientifiques, qui ne sont autres que les normes qui régissent les disciplines universitaires. La proportion de contre-experts parmi les intellectuels critiques est en ce sens fonction de leur intégration dans les institutions académiques. Lémergence des « contre-experts » sexplique également par lapparition des nouvelles thématiques dont il a été question à linstant. Cest le cas en matière décologie, un domaine qui implique la maîtrise de dossiers souvent complexes. Nombre de scientifiques – biologistes, physiciens, chimistes – figurent ainsi dans la catégorie des contre-experts. Lune des plus connues est lIndienne Vandana Shiva. Physicienne de formation, Shiva a fondé en 1982 le Centre de recherche pour la science, la technologie et la politique des ressources naturelles, un institut spécialisé dans les questions écologiques qui collabore avec les communautés villageoises du nord de lIndenote. Cet institut sest notamment illustré dans la lutte contre la « biopiraterie », cest-à-dire le brevetage du vivant et des savoirs indigènes par les multinationales pharmaceutique et agroalimentaire, à laquelle V. Shiva a consacré un ouvragenote. Ceci la conduit à développer une critique radicale du rapport entre la science et le capitalisme, et à militer en faveur dune forme d« écoféminisme ». Le cas de Jacques Testart est semblable à celui de Shiva. Testart est un biologiste français, qui contribua à la naissance du premier bébé-éprouvette au début des années 1980. Il est membre du comité scientifique dAttac, chroniqueur dans le journal La Décroissance, et un critique résolu des OGM et de la « marchandisation du vivant ». Là encore, son statut de biologiste lui permet de disposer du prestige et des compétences nécessaires à la défense de ses opinionsnote. La lutte contre le Sida a été loccasion dune nouvelle forme de contre-expertise militante, située sur le terrain à la fois politique et scientifique. Lobjectif des associations était non seulement de faire valoir les intérêts des malades et de participer à la diffusion de linformation, mais dimpliquer ces derniers dans le traitement même de lépidémie. Il sagissait alors de contester lexclusivité dont disposent les médecins sur ce traitement, et de mettre en question le pouvoir quils sarrogent en son nomnote. Ainsi, plusieurs associations de lutte contre le Sida se sont spécialisées dans la « contre-expertise thérapeutique ». Act Up, Aides, Arcat et quelques autres ont créé en 1992 le collectif « TRT-5 », pour « Traitement Recherche Thérapeutique ». Les principes politiques – et épistémologiques – sur lesquels repose lactivité de ces groupes face au pouvoir médical remontent aux mouvements féministes et homosexuels des années 1960 et 1970. Les féministes pratiquaient par exemple à cette époque l« expertise sauvage » en matière gynécologique. Celle-ci visait à constituer lobjet de la gynécologie traditionnelle, à savoir la femme, en sujet de la connaissance de son propre corps, à devenir en dautres termes l« expert informé de soi-mêmenote ». Une autre source historique de la contre-expertise est lintellectuel « spécifique », théorisé par Foucault dans les années 1970. Dans un célèbre entretien avec Gilles Deleuze, Foucault oppose lintellectuel spécifique à lintellectuel « universel »note. De Zola à Sartre, celui-ci sexprime à tout propos, et sappuie pour ce faire sur des valeurs (supposées) universelles comme le bien, la vérité, la justice ou la raison. Lintellectuel spécifique, au contraire, nintervient que dans son secteur de compétence, en fondant ses interventions sur un savoir particulier. Foucault pratiqua lui-même ce mode dengagement lorsquil fonda en 1972 le Groupe dinformation sur les prisons, avec pour objectif de recueillir et de rendre publique linformation sur les conditions carcérales. Lun des penseurs qui ont contribué à la légitimation de la contre-expertise est Pierre Bourdieu. Même si lui-même ne se considérait pas comme un « expert », sa conception de la sociologie le rapproche de cette modalité dintervention. Bourdieu fonde en 1997, dans la foulée de son soutien aux grévistes en décembre 1995, lassociation et la collection « Raisons dagir ». Celle-ci est lun des centres de contre-expertise en France, proche dans son fonctionnement de la Fondation Copernic ou du conseil scientifique dAttac. La sociologie de Bourdieu a ceci dintéressant quelle repose sur une stricte distinction entre la doxa et lépistémê, cest-à-dire entre les opinions de sens commun et la connaissance scientifique. Le sociologue est en conséquence le seul à même datteindre lobjectivité du monde social, parce quil dispose des outils – notamment statistiques – qui lui permettent de sarracher à la servitude des opinions courantes. Dès lors, son travail consiste à parvenir à cette objectivité, puis à la mettre à la disposition des acteurs sociaux. La position de « surplomb » que cette conception du savoir sociologique confère à celui qui lexerce nest pas éloignée de celle dont se prévalent les « experts ». LES DIRIGEANTS
La sixième catégorie dintellectuels est celle des « dirigeants ». Relèvent de cette catégorie des penseurs qui exercent des fonctions de direction dans un parti politique ou un mouvement social, et qui ont simultanément ou successivement contribué de manière significative aux théories critiques. On la vu, la tendance dominante depuis les années 1920 est clairement à la dissociation des intellectuels et des organisations ouvrières. Parmi les théoriciens critiques contemporains, certains exercent tout de même un rôle de direction dans des partis. Daniel Bensaïd est de ceux qui ont maintenu, au cours des années 1980 et 1990, une position marxiste proche de celle en vigueur au cours des décennies précédentes, en continuant à prendre principalement appui sur des références issues de cette tradition. En même temps, il fut dans les années 1960 lun des fondateurs de la Ligue communiste révolutionnaire, et fut un membre influent du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Un exemple analogue, également mentionné, est celui dAlex Callinicos, membre de la direction du SWP. Mais ces organisations sont microscopiques si on les compare à celles que dirigeaient les marxistes de la période classique. Tout au plus renferment-elles quelques milliers de membres, ce qui, rapporté au million de membres de la social-démocratie allemande du début du siècle, ou au demi-million de militants du Parti communiste jusque dans les années 1970, est dérisoire. Alvaro Garcia Linera, lactuel vice-président de la Bolivie, est peut-être le seul des penseurs évoqués dans cet ouvrage à être un intellectuel critique novateur et un dirigeant politique de première importance. À ce titre, il constitue un spécimen rare, sorte de « marxiste classique » perdu dans une époque supposée ne plus en produirenote. Il est dabord lhéritier du puissant mouvement ouvrier bolivien, celui quincarna longtemps la Centrale ouvrière bolivienne (COB), et qui sexprima notamment à loccasion de la révolution de 1952, qui déboucha sur un « capitalisme dÉtat » fortement teinté de nationalisme et survécut jusquaux réformes néolibérales du milieu des années 1980. Garcia Linera est de formation marxiste : les écrits de Marx sur les « peuples sans histoire » et lInde, ou ceux de Lénine auxquels il a consacré un ouvrage, nont pas de secret pour lui. Mais il est aussi le produit des mouvements indigénistes (bien que lui-même soit issu dune famille de classe moyenne blanche), et particulièrement du mouvement « katariste », du nom du rebelle indigène Tupac Katari (1750-1781)note. Le katarisme considère quau colonialisme espagnol a succédé un colonialisme « interne », instauré par les élites du pays. Il préconise la défense de lidentité et des traditions aymara et quechua. Son immersion dans ce mouvement a permis à Garcia Linera dajouter à lapproche marxiste « classiste » une approche « identitaire ». Ce mélange entre marxisme et indigénisme, très présent dans lAmérique latine contemporaine, avait déjà été amorcé par Mariatégui. Au début des années 1990, Garcia Linera a pris part à un groupe guérillero dénommé « Armée de guérilla Tupac Katari ». Il fut arrêté en 1992, et passa cinq ans en prison. Une fois relâché, il devint professeur de sociologie – il était mathématicien à lorigine – dans une université de La Paz. En 2000 éclate la « guerre de leau » dans la région de Cochabamba, suite à laugmentation de son prix du fait de sa privatisation. Les luttes sociales menées par les nouvelles couches urbaines paupérisées, souvent dorigine indienne, se multiplient, notamment les blocus de La Paz, une ville entourée de montagnes facile à isoler. Garcia Linera est le principal théoricien de ces nouvelles formes de luttes, quil tâcha de penser en sinspirant des œuvres de Toni Negri et Pierre Bourdieu notamment. En 2005, Evo Morales le choisit pour le poste de vice-président de la Bolivie, fonction quil exerce depuis lors. Garcia Linera développe depuis son accession au pouvoir le concept controversé de « capitalisme andin ». Selon lui, la question de la transition vers le socialisme ne se pose pas à lheure actuelle en Bolivie. Elle suppose dabord une longue période au cours de laquelle lémergence dun capitalisme national « vertueux » doit être encouragéenote. Un cas voisin de celui dAlvaro Garcia Linera est celui du sous-commandant Marcos, le dirigeant de lArmée zapatiste de libération nationale (EZLN) mexicaine. Marcos est un ancien professeur de philosophie de lUniversité autonome métropolitaine de Mexico. Il est lauteur dune œuvre pléthorique, depuis linsurrection zapatiste de 1994 au Chiapas qui la rendu célèbre. Cette œuvre sétend sur plusieurs volumes, et sexprime principalement dans des articles publiés par le quotidien mexicain La Jornada. Les écrits de Marcos contiennent des analyses de la politique mexicaine et mondiale, énoncées dans un style ironique inspiré du « réalisme magique » des écrivains du « boom » littéraire latino-américain (Gabriel Garcia Marquez, Alejo Carpentier). Le « Sub » est un critique radical du néolibéralisme et du néocolonialisme que subit lAmérique latine. Il nest cependant pas à proprement parler un théoricien, dans la mesure où il nélabore pas de système de pensée original. On ne trouve pas trace, dans ses écrits, de concepts ou de théories qui lui appartiendraient en propre. Ceci nempêche pas les écrits de Marcos de contenir des conceptions politiques précises. Un passage célèbre de son œuvre est celui où il indique la raison dêtre de son célèbre passe-montagne, qui renvoie à la question de savoir qui est Marcos :
Marcos est par ailleurs fortement influencé par les théories de l« antipouvoir », et notamment par celle que développe le philosophe écossais établi au Mexique John Holloway dans son ouvrage Changer le monde sans prendre le pouvoir, paru en 2002. Lidée fondamentale sur laquelle se basent les théories de lanti-pouvoir est que la transformation de la société par la prise du pouvoir dÉtat sur un modèle « léniniste » est une illusion, qui débouche toujours sur des régimes plus détestables que ceux qui sont combattus. Partant de ce constat, Holloway préconise de renoncer à la prise du pouvoir, et de changer le monde en profitant des espaces de liberté que le capitalisme produit inévitablement. Conformément à cette idée, et contrairement aux guérillas latino-américaines influencées par le modèle cubain, les zapatistes nont jamais convoité le pouvoir dÉtat. Lorsquils se rendent à Mexico, cest pour y faire entendre leurs revendications et occuper le terrain médiatique. Une phrase célèbre du commandant Marcos dit : « Nous ne voulons pas le pouvoir, nous voulons pouvoir. » Un cas de « dirigeant » intéressant est celui dEdward Saïd. De 1977 à 1991, Edward Saïd fut membre du Conseil national palestinien, lassemblée législative de lOrganisation de libération de la Palestine (OLP). Il quitta cette instance en 1991, afin de protester contre les accords dOslo en préparation à lépoque. Dès lors, ses rapports avec lAutorité palestinienne en général, et Yasser Arafat en particulier, se dégradèrent, au point que celui-ci interdit la circulation des ouvrages de Saïd dans les Territoires autonomes. En 2002, Edward Saïd contribua à la mise sur pied de l« Initiative palestinienne » emmenée par Mustapha Barghouti, une tentative de faire émerger une troisième force politique – progressiste et laïque – à côté du Fatah et du Hamas. Bien que lui-même se définisse comme un « patriote » palestinien, Saïd fut proche tout au long de sa vie des cercles radicaux anglo-saxons. Son engagement nest pas du même ordre que celui de Bensaïd et Callinicos, au sens où il ne fut pas le dirigeant dun parti révolutionnaire investi dans un champ politique national. Il ne fut pas non plus membre dun gouvernement comme Garcia Linera, ou chef dune guérilla comme le sous-commandant Marcos. Il fait cependant partie des rares intellectuels critiques qui, au cours des années 1980 et 1990, eurent une influence sur des processus politiques réels.
Une deuxième hypothèse est que rares sont les théoriciens critiques actuels en prise avec des processus politiques réels. Dans la plupart des cas, les penseurs dont il est question dans cet ouvrage nont pas ou peu de rapports avec des organisations politiques, syndicales ou associatives. Ceci vaut dailleurs aussi bien pour les plus radicaux dentre eux que pour les modérés. Il sagit en somme dun problème structurel. Les nouvelles théories critiques ont accentué une tendance inaugurée au milieu des années 1920 par le marxisme occidental, décrite par Perry Anderson, conduisant à la dissociation de la théorie et de la pratique. Une troisième hypothèse avancée est linternationalisation des pensées critiques. De plus en plus, celles-ci proviendront à lavenir de régions situées dans les périphéries du système-monde, comme lAsie, lAmérique latine et lAfrique. LEurope et le monde occidental ont perdu le (quasi-) monopole dont ils disposaient jusquici sur la production des théories critiques. Ceci nempêche pas le caractère central des États-Unis et de leurs universités dans la « république mondiale des théories critiques ». Les universités états-uniennes constituent pour les théoriciens critiques actuels un lieu de consécration comparable à celui que fut Paris pour les écrivains de la première moitié du XXe siècle. La quatrième hypothèse est que linnovation au sein des théories critiques actuelles est pour lessentiel le produit de deux mécanismes. Le premier est lhybridation, qui voit danciennes références du corpus critique être combinées de manière inédite, ou être associées à de nouveaux auteurs ou courants qui nétaient pas présents dans ce corpus précédemment. En outre, linnovation résulte de lintroduction de nouveaux objets danalyse, comme les médias ou lécologie. Ceci implique un renouvellement de lappareillage conceptuel sur lequel sappuient les pensées critiques concernées. SECONDE PARTIETHÉORIESLa seconde partie de cet ouvrage a pour objectif de proposer une cartographie des pensées critiques contemporaines. Cette tâche est à la fois impossible à réaliser et indispensable : impossible à réaliser parce que ces pensées sont en cours délaboration, et quil nest par conséquent pas concevable den rendre compte de la manière dont on rendrait compte de courants de pensée passés ; indispensable parce que la mise sur pied de « cartes cognitives » même provisoires et incomplètes participe, comme la suggéré Fredric Jameson, du processus par lequel la gauche surmontera les défaites subies au cours des dernières décennies. Agir dans un monde implique préalablement – en réalité dans un même mouvement – de se le représenter, fût-ce partiellement. Cette seconde partie se veut une (modeste) contribution au bilan densemble et à lesquisse de perspectives concernant les pensées critiques apparues depuis la chute du mur de Berlin. On présentera dabord la façon dont les nouvelles pensées critiques conçoivent la nature et lévolution du système global depuis le dernier quart du XXe siècle (« Système »). Quelles analyses du système économique, politique et culturel mondial actuel les penseurs critiques développent-ils ? Plusieurs problématiques apparaîtront en cours de route, parmi lesquelles limpérialisme, le capitalisme, la construction européenne et lécologie. Jen viendrai ensuite à la question des sujets de lémancipation (« Sujets »). Ce qui nous intéressera alors sera didentifier les acteurs que les penseurs critiques considèrent comme des candidats potentiels au rang d« opérateurs » de la transformation sociale. Bien entendu, la nature de la transformation sociale dépend des acteurs mis en avant. On verra que la diversité des candidats potentiels est à la mesure de la crise du sujet de lémancipation, dont on a dit quelle persistait comme coordonnée générale de la période. Pourquoi avoir choisi ces penseurs plutôt que dautres ? Toute sélection sexpose au risque dexclure des éléments importants du problème considéré. La mienne comporte sans doute une part darbitraire. Jai tâché de recouper plusieurs critères. Certains auteurs choisis sont incontournables du fait de leur notoriété. Ce critère participe de ce que Vincent Descombes appelle la conception « bruyante » de lhistoire de la penséenote. Dautres ont été sélectionnés parce que considérés comme particulièrement féconds. Leo Panitch est par exemple un parfait inconnu en France. Sa conception des relations internationales est cependant dune cohérence remarquable, et gagnerait à être enseignée dans des institutions universitaires supposées être spécialistes en la matière. Dautres penseurs encore mont paru illustrer certaines caractéristiques centrales de la période, comme la mise en rapport de la problématique des classes sociales et de celle de lindigénisme par Alvaro Garcia Linera. Si la provenance géographique des penseurs choisis est diverse, la dominante demeure européenne et nord-américaine. Notre sélection ne contient par exemple aucun penseur africain ou asiatique (à lexception de lIndienne Gayatri Spivak, qui est très américanisée). Ceci est en partie dû à des « effets de traduction », cest-à-dire plus précisément à labsence de traductions. Le Chinois Wang Hui ou le Japonais Kojin Karatani auraient clairement leur place dans notre sélectionnote. Mais il nexiste pas suffisamment de textes de ces auteurs disponibles en anglais ou français pour quils puissent faire lobjet dun examen systématique par quelquun qui ne maîtrise pas le chinois ou le japonais. Il faut dire aussi que, bien que la tendance soit à linternationalisation des pensées critiques, à lheure actuelle lEurope et les États-Unis demeurent les puissances hégémoniques en la matière. Il ne fait toutefois pas de doute que les jours de cette hégémonie sont comptés. 4. SYSTÈME
MICHAEL HARDT ET TONI NEGRI, OU LA « JOIE DÊTRE COMMUNISTE »
La pensée critique la plus discutée depuis la chute du mur de Berlin est incontestablement la théorie de lEmpire et de la Multitude de Michael Hardt et Toni Negri. Les débats qui lui sont consacrés ont sans doute diminué en intensité depuis quelques années, mais ils représentent, de même que le courant dans lequel ils sinscrivent – parfois qualifié de « negriste » –, lune des pensées critiques les plus influentes du moment. Celle-ci est principalement développée dans deux ouvrages : Empire paru en 2000, et Multitude paru en 2004note. Il sagit dune pensée « totalisante », à laquelle aucun aspect de la réalité néchappe. Lun de ses indéniables points forts, qui explique en partie son succès, est de mêler étroitement des réflexions philosophiques avec lanalyse de mouvements sociaux concrets. La multiplicité des références auxquelles elle renvoie – de François dAssise à Foucault, en passant par James Madison et Lénine – ajoute au charme dune doctrine qui témoigne dun éclectisme typique des théories critiques actuelles. Cest sans doute à cela que lon reconnaît les périodes de recomposition. Si Hardt et Negri sont devenus mondialement célèbres à loccasion de la parution dEmpire, ils sont les produits dune tumultueuse histoire. Toni Negri fut à partir des années 1960 lun des animateurs dun courant novateur du marxisme européen, à savoir lopéraïsme (operaismo) italien. Ses thèses actuelles procèdent de cette tradition, il est donc important de sy arrêter. Ce dautant plus que Negri nest pas le seul héritier de lopéraïsme aujourdhui. Alors que dautres courants du passé ont peu dimpact sur les pensées critiques contemporaines, celui-ci compte parmi les doctrines des années 1960 et 1970 dont lhéritage est le plus prégnant. Certaines thématiques élaborées par ses représentants – par exemple la question du rapport entre léconomie et la connaissance – dès cette époque occupent une place importante dans les débats actuels. Parmi les penseurs contemporains qui croisèrent la trajectoire de lopéraïsme, on compte notamment Paolo Virno, Giorgio Agamben, Giovanni Arrighi, ainsi que Yann Moulier-Boutang et dautres animateurs des revues Futur antérieur et Multitude en France. Mais bien dautres auteurs qui nappartenaient pas à lépoque à ce courant, comme John Holloway ou Alvaro Garcia Linera, subissent son influence. Du fait de lexil de Negri en France au début des années 1980, lopéraïsme entra en contact avec le (post)structuralisme françaisnote, et notamment avec les œuvres de Foucault et Deleuze. Celles-ci ont exercé une influence déterminante sur les idées actuelles de Hardt et Negri. Lopéraïsme
Lopéraïsme naît au début des années 1960, au moment de la création par Raniero Panzieri de la revue Quaderni Rossi (Cahiers rouges). Panzieri, auquel se joignent rapidement dautres intellectuels comme Mario Tronti, Romano Alquati et Massimo Cacciari (futur maire de Venise), est un théoricien et militant syndical exclu du Parti socialiste italien (PSI) pour son opposition à tout accord avec la démocratie chrétienne. La fondation des Quaderni Rossi, il est intéressant de le constater, seffectue sous linfluence de Socialisme ou Barbarie, la revue de Cornélius Castoriadis et Claude Lefort créée à la fin des années 1940note. Lhistoire de ce courant sera scandée par la création de nouvelles revues et de nouveaux collectifs, parmi lesquels Classe Operaia, fondé en 1963 par Tronti, Negri et Alquati suite à leur rupture avec Panzieri (décédé prématurément en 1964), et Potere Operaio, animé par Negri et rival de Lotta Continua, dirigée par Adriano Sofri. À la tête dun groupe dissident à lintérieur du PSI dans le Veneto, Negri rejoint les Quaderni Rossi dès le deuxième numéro. Lémergence de lopéraïsme doit être conçue dans son rapport avec les « Années de plomb », cest-à-dire les révoltes ouvrières et estudiantines italiennes des années 1970 et leur répression par lÉtat, et particulièrement l« automne chaud » de 1969. Ces révoltes débordèrent les organisations traditionnelles de la classe ouvrière italienne, notamment le PCI, en se posant ouvertement en opposition à elles. En 1973 apparaît un autre groupe important de ce courant, Autonomia Operaia, animé par T. Negri, qui exercera une influence déterminante dans le puissant mouvement étudiant de lannée 1977. T. Negri fut condamné pour sa supposée « responsabilité intellectuelle » dans le « terrorisme » de ces années, par exemple celui que pratiquèrent les Brigades rouges. Cest la raison pour laquelle il sexila en France, avant de rentrer en Italie pour y purger sa peine à la fin des années 1990, et dêtre définitivement mis en liberté en 2003. Lhistoire de lopéraïsme sétend jusquà nos jours, et son influence sexprime dans bien des secteurs de la gauche italienne et européenne. Le quotidien Il Manifesto lancé en 1990 le fut entre autres sous limpulsion dintellectuels issus de ce courantnote. Lopéraïsme est un courant divers, dont les positions des principaux représentants ont considérablement évolué au cours du temps. « Opéraïsme » signifie « ouvriérisme ». En France, ce terme renvoie à la (sur)valorisation – pas exempte d« anti-intellectualisme » – de la classe ouvrière industrielle, de sa culture et de ses organisations. En Italie, sa signification est contraire. Il désigne la spontanéité révolutionnaire des fractions des classes dominées qui ne sont pas (encore) organisées. Lopéraïsme considère lusine comme le « centre de gravité » de la lutte des classes. Laffrontement des ouvriers avec les patrons est censé seffectuer sur le lieu même du travail, sans la médiation de syndicats ou de partis. Lopéraïsme est un courant antisyndicaliste et à certains égards antiléniniste, cest-à-dire spontanéiste. Le léninisme, on le sait, soutient que la subjectivité de la classe ouvrière doit être complétée ou fécondée par le Parti. Livrée à elle-même, elle tend vers le compromis de classe. Les opéraïstes considèrent au contraire que la subjectivité brute des travailleurs renferme la « vérité » de la lutte des classes. Deux caractéristiques du contexte italien des années 1960 expliquent cette position : dabord, la bureaucratisation et la compromission des organisations de la classe ouvrière italienne. Le PCI est connu pour avoir été le plus « libéral » (« polycentrique », disait-on à lépoque) des partis communistes européens. En même temps, sa stratégie a consisté à se rapprocher avec le temps des autres partis italiens, orientation qui culmina avec le « Compromis historique » conclu avec la démocratie chrétienne au début des années 1970note. Comme le dit un commentateur, le PCI a pratiquement sauvé le capitalisme italien en reversant son électorat et son prestige dans lescarcelle des institutions corrompues du paysnote. Ce qui a conduit lopéraïsme à développer une méfiance viscérale envers la classe ouvrière organisée, les bureaucraties syndicales, le PCI et le PSI, et à sopposer à son théoricien principal, Antonio Gramsci, et particulièrement à son interprétation autorisée par Palmiro Togliatti, le principal dirigeant du PCI de lépoque. Alors que dans dautres pays – lArgentine et la Grande-Bretagne par exemple – lauteur des Cahiers de prison constituait un recours théorique dans les années 1960 face à un marxisme-léninisme sclérosé, en Italie il était rare de trouver un collectif et/ou un intellectuel révolutionnaires « extraparlementaires » se réclamant de son héritage. Un second processus qui explique la conception spontanéiste et antisyndicaliste de lopéraïsme est lié aux migrations internes à lItalie de cette période. Le développement économique de ce pays sopère au XXe siècle autour dune division entre un Nord industrialisé et un Sud plus rural. Dans laprès-guerre, les migrations douvriers non qualifiés du Sud embauchés dans les usines du Nord sintensifient. Ceci donne lieu à lémergence dune nouvelle classe ouvrière, sociologiquement distincte de la vieille classe ouvrière italienne. Lattitude des syndicats face à cette nouvelle classe est la défense du « professionnalisme », cest-à-dire une forme de corporatisme consistant à contrôler lentrée des nouveaux prolétaires sur le marché du travailnote. Les opéraïstes considèrent au contraire cette nouvelle classe comme symptomatique des transformations en cours dans le capitalisme et les catégories subalternes, et défendent lidée quil sagit dun nouveau sujet potentiel de lémancipation. Ceci donnera lieu à la théorie de louvrier masse. Ce concept désigne un type de travailleur nouveau, non qualifié, provenant du Sud et installé dans les usines du Nord, qui exécute des tâches productives simples, et que les opéraïstes situent au cœur du mode de production apparu en Europe après la Seconde Guerre mondialenote. Louvrier masse na ni les compétences professionnelles de louvrier qualifié, ni la « conscience de classe » transmise de génération en génération qui en découle. Les potentialités révolutionnaires de ce nouveau sujet sont cependant importantes, si lon en croit les écrits opéraïstes de la fin des années 1960 et du début des années 1970, ce pour des raisons aussi bien stratégiques que de fond. Louvrier masse est rejeté par les organisations de la classe ouvrière, ce qui permet den faire une machine de guerre contre les « bureaucraties syndicales ». Dun point de vue structurel, il détruit par son absence de qualification les formes dorganisation du travail en vigueur, et particulièrement le fordisme. Il constitue de ce fait une arme contre la division du travail. Le discours développé par la Gauche prolétarienne – et dautres courants du maoïsme français – à la même époque en France autour des « ouvriers spécialisés » (les fameux « OS ») est à certains égards proche de celui des opéraïstes. LOS soppose à louvrier qualifié, structurellement intégré au capitalisme daprès-guerre, détenteur dun métier et dune subjectivité façonnée par des syndicats peu combatifs. LOS est, au même titre que louvrier masse, dépositaire dune conflictualité sociale que les maos tâcheront dencourager. Les maoïstes et les opéraïstes employaient par ailleurs un répertoire daction similaire, dont une pièce centrale était la pratique de l« enquête ouvrière ». Cette pratique sinscrit dans une tradition inaugurée au sein du mouvement ouvrier au XIXe siècle, dont LEnquête ouvrière proposée par Marx lui-même en 1880 est un exemple marquant. Elle témoigne de limportance accordée par ces courants au « facteur subjectif », cest-à-dire à la manière dont les classes dominées vivent subjectivement la domination quelles subissent. Il y a cependant aussi des différences entre opéraïstes et maos. Lune des principales est que les opéraïstes sont des théoriciens sophistiqués, alors que les maos français – bien que pour beaucoup issus des grandes écoles – nont pas produit de théories en tant que maoïstes (les ouvrages de A. Badiou et J. Rancière sont plus tardifs, et nont rien de spécifiquement maoïste), et considéraient même la production théorique avec mépris. Lopéraïsme prend le contre-pied dun dogme répandu dans les organisations ouvrières, quelles soient communistes ou social-démocrates, à savoir la croyance dans le caractère nécessairement positif du progrès technique. À ses origines, et particulièrement chez Raniero Panzieri, ce courant développe une critique de la conception apologétique de la science et de la technique qui prévaut dans le mouvement ouvrier et en URSS, et fait de celles-ci une instance centrale de la domination du capital. Lidée que le développement des forces productives serait en soi porteur de progrès, et conduirait peu à peu de lui-même à léclosion du socialisme, est battue en brèche par Panzieri. Ceci inscrit lopéraïsme de la première période au sein de ce quErnst Bloch appelait les « courants chauds » du marxisme, cest-à-dire ceux dans lesquels prévaut une dimension « romantique » antitechnicistenote. Cette dimension est cohérente avec la critique opéraïste de la vieille classe ouvrière, dépositaire dun savoir technique inséparable de la division du travailnote. Toutefois, lattitude des opéraïstes à légard de la technique se modifie progressivement. Panzieri introduit dès le volume 4 des Quaderni Rossi une référence à un texte dont le commentaire constitue jusquà ce jour la marque de fabrique de lopéraïsme, à savoir le « Fragment sur les machines » tiré des Grundrisse de Marx. Lidée que renferme ce texte (tel quinterprété par les opéraïstes) est que la connaissance – principalement mais pas uniquement scientifique – devient le principal facteur de production dans le capitalisme tardif. Dans le modèle marxiste standard, cest le travail qui se trouve au fondement de la valeur. Avec la montée en puissance de la valeur-savoir, le travailleur cesse dêtre lacteur central du procès de production, et est progressivement « satellisé » par lui. Le concept de general intellect est introduit par Marx pour décrire ce phénomène : « Le développement du capital fixe montre jusquà quel point le savoir social général, knowledge, est devenu une puissance productive immédiate, à quel point les conditions du processus vital de la société sont soumises au contrôle du general intellect, et transformées selon ses normesnote. » Le « capital fixe » renvoie au capital intégré dans les machines. Il désigne en ce sens un savoir technique transformé en outil de production. Le general intellect se réfère quant à lui à lintelligence collective et à la capacité de coopération des individus dans la production économique, et plus généralement la vie sociale. Il sagit dun « savoir social généralisé » anonyme et dispersé dans tout le corps social, qui inclut sans se confondre avec lui le capital fixe et qui place le savoir et les savoir-faire au cœur du capitalisme, mais aussi de sa possible contestation. Cette idée se trouve au cœur de lhypothèse du « capitalisme cognitif » formulée aujourdhui par les héritiers de lopéraïsme. Hormis le general intellect, un autre concept opéraïste important est celui de composition de classe. Il désigne le mélange dobjectivité technique et de subjectivité politique que contient une lutte politique donnée. Ce mélange permet de caractériser une période historique, et de désigner en son sein un acteur principal. Ainsi louvrier masse est-il la figure dynamique correspondant au capitalisme des années 1970, en ceci quil est à la fois le produit des transformations structurelles que subit ce dernier et quil est porteur dune capacité de contestation de son fonctionnement. À chaque « composition de classe », le capital répond en se restructurant en profondeur. Contrairement à dautres variantes de marxisme, qui accordent une primauté au capital sur le travail dans la détermination du cours de lhistoire, les opéraïstes soutiennent que ce sont les luttes ouvrières qui sont à linitiative, et que le capitalisme est toujours réactif ou en retard. En dautres termes, les luttes ouvrières poussent le système à se réformer en permanence. Ceci conduit logiquement Negri à soutenir que les mouvements des années 1960 et 1970 nont pas été défaits, contrairement à lopinion courante (qui est aussi celle que nous avons développée au chapitre 1), mais quils ont au contraire remporté leur combat contre le capitalisme de lépoque. Le capitalisme actuel est à ses yeux le résultat des transformations que ces mouvements ont imposées au système. Les opéraïstes abandonnent progressivement lidée que lusine est le site où se déroule la lutte des classes. Lhistoire de ce courant est jalonnée de retournements de ce genre et, tout comme la technique est passée du statut de cœur de la domination à celui de moteur du développement capitaliste et de sa contestation (avec la théorie du general intellect), Negri en est venu à partir de la seconde moitié des années 1970 à théoriser lidée que la lutte des classes se déroule dans la société dans son ensemble. La thèse qui sous-tend cette position est que lusine étend progressivement sa logique à toute la société, et que par conséquent lexploitation à laquelle sont soumis les ouvriers affecte dorénavant toute la populationnote. Cette thèse rencontrera ultérieurement dans lévolution de Negri un concept élaboré par Foucault, à savoir le « biopouvoir », qui désigne le gouvernement sur les populations et les corps que Foucault considère avoir émergé au XIXe siècle. Dans cette nouvelle configuration, louvrier masse est remplacé par une autre figure dynamique, louvrier social. Negri fait le constat de la crise que traverse la « classe ouvrière » comme catégorie analytique et comme réaliténote. Ce constat rejoint des analyses conduites au même moment en France par des auteurs comme André Gorz, dont lAdieu au prolétariat date de 1980note. Deux processus expliquent cette évolution aux yeux de Negri : dabord, laugmentation générale du niveau de scolarisation de la population. Ceci implique que les individus sont de moins en moins « massifiés », et de plus en plus des « singularités ». En outre, les opéraïstes défendent lhypothèse de la « tertiarisation » de la société, cest-à-dire de la montée en puissance du secteur tertiaire. Là encore, ils participent dune tendance « postmarxiste » générale, dont relèvent également des auteurs comme Alain Touraine et Serge Mallet. Scolarisation et tertiarisation se conjuguent pour conférer au travail intellectuel ou « immatériel » une importance de plus en plus grande dans la production. Empire et Multitude
De sa période proprement opéraïste jusquà son exil en France en 1983, à la parution dEmpire en 2000, Negri a publié une série douvrages, parmi lesquels Marx au-delà de Marx (à partir dun séminaire prononcé à linvitation de Louis Althusser à lÉcole normale supérieure en 1978), LAnomalie sauvage consacré à Spinoza, ou encore Le Pouvoir constituant note. De plus en plus, T. Negri séloigne du marxisme traditionnellement conçu. Il se consacre désormais à lélaboration dune théorie du pouvoir et de la subjectivité. T. Negri prend progressivement ses distances avec le Capital, quil considère comme un texte « objectiviste » sacrifiant à léconomisme, et lui oppose les Grundrisse, présentés comme plus en phase avec les évolutions récentes du capitalisme. Au début des années 1990, il fondera en compagnie de Jean-Marie Vincent la revue Futur antérieur, qui se fera lécho de ces nouvelles préoccupationsnote. T. Negri a développé dans ses réflexions sur le pouvoir une distinction cruciale, inspirée de Spinoza. Il sagit de la distinction entre potere et potentia, entre « pouvoir » et « puissance ». La première notion désigne le pouvoir au sens habituel du terme, cest-à-dire le « pouvoir sur ». A dispose dun pouvoir sur B en ce sens sil parvient à lui faire accomplir un acte quil naurait pas accompli autrement, ou à ne pas accomplir un acte quil aurait souhaité effectuer. À léchelle collective, cette acception du pouvoir désigne les contraintes que des institutions – par exemple gouvernementales – exercent sur un ou plusieurs individus. La seconde signification de « pouvoir » est celle de « puissance », ou de « pouvoir de », entendue non au sens de domination ou dusage de la force, mais de capacité ou de faculté à réaliser un acte. Un ou plusieurs individus sont « puissants » selon cette acception sils actualisent des potentialités quils possèdent. Par exemple, jactualise la potentialité humaine de nager si japprends effectivement à nager. Ces deux sens du pouvoir sont étroitement liés mais opposés. Le pouvoir au premier sens consiste à séparer les individus de leur puissance, cest-à-dire de ce quils seraient capables de réaliser. Actualiser une puissance consiste à linverse à se délester des entraves que fait subir sur soi le pouvoir. Cette distinction a une connotation libertaire. La Multitude se situe du côté de la puissance, cest-à-dire de la coopération et de la créativité. LEmpire est quant à lui du côté du pouvoir, en ceci quil a besoin pour exister et prospérer de capter sans cesse les puissances de la Multitude. Ce passage tiré dEmpire donne un aperçu de cette thématique : « Dans la postmodernité, nous nous retrouvons dans la situation de saint François opposant à la misère du pouvoir la joie de lêtre. Cest une révolution quaucun pouvoir ne contrôlera – parce que le biopouvoir et le communisme restent ensemble, en tout amour, toute simplicité et toute innocence. Telles sont lirrépressible clarté et lirrépressible joie dêtre communistenote. » Venons-en donc à ces concepts étroitement imbriqués que sont lEmpire et la Multitude. Le succès quont connu le premier dentre eux et louvrage du même nom repose en partie sur un malentendu. Cet ouvrage paraît en 2000, et doit sa popularité à la résurgence agressive de limpérialisme états-unien après le 11 septembre 2001, qui donnera lieu aux aventures militaires afghane et irakienne. Ce que M. Hardt et T. Negri appellent « Empire » est cependant très différent de ce quon entend habituellement par « impérialisme ». Limpérialisme implique un ou plusieurs centres et des périphéries. Il suppose quexistent des régions dominantes (historiquement lEurope, puis les États-Unis), et des régions dominées qui sont victimes de limpérialisme. Limpérialisme ainsi conçu consiste classiquement en la projection de la puissance des États centraux sur la scène mondiale, ce qui implique – dans la conception de Lénine notamment – lexistence de conflits interimpérialistes. M. Hardt et T. Negri récusent cette conception des rapports géopolitiques et économiques mondiaux. Selon eux, « au contraire de limpérialisme, lEmpire nétablit pas de centre territorial du pouvoir et ne sappuie pas sur des frontières ou des barrières fixées. Cest un appareil décentralisé et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre progressivement lespace du monde entier à lintérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansionnote ». M. Hardt et T. Negri prennent acte du déclin inexorable des États-nations à lheure de la mondialisation. À leurs yeux, celle-ci abolit la souveraineté nationale et les capacités de régulation dont disposaient les États pendant lépoque moderne. Les auteurs partagent le point de vue danalystes – de gauche comme de droite – qui considèrent que la mondialisation remet radicalement en cause la forme État. Ceci ne signifie pas que la problématique de la souveraineté ait disparu. Dorénavant, elle se situe toutefois à une échelle supérieure, qui est justement celle de lEmpire. Comme le dit ce passage, la souveraineté impériale se définit par le fait quelle na pas de centre ni nest territoriale. LEmpire est un « espace lisse », comme disent M. Hardt et T. Negri en référence à un concept élaboré par Deleuze. Il ne connaît pas les « aspérités » que constituaient les frontières ou les inégalités politiques et/ou économiques caractéristiques de l« ancien régime » national. Le pouvoir existe, certes, mais il est littéralement sans lieu : « Dans cet espace lisse de lEmpire, il ny a pas de lieu de pouvoir : celui-ci est à la fois partout et nulle partnote. » On reconnaît ici linfluence de la conception « décentralisée » du pouvoir de Foucault. LEmpire nest cependant pas dépourvu dacteurs globaux qui sinscrivent dans des stratégies de puissance. Les entreprises multinationales se taillent la part du lion dans lontologie que proposent M. Hardt et T. Negri du monde politique contemporain. Loin dêtre tributaires de contraintes étatiques, celles-ci « structurent et articulent plutôt directement territoires et populations, et tendent à faire des États-nations de simples instruments pour enregistrer les flux de marchandises, de monnaies et de populations quelles mettent en branlenote ». Les multinationales disposent donc, du fait de leur caractère réticulaire et mobile, dun primat dans le contexte de lEmpire, réduisant les États au rang de simples « instruments ». M. Hardt et T. Negri dessinent la structure de lEmpire en sinspirant de la description que propose lhistorien Polybe (IIe siècle av. J.-C.) de lEmpire romain. Cette structure se compose de trois parties. Au sommet se trouvent les corps « monarchiques » que sont par exemple les États-Unis (dont la puissance est malgré tout reconnue par les auteurs), des instances comme le G8, et des organisations internationales comme le FMI, lOTAN et la Banque mondiale. Puis viennent les corps « aristocratiques » tels que les multinationales et les États-nations de puissance moyenne et faible. Limpact potentiel de laction de ces derniers sur lensemble du système est moindre que celui des organes du niveau supérieur. Les corps « démocratiques » comme lAssemblée générale de lONU ou les ONG, supposés représenter le peuple, parachèvent cette structure. M. Hardt et T. Negri soulignent limportance acquise par le droit international au sein de lEmpire. Les interventions militaires menées par la « communauté internationale » – États-Unis en tête – depuis la chute du mur de Berlin (Irak, Kosovo, Somalie…) lont été au nom du droit international naissant, et non en alléguant des intérêts de puissance. Même quand elles ne lont pas été, lacharnement des intéressés, par exemple ladministration Bush dans le cas de lIrak en 2003 pour convaincre le Conseil de sécurité des Nations unies du bien-fondé de loffensive militaire, démontre la force contraignante que représente désormais lappareil juridique international sur laction des États. Cest lun des arguments que les auteurs mettent en avant pour récuser lassimilation de lEmpire aux formes classiques de limpérialisme, dépourvues de légalité internationale. En plus dêtre liée à une modification de lordre juridique mondial, lémergence de lEmpire possède un substrat économique. Celle-ci est tributaire des profondes transformations subies par le capitalisme depuis les années 1970. Cette dimension économique de lEmpire conduit M. Hardt et T. Negri à formuler lhypothèse de lapparition dun « capitalisme cognitif ». LEmpire saffronte à la Multitude. Pour M. Hardt et T. Negri, celle-ci est le nouveau sujet de lémancipation, qui a supplanté dans ce rôle la classe ouvrière. Lun des grands débats qui ont traversé les mouvements sociaux récents, et particulièrement le mouvement altermondialiste, porte sur la question de savoir si la classe ouvrière demeure à lheure actuelle un sujet – et un concept – opérant, ou sil faut lui substituer dautres sujets, parmi lesquels la Multitude. Le Forum social européen de Saint-Denis de 2003 a par exemple vu saffronter autour de cette question, dans un débat auquel assistèrent des centaines de jeunes gens, le marxiste britannique Alex Callinicos et Toni Negri, alors tout juste libéré de sa prison italienne. Le concept de multitude est fort ancien. Bien que difficile à déterminer, son premier usage dans la philosophie politique moderne remonte sans doute à Machiavel. Il est ensuite employé par Spinoza et Hobbes. Parmi les théoriciens critiques contemporains, hormis les auteurs dEmpire, Paolo Virno et Alvaro Garcia Linera mettent ce concept à contributionnote. Comme son nom lindique, le concept de multitude désigne une pluralité dindividus. Cette pluralité ne possède pas dunité, cest-à-dire que les individus qui la composent nont pas nécessairement de point commun, comme par exemple celui dêtre des ouvriers, des femmes, des Noirs ou des homosexuels. Lidée de pluralité irréductible est en ce sens au fondement de la multitude. En même temps, cette absence dunité nempêche pas la multitude de persévérer dans lêtre, autrement dit elle ne la conduit pas à se dissoudre. La multitude est le mode dexistence de la pluralité, qui ne nécessite pas pour exister dêtre unifiée ou réduite à un dénominateur commun de ceux qui y appartiennent. Cette caractéristique distingue la multitude de deux concepts et sujets politiques modernes, à savoir le « peuple » (et la nation) et les « classes sociales ». La multitude soppose au peuple en ceci que ce dernier désigne la population toujours déjà gouvernée ou « informée » par lÉtat. Contrairement à la multitude, le peuple dispose dun principe dunité, qui est le (supposé) « contrat social » passé entre lÉtat et les citoyens, quelle que soit la forme quil adopte chez les théoriciens modernes de lÉtat (Hobbes, Rousseau). Les tenants de la multitude sont hostiles à lusage du concept de « peuple », pourtant fréquent dans lhistoire du mouvement ouvrier. À leurs yeux, la multitude se situe en deçà ou « avant » le peuple, elle est ce qui refuse de se laisser capturer par lÉtat. Cest pour la même raison que la multitude soppose aux « classes sociales », et particulièrement à la « classe ouvrière ». Les classes sociales disposent dun principe unificateur – même tendanciel ou relatif dans les versions contemporaines de marxisme – qui est dordre économique. Les membres dune classe sociale sont souvent divers du point de vue de leur genre ou de leur appartenance ethnique. Un élément les réunit toutefois, à savoir la position des individus concernés dans la structure socio-économique : ouvriers, cadres, bourgeois, etc. Cette appartenance est ce qui légitime « objectivement » lunification de la classe par le parti. Au contraire, la pluralité inhérente à la multitude est laissée en létat, sans tentative dunification, car elle est réputée irréductible et considérée comme vertueuse. Le concept de multitude développé par M. Hardt et T. Negri est à la fois sociologique et politique. Son succès découle de ce quil parvient à saisir certains éléments déterminants de la situation actuelle des classes dominées, dont le concept de classe sociale ne parvient selon les auteurs plus à rendre compte. Au cours des trente dernières années, le salariat sest atomisé. Alors que les identités et statuts en son sein étaient relativement clairement établis depuis laprès-guerre, la crise du début des années 1970 et le tournant néolibéral de la fin de cette décennie ont conduit à leur multiplication, rendant de plus en plus hétérogène la condition des salariés. La crise du mouvement ouvrier résulte en partie de la difficulté à mobiliser sur la base des anciens répertoires daction liés à danciens statuts sociaux, conférant à la crise une dimension tant objective que « représentationnelle ». Avec latomisation du salariat et le chômage de masse, est venue également la précarisation généralisée. Le contrat à durée indéterminée et ses équivalents dans les autres pays industrialisés, bien que toujours centraux sur le plan juridique, ont perdu de leur force normative. À ce caractère désormais pluriel de la condition salariale sajoute une autre forme de pluralité, celle-ci plus politique. La seconde moitié du XXe siècle sest caractérisée par la prolifération de ce quon appelait autrefois les « fronts secondaires », cest-à-dire les luttes autres que le « front principal » que constituait lopposition entre le capital et le travail, comme le féminisme, lécologie, lanticolonialisme ou le mouvement homosexuel. À mesure que le siècle avance, les « politiques minoritaires » tendent à être de plus en plus valorisées. Les pratiques hégémoniques et centralisatrices des organisations issues du mouvement ouvrier, et les catastrophes auxquelles elles ont donné lieu à lEst comme à lOuest, sont pour beaucoup dans cette tendance. Mais la dynamique de fragmentation et de multiplication des identités politiques constitue également une tendance de fond de la modernité. Or le concept de « multitude » semble à même de rendre compte de la pluralité actuelle des formes didentité, doppression et de résistance. Des piqueteros argentins aux queer, en passant par les zapatistes mexicains, les sans-papiers en France, ou les activistes des centres sociaux en Italie, ce concept capture des aspects de cette infinie pluralité, en cherchant à ne pas dissoudre pour autant limpact transformateur potentiel de cet ensemble sur le système. Quels sont les rapports entre lEmpire et la Multitude ? Pour T. Negri, les luttes sont toujours à linitiative. Ceci signifie quelles mettent le système en crise, autrement dit que le taux de profit et les formes de pouvoir déclinent à mesure que lintensité des luttes saccroît. Cest ce quon appelle parfois la théorie « volontariste » de la crise, laquelle soutient que la crise découle non des contradictions objectives du capitalisme, mais du degré de combativité de ceux qui le contestent. M. Hardt et T. Negri reprennent ce schéma dans leur formulation des rapports entre lEmpire et la Multitude. À leurs yeux, lEmpire a besoin pour exister de capter la puissance de la Multitude. LEmpire est une structure « parasitaire », qui se nourrit de la capacité de création et de coopération de la Multitude : « Le pouvoir du prolétariat impose des limites au capital ; non content de déterminer la crise, il dicte aussi la nature et les germes de la transformation. Le prolétariat invente présentement les formes sociales et productrices que le capital sera forcé dadopter dans lavenirnote. » Le rapport entre lEmpire et la Multitude est ambigu. Dun côté, lEmpire a besoin dabsorber les éléments dinnovation provenant de la Multitudenote. De lautre, son action sur elle tend à inhiber ce quelle a de créateur, au bénéfice de formes figées ou déjà existantes. Cette façon de concevoir le rapport entre lEmpire et la Multitude est antérieure à M. Hardt et T. Negri. Chez Hobbes, la constitution du Léviathan a pour condition – et même pour raison dêtre – la Multitude, en ce sens quelle a pour objectif de la discipliner et de réduire les risques de guerre civile qui lui sont inhérents. Quelle attitude la Multitude adopte-t-elle face à lEmpire ? Lun des reproches fréquemment adressés à M. Hardt et T. Negri est labsence chez eux de réflexion stratégique. Ce reproche est justifié, mais il pourrait être adressé à lécrasante majorité des théoriciens critiques contemporains (la réflexion stratégique requiert des conditions conjoncturelles particulières). On trouve en réalité chez M. Hardt et T. Negri des ébauches de réflexion stratégique. Ainsi, lun des points sur lesquels insistent les auteurs est le caractère nomade de la Multitude. La théorie du « nomadisme » est très en vogue à lheure actuelle. Elle provient de Deleuze et Guattari, et particulièrement dun chapitre fameux de Mille Plateaux (1980) intitulé « Traité de nomadologie ». LÉtat est une entité territoriale. Il na de sens que sil contrôle un territoire, et filtre les flux de population qui y circulent. Il est de ce point de vue une instance de résistance au mouvement. La Multitude se situe au contraire du côté du mouvement, cest-à-dire, comme disent Deleuze et Guattari et M. Hardt et T. Negri à leur suite, du côté de la « déterritorialisation ». Chez les auteurs de Mille Plateaux, ce concept est fondamentalement lié au désir. Le désir est toujours du côté de la déterritorialisation, de la vitalité et des flux, alors que le pouvoir et lÉtat cherchent en permanence à le re-territorialiser afin de se lassujettir. Lélément intéressant est que cette nouvelle forme de souveraineté quest lEmpire, contrairement à la souveraineté nationale, est elle aussi du côté de la déterritorialisation. LEmpire est déterritorialisé en ceci que les formes contemporaines du capital qui le sous-tendent sont mobiles. Vers un capitalisme cognitif ?
Le contexte économique dans lequel émerge lEmpire nest pas indifférent. Après tout, même si lopéraïsme en est une variante originale, T. Negri est un représentant du marxisme qui, à ce titre, se doit daccorder une place à léconomie. Lhypothèse économique qui accompagne la théorie de lEmpire et de la Multitude est celle du « capitalisme cognitif ». Le philosophe et économiste français Yann Moulier-Boutang en a proposé la caractérisation la plus rigoureusenote. Lhypothèse du capitalisme cognitif a pour point de départ lidée quest apparu depuis peu un « troisième âge » du capitalisme, succédant au capitalisme marchand (XVIIe et XVIIIe siècles) et au capitalisme industriel (XIXe et XXe siècles), à savoir justement le capitalisme cognitif. Celui-ci se définit principalement par le fait que le travail « immatériel » ou « cognitif » y est prédominant. Les marchandises renferment à lheure actuelle davantage de savoirs et de savoir-faire quauparavant, et cette tendance saccroît à mesure que le temps passe. Ce constat vaut pour tous les secteurs de léconomie, et non pas seulement pour le secteur des technologies. Le caractère de plus en plus immatériel du capitalisme se constate ainsi dans lune des plus vieilles activités humaines, à savoir lagriculture. La composition en savoirs des produits agricoles intègre aujourdhui des engrais chimiques dont lélaboration a souvent nécessité de longues périodes de recherche en laboratoire, des savoir-faire agronomiques de terrain, mais aussi une labellisation et des techniques de marketing dune grande sophistication. Limportance de la valeur-savoir est en ce sens croissante, et celle de la valeur-travail traditionnellement conçue – mesurée par le temps de travail – décroît tendanciellement. Cette thèse est bien entendu à mettre en rapport avec le general intellect. La montée en puissance de la valeur-savoir met en crise la « critique de léconomie politique » marxiste traditionnelle. Lun des axiomes de base de léconomie politique et de sa critique est la rareté des ressources matérielles. Cest parce que celles-ci sont rares quelles sont lobjet dune lutte pour leur appropriation entre les individus ou les classes sociales. La société communiste annoncée par Marx et dautres a pour principale caractéristique labondance matérielle. Mais, pour y parvenir, il faut dépasser la rareté inhérente au capitalisme. Or le passage de la valeur-travail à la valeur-savoir complique la situation. Le savoir est un bien « non rival », comme disent les économistes, ce qui signifie que le fait quune personne le possède nempêche pas quune autre personne en dispose également, et que sa valeur ne diminue par pour autant. Ainsi, contrairement à un morceau de viande ou un logement, la formule E = MC2 peut être possédée par un nombre infini de gens sans perdre de sa valeur. Bien plus, il est probable que ce type de bien ait dautant plus de valeur que le nombre de personnes qui le possèdent est grand. En effet, la coopération du plus grand nombre est ce qui permet aux savoirs – dans ce cas, scientifiques – de se développer. Le rapport entre nombre de possédants et valeurs de lentité considérée est donc inversement proportionnel dans le cas des objets matériels, et proportionnel dans le cas des objets cognitifs. Si lon part de lhypothèse selon laquelle la valeur-savoir est en train de remplacer la valeur-travail, le bouleversement induit du point de vue du fonctionnement du capitalisme et de la structure de la propriété est considérable. La rupture avec la rareté nous ferait basculer dans le « postcapitalisme ». LEmpire et son soubassement économique quest le capitalisme cognitif contiennent donc en germe les éléments de la nouvelle société, que M. Hardt et T. Negri persistent à qualifier de « communiste ». Lévolution du capitalisme fait également évoluer la nature des classes sociales. Dès lors que la valeur-savoir remplace la valeur-travail, une nouvelle classe sociale reposant sur la nouvelle forme de valeur, dont lexploitation de lactivité fonde le nouveau régime capitaliste, doit apparaître, tout comme lexploitation de la classe ouvrière industrielle permettait autrefois au capitalisme industriel de fonctionner. T. Negri et Y. Moulier-Boutang nomment « cognitariat » cette nouvelle classe dexploités. Ce néologisme procède dune contraction de « cognitif » et « prolétariat ». Le cognitariat est composé de toutes les personnes qui ne possèdent que leur cerveau et leur formation, et qui contribuent à la production immatérielle. Le cognitariat se situe dans le prolongement de l« ouvrier social », dont nous avons vu quil avait remplacé à la fin des années 1970 l« ouvrier masse ». Les intermittents du spectacle en constituent un exemple. Les intermittents produisent le bien immatériel par excellence, à savoir la culture. Ils sont des rouages indispensables de la production théâtrale, télévisée, musicale ou cinématographique. En même temps, ils sont largement précarisés, comme lont démontré les débats autour de la modification de leur statut en 2003. Le niveau élevé de leur capital culturel et de leur précarisation est ce qui caractérise les membres du cognitariat. Dans le régime du capitalisme cognitif, la distinction entre le travail et le hors-travail tend à sestompernote. La production de biens matériels suppose leffectuation dune série de tâches plus ou moins complexes mais délimitées. Ces tâches seffectuent sur le lieu du travail, ce qui suppose que le temps de travail est discret, mesurable et que sa frontière est clairement délimitée par rapport au « hors-travail ». Dans la production de biens à forte teneur cognitive, la mesure du travail entre en crise. Un intermittent travaillant dans le domaine du théâtre participera certes à des répétitions commençant et se terminant à certaines heures. Mais une part essentielle de son travail consistera, par exemple, à apprendre le texte de la pièce quil joue, travail qui seffectuera le plus probablement chez lui, et quil est impossible de mesurer précisément. Autre exemple : comment comptabiliser les heures de travail dun doctorant en biologie, dont la formation (par la lecture darticles ou la présence à des conférences) sopère à nimporte quelle heure du jour et de la nuit, et qui contribue par son travail à linnovation scientifique et économique ? Le capitalisme cognitif tend ainsi à brouiller la distinction entre travail et hors-travail, le travail se dilatant sur lensemble de la journée, ce qui signifie que « travail » est dorénavant synonyme de « vie ». Cest la raison pour laquelle beaucoup de partisans de lhypothèse du capitalisme cognitif sont des défenseurs résolus du « revenu garanti » ou « allocation universellenote ». Ce revenu inconditionnel découplé du travail est seul à même à leurs yeux dapporter une solution à labsence croissante de séparation entre le travail et le hors-travail, cest-à-dire au problème de la mesure du travail et de sa rétribution. Le travail nétant plus mesurable, il convient de découpler le salaire et la possession dun emploi, et dattribuer un « revenu dexistence » à chacun. LE RENOUVEAU DES THÉORIES DE LIMPÉRIALISME
La question de limpérialisme est centrale au sein des nouvelles théories critiques. La conjoncture géopolitique mondiale explique bien entendu ce fait. La question des nouveaux rapports de force mondiaux en général, et de limpérialisme en particulier, est devenue déterminante aujourdhui, y compris chez des penseurs classés à droitenote. La problématique de limpérialisme a une longue histoire au sein des théories critiques, de Hobson (dont sest inspiré Lénine dans sa brochure sur limpérialisme comme « stade suprême » du capitalisme), à Frantz Fanon, en passant par Rosa Luxemburg, Boukharine et Che Guevara. Cette question sest reconfigurée au cours des dernières décennies, mais elle na jamais disparu des préoccupations des penseurs critiques. Lune des transformations quelle a subies est la diminution de linfluence des théories économiques de limpérialisme – cest-à-dire des théories expliquant limpérialisme par des facteurs inhérents à la logique du capitalisme – au bénéfice danalyses mettant laccent sur dautres facteurs explicatifs, par exemple la dimension politique ou culturelle de ce phénomène. Marxisme et impérialisme
Un premier groupe dauteurs quil convient dévoquer est composé des théoriciens de limpérialisme qui ont soumis à critique les conceptions de M. Hardt et T. Negri. Parmi ceux-ci, on trouve Atilio Boron, Daniel Bensaïd, Alex Callinicos, Malcolm Bull, Gopal Balakrishnan, ou encore Ellen Meiksins Wood. Dans la plupart des cas, ces auteurs relèvent de ce que nous avons appelé, dans la typologie des intellectuels contemporains présentée au chapitre 3, les « résistants ». Ceux-ci se définissent par le fait quils sont les plus proches du marxisme des années 1960 et 1970 (même si le marxisme de cette époque était lui aussi divers). Au vu de la distance prise par M. Hardt et T. Negri avec la conception marxiste de limpérialisme, il est compréhensible que ces penseurs se trouvent en première ligne dans sa mise en question. Quelles critiques ces théoriciens adressent-ils à M. Hardt et T. Negri ? Nous nous limiterons ici aux objections adressées à la théorie de lEmpire, et reviendrons ultérieurement sur celles formulées à lencontre du concept de Multitude. Dabord, la théorie de lEmpire sous-estime aux yeux de ses critiques les contradictions interimpérialistes existant à lheure actuelle. Cette théorie soutient que lEmpire est une entité supranationale qui a transcendé la division du monde en États-nations. Cest tout le sens de lexpression d« espace lisse », qui revient fréquemment sous la plume de M. Hardt et T. Negri. Or les événements récents ont montré quil existe aujourdhui autant dantagonismes entre grandes puissances mondiales quà lépoque (1916) où Lénine écrivait son célèbre ouvrage sur le sujet. La guerre en Irak de 2003, en particulier, a démontré que lintérêt national des États-Unis et celui des pays européens ne convergent pas nécessairement. Lémergence de la Chine comme puissance économique, et les rapports conflictuels quelle entretient déjà avec les États-Unis, auront selon toute probabilité des conséquences géopolitiques à lavenir. Taïwan pourrait constituer un motif de cristallisation de ce conflit. Les guerres de moindre intensité qui se déroulent en Afrique ou en Asie, qui sont pour beaucoup lexpression de rivalités impériales sur ces continents, montrent elles aussi le caractère fort peu « lisse » de lespace mondial. Les antagonismes que lon constate au seuil du XXIe siècle ressemblent ainsi à bien des égards à ceux qui structuraient les XIXe et XXe siècles. Ce constat donne lieu à une seconde critique fréquente de la théorie de lEmpire. Il fait peu de doute que la mondialisation de léconomie a un impact sur lordre international. Lémergence dentités globales non ou supra-étatiques telles que les entreprises multinationales ou les ONG implique que les États doivent désormais compter sur la présence dacteurs influents à leur côté. Dans la seconde moitié du XIXe et au XXe siècle, tel nétait pas (ou moins) le cas, et le pouvoir des États en matière internationale était incontestablement supérieur. En même temps, soutenir comme le font M. Hardt et T. Negri que la forme État connaît actuellement un déclin inexorable, que les États ne sont autres aujourdhui que des « instruments » des multinationales, quils ont perdu tout efficace propre, paraît pour le moins excessif. La mondialisation procède dune logique dexpansion inhérente au capitalisme, mais elle est également une politique délibérément mise en place par les États les plus puissants. Lintensification du commerce mondial répond en partie à la baisse de la demande intérieure des principales puissances économiques mondiales à partir des années 1970. Par ailleurs, ce quon appelle communément la « dérégulation » ou le « décloisonnement » des secteurs de léconomie constitutif du processus de mondialisation a nécessité une augmentation et non une diminution de la quantité de lois. Or qui légifère sinon les États, y compris lorsquil sagit de législations internationales ? En outre, quel que soit leur degré dinternationalisation, les multinationales demeurent étroitement liées à leur pays dorigine, dans la plupart des cas occidentaux. La direction de ces entreprises est le plus souvent issue des élites du pays concerné, comme le montrent les analyses sociologiques portant sur les classes sociales dans la mondialisationnote. Lun des éléments centraux de la théorie marxiste classique de limpérialisme consiste à soutenir quen régime capitaliste les logiques économiques et étatiques sont profondément intégrées. Cela signifie que la puissance de lÉtat est plus ou moins directement « au service » de ses capitalistes, et à linverse que ceux-ci servent les desseins géopolitiques de leur État. Limpérialisme résulte de linterpénétration de ces deux logiques. À considérer les conflits dans le monde, peu déléments incitent selon les critiques de Hardt et Negri à la mise en cause de ce modèle. Leo Panitch : chronique de la superpuissance états-unienne
Rien ne serait plus erroné que de présenter les approches marxistes contemporaines de limpérialisme comme de simples répétitions des théories classiques de Lénine, Boukharine et Rosa Luxemburg. Entre représentants de cette tradition, les débats font rage quant à la nature du « nouvel impérialisme », pour reprendre le titre dun ouvrage de David Harvey. Un pan important du débat sest cristallisé autour des thèses iconoclastes de Leo Panitch. Professeur de sciences politiques à luniversité de York au Canada, Panitch dirige une publication importante dans la constellation marxiste contemporaine, Socialist Register, fondée dans les années 1960 par Ralph Miliband, père de lactuel ministre des Affaires étrangères britannique. Il est également un contributeur régulier de la New Left Review, une revue qui se fait lécho de nombre de discussions concernant limpérialisme. Dans une série de textes coécrits avec Sam Gindin, Panitch se propose de repenser la théorie marxiste classique de limpérialisme au regard des évolutions récentesnote. Une première critique quil adresse à cette théorie est quelle surestime le poids des facteurs économiques dans lexplication de limpérialisme, et sous-estime sa dimension politique. Selon Panitch, limpérialisme nest pas, comme le pensent Lénine et Boukharine, le produit direct des contradictions internes de laccumulation du capital. Il découle de la volonté de puissance des États en tant que tels, et non des seuls intérêts matériels de leurs classes capitalistes. Ceci rapproche la position de Panitch de celles des théoriciens « néowébériens » de lÉtat comme Michael Mann et Anthony Giddensnote. De ce point de vue, la théorie de limpérialisme doit être conçue comme une extension de la théorie de lÉtat, et non comme une extension de la théorie des crises économiques, comme dans le marxisme classique. Le problème, ajoute Panitch, est que la théorie de lÉtat – et plus généralement de la politique – a toujours constitué un point faible du marxisme. Le fait que celui-ci se situe du côté des « superstructures » a en effet conduit les marxistes à le négliger au bénéfice des problématiques « infrastructurelles », cest-à-dire économiques. Or, de ce manquement découle selon Panitch la faiblesse de la théorie marxiste de limpérialisme. Lhypothèse de l« autonomie relative » de lÉtat par rapport à léconomie est centrale dans lanalyse de limpérialisme de Panitch. LÉtat nest pas nécessairement « autonome par rapport aux classes capitalistes ou à léconomie, mais [il] a la capacité dagir pour le compte (on behalf) du système conçu comme une totalité (autonomie), bien que sa dépendance par rapport à laccumulation générale pour sa légitimité et sa reproduction fasse que cette capacité est limitéenote ». Panitch persiste à se réclamer du marxisme. Il est de ce fait conduit à fonder les processus politiques sur des processus économiques. Mais son objectif est en même temps de complexifier le lien conçu à ses yeux jusque-là en termes simplistes entre ces deux instances, et à affirmer ainsi l« autonomie relative » du politique par rapport à léconomie. Cette expression signifie que les États se projettent militairement sur la scène mondiale pour des raisons politiques, économiques, ou un mélange des deux, mais quen aucun cas les raisons économiques ne conduisent mécaniquement, par elles-mêmes, à limpérialisme. Même lorsquil sagit de raisons économiques, elles sont « médiatisées » par une prise de décision politique. Sinspirant de Karl Polanyi, Panitch soutient que le capitalisme se caractérise par la dissociation progressive de léconomie et de la politique. Avant lapparition de ce système, ces instances étaient « encastrées » lune dans lautre, si bien que tout événement relevant de lune avait un impact sur lautre ou, plus précisément, chaque phénomène relevait toujours conjointement de lune et de lautre. La dissociation de ces sphères implique que ce qui se passe dans lune na pas nécessairement de répercussions dans lautre. Ces sphères tendent en dautres termes à sautonomiser, et ceci vaut aussi bien à léchelle nationale quinternationale. De ce fait, la concurrence économique à laquelle se livrent les bourgeoisies nationales, les entreprises multinationales ou dautres acteurs économiques na pas de raisons de se traduire systématiquement par des conflits (politiques) interimpérialistes. Le modèle marxiste « standard » soutenait au contraire que la politique ne se « désencastre » jamais de léconomie, et que les processus qui prennent place au sein de cette dernière ont toujours des répercussions (géo)politiques. Panitch affirme par ailleurs que la mondialisation a progressivement dissous la cohérence des bourgeoisies nationales. Celles-ci étaient le lieu où se rencontrent et se mélangent depuis le XVIIIe siècle les intérêts du capital et les intérêts nationaux, doù lidée de bourgeoisie « nationale ». Dès lors que ces bourgeoisies ont perdu de leur consistance, quémerge comme le pense Panitch une classe dominante « transnationale », les rivalités interimpérialistes ont moins lieu dêtre. En effet, cest la divergence structurelle des intérêts des bourgeoisies nationales qui était la cause de ces rivalités. Cet argument de Panitch se rapproche à certains égards de la position de M. Hardt et T. Negri. Ceux-ci défendent lidée que la mondialisation abolit la forme État et lensemble du dispositif – bourgeoisies nationales incluses – qui laccompagne. En ce sens, ils saccordent avec la thèse selon laquelle les classes dominantes ont aujourdhui un caractère transnationalnote. La position de Panitch se distingue toutefois de celle des auteurs dEmpire sur deux points. Dune part, Panitch est en désaccord avec lidée que les États sont en cours de liquidation du fait de la mondialisation ; celle-ci est pour lui entre autres choses le produit de politiques étatiques. Dautre part, Panitch soutient que lempire américain est aujourdhui plus puissant que jamais. En particulier, les institutions internationales dont M. Hardt et T. Negri affirment quelles limitent la puissance impériale états-unienne sont pour Panitch au contraire des soutiens actifs de cette puissance, en ce sens que celle-ci domine le monde notamment par leur entremise. Cest pour sa position concernant limpérialisme états-unien que Leo Panitch est le plus connu aujourdhui. La thèse sans doute dominante concernant cette question au sein des nouvelles pensées critiques consiste à soutenir que les États-Unis sont actuellement lobjet dun déclin inexorable, en raison notamment de la situation désastreuse de leur économie et de lémergence de nouvelles grandes puissances, parmi lesquelles la Chine. Parmi les partisans de cette thèse, on trouve notamment Giovanni Arrighi et David Harvey. Arrighi affirme ainsi que les dernières décennies ont conduit à « une perte relative et absolue de la capacité des États-Unis à maintenir leur centralité au sein de léconomie politique globalenote ». Leo Panitch soppose à lhypothèse de la fin de lhégémonie américaine. Ses arguments sont au premier chef dordre quantitatif. La croissance économique des États-Unis au cours de la période 1984-2004 a été de 3,4 %, cest-à-dire supérieure à celle de toutes les périodes de croissance précédant l« âge dor » de la période 1953-1974 (lors de laquelle elle fut de 3,8 %), mais aussi supérieure à celle des autres pays du G7 pendant la même périodenote. À la même époque, la productivité de léconomie américaine sest accrue de 3,5 % ; les dépenses en « recherche et développement » ont été supérieures à celles du Japon, de lAllemagne, de la Grande-Bretagne, de lItalie et du Canada combinés ; le volume des exportations sest situé à un niveau nettement plus élevé que celui de ses principaux concurrents. Sur le plan statistique, le déclin annoncé par nombre danalystes ne se constate donc nullement. Plus généralement, Panitch soutient que la crise de profitabilité qui sétait ouverte au début des années 1970 au moment du choc pétrolier et lentrée en crise du modèle keynésien-fordiste est désormais résolue sous légide des États-Unis, par lentremise du modèle néolibéral. Des auteurs comme Arrighi et Robert Brenner pensent au contraire que la crise nest pas résolue, et que les déficits américains sont symptomatiques de lincapacité des États-Unis à mettre en place un nouveau mode de régulation du capitalisme. Pour eux, le néolibéralisme est facteur dinstabilité économique et financière ; il nest jamais parvenu à garantir les conditions dune accumulation dynamique. Panitch affirme par ailleurs que les rapports entre les États-Unis et les puissances concurrentes telles que le Japon, lUnion européenne et la Chine ne peuvent être comparés à ceux qui prévalaient au début du XXe siècle entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, la puissance dominante précédente. Un argument avancé par Arrighi est que le passage de témoin auquel on assisterait à lheure actuelle entre la Chine et les États-Unis est du même ordre que celui qui eut lieu autrefois entre ces derniers et la Grande-Bretagne. En particulier, la possession par la nouvelle puissance de volumes colossaux de créances de lancienne serait le signe dune transition hégémonique. Au siècle passé, cette transition sest effectuée au prix dun cycle de violence inouï – deux guerres mondiales notamment – et il nest pas exclu quelle sopère cette fois-ci à nouveau dans des conditions dramatiques. Selon Panitch, les économies des principales puissances sinterpénètrent à un point tel quaucun risque de conflit nexiste dans un avenir prévisible. Il est erroné de se représenter les rapports quelles entretiennent sur le mode des anciennes rivalités interimpérialistes. Plus précisément, léconomie américaine a pénétré si profondément celle de ses rivaux potentiels – par lentremise des investissements directs à létranger – que toute contestation de la part de ces derniers paraît difficilement concevable. De surcroît, le déficit commercial abyssal des États-Unis à légard de pays comme le Japon ou la Chine nest pas un signe de faiblesse. Cest au contraire un signe de puissance. Ce déficit existe depuis un quart de siècle, ce qui montre quil est différent en nature du déficit qui pourrait frapper des pays « normaux ». À quoi sajoute le fait que la possession dune dette est une chose, la transformation de cette puissance financière en puissance politique et militaire en est une tout autre, à laquelle la Chine est loin davoir accédé à ce jour. Selon Panitch, les États-Unis ne connaissent en conséquence toujours pas dadversaire sérieux au plan mondial, et ils nen connaîtront pas de sitôt. Robert Cox : la théorie néogramscienne des relations internationales
La question de limpérialisme est posée en des termes différents par Robert Cox. Cox a exercé des fonctions de direction à lOrganisation internationale du travail (OIT), basée à Genève. Il a également développé lune des théories des relations internationales les plus novatrices de la seconde moitié du XXe siècle, connue sous le nom de théorie « néogramscienne » des relations internationales. Celle-ci met à profit des notions élaborées par Antonio Gramsci – hégémonie, transformisme, bloc historique, révolution passive – pour analyser lordre géopolitique mondial. La théorie de Cox est lune des plus connues de son domaine ; elle fait lobjet dun chapitre dans la plupart des manuels qui y circulent, au même titre que le réalisme, le libéralisme, le néo-institutionnalisme ou le constructivisme. Quel rapport Gramsci entretient-il avec les relations internationales ? Lauteur des Cahiers de prison sest peu exprimé à leur propos. Pourtant, selon Cox, sa conception générale du monde social permet de penser à nouveaux frais la géopolitique en général, et limpérialisme en particuliernote. Lapproche de Cox sinscrit en opposition à la doctrine qui domine les relations internationales au XXe siècle, à savoir le réalisme. Celui-ci repose sur deux principaux axiomes. Dabord, lunité de base des relations internationales est lÉtat. Pour analyser la géopolitique et les événements qui y surviennent – guerres, traités, institutions internationales, commerce, diplomatie –, il faut partir du principe que le monde est composé dÉtats qui possèdent des intérêts, et dont la principale activité consiste à essayer de les réaliser. Un élément important est que les États sont considérés par les réalistes comme des « boîtes noires ». Ceux-ci nexaminent pas ce qui se passe à lintérieur des États, que ce soit la nature des régimes (démocratie, dictature), les rapports entre classes sociales, ou dautres caractéristiques. Pour les réalistes, tout État se comporte in fine de la même façon : il cherche à augmenter sa puissance afin de parvenir à ses fins. Le second axiome avancé par les réalistes est que le système international est « anarchique ». Il ny a pas dautorité planétaire supérieure à celle des États, qui pourrait modérer déventuels conflits entre eux. En particulier, les réalistes considèrent que les organisations internationales nont pas de force causale propre. Elles ne sont rien dautre que le théâtre des affrontements entre grandes puissancesnote. Robert Cox formule plusieurs critiques à légard du réalisme. La première a trait au caractère « anhistorique » de cette doctrine. Le réalisme est une théorie abstraite, supposée valoir pour tout temps et tout lieu. Cest la raison pour laquelle elle autorise un degré de formalisation important, ce quillustre lintérêt de ses représentants pour la logique et la théorie des jeux. Pour Cox, les relations internationales constituent au contraire un système dynamique, ce qui revient à dire quelles ont une histoire. Cox place ses analyses sous la bannière de l« historicismenote ». Il reprend même à son compte lappellation de « matérialisme historique », quil prend cependant soin de distinguer des versions « réductionnistes » de cette doctrine. Lhistoricisme de Cox réside en ceci quil soutient que les formations sociales évoluent avec le temps. De ce fait, le système international est susceptible de reposer à chaque époque sur des « unités de base » différentes, lÉtat-nation tel que nous le connaissons depuis deux siècles nétant que lune des modalités dorganisation de ce système. Plus généralement, tout en inscrivant son travail dans la filiation de Fernand Braudel et de lanalyse de la « longue durée », Cox reconnaît la possibilité de changements structurels profonds dans la géopolitique mondiale. En outre, son matérialisme historique accorde – comme tous les matérialismes – une primauté à la « production ». Le système international est de ce point de vue considéré comme influencé par le « mode de production » en vigueur à lépoque donnée. La production est cependant conçue par Cox au sens large, elle nest pas synonyme de production économique. Les institutions, les normes et les idées sont tout autant parties prenantes de la production que lindustrie ou la finance. Le concept principal que Cox reprend à Gramsci est celui dhégémonie. Chez Gramsci, ce concept désigne un type particulier de domination quexerce une classe sociale sur les autres, ou un secteur de la société sur lensemble de cette dernière. Prenant acte des différences entre la Russie tsariste à laquelle se sont affrontés les bolcheviques et les sociétés ouest-européennes, Gramsci soutient – préfigurant en cela les analyses de Foucault – que le pouvoir est bien plus diffus au sein de ces dernières, que lÉtat strictement conçu nen concentre pas lessentiel comme en Russie. En Europe occidentale, la bourgeoisie a atteint un tel degré d« hégémonie » sur les autres classes quelle peut même parfois se permettre de ne pas gouverner directement, tout en ne perdant pas la main sur la marche effective des affaires. Comme dit Gramsci dans ses Notes sur Machiavel, lÉtat nest en Occident quune « tranchée avancée, derrière laquelle se trouvait une robuste chaîne de forteresses et de casematesnote ». Sur le plan stratégique, les conséquences de cette thèse sont considérables. Elle implique que la prise du pouvoir dÉtat, à supposer quelle soit possible lorsque les frontières entre ce dernier et la société civile se diluent (Gramsci pensait quelle létait), ne suffit pas à renverser lordre établi. Un travail en direction de la « société civile », de la « culture » et du « sens commun » est indispensable. Gramsci affirme ainsi la « nécessité de nouvelles croyances populaires, cest-à-dire ici un nouveau sens commun, et, par conséquent, dune nouvelle culture et dune nouvelle philosophie qui prennent racine dans la conscience populaire avec la même force et le même caractère impératif que les croyances traditionnellesnote ». Selon lauteur des Cahiers de prison, lhégémonie sinscrit dans les corps et les esprits, par lentremise dinstitutions « intermédiaires » telles que lÉglise, la presse ou lÉcole. Quune majorité des membres dune société considèrent ces institutions comme légitimes est ce qui garantit lassise dune hégémonie. Comment le concept dhégémonie sapplique-t-il à lanalyse des relations internationales ? Cox substitue à lidée dhégémonie dune classe sur les autres celle dun État sur le reste de la communauté internationale. Ainsi, « pour devenir hégémonique, un État doit fonder et protéger un ordre mondial universel dans sa conception, cest-à-dire pas un ordre dans lequel un État exploite directement les autres mais un ordre que la plupart des autres États (ou au moins ceux qui se trouvent dans lorbite de lhégémonie) considèrent comme compatible avec leurs propres intérêtsnote ». Lhégémonie se distingue de la domination. Il existe des situations de domination sans hégémonie, et dautres dans lesquelles celle-ci apparaît. Ce qui distingue lhégémonie de la domination est que les pays qui font lobjet de la domination y consentent, cest-à-dire que la domination ny opère pas par la seule force brute déployée par le pays dominant. Ce consentement repose sur la protection militaire, la prospérité économique, ou une combinaison de ces deux éléments, que ce dernier est à même de garantir pour la communauté dÉtats considérée. Comme le dit la citation, les États subissant lhégémonie doivent considérer que celle-ci est dans leur intérêt. Par ailleurs, lhégémonie a ceci de caractéristique que lÉtat hégémonique constitue pour les autres un modèle politique et culturel, dont les élites cherchent à copier le fonctionnement des institutions. De lEmpire romain aux États-Unis, les exemples de ce fait ne manquent pas. Cette dimension culturelle de lhégémonie implique que celle-ci nen reste pas à la surface des États. Elle pénètre au plus profond des sociétés sous hégémonie, dans leur économie, leurs mœurs et leurs croyances. Un rapide coup dœil à lhistoire moderne permet de signaler lalternance des périodes hégémoniques et non hégémoniques. De 1845 à 1875, la Grande-Bretagne est le centre incontesté de léconomie mondiale. Sa domination est hégémonique en ceci quelle garantit léquilibre géopolitique, et que le dynamisme de son économie procure une certaine prospérité aux régions quelle domine (à leurs élites). La Grande-Bretagne représente également à lépoque un modèle culturel dont les institutions et les mœurs connaissent une diffusion internationale. La deuxième période – 1875 à 1945 – est non hégémonique. Elle voit le déclin de la puissance britannique, la montée en puissance des États-Unis, le remplacement du libre-échange par le protectionnisme, la déségrégation de plusieurs Empires (ottoman, Autriche-Hongrie), le tout couronné par deux guerres mondiales. Aucune des puissances de lépoque nest en condition dimposer sa domination aux autres, et moins encore de susciter leur consentement. La troisième période sétend de 1945 à 1975. Les États-Unis prennent alors la tête dune nouvelle hégémonie, qui inclut une croissance économique sans précédent et la diffusion à large échelle dun modèle culturel de production et de consommation. Une caractéristique de cette nouvelle hégémonie est que la domination des États-Unis sopère par lentremise dorganisations internationales telles que les Nations unies, la Banque mondiale et le FMI. Celles-ci constituent léquivalent à léchelle internationale des institutions « intermédiaires » comme lÉglise et lÉcole. Elles permettent d« adoucir » la domination en la rendant légitime aux yeux de ceux qui la subissent, cest-à-dire justement en transformant la domination en hégémonie. La quatrième période commence en 1975. Cette date annonce le déclin de lhégémonie américaine du fait de lépuisement de la croissance daprès-guerre, mais aussi de la défaite au Vietnam et de lémergence dun tiers monde faisant entendre sa voix jusque dans lenceinte des organisations internationales. Cox saccorde avec des auteurs comme Arrighi et Harvey pour soutenir que lhégémonie états-unienne entre en crise dès le milieu des années 1970. Les pays qui, en règle générale, parviennent à imposer leur hégémonie sur la communauté internationale sont ceux qui ont connu une profonde révolution politique et technologique interne. Selon Cox, une hégémonie internationale est la traduction au plan mondial de lhégémonie acquise par la classe dominante dun État. Les institutions instaurées par cette classe se diffusent ensuite à lensemble de la planète. Cox accorde par conséquent à ce qui se passe à lintérieur des États une primauté dans la constitution de lordre international, position qui est aussi celle de Gramsci dans les quelques passages des Cahiers de prison dans lesquels il parle de géopolitique. Ce modèle se distingue dautres analyses – comme la théorie des systèmes-mondes dImmanuel Wallerstein – qui placent au niveau international lorigine du changement, et considèrent ce qui se passe au sein des États comme dérivé. Cox met à contribution un autre concept gramscien afin de penser les effets de la diffusion du modèle hégémonique dans les pays dominés, à savoir le concept de « révolution passive ». Une révolution passive est une révolution dont lorigine est extérieure au pays considéré, autrement dit qui nest pas le fruit de bouleversements sociaux dans ce pays. Par exemple, dans lItalie du XIXe siècle, la classe bourgeoise du Nord du pays est trop faible pour présider à lunité du pays. Cette unité est « importée » et imposée de lextérieur par les armées de Napoléon. La « révolution passive » est bien une « révolution », puisquelle conduit à un changement de la structure politique du pays considéré. Elle est toutefois « passive » en ceci quelle nest pas endogène. David Harvey : spatial fix et accumulation par dépossession
La théorie de limpérialisme la plus élégante disponible à lheure actuelle est sans doute celle de David Harvey, développée dans son ouvrage The New Imperialism, paru en 2003. Harvey est un géographe de formation, qui rédigea dans les années 1960 une thèse consacrée à la production du houblon dans lAngleterre du XIXe siècle. Après des travaux dépistémologie de la géographie, il se rapproche du marxisme, dont il élabore une variante géographique quil intitule, en référence au matérialisme historique, « matérialisme géographique historique » ou « matérialisme géo-historique ». Les marxistes prennent traditionnellement peu en compte la dimension spatiale du capitalisme ; loriginalité de Harvey réside dans le fait den avoir exploré les contours. Lune des influences que se reconnaît lauteur de Spaces of Capital et de Social Justice and the City est le philosophe français Henri Lefebvre, lun des marxistes hétérodoxes les plus novateurs de la seconde moitié du XXe siècle (mort en 1991). Lefebvre est notamment lauteur dune Production de lespace, ainsi que de réflexions consacrées au « droit à la ville », qui inspirent les analyses de Harveynote. Celui-ci nest pas le seul à mettre en rapport les processus sociaux et les processus spatiaux dun point de vue critique. On trouvera dans plusieurs revues, dont lune des plus connues est Antipode : A Radical Journal of Geography, de nombreux travaux allant dans ce sens. David Harvey a entrepris une magistrale reconstruction de la théorie de lespace de Karl Marxnote. Comme tous les penseurs du XIXe siècle, Marx est un penseur du temps, dont une part importante de lœuvre a consisté à tâcher de comprendre lévolution historique. Cependant, il existe également chez Marx une prise en considération de lespace, que Harvey sest attelé à mettre en évidence et élaborer. La conception marxienne de lespace est étroitement liée à la problématique de limpérialisme. Voici ce que dit Marx dans un passage des Grundrisse :
La tendance du capitalisme à pénétrer et mettre à profit de nouveaux espaces a pour origine les crises quil traverse périodiquement. Du fait de labsence de coordination entre producteurs, le système génère davantage de capitaux – y inclus mais pas uniquement sous la forme de marchandises – quil ne peut en absorber, ce qui conduit à leur dévaluation périodique. Cest ce que les marxistes appellent les « crises de suraccumulation », lesquelles saccompagnent généralement de bulles financières donnant pour un temps lillusion de pouvoir se substituer à la profitabilité réelle. Le capitalisme a toutefois les moyens de résoudre (provisoirement) ces crises. La crise elle-même, par la destruction de capitaux quelle suscite, est un moyen permettant de faire remonter le taux de profit. Harvey a attiré lattention sur un autre mode de résolution des crises de suraccumulation, quil désigne par le concept de spatial fix. Les traducteurs rendent parfois cette expression par « dispositif spatial » ou « aménagement spatial ». On conservera ici le terme original, suffisamment éloquent. Le concept de spatial fix a deux sens, lun littéral, lautre métaphoriquenote. Le sens littéral renvoie à lidée que le capital est une entité spatiale ou « territorialisée », qui investit – se fixe – et transforme son environnement, en se matérialisant dans des machines, des transports et des modes de communication. Pour reprendre une expression chère à Henri Lefebvre, le capital « produit » de lespace, il nest pas une entité abstraite qui saccommode des espaces préexistants. Le sens métaphorique du concept de spatial fix renvoie à lidée de « solution » – to fix signifie « arranger » ou « résoudre » – au problème de la suraccumulation du capital. Harvey suggère ainsi que lune des manières dont le capital résout les crises passe par lespace, cest-à-dire plus précisément par linstallation des capitaux dans des espaces jusque-là vierges de rapports capitalistes. Lune des influences que se reconnaît David Harvey est Rosa Luxemburg. Celle-ci a publié en 1913 un ouvrage intitulé LAccumulation du capital, contribution à lexplication économique de limpérialisme, dans lequel elle développe une théorie originale de limpérialismenote. Selon Luxemburg, limpérialisme sexplique par la sous-consommation que génère lexploitation des travailleurs dans les pays du centre de léconomie mondiale. Cette exploitation suscite une demande trop faible, incapable dabsorber la production, ce qui conduit les pays concernés à aller écouler les marchandises surproduites dans dautres régions du monde. Limpérialisme naît de cette nécessité. Si nécessaire, bien entendu, les termes de léchange sont imposés par la force. Pour Rosa Luxemburg, le capitalisme a toujours besoin pour résoudre ses crises dun « extérieur » non capitaliste. Les régions dans lesquelles les marchandises surproduites sont écoulées ne doivent pas être capitalistes, pour ne pas être elles-mêmes sujettes à des crises de surproduction, et pouvoir « amortir » celles des autres. Il est de ce fait nécessaire pour le système global quelles soient maintenues dans un état non capitaliste, cest-à-dire empêchées de se développer. Le sous-développement de larges régions du monde est en ce sens fonctionnel du point de vue de laccumulation du capital à léchelle du monde. Harvey récuse lidée que la sous-consommation se trouve à lorigine des crises du capitalisme. À ses yeux comme pour la plupart des économistes marxistes contemporains, cest bien la suraccumulation de capitaux et la crise de profitabilité quelle engendre qui constituent le principal facteur explicatif des crises. En même temps, Harvey signale un élément de vérité dans la théorie luxemburgiste de limpérialisme. Il est correct de soutenir que le capitalisme a besoin dun « extérieur » pour surmonter les crises quil traverse. Cet « extérieur » sert non pas principalement à écouler des marchandises produites en quantités excessives, mais à absorber les capitaux en manque de profitabilité. Or ce nouveau contexte de laccumulation constitue justement un spatial fix, cest-à-dire à la fois une solution (par définition provisoire) à la crise de suraccumulation et un lieu concret sujet à une nouvelle « production de lespace » via les machines, les transports, les usines, les télécommunications, les barrages, bref tout ce dont est constitué un environnement industriel dynamique. À lheure actuelle, la Chine est un spatial fix global par excellence. Sa transition vers léconomie de marché à la fin des années 1970 a constitué un appel dair pour des quantités colossales de capitaux étrangers. Lexode rural suscite le renouvellement continu dune force de travail disponible à un coût défiant la concurrence, alors que le marché interne croît également, avec un revenu moyen dans les villes augmentant de 10 % par an. Le développement de la Chine a des implications spatiales évidentes. La multiplication des villes gigantesques, mais aussi les dévastations écologiques – dont celles produites par les constructions de barrages –, montrent que le capitalisme est littéralement producteur despace. La tendance à la suraccumulation du capital implique quaprès avoir absorbé les capitaux surabondants, le spatial fix commencera lui aussi à en produire. Après la Seconde Guerre mondiale, du fait des besoins de la reconstruction, lAllemagne et le Japon ont été la cible dinvestissements étrangers considérables. À partir des années 1960, ils furent toutefois à même de concurrencer les États-Unis et les autres superpuissances économiques sur le marché mondial. De même, la Chine pourra constituer pour encore plusieurs années ou décennies un réceptacle pour les capitaux globaux. Mais il est certain que son taux de croissance actuel ne pourra se maintenir éternellement. Le capitalisme sera dès lors conduit à chercher de nouveaux espaces de profitabilité. Lorsquun spatial fix cesse dêtre dynamique, les capitaux le désertent. Cest ce qui est arrivé aux centres historiques européens et états-uniens de laccumulation du capital. Les paysages postindustriels constitués dusines laissées à labandon du fait des délocalisations et de populations en proie au chômage de masse en attente dimprobables reconversions, sont des expressions de ce phénomène. Comme le dit Harvey, « quand le capital sen va, il laisse derrière lui un cortège de dévastation et de dévaluation ; les expériences de désindustrialisation dans les cœurs du capitalisme (comme Pittsburgh, Sheffield ou la Ruhr) de même que dans bien dautres endroits du monde (comme Bombay) dans les années 1970 et 1980 en sont des exemplesnote ». Pour Rosa Luxemburg, le capital a toujours besoin dun « extérieur » pour surmonter ses crises de suraccumulation. Cest la raison pour laquelle le capitalisme et limpérialisme sont inextricablement mêlés, le second étant une condition nécessaire de la survie du premier. Le problème, affirme Harvey, est que, à lheure du capitalisme « tardif », rares sont les régions du monde qui échappent encore à la logique capitaliste. Il est de ce fait difficile de trouver des endroits vierges de rapports capitalistes dans lesquels investir les capitaux surabondants. Il est cependant possible de « fabriquer » de tels endroits de toutes pièces. Cest ce quimplique un second concept quil élabore – qui complète celui de spatial fix –, à savoir l« accumulation par dépossession » (accumulation by dispossession). Ce concept désigne les cas où un secteur non capitaliste de la société est transformé plus ou moins brutalement en secteur capitaliste. Ceci suppose une « dépossession » des populations car la logique privée du marché chasse le mode dorganisation antérieur, généralement plus « collectif ». Plusieurs types daccumulation par dépossession peuvent être identifiés. La privatisation des services publics en est un. Dans ce cas, une sphère jusque-là protégée de la concurrence par lÉtat – lécole, la santé, lénergie – est ouverte au capital. La communauté des citoyens est alors « dépossédée » au profit dopérateurs privés. Un autre type daccumulation par dépossession est la guerre. Les destructions engendrées par les conflits armés – comme la guerre en Irak dont il est question dans The New Imperialism – anéantissent les capitaux déjà investis (infrastructures, tissu économique), et permettent den investir de nouveaux. En ce sens, les crises de suraccumulation sont étroitement liées à la guerre. Un troisième type daccumulation par dépossession est les migrations, quelles soient externes ou internes. Lexpulsion de la paysannerie et la privatisation de ses terres dans des pays comme le Mexique ou lInde, et la formation de sous-prolétariats urbains dans les slums des mégapoles mondiales, en sont une illustrationnote. Laccumulation par dépossession sinspire de ce que Marx appelle dans le Capital l« accumulation primitive ». Celle-ci désigne la captation (violente) dun bien commun par une fraction de la population au détriment du plus grand nombre. Lenclosure des terres auparavant exploitables par tous dans lEurope des XVIIIe et XIXe siècles est un exemple classique daccumulation primitive. Ce que met en évidence laccumulation par dépossession, cest que laccumulation primitive doit être périodiquement réitérée afin de « relancer » le capitalisme, cest-à-dire faire remonter le taux de profit à un niveau acceptable. Contrairement à ce que pensait Marx, laccumulation primitive ne se limite pas aux origines du capitalisme. Elle a lieu régulièrement dans différentes régions du monde, du fait du besoin du système de trouver des débouchés pour les capitaux suraccumulés. Le concept d« accumulation par dépossession » a ceci dintéressant quil permet délargir la notion traditionnelle dimpérialisme, et en particulier de mettre en rapport un impérialisme « intérieur » et un impérialisme « extérieur ». La dépossession affecte non seulement des territoires « périphériques » encore étrangers au capitalisme, mais aussi des secteurs où ont déjà cours des rapports capitalistes, dans lesquels ceux-ci sont cependant anéantis – par la privatisation, la guerre, lexode – pour être relancés. Laccumulation primitive suit donc le capital comme son ombre. Laccumulation par dépossession fait lobjet de résistances de la part de ses victimes. Les luttes en faveur de la défense des services publics depuis les années 1980 en France ou les mouvements de paysans sans terre au Brésil montrent que des batailles se livrent autour de la possession et du mode dadministration des biens communs. Un argument qui rattache Harvey à Marx est que toute dépossession nest pas négative, quelle est même susceptible de comporter des aspects « progressistes ». Ainsi, « les mouvements politiques, sils doivent avoir un impact global et de long terme, doivent surmonter la nostalgie de ce qui a été perdu et être préparés à reconnaître les gains positifs induits par les transferts de ressources (assets) pouvant être obtenus par des formes limitées de dépossessionnote ». Marx considérait le capitalisme comme un progrès comparé au féodalisme, et soutenait quil est une étape douloureuse mais nécessaire vers le socialisme. Pour Harvey, la position de lauteur du Capital est trop unilatérale. Souvent, le capitalisme détruit des rapports sociaux égalitaires sans induire le moindre progrès. En même temps, Harvey reconnaît avec Marx que « des formes limitées de dépossession » permettent parfois dabolir les féodalités et daméliorer lexistence de la population. Dans ces conditions, il serait dogmatique de les rejeter. LÉTAT-NATION : PERSISTANCE OU DÉPASSEMENT ?
M. Hardt et T. Negri soutiennent quà lère de la mondialisation les États-nations sont structurellement affaiblis par des acteurs globaux tels que les multinationales et les organisations internationales. Ceci conduit les auteurs dEmpire à accorder une faible force causale aux États-nations, et à soutenir que cette force ira en saffaiblissant encore dans les décennies à venir. La problématique de lÉtat-nation en contient en réalité deux, étroitement liées mais distinctes. La première est celle de la nation et du nationalisme. Cette problématique renvoie à la question de savoir dans quelle mesure le nationalisme – entendu non en son sens extrémiste (de droite), mais comme lidéologie qui accompagne le découpage du monde en nations – demeure à lheure actuelle une idéologie vigoureuse, comme il la été depuis la Révolution française. La seconde problématique est celle de lÉtat. Celle-ci concerne la forme et la fonction de lÉtat moderne, dans son rapport par exemple avec le capitalisme, la société civile ou la géopolitique. Ces deux thèmes sont bien sûr imbriqués, car les nations modernes ont pour la plupart adopté la forme dÉtats. Il existe toutefois des exceptions, comme les diasporas, qui sont des nations sans État. Par ailleurs, par le passé, nation et État nétaient pas à ce point liés, et à lheure actuelle des formes « supranationales » étatiques ou quasi étatiques émergent, comme lUnion européenne. Ce chapitre traite principalement de la question de la nation et du nationalisme, ainsi que de leur éventuel dépassement dans des formes politiques nouvelles. Celle de la forme État sera cependant abordée dans la dernière section, par lentremise de la théorie de l« état dexception permanent » élaborée par Giorgio Agamben. Benedict Anderson, Tom Nairn : les États-nations face à la mondialisation
La théorie du nationalisme la plus débattue au cours du dernier quart de siècle, au sein des théories critiques mais aussi plus généralement, est incontestablement celle de Benedict Anderson. Frère de Perry Anderson, professeur de relations internationales à luniversité de Cornell dans lÉtat de New York, B. Anderson est à lorigine un spécialiste de lAsie. Son dernier ouvrage, récemment traduit en français, a pour objet les Philippines, et en particulier lœuvre littéraire et lactivité politique du père de lindépendance de ce pays, José Rizalnote. B. Anderson a publié en 1983 un ouvrage désormais classique, intitulé LImaginaire national. Réflexions sur lorigine et lessor du nationalisme note. Il y développe lidée que les nations sont des « communautés imaginées ». La conception du nationalisme dAnderson, au même titre que celle des autres auteurs que nous évoquerons, sest développée dans un contexte intellectuel dominé par le marxisme, même si elle se distingue à bien des égards de lui. Le nationalisme, de même dailleurs que la religion, a toujours constitué un problème pour le marxisme. Celui-ci prône comme on le sait linternationalisme prolétarien. Ceci na pas empêché bien des marxistes de la génération classique – Lénine en tête – de reconnaître le droit des peuples à lautodétermination. La reconnaissance de ce droit est soit tactique, soit elle est considérée comme une étape obligée sur la voie de linternationalisme. Le problème est que, comme la religion, le nationalisme na nullement disparu au cours du XXe siècle. Non seulement il na cessé de se renforcer, mais il a « absorbé » le socialisme, en forçant les tentatives de construction du socialisme à se couler dans le moule de lÉtat-nation. Le point de départ de la théorie du nationalisme de Benedict Anderson se trouve dans ce constat : « La réalité est on ne peut plus claire : la “fin de lâge du nationalisme”, si longtemps prophétisée, est loin dêtre en vue. Dans la vie politique de notre temps, il nest en vérité de valeur plus universellement légitime que la nationnote. » La persistance du nationalisme, véritable anomalie du point de vue marxiste, a donné lieu au cours des années 1970 et 1980 à un regain defforts de la part des penseurs critiques pour tâcher de comprendre ce phénomène. Tom Nairn, dont nous évoquerons les analyses dans un instant, part dun constat similaire à celui dAnderson. B. Anderson a proposé une célèbre définition de la nation. Celle-ci est pour lui une « communauté politique imaginaire, et imaginée comme intrinsèquement limitée et souverainenote ». Selon lui, les nations sont « imaginées » en ceci quelles ne reposent sur rien d« objectif », contrairement aux classes sociales, qui elles possèdent une consistance ontologique plus forte (cette thèse rattache bien entendu Anderson au marxisme). À vrai dire, les nations ont acquis avec le temps une telle consistance, mais elle a été construite a posteriori, à partir dune idéologie (un « imaginaire ») imposée par des élites proto-nationales, par lentremise dinstitutions telles que les recensements, les musées ou la cartographie. Linsistance dAnderson sur la notion d« imagination » montre que, pour lui, la nation est affaire de « représentations », même si celles-ci sincarnent dans une réalité sociale concrète, qui en retour produit des effets sur elles. Les membres des nations, même des plus petites dentre elles, nauront jamais loccasion de connaître en face à face la plupart de leurs concitoyens. Pourtant, malgré cette absence de rapports réels, dans lesprit de chacun deux se trouve ce quAnderson appelle une « image de leur communion », cest-à-dire une représentation de chaque individu comme relevant de la même communauté nationale. Anderson cite un autre théoricien du nationalisme dans la tradition « historiciste » duquel il sinscrit, Ernest Gellner, qui affirme que « le nationalisme nest pas léveil à la conscience des nations : il invente les nations là où il nen existe pas ». Hormis son caractère « imaginé », trois autres éléments figurent dans la définition de la nation de B. Anderson : le fait que celle-ci se vive comme « limitée », « souveraine » et comme une « communauté ». Le caractère « limité » de la nation découle de ce que même si ses frontières sont élastiques, elles ne le sont pas infiniment. Les nations sont des entités territoriales, dont les périphéries peuvent changer de main à loccasion de guerres et de traités, mais qui sont néanmoins géographiquement stables. La territorialisation du pouvoir est lun des éléments qui distinguent les formes modernes de pouvoir davec celles dAncien Régime. Le caractère « limité » des nations nest dailleurs pas uniquement « objectif ». Sur le plan subjectif ou celui de l« imagination » des citoyens, elles supposent lexistence dun « extérieur » qui sépare les ressortissants nationaux des étrangers. Nulle nation nest – même potentiellement – coextensive à lhumanité entière. Cest là ce qui distingue les nations des classes sociales, et particulièrement de la classe ouvrière, qui a vocation du point de vue marxiste à sidentifier à terme au « genre humain » dans son ensemble. La « souveraineté » est lélément qui caractérise les États-nations modernes par rapport aux anciennes nations. Les aristocraties dAncien Régime étaient très internationalisées, cest-à-dire plus précisément européanisées. Anderson rappelle ainsi que la Grande-Bretagne na pas été dirigée par une dynastie anglaise depuis le XIe siècle. Elle a vu se succéder sur son trône les Plantagenêts (des Normands), les Tudors (des Gallois), les Stuarts (des Écossais), la maison dOrange (des Hollandais) et la dynastie de Hanovre (des Allemands). Ceci est bien entendu inconcevable dans le cadre des nations modernes. Celles-ci, comme lavait déjà remarqué Gellner, se caractérisent par la formation endogène de leurs élites, autrement dit ces dernières sont issues de la population présente sur le territoire national (des classes sociales les plus élevées la plupart du temps). Les gouvernements modernes sont en ce sens supposés être lexpression de la volonté nationale, quand bien même le régime politique en vigueur ne serait pas démocratique. Dernier élément de la définition que propose B. Anderson, une nation est une « communauté », en ceci que lappartenance à elle prend le dessus – encore une fois, dans l« imagination » des concernés – sur les « factions » quelle pourrait renfermer, que ces factions soient des classes sociales, des groupes religieux ou dautres types de collectif. La « fraternité » entre concitoyens sur laquelle sont supposées reposer les nations est ce qui explique, comme dit B. Anderson, que « tant de millions de gens ont été disposés, non pas tant à tuer, mais à mourir » pour leur paysnote. Cette capacité de sacrifice quils suscitent chez les individus est ce qui confère depuis deux siècles aux nations et au nationalisme toute leur force. Selon B. Anderson, on ne comprend pas le nationalisme si lon ne voit pas que son émergence coïncide avec la diffusion à large échelle de limprimerie. Au XVIIIe siècle, apparaît progressivement ce quil appelle un capitalisme de limprimerie (print capitalism). À partir de cette période, limprimerie devient une activité lucrative, qui attire linvestissement capitaliste. Les progrès de lalphabétisation augmentent la part de la population concernée par la lecture, et des institutions sociales se mettent en place – comme les sociétés littéraires et politiques, qui auront un impact déterminant sur la Révolution française et donc le nationalisme moderne – qui favorisent le développement de cette pratique. Ces facteurs convergent pour donner lieu à lémergence dun marché de limprimé. Lapparition de ce marché a deux conséquences sur lessor du nationalisme. En premier lieu, il contribue à faire apparaître des langues nationales de plus en plus standardisées. Le caractère désormais capitaliste de limprimerie pousse les éditeurs à publier des ouvrages lisibles par le plus grand nombre, afin daccroître leurs profits. Ceci désacralise le latin, et diminue son influence. De surcroît, le fait que la langue soit imprimée tend à la stabiliser, et à rendre son évolution plus lente. Ceci lui confère une « profondeur » historique plus grande, qui facilite lidentification des contemporains avec des périodes passées de lhistoire nationale. Cette standardisation fait également ressentir le besoin dune plus grande correction dans lexpression, ce qui conduira à la valorisation des institutions – par exemple les académies – chargées de produire des normes orthographiques et syntaxiques. Dun point de vue général, cette standardisation implique quun nombre croissant de personnes parlent une langue de plus en plus proche. Or ces personnes tendront de plus en plus à se considérer comme des concitoyens, la langue commune étant un critère – pas le seul – de lappartenance à une même nation. Un second effet du print capitalism est plus spécifiquement lié à la presse et au journalisme. Selon B. Anderson, la presse a joué un rôle prépondérant dans lémergence des nations modernes. La lecture de périodiques nationaux a permis à chaque individu de prendre connaissance dévénements survenant aux quatre coins du pays. Un Parisien et un Marseillais lisant dans le journal le même récit tendront à se concevoir comme appartenant au même collectif, même sils ne se sont jamais rencontrés en face à face. Les journaux confèrent ainsi un sens de la « simultanéité » aux citoyens dune même nation, ils « synchronisent » les représentations et les temporalités autrefois plus locales (féodales) à léchelle dun pays. L« image de leur communion » qui sous-tend les nations modernes dispose donc dune base sociale concrète, située dans les évolutions du capitalisme, et particulièrement du rapport entre le capitalisme et la culture (conçue au sens large). Il serait de ce fait erroné de considérer la théorie du nationalisme dAnderson comme « idéaliste » au prétexte quelle insiste sur le caractère « imaginé » des nations modernes, cest-à-dire sur le rôle des idées dans leur apparition. Car limaginaire en question est en dernière instance le produit de processus dordre infrastructurel. Dun point de vue marxiste, le principal problème que soulève le nationalisme est celui de sa persistance. Comment se fait-il que ce phénomène perdure, voire se renforce si lon en croit le nombre de pays reconnus chaque année par la communauté internationale, alors quil sagit dun phénomène archaïque ? Comment se fait-il de surcroît que linternationalisme annoncé par les évolutions socio-économiques modernes ne soit pas véritablement parvenu à rivaliser avec le nationalisme ? Un début de réponse à cette question se trouve dans lidée suivante : « Le XVIIIe siècle ouest-européen, affirme B. Anderson, marque laube de lâge du nationalisme, mais aussi le crépuscule des formes de pensée religieuse. Le siècle des Lumières, du sécularisme rationaliste, nalla pas sans ses ténèbres propres. Avec le reflux de la croyance religieuse, la souffrance qui en était une composante na pas disparu pour autantnote. » Selon B. Anderson, le nationalisme prend en charge à lépoque moderne une partie des fonctions autrefois dévolues à la religion. Ceci ne signifie pas que le nationalisme est le produit direct de la sécularisation. Mais lun des facteurs qui expliquent son émergence et sa persistance est le fait quil répond à des questions « existentielles » proches de celles auxquelles répond aussi la religion : « Pourquoi suis-je né ? Pourquoi mon meilleur ami est-il paralysé ? Pourquoi ma fille est-elle arriérée ? Les religions essaient de lexpliquer. La grande faiblesse de toutes les pensées de style évolutionniste et progressiste, marxisme compris, vient de ce quelles opposent un silence agacé aux questions de ce genrenote. » Pour B. Anderson, le nationalisme procure aux individus un sens de la continuité, ce que ne font pas ou peu les doctrines « progressistes », qui se caractérisent souvent par une forme ou une autre de matérialisme. Le nationalisme est un « essentialisme », qui transforme les nations en entités « éternelles » trouvant leur origine dans un passé immémorial et se projetant dans un avenir indéterminé. Ceci permet aux citoyens dun pays dinscrire leur existence dans une totalité qui les transcende. B. Anderson cite Régis Debray à lappui de cette thèse, lequel décrit la logique du nationalisme en ces termes : « Que je sois né français est un pur hasard, en effet ; mais, somme toute, la France est éternellenote. » Un point de départ similaire à celui de B. Anderson conduit un autre penseur critique, Tom Nairn, à des conclusions différentes concernant le nationalisme. Tom Nairn est professeur de sciences politiques à Melbourne, en Australie. Il appartient, comme B. Anderson, à la génération de la new left britannique. Lune des caractéristiques de cette génération fut de remettre au travail la problématique de la « question nationale », après que celle-ci eut connu une longue éclipse au sein de la tradition marxiste à la suite du traumatisme de la guerre de 1914 (il nen est presque pas question dans le marxisme occidental). Avant cette date, des marxistes importants, en particulier ceux qui se trouvent dans les Empires autrichien et russe (Otto Bauer et Lénine, pour ne citer queux), abordent cette question de front. La vigueur de leurs débats est à la mesure des obstacles quopposent les mouvements nationalistes de lépoque à linternationalisme prolétarien. Après la Grande Guerre, cette question sest ossifiée sur le plan théorique, du fait notamment que Staline lui-même avait écrit à son propos (son livre sur Le Marxisme et la question nationale date de 1912), mais aussi en raison des divisions quelle avait suscitées au moment de la guerre. Tom Nairn est dorigine écossaise. Ceci, de son propre aveu, nest pas sans importance pour comprendre son intérêt pour cette question, et rend sa situation à certains égards similaire à celle des marxistes réfléchissant dans le contexte dun État plurinational comme lEmpire austro-hongrois. LÉcosse na pas développé de mouvement nationaliste aussi puissant que lIrlande, et lun des objets des interrogations de Nairn est de comprendre ce fait. Nairn est lauteur, en compagnie de Perry Anderson, dune thèse qui a fait lobjet de bien des débats dans les années 1960, connue sous le nom de « thèse dAnderson-Nairn ». Cette thèse affirme que la Grande-Bretagne a connu une révolution prématurée au XVIIe siècle, dont la conséquence est le caractère jusquà ce jour archaïque de lÉtat britannique. Les éléments bourgeois étant quasiment absents de la société de lépoque, cette révolution fut pour lessentiel menée par laristocratie terrienne. Au XIXe siècle, la bourgeoisie anglaise, terrifiée par les effets de la Révolution française mais aussi par la puissance de son propre prolétariat – expérimentée par exemple à loccasion du « chartisme » dans les années 1830 et 1840 –, na pas développé une identité propre, et na pas joué en tant que telle un rôle moteur sur le plan économique ou culturelnote. Ceci explique aux yeux dAnderson et Nairn le caractère « anormal » de la Grande-Bretagne au regard dautres formations nationales, et a conduit Nairn à annoncer le « crépuscule » de lÉtat britannique dans une série darticles de la fin des années 1970. Parmi les principales publications de Nairn, on peut citer The Break Up of Britain (1977), Faces of Nationalism (1997), et Global Nations (2006). Comme Benedict Anderson, Nairn prend acte du rapport problématique quentretient le marxisme avec le nationalisme : « La théorie du nationalisme, affirme-t-il en ouverture de lun de ses articles, est le grand échec historique du marxismenote. » Et, comme B. Anderson, T. Nairn élabore une conception « matérialiste » – un qualificatif quil préfère à celui de « marxiste » – du nationalisme. Pour lui, lélément déterminant pour comprendre lémergence de ce dernier dans le monde moderne nest pas le print capitalism mis en évidence par B. Anderson. Cest un autre phénomène dordre infrastructurel, à savoir le « développement inégal et combiné ». La théorie du développement inégal et combiné, que lon trouve notamment chez Trotski, renvoie à lidée que le développement des pays « avancés » a pour contrepartie inéluctable le sous-développement des pays « en retard ». Autrement dit, le retard en question nen est en réalité pas un, il est rigoureusement contemporain de l« avance » des pays occidentaux. En ce sens, le sous-développement des uns est le produit direct du développement des autres, doù lidée de développement inégal « combiné ». Cette thèse a des conséquences stratégiques importantes. Elle suppose entre autres choses de rompre avec lidée quun pays doit être « mûr » pour que les forces socialistes y déclenchent une révolution. Une telle « maturité » est impossible à atteindre, puisque les pays sous-développés sont maintenus dans un état de sous-développement. Cette idée a fait lobjet dune élaboration par les théoriciens des « systèmes-mondes », parmi lesquels Immanuel Wallerstein et Giovanni Arrighi. Selon T. Nairn, le nationalisme est une réaction des pays de la périphérie contre le développement inégal et combiné. Dans ces conditions, ils nont eu dautres choix que de tenter de générer, de manière volontariste, les conditions de leur propre développement, afin de se soustraire au cycle de sous-développement forcé induit par leur mode dinsertion dans léconomie mondiale. Cette résistance au sous-développement sest opérée de manière ambivalente. Dun côté, les pays dominés ont mis en œuvre des stratégies de développement originales, par exemple socialistes. De lautre, ils ont copié les modèles ayant fonctionné au centre, mais dans un environnement international désormais capitaliste fort différent de celui dans lequel les pays « avancés » avaient décollé. Quoi quil en soit, lapplication de lune ou lautre de ces options a nécessité la mobilisation de puissances sociales colossales dans les pays dominés, qui ont pris la forme du nationalisme moderne. Afin de mener à bien cette mobilisation, les bourgeoisies proto-nationales en cours de formation ont dû faire fond sur lexistant. Elles navaient à leur disposition aucune des institutions sociales caractéristiques du capitalisme dans les pays du centre. Ce qui, en revanche, était disponible étaient les particularismes locaux : coutumes, folklores, langues, religions, etc. Le nationalisme moderne, selon Nairn, naît de la galvanisation de ces particularismes. Il est le produit de leur collision avec le développement inégal et combiné. Par définition, le contenu de ces particularismes est spécifique à chaque région. En ce sens, tout nationalisme comporte un versant idiosyncrasique. Mais, en même temps, la manière dont ces particularismes sont mobilisés, elle, est universelle (ce quindique le « -isme » de « nationalisme »). Afin de rendre compte de cette nature duale du nationalisme, Nairn emploie lexpression de « Janus moderne ». Janus, on le sait, est cette divinité romaine dont lun des visages regarde vers le passé, et lautre vers lavenir. Ainsi, le nationalisme sappuie sur des éléments provenant de traditions anciennes, mais il les transforme pour en faire un phénomène moderne. T. Nairn nest pas le premier à mettre en rapport lémergence du nationalisme avec le développement. Ernest Gellner, dont nous avons déjà évoqué la théorie du nationalisme, soutient que le nationalisme est lidéologie modernisatrice par excellence. Pour Gellner, le nationalisme est un produit dérivé de lindustrialisation. Celle-ci implique lapparition dun système éducatif standardisé, et plus généralement dune « exosocialisation », cest-à-dire dune socialisation commune à un grand nombre dindividus. Cette socialisation assurée par lÉtat est rendue nécessaire par une croissance économique permanente, qui requiert lintercompréhension et la coordination de producteurs toujours plus nombreux. Dans cette perspective, toute région qui sindustrialise crée de la nation et du nationalisme. Pour T. Nairn, au contraire, le nationalisme naccompagne pas invariablement lindustrialisation. Il est le fruit du sous-développement dans les pays de la périphérie : « LAngleterre, la France ou les États-Unis, soutient lauteur, nont pas inventé le nationalisme ; ils navaient pas besoin de le faire à loriginenote. » Lintérêt de la théorie de T. Nairn tient en ceci que le nationalisme est apparu selon lui dans la périphérie, pour ne revenir au centre – lEurope occidentale – que dans un second temps. Dans la mesure où la périphérie inclut lécrasante majorité de la population de la planète, le nationalisme est devenu un phénomène incontournable dans lhistoire mondiale. Tout en tâchant de sextraire du sous-développement, les pays de la périphérie sinsèrent dans léconomie mondiale, et ce faisant transforment cette dernière. Le rayon daction du capitalisme ne cesse dès lors de saccroître. Qui plus est, une fois parvenu au centre, le nationalisme se combine avec les institutions étatiques qui y existent, et se trouve ainsi renforcé. La rencontre de lÉtat et du nationalisme modernes, selon Nairn, est relativement tardive. Le nationalisme est donc à lorigine « anti-impérialiste ». Lauteur prend toutefois soin de souligner que ce nest pas le niveau politique ou culturel mais bien les aspects socio-économiques qui en expliquent lémergence. La dimension « matérialiste » de lanalyse réside en ceci que le principal facteur dexplication du nationalisme est localisé dans léconomie mondiale. Ceci nempêche pas T. Nairn, comme B. Anderson, de reconnaître limportance des éléments « subjectifs » dans lexplication du nationalisme : « La subjectivité du nationalisme est un fait objectif important le concernantnote », affirme-t-il. Une analyse « objective » du nationalisme doit prendre en considération les éléments de subjectivité quil renferme. B. Anderson soutient que les nations sont des « communautés imaginées », cest-à-dire quelles supposent lexistence de représentations – dorigine matérielle – qui sincarnent dans des institutions et transforment la réalité sociale. Il en va de même pour T. Nairn. Bien que le nationalisme soit le produit de processus « objectifs » (le développement inégal et combiné), son succès a pour condition quil sempare de l« identité » des individus concernés, quil fasse appel à leurs « sentiments ». La charge émotionnelle contenue dans ce phénomène explique ses accents « romantiques » et « populistes ». Le nationalisme est un phénomène « interclassiste », qui suppose lalliance entre les classes sociales présentes sur un territoire. Comme dit T. Nairn, afin de parvenir à leurs fins, les bourgeoisies proto-nationales ont dû « inviter les masses dans lhistoire », cest-à-dire leur faire une place dans leur projet national. Mais pour cela, ajoute-t-il, « le carton dinvitation devait être écrit dans une langue quelles comprennent », doù la nécessité de prendre appui sur une culture traditionnelle connue delles, et en particulier des populations rurales majoritaires dans les pays du Sudnote. Le nationalisme mêle les aspects les plus archaïques et les plus modernes. Tout ceci conduit T. Nairn à se montrer critique envers l« internationalisme abstrait » quil dit déceler chez bien des représentants du marxisme. Pour lui, les défaites subies par linternationalisme contre le nationalisme au cours des XIXe et XXe siècles et, en particulier, le fait que toutes les expériences socialistes nont eu dautre choix que de se couler dans le moule des États-nations, ne sont pas contingents. Ils étaient inévitables pour les raisons invoquées ci-dessus : léconomie capitaliste mondiale produit du développement inégal et combiné, or le développement inégal et combiné produit du nationalisme : « Il nétait pas possible que la classe universelle qui figurait dans la doctrine marxiste se présente sous la forme de “prolétaires”, plutôt que d“Allemands”, de “Cubains”, d“Irlandais”, ou autresnote. » Le nationalisme nest ni accidentel, ni provisoire. Il est inscrit dans la logique même de léconomie capitaliste mondiale. T. Nairn considère dailleurs le nationalisme comme un phénomène à bien des égards positif. On trouve chez lui une célébration de lhybridité, de la diversité et de luniversalisme. Il se montre méfiant envers le « cosmopolitisme » – par exemple la version de ce dernier récemment mise en circulation par Ulrich Beck –, dont il soutient quil est une création dintellectuels sans rapport avec la réalité. À ses yeux, luniversalisme émerge de la rencontre et du mélange de cultures différentes, et nest en aucun cas donné a priori. Il suppose en ce sens la « différence » qui, dans le monde moderne, tend à sadosser à des États pour produire des États-nationsnote. De ce point de vue, T. Nairn ne considère pas la prolifération des nations que lon constate depuis une vingtaine dannées comme nécessairement néfaste. La reconnaissance des effets positifs du nationalisme ne va bien entendu pas sans nuances de sa part. Il distingue le nationalisme « civique » du nationalisme « ethnique ». Le second est porteur des maux généralement attribués au nationalisme, et à sa forme la plus agressive quest le fascisme. Lhypothèse est que le nationalisme est dangereux lorsque la population concernée est majoritairement rurale. Cest ce quil appelle, dans lun de ses articles, la « malédiction de la ruralité » (the curse of rurality note). Les paysans sont, de son point de vue, davantage enclins à développer des formes « ethniques » de nationalisme. La raison en est la brutalité des transformations que fait subir à la paysannerie la transition vers le capitalisme, ainsi que son moindre niveau déducation. Au sein des populations urbaines, le nationalisme est au contraire souvent vertueux. T. Nairn souligne également le fait que les États les plus petits – les « micro-États » – sont en général les plus efficaces, et de surcroît les mieux armés pour répondre aux défis de la mondialisation. Il évoque par exemple un indice des pays les plus prospères construit par la revue Foreign Policy note. Cet indice synthétise plusieurs critères économiques, sociaux, culturels et relatifs au « bien-être » des populations. Parmi les vingt pays les mieux classés, on compte notamment Singapour, la Suisse, le Danemark, la République tchèque ou encore la Nouvelle-Zélande. Ceci sexplique par le surcroît de « cohésion » de ces petites nations, et par la maîtrise plus grande dont elles disposent de leur environnement. Dans le concert postmoderne des nations, affirme Nairn, small is beautiful. On laura compris, pour lui, la mondialisation nest en aucun cas le chant du cygne des États-nations. Contrairement à ce que pensent M. Hardt et T. Negri, les nations en demeurent des acteurs incontournables. Jürgen Habermas, Étienne Balibar : la question de lEurope
B. Anderson et T. Nairn considèrent que le monde continuera pour longtemps encore à sorganiser sur la base dÉtats-nations. Ceci nexclut pas lémergence de coalitions plus ou moins intégrées dÉtats à léchelle supranationale, pas davantage que dorganisations internationales disposant de marges de manœuvre plus ou moins grandes. Jürgen Habermas et Étienne Balibar tâchent quant à eux de penser lémergence de « blocs » supranationaux irréductibles aux parties – les États-nations – qui les composent. Ceci ne signifie pas quà leurs yeux la consolidation de ces blocs est acquise, ou que leur multiplication à léchelle de la planète est irréversible. Ceci ne signifie pas non plus que les États-nations perdent de leur influence dans la mondialisation. Mais, pour J. Habermas et É. Balibar, la seconde moitié du XXe siècle a suscité lapparition dentités politiques inédites, ni États ni empires, dont il est possible quelles entraînent lhistoire politique de lhumanité sur des chemins jusque-là inexplorés. De tous les auteurs abordés dans cet ouvrage, J. Habermas est lun des plus connus. Héritier dAdorno et Horkheimer à la tête de lécole de Francfort, auteur dune sociologie de la modernité et dune théorie générale de laction humaine (la théorie de l« agir communicationnel »), il est lun des grands penseurs de la seconde moitié du XXe siècle. Son œuvre intègre et synthétise de manière originale les principaux courants de pensée modernes, du marxisme au pragmatisme, en passant par la philosophie analytique, la théorie des systèmes et le kantisme. Son premier ouvrage connu, paru en 1962, porte sur lémergence de l« espace public » dans lEurope du XVIIIe siècle. Son magnum opus, la Théorie de lagir communicationnel (1981), est une tentative pour penser les conditions démergence du consensus – dune « éthique de la discussion » – par lentremise dune rationalité « communicationnelle » distincte de la rationalité « instrumentale ». Parallèlement à son activité académique, J. Habermas na cessé dintervenir dans le débat public de laprès-guerre. La question de la responsabilité des Allemands dans les atrocités commises lors de la Seconde Guerre mondiale a occupé une part importante de ses énergies. Elle a fait de lui lun des protagonistes de la « querelle des historiens » (« Historikerstreit »), qui la opposé à Ernst Nolte dans les années 1980. J. Habermas a également dialogué avec Joseph Ratzinger, futur pape Benoît XVI, alors en charge de la Congrégation pour la doctrine de la foinote. Habermas est le principal responsable de la liquidation de lhéritage de lancienne école de Francfort, celle de la « Théorie critique ». Il a « normalisé » cette théorie, en la faisant entrer, en compagnie de la théorie de la justice de John Rawls, du communautarisme de Michael Walzer et de quelques autres, dans le canon des « philosophies politiques » de lépoque. En même temps, certaines hypothèses quil avance conservent une charge subversive non négligeable. Pour J. Habermas, lalliance entre les particularismes locaux et le modernisme, dont nous avons vu que Nairn considère quelle est lessence du nationalisme, se décompose actuellement sous nos yeux. Les deux visages du « Janus moderne » sont en dautres termes en instance de séparation. « Lidentité culturelle se trouvant découplée de la constitution de la société et de la forme de lÉtat, affirme le philosophe, la nationalité – devenue certes plus diffuse – cesse, de son côté, dêtre associée à lappartenance à un État […]note. » Selon J. Habermas, les États-nations modernes associent toujours une « identité culturelle » dominante à une structure étatique. La « nationalité », cest-à-dire lappartenance dun individu à une nation, procède de la jonction de ces deux éléments. Des minorités plus ou moins importantes existent dans bien des pays, qui coexistent pacifiquement ou sont réprimées par les représentants de lidentité dominante. Dans certains États comme la Suisse ou la Belgique, plusieurs cultures cohabitent, alors quune même culture peut sétendre sur plusieurs États, comme lidentité aymara, qui parcourt le Pérou, la Bolivie et lArgentine. En général, les États-nations reposent cependant sur une culture dominante à bien des égards « fantasmée », fruit dune construction historique, mais dont les effets sont réels. Pour J. Habermas, lassimilation dune identité culturelle et dun État tend aujourdhui à disparaître. Dans le monde contemporain, la question des identités culturelles et celle des institutions étatiques se posent de plus en plus indépendamment lune de lautre, mettant ainsi fin à une histoire commune pluriséculaire. Le pluralisme culturel est désormais le mode dexistence normal de lÉtat. Doù lidée que la forme « État-nation », qui associait ces deux instances, a cessé dêtre politiquement pertinente. Lun des ouvrages que Habermas consacre à cette question sintitule de manière significative Après lÉtat-nation note. À certains égards, le philosophe rejoint le diagnostic de M. Hardt et T. Negri concernant laffaiblissement des États-nations dans le contexte de la mondialisation. Pour lui, cette dernière ouvre une nouvelle ère de lhistoire des formes politiques, qui doit conduire à poser à une échelle supérieure la question de la souveraineté. J. Habermas tire toutefois de ce diagnostic des conclusions différentes de celles des auteurs dEmpire. Un premier argument qui permet à J. Habermas de formuler lhypothèse du déclin de lÉtat-nation est dordre technologique et militaire. LÉtat-nation moderne est indissociable de lidéologie nationaliste. Celle-ci considère la nation comme la valeur politique la plus élevée, et requiert de ses ressortissants, le cas échéant, le sacrifice suprême. Les deux conflits mondiaux du XXe siècle, ainsi que dinnombrables guerres continentales, témoignent de la puissance mobilisatrice du nationalisme. Or cette primauté de la nation sur léchelle des valeurs politiques na plus cours – en tout cas dans les pays occidentaux – et sa capacité mobilisatrice a décliné. Lune des raisons de ce fait réside dans lévolution de larmement, qui rend le « service militaire » paradoxal : « Aujourdhui quiconque utilise effectivement les armes avec lesquelles il menace un autre pays sait quil détruit dans le même instant son propre paysnote. » Selon lui, il est devenu impossible de « défendre sa patrie », comme lexige le nationalisme, car la défendre revient à la détruire. La possession par les antagonistes de larme nucléaire implique quen cas de déclenchement des hostilités ils se détruiront mutuellement. Ce phénomène est appelé par les stratèges nucléaires « MAD », acronyme de Mutually Assured Destruction. Léquilibre de la terreur de la guerre froide avait pour fondement lassurance pour chaque pays dêtre rayé de la carte par les missiles nucléaires de son adversaire dans linstant même où il ferait usage de larme atomique. Cest la raison pour laquelle, malgré sa prolifération, celle-ci na été employée que deux fois. Selon J. Habermas, on na pas tiré toutes les implications de cette situation stratégique sur le plan politique, et en particulier du point de vue de lévolution des États-nations. Dès lors que la guerre peut conduire à la destruction de la nation, et non pas seulement à son affaiblissement en vue de sa capitulation, la volonté de la « défendre » perd son sens, car cette défense risque de la mener à sa perte. Pour espérer la survie de la patrie, il convient de ne pas sengager militairement. Ainsi, le pacifisme devient lattitude patriotique par excellence, alors que le militarisme est impossible à maintenir. Le problème est quen cessant dêtre militariste, le nationalisme perd lun de ses ressorts essentiels. La mobilisation de la population en défense de la patrie a de tout temps été un moyen pour le nationalisme de réaffirmer sa préséance. Doù lidée que lun des piliers sur lesquels il reposait sest effondré. Cet argument a ceci dintéressant quil est « technologiste ». Il soutient que le développement technologique est susceptible de configurer le monde social dune certaine façon. En dautres termes, la cause dun fait social – ici le déclin du nationalisme – est attribuée à un fait technologique, à savoir lapparition de larmement nucléaire. Cet argument est peut-être un vestige de linfluence de la première école de Francfort sur J. Habermas. La réflexion sur la technique et ses effets occupait une place de choix dans la pensée dAdorno et Horkheimer, comme lillustrent leurs analyses consacrées aux « industries culturelles ». Un deuxième argument quavance J. Habermas pour expliquer le déclin du nationalisme a trait à lévolution de la perception de laltérité depuis la seconde moitié du XXe siècle. En raison de lintensification des migrations internationales, mais aussi des médias de masse et de la démocratisation du tourisme, les individus sont de plus en plus en contact avec les cultures étrangères. Ceci a deux conséquences importantes. Dabord, les migrations ont transformé les sociétés du point de vue de leur composition « ethnique ». Alors que jusque-là les populations nationales étaient davantage (relativement) homogènes au plan culturel et religieux, elles ont introduit de la diversité. Ceci implique quaucune identité culturelle nest demeurée intacte, si elle la jamais été. Or, lexistence dune identité dominante étant indissociable de la constitution des États-nations, on peut dire que les migrations ont subverti lun de leurs fondements. Mais le contact avec laltérité est également de lordre des représentations. Les images de contrées éloignées véhiculées par les médias ont progressivement induit un « relativisme » quant à leur propre tradition dans lesprit des citoyens. Celui-ci les conduit à considérer leur culture comme lune seulement des formes de vie possibles. Le nationalisme considérant la nation – sa nation – comme la valeur politique suprême, ce relativisme ne peut manquer de laffaiblir. Il soutient que « par-delà » les particularismes, le relativisme a également fait ressortir luniversalisme que renferme chaque tradition nationale. Reconnaître la culture dautrui comme forme de vie possible revient à lui accorder une valeur équivalente à la sienne. Un troisième argument que propose J. Habermas a trait au rapport entre les sciences, notamment humaines, et le nationalisme. Les sciences humaines, et parmi elles lhistoire au premier chef, ont toujours exercé une fonction de construction du « récit national ». Depuis les origines du nationalisme, elles ont eu partie liée avec les classes dominantes, et été chargées de légitimer lordre existant. Cette légitimation passe par la mise en évidence des moments importants de lhistoire nationale, et passe sous silence les heures sombres de cette histoire. Le récit national élaboré par les historiens est transmis par lentremise des manuels scolaires à lensemble des citoyens. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle (mais ce processus a commencé bien avant), les sciences humaines se sont cependant éloignées du pouvoir. Deux phénomènes ont contribué à ce fait. Dabord, la professionnalisation de lactivité scientifique, qui a permis aux chercheurs de bénéficier de la protection – notamment financière – des universités, et par conséquent de ne plus être liés au pouvoir. La professionnalisation a également généré des normes de la production scientifique plus strictes et moins politiques – la « neutralité axiologique » de Max Weber – qui ont conduit les chercheurs à sautonomiser. Un second phénomène qui a contribué à accroître la distance entre science historique et pouvoir est linternationalisation de la recherche. Les historiens se sont intéressés de manière accrue à lhistoire dautres pays que le leur. Ceci a rendu lhistoriographie plus « objective », du fait de la distance les séparant des enjeux politiques du pays étudié. Le fait que le principal spécialiste de Vichy soit lAméricain Robert Paxton illustre ce constat. Tout ceci conduit J. Habermas à formuler lhypothèse de lémergence dune « identité politique postnationale ». Celle-ci est bien une « identité », au sens où elle mobilise aussi bien des représentations que des affects. Son contenu est toutefois distinct des identités nationales, car elle ne porte pas sur des traditions et une histoire particulières, mais sur « lordre politique et les principes de la loi fondamentale ». Le patriotisme a désormais pour objet non une culture, mais des principes abstraits, comme les droits de lhomme ou lÉtat de droit. Cest pourquoi J. Habermas qualifie ce nouveau patriotisme de « constitutionnel ». Selon le philosophe, les individus ne sont plus attachés à leur tradition nationale en tant que telle. Non pas, bien entendu, quils ne valorisent pas tel aspect de cette tradition, par exemple culinaire, sportif ou musical. Mais la nation comme « totalité concrète » nexerce plus dans les pays occidentaux la fonction de pourvoyeuse de sens qui était la sienne antérieurement. Elle nest plus à même de déchaîner les passions comme elle la fait aux XIXe et XXe siècles. Ce à quoi les citoyens sont désormais attachés, ce sont les principes du « vivre ensemble », la liberté de conscience et de parole, le droit de vote et de libre circulation, ou encore un traitement équitable devant la justice. Ainsi, « cest lidée abstraite duniversalisation de la démocratie et des droits de lhomme qui constitue le matériau solide sur lequel vient se réfracter le rayonnement des traditions nationales – du langage, des traditions et de lhistoire de chaque nation proprenote ». Dans le cadre du « patriotisme constitutionnel », la forme devient le contenu du patriotisme. Lémergence dune identité politique postnationale est une révolution dans lordre des identités politiques. Luniversalisation qui la sous-tend permet en particulier de poser à nouveaux frais la question du « cosmopolitisme », que J. Habermas, dans une veine kantienne, appelle de ses vœux. Contrairement à T. Nairn, qui soutient que luniversel découle de lhybridation de particularismes, le philosophe défend lidée que les traditions nationales doivent sappauvrir, et les principes généraux de la vie en société sen abstraire, pour que luniversel apparaisse. T. Nairn développe une conception « créative » de luniversel, alors que J. Habermas en propose une conception « soustractive ». À ce propos, il voit une préfiguration du cosmopolitisme postnational dans la construction européenne. Il est lun des penseurs actuels qui prennent lEurope le plus au sérieux, cherchant à lui procurer des fondements philosophiques solides. Ceci la conduit à prendre position en faveur du traité constitutionnel européen en 2005note. À ses yeux, cette constitution était susceptible de mobiliser les peuples européens autour dun projet commun, et surtout de donner un contenu politique à une Europe largement perçue comme bureaucratique. La nécessité de dépasser le stade du simple « marché commun » en suscitant lémergence dun « espace public » européen a particulièrement été soulignée par Habermas. Étienne Balibar sest pour sa part opposé au traité constitutionnel de 2005. La raison en est lorientation néolibérale de ce dernier, mais aussi labsence à ce jour dun « pouvoir constituant » en Europe à même de le rendre légitime. É. Balibar est à lorigine un marxiste, collaborateur de Louis Althusser au cours de ses jeunes années et lun des rédacteurs, avec Jacques Rancière, Pierre Macherey et Roger Establet, de Lire Le Capital. Comme tous les coauteurs de ce livre, É. Balibar a ensuite pris ses distances avec lalthussérisme, et même le marxisme. Il demeure toutefois lun des plus fins connaisseurs de lœuvre de Marx en France, à laquelle il a consacré en 1993 un ouvrage intitulé La Philosophie de Marx note. Membre comme Althusser du Parti communiste français, il en est exclu à loccasion de laffaire des bulldozers de Vitry et de Montigny-lès-Cormeilles en 1980 et 1981. Les maires communistes de ces villes, Paul Mercieca et Robert Hue, avaient fait évacuer par la force des foyers de travailleurs immigrés. É. Balibar avait alors publié un article intitulé « De Charonne à Vitry », dans lequel il établissait un rapport entre lattitude du PCF lors de la décolonisation et ses positions ultérieures concernant limmigration. Lintérêt de É. Balibar pour la problématique des nationalités, de l« ethnicité » et des migrations, à laquelle sont liés ses travaux sur lEurope, est donc ancien. Le corédacteur de Lire Le Capital sest fait une spécialité de mettre cette problématique en rapport avec celle des classes sociales. Il a consacré à cette question un ouvrage avec Immanuel Wallerstein, en 1988, intitulé Race, nation, classe. Les identités ambiguës note. La réflexion de É. Balibar sur lEurope sorganise autour du concept de frontière, dont lun de ses apports majeurs est davoir fait un véritable problème philosophique. On sait peu de chose de ce que sera à lavenir la citoyenneté européenne, mais il sagira de toute évidence dune « citoyenneté des frontières ». LEurope est un amoncellement de frontières enchevêtrées les unes sur les autres : « LEurope est elle-même une frontière […] ou plus exactement une superposition de frontières, et donc de relations entre les histoires et les cultures du monde (ou du moins une grande partie dentre elles), quelle réfléchit en son propre seinnote. » Lieu de rencontres et de conflits entre cultures, langues, religions, traditions intellectuelles et politiques, lEurope na pas à proprement parler de frontières, car elle est elle-même une frontière. Ce statut particulier découle de la place centrale quoccupe le continent dans le monde moderne, et en particulier de son passé (et présent) impérialiste. La projection mondiale qui fut (est) la sienne implique que lEurope contient en condensé les relations entre civilisations telles quelles existent à léchelle planétaire. La présence ancienne sur son territoire de populations immigrées de provenances diverses est une conséquence de ce fait. Ceci ne peut manquer davoir une influence sur la citoyenneté européenne, et en dernière instance sur lidée même de citoyenneté. La centralité du « paradigme de la frontière » dans la construction européenne découle également de limportance du territoire dans lhistoire politique et juridique du continent. Sappuyant sur Carl Schmitt, une source dinspiration constante pour luinote, É. Balibar montre que, dans le droit public européen, le territoire dispose dun primat dans la définition de la souveraineté. Est souverain, dans cette perspective, celui qui contrôle le territoire, et par conséquent les populations qui y circulent. Cest ce que Schmitt appelle le « nomos de la terre », cest-à-dire la normativité qui procède du contrôle du territoire. De ceci découle le caractère déterminant des frontières, en tant quelles délimitent le territoire et donc la souveraineté. De ce point de vue, le souverain est celui qui dispose dun pouvoir sur les frontières, qui décide des entrées et sorties du territoire, quelles soient dêtres humains, de marchandises ou dinformations. La construction européenne met cependant en crise cette tradition juridique européenne. Celle-ci avait pour vocation de régir le fonctionnement dun continent divisé en États indépendants. Mais que devient le « nomos de la terre » lorsque ces États entrent dans un processus dunification politique ? Le statut du territoire et de ses frontières dans la définition de la souveraineté sen trouve bouleversé. Les débats récurrents concernant les « limites » de lEurope sont symptomatiques de ce fait. Leffondrement de lUnion soviétique a modifié les conditions dans lesquelles sopère la construction européenne. Il a fait de lEurope la seule entité supranationale du continent, alors quelle partageait ce rang avec lURSS précédemment (lURSS était une entité supranationale de type impérial). La chute de lURSS a transformé l« environnement » de lUnion européenne, désormais composé de pays qui pourraient lintégrer, et a soulevé la question des modalités de leur intégration. La Russie, le Caucase, les Balkans ou la Turquie ont-ils vocation à entrer dans lUnion européenne ? Quen est-il des rapports de cette dernière avec le monde méditerranéen, avec lequel les pays européens disposent de liens qui remontent à lAntiquité ? Pour É. Balibar, poser le problème en termes de « vocation » est fallacieux, car cela revient à « essentialiser » lappartenance à lEurope. Il ne peut en tout cas être question dy répondre en affirmant que les frontières de lEurope passent à tel endroit plutôt que tel autre. Dire de la citoyenneté européenne quelle est une « citoyenneté des frontières » revient à refuser de dissoudre le problème, et à soutenir que cest dans ces régions que se joue lavenir de lEurope. Jusquici, toutes les formes de citoyenneté ont reposé sur une « règle dexclusion ». Celle-ci sépare les individus qui se trouvent à lintérieur de la communauté de ceux qui sont à lextérieur. Dans la cité antique, le critère dappartenance était statutaire ou « objectif », en ce sens que la citoyenneté se transmettait de manière héréditaire. Dans les nations modernes, ce critère tend vers luniversalisme des droits, mis en œuvre par un État sur un territoire donné. Par-delà leurs différences, la présence dune « règle dexclusion » est lélément commun à ces différentes acceptions de la citoyenneté. Il nest de citoyenneté qui soit coextensive à lhumanité entière (linternationalisme prolétarien na pas repris à son compte le concept de citoyenneté). Or la construction européenne requiert que soit conçue une forme de citoyenneté nouvelle, basée sur un « principe douverture » ou une « appartenance non exclusive ». Il sagit dêtre à la hauteur du pluralisme constitutif de lEurope, de son caractère de continent-frontière, et délaborer un mode dappartenance qui rompe avec lopposition millénaire entre l« intérieur » et l« extérieur ». É. Balibar ne cache pas la difficulté de la tâche. Une citoyenneté non exclusive est une « idée logiquement énigmatique, et sans vrai précédent dans lhistoire », affirme le philosophe, qui suggère néanmoins des éléments de comparaison dans lhistoire des empires et des États plurinationauxnote. Ce quil appelle « frontières de lEurope » ne se situe pas nécessairement aux bords géographiques du continent. Elles peuvent passer par son centre aussi bien que ses confins. Les frontières de lEurope traversent en particulier les grandes villes. Cest là que se déroulent le plus souvent les opérations de police visant à vérifier lidentité et les titres de séjour des immigrés. La frontière est une entité politique : elle se situe là où les pouvoirs publics la font passer. Elle est donc lenjeu de rapports de force. Lune des hypothèses qui parcourent les écrits de É. Balibar sur lEurope est lexistence dun apartheid européen. É. Balibar est – avec Alain Badiou et Emmanuel Terray notamment – lun des intellectuels français activement engagés dans la défense des sans-papiers, et plus généralement des immigrés. La notion d« apartheid » renvoie à la situation sud-africaine, dont il voit une résurgence sous dautres formes en Europe. La répression à légard des personnes entrées illégalement sur le territoire européen ne cesse de croître, signe de la constitution dune « Europe forteresse ». Le problème est cependant plus profond que des politiques migratoires ponctuelles. Il touche en dernière instance aux fondements du projet de construction européenne. Un étranger se trouvant dans un pays européen était autrefois considéré comme un ressortissant dun autre État (européen ou non). Avec lentrée en vigueur du traité de Maastricht (1992), le statut de létranger subit un changement qualitatif. Une distinction sétablit dorénavant entre les étrangers « communautaires », citoyens dun autre pays membre de lUnion, et les étrangers « extracommunautaires ». Selon É. Balibar, « la discrimination est inscrite dans la nature même de la Communauté européenne, puisque celle-ci aboutit immédiatement à définir dans chaque pays deux catégories détrangers aux droits inégauxnote ». La citoyenneté – la « règle dexclusion » – européenne est définie par Maastricht comme la somme des citoyennetés nationales. Est citoyen européen tout individu qui est citoyen dun État membre. Le problème est que cette définition crée une aporie au niveau « agrégé », qui conduit à la péjoration de la condition détranger au sein de lUnion. De ceci, É. Balibar déduit que la citoyenneté européenne ne peut être la simple transposition à léchelle communautaire du modèle « national » de citoyenneté. Pour avoir un sens, elle doit procurer aux individus – étrangers ou non – des droits nouveaux. La rupture avec le modèle national de citoyenneté est manifeste. La modernité politique se caractérisait par léquation « citoyenneté = nationalité ». La jouissance de droits politiques et sociaux était liée à lappartenance à une communauté nationale. Ces deux éléments vont désormais devoir évoluer séparément. Sur ce point, les analyses de É. Balibar rejoignent celles de J. Habermas. Les problèmes que rencontre la construction européenne découlent pour beaucoup de labsence à ce jour dun « peuple européen ». LEurope est une souveraineté « sans sujet », dont limpact grandit dans la vie des Européens sans quelle repose pour autant sur une véritable légitimité politique. Le processus dintégration européenne oscille entre deux penchants que sont le « contractualisme » et le « naturalisme »note. Le contractualisme conçoit lEurope sur le mode du contrat, cest-à-dire quil considère lintégration européenne comme étant dans lintérêt des pays membres, et cherche à faire avancer les dossiers par la stratégie du plus petit dénominateur commun. Les traités conclus jusquici, et particulièrement le fonctionnement de la « Convention » présidée par Valéry Giscard dEstaing qui a élaboré le traité constitutionnel de 2005, sont exemplaires de cette démarche. Dun autre côté, la construction européenne est empreinte de « naturalisme ». Celui-ci soutient que les pays membres sont « naturellement » destinés à sunifier du fait de leurs origines gréco-romaines et/ou judéo-chrétiennes communes. Les tergiversations qui entourent lentrée de la Turquie dans lUnion illustrent cet aspect. Dans cette perspective, la légitimation de la construction européenne ne provient pas de la « rationalité » des contractants, mais de la « descendance » supposée commune des concernés. Chacun de ces modes de légitimation de lUnion pose problème. Lopposition de É. Balibar au traité constitutionnel de 2005 tenait notamment à lapproche excessivement « contractualiste » qui sous-tendait son élaboration. Une constitution européenne est certes nécessaire. Elle contribuera à donner un contenu politique à des structures européennes largement bureaucratiques. Cependant, une constitution est par définition le produit dun « pouvoir constituant », cest-à-dire dune instance – un « peuple » – qui constitue lordre politiquenote. Le « pouvoir constituant » surgit le plus souvent dans les situations de révolutions ou de guerres civiles, comme lillustrent les cas anglais, américain et français aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le processus de ratification du traité constitutionnel européen a supposé réglé ce qui était justement en question, à savoir lexistence dun pouvoir dont procède la constitution. Le « naturalisme » repose quant à lui sur une conception mythologique de lEurope. LEurope nest pas une entité éternelle, elle a une histoire, que É. Balibar fait remonter à Guillaume dOrange (fin du XVIIe siècle)note. À cette époque, le mot « Europe » se substitue à celui de « chrétienté » dans le vocabulaire diplomatique. La chrétienté renvoyait bien entendu à un tout autre ensemble géographique, ce qui montre que la représentation actuelle de lEurope comme un tout cohérent est récente. Selon É. Balibar, le « contractualisme » et le « naturalisme » qui ont cours dans la construction européenne participent dune même tendance générale. Tous deux sopposent à une conception politique de lEurope, que le philosophe appelle de ses vœux, et qui ferait de celle-ci la conséquence dune « volonté générale ». Le caractère bureaucratique de lUnion européenne induit une prolifération juridique et administrative, qui ne se présente toutefois pas comme lémanation dun État souverain légitime. Dans ces conditions, il est compréhensible que resurgissent des « ethnicités fictives », cest-à-dire des tendances nationalistes, voire racistes, au sein de lUnion. Le nationalisme et le racisme ne peuvent être combattus efficacement quen réhabilitant de manière volontariste la politique à léchelle de lEurope. Celle-ci doit être basée sur lidée de destin collectif commun – « communauté de destin » est une expression que É. Balibar reprend à Hannah Arendt (et Renan) – qui oppose un demos tourné vers lavenir à un ethnos qui regarde vers un passé mythique. É. Balibar indique plusieurs « chantiers » visant à rendre lEurope plus démocratique. Il suggère par exemple, dans le sillage de Pierre Bourdieu, de favoriser lorganisation du mouvement syndical et associatif au niveau européennote. Pour quune structure bureaucratique se politise, il est nécessaire quune société civile située à la même échelle lui adresse des revendications. É. Balibar propose également dexiger la « démocratisation des frontières », cest-à-dire de rendre toujours moins arbitraire et de placer sous contrôle démocratique la prise de décision concernant les entrées et sorties au sein de lUnion. Le chantier le plus marquant concerne la question des langues et de la traduction : « La langue de lEurope ce nest pas un code mais un système en constante transformation dusages croisés, autrement dit cest la traduction note. » La langue de lEurope nest aucune des langues dites « de travail » de lUnion. Elle nest pas davantage langlais, la langue la plus couramment partagée par les Européens. La langue de lEurope est la traduction, cest-à-dire la capacité de passer de lune des langues parlées sur le continent (ou ailleurs) aux autres. Cette idée est bien entendu à mettre en rapport avec ce que nous disions à propos de la pluralité de cultures qui y sont représentées. Le chantier proposé par É. Balibar, qui sinspire des travaux dUmberto Eco, consiste à former davantage les jeunes Européens à lintercompréhension langagière. Il ne sagit nullement dapprendre beaucoup de langues à chaque individu, mais de faire en sorte que chacun puisse parler dans sa propre langue en se faisant comprendre des autres. Ceci requiert la compréhension du « génie » ou de l« esprit » de chaque langue, pas nécessairement dune grammaire et dun vocabulaire précis. Il se pourrait que le destin de lEurope réside dans la capacité de ses habitants à saisir un tel esprit. Giorgio Agamben : létat dexception permanent
Au sein de la problématique de lÉtat-nation, reste à aborder les transformations encourues par la forme État au cours des dernières décennies. Cette question comporte de nombreuses dimensions, de la transformation des rapports entre lÉtat et le marché à lapparition dun « État pénal » – pour parler comme Loïc Wacquantnote – en passant par la nouvelle territorialité induite par la mondialisation et la constitution de réseaux transnationaux (entreprises multinationales, diasporas, ONG). Nous nous limiterons à un aspect du problème, à savoir lémergence au XXe siècle de ce que Giorgio Agamben a nommé un « état dexception permanent ». G. Agamben est lun des philosophes contemporains les plus stimulants. Il appartient à une génération de penseurs italiens au rayonnement mondial, dans laquelle on trouve Toni Negri, Giovanni Arrighi, Paolo Virno, Roberto Esposito et Gianni Vattimo. Il serait intéressant de comprendre plus en détail les déterminants sociologiques et intellectuels qui ont présidé à lémergence de cette génération. Auteur dune œuvre protéiforme, dans laquelle la référence à la théologie exerce une fonction essentielle, G. Agamben a subi linfluence de penseurs tels que Martin Heidegger (dont il a suivi les enseignements), Walter Benjamin, Hannah Arendt, Michel Foucault, ou encore Guy Debord, quil a connu et dont il a préfacé la traduction italienne de certains ouvragesnote. Son impact sur la jeunesse intellectuelle et militante va grandissant. Le « Comité invisible », auteur de Linsurrection qui vient, est par exemple très influencé par ses idéesnote. La réflexion sur l« état dexception » remonte à la conception romaine de la dictature, à laquelle Marx se réfère dailleurs lorsquil évoque la « dictature du prolétariatnote ». Cette réflexion sest toutefois considérablement amplifiée au XXe siècle, du fait de la multiplication des cas de suspension de lordre constitutionnel. Létat dexception a notamment fait lobjet dun débat entre Walter Benjamin et Carl Schmitt. En 1922, Schmitt publie Théologie politique, dans lequel il aborde la question de la nature des « situations exceptionnelles » en politique : « Est souverain, y affirme le juriste allemand dans un passage célèbre, celui qui décide de la situation exceptionnellenote. » Un an auparavant, Schmitt avait publié La Dictature, ouvrage dans lequel il distingue entre « dictature de commissaires » (visant à préserver le droit existant) et « dictature souveraine » (visant à constituer un nouvel ordre juridique). La même année, Benjamin écrit un essai intitulé Critique de la violence, où le problème de lexception est posé par lentremise du rapport entre le droit et la violence. Dans ses thèses « Sur le concept dhistoire » publiées vingt ans plus tard, Benjamin évoque à nouveau létat dexception : « La tradition des opprimés, dit-il, nous enseigne que l“état dexception” dans lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de lhistoire qui rende compte de cette situation. Nous découvrirons alors que notre tâche consiste à instaurer le véritable état dexception ; et nous consoliderons ainsi notre position dans la lutte contre le fascismenote. » Le constat paradoxal selon lequel létat dexception tend de plus en plus à devenir la règle constitue le point de départ des analyses de G. Agamben. Un état dexception se définit classiquement comme la suspension provisoire de la constitution et du droit afin de les sauver dun péril. Deux éléments le légitiment. Le premier est labsolue nécessité. La république doit se trouver face à un danger si grand et imminent que sa protection requiert linterruption des procédures normales de la décision politique et leur remplacement par une « dictature » (au sens classique, antérieur au XXe siècle). Comme le dit un adage juridique fréquemment employé dans ce débat, Necessitas non habet legem, « la nécessité ne connaît pas de loi », cest-à-dire que la nécessité autorise la suspension de la loi. Dans cette perspective, létat dexception nest pas opposé au droit, il en est une condition de possibilité, puisque sans lui lordre juridique disparaîtrait, rendant tout acte législatif impossible. Le second élément qui sous-tend les doctrines classiques de létat dexception est son caractère provisoire. Lorsque la société est sauvée du péril qui la guettait, la dictature est destituée, et le droit rétabli. En principe, linstitution habilitée à suspendre le droit – dans la tradition française en particulier – nest autre que celle qui en temps normal le crée, à savoir le Parlement. Létat dexception est donc originellement placé sous le signe du temps à un double titre : le péril doit être imminent, et la dictature ne peut être que provisoire. Ces deux aspects définissent la possibilité dune « dictature constitutionnelle ». Certains pays (la France et lAllemagne) prévoient dans leur constitution léventualité de sa suspension. Dautres (lAngleterre et les États-Unis) ne le font pas, considérant quenvisager dans le droit la possibilité de sa négation est dangereux. Le problème dans ce second cas est quune situation dexception survenant, une anomie radicale est susceptible de sinstaller. Il est intéressant de constater que le rapport ambigu quentretient létat dexception avec le droit se constate également pour le « droit de résistance ». Dans les situations doppression, comme lors de la Seconde Guerre mondiale, les citoyens peuvent faire valoir leur droit légitime à résister, au nom dune conception du droit et de la justice quils estiment bafouée. Ils sopposent alors au droit au nom du droit. Selon G. Agamben, létat dexception est aujourdhui devenu un véritable « paradigme de gouvernementnote ». Il sest émancipé des contraintes temporelles évoquées ci-dessus, pour se transformer en un ordre politico-juridique durable. Les attentats du 11 septembre 2001 et le déclenchement de la « guerre contre le terrorisme » – une guerre « infinie », selon les termes de ses instigateurs – constituent un tournant à cet égard, qui na laissé aucune législation nationale ou internationale intactenote. Mais les éléments constitutifs de létat dexception permanent se mettent en place dès la Première Guerre mondiale, qui fut loccasion pour les pays belligérants dinstaurer des lois dexception qui ont affecté le droit en profondeur. Lémergence de létat dexception permanent se remarque dabord à leffondrement de la division des pouvoirs, lun des fondements de la politique moderne. Pour G. Agamben, nous sommes ramenés vers un temps où cette division navait pas cours, où le pouvoir était concentré ou indivis. Comme dit le philosophe, le moment où lOccident donne des leçons de « démocratie » à la planète entière correspond à celui où il séloigne peut-être irrémédiablement de ce quétait sa tradition démocratiquenote. Dans létat dexception permanent, le pouvoir exécutif absorbe les pouvoirs législatif et judiciaire. Les régimes « totalitaires », dans lesquels le gouvernement opère une incursion non seulement dans les autres pouvoirs mais aussi dans la société civile, illustrent ce fait. Mais celui-ci affecte également les régimes démocratiques. On assiste ainsi, depuis quelques décennies, à une montée en puissance du « gouvernement par décret ». Un décret est une norme ayant force de loi qui émane de lexécutif, et non du législatif. Il requiert le plus souvent une validation a posteriori par le Parlement, mais sa source est gouvernementale. Selon G. Agamben, le gouvernement par décret simpose aujourdhui comme une technique normale, alors quil est censé nêtre employé quà titre exceptionnel. LItalie semble être le pays le plus avancé sur cette voie, où le décret est devenu « une source ordinaire du droit », mais sa généralisation concerne lensemble des démocraties. Létat dexception permanent sincarne dans de nouveaux types despace, de nouvelles « hétérotopies », comme dirait Foucaultnote. La prison de Guantanamo, où sont enfermés ceux que les États-Unis considèrent comme des « combattants ennemis » ou « combattants illégaux », en est un exemple. La qualification de « prisonnier de guerre » existe depuis quexiste un droit de la guerre. Elle confère un statut juridique au prisonnier, et lui garantit certains droits. Celle de « combattant ennemi » mise en circulation par le Patriot Act (octobre 2001) le prive au contraire de tout droit. Elle aspire la personne dans un vide juridique, dans lequel elle est à la merci du pouvoir pur de ses geôliers, et dont elle ne ressortira (peut-être) que selon leur bon vouloir. La qualification de « combattant illégal » fait de lindividu un « être juridiquement innommable et inclassable ». Selon G. Agamben, « la seule comparaison possible est la situation des Juifs dans les Lager nazis, qui avaient perdu, avec la citoyenneté, toute identité juridique, mais gardaient au moins celle de juif. […] dans le detainee de Guantanamo, la vie nue rejoint sa plus grande indéterminationnote ». La notion de « vie nue » est élaborée par G. Agamben dans son ouvrage Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, dont État dexception est le deuxième tome (le troisième étant Ce qui reste dAuschwitz. Larchive et le témoin)note. Elle renvoie à la distinction antique entre zôé, la vie nue, qui désigne le « simple fait de vivre », et bios, qui se réfère à la « vie qualifiée », au mode dexistence particulier dun individu ou dun groupe. Cette distinction sinscrit dans le cadre du débat ouvert par Foucault par lentremise du concept de « biopolitiquenote ». Pour G. Agamben, le pouvoir souverain sexerce sur la vie nue, sans médiation aucune. Ce fait apparaît en toute clarté dans les situations où, comme dans le cas des « combattants illégaux » de Guantanamo, les individus sont non seulement privés de droits, mais considérés comme nétant pas des sujets de droit, comme extérieurs à toute juridicité. Affirmer que létat dexception est un « paradigme de gouvernement » revient à soutenir que de tels espaces, et les « bannis » quils génèrent – les sans-papiers sont un autre exemple évident –, prolifèrent à lheure actuelle. Le rapport entre la souveraineté (le droit) et la vie est au cœur de la pensée de G. Agamben : « […] Létat dexception, dit-il, est le dispositif original grâce auquel le droit se réfère à la vie et linclut en lui du fait même de sa propre suspension, une théorie de létat dexception est alors la condition préliminaire pour définir la relation qui lie et, en même temps, abandonne le vivant au droitnote. » Un phénomène qui a contribué à lémergence de létat dexception permanent est lentrée de lhumanité dans l« âge atomique ». Ce point a notamment été mis en évidence par le constitutionnaliste états-unien Clinton Rossiternote. La puissance nucléaire suscite une nouvelle gamme de risques « systémiques », inédite à la fois par le type de dangers quelle fait courir et par lampleur de ces dangers. La gestion de ces risques suppose la mise en place de structures administratives et technoscientifiques gigantesques, qui ont conduit lÉtat à croître considérablement. Ces structures régissent la production et la circulation de lénergie nucléaire, dans ses aspects civiles et militaires, y inclus les plans durgence en cas de catastrophe. Lâge atomique a accru le périmètre du secret et de la raison dÉtat, dont sont par exemple entourées les centrales atomiques, rétrécissant dautant celui de lespace public. En outre, il a profondément modifié la nature des conflits armés. Léquilibre de la terreur entre les puissances nucléaires a conduit à une prolifération des guerres de « basse intensité » : guerres civiles, insurrections et contre-insurrections, lutte « antiterroriste » ou contre le « narcotrafic », opérations de « police internationale »… Une conséquence de ce fait est de supprimer la dichotomie nette entre la guerre et la paix, et de laisser la place à des « états de violence » dans le cadre desquels la guerre et la paix ne peuvent plus être distinguéesnote. Selon G. Agamben, létat dexception nest nullement lexpression dun reste de monarchie ou dabsolutisme au sein des sociétés démocratiques. Il ne témoigne pas, en dautres termes, de la persistance de lAncien Régime au sein de la modernité. Il est un pur produit de la tradition « démocratico-révolutionnaire », puisque sa forme moderne est issue de la Révolution françaisenote. Ce constat va en réalité de soi, puisque sil consiste en la suspension de lordre juridique démocratique, il ne peut apparaître que lorsquun tel ordre existe. Toute la question, une fois ce fait admis, est de savoir quelles conclusions il faut en tirer concernant la nature des régimes démocratiques. Létat dexception a suivi la démocratie comme son ombre pendant toute lépoque moderne, et cette ombre sétend aujourdhui de plus en plus. Pour G. Agamben, il révèle les liens intimes, nécessaires, quentretiennent la violence et le droit. Le droit nest pas ce qui préserve de la violence : il renferme un potentiel de violence dont létat dexception est lactualisation. Ce quil sagit de faire, dans cette perspective, cest de séparer ces deux instances, de sorte à rendre inoffensive la violence que contient le droit : « Un jour, dit G. Agamben, lhumanité jouera avec le droit comme les enfants jouent avec les objets hors dusage, non pour les rendre à leur usage canonique, mais pour les en libérer définitivementnote. » Seule lactivité politique transformatrice (révolutionnaire) peut nous mener à ce résultat, car elle se définit précisément par sa capacité à simmiscer et à trancher le lien entre la violence et le droit. Or exercer une telle activité, cest faire advenir ce que Walter Benjamin appelle le « véritable état dexception ». CAPITALISMES, ANCIENS ET NOUVEAUX
Le marxisme combine traditionnellement lanalyse économique avec la théorie politique et/ou de la culture. Selon ce paradigme, la base détermine (de manière complexe et par des médiations) les superstructures, ce qui suppose que ces deux instances doivent être étudiées conjointement, sous peine de manquer la logique densemble du système. Ce que les marxistes appellent « économie » ne recoupe dailleurs quen partie ce que les économistes classiques entendent par ce terme. Lorsquils soutiennent que léconomie « détermine » les superstructures, les marxistes naffirment pas que tout sexplique par des processus économiques ordinairement conçus. En tant quelle détermine les superstructures, l« économie » change de nature, et entre dans une relation dinfluence mutuelle (dialectique) avec les superstructures. Quoi quil en soit, dans les formes classiques de marxisme, léconomie et la politique et/ou la culture sont étroitement liées. Avec le marxisme occidental apparaît une tendance à lautonomisation de lanalyse des superstructures. Chez Gramsci, Lukacs, Adorno, Sartre et Althusser, léconomie est moins présente que dans la génération précédente de marxistes. Les raisons de cette autonomisation sont diverses. Elles tiennent par exemple à la « glaciation » de léconomie marxiste, cest-à-dire au fait quelle est placée de manière croissante sous le contrôle des partis communistes. Lautonomisation découle aussi de la professionnalisation du « métier » déconomiste (et des autres disciplines des sciences humaines), qui tend à réduire linterdisciplinarité. Il est intéressant de relever à cet égard que les auteurs dont il sera question dans cette section consacrée au capitalisme contemporain sont pour la plupart des économistes professionnels (universitaires). La dissociation entre théorie économique et politique et/ou culturelle sest encore accentuée dans les pensées critiques actuelles. Celles-ci ont, en dautres termes, poursuivi la tendance à lautonomisation de lanalyse économique initiée par le marxisme occidental. Dans sa généalogie de la « postmodernité », Fredric Jameson sappuie par exemple sur lanalyse du « capitalisme tardif » formulée par léconomiste marxiste Ernest Mandel, mais celle-ci y exerce plutôt une fonction « supplétive » que celle de véritable moteur de lanalyse. Il existe aujourdhui de remarquables études portant sur les évolutions du capitalisme, élaborées par des auteurs comme Robert Brenner, Claudio Katz, François Chesnais, Robert Pollin, Elmar Altvater, Robert Wade ou Yann Moulier-Boutang. On trouve par ailleurs des études consacrées aux superstructures, quelles concernent la politique ou la culture. Mais ces deux domaines de la critique sont désormais disjoints. Une question intéressante est de savoir si cette disjonction pourrait être à lavenir résorbée, et si oui à quelles conditions. Un certain pessimisme est de mise en la matière. Cette question sintègre dans un problème plus général, qui est la critique de la division du travail, dont la division du travail intellectuel est un aspect. Critique du capitalisme cognitif
Une hypothèse avancée par T. Negri et le courant quil anime concerne, on la vu, lémergence dun « capitalisme cognitif ». Bien des économistes ont soulevé des doutes sur cette hypothèse. Que le savoir des salariés soit valorisé par le capitalisme, cela va de soi. Mais celui-ci a toujours su en tirer profit, quels que soient lépoque ou le secteur dactivité considérés. Même aux heures du « taylorisme » le plus radical, cest-à-dire de la rationalisation intégrale des gestes productifs, les connaissances des travailleurs étaient mobilisées dans la production. La charge cognitive de travail varie selon le métier considéré. Un ingénieur et un ouvrier non qualifié ne mettent pas forcément en œuvre les mêmes opérations intellectuelles. Mais une dimension cognitive est présente dans les deux cas, et ceci vaut pour lensemble des professions. Il ny a donc pas de véritable transition de la valeur-travail à la valeur-savoir. La seconde est déjà contenue dans la premièrenote. Les partisans de lhypothèse « cognitive » tendent par ailleurs à limiter leurs analyses aux pays développés. Or, à léchelle de la planète, cest la figure de lexploité classique qui prévaut, et non celle de lexploité cognitif. Le fait marquant des dernières décennies en matière économique est lintégration de la Chine dans le marché mondial, et les effets en retour quelle implique sur la force de travail globale. De toute évidence, ce nest pas la figure du travailleur cognitif qui est hégémonique dans les usines chinoises, même si la Chine nest pas uniquement l« atelier du monde » mais forme par exemple plus dun million dingénieurs par an. Lintégration dautres « géants » tels que lInde ou le Brésil, ainsi que l« accumulation primitive » qui fait rage dans les pays ex-soviétiques, exercent une pression à la baisse sur les conditions de travail dans les pays du Nord. En outre, le tournant néolibéral de la fin des années 1970 a suscité une résurgence des formes les plus brutales de lexploitation capitaliste. La « flexibilisation » du marché du travail, les « réformes » successives des régimes de retraite conduisant à lallongement de la durée de cotisation et laffaiblissement de la protection en cas de chômage illustrent cette tendance. En somme, le rapport salarial « progressiste » fondé sur le compromis « fordiste-keynésien » sest fortement dégradé. Lensemble de ces mesures constitue une tentative de réponse à la baisse du taux de profit résultant du retournement de l« onde longue » de croissance économique lors des années 1970. Les transformations socio-économiques et juridiques des dernières décennies nous ramènent à certains égards à une forme de capitalisme « préindustriel ». Cest ce que Michel Husson appelle le capitalisme « purnote ». Lémergence dun mouvement ouvrier organisé à partir de la seconde moitié du XIXe siècle était parvenue à contrer les tendances les plus sauvages de ce système, et à stabiliser les conditions de laccumulation du capital. La dislocation de la relation salariale fordiste a conduit le capitalisme à renouer avec ses aspects les plus régressifs. Il nest pas question de nier que les évolutions technologiques, mais aussi laugmentation générale du niveau de scolarité, accroissent la composition cognitive du travail. Les secteurs qui se situent à la pointe de linnovation, comme linformatique, ont vu leur importance relative croître dans léconomie. Loin de limage « conviviale » que donnent delles-mêmes les entreprises qui y évoluent, telles que Google, Microsoft, ou encore les « start-up » qui ont proliféré dans les années 1990, ces secteurs ont généré de nouvelles formes doppression et daliénation. Celles-ci doivent conduire à réviser notre conception de la nature des classes dominées dans le capitalisme contemporain. Cette tendance cohabite cependant avec des formes plus anciennes dexploitation, le capitalisme intégrant par conséquent simultanément plusieurs temporalités. À travers les nouvelles formes dorganisations et dinnovations technologiques, le taylorisme semble avoir retrouvé une « seconde jeunesse » : « Les effectifs employés croissent en effet par les deux bouts : dun côté, les effectifs des travailleurs cognitifs croissent très rapidement, mais la masse des emplois créés se retrouve dans les emplois peu qualifiés du commerce et du service aux personnesnote. » Cette structure « duale » de léconomie sobserve particulièrement aux États-Unis, un pays qui combine des secteurs à forte valeur cognitive – de type Silicon Valley – avec des situations dexploitation dune brutalité extrême. Pour nombre déconomistes critiques, la loi (marxiste) de la valeur doit être maintenue, et ne peut être remplacée par une théorie « cognitiviste » de la valeur. Cette loi, on le sait, soutient que la valeur dune marchandise est liée à la quantité de travail quelle renferme. À leurs yeux, elle continue dêtre hégémonique dans le capitalisme contemporain. Une implication de ce constat est que lopposition entre le « capital » et le « travail » demeure structurante à lheure actuelle. Une hypothèse avancée par les « cognitivistes » est celle de la « fin du travail », quils partagent avec des auteurs comme Jeremy Rifkin ou André Gorz. Celle-ci soutient que la civilisation du travail, dans laquelle la « réalisation de soi » sopère par le travail et où le revenu est lié à ce dernier, touche à sa fin. Lidée de « fin du travail » repose sur deux prémisses. Dabord, selon ses partisans, le plein-emploi est désormais devenu inaccessible. Le chômage est là pour durer, il est inscrit dans la structure des sociétés, et nest pas dû à une crise passagère ou à des politiques économiques inadaptées. Lune des raisons pour lesquelles les « cognitivistes » sont favorables à lallocation universelle est que labaissement du chômage en dessous dun certain seuil est, à leurs yeux, improbable. Il sagit par conséquent de découpler emploi et revenu, de sorte à garantir à chacun des ressources minimales. La seconde hypothèse, qui justifie en partie la première, est quune part croissante du travail autrefois effectué par des humains est aujourdhui réalisée par la technologie. Le déclin de lemploi est ainsi partiellement dû au fait que le travail est remplacé par les machines. Cette évolution est positive selon les cognitivistes : elle permet denvisager une civilisation enfin débarrassée du travail, et par conséquent de lexploitation. Pour M. Husson par exemple, rien ne permet de soutenir que le plein-emploi est devenu inaccessible. Il sagit dune extrapolation à partir de la conjoncture actuelle qui nest pas justifiée. Ainsi, l« embellie » économique des années 1997-2001 a donné lieu à la création de 10 millions demplois en Europe, ce qui a conduit à un retour de la discussion concernant le plein-emploinote. En outre, le développement technique nest pas en lui-même réducteur demploi. Les machines doivent par exemple être conçues, montées et entretenues, ce qui suppose quelles incorporent du travail humain. On peut reprocher aux cognitivistes leur fascination pour la technologie. Cette fascination provient du courant opéraïste, dont est issue cette hypothèse. La technologie nest pas « progressiste » par elle-même, ses effets positifs ou négatifs sont toujours lobjet de rapports de force. Il est certain en tout cas quelle nabolira pas par son seul développement lexploitation capitaliste, car le travail nest pas uniquement une profession, mais en dernière instance un rapport social. Contre les cognitivistes qui défendent le mot dordre d« allocation universelle », M. Husson avance le slogan : « Tous salariés pour abolir le salariat ! » Dans cette perspective, ce nest pas lallocation universelle mais la réduction du temps de travail qui constitue la mesure radicale adaptée à la période actuelle. Celle-ci permettra à tous de retrouver un emploi, donc aux sociétés de renouer avec le plein-emploi, afin denvisager ensuite les modalités dune abolition collective du salariat. Le plein-emploi permettra, entre autres, de baisser la pression sur les salaires du fait de la diminution de l« armée de réserve industrielle ». La réduction du temps de travail constitue une véritable incursion dans le domaine de la propriété privée. Si la valeur capitalistique découle de lappropriation par le capitaliste dune part du travail salarié, cette réduction représente une forme dexpropriation. Dans les Grundrisse, un texte que les cognitivistes aiment à citer, Marx fait dailleurs du temps libre le véritable indicateur de la richesse. Quoi quil en soit, il est inutile de revendiquer une allocation universelle sans rien changer au fonctionnement de la sphère marchande. Car cette allocation pourrait servir à générer davantage encore de flexibilisation sur le marché du travail. Dès lors que le revenu cesse dêtre proportionnel aux heures de travail, lallongement de ces dernières na plus de coût pour lentreprise. À quoi sajoute le fait que, pour être financièrement viable, lallocation universelle devrait être instaurée au détriment des autres revenus sociaux : retraites, allocations familiales et chômage, ou santénote. Il se pourrait en conséquence quil sagisse dun motif dappauvrissement pour les salariés, ce que suggère le fait que des économistes classés à droite, comme Milton Friedman, sont favorables à certaines formes de revenu garanti. Robert Brenner : le long retournement
Léconomiste critique le plus influent au cours des dernières années au plan international est sans doute lAméricain Robert Brenner. Professeur à luniversité de Californie à Los Angeles (UCLA), membre du comité de rédaction la New Left Review ainsi que dAgainst the Current, lorgane du parti Solidarity des États-Unis, R. Brenner est principalement connu pour son analyse du « long retournement » (long downturn) qua subi léconomie mondiale à partir des années 1970. Brenner fut un temps proche du « marxisme analytique ». Il est à lorigine un historien du capitalisme. Il a énoncé en la matière une thèse qui a donné lieu à un débat important, connu sous le nom de Brenner debate. Un ouvrage portant ce titre, et réunissant des contributions dhistoriens économiques de premier plan, lui est consacré aux Presses universitaires de Cambridgenote. Les articles qui ont suscité ce débat sont parus dans les années 1970 dans Past and Present, une revue académique fondée et animée par des historiens marxistes britanniques tels quEric Hobsbawm, E.P. Thompson et Christopher Hill. R. Brenner est également lauteur de Merchants and Revolution (1992), dans lequel il étudie le rôle des compagnies marchandes londoniennes dans le déroulement de la première révolution (la « guerre civile ») anglaise. À partir des années 1960 se cristallise au sein de léconomie politique critique un nouveau courant de pensée, que lon peut désigner par le qualificatif générique de « tiers-mondiste ». Celui-ci inclut aussi bien la théorie de la « dépendance », élaborée par les représentants de la « Commission économique pour lAmérique latine » (CEPAL) comme Raul Prebisch, Celso Furtado ou Fernando Enrique Cardoso (le futur président du Brésil), que lanalyse des « systèmes-mondes », développée par Immanuel Wallerstein et Giovanni Arrighi. Les économistes Andre Gunder Frank et Samir Amin appartiennent également à ce courant. Il existe bien entendu des différences dans les analyses élaborées par ces auteurs. Ils partagent cependant une même attention à la place du « tiers monde » dans lémergence et le fonctionnement du capitalisme mondial. Sur le plan politique, cette tradition est liée aux luttes de libération nationale et à lanticolonialisme. Le mouvement des « non-alignés » apparu à loccasion de la conférence de Bandung en 1955 est une référence politique majeure pour eux. Une partie de ses représentants, parmi lesquels Amin et Wallerstein, sont proches du maoïsme. En 1977, R. Brenner publie dans la New Left Review une violente charge contre ce courant. Il emploie à son propos le qualificatif – infamant entre représentants du marxisme – de « néosmithien », en référence à lauteur de la Richesse des nations note. Selon R. Brenner, les tiers-mondistes ont renoncé à placer les relations de classe au cœur de leur explication de lémergence et du fonctionnement du capitalisme. La principale ambition de ce courant a consisté à démentir la conception « optimiste » du capitalisme présente au sein du libéralisme, et notamment chez Adam Smith. Cette conception soutient que le développement du commerce mondial sur la base de la division du travail conduira au développement des régions sous-développées. La division du travail est supposée augmenter la productivité, laquelle est censée accroître les richesses produites. Pour Andre Gunder Frank et Immanuel Wallerstein, que R. Brenner prend pour cibles privilégiées, le capitalisme provoque un « développement du sous-développement », cest-à-dire que le développement du centre du monde implique le sous-développement de ses périphéries. Comme dans la théorie du « développement inégal et combiné », le sous-développement nest pas un « retard » de développement des pays sous-développés par rapport aux pays « avancés » : il est contemporain de leur avance, en ceci quil en est le produit direct. Le développement des uns a donc pour condition le sous-développement des autres. Selon R. Brenner, dans leur critique du modèle optimiste des libéraux, les « néosmithiens » placent au centre de leur analyse le même facteur explicatif, à savoir le commerce mondial. Là où, pour les libéraux, celui-ci produit de la richesse et du développement pour tous les pays, il génère à leurs yeux du sous-développement et de la misère pour les pays en « retard ». Mais le mécanisme sous-jacent est le même, puisque lorigine du développement ou du sous-développement est lintensification et la spécialisation des échanges internationaux. Une conséquence de ce fait est que, pour les économistes tiers-mondistes, la logique centre-périphérie est au moins autant, si ce nest plus, importante que les conflits de classe proprement dits. Dans leur analyse du capitalisme, elle tend à supplanter ces derniers. Cette idée a des implications politiques décisives. Elle conduit par exemple à préconiser des solutions « autarciques », consistant à « déconnecter » les économies de la périphérie du marché mondial, et à mettre en œuvre un développement économique « autocentré »note. La politique dindustrialisation par la « substitution aux importations » en vogue dans les pays du Sud dans les années 1960 est une version modérée de cette hypothèse. Des versions plus radicales se trouvent dans des pays qui, comme la Corée du Nord, ont poussé à ses conséquences ultimes la construction du « socialisme dans un seul pays ». Selon R. Brenner, tout ceci est très éloigné de la stratégie léniniste classique, qui consiste à œuvrer en faveur dalliances entre les « maillons faibles » dans les périphéries et les classes ouvrières des pays du centrenote. Pour R. Brenner, le capitalisme nest pas principalement affaire de commerce international et dexpansion du marché mondial. Il est affaire de luttes des classes. Selon les « néosmithiens », laccumulation du capital a pour condition le transfert des profits générés dans les périphéries vers le centre du système. Ce transfert peut avoir lieu par la voie économique, parce que les périphéries produisent à un coût moindre des biens vendus au centre ou achètent des biens produits au centre à un coût supérieur, ou par la force. Selon Wallerstein, des États puissants ont émergé dans les pays occidentaux afin de garantir si nécessaire militairement ce transfert des profits. Aux yeux de Brenner, les « néosmithiens » se trompent toutefois en localisant dans les périphéries la source du profit capitaliste. Celui-ci a été créé à lorigine et se reproduit depuis lors au centre, les périphéries exerçant en la matière une fonction subalterne. Ainsi, la découverte et lexploitation du tiers monde ne sont pour rien dans lémergence du capitalisme (ce qui nexclut pas quelles y aient contribué ultérieurement). Lorigine du capitalisme est à trouver dans les innovations technologiques introduites dans lagriculture anglaise, et plus généralement ouest-européennes, au cours des XVe et XVIe siècles. Ces innovations ont permis laugmentation de ce que les marxistes appellent la plus-value « relative », cest-à-dire la plus-value générée par les gains de productiviténote. Lintroduction de ces innovations, et laccroissement de la productivité qui sen est suivi, sont eux-mêmes dus à la situation de la lutte des classes dans lAngleterre de lépoque. Dès le XIVe siècle, des révoltes paysannes à répétition lancent lassaut contre le servage, aboli au XVIe siècle par la reine Elizabeth. Ceci empêche les classes dirigeantes dexploiter la paysannerie intensivement, au besoin par la force, en accroissant la plus-value « absolue » (par exemple en augmentant la durée du travail). Car la paysannerie est désormais libre – en principe au moins – de ses mouvements. Dautres moyens devaient être trouvés pour augmenter la production, qui allaient progressivement donner lieu à lémergence dun nouveau mode de production, à savoir le capitalisme. La caractéristique principale de ce dernier, affirme Brenner, est sa capacité à générer du profit par lentremise de gains de productivité. Il na pas besoin des périphéries pour lalimenter en capitaux. Le développement capitaliste est, pour léconomiste, « endogène » ou « auto-engendré ». Cest dailleurs ce qui a conduit certains critiques à qualifier sa théorie du capitalisme d« eurocentristenote ». R. Brenner est lauteur dune analyse très débattue de la crise que traverse le capitalisme à lheure actuelle. Cette crise sinscrit à ses yeux dans la longue durée : elle est apparue autour de 1973, à loccasion du premier choc pétrolier, mais les éléments qui lont suscitée se sont mis en place dès le milieu des années 1960. R. Brenner reprend à son compte, comme bien des économistes critiques, la théorie des « ondes longues » du développement capitaliste élaborée par Nicolas Kondratieff. Cette théorie soutient que le capitalisme est composé de séquences économiques longues de plusieurs décennies, divisées en une « phase expansive » et une « phase récessive ». Pour ce qui concerne lépoque contemporaine, après une période de croissance dans laprès-guerre – les Trente Glorieuses – nous sommes entrés, depuis les années 1970, dans une phase de récession profonde, qui se caractérise par des taux de croissance historiquement faibles. Les crises conjoncturelles qui se déclarent de façon récurrente doivent être conçues sur fond de cette crise de longue durée. À partir de ce constat, le problème est didentifier les facteurs qui ont provoqué cette crise, et les raisons pour lesquelles elle dure depuis si longtemps. La crise que nous traversons depuis une trentaine dannées est, selon R. Brenner, une crise « marxiste » typique. Elle sexplique par un mécanisme autrefois mis en évidence par Marx (et avant lui les économistes britanniques classiques), à savoir la baisse tendancielle du taux de profit. Lhypothèse marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit a donné lieu à de nombreux débats. Parmi les économistes qui se réclament aujourdhui du marxisme, certains en contestent la validiténote. Bien des économistes, parmi lesquels R. Brenner, saccordent cependant à dire que, depuis les années 1970, le capitalisme traverse une grave crise de profitabilité. Ceci signifie que les profits qui découlent de linvestissement de capitaux ont nettement baissé, en particulier dans le secteur manufacturier, dans lequel la crise trouve son origine. Pour ne relever que quelques chiffres significatifs, de 1965 à 1973, le moment où débute le déclin selon léconomiste, le taux de profit dans ce secteur aux États-Unis a chuté de 40 %. Pour lensemble des pays du G7, la baisse sélève à 25 % pour la même périodenote. Entre 1950 et 1970, la croissance nette des profits dans le secteur manufacturier aux États-Unis a été de plus de 24 %. Entre 1970 et 1993, elle ne fut que de 14 %. Par ailleurs, dans la période qui va de 1990 à 2000, supposée florissante en raison de lapparition des « start-up » et des entreprises informatiques dites « dot.com », le taux de croissance moyen du PIB par tête au plan mondial a été de 1,6 %. De 1889 à 1989, ce taux était de 2,2 %note. La phase expansive de londe longue, qui sétend de la fin des années 1940 au début des années 1970, se caractérisait quant à elle par des taux de croissance sans précédent. Quelle est la cause de la trajectoire descendante du taux de profit ? Cest lobjet dun vaste débat entre économistes critiques. Ce problème nest pas uniquement économique, car une fois identifiés les mécanismes qui génèrent la crise, se pose la question des politiques à mettre en œuvre pour la combattre. Le facteur explicatif principal est à trouver selon R. Brenner dans la concurrence économique internationale et les inégalités de développementnote. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis sont la puissance économique mondiale incontestée. Les destructions induites par la guerre en Europe ont rendu les pays du continent – à lexception partielle de la Grande-Bretagne – incapables de les concurrencer. La puissance économique états-unienne saccompagne dune hégémonie politique, elle aussi issue de la guerre. Au cours des années 1960, lAllemagne et le Japon principalement, mais aussi la France ou lItalie, se transforment cependant progressivement en concurrents des États-Unis sur le marché mondial. Ces pays atteignent alors un degré de développement technologique relativement avancé, du fait de transferts de connaissances en provenance des États-Unis, mais aussi dinnovations endogènes. Ils combinent ce développement technologique avec des niveaux de salaires bas rapportés à leurs gains en productivité, en comparaison des salaires qui ont cours aux États-Unis à la même époquenote. Selon Brenner, les populations encore largement rurales de ces pays ont constitué une « armée de réserve » qui a permis pour un temps de discipliner les revendications salariales. Tout ceci a placé lAllemagne et le Japon dans des conditions idéales pour capter des parts de marché au détriment des entreprises états-uniennes. Toutefois, larrivée de nouveaux « entrants » a également généré un problème de surcapacité de production dans le secteur manufacturier, qui a donné le coup denvoi du long déclin du taux de profit. Les capacités productives excèdent désormais la demande mondiale, ce qui provoque une situation de surproduction latente et dévalorise les capitaux investis. Par ailleurs, les innovations technologiques introduites par les nouveaux entrants rendent de plus en plus rapidement désuet le capital fixe (les machines) en vigueur précédemment, ce qui tire vers le bas le taux de profit. Comment se fait-il quune fois constatées la surcapacité et la surproduction dans un secteur, les investisseurs ne réorientent pas leurs capitaux dans dautres activités, et ce faisant exploitent de nouveaux « gisements » de profits ? R. Brenner sen remet ici à un argument de Marx concernant le caractère anarchique de la production capitaliste, cest-à-dire lincapacité des producteurs à coordonner leur activité. Ce qui est ruineux du point de vue de la logique densemble du système ne lest pas nécessairement du point de vue de chaque capitaliste. Dans le secteur industriel, linvestissement en capital fixe est considérable. Il est par définition difficile à réorienter, car justement « fixe », contrairement à la main-dœuvre par exemple, qui peut être formée à lexécution de nouvelles tâches. Dans ces conditions, la stratégie rationnelle au niveau de chaque producteur est dessayer de tirer son épingle du jeu, et de sen sortir au détriment des autres. Le problème est quau niveau agrégé ce comportement entraîne le système dans une spirale de diminution générale du taux de profit. Ce qui illustre selon R. Brenner – et Marx avant lui – lirrationalité du capitalisme, et la nécessité de lui opposer un mode de production rationnellement planifié. Les classes dominantes ne sont bien entendu pas restées sans réaction face à la baisse du taux de profit. Ce quon appelle communément le néolibéralisme, à savoir un ensemble cohérent de politiques publiques mises en œuvre dès la seconde moitié des années 1970 (mais conçues auparavant) dont lobjectif est le rétablissement du taux de profit par tous les moyens nécessaires, est la réponse de ces classes à ce problème. Un débat existe entre économistes critiques pour déterminer si le néolibéralisme est parvenu ou non à endiguer la diminution du taux de profit, voire à le faire remonter. Pour Gérard Duménil et Dominique Lévy par exemple, le néolibéralisme a produit les conditions dune « résurgence » du capitalisme à partir des années 1980note. Celle-ci est le fruit des politiques de privatisations des services publics – qui créent de nouvelles opportunités dinvestissements privés et donc de valorisation des capitaux –, de libéralisation du commerce international, et plus généralement de démantèlement de lÉtat-providence, qui permet la réduction du « coût » de la solidarité par la baisse des impôts pour les fractions les plus riches de la population. La résurgence du capitalisme procède aussi possiblement de sa « financiarisation », cest-à-dire de lémergence dun capitalisme à dominante financière. Du fait de la diminution du taux de profit réel, les capitaux ont eu tendance de plus en plus à sinvestir dans le secteur financier et la spéculation. La dérégulation et le décloisonnement de ce dernier, ainsi que la facilitation des conditions du crédit, notamment mais pas seulement aux États-Unis, ont provoqué des vagues spéculatives qui ont permis à des fonds dinvestissements, à leurs clients et leurs dirigeants, de senrichir considérablement. Elles ont également suscité lapparition de « bulles » financières, dont les dernières en date sont la bulle « télécom », qui a éclaté au début des années 2000, et la bulle immobilière (dite des subprimes), coup denvoi de la crise que nous traversons à lheure actuelle. Ces bulles financières procèdent de ce que R. Brenner appelle le « keynésianisme financier » (stock-market keynesianism)note. Les autorités publiques maintiennent artificiellement un retour sur investissement financier élevé, pour compenser la diminution des profits dans léconomie réelle, et encouragent un tournant vers la finance. Celle-ci procure des rendements élevés, jusquau jour où elle entre en crise, et renforce ainsi la tendance récessive de léconomie dans son ensemble. Selon R. Brenner, un capitalisme à dominante financière est une contradiction dans les termesnote. Les profits financiers doivent toujours reposer in fine sur des profits dans léconomie réelle. Ceci nexclut pas des embellies provisoires basées en tout ou partie sur la finance, comme celle quont traversée les États-Unis pendant lère Clinton dans les années 1990. Mais seule une crise économique de grande ampleur peut en dernière instance conduire à un rétablissement du taux de profit, et relancer ainsi laccumulation sur de nouvelles bases. La crise est un mécanisme de destruction de capitaux. Dans la mesure où la baisse du taux de profit a pour origine la surcapacité, ce mécanisme est indispensable pour rendre les investissements à nouveau profitables. Il est intéressant de constater que R. Brenner se montre critique envers la notion de spatial fix développée par David Harvey. D. Harvey soutient (dans une veine « luxemburgiste ») que les crises du capitalisme conduisent le capital à investir de nouveaux espaces, à solutionner (to fix) ses crises en sinstallant dans des espaces encore (ou à nouveau, du fait de guerres par exemple) vierges de rapports capitalistes. Selon R. Brenner, la « mondialisation » du capital, cest-à-dire son extension progressive à la planète entière, est bien le fruit des crises quil traverse. En même temps, son installation dans de nouvelles régions ne parvient la plupart du temps pas à relancer laccumulation. Les capacités productives apparues en Asie – notamment en Chine – depuis les années 1980 ont tendance à redoubler celles déjà présentes ailleurs. Elles sont donc redondantes par rapport à elles, et non complémentaires. De ce fait, loin de rétablir le taux de profit comme le pense D. Harvey, elles accentuent son déclin. R. Brenner soppose fermement aux analyses qui expliquent le déclin du taux de profit par la contestation dont le capitalisme a fait lobjet au cours des années 1960 et 1970. Ceci se remarque notamment au fait quil fait remonter le début de la crise au milieu des années 1960, une époque où les mouvements « antisystémiques » (ouvriers, tiers-mondistes, contre-culturels) navaient pas encore donné leur pleine mesure. R. Brenner soumet en particulier à critique la théorie des crises de lécole de la régulationnote. Lécole de la régulation soutient que la crise de la seconde moitié des années 1970 résulte de la pression exercée par les travailleurs sur le taux de profit. En raison dune période de croissance qui a considérablement diminué le chômage, et du fait également de limportance des organisations politiques et syndicales représentant les travailleurs, les salaires et par conséquent le coût du travail ont augmenté, en diminuant dautant la part des profits. Le « rapport salarial » imposé par le travail au capital jusque dans les années 1970 était favorable au premier, jusquau moment où la baisse de profitabilité quil a induite a plongé lensemble des économies dans la crise. Plus précisément, dans le fordisme, les formes dorganisation du travail permettent des gains de productivité qui, combinés avec le rapport salarial, autorisent une progression régulière des profits et des salaires. Lorsque ces gains sépuisent, les salaires continuent à augmenter en vertu du rapport salarial, mais les profits se trouvent asséchés. R. Brenner ne nie pas que, pendant les Trente Glorieuses, le partage de la valeur ajoutée ait été relativement favorable aux salariés. Il saccorde également avec lidée que le démantèlement du mouvement ouvrier à partir de la fin des années 1970 – lère néolibérale – a permis de limiter le déclin du taux de profit. Le rapport salarial a donc bien un impact sur la trajectoire de la profitabilité. Mais il ne sagit en aucun cas du facteur explicatif principal, qui est à trouver selon R. Brenner dans la concurrence internationale non coordonnée des producteurs. Parmi les arguments quavance léconomiste pour démentir les régulationnistes, on trouve lidée que la crise a affecté lensemble des pays développés, ceux dans lesquels le rapport de force était favorable aux salariés aussi bien que ceux dans lesquels il ne létait pas. Seuls les premiers auraient dû être frappés si lhypothèse énoncée par les régulationnistes était avérée. Pour R. Brenner, ce constat ne peut conduire quà une seule conclusion, à savoir que lorigine de la crise se trouve dans la dynamique globale du capitalisme. Giovanni Arrighi : un dernier « cycle systémique daccumulation » ?
Lun des auteurs qualifiés ci-dessus de « tiers-mondistes » est lItalien Giovanni Arrighi, qui a cependant effectué lessentiel de sa carrière aux États-Unis, en particulier dans les universités de Binghamton à New York et Johns Hopkins de Baltimore. Dans lItalie des années 1960, lors de ses années de formation, le principal courant marxiste hormis le Parti communiste était lopéraïsme. Bien quil ait interagi avec des représentants de ce courant, G. Arrighi nen était pas membre, et sa trajectoire ultérieure est, sur le plan théorique, différente de celle de T. Negrinote. Il a fondé au début des années 1970 le « Groupe Gramsci », un collectif intellectuel et militant se réclamant de la pensée de lauteur des Cahiers de prison note. Sinscrire dans la filiation de Gramsci est inhabituel dans la gauche extraparlementaire italienne de lépoque, car son héritage est revendiqué et administré par le Parti communiste, ce qui implique que ceux qui œuvrent au renouvellement du marxisme se considèrent généralement comme antigramsciens (mais en opposition à un Gramsci en partie travesti par le PCI). Gramsci a eu une influence jusque sur les travaux récents de G. Arrighi, et en particulier sur son dernier ouvrage Adam Smith in Beijing, qui décrit le déclin de l« hégémonie » américaine et la montée en puissance de la Chine. Son usage des thèses de Gramsci est cependant distinct de celui qui domine dans les pensées critiques contemporaines – par exemple dans les cultural studies – qui tendent à le considérer comme un penseur de la « culture » et des « superstructures ». G. Arrighi se trouve résolument du côté de lanalyse de linfrastructure, cest-à-dire des processus économiques et sociaux globaux. Un élément déterminant dans sa formation intellectuelle est ses séjours en Afrique, où il a enseigné au début des années 1960. Ceci la conduit à sintéresser aux problèmes de développement et aux effets de limpérialisme sur ce continent. Lun de ses ouvrages importants paru en 1978 a ainsi pour titre The Geometry of Imperialism note. G. Arrighi est un théoricien des « systèmes-mondes », lun des plus connus après Immanuel Wallerstein, le principal concepteur de cette théorienote. Celle-ci sinspire de Marx et du marxisme, et est élaborée en interaction avec les autres variantes de « tiers-mondisme », en particulier la théorie de la « dépendance ». Une autre source dinspiration majeure de la théorie des systèmes-mondes est lhistoire économique et sociale de Fernand Braudel. La perspective de la « longue durée » mise en œuvre par lhistorien français est reprise à leur compte par les représentants de ce courant. À Braudel, ils empruntent également le concept d« économie-monde », dont celui de « système-monde » est une généralisation. Un système-monde se définit comme une entité géographique vaste, une partie de la planète composée dun ou de plusieurs continents, qui renferme plusieurs sous-systèmes culturels, mais qui ne compte quune seule division du travailnote. Il sagit en dautres termes dun ensemble de pays – que I. Wallerstein appelle des « sous-systèmes culturels » – économiquement intégrés. Un système-monde peut être politiquement unifié, et revêtir ainsi la forme dun empire, comme dans le cas de la Rome antique ou de lEmpire ottoman. Il peut aussi être dépourvu de centre politique ou être polycentrique, comme lEurope au cours de lépoque moderne. Mais, dans tous les cas, la cohérence de lensemble est conférée non par la politique mais par la division du travail unique qui traverse les pays concernés. Du primat – typiquement marxiste, on laura compris – accordé à léconomie découlent deux attributs des systèmes-mondes. Dune part, ils se caractérisent par une logique centre-périphérie (à laquelle sajoute une « semi-périphérie »). Lexploitation des périphéries par le centre est le principal ressort de la dynamique de laccumulation capitaliste en leur sein. Dautre part, la théorie des systèmes-mondes se distingue par son « internationalisme méthodologique », cest-à-dire par le fait quelle place la focale de lanalyse immédiatement au niveau international, sans accorder dimportance excessive aux nations. Pour G. Arrighi, le capitalisme est le fruit de la rencontre de deux logiques, lune « territoriale », lautre « moléculaire »note. Il est erroné selon lui de concevoir ce système comme purement économique. Le capitalisme comporte une dimension politique irréductible, ce qui signifie que les mécanismes dextraction de la valeur sont toujours soutenus par des structures étatiques. Les théoriciens des systèmes-mondes reprennent à leur compte la distinction établie par Braudel entre marché et capitalisme. Le premier existait à leurs yeux avant lémergence du second, léconomie de marché et le capitalisme doivent donc être considérés comme deux instances différentes. I. Wallerstein soutient même que le capitalisme est opposé au marché, que la formation du profit nécessite lexistence de monopoles, lesquels sont incompatibles avec la concurrence. G. Arrighi appelle logique « territoriale » la façon dont le pouvoir se projette dans lespace, et exerce son contrôle sur les populations et les ressources naturelles qui sy trouvent. Lespace politique ainsi constitué a pour caractéristique dêtre discontinu, il est composé de frontières et de souverainetés plus ou moins clairement délimitées. La logique « moléculaire » désigne quant à elle tout ce qui relève de léconomie, à savoir la production, le commerce, les flux financiers ou encore les migrations de travailleurs. Elle est dite « moléculaire » parce quelle progresse de proche en proche, sans discontinuités, et quelle a tendance à subvertir « par le bas » les frontières et les souverainetés. Les rapports entre ces deux logiques du capitalisme sont toujours problématiques, ce qui rend ce système instable. Selon les périodes, lune peut prendre le dessus sur lautre. Dans certains cas, la logique territoriale domine, comme lors de la politique d« endiguement » mise en œuvre par les États-Unis à légard de lUnion soviétique pendant la guerre froide. Bien entendu, celle-ci avait également pour objectif de maintenir ouverts le plus despaces possibles afin que les capitaux états-uniens puissent y prospérer, ce qui implique que la géopolitique nétait pas seule à lœuvre. Au contraire, dans limpérialisme « classique » de la seconde moitié du XIXe siècle, la logique économique prévaut, les États ayant souvent un temps de retard sur les compagnies marchandes. Mais limpérialisme était naturellement également affaire de géopolitique. La tension entre ces deux logiques provient de ce que la logique moléculaire tend à échapper au contrôle étatique, sa progression dans lespace étant illimitée. Les États tâchent de suivre cette progression, en étendant au fur et à mesure leur rayon daction politique et militaire. Le problème est que, ce faisant, ils encourent un risque de « surextension impériale », pour reprendre une expression de Paul Kennedy que G. Arrighi cite volontiersnote. Ce concept désigne les cas dextension excessive de la distance séparant le centre du système-monde de sa périphérie la plus éloignée. Lorsque cette distance saccroît, le coût du contrôle territorial augmente dautant, jusquà atteindre des niveaux déraisonnables. La surextension alourdit les budgets militaires et la bureaucratie impériale, et détourne les profits des secteurs les plus dynamiques de léconomie. Elle constitue de ce fait lune des causes du déclin des systèmes-mondes. Selon G. Arrighi, le capitalisme a connu depuis ses origines quatre « cycles systémiques daccumulationnote ». Chaque cycle est composé de deux phases, quil qualifie de « matérielle » et de « financière ». La première est une phase de développement dans léconomie réelle. Pendant cette période, un ensemble dacteurs économiques privés, en collaboration avec des structures étatiques, parvient à enclencher une dynamique productive et commerciale vertueuse, sur la base dune division du travail cohérente, qui génère des profits croissants. Avec le temps, cette dynamique tend cependant inéluctablement vers la suraccumulation. Chaque fraction de capital investi génère un profit moindre, alors que la concurrence entre acteurs économiques, un temps canalisée par la division du travail, sintensifie. Cest alors que le cycle systémique daccumulation entre dans sa phase « financière ». Cette phase correspond à ce que nous avons appelé ci-dessus la « financiarisation », cest-à-dire la tendance du capital, du fait dune diminution du taux de profit, à se réfugier dans la sphère financière et la spéculation. Selon G. Arrighi, la financiarisation est toujours le signe du déclin dun cycle systémique daccumulation – l« automne de lhégémonie » est la belle formule quil emploie – et de son remplacement par un nouveau cycle. La financiarisation actuelle néchappe pas à la règle. Chaque cycle systémique est constitué dun centre hégémonique. Les centres qui correspondent aux quatre cycles identifiés par G. Arrighi sont Gênes (du XVe au début du XVIIe siècle), les Pays-Bas (de la fin du XVIe à la fin du XVIIIe), la Grande-Bretagne (de la moitié du XVIIIe à la moitié du XXe), et les États-Unis (de la fin du XIXe à nos jours). Chacune de ces entités politiques – dont G. Arrighi remarque dailleurs quaucune nest une « nation » au sens classique du terme – a régné sur une phase du développement capitaliste, en combinant de façon originale les logiques territoriale et moléculaire. Ainsi, lhégémonie génoise est pour lessentiel moléculaire, elle sest abstenue de toute conquête territoriale. Au XVIe siècle, la puissance impériale dominante est lEspagne, alors que Gênes est politiquement instable et militairement faible. Son hégémonie sur les premiers temps du capitalisme procède pour lessentiel des réseaux marchands et financiers internationaux quelle contrôle. La Grande-Bretagne est le premier hegemon à avoir pleinement mis en œuvre les deux logiques simultanément, comme le montre létendue de son empire colonialnote. Un élément mis en évidence par G. Arrighi est que chaque centre hégémonique est plus volumineux que le précédent. Dans la mesure où le diamètre des systèmes-mondes sallonge au cours de lhistoire, leur centre de gravité doit grossir également, de sorte à soutenir ou équilibrer lensemble. Le facteur déterminant dans la dilatation des hegemons successifs est démographique. Plus le diamètre du système-monde est long, et plus la population nécessaire pour en garantir le dynamisme et la productivité est importante. Le centre politique est aussi le centre de laccumulation, ce qui suppose une force de travail disponible toujours plus grande. Selon G. Arrighi, nous assistons actuellement au déclin du cycle systémique daccumulation dominé par les États-Unis. La défaite subie par ces derniers lors de la guerre du Vietnam était la « crise annonciatrice » (signal crisis) de ce déclin, la guerre en Irak en est la « crise terminale ». Les guerres – combinées avec le creusement des déficits, auquel elles contribuent largement – jouent un rôle important dans la transition dune hégémonie à une autre. Pour G. Arrighi, la puissance des États-Unis perdure jusquà ce jour, mais elle constitue un cas typique de « domination sans hégémonienote ». Lanalyse du penseur italien est proche ici de celle de Robert Cox. « Domination » se dit des cas de supériorité économique et militaire qui ne saccompagnent pas du consentement des dominés. Ceux-ci subissent la domination faute dalternative, mais ny collaborent pas activement, et le plus souvent tentent de la subvertir. Pour que la domination se transforme en hégémonie, il est indispensable quelle repose sur un mélange dintérêts bien compris de la part des dominés – les classes dominantes des populations dominées doivent être intéressées à la domination – et didentification culturelle. Jusque dans les années 1970, les États-Unis réunissaient ces éléments, ce qui faisait deux un authentique hegemon. Mais depuis la guerre du Vietnam, et davantage encore la guerre en Irak et léchec du « Project for a New American Century », ils leur font clairement défaut. Au moment de la transition de la phase « matérielle » à la phase « financière » du cycle systémique daccumulation, on assiste paradoxalement à lapparition dune « belle époque ». Pour le cycle états-unien, il sagit des décennies Reagan et Clinton, qui se sont caractérisées par un retour (provisoire) de la croissance. Dans le cas du cycle britannique, lépoque edwardienne de la fin du XIXe et du début du XXe siècle présente des caractéristiques similaires, et des périodes analogues existent pour les cycles génois et hollandais. Au début, la financiarisation rétablit fictivement le taux de profit. Ceci stabilise la situation sur le plan politique et économique, et relance les ambitions hégémoniques de la puissance dominante. Le problème est que la financiarisation ne règle en rien le problème de la suraccumulation, et tend même à accroître la concurrence intercapitaliste autour des maigres gisements de profits. Cest la raison pour laquelle les belles époques se terminent le plus souvent par des guerres et des processus révolutionnaires. Pour R. Brenner, la contestation dont a fait lobjet le capitalisme dans les années 1960 et 1970, et en particulier le mouvement ouvrier dans les pays du centre, na pas eu dimpact décisif sur la baisse du taux de profit. G. Arrighi saccorde avec lui pour trouver dans la concurrence internationale, et la surcapacité à laquelle elle donne lieu, lune des causes de la crise. Il est toutefois en désaccord avec R. Brenner en ce qui concerne la pression exercée par le salariat organisé sur la trajectoire de la profitabilité. Selon G. Arrighi, la période qui sétend de 1968 à 1973 a vu une explosion des salaires à léchelle globale. Au cours des années 1950 et 1960, ceux-ci avaient augmenté, mais à un rythme moindre ou équivalent à celui de la productivité du travail, ce qui permettait aux entreprises de maintenir leurs marges. Après 1968, ils ont toutefois augmenté bien plus rapidement, et par conséquent diminué dautant les profitsnote. À quoi sajoute le fait que la crise qui se déclare au début des années 1970 est inflationniste. Pour G. Arrighi, cette inflation est notamment due aux augmentations de salaire obtenues par les travailleurs à lépoque. Elles ont obligé les gouvernements à accroître la masse monétaire en circulation (et à abandonner au passage létalon-or), et ont ainsi créé de linflationnote. Celle-ci est en ce sens le symptôme de la combativité des salariés. Lensemble de ces éléments permet à G. Arrighi de soutenir que la pression exercée par le mouvement ouvrier a bien eu un impact sur la baisse du taux de profit, ce en quoi il saccorde avec les régulationnistes et les cognitivistes, mais soppose à R. Brenner. Quest-ce qui succédera à lempire états-unien déclinant ? Une première possibilité est que le monde traverse une longue période de « chaos systémique ». Du fait de labsence dun hegemon incontesté à même de stabiliser un nouveau cycle daccumulation, la planète connaîtra peut-être une époque de guerres et de concurrence économique exacerbée. I. Wallerstein a formulé lhypothèse que le déclin du cycle états-unien saccompagne de la dégénérescence définitive du capitalisme, en dautres termes que ce quatrième cycle systémique daccumulation est le derniernote. Pour I. Wallerstein, nous entrons dans une période analogue à celle qui, autour du XVIe siècle, a vu la transition entre le féodalisme et le capitalisme. Lidée qui sous-tend cette hypothèse est que le capital atteint aujourdhui un tel degré de concentration et de monopole que la formation du profit est devenue de plus en plus difficile. Bien entendu, ajoute I. Wallerstein, rien ne garantit que le système qui remplacera le capitalisme sera plus juste et moins brutal que lui. Tout laisse en réalité supposer le contraire. G. Arrighi ne va pas jusquà pronostiquer la disparition du capitalisme. À ses yeux, hormis léventualité dune période de chaos systémique, lapparition dun nouveau système-monde sous hégémonie asiatique, et en particulier chinoise, nest pas à exclure. Cest tout le sens du titre de son « testament » théorique quest Adam Smith in Beijing. Le développement économique de la Chine laisse présager la possibilité dun XXIe siècle chinois, un Beijing Consensus succédant au Washington Consensus. Toute la question est de savoir si la Chine a pour ambition de se lancer dans une « politique de puissance » visant, comme le firent autrefois les États-Unis avec la Grande-Bretagne, à écarter le rival déclinant afin doccuper sa position. G. Arrighi nexclut pas que la Chine puisse être un centre hégémonique dune espèce nouvelle, qui se caractériserait par une « ascension pacifique » (peaceful ascent). On est en droit de trouver cette hypothèse audacieuse. Comme le rappelle le théoricien des relations internationales John Mearsheimer, jamais aucune puissance au cours de lhistoire ne sest délibérément abstenue de transformer sa puissance économique en puissance militairenote. Elmar Altvater : le capitalisme fossile
Elmar Altvater relève de ce groupe déconomistes, encore peu nombreux mais dont limportance va en saccroissant, qui considèrent que le destin de léconomie critique se joue dans son rapport avec les problématiques écologiques. E. Altvater est un économiste allemand, professeur jusquau début des années 2000 à lUniversité libre de Berlin. Il est une figure importante du mouvement altermondialiste, et un participant fréquent des Forums sociaux mondiaux et régionaux. Il joue en particulier un rôle actif au sein du conseil scientifique dAttac-Allemagne, une section nationale de lassociation dont lémergence fut tardive mais qui compte désormais parmi les plus dynamiques. E. Altvater a notamment coédité un ouvrage collectif publié par ce conseil scientifique portant sur le marché des droits à polluernote. Il est lauteur de plusieurs livres consacrés au capitalisme, notamment The Future of the Market (1993), Grenzen der Globalizierung (Les Limites de la globalisation, écrit en 1996 avec Birgit Mahnkopf), et Das Ende des Kapitalismus (2005). Il a par ailleurs fondé dans les années 1970 la revue PROKLA, acronyme de Probleme des Klassenkampfs (« Problèmes de la lutte des classes »), dont le sous-titre est « Journal des sciences sociales critiques », et qui existe jusquà ce journote. La crise écologique force les économistes à renouveler leurs théories, de sorte à les adapter aux enjeux actuels. Le parcours de E. Altvater est intéressant à cet égard puisque, issu de la « critique de léconomie politique » marxiste, il milite activement en faveur de la mise en relation des thématiques écologiques avec ce paradigme. Lun de ses articles parus en 2003 sintitule de manière significative « Is There an Ecological Marxism ? » (« Y a-t-il un marxisme écologique ? »), question à laquelle il répond positivementnote. Ce programme de recherche est partagé par dautres auteurs, parmi lesquels James OConnor, John Bellamy Foster, Paul Burkett, Jean-Marie Harribey, ou encore Ted Benton. À propos du rapport quentretiennent les économistes critiques avec lécologie, deux remarques simposent. Dabord, on la dit, la confrontation avec de nouveaux problèmes est un facteur dinnovation théorique. La nouveauté des questions écologiques conduit les penseurs critiques à chercher dans des références extérieures au corpus critique existant des moyens de les penser. Ainsi, lun des auteurs auxquels se réfèrent volontiers certains théoriciens de lécologie radicale est Ilia Prigogine. Celui-ci, Prix Nobel de chimie en 1977, est lun des savants novateurs de la seconde moitié du XXe sièclenote. Il est connu pour ses travaux dans le domaine de la thermodynamique, une discipline dont on verra que certains « éco-économistes » font grand usage. De ses travaux en thermodynamique, Prigogine a tiré une épistémologie générale, qui sinterroge sur les conditions de léquilibre dun système et son « auto-organisation ». E. Altvater le cite fréquemment, notamment à lappui de lhypothèse selon laquelle le capitalisme, du fait de la dépense dénergie croissante quil entraîne, tend à devenir de plus en plus instable. Par ailleurs, lorsque surgit un nouveau problème comme le problème écologique, deux attitudes sont envisageables. Une première attitude consiste à prendre en compte lécologie comme une variable parmi dautres au sein de modèles économiques déjà existants. Elle tâche dinclure cette variable dans des théories économiques élaborées à des époques – du XVIIIe à la première moitié du XXe siècle – où celle-ci nétait pas encore un problème. Une seconde attitude est de soumettre à critique les catégories de léconomie – classique et marxiste – du point de vue de lécologie. Elle revient à affirmer le caractère partiellement ou complètement désuet de ces théories, et la nécessité délaborer des doctrines à la hauteur des défis écologiques actuels. Dans ce second cas, ce qui est préconisé est, comme dirait Thomas Kuhn, un changement de paradigme. Les économistes critiques contemporains qui sintéressent à lécologie se situent dans un continuum qui va de lune à lautre de ces positions. Tous éprouvent le besoin de transformer en profondeur lappareillage conceptuel de léconomie critique. Mais il sagit bien entendu dune tâche complexe, et les changements de paradigme ne se commandent pas. Sans doute faudra-t-il attendre une ou deux générations de penseurs critiques pour que la mutation sopère complètement. Ceci nempêche pas les économistes actuels délaborer activement des théories qui intègrent lécologie. E. Altvater est lun des concepteurs de la notion de capitalisme fossile. Selon lui, le capitalisme naurait pu connaître lessor qui est le sien sans lexploitation intensive des énergies fossiles que sont le charbon, le pétrole et le gaz naturel. En particulier, lutilisation à léchelle systémique du pétrole à partir de la seconde moitié du XIXe siècle a rendu possible ce que E. Altvater appelle la « révolution industrielle-fossile » : « Sans lapport continu et lusage massif de lénergie fossile, le capitalisme moderne serait enfermé dans les limites de lénergie biotique (vent, eau, biomasse, force musculaire, etc.). Bien que des formes sociales capitalistes aient pu se trouver dans les sociétés anciennes (en Amérique latine, en Asie et en Europe), elles ne peuvent pas se développer et prospérer sans lénergie fossilenote. » Les énergies fossiles, et en particulier le pétrole, ont plusieurs effets sur le développement du capitalisme. Dabord, le pétrole suscite un bouleversement de lespace-temps économique et social. Il est dans la nature du capital dêtre mobile. Comme le dit une phrase de Marx déjà citée, « le marché mondial est contenu dans la notion même de capital », ce qui signifie que la valorisation du capital passe par lexploitation des différentiels de développement entre régions du monde. Or cette mobilité ne serait pas effective si elle reposait sur les seules énergies biotiques. Celles-ci enfermeraient le capital dans des limites spatio-temporelles étroites, qui donneraient lieu à léclosion de « microcapitalismes » locaux, mais en aucun cas au système mondial qui na cessé de prendre de lampleur depuis la seconde moitié du XIXe siècle. E. Altvater emploie un concept élaboré par David Harvey pour désigner ce phénomène, à savoir le concept de « compression spatio-temporelle ». Celui-ci renvoie à laccélération permanente de la vitesse de rotation du capital, condition de la stabilisation ou de laccroissement du taux de profit. Cette accélération a pour conséquence de « rapetisser » le monde, du fait de lintroduction régulière dinnovations technologiques dans le domaine des transports et de la communication. Or la « compression spatio-temporelle » a les énergies fossiles pour condition de possibilité, doù lidée que le capitalisme ne peut être que fossile. Lénergie solaire est trop faible et diffuse pour provoquer ce type de compression. Le passage à un futur régime énergétique solaire impliquerait de ce fait une mise en cause radicale de lorganisation spatio-temporelle de nos sociétés, cest-à-dire en dernière instance du capitalisme lui-même. Linfluence du pétrole sur le capitalisme est également dun autre ordre. En régime capitaliste, la productivité ne peut être augmentée quen révolutionnant en permanence les moyens de production. Cest ce que nous avons appelé, dans la partie consacrée à R. Brenner, la « plus-value relative », qui dépend des innovations technologiques introduites dans le procès de production. La « plus-value absolue » résulte quant à elle de lintensification du régime technologique de production existant (par lallongement de la journée de travail par exemple). Dire que la productivité naugmente quen vertu dune évolution sociotechnique permanente revient à affirmer quune dépense énergétique croissante est la condition sine qua non de la formation du profit. Autrement dit, afin de créer du profit, la productivité doit croître, et, pour quelle croisse, les dépenses dénergie doivent augmenter. Comme le dit E. Altvater, la croissance économique nest autre en dernière instance que le résultat de la transformation de quantités toujours plus importantes dénergie et de matière en marchandisesnote. De ce constat, deux conclusions peuvent être tirées. En premier lieu, le lien nécessaire entre la valeur capitalistique et la dépense énergétique montre que les tentatives visant à faire émerger un « capitalisme vert », cest-à-dire un capitalisme respectueux de la nature, ou un « développement durable », sont davance condamnées (ce qui ne signifie bien entendu pas que des réformes à caractère écologique ne doivent pas être introduites). En second lieu, cette caractéristique du capitalisme le rend instable et autodestructeur. La raison en est, bien entendu, que lénergie fossile disponible samenuise à mesure que le temps passe. Lune des sources dinspiration de E. Altvater est Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994). Celui-ci est lun des théoriciens de lécologie les plus influents aujourdhui. Il est un pionnier de la « décroissance », lun des courants de lécologie radicale. Georgescu-Roegen est économiste et statisticien de formation. Il a publié au début des années 1970 un ouvrage influent intitulé The Entropy Law and the Economic Process note. Il y soumet à critique la théorie économique néoclassique pour son incapacité à prendre en considération les limites que la nature impose à la croissance. Cette incapacité remonte en dernière instance au fait que le paradigme économique dominant est basé sur la mécanique newtonienne. Selon lui, cest la thermodynamique qui fournit le modèle le plus adéquat pour léconomie, car elle place au cœur de ses modèles le problème de lépuisement de lénergie. Georgescu-Roegen importe en particulier dans lanalyse économique le « deuxième principe de la thermodynamique », selon lequel lénergie disponible ou utilisable dans lunivers décline de manière irréversible. En dautres termes, une quantité dénergie employée pour une tâche est définitivement perdue, elle ne pourra être employée pour une autre. Cest la fameuse fonction d« entropie », qui donne son titre à louvrage de Georgescu-Roegen et lui permet daffirmer que la croissance nest par définition pas infiniment possible, car lénergie quelle requiert décline inexorablement, doù la mise en avant par léconomiste et ses disciples de la thématique de la « décroissance ». Le concept d« entropie » est repris à son compte par E. Altvater, dans un cadre marxiste où par ailleurs la loi de la valeur, qui fait du travail la source principale de la plus-value, reste valide. Sa position théorique est en réalité ambiguë, et à ce titre intéressante. Il peut ainsi écrire : « Lhistoire consiste dans laugmentation de lentropie, et de lirréversibilité correspondante de tous les processus, alors que le capital opère sur la base dune logique de réversibilité et de circulariténote. » On est loin de lidée énoncée par le Manifeste communiste selon laquelle « lhistoire de toute société jusquà nos jours na été que lhistoire de luttes de classes ». Selon E. Altvater, lhistoire est certes affaire de lutte des classes, mais elle est aussi affaire de déperdition dénergie. Cette théorie économique-écologique est hybride : elle constitue une étape vers lélaboration dune nouvelle théorie intégrant les préoccupations anciennes du marxisme et les préoccupations nouvelles résultant de la crise écologique. Le degré dentropie dépend du régime énergétique en vigueur dans le système considéré. Le caractère nécessairement « fossile » du capitalisme implique que ses dépenses énergétiques sont considérables, et quil en va par conséquent de même pour son entropie. Les réseaux globaux de transports et de communication qui permettent la « compression spatio-temporelle » nécessaire à la valorisation du capital induisent une consommation de pétrole effrénée, dont lune des conséquences est la crise climatique résultant des émissions excessives de CO E. Altvater opère une distinction entre le pétrole « humide » (wet oil) et le pétrole « papier » (paper oil). En plus dêtre une ressource naturelle disposant de propriétés physiques objectives mises à profit par le capital, le pétrole a aussi une valeur financière. Autrement dit, il est une marchandise qui, comme toutes les marchandises, dispose dune « valeur déchange » et dune « valeur dusage ». Ceci a plusieurs conséquences. Dabord, il est un objet de spéculation, laquelle fait fluctuer les prix sans rapport (ou dans un rapport indéterminé) avec les réserves et la production réelles. E. Altvater observe à ce propos que la « financiarisation » dont il a été question tout au long de ce chapitre, qui est une caractéristique centrale du capitalisme contemporain, affecte également le marché du pétrole. Les « pétrodollars » générés par lexploitation du pétrole au Moyen-Orient alimentent la sphère financière depuis les chocs pétroliers des années 1970. Un autre impact quexerce la finance sur le pétrole est que les « retours sur investissements » exigés des entreprises par leurs actionnaires depuis trente ans ne peuvent être atteints que par des taux de croissance élevés. Or, compte tenu de la nature des technologies actuelles, de tels taux de croissance ne peuvent être réalisés que par lemploi de quantité dénergies (non renouvelables) toujours plus importantes. Ceci montre que les valeurs financières en apparence les plus abstraites et désincarnées ont des conséquences directes sur lenvironnement. Lidée que le capitalisme contemporain serait un « cybercapitalisme » opérant dans un mode virtuel est battue en brèche par les économistes écologiques. Le capitalisme est un mode de production matériel, même lorsque la sphère financière semble prendre une importance croissante comme aujourdhui. Selon E. Altvater, on assiste à lapparition dun « impérialisme du pétrole et de leffet de serre » (oil and greenhouse imperialism). Léconomiste investit la thématique marxiste de limpérialisme dun sens nouveau, en montrant quelle revêt dans le contexte global actuel une signification inédite du fait de la crise climatique. Dans les situations de pénurie, limpérialisme tend à devenir de plus en plus brutal. Les ressources naturelles comme le pétrole ou leau se raréfiant, les conflits qui les entourent se radicalisent. Ceci entraîne des conflits armés pour le contrôle des régions productrices du pétrole, dont la guerre en Irak est une illustration. Mais cela suppose également lapparition dinégalités dun type nouveau à lintérieur de chaque société, à savoir les inégalités environnementalesnote. Ainsi, les effets du changement climatique sont supportés différemment selon les classes sociales. Altvater signale que les ouragans de lannée 2005, parmi lesquels Katrina qui a frappé La Nouvelle-Orléans, ont provoqué 200 milliards de dollars de dommages matérielsnote. Une part significative de ces dommages a été infligée aux classes populaires. Cest à tort que lon considère lhistoire sociale et lhistoire naturelle comme deux histoires séparées. Elles sont étroitement liées, bien que selon des modalités complexesnote. Alors que la crise climatique affecte en apparence lhumanité de manière indiscriminée – cest en tout cas lopinion que promeuvent les courants dominants de lécologie –, elle est en fait un phénomène de classe par excellence. 5. SUJETS
Ce chapitre porte sur la question du « sujet de lémancipation », cest-à-dire sur les acteurs susceptibles dêtre les vecteurs de la transformation sociale. Cette question, on la dit, demeure brûlante aujourdhui, et les candidats à ce rang plus nombreux que jamais. Les termes dans lesquels la problématique est posée diffèrent sensiblement de la manière dont elle létait autrefois. Mais cest la même problématique qui parcourt les théories critiques actuelles et celles des années 1960 et 1970. Il est important de noter quà lépoque même où la classe ouvrière organisée faisait figure de principal opérateur du mouvement historique, les acteurs en présence étaient pluriels. Notre intention nest pas daccréditer lexistence dune césure historique nette entre la période qui précède les années 1960, qui se caractériserait par une centralité sans partage de la classe ouvrière, et la période suivante, au cours de laquelle la société serait soudain devenue « complexe », et où les revendications se seraient multipliées et leur provenance diversifiée. Le monde social a toujours été complexe. La centralité relative de la classe ouvrière était dune part le fruit de sa prépondérance démographique, et de lautre le produit dune hégémonie politique construite au fil des années – depuis le XIXe siècle – par les organisations qui la représentaient. Ce qui se défait progressivement dès la seconde moitié des années 1950, cest la combinaison (ou la destruction, puisque loffensive néolibérale a ultérieurement contribué à cette évolution) de ces deux éléments. La classe ouvrière industrielle sest fragmentée, alors que les secteurs subalternes autrefois satellisés ont fait entendre leur voix de manière autonome. En a résulté une situation dindétermination dans laquelle nous évoluons encore à ce jour, qui donne lieu aux élaborations théoriques les plus sophistiquées. LÉVÉNEMENT DÉMOCRATIQUE
Jacques Rancière, Alain Badiou et Slavoj Zizek comptent parmi les penseurs critiques contemporains les plus connus. La Haine de la démocratie de J. Rancière, De quoi Sarkozy est-il le nom ? et LHypothèse communiste de A. Badiou, et la plupart des ouvrages de S. Zizek – par exemple Bienvenue dans le désert du réel !, dont le titre sinspire du film Matrix (lequel sinspire lui-même des thèses de Baudrillard)note – figurent en bonnes positions dans la liste des ouvrages de sciences humaines les plus vendus au cours des dernières années. Ces textes sont les plus accessibles dœuvres par ailleurs difficiles. Celles-ci relèvent de plein droit du domaine de spécialisation de leurs auteurs, à savoir la philosophie, ou, pour reprendre une expression de A. Badiou, la « philosophie sous condition du politiquenote ». Lampleur du lectorat dont bénéficient ces trois penseurs montre que les théories critiques actuelles interagissent avec certains secteurs de la société, en particulier sans doute avec les secteurs les plus actifs politiquement. Au moment de se transformer en poststructuralisme, le structuralisme a opéré un « tournant vers lévénement », cest-à-dire quil a été conduit à prendre en considération de manière croissante le caractère contingent des phénomènes sociaux. On peut soutenir que ce tournant a été entamé par Foucault dès sa leçon inaugurale au Collège de France en 1970note. Par la suite, il sest notamment prolongé dans les œuvres de Jacques Derrida et de Gilles Deleuze, tous deux critiques des tendances « totalisatrices » du structuralisme et du marxismenote. J. Rancière et A. Badiou sont des produits de cette histoire. Ils comptent parmi les plus jeunes représentants de la génération des philosophes français des années 1960 et 1970. Lhistoire dira sil convient de les considérer comme tels, ou plutôt comme les premiers représentants dune nouvelle génération de penseurs, distincte de celles de Foucault, Althusser, Barthes, Deleuze et Derrida. Quoi quil en soit, la théorie de la « part des sans-parts » de J. Rancière et celle de l« événement » de A. Badiou ne peuvent être comprises sans le coup de tonnerre que représenta 68, et les effets théoriques quil entraîna. Le même constat peut être fait à propos de S. Zizek, bien que de manière plus indirecte. Plus jeune que J. Rancière et A. Badiou et dorigine slovène, il relève du contexte intellectuel français contemporain pour y avoir étudié, et avoir été influencé par certains de ses représentants, en particulier Lacan. Mais S. Zizek appartient également à lunivers est-européen, ayant notamment été un dissident dans son pays pendant lère soviétique. Jacques Rancière : la « part des sans-parts »
Lœuvre de J. Rancière a principalement trait à trois domaines : la théorie politique, la philosophie de léducation et lesthétique. Comme toute grande œuvre, la sienne bouleverse toutefois les catégories, et ne laisse aucun domaine intact. Une caractéristique marquante du travail philosophique de J. Rancière consiste à mettre en rapport de manière novatrice des problématiques jusque-là demeurées séparées. La notion de « partage du sensible » quil élabore dans le domaine esthétique a ainsi partie liée avec ce quil appelle « police » dans le domaine politique, ce qui lui permet didentifier les liens souterrains existant entre lesthétique et la politique. De même, les principes pédagogiques quil énonce dans Le Maître ignorant renvoient en dernière instance à son axiomatique de l« égalité des intelligences », dont on imagine les implications politiques quelle peut avoirnote. À linstar de É. Balibar, J. Rancière est à lorigine un disciple de Louis Althusser. Il était lun des corédacteurs de Lire Le Capital, auquel il a contribué par un chapitre intitulé « Le concept de critique et la critique de léconomie politique des Manuscrits de 1844 au Capital ». En 1974, J. Rancière publie La Leçon dAlthusser, dans lequel il rompt avec son maîtrenote. Lannée suivante, il fonde le collectif philosophico-politique et la revue Les Révoltes logiques. Son titre est inspiré de Rimbaud, dont le poème « Démocratie » (dans Illuminations) fait dire à des soldats au service des « plus monstrueuses exploitations » militaires et industrielles : « Nous massacrerons les révoltes logiques. » À la même époque, J. Rancière est proche du maoïsme, tout comme A. Badiou. Il est toutefois membre de la Gauche prolétarienne, alors que ce dernier appartenait à lUnion des communistes de France marxiste-léniniste (UCFML). J. Rancière est depuis lors lauteur dune œuvre prolifique, dont certains pans allient – sur un mode différent de Foucault – philosophie et archives, comme La Nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier note. Dautres textes sont plus immédiatement théoriques, tels Aux bords du politique, La Mésentente. Politique et philosophie, ou encore La Haine de la démocratie. La rupture de J. Rancière avec Althusser sest opérée autour de la question du rapport entre la connaissance et la politique. Ce problème est omniprésent dans lœuvre de J. Rancière. Le marxisme structuraliste et « théoriciste » dAlthusser opère une distinction entre la « science » et l« idéologie ». Les masses sont victimes de lidéologie, dont le contenu peut varier selon les époques, mais qui est une constante de lhistoire. Seuls le Parti et lintellectuel muni de la théorie marxiste sont à même den déchirer le voile, et daccéder au mouvement historique réel. Ceci suppose que, sans leur apport, les masses demeurent dans la méconnaissance de la réalité, et de leur propre condition. Althusser radicalise une idée présente – sous une forme plus politique – chez Lénine, selon qui la conscience de son destin historique doit être insufflée de lextérieur dans la classe ouvrière. En opérant une distinction entre la science et lidéologie, lauteur de Pour Marx reconduit dans les conditions du XXe siècle une antique opposition qui remonte à Platon, à savoir lopposition entre lépistémê et la doxa. La doxa désigne lopinion courante fallacieuse possédée par le plus grand nombre. Lépistémê renvoie quant à elle à la connaissance rationnelle. Chez Platon, seul le philosophe est capable de passer de lune à lautre, raison pour laquelle lauteur de la République était favorable à son accession à lautorité politique (ou à la pratique de la philosophie par ceux qui la possèdent). Chez Althusser, la fonction du philosophe est tenue par le parti et lintellectuel marxistes. Mais, dans les deux cas, le problème et la solution proposée sont les mêmes. Au sein de la pensée contemporaine, lopposition entre doxa et épistémê est présente non seulement chez Althusser, mais également dans la sociologie de Pierre Bourdieu, auquel J. Rancière a consacré un texte intitulé « Le sociologue roi », en référence au « philosophe roi » de Platonnote. Pour Bourdieu (et Durkheim avant lui), le sociologue opère une « rupture épistémologique » avec les « prénotions », cest-à-dire le sens commun (connoté négativement), et en sabstrayant des opinions courantes accède à lobjectivité du monde social. En critiquant les avatars du doublet doxa/épistémê à travers les âges et les disciplines, J. Rancière se révèle antiplatonicien. Cest un élément qui le sépare de A. Badiou, qui place quant à lui sa philosophie dans la filiation de celle de Platon. La distinction entre doxa et épistémê a pour corollaire la maîtrise, cest-à-dire le statut et la figure du maître. Quil soit philosophe, sociologue, marxiste, individuel ou collectif (le Parti), le maître est celui qui sait séparer la connaissance avérée de la croyance fallacieuse. Par là même, il est en mesure de dire à ceux qui ne savent pas quils ne savent pas, et ce quils ne savent pas. Ainsi, ayant saisi le mouvement historique dans son essence, le théoricien marxiste est capable de révéler aux masses la vérité de leur propre condition. Le maître est celui qui sinsère dans lécart ouvert entre la doxa et lépistémê, et en retire un pouvoir. Contre Althusser et contre toute maîtrise, J. Rancière avance laxiomatique de l« égalité des intelligences ». « Axiomatique » doit sentendre au sens littéral : légalité des intelligences, selon J. Rancière, nest ni un constat empirique, ni un objectif (atteignable ou idéal) que sassigneraient les sociétés. Il sagit dun principe, cest-à-dire dun présupposé qui fait figure de condition de toute action ou pensée émancipatrices. Comme le pensait Joseph Jacotot, le théoricien de lémancipation intellectuelle du XIXe siècle dont les conceptions pédagogiques sont lobjet du Maître ignorant, un maître (ignorant) peut enseigner ce quil ne sait pas à condition quil suscite chez lélève la prise de conscience de son autonomie intellectuelle. Il ne sagit jamais de substituer à lignorance de lélève le savoir du maître, mais dopérer de savoir à savoir. Laxiomatique de l« égalité des intelligences » trouve son point de départ dans labolition de lécart entre la doxa et lépistémê, et rend de ce fait la position de maîtrise intenable. Ce qui vaut pour légalité des intelligences vaut pour légalité tout court. J. Rancière élabore une distinction entre la police et la politique. La première désigne lordre social existant, cest-à-dire lensemble des moyens – souvent inconscients et implicites – mis en œuvre afin que se stabilise et perdure la distribution inégale des statuts et des richesses (des « parts », comme dit J. Rancière) dans un corps social. Ces moyens peuvent être physiques ou psychologiques, et ce quon appelle ordinairement la « police » (les policiers) nen représente quune partie. La « police » repose toujours en dernière instance sur un « partage du sensible ». Celui-ci définit dans une société donnée le visible et linvisible, le dicible et lindicible, et fait que « telle parole est entendue comme du discours et telle autre comme du bruit », cest-à-dire comme une parole illégitimenote. Le « partage du sensible » consiste en une « vision du monde » qui sous-tend et légitime lordre social. Ce concept montre que, aux yeux de J. Rancière, une forme d« esthétique » – en un sens large qui ne se réduit pas au régime artistique en vigueur à lépoque considérée – se trouve au fondement de tout ordre social. La « politique » se dit quant à elle des phases de contestation de la police. Cette contestation survient lorsque les « sans-parts », cest-à-dire ceux qui ne sont pas comptés dans lordre social, font irruption sur la scène de lhistoire. Cette irruption, J. Rancière la nomme « part des sans-parts », autrement dit part de ceux qui navaient pas de part dans le décompte initial. La « part des sans-parts » est en elle-même vide, puisque les sans-parts nont justement pas de part. Elle se remplit dun contenu politique selon les circonstances historiques. Le surgissement de la « part des sans-parts » est une potentialité inscrite – sous forme « fantomatique » – dans le fonctionnement de toute « police ». J. Rancière dit delle quelle est la politique même. Le principe dont se prévalent les sans-parts pour faire valoir leur présence est légalité, quils allèguent à lencontre du « tort » dont ils sont victimes. De ceci on peut déduire que, pour J. Rancière, la politique et légalité sont une seule et même chose. Mais il y a plus. Alors que les sans-parts se manifestent et perturbent lordre social, ils ne se contentent pas dexiger la part qui leur revient. La part des sans-parts nest pas une part parmi dautres, quil serait possible dintégrer raisonnablement au décompte déjà existant des parts. Les sans-parts exigent toutes les parts, et sidentifient avec la communauté dans son ensemble. Il sagit selon J. Rancière dune caractéristique cruciale de lévénement démocratique :
Un élément crucial est que le peuple est nimporte qui. Si J. Rancière était moins libertaire et plus étatiste, il pourrait reprendre à son compte le mot dordre de Lénine selon lequel « chaque cuisinière doit apprendre à gouverner lÉtat ». Le peuple ne se définit par aucune caractéristique empirique ou sociologique. (La sociologie, pour J. Rancière, se situe du côté de la police, cest-à-dire du décompte prétendument scientifique des groupes sociaux et des parts qui leur reviennent.) Il ne désigne aucune partie précise de la population. Certes, il est constitué des sans-parts, qui se recrutent rarement dans les rangs des classes dominantes. Mais il existe une distance irréductible entre la position des individus dans la structure sociale et leur exercice de la politique, si bien que les comportements politiques ne peuvent en aucun cas être déduits de cette position. En ce sens, dit J. Rancière, le peuple diffère toujours de lui-même. Sans cette différence, ladministration des choses remplacerait le gouvernement des hommes, comme le dit la formule saint-simonienne reprise à son compte par Engels. La part accordée par J. Rancière à la contingence en politique montre lampleur de sa rupture avec les formes les plus scientistes de marxisme, dont le structuralisme althussérien est lun des derniers grands exemples. La distinction entre police et politique est souvent floue. Ce que les marxistes appellent « prolétariat » désigne par exemple à la fois une composante actuellement existante de la société et une politique (révolutionnaire). De ce fait, le « prolétariat » est un concept indissociablement empirique et politique. Il en est de même de la plupart des concepts politiquement opérants, dont la nature est double. Nous avons suggéré au chapitre précédent que le succès de la « Multitude » de M. Hardt et T. Negri découle du fait que cette notion appréhende des processus concrets à lœuvre dans les sociétés contemporaines (notamment la fragmentation des classes dominées), et quelle renferme un projet politique. J. Rancière propose une étiologie des dégénérescences quest susceptible de subir la politique. Celle-ci se transforme parfois en « archipolitique ». Cette expression désigne la tentation de rendre une communauté identique à elle-même en abolissant les contradictions quelle renferme. Le totalitarisme ou les formes extrêmes de « communautarisme » contemporain relèvent de cette tendance. La « parapolitique » est un autre danger qui guette la démocratie. Elle désigne la « dépolitisation » des problèmes, comme lorsque le néolibéralisme – cest dans le contexte néolibéral des années 1980 et 1990 que J. Rancière a produit ses principales œuvres – prétend abolir la dimension conflictuelle de la politique, et résoudre les problèmes par la supposée seule manière rationnelle possible. Une troisième déviation possible est la « métapolitique ». Contrairement à la « parapolitique », celle-ci reconnaît lexistence de conflits irréductibles dans la communauté. Elle affirme cependant quils sont « en dernière instance » extérieurs à la politique. Lorsque le marxisme soutient que léconomie est à la fois la source et la solution de problèmes en apparence politiques, il se livre à de la métapolitique. Lintrusion de la politique dans la police met en branle un processus que Rancière nomme « désidentification » : « Toute subjectivation est une désidentification, larrachement à la naturalité dune place, louverture dun espace de sujet où nimporte qui peut se compter parce quil est lespace dun compte des incomptés, dune mise en rapport dune part et dune absence de partnote. » La notion de « désidentification » témoigne de limportance accordée aux identités dans la théorie politique contemporaine en général, et les pensées critiques en particulier. Chez J. Rancière, elle renvoie à la critique de la « naturalité », cest-à-dire de lidée que tout individu dispose de certaines propriétés sociales du fait de sa place dans la société, et quil doit sy tenir. La politique est le contraire de lidentité : elle est ce qui met en crise les identités existantes et, en déclenchant un processus de subjectivation – cest-à-dire de constitution dun « sujet » –, ouvre un espace des possibles, individuel et collectif. Il nest de sujet sans prise de distance par rapport aux identités. J. Rancière rejoint sur ce point une thèse énoncée par la théoricienne queer Judith Butler. La désidentification renvoie à des pratiques politiques – un « répertoire daction », comme diraient les sociologues – concrètes. Un cas typique de « désidentification » analysé par Kristin Ross – la traductrice de J. Rancière en anglais – est les « voyages sociaux » entrepris autour de 1968 par les étudiants révolutionnaires en direction du monde ouvrier, et l« établissement » de nombre dentre eux dans des usinesnote. Ces voyages participaient de la part des étudiants dune volonté délibérée, rendue possible par le climat de désidentification générale autour de mai 1968, de rompre avec leur identité d« étudiants » et de se réidentifier avec dautres catégories sociales à des fins politiquesnote. Selon J. Rancière, légalité et ses effets sont universels. Lun des points communs aux trois penseurs abordés dans cette section est leur volonté de réactiver une forme duniversalisme en politique. Luniversalisme a plutôt mauvaise presse aujourdhui, dans les pensées critiques mais aussi plus généralement. Il est assimilé par des courants sans doute majoritaires au sein de la gauche à la volonté « impérialiste » de lOccident dimposer son point de vue au reste du monde sous couvert duniversalité. Ce qui domine au sein des théories critiques est une forme de « multiculturalisme » et de « pensée minoritaire » qui insiste sur la relativité des phénomènes historiques. J. Rancière demeure pour sa part fermement attaché à luniversel, mais à un universel qui serait toujours – selon ses propres termes – « local » et « singulier ». Comparant les mouvements de solidarité envers lindépendance de lAlgérie dans les années 1950 et 1960 avec labsence relative de mouvement de soutien envers les populations massacrées et déplacées en Bosnie dans les années 1990, il constate que, dans le premier cas, des liens politiques concrets sétaient créés entre militants algériens et français. Chaque ensemble de militants avait reconnu dans la « cause de lautre » une part de sa propre causenote, et la solidarité internationale avait ainsi trouvé à sincarner dans des configurations politiques concrètesnote. « Un sujet politique, affirme ainsi J. Rancière, ce nest pas un groupe qui prend conscience de lui-même, se donne une voix, impose son poids dans la société. Cest un opérateur qui joint et disjoint les régions, les identités, les fonctions, les capacités existant dans la configuration de lexpérience donnéenote […]. » Un sujet politique est toujours un événement. Il nest ni une classe sociale, ni un genre, ni une communauté « ethnique », même sil peut prendre appui sur des collectifs de ce type. Il nest pas non plus une forme du « lien social ». Un sujet consiste en le surgissement spontané – et à bien des égards inexplicable, si ce nest par des facteurs très généraux comme le « tort » – de légalité, et en sa disparition sitôt un nouveau « partage du sensible » instauré. Une politique durable est aux yeux de J. Rancière une contradiction dans les termes. De ceci découle une conclusion simple : la politique et la démocratie sont rares. Alain Badiou : événement, fidélité, sujet
La pensée de A. Badiou est, à certains égards, proche de celle de J. Rancière. Le parcours des deux philosophes est comparable : il va dune proximité initiale avec le structuralisme althussérien – précédée dans le cas de A. Badiou par un moment sartrien, dont linfluence se fait ressentir jusquà ce jour – à une prise de distance par rapport à ses aspects les plus déterministes, et à linsistance croissante sur la part de contingence que renferment les processus politiquesnote. Lévénement Mai 68 est naturellement pour beaucoup dans cette transition. La distinction opérée par A. Badiou entre l« être » et l« événement » recoupe par certains aspects lopposition entre la « police » et la « politique » établie par J. Rancière. Pour autant, A. Badiou et J. Rancière sont en désaccord sur plusieurs plans. Le premier se réclame par exemple du platonisme, dun platonisme certes parfois déconcertant, mais qui a ceci de caractéristique à tout le moins quil se livre à une critique du sens commun et du règne de l« opinion ». J. Rancière ne défend certes pas le sens commun, qui fait à ses yeux partie intégrante de la « police ». Toutefois, il ne mobilise pas à son encontre un concept aussi chargé que la « vérité », ce que nhésite pas à faire A. Badiou. Celui-ci opère une distinction entre la « vérité » et la « connaissance », qui nest dailleurs pas sans rappeler lopposition althussérienne entre « science » et « idéologie ». A. Badiou est un bâtisseur de système philosophique. Des penseurs critiques contemporains, il est incontestablement celui qui reprend à son compte le plus sereinement cette tâche classique de la philosophie. La doctrine élaborée par A. Badiou est la théorie de l« événement ». Cette théorie dune grande complexité – dont il ne peut être question de donner la pleine mesure ici – est déployée dans deux gros ouvrages que sont LÊtre et lÉvénement (1988) et Logiques des mondes (2006), auxquels il faut ajouter Théorie du sujet (1982). Elle parcourt également des livres plus thématiques, généralement moins volumineux et plus accessibles, parmi lesquels Saint Paul. La fondation de luniversalisme (1997), Abrégé de métapolitique (1998), LÉthique. Essai sur la conscience du mal (1993) ou encore Le Siècle (2005). La théorie de lévénement de A. Badiou repose principalement sur quatre catégories : lêtre, lévénement, le sujet et la fidélité. Au commencement est lêtre. Celui-ci est constitué à son niveau le plus fondamental de purs « multiples » inorganisés. Ceux-ci ne sont pas des « particules élémentaires » du type de celles quétudie la physique moderne, ou qui sont alléguées par le matérialisme classique. Ils se situent « en deçà » de la matière, en ce sens quil ne sagit pas dentités réelles, mais de propriétés formelles de lêtre. Pour A. Badiou, lontologie fondamentale nest autre que les mathématiques, ce qui signifie que, au niveau le plus élémentaire, lêtre a un mode dexistence formel. Les « multiples » acquièrent un premier degré de consistance ontologique lorsquils se structurent, ou sont « comptés-pour-un », comme dit A. Badiou. Ils se transforment dès lors en « situations », qui sont des « présentations » structurées de multiples. La consistance du réel est par conséquent tributaire dopérations de décompte. Ces opérations seffectuent sur fond dun « vide » originaire, puisque les multiples comptés ne sont pas des entités réelles. Ils ne le deviennent que lorsquils sont comptés. Il existe dinnombrables exemples de « situations » : la société française en est une, lart moderne en est une autre, le système solaire une troisième. Lensemble des situations actuelles renvoie à un « état de la situation ». A. Badiou joue ici sur le double sens du mot « état », qui désigne à la fois une « structure » et un « État » au sens politique. On se souvient que J. Rancière emploie lui aussi le mot « police » de manière volontairement ambiguë, pour se référer à un « partage du sensible » et aux forces de lordre qui en garantissent le maintien. Dun certain point de vue, la doctrine de lêtre de A. Badiou peut être considérée comme une forme radicale de nominalisme. Le réel nest que dans la mesure où il est compté ou nommé. Létat de la situation est susceptible de faire lobjet de connaissances ou de savoirs positifs. Ceux-ci sont du côté de lêtre, ils participent du décompte de ses parties. Il arrive que lêtre soit soudain interrompu par un événement. Pour reprendre une formule de Nietzsche employée par A. Badiou à propos du XXe siècle, mais dont la portée est plus générale, lévénement « casse en deux lhistoire du monde ». Les cas dévénements sont divers, dune rencontre amoureuse à la révolution russe, en passant par la découverte de la structure de lADN ou le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch. Plus précisément, il existe quatre domaines dans lesquels des « procédures de vérité » sont susceptibles de survenir : la politique, les sciences, les arts et lamour. Dans chacun deux, lévénement est absolument hétérogène par rapport à lêtre, il est imprévisible et suspend le décompte des multiples qui le constituaient. Lévénement est du côté du non-être, de ce qui nest pas compté dans létat de la situation. Comme dit A. Badiou, « […] il est de lessence de lévénement de nêtre précédé daucun signe, et de nous surprendre de sa grâce, quelle que puisse être notre vigilancenote ». La Révolution française est un exemple typique dévénement. Nous connaissons le détail des processus – économiques, politiques, culturels – à lœuvre dans les années ou décennies qui lont précédée. Nous sommes en mesure de les mobiliser afin dexpliquer les conditions dans lesquelles elle sest produite. En même temps, cet événement demeure irréductible aux savoirs dont nous disposons à son propos, même rétrospectivement. Car le savoir est du côté du décompte de la situation antérieure, alors que lévénement est par définition « surnuméraire », son essence est dêtre incompté. En ce sens, un événement est toujours plus que la somme des processus qui le composent. Le caractère « miraculeux » de sa théorie de lévénement a parfois été reproché à Badiounote. S. Zizek a même soutenu que la révélation religieuse était son « paradigme inavoué », cest-à-dire le modèle souterrain qui a présidé à son élaboration. La référence récurrente de A. Badiou à saint Paul et au chemin de Damas accrédite cette hypothèse. Lévénement badiousien est créateur de causalité, mais il ne procède lui-même daucune causalité assignable. Un inconvénient majeur de cette thèse est quelle rend toute réflexion stratégique impossible. Si incertaine soit-elle, la stratégie suppose le choix dune ligne de conduite sur la base de processus en cours. Or, dans la mesure où lévénement est surnuméraire, tout choix de ce genre est par principe infondé. La théorie de lévénement de A. Badiou est un exemple supplémentaire dune caractéristique des pensées critiques contemporaines déjà évoquée, à savoir la faiblesse ou labsence en leur sein de pensée stratégique. Il est cependant important de signaler que si lévénement badiousien survient ex nihilo, le « nihil » en question nest pas situé dans un quelconque « au-delà ». Il est interne à la situation qui précède lévénement, qui est toujours inconsistante ou instable parce que reposant sur un vide originel. Ainsi, bien quil nait pas été prévisible, lévénement Révolution française révèle la « vérité » de lAncien Régime, en ce sens quil était inscrit en germes dans les profondes inégalités qui le caractérisaient. Le « sujet » procède de lévénement. Il en est une conséquence possible, sans toutefois en découler mécaniquement. Peter Hallward, lauteur dun livre de référence sur la pensée de A. Badiou, définit le sujet de A. Badiou comme « un individu transfiguré par la vérité quil [lévénement] proclamenote ». Lindividu exposé à un événement se transforme en sujet, cest-à-dire quil encourt un processus de « subjectivation » sous condition de lévénement. Pour A. Badiou, la subjectivation comporte (au moins) deux caractéristiques. La première est quelle est collective. Plus précisément, A. Badiou soutient que la subjectivation qui découle dun événement politique est toujours collective. Dans dautres domaines où des « procédures de vérité » ont lieu, tels que les arts ou les sciences, elle peut ne pas lêtrenote. Par ailleurs, la subjectivation ne présuppose aucune essence humaine préétablie. Elle est consécutive à lévénement, et implique une décision de la part de lindividu de demeurer fidèle à lévénement. Cest ce que A. Badiou nomme la définition de lhomme comme « programme », cest-à-dire comme toujours ouvert et à venirnote. A. Badiou retrouve ici les positions de ses deux maîtres que sont Sartre et Althusser. Laffirmation du premier selon laquelle « lexistence précède lessence » consiste à considérer que lhomme construit son essence alors quil est déjà au monde. Pour A. Badiou, cette construction seffectue à lombre dun événement fondateur. La conception de lhomme comme programme renvoie en outre à l« antihumanisme théorique » dAlthusser, qui constitue une critique radicale de lessentialisme humaniste (que A. Badiou baptise « humanisme animal »). Ainsi, soutient A. Badiou, « lhomme saccomplit, non comme plénitude, ou résultat, mais comme absence à soi-même, dans larrachement à ce quil est, et cest cet arrachement qui est au principe de toute grandeur aventurièrenote ». Un aspect déterminant de la doctrine badiousienne est que lidentification dun événement ne peut se faire que subjectivement, depuis lintérieur de celui-ci. Ceci implique que lexistence dun événement en tant quévénement, et non comme simple séquence de faits causalement intelligibles, est toujours incertaine. Elle a besoin dêtre complétée par un acte de nomination forcément subjectif. Cet acte de nomination est ce que A. Badiou appelle une « intervention interprétante », quil définit comme « toute procédure par laquelle un multiple est reconnu comme événement »note. Cest dans ce contexte quintervient la quatrième catégorie fondamentale du système badiousien, à savoir la fidélité :
Pour A. Badiou, il nest de sujet véritable que dans la fidélité à un événement. Ceci implique que bien des individus ne seront jamais dauthentiques sujets, soit parce quils nauront pas eu la chance dêtre exposés à un événement, soit parce que, y ayant été exposés, ils nont pas fait preuve de fidélité à son égard. Il sagit là de la dimension la plus aristocratique ou nietzschéenne de la pensée de A. Badiou, qui réserve le statut de sujets à un petit nombre dindividus. Les commentateurs de son œuvre qui lui reprochent cet aristocratisme ne manquent pas, à droite comme à gauchenote. Il faut cependant signaler que, pour A. Badiou, toute personne quelle que soit sa provenance est susceptible dêtre saisie par un événement, et de subir un processus de subjectivation. Quoi quil en soit, lévénement badiousien, de même que les sujets qui en découlent, ont ceci de caractéristique quils sont rares. Ils sont toujours de lordre de lexception. A. Badiou est un penseur de luniversel, mais dun universel paradoxal. Saint Paul, en qui il voit le fondateur de luniversalisme, prononce dans lÉpître aux Galates la formule célèbre selon laquelle « il ny a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme… » (Galates, 3, 28). Lévénement-Christ suspend les différences, et fait advenir une « multiplicité purement générique » qui égalise les conditions. Ceci nempêche pas Paul dêtre pragmatique, et de faire preuve dune « indifférence tolérante aux différences » qui existent entre les communautés chrétiennes dont il œuvre à maintenir luniténote. Lessentiel est toutefois que lévénement-Christ abolit les identités, et donne lieu à un universalisme qui sadresse à tous. Dun autre côté, laccès à luniversalité badiousienne se fait forcément par la voie subjective. Selon le philosophe, la vérité est toujours militante. Non quune vérité qui vaudrait pour elle-même soit, dans un second temps, endossée et propagée par des apôtres convaincus. Pour A. Badiou, il nest de vérité quen tant quelle est militante. Le philosophe récuse le relativisme qui prévaut dans bien des courants « postmodernes » contemporains. Selon ces derniers, des concepts comme la « vérité » ou l« universel » sont au mieux fallacieux, au pire compromis avec limpérialisme occidental. Pour A. Badiou, il nen est rien. Pour autant, luniversalisme élaboré par lauteur de Logiques des mondes accorde un rôle central à la subjectivité. Celle-ci, loin dêtre une entrave à lémergence de luniversel, en est une condition de possibilité. Selon A. Badiou, la « forme parti » est aujourdhui dépassée. Au XXe siècle, la politique révolutionnaire a adopté la forme de partis, dont lobjectif était daffronter lÉtat sur son propre terrain, den prendre les commandes, et den enclencher le dépérissement. Ce schéma stratégique renvoie en dernière instance à la centralité, au cours du siècle passé, de ce que A. Badiou appelle le « paradigme de la guerrenote ». « Le XIXe siècle a annoncé, rêvé, promis, le XXe siècle a déclaré que lui, il faisait, ici et maintenant », affirme ainsi le philosophe. Le problème est que la réalisation ici et maintenant de ce qui avait été rêvé précédemment a conduit à la brutalisation de la réalité. Des atrocités sans précédent ont été commises, avant que les partis révolutionnaires se « routinisent » et deviennent des « partis-États ». À lheure actuelle, la question cruciale est de savoir si une politique révolutionnaire sans parti est possiblenote. A. Badiou nest pas un libertaire, il ne plaide pas en faveur de la libre éclosion des spontanéités révolutionnaires. Une politique sans parti ne signifie pas une politique sans organisation. Elle signifie une politique sans rapport aucun avec lÉtat. Cela implique de la part de A. Badiou le refus de participer aux élections, et labandon du paradigme léniniste en vigueur dans la gauche révolutionnaire, dont lélément central est la prise du pouvoir dÉtat par linsurrection armée. Parmi les nouveaux acteurs de la transformation sociale, A. Badiou considère que les sans-papiers joueront à lavenir un rôle décisif. Il sagit non seulement des sans-papiers présents sur le sol des pays développés, mais aussi par exemple des paysans chinois qui migrent illégalement vers les villes. Les sans-papiers concentrent sur eux toutes les contradictions du capitalisme contemporain, et sont en ce sens « irréconciliables » par lui. Les pays riches nont dautre choix que de les employer clandestinement afin dabaisser le coût de la main-dœuvre et de discipliner la force de travail. En même temps, ils nont de cesse de renforcer le contrôle aux frontières et dorganiser des charters pour les renvoyer chez eux, avec il est vrai peu deffets sur lampleur et la direction des flux migratoires. Soutenir les luttes de sans-papiers revient par conséquent à approfondir cette contradiction inhérente au capitalisme, et par conséquent à en accentuer la déstabilisation. Slavoj Zizek : quand Lénine rencontre Lacan
Slavoj Zizek est lincontournable vedette des pensées critiques contemporaines. De Buenos Aires à Paris, en passant par New York, New Delhi ou Ljubljana (la ville dont il est originaire), les foules se pressent pour assister à ses conférencesnote. Cet attrait est en partie dû au « style » de pensée du philosophe slovène. Celui-ci mêle les références absconses à la pensée de Schelling ou Lacan à des exemples tirés de la culture populaire – cinéma hollywoodien, roman noir ou de science-fiction, blagues en tous genres –, le tout agrémenté de citations semi-provocatrices de Staline ou Mao. Cette stratégie intellectuelle vise à brouiller les frontières entre la culture « légitime » et la culture « populaire ». Zizek est lobjet ou le protagoniste de plusieurs documentaires, dont un remarquable Perverts Guide to Cinema (2006), dans lequel il présente ses analyses en parodiant des scènes classiques de lhistoire du cinémanote. Une discothèque de Buenos Aires porte également son nom. S. Zizek est un philosophe fortement internationalisé. Il a accompli une partie de ses études en France, à luniversité de Paris-VIII, sous la direction de Jacques-Alain Miller (le gendre et légataire intellectuel de Lacan), avec lequel il a également mené une psychanalyse. Il écrit et publie en anglais. Des penseurs que nous évoquons dans cet ouvrage, il est le seul à être issu dEurope de lEst. Pour des raisons compréhensibles, la pensée critique nest pas au mieux dans cette partie du monde, même si des éléments de recomposition sont clairement à lœuvre. Une analyse approfondie de lœuvre de S. Zizek impliquerait de comprendre plus en détail le rapport quelle entretient avec son pays dorigine. Car dire dun intellectuel quil est internationalisé ne signifie pas quil nest pas simultanément le produit dun contexte national ou régional. Son mode dinternationalisation est en réalité étroitement corrélé à la région dont il provient, cest-à-dire notamment à la place quoccupe cette dernière, au plan économique, politique et culturel, dans le système-monde contemporain. Un aspect déterminant de la pensée de S. Zizek est sa défense du cogito cartésien. Le sujet qui fâche (The Ticklish Subject), lun de ses ouvrages importants (sous-titré « Le centre absent de lontologie politique »), commence par la déclaration suivante : « Un spectre hante luniversité occidentale… le spectre du sujet cartésiennote. » Le philosophe assimile la question du « sujet » au spectre du communisme sur lequel souvre le Manifeste communiste de Marx et Engels. Cest dire si laffaire est importante… Descartes, on le sait, a formulé une célèbre position philosophique en déclarant « Cogito, ergo sum », « Je pense, donc je suis ». Lidée dun sujet souverain, transparent à lui-même et rationnel est lun des fondements de la modernité. Elle se trouve non seulement au cœur du projet des Lumières, mais elle sous-tend également nombre de mouvements démancipation du XIXe siècle, parmi lesquels le libéralisme, le marxisme et lanarchismenote. Les critiques nont jamais manqué contre cette conception du sujet, quelles proviennent de lintérieur de la tradition philosophique (Nietzsche par exemple) ou de courants comme le féminisme, qui dénonça très tôt le caractère « genré » du cogito note. La mise en cause des Lumières, et de la théorie du sujet qui laccompagne, a cependant pris un tour nouveau après la Seconde Guerre mondiale. Les atrocités dont celle-ci fut le théâtre furent alors mises en rapport avec la modernité elle-même. Les représentants de lécole de Francfort – Adorno et Horkheimer en tête – considèrent ainsi les chambres à gaz comme lexpression ultime de la rationalité « instrumentale » moderne. Après avoir servi lémancipation, la raison se serait retournée contre elle-même, et se serait rendue complice des pires crimes contre lhumanité. Le structuralisme et le poststructuralisme, bien que ne thématisant pas ou peu la « barbarie moderne », développent également une critique de lhumanisme. L« antihumanisme théorique » dAlthusser ou la « mort de lhomme » prophétisée par Foucault en sont des expressions. Le point de vue poststructuraliste qui domine l« université occidentale », pour reprendre lexpression de S. Zizek, considère le sujet comme une entité « décentrée ». Dans cette perspective, il existe une multiplicité irréductible de positions subjectives, quaucun « centre » nunifie. Le cogito sest littéralement désintégré. La « découverte » de linconscient par Freud et limportance accordée au langage dans la philosophie de la seconde moitié du XXe siècle ont consolidé cette tendance. Pour reprendre une formule de Jacques Derrida, le sujet est désormais perçu comme une « fonction du langagenote ». S. Zizek soppose à cette désintégration du sujet. Ceci ne le conduit bien entendu pas à préconiser un retour pur et simple à lhumanisme moderne, sous sa forme cartésienne ou autre. S. Zizek fait subir au cogito un traitement lacanien. Toute chose est dailleurs toujours interprétée par lui à la lumière des catégories de lauteur des Écrits. Pour S. Zizek, le sujet nest pas une « substance », fût-elle « pensante », comme laffirme Descartes. Il nest pas une entité réelle, mais un « vide » fait de pure « négativité ». Le sujet apparaît à linterface du « Réel » et du « Symbolique ». Ces deux concepts que S. Zizek emprunte à Lacan sont cruciaux dans son approche. Le Réel est inconnaissable par nous : il désigne le monde davant toute catégorisation ou classification, cest-à-dire un monde prélangagier. Le Symbolique est quant à lui linstance de mise en ordre du Réel. Lorsque lon parle communément de la « réalité », cest au Symbolique que lon se réfère, puisque le Réel lui-même ne nous est pas accessible. Le Symbolique représente le « meurtre de la chose », dit Lacan, en ce sens quil abolit la chose en tant que chose en nous la rendant intelligible (elle cesse par là dêtre une chose ressortissant au Réel). Le Réel ne se laisse cependant jamais entièrement symboliser, quelque chose en lui résiste. Ce que la psychanalyse appelle « traumatisme » désigne les cas dintrusion ou de résurgence brutale du Réel dans lordre du Symbolique. Une telle intrusion est toujours possible, et est susceptible de bouleverser le Symbolique. Le Symbolique, de ce point de vue, est donc forcément ouvert. Il persiste dans le temps, mais sous condition dune résurgence dun Réel conflictuel. Le sujet se forme selon S. Zizek dans la distance qui sépare le Réel du Symboliquenote. Cette distance suppose que le Symbolique diffère du Réel, ce qui permet à la subjectivité de voir le jour. Si le Réel et le Symbolique étaient identiques, ou si le Symbolique était refermé sur lui-même, nulle position subjective ne serait concevable. Selon S. Zizek, le sujet est un « médiateur évanouissant » (vanishing mediator)note. Ce concept est repris par le philosophe à Fredric Jameson. Il désigne chez ce dernier tout phénomène qui permet à un autre phénomène de voir le jour, et qui disparaît après avoir accompli cette tâche. Jameson met ce concept à contribution dans son interprétation de la thèse de Max Weber concernant léthique protestante et lesprit du capitalisme. Pour Weber (relu par Jameson), le protestantisme constitue la condition de lémergence du capitalisme. Cependant, une fois apparu, celui-ci accélère la disparition du protestantisme, car le capitalisme favorise le processus de sécularisationnote. Le protestantisme est donc un « médiateur évanouissant » pour le capitalisme. Pour S. Zizek, le sujet a une structure analogue. Dans la mesure où il est inconnaissable, le Réel est expérimenté comme « perte » par le sujet. Face à ce néant, et afin de ne pas sombrer dans la folie, le sujet construit le Symboliquenote. Pour cela, il sextériorise dans un langage, le « mot » étant linstance par laquelle senclenche la symbolisation : « […] En prononçant un mot (word), le sujet contracte son être en dehors de lui-même ; il coagule le noyau de son être (the core of his being) dans un signe extérieur. Dans un signe (verbal), je me retrouve en dehors de moi-même, je pose mon unité en dehors de moi-même, dans un signifiant qui me représentenote. » En sextériorisant, le sujet crée lobjet (le Symbolique), mais cesse par là même de se trouver en face de lui, puisquil sest justement extériorisé. La séparation entre le sujet et lobjet est donc abolie, et ces deux instances sont désormais inextricablement mêlées. Ceci implique, entre autres choses, que la place du sujet demeure vide. De ce fait, elle pourra successivement ou simultanément être occupée ou revendiquée par les acteurs les plus diversnote. Comme J. Rancière, S. Zizek considère que le sujet nest pas un collectif concret, réellement existant. Il est la condition pour que des individualités ou des collectifs concrets puissent se former. Mais, pour cela, sa place doit rester formellement vide. Un corollaire de la théorie du sujet de S. Zizek est sa conception de lidéologie. Classiquement, lidéologie désigne lécart existant entre une réalité et la manière dont les individus se la représentent, en loccurrence de manière erronée ou « idéologique ». Cette déformation peut être liée à la position de classe des individus ou à une autre cause, mais, dans tous les cas, elle sopère à linsu des concernés. La critique philosophique et politique se loge dans lécart qui sépare ces deux instances. Sa fonction est dattirer lattention des victimes dune idéologie sur le fait que leurs représentations de la réalité sont erronées. Selon le philosophe allemand Peter Sloterdijk, qui sert ici de point de départ à S. Zizek, ce modèle classique de lidéologie a cessé de fonctionner dans les sociétés postmodernesnote. La raison en est que, aujourdhui, les individus savent parfaitement que le discours qui leur est servi par les médias et la classe politique est fallacieux. Ils ne sont plus dupes, ce qui implique pour P. Sloterdijk que notre époque est celle dun cynisme généralisé, qui a succédé à lère des idéologies. Ce cynisme pose le problème de lefficacité de la critique à lheure actuelle. Si tout le monde sait que la représentation dominante de la réalité nest pas la « vraie » réalité, la critique a-t-elle encore une raison dêtre ? Selon S. Zizek, la théorie de lidéologie de P. Sloterdijk est erronée, de même que lest son diagnostic de lépoque dans laquelle nous vivonsnote. Celle-ci est loin dêtre « postidéologique ». Le cynisme, il est vrai, est une attitude largement répandue. Pourtant, cest se tromper quant à ce quest lidéologie que de penser quun tel cynisme, si généralisé soit-il, suffit à nous faire basculer dans une ère postidéologique. Car lidéologie nest pas dabord affaire de représentations. Elle est affaire dactes. Largument du pari de Pascal permet de clarifier ce point. Cet argument consiste en un calcul dutilité, au sens de léconomie néoclassique. Il soutient quil est toujours plus avantageux pour lindividu de croire en Dieu car, si Dieu existe, le bénéfice à escompter de la croyance est immense (le paradis), de même quest immense le coût de lincroyance (lenfer). En revanche, peu importe que lon ait cru ou non en Dieu sil nexiste pas. Tout être raisonnable doit par conséquent croire en Dieu. Le problème bien entendu est que la croyance ne se commande pas. On ne peut pas croire à volonté, il faut pour cela posséder une véritable foi. La réponse de Pascal à ce problème est connue : « Priez et abêtissez-vous, la foi viendra par surcroîtnote. » Largument du pari est souvent interprété comme démontrant linfluence des comportements dun individu sur ses états mentaux. La prière intériorise son propre contenu, qui se transforme progressivement, grâce à la répétition, en croyance authentique. Une autre interprétation du pari est cependant possible. Selon S. Zizek, ce que montre le raisonnement de Pascal, ce nest pas que nos comportements sont susceptibles de produire des représentations dans notre esprit. Il montre que nous possédons souvent des représentations avant de savoir que nous les possédons. Contrairement à ce quil pense, lorsquil se met à genoux pour prier, lindividu croit déjà en Dieu. Quand il simaginera commencer à croire, il ne fera en réalité que reconnaître une croyance déjà présente en lui. Car ce qui compte nest pas létat mental, mais lacte. Cest la raison pour laquelle notre époque demeure saturée didéologies. Bien que le cynisme règne, les individus continuent à se comporter comme si les idéologies étaient en vigueur. La théorie des « Appareils idéologiques dÉtat » (AIE) dAlthusser peut être interprétée à la lumière de cet argumentnote. Althusser distingue les AIE – École, Église, médias, famille – des « Appareils répressifs dÉtat » que sont la police, larmée ou les prisons. Les AIE ont pour fonction de garantir ladhésion à lordre existant par la voie idéologique, en « naturalisant » cet ordre aux yeux de ceux qui le subissent. Pour S. Zizek, les AIE produisent une adhésion au système avant même que lindividu ne sen aperçoive. Il sagit dune croyance « avant » la croyance. Le symptôme qui révèle lexistence de cette « pré-croyance » est lactivité de lindividu, qui témoigne de son adhésion à lordre existant, si ancrée en lui soit la distance cynique envers celui-ci. S. Zizek se réclame du marxisme, ce qui est relativement rare pour un intellectuel formé dans lex-bloc de lEst, qui fut de surcroît un dissident dans son pays pendant lère soviétique. Une conséquence de ce fait est quil défend la thèse de la détermination « en dernière instance » par léconomie qui, sous diverses formes, se trouve au cœur de ce paradigme depuis ses origines. Plus précisément, il soutient que la forme doppression qui a cours dans le domaine économique, à savoir lexploitation, dispose dune primauté sur les autres formes de domination. Avec sa volonté de réhabiliter le sujet cartésien, il sagit dune seconde thèse qui voit le philosophe sopposer à la doxa en vigueur dans l« université occidentale ». La thèse de la détermination de la superstructure par linfrastructure a dominé les pensées critiques aussi longtemps qua perduré lhégémonie du marxisme en leur sein, cest-à-dire pendant longtemps. À partir des années 1970, lidée que la domination est plurielle sest progressivement imposée, au point de devenir une nouvelle doxa. Plusieurs facteurs ont contribué à cette évolution. Dès cette époque, on assiste à une prolifération des « fronts secondaires » qui a affaibli la centralité accordée jusque-là à laffrontement entre le capital et le travail. De surcroît, des transformations sociotechniques profondes, telles que lémergence des médias de masse, ont placé la culture au cœur de la vie (post)moderne. La sociologie de Pierre Bourdieu est typique de cette tendance. Bourdieu soutient que le monde social est composé de différents « champs » sociaux, qui jouissent chacun dune « autonomie relative » par rapport aux autres. Ceci suppose notamment que des capitaux particuliers circulent dans chacun deux, dont aucun nest plus déterminant que les autres. Selon S. Zizek, les pensées critiques sont allées trop loin dans la pluralisation des formes de domination. À tel point quelles en sont devenues incapables de comprendre la spécificité du capitalisme en tant que système. La domination est incontestablement plurielle. Ce qui confère toutefois sa particularité au capitalisme est que toutes les formes de domination sont sous-tendues par un phénomène, qui leur donne une même « coloration », à savoir laccumulation du capitalnote. Les penseurs critiques contemporains reconnaissent certes lexistence de lexploitation économique. Mais ils considèrent quil sagit dun type doppression parmi dautres, au même titre que la domination masculine ou le racisme. Pour S. Zizek, cette thèse est erronée. Lexploitation nest pas un type doppression parmi dautres, mais la logique densemble qui les sous-tend toutes. Cest la raison pour laquelle le philosophe se montre très critique envers le « multiculturalisme » ambiant, comme en témoigne son ouvrage au titre éloquent Plaidoyer en faveur de lintolérance note. S. Zizek reprend à son compte largument marxiste de la « réification », développé notamment par Lukacs dans Histoire et conscience de classe (1923). Voici ce que soutient Lukacs : « […] lactivité de lhomme – dans une économie marchande achevée – sobjective par rapport à lui, devient une marchandise qui est soumise à lobjectivité, étrangère aux hommes, des lois sociales naturelles, et doit accomplir ses mouvements tout aussi indépendamment des hommes que nimporte quel bien destiné à la satisfaction des besoins devenus chose marchandenote. » Dans le capitalisme, lactivité humaine acquiert le statut de « nimporte quel bien », cest-à-dire le statut dune marchandise. Le fétichisme de la marchandise contamine lensemble des sphères dactivité et des actions humaines. Selon S. Zizek, la conséquence de ce fait est simple : « Je plaide, en un mot, pour un “retour au primat de léconomie”, non pas au détriment des questions soulevées par les formes postmodernes de politisation, mais précisément afin de créer les conditions dune réalisation plus effective des exigences féministes, écologistes, et ainsi de suitenote. » Il nest pas question de minimiser limportance des luttes féministes, écologistes ou autres. La thèse de la détermination « en dernière instance » est parfois présentée par ses adversaires comme une volonté damoindrir ces autres formes de luttes, ce qui selon le philosophe est faux. Simplement, dans la mesure où ces formes doppression revêtent une connotation particulière en régime capitaliste, elles ne peuvent être dissociées de la lutte générale contre la réification. Celle-ci constitue larrière-fond sur lequel vont se déployer les autres luttes, raison pour laquelle il faut la considérer comme centrale. S. Zizek développe une critique féroce des théories de l« antipouvoir » qui ont proliféré au cours des années 1990 et au début des années 2000. Ces théories soutiennent que la prise du pouvoir dÉtat est non seulement vaine, car le pouvoir est aujourdhui disséminé dans lensemble du corps social et non concentré en lui, mais quelle est porteuse de catastrophes. Elles reprennent indirectement à leur compte largumentation « antitotalitaire » de mise chez les « nouveaux philosophes », et soutiennent que le stalinisme, loin den être une « dégénérescence », était présent dès les origines de la révolution russe, et peut-être même de la Révolution française. Selon S. Zizek, les penseurs de lantipouvoir théorisent la défaite par anticipationnote. Ils lont intériorisée et naturalisée à un point tel quils sont devenus incapables dimaginer autre chose que des « zones dautonomie temporaires » situées aux « marges » du systèmenote. S. Zizek prend le contre-pied de la critique du « stato-centrisme » dont nous avons vu que les origines remontent (au moins) à Michel Foucault. Il en appelle, par-delà la « nouvelle gauche » et sa conception « décentrée » du pouvoir, à réexaminer la conception du pouvoir et de lÉtat du marxisme classique, et principalement celle de Lénine. Marx est aujourdhui largement réhabilité, après avoir été dénigré pendant les années 1980 et une partie des années 1990. Pour S. Zizek, cest désormais la figure de Lénine que la gauche radicale doit réintégrernote. « Ce quun vrai léniniste et un conservateur ont en commun, affirme le philosophe, cest le fait quils rejettent tous les deux ce quon pourrait appeler l“irresponsabilité” de la gauche libérale, laquelle défend de grands projets de solidarité, de liberté, et ainsi de suite, mais séclipse dès quil sagit de payer le prix de toutes ces choses en prenant des mesures politiques concrètes, et souvent “cruelles”note. » Lors de la révolution russe, Lénine a eu le courage dassumer la direction effective de lÉtat. Loin de se limiter à une célébration romantique de l« événement-Octobre », il a cherché à en transposer les effets dans un ordre social et politique durable. Cest ce qui explique sa proximité avec saint Paul, qui œuvra lui aussi à faire persévérer l« événement-Christ » dans le temps, en organisant lÉglise. Cette transposition de lévénement dans un ordre durable, S. Zizek lappelle dune formule provocatrice la « bonne terreur ». À ses yeux, un événement authentique a ceci de caractéristique quil a toujours un coût. POSTFÉMINITÉS
Le féminisme est depuis ses origines un domaine porté à linnovation théorique. Une raison en est peut-être, comme la suggéré Joan Scott, que la condition des femmes à lépoque moderne repose sur un paradoxe fondateur politiquement délicat à gérer mais intellectuellement stimulant. Dun côté, les féministes soutiennent depuis au moins Olympe de Gouges – la rédactrice de la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » en 1791 – que les différences de sexe-genre ne sont guère pertinentes, quelles ne sauraient en tout cas légitimer labsence de droits politiques pour les femmes. Dun autre, dans la mesure où elles se présentent dans lespace public en tant que femmes, en appelant à la mobilisation des femmes pour lobtention de leurs droits, elles y introduisent de fait cette différence. Ce va-et-vient paradoxal – Only Paradoxes to Offer est le titre de louvrage de Joan Scott, tiré dune expression employée par Olympe de Gouges – entre abolition et acceptation de la différence est lune des lignes de force (pas la seule) qui traversent lhistoire du féminisme. Elle est aussi à lorigine dune grande sophistication théorique visant à résoudre ce paradoxe, qui est loin dêtre épuisée aujourdhui. Il nest bien entendu pas question de rendre justice ici à lensemble de la production féministe contemporainenote. Bien des courants du féminisme ne seront pas abordés, parmi lesquels le féminisme noir (black feminism), dont la particularité consiste à interroger la double oppression dont sont victimes les femmes noires, et les rapports quelles entretiennent avec celles et ceux – femmes blanches et hommes noirs – qui ne sont sujets quà lune de ces formes doppressionnote. Le féminisme marxiste ne sera pas non plus évoqué, alors quil demeure influent aujourdhui, bien que sans doute moins que dans les années 1960 et 1970note. On sen doute, le propre du féminisme marxiste est dallier analyse de sexe-genre et analyse de classe. Dans le corpus féministe actuel, nous avons choisi de présenter trois penseuses particulièrement intéressantes du point de vue de la problématique du « sujet de lémancipation » : Donna Haraway, Judith Butler et Gayatri Spivak. Ces trois auteures – célèbres au plan mondial mais peu connues en France, à lexception de J. Butler – ont ceci de commun quelles croisent des thématiques féministes « classiques », comme le problème de la spécificité de loppression des femmes, avec des questionnements issus dautres courants de pensée. G. Spivak se situe ainsi au carrefour du féminisme et du postcolonialisme, D. Haraway fait se rencontrer féminisme et philosophie des sciences et des techniques, et Butler reconfigure le féminisme par le biais des concepts de Foucault, Derrida et Lacan. Ces métissages théoriques montrent à quel point le paradoxe fondateur identifié par Joan Scott opère encore aujourdhui. Donna Haraway : cyborgs de tous les pays ?
Donna Haraway est célèbre dans le monde anglo-saxon, et sa réputation sétend aux quatre coins de la planète. Signe incontestable de sa notoriété, elle apparaît sous la forme dun personnage dans le deuxième volet du dessin animé japonais « culte » Ghost in the Shell. Les références à ses idées sont nombreuses dans la culture populaire, alors que les forums de discussion qui leur sont consacrés sur Internet (et ailleurs) prolifèrent. D. Haraway appartient au club très fermé des penseurs contemporains dont les théories font lobjet dune double appropriation, lune académique, lautre populaire. Le premier de ses textes traduits en français le fut à notre connaissance dans la revue Futur antérieur en 1992. Mais ce nest que dans la seconde moitié des années 2000 que ses ouvrages commencent à paraître en France. D. Haraway est biologiste de formation, ce qui nest pas sans influer sur ses théories. Elle se réclame de l« écoféminisme », lun des courants de pensée les plus intéressants apparus au cours des dernières décennies. Comme son nom lindique, lécoféminisme vise à combiner les préoccupations féministes et écologistes. Il sagit à lorigine une création française. Françoise dEaubonne, par ailleurs cofondatrice du Front homosexuel daction révolutionnaire (FHAR), utilise le terme pour la première fois en 1974 dans son ouvrage Le Féminisme ou la mort note. Elle y lance un appel aux femmes afin quelles réalisent une « révolution écologique » pour sauver la planète. Depuis lors, ce courant a adopté des formes variées. Certaines penseuses ont établi une analogie entre la domination des femmes et celle de la nature par les hommes, affirmant quil sagit de cas particuliers de la même volonté de puissance masculine. À partir de ce constat, une auteure comme Karen Warren a élaboré une éthique – proche de léthique du « care » – se voulant libérée des biais sexistes à légard aussi bien des femmes que de la nature. Dautres courants écoféministes se sont appuyés sur la métaphore de la « Terre mère », « Gaïa » dans la mythologie grecque ou « Pachamama » en langue quechua. Ces courants incluent souvent une dimension « spirituelle » appelant à retrouver une unité organique perdue avec la terre par-delà les destructions induites par la modernité. Dautres courants encore, partisans dun écoféminisme socialiste ou marxiste, considèrent le capitalisme comme la source de loppression des femmes et la principale cause de la crise écologique. Dans cette perspective, libération des femmes et instauration dun mode de production soutenable sont étroitement imbriquées. La variante décoféminisme développée par D. Haraway procède dune réflexion sur la technologie. Elle ne rejette pas unilatéralement la civilisation industrielle et la modernité. Elle ne consiste pas non plus en lacceptation « positiviste » de toutes les avancées de la technique. Elle soppose à ce quelle appelle la « mythologie des origines », qui soumet à critique le présent et lavenir au nom dun passé supposé intact, cest-à-dire exempt dintrusion de la technique dans la nature. Elle soppose tout autant au corollaire de cette mythologie, à savoir la téléologie, qui considère la technique et les évolutions sociales auxquelles elle donne lieu comme en elles-mêmes porteuses de progrès. Ce quil nous faut, dit D. Haraway, cest une politique des technosciences, autrement dit une technopolitique. Selon elle, la « biopolitique » identifiée par Michel Foucault comme nouvel âge du pouvoir apparu au XIXe siècle, qui sexerce sur les corps et les populations (contrairement au pouvoir « disciplinaire », qui avait pour objet les territoires), na plus cours. Aujourdhui, le pouvoir est technoscientifique, et non plus relatif à la vie « nue ». Ceci signifie quil sexerce par lentremise de la technique sur les entités techniques que les êtres humains sont devenus. Selon Haraway, la figure émancipatrice centrale de notre temps, à la fois réelle et utopique, est le cyborg. Son texte le plus célèbre sintitule Manifeste cyborg, et est sous-titré : La science, la technologie et le féminisme-socialiste à la fin du XXe siècle note. Un autre de ses articles fameux a pour titre « Les promesses des monstres » (The Promises of Monsters). Il y est question des êtres « hybrides », parmi lesquels les monstres et les cyborgs, qui peuplent le monde contemporain. Un cyborg – contraction de cybernetic organism – est un croisement dhomme et de machine, qui possède des composantes à la fois naturelles et artificielles. Le terme est utilisé en robotique dès les années 1960, mais sa diffusion est également due à ses usages dans la littérature de science-fiction dès avant cette date. Selon D. Haraway, nous sommes tous à certains égards des cyborgs. Nous sommes certes des êtres vivants, mais sommes également composés de « prothèses » qui exercent diverses fonctions dans nos organismes, pour certaines vitales. Notre environnement est lui aussi constitué dobjets techniques devenus incontournables : ordinateurs, véhicules, télécommunications, etc. Par lentremise du concept de « cyborg », D. Haraway propose de reconfigurer notre représentation de la réalité. Celle-ci nest plus composée dun côté dêtres humains et de lautre de machines, qui entreraient occasionnellement en relation. Lenchevêtrement du naturel et de lartificiel est désormais la règle, et leur séparation une exception de plus en plus rare à mesure que le temps passe. Cest pourquoi lélaboration dune nouvelle « ontologie », conforme à lavancement de la technique, est indispensable. Elle nous indiquera notamment les tâches politiques qui simposent dans le contexte actuel. D. Haraway inscrit sa théorie des cyborgs dans lhistoire générale des mouvements démancipation. Son objectif par lentremise de cette théorie est, selon ses propres termes, de « contribuer à la culture socialiste-féministe » contemporaine. La première version du Manifeste cyborg était dailleurs parue en 1985 dans la Socialist Review, une revue proche du marxisme critique états-unien. Certes, nous navons pas choisi dêtre des cyborgs. Ceux-ci sont les « rejetons illégitimes du militarisme et du capitalisme patriarcalnote ». La technique a toujours un côté obscur, son développement étant lié à larmement et à linnovation industrielle. Sa dimension « patriarcale » est de surcroît manifeste, puisquelle procède de la volonté dassujettir la nature. En même temps, bien que lascendance des cyborgs soit douteuse, rien nempêche den explorer les potentialités politiques une fois admise leur existence. Comme nombre de penseurs critiques contemporains, D. Haraway souscrit au paradigme stratégique du détournement. Les origines de ce paradigme remontent aux avant-gardes artistiques du XXe siècle, et particulièrement au situationnisme. Il consiste à détourner un objet, ou un discours, de sa fonction première, pour en subvertir le contenu et lui conférer une connotation politiquement ou artistiquement nouvelle. Ainsi, bien que les cyborgs aient initialement partie liée avec le capital, il nest pas exclu quils permettent de transcender certaines apories dans lesquelles les tenants dune écologie et dun socialisme radicaux sont enfermés à lheure actuelle. Lémergence de la figure du cyborg procède de plusieurs tendances historiques de longue durée. Dabord, la frontière entre lhumain et lanimal ne cesse de sestomper, depuis LOrigine des espèces de Darwin au moins. Lidée que certains caractères sont exclusivement propres à lhomme perd de sa force à mesure que les sciences de la vie se développent. Si le cyborg est un amalgame de composantes naturelles et artificielles, les composantes naturelles sont donc à la fois humaines et animales. D. Haraway a toujours porté une attention particulière aux significations sociales attachées à lanimalité, aux animaux dits « sauvages » aussi bien que de compagnienote. Quelle conteste la séparation entre lhomme et lanimal la rapproche des mouvements favorables aux droits des animaux, et particulièrement à l« anti-spécisme ». Ce courant de lécologie radicale soutient que lappartenance à une espèce nest pas un critère pertinent dattribution de droits. Autrement dit, les règles morales – « ne pas tuer », par exemple – qui sappliquent aux représentants de lespèce humaine doivent sappliquer également aux représentants des autres. Louvrage fondateur de lantispécisme contemporain est Animal Liberation de Peter Singernote. Même si elle diffère de ce dernier à certains égards, notamment du point de vue de la tradition intellectuelle dans laquelle elle sinscrit (Singer est un utilitariste), D. Haraway parvient à des conclusions similaires. Il ny a pas de barrière infranchissable entre les espèces, ce qui doit nous conduire à repenser notre rapport aux animaux, et en dernière instance à ce que nous appelons la « nature ». La division entre lhomme et la machine est devenue aussi incertaine que celle qui sépare lhomme de lanimal. Lenchevêtrement croissant de lorganique et du machinique brouille les catégories traditionnelles employées pour appréhender le réel. La disparition de cette double frontière – homme/animal et homme/machine – est selon lauteure du Manifeste cyborg la principale coordonnée philosophique et politique de lépoque. D. Haraway nomme artefactualisme lontologie quelle élabore afin de tirer toutes les conséquences de cette situation. Cette expression renvoie à lidée que toutes les entités qui composent la réalité sont à des degrés divers des artefacts, cest-à-dire des objets inséparablement organiques, techniques, symboliques et politiques. Un artefact est une entité construite de main dhomme à partir de matériaux naturels. Bien souvent, les artefacts ont une fonction sociale, qui fait quun certain but leur est assigné. Selon D. Haraway, les artefacts constituent un modèle qui peut servir à penser tous les objets. Son artefactualisme est un antiessentialisme radical. Il considère que nulle entité au monde ne possède une « essence » qui la ferait exister indépendamment des autres entités avec lesquelles elle interagit. Un objet est toujours un hybride, un mélange de plusieurs instances, ce qui revient à dire que les « essences » nexistent pas. Cet antiessentialisme est commun à un grand nombre de pensées critiques contemporaines. Lartefactualisme de D. Haraway a deux conséquences théoriques importantes. Dabord, il sagit dun antihumanisme. Si aucun objet au monde na une « essence », lêtre humain nen a pas plus que les autresnote. Or lhumanisme nest autre que la doctrine qui soutient que sous les amoncellements dhistoire réifiée et aliénée se trouve une essence humaine, que la fonction de la critique théorique et politique est de faire advenir. D. Haraway soppose fermement à cette idée. Être un cyborg, cest le contraire dêtre une essence, fût-elle à venir. Car le cyborg est par définition composite. Lantihumanisme, on le sait, a une histoire dans les pensées critiques du XXe siècle. Il serait intéressant de comparer la forme dantihumanisme que développe D. Haraway avec celle quélaboraient dans les années 1960 et 1970 des penseurs comme Foucault (dans Les Mots et les Choses) et Althusser (son « antihumanisme théorique »). On a vu par ailleurs que la théorie de lévénement de A. Badiou se réclame, elle aussi, de lantihumanisme. À notre connaissance, il nexiste pas à ce jour dhistoire intellectuelle générale de lantihumanisme de gauche. La seconde conséquence majeure de lartefactualisme de D. Haraway est que, pour elle, les « femmes » nexistent pas. Lantihumanisme de lauteure est aussi un antiféminisme, cest-à-dire plus précisément un postféminisme. D. Haraway est bien entendu résolument attachée à lavancement des droits des femmes. Elle se montre cependant critique envers les courants féministes qui soutiennent que le fait dêtre des « femmes » conférerait de lui-même aux femmes un destin politique commun. Ainsi : « Rien dans le fait dêtre des “femmes” (female) ne lie les femmes entre elles naturellement. Le fait même dêtre une “femme” nexiste pas, il sagit dune catégorie hautement complexe construite dans des discours scientifiques contestés ainsi que dautres pratiques socialesnote. » Lémergence dun sujet collectif féminin est toujours le fruit dune construction. Soutenir comme certains courants féministes que la biologie – ou même la culture – suffit à procurer un substrat aux mobilisations des femmes est erroné, et même politiquement dangereux. Car elle accrédite lidée quil existerait des différences « naturelles » entre les sexes, laquelle a de tout temps constitué le fondement du discours sexiste « naturalisant » la division des rôles entre hommes et femmes. Quelles sont les conséquences politiques concrètes de lartefactualisme préconisé par D. Haraway ? Toute mobilisation sociale est composée dacteurs humains et non humainsnote. Cest à tort que la sociologie des mouvements sociaux sest contentée de prendre en considération les seuls humains participant aux actions collectives. Car toute mobilisation inclut une variété indéterminée dentités, et son aboutissement dépend de leur capacité à combiner efficacement leurs revendications. Considérons les mouvements de défense des forêts tropicales, tels quils se déroulent notamment en Amérique du Sudnote. Lapproche courante consiste à considérer que de telles mobilisations supposent un écosystème à défendre, par exemple lAmazonie, un acteur qui cherche à en tirer profit, par exemple une multinationale pharmaceutique, et une coalition dorganisations qui se mobilisent contre lui au nom de la défense de la « nature ». La situation est en réalité infiniment plus complexe. Dabord, lAmazonie nest pas un lieu vide. Elle a certes été vidée dune partie de ses habitants indigènes, massacrés et décimés par les microbes à partir du XVIe siècle. Mais nombre dentre eux y vivent encore, si bien que lidée de « défense » dun environnement intact na pas de sens. Lacteur collectif quest lAmazonie a de tout temps été le produit dune construction associant humains, non-humains (animaux, végétaux) et objets techniques (les civilisations matérielles indigènes). Sopposer à lactivité prédatrice des multinationales suppose donc de donner voix au chapitre à lensemble des entités concernées. Reste à savoir comment faire « parler » toutes ces entités, et en particulier celles qui ne sont pas à même de le faire pour leur propre compte (les non-humains). Toute action collective pose ainsi le problème de la « représentation », dont Haraway soutient quil est toujours singulier, et ne peut être tranché une fois pour toutes. Un autre exemple édifiant est celui de la lutte contre le Sida. D. Haraway décrit lassociation Act Up comme « un collectif construit sur la base de nombreuses articulations entre des types dacteurs dissemblables – par exemple des activistes, des machines biomédicales, des bureaucraties gouvernementales, des mondes gays et lesbiens, des communautés de gens de couleur, des conférences scientifiques, des organismes expérimentaux, des maires, des réseaux internationaux daction et dinformation […]note » – la liste continue sur quelques lignes encore. Lépidémie du Sida a conduit les malades et les associations militantes comme Act Up à faire intrusion dans le champ de lexpertise médicale, et à exiger dêtre entendus par les médecins. Ceci a bouleversé la division traditionnelle des tâches entre des médecins détenant un monopole sur le savoir et faisant « parler » des organismes malades, et des patients passifs à la merci de leur pouvoir médico-institutionnel. Cette épidémie a conduit à la formation d« alliances » nouvelles, par exemple entre les « machines biomédicales » et les malades, qui ont appris à sen servir et à établir leurs propres diagnostics. Un concept employé par D. Haraway est celui d« articulation ». « Nous articulons, donc nous sommes » est un mot dordre quelle utilise fréquemment. Ce concept se rattache à la tradition gramscienne. Pour Gramsci, les classes subalternes, afin de donner corps à un « bloc historique », doivent parvenir à articuler leurs revendications sous la direction dune classe hégémonique. La position de D. Haraway, dont lusage de ce concept est certes assez libre, a ceci dintéressant quelle inclut dans les termes de larticulation les entités non humaines. Comme chez J. Rancière, lidentité et la « désidentification » sont présentes chez D. Haraway. Une caractéristique des cyborgs est quils ne correspondent à aucune classification identitaire préexistante. « Cyborg » nest dailleurs pas en soi une identité, car les manières dêtre cyborg sont innombrables. Un cyborg est composé à des degrés divers déléments organiques, machiniques et symboliques, ce qui implique que chaque cyborg est singulier. La théorie des cyborgs de D. Haraway relève de la critique du « sujet » cartésien, dont nous avons vu en présentant les thèses de S. Zizek quelle est en vogue à lheure actuelle. Un cyborg nest en ce sens pas un individu. Il est multiple, cest-à-dire que chacune de ses composantes le renvoie à une filiation particulière. Le cyborg est un enchevêtrement de filiations à un moment et un lieu donnés, ce qui ne présage en rien de sa composition en dautres temps et dautres lieux. Judith Butler : la fin des identités sexuelles
Judith Butler est la principale représentante de la théorie queer, lune des formes les plus stimulantes du féminisme ou postféminisme contemporains. Bien que développant une approche différente de D. Haraway, moins centrée sur les rapports humains-animaux-machines, elle sen rapproche en ceci quelle soumet à critique certains présupposés du féminisme, doù le qualificatif de « postféminisme ». Louvrage le plus connu – et le plus controversénote – de J. Butler est Gender Trouble, sous-titré Feminism and the Subversion of Identity. Paru en 1990, réédité en 1999 avec une substantielle nouvelle préface, il na été traduit en français que bien plus tard, en 2005. Comme pour bien des textes de la tradition poststructuraliste anglo-saxonne, sa réception en France sest avérée difficile, malgré le fait que (ou parce que) ses sources dinspiration – Foucault, Derrida, Lacan – sont pour beaucoup françaisesnote. J. Butler nest pas la seule théoricienne queer. Parmi dautres, on peut mentionner Eve Sedgwick, auteure en 1990 dEpistemology of the Closet, qui fait référence au phénomène de « sortie du placard » des homosexuels, Teresa de Lauretis, ou encore David Halperin, auteur dun Saint Foucault et spécialiste de lauteur de lHistoire de la sexualité. Lapproche queer est non seulement une théorie, mais un mouvement social. Une organisation qui sen réclame est « Queer Nation », qui appartient à la mouvance dAct Up, et qui fut créée lannée même de la sortie de Gender Trouble et dEpistemology of the Closet. « Queer Nation » est un réseau militant engagé dans la défense des « LGBTI » (lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels, intersexes). Il prône comme nombre dassociations de cette mouvance l« action directe », qui sexprime notamment par la pratique des « kiss-ins » dans les lieux publics ou l« outing » de personnalités homosexuelles. Queer signifie « bizarre » en anglais. Par extension, ce mot désigne les homosexuels. La théorie queer reprend ce terme à son compte en lui conférant une connotation positive, dans une stratégie typique de retournement des stigmates. Plus généralement, elle ambitionne de déstabiliser les identités sexuelles, quelles soient minoritaires ou non. La théorie queer sinscrit dans le mouvement de « dénaturalisation » des identités qui se fait jour à partir de la seconde moitié du XXe siècle, mais dont les racines plongent au seuil de lère moderne. Elle en constitue une version particulièrement radicale. À ses yeux, le féminisme a efficacement mis en question les identités sexuelles traditionnelles, en combattant lidée que le patriarcat – la domination masculine – sinscrit en quelque manière dans la nature. Cette mise en question nest cependant pas allée assez loin et, en dénaturalisant certaines identités, les féministes en ont de surcroît naturalisé dautres. Ce qui vaut pour le féminisme vaut également pour le mouvement homosexuel, et pour tous les mouvements identitaires minoritaires. Selon les théoriciennes queer, cest la notion même didentité quil convient de récuser. Lidée dune politique « non identitaire » a des implications considérables du point de vue de la problématique du « sujet de lémancipation ». Elle trouve son origine chez Foucault, et en particulier dans lhypothèse selon laquelle tout « sujet » est constitué par un « pouvoir ». Une autre de ses racines est lidée de « procès sans sujet » élaborée par Althusser. Dans cette perspective, il convient de renoncer à la position du sujet afin de ne pas donner prise au pouvoir. J. Butler subvertit une distinction fondatrice du féminisme, en particulier du féminisme de la « deuxième vague » (celui des années 1960 et 1970), à savoir la distinction entre « genre » et « sexe ». Cette distinction a été notamment théorisée par Ann Oakley en 1972 dans son ouvrage Sex, Gender and Society, mais le féminisme la contient en germe depuis ses originesnote. Le sexe renvoie aux différences biologiques entre hommes et femmes, alors que le genre désigne les différences culturelles qui les séparent. Cette distinction est une variante de lopposition plus générale entre la nature ou linné (le sexe) et la culture ou lacquis (le genre), qui est omniprésente dans lhistoire intellectuelle moderne. Lun des gestes inauguraux du féminisme a consisté à découpler le genre du sexe, et à affirmer que le statut social des femmes était sans fondement biologique. La raison dêtre de ce geste est quil permet de lutter en faveur de labolition des inégalités culturelles entre les genres, considérées comme plus faciles à modifier que les inégalités biologiques. Laffirmation du caractère culturel de ce qui était auparavant considéré comme naturel se trouve au fondement de toutes les formes de critique. J. Butler saccorde avec lidée que le genre est une construction culturelle. Elle ajoute toutefois que le sexe lest tout autant. Elle effectue en ce sens un pas de plus que le féminisme « classique » dans laffirmation du caractère socialement construit des genres : « Si lon mettait en cause le caractère immuable du sexe, on verrait peut-être que ce que lon appelle “sexe” est une construction culturelle au même titre que le genre ; en réalité, peut-être le sexe est-il toujours déjà du genre et, par conséquent, il ny aurait plus vraiment de distinction entre les deuxnote. » J. Butler conteste lexistence dun secteur « immuable » de la réalité, qui échapperait aux rapports (de force) sociaux, à savoir ce quOakley appelle « sexe ». Celui-ci est à ses yeux une construction culturelle au même titre que le genre, ne serait-ce que parce que la distinction entre « sexe » et « genre » est sociohistoriquement située, et quil ny a pas de raisons par conséquent pour que les termes qui la composent ne le soient pas également. Comme le dit le titre dun ouvrage de J. Butler, Bodies That Matter, les corps sont toujours déjà saisis dans du symbolique (matter veut dire à la fois « matière » et « signifier » ou « être important »). Ce que J. Butler met donc en cause en dernière instance, cest la séparation entre la nature et la culture. Que la distinction entre sexe et genre soit fallacieuse implique que les catégories « homme » et « femme » nont aucune espèce de fondement. Les féministes classiques distinguent le genre du sexe, en affirmant que le premier est sans rapport avec le second. En persistant à reconnaître lexistence dune nature immuable, même sans rapport avec le genre, elles sexposent cependant au risque de la voir considérée comme le fondement ultime de la domination masculine. En soutenant le caractère culturellement construit du sexe lui-même, J. Butler radicalise les termes du débat. « Homme » et « femme » deviennent dans ces conditions des catégories flottantes, sans ancrage réel. Ceci vaut dailleurs pour toutes les identités sexuelles, si minoritaires soient-elles. Pour J. Butler, il ny a pas davantage didentité masculine ou féminine quhomosexuelle, bisexuelle, transgenre ou intersexuée. Tout « différentialisme » brandissant la bannière de lune de ces identités sur un mode « essentialiste » est dans lerreur. La critique radicale des identités est la forme que revêt lantiessentialisme de J. Butler. Dès lors que le problème est situé exclusivement au niveau culturel, et que toute considération dordre naturel est évacuée, tout devient concevable. Pour J. Butler, la culture est une matière quasi infiniment flexible (ce qui ne signifie pas que les individus puissent la transformer à volonté). Dans ce cadre, on pourra soutenir par exemple que la distinction entre « hommes » et « femmes » évolue au cours de lhistoire, ou encore que « homme » et « femme » ne sont pas les deux seuls genres concevables, autrement dit que ces catégories ne rendent pas compte de la complexité de la situation sexuelle de chaque individu, ou de chaque individu à un moment donné de son parcours. La dichotomie entre « homme » et « femme » pourra aussi être considérée comme renvoyant aux deux pôles dun continuum, chaque personne étant de ce fait plus ou moins homme et/ou femme. Pour J. Butler, « homme » et « femme » sont des catégories oppressives et ennuyeuses, qui enferment les individus dans des identités et des pratiques sexuelles qui limitent leurs potentialités. Elle en appelle à la subversion des identités sexuelles établies, et à lexpérimentation de nouvelles identités. Selon J. Butler, les femmes nexistaient pas en tant que sujet unifié avant lémergence du féminisme : « […] La formation juridique du langage et de la politique représentant les femmes comme le “sujet” du féminisme est alors elle-même une formation discursive et leffet non moins discursif dune certaine version de la politique de représentation. Aussi le sujet féministe est-il en réalité discursivement constitué par le système politique, celui-là même qui est censé permettre son émancipationnote. » Le féminisme construit le sujet « femmes » alors même quil lutte en faveur de son émancipation. Il tend de ce fait à unifier un collectif jusque-là hétérogène. Le féminisme nest pas la conséquence dun sujet préexistant qui aspire à sémanciper, et qui sorganise pour ce faire. Il constitue ce sujet à mesure quil se développe, et doit donc en être considéré comme la cause. J. Butler se livre dans ce passage à une critique de ce quelle appelle « politique de représentation ». Celle-ci consiste à mettre en présence un représenté – en loccurrence les femmes – et un représentant, ici le mouvement féministe. La « politique de représentation », qui se retrouve dans la plupart des mouvements politiques modernes, est problématique. Elle tend non seulement à accorder un pouvoir démesuré à un petit nombre dindividus (les représentants), supposés connaître les intérêts des représentés et œuvrer en faveur de leur réalisation, mais elle homogénéise la situation singulière de chacun de ces derniers. Cest la raison pour laquelle elle plaide en faveur de lexpérimentation de formes politiques nouvelles, débarrassées de la pratique de la représentation. Sa mise en cause de la « politique de représentation » conduit J. Butler à soumettre à critique la revendication du mariage gay et lesbiennote. Il nest bien entendu pas question pour elle de sopposer à cette revendication sur des bases conservatrices alléguant le caractère par définition hétérosexuel du mariage. Pourtant, la philosophe affirme que la volonté daccès au mariage pourrait renforcer une institution qui constitue lun des piliers du patriarcat et de loppression dont les homosexuels sont victimes. Elle accentue de surcroît la mainmise de lÉtat sur la régulation des comportements sexuels, et sur la définition de ce quest une relation légitime entre deux ou plusieurs individus. À ce titre, le mariage gay et lesbien risque paradoxalement de consolider un régime sexuel-politique normatif défavorable aux minorités sexuelles. De surcroît, en demandant les mêmes droits que les couples hétérosexuels, les homosexuels se coupent dautres catégories de la population, souvent plus opprimées queux encore : les mères et pères célibataires, les personnes qui entretiennent des relations amoureuses multiples, les transgenres, les intersexes, etc. En désirant être « inclus » dans le mariage, les homosexuels prennent de fait leurs distances avec ces catégories. En dernière instance, affirme Butler, il nest de « politique de représentation », cest-à-dire de volonté daccéder à la normalité, qui ne crée de lexclusion. Cest pourquoi, dans ce cas précis, la revendication la plus juste politiquement pour les homosexuels nest pas laccès au mariage, mais lexigence que celui-ci ne confère aucun droit civil ou fiscal particulier. En dautres termes, cest labolition du contrôle étatique des unions quelle préconise. Un cas par excellence de subversion des identités est la drag-queen, à laquelle Butler consacre des pages lumineusesnote. La drag-queen est ce personnage haut en couleur, vêtu de manière exubérante, qui propose des spectacles de danse et de chanson dans des cabarets. Il peut sagir dun homme travesti en femme, mais linverse est également possible (il sagira dans ce cas dun drag-king). Il peut également sagir dune femme déguisée en femme, ou dun homme déguisé en homme. Cest dailleurs peut-être dans ces cas que la performance de la drag-queen exprime toutes ses implications. La drag-queen joue avec les frontières et les ambiguïtés des identités sexuelles. Elle exhibe délibérément en les accentuant les stéréotypes de la féminité et de la masculinité. Son spectacle est en ce sens fondé sur un jeu avec les clichés. Ceux-ci sont reproduits par elle de manière ironique, cest-à-dire en insistant sur le fait quils sont des clichés. La drag-queen ne trompe personne sur sa véritable identité. Son spectacle repose, à la manière de la « distanciation » brechtienne, sur une forme de complicité avec le public. Par ses performances, elle révèle le caractère « conventionnel », et par conséquent contingent, des identités sexuelles. Cest la raison pour laquelle elle est une figure hautement politique, qui bat en brèche toute idée de naturalité des identités. Selon J. Butler, la performance de la drag-queen est à certains égards représentative de celle que nous réalisons tous au quotidien lorsque nous nous conformons aux identités sexuelles en vigueur. Il nous faut cependant apprendre à y introduire la même distance et la même ironie que celles dont elle fait preuve à leur propos. Pour J. Butler, les genres sont des performatifs, cest-à-dire quils constituent leur propre contenu. Il nexiste pas dabord des sexes ou des genres dans la réalité, et ensuite un langage qui les désigne. Au contraire, lobjet sexe ou genre est créé par laction même de prononcer des phrases le concernant. Le grand théoricien des énoncés performatifs est le philosophe britannique John Austin, dont J. Butler sinspire (librement). Dans son ouvrage How to do Things with Words (Quand dire, cest faire), Austin sinterroge sur la structure sémantique de phrases telles que « Je vous déclare mariés » ou « Je promets darriver à lheure », qui ne décrivent pas un état de fait, mais créent une réalité présente ou future. Les normes de sexe-genre ont la même structure. Elles consistent en des règles culturelles ou discursives qui produisent leur objet. À la différence de bien des énoncés performatifs, les normes de genre doivent toutefois être constamment répétées. Il ne suffit pas que le médecin déclare à la naissance « Cest un garçon ! » pour que le garçon en question et les personnes qui lentourent intériorisent les normes conformes à ce genre. La socialisation « genrée » saccomplit tout au long de la vie. Le caractère performatif des genres est ce qui garantit la possibilité de leur subversion. Tout comme la drag-queen, les individus peuvent introduire de la distance ou de la différence entre eux et le rôle sexuel quils sont supposés jouer. Gayatri Spivak : le silence des subalternes
Gayatri Chakravorty Spivak est une théoricienne hybride à bien des égards. Professeure de littérature comparée et détudes postcoloniales aux universités de Columbia et de Calcutta (où elle est née en 1942), elle a passé sa jeunesse en Inde, où elle a effectué la première partie de ses études supérieures en littérature anglaise. Sa formation initiale peut de ce point de vue être considérée comme le produit de lhéritage colonial britanniquenote. Émigrée aux États-Unis à la fin des années 1950, elle rédige à luniversité de Cornell (dans lÉtat de New York) une thèse consacrée au poète irlandais W.B. Yeats, sous la direction de Paul de Man. Celui-ci devint par la suite lun des membres de l« école de la déconstruction » de Yale, qui tient son nom de linfluence exercée sur elle par Jacques Derrida. Cette influence sest transmise à Spivak elle-même, puisquelle a traduit en 1976 lun des livres importants du philosophe français, à savoir De la grammatologie, en laccompagnant dune substantielle « Préface de la traductrice » qui fit date dans la réception de lœuvre de Derrida aux États-Unis, et qui contribua à la renommée de son auteurenote. Ses allers-retours permanents entre lInde et le monde anglo-saxon font de Spivak une intellectuelle postcoloniale par excellence. Lhybridité biographique saccompagne chez G. Spivak dune hybridité théorique. Il est probable dailleurs que la seconde soit leffet de la première, autrement dit que les voyages de la personne soient loccasion de faire voyager les théories égalementnote. G. Spivak sinscrit dans la tradition féministe, dont elle a cependant soumis à critique les versions européocentriques, coupables à ses yeux davoir passé sous silence les rapports entre la condition de la femme dans les pays occidentaux et limpérialisme. Elle appartient également au courant poststructuraliste, et particulièrement à sa variante « déconstructiviste ». Selon elle, les concepts de Derrida sont utiles pour penser le statut des opprimés dans les périphéries du capitalisme. Elle connaît en outre remarquablement bien le marxisme, et – fait rare parmi les poststructuralistes – met fréquemment à contribution des catégories qui en proviennent (marchandise, exploitation, impérialisme) dans ses analyses. Il faut dire que le marxisme comme mouvement et comme doctrine a été particulièrement dynamique en Inde. Mais cest le plus souvent comme théoricienne post-coloniale que G. Spivak est présentée. Elle constitue avec le regretté Edward Saïd, Homi Bhabha, Paul Gilroy et quelques autres lune des figures de proue de ce courant. G. Spivak entretient un dialogue critique avec un secteur spécifiquement indien des études postcoloniales, à savoir les subaltern studies. Celles-ci sont un courant radical de lhistoriographie indienne contemporaine, apparu dans les années 1980, dont lobjectif est de développer une histoire « par le bas »note. Ce courant cherche à se distinguer à la fois de lhistoriographie coloniale britannique et de celle élaborée par les élites indiennes en place depuis lindépendance du pays. Les subaltern studies puisent à deux sources théoriques. Dune part, elles ont subi linfluence de Gramsci, à qui le terme « subalterne » est emprunté. Gramsci lemploya notamment pour désigner la paysannerie du sud de lItalie. Dautre part, les « subalternistes » se réclament des historiens marxistes britanniques tels quEric Hobsbawm, E.P. Thompson et Christopher Hill, qui se sont fait une spécialité de prendre pour objet les catégories sociales absentes de lhistoire officielle. Parmi les membres les plus connus des subaltern studies, on compte notamment Ranajit Guha (une figure tutélaire plus quun membre à part entière), Dipesh Chakrabarty, Partha Chatterjee et Gyan Prakash. Spivak a contribué à lun des volumes de la collection « Subaltern Studies », éditée par les Presses universitaires dOxford, autour de laquelle se réunissent ces auteurs. Elle a également coédité et introduit avec Edward Saïd et Ranajit Guha un volume intitulé Selected Subaltern Studies. Lun des essais les plus connus de G. Spivak, paru en 1988 et intitulé « Can the Subaltern Speak ? », consiste en une critique de lépistémologie qui sous-tend cette tradition. Un concept de G. Spivak qui a suscité nombre de débats au sein des études postcoloniales aussi bien que chez les féministes est celui dessentialisme stratégique note. La critique de lessentialisme est omniprésente dans les pensées critiques contemporaines. Cette critique soutient que toutes les identités, quelles soient de genre, de classe ou ethniques, sont socialement construites, et par conséquent contingentes. Elles ne renvoient en dautres termes à rien dobjectif ou de substantiel. Le concept dessentialisme stratégique est dérivé de cette critique. Il saccorde avec le fait quil nexiste pas dessences dans le monde social. Il attire cependant lattention sur le fait que, dans la vie quotidienne et dans les luttes sociales, les individus se réfèrent fréquemment à de telles essences, à tel point que celles-ci semblent difficiles à faire disparaîtrenote. Par exemple, la catégorie de « femme » mise en circulation par le féminisme classique a généré de lexclusion, en ceci quelle a parfois conduit le mouvement féministe à se désolidariser dautres secteurs opprimés. Cest lobjet de la critique que formule Judith Butler à son endroit. Cette catégorie a toutefois également permis aux femmes de se mobiliser en tant que femmes, cest-à-dire de se sentir appartenir à un groupe dominé et dœuvrer en faveur de son émancipation. Le concept dessentialisme stratégique soutient que la fixation provisoire dune essence dont on sait quelle est artificielle peut dans certains cas être stratégiquement utile. Autrement dit, lanti-essentialisme ne peut être que théorique : sil prend effet dans la pratique, il tend à paralyser laction, car toute action suppose la formation de collectifs, et les collectifs tendent à « essentialiser » leurs identités. La notion dessentialisme stratégique a été soumise à critique, et G. Spivak a elle-même pris ses distances par rapport à elle. Tout essentialisme, fût-il stratégique, implique une séparation entre ceux qui y sont inclus et ceux qui en sont exclus. Or, dans un contexte marqué par le thème du « choc des civilisations » et le (supposé) retour des communautarismes, ou en tout cas par la promotion de ces thèmes par les mouvements néoconservateurs, laisser entendre depuis la gauche que certaines formes dessentialisme seraient légitimes est problématiquenote. Pour autant, il faut reconnaître que G. Spivak a le mérite davoir posé un problème réel. Chez J. Butler, D. Haraway et la plupart des critiques contemporains de lessentialisme (quils relèvent du féminisme ou non), la question des conditions pratiques démergence de laction collective est absente. Est en particulier absente la question de savoir comment agir collectivement sans se doter dune identité collective minimale, reconnue par tous (partisans et adversaires) et constituant le socle programmatique et stratégique du groupe militant. De toute évidence, la notion dessentialisme stratégique ne consistait pas pour G. Spivak à donner carte blanche à toutes les pulsions essentialistes imaginables. Même si elle ne le formule pas en ces termes, le problème nest en définitive pas tant de savoir sil faut ou non congédier les essences que dopposer de bonnes essences à de mauvaises. Lun des objets détude privilégiés de G. Spivak est les rapports complexes et politiquement explosifs entre la condition féminine et limpérialisme. Ceci la conduit à relire une série de classiques de la littérature britannique, et à mettre au jour l« inconscient impérialiste » quils renferment. On reconnaît ici linfluence dEdward Saïd, et particulièrement de son ouvrage LOrientalisme paru en 1978. Selon G. Spivak, « il ne devrait pas être possible de lire la littérature britannique du XIXe siècle sans se rappeler que limpérialisme, considéré comme la mission sociale de lAngleterre, constituait une part cruciale de la représentation culturelle de lAngleterre pour les Anglaisnote ». Cette affirmation concerne les œuvres les plus directement liées à la problématique coloniale (Stevenson, Kipling, Conrad) aussi bien que celles qui en apparence sont sans rapport avec elle. G. Spivak a notamment proposé une lecture novatrice de Jane Eyre, louvrage de Charlotte Brontë paru en 1847 (incidemment, lannée de rédaction du Manifeste communiste). Edward Rochester, futur époux de lhéroïne Jane, était auparavant marié à une femme dénommée Bertha Mason. Celle-ci sombre dans la folie, est enfermée par son mari, et finit par périr dans un incendie. Or Bertha Mason se trouve être créole, dorigine jamaïquaine. Elle est présentée par Brontë dans des termes qui la situent à la frontière de lanimalité et de lhumanité, ses attitudes corporelles étant par exemple comparées à celles dun animal. Sa disparition, en outre, est ce qui permettra à Jane dépouser Rochester. G. Spivak conclut de ceci que lémergence dun sujet féminin autonome au XIXe siècle – dont Jane Eyre est considéré comme lexpression – a pour condition la négation de lautonomie des femmes issues des colonies, leur réduction à létat préhumain. Cest évident si lon songe au fait que lémancipation des femmes par rapport aux tâches domestiques suppose le soutien dun personnel de maison provenant souvent des colonies (et des classes sociales dominées). De ce fait, lhistoire de la condition des femmes et celle de limpérialisme ne peuvent être dissociées. Elles doivent être conçues conjointement, ce que na pas assez fait le féminisme jusquà présent. Lessai le plus connu de G. Spivak est intitulé « Can the Subaltern Speak ? ». Il sagit dun classique des études postcoloniales, dont il existe plusieurs versions, et désormais une traduction françaisenote. Cest un essai particulièrement dense, daucuns disent confusnote. Quoi quil en soit, G. Spivak répond par la négative à la question quelle pose dans son titre. Les subalternes ne peuvent pas parler, et lhistorien ne peut retrouver leur voix dans lhistoire. Cest tout lenjeu de son désaccord avec le courant dominant des subaltern studies. Celles-ci se donnent pour objectif dexhumer les actions et représentations des dominés, ceux dont lhistoire officielle a effacé la trace. Pour G. Spivak, ce programme de recherche est un vœu pieux, et ce pour plusieurs raisons. Dabord, lauteure de A Critique of Postcolonial Reason soumet à critique le « mythe des origines » qui sous-tend souvent implicitement lépistémologie subalterniste. Il est vain de vouloir retrouver sous les couches sédimentées dimpérialisme des cultures natives authentiques. Limpérialisme réécrit tout ce quil touche, si bien que rien de ce que les colons ont trouvé à leur arrivée nest demeuré intactnote. G. Spivak prend par ailleurs à partie la conception de lintellectuel « spécifique », qui nintervient en politique quau nom de compétences strictement liées à un domaine particulier, par exemple pour Foucault la folie ou les prisons, tout en considérant que les opprimés sont parfaitement capables de parler pour eux-mêmes et quils nont nul besoin dintellectuels pour les représenter. G. Spivak soutient que Deleuze et Foucault sous-estiment lampleur et les effets de loppression dont sont victimes les subalternes des régions périphériques de la planète. Ceux-ci sont simultanément lobjet de plusieurs formes de domination : économique, mais aussi (post)coloniale, masculine, ethnique, spatiale… La position des philosophes poststructuralistes vaut tout au plus pour les classes dominées des pays occidentaux, qui se sont dotées au cours des deux derniers siècles dorganisations et dinstitutions à même de faire entendre leur voixnote. Les subalternes postcoloniaux sont au contraire à ce point opprimés quils nont littéralement pas de voix. Ceci suppose que les intellectuels postcoloniaux – comme G. Spivak elle-même – doivent dans une certaine mesure exercer une fonction de représentation : « La subalterne ne peut pas parler. […] La représentation na pas disparu. La femme intellectuelle en tant quintellectuelle a une tâche circonscrite à laquelle elle ne doit pas renoncernote. » La critique de la conception représentationnelle de la politique énoncée par D. Haraway nest pas adoptée par G. Spivak. Une forme de « politique de représentation » demeure à lordre du jour. Une pratique à laquelle G. Spivak consacre dintéressantes analyses est le sati, cest-à-dire la pratique religieuse hindoue – interdite par les Britanniques en 1829 – de limmolation de la veuve avec son mari décédé. Le sati a fait lobjet de nombreuses analyses historiques et anthropologiques. Dans les débats qui lont entouré, affirme G. Spivak, on ne trouve pas trace ou presque des principales concernées, à savoir les femmes immolées elles-mêmes, dont le point de vue nest jamais pris en considération, et qui napparaissent jamais dans les archives. Invoquant Derrida et sa critique de la « métaphysique de la présence », elle soutient que la femme est le « centre absent » de ce débat. Elle est omniprésente en tant quobjet du débat, elle en est cependant absente car jamais considérée comme sujet de ses propres actes. Dans son analyse, G. Spivak affirme que lopposition entre les colonisés (connotés positivement) et les colonisateurs (connotés négativement) que lon retrouve fréquemment dans les études postcoloniales est simpliste. La femme indienne est victime dune double oppression (au moins) : elle est opprimée en tant quIndienne certes, mais aussi en tant que femme, et les colonisateurs ne sont de toute évidence pas les seuls à participer à cette oppression. CLASSES CONTRE CLASSES
Dans lhistoire du mouvement ouvrier et de la principale doctrine qui la accompagné, le marxisme, le découpage de la réalité en classes sociales a longtemps prédominé. Ce découpage a demblée été brouillé et rendu complexe par lexistence dautres catégories, au premier rang desquelles les catégories nationales et religieuses. Il nen demeure pas moins que lopération indissociablement cognitive et politique à laquelle la gauche – quelle soit révolutionnaire ou réformiste – sest livrée pendant plus dun siècle (de la seconde moitié du XIXe au dernier tiers du XXe siècle) a consisté à opposer aux catégories ethno-nationales des catégories sociales. Tout le propos de cette partie, on la compris, est de montrer que ce découpage autrefois hégémonique au sein de la gauche ne lest plus. Les acteurs de lémancipation se sont multipliés au fil des décennies, alors que le poids accordé aux déterminations socio-économiques, sur lesquelles repose la conception « classiste » de la réalité, sest amenuisé. On nen déduira pas pour autant que les analyses en termes de classes sociales ont disparu. Les pensées critiques contemporaines renferment des théories des classes sociales raffinées, qui le sont probablement dautant plus quelles sont désormais dépourvues denjeux politiques immédiats, ou à tout le moins quelles échappent au contrôle des organisations ouvrières. La plupart du temps, lorsque la dimension de classe est présente dans les pensées critiques, elle lest cependant comme un facteur parmi dautres. On dira ainsi quil existe une domination de classe tout comme il existe une domination masculine ou une domination ethno-raciale, ces différentes formes de domination étant placées au même niveau. Ceci, bien entendu, contrevient au marxisme le plus élémentaire. Du point de vue de ce dernier, la domination socio-économique – laffrontement entre le capital et le travail, la forme marchandise, la réification, etc. – nest pas un type de domination parmi dautres. Elle nest à vrai dire pas même un type de « domination ». Elle est ce qui sous-tend toutes les formes de domination, et leur confère leur spécificité dans le régime capitaliste. Elle est une logique, qui fait que ce dernier peut être considéré comme un système. La domination masculine, par exemple, préexiste au capitalisme, mais elle est – selon les marxistes – largement reconfigurée par ce dernier. De ce constat, il est possible de tirer des conséquences stratégiques diverses. Le mouvement ouvrier dans sa majorité en a conclu la « centralité » du rapport entre le capital et le travail, et affirmé le caractère « secondaire » des autres formes de domination. Mais il ny a là aucune implication nécessaire, et il est possible de combiner lidée que la logique du capital est socio-économique et la nécessité daccorder à chaque « front » le même degré dimportance. E.P. Thompson : la théorie constructiviste des classes sociales
La théorie des classes sociales sans doute la plus répandue à lheure actuelle en est la théorie constructiviste. Le constructivisme est un courant des sciences sociales contemporaines selon lequel la réalité – sociale et/ou matérielle – est « construite » ou « socialement construite ». Le plus souvent, les constructivistes combinent deux idées. Dabord, ils insistent sur linfluence des représentations sociales sur la constitution des phénomènes considérés. Soutenir comme B. Anderson que les représentations de la nation – l« imaginaire national » – ont une influence déterminante sur la formation des États-nations modernes est typiquement constructiviste. Par ailleurs, les constructivistes affirment que la réalité sociale est composée de processus, et non dessences. Le constructivisme est un antiessentialisme. Lorsque D. Haraway soumet à critique lidée quil existerait des essences immuables de « nature », d« homme » ou de « femme », elle se rattache à ce courant. Il existe des variantes plus ou moins radicales de constructivisme. Certaines soutiennent que seule la réalité sociale est « construite », dautres que la réalité matérielle lest égalementnote. E.P. Thompson appartient à la première catégorie de constructivistes, ceux qui limitent la « construction » aux phénomènes sociaux. Ce qui est lobjet de la construction chez lui, ce sont les classes sociales. Thompson est lun des grands historiens britanniques du XXe siècle. Il a appartenu au groupe des « historiens marxistes britanniques », dont faisaient également partie Eric Hobsbawm, Christopher Hill, George Rudé, Maurice Dobb ou encore Rodney Hilton. Ceux-ci ont tous été membres ou proches du Parti communiste britannique. Ils développent par ailleurs dans leurs domaines respectifs une histoire « par le bas », cest-à-dire une histoire sociale du capitalisme adoptant le point de vue des classes subalternes. Christopher Hill sintéresse par exemple à lhistoire de la piraterie, et aux rapports quelle entretient avec la classe ouvrière naissante dans lAngleterre du XVIIIe sièclenote. Eric Hobsbawm a quant à lui consacré un ouvrage aux « bandits sociaux », cest-à-dire aux hors-la-loi – dont le plus connu est Robin des Bois – mus par des considérations de justice sociale et de redistribution des richesses. Comme beaucoup dintellectuels de sa génération (mais pas Eric Hobsbawm), E.P. Thompson quitte le Parti communiste en 1956, à loccasion de linsurrection de Budapest et du rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline. Il deviendra dès lors une figure importante de la gauche antistalinienne, se réclamant dun socialisme « humaniste ». Il cherche en particulier à nourrir la pensée et les pratiques de cette gauche par létude de la tradition « radicale » britannique. Il consacre un ouvrage à William Morris et un autre à William Blake, dans lequel il montre que celui-ci a subi linfluence des idées politiques et religieuses qui sexprimèrent lors de la guerre civile anglaise (notamment du mouvement religieux radical des « Muggletonians »)note. E. P. Thompson est connu pour sa participation à plusieurs polémiques qui ont structuré la gauche anglaise des années 1960 et 1970 (la new left). Il sest par exemple opposé à la thèse dAnderson-Nairn concernant le caractère « mal formé » de la bourgeoisie anglaise, affirmant quelle repose sur une généralisation abusive du cas français. Surtout, il sest attaqué, dans un essai de 1978 intitulé The Poverty of Theory, au structuralisme et à lalthussérisme, leur reprochant le peu dattention quils accordent aux faits empiriques, au bénéfice dune conception exorbitante de la « théorie ». Cette polémique fut pour lui loccasion de défendre un mélange de marxisme et dempirisme typiquement anglais. E. P. Thompson sest également engagé en faveur du désarmement nucléaire, en compagnie dun autre penseur inclassable de la gauche britannique, Bertrand Russell. E. P. Thompson est lauteur en 1963 dun grand livre dhistoire sociale intitulé La Formation de la classe ouvrière anglaise (The Making of the English Working Class)note. Dans un geste historiographique typique de lhistoire « par le bas », E. P. Thompson se propose dans cet ouvrage dexhumer des pans oubliés de lhistoire de la classe ouvrière anglaise – de la période 1780-1832 – afin de les arracher, selon sa propre expression, à la « condescendance de la postérité ». Lune des tâches quil sassigne est de produire une histoire du point de vue de la « tradition des vaincus », pour reprendre une expression de Walter Benjamin. Cet ouvrage dense par la quantité de faits quil renferme est également loccasion pour Thompson délaborer une théorie originale des classes sociales, qui prend le contre-pied des conceptions dominantes dans le marxisme de lépoque. E. P. Thompson se réclame clairement du marxisme. Sa théorie des classes constitue cependant un tournant dans lhistoire de ce paradigme, en ce quelle inspirera les courants « postmarxistes » qui se font jour dès la seconde moitié des années 1970. La première cible de la théorie des classes sociales de E. P. Thompson est l« économisme », cest-à-dire lidée que les classes sociales sont un phénomène socio-économique existant indépendamment de la conscience de leurs membres. Évoquant le titre de son ouvrage, lhistorien affirme ainsi que « […] le mot “formation” (making) indique que lobjet de cette étude est un processus actif, mis en œuvre par des agents tout autant que par des conditions. La classe ouvrière […] a été partie prenante de sa propre formationnote ». La classe ouvrière ne sest pas rendu compte de sa propre existence après être née. Sa naissance et la conscience de cette naissance sont une seule et même chose, quil ny a pas lieu de séparer en un versant « objectif » (socio-économique) et un versant « subjectif » (la conscience de classe). E. P. Thompson ne nie pas que les relations de production ont une influence sur la formation des classes sociales. Si elles en constituent une condition nécessaire, elles nen sont en aucun cas une condition suffisante. Autrement dit, sil ny avait que des rapports de production « objectifs », il ny aurait pas de classes sociales au sens où Thompson lentend. Lélément déterminant dans lémergence des classes sociales est la constitution dune expérience, un terme central dans lapproche de lhistorien (qui le rattache à la tradition empiriste britannique inaugurée par Locke et Hume). Une « expérience » est un ensemble formé au cours du temps de valeurs, de représentations et daffects possédés par une classe sociale. À chaque classe correspond une expérience, qui est plus ou moins homogène selon les époques, et qui évolue dans le temps. Lexpérience est en partie déterminée par la position des individus dans la structure sociale. Mais celle-ci nest pas suffisante pour en rendre compte, cest pourquoi les classes sociales ne sont pas dabord affaire de « structure », contrairement à ce que pensent les structuralistes et divers courants du marxisme. Elles sont affaire de « vécu », mais dun vécu qui serait historique et collectif. Du fait que E. P. Thompson se concentre sur l« expérience » découlent une série de conséquences théoriques importantes. La première est que, dans cette perspective, les classes sociales ne sont pas des choses, mais des relations. Les classes sociales napparaissent pas séparément les unes des autres, pour entrer dans un second temps seulement dans des rapports de collaboration ou de conflit. Ces rapports sont constitutifs de leur être même, ce qui signifie que, comme le « moi » dans lidéalisme allemand, les classes sociales « se posent en sopposant ». Ainsi, lorsque la classe ouvrière anglaise sest construite à partir du XIXe siècle, elle la fait en sopposant – donc en se référant – aux autres classes sociales, par exemple laristocratie terrienne ou la bourgeoisie marchande, en répondant à l« individualisme possessif » de ces dernières par ses propres valeurs, telles la solidarité ou luniversalité. Ceci ne signifie pas que lévolution des classes sociales est toujours synchrone. Des discordances existent entre leurs trajectoires, mais ceci nempêche pas que les classes sociales se co-construisent, cest-à-dire se réfèrent en permanence les unes aux autres, y compris et peut-être surtout lorsquelles se combattent. Une deuxième conséquence de l« expérience » thompsonienne est quil est toujours erroné de parler des classes sociales en général. Dans la mesure où elles sont tributaires de leur contexte de formation, elles sont toujours singulières. Le fait quelles dépendent en partie des rapports de production, et que ces rapports de production ont des points communs selon les époques et les pays (le capitalisme a des traits durables), implique que les classes partagent certaines caractéristiques. Mais l« expérience » est par définition relative, cest donc avec un maximum de précision spatio-temporelle quil convient de les évoquer. En somme, la classe ouvrière italienne des années 1920 et la classe ouvrière bolivienne des années 1950 ont peu déléments en commun. La thèse de la singularité des classes sociales défendue par E. P. Thompson contredit une idée centrale du marxisme, à savoir la « prolétarisation universelle ». Cette idée soutient que la condition prolétaire concernera progressivement de plus en plus de gens, et quelle tendra de surcroît à shomogénéiser avec le temps. La position de E. P. Thompson implique au contraire que les différentes conditions prolétaires nationales iront en se complexifiant, et deviendront de plus en plus hétérogènes. Lhistoire est une somme infinie d« expériences » singulières, dont laccumulation singularise chaque classe ouvrière. La thèse de la singularité des classes sociales garantit en outre quil ny a pas de lois de lhistoire. Le marxisme « évolutionniste » de la Deuxième Internationale, mais aussi lidée défendue par Lukacs selon laquelle lhistoire est traversée par un phénomène de « réification » universelle, sont étrangers à E. P. Thompson. Ceci ne lempêche toutefois pas de reconnaître lexistence de « logiques » similaires à lœuvre dans les différents contextes. Pour E. P. Thompson, les classes sociales sont un phénomène dynamique. Ceci les rend difficiles à appréhender pour lhistorien, qui a toujours un temps de retard sur la réalité historique quil étudie. Laffirmation du caractère dynamique des classes est loccasion pour E. P. Thompson de contester une distinction fréquente chez les historiens et les sociologues, à savoir la distinction entre classe ouvrière et mouvement ouvrier. Cette distinction repose sur lidée quil y aurait dun côté la classe ouvrière « objective », et de lautre un mouvement ouvrier qui se déclenche lorsque la classe ouvrière prend conscience delle-même. Les origines de cette distinction remontent au moins à lopposition entre classe « en soi » et classe « pour soi » chez Lénine et Boukharine, et sa version la plus récente se trouve dans la distinction entre « classe probable » et « classe mobilisée » de Pierre Bourdieunote. Pour E. P. Thompson, cette distinction est fallacieuse. La classe ouvrière nexiste pas indépendamment de la conscience quelle a delle-même. À bien des égards, elle est cette conscience. La classe ouvrière – au même titre que les autres classes, quelles soient dominantes ou dominées – nexiste quen tant que mouvement. Lidée dune classe sociale statique est en ce sens une contradiction dans les termes :
David Harvey : la communauté de la classe et la classe de la communauté
On a évoqué au chapitre précédent la façon dont David Harvey conçoit le « nouvel impérialisme », et en particulier la manière dont il met en lumière la tendance à lexpansion spatiale du capitalisme. À sa théorie de limpérialisme, D. Harvey ajoute une subtile théorie des classes sociales. De tous les penseurs évoqués dans cet ouvrage, lauteur de Limits to Capital est lun des plus impressionnants, et lun des plus proches de lambition « totalisante » des marxistes classiques. Ses travaux relèvent aussi bien de léconomie politique que de la sociologie, de la géographie (son affiliation académique), ou encore de la théorie de la culture, à laquelle il sest notamment adonné dans un ouvrage intitulé The Condition of Postmodernity note. Il nest pas exclu que la postérité fasse un jour de D. Harvey lun des représentants majeurs des pensées critiques de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. Une idée présente dans nombre de théories des classes sociales est que celles-ci détruisent les communautés. Les classes sociales sont souvent considérées comme le mode dexistence collectif caractéristique des sociétés modernes, alors que les communautés correspondraient aux sociétés traditionnelles. Cette idée est présente sous une forme ou une autre chez nombre de classiques de léconomie et de la sociologie, par exemple dans la distinction entre « communauté » (Gemeinschaft) et « société » (Gesellschaft) de Ferdinand Tönnies. Elle est également présente chez Marx et les marxistes. Selon ces derniers, le capitalisme donne lieu à un exode rural dont lune des conséquences est la prolétarisation, cest-à-dire la transformation des paysans en prolétaires. Le déracinement des communautés traditionnelles par le capital abolit le mode de production familial, et conduit à la constitution dans les grands centres urbains dun nouveau genre de collectif, à savoir les classes sociales. Celles-ci se distinguent des communautés prémodernes en ceci quelles se forment sur le lieu de travail (les usines), désormais physiquement séparé du foyer, quelles reposent sur lexploitation – cest-à-dire lextraction de la plus-value – et non plus sur une forme de domination « immédiate » comme dans les sociétés prémodernes, et quelles dépouillent les individus de leurs statuts sociaux antérieurs. Dire des prolétaires quils nont à perdre que leurs chaînes signifie que le fait dêtre des prolétaires les a dépossédés du reste, y inclus les liens sociaux en vigueur dans les communautés rurales. Selon D. Harvey, il convient de repenser le rapport entre les classes sociales et les communautés. Lun des défauts des analyses des classes sociales élaborées jusquici est leur tendance à concevoir ces dernières sur un mode par trop abstrait et « déterritorialisé ». La modernité capitaliste est certes destructrice des communautés. Comme on le constate dans la Chine contemporaine par exemple, elle détruit les structures sociales traditionnelles et déverse des populations « massifiées » dans les centres urbains. Mais les villes modernes sont aussi productrices de communautés, ce qui revient à dire que les dimensions communautaires et de classes y sont toujours enchevêtrées. Pour penser linterdépendance de ces deux modes dêtre collectifs, D. Harvey emploie lexpression de « communauté de la classe et classe de la communauté » (the community of class and the class of community)note. Cette expression signifie que lappartenance à une classe sociale consiste en davantage que dêtre lobjet dune même forme doppression, même si elle consiste au premier chef en cela. Être membre dune même classe crée de la communauté, cest-à-dire une culture ou une identité collective qui conduisent les individus à partager un même rapport au monde. La « communauté de la classe » peut dailleurs déborder les frontières de la classe strictement conçue, et déteindre sur dautres classes. Ce quon appelle « ouvriérisme » désigne ainsi la façon dont des représentants dautres classes – par exemple les étudiants dans les années 1970 – endossent (ce quils croient être) la culture de la classe ouvrière. À linverse, il existe une « classe de la communauté », ce qui signifie que les communautés ne sont pas constituées aléatoirement. Elles comportent une dimension de classe, en particulier lorsquelles se trouvent dans les villes. Les communautés ne se forment pas au hasard, et si lévolution dune culture ou dune identité de classe inclut une part de contingence, celle-ci est lestée par des facteurs socio-économiques « objectifs ». Ces deux aspects de lexistence collective doivent donc être considérés conjointement. En sa qualité de géographe attentif aux phénomènes spatiaux, D. Harvey définit la communauté sur une base territoriale, bien que cela ne soit pas exclusif dautres dimensions. Il sagit dune entité spatiale, qui désigne le groupe formé par des individus présents sur un même territoire. La communauté est toujours constituée de liens familiaux, amicaux, professionnels (lorsque le lieu de travail correspond au lieu de vie) ou de voisinage, puisque ces liens comptent parmi ceux qui conduisent les individus à se regrouper géographiquement. Le terme adéquat pour traduire le mot community employé par le géographe est sans doute celui de « localité ». La spatialité crée de la communauté. Lespace de la communauté est non seulement réel, mais aussi « imaginaire », cest-à-dire quil est lobjet de représentations sociales qui influent sur lui via les comportements quelles induisent. Dans plusieurs de ses travaux, D. Harvey met ainsi en lumière limaginaire de la ville moderne en examinant tel chapitre de lhistoire de la littérature, des arts plastiques ou du cinéma, tous domaines dans lesquels cet imaginaire se laisse appréhender de manière privilégiée. Les représentations sociales attachées à la ville comportent une dimension politique. Cest ce que montre lanalyse de la Commune à laquelle se livre D. Harvey dans Paris, Capital of Modernity note. Dans cet ouvrage, il reconstitue lhistoire urbaine de Paris au XIXe siècle, et particulièrement entre la révolution de 1848 et la Commune de 1871. Le fait marquant de cette période est bien sûr la profonde transformation de la ville mise en œuvre par Haussmann lors du Second Empire. Selon Henri Lefebvre, la Commune est une tentative par le peuple de Paris de se réapproprier lespace urbain contre cette transformation, et contre la classe sociale – la bourgeoisie – qui la sous-tendnote. Avec Haussmann, celle-ci prend le contrôle de lespace urbain, sur le plan aussi bien économique, politique que militaire. Le préfet de la Seine détruit la constitution sociospatiale « organique » de la ville, en y creusant de grandes artères facilitant la mobilité des troupes, en développant son système des transports (par la construction de gares notamment), et en créant les nouveaux arrondissements en 1860. En la dépossédant de son expérience urbaine, il provoque en retour au sein de la population parisienne une revendication de « droit à la ville », pour employer une expression de Lefebvre reprise à son compte par Harveynote. Lhaussmannisation augmente la ségrégation spatiale, cest-à-dire que la composition des quartiers sopère de plus en plus sur une base de classe. Haussmann na certainement pas créé la ségrégation spatiale, qui est une tendance inhérente au capitalisme depuis plusieurs siècles. Elle sest toutefois considérablement accentuée pendant le Second Empire, en particulier sous leffet de la spécialisation géographique de la production de biens et services, et des transformations encourues par le marché de limmobiliernote. Cette ségrégation tend à faire converger les classes sociales et les communautés (spatiales). Si certains quartiers – notamment le Quartier latin – demeurent socialement mixtes, la tendance est à la séparation des classes. Celles-ci, en un mot, se spatialisent. Bien quHaussmann ait détruit les communautés traditionnelles en éventrant les quartiers, il a donc également suscité lémergence de nouvelles communautés. La domination de la bourgeoisie sur lespace urbain a forcé les travailleurs à sorganiser, et à sadapter à la nouvelle configuration de la ville. Ce qui fait loriginalité de cette conception des classes sociales est quelle montre que lespace capitaliste est toujours à la fois un obstacle à surmonter pour les mobilisations ouvrières et une ressource sur laquelle elles sont susceptibles de prendre appui. Les transformations subies par Paris pendant le Second Empire font de la Commune un événement différent de la révolution de 1848. Dans la mesure où ces transformations répondaient elles-mêmes (en partie) à cette dernière, on est conduit à constater une influence mutuelle entre les mouvements révolutionnaires et la production de lespace. Cette influence sexprime par exemple dans un nouveau type dorganisation ouvrière qui se crée à cette époque. Sous limpulsion dEugène Varlin est fondée à la fin des années 1860 la Fédération des chambres syndicales ouvrières, qui coalise une quarantaine de syndicats – récemment légalisés – à léchelle de la ville. Cette fédération, ancêtre de la CGT, sappuie sur une puissante et ancienne tradition de mutualisme local, mais naît aussi de la conscience quont ses instigateurs de la nécessité de sorganiser à un niveau plus global. Varlin est dailleurs un membre actif de la Première Internationale, celle de Marx et Bakounine, dont il participera aux deux premiers congrès à Londres et à Genève. Selon D. Harvey, cette « Fédération » et dautres organisations du même genre constituent le terreau doù naîtra la Commune. Leur structuration permet de faire de la ville elle-même le théâtre des opérations syndicales et politiques. Elles nen perdent pas pour autant leurs attachements locaux, qui garantissent lancrage de leurs revendications dans la quotidienneté ouvrière. Dautres éléments témoignent de la dialectique nouvelle entre classes et communautés lors de la Commune. Ainsi, les « libertés municipales » sont une revendication centrale des insurgés. Certains historiens en ont déduit que la Commune était un événement à vocation « décentralisatrice », cest-à-dire que lantagonisme nopposait pas principalement les ouvriers aux classes dominantes, mais les tenants de laccroissement des pouvoirs locaux face à un État oppressif. Selon D. Harvey, pour avérée quelle soit, la revendication des « libertés municipales » est une revendication de classe dans le contexte de la Commune. Si la seule « décentralisation » était en jeu, on ne sexpliquerait pas que la bourgeoisie et les monarchistes – qui y étaient en partie favorables – aient fui la ville si rapidement. Sils ont dû la quitter, cest parce que ces libertés étaient indissociables dans lesprit des Communards dune aspiration égalitaire. Linsistance sur les « libertés municipales » témoigne en ce sens de ce que la conception de la démocratie en vigueur pendant la Commune est une conception territoriale. Limportance politique et militaire de quartiers ouvriers comme Belleville, La Villette et Montmartre pendant linsurrection est une autre expression de la spatialisation accrue des classes à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Cette spatialisation a dailleurs eu des aspects stratégiquement néfastes. Pendant les combats, rappelle D. Harvey, nombreux furent les ouvriers qui préférèrent défendre leur quartier plutôt que les murs de la ville, ce qui facilita la tâche des Versaillais. D. Harvey suggère que la « globalisation » de la ville sous Haussmann a contribué à linternationalisme ouvrier. La révolution de 1848 avait pu donner lieu à lexpression de sentiments xénophobes envers les travailleurs étrangers, couplés il est vrai à des manifestations de solidarité avec les peuples opprimés, notamment les Polonaisnote. Dans les décennies suivantes, la nécessité de poser la question de lémancipation à un niveau plus général apparaît clairement. Cette nécessité nest pas étrangère aux transformations infrastructurelles – notamment architecturales – quencourent les sociétés à lépoque. Comme dit D. Harvey : « Lespace sur lequel la communauté est définie évolue à mesure que léchelle de lurbanisation change et que les barrières spatiales se réduisent. Mais elle évolue également en fonction des nouvelles configurations et des luttes de classe, dont les protagonistes apprennent que le contrôle sur lespace et les réseaux spatiaux sont une source de pouvoir socialnote. » Plus lurbanisation prend de lampleur et se systématise, comme dans le cas du Paris haussmannien, plus le contrôle sur lespace devient un enjeu de luttes entre les classes. Ce contrôle comporte une dimension aussi bien tactique, qui sexprime lors des périodes insurrectionnelles, que syndicales, visant à contrer les effets de la division spatiale du travail. Si elle sappuie sur des événements historiques, la théorie des classes sociales de D. Harvey peut également servir à linterprétation dévénements actuels. LArgentine a connu à la fin de lannée 2001 lune des insurrections les plus puissantes des dernières décennies au plan mondial. Suite à une crise sans précédent, qui a conduit à leffondrement de ses structures politiques et économiques, le pays sest trouvé en situation quasi révolutionnaire. Quune telle conjonction de facteurs ne débouche pas sur une révolution en bonne et due forme en dit dailleurs long sur les conditions de possibilité de la transformation sociale dans les sociétés capitalistes avancées. Quoi quil en soit, à loccasion de cette insurrection, de nouveaux acteurs sociaux se sont manifestés. Les plus connus dentre eux sont les piqueteros, cest-à-dire les mouvements de chômeurs et précaires : produits des plans de licenciements massifs de la décennie néolibérale des années 1990, ceux-ci comptent parmi les mouvements sociaux les plus novateurs des dernières décennies. Issues de la tradition syndicale argentine, mais ne pouvant compter sur lusine comme lieu de militance puisque composées de chômeurs, les associations de piqueteros ont été conduites à mettre en circulation le slogan : « El barrio es la nueva fabrica », cest-à-dire « Le quartier est la nouvelle usine ». Puisque lusine est désormais inaccessible, il sagit de faire des quartiers populaires la rampe de lancement des résistances au néolibéralisme. Ce que montre la théorie des classes sociales de D. Harvey, cest que le quartier a dune certaine manière toujours été la « nouvelle usine ». Il est en dautres termes erroné de considérer le lieu de travail comme le seul lieu de mobilisation de la classe ouvrière. La communauté – au sens territorial – est tout aussi importante de ce point de vue. Les implications de la prise en considération des espaces populaires comme espaces de résistance sont importantes. Centrer lanalyse sur lusine consiste à considérer les prolétaires avant tout comme des producteurs. Cette tendance se remarque dans bien des courants du marxisme. Ajouter une dimension « communautaire » à lanalyse revient au contraire à faire des ouvriers des acteurs pluriels, certes engagés dans la production, mais irréductibles à cette dimension. D. Harvey rappelle à cet égard limportance des cafés comme lieux de sociabilité politique dans les années qui précèdent la Communenote. Les cafés étaient non seulement un lieu de rencontre entre différents secteurs des classes laborieuses et entre les classes laborieuses et la « bohème » (journalistes, artistes, étudiants), mais ils permettaient aux ouvriers dexpérimenter les modes dexistence les plus divers. La « nuit des prolétaires », pour reprendre une expression de Jacques Rancière, doit être incluse dans lanalyse au même titre que leurs jours. Erik Olin Wright : le marxisme analysé
Cest une façon différente de concevoir les classes sociales que propose Erik Olin Wright, sociologue à luniversité du Wisconsin, ancien althussérien, lié depuis les années 1980 à un courant du marxisme fort éloigné de lalthussérisme, à savoir le marxisme analytique. Celui-ci est une tentative de fusion entre le marxisme et lindividualisme méthodologique. Les marxistes analytiques cherchent à conférer au marxisme des « microfondations », du type de celles qui sous-tendent la théorie néoclassique : rationalité instrumentale des acteurs, réduction du social à lindividuel, calcul coût/bénéfice, etc. Ils cherchent à débarrasser le marxisme de ce quils considèrent être ses aspects les plus contestables, à savoir la conception « holiste » des classes sociales et la philosophie déterministe de lhistoire. Ceci ne signifie pas quils renoncent à lanalyse de classe. Ils ambitionnent au contraire de refonder cette dernière sur des fondements quils considèrent solides. Les marxistes analytiques les plus connus sont John Roemer, G. A. Cohen, Jon Elster, Robert Brenner, Adam Przeworski et Philippe Van Parijs. Le marxisme analytique a pratiquement disparu depuis la seconde moitié des années 1990. Certains de ses protagonistes, comme Cohen et Wright, sont demeurés attachés à une perspective égalitariste radicale, plus ou moins teintée de marxisme. Dautres comme Jon Elster y ont complètement renoncénote. De tous ces auteurs, Erik Olin Wright est peut-être celui qui est resté le plus proche du projet initial du marxisme analytique, même si ses idées ont elles aussi évolué. Ernst Bloch a proposé une distinction pénétrante entre les « courants froids » et les « courants chauds » du marxismenote. Les premiers conçoivent le marxisme comme une science positive et « démystificatrice », dont lobjectif est de mettre au jour sur un mode dépassionné le fonctionnement « objectif » du monde social. Parmi dautres, Karl Kautsky et Louis Althusser appartiennent à ce groupe. Les courants chauds sen remettent au contraire à lutopie et à lespérance, et admettent la part de subjectivité et même de « croyance » que renferme le marxisme. Walter Benjamin, Herbert Marcuse et Lucien Goldmann relèvent de cette tradition. Bloch lui-même est un représentant des courants chauds, et considérait que si leur existence est légitime, les courants froids doivent se mettre au service de ces derniers. Bien entendu, on peut déceler en tout marxiste un alliage de ces deux composantes. Engels, traditionnellement considéré comme ayant accentué les aspects « froids » de lœuvre de Marx, sest par exemple intéressé au communisme prémoderne dans La Guerre des paysans en Allemagne. Erik Olin Wright se situe pour sa part dans les courants froids du marxisme. Cela ne lempêche pas à loccasion de tenir un discours « utopiste », mais la tonalité générale de son œuvre est clairement rationaliste, et non romantique. Le qualificatif de « positiviste » lui conviendrait sil nétait devenu péjoratif, bien que renvoyant à une vénérable tradition, aussi bien à lextérieur quà lintérieur du marxisme. Une idée qui parcourt lensemble des travaux de Wright est que les sciences – sociales dans ce cas – sont susceptibles de contribuer de manière décisive à lémancipation humaine, en révélant les mécanismes qui lentravent. Il désigne son programme de recherche par lexpression de emancipatory social sciences (sciences sociales émancipatrices), ce qui illustre le rapport quil établit entre science et politiquenote. Wright constitue à cet égard une rareté. Dans les sciences humaines contemporaines, le point de vue dominant consiste à se méfier du « grand récit » moderne que représente la libération par le savoir. Pour nombre dauteurs, la connaissance – associée à la technique – est à lorigine de certaines des grandes tragédies du XXe siècle. Wright est peut-être celui des penseurs critiques actuels à être resté le plus fidèle à cet idéal des Lumières, qui était également celui des marxistes classiques. Erik Olin Wright est un spécialiste des classes sociales. Des années 1980 à nos jours, il na cessé de résister à la tendance des sciences sociales à renoncer à lanalyse de classes. Ceci se constate à la lecture des titres de ses ouvrages : The Debate on Classes, Reconstructing Marxism, ou encore Class Counts note. Au cours des décennies précédentes, les classes sociales étaient bien sûr omniprésentes. Wright a publié de nombreux travaux empiriques relatifs à lévolution de la structure de classes de différents paysnote. Linteraction entre la théorie sociale et la sociologie empirique est lune des marques distinctives de son œuvre. Elle la également conduit à faire des incursions dans le domaine de la philosophie politique normative, et à discuter par exemple la « théorie de la justice » de John Rawls. Pour Wright, le problème des classes sociales se divise au moins en quatre sous-problèmes : la question de la structure de classe, celle de la genèse (historique) des classes, celle de la lutte des classes, et enfin celle de la conscience de classe. Une question qui a retenu lattention de tous les théoriciens contemporains des classes sociales est celle, épineuse sil en est, des classes moyennes. Cette question sest avérée aussi problématique pour les penseurs critiques que la persistance inattendue au XXe siècle du nationalisme ou de la religion. Une hypothèse centrale chez Marx et les marxistes est celle de la polarisation de la société. Celle-ci tendra de plus en plus selon eux à se limiter à deux classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – dont laffrontement débouchera sur la transition vers le socialisme. Toutes les classes se trouvant entre ou autour delles (les classes moyennes, la paysannerie, le lumpenprolétariat) sont appelées à disparaître. Or cette prédiction ne sest de toute évidence pas réalisée. La structure des sociétés capitalistes sest densifiée et complexifiée, et non simplifiée et polarisée. En particulier, les classes moyennes se sont dilatées, notamment depuis les Trente Glorieuses. La « petite bourgeoisie » – petits commerçants ou fonctionnaires par exemple – existe depuis les origines du capitalisme. Mais de nouvelles catégories sociales sont venues sajouter à la structure de classe, parmi lesquelles les « cadres », les « managers », ou encore des « experts » de toutes sortes. Les théoriciens des classes sociales ont adopté plusieurs attitudes face à ce problèmenote. Certains ont soutenu que la « moyennisation » de la société est une illusion, que lélargissement apparent du centre de la structure sociale masque en fait un creusement des inégalités. Cette position a connu un regain dintérêt depuis lémergence du néolibéralisme, avec par exemple lhypothèse de la « société en sabliernote ». Mais elle était difficilement tenable au sortir des Trente Glorieuses. Dautres auteurs, à lexemple de Nicos Poulantzas, Alvin Gouldner ou Serge Mallet, ont soutenu que le capitalisme avait bien suscité lapparition de classes sociales dun type inédit. Les notions de « nouvelle classe ouvrière » en vogue dans les années 1970, ou encore celle de « classe managériale » (pour désigner une région différente de la structure de classe), comptent parmi les tentatives de rendre compte de la nouveauté de ce phénomènenote. Dans certains cas, la nouvelle classe est un segment dune ancienne classe sociale en voie dautonomisation. Dans dautres, il sagit dune classe entièrement nouvelle. Erik Olin Wright a proposé une solution originale à ce problème, sous la forme du concept de « localisations de classe contradictoire » (contradictory class locations). Selon Wright, les classes moyennes ne constituent pas une classe en soi. Les individus qui les composent se situent dans plusieurs classes sociales simultanément, dont les intérêts sont de surcroît souvent contradictoires. Les « cadres » et les « managers » sont exemplaires de cette situation. Dun côté, ils sont des employés, cest-à-dire quils ne sont pas propriétaires du capital ou des moyens de production de lentreprise dans laquelle ils travaillent. Bien entendu, il est désormais fréquent que ces employés dun type particulier soient intéressés aux bénéfices de leur firme (via les stock-options par exemple), ce qui complexifie encore un peu plus leur situation. Mais, du strict point de vue des rapports de propriété, ils sont avant tout des salariés. Dun autre côté, leurs intérêts sont opposés à ceux des autres employés, parce quils disposent dune autorité sur eux au sein de leur entreprise, ou quils possèdent des compétences rares qui leur donnent droit à une rémunération importante. Ces catégories sociales sont donc clivéesnote. Plus on monte dans la hiérarchie des classes moyennes, en sapprochant par exemple des P-DG des multinationales, plus les intérêts peuvent être assimilés à ceux des capitalistes. Plus on descend dans cette hiérarchie, et plus ils se rapprochent de ceux des travailleurs. Le concept de localisations de classe contradictoire a de nombreuses conséquences, à la fois théoriques et politiques. Il faut relever dabord que les classes qui occupent les localisations de classe contradictoire changent au cours de lhistoire. Si dans le capitalisme ce sont par exemple les cadres qui sont clivés, dans le système féodal cétait la bourgeoisie. Ses membres étaient partagés entre laristocratie dune part, dans laquelle certains bourgeois parvenaient à entrer par lachat de titres nobiliaires, et les classes populaires de lautre. Dans un régime « socialiste bureaucratique » tel que lURSS, cest lintelligentsia qui est susceptible doccuper cette position. Elle partage certains avantages avec les membres de la nomenklatura (la bureaucratie du parti unique), mais elle est une classe distincte de cette dernière. La structure sociale est toujours complexe : elle génère des positions contradictoires quel que soit le système considéré. Le caractère contradictoire de la structure de classe soulève le problème des alliances de classe au moment des mouvements sociaux et des révolutions. En situation de changement social, plusieurs options se présentent aux classes qui occupent une localisation contradictoire dans la structure sociale. Elles peuvent défendre lordre établi en salliant avec les classes dominantes. Le basculement des classes moyennes du côté de ces dernières est le cas le plus fréquent dans lhistoire politique moderne. Mais elles peuvent également considérer que leur intérêt est du côté de la transformation sociale, et sallier avec les classes populaires. Tous les phénomènes révolutionnaires dampleur sont selon Wright sous-tendus par ce mécanisme. Quoi quil en soit, pour lui, la lutte des classes engage toujours des acteurs hétérogènes. Compter sur la simplification ou la polarisation de la structure de classe est par conséquent erroné. La question des alliances nest en ce sens pas seulement tactique, elle implique une certaine conception de ce que sont les classes sociales. Le mécanisme qui sous-tend selon Wright la structure de classe dans les sociétés capitalistes est lexploitation. Ce concept autrefois omniprésent a quasiment disparu des sciences sociales contemporaines. On chercherait en vain dans les principales revues de sociologie actuelles une référence à cette notion, et ce quel que soit le pays considéré. Sil arrive à un auteur de sy référer, cest en un sens vague. La tendance actuelle, y compris chez des penseurs situés très à gauche, consiste à substituer au concept dexploitation celui de domination, supposé plus inclusif et clair. Ainsi, la notion dexploitation napparaît pratiquement jamais chez Pierre Bourdieu. Cest toujours de domination quil est question, y compris lorsque ses analyses portent sur le champ économique. La généralisation du concept de domination au détriment de celui dexploitation est concomitante avec le renoncement à la centralité du conflit entre le capital et le travail, et avec lidée – promue par Bourdieu et la plupart des penseurs critiques actuels – selon laquelle la domination est toujours plurielle. Selon Erik Olin Wright, le capitalisme se nourrit de lexploitation, ce qui implique de maintenir ce concept au cœur de lanalysenote. Lexploitation est un rapport social distinct de la domination, qui ne peut être subsumé sous cette dernière. Afin danalyser la spécificité de lexploitation par rapport à dautres formes doppression, Wright compare la situation des Indiens dAmérique au moment de larrivée des colons européens à celle des travailleurs dans la société états-unienne du XIXe sièclenote. Les Amérindiens ont été victimes dun génocide. Cela témoigne de ce que les colons navaient nullement besoin deux sur le plan économique. Un dicton de lépoque affirme ainsi que « le seul bon Indien est un Indien mort ». Selon Wright, ce cas renvoie à une forme doppression « non exploitative » (non-exploitative oppression). Elle peut aller jusquà la suppression physique de la population opprimée. Lexploitation est un phénomène très différent. Dans ce cas, lexploiteur a besoin de lexploité, son propre bien-être matériel ne pouvant se passer de son travail. Pour cette raison, même si des massacres de classe peuvent avoir lieu, les capitalistes sont forcés de retenir dans une certaine mesure la violence envers les travailleurs. Cest pourquoi la phrase « Le seul bon travailleur est un travailleur mort » na pas de sens. Selon Wright, lexploitation repose sur trois principesnote. En premier lieu, le principe de « bien-être inversé interdépendant » (inverse interdependent welfare principle). Ce principe affirme que le bien-être de lexploiteur dépend causalement du mal-être de lexploité. Ceci implique que les intérêts de lexploiteur et de lexploité sont nécessairement contradictoires ; la lutte quils se livrent nest pas un phénomène contingent. En somme, les riches sont riches parce que les pauvres sont pauvres. En deuxième lieu, lexploitation repose sur le « principe dexclusion » (exclusion principle). Ce principe soutient que lexploité est exclu de la possession ou du contrôle de certaines ressources et moyens de production importants. Ce principe renvoie en dernière instance à la distribution (par définition) inégalitaire de la propriété privée dans le capitalisme. En troisième lieu, lexploitation procède du « principe dappropriation » (appropriation principle). Les individus qui contrôlent les moyens de production sapproprient le produit de lactivité de ceux qui en sont dépourvus. Le principe dappropriation est ce qui distingue la relation dexploitation des formes doppression non exploitatives. Lanalyse de classe nest pas le monopole du marxisme. Nombre de sociologues sinspirant des travaux de Max Weber par exemple, comme Anthony Giddens ou John Goldthorpe (tous deux sociologues britanniques), la pratiquent. Ils le font cependant sur la base de présupposés théoriques distincts de ceux des marxistes en général, et de Wright en particulier. Pour les wébériens, les classes sociales sont avant tout affaire de différentiel dopportunités sur le marché. Du fait de leurs statuts sociaux différents, les individus sont plus ou moins à même daccéder aux ressources disponibles. Pour les marxistes, le mécanisme qui sous-tend les classes sociales ne prend pas dabord place sur le marché. Il opère dans la sphère productive, qui peut certes avoir ensuite des répercussions dans la sphère de la circulation des marchandisesnote. Par la centralité quil accorde à la sphère productive, Wright prend le contre-pied de la tendance dominante des sciences sociales actuelles, non que la domination masculine ou loppression raciale soient politiquement secondaires, loin sen faut, mais ce qui définit en dernière instance le système capitaliste dans lequel nous évoluons, et qui sous-tend lensemble des relations sociales, cest lexploitation. Alvaro Garcia Linera : classe, multitude et indigénisme
Les positions théoriques dAlvaro Garcia Linera combinent de manière originale plusieurs approches. Sa connaissance et sa pratique du marxisme, de même que lhistoire très particulière du mouvement ouvrier bolivien, le rendent sensible à la dimension de classe des rapports sociaux. En même temps, il a subi linfluence de lopéraïsme, et particulièrement des thèses de T. Negri, ce qui le conduit à mettre à profit la notion de « multitude » pour comprendre les transformations du monde contemporain. En outre, le mouvement indigéniste bolivien, apparu sous une forme renouvelée dans les années 1970, a fortement influé sur ses idées. Tout ceci crée une pensée hybride, certes caractérisée par un certain éclectisme, lequel est toutefois sans doute la contrepartie du primat de laction politique sur lactivité intellectuelle strictement conçue dans le déploiement dune œuvre. Le mouvement ouvrier bolivien est lun des plus puissants dAmérique latine. La révolution de 1952, qui marqua lavènement dun régime « national-progressiste », est lune des plus profondes qua connues le continent au XXe siècle, et lune de celles où le prolétariat – notamment minier – joua le rôle le plus actif. Selon Garcia Linera, la Bolivie sest pendant longtemps caractérisée par la centralité de la forme-syndicat. Dès les années 1940, lÉtat reconnaît officiellement les organisations de salariés, et instaure un système de négociation tripartite avec le patronat. Pendant les cinquante années suivantes, jusquà la mise en œuvre à partir des années 1980 des politiques néolibérales, les syndicats ont constitué le principal vecteur de la construction de lidentité de la classe ouvrière bolivienne, davantage que les partis ou dautres types dorganisation. La « Centrale ouvrière bolivienne » (COB), fondée en 1952, et qui sera longtemps dominée par le syndicat des mineurs, constitue la « colonne vertébrale » de cette classe. La centralité de la forme-syndicat dans la Bolivie des années 1940 aux années 1980 sexprime de plusieurs façons. Dabord, on constate dans lhistoire de ce pays une assimilation des droits politiques aux droits sociauxnote. Cela signifie que laccession des ouvriers à lespace public passe par leur syndicalisation, autrement dit que le politique est fonction du social. Être un citoyen bolivien, cest en ce sens – lorsque lon appartient aux classes subalternes – être membre dun syndicat. LÉtat rend obligatoire ladhésion de chaque salarié à un syndicat dès 1936. Nombre daspects de la vie quotidienne des Boliviens sont dès lors gérés par cette entremise. Garcia Linera montre que, via les syndicats, la construction de la classe ouvrière bolivienne a été adossée à lÉtat. Non quelle soit une création de toutes pièces de ce dernier, les grandes concentrations ouvrières dans les zones minières du pays étant un fait socio-économique sui generis. Mais la forme que revêt la classe ouvrière dépend en large part de ses rapports « routinisés » avec lÉtat. Un aspect sur lequel Garcia Linera met laccent est la dimension temporelle des identités de classe. La forme-syndicat a ceci de particulier quelle instaure un temps de classe note. Alors que D. Harvey souligne la dimension spatiale des classes sociales – sur lespace comme ressource et comme produit des rapports de classe –, Garcia Linera insiste pour sa part sur la temporalité inhérente à lappartenance à une classe, en tout cas dans le contexte de la forme-syndicat. Le temps de classe mêle inextricablement les temps personnel et collectif. Il est loccasion pour chaque ouvrier de sintégrer à une histoire collective, celle de la classe ouvrière bolivienne, constituée de progrès social, de lutte pour lindépendance nationale, de révolutions et de résistances à la dictature. Selon Garcia Linera, les ouvriers se perçoivent en Bolivie comme « ceux qui font marcher le pays », ce qui les place au cœur de l« imaginaire national »note. Le temps de classe mobilise aussi les ouvriers en faveur dun avenir meilleur. Le contrat à durée indéterminée, qui fut longtemps la norme dans le prolétariat, est le mécanisme juridico-politique par lequel chacun voit sa situation et celle de sa descendance saméliorer indéfiniment. Cette temporalité particulière est partie intégrante de la culture de la classe ouvrière. Elle rythme non seulement le travail proprement dit, mais aussi les moments de fête, de deuil et de lutte. Que la classe ouvrière ait été hégémonique en Bolivie ne signifie pas quelle a été la seule catégorie subalterne du pays. Cela signifie précisément le contraire, cest-à-dire que cette hégémonie implique la présence dautres catégories sociales auxquelles sest imposé le modèle de la classe ouvrière. Dans un pays constitué à plus de 50 % dAmérindiens (Quechua et Aymara), les indigènes représentent depuis toujours une catégorie démographiquement imposante. Pendant la période où prédomina la forme-syndicat, la question sociale a cependant recouvert la question ethnique. Il sagit concrètement des mêmes personnes, puisque nombre douvriers sont des indigènes. Mais, en Bolivie comme ailleurs, tout est affaire de catégories et dévolution des catégories, si bien que les mêmes individus peuvent être successivement perçus comme des ouvriers puis des indigènes. Entre les années 1940 et les années 1980, la question sociale (la catégorie « ouvrier ») était prépondérante par rapport à la question ethnique (la catégorie « indigène »), même si elle ne la bien entendu pas complètement occultée. Ainsi, affirme Garcia Linera, « tout en permettant de fonder et dinstitutionnaliser le récit de la classe ouvrière, la COB […] a donné à dautres classes subalternes une existence publique […]. La COB a été une trame pour lauto-construction des classes sociales, mais autour des symboles, des codes et des paramètres dorganisation du mouvement ouvrier. La filiation syndicale a effacé ou déplacé dautres formes dauto-organisation des subalternesnote ». À la forme-syndicat succède la forme-multitude. Chez M. Hardt et T. Negri, la Multitude est première par rapport à lÉtat. Pour exister, celui-ci a besoin de capter sa puissance, ses facultés de coordination et de coopération, et le general intellect que sécrètent ses membres. La Multitude est en ce sens toujours à linitiative, et lÉtat en retard par rapport à elle. Bien que sinspirant de T. Negri, Garcia Linera inverse cette relation. À ses yeux, la forme-multitude émerge lorsque lÉtat et les politiques néolibérales détruisent le régime politique et économique antérieur, y inclus la forme-syndicat. La multitude est donc chez lui un concept défensif, même si, en bonne logique foucaldienne, toute nouvelle forme de pouvoir suscite des formes inédites de résistance. Son rôle de dirigeant et ses connaissances de sociologue de terrain le conduisent à élaborer un concept de multitude plus concret que celui de M. Hardt et T. Negri. Chez ces derniers, ainsi que chez dautres théoriciens de la multitude comme Paolo Virno, celui-ci a une allure métaphysique. Une autre différence qui le sépare de Negri est que, pour ce dernier, la Multitude est « post-moderne ». Elle émerge lorsque le capitalisme a détruit tout le reste, à savoir la classe ouvrière organisée, les États-nations et les communautés prémodernes. Pour Garcia Linera, en anéantissant la classe ouvrière, le néolibéralisme oblige ses membres à se replier sur des formes sociales prémodernes. La multitude doit de ce fait être considérée comme un mixte de prémodernité et de postmodernité. Garcia Linera donne plusieurs définitions de la multitude. Il parle par exemple d« association dassociations de diverses classes et identités sociales sans une hégémonie unique en son sein ». Il affirme également que « la multitude est pour lessentiel lagrégation dindividus collectifs, cest-à-dire une association dassociations dans laquelle chaque personne présente ne parle pas pour soi mais pour une entité collective locale devant laquelle elle doit rendre compte de ses actes, de ses décisions, de ses parolesnote ». Le néolibéralisme se caractérise par un double mouvement de privatisation des biens publics et de fragmentation et flexibilisation du marché du travail. Ce double mouvement a plusieurs conséquences. Labolition du contrat à durée indéterminée comme norme diversifie les trajectoires personnelles des salariés, et rend de plus en plus singulières et contingentes leurs identités. Elle conduit également à la réactivation des communautés rurales, dont le marché du travail moderne avait éloigné les travailleurs. Cette réactivation permet au capitalisme de réduire les salaires et daugmenter les profits, puisquune part croissante du coût de la reproduction de la force de travail est désormais supportée par la communauté. Néolibéralisme et prémodernité font de ce point de vue excellent ménage. La multitude se distingue par ailleurs de la classe ouvrière et de la forme-syndicat en ceci quelle nest pas sous-tendue par une hégémonie. Lorsquune telle hégémonie na pas cours, ce qui prévaut est une « association dassociations », cest-à-dire un ensemble mouvant dorganisations unifiées pour une lutte donnée, mais dont la persévérance dans le temps nest jamais garantie. Lidée d« association dassociations » ou de « mouvement de mouvements » est typique des années 1990, et était notamment présente dans le mouvement altermondialistenote. Comme dit Garcia Linera : « À la différence du mouvement ouvrier dans le passé, la forme-multitude ne dispose pas de mécanisme durable de convocation et de consultation qui permettrait de transformer la présence de ses composantes en habitude régléenote. » La multitude est en ce sens une forme sociale plus évanescente que la classe ouvrière. Labsence de « colonne vertébrale » de la multitude implique que lespace de classe prend le relais du temps de classe. Quand nexiste pas de mécanisme à même de garantir la stabilité du mouvement dans le temps, son mode dunification devient territorial. Ce phénomène est la conséquence du repli sur les communautés que nous avons évoqué. On constate que, dans bien des mobilisations latino-américaines des dernières décennies, des structures comme les « comités de quartier » ou de « voisinage » ont joué un rôle crucial. Comme D. Harvey et les piqueteros argentins, Garcia Linera pourrait ainsi affirmer : « El barrio es la nueva fabrica. » La différence avec D. Harvey est que Garcia Linera met la dimension spatio-temporelle des mouvements sociaux en perspective historique. Certains de ces mouvements sont placés sous le signe du temps (le mouvement ouvrier), parce que leur mode dexistence est réglé par des mécanismes qui en garantissent la stabilité temporelle. Dautres sont placés sous le signe de lespace (les mouvements sociaux actuels) car, à défaut de mécanismes de ce type, ils se construisent territorialement. La multitude se définit non seulement par son caractère « invertébré », mais aussi par le contenu des luttes quelle mène. Garcia Linera constate que ces luttes portent bien souvent sur des revendications touchant à la « reproduction vitale ». La multitude cherche à contenir, voire à inverser, le processus de marchandisation généralisée qui caractérise la période néolibérale, et qui enclôt des biens jusque-là publics. Un cas exemplaire, qui se trouve au cœur de lanalyse de Garcia Linera, est celui de la « Coordination de leau et de la vie », qui a mené la « guerre de leau » à Cochabamba en 2000. Opposés à laugmentation des tarifs de leau dans leur ville, ses habitants se révoltent et obtiennent lexpulsion de la multinationale concernée, en plus de la « déprivatisation » de la gestion de leau au bénéfice dune entreprise municipale. Ce mouvement d« usagers » réunissant des secteurs divers de la population (paysans, indigènes, fonctionnaires, classes moyennes, intellectuels) constitue lun des premiers cas de lutte victorieuse en faveur de la réappropriation collective dun bien privatisénote. Il a vu apparaître un « répertoire daction » promis à une postérité importante dans les années 2000, dans lequel figurent notamment le blocage de rues et lencerclement des villes. Cochabamba est une ville à forte tradition syndicale, et bien des mineurs aujourdhui reconvertis dans la production de la feuille de coca – les cocaleros – se sont illustrés dans cette lutte. Laccession au pouvoir du MAS (« Mouvement vers le socialisme ») dEvo Morales en 2005 est en large part le fruit de ces « guerres », qui se sont multipliées dans les années suivantes, avec notamment la « guerre du gaz » en 2003, qui culmina avec la chute du président Sanchez de Lozada. Une troisième forme sociopolitique que Garcia Linera met en lumière, et dont il étudie les rapports avec la forme-syndicat et la forme-multitude, est la forme-communauté. Ces trois formes désignent des processus réels, mais elles ont également un caractère « idéal-typique », cest-à-dire quelles sont des concepts stylisés permettant dappréhender une réalité complexe. De ce point de vue, chaque situation sociale concrète doit être considérée comme un mélange évolutif de forme-syndicat, forme-multitude et forme-communauté. La réactivation des communautés rurales traditionnelles est liée à la destruction néolibérale du marché du travail à partir des années 1980. Un autre facteur qui a contribué à la résurgence de la forme-communauté est lapparition dun nouvel « imaginaire » indigéniste à partir des années 1970. Cet imaginaire sest manifesté sous limpulsion dIndiens aymara vivant dans les périphéries des grandes villes, et ayant eu accès aux études supérieuresnote. Comme dans la théorie du nationalisme de Benedict Anderson, à laquelle Garcia Linera se réfère explicitement, une élite nouvellement constituée se dote dune idéologie idiosyncrasique et en appelle à la mobilisation collective, dans ce cas sur une base « ethnique ». Ce nouvel indigénisme nest pas limité à la Bolivie : il concerne tous les pays latino-américains dans lesquels sont présentes des populations indigènes. En Bolivie, ce mouvement revêt la forme du « katarisme », du nom du rebelle indigène du XVIIIe siècle Tupac Katari, que le MAS considère comme lune de ses « matrices » idéologiquesnote. La forme traditionnelle de la communauté indigène dans le monde andin est layllu. Celui-ci désigne un type de communauté qui mêle propriété individuelle et familiale dun côté, et propriété collective de lautre. Il est censé trouver ses origines dans la structure sociale inca et même pré-inca. Garcia Linera souligne les effets tactiques de cette forme-communauté. Le blocage de villes a permis d« asphyxier » les pouvoirs en place, jusquà satisfaction des revendications. Le problème est que le siège de longue durée dune ville nest pas facile à mettre en place, et suppose une solide discipline collective. Ce mode daction naurait pas été possible sans la forme-communauté : « Le fait que tant de gens aient pu tenir si longtemps sur les routes sexplique par le système de roulement immédiatement mis en place. Toutes les 24 heures, la population mobilisée dune communauté était remplacée par celle dune autre communauté pour que la première puisse se reposer et se consacrer quelques jours aux tâches agricoles, avant de revenir à la mobilisation quand cétait à nouveau son tournote. » Près dun demi-million de personnes ont ainsi participé au siège de La Paz en lan 2000. La structure sociale des acteurs engagés dans une lutte a donc une influence déterminante sur le répertoire tactique mis en œuvre sur le terrain. La forme-syndicat permet certains types de stratégie, la forme-communauté en permet dautres. LES IDENTITÉS CONFLICTUELLES
Le concept didentité est omniprésent dans les sciences humaines contemporaines. Il y occupe la place centrale quoccupaient autrefois des notions telles que « classe sociale » ou « structure ». Dans les années 1960 émergent les « politiques identitaires », qui visent à lutter contre la stigmatisation de certaines catégories sociales. Ces politiques se déclinent différemment selon les régions du monde. Mais elles ont cours à des degrés divers dans lensemble des pays développés. Les origines du concept didentité remontent aux empiristes britanniques classiques, et particulièrement à John Locke, qui lapplique au problème de la persistance de la personne à travers le tempsnote. Ce concept inextricablement descriptif et normatif est importé dans les sciences sociales proprement dites vers le milieu du XXe siècle. Au départ, il désigne sur un mode « essentialiste » des groupes sociaux supposés homogènes. Il sassouplit cependant avec le temps, et cest désormais lapproche « constructiviste » des identités qui prévaut. Celle-ci repose sur la combinaison de deux thèses : dune part, les identités ne sont pas des états ou des « substances » mais des processus ; dautre part, les identités dépendent au plan ontologique de la manière dont elles sont perçues par autrui. Nancy Fraser, Axel Honneth, Seyla Benhabib : la théorie de la reconnaissance
Ces deux aspects sont présents dans la théorie de la « reconnaissance ». Parmi les penseurs qui développent cette théorie, on compte notamment Charles Taylor, Axel Honneth, Nancy Fraser et Seyla Benhabib. Nombre de ces auteurs (pas tous) se considèrent comme des héritiers de lécole de Francfort. Ils sont fréquemment présentés comme la « troisième génération » de cette école, après la génération des fondateurs, celle dAdorno et Horkheimer, et la deuxième génération emmenée par Jürgen Habermas et Karl-Otto Apel. Lidée de poursuivre lélaboration dune « théorie critique » du capitalisme, en ladaptant à la période présente, est clairement exprimée dans leurs travaux. Tout comme celle dallier philosophie politique normative et sociologie empirique dans lanalyse de la société conçue comme une « totalité »note. Dans la transition de la deuxième à la troisième génération, la théorie critique a subi une double transformation. Elle sest dabord féminisée, plusieurs des figures de proue de la génération actuelle, notamment Nancy Fraser et Seyla Benhabib, étant des femmes. Une telle évolution se constate dailleurs dans les pensées critiques en général, même si la majorité des auteurs évoqués dans cet ouvrage demeurent des hommes. Par ailleurs, la théorie critique a quitté son pays dorigine, lAllemagne, pour sexporter à dautres endroits de la planète, et particulièrement en Amérique du Nord. Il va sans dire que lexil des représentants de la première génération aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale est pour quelque chose dans ce fait. Ainsi, si Axel Honneth, le directeur actuel de lInstitut de recherche sociale, est allemand, Nancy Fraser est américaine et Seyla Benhabib turque (elle enseigne cependant à luniversité de Yale). Charles Taylor est quant à lui canadien. Quest-ce que la théorie de la reconnaissance ? Le texte qui a popularisé cette théorie est un article de Charles Taylor intitulé « La politique de la reconnaissance »note. Né à Montréal dun père anglophone et dune mère francophone, Taylor est lun des penseurs contemporains du « multiculturalisme ». Il a pris part à ce titre, en qualité d« expert », à des commissions visant à réfléchir au statut de lidentité québécoise au sein du Canada. Sa conception de la reconnaissance a de ce fait bénéficié dune caisse de résonance politique. La problématique de la reconnaissance remonte cependant à plus loin. Hegel – et sa dialectique du maître et de lesclave – est une origine habituellement évoquée. Linterprétation quen donne Alexandre Kojève dans son Introduction à la lecture de Hegel (1947) en particulier a eu une influence considérable, dans le monde francophone aussi bien quanglo-saxon. En remontant davantage encore dans le temps, une source possible de la théorie de la reconnaissance est Rousseau. Dans le Discours sur lorigine et les fondements de linégalité parmi les hommes, celui-ci affirme : « Sitôt que les hommes eurent commencé à sapprécier mutuellement, et que lidée de la considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir droit et il ne fut plus possible den manquer impunément pour personnenote. » Lidée que le soi (moderne) est fondé sur l« appréciation mutuelle » est au cœur de cette théorie. Parmi les précurseurs plus contemporains, on trouve des auteurs comme Georges Sorel, Jean-Paul Sartre, Frantz Fanon, George Herbert Mead et Donald Winnicott. Le point de départ de la théorie de la reconnaissance est simple. Le voici énoncé par Taylor : « une personne ou un groupe de personnes peuvent subir un dommage ou une déformation réelle si les gens ou la société qui les entourent leur renvoient une image limitée, avilissante ou méprisable deux-mêmes. La non-reconnaissance ou la reconnaissance inadéquate peuvent causer du tort et constituer une forme doppressionnote ». Selon Taylor, les identités dépendent pour leur constitution du fait dêtre reconnues par autrui. Leur ontologie est intersubjective, elles nont pas dexistence « en soi ». Ceci implique que si elles ne sont pas reconnues, ou si elles sont mal reconnues, leur formation sopère dans de mauvaises conditions. Ce constat vaut aussi bien à léchelle individuelle que collective (les deux sont en fait indissociables). Des groupes sociaux stigmatisés sont victimes dune oppression « externe », qui les empêche daccéder à certains statuts, mais également « interne », qui conduit les personnes concernées à disposer dune image « avilissante » delles-mêmes. Pour Taylor, la reconnaissance est typique des sociétés modernes. Elle est sous-tendue par un principe fondamental de ces dernières, celui de légale dignité des individus. La reconnaissance nest autre que celle de cette égale dignité, et des innombrables modes de vie auxquels elle donne lieu. La société féodale était quant à elle fondée non sur la dignité, mais sur lhonneur, lequel était inégalement distribué entre les individus. Une fois ceci dit, de nombreuses questions restent ouvertes. Reste en particulier indéterminé le rapport entre la reconnaissance et les revendications de type économique. Les coordonnées de ce débat ont été fixées dans un dialogue entre deux représentants de la théorie de la reconnaissance, à savoir Nancy Fraser et Axel Honneth. Dans un ouvrage intitulé Redistribution or Recognition ?, ceux-ci sinterrogent sur la relation existant entre la redistribution, qui renvoie aux inégalités matérielles, et la reconnaissance, qui désigne les inégalités statutaires ou identitaires. Selon Fraser, les luttes contre ces dernières prolifèrent depuis les années 1970. Au contraire, les mouvements à caractère économique, qui avaient jalonné la période moderne depuis la révolution industrielle, semblent quantitativement moins nombreux, et moins légitimes politiquement. Les raisons de cette évolution sont multiples. La complexification des sociétés a généré un besoin de reconnaissance chez un nombre croissant de groupes sociaux. En outre, les vagues successives de mondialisation ont conduit à un surcroît dhybridation, mais aussi à une perception accrue des différences culturelles. Quoi quil en soit, Fraser nhésite pas à qualifier cette évolution de « tournant épocal » dans lhistoire des mouvements sociauxnote. Fraser considère ce tournant comme néfaste. Il convient certes de combattre tout « économisme » qui affirmerait que les luttes matérielles comptent davantage que les luttes identitaires. Un tel économisme a longtemps dominé au sein du mouvement ouvrier, même si des revendications qualitatives y ont toujours été présentes. Cependant, le « culturalisme » symétrique de léconomisme, dont les théories de Taylor et Honneth ne sont pas dépourvues selon Fraser, doit lui aussi être combattu. Car la prolifération des mouvements identitaires na nullement fait disparaître les inégalités économiques. Celles-ci nont au contraire cessé de croître lors du dernier tiers du XXe siècle. Ce constat conduit Fraser à défendre une position « dualiste ». Toute injustice est composée à des degrés divers déléments matériels et statutaires. Le capitalisme est dailleurs le premier système dans lhistoire à dissocier à ce point ces deux formes de hiérarchisation. Soit que loppression économique suscite également une oppression culturelle (comme dans le cas de la dévalorisation de la culture ouvrière), soit que loppression identitaire suscite une oppression économique (comme dans le cas de la pauvreté structurelle des Noirs aux États-Unis), soit que ces deux variables agissent de concert, mais indépendamment lune de lautre, sur la condition de la catégorie sociale considérée. Loppression de genre est typique de ce dernier cas. Le genre est une catégorie hybride. Il combine des aspects économiques, puisque – par exemple – le travail domestique féminin nest pas rémunéré tout en étant une condition de possibilité du salariat masculin, et des aspects symboliques, car nos sociétés patriarcales dévalorisent ou connotent négativement ce qui est féminin. Il serait évidemment absurde dexiger labolition de la condition féminine, tout comme on exige labolition de la pauvreté. La revendication dabolition pure et simple dune injustice na de sens que dans le cas où elle relève exclusivement de léconomie. Dès lors que la dimension identitaire ou statutaire est en jeu, exigences matérielles et reconnaissance statutaire vont nécessairement de pair. Fraser signale à ce propos que le besoin de reconnaissance est présent y compris dans le cas de la classe ouvrière, dont la forme doppression est principalement, mais pas exclusivement, économique. Il existe en effet un « racisme de classe », cest-à-dire des blessures identitaires qui résultent de lappartenance à la classe ouvrièrenote. Contrairement à Taylor et Honneth, Fraser considère la reconnaissance comme une catégorie politique, et non comme une catégorie morale ou psychologique. Plus précisément, la reconnaissance est à ses yeux avant tout affaire de justice sociale. Comment dans le cas contraire serait-il possible de distinguer les formes de reconnaissance légitimes (des femmes, des Noirs, des homosexuels) de celles qui ne le sont pas ? Est-ce quun raciste peut faire valoir son droit à être « reconnu » comme tel sil considère que labsence de reconnaissance provoque en lui un tort identitaire ? Certainement pas : lidentité raciste na pas à lêtre, car elle est illégitime. Au fondement de la conception de la reconnaissance de Fraser, on trouve par conséquent une normativité politique. Ce constat conduit Fraser à énoncer ce quelle considère être le principe fondamental de la politique démocratique moderne, à savoir le principe de « parité de participation » (parity of participation)note. Ce principe affirme que les institutions sociales (étatiques ou non) doivent garantir que toute personne est à même dinteragir avec autrui en tant que « pair ». Il implique la mise en œuvre de deux conditionsnote. Dabord, une condition objective, qui assure à chaque pair les moyens matériels de faire entendre sa voix. Un individu ou un groupe social en situation dextrême pauvreté ne sont naturellement pas en mesure de le faire. Ensuite, une condition intersubjective, qui reconnaît légale valeur de tous les modes de vie. Fraser présente le principe de « parité de participation » comme une radicalisation du principe libéral de légalité. Il est intéressant de constater que Fraser situe son travail dans la tradition libérale (au sens anglo-saxon, cest-à-dire historique), affirmant que son objectif est de la radicaliser tout en intégrant les éléments positifs quelle contient. Une attitude de cet ordre vis-à-vis du libéralisme est rare dans les pensées critiques contemporaines. Axel Honneth soppose au dualisme de Fraser. Le point de vue quil développe est « moniste », en ce sens que toute injustice est pour lui en dernière instance affaire de reconnaissance. Celle-ci est donc la catégorie centrale, et la redistribution une catégorie dérivée. Honneth ne nie pas lexistence dinégalités économiques. Dans un ouvrage intitulé La Réification, il inscrit ses analyses dans la tradition de la critique de la « réification », qui remonte au Lukacs dHistoire et conscience de classe, et a été poursuivie par les représentants de la première école de Francfort. En conclusion de ce livre, Honneth soutient que les sociétés actuelles prennent le chemin de la marchandisation généralisée (cest-à-dire la réification) entrevu par Lukacs au début du sièclenote. Lorsque Fraser reproche son « culturalisme » à Honneth, la critique est donc en partie injustifiée. La pièce centrale du dispositif théorique du philosophe allemand consiste à soutenir que lêtre humain est un animal moral. Ceci implique, dune part, quil est tendu vers la « réalisation de soi ». Comme Taylor, Honneth considère que celle-ci passe par la reconnaissance par autrui. Honneth ne dissocie pas sa théorie dune réflexion sur la « bonne vie », cest-à-dire dune conception de la nature humaine. Le libéralisme (radical) de Fraser la conduit au contraire à refuser dentrer en matière sur une conception « substantielle » de la justice, et à privilégier une forme de « procéduralisme » qui définit les règles de la sociabilité plutôt que son contenu. Dautre part, selon Honneth, toute injustice est subjectivement vécue par lindividu sur le mode du tort moral. Ce constat vaut y compris pour les injustices économiques. Si le mouvement ouvrier a souvent mis en avant des revendications dordre matériel, celles-ci ne prenaient pas la forme dexigences catégorielles corporatistes. Elles se référaient toujours à des valeurs, comme la justice ou légalité. Honneth défend lidée que la théorie de la reconnaissance participe dune tradition intellectuelle dominée dans lhistoire moderne, mais quil convient de réhabiliter contre la tradition dominante. La tradition dominante trouve son origine chez Machiavel et Hobbes, et inclut le libéralisme dans toute sa diversité. Elle considère le monde social comme constitué dindividus, qui plus est dindividus se livrant à des calculs rationnels. Linsistance de Honneth sur la structure morale ou normative du comportement humain vise à prendre le contre-pied de cette tradition. Pour lui, la capacité des individus à se concevoir comme tels, et à se livrer à des calculs rationnels, suppose au préalable quils aient été reconnus comme individus par autrui. Lintérêt de la théorie sociale de Seyla Benhabib en regard de celles de Fraser et de Honneth est quelle sinterroge sur les effets de la mondialisation sur les processus intersubjectifs contemporains. Benhabib se réclame également de lhéritage de lécole de Francfort. Trouvant son inspiration dans le dialogisme (la « théorie de lagir communicationnel ») de Habermas, elle la complète par des problématiques issues de lœuvre de Hannah Arendt, à laquelle elle a consacré un ouvragenote. Elle prend en outre part aux débats féministes contemporains, au même titre que Judith Butler, Donna Haraway, Gayatri Spivak et Nancy Fraser. Benhabib développe une théorie du « cosmopolitisme »note. À certains égards, cette analyse peut être considérée comme un prolongement de la théorie de la reconnaissance à léchelle des relations internationales. Quels sont les fondements du cosmopolitisme, par exemple des règles morales qui régissent lhospitalité envers les étrangers ? Selon Benhabib, il faut se garder de confondre les normes cosmopolites avec les normes internationales. Depuis le traité de Westphalie (1648) et lémergence de lordre géopolitique moderne, les rapports entre États sont réglementés par le droit international. La source de ce dernier se trouve in fine dans la souveraineté des États elle-même, soit parce quil émane de traités bilatéraux, soit parce quil est édicté par des organisations multilatérales dont la légitimité remonte aux États membres. La situation a cependant changé au cours des dernières décennies. Les organisations internationales gouvernementales et non gouvernementales ont proliféré, les mouvements migratoires se sont intensifiés, et la régulation internationale a atteint des volumes considérables, au point de prévaloir dans bien des cas sur les juridictions nationales. La question de la nature des normes sur lesquelles repose cette mondialisation juridique et politique se pose par conséquent aujourdhui de manière accrue. Se pose en particulier le problème du rapport entre les normes cosmopolites et les droits de citoyenneté dont jouissent les personnes du fait de leur appartenance à un État-nation. La réponse libérale classique à la question des fondements du cosmopolitisme consiste à sen remettre aux droits de lhomme. Dans cette perspective, lêtre humain est doté de droits naturels antérieurs à la citoyenneté, que le cosmopolitisme ne fait que révéler ou actualiser. Benhabib récuse cette option, quelle considère comme « essentialiste », cest-à-dire comme supposant une nature humaine dont procèdent les droits de lhomme. Luniversalisme, affirme lauteure de The Rights of Others, ne peut être que dialogique, cest-à-dire procéder de la reconnaissance mutuelle progressive de positions morales au départ opposéesnote. La solution que propose Benhabib repose sur le constat de lémergence dune « société civile globale ». Avec le temps, celle-ci pourra conférer aux normes cosmopolites une légitimité analogue à celle conférée par les sociétés civiles nationales aux droits nationaux. Benhabib met en avant le concept d« itération démocratique » (democratic iteration). Inspiré de la philosophie du langage de Jacques Derrida, ce concept suppose que toute application dune norme implique lintroduction dune différence, fût-elle minimale, par rapport aux applications antérieures de la même norme. La signification dune norme nest jamais fixée une fois pour toutes : de nouveaux acteurs peuvent toujours semparer du flottement sémantique qui lentoure, et lui donner un sens inédit. En saisissant et en attribuant de nouvelles significations à la réglementation internationale existante, la société civile globale construira ainsi peu à peu la légitimité dun nouvel ordre cosmopolite. Ernesto Laclau : construire les antagonismes
Dorigine argentine, professeur de théorie politique à luniversité dEssex en Angleterre, Ernesto Laclau a élaboré une approche de cette question basée sur la notion d« antagonisme », considérée comme constituant à la fois le fondement et la limite du social. Si lantagonisme et la reconnaissance sont en principe opposés, on peut faire lhypothèse que laffrontement entre des identités, si irréconciliables soient-elles, suppose toujours une forme de reconnaissance mutuelle. Lantagonisme thématisé par Laclau exclut en ce sens les processus de type génocidaire, lors desquels lexistence de lautre est (littéralement) niée. Il suppose que ladversaire soit construit comme tel. La théorie politique élaborée par Laclau sexprime dans deux grands livres : Hégémonie et stratégie socialiste, sous-titré Vers une politique démocratique radicale, paru en 1985 et coécrit avec sa compagne la philosophe belge Chantal Mouffe, et La Raison populiste, paru en 2005. Parmi ses autres ouvrages, on peut relever Politics and Ideology in Marxist Theory (1977), New Reflections on the Revolution of our Time (1990), ou encore en français La Guerre des identités, paru en 2000 dans la collection du « Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales » (MAUSS) dirigée par Alain Caillé. Laclau est un cas exemplaire de penseur critique mondialisé. Militant révolutionnaire au cours de ses jeunes années en Argentine, il fut un temps proche de Jorge Abelardo Ramos, le fondateur de la « Gauche nationale » argentine. Ses origines latino-américaines influent clairement sur sa conception actuelle du politique, et particulièrement de la problématique du « populisme », qui est imprégnée de lexpérience du péronisme. En même temps, même sil lui arrive aujourdhui de prendre position dans son pays, par exemple en apportant récemment son soutien au gouvernement de Cristina Kirchner, lespace intellectuel dans lequel il évolue principalement est le monde anglo-saxon. La parution au milieu des années 1980 de Hégémonie et stratégie socialiste a déclenché dimportants débats au sein de la gauche radicalenote. Au cœur des analyses de Laclau et Mouffe se trouve le concept gramscien dhégémonienote. Pour Laclau et Mouffe, Gramsci se situe à un tournant de lhistoire du marxisme. Lauteur des Cahiers de prison prend conscience du fait que certaines thèses centrales de ce dernier sont infirmées par les évolutions du capitalisme. Les espoirs de révolution en Europe occidentale sont déçus. Qui plus est, au début du XXe siècle apparaît un capitalisme « organisé », que Gramsci sera lun des premiers à baptiser (en 1934) « fordisme »note, et qui se distingue du capitalisme « libéral » de la Belle Époque. Lune des conséquences de ce capitalisme dun genre nouveau est de faire croître, contre toute attente (marxiste), la catégorie des cadres intermédiaires, des bureaucrates et des « intellectuels » en tous genres. Lintroduction de la notion dhégémonie dans le marxisme – dès avant Gramscinote – permet de réviser et dadapter cette doctrine en fonction de ces tendances lourdes, sans pour autant mettre en cause ses présupposés fondamentaux. Lhégémonie permet de prendre en compte limportance croissante des facteurs « culturels » dans les rapports sociaux, puisquelle désigne lascendant « moral » pris par un secteur de la société sur les autres. Elle permet de surcroît dappréhender chaque situation politique dans sa singularité. Chez les marxistes classiques, lhégémonie (ou des concepts voisins) est pour lessentiel un concept stratégiquenote. Elle intervient pour penser les cas où le prolétariat doit passer des alliances avec dautres classes – la bourgeoisie, la paysannerie, les classes moyennes – tout en sassurant que leur dynamique densemble va dans le sens de ses intérêts. Elle ne change rien à la centralité des classes sociales dans la vision marxiste du monde, ni au fait que la classe porteuse du changement historique est la classe ouvrière. Chez Gramsci, lhégémonie revêt une acception différente, qui transforme en profondeur lontologie marxiste : « Pour Gramsci, affirment ainsi Laclau et Mouffe, les sujets politiques (political subjects) ne sont pas – à strictement parler – des classes, mais des “volontés collectives” complexes ; de même, les éléments idéologiques articulés par une classe hégémonique ne relèvent pas nécessairement dune classenote. » Selon Laclau et Mouffe, Gramsci donne le coup denvoi de lémancipation progressive du concept dhégémonie par rapport à celui de classe. Cette émancipation parviendra à son terme dans leur propre théorie. Les « volontés collectives » quévoque Gramsci ont deux caractéristiques principales. La première est quelles sont contingentes, cest-à-dire quelles ne sont pas prédéterminées par les intérêts socio-économiques des acteurs en présence. Elles se forment en dautres termes dans le cadre de rapports de force et à loccasion de luttes sociales concrets. Par ailleurs, les secteurs « articulés » dans le cadre dune formation hégémonique peuvent être de nature diverse. Il peut sagir de partis, de syndicats, mais aussi de communautés territoriales, de groupes ethniques, ou encore de collectifs à lidentité incertaine qui se construisent une identité propre à loccasion de la lutte. Pour Laclau et Mouffe, malgré la dissociation entre lhégémonie et les classes sociales quil inaugure, Gramsci ne renonce pas complètement à certains aspects fondamentaux du marxisme. Demeure en particulier dans ses écrits ce quils appellent un « noyau essentialiste », qui fonde en dernière instance lhégémonie sur une logique monocausale, qui renvoie à la position de classe des secteurs concernés. Laclau et Mouffe proposent de mener à son terme le geste théorique initié par Gramsci, et de renoncer définitivement à la centralité des classes. Celles-ci peuvent certes avoir leur importance selon les circonstances. Mais la primauté de principe que leur accorde le marxisme est congédiée par Laclau et Mouffe. Plusieurs raisons les conduisent à cette conclusion. Dabord, le monde social est engagé selon eux depuis au moins le XVIIIe siècle dans un processus de complexification, qui le rend de plus en plus hétérogène. Loin de saffermir comme le prévoyait le marxisme, la position de classe des individus est de ce fait devenue plus incertaine. En outre, la classe ouvrière industrielle autrefois incontournable dans la structuration des conflits sociaux a perdu sa centralité. Elle sest démographiquement affaiblie au cours des dernières décennies. Lémergence de « nouveaux mouvements sociaux », que Laclau et Mouffe invoquent de la même manière que Nancy Fraser, implique que la conflictualité ne sorganise plus nécessairement autour des revendications économiques liées au travail. À un niveau épistémologique plus fondamental, Laclau et Mouffe critiquent l« essentialisme de classe » présent dans le marxisme. Leur insistance sur le caractère contingent des groupes sociaux montre quils adhèrent à une forme d« indéterminisme » sociologique, selon lequel la cohérence (relative) des acteurs se construit toujours dans le cours de laction, et non a priori. Laclau et Mouffe défendent un point de vue clairement antiessentialiste. Labandon de la perspective de classe a pour corrélat limportance de la notion dantagonisme chez Laclau et Mouffe : « Une fois que son identité cesse dêtre basée sur un processus dunité infrastructurelle […], la classe ouvrière dépend dune rupture (split) avec la classe capitaliste qui ne pouvait avoir lieu que dans la lutte contre cette dernière. […] la “guerre” devient alors la condition de lunité de classenote. » Si nulle « essence » ne sous-tend le social, les entités qui y évoluent sont nécessairement relationnelles, cest-à-dire quelles se construisent les unes par rapport aux autres, ou les unes contre les autres. Fait intéressant, Laclau et Mouffe soutiennent que cest Georges Sorel qui, le premier, a développé une conception du monde basée sur la primauté du conflit. Sorel a eu un impact déterminant sur la pensée de Gramsci, qui lui a notamment emprunté la notion de « bloc historique ». Ayant subi linfluence de Nietzsche et de Bergson, le théoricien du syndicalisme révolutionnaire témoigne de lexistence, au sein des traditions marxiste et postmarxiste, dun courant « vitaliste ». Laclau et Mouffe sont à certains égards des héritiers de ce courant. Lapproche de ces derniers peut également être conçue comme une radicalisation du point de vue de E. P. Thompson. Thompson insiste sur le fait que la conscience de classe (l« expérience ») importe autant sinon davantage que la condition socio-économique des ouvriers dans la détermination de leur appartenance de classe. Comme Laclau, il pense les groupes sociaux en termes relationnels, cest-à-dire plus précisément en termes oppositionnels. La différence est que Thompson ne nie pas pour autant que les classes sociales possèdent une existence objective, alors que Laclau renonce à cette idée. À ses yeux, il ny a pas délément a priori permettant de déterminer où va émerger lantagonisme. Celui-ci peut être construit nimporte où. La Raison populiste, paru simultanément en versions anglaise et espagnole en 2005, est lun des ouvrages critiques les plus discutés à lheure actuelle (sauf bien entendu en France, où il a cependant été traduit en 2008 dans la collection « Lordre philosophique » alors dirigée par Alain Badiou et Barbara Cassin au Seuil). Il lest particulièrement en Amérique latine, où les thèses de Laclau sont entrées en résonance avec lexpérience des régimes « progressistes-populistes » apparus depuis le début des années 2000, à savoir le Venezuela dHugo Chavez, la Bolivie dEvo Morales et lÉquateur de Rafael Correa. Lémergence de ces régimes est à mettre en rapport avec lhistoire de longue durée de lAmérique latine, qui en a déjà connu de similaires par le passé. Parmi ceux-ci, on trouve le péronisme, un mouvement spécifiquement argentin surgi à la fin des années 1940, et qui structure la vie politique de ce pays jusquà nos jours. Le caractère à bien des égards insaisissable de ce courant, la difficulté à le situer par rapport aux coordonnées traditionnelles de la politique moderne, est lun des éléments qui ont conduit Laclau à se pencher sur le phénomène populiste. Dun point de vue général, lobjectif de Laclau est de réhabiliter ce phénomène, habituellement considéré comme néfaste. À ses yeux, le populisme nest autre que lune des formes que revêt le politique dans les sociétés démocratiques modernes. Plus précisément, il est une condition de lapprofondissement de la valeur centrale qui régit ces dernières, à savoir légalité. Au commencement est lhétérogénéité radicale du monde social. Pour Laclau, celui-ci se caractérise par la pluralité et la fragmentation de ses composantes, dont lidentité est en permanence fluctuante. Lhétérogénéité du social va en saccroissant à mesure que les sociétés se complexifient. Afin de désigner ce phénomène, Laclau emploie lexpression de « logique de la différence ». Divers secteurs sociaux, issus de la sphère économique (syndicats), communautaire (ethnies) ou autres, interagissent avec le pouvoir et les institutions en place, en leur adressant des revendications qui les concernent en propre. Ces revendications sont parfois satisfaites, auquel cas le secteur concerné continue à sadonner à ses activités normalement. Mais il arrive que, pour des raisons dopportunités ou de principe, le pouvoir et les institutions refusent de satisfaire ces revendications. Cest alors que la logique de la différence est susceptible de se transformer en « logique déquivalence ». Le caractère particulier des revendications cesse de lêtre dès lors quelles subissent un même rejet de la part du pouvoir. Elles possèdent désormais au moins une caractéristique commune, celle davoir été rejetée par lui, ce qui crée entre elles les conditions dune alliance. Le populisme est prêt à entrer en scène. Celui-ci a donc pour condition la transformation de particularismes sectoriels en revendications à visée plus globale, qui sinscrivent dans une « chaîne déquivalence » faisant le lien entre elles. Se crée alors une « frontière interne » au sein de la communauté, qui sépare le champ du pouvoir de celui des secteurs dont les revendications nont pas été satisfaites. Cette frontière, dit Laclau, transforme la plebs en peuple. Le peuple se constitue toujours comme tel en opposition à un adversaire, par exemple dans le cas du péronisme l« oligarchie ». Il a souvent besoin pour cela que ses revendications sincarnent dans la figure dun « leader » populiste. Lusage de la notion de « plebs » – à lorigine le petit peuple romain, opposé aux patriciens – par Laclau est proche de celui de la notion de « Multitude » par Hardt et Negri. On constate dailleurs une prolifération dans les pensées critiques actuelles de concepts anciens, venus du grec ou du latin. Elle dénote sans doute la difficulté à cerner les sujets de lémancipation dans la présente conjoncture. Les notions de « plebs » et de « Multitude » renvoient toutes deux à des états indistincts ou désordonnés de la population, composés de particularismes irréductibles, et ne constituant pas encore un véritable sujet politique. Chez Laclau, cest le passage de la plebs au peuple par la transformation de la logique de la différence en logique déquivalence qui annonce la formation dun tel sujet. On notera au passage que, chez Negri, la Multitude a vocation à demeurer une collection de singularités qui ne devient jamais un peuple, car, pour lui, le peuple est la Multitude en tant que sa puissance a été assujettie par lÉtat. Le populisme suppose lintrusion de ce que Laclau appelle, suivant en cela certains structuralistes et poststructuralistes – parmi lesquels Claude Lévi-Strauss et Jacques Derrida –, des « signifiants vides ». Les signifiants vides sont des symboles, notamment mais pas seulement langagiers, investis dun sens différent par chaque secteur intégré à une chaîne déquivalence. Par exemple, les significations attachées à lidée d« égalité » au cours de lhistoire française, dans les périodes révolutionnaires aussi bien que de fonctionnement routinier des institutions, sont innombrables. De même, dans lArgentine du début des années 1970, la revendication du « retour de Peron » de son exil espagnol avait un sens différent pour chaque secteur du péronisme, comme lillustra la fusillade qui eut lieu entre eux à laéroport de Buenos Aires au moment de la descente davion du général en 1973. Selon Laclau, il est indispensable que les signifiants populistes soient vides. Si leur contenu était fixé, ils ne pourraient incarner limaginaire ou les intérêts que dun seul secteur de la société. Or cest justement sa capacité à rassembler des secteurs divers qui caractérise le populisme. Il se peut quoriginellement le contenu du signifiant émane dune fraction de la population. Mais, à mesure que la chaîne déquivalence sétend, il encourt un processus dabstraction, qui le vide de sa substance et permet quil puisse être investi de significations diverses. Ceci conduit Laclau à affirmer, à linstar de Rancière, Badiou et Zizek, que luniversel existe bel et bien, mais quil est un « lieu vide ». Un troisième élément indispensable pour quapparaisse le populisme, cest bien sûr une hégémonie. Celle-ci est définie par Laclau comme un universel contaminé par des particularismes, ou comme une unité construite dans la diversiténote. Dans La Raison populiste, lhégémonie est conçue sous la forme de la synecdoque. La synecdoque est une figure rhétorique qui consiste à prendre la partie pour le tout, ou inversement (il sagit dune forme de métonymie). Dans la théorie du populisme de Laclau, cette notion désigne les cas où une partie de la totalité sociale se substitue à la totalité elle-même, et parle en son nom. Lorsque les indigènes boliviens ou mexicains font intrusion dans leurs champs politiques nationaux respectifs, ils naspirent pas seulement à trouver une place dans lordre politique existant. Ils bouleversent cet ordre, et affirment être les véritables dépositaires de la légitimité nationale. Ils parlent au nom de la communauté entière, et non pas seulement au nom de leurs intérêts. Pour Laclau, cest là lopération hégémonique fondamentale : « Dans le cas du populisme, […] une frontière dexclusion divise la société en deux camps. Le “peuple”, dans ce cas, est quelque chose de moins que la totalité des membres de la communauté : cest une composante partiale qui aspire à être conçue comme la seule totalité légitimenote. » Laclau se rapproche ici de Rancière, auquel il se réfère explicitement. On se souvient que, pour Rancière, le « tort » dont ils sont victimes permet aux « sans-parts » de parler au nom du tout de la communauté. Laclau ne dit pas autre chose. Lhégémonie consiste à parler pour la communauté à partir de lun des « camps » que sépare lantagonisme. Cest en cela que consiste la logique populiste, qui se confond pour Laclau en dernière instance avec la logique politique tout court. Fredric Jameson : capitalisme tardif et schizophrénie
Slavoj Zizek, on sen souvient, se propose de réhabiliter le « sujet cartésien » contre sa « désintégration » par les représentants du poststructuralisme, qui règnent selon lui en maîtres dans l« académie occidentale ». Ceci le conduit à définir le sujet comme « vide » ou pure « négativité », et à soutenir que lui ménager une place (vide) est impératif afin que des sujets concrets puissent advenir. Lun des penseurs contre lesquels Zizek construit sa position philosophico-politique est Fredric Jameson. Selon Jameson, le sujet – comme toute chose dans ce monde – a une histoire. « Always historicise » (« Il faut toujours historiciser ») est un leitmotiv épistémologique pour lequel il est connu, qui vaut pour le sujet comme pour toute autre entiténote. L« ego bourgeois » – dont le sujet cartésien est une préfiguration métaphysique – est apparu et a prédominé pendant lépoque moderne. Depuis le dernier tiers du XXe siècle, il est cependant remplacé par un nouveau type de sujet, qui nen est en réalité pas véritablement un, puisquil est fragmenté et même constitutivement schizophrène. Ce sujet est le sujet postmoderne. Jameson est à lorigine un théoricien de la littérature, qui a consacré nombre douvrages à lélaboration dune esthétique dinspiration marxiste. Perry Anderson le considère comme le point culminant de la tradition du marxisme occidental, en référence notamment à sa capacité, caractéristique de cette dernière, à faire interagir les catégories marxistes avec dautres courantsnote. Il est intéressant de constater, à cet égard, que le point culminant de cette tradition soit un Américain. Le marxisme de Jameson est éclectique. Il intègre des concepts venus de la psychanalyse, du poststructuralisme, de la sémiotique de Greimas, de la théorie des systèmes de Niklas Luhmann, de léconomie politique dErnest Mandel et de la phénoménologie. La question de savoir dans quelle mesure cet éclectisme parvient à « dépasser » les éléments qui le composent dans un paradigme sui generis est débattue parmi les commentateurs de son œuvrenote. Parmi les ouvrages les plus connus de Jameson, on peut citer Marxism and Form (1971), Brecht and Method (1998), A Singular Modernity (2002), ou encore The Political Unconcious (1981), sans doute lun des livres les plus influents au sein des pensées critiques actuellesnote. Comme Zizek, mais dun style plus grave, Jameson accorde une attention particulière à la culture populaire. De larchitecture à la musique, en passant par la science-fiction et la vidéo, aucun domaine néchappe à ses analyses. Comme le dit un autre commentateur, Jameson semble incapable doublier ou dignorer quoi que ce soitnote. La prise en considération de lensemble de ces secteurs lui est dictée par la période historique que nous traversons. Celle-ci tend en effet à brouiller la séparation entre culture « exigeante » et culture « populaire », et oblige lanalyste à faire face à la multiplicité désordonnée de la production culturelle. Jameson est lauteur dun célèbre essai paru en 1984, puis augmenté sous la forme dun (volumineux) ouvrage, intitulé Le Postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif note. Il y aborde un problème très débattu au cours des dernières décennies, celui de savoir si nous sommes ou non entrés dans la « postmodernité », et si par conséquent lère moderne est parvenue à son terme. Jameson élabore son concept de postmodernisme en opposition à deux autres acceptions de cette notion. La première est celle de Jean-François Lyotard, énoncée dans La Condition postmoderne (1979), dont la traduction anglaise est préfacée par Jamesonnote. Pour Lyotard, la principale caractéristique de la postmodernité est la fin des « grands récits ». Pendant lère moderne, les individus souscrivent à des valeurs telles que le « progrès » ou la « raison », qui confèrent aux sociétés une épaisseur historique et une direction. La postmodernité rend ces valeurs caduques. Tout récit na pas nécessairement disparu mais, sil en demeure, ce sont des récits locaux et de faible portée. Le second auteur auquel Jameson soppose est Jürgen Habermasnote. Selon ce dernier, il est fallacieux de qualifier notre époque de postmoderne. La raison en est que la modernité est un « projet inachevé », et quelle lest par définition. La réflexion de Habermas sinscrit dans le sillage de celle des représentants de la première école de Francfort, et particulièrement du bilan quils tirent des catastrophes du XXe siècle. Lhypothèse postmoderne repose en partie sur le constat selon lequel ces catastrophes ont irrémédiablement invalidé les idéaux des Lumières. Pour Habermas, si fragiles que soient ces idéaux, il est inconcevable dy renoncer. Le projet moderne doit faire lobjet de reformulations – par le biais du concept de rationalité « communicationnelle » notamment – mais doit néanmoins être maintenu. Jameson déplace considérablement les termes de ce débat. Pour lui, la postmodernité nest pas une « condition », mais une période historique. Celle-ci a des implications dans tous les domaines, dans léconomie et la culture aussi bien que le droit et la politique. Contrairement à dautres acceptions de cette notion, qui présentent la postmodernité comme un phénomène culturel, Jameson soutient que lachèvement de la modernité ne laisse aucune sphère intacte. À linstar de Nancy Fraser et Axel Honneth, mais sur la base de présupposés et dobjectifs théoriques différents, il réactive le concept de « totalité »note. Celui-ci est lune des principales cibles de Lyotard. Les « grands récits » renvoient toujours à une totalité, que ce soit à une société particulière ou lhumanité entière. Leur déchéance implique par conséquent le renoncement à cette catégorie. Réhabiliter la totalité suppose, à linverse, de maintenir la possibilité de « grands récits ». Le concept de « récit » (« narrative ») est central chez Jameson. Il est à ses yeux non seulement la condition de toute réflexion historique, mais également ce qui permet de se projeter dans lavenir. Pour lui, il est en particulier un « grand récit » qui permet de rendre compte de notre situation présente, qui nest autre que le marxisme. Selon Jameson, le postmodernisme correspond à une période du développement du capitalisme, quil appelle le « capitalisme tardif ». Ce concept est présent dans la tradition marxiste depuis la seconde moitié du XXe siècle. Il a notamment été élaboré par Ernest Mandel dans son ouvrage Le Troisième Âge du capitalisme (« Le capitalisme tardif » est le titre exact en allemand et anglais)note. Selon Mandel, au capitalisme de marché (entre 1700 et 1850), puis au capitalisme monopoliste (jusquà 1960), a succédé un « troisième âge » du capitalisme, à savoir le capitalisme « tardif ». Celui-ci se caractérise entre autres par la montée en puissance des entreprises multinationales, une nouvelle division internationale du travail, une explosion des marchés financiers, lémergence de nouveaux moyens de communication, et laffaiblissement du mouvement ouvrier traditionnel. Le capitalisme tardif ne fait pas basculer le capitalisme dans un âge « postindustriel », comme le pensent certains contemporains de Mandel. Les bouleversements quil induit dans le procès de production sont cependant suffisamment considérables pour justifier lhypothèse dun passage à une nouvelle période de laccumulation. Incidemment, si Jameson fait commencer cet âge au début des années 1970, au moment du premier choc pétrolier, pour Mandel il débute après la Seconde Guerre mondialenote. Le postmodernisme constitue pour Jameson la « logique culturelle » du capitalisme tardif. Lauteur de Marxism and Form récuse le modèle marxiste « standard » de la détermination de la « superstructure » par la « base ». Les logiques économique et culturelle sont à ce point entremêlées dans le capitalisme que soutenir que lune est le « reflet » de lautre na pas de sens. De ce point de vue, le postmodernisme représente non une conséquence du capitalisme tardif (qui en serait la cause), mais une traduction (« translation ») de ce dernier dans lordre de la culture. La base et la superstructure atteignent avec le postmodernisme leur point dindistinction maximal. Ainsi, affirme Jameson : « Dire que mes deux termes, le culturel et léconomique, se rabattent lun sur lautre, et dire la même chose, à savoir que léclipse de la distinction entre base et superstructure a souvent été considérée comme significative du postmodernisme, revient à suggérer que la base, dans le troisième stade du capitalisme, génère sa propre superstructure par lentremise dune nouvelle dynamiquenote. » Comme symptôme de ce fait, Jameson relève par exemple la tendance croissante des sphères artistique et économique à sentremêler. Nombre dartistes se considèrent aujourdhui ouvertement comme des hommes daffaires, alors que le langage de la « création » a largement pénétré le champ économique. Parmi les penseurs qui ont influé sur la façon dont Jameson conçoit le rapport entre le « culturel » et l« économique », on trouve Lucien Goldmann. Lauteur du Dieu caché a tâché didentifier les « homologies » existant entre les stades du développement capitaliste et les formes littéraires qui sy font jour (entre le capitalisme « organisé » et le « nouveau roman » dans les années 1950 et 1960, par exemple)note. Ce style de pensée a été repris à son compte et élaboré par Jameson. Quelles sont les principales caractéristiques de la culture postmoderne ? Un aspect déterminant de cette culture est ce que Jameson appelle la « nouvelle superficialité » (« new depthlessness »). « Superficialité » doit être compris ici au sens littéral dabsence de profondeur ou de substance, ou de ce qui se trouve à la surface, et non forcément en un sens péjoratif. Pour illustrer ce point, Jameson se livre à une comparaison entre les Vieux souliers de Van Gogh (1887), et les Diamond Dust Shoes dAndy Warhol (1980). Le premier tableau représente des souliers de paysan. Bien quils occupent toute la toile, ils renvoient indirectement à tout un monde paysan, que le spectateur est invité à reconstruire par limaginationnote. Les chaussures de Warhol sont en revanche superficielles, au sens indiqué ci-dessus. Aucune perspective ni marqueurs spatio-temporels renvoyant à un quelconque univers ny apparaissent. Lidée de Warhol nest pas, comme dans lart moderne, de divulguer les procédés esthétiques ayant servi à construire la représentation des objets concernés. Tout se passe comme si les objets avaient été dépouillés de leur capacité même à être représentés. Jameson évoque à cet égard la « mort du monde de lapparence », et introduit le concept de « simulacre » – inspiré de Baudrillard – pour expliquer le régime esthétique dans lequel nous nous trouvons désormais. À la superficialité postmoderne correspond une nouvelle structure affective des individus. Un élément passionnant chez Jameson est que, conformément à lhistoricisme intégral quil préconise, il élabore une histoire sociale des émotions, en interaction étroite avec la périodisation historique évoquée précédemment. Le capitalisme tardif génère non seulement une culture, mais également une nouvelle gamme démotions, qui conditionne le type de sujet produit aujourdhui. Selon Jameson, on assiste actuellement à un « déclin de laffect » (« waning of the affect »)note. Ceci signifie que les grands affects modernes que sont langoisse, la solitude ou laliénation tendent à disparaître. Ils ont été remplacés par de nouveaux états nerveux, dont le fameux burnout ou l« euphorie postmoderne » sont des cas paradigmatiques. Pour quune émotion aussi profonde que langoisse soit éprouvée, il faut un sujet qui léprouve. Il est nécessaire de surcroît que le sujet en question soit doté dune intériorité. Or le sujet est aujourdhui fragmenté et schizophrène, ce qui signifie en dernière instance qu« il ny a plus de soi présent pour éprouver les émotionsnote ». Est-ce que cela signifie que lhistoire des émotions est parvenue à son terme ? Non. Mais ce qui règne désormais, ce sont des « intensités » impersonnelles qui se posent de manière fugace à la surface (de ce qui était autrefois) des individus. À lépoque postmoderne, lespace domine le temps. Comme la bien montré Eric Hobsbawm, lère moderne est une ère révolutionnaire, aussi bien dans le domaine politique (depuis la Révolution française) quéconomique, avec la révolution industriellenote. Lune des conséquences de lémergence de la postmodernité selon Jameson est laffaiblissement de lhistoricité. Cet affaiblissement est la conséquence dune perte de la mémoire collective, mais aussi dune incapacité grandissante à concevoir lavenir. Laffaiblissement de lhistoricité provoque en retour une prédominance de lespace. La culture postmoderne, que ce soient la télévision, le cinéma ou larchitecture, est une culture visuelle. Or la vue est lorgane spatial par excellence, qui tend à « aplatir » lensemble des éléments quil perçoit. En réalité, lhistoire et le temps nont pas vraiment disparu. Ils sont refoulés (au sens psychanalytique) par la culture contemporaine, mais continuent à opérer en sous-main. La tâche de la pensée critique – de la pensée « utopique », pour reprendre le terme quemploie Jameson – est de faire émerger un nouveau sentiment de la temporalité. Celui-ci ne peut signifier un retour pur et simple à la temporalité moderne, et il convient de prendre acte de la structure actuelle du capitalisme et de sa logique culturelle. Mais, en labsence dun nouveau sens de la temporalité, aucun changement social ne sera concevable. CONCLUSION. CHANTIERS
Dans la profonde méditation quil consacre en 1992 au thème alors omniprésent de la « fin de lhistoire », Perry Anderson esquisse quatre destins possibles pour le socialismenote. Une première possibilité est que les expériences socialistes de la période 1848-1989 paraissent être aux historiens futurs une « anomalie » ou une « parenthèse », du type de ce que fut aux XVIIe et XVIIIe siècles lÉtat jésuite du Paraguay. Les jésuites avaient organisé pendant plus dun siècle des communautés guarani sur un mode égalitaire, distribuant les parcelles de terre équitablement, et respectant les coutumes et la langue indigènes. Ces communautés fascinèrent nombre de penseurs de lépoque, parmi lesquels Montesquieu et Voltaire. Au XIXe siècle, Cunningham Grahame – un compagnon de William Morris – les évoque dans son ouvrage utopien A Vanished Arcadia note. Sétant attiré la haine des propriétaires terriens du lieu, ces communautés furent dissoutes par décret de la couronne espagnole, et les jésuites expulsés du Paraguay. Selon P. Anderson, il se pourrait que le destin du socialisme – en particulier de sa variante issue de la révolution doctobre 1917 – soit du même ordre que celui de lÉtat jésuite du Paraguay. Quel que soit le respect quelle inspire, nous savons trois siècles plus tard que cette expérience ne parvint pas à faire dévier le cours capitaliste et colonialiste de lhistoire moderne. Tout au plus ces communautés guarani sont-elles présentes dans la mémoire de quelques spécialistes, sous la forme dun événement émouvant mais vain et sans postérité. Le destin du socialisme ne sera autre, de ce point de vue, que loubli. Une deuxième possibilité est que le socialisme fasse lobjet à lavenir dune profonde reformulation. Des événements surviendront peut-être dans plusieurs décennies ou siècles, qui le conduiront à se fondre dans un projet politique plus convaincant et efficace. P. Anderson évoque à titre dexemple le rapport quentretiennent les révolutions anglaise (la première) et française. Celles-ci sont rétrospectivement conçues comme participant dun même « élan » démocratique au seuil de lère moderne. Mais il sagit en réalité dévénements à bien des égards différents. Dabord, près dun siècle et demi sépare les Levellers des Jacobins. La monarchie fut réinstaurée en Angleterre en 1660, et il fallut attendre la fin du siècle suivant pour que surgisse en Europe un processus politique de portée comparable. Le langage des révolutionnaires anglais est en outre encore essentiellement religieuxnote. Les révolutionnaires français, en revanche, emploient un vocabulaire politique immanent. Une possibilité, soutient P. Anderson, est quapparaissent à lavenir des événements dont les historiens diront après coup quils participent du même cycle historique long que les expériences socialistes de la période 1848-1989. Mais il se peut aussi que ceux qui prendront part à ces événements ne perçoivent pas le lien qui les relie au socialisme. Ceci ne signifie pas quaucun rapport souterrain ou « objectif » nexistera entre ces séquences historiques. Ce rapport ne sera toutefois pas présent dans la conscience des protagonistes. Une résurgence sous une forme renouvelée déléments du socialisme supposerait, entre autres choses, une transformation doctrinale de ce dernier. Certains dogmes, comme la centralité accordée au prolétariat ou le modèle stratégique dinspiration militaire (clausewitzien) qui le caractérise, seront possiblement abandonnés. Il se pourrait, ajoute P. Anderson, que la nouveauté sorganise autour de thématiques écologistes, dont il est probable quelles prendront de plus en plus dimportance dans les temps futurs. Un troisième destin possible du socialisme est similaire au lien existant entre la Révolution française et les révolutions qui ont suivi. Contrairement à la révolution anglaise, la Révolution française a fondé ce que P. Anderson appelle une tradition révolutionnaire « cumulative ». Quinze ans après la Restauration, les rues de Paris étaient à nouveau couvertes de barricades. Puis vinrent 1848, 1871, le Front populaire, la Résistance et mai 1968, des événements qui, chacun à sa manière, se réfèrent à la « Grande Révolution ». Le répertoire daction et les symboles brandis au cours des deux siècles passés procèdent pour beaucoup de cette matrice originelle. Sur le plan doctrinal, le socialisme moderne – notamment marxiste – se conçoit dans la continuité et le « dépassement » des Lumières et de la bourgeoisie. Une mutation sopère dès Babeuf, sans solution de continuité. Ce fait est attesté y compris sur le plan biographique, la révolution de 1848 ayant par exemple été menée conjointement par des vieux jacobins (Ledru-Rollin) et des nouveaux socialistes (Louis Blanc). Ainsi, dit P. Anderson, il se pourrait quà lavenir le même type de rapport prévale entre le socialisme et ce qui lui succédera. En un sens, le féminisme entretient en partie déjà avec ce dernier ce genre de lien. Le mouvement ouvrier constitue lune des origines du féminisme (pas la seule bien sûr), louvrage en son temps célèbre dAuguste Bebel La Femme et le socialisme (1883) étant un texte fondateur de ce courant. En même temps, le féminisme na eu de cesse au cours du XXe siècle de sautonomiser par rapport à lui, le féminisme dit de la « deuxième vague » étant un courant largement indépendant. Une quatrième et dernière possibilité est que le destin du socialisme ressemble à celui du libéralisme. Au moment de la Première Guerre mondiale, après avoir rayonné pendant la Belle Époque, le libéralisme entre dans une crise profonde, dont il ne se relèvera que dans la seconde moitié des années 1970, lorsque souvre la période néolibérale. La violence générée par les deux guerres mondiales, la révolution bolchevique, la dépression de 1929, lhégémonie intellectuelle du keynésianisme et du marxisme, lui font subir une longue éclipse. De la fin des années 1970 au milieu des années 2000, le libéralisme connaît trois décennies de suprématie incontestée, que la crise actuelle a peut-être ébranléesnote. Il nest pas exclu, affirme P. Anderson, que, au même titre que le libéralisme, le socialisme connaisse ultérieurement une rédemption après avoir été éclipsé pour un temps. Il faudra bien entendu pour cela quil évolue, et notamment quil intègre certaines caractéristiques des doctrines rivales, comme par exemple un respect plus grand pour les libertés individuelles. Mais il sagirait encore dans ce cas du socialisme tel que nous le connaissons, dont les principaux éléments demeureraient intacts. Cette quatrième éventualité est proche de celle que A. Badiou semble avoir en tête lorsquil suggère une comparaison entre l« hypothèse communiste » et lactivité scientifiquenote. Une hypothèse scientifique nest jamais effective du premier coup. Elle fait lobjet de « conjectures et réfutations » plus ou moins favorables, jusquau moment où sa véracité est établie. Les deux décennies écoulées depuis la parution du texte de P. Anderson permettent dy voir plus clair concernant la nature de la période que nous traversons. Premier constat : le socialisme ne suivra pas la voie de lÉtat jésuite du Paraguay. Les historiens futurs ne le percevront pas, en dautres termes, comme un ensemble dexpériences dérisoires et sans lendemain au vu du cours général de lhistoire. Le fait même que cette éventualité puisse avoir été considérée paraît aujourdhui incongru. Depuis linsurrection zapatiste de 1994 et les grèves de novembre-décembre 1995, bien des luttes ont été perdues mais livrées. Un petit nombre dentre elles ont été gagnées, comme la campagne contre le traité constitutionnel européen ou la mobilisation contre le Contrat première embauche (CPE). Des générations nouvelles se sont radicalisées, des catégories opprimées inattendues se sont manifestées, des États se sont proclamés adeptes du « socialisme du XXIe siècle ». Il nest naturellement pas question de suggérer que la situation est bonne, loin sen faut. Le long cortège de défaites tend cependant à occulter les expériences positives réalisées au cours des années récentes. Contre toute attente, malgré le désastre qua représenté le socialisme « réel », celui-ci ne semble donc pas voué dans limmédiat à devenir une curiosité pour historiens. Second constat : il est peu probable que le socialisme soit rédimé de la manière dont le fut le libéralisme lors du dernier tiers du XXe siècle. La civilisation industrielle dont il est le produit na certainement pas disparu, contrairement à ce quaffirment les analyses pressées de divers secteurs de la critique depuis les années 1960. Mais elle sest considérablement transformée, si bien que les conditions dans lesquelles le noyau historique du projet socialiste pourrait advenir ont sans doute disparu. Le destin du socialisme se jouera peut-être, par conséquent, entre la deuxième et la troisième hypothèse évoquées par P. Anderson. Ou bien les expériences du cycle 1848-1989 savéreront « cumulatives », cest-à-dire quelles donneront lieu dans des délais brefs à des processus de transformation sociale massifs. Ou alors un temps plus long et une mutation plus profonde seront nécessaires pour que des événements de cette nature réapparaissent. À lheure actuelle, sil fallait risquer une hypothèse, cette seconde éventualité paraît la plus probable. Malgré les expériences positives évoquées ci-dessus, la perspective de leur intégration dans un projet cohérent porté par des acteurs organisés semble si éloignée quon voit mal ce qui pourrait leur conférer un caractère « cumulatif ». En ce sens, nous nous trouvons peut-être aujourdhui dans une temporalité politique analogue au siècle et demi qui éloigna les révolutions anglaise et française. Patience et ironie, comme disait Lénine, sont plus que jamais des qualités révolutionnaires… Afin daccélérer le passage du temps, une série de « chantiers » devraient être mis en œuvre. On en relèvera trois, parmi les plus importants. Le premier est la question stratégique. Les théories critiques contemporaines pèchent par leur absence de réflexion en la matière. Ceci sexplique par deux facteurs au moins. Dabord, pour penser et agir stratégiquement, il convient de se doter au préalable dune description tant soit peu précise du monde dans lequel on intervient. Or celui-ci évolue aujourdhui si rapidement, et ses coordonnées générales sont si difficiles à établir, que lon est encore loin de disposer dune représentation fidèle de la réalité permettant de poser les jalons dune stratégie cohérente de transformation sociale. Par ailleurs, une stratégie sélabore toujours en interaction avec des mouvements sociaux et politiques. Mais, on la vu, une caractéristique structurelle des penseurs critiques actuels est la faiblesse de leurs rapports avec ces derniers. Pour quune véritable « raison stratégique » – lexpression est de D. Bensaïd – soit réactivée, ce fossé entre penseurs et mouvements doit impérativement être comblé. Une piste stratégique féconde a été esquissée par É. Balibar, qui suggère que la grande « rencontre manquée » du XXe siècle aura été celle de ses deux plus importants « théoriciens-praticiens » révolutionnaires, à savoir Lénine et Gandhinote. Il nest pas exclu que du croisement de leurs approches émerge à lavenir un nouveau paradigme stratégique. Il serait simpliste de situer Lénine du côté de la violence insurrectionnelle, et de placer Gandhi du côté de la non-violence absolue. Ne serait-ce que parce que lindépendance de lInde a déchaîné des violences de grande ampleur, et en dernière instance la partition du pays, alors que la violence révolutionnaire assumée par Lénine sinscrivait dans une « économie générale de la violence » russe et européenne qui précédait de beaucoup la révolution dOctobre. Cest tout le sens du mot dordre léniniste de « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire ». En même temps, lintégration des préceptes gandhiens dans une raison stratégique renouvelée permettrait de prendre en compte le fait que non seulement la violence a toujours un coût humain et social, mais encore quelle rejaillit sur lidentité même de ceux qui en font usage. Cette idée, affirme Balibar, est étrangère au marxisme, dont la conception de la violence a principalement été tactique, et non ontologique. Placer une forme de « désobéissance civile » à lordre du jour des pensées critiques mettrait en outre en évidence le caractère de plus en plus idéologique ou culturel des luttes sociales. Gandhi était maître dans lart de la « guerre de position », pour reprendre une expression de Gramsci, et bien des enseignements pourraient être tirés de son habileté dans le maniement des symboles. Un deuxième chantier est la question écologique. Nous navons pas accordé à cette question limportance quelle mérite dans cet ouvrage. La raison en est en partie que, si elle est un secteur florissant à lheure actuelle, lécologie politique na pas encore produit son Marx. Elle na pas fait émerger, en dautres termes, un ou plusieurs penseurs qui effectuent les deux opérations fondamentales auxquelles se livra Marx. Dune part, produire une (la première) théorie générale de ce « rapport social » total quest le capitalisme, en intégrant dans un même mouvement analytique ses dimensions économiques, politiques, culturelles, géographiques, épistémologiques… Dautre part, Marx (et les marxistes) ont rendu leurs pensées politiquement opérantes, cest-à-dire ont fait en sorte quelles sincarnent dans des mouvements sociaux et politiques réels. Bien entendu, Marx lui-même est le produit dune longue histoire, et lécologie politique est encore jeunenote. Mais il est indispensable quune écologie radicale, qui réalise pour son propre compte ces deux opérations, apparaisse dans les années à venir. Il va sans dire que, pour être efficace, elle devra être autre chose que ce qui est vendu sous cette appellation sur le marché électoral. Une question intéressante sera de déterminer si lécologie radicale se développera sur des bases autonomes du marxisme, en préconisant par exemple un principe de « décroissance » étranger à ce dernier, ou si elle consistera en une élaboration de laxiomatique matérialiste marxienne, comme le pensent certains auteurs qui relisent Marx à la lumière des problématiques écologiquesnote. Un troisième chantier est la montée en puissance et lautonomisation des pensées critiques dans ce quil était autrefois convenu dappeler les « périphéries » du monde moderne. Une hypothèse qui parcourt cet ouvrage est que, depuis le dernier tiers du XXe siècle, les pensées critiques sont en voie de dissémination aux quatre coins de la planète. Cette situation est nouvelle, puisque ces théories étaient jusquà récemment le monopole – certes pas exclusif – du « vieux continent ». La mondialisation des pensées critiques a cependant ceci de problématique quelle est pour lheure indissociable de leur américanisation. Lattractivité (non seulement financière, mais aussi de mise en valeur et de circulation internationale des œuvres) des États-Unis est telle que quelle que soit la provenance des penseurs – Amérique latine, Inde, Chine, Afrique… – il leur est difficile de lui résister. Or il est probable que laméricanisation des pensées critiques porte en germe leur neutralisation politiquenote. Les États-Unis ne sont certainement pas le désert politique que lon décrit parfois depuis lEurope. Des mouvements sociaux puissants y existent, parmi lesquels le mouvement des sans-papiers dorigine hispanique apparu au cours des dernières années. Le problème réside plutôt dans la situation des universités et de leurs locataires, qui tendent du fait de leur caractère élitiste à être coupés socialement et spatialement du reste de la société. Cette ségrégation sociospatiale des académies américaines rend dautant moins probable linteraction entre penseurs critiques et mouvements politiques et sociaux que nous évoquions précédemment. Dans cette perspective, lapparition dune mondialisation des pensées critiques dissociée de leur américanisation est nécessaire. Si un ordre réellement multipolaire dans le domaine des pensées critiques est encore loin dêtre advenu, notre cartographie suggère quil verra peut-être le jour dans les décennies ou siècles à venir. INDEXA Adorno, Theodor, 9, 10, 18, 27, 49, 56, 71, 72, 81, 149, 152, 169, 220, 279 Agamben, Giorgio, 21, 27, 34, 36, 61, 80, 98, 137, 162, 163, 164, 165, 166, 167, 168, 169 Aglietta, Michel, 66 Althusser, Louis, 9, 18, 25, 33, 43, 47, 49, 55, 56, 58, 63, 89, 105, 155, 169, 203, 204, 205, 211, 215, 220, 224, 234, 238, 265 Altvater, Elmar, 170, 192, 193, 194, 195, 196, 197, 198, 199 Amin, Samir, 65, 175, 177 Anderson, Benedict, 31, 60, 137, 138, 139, 140, 141, 142, 143, 144, 146, 149, 251, 277 Anderson, Perry, 5, 9, 17, 18, 19, 20, 21, 25, 28, 31, 32, 33, 34, 42, 45, 46, 53, 54, 71, 74, 91, 100, 137, 143, 288, 295, 303, 304, 305, 306, 307 Arendt, Hannah, 34, 79, 132, 161, 163, 186, 285 Aron, Raymond, 22 Arrighi, Giovanni, 27, 65, 98, 122, 123, 128, 144, 163, 175, 184, 185, 186, 187, 188, 189, 190, 191, 192
Badiou, Alain, 8, 21, 27, 36, 37, 41, 55, 60, 65, 68, 102, 159, 202, 203, 204, 205, 211, 212, 213, 214, 215, 216, 217, 218, 234, 291, 293, 306 Balibar, Étienne, 27, 34, 60, 149, 155, 156, 157, 158, 159, 160, 161, 162, 203, 308 Barthes, Roland, 25, 53, 203 Baudrillard, Jean, 44, 72, 73, 74, 202, 299 Bauer, Otto, 9, 143 Benhabib, Seyla, 26, 34, 79, 279, 280, 285, 286 Benjamin, Walter, 35, 38, 39, 77, 163, 164, 169, 253, 265 Bensaïd, Daniel, 34, 37, 39, 77, 78, 86, 90, 117, 213, 308 Berman, Marshall, 15 Bhabha, Homi, 8, 26, 27, 245 Bloch, Ernst, 36, 102, 265 Boltanski, Luc, 112, 121 Boukharine, Nicolas, 116, 119, 256 Bourdieu, Pierre, 25, 40, 45, 57, 58, 64, 69, 71, 82, 85, 87, 161, 162, 205, 225, 256, 269, 283 Braudel, Fernand, 125, 185, 186 Brenner, Robert, 31, 122, 170, 174, 175, 176, 177, 178, 179, 180, 181, 182, 183, 184, 190, 191, 195, 265 Burke, Edmund, 23 Butler, Judith, 8, 34, 60, 79, 209, 225, 229, 237, 238, 239, 240, 241, 242, 243, 246, 285, 288
Callinicos, Alex, 34, 78, 86, 90, 100, 109, 117, 202, 216 Calvez, Jean-Yves, 44, 46 Casanova, Pascale, 26 Castoriadis, Cornélius, 22, 57, 67, 98 Chomsky, Noam, 29, 75, 76, 81, 82 Christofferson, Michael Scott, 21, 22, 64, 68 Clausewitz, Carl Von, 17, 33 Clavel, Maurice, 22, 55 Colletti, Lucio, 65 Colson, Daniel, 75, 76 Cox, Robert, 124, 125, 126, 127, 128, 189
Davis, Mike, 31, 135, 199, 298, 310 Debord, Guy, 44, 52, 59, 67, 72, 163 Deleuze, Gilles, 9, 20, 22, 25, 30, 50, 55, 61, 69, 76, 85, 98, 107, 112, 113, 202, 203, 249 Della Volpe, Galvano, 9, 18, 33, 43 Derrida, Jacques, 16, 30, 40, 53, 57, 58, 69, 70, 79, 80, 202, 203, 220, 229, 237, 244, 249, 286, 293 Descartes, René, 219, 221 De Sousa Santos, Boaventura, 27, 80 Du Bois, W.E.B., 30, 81 Durkheim, Emile, 55, 205
Eagleton, Terry, 38, 39, 45, 248 Elster, Jon, 265, 270 Engels, Friedrich, 9, 208, 219, 265
Fanon, Frantz, 81, 116, 281 Ferry, Luc, 57, 58 Foucault, Michel, 9, 20, 22, 23, 25, 30, 46, 49, 50, 54, 55, 56, 57, 58, 69, 75, 85, 97, 98, 104, 107, 126, 163, 166, 167, 202, 203, 204, 220, 227, 229, 231, 234, 237, 238, 249 Fraser, Nancy, 60, 79, 279, 280, 281, 282, 283, 284, 285, 290, 297 Fromm, Erich, 42 Furet, François, 23, 24, 66
Gandhi, 34, 308 Garcia Canclini, Nestor, 26 Garcia Linera, Alvaro, 33, 86, 87, 90, 96, 98, 109, 271, 272, 273, 274, 275, 276, 277, 278 Gauchet, Marcel, 24 Gellner, Ernest, 138, 139, 145 Georgescu-Roegen, Nicolas, 80, 196, 197 Giddens, Anthony, 119, 271 Gilroy, Paul, 80, 81, 245 Glucksmann, André, 23, 24, 25, 55, 65 Goldmann, Lucien, 36, 58, 77, 265, 299 Gorz, André, 80, 104, 172 Gramsci, Antonio, 9, 18, 33, 35, 39, 41, 42, 49, 71, 79, 81, 100, 124, 126, 128, 169, 184, 185, 236, 245, 288, 289, 290, 308 Guattari, Félix, 25, 46, 50, 76, 98, 112, 113 Guevara, Ernesto (Che), 116
Habermas, Jürgen, 60, 79, 80, 149, 150, 151, 152, 153, 154, 155, 160, 279, 285, 296, 297 Hall, Stuart, 39, 45, 71, 81 Haraway, Donna, 229, 230, 231, 232, 233, 234, 235, 236, 237, 246, 249, 251, 285 Hardt, Michael, 8, 34, 37, 79, 97, 98, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 117, 118, 119, 121, 136, 149, 151, 208, 274, 292 Harvey, David, 27, 31, 51, 119, 122, 128, 129, 130, 131, 132, 133, 134, 135, 136, 183, 185, 186, 195, 257, 258, 259, 260, 261, 262, 263, 264, 273, 276 Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, 16, 24, 33, 79, 280 Hill, Christopher, 45, 175, 245, 252, 304 Hobbes, Thomas, 109, 110, 112, 285 Hobsbawm, Eric, 14, 175, 245, 252, 300 Hoggart, Richard, 39, 45, 71, 81 Holloway, John, 8, 61, 89, 98 Honneth, Axel, 60, 79, 279, 280, 281, 282, 283, 284, 285, 297 Horkheimer, Max, 49, 56, 71, 81, 149, 152, 220, 279 Hui, Wang, 26, 96 Husson, Michel, 66, 171, 172, 173, 179
Illich, Ivan, 80
James, C.L.R., 26, 81, 98 Jameson, Fredric, 8, 15, 27, 32, 45, 70, 71, 95, 170, 221, 222, 294, 295, 296, 297, 298, 299, 300, 301
Karatani, Kojin, 26, 96 Kautsky, Karl, 9, 77, 265 Korsch, Karl, 9, 18, 41 Kristeva, Julia, 68
Lacan, Jacques, 53, 57, 58, 79, 203, 218, 219, 221, 229, 237 Laclau, Ernesto, 26, 27, 35, 60, 79, 225, 241, 287, 288, 289, 290, 291, 292, 293, 294 Lefebvre, Henri, 25, 43, 44, 51, 55, 57, 73, 129, 131, 260 Lefort, Claude, 22, 67, 68, 98, 222 Leibniz, Gottfried Wilhelm, 24 Lénine, Vladimir Ilitch, 9, 10, 17, 28, 33, 34, 35, 39, 48, 86, 97, 107, 116, 117, 119, 137, 143, 204, 208, 218, 227, 256, 307, 308 Lévi-Strauss, Claude, 53, 56, 293 Lévy, Bernard-Henri, 23, 25, 65 Lipietz, Alain, 66, 267 Lukacs, Georg, 9, 18, 33, 41, 43, 44, 169, 226, 255, 284 Luxemburg, Rosa, 9, 28, 67, 116, 119, 132, 134 Lyotard, Jean-François, 15, 25, 54, 67, 296, 297
Mallet, Serge, 44, 105, 267 Mandel, Ernest, 170, 295, 297, 298 Mao, Zedong, 35, 39, 48, 218 Marcuse, Herbert, 9, 18, 27, 39, 42, 43, 46, 265 Mariatégui, Jose Carlos, 26, 35, 36, 79, 87 Marx, Karl, 9, 16, 24, 33, 34, 35, 43, 44, 46, 70, 77, 86, 102, 103, 114, 130, 131, 135, 136, 155, 163, 174, 179, 181, 185, 195, 219, 227, 258, 261, 265, 267, 308, 309 Mbembe, Achille, 26, 27 Minc, Alain, 24 Mitterrand, François, 22, 24 Mollet, Guy, 14 Morris, William, 252, 303 Mouffe, Chantal, 287, 288, 289, 290, 291 Moulier-Boutang, Yann, 27, 98, 113, 115, 170
Nairn, Tom, 60, 137, 138, 142, 143, 144, 145, 146, 147, 148, 149, 150, 155 Negri, Toni, 8, 21, 29, 33, 34, 37, 41, 46, 61, 64, 79, 87, 97, 98, 99, 104, 105, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114, 115, 117, 118, 119, 121, 136, 149, 151, 161, 163, 165, 170, 184, 208, 271, 274, 292, 293 Nietzsche, Friedrich, 76, 213, 220, 290 Nizan, Paul, 7 Nora, Pierre, 24, 43, 44
Oakley, Ann, 239
Pascal, Blaise, 36, 37, 216, 223, 224 Platon, 24, 204, 205 Poulantzas, Nicos, 48, 267 Prigogine, Ilia, 193
Quijano, Anibal, 26
Rancière, Jacques, 21, 41, 51, 55, 57, 65, 80, 102, 155, 202, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 211, 212, 222, 236, 264, 293, 294 Rawls, John, 21, 34, 150, 266 Reagan, Ronald, 13, 22, 190 Renaut, Alain, 57, 58 Rosanvallon, Pierre, 24, 66 Ross, Kristin, 24, 55, 57, 209, 260 Rousseau, Jean-Jacques, 110, 280
Saïd, Edward, 26, 27, 89, 245, 247, 248 Saint Paul, 36, 37, 214, 216, 217, 228 Sartre, Jean-Paul, 7, 9, 10, 18, 22, 25, 32, 33, 43, 56, 59, 69, 85, 169, 215, 281 Saussure, Louis-Ferdinand, 53, 54 Schmitt, Carl, 17, 34, 35, 36, 157, 161, 163, 290 Scott, Joan, 220, 228, 229 Shiva, Vandana, 83, 84 Sloterdijk, Peter, 223 Soljenitsyne, Alexandre, 22, 67 Sollers, Philippe, 68 Sorel, Georges, 35, 79, 281, 290 Spinoza, Baruch, 33, 76, 78, 105, 109 Spivak, Gayatri, 8, 27, 96, 229, 243, 244, 245, 246, 247, 248, 249, 250, 285 Staline, Joseph, 14, 67, 143, 218, 252
Taylor, Charles, 220, 279, 280, 281, 282, 283, 284 Testart, Jacques, 84 Thatcher, Margaret, 13, 22 Thompson, Edward Palmer, 45, 143, 175, 245, 251, 252, 253, 254, 255, 256, 257, 291 Tosel, André, 37, 43, 77 Touraine, Alain, 44, 105 Tronti, Mario, 35, 46, 64, 98, 184 Trotski, Léon, 9, 28, 35, 47, 48, 144
Unger, Roberto Mangabeira, 26, 27, 80
Virno, Paolo, 33, 61, 98, 109, 163, 274
Wallerstein, Immanuel, 65, 77, 128, 144, 156, 175, 176, 177, 185, 186, 191 Weber, Max, 33, 63, 69, 112, 154, 222, 271 Williams, Raymond, 39, 45, 81 Wright, Erik Olin, 31, 34, 264, 265, 266, 267, 268, 269, 270, 271
Zizek, Slavoj, 8, 26, 34, 37, 55, 60, 61, 79, 80, 202, 203, 213, 218, 219, 220, 221, 222, 223, 224, 225, 226, 227, 228, 237, 241, 288, 293, 294, 295 |
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