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Ce qui fait une vie
Essai sur la violence, la guerre et le deuil
Traduit de langlais (États-Unis) par Joëlle Marelli
Zones
REMERCIEMENTSCes textes ont été écrits et révisés entre 2004 et 2008. Certains dentre eux sont parus sous des formes antérieures, mais ont été substantiellement revus pour ce livre. Une première version du chapitre 1, « Survivabilité, vulnérabilité, affect », a été publiée, en anglais et en catalan, par le Centre de Cultura Contemporania de Barcelone en 2008. « La torture et léthique de la photographie » est paru dans une première version dans Society and Space, la revue de la Royal Geographical Society, et dans Bilderpolitik in Zeiten von Krieg und Terror : Medien, Macht und Geschlechterverhältnisse, sous la direction de Linda Hentschel, b_books, Berlin, 2008. Le chapitre 2 sappuie également sur mon article « Photography, War, Outrage » publié dans la PMLA en décembre 2005. « La politique sexuelle, la torture et le temps laïque » a fait lobjet dune première publication dans le British Journal of Sociology (vol. 59, n° 1) en mars 2008. « Ne-pas-penser, au nom du normatif » est tiré dun texte écrit en réponse à plusieurs réponses qui avaient été faites à « Sexual Politics » dans le British Journal of Sociology (vol. 59, n° 2). « Lappel à la non-violence » emprunte à « Violence and Non-Violence of Norms : Reply to Mills and Jenkins », paru dans Differences (vol. 18, n° 2) à lautomne 2007. Largument du livre a été élaboré au cours dune série de séminaires que jai donnés à Paris, à lÉcole normale supérieure et à lÉcole des hautes études en sciences sociales, au printemps 2008. Jéprouve de la gratitude pour les discussions que jai eues avec divers interlocuteurs au cours des dernières années, et qui ont informé et modifié ma pensée : Frances Bartowski, Étienne Balibar, Jay Bernstein, Wendy Brown, Yoon Sook Cha, Alexandra Chasin, Tom Dumm, Samera Esmeir, Michel Feher, Éric Fassin, Faye Ginsburg, Jody Greene, Amy Huber, Nacira Guénif-Souilamas, Shannon Jackson, Fiona Jenkins, Linda Hentschel, Saba Mahmood, Paola Marrati, Mandy Merck, Catherine Mills, Ramona Naddaff, Denise Riley, Leticia Sabsay, Gayle Salamon, Kim Sang Ong-Van-Cung, Joan W. Scott, Kaja Silverman et Linda Williams. Je dois beaucoup à la bourse de recherche en humanités (Humanities Research Fellowship) de luniversité de Californie à Berkeley et à la doyenne Janet Broughton pour le soutien apporté à lachèvement de ce texte. Je remercie Colleen Pearl et Jill Stauffer pour leur travail éditorial sur le manuscrit (toutes les erreurs restant rigoureusement miennes). Je remercie Tom Penn, chez Verso, pour ses encouragements et pour lédition du projet. Ce texte est dédié à mes étudiants, qui ont fait bouger et modifié ma pensée. Ce manuscrit a été achevé un mois après lélection de Barack Obama à la présidence des États-Unis, et il nous reste à voir quelles améliorations concrètes son administration apportera à la situation de guerre. En un sens, les occasions de ces textes sont nées des guerres initiées par ladministration Bush, mais il est clair à mes yeux que les réflexions contenues ici ne sont pas limitées aux vicissitudes de ce régime. La critique de la guerre naât des occasions de guerre, mais son but est de repenser le caractère complexe et fragile du lien social et de considérer quelles conditions pourraient rendre la violence moins possible, les vies plus également sujettes au deuil et, ainsi, plus vivables. INTRODUCTION. VIE, DEUIL ET PRÉCARITÉCe livre se compose dune introduction et de cinq textes écrits en réponse à la guerre contemporaine, dans lesquels je me concentre sur les modes culturels de régulation des dispositions affectives et éthiques opérant par un cadrage sélectif et différentiel de la violence. Il fait suite dune certaine manière à Vie précaire, publié en anglais par les éditions Verso en 2004 (et en français par les éditions Amsterdam en 2005), notamment dans la mesure où il suggère lidée quune vie déterminée ne peut être, à strictement parler, appréhendée comme ayant été blessée ou perdue si elle na pas au préalable été appréhendée comme vivante. Si certaines vies ne sont pas qualifiées comme étant des vies, ou si elles ne sont pas demblée concevables en tant que telles dans certains cadres épistémologiques, il en résulte quelles ne sont jamais vécues ni perdues en un sens plein ou reconnaissable. Dun côté, je cherche à attirer lattention sur le problème épistémologique que soulève cette question de cadrage : les cadres à travers lesquels nous appréhendons ou au contraire échouons à appréhender les vies des autres comme étant perdues ou blessées (sujettes à la perte ou à la blessure) sont politiquement saturés. Ils sont eux-mêmes des opérations de pouvoir. Sils ne déterminent pas de manière unilatérale les conditions de lapparaâtre (appearance), leur finalité est néanmoins den délimiter la sphère. Dun autre côté, le problème est ontologique, la question posée étant : « Quest-ce quune vie ? » L« être » dune vie est lui-même constitué de façon sélective ; il en résulte que lon ne peut se référer à cet « être » hors des opérations de pouvoir et quil nous faut préciser les mécanismes spécifiques de pouvoir à travers lesquels la vie est produite. Cette conception a manifestement des conséquences sur la manière dont on pense la « vie » en biologie cellulaire et dans les neurosciences, étant donné que certaines manières de cadrer ce qui compte comme vie informent à la fois ces pratiques scientifiques et les débats sur le début et la fin de la vie qui prévalent dans les discussions sur la liberté reproductive et leuthanasie. Sil est vrai que ce que jai à dire ici peut avoir des implications quant à ces débats et entretient des résonances avec ces champs, je mintéresserai ici plus particulièrement à la guerre – pourquoi et comment il devient plus facile ou plus difficile de sy engager. APPRÉHENDER UNE VIELa précarité de la vie nous impose une obligation. Il nous faut nous interroger sur les conditions dans lesquelles il devient possible dappréhender une vie ou un ensemble de vies dans leur précarité, mais aussi sur les conditions qui font que cela peut devenir moins possible, voire impossible. Il nen découle évidemment pas que le fait dappréhender une vie comme précaire entraâne la résolution de la protéger et de garantir les conditions de sa persistance et de son épanouissement. Comme le pointent, chacun à leur manière, Hegel et Melanie Klein, il se pourrait bien que le fait dappréhender la précarité conduise à un accroissement de la violence, que le fait de percevoir la vulnérabilité physique dautres personnes attise le désir de les détruire. Je voudrais pourtant soutenir que sil sagit pour nous de revendiquer plus largement, au point de vue social et politique, des droits de protection et des titres à la persistance et à lépanouissement, il nous faudra dabord nous appuyer sur une nouvelle ontologie corporelle impliquant de repenser la précarité, la vulnérabilité, la « blessabilité » (injurability), linterdépendance, lexposition, la persistance corporelle, le désir, le travail et les exigences du langage et de lappartenance sociale. Parler d« ontologie » à cet égard ne revient pas à prétendre décrire des structures fondamentales de lêtre distinctes de toute organisation sociale et politique. Au contraire, aucun de ces termes na dexistence hors de la façon dont il sorganise et sinterprète politiquement. L« être » du corps auquel renvoie cette ontologie est toujours rapporté à autrui, aux normes, aux organisations sociales et politiques qui se sont historiquement développées de façon à maximiser la précarité de façon différentielle pour certains et de la minimiser pour dautres. Il nest pas possible de définir dans un premier temps lontologie du corps pour ensuite se référer aux significations sociales que ce corps prend. Être un corps, cest au contraire être exposé au façonnement et à la forme sociaux, ce qui fait de lontologie du corps une ontologie sociale. En dautres termes, le corps est exposé à des forces articulées socialement et politiquement ainsi quà des exigences de sociabilité – au nombre desquelles le langage, le travail et le désir – qui rendent possibles la persistance et lépanouissement du corps. La conception plus ou moins existentielle de « précarité » (precariousness) est ainsi liée à sa notion plus politiquement spécifique (precaritynote). Et cest la distribution différentielle de la précarité (precarity) qui forme, selon moi, le point de départ permettant de repenser à la fois lontologie corporelle et une politique progressiste – ou de gauche – selon des modes qui continuent à excéder et à traverser les catégories de lidentiténote. La capacité épistémologique à appréhender une vie repose en partie sur la production de cette vie selon des normes qui la qualifient comme telle ou même tout simplement comme participant de la vie. La production normative de lontologie crée ainsi le problème épistémologique de lappréhension dune vie, qui soulève à son tour le problème éthique de ce que cest que de prendre acte de la blessure et de la violence, voire de les prévenir. Il va de soi quà tous les niveaux de cette analyse, il sagit de différentes modalités de « violence », ce qui ne veut pas dire quelles soient toutes équivalentes ou quil ne soit pas nécessaire de les différencier. Les « cadres » qui œuvrent à distinguer les vies que nous pouvons appréhender de celles que nous ne pouvons pas appréhender (ou qui produisent des vies à travers un continuum de vie) non seulement organisent lexpérience visuelle, mais établissent et engendrent des ontologies spécifiques du sujet. Les sujets sont constitués à travers des normes dont la réitération produit et déplace les termes dans lesquels ils sont reconnus. Ces conditions normatives de production du sujet donnent elles-mêmes lieu à une ontologie historiquement contingente, telle que notre capacité même à discerner et à nommer l« être » du sujet dépend de normes qui facilitent cette reconnaissance. Il serait toutefois erroné de considérer lopération des normes comme une opération déterministe ; les schémas normatifs sinterrompent, apparaissent et disparaissent en fonction dopérations de pouvoir plus vastes et, bien souvent, se heurtent à des versions spectrales de ce quils prétendent connaâtre : il y a ainsi des « sujets » qui ne sont pas tout à fait reconnaissables comme tels, de même quil y a des « vies » qui ne sont pas tout à fait, voire jamais, reconnues comme étant des vies. Dans quel sens, alors, la vie excède-t-elle toujours les conditions normatives de ce qui la rend reconnaissable ? Prétendre quelle excède ces normes ne revient pas à dire que la « vie » aurait pour essence une résistance à la normativité, mais seulement quil faut du temps à chaque construction particulière de la vie pour faire son office et que rien de ce quelle peut faire ne peut vaincre le temps lui-même : en dautres termes, que le travail nest jamais accompli « une fois pour toutes ». Il y a une limite interne à la construction normative elle-même, une fonction de son itérabilité et de son hétérogénéité, sans laquelle elle ne peut exercer sa puissance de façonnement et qui limite aussi la finalité de chacun de ses effets. Peut-être est-il alors nécessaire de sinterroger sur la distinction entre « appréhender » une vie et la « reconnaâtre ». « Reconnaissance », le terme le plus fort, dérive des textes hégéliens et est soumis depuis de longues années à la révision et à la critiquenote. « Appréhension » est moins précis, pouvant impliquer le fait de marquer, denregistrer, de prendre acte sans pleine conscience (without full cognition). Si cest une forme de connaissance, elle est associée au sens et à la perception, mais pas toujours – ou pas encore – à des formes conceptuelles. Notre capacité dappréhension est sûrement facilitée par les normes de reconnaissance, mais ce serait une erreur que de dire que nous sommes absolument limités par les normes existantes de reconnaissance lorsque nous appréhendons une vie. Nous pouvons par exemple appréhender le fait que quelque chose nest pas reconnu dans la reconnaissance. Cette appréhension peut même devenir la base dune critique des normes de la reconnaissance. Il se trouve que nous navons pas seulement recours à des normes simples et discontinues de reconnaissance, mais à des conditions plus générales, historiquement articulées et appliquées, de « reconnaissabilité ». En demandant comment est constituée la reconnaissabilité, on adopte une perspective qui suggère une constitution variable et historique de ce champ, même si elle fonctionne a priori comme condition de lapparaâtre. Si la reconnaissance caractérise un acte, une pratique ou même une scène entre sujets, la « reconnaissabilité » caractérise les conditions plus générales qui préparent ou forment un sujet pour la reconnaissance ; les termes généraux, les conventions et les normes « agissent » à leur propre manière, transformant, façonnant un être vivant en un sujet reconnaissable, mais non sans erreur ni résultats imprévus. Les catégories, les conventions et les normes qui préparent ou établissent un sujet pour la reconnaissance, qui induisent un sujet de ce type, précèdent et rendent possible lacte de reconnaissance lui-même. Dans ce sens, la reconnaissabilité précède la reconnaissance. CADRES DE RECONNAISSANCEComment alors faut-il comprendre la reconnaissabilité ? En premier lieu, ce nest pas une qualité ou un potentiel des individus humains. Une telle assertion peut sembler absurde, mais il est important de mettre en question lidée de ce quest une personne (personhood) telle que la comprend lindividualisme. Si on dit que la reconnaissabilité est un potentiel universel qui appartient à toutes les personnes (persons) en tant que telles, alors, en un sens, le problème posé est résolu davance. On a décidé quune certaine idée particulière de ce quest une « personne » (personhood) détermine la portée et le sens de la reconnaissabilité. Ce faisant, on instaure un idéal normatif comme condition préalable à lanalyse ; en fait, on a déjà « reconnu » tout ce quil y avait à savoir sur la reconnaissance. La reconnaissance ne remet pas en cause la forme de lhumain qui sert traditionnellement de norme de reconnaissabilité, la notion de ce qui fait une personne (personhood) étant alors cette norme même. Il sagit pourtant de se demander comment de telles normes opèrent de sorte à produire certains sujets comme des personnes (persons) « reconnaissables » tout en en rendant dautres infiniment plus difficiles à reconnaâtre. Le problème nest pas simplement de savoir comment inclure davantage de gens dans les normes existantes, mais de considérer la manière dont ces normes distribuent la reconnaissance sur un mode différentiel. Quelles nouvelles normes sont possibles et comment sont-elles forgées ? Que pourrait-on faire pour produire un ensemble de conditions plus égalitaires de reconnaissabilité ? Que pourrait-on faire, en dautres termes, pour déplacer les termes mêmes de la reconnaissabilité afin de produire des résultats plus radicalement démocratiques ? Si la reconnaissance est un acte ou une pratique initiée par au moins deux sujets et qui constitue, si lon suit le cadre hégélien, une action réciproque, alors la reconnaissabilité décrit les conditions générales à partir desquelles la reconnaissance peut se produire et se produit effectivement. Il semble alors quil reste à comprendre deux autres termes : appréhension, saisi comme mode de connaissance qui nest pas encore la reconnaissance ou qui peut demeurer irréductible à la reconnaissance ; et intelligibilité, le ou les schèmes historiques généraux qui fondent les domaines du connaissable. Ceci constituerait un champ dynamique compris, du moins initialement, comme un a priori historiquenote. Tous les actes de connaissance ne sont pas des actes de reconnaissance, bien que laffirmation inverse soit intenable ; pour devenir reconnaissable, une vie doit être intelligible comme vie, elle doit se conformer à certaines conceptions de ce quest la vie. Ainsi, de même que les normes de reconnaissabilité préparent la voie à la reconnaissance, les schèmes dintelligibilité conditionnent et produisent les normes de reconnaissabilité. Ces normes reposent sur des schèmes dintelligibilité fluctuants, de sorte que, par exemple, nous pouvons avoir, et nous avons, des histoires de vie et des histoires de mort. Nous avons même dincessants débats sur la question de savoir si le fœtus doit compter comme vie, comme une vie, comme une vie humaine ; nous avons dautres débats sur la fécondation et la conception, sur ce qui constitue les premiers moments dun organisme vivant ; et nous avons aussi des débats sur ce qui constitue la mort, sur la question de savoir si cest la mort du cerveau ou du cœur, si cest leffet dune déclaration légale ou dun ensemble dattestations médicales et légales. Toutes ces discussions engagent des conceptions polémiques de ce quest une personne (personhood) mais aussi, implicitement, des questions au sujet de l« animal humain » et sur la manière dont il convient de comprendre cette existence conjonctive (et chiasmique). Le fait que ces débats existent, continuent à exister, nimplique pas que la vie et la mort soient des conséquences directes du discours (conclusion qui, prise littéralement, serait absurde). Cela implique plutôt quil ny a de vie et de mort quen rapport avec certains cadres. Même quand la vie et la mort ont lieu hors, à travers ou entre les cadres qui les organisent en majeure partie, elles ont lieu, et ce même si elles se produisent de façon à remettre en question la nécessité des mécanismes par lesquels se constitue le champ ontologique. Quune vie soit produite suivant les normes qui permettent à la vie dêtre reconnue nimplique ni que tout ce qui concerne cette vie se produise suivant de telles normes, ni quil faille rejeter lidée dun reste de « vie » – suspendu et spectral – délimitant et hantant toute instance normative de vie. La production est à la fois partielle et perpétuellement hantée par son double ontologique incertain. Chaque instance normative est en effet suivie par lombre de son propre échec, et cet échec prend très souvent une forme figurale. La figure ne prétend pas à un statut ontologique certain et, bien quelle puisse être appréhendée comme « vivante », elle nest pas toujours reconnue comme vie. En fait, une figure vivante située en dehors des normes de la vie nest pas seulement un problème à régler pour la normativité, mais semble être ce que la normativité doit nécessairement produire : cest vivant, mais ce nest pas une vie. Une telle figure tombe hors du cadre fourni par la norme, mais seulement comme un double obsédant dont lontologie ne peut être garantie et dont le statut vivant est offert à lappréhension. « Être encadré » ou « cadré » (to be framed) est une locution complexe en anglais : un tableau est « encadré » (framednote), mais on dit la même chose dun criminel cerné (par la police) ou dune personne innocente piégée (par quelquun de mal intentionné, souvent la police). « To be framed » signifie ainsi être victime dun coup monté, des preuves étant artificiellement disposées de sorte à « établir » la culpabilité dune personne. Quand un tableau est encadré ou une image cadrée (when a picture is framed), ce peut être lenjeu dune infinité de commentaires ou dextensions de limage. Mais le cadre tend à fonctionner, même sous forme minimaliste, comme un ornement éditorial de limage, sinon comme un commentaire réflexif sur lhistoire du cadre mêmenote. Limpression que le cadre guide implicitement linterprétation fait écho à lidée de fausse accusation. Être « encadré » dans ce sens, cest voir construire un « cadre » autour de ses actions, de sorte que le statut de culpabilité du sujet simpose inévitablement au spectateur. Une certaine manière dorganiser et de présenter une action conduit à une conclusion interprétative au sujet de cette action. Mais, comme nous lapprend Trinh Minh-ha, il est possible d« encadrer le cadre » (frame the frame) ou même d« encadrer lencadreur » (frame the framernote), ce qui implique dexposer la ruse qui produit leffet de la culpabilité individuelle. « Encadrer le cadre » semble engager une couche fortement réflexive du champ visuel mais, de mon point de vue, il nen découle pas nécessairement des formes abstraites de réflexivité. Interroger le cadre, cest au contraire montrer quil na jamais véritablement contenu la scène quil était censé délimiter, que quelque chose se trouvait déjà au-dehors, qui rendait possible et reconnaissable le sens même de ce qui est dedans. Le cadre na jamais déterminé précisément ce que nous voyions, pensions, reconnaissions et appréhendions. Quelque chose dépasse le cadre, qui vient troubler notre sentiment de la réalité ; en dautres termes, il se passe quelque chose qui ne se conforme pas à notre compréhension établie des choses. Un certain type de fuite ou de contamination fait de ce processus quelque chose de plus faillible quil y pourrait paraâtre à première vue. Largument de Benjamin sur lœuvre dart à lépoque de la reproductibilité mécanique peut être adapté au temps présentnote. Les conditions techniques de reproduction et de reproductibilité produisent elles-mêmes un déplacement critique, sinon une complète dégradation du contexte en rapport avec les cadres déployés à la fois par lÉtat et les sources médiatiques qui prévalent en temps de guerre. Cela signifie dabord que même si lon pouvait, en considérant la couverture médiatique mondiale, délimiter un simple « contexte » pour la création de la photographie de guerre, celle-ci devrait se départir de ce contexte pour circuler. Si limage se retrouve assurément dans de nouveaux contextes, elle en crée aussi de nouveaux du fait de ce déplacement, en sintégrant au processus de définition et de formation des contextes daccueil. En dautres termes, la circulation des photos de guerre comme la diffusion des poèmes de prison (dans le cas des poètes de Guantanamo étudiés au premier chapitre) est toujours en rupture avec le contexte : de fait, sil arrive que les poèmes quittent la prison, le prisonnier, lui, ne le peut pas ; et les photographies circulent sur Internet alors que telle nétait pas leur finalité. Les photos et les poèmes qui ne circulent pas – soit parce quils ont été détruits, soit parce quon ne leur a jamais permis de quitter la cellule de la prison – sont incendiaires autant par ce quils dépeignent que par les limites imposées à leur circulation (et très souvent par la manière dont ces limites sinscrivent à même lécriture). Cette possibilité de circulation fait partie de ce qui est détruit (et sil y a des « fuites » à ce sujet, cest alors le récit de lacte de destruction qui circule à la place de ce qui a été détruit). Ce qui « échappe » est précisément ce qui rompt avec le contexte qui encadre lévénement, limage, le texte de la guerre. Mais si les contextes sont « encadrés » (il ny a de contexte quimplicitement délimité) et si un cadre est invariablement en rupture avec lui-même en se déplaçant à travers le temps et lespace (sil doit rompre avec lui-même pour se déplacer dans le temps et lespace), alors ce cadre en circulation doit rompre avec le contexte dans lequel il est formé pour atterrir ou arriver ailleurs. Que signifierait de comprendre cette « évasion » (breaking out) et cette « rupture » (breaking from) comme faisant partie du phénomène médiatique en question, comme la fonction même du cadre ? Le cadre, cherchant à contenir, à véhiculer et à déterminer ce qui est vu (et qui y parvient parfois pour une certaine durée), dépend pour y parvenir des conditions de reproductibilité. Mais cette reproductibilité même implique une constante rupture avec le contexte et la constante délimitation dun nouveau contexte, ce qui signifie que le « cadre » ne contient pas, à proprement parler, ce quil véhicule, mais se disjoint chaque fois quil cherche à donner une organisation définitive à son contenu. En dautres termes, le cadre ne fait rien tenir ensemble à un endroit, mais devient lui-même une espèce de perpétuelle rupture assujettie à une logique temporelle en vertu de laquelle il se déplace dun endroit à un autre. Comme le cadre est en constante rupture par rapport à son contexte, cette auto-rupture devient partie de sa définition même. Cela nous conduit à comprendre autrement à la fois lefficace du cadre et sa vulnérabilité à linversion, à la subversion, voire à linstrumentalisation critique. Ce qui est pris pour acquis dans un cas est thématisé de manière critique ou même avec incrédulité dans un autre. Cette temporalité en déplacement du cadre constitue aussi la possibilité et la trajectoire de son affect. Ainsi, limage digitale circule hors des confins dAbou Ghraïb, la poésie de Guantanamo est confiée à des avocats constitutionnalistes qui sarrangent pour la faire publier à travers le monde. Les conditions sont réunies pour susciter létonnement, le scandale, la répulsion, ladmiration et la découverte en fonction du cadrage du contenu par déplacement temporel et spatial. Lextraction de limage ou du texte hors du confinement est une espèce d« évasion » (breaking out) de sorte que même si limage ou le poème ne peuvent libérer personne de la prison, ni arrêter une bombe, ni même inverser le cours de la guerre, ils fournissent pourtant les conditions dune rupture par rapport à lacceptation quotidienne de la guerre, les conditions dune généralisation de sentiments dhorreur et de scandale qui donneront limpulsion et soutiendront les appels à la justice et à la cessation de la violence. On a noté tout à lheure que lun des sens de « to be framed » (être encadré ; être cadré) signifie être soumis à un montage, à une tactique par laquelle la preuve est disposée de sorte à faire apparaâtre comme vraie une accusation fausse. Quelque puissance manipule les termes de lapparence et lon ne peut sortir du cadre ; on est « encadré », ce qui signifie que lon est accusé, mais aussi jugé par avance, sans preuve valable et sans aucun moyen évident de rétablir la vérité. Mais si le cadre est compris comme une certaine manière de « rompre avec » ou « se départir de », alors il se rapproche dune évasion de prison. Cela suggère une certaine détente, un relâchement du mécanisme de contrôle et, avec lui, une nouvelle trajectoire de laffect. Dans ce sens, le cadre permet – voire nécessite – ce départ. Cest ce qui sest produit avec la diffusion des photos des prisonniers de Guantanamo agenouillés et menottés, et le scandale qui sen est ensuivi. Cest encore ce qui sest produit quand les images digitales dAbou Ghraïb ont circulé dans le monde entier sur Internet, suscitant un très large mouvement de réaction viscérale contre la guerre. Que se passe-t-il à de tels moments ? Sagit-il de simples instants transitoires ou bien doccasions permettant dexposer le cadre comme étant un montage à la fois imposé et convaincant, ce qui entraânerait un effet de détente critique pouvant déborder la force de lautorité illégitime ? Comment lier cette réflexion au problème de lappréhension de la vie dans sa précarité ? Il peut sembler dabord quil sagit là dun appel à produire de nouveaux cadres, et donc de nouveaux types de contenus. Est-ce que nous appréhendons la précarité de la vie à travers les cadres disponibles, et notre tâche consiste-t-elle à essayer dinstaurer de nouveaux cadres qui renforceraient la possibilité de cette reconnaissance ? Il importe évidemment de produire de nouveaux cadres comme éléments du projet général de médias alternatifs, mais on manquerait une dimension essentielle de ce projet en se limitant à cette vision. Ce qui se passe quand un cadre est en rupture avec lui-même, cest quune réalité qui allait de soi est mise en question, ce qui expose les desseins dorchestration de lautorité qui cherchait à contrôler le cadre. Peut-être ne sagit-il donc pas seulement de trouver de nouveaux contenus, mais aussi de travailler avec les interprétations admises de la réalité afin de montrer quelles sont éventuellement en rupture avec elles-mêmes. Par conséquent, les cadres qui déterminent effectivement quelles vies seront reconnaissables comme vies et quelles vies ne le seront pas doivent circuler pour établir leur hégémonie. Cette circulation fait ressortir ou, plutôt, est la structure itérative du cadre. Quand les cadres rompent avec eux-mêmes pour sinstaurer eux-mêmes, dautres possibilités dappréhension apparaissent. Quand se défont – un aspect du mécanisme même de leur circulation – les cadres qui régissent la reconnaissabilité relative et différentielle des vies, il devient possible dappréhender quelque chose de ce qui vit, ou de celui qui vit, mais na pas encore été généralement « reconnu » comme vie. Quel est ce spectre qui ronge les normes de la reconnaissance, cette figure qui, portée à sa plus haute intensité, vacille entre le dedans et le dehors ? En tant que dedans, il doit être expulsé pour purifier la norme ; en tant que dehors, il menace de défaire les frontières qui délimitent le soi. Dans les deux cas, il figure la possibilité deffondrement de la norme ; en dautres termes, il est un signe de ce que la norme fonctionne précisément en faisant avec la perspective de sa défaite une défaite inhérente à tout son faire. PRÉCARITÉ ET POSSIBILITÉ DU DEUILLes journaux nous parlent des vies perdues et nous en donnent souvent les nombres, mais cela se répète chaque jour et la répétition semble infinie, irrémédiable. Et nous devons ainsi nous demander ce quil faudrait non seulement pour appréhender la précarité (precariousness) des vies perdues dans la guerre, mais pour que cette appréhension coïncide avec une opposition éthique et politique aux pertes impliquées par la guerre. Parmi les questions qui en découlent : comment laffect est-il produit par cette structure du cadre ? Et quel est le rapport de laffect au jugement et à la pratique éthique et politique ? Dire quune vie est précaire, voilà qui nécessite non seulement que cette vie soit appréhendée comme telle, mais aussi que la précarité soit un aspect de ce qui est appréhendé dans ce qui vit. Dans une perspective normative, je dis donc quil devrait y avoir une manière plus inclusive et plus égalitaire de reconnaâtre la précarité, et que cela devrait prendre la forme dune politique sociale concrète en ce qui concerne des questions telles que labri, le travail, la nourriture, les soins médicaux et le statut légal. Jinsiste toutefois, dune manière à première vue paradoxale, sur le fait que la précarité elle-même ne peut être reconnue à sa juste mesure. Elle peut être appréhendée, considérée, rencontrée et elle peut être présupposée par certaines normes de reconnaissance, tout comme elle peut être refusée par de telles normes. De fait, il devrait y avoir reconnaissance de la précarité comme condition partagée de la vie humaine (en fait, comme une condition qui lie les animaux humains et non humains), mais il ne faudrait pas penser que la reconnaissance de la précarité maâtrise, saisisse ou même connaisse entièrement ce quelle reconnaât. De sorte que, tout en soutenant que les normes de reconnaissance devraient être fondées sur une appréhension de la précarité, je ne crois pas que la précarité soit une fonction ou un effet de la reconnaissance, ni que la reconnaissance soit la seule ou la meilleure manière de prendre acte de la précarité. Dire par exemple quune vie est sujette à la blessure ou quelle peut être perdue, détruite ou systématiquement négligée au point de mourir, cest souligner non seulement sa finitude (dire que la mort est certaine) mais aussi sa précarité (que différentes conditions sociales et économiques doivent être remplies pour que la vie puisse se maintenir comme vie). La précarité implique la vie sociale, cest-à-dire le fait que la vie de quelquun est toujours en quelque sorte aux mains dautrui. Elle implique que lon est exposé à la fois à ceux que lon connaât et à ceux que lon ne connaât pas ; une dépendance par rapport à des gens que lon connaât, que lon connaât à peine ou que lon ne connaât pas du tout. Inversement, elle implique que lon est affecté par lexposition et la dépendance de personnes dont la plupart demeurent anonymes. Ces relations ne sont pas nécessairement damour ni même de sollicitude, mais constituent des obligations à légard dautres personnes que nous ne pouvons pour la plupart pas nommer, que nous ne connaissons pas et qui peuvent ou non posséder des traits qui les rapprochent dune idée de ce que « nous » sommes. Pour utiliser le langage courant, on pourrait dire que « nous » avons des obligations à légard d« autrui » et présumer que « nous » savons qui « nous » sommes dans un tel cas. Cependant, cette façon de voir implique précisément socialement que le « nous » ne peut pas se reconnaâtre, quil ne se reconnaât pas, quil est demblée clivé, interrompu par laltérité comme le dit Levinas, et que les obligations que « nous » avons sont précisément celles qui perturbent toute notion préétablie du « nous ». Contre une conception existentielle de la finitude qui singularise notre relation à la mort et à la vie, la précarité met en évidence ce qui nous rend radicalement substituables et anonymes, à la fois par rapport à certains modes socialement induits du mourir et de la mort et par rapport à des modes socialement conditionnés de persister et de sépanouir. Ce nest pas que nous naissons pour ensuite devenir précaires, cest plutôt que la précarité est coextensive à la naissance elle-même (la naissance est précaire par définition), ce qui veut dire quil importe de savoir si oui ou non cet être nouveau-né survit, mais aussi que sa survie dépend de ce que nous pourrions appeler un réseau social de mains. Précisément parce quun être vivant peut mourir, il est nécessaire de prendre soin de cet être afin quil puisse vivre. La valeur de la vie napparaât que dans des conditions où la perte importerait. Ainsi, la possibilité du deuil est un présupposé pour la vie qui importe. Le plus souvent, nous imaginons quun nouveau-né vient au monde, est maintenu dans et par ce monde jusquà lâge adulte et jusquà la vieillesse et, finalement, meurt. Nous imaginons que lorsque lenfant est désiré, le début de la vie est une occasion de célébration. Mais il ne peut y avoir de célébration sans compréhension implicite de ce que la vie est sujette au deuil, quelle serait pleurée si elle était perdue et que ce futur antérieur est instauré comme sa condition. Dans le langage ordinaire, le deuil porte sur la vie qui a déjà été vécue et présuppose que cette vie sest achevée. Mais, daprès le futur antérieur (qui est aussi une dimension du langage ordinaire), la possibilité du deuil est condition de lapparition et de la durée de la vienote. Le futur antérieur est présupposé au commencement dune vie qui na que commencé à être vécue. En dautres termes, « ceci sera une vie qui aura été vécue » est la présupposition dune vie sujette au deuil, ce qui veut dire que ceci sera une vie qui pourra être considérée comme une vie et qui sera maintenue par cette manière dêtre considérée. Sans la possibilité du deuil, il ny a pas de vie ou, plutôt, il y a quelque chose qui vit, qui est autre chose quune vie. Au lieu de cela, « il y a une vie qui naura jamais été vécue », maintenue par aucun regard, aucun témoignage, et qui ne sera pas pleurée quand elle sera perdue. Lappréhension de la possibilité du deuil précède et rend possible lappréhension de la vie précaire. La possibilité du deuil précède et rend possible lappréhension de lêtre vivant comme vivant, demblée exposé à la non-vie. VERS UNE CRITIQUE DU DROIT À LA VIEIl est évidemment difficile, quand on est de gauche, de penser un discours de la « vie », habitués que nous sommes à considérer comme « pro-choix » les personnes qui défendent laccroissement des libertés reproductives, et comme « pro-vie » celles qui sy opposent. Mais peut-être y a-t-il un moyen pour la gauche de se réapproprier la pensée de la « vie » et de recourir à ce cadre de la vie précaire pour tenir une position féministe forte sur les libertés reproductives. Il est facile de voir comment les partisans des positions appelées « pro-vie » pourraient semparer dune telle vision pour soutenir que le fœtus est précisément cette vie qui reste privée de deuil et qui devrait être pleurée ou encore une vie qui nest pas reconnue comme telle par ceux qui défendent le droit à lavortement. Le même argument pourrait être étroitement associé aux revendications de droits pour les animaux, puisquon pourrait dire que lanimal est une vie qui nest généralement pas reconnue comme telle daprès les normes anthropocentriques. De tels débats tournent souvent aux questions ontologiques cherchant à découvrir sil y a une différence significative entre le statut vivant du fœtus, voire de lembryon, et celui dune « personne », ou encore sil y a une différence ontologique entre lanimal et l« humain ». Reconnaissons que tous sont des organismes qui vivent, dans un sens ou un autre. Dire cela, cependant, ce nest pas encore fournir un argument substantiel en faveur de lune ou lautre politique. Après tout, les plantes sont des êtres vivants, mais les végétariens ne refusent habituellement pas den manger. Plus généralement, on peut soutenir que des processus de vie eux-mêmes nécessitent destruction et régénération, mais cela ne nous dit pas encore quels types de destructions sont acceptables ou inacceptables au point de vue éthique. Déterminer la spécificité ontologique de la vie dans de tels cas nous conduirait plus généralement à aborder la biopolitique, qui concerne les manières dappréhender, de contrôler et dadministrer la vie ainsi que la manière dont ces modes de pouvoir entrent dans la définition de la vie même. Il nous faudrait alors considérer des paradigmes en transformation dans les sciences de la vie – le passage par exemple dune manière de voir clinique à une manière de voir moléculaire, ou les débats entre ceux qui donnent la priorité aux cellules et ceux pour qui les tissus sont lunité primaire du vivant. Il faudrait relier ces débats aux nouvelles tendances biomédicales et aux nouveaux modes de gestion de la vie, ainsi quaux nouvelles perspectives en biologie qui lient le bios de lhumain à celui de lanimal (ou qui prennent au sérieux la relation chiasmique quimplique lexpression « animal humain »). Il nous faudrait enfin situer notre réflexion sur la guerre à lintérieur de ces champs qui nous montrerait comment la « vie » elle-même est définie et régénérée, pour ainsi dire, selon de nouveaux modes de savoir/pouvoir. Je suis sûre quil est possible de suivre cette voie pour comprendre la biopolitique à la fois de la guerre et de la liberté reproductive, et que de telles voies dinvestigation seraient nécessaires pour situer plus spécifiquement le discours de la vie dans la sphère de la biopolitique et de la biomédicalisation. Il y a aussi, comme la récemment montré Donna Jones, un rapport important entre le discours de la vie, la tradition du vitalisme et les diverses doctrines raciales. La bibliographie sur ces sujets importants sest considérablement enrichie ces dernières annéesnote. Ce nest pourtant pas à la généalogie des concepts de vie ou de mort que va ma propre contribution, mais à la pensée de la précarité comme quelque chose qui est à la fois présupposé et organisé par ces discours, sans être jamais entièrement résolu par aucun discours. De mon point de vue, il nest pas possible de fonder des arguments en faveur de la liberté reproductive, qui inclut le droit à lavortement, sur une conception de ce qui est vivant et de ce qui ne lest pas. Les cellules souches sont des cellules vivantes, fussent-elles précaires, mais cela nimplique pas immédiatement une quelconque décision quant aux conditions sous lesquelles elles doivent être détruites ou utilisées. Tout ce qui entre sous la rubrique « vie précaire » ne mérite donc pas a priori dêtre protégé de la destruction. Mais cest précisément là que ces débats deviennent difficiles, car si certains tissus ou cellules vivants méritent dêtre protégés de la destruction et pas dautres, cela ne risque-t-il pas de mener à conclure que, en situation de guerre, certaines vies humaines méritent dêtre protégées et dautres non ? Pour voir en quoi cette inférence est fallacieuse, il nous faut considérer quelques postulats de base de notre analyse et la manière dont un certain anthropocentrisme conditionne plusieurs formes problématiques dargumentation. Le premier postulat est quil y a un vaste domaine de la vie qui nest pas soumis à la régulation et à la décision humaines, et quimaginer quil en va autrement cest restaurer au cœur des sciences de la vie un anthropocentrisme inacceptable. Le second point est évident mais mérite dêtre réaffirmé : dans ce vaste domaine de la vie organique, la dégénérescence et la destruction font partie intégrante du processus même de la vie, ce qui veut dire quil est impossible de mettre fin à toute dégénérescence sans mettre fin aux processus de la vie même. Ironiquement, exclure la mort en faveur de la vie, cest la mort de la vie. Par conséquent, pour toute chose vivante, il est impossible de dire par avance quil existe un droit à la vie, étant donné quaucun droit ne peut écarter tous les processus de dégénérescence et de mort ; cette prétention est fonction dun fantasme domnipotence anthropocentrique (qui cherche aussi à nier la finitude de lanthropos). De même, il ny a pas de sens, en dernier recours, à soutenir par exemple quil faudrait se concentrer sur ce qui est distinctif de la vie humaine, puisque si cest la « vie » dans la vie humaine qui nous intéresse, cest précisément là quil ny a pas de moyen rigoureux de distinguer en termes absolus le bios de lanimal du bios de lanimal humain. Toute distinction de ce type serait ténue et manquerait une nouvelle fois le fait que, par définition, lanimal humain est aussi un animal. Ce nest pas une assertion quant au type ou à lespèce danimal quest lhumain, mais un aveu de ce que lanimalité est une précondition de lhumain, et quil ny a pas dhumain qui ne soit un animal humain. Ceux qui cherchent des fondements permettant de décider, par exemple, si et quand lavortement pourrait être justifié ont souvent recours à une conception morale de la « personne » (personhood) pour déterminer le moment où un fœtus peut raisonnablement être appelé une personne. Les personnes seraient alors comprises comme sujets de droits, méritant dêtre protégées contre latteinte et la destruction, tandis que les non-personnes – ou « pré-personnes », pour ainsi dire – ne le mériteraient pas. Par ces efforts, on cherche à résoudre les questions éthiques et politiques en recourant à une ontologie de la personne (personhood) qui sappuie sur une approche de lindividuation biologique. Lidée de la « personne » (person) est alors définie ontogénétiquement. Jentends par cela que le développement interne postulé dun certain statut moral ou dune certaine capacité morale de lindividu devient la mesure éminente par laquelle est évalué le statut de personne (personhood is gauged). Le débat ne se limite pas seulement à un domaine moral, mais à une ontologie de lindividualisme qui ne parvient pas à reconnaâtre que la vie, comprise comme vie précaire, implique une ontologie sociale mettant en question cette forme dindividualisme. Il ny a pas de vie sans des conditions qui rendent la vie possible à des degrés divers. Or ces conditions sont intrinsèquement sociales ; elles établissent non lontologie discrète de la personne, mais plutôt linterdépendance des personnes, et impliquent à la fois des relations sociales reproductibles et durables et des relations à lenvironnement et aux formes de vie non humaines, considérées largement. Ce mode dontologie sociale (pour laquelle il nexiste pas de distinction absolue entre le social et lécologique) aura des implications concrètes dans notre manière de réaborder les questions de liberté reproductive et de politique antiguerre. La question nest pas de savoir si un être donné est vivant ou pas, pas plus que de savoir si cet être détient le statut de « personne » (person). Elle porte plutôt sur le fait de savoir si les conditions sociales de persistance et dépanouissement sont ou non possibles. Ce nest quen posant cette question-là que nous pourrons éviter les présupposés anthropocentriques et individualistes libéraux qui ont fait dérailler ces débats. Bien sûr, ces arguments nabordent pas encore directement la question des conditions sous lesquelles la vie précaire acquiert ou non un droit à la protection. Une manière conventionnelle dinscrire ce problème dans la philosophie morale consiste à demander qui décide et sur quelles bases. Mais il y a peut-être un ensemble de questions plus fondamentales à poser : à quel moment la « décision » apparaât-elle comme un acte pertinent, approprié ou obligatoire ? Il y a la question du « qui » – qui décide ? – et celle des critères daprès lesquels une décision est prise ; mais il y a aussi la « décision » qui porte sur la latitude appropriée de la prise de décision même. La décision de prolonger la vie pour les humains ou les animaux et celle dinterrompre la vie sont lune et lautre notoirement controversées, précisément parce quil ny a pas de consensus sur le moment et le lieu où la décision doit intervenir. Dans quelle mesure, pour quel effort et à quel prix peut-on prolonger la vie vivable (livable) de gens âgés ou en phase terminale de maladie ? Outre des arguments religieux selon lesquels il nest pas « du pouvoir des humains » de prendre des décisions, certaines positions sont motivées par des analyses du rapport coût-bénéfice selon lesquelles il y a des limites financières à notre capacité de prolonger la vie, et dautant plus la vie vivable. Mais il faut noter que, quand on entreprend dexaminer de tels scénarios, on imagine un groupe de gens qui prennent des décisions et que ces décisions elles-mêmes sont en rapport avec un environnement, compris de manière générale, qui rendra ou non la vie vivable. Ce nest pas simplement une question de politique quant à la question de savoir sil faut ou non soutenir une vie ou apporter les conditions dune vie vivable, car nos réflexions entretiennent un présupposé implicite quant à lontologie de la vie elle-même. Pour le dire simplement, la vie, pour être une vie vivable, exige que des conditions de soutien et de mise en capacité soient remplies. De fait, cest en partie à partir dune considération de la qualité et des conditions de vie quest prise la décision de fournir un soutien appareillé à des patients pour allonger leur vie ou celle de prolonger les soins infirmiers aux personnes âgées. Dire que la vie est précaire, cest dire que la possibilité de son maintien dépend fondamentalement de conditions sociales et politiques, et pas seulement du postulat dune pulsion interne de vie. Toute pulsion doit être étayéenote, soutenue par ce qui lui est extérieur, raison pour laquelle il ne peut y avoir de persistance de la vie sans que soient remplies au moins certaines des conditions qui font quune vie est vivable. Et cest aussi vrai pour l« individu décideur » que pour nimporte quel autre, y compris lindividu qui « décide » ce quil convient de faire des embryons, fœtus, cellules souches ou sperme anonyme. En effet, celui ou celle qui décide ou pose des droits à la protection le fait dans un contexte de normes sociales et politiques qui encadrent le processus de décision, et en fonction de présupposés permettant de reconnaâtre les droits posés. En dautres termes, les décisions sont des pratiques sociales et laffirmation de droits surgit précisément là où des conditions dinterlocution peuvent être présupposées ou du moins invoquées et incitées, quand elles ne sont pas encore institutionnalisées. Mais il nous faudrait peut-être surtout repenser le « droit à la vie » là où il ny a pas de protection définitive contre la destruction et là où des liens sociaux positifs et nécessaires nous imposent de garantir des conditions de vies vivables (livable lives) et de le faire sur des fondements égalitaires. Cela impliquerait des obligations positives consistant à apporter un soutien élémentaire permettant de réduire la précarité par des moyens égalitaires : nourriture, abri, travail, soins médicaux, éducation, liberté de mouvement et dexpression, protection contre les atteintes et loppression. La précarité est la base de ces obligations sociales positives (paradoxalement parce que la précarité est une sorte de privation de base [ungrounding] qui constitue une condition générale de lanimal humain) dont le but est de réduire en même temps la précarité et son inégale répartition. De ce point de vue, on peut comprendre les modes de justification de la recherche sur les cellules souches quand il est clair que lutilisation de cellules vivantes peut accroâtre les possibilités de vie vivable. De façon similaire, la décision davorter peut être bien fondée sur la perception du manque de formes de soutien social et économique nécessaires à rendre cette vie vivable. Dans ce sens, on voit que les arguments contre certaines formes de guerre reposent sur lidée que des manières arbitraires de maximiser la précarité pour certains et de lamoindrir pour dautres violent les normes égalitaires élémentaires et sabstiennent de reconnaâtre que la précarité impose certains types dobligations éthiques quant aux vivants et entre eux. On pourrait, bien sûr, objecter que lidée de « vie vivable » risque de donner du grain à moudre à ceux qui veulent distinguer entre les vies valant dêtre vécues et celles qui méritent dêtre détruites – précisément un raisonnement qui soutient un certain type deffort de guerre consistant à distinguer entre les vies douées de valeur et dignes dêtre pleurées, dune part, et les vies dévaluées et non sujettes au deuil, de lautre. Mais conclure ainsi revient à négliger limportante qualification quimposent des critères égalitaires quant à lexamen de ce quest une vie vivable. La précarité doit être saisie non pas simplement comme un trait de telle ou telle vie, mais comme une condition générale, cette généralité ne pouvant être niée quà condition de nier la précarité même. Et linjonction à penser la précarité en termes dégalité apparaât précisément à partir de lirréfutable possibilité de généralisation de cette condition. Dès lors, on refuse la répartition différentielle de la précarité et de la possibilité du deuil. De plus, lidée même de précarité implique une dépendance à légard de réseaux sociaux et de conditions sociales, ce qui suggère que ce nest pas la « vie même » qui fait problème ici, mais toujours et seulement les conditions de la vie, la vie comme quelque chose qui a des conditions pour devenir vie vivable et, par conséquent, pour se prêter au deuil. Il nen résulte donc pas que tout ce qui peut mourir ou est sujet à la destruction (cest-à-dire tous les processus de la vie) impose une obligation de préserver la vie. Mais une obligation naât du fait que nous sommes, pour ainsi dire, des êtres demblée sociaux, qui dépendons de ce qui est hors de nous – autrui, des institutions, un environnement viable et durable – et que nous sommes, dans ce sens, précaires. Maintenir la vie comme viable (sustainable) nécessite de donner à ces conditions la place qui leur revient et de militer pour quelles soient remplies avec constance et force. Là où une vie na aucune chance de sépanouir, il faut veiller à amender les conditions négatives de la vie. La vie précaire implique la vie comme processus conditionné et non comme trait interne dun individu monadique ou toute autre chimère anthropocentrique. Nous sommes engagés à légard des conditions qui rendent la vie possible, pas à légard de la « vie même », ou, plutôt, nos obligations naissent de lidée quil ne peut y avoir de vie maintenue (sustained) si ces conditions ne sont pas remplies, ce qui est à la fois notre responsabilité politique et lobjet de nos décisions éthiques les plus sensibles. FORMATIONS POLITIQUESSi la vie précaire est une condition générale, elle est paradoxalement aussi la condition qui consiste à être conditionné. En dautres termes, on peut dire de toute vie quelle est précaire, ce qui revient à dire que toujours la vie naât et est entretenue dans les conditions de la vie. Notre discussion au sujet des cadres et des normes cherchait à éclairer une dimension de ces conditions. Il ne nous est pas facile de reconnaâtre la vie hors des cadres dans lesquels elle est donnée, et ces cadres ne structurent pas seulement la manière dont nous en venons à connaâtre et à identifier la vie, mais constituent des conditions dexistence (sustaining conditions) pour ces vies mêmes. Ces conditions doivent être assurées (sustained), ce qui veut dire quelles existent non pas comme entités statiques, mais comme institutions et comme relations socialement reproductibles. Nous naurions pas la responsabilité de maintenir les conditions de la vie si celles-ci nexigeaient pas dêtre toujours de nouveau remplies. De manière analogue, les cadres sont assujettis à une structure ditération – ils ne peuvent circuler quen vertu de leur caractère reproductible et cette reproductibilité même introduit un risque structurel pour lidentité du cadre lui-même. Le cadre rompt avec lui-même pour se reproduire et sa reproduction devient le lieu de la possibilité dune rupture politique conséquente. Il fonctionne ainsi de manière normative mais, selon son mode spécifique de circulation, il peut mettre en question certains champs de normativité. De tels cadres structurent les modes de reconnaissance, particulièrement en temps de guerre, mais leurs limites et leur contingence sont aussi soumises à lexposition et à lintervention critiques. De tels cadres sont opératoires dans lemprisonnement et la torture, mais aussi dans la politique dimmigration qui veut que certaines vies soient perçues comme vies tandis que dautres, quoique apparemment vivantes, ne parviennent pas à acquérir une forme perceptuelle comme telles. Des formes instituées et actives de racisme au niveau de la perception tendent à produire des versions iconiques de populations éminemment sujettes au deuil (grievable) et dautres dont la perte nen est pas une et qui restent non sujettes au deuil (ungrievable). La distribution différentielle des conditions de possibilité du deuil (grievability) parmi les populations a des conséquences sur les raisons pour lesquelles nous éprouvons des affects doués deffets politiques, comme lhorreur, la culpabilité, le sadisme vertueux, le sentiment de perte ou lindifférence. Pourquoi, par exemple, aux États-Unis, y a-t-il eu une réaction pour justifier certaines formes de violence infligée, tandis que la violence subie par les Américains tantôt suscitait un deuil bruyant (liconographie des morts du 11 Septembre), tantôt était considérée comme inassimilable (laffirmation dimperméabilité virile dans la rhétorique étatique) ? Si lon prend pour point de départ la précarité de la vie, alors il ny a pas de vie qui nait besoin dêtre hébergée et nourrie, qui ne dépende de réseaux de sociabilité et de travail plus larges, pas de vie qui transcende la blessure et la mortaliténote. On pourrait alors analyser certains des tributs culturels rendus au pouvoir militaire à notre époque comme sefforçant de maximiser la précarité pour les autres tout en latténuant autant que possible pour la puissance en question. Cette distribution différentielle de la précarité est à la fois un problème matériel et perceptuel, puisque ceux dont les vies ne sont pas « considérées » comme potentiellement sujettes au deuil, et donc douées de valeur, sont chargées de porter le fardeau de la famine, du sous-emploi, de lincapacitation légale (disenfranchisement) et de lexposition différentielle à la violence et à la mortnote. Il serait difficile, voire impossible, de décider si le « regard » ou léchec du « regard » conduit à la « réalité matérielle » ou si cest la réalité matérielle qui conduit à léchec du regard, étant donné quil semblerait que lun et lautre se produisent en même temps et que de telles catégories perceptuelles sont essentielles au façonnement de la réalité matérielle (ce qui ne veut pas dire que toute matérialité soit réductible à la perception, mais seulement que la perception emporte des effets matériels). La précarité sociale (precarity) et la précarité existentielle (precariousnessnote) sont des notions qui se croisent. Les vies sont précaires par définition : elles peuvent être effacées volontairement ou par accident ; leur persistance nest garantie en aucune manière. Dans un sens, cest une caractéristique de toute vie et on ne peut penser une vie qui ne soit précaire – sauf en imagination, bien sûr, et particulièrement dans limaginaire militaire. Lordre politique, qui comprend les institutions économiques et sociales, est conçu pour répondre à des besoins qui, laissés sans réponse, accroissent le risque de mortalité. La précarité (precarity) désigne la condition politiquement induite qui fait que certaines populations souffrent des défaillances des réseaux sociaux et économiques de soutien et sont exposées de façon différentielle à la blessure, à la violence et à la mort. De telles populations subissent des risques accrus de maladie, de pauvreté, de famine, de déplacement et dexposition à la violence sans aucune protection. La précarité sociale (precarity) caractérise aussi la condition politiquement induite de précarité (precariousness) maximale des populations exposées à la violence arbitraire de lÉtat, qui nont souvent dautre option que den appeler à cet État même pour la protection dont ils ont besoin. Ils en appellent donc à lÉtat pour quil les protège, mais lÉtat est précisément ce dont ils doivent être protégés. Être protégé de la violence par lÉtat-nation, cest être exposé à la violence exercée par lÉtat-nation, de sorte que recourir à lÉtat-nation pour être protégé de la violence, cest précisément échanger une violence potentielle contre une autre. Il se peut pourtant quil ny ait que peu dautres options. Toute violence ne provient évidemment pas de lÉtat-nation, mais on trouverait rarement des exemples contemporains de violence qui naient aucun rapport avec cette forme politique. Ce livre examine les « cadres » de la guerre – les différentes manières, inhérentes à la conduite de la guerre, de morceler sélectivement lexpérience. De tels cadres ne se contentent pas de refléter les conditions matérielles de la guerre, ils sont essentiels à linstance en perpétuel façonnement qui anime cette réalité matérielle. Il est question ici de plusieurs types de cadres : cadre photographique, cadrage de la décision de partir en guerre, cadrage des questions dimmigration comme une « guerre intérieure », enfin cadrage de la politique sexuelle et féministe au service de leffort de guerre. Selon moi, sil est vrai que la guerre est diversement cadrée en vue de freiner ou daccroâtre laffect par rapport à la possibilité différentielle de deuil des vies perdues (differential grievability), il nest pas moins vrai quelle sert aussi de cadre à des manières de penser le multiculturalisme et les débats sur la liberté sexuelle, des questions largement considérées comme distinctes des « affaires étrangères ». Des conceptions progressistes des droits des femmes ou des libertés sexuelles sont mobilisées non seulement pour rationaliser des guerres à lencontre de populations à dominante musulmane, mais aussi pour justifier les restrictions à limmigration en provenance de pays à dominante musulmane vers lEurope. Aux États-Unis, cela a conduit à larrestation et à la détention illégales de personnes qui « semblaient » appartenir à des groupes ethniques suspects, même si des efforts en vue de lutter contre ces mesures par des voies juridiques se sont révélés de plus en plus probants ces dernières annéesnote. Ceux qui admettent, par exemple, lidée quil y a « contradiction » entre libertés sexuelles et droit à limmigration, surtout en Europe, ne prennent pas en compte la manière dont la guerre en cours structure et fissure le sujet des mouvements sociaux. Pour comprendre les enjeux culturels de la guerre « contre lislam », dont la politique coercitive de limmigration est une nouvelle forme, la gauche est mise au défi de penser par-delà les cadres établis du multiculturalisme et de contextualiser ses récentes divisions sous léclairage de la violence dÉtat, de lexercice de la guerre et de laccroissement de la « violence légale » à la frontière. Ces dernières années, les positions liées à une politique sexuelle progressiste ont été opposées aux revendications en faveur des droits des immigrés et de nouvelles transformations culturelles aux États-Unis et en Europe. Les formulations de ces contradictions et de ces impasses semblent dépendre dun cadre qui ne permet pas de penser de manière critique la manière dont les termes de la politique intérieure sont perturbés et redéployés par les objectifs plus larges de la guerre. Un recadrage de la politique contemporaine sur les effets illégitimes et arbitraires de la violence dÉtat, et notamment sur les moyens coercitifs dappliquer ou de braver la légalité, pourrait permettre à la gauche de se réorienter en surmontant les antinomies libérales qui la sapent actuellement. Une coalition de ceux qui sopposent à la coercition et à la violence illégitimes ainsi quaux racismes de toutes sortes (de manière non différentielle) impliquerait certainement aussi de refuser fermement lappropriation captieuse de la politique sexuelle dans la motivation des guerres en cours. Les cadres à travers lesquels nous pensons la gauche doivent être reformulés au vu des nouvelles formes de violence dÉtat, et plus particulièrement de celles de ces formes qui cherchent à suspendre les contraintes légales au nom de la souveraineté ou qui fabriquent des systèmes de pseudo-légalité au nom de la sécurité nationale. Bien souvent, on ne voit pas que les problèmes apparemment « intérieurs » sont infléchis par les questions de politique étrangère et que lorientation se fonde sur un « cadre » similaire dans ces deux domaines. On ne sinterroge pas toujours non plus sur cette manière de cadrer les divisions entre questions intérieures et questions étrangères. Quel type de politique résulterait de la mise en contact critique de ces cadres ? Peut-être y trouverions-nous un moyen de militer contre la mobilisation des agendas intérieurs « progressistes » (féminisme, libertés sexuelles) en faveur de la guerre, de la politique anti-immigratoire ou même pour justifier les tortures sexuelles. Cela impliquerait de repenser la politique sexuelle avec la politique de limmigration et de prendre en considération lexposition différentielle des populations à des conditions qui compromettent leurs possibilités de persistance et dépanouissement. Ce travail vise une réorientation de la politique, à gauche, dans le sens dune prise en compte de la précarité comme terrain existant et prometteur déchanges coalitionnels. Que des populations puissent devenir sujettes au deuil (grievable) nimplique pas une connaissance de la singularité de chacune des personnes qui court un risque ou dont la vie a été risquée. Cela implique plutôt une compréhension politique de la précarité comme cette condition à la fois partagée et politiquement induite qui nie légalité dexposition par une distribution radicalement inégale de la richesse et par le risque différentiel dune plus grande violence encouru par certaines populations, conceptualisées suivant des critères raciaux et nationaux. La reconnaissance de la précarité partagée induit des engagements fortement normatifs quant à légalité et invite à une plus rigoureuse universalisation des droits qui cherchent à répondre aux besoins humains élémentaires de nourriture, dabri, ainsi quaux autres conditions indispensables à la persistance et à lépanouissement. On pourrait être tenté de les appeler des « besoins matériels », ce quils sont certainement. Mais dès lors que lon admet que les pratiques guerrières sont rendues possibles par les « cadres » dans lesquels ces besoins sont reconnus ou niés, on est conduit à conclure que les cadres de la guerre font partie de ce qui fait la matérialité de la guerre. De même que la « matière » des corps ne peut surgir en labsence de contours qui linforment et laniment, la « matière » de la guerre ne peut surgir sans forme ou cadre qui la conditionne et la rende possible. Lopération des caméras, non seulement en ce quelles enregistrent et diffusent des images de torture, mais en tant quelles font partie intégrante de lappareillage de bombardement même, permet de comprendre que les représentations médiatiques sont déjà devenues des modes de conduite militairenote. Dans les conditions historiques actuelles, il ny a donc pas de moyen de séparer la réalité matérielle de la guerre des régimes de représentation à travers lesquels elle opère et qui rationalisent son opération. Les réalités perceptuelles produites par de tels cadres ne conduisent pas précisément à la politique de guerre, pas plus que ces politiques ne créent unilatéralement des cadres de perception. Perception et politique ne sont que deux modalités du même processus par lequel le statut ontologique dune population visée est compromis et suspendu. Ce nest pas la même chose que la « vie nue », car les vies en question ne sont pas rejetées hors de la polis dans une situation dexposition radicale, mais poussées et contraintes par les relations de pouvoir à une situation dexposition forcée. Ce nest pas le retrait ou labsence de loi qui produit la précarité, mais les effets mêmes de la coercition légale illégitime, ou lexercice du pouvoir dÉtat libéré des contraintes de toute loi. Ces réflexions ont aussi des conséquences sur la manière dont on pense le corps, car il ny a pas de conditions qui puissent « résoudre » entièrement le problème de la précarité humaine. Les corps viennent à être et cessent dêtre : en tant quorganismes doués de persistance physique, ils sont soumis à des intrusions et à des maladies qui compromettent leur possibilité même de persister. Il sagit de traits nécessaires des corps – ceux-ci ne peuvent « être » pensés sans leur finitude, et ils dépendent de ce qui est « hors deux » pour se maintenir –, des traits qui relèvent de la structure phénoménologique de la vie corporelle. Vivre, cest toujours vivre une vie qui demblée court un risque et peut être mise en danger ou effacée assez soudainement du dehors et pour des raisons quelle ne contrôle pas toujours elle-même. Si la plupart des positions dérivées des approches spinozistes de la persistance corporelle mettent laccent sur le désir productif du corpsnote, peut-être nous manque-t-il encore une approche spinoziste de la vulnérabilité corporelle, ou nous reste-t-il à considérer ses implications politiquesnote. Le conatus peut être, et est en effet, concurrencé par plusieurs causes : nous sommes liés à autrui non seulement par des réseaux de connexions libidinales, mais aussi par des modes de dépendance et de proximité non voulus qui pourraient bien avoir des conséquences psychiques ambivalentes, notamment des nœuds dagressivité et de désir (Klein)note. En outre, cette condition généralisée de précarité et de dépendance se trouve exploitée et déniée dans des formes politiques particulières. Toute la volonté et toute la richesse du monde ne peuvent suffire à supprimer les éventualités de maladie ou daccident pour un corps vivant, bien que volonté et richesse puissent être mobilisées au service dune telle illusion. Ces risques sont intégrés à la conception même de la vie corporelle, considérée à la fois comme finie et précaire, ce qui implique que le corps dépend toujours de modes de socialité et denvironnement qui limitent son autonomie individuelle. La condition partagée de précarité implique que le corps est de façon constitutive à la fois social et interdépendant – une vision que Hobbes et Hegel confirment clairement de diverses manières. Il en résulte cependant des formes de domination, précisément du fait que chaque corps se trouve potentiellement menacé par dautres, par définition tout aussi précaires. Cette dimension typiquement hégélienne prend des significations spécifiques dans les conditions contemporaines de la guerre : la condition partagée de précarité ne conduit pas à la reconnaissance réciproque, mais à une exploitation spécifique des populations visées, de vies qui ne sont pas tout à fait des vies, qui sont tenues pour « destructibles » et « non soumises au deuil ». Ces populations peuvent être perdues ou abandonnées précisément parce quelles sont cadrées comme déjà perdues ou abandonnées ; elles sont interprétées comme des menaces contre la vie humaine telle que nous la connaissons, et non comme des populations vivantes qui doivent être protégées de la violence illégitime dÉtat, de la famine ou des pandémies. Par conséquent, lorsque de telles vies sont perdues, elles ne sont pas pleurées, puisque, dans la logique retorse qui rationalise leur mort, la perte de telles populations est jugée nécessaire pour protéger les vies des « vivants ». Cette manière de considérer la distribution différentielle de la précarité et du deuil constitue une alternative aux modèles de multiculturalisme qui présupposent lÉtat-nation comme cadre exclusif de référence et le pluralisme comme une manière adéquate de penser les sujets sociaux hétérogènes. Bien que certains principes libéraux, notamment légalité et luniversalité, demeurent essentiels à cette analyse, il reste clair que les normes libérales qui présupposent une ontologie de lidentité individuelle ne peuvent fournir le genre de lexique analytique quil nous faut pour penser linterdépendance globale et les réseaux entrelacés de pouvoir et de position sociale dans la vie contemporaine. Une part du problème même de la vie politique contemporaine est que tout le monde ne compte pas comme sujet. Le multiculturalisme tend à présupposer des communautés déjà constituées, des sujets déjà établis, alors que ce qui est en jeu, ce sont des communautés qui ne sont pas tout à fait reconnues comme telles, des sujets qui vivent mais ne sont pas encore considérés comme des « vies ». Il ne sagit pas dun simple problème de coexistence. La question est de savoir comment la politique de formation différentielle de la subjectivité concourt dans les cartographies contemporaines du pouvoir : a) à mobiliser le progressisme sexuel contre les nouveaux migrants au nom dune conception captieuse de la liberté et b) à utiliser le genre et les minorités sexuelles à des fins de justification pour les entreprises guerrières récentes et en cours. À cet égard, une politique de gauche viserait dabord à reprendre et à étendre la critique politique de la violence dÉtat, à la fois de la guerre et des formes de violence légalisées par lesquelles les populations sont différentiellement privées des ressources élémentaires qui permettraient une réduction de la précarité. Ceci semble dune urgente nécessité dans un contexte de désagrégation des États-providence ou dÉtats où les réseaux de sécurité sociale ont été mis en pièces, voire nont pas eu loccasion dapparaâtre. Deuxièmement, il conviendrait de se concentrer moins sur la politique identitaire, ou sur le type dintérêt et de croyances formulés à partir de revendications identitaires, que sur la précarité et sa distribution différentielle, dans lespoir que de nouvelles coalitions puissent se former et surmonter les impasses libérales du type de celles qui ont été mentionnées. La précarité traverse les catégories identitaires aussi bien que les cartes multiculturelles, formant ainsi la base dune alliance focalisée sur lopposition à la violence dÉtat, contre sa capacité à produire et à distribuer la précarité au nom du profit et de la défense du territoire. Une telle alliance nexigerait pas de saccorder sur toutes les questions de désir, de croyance ou dauto-identification. Elle serait un mouvement autorisant certains antagonismes parmi ses participants – des divergences de vues persistantes et stimulantes qui seraient valorisées comme le signe et la substance dune politique démocratique radicale. 1. SURVIVABILITÉ, VULNÉRABILITÉ, AFFECTLe postulat dune précarité généralisée remettant en question lontologie de lindividualisme implique, quoique indirectement, certaines conséquences normatives. Il ne suffit pas de dire que la vie, étant précaire, doit être préservée. Ce qui est en jeu, ce sont les conditions qui rendent la vie viable (sustainable) et les désaccords moraux se centrent de ce fait invariablement sur la manière dont ces conditions de vie peuvent être améliorées et la précarité réduite, et sur la possibilité quelles le soient. Mais sil est clair quune telle manière de voir engage une critique de lindividualisme, comment penser un début de prise en charge de la tâche de réduction de la précarité ? Si lontologie du corps sert de point de départ pour repenser ainsi la responsabilité, cest précisément en vertu de ce que, par sa surface et sa profondeur, le corps est un phénomène social : il est exposé à autrui, vulnérable par définition. Sa persistance même dépend de conditions et dinstitutions sociales, ce qui veut dire que pour « être », au sens de « persister », il doit sen remettre à ce qui est hors de lui. Comment la responsabilité peut-elle être pensée à partir de cette structure socialement ek-statiquenote du corps ? En tant quil est quelque chose qui, par définition, cède à la force et au façonnement sociaux, le corps est vulnérable. Il nest cependant pas une simple surface sur laquelle sont inscrites des significations sociales, mais ce qui souffre et jouit de lextériorité du monde tout en y répondant, une extériorité qui définit la disposition, la passivité et lactivité du monde. Bien sûr, la blessure est lune des choses qui peuvent arriver à un corps vulnérable et qui lui arrivent parfois (et il ny a pas de corps invulnérables), mais cela ne veut pas dire que la vulnérabilité du corps soit réductible à ce qui le rend sujet à la blessure. Que le corps se heurte invariablement au monde du dehors est un signe de linconvénient général que constitue une proximité non désirée par rapport à autrui et à des circonstances que lon ne contrôle pas. Ce « se heurter à » est lune des modalités qui définissent le corps. Et, pourtant, cette altérité importune à laquelle se heurte le corps est souvent ce qui anime la capacité à répondre (responsivenessnote) au monde. Cette capacité à répondre peut comprendre une vaste palette daffects : plaisir, colère, douleur, espoir, pour nen nommer que quelques-uns. À mon avis, de tels affects ne sont pas seulement la base, mais la matière même de lidéation et de la critiquenote. Cest ainsi quun certain acte dinterprétation se produit implicitement dans des phases de réponse affective primaire. Linterprétation ne nait pas comme lacte spontané dun esprit individuel, mais comme la conséquence dun certain champ dintelligibilité qui contribue à former et à donner un cadre à notre capacité à répondre aux empiétements du monde (un monde dont nous dépendons, mais aussi qui empiète sur nous, suscitant une réponse sous des formes complexes et parfois ambivalentes). Cest pourquoi la précarité comme condition généralisée dépend dune manière de concevoir le corps comme fondamentalement dépendant de, et conditionné par, un monde maintenu et viable (sustained and sustainable) ; la capacité à répondre – et donc, en dernier recours, la responsabilité – se loge dans les réponses affectives à un monde qui soutient et empiète à la fois. Parce que de telles réponses affectives sont inévitablement médiatisées, elles sollicitent et mettent en œuvre certains cadres dinterprétation ; elles peuvent aussi mettre en question le caractère acquis de ces cadres et fournir ainsi les conditions affectives de la critique sociale. Comme je lai soutenu ailleursnote, la théorie morale, si elle a pour but de connaâtre son objet et dagir sur lui, doit devenir critique sociale. Pour comprendre le schéma que jai proposé dans le contexte de la guerre, il faut considérer la manière dont la responsabilité doit se focaliser non pas simplement sur la valeur de telle ou telle vie, ni sur la question des conditions de survie dans labstraction, mais sur les conditions sociales dune vie viable – surtout quand ces conditions font défaut. Cette tâche devient particulièrement aiguë dans un contexte de guerre. Il nest pas facile daborder la question de la responsabilité, notamment parce que le terme lui-même a été utilisé à des fins contraires à celles que je poursuis ici. En France, par exemple, où les avantages sociaux sont refusés aux pauvres et aux migrants, le gouvernement prône un nouveau sens de la « responsabilité », terme par lequel il veut dire que les individus ne devraient pas dépendre de lÉtat mais deux-mêmes. Un mot a même été formé pour décrire le processus de production dindividus qui ne dépendent que deux-mêmes : « responsabilisation ». Je ne suis certainement pas opposée à la responsabilité individuelle et il ne fait pas de doute quà certains égards, nous devons tous assumer nos responsabilités. Mais certaines questions critiques naissent pour moi de cette formulation : ne suis-je responsable que de moi-même ? Y a-t-il dautres personnes dont je sois responsable ? Et comment est-ce que je détermine généralement la portée de ma responsabilité ? Suis-je responsable de tous les autres ou seulement de certains, et suivant quels critères tracerais-je cette ligne de partage ? Mais ce nest que le début de mes difficultés. Javoue avoir quelques problèmes avec les pronoms en question. Suis-je responsable seulement en tant que « je », autrement dit comme individu ? Se pourrait-il que ce qui apparaât quand jassume mes responsabilités, cest que celle que « je » suis est nécessairement liée à autrui ? Suis-je seulement pensable sans ce monde des autres ? Se pourrait-il même que, à travers le processus consistant à assumer la responsabilité, le « je » se révèle au moins partiellement un « nous » ? Mais qui est alors inclus dans le « nous » que je semble être ou dont je semble faire partie ? Et de quel « nous » suis-je finalement responsable ? Ce nest pas la même chose que de demander à quel « nous » jappartiens. Si jidentifie une communauté dappartenance à partir de la nation, du territoire, de la langue ou de la culture, et si je fonde alors mon sens de la responsabilité sur cette communauté, jadhère implicitement à lidée que je ne suis responsable que de ceux qui sont reconnaissables comme moi dune manière ou dune autre. Mais quels sont les cadres de reconnaissance implicitement en jeu quand je « reconnais » quelquun comme étant « comme moi » ? Quel ordre politique implicite produit et régule la « ressemblance » dans ces cas-là ? Quelle est notre responsabilité envers ceux que nous ne connaissons pas, qui semblent mettre à lépreuve notre sentiment dappartenance ou défier les normes disponibles de la ressemblance ? Peut-être sommes-nous des leurs dune autre manière, et peut-être notre responsabilité envers eux ne repose-t-elle pas, en fait, sur la perception de similitudes préexistantes (ready-made similitudes). Peut-être une telle responsabilité ne peut-elle commencer à se réaliser quà partir dune réflexion critique sur les normes dexclusion par lesquelles se constituent des champs de reconnaissabilité, ces champs qui sont implicitement invoqués quand, par réflexe culturel, nous pleurons certaines vies tout en répondant par lindifférence à la perte dautres vies. Avant de suggérer une manière de penser la responsabilité globale en ces temps de guerre, je tiens à me distancier de certaines approches erronées de ce problème. Ceux qui, par exemple, mènent des guerres au nom du bien commun, ceux qui tuent au nom de la démocratie ou de la sécurité, qui font intrusion dans des pays souverains au nom de la souveraineté – tous ceux-là estiment « agir globalement » et estiment même mettre en œuvre une certaine « responsabilité globale ». Aux États-Unis, on a entendu dire, ces dernières années, quil sagissait d« apporter la démocratie » à des pays où cette démocratie faisait apparemment défaut ; on a aussi entendu parler d« instaurer la démocratie ». À ces moments-là, il nous faut demander ce que veut dire la démocratie, si elle nest pas fondée sur la décision du peuple et sur la règle de la majorité. Une puissance peut-elle « apporter » ou « instaurer » la démocratie chez un peuple sur lequel elle na pas juridiction ? Quand une forme de pouvoir est imposée à un peuple qui ne la pas choisie, cest par définition un processus non démocratique. Si la forme de pouvoir imposée est appelée « démocratie », on est alors face à un problème encore plus vaste : est-ce que « démocratie » peut être le nom dune forme de pouvoir politique imposé de manière non démocratique ? La démocratie doit nommer à la fois le moyen daccéder au pouvoir politique et le résultat de ce processus. Et cela nous met dans un certain embarras, étant donné quune majorité peut sans aucun doute, en votant, porter au pouvoir une forme non démocratique de pouvoir (comme lont fait les Allemands en élisant Hitler en 1933), mais les puissances militaires peuvent aussi chercher à « instaurer » la démocratie par des moyens évidemment non démocratiques, en passant outre ou en suspendant les élections et dautres expressions de la volonté populaire. Dans les deux cas, la démocratie est en échec. Comment ces brèves réflexions sur les périls de la démocratie affectent-elles notre manière de penser la responsabilité globale en temps de guerre ? Dabord, il nous faut nous méfier des invocations de « responsabilité globale » qui supposent quun pays a la responsabilité particulière dapporter la démocratie aux autres pays. Je ne doute pas quil y ait des cas dans lesquels lintervention est importante – par exemple pour éviter un génocide. Mais ce serait une erreur que de confondre une telle intervention avec une mission mondiale ou même avec larrogante politique consistant à imposer par la force certaines formes de gouvernement dans lintérêt politique et économique de la puissance militaire responsable de cette imposition même. Dans de tels cas, nous voulons probablement dire – ou, du moins, je veux dire – que cette forme de responsabilité globale est irresponsable, sinon manifestement contradictoire. On pourrait dire que, dans de tels cas, le mot « responsabilité » est simplement mal utilisé ou constitue un abus de langage. Et jaurais tendance à être daccord avec cela. Mais cela ne suffit peut-être pas, puisque les circonstances historiques exigent que nous donnions de nouvelles significations à la notion de « responsabilité ». Nous sommes alors face à un défi, consistant à repenser et à reformuler une conception de la responsabilité mondiale opposable à lappropriation impérialiste et à sa politique dimposition par la force. À cette fin, je voudrais revenir à la question du « nous » et réfléchir dabord à ce qui arrive à ce « nous » en temps de guerre. Quelles vies sont-elles considérées comme dignes dêtre sauvées et défendues et quelles vies ne le sont pas ? Deuxièmement, je voudrais minterroger sur la manière dont le « nous » pourrait être repensé en termes mondiaux de façon à fournir une riposte à la politique dimposition par la force. Enfin, dans les chapitres suivants, je souhaite examiner les raisons pour lesquelles lopposition à la torture est une obligation et comment on peut tirer une importante dimension de la responsabilité mondiale dune politique dopposition à lutilisation de la torture sous toutes ses formesnote. Une manière de poser la question de qui « nous » sommes en ces temps de guerre est de se demander de qui les vies sont considérées comme douées de valeur, de qui les vies font lobjet dun deuil et de qui les vies sont considérées comme non sujettes au deuil. La guerre peut être pensée comme ce qui divise les populations entre celles qui peuvent être pleurées et celles qui ne le peuvent pas. Une vie non sujette au deuil est une vie qui ne peut être pleurée parce quelle na jamais vécu, autrement dit parce quelle na jamais compté comme vie. La division du monde en vies qui peuvent ou non être pleurées peut être considérée du point de vue de ceux qui entreprennent des guerres pour défendre les vies de certaines communautés et les défendre contre les vies dautrui – même si cela signifie prendre ces vies-là. Après les attentats du 11 Septembre, on a pu voir dans les médias des portraits marquants de ceux qui étaient morts, avec leurs noms, leurs histoires, les réactions de leurs familles. Le deuil public a été consacré à faire de ces images des icônes pour la nation, ce qui impliquait bien sûr un deuil public considérablement moindre pour ceux qui nétaient pas des ressortissants américains, et aucun pour les travailleurs clandestins. La distribution différentielle du deuil public est un problème politique qui a une énorme signification. Il en est ainsi au moins depuis Antigone qui choisit ouvertement de porter le deuil de lun de ses frères, bien que cela implique daller contre la loi souveraine. Pourquoi les gouvernements cherchent-ils si souvent à réguler et à contrôler le deuil public ? Dans les premières années de la crise du sida aux États-Unis, les veillées funèbres publiques et le Names Projectnote passèrent outre à la honte publique liée au fait de mourir du sida, une honte tantôt associée à lhomosexualité et particulièrement à la sexualité anale, tantôt aux drogues et à la liberté des mœurs sexuelles. Prononcer et montrer le nom, réunir quelques vestiges dune vie, exposer publiquement et avouer la perte, cela signifiait quelque chose. Que se passerait-il si ceux qui ont été tués pendant les guerres en cours étaient ainsi pleurés ouvertement ? Comment se fait-il que lon ne donne pas tous les noms des morts de la guerre, y compris ceux qui ont été tués par les États-Unis et dont nous naurons jamais limage, le nom, lhistoire, jamais un fragment témoignant de leur vie, quelque chose à voir, à toucher, à savoir ? Sil est vrai quil est impossible de singulariser chaque vie détruite par la guerre, il y a sûrement des moyens de prendre acte des populations blessées et détruites, des moyens qui ne sassimilent pas entièrement à la fonction iconique de limagenote. Le deuil public est lié à lindignation, et lindignation devant linjustice ou la perte insupportable a un énorme potentiel politique. Cest après tout lune des raisons pour lesquelles Platon voulait bannir les poètes de la République. Il pensait que si les citoyens allaient trop souvent voir des tragédies, ils pleureraient les pertes auxquelles ils assisteraient et quun deuil ainsi manifeste et public, troublant lordre et la hiérarchie de lâme, était voué à troubler aussi lordre et la hiérarchie de lautorité politique. Quil sagisse de deuil ou dindignation publique, les réponses affectives sont fortement régulées par les régimes de pouvoir et parfois soumises à une censure effective. Dans les guerres contemporaines où les États-Unis sont directement engagés, en Irak et en Afghanistan, on voit comment laffect est régulé pour soutenir leffort de guerre mais aussi, plus spécifiquement, lappartenance nationale. Quand les photos dAbou Ghraïb furent diffusées aux États-Unis, les experts conservateurs à la télévision dirent quil serait antiaméricain (un-american) de les montrer. Nous nétions pas censés être exposés à des preuves crues des actes de torture commis par le personnel militaire américain. Nous nétions pas censés savoir que les États-Unis avaient violé des droits humains internationalement reconnus. Il était antiaméricain de montrer ces photos comme dy glaner des informations sur la manière dont la guerre était menée. Le commentateur politique conservateur Bill OReilly pensait que ces photos créeraient une image négative des États-Unis et que nous avions lobligation de défendre une image positivenote. De manière similaire, Donald Rumsfeld estima quil était antiaméricain dexposer ces photographiesnote. Bien sûr, ni lun ni lautre ne considéraient que le public américain pouvait être en droit de connaâtre les activités de son armée, ni que la tradition démocratique de participation et de délibération comporte le droit du public à juger la guerre à partir dune information complète. Quest-ce qui était donc énoncé ainsi en réalité ? Il me semble que ceux qui cherchaient à restreindre la puissance de limage dans ce cas cherchaient aussi à limiter la puissance de laffect et de lindignation, sachant parfaitement quelle retournerait lopinion publique contre la guerre en Irak, ce quelle fit en effet. Mais la question de savoir de qui les vies doivent être considérées comme sujettes au deuil, méritant dêtre protégées, appartenant à des sujets de droits qui doivent être respectés, nous renvoie à la question de la manière dont laffect est régulé et de ce quon entend par « régulation de laffect ». Lanthropologue Talal Asad a récemment écrit sur les attentats-suicides un livre où la première question quil pose est : pourquoi ressentons-nous de lhorreur et de la répulsion morale devant les attentats-suicides, alors que nous néprouvons pas toujours la même chose face à la violence dÉtatnote ? Son but nest pas de dire que ces violences sont identiques, ni même que nous devrions éprouver le même sentiment dindignation dans les deux cas. Mais il trouve curieux, et sur ce point je suis daccord avec lui, que nos réponses morales – qui prennent dabord la forme daffects – soient tacitement régulées par certains types de cadres dinterprétation. Sa thèse est que nous ressentons davantage dhorreur et de répulsion morale face à des vies perdues brutalement dans certaines conditions et par certains moyens que dans dautres conditions et par dautres moyens. Si quelquun tue ou est tué à la guerre, et si cette guerre est menée par un État que nous investissons de légitimité, alors nous considérons cette mort comme déplorable, triste, infortunée, mais pas comme radicalement injuste. En revanche, si la violence est perpétrée par des groupes insurrectionnels considérés comme illégitimes, notre affect change invariablement, cest du moins ce que suppose Asad. Tout en nous demandant de réfléchir aux attentats-suicides – ce que je ne ferai pas ici –, il est clair quil énonce aussi quelque chose dimportant quant à la politique de la réponse morale (moral responsiveness) ; à savoir que ce que nous ressentons est partiellement conditionné par la manière dont nous interprétons le monde qui nous entoure ; que la manière dont nous interprétons ce que nous ressentons peut effectivement modifier le sentiment lui-même. Si lon accepte lidée que laffect est structuré par des schémas dinterprétation que nous ne comprenons pas entièrement, cela peut-il nous aider à comprendre comment il se fait que nous ressentions de lhorreur face à certaines pertes et de lindifférence ou même un sentiment de bon droit (righteousness) devant dautres pertes ? Dans les conditions contemporaines de guerre et de nationalisme exacerbé, nous imaginons notre existence comme étant liée à dautres, avec lesquelles nous pouvons trouver une affinité nationale, qui sont reconnaissables pour nous et qui se conforment à certaines notions culturellement spécifiques de ce quest lhumain culturellement reconnaissable. Ce cadre dinterprétation fonctionne par différenciation tacite entre les populations dont dépendent ma vie et mon existence et celles qui représentent une menace directe pour cette vie et cette existence. Quand une population apparaât comme une menace directe pour ma vie, les vies qui la composent napparaissent pas comme « vies », mais comme ce qui menace la vie (une figure vivante qui figure la menace contre la vie). Considérons la manière dont cela se décline dans des conditions où lislam est considéré comme barbare ou prémoderne, comme ce qui ne sest pas encore conformé aux normes qui rendent lhumain reconnaissable. Ceux que nous tuons ne sont ni tout à fait humains, ni tout à fait vivants, ce qui veut dire que nous ne ressentons ni la même horreur ni la même indignation devant la perte de leurs vies que devant la perte des vies qui entretenaient une similitude nationale ou religieuse avec la nôtre. Asad se demande si nous appréhendons différemment les diverses façons de donner la mort, si nous nous opposons plus fortement et avec davantage dindignation morale aux morts causées par les attentats-suicides quà celles dues aux bombardements aériens. Mais la question que je poserais ici est de savoir sil ny a pas aussi une manière différentielle de considérer les populations, de sorte que certaines sont considérées demblées comme très vivantes et dautres comme moins évidemment vivantes, peut-être même comme socialement mortes (expression forgée par Orlando Patterson pour décrire le statut de lesclave), ou comme des figures vivantes de la menace contre la vienote. Mais si la guerre ou plutôt les guerres actuelles sappuient tout en la perpétuant sur une manière de diviser les vies entre celles qui valent dêtre défendues, valorisées et pleurées lorsquelles sont perdues, et celles qui ne sont pas tout à fait des vies, pas tout à fait valables, reconnaissables ou même « pleurables », alors la mort des vies non sujettes au deuil suscitera certainement une énorme indignation chez ceux qui comprennent que leurs vies ne sont pas considérées comme des vies dans un sens plein et significatif. Ainsi, bien que la logique de lautodéfense nous présente de telles populations comme des « menaces » à lencontre de la vie telle que nous la connaissons, elles sont elles-mêmes des populations vivantes avec qui la cohabitation présuppose une certaine interdépendance. Comment cette interdépendance est avouée (ou désavouée) et instituée (ou pas), voilà qui a des implications concrètes sur la question de savoir qui survit, qui prospère, qui parvient à peine à sen sortir et qui est éliminé ou laissé pour mort. Je veux insister sur cette interdépendance précisément parce que, lorsque des nations comme les États-Unis ou Israël prétendent que la guerre est nécessaire à leur survie, une erreur systématique est commise. Cest que la guerre cherche à nier les façons dont nous sommes tous continuellement et irréfutablement assujettis les uns aux autres, vulnérables à la destruction par autrui, et avons tous besoin dune protection par des accords multilatéraux et mondiaux fondés sur la reconnaissance dune précarité partagée. Je crois quil sagit là en définitive dune dimension hégélienne qui mérite dêtre reprise ici. La raison pour laquelle je ne suis pas libre de détruire autrui – et même les nations ne sont pas, en fin de compte, libres de se détruire lune lautre – nest pas seulement que cela aura des conséquences encore plus destructrices. Cest vrai, sans aucun doute. Mais ce qui est finalement peut-être encore plus vrai, cest que le sujet que je suis est lié au sujet que je ne suis pas, que nous avons chacun le pouvoir de détruire et dêtre détruits et que nous sommes liés lun à lautre par ce pouvoir et par cette précarité. Dans ce sens, nous sommes tous des vies précaires. Après le 11 Septembre, on a vu se développer lopinion selon laquelle la « perméabilité de la frontière » représentait une menace nationale, voire une menace pour lidentité elle-même. Lidentité, cependant, nest pas pensable sans frontière perméable, ou encore sans la possibilité de céder sur une frontière. Dans le premier cas, on redoute linvasion, lempiétement, lusurpation, et lon exprime une revendication territoriale au nom de lautodéfense. Mais, dans lautre cas, une frontière est cédée ou surmontée précisément afin détablir une certaine relation par-delà les revendications territoriales. La peur liée à la survie peut accompagner lun et lautre geste. On peut alors se demander ce que cela révèle sur la manière dont notre sentiment de survie est inévitablement lié à ceux que nous ne connaissons pas, qui peuvent parfaitement ne pas être entièrement reconnaissables daprès nos propres normes nationales ou paroissiales. Daprès Melanie Klein, nous développons des réponses morales par réaction à des questions de survie (survivability)note. À mon avis, elle a raison sur ce point, même si elle tend à neutraliser la portée de cette idée en insistant sur le fait que cest la survie du moi qui est finalement en question. Pourquoi le moi ? Après tout, si ma survie dépend dune relation à autrui, à un « toi » ou à une série de « toi » sans lesquels je ne peux vivre, alors mon existence nest pas seulement à moi, mais réside hors de moi, dans cet ensemble de relations qui précède et excède les limites de qui je suis. Si jai une limite quelle quelle soit, ou si lon peut dire dune limite quelle mappartient, cest seulement dans la mesure où jai été séparée dautrui et ce nest quà condition de cette séparation que je peux être en quelconque relation avec autrui. Ainsi, la limite est fonction de la relation, un truchement de la différence, une négociation par laquelle je suis liée à « toi » dans ma séparation. Si je cherche à préserver « ta » vie, ce nest pas seulement parce que je cherche ainsi à préserver la mienne, mais parce que ce que « je » suis nest rien sans « ta » vie et la vie elle-même doit être repensée comme cet ensemble complexe, passionné, antagonique et nécessaire de relations à autrui. Je peux perdre ce « toi » et un certain nombre d« autrui » particuliers, et il se peut que je survive à ces pertes. Mais cela ne peut se produire que si je ne perds pas la possibilité de tout « toi ». Si je survis, cest seulement parce que ma vie nest rien sans la vie qui mexcède, qui renvoie à quelque « tu » indiciel sans lequel je ne puis être. Mon usage de Klein est ici résolument non kleinien. Il est vrai que lauteure nous offre une analyse qui nous oblige à emprunter une direction quelle-même naurait sans doute jamais pu prendre. Considérons un instant ce que je crois juste dans lintuition de Klein, même sil me faut être en désaccord avec elle sur la façon dont elle rend compte des pulsions et de lautopréservation, et si je cherche à développer une ontologie sociale à partir de son analyse – chose quelle aurait certainement refusée. Si la culpabilité est liée à des peurs quant à la possibilité de survivre (survivability), cela indique que, en tant que réponse morale, elle renvoie à une série prémorale de peurs et dimpulsions nouées à la destructivité et à ses conséquences. Si la culpabilité pose une question au sujet humain, cette question ne porte pas dabord et avant tout sur le fait de savoir si la vie que lon mène est une bonne vie, mais sur le fait de savoir si elle sera vivable. Quon la conçoive comme une émotion ou comme un sentiment, la culpabilité nous dit quelque chose sur la manière dont le processus de moralisation se produit et dont il découle de la crise de survie même. Si lon ressent de la culpabilité à la perspective de détruire lobjet/lautre à qui lon est lié, lobjet damour et dattachement, cela peut être pour des raisons dautopréservation. Si je détruis lautre, je détruis celui/celle dont je dépends pour survivre et je mets ainsi, par mon acte destructeur, ma propre survie en péril. Si Klein a raison, je ne me soucie sans doute guère de lautre personne en tant que telle ; elle nest pas lobjet de mon attention en tant quautre, séparée de moi, « méritant » de vivre et dont la vie dépend de ma capacité à contrôler ma propre destructivité. Pour Klein, la question de la survie précède celle de la moralité ; de fait, il semblerait que la culpabilité ne soit pas de lordre dune relation morale à autrui, mais plutôt dun désir effréné dautopréservation. Du point de vue de Klein, je ne veux que lautre survive que pour pouvoir survivre moi-même. Lautre sert à ma propre survie et la culpabilité, voire la moralité ne sont que des conséquences utilitaires de ce désir dautopréservation, un désir menacé principalement par ma propre destructivité. La culpabilité semble alors caractériser une capacité humaine particulière à assumer la responsabilité de certaines actions. Je suis coupable davoir cherché à détruire un lien qui mest nécessaire pour vivre. La culpabilité semble être une impulsion dabord autopréservatrice qui peut très bien être associée au moi, bien que Klein elle-même, comme on sait, ne soit pas une psychologue du moi. On pourrait lire cette pulsion dautopréservation comme un désir de se préserver en tant quhumain ; mais, parce que cest ma survie qui est menacée par mon potentiel destructeur, il semble que la culpabilité renvoie moins à une quelconque humanité quà la vie, et même à la possibilité de survie (survivability). Ainsi, ce nest quen tant quanimal qui peut vivre ou mourir que nous ressentons de la culpabilité ; la culpabilité ne peut devenir une question que pour quelquun dont la vie est indissolublement liée à dautres vies, qui doit négocier le pouvoir de blesser, de tuer et de maintenir la vie. Paradoxalement, la culpabilité – si souvent considérée comme une émotion paradigmatiquement humaine, généralement comprise comme quelque chose qui engage des pouvoir réflexifs, comme ce qui sépare la vie humaine de la vie animale – est motivée moins par la réflexion rationnelle que par la peur de mourir et la volonté de vivre. La culpabilité vient alors contester lanthropocentrisme si souvent sous-jacent aux explications des sentiments moraux et établit plutôt lanthropos comme un animal cherchant à survivre, mais dont la capacité à le faire est fonction dune sociabilité fragile et médiatisée. Ce nest pas par une pulsion dautopréservation, comprise comme impulsion intérieure de lorganisme, que la vie se soutient, mais par une condition de dépendance sans laquelle la survie savère impossible, tout en pouvant aussi mettre la survie en péril selon la forme prise par cette dépendance. Si lon prend largument de Klein selon lequel la destructivité est le problème du sujet humain, il semble que ce soit aussi ce qui lie lhumain au non-humain. Cela semble particulièrement vrai en temps de guerre, quand la vie sensible sous toutes ses formes subit un péril accru ; et il me semble que cest vrai surtout pour ceux qui ont le pouvoir de faire la guerre, autrement dit de devenir des sujets dont la destructivité menace des populations entières et des environnements entiers. Ainsi, si je conduis dans ce chapitre une certaine critique de limpulsion destructrice du premier monde, cest précisément parce que je suis citoyenne dun pays qui idéalise systématiquement sa propre capacité meurtrière. Il me semble que cest dans le film Rush Hour 3 que lon voit les personnages principaux monter dans un taxi parisien dont un chauffeur, comprenant quils sont américains, exprime son intérêt enthousiaste pour laventure américaine qui sapprête à commencernote. Sur le trajet, il offre une forte intuition ethnographique : « Les Américains !, dit-il, ils tuent les gens sans raison ! » Il est vrai, bien sûr, que le gouvernement américain donne toutes sortes de raisons à ses tueries tout en refusant absolument de les appeler des « tueries ». Mais si jentreprends denquêter sur cette question de la destructivité et si je me tourne vers la question de la précarité et de la vulnérabilité, cest précisément parce que je crois quun certain changement de perspective est nécessaire pour repenser la politique mondiale. La notion de sujet produite par les guerres récentes menées par les États-Unis, y compris ses opérations de torture, est une notion par laquelle le sujet états-unien cherche à se produire lui-même comme imperméable, à se définir comme protégé indéfiniment contre lintrusion et radicalement invulnérable à lattaque. Le nationalisme fonctionne partiellement en produisant et en entretenant une certaine version du sujet. On peut lappeler imaginaire si on veut, mais il faut se souvenir quelle est produite et entretenue par de puissantes formes médiatiques et que ce qui confère de la puissance à cette version du sujet est précisément la manière dont les médias sont capables de rendre vertueuse la destructivité propre du sujet et impensable sa destructibilité. La question de la manière dont on conçoit ces relations ou interdépendances est ainsi liée à la question de savoir si et comment notre sentiment de dépendance et dobligation politiques peut sétendre à une scène mondiale par-delà la nation. Le nationalisme a bien sûr pris de lampleur aux États-Unis depuis les attentats du 11 Septembre, mais songeons quil sagit dun pays qui étend sa juridiction au-delà de ses propres frontières, qui suspend ses obligations constitutionnelles à lintérieur de ces frontières et sestime dispensé davoir à appliquer un certain nombre daccords internationaux. Il veille jalousement sur son droit dautoprotection souveraine tout en singérant vertueusement dans dautres souverainetés ou, dans le cas de la Palestine, en refusant dhonorer quelque principe de souveraineté que ce soit. Je tiens à souligner que le geste consistant à affirmer la dépendance et lobligation hors de lÉtat-nation doit être distingué des formes dimpérialisme qui posent des revendications de souveraineté hors des frontières de lÉtat-nation. Cette distinction nest facile ni à faire ni à garantir, mais je crois quelle présente un défi urgent pour lépoque contemporaine. Parlant dun clivage qui structure (et destructure) le sujet national, je me réfère précisément à ces modes de défense et de déplacement – pour emprunter une catégorie psychanalytique – qui nous conduisent, au nom de la souveraineté, à défendre une frontière dans un cas et à la violer impunément dans un autre. Évoquer linterdépendance, cest alors aussi appeler à surmonter ce clivage pour aller vers une reconnaissance de la condition généralisée de précarité. Il est impossible que lautre soit destructible sans que je le sois aussi, et linverse est également vrai ; la vie, conçue comme vie précaire, ne peut être quune condition généralisée qui, dans certaines conditions politiques, est radicalement exacerbée ou déniée. Il sagit dun clivage par lequel le sujet affirme sa propre destructivité vertueuse tout en cherchant à simmuniser contre la pensée de sa propre précarité. Ce clivage relève dune politique motivée par lhorreur ressentie à la pensée de la destructibilité de la nation ou de ses alliés. Il constitue une sorte de faille irraisonnée au cœur du sujet du nationalisme. Le problème nest pas de rejeter la destructivité en soi, dopposer au sujet divisé du nationalisme états-unien un sujet dont la psyché voudrait toujours et uniquement la paix. Jadmets que lagressivité fait partie de la vie et donc aussi de la politique. Mais lagressivité peut et doit être distinguée de la violence (qui nest que lune de ses formes) et il est possible de lui donner des formes qui soient au service de la vie démocratique, notamment l« antagonisme » et les conflits discursifs, les grèves, la désobéissance civique et même la révolution. Hegel et Freud avaient lun et lautre compris que la destructivité ne peut être refoulée que par son report dans lacte du refoulement, doù il suit que tout pacifisme fondé sur le refoulement doit avoir trouvé une autre issue à la destructivité, nayant aucune chance de parvenir à loblitérer. La seule autre alternative semble donc être de trouver des moyens de façonner et de contrôler la destructivité pour lui donner une forme vivable, ce qui serait une manière daffirmer son existence ininterrompue tout en assumant la responsabilité des formes sociales et politiques dans lesquelles elle apparaât. Cest un tout autre travail que le refoulement ou lexpression débridée et « libérée ». Si jinvite à surmonter un certain clivage dans le sujet national, ce nest pas pour réhabiliter un sujet unifié et cohérent. Le sujet est toujours hors de lui-même, autre que lui-même, étant donné que sa relation à autrui est essentielle à ce quil est (ici, il est clair que je reste perversement hégélienne). La question qui apparaât est alors : comment comprendre ce que signifie être un sujet constitué dans ses relations ou en tant que ses relations, et dont la capacité de survie est à la fois fonction et effet de ses modes relationnels ? Ces idées à lesprit, revenons à la question posée par Asad sur la réponse morale. Si la violence juste ou justifiée est le fait des États tandis quune violence injustifiable est le fait dacteurs non étatiques ou opposés aux États existants, cela explique peut-être pourquoi nous réagissons par lhorreur à certaines formes de violence et par une certaine acceptation, voire par un sentiment de vertu et de triomphe, à dautres formes. Les réponses affectives semblent êtres premières, navoir besoin daucune explication, elles semblent antérieures au travail de compréhension et dinterprétation. Dans les moments où nous réagissons par lhorreur morale face à la violence, nous prenons pour ainsi dire position contre linterprétation. Mais, tant que nous continuerons à être, à de tels moments, contre linterprétation, nous ne pourrons rendre compte de la raison pour laquelle laffect dhorreur fait lobjet dune expérience différentielle. Non seulement, alors, nous nous fonderons sur cette déraison, mais nous la prendrons pour le signe de nos sentiments moraux louables et natifs, voire de notre « fondamentale humanité ». Paradoxalement, le clivage irraisonné de notre sensibilité affective et morale (responsiveness) interdit de répondre avec la même horreur à la violence commise contre toutes sortes de populations. En prenant ainsi notre horreur morale pour un signe de notre humanité, nous ne voyons pas que cette humanité est en fait implicitement divisée entre ceux pour qui nous éprouvons une inquiétude pressante et irraisonnée et ceux dont les vies et les morts ne nous touchent tout simplement pas, voire ne nous apparaissent même pas comme telles. Comment comprendre la puissance régulatrice qui crée ce différentiel au niveau de la sensibilité affective et morale ? Peut-être importe-t-il de se rappeler que la responsabilité requiert une sensibilité affective et morale (responsiveness), celle-ci nétant pas un état purement subjectif, mais une manière de répondre à ce qui nous fait face avec les ressources dont nous disposons. Nous sommes déjà des êtres sociaux, fonctionnant au sein dinterprétations sociales élaborées, à la fois quand nous ressentons de lhorreur et quand nous ne la ressentons pas. Notre affect nest jamais seulement nôtre : il est demblée communiqué dailleurs. Il nous dispose à percevoir le monde dune certaine manière, à accueillir certaines dimensions du monde tout en résistant à dautres. Mais si répondre, cest toujours répondre à un état perçu du monde, quest-ce qui permet à tel aspect de ce monde de devenir perceptible et pas à tel autre ? Comment réaborder cette question de la réponse affective et de lévaluation morale en considérant les cadres dévaluation déjà à lœuvre, à lintérieur desquels certaines vies sont considérées comme méritant dêtre protégées tandis que dautres ne le méritent pas, précisément parce que ce ne sont pas tout à fait des « vies » selon les normes dominantes de reconnaissance ? Laffect dépend du soutien social donné au sentiment : on ne ressent quen relation avec une perte possible, laquelle dépend elle-même des structures sociales de perception ; et lon ne peut ressentir et revendiquer laffect comme sien quà condition dêtre déjà inscrit dans un circuit daffect social. On peut, par exemple, croire au caractère sacré de la vie ou adhérer à une philosophie générale de la non-violence, opposée à toutes sortes dactions violentes à lencontre dêtres sensibles (sentientnote), et on peut investir des sentiments très forts dans de telles croyances. Mais si certaines vies ne sont pas perceptibles comme telles, et cela inclut des êtres sensibles qui ne sont pas humains, alors la prohibition morale de la violence ne sera appliquée que sélectivement (et notre propre sensibilité [sentience] ne sera mobilisée que sélectivement). La critique de la violence doit commencer par la question du caractère représentable de la vie elle-même : quest-ce qui permet à une vie de devenir visible dans sa précarité et son besoin dêtre mise à labri, et quest-ce qui nous empêche de voir ou de comprendre certaines vies de cette manière ? Au niveau le plus général, il sagit dun problème qui concerne les médias, puisquon ne peut accorder de valeur à une vie quà condition quelle soit perceptible comme telle, mais une vie ne peut devenir perceptible quà la condition davoir intégré certaines structures dévaluation. Percevoir une vie, ce nest pas tout à fait la même chose que de rencontrer une vie dans sa précarité. Rencontrer une vie dans sa précarité, ce nest pas rencontrer de manière brute la vie dépouillée de ses interprétations habituelles, apparaissant hors de tout rapport de pouvoir. Une attitude éthique nest pas quelque chose qui se produit spontanément dès lors que les cadres habituels dinterprétation sont détruits, et il némerge pas de conscience morale pure une fois que les chaânes de linterprétation quotidienne ont été rejetées. Au contraire, certaines vies ne deviennent visibles ou connaissables dans leur précarité que par le défi quelles constituent pour les médias dominants. Lappréhension visuelle dune vie ne forme pas la seule et exclusive précondition nécessaire à toute compréhension de la précarité de la vie. Quand une autre vie est perçue, cest par tous les sens. Le schéma interprétatif tacite qui sépare les vies valables de celles qui sont sans valeur fonctionne fondamentalement à travers les sens, distinguant entre les cris que nous entendons et ceux que nous ne pouvons entendre, entre les visions qui nous parviennent et celles qui ne nous parviennent pas, et il en va de même au niveau du toucher et de lodorat. La guerre entretient ses pratiques en agissant sur les sens, en les façonnant de telle sorte quils appréhendent le monde sélectivement, mais aussi en émoussant laffect qui répond à certaines images et à certains sons, tout en avivant la réponse affective à dautres images et à dautres sons. Cest pourquoi la guerre œuvre à saper une démocratie du sensible (sensate), restreignant ce que nous pouvons ressentir, nous disposant à éprouver bouleversement et indignation devant une expression de violence, et vertueuse froideur devant une autre. Pour rencontrer la précarité dune autre vie, les sens doivent être opérationnels, ce qui veut dire quun combat doit être engagé contre les forces qui cherchent à réguler laffect de manière différentielle. Le propos nest pas de prôner une complète dérégulation de laffect, mais bien dinterroger les conditions de la capacité à répondre (responsiveness) en proposant, pour comprendre la guerre, des matrices dinterprétation qui interrogent et contestent les interprétations dominantes – interprétations qui non seulement agissent sur laffect, mais prennent forme et effet comme affect même. Si nous acceptons lidée que notre survie elle-même ne dépend pas du contrôle dune frontière (boundary) – ce qui serait la stratégie dun souverain par rapport à son territoire – mais de la reconnaissance de ce qui nous lie à autrui, alors il nous faut reconsidérer notre manière de conceptualiser le corps dans le champ de la politique. Il nous faut demander si le corps est correctement défini quand il lest comme une entité circonscrite (a bounded kind of entity). Ce nest pas le fait davoir une morphologie bien établie qui fait dun corps une entité à part, comme si certaines formes corporelles pouvaient être identifiées en tant que paradigmatiquement humaines. En fait, je ne suis pas du tout sûre que lon puisse identifier une forme humaine et je ne pense dailleurs pas que cela soit nécessaire. Une telle vision a des conséquences sur la manière dont on repense le genre, le handicap et la racialisation, pour nommer quelques-uns des processus sociaux qui reposent sur la reproduction des normes corporelles. Et comme la critique de la normativité de genre, du validismenote et de la perception raciste a permis de le comprendre, il ny a pas une forme humaine au singulier. On peut penser la démarcation du corps humain en identifiant sa limite ou la forme qui le contient, mais cela revient à passer à côté du fait très important que le corps est, à certains égards et même inévitablement, illimité (unbound) dans son action, dans sa réceptivité, dans son discours, son désir et sa mobilité. Il est hors de lui-même, dans le monde dautrui, dans un espace et un temps quil ne contrôle pas, et il nexiste pas seulement dans le champ de ces relations, mais comme champ, comme le vecteur même des relations ou de la relationaliténote. Dans ce sens, le corps ne sappartient pas. De mon point de vue, le corps est le lieu où nous rencontrons un éventail de perspectives qui peuvent être nôtres ou pas. De quelle rencontre je fais lobjet et comment, en cette rencontre, je me conserve, voilà qui dépend fondamentalement du réseau politique et social dans lequel vit ce corps, de la façon dont on me regarde et dont on me traite, et de la façon dont ce regard et ce traitement facilitent ou rendent invivable la vie. Les normes de genre à travers lesquelles jen viens à me comprendre moi-même ou à comprendre ma survie même ne sont donc pas produites par moi seule. Jen suis déjà remise à autrui quand jessaie de faire le bilan de qui je suis. Il me faut déjà affronter un monde que je nai pas choisi pour exercer ma capacité à agir. Il sensuit que certains types de corps apparaâtront avec plus de précarité que dautres selon les versions du corps ou de la morphologie en général qui soutiennent ou sous-tendent lidée dune vie humaine méritant dêtre protégée, abritée, vécue, pleurée. Ces cadres normatifs posent par avance quelle vie sera une vie valant dêtre vécue, préservée ou pleurée. De telles visions imprègnent et justifient implicitement la guerre contemporaine. Une division seffectue entre les vies qui représentent certains types dÉtats et celles qui représentent une menace pour la démocratie libérale centrée sur lÉtat, de sorte quil est possible de faire la guerre vertueusement au nom de certaines vies, alors que peut être vertueusement prônée la destruction dautres vies. Ce clivage a plusieurs fonctions : il constitue un déni de la dépendance et contourne toute reconnaissance du fait que la condition généralisée de précarité implique, socialement et politiquement, une condition généralisée dinterdépendance. Toutes les formes de précarité ne sont pas produites par des agencements sociaux et politiques, mais lune des tâches de la politique reste de réduire de manière égalitaire les conditions de précarité. La guerre est précisément un effort de réduire au maximum la précarité pour certains tout en laccroissant au maximum pour dautres. Notre capacité à répondre par lindignation dépend tacitement de la réalisation du fait quune vie douée de valeur a été blessée ou perdue dans un contexte de guerre, et aucun calcul utilitaire ne peut fournir la mesure permettant dévaluer le dénuement et la perte de telles vies. Mais si nous sommes des êtres sociaux dont la survie dépend de la reconnaissance de linterdépendance (qui peut ne pas dépendre de la perception de la similitude), alors ce nest pas en tant quêtre isolé et circonscrit que je survis, mais en tant quêtre dont la limite mexpose à autrui de manière volontaire et involontaire (parfois en même temps), cette exposition étant condition à la fois de socialité et de survie. La limite de qui je suis est la limite du corps, mais celle-ci ne mappartient jamais complètement. La survie dépend moins de la limite établie du soi que de la socialité constitutive du corps. Mais, de même que le corps, considéré comme social à la fois par sa surface et par sa profondeur, est condition de survie, il est aussi, dans certaines conditions sociales, ce qui met en péril nos vies et la possibilité de notre survie. Les formes de coercition sociale sont précisément limposition de la force sur les corps contre leur gré : être lié, bâillonné, exhibé de force, rituellement humilié. On peut alors demander si quelque chose, et quoi, peut rendre compte de la possibilité de survie de ceux dont la vulnérabilité physique a été ainsi exploitée. Bien sûr, le fait que le corps ne soit jamais complètement à soi, jamais complètement clos et auto-référentiel, est la condition de la rencontre passionnée, du désir, du manque, de ces modes et ces possibilités de sadresser les uns aux autres dont dépend le sentiment dêtre vivant. Mais tout lunivers du contact non souhaité sensuit également du fait que le corps trouve les conditions de sa survie dans un espace et un temps sociaux ; et cette exposition ou cette dépossession sont précisément ce qui est exploité dans le cas de la coercition, de la contrainte, de la blessure physique et de la violence. Je voudrais examiner cette question de la survie dans les conditions de la guerre en considérant brièvement un recueil récemment publié de vingt-deux poèmes de Guantanamo qui ont survécu à la censure du département américain de la Défensenote. En fait, la plupart des poèmes écrits par des détenus à Guantanamo ont été détruits ou confisqués, et en aucun cas autorisés à être communiqués aux avocats et aux travailleurs sociaux qui sont parvenus à recueillir ce mince volume. Environ 25 000 vers écrits par Sheikh Abdurraheem Muslim Dost semblent avoir été détruits par le personnel militaire. Indiquant les raisons dune telle censure, le Pentagone déclara que la poésie représentait pour la sécurité nationale un « risque spécial » par « son contenu et son formatnote ». Il y a lieu de se demander ce qui peut paraâtre aussi incendiaire dans le contenu et le format de la poésie. Se peut-il réellement que la syntaxe ou la forme dun poème soient perçues comme une menace contre la sécurité de la nation ? Est-ce parce que ces poèmes témoignent de la torture ? Ou parce quils critiquent activement les États-Unis pour leur fallacieuse prétention à être le « protecteur de la paix » ou leur haine irrationnelle de lislam ? Mais, puisque de telles critiques peuvent être formulées dans des éditoriaux ou en prose, quest-ce quil y a dans cette poésie qui semble particulièrement dangereux ? Voici deux strophes dun poème intitulé « Humilié dans les chaânes » par Sami al-Haj, torturé dans les prisons américaines de Bagram et de Kandahar avant dêtre transféré à Guantanamo, doù il a récemment été libéré :
Jai été humilié dans les chaânes. Comment puis-je à présent composer des vers ? Comment puis-je écrire à présent ? Après les chaânes et les nuits et la souffrance et les larmes, Comment puis-je écrire de la poésienote ?
La formation de ces mots est associée à la survie, à la capacité de survivre, ou survivabilité. Souvenons-nous que, au début de leur détention, les prisonniers de Guantanamo écrivaient de courts poèmes sur des gobelets quils avaient gardés de leurs repas. Ces gobelets étaient en polystyrène, un matériau bon marché, et même lemblème du « bon marché », mais aussi et surtout un matériau tendre : il ne fallait pas que les prisonniers eussent accès au verre ou à la céramique, plus faciles à utiliser comme armes. Certains se servaient de petits cailloux ou de graviers pour inscrire les mots sur les gobelets, qui passaient de cellule en cellule. Parfois, on écrivait avec du dentifrice. Il semble quen signe dhumanité on leur ait donné par la suite du papier et de vrais outils décriture, mais la plupart des œuvres réalisées par ce moyen ont été détruites. Certains de ces écrits constituent un amer commentaire politique. Par exemple, le poème de Shaker Abdurraheem Aamer qui ouvre le recueil :
La paix, disent-ils. Paix de lesprit ? Paix sur la terre ? Paix de quelle sorte ?
Quelle sorte de paix cherchent-ils ? Pourquoi tuent-ils ? Que projettent-ils ?
Est-il si simple de tuer ? Est-ce là leur projet ?
Ils parlent, ils argumentent, ils tuent… Ils se battent pour la paixnote.
Le clivage irraisonné qui structure le champ militaire de laffect ne peut expliquer à la fois lhorreur quil ressent face à la blessure et à la perte des vies de ceux qui représentent lÉtat-nation légitime, et le vertueux plaisir quil éprouve face à lhumiliation et la destruction de ceux qui ne sont pas organisés sous le signe de lÉtat-nation. Les vies de ceux de Guantanamo ne comptent même pas comme relevant du type de « vies humaines » que protège le discours des droits de lhomme. Ces poèmes relèvent eux-mêmes dune autre sorte de sensibilité morale (moral responsiveness), une sorte dinterprétation qui peut, sous certaines conditions, contester et faire éclater les clivages dominants qui traversent lidéologie nationale et militaire. Ces poèmes à la fois constituent et portent une réponse morale à une rationalité militaire qui a restreint de manière incohérente et injuste la réponse morale à la violence. On peut donc demander quel affect est transmis verbalement par ces poèmes et quel ensemble dinterprétations ils nous livrent sous forme daffect, par exemple le désir poignantnote et la colère. La bouleversante puissance du deuil, de la perte et de lisolement devient un outil poétique dinsurrection et même un défi à la souveraineté individuelle. Ustad Badruzzaman Badr écrit :
Le tourbillon de nos larmes Sapproche rapidement de lui Personne ne peut supporter la puissance de ce fluxnote.
Ma côte est brisée et je ne trouve personne pour me soigner Mon corps est fragile et je ne vois pas de secours devant moinote.
Je suis affecté par les larmes du manque éprouvé par un autre Ma poitrine ne peut contenir limmensité de lémotionnote.
Que nous disent donc ces poèmes à propos de la vulnérabilité et de la survivabilité ? Ils interrogent sur le genre dénoncé possible aux limites du deuil, de lhumiliation, du manque et de la colère. Les mots sont gravés sur des gobelets, écrits sur du papier, inscrits sur une surface dans leffort de laisser une marque, la trace dun être vivant – un signe formé par un corps, un signe qui porte la vie du corps. Et même quand ce qui arrive au corps nest pas quelque chose à quoi lon puisse survivre, les mots survivent pour le dire. Cest aussi la poésie comme preuve et comme appel, où chaque mot finalement est destiné à un autre. Les gobelets passent dune cellule à lautre ; les poèmes sont exfiltrés du camp. Ce sont des appels, des efforts en vue de rétablir un lien social avec le monde, alors même quil ny a aucune raison concrète de penser quun tel lien soit possible. Dans son épilogue au recueil, Ariel Dorfman compare les écrits des poètes de Guantanamo à ceux des écrivains chiliens sous le régime de Pinochet. Tout en étant très attentif à la manière dont la poésie évoque les conditions du camp, il attire notre regard sur autre chose à propos de ces poèmes :
Ce que je ressens, cest que la source ultime de ces poèmes de Guantanamo est la simple, la presque primitive arithmétique de la respiration. Lorigine de la vie, lorigine du langage et lorigine de la poésie se trouvent là, dans le premier souffle, chaque souffle comme si cétait le premier, lanima, lesprit, ce que nous inspirons, expirons, ce qui nous sépare de lextinction, minute après minute, ce qui nous maintient en vie tandis que nous inhalons et exhalons lunivers. Et le mot écrit nest rien dautre que la tentative de rendre ce souffle permanent et sûr, de le graver dans la pierre, de linscrire sur le papier ou den produire la signification sur un écran, de sorte que sa cadence dure plus longtemps que nous, survive à notre respiration, rompe les chaânes de la solitude, transcende notre corps transitoire (las cadenas precarias de la solidad) et touche quelquun de ses eauxnote.
Les poèmes de Guantanamo sont pleins de poignant désir (longing) ; ils sondent le corps incarcéré tandis quil lance son appel. Sa respiration est empêchée et pourtant il continue à respirer. Ces poèmes transmettent un autre sentiment de solidarité, de vies connectées entre elles qui portent les mots les unes des autres, pleurent les larmes les unes des autres, et forment des réseaux qui constituent un risque incendiaire non seulement pour la sécurité nationale, mais pour la forme de souveraineté mondiale dont les États-Unis se sont faits le champion. Dire que les poèmes résistent à cette souveraineté ne revient pas à dire quils changeront le cours de la guerre ou se révéleront en définitive plus puissants que le pouvoir militaire de lÉtat. Mais ces poèmes ont manifestement des conséquences politiques – en tant quils naissent de scènes de sujétion extraordinaire, ils restent la preuve de la vie obstinée, vulnérable, vaincue, à eux et pas à eux, dépossédée, furieuse et perspicace. En tant que réseau daffect transitif, ces poèmes – leur écriture et leur diffusion – sont des actes critiques de résistance, des interprétations insurgées, des actes incendiaires qui, à leur manière, incroyablement, survivent à la violence quils affrontent, même si nous ne savons pas encore comment de telles vies survivront. 2. LA TORTURE ET LÉTHIQUE DE LA PHOTOGRAPHIE : PENSER AVEC SUSAN SONTAGLes photographies proclament linnocence, la vulnérabilité dexistences en route vers leur propre destruction, et ce lien entre la photographie et la mort hante toute la photo de portraitnote. Dans Vie précaire (2004), jabordais la question de ce que signifie devenir éthiquement sensible (to become ethically responsive), tenir compte de la souffrance dautrui et sen soucier. Plus généralement, je me demandais quels étaient les cadres qui rendent possible ou impossible la représentation de lhumain. Une telle investigation semble importante non seulement pour savoir comment on pourrait répondre efficacement, à distance, à la souffrance, mais aussi pour nous permettre de formuler une série de préceptes permettant de veiller sur les vies dans leur fragilité et leur précarité. Dans ce contexte, je ne minterroge pas sur les sources purement subjectives de ce type de sensibiliténote. Je propose plutôt de considérer comment la souffrance nous est présentée et comment notre sensibilité est affectée par cette présentation. Je cherche notamment à comprendre comment les cadres qui distribuent les conditions de reconnaissance de certaines figures de lhumain sont eux-mêmes liés à des normes plus larges qui déterminent ce qui sera ou non une vie dont on peut porter le deuil. Ce que je cherche à montrer nest pas nouveau, mais il nest pas inutile dy revenir ; cest que les conditions auxquelles et dans lesquelles nous répondons aux souffrances dautrui, la manière dont nous formulons des critiques morales et articulons des analyses politiques, dépendent de létablissement préalable dun certain champ de réalité perceptible. Cest dans ce champ de réalité perceptible que la notion de lhumain reconnaissable est formée et entretenue envers et contre ce qui ne peut être nommé ni considéré comme lhumain – une figure du non-humain qui détermine de manière négative et perturbe potentiellement lhumain reconnaissable. À lépoque où jécrivais Vie précaire, les cas de tortures à Abou Ghraïb navaient pas encore été divulgués. Je ne travaillais quavec les images des corps menottés et recroquevillés de Guantanamo Bay, sans connaâtre les détails de la torture ni des autres problèmes liés à la représentation, comme les débats portant sur la question de savoir sil fallait montrer les morts de la guerre en Irak et le problème du « journalisme embarqué ». Pendant toute la durée du régime Bush, on a assisté à un effort concerté de lÉtat pour réguler le champ visuel. Le phénomène du journalisme embarqué, qui sest imposé avec linvasion de lIrak en mars 2003, semblait se définir comme un arrangement aux termes duquel les journalistes acceptaient de ninformer que sous la perspective établie par les autorités militaires et gouvernementales. Les journalistes « embarqués » ne voyageaient quà bord de certains véhicules, nassistaient quà certaines scènes et renvoyaient des images et des récits qui ne portaient que sur certains types dopérations. Le reportage embarqué impliquait que les journalistes qui travaillaient dans ces conditions acceptaient de ne pas prendre cette imposition même de perspective pour sujet de reportage et de débat. Les journalistes nobtenaient daccès à la guerre quà condition de limiter leur regard aux paramètres établis de lopération désignée. Il y a eu aussi des occurrences moins explicites de journalisme embarqué. Un exemple très clair est la manière dont les médias acceptèrent de ne pas montrer dimages des morts de la guerre, ni les « nôtres » ni les « leurs », sous prétexte que cela aurait sapé leffort de guerre et mis la nation en péril. Journalistes et journaux furent activement dénoncés pour avoir montré les cercueils de morts de guerre américains enveloppés dans des drapeaux. Ces images ne devaient pas être vues car elles risquaient de susciter des sentiments négatifsnote. À cette manière dimposer ce qui peut être vu – un souci de la réglementation des contenus – sest ajouté le contrôle de la perspective sous laquelle les combats et les destructions de la guerre pouvaient être vus. Ce qui intéressait manifestement les autorités dÉtat en réglant la perspective outre le contenu, cétait de réguler les modalités visuelles de participation à la guerre. Le fait de voir était tacitement compris comme lié à la manière doccuper une position et même à une certaine disposition du sujet lui-même. Une autre occurrence implicite de journalisme embarqué, ce furent les photographies dAbou Ghraïb. Langle de lappareil, le cadre, la pose des sujets, tout suggère que ceux qui prenaient ces photos étaient activement engagés dans la perspective de la guerre, quils élaboraient cette perspective, quil façonnaient, favorisaient et validaient un point de vue. Dans son dernier livre, Devant la douleur des autres, Susan Sontag remarque que cette pratique du reportage embarqué commence quelque vingt ans auparavant avec la couverture de la campagne britannique aux Malouines en 1982. Deux journalistes seulement avaient été autorisés à pénétrer dans la région et on navait permis aucune retransmission téléviséenote. Depuis lors, les journalistes cèdent de plus en plus facilement aux exigences du reportage embarqué pour pouvoir accéder aux opérations. Mais à quelles opérations accède-t-on ainsi ? Dans le cas des guerres récentes ou en cours, la perspective visuelle que le département américain de la Défense a permise aux médias a structuré activement notre appréhension cognitive de la guerre. Et bien que le fait de restreindre ce que nous voyons ou la manière dont nous le voyons ne soit pas absolument identique au fait de dicter lorientation dun reportage, cest une manière dinterpréter par avance ce qui sera ou non inclus dans le champ de perception. Laction même de la guerre, ses pratiques et ses effets sont censés être établis par la perspective orchestrée et autorisée par le département de la Défense, ce qui illustre la puissance dorchestration de lÉtat quant à la ratification de ce qui sera appelé réalité : létendue de ce qui est perçu comme existant. La régulation de la perspective suggère ainsi que le cadre peut induire certains types dinterprétations. À mon avis, on ne peut raisonnablement admettre lidée, plusieurs fois exprimée par Sontag dans ses écrits, que la photographie ne peut offrir une interprétation par elle-même, que nous avons besoin que des légendes et des analyses écrites viennent compléter limage singulière et ponctuelle. Daprès elle, limage peut nous affecter mais pas nous fournir la compréhension de ce que nous voyons. Si Sontag a raison dinsister sur le fait que nous avons besoin des légendes et des analyses, affirmer que la photographie nest pas elle-même une interprétation nous conduit dans une autre impasse. Elle écrit que si la prose et la peinture peuvent lune et lautre être interprétatives, la photographie est purement « sélective », ce qui suggère quelle nous donne une « empreinte » partielle de la réalité : « Alors quun tableau, même sil satisfait à des critères photographiques de ressemblance, ne fait jamais plus que formuler une interprétation, une photo ne fait jamais moins quenregistrer une émanation (les ondes lumineuses réfléchies par les objets) : elle est le vestige matériel de son modèle, ce quaucun tableau ne peut êtrenote. » Pour Sontag, les photographies ont la capacité de nous émouvoir momentanément mais pas de nous permettre délaborer une interprétation. Si une photographie peut avoir comme effet de nous informer ou de nous émouvoir politiquement, ce nest, daprès elle, que parce que limage est reçue dans un contexte de conscience politique adéquate. Pour Sontag, les photographies ne restituent la vérité que dans un temps dissocié ; elles « éclairent », au sens benjaminien, et ne procurent ainsi que des empreintes fragmentées ou dissociées de la réalité. Il en résulte quelles ne sont jamais quatomiques, ponctuelles et singulières. Il leur manque la cohérence narrative. Or seule cette cohérence, daprès elle, peut satisfaire aux besoins de la compréhension (étrange torsion appliquée à une position fondamentalement kantienne)note. Mais si la cohérence narrative peut être un critère pour certains types dinterprétation, elle ne lest certainement pas pour tous. En fait, si la notion d« interprétation visuelle » nest pas vouée à devenir un oxymore, il semble important de reconnaâtre que, en cadrant la réalité, la photographie a déjà déterminé ce qui comptera à lintérieur du cadre – et cet acte de délimitation est sans aucun doute un acte dinterprétation, comme le sont potentiellement les divers effets de langle de vue, du point focal, de la lumière, etc. De mon point de vue, linterprétation ne doit pas être conçue restrictivement comme un acte subjectif. Elle se produit au contraire en vertu des contraintes structurantes du genre et de la forme sur la communicabilité de laffect – et donc parfois de manière involontaire, voire malgré soi. Ce nest donc pas seulement que le photographe et/ou le spectateur interprètent activement et délibérément ; cest que la photographie elle-même devient une scène structurante dinterprétation – une scène qui peut perturber tour à tour lauteur et le spectateur. Il ne serait pas tout à fait juste de retourner complètement la formulation en disant que la photographie nous interprète (bien que cela arrive, notamment avec certaines photographies de guerre), car cette formulation laisse intacte la métaphysique du sujet tout en inversant les positions assignées. Mais les photographies agissent sur nous. Cependant, la question spécifique qui intéressait Sontag, dans Sur la photographie comme dans Devant la douleur des autres, était de savoir si les photographies avaient encore le pouvoir – si elles lavaient jamais eu – de communiquer la douleur dautrui de telle sorte que les spectateurs soient incités à modifier leur évaluation politique de la guerre. Pour que des photographies communiquent dune manière aussi effective, il faut quelles aient une fonction transitive : elles doivent agir sur les spectateurs de manière à avoir un effet direct sur le type de jugements que ces spectateurs formuleront à propos du monde. Sontag concède que les photographies sont transitives. Elles ne se contentent pas de peindre ou de représenter, mais relaient laffect. En fait, en temps de guerre, cette affectivité transitive de la photographie peut submerger et anesthésier les spectateurs. Sontag est cependant moins convaincue quune photographie pourrait motiver chez des spectateurs un changement de point de vue ou de manière de faire. À la fin des années 1970, Sontag soutenait que limage photographique avait perdu le pouvoir de mettre en colère et dinciter. Dans Sur la photographie, elle écrit que la représentation visuelle de la douleur est devenue un cliché et que lavalanche de photographies sensationnalistes a émoussé notre capacité de réponse éthique. En réexaminant cette position vingt-six ans plus tard dans Devant la douleur des autres, Sontag est plus ambivalente quant au statut de la photographie qui, admet-elle, peut et doit représenter la souffrance humaine en établissant par le cadre visuel une proximité qui nous maintient en alerte sur le coût humain de guerres, de famines et de destructions qui ont lieu à grande distance de nous, tant géographiquement que culturellement. Pour susciter une réponse morale, ces photographies doivent non seulement conserver la capacité de choquer, mais aussi faire appel à notre sens de lobligation morale. Sontag na jamais pensé que lindignation est particulièrement instructive, mais elle déplore toutefois que la photographie ait perdu sa capacité à cet égard. À ses yeux, lindignation même est devenue une espèce de cliché et la photographie contemporaine tend à esthétiser la douleur aux fins dune demande de consommation – fonction qui en fait ladversaire à la fois de la sensibilité éthique et de linterprétation politique. Dans ce dernier livre, Sontag reproche encore à la photographie de nêtre pas de lécriture : il lui manque la continuité narrative et elle demeure désespérément liée au momentané. La photographie ne peut produire lémotion éthique en nous, remarque-t-elle ; ou, si elle le fait, ce nest que temporaire : ayant vu quelque chose datroce, nous passons à autre chose en un instant. Le pathos véhiculé par les formes narratives, au contraire, « ne suse pasnote ». « Les récits peuvent nous amener à comprendre. Les photographies font autre chose : elles nous hantentnote. » A-t-elle raison ? Est-il juste de suggérer que les récits, eux, ne nous hantent pas, tandis que la photographie ne nous permettrait pas de comprendre ? Dans la mesure où elles véhiculent de laffect, les photographies semblent en appeler à une forme de réponse (responsiveness) qui menace le seul modèle de compréhension auquel Sontag se fie. De fait, malgré le pouvoir accablant de cette photographie denfants à la peau brûlée par le napalm, pleurant et courant, pendant la guerre du Vietnam (une image dont elle reconnaât toute la force), Sontag soutient qu« un récit semble, a priori, avoir plus defficacité quune image » pour nous aider à nous mobiliser effectivement contre la guerrenote. Mais ce qui est intéressant, cest que, sil est vrai que des récits peuvent nous mobiliser, les photographies sont nécessaires pour prouver les crimes de guerre. En fait, Sontag soutient que la notion contemporaine datrocité requiert des preuves photographiques : sans preuves photographiques, il ny a pas datrocités. Mais, dans ce cas, la photographie est intégrée à la notion datrocité et la preuve photographique établit la vérité de laccusation datrocité au sens où elle est devenue indispensable pour démontrer le fait atroce – ce qui signifie que la photographie est alors intégrée à la défense de la vérité ou quil ne peut y avoir de vérité sans photographie. Sontag admettrait sans aucun doute que le jugement portant sur le fait de savoir si une atrocité a bien eu lieu est une espèce dinterprétation, verbale ou narrative, que la photographie est sollicitée pour étayer. Mais cette réponse pose problème à deux titres au moins : dabord, la photographie construit la preuve et donc laccusation (claim) ; ensuite, en adoptant cette position, Sontag se méprend sur la manière dont les médias non verbaux ou non linguistiques élaborent leurs « arguments ». Même la plus transparente des images documentaires est cadrée, et ce à une certaine fin ; elle porte cette fin dans son cadre et la réalise à travers lui. Si nous supposons que cette fin est linterprétation, alors il apparaât que la photographie interprète encore la réalité quelle enregistre, et cette double fonction est préservée alors même que la photographie est offerte comme « preuve » dune autre interprétation présentée sous une forme écrite ou verbale. Après tout, la photographie ne se contente pas de renvoyer à des actes atroces, mais élabore et confirme ces actes pour ceux qui les appelleraient ainsi. Pour Sontag, il y a comme une faille persistante entre le fait dêtre affecté et le fait de pouvoir penser et comprendre, une faille représentée par les effets différents de la photographie et de la prose. Elle écrit que « le sentiment se cristallise plus volontiers autour dune photographie quautour dun slogan verbal », et il ne fait pas de doute que le sentiment peut se cristalliser sans affecter notre capacité à comprendre les événements ou à entreprendre dagir pour y répondrenote. Mais, daprès Sontag, quand le sentiment se cristallise, il précède la pensée. De plus, il se cristallise non pas autour de lévénement photographié, mais autour de limage photographique même. En fait, linquiétude de Sontag est que la photographie se substitue à lévénement au point de structurer la mémoire plus effectivement que la compréhension ou le récitnote. Le problème est moins la « perte de réalité » impliquée (la photographie enregistre encore le réel, quoique obliquement) que le risque quun sentiment fixé lemporte sur des capacités plus clairement cognitives. Pour ce qui nous intéresse cependant, il nous suffit de considérer que limage visuelle obligée produite par le « journalisme embarqué » (embedded journalism) qui se soumet aux exigences des départements dÉtat et de la Défense, cette image construit une interprétation. On peut même dire que ce que Sontag appelle la « conscience politique », qui motive le photographe à produire la photographie complaisante, est dans une certaine mesure structuré par la photographie elle-même, voire « embarqué » (embedded) dans le cadre. Nous navons pas besoin de légende ni de récit pour comprendre quun arrière-plan politique est explicitement formulé et renouvelé dans et par le cadre, que le cadre ne fonctionne pas seulement comme une limite de limage, mais quil la structure. Si limage à son tour structure la manière dont nous enregistrons la réalité, alors elle est liée à la scène interprétative dans laquelle nous agissons. La question de la photographie de guerre concerne donc non seulement ce quelle montre, mais aussi la manière dont elle le montre. Le « comment » norganise pas seulement limage, mais aussi notre perception et notre pensée. Si le pouvoir étatique cherche à réguler une perspective que les journalistes et ceux qui filment sont là pour confirmer, alors le rôle joué par la perspective, dans le cadre et en tant que cadre, fait partie de linterprétation de la guerre imposée par lÉtat. La photographie nest pas exclusivement une image en attente dinterprétation ; elle interprète elle-même activement et, parfois, puissamment. En tant quinterprétation visuelle, la photographie ne peut sexercer que dans certains types de limites et donc dans certains types de cadres – à moins, bien sûr, que le cadrage obligatoire ne devienne un élément du récit ; à moins quil y ait moyen de photographier le cadre lui-même. Dans ce cas, la photographie qui livre son cadre à linterprétation ouvre ainsi à lexamen critique les restrictions mises à linterprétation de la réalité. Elle expose et thématise le mécanisme de la restriction et constitue un acte de désobéissance du regard. Il ne sagit pas de sengager dans une hyperréflexivité, mais de considérer quelles formes de pouvoir social et de pouvoir dÉtat sont « embarquées » (embedded) dans le cadre, y compris les régimes de régulation étatique et militaire. Cette opération de « cadrage » obligatoire et dramaturgique devient rarement un élément de ce qui est vu et plus rarement encore de ce qui est dit. Mais, quand cest le cas, cela nous conduit à interpréter linterprétation qui nous a été imposée et à augmenter notre analyse dune critique sociale du pouvoir régulateur et censeur. Si Sontag avait raison de dire que la photographie a perdu son pouvoir dincitation, quelle ne saurait plus nous indigner au point de changer nos points de vue et nos conduites politiques, la réponse de Donald Rumsfeld aux photos de torture dans la prison dAbou Ghraïb naurait pas de sens. En prétendant, par exemple, que le fait publier les photos de torture, dhumiliation et de viol leur permettrait de « nous définir en tant quAméricains », Rumsfeld attribuait à la photographie un énorme pouvoir de construction de lidentité nationale elle-mêmenote. Les photographies ne montreraient pas simplement quelque chose datroce, mais feraient de notre capacité à commettre latrocité un concept définissant lidentité américaine. La photographie de guerre récente sest départie de façon significative des conventions du photojournalisme de guerre en usage il y a trente ou quarante ans, quand le photographe ou lopérateur cherchaient à entrer dans laction sous des angles et par des modes daccès permettant de présenter la guerre dune manière qui navait pas été planifiée par les gouvernements. Aujourdhui, lÉtat intervient sur le champ de la perception et plus généralement sur le champ du représentable afin de contrôler laffect – anticipant sur la manière dont celui-ci non seulement est structuré par linterprétation, mais la structure également. Ce qui est en jeu, cest la régulation des images capables de susciter une opposition politique à la guerre. Je parle ici de « représentable » et non de « représentation », parce que ce champ est structuré par le bon vouloir étatique (ou, plutôt, lÉtat cherche à établir son contrôle sur ce champ, quoique avec un succès qui nest jamais que partiel). Il en résulte que lon ne peut comprendre le champ du représentable en se contentant dexaminer son contenu explicite, puisquil est fondamentalement constitué par ce qui est laissé à lécart, maintenu hors du cadre dans lequel apparaissent les représentations. On peut alors penser le cadre comme étant actif, excluant et présentant à la fois, en silence, sans aucun signe visible de son opération. Ce qui se fait jour dans ces conditions, cest un spectateur qui se considère dans un rapport visuel immédiat (et incontestable) avec la réalité. Lopération de cadrage au travers de laquelle le pouvoir dÉtat exerce sa dramaturgie forcée nest pas représentable normalement – ou alors au risque de devenir insurrectionnelle et donc soumise à la punition et au contrôle de lÉtat. Antérieurement aux événements et aux actions représentés dans le cadre, il y a une délimitation active, bien que non marquée, du champ lui-même et ainsi dun ensemble de contenus et de perspectives qui ne sont jamais montrés, quil devient inadmissible de montrer. Ces contenus et perspectives constituent larrière-plan non thématisé de ce qui est représenté et ils sont donc lun de ses traits organisateurs absents. Ils ne peuvent être abordés que par la thématisation de la fonction de délimitation elle-même, et donc en mettant en évidence la dramaturgie que lÉtat impose en collaboration avec ceux qui transmettent les informations visuelles de la guerre et qui se conforment pour cela aux perspectives autorisées. Cette délimitation est partie intégrante dune opération de pouvoir qui napparaât pas comme une figure doppression. Ce serait une erreur que dimaginer lÉtat comme un dramaturge, en représentant ainsi son pouvoir par une figure anthropomorphique, car il est essentiel à la poursuite de ses opérations que ce pouvoir ne soit pas vu ni même organisé (ou figuré) comme laction dun sujet. Cest au contraire précisément une opération de pouvoir non figurable et, dans une certaine mesure, non intentionnelle qui œuvre à délimiter le domaine de la représentabilité même. Toutefois, le fait quune telle forme de pouvoir ne soit pas figurable comme sujet intentionnel ne veut pas dire quelle ne peut être marquée ou montrée. Au contraire, ce qui est montré quand elle devient visible (comes into view), cest lappareil même de mise en scène, les cartes qui excluent certaines régions, les directives de larmée, le placement des caméras, les punitions en cas datteintes aux protocoles journalistiques. Mais que se passe-t-il quand on voit le cadrage du cadre ? Je dirais que le problème nest pas simplement interne à la vie des médias, mais engage les effets structurants de certaines normes plus larges, elles-mêmes souvent racialisantes et civilisationnelles, sur ce qui est appelé, provisoirement, « réalité ». Avant la publication des photographies dAbou Ghraïb, javais essayé de rapprocher trois termes différents, cherchant à comprendre la dimension visuelle de la guerre en tant quelle se rapporte à la question de savoir quelles vies – celles de qui – sont ou non sujettes au deuil. En premier lieu, il y a les normes, explicites ou tacites, qui régissent la séparation entre les vies humaines qui comptent comme humaines et vivantes et celles qui ne comptent pas comme telles. Ces normes sont dans une certaine mesure déterminées par la question de savoir où et quand une vie est sujette au deuil (grievable) et, corrélativement, où et quand la perte dune vie demeure non « pleurable » et non représentable. Cette expression aride de « vie non pleurable » ne vise pas à exclure celles de ces vies qui sont à la fois pleurées et non pleurées, marquées comme perdues sans être tout à fait reconnaissables comme perte, par exemple les vies de ceux pour qui la guerre forme larrière-plan intangible et continuel de la vie quotidienne. Ces normes sociales et politiques assez larges opèrent de multiples manières, notamment à travers des cadres qui régissent le perceptible et exercent une fonction de délimitation, focalisant sur une image à condition dexclure une portion du champ visuel. Limage représentée signifie ainsi son admissibilité dans le domaine du représentable et, du même coup, signifie la fonction de délimitation du cadre – alors même ou justement parce que – elle ne le représente pas. En dautres termes, limage censée livrer la réalité la soustrait en fait à la perception. Dans le discours public sur Guantanamo Bay, le harcèlement policier des Arabes aux États-Unis (à la fois de ceux qui sont américains et de ceux qui possèdent un visa ou une carte verte) et la suspension des libertés civiques, certaines normes ont fonctionné de manière à établir qui était humain et bénéficiait à ce titre des droits humains, et qui ne létait pas. La question de la possibilité du deuil était implicite dans ce discours dhumanisation : de qui la vie, si elle venait à séteindre, serait sujette à un deuil public et de qui la vie ne laisserait aucune trace publique susceptible de deuil, ou seulement une trace partielle, mutilée et énigmatique ? Si, comme je lai soutenu, les normes sont mises en œuvre par des cadres visuels et narratifs, et si le cadrage présuppose des décisions ou des pratiques qui déterminent des pertes substantielles, il nous faut considérer que ni linclusion totale ni lentière exclusion ne sont les seules options. En effet, certaines morts sont pour partie éclipsées et pour partie marquées, et cette instabilité peut tout à fait activer le cadre, le rendre lui-même instable. Il ne sagirait donc pas de localiser ce qui est « dans » le cadre ou « hors » de lui, mais ce qui vacille entre ces deux localisations et ce qui, forclos, est crypté dans le cadre lui-même. Normes et cadres constituent les deux premiers pivots de mon analyse, le troisième étant la douleur elle-même. Ce serait une erreur que de ne comprendre sous ce terme exclusivement ou paradigmatiquement que la douleur humaine. Cest précisément en tant quanimaux humains que les humains souffrent. Et, dans le contexte de la guerre, on pourrait et il faudrait certainement attirer lattention sur la destruction des animaux, des habitats et des autres conditions de la vie sensible, notamment les effets toxiques des munitions militaires sur les environnements et les écosystèmes naturels et les conditions de vie infligées à des créatures qui parviennent peut-être à survivre mais sont saturées de poisons. Il ne sagit pourtant pas de faire le catalogue des formes de vie atteintes par la guerre, mais de reconcevoir la vie elle-même comme un ensemble dinterdépendances largement involontaires et même de relations systémiques qui impliquent que l« ontologie » de lhumain nest pas séparable de l« ontologie » de lanimal. Il ne sagit pas seulement de la superposition de deux catégories, mais dune coconstitution qui implique la nécessité dune reconceptualisation de lontologie de la vie elle-mêmenote. Comment refuser la douleur humaine sans perpétuer une forme danthropocentrisme qui sest si facilement prêtée à des fins destructrices ? Peut-être me faut-il préciser en quoi consiste lhumain selon moi. Je propose dexaminer la manière dont l« humain » fonctionne comme norme différentielle : pensons lhumain comme une valeur et une morphologie qui peuvent être attribuées et retirées, élargies, personnifiées, dégradées et déniées, érigées et affirmées. La norme continue à produire le paradoxe presque impossible dun humain qui ne lest pas ou de lhumain qui efface lhumain tel quon le connaât par ailleurs. Là où il y a de lhumain, il y a de linhumain ; en proclamant à présent comme humain un groupe dêtres qui nétaient pas jusqualors considérés, en fait, comme des humains, on admet que la revendication d« humanité » est une prérogative mobile. Certains humains prennent leur humanité pour acquise tandis que dautres luttent pour y avoir accès. Le terme « humain » est constamment doublé, ce qui expose lidéalité et le caractère coercitif de la norme : certains humains se qualifient comme humains, dautres non. Quand jutilise ce terme dans le second membre de cette phrase, je ne fais rien dautre quaffirmer une vie discursive pour un humain qui nincarne pas la norme déterminante pour ce qui compte comme vie humaine. Quand Donna Haraway demande si nous devenons jamais humains, elle pose un « nous » hors de la norme de lhumain tout en se demandant si lhumain est quelque chose qui peut jamais être pleinement accomplinote. Je dirais que cette norme nest pas quelque chose que nous devrions chercher à incarner, mais un différentiel de pouvoir quil nous faut apprendre à lire, à évaluer culturellement et politiquement, et dont il nous faut contrarier les opérations différentielles. Et, pourtant, nous avons aussi besoin de ce terme, pour laffirmer précisément là où il ne peut lêtre et nous opposer ainsi au pouvoir différentiel par lequel il opère, comme une manière dagir contre les forces de neutralisation ou deffacement qui nous empêchent de connaâtre et de répondre à la douleur qui est causée, parfois en notre nom. Si, comme le soutient Emmanuel Levinas, cest le visage dautrui qui exige de nous une réponse éthique, alors il semble que les normes dattribution de lhumanité nous parviennent sous forme visuelle. Ces normes travaillent à donner face et à effacer. En ce cas, notre capacité à répondre par lindignation, lopposition et la critique dépendra en partie de la manière dont la norme différentielle de lhumain est communiquée par les cadres visuels et discursifs. Certaines manières de cadrer font voir lhumain dans sa fragilité et sa précarité, nous permettent de défendre la valeur et la dignité de la vie humaine, de réagir par lindignation quand des vies sont dégradées ou éviscérées sans égard pour leur valeur de vies. Dautres ont pour effet de forclore la sensibilité affective et morale (responsiveness), cette activité de forclusion étant alors effectivement et répétitivement exécutée par le cadre lui-même – par sa propre action négative, pour ainsi dire, à légard de ce qui nest pas explicitement représenté. Lexistence de cadres alternatifs permettant un autre type de contenu rendrait possible une autre communication de la souffrance, à même de nous conduire à modifier notre évaluation politique des guerres en cours. Pour pouvoir communiquer ainsi, la photographie doit avoir une fonction transitive qui nous rende capables de sensibilité éthique (ethical responsiveness). Comment les normes qui régissent la prise en compte de telle vie comme humaine entrent-elles dans les cadres doù procèdent le discours et la représentation visuelle, et comment ceux-ci à leur tour délimitent-ils ou orchestrent-ils notre capacité à répondre éthiquement à la douleur ? Je ne veux pas dire par là que ces normes déterminent nos réponses de telle sorte quelles seraient réductibles aux effets dune culture visuelle monstrueusement puissante sur le comportement. Je suggère seulement que ces normes entrent dans des cadres et dans des circuits plus larges de communicabilité, et ce de façon fortement contestable précisément parce que ce qui est en jeu, cest la régulation effective de laffect, de lindignation et de la sensibilité éthique. Je voudrais suggérer que les photographies dAbou Ghraïb nengourdissent pas nos sens ni ne déterminent une réponse particulière. Cela est lié au fait quelles noccupent ni un temps unique ni un espace spécifique. Elles sont montrées et remontrées, transposées dun contexte à lautre, et lhistoire de leur cadrage et de leur réception conditionne sans les déterminer les interprétations publiques de la torture qui sont les nôtres. En particulier, les normes qui régissent l« humain » sont relayées et abrogées par la communication de ces photographies ; les normes ne sont pas thématisées comme telles, mais sentremettent dans la rencontre entre les spectateurs du premier monde qui cherchent à comprendre « ce qui sest passé là-bas » et cette « trace » visuelle de lhumain en situation de torture. Cette trace ne nous dit pas ce quest lhumain, mais elle apporte la preuve quil sest produit une brèche dans la norme régissant les sujets de droits et que quelque chose comme l« humanité » est en question ici. La photo ne peut restituer son intégrité au corps quelle enregistre. La trace visuelle nest sûrement pas la même chose que la pleine restitution de lhumanité de la victime, si souhaitable que cela soit, évidemment. La photographie que lon montre et que lon fait circuler devient la condition publique pour éprouver de lindignation et élaborer des positions politiques capables dincorporer et darticuler cette indignation. Pour qui veut examiner ce que sont et ce que font les photos de torture, les dernières publications de Susan Sontag sont dune aide précieuse, notamment Devant la douleur des autres, mais aussi « Devant la torture des autres », diffusé sur Internet et publié dans le New York Times après la diffusion des photographies dAbou Ghraïbnote. Ces photos montraient des brutalités, des humiliations, des viols, des meurtres et, en ce sens, étaient des preuves manifestes de crimes de guerre, par leur représentation. Elles ont fonctionné de nombreuses manières, y compris comme preuve dans les poursuites judiciaires contre ceux qui y figuraient en train de commettre des actes de torture et dhumiliation. Ces photos sont aussi devenues iconiques quant à la manière dont le gouvernement américain, allié à la Grande-Bretagne, ignorait les conventions de Genève, et notamment les protocoles régissant le traitement décent des prisonniers de guerre. Il est rapidement apparu en avril et en mai 2004 quil y avait un motif récurrent dans ces photographies et que, comme laffirmait la Croix-Rouge des mois avant que le scandale éclate, des mauvais traitements étaient systématiquement appliqués aux prisonniers en Irak et à Guantanamonote. Ce nest que plus tard quil apparut que les protocoles élaborés pour Guantanamo avaient été employés par le personnel dAbou Ghraïb et que ces deux ensembles protocolaires étaient lun et lautre indifférents aux accords de Genève. La question de savoir si ce qui est montré dans les photos était appelé « maltraitance » ou « torture » par des responsables gouvernementaux suggère que le droit international est déjà à lœuvre ; les mauvais traitements font lobjet de poursuites disciplinaires dans larmée alors même que la torture est un crime de guerre passible de poursuites devant une cour internationale. Personne na contesté la réalité de ce que montraient les photos, ni le fait quelles gardaient la trace de quelque chose qui sétait vraiment produit. Il ne suffisait pourtant pas davoir établi la référentialité des photos. Elles ne sont pas seulement montrées, mais nommées ; la manière dont elles sont montrées, cadrées, les mots qui servent à désigner ce qui est montré, cest tout cela qui travaille, ensemble, à produire une matrice dinterprétation de ce qui est vu. Mais, avant dexaminer brièvement les conditions dans lesquelles ces photos furent publiées et la forme sous laquelle elles furent rendues publiques, considérons la façon dont le cadre opère pour établir une relation entre le photographe, lappareil et la scène. Les photos montrent ou représentent une scène, limage visuelle préservée à lintérieur du cadre photographique. Mais le cadre appartient aussi à un appareil spatialement situé dans le champ de vision et qui ne figure donc pas dans limage, bien quil fonctionne comme la condition technologique de limage. Tout en étant hors du cadre, lappareil est clairement « dans » la scène, dont il est le dehors constitutif. Quand le fait de photographier ces actes de torture devient un sujet de débat public, la scène de la photographie sétend. La scène nest plus seulement le lieu spatial et le scénario social de la prison elle-même, mais la sphère sociale tout entière où la photographie est montrée, vue, censurée, publiée, discutée et débattue. On pourrait donc dire que la scène de la photographie change dans le temps. Remarquons plusieurs choses au sujet de cette scène élargie où preuve visuelle et interprétation discursive jouent lune contre lautre. Il y avait de l« information » parce quil y avait des photos, les photos prétendaient à un statut représentatif et voyageaient par-delà le lieu initial où elles avaient été prises, le lieu même quelles montraient. Dun côté, elles étaient référentielles ; dun autre côté, elles changeaient de signification selon le contexte de leur présentation et le but dans lequel elles étaient invoquées. Ces photos furent publiées sur Internet et dans les journaux mais, dans les deux cas, il y eut sélection : certaines étaient montrées, dautres pas ; certaines en grand format, dautres en format réduit. Pendant longtemps, Newsweek retint en sa possession nombre de photos et refusa de les publier sous prétexte quil ne serait pas « utile » de le faire. Utile à quoi ? Il est clair que cela voulait dire « utile à leffort de guerre » et certainement pas « utile aux individus qui ont besoin davoir librement accès à linformation sur la guerre en cours pour établir des critères permettant de demander des comptes et pour se forger un point de vue politique sur cette guerre ». En restreignant ce que nous sommes autorisés à voir, le gouvernement et les médias ne limitent-ils pas aussi les sortes de preuves mises à disposition du public pour juger du bien-fondé et du cours de la guerre ? Si, comme le dit Sontag, la notion contemporaine datrocité requiert des preuves photographiques, alors la seule manière détablir que la torture a eu lieu est de présenter de telles preuves, mais cest alors la preuve qui constitue le phénomène. Et, pourtant, dans le cadre de poursuites judiciaires potentielles ou effectives, la photo est déjà encadrée par le discours de la loi et de la vérité. Aux États-Unis, il semble que lintérêt complaisant porté aux photographies elles-mêmes ait prédéterminé pour une large part la réponse politique. La photographie de Lynndie England tenant un homme par une laisse a fait la une du New York Times ; dautres journaux lont reléguée aux pages intérieures, selon quils cherchaient à en faire un traitement plus ou moins incendiaire. Dans le cadre de poursuites judiciaires potentielles ou effectives devant des cours martiales, cette photo est considérée comme une preuve et déjà encadrée par le discours de la loi et de la vérité. Elle présuppose un photographe – une personne qui napparaât jamais dans le cadre. La question de la culpabilité a été limitée à la question juridique de savoir qui avait commis ces actes, ou qui était en dernier recours responsable de ceux qui les avaient commis. Et les poursuites se sont restreintes aux cas qui avaient fait lobjet de la publicité la plus large. Il a fallu un certain temps avant que soit soulevée la question de savoir qui avait pris ces photos et ce qui pouvait être inféré de limplication spatiale du photographe par rapport au contenu de ces images mêmesnote. Ces photos avaient-elles été prises dans le but de dénoncer les mauvais traitements ou dans lesprit jubilatoire du triomphalisme américain ? Le fait de prendre ces photos avait-il été une manière de participer à lévénement et, si oui, comment ? Il semble quelles furent prises à des fins denregistrement, ce qui produit, selon les termes du Guardian, une pornographie de lévénementnote – mais quà un certain moment, quelquun, ou peut-être plusieurs personnes, soudain conscientes des possibilités dune enquête, aient réalisé que ce que montraient ces photos posait problème. Il se peut que les photographes aient été ambivalents en les prenant ou que cette ambivalence ne se soit manifestée que rétrospectivement ; ou encore quils se soient repus de la scène sadique dune manière qui inviterait à une explication psychologique. Je ne discuterai certes pas limportance de la psychologie pour comprendre de telles conduites, mais je ne crois pas quelle doive servir à réduire exclusivement la torture à des actes pathologiques individuels. Puisque ces photographies nous confrontent manifestement à une scène de groupe, il nous faut plutôt quelque chose comme une psychologie des conduites de groupe ou, mieux encore, un compte rendu de la manière dont les normes de guerre, dans cet exemple, ont réduit des rapports moralement significatifs à la violence et à la blessabilité. Et, puisque nous sommes aussi dans une situation politique spécifique, tout effort visant à réduire uniquement ces actes à des psychologies individuelles nous ramènerait à des problèmes familiers, la notion de lindividu ou de la personne étant conçue comme la matrice causale permettant de comprendre les événements. Lapproche de la dynamique structurelle et spatiale de la photographie offre un point de départ alternatif pour comprendre la manière dont les normes de guerre opèrent dans ces événements – et même la manière dont les individus sont pris dans ces normes et les reprennent à leur tour. Le photographe enregistre une image de la scène quil aborde à travers un cadre devant lequel se sont également tenues et ont posé les personnes engagées dans la torture et ses suites triomphales. La relation entre photographe et photographié a lieu en vertu du cadre. Le cadre permet, orchestre et médiatise cette relation. Et, sil est vrai que les photographes dAbou Ghraïb navaient pas dautorisation du département de la Défense pour les images quils prenaient, peut-être leur perspective peut-elle être elle aussi adéquatement considérée comme une forme de journalisme embarqué. Après tout, leur perspective sur ce quon appelle lennemi navait rien de singulier, mais était largement partagée – si largement, semble-t-il, quil ne vint à lidée de personne que quelque chose était peut-être en train de dérailler. Peut-on considérer que ces photographes non seulement répétaient et entérinaient une pratique destinée à anéantir certaines normes et certaines pratiques culturelles islamiques, mais se conformaient aussi – tout en les articulant – aux normes sociales largement partagées de la guerre ? Quelles sont donc les normes daprès lesquelles des soldats et un personnel de sécurité activement recruté auprès de firmes privées chargées de la surveillance des prisons états-uniennes ont agi comme ils lont fait ? Et quelles sont les normes nichées dans le cadrage actif de lappareil, puisque ces normes forment la base du texte culturel et politique dont il est ici question ? Si la photographie ne se contente pas de représenter mais élabore et ajoute à lévénement – si lon peut dire que la photographie réitère et prolonge lévénement –, alors, à parler rigoureusement, elle nest pas postérieure à lévénement, mais devient cruciale dans sa production, sa lisibilité, son illisibilité, voire son statut de réalité. Peut-être lappareil promet-il une cruauté festive : « Oh, très bien, il y a un appareil photo : commençons la torture pour que la photographie puisse saisir et commémorer notre acte ! » Si cest le cas, alors la photographie est déjà à lœuvre en provoquant, en cadrant et en orchestrant lacte, alors même quelle le saisit au moment de son accomplissement. La tâche consiste, en un sens, à comprendre lopération dune norme qui circonscrit une réalité à lœuvre à travers laction du cadre lui-même ; il nous reste à comprendre ce cadre, ces cadres, doù ils proviennent et quel type daction ils réalisent. Étant donné quil y a plus dun photographe et que leur motivation ne peut être discernée clairement à partir des photos disponibles, nous en sommes réduits à lire la scène autrement. On peut dire avec quelque certitude que le photographe saisit ou enregistre lévénement, mais cela ne fait que soulever la question du public impliqué. Il se peut quil ou elle enregistre lévénement dans le but de rejouer ces images pour ceux qui perpètrent la torture, pour quils puissent jouir du reflet de leurs actions renvoyé par lappareil digital et diffuser plus rapidement leur œuvre particulière. Les photos peuvent aussi être comprises comme une sorte de preuve témoignant de ce quune juste punition a été administrée. Laction de prendre une photo nest ni toujours antérieure ni toujours postérieure à lévénement. La photographie est une espèce de promesse que lévénement continuera, elle est cette continuation même, ce qui produit une équivoque quant à la temporalité de lévénement : ces actions se sont-elles produites alors ? Continuent-elles à se produire ? La photographie prolonge-t-elle lévénement dans le futur ? Il semble que le fait de photographier la scène soit une manière dy contribuer, de lui donner un reflet et de la documenter tout en lui donnant un certain statut historique. La photographie ou même le photographe contribuent-ils à la scène ? Agissent-ils, interviennent-ils sur elle ? La photographie est en rapport avec lintervention, mais cest une chose de photographier et cen est une autre chose dintervenir. Il y a des photos de corps liés ensemble, dindividus tués, de fellations forcées, de dégradations déshumanisantes, et ces photos ont été prises sans entraves. Le champ de vision est libre. On ne voit personne sinterposer entre lappareil et la scène saisie. Personne ne menotte le photographe ni ne le jette en prison pour avoir pris part à un crime. Cest de la torture en plein jour, devant lappareil, voire pour lui. Laction est centrée, les tortionnaires se tournent régulièrement vers lappareil pour sassurer que leurs propres visages sont visibles, alors même que les visages des hommes torturés sont le plus souvent dissimulés. Lappareil lui-même nest ni muselé ni entravé et occupe en la marquant la zone de sécurité qui entoure et soutient les persécuteurs dans la scène. On ignore dans quelle mesure ces tortures ont été consciemment exécutées pour lappareil, comme pour montrer de quoi les États-Unis étaient capables, comme un signe de leur triomphalisme militaire, de leur capacité à accomplir une complète dégradation de lennemi supposé, dans un suprême effort pour remporter le choc des civilisations et assujettir les prétendus barbares à notre mission civilisatrice qui, comme on peut le voir, sest si magnifiquement débarrassée de sa propre barbarie. Mais, dans la mesure où la photographie transmet potentiellement la scène aux journaux et aux médias, la torture est, en un sens, pour lappareil ; demblée, elle est destinée à être communiquée. Sa propre perspective est laissée en évidence, et le ou la photographe sont présents à travers les sourires que leur offre le tortionnaire comme pour dire : « Merci de prendre ma photo, dimmortaliser mon triomphe. » La question se pose alors de savoir si les photographies étaient montrées à ceux qui risquaient encore dêtre torturés, en guise davertissement et de menace. Il ne fait pas de doute quelles étaient utilisées comme moyen de pression sur ceux qui y figuraient, avec la menace que leurs familles verraient leur humiliation et leur honte, particulièrement leur honte sexuelle. La photographie montre ; elle a une fonction représentative et référentielle. Mais, une fois que lon a dit cela, il reste encore au moins deux questions. La première est en rapport avec ce que fait la fonction référentielle : outre le fait de renvoyer à quelque chose, quelles sont ses autres fonctions ? Quels autres effets produit-elle ? La seconde question, que jaborde plus loin, est en rapport avec la portée de ce qui est représenté. Si la photo représente la réalité, quelle est la réalité qui est représentée et comment le cadre circonscrit-il dans ce cas ce qui sera appelé réalité ? Sil nous faut identifier les crimes de guerre dans le cadre de la conduite de la guerre, alors l« affaire de la guerre » (the business of war) est elle-même selon toute apparence autre chose que le crime de guerre (on ne peut, dans un tel cadre, parler du « crime de la guerre »). Mais quen est-il si les crimes de guerre ne sont rien dautre quune mise en œuvre des normes mêmes qui servent à légitimer la guerre ? Les photos dAbou Ghraïb sont référentielles, sans aucun doute, mais pouvons-nous expliquer en quoi les photos ne se contentent pas denregistrer des normes de guerre mais finissent aussi par constituer lemblème visuel de la guerre en Irak ? Quand laffaire de la guerre est sujette à lomniprésence dappareils photo en liberté, le temps et lespace peuvent être captés et enregistrés au hasard, et lavenir, tout comme les perspectives extérieures, finissent par devenir inhérents à la scène même. Lefficace de lappareil opère malgré tout sur une autre trajectoire temporelle que la chronologie quil fixe. Larchive visuelle circule. La fonction de datation de lappareil peut spécifier précisément le moment où lévénement sest produit, mais la circulabilité indéfinie de limage permet à lévénement de continuer à se produire et, en effet, grâce à ces images, lévénement na pas cessé de se produire. Il était difficile de comprendre cette prolifération dimages, mais elle semblait coïncider avec une prolifération dactes, une frénésie photographique. Ce nest pas seulement quun certain plaisir est impliqué dans les scènes de torture, chose quil nous faut prendre en considération, cest aussi quil y a un plaisir, ou peut-être une compulsion, dans lacte de prendre la photographie même. Sinon, pourquoi y en aurait-il autant ? Joanna Bourke, historienne au Birkbeck College et auteure dun livre sur lhistoire du viol, a fait paraâtre dans le Guardian du 7 mai 2003 un article intitulé « La torture comme pornographienote ». Elle utilise le terme « pornographie » comme catégorie explicative chargée de rendre compte du rôle de lappareil photo comme acteur dans la scène. Elle écrit, habilement, que lon ressent une certaine exultation chez le photographe. Bien quil ny ait pas dimage de celui-ci, elle tire sa conclusion de lobservation des photographies, de leur quantité et des circonstances qui ont présidé à leur prise :
Les personnes qui prennent les photographies exultent devant les parties génitales de leurs victimes. Il ny a pas de confusion morale ici : les photographes ne semblent pas même conscients dêtre en train denregistrer un crime de guerre. Rien ne suggère quils sont en train de documenter quelque chose de particulièrement louche au point de vue moral. Quant à la personne qui est derrière lappareil, elle est protégée du blâme par lesthétique de la pornographienote.
À maints égards, accuser ces photographies de pornographie, cest, me semble-t-il, commettre le même genre derreur de catégorie. Les conjectures de Bourke sur la psychologie du photographe sont intéressantes et il y a incontestablement là un mélange de cruauté et de plaisir quil nous faut pensernote. Mais comment faire pour dénouer la question ? Si nous voulons aborder de manière critique la question de la photographie et de la torture, ne faut-il pas nous demander pourquoi nous sommes si enclins à penser que ces dispositions affectives en sont les motivations opératoires ? Comment la conscience du photographe quil ou elle est en train denregistrer un crime de guerre apparaât-elle dans les termes de la photographie elle-même ? Une chose est daffirmer quun aspect de ce qui est enregistré est du viol et de la torture, autre chose est de dire que les moyens de représentation sont pornographiques. Ce que je crains, cest que le vieux glissement de la pornographie au viol ne ressurgisse sous une forme acritique. Lidée était que la pornographie motivait le viol ou y incitait, quelle était causalement liée au viol (ceux qui le voient finissent par le faire) et que ce qui a lieu au niveau du corps dans le viol se produit au niveau de la représentation dans la pornographienote. Rien ne semble indiquer que les photographies, au moment où elles sont prises, interviennent comme instrument denquête morale, de divulgation politique ou dinvestigation légale. Les soldats et le personnel de sécurité photographiés sont manifestement à laise avec lappareil, ils jouent devant lui, et si jai pu suggérer quil pouvait y avoir un élément de triomphalisme, Bourke, elle, estime que les photographies fonctionnent comme des « souvenirs ». Elle soutient en outre que les mauvais traitements infligés sont joués pour lappareil et cette thèse – que je partage provisoirement – la conduit à une conclusion avec laquelle je suis en désaccord. Son argument est que le mauvais traitement est exécuté par lappareil, doù elle conclut que les images sont pornographiques, produisant du plaisir à la vision de la souffrance pour le photographe et, je présume, pour le consommateur de ces images. Ce qui ressort de cet argument réfléchi, cest la supposition que la pornographie se définit fondamentalement par un certain plaisir visuel pris à la vue de la souffrance et de la torture humaine et animale. Dans ce cas, si le plaisir est dans la vision et quil sagit dun plaisir pris à la souffrance montrée, la torture est alors leffet de lappareil et lappareil – ou plutôt son regard pornographique – est la cause de la scène de souffrance elle-même. En fait, lappareil devient le tortionnaire. Parfois, Bourke évoque les « auteurs des crimes qui figurent dans ces photographies » (the perpetrators in these photographs), mais à dautres moments il semble que la photographie et le photographe soient les auteurs des crimesnote. Lun et lautre peuvent être vrais dans un sens significatif. Mais le problème éthique devient plus difficile quand, à la fin de son article provocateur, elle écrit que « ces images pornographiques ont mis à nu le peu de force quil restait dans la rhétorique humanitaire portant sur la guerrenote ». Je suppose quelle veut dire que les images démentent les justifications humanitaires de la guerre. Cela peut être vrai dans une certaine mesure, mais elle ne dit pas exactement en quoi cest vrai. Ici, il semble que le problème ne soit pas ce que montrent les images – torture, viol, humiliation, meurtre – mais la prétendue pornographie de limage elle-même, la pornographie étant définie comme le plaisir pris à voir la dégradation humaine, et lérotisation de cette dégradation. Définir ainsi la pornographie revient à vider ces photographies de la brutalité spécifique des scènes impliquées. Il y a des exemples de femmes torturant des hommes, dhommes et de femmes forçant des femmes irakiennes musulmanes à dénuder leurs seins et des hommes irakiens musulmans à exécuter des actes homosexuels ou à se masturber. Le tortionnaire sait que cela suscitera de la honte chez le torturé ; la photographie accroât la honte, réfléchit lacte pour celui qui est forcé à le faire ; elle menace de faire circuler lacte comme savoir public et donc comme honte publique. Dun côté, il apparaât que les soldats américains tirent parti de linterdiction musulmane de la nudité, de lhomosexualité et de la masturbation pour détruire le tissu culturel qui maintient lintégrité de ces gens. Dun autre côté, les soldats ont leurs propres sentiments de honte et de peur érotiques, mêlés à lagressivité de manière très caractéristique. Pourquoi, par exemple, pendant la première et la seconde guerre du Golfe, des missiles envoyés en Irak portaient-ils linscription « dans le cul » (« up your ass »), écrite par des soldats américains ? Dans ce scénario où le fait de bombarder, de mutiler et de tuer des Irakiens est figuré par la sodomie, il sagit dinfliger la honte supposée de la sodomie à ceux qui sont bombardés. Mais quest-ce que cela dit, incidemment, de ceux qui bombardent, qui « éjaculent » ces missiles ? Après tout, il faut être deux pour exécuter un acte de sodomie, ce qui suggère que les soldats tiennent à se donner la position active dans la scène fantasmée de la pénétration, position qui, pour être « dessus », nen est pas moins homosexuelle. Le fait que cet acte soit figuré comme meurtre suggère toutefois quil est entièrement pris dans un circuit agressif qui exploite la honte de la sexualité dont il convertit le plaisir en une forme crûment sadique. Le fait que les gardiens de prison prolongent ce fantasme en forçant leurs prisonniers à des actes de sodomie suggère que lhomosexualité est mise en équivalence avec la destruction de la personnalité, alors même quil est clair dans ces cas que cest la torture qui est responsable de cette destruction. Paradoxalement, cette situation peut faire fonctionner le tabou islamique contre les actes homosexuels en parfaite coïncidence avec lhomophobie qui règne dans larmée états-unienne. La scène de torture qui comprend des actes homosexuels forcés et cherche à anéantir la personnalité par cette coercition présuppose que, pour le tortionnaire comme pour le torturé, lhomosexualité représente la destruction de lêtre. Le fait de forcer à des actes homosexuels semble alors signifier limposition violente de cette destruction. Le problème est évidemment que les soldats américains cherchent à extérioriser cette vérité en obligeant dautres à exécuter ces actes, mais les témoins, les photographes et ceux qui orchestrent la scène de torture prennent tous part à ce plaisir quils exhibent tout en le dégradant, alors même quils exigent de voir et de revoir encore et encore cette séquence quils ont mise en scène par la force. En outre, tout en rabaissant la sexualité, le tortionnaire ne peut agir quen simpliquant dans une version de lhomosexualité où le tortionnaire occupe le « dessus », celui qui ne fait que pénétrer et qui exige par coercition que la pénétrabilité soit située sur le corps du torturé. En fait, la pénétration forcée est une manière d« assigner » de manière permanente la pénétrabilité ailleurs. Bourke a manifestement raison de dire que ce type de plaisir est à lœuvre dans ces photographies et dans les scènes quelles montrent, mais cest une erreur que de tenir à en rejeter le blâme sur le caractère « pornographique » de ces photos. Après tout, lun des aspects de ce qui doit être expliqué est lexcitation provoquée par la photo, la prolifération de ce type dimagerie, la relation entre les actes montrés et les moyens par lesquels ils le sont. Il semble bien y avoir de la frénésie et de lexcitation, mais il y a sans aucun doute aussi une sexualisation de lacte de voir et de photographier qui se distingue de la sexualisation de la scène montrée, tout en fonctionnant de pair avec elle. Le problème nest pas cependant la pratique dune vision érotisée (eroticized seeing), mais lindifférence morale du photographe associée à son investissement dans la poursuite et la répétition de la scène comme icône visuelle. Il ne sagit pas cependant de dire que la technologie de lappareil photo, la digitalisation ou le regard pornographique sont en définitive à blâmer pour ces actes. Il se peut que la torture ait été incitée par la présence de lappareil, il se peut quelle se prolonge par anticipation de lappareil, mais cela nétablit pas lappareil ni la « pornographie » comme sa cause. Il existe après tout de nombreuses versions non violentes de pornographie, ainsi que divers genres qui sont au mieux de la « guimauve » (« vanilla ») et dont le pire crime pourrait bien être de ne pas proposer de trame novatrice. Tout cela soulève une question importante quant à la relation qui existe entre lappareil et la sensibilité éthique (ethical responsiveness). Il paraât évident que ces images ont circulé, quelles ont été consommées, ont suscité du plaisir et ont été communiquées sans susciter aucune indignation morale. Comment cette espèce de banalisation du mal sest-elle produite et pourquoi ces photos nont-elles pas alerté, ou alors trop tard, ou nont alerté que des gens extérieurs aux scénarios de la guerre et de lincarcération ? Voilà des questions assurément cruciales. On pourrait sattendre à ce que telle photo éveille immédiatement lattention sur labominable souffrance humaine qui y est montrée, et pourtant elle nagit pas de cette manière magiquement morale. De même, la photographie est autre chose que le tortionnaire, même si elle fonctionne comme une incitation à la brutalité. Ces photos ont agi de diverses manières : comme incitation à la brutalité dans la prison même, comme menace dhumiliation pour les prisonniers, comme chronique dun crime de guerre, comme témoignage du caractère radicalement inacceptable de la torture et comme œuvre documentaire darchive disponible sur Internet et exposée dans des musées aux États-Unis, ainsi que des galeries et des espaces publics en de nombreux endroitsnote. Il est clair que les photos se sont éloignées de leur scène dorigine, ont quitté les mains du photographe, se sont éventuellement retournées contre lui, peut-être même ont-elles triomphé de son plaisir. Cela a fait émerger un autre regard, différent de celui qui demandait la répétition de ces scènes. Il nous faut donc probablement admettre que la photographie ne torture ni ne rédime, mais quelle peut être instrumentalisée dans des directions radicalement différentes, en fonction de son cadrage par le discours et selon les formes que prend son exposition médiatique. Lune des réalités qui apparaissent dans ces photos est que des règles ont été ignorées ou transgressées. Les photographies fonctionnent alors en partie comme une manière denregistrer une certaine illégalité. Que signifie le fait que les règles, quelles quelles soient, qui ont servi à élaborer les principes de conduite à Abou Ghraïb avaient été initialement développées pour Guantanamo ? À Guantanamo, les États-Unis prétendaient ne pas être liés par les conventions de Genève ; pour ce qui est des prisonniers irakiens en Irak, il est clair que les États-Unis nont tenu aucun compte des critères définis par ces conventions, auxquelles était en principe soumis le traitement de ces prisonniers. Le geste légal par lequel les États-Unis ont prétendu que les prisonniers du camp Delta navaient pas titre à être protégés par les conventions de Genève présuppose que ces prisonniers sont moins quhumains. Ils sont considérés comme des ennemis de lÉtat, mais non conceptualisables dans les termes des normes civilisationnelles et raciales qui constituent lhumain. Dans ce sens, leur statut de moins quhumains nest pas seulement présupposé par la torture, mais réinstauré par elle. Et là, il nous faut voir – comme nous en avertit Adorno – que la violence qui sexerce au nom de la civilisation en révèle la barbarie, alors même quelle « justifie » sa propre violence en présumant la sous-humanité barbare de lautre, contre qui est exercée cette violencenote. La critique du cadre se heurte évidemment au problème que constitue le fait que le spectateur présumé se trouve « hors » du cadre, « ici », dans un contexte de premier monde, tandis que ceux qui sont montrés restent dépourvus de nom et inconnus. À cet égard, la critique que je poursuis reste de ce côté de la division visuelle, proposant une critique de la consommation visuelle du premier monde du point de vue de ce premier monde, ou une éthique et une politique du premier monde qui réclameraient une réponse indignée et informée de ceux dont le gouvernement perpétue ou permet de telles tortures. Et le problème se complique du fait que la publication de lensemble photographique le plus large (plus de mille) par Salon en février et mars 2006 sest trouvée contrainte par le droit international de protéger lintimité des personnes victimes de crimes de guerre. Il se peut tout à fait que les matériaux reçus et publiés par Salon soient les mêmes que ceux qui ont été lenjeu de batailles judiciaires avec le département de la Défense, mais même si certaines images sont manquantes, le nombre reste considérable. Les dossiers qui ont été lobjet de « fuites » au Commandement des enquêtes criminelles de larmée américaine comprenaient 1 325 images et 93 vidéos, ce qui ne représente évidemment pas le total des tortures. La journaliste Joan Walsh a remarqué en 2006 que « cet ensemble dimages dAbou Ghraïb nest quun instantané de la tactique systématique utilisée par les États-Unis en plus de quatre ans de guerre mondiale contre le terrorismenote ». Salon a enquêté sur les « légendes » ajoutées par larmée américaine pour identifier les différentes scènes de torture à Abou Ghraïb. Elles comprenaient, semble-t-il, des noms mal orthographiés ainsi que des restitutions imprécises des lieux et des moments, quil a fallu reconstituer. La « réalité » des événements nétait pas immédiatement manifeste à partir des images seules et la « chronologie » a dû être reconstituée rétrospectivement pour comprendre lévolution et le caractère systématique de la torture elle-même. La question de la reconstitution ou même de la restitution de l« humanité » des victimes est dautant plus difficile que les visages, quand ils nétaient pas déjà recouverts dans le cadre de la procédure de torture, avaient dû être délibérément occultés pour protéger lintimité des victimes. Nous sommes donc face à des photos de personnes qui sont pour la plupart dépourvues de visages et de noms. Peut-on dire malgré tout que le visage occulté et le nom absent fonctionnent comme la trace visuelle – même si cest une lacune dans le champ du visible – de la marque même de lhumanité ? Une marque, autrement dit, qui nest pas enregistrée par une norme, mais par les fragments qui font suite à une abrogation du normativement humain. En dautres termes, les humains qui ont été torturés ne se conforment pas facilement à une identité visuelle corporelle ou socialement reconnaissable ; leur oblitération, leur effacement deviennent le signe permanent de leur souffrance et de leur humaniténote. Il ne sagit pas de substituer une série de normes idéalisées de la compréhension de l« humain » à une autre, mais de saisir les exemples où la norme détruit son occurrence, où la vie humaine – une animalité humaine – excède et résiste à la norme de lhumain. Quand nous parlons d« humanité » dans un tel contexte, nous renvoyons à ce double ou à cette trace de ce qui est humain, qui perturbe la norme de lhumain ou au contraire cherche à échapper à sa violence. Quand l« humain » cherche à ordonner ses occurrences (order its instances), il surgit une certaine incommensurabilité entre la norme et la vie quelle cherche à organiser. Peut-on nommer cet écart, et faut-il le faire ? Nest-ce pas la scène même où une vie est appréhendée sans être encore ordonnée par les normes de reconnaissance ? Les noms des victimes ne sont pas inclus dans les légendes, mais les noms des tortionnaires le sont. Déplorons-nous labsence de noms ? Oui et non. Nous avons et navons pas à les connaâtre. On peut penser que nos normes dhumanisation nécessitent le nom et le visage, mais peut-être est-ce précisément à travers ou en tant que ce qui locculte que le « visage » agit sur nous, dans et par les moyens par lesquels il est par conséquent dissimulé. Dans ce sens, nous navons pas à connaâtre le visage et le nom, et affirmer cette limite cognitive est une manière daffirmer lhumanité qui a échappé au contrôle visuel de la photographie. Exposer davantage la victime, ce serait répéter le crime, de sorte que la tâche semble être de documenter entièrement les actes du bourreau ainsi que de ceux qui ont exposé, diffusé et publié le scandale – mais sans intensifier l« exposition » de la victime, que ce soit par des moyens visuels ou discursifs. Quand les photos furent montrées à lInternational Center for Photography (New York) dans le cadre dune exposition réalisée par Brian Wallis, les noms des photographes ne furent pas cités ; le furent en revanche les agences de presse qui avaient les premières accepté de les publier. Il importe de noter que cest la publication de ces photos qui en a fait un objet dexamen dans le domaine public. Le photographe nest pas crédité pour cela ; en fait, le photographe, bien que non photographié lui-même, reste partie prenante de la scène publiée, qui expose ainsi son évidente complicité. Dans ce sens, lexposition des photographies avec des légendes et des commentaires sur lhistoire de leur publication et de leur réception devient un moyen de mettre en évidence et de contrarier le circuit fermé de léchange triomphant et sadique qui formait la scène initiale de la photographie elle-même. Cette scène devient à présent lobjet, et nous ne sommes pas tant dirigés par le cadre que vers lui, avec une capacité critique renouvelée. Si nous sommes choqués à la vision de ces photographies, ce nest pas ce choc qui nous informe en définitive. Dans le dernier chapitre de Devant la douleur des autres, Sontag cherche à revenir sur son ancienne critique de la photographie. Dans un appel émotif, presque exaspéré, qui semble assez différent du rationalisme mesuré qui est habituellement le sien, Sontag remarque : « Laissons les images atroces nous hanternote ! » Alors quauparavant elle limitait le pouvoir de la photographie au simple fait de nous imprimer ses effets de hantise (alors que le récit a le pouvoir de nous faire comprendre), il semble à présent que quelque compréhension puisse être tirée de cette hantise même. Nous voyons la photographie et ne pouvons nous libérer de limage qui nous est transitivement communiquée. Cela nous rapproche dune compréhension de la fragilité et de la mortalité de la vie humaine, des enjeux de la mort sur la scène politique. Cela, apparemment, elle le savait déjà dans De la photographie, où elle écrivait : « Les photographies proclament linnocence, la vulnérabilité dexistences en route vers leur propre destruction, et ce lien entre la photographie et la mort hante toute la photo de portraitnote. » Peut-être, écrivant cela, Sontag est-elle influencée par Roland Barthes qui affirmait, dans La Chambre claire, que limage photographique possède une capacité particulière de projeter un visage, une vie, dans le temps du futur antérieurnote. La photographie relaie moins le moment présent que la perspective, le pathos dun temps où « ceci aura été ». La photographie opère comme une chronique visuelle : elle « ne dit pas (forcément) ce qui nest plus, mais seulement et à coup sûr, ce qui a éténote ». Mais tout portrait photographique parle au moins selon deux modes temporels, à la fois comme une chronique de ce qui a été et comme une certitude protensive de ce qui aura été. Dans un passage célèbre, Barthes écrit sur ce que nous dit la photographie de Lewis Payne en prison, attendant la pendaison : « […] Il va mourir. Je lis en même temps : cela sera et cela a été ; jobserve avec horreur un futur antérieur dont la mort est lenjeu. En me donnant le passé absolu de la pose (aoriste), la photographie me dit la mort au futurnote. » Mais cette qualité nest pas réservée à ceux qui sont manifestement condamnés à mort par des tribunaux, ni même à ceux qui sont déjà morts, étant donné que pour Barthes « toute photographie est cette catastrophe » installant et sollicitant une perspective quant à labsolu passé de la vienote. Dans quelles conditions cette qualité du « passé absolu » soppose-t-elle aux forces de la mélancolie et ouvre-t-elle une forme plus explicite de deuil ? Cette qualité du « passé absolu » qui est conférée à un être vivant dont la vie nest pas passée, est-ce précisément la possibilité du deuil ? Confirmer quune vie a été, même à lintérieur de la vie elle-même, cest souligner que cette vie est une vie qui peut être pleurée. Dans ce sens, par sa relation au futur antérieur, la photographie instaure la possibilité du deuil. On peut raisonnablement se demander si cette manière de voir nest pas liée à limpératif de Sontag : « Laissons les images atroces nous hanternote ! » Son impératif suggère quil y a des conditions dans lesquelles on peut refuser dêtre hanté ou bien où la hantise ne peut nous atteindre. Si nous ne sommes pas hantés, il ny a pas de perte, il ny a pas de vie qui ait été perdue. Mais si nous sommes bouleversés ou « hantés » par une photographie, cest parce que cette photographie agit sur nous en partie en nous faisant revivre la vie quelle documente ; elle établit par avance le temps où cette perte sera reconnue comme telle. La photographie est ainsi liée par son « temps » à la possibilité du deuil dune vie, anticipant et réalisant cette possibilité. Ainsi, on peut être hanté davance par la souffrance ou par la mort dautrui. Ou on peut être hanté après coup, quand le contrôle du deuil est perdu. La photographie nopère pas seulement, pas uniquement sur un registre affectif, mais elle institue aussi un certain mode de reconnaissance. Elle « argumente » en faveur de la possibilité du deuil dune vie : son pathos est à la fois affectif et interprétatif. Si on peut être hanté, alors on peut reconnaâtre quil y a eu une perte et donc quil y a eu une vie : cest un moment initial de connaissance, une appréhension mais aussi un jugement potentiel, et cela nécessite de concevoir la possibilité du deuil comme précondition de la vie, une précondition découverte rétrospectivement à travers la temporalité instituée par la photographie elle-même. « Quelquun aura vécu » est énoncé au présent, mais renvoie à un temps et à une perte à venir. Lanticipation du passé sous-tend ainsi la capacité distinctive de la photographie à établir la possibilité du deuil comme une précondition dune vie humaine connaissable – être hanté, cest précisément appréhender cette vie avant de la connaâtre précisément. Sontag elle-même a des prétentions moins ambitieuses. Elle écrit que la photographie peut « nous inviter à prêter attention, à réfléchir […], à examiner les rationalisations par lesquelles les pouvoirs établis justifient la souffrance massivenote ». À mon sens, cest exactement ce que faisait lexposition des photos dAbou Ghraïb organisée à lInternational Center for Photography. Mais ce qui me paraât le plus intéressant, à propos de lindignation et de lexaspération croissantes exprimée par Sontag dans ses écrits sur le 11 Septembre et dans son article « Devant la torture des autres », cest que cette indignation et cette exaspération continuaient à sadresser à la photographie, non seulement parce que celle-ci lui faisait ressentir lindignation, mais aussi parce quelle échouait à lui indiquer comment transformer cet affect en action politiquement efficace. Sontag reconnaât avoir par le passé dénoncé la photographie sur un mode moraliste, précisément parce quelle déclenche la colère sans lorienter, aiguillonnant ainsi nos sentiments moraux tout en confirmant notre paralysie politique. Et cette frustration même la frustre, ayant tout dune préoccupation coupablement narcissique de ce que lon peut faire en tant quintellectuelle du premier monde, et échouant ainsi encore une fois à soccuper de la douleur des autres. Au terme de cette réflexion, une œuvre exposée de Jeff Wall permet à Sontag de formuler ce problème de la réponse à la souffrance dautrui et implique ainsi, du moins peut-on le conjecturer, une certaine manière de consolider le monde du musée comme étant celui au sein duquel elle a le plus de chances de trouver lespace de la réflexion et de la délibération. Cest alors que nous la voyons se détourner à la fois de la photographie et des exigences politiques de la guerre pour se tourner vers lexposition muséale, qui lui donne le temps et lespace nécessaires au genre de pensée et décriture auquel elle attache tant de prix. Elle confirme sa position dintellectuelle tout en nous montrant comment cette œuvre pourrait nous aider à réfléchir plus attentivement à la guerre. Dans ce contexte, Sontag demande si les torturés peuvent regarder en arrière, sils le font et ce quils voient quand ils nous regardent. On lui a reproché davoir dit que les photographies dAbou Ghraïb étaient des photos de « nous », et certains critiques ont suggéré quil sagissait là une nouvelle fois dune sorte de préoccupation de soi-même qui, paradoxalement et douloureusement, se substituait à une réflexion sur la douleur des autres. Mais ce quelle demandait, cétait « si la nature de la politique menée par cette administration et les échelons hiérarchiques chargés de la mettre en œuvre rendent de tels actes probables […]. Considérées de ce point de vue, les photos nous renvoient bien notre imagenote ». Peut-être voulait-elle dire que, en voyant les photos, nous nous voyons nous-mêmes en train de voir, que nous sommes ces photographes dans la mesure où nous partageons les normes qui dispensent les cadres suivant lesquels les vies deviennent indigentes et abjectes, et sont parfois évidemment battues à mort. Dans la vision de Sontag, les morts se désintéressent profondément de nous – ils ne cherchent pas notre regard. Cette rebuffade adressée au consumérisme visuel par la tête recouverte dun sac, par le regard détourné, par les yeux vitreux, cette indifférence pour nous réalise une autocritique du rôle de la photographie au sein de la consommation médiatique. Nous pourrions vouloir voir, mais la photographie nous dit clairement que les morts ne se soucient guère de savoir si nous voyons ou pas. Pour Sontag, la force éthique de la photographie est de renvoyer ainsi limage en miroir du narcissisme définitif de notre désir de voir, et de refuser de satisfaire cette demande narcissique. Peut-être a-t-elle raison, mais peut-être notre incapacité à voir ce que nous voyons est-elle également laffaire de la critique. Apprendre à voir le cadre qui nous rend aveugles à ce que nous voyons, voilà qui nest pas simple. Et si la culture visuelle a un rôle critique à remplir en temps de guerre, cest précisément celui de thématiser le cadre forcé, ce cadre qui conduit la norme déshumanisante, qui restreint le champ du perceptible et même de ce qui peut être. Sil est vrai que la restriction est nécessaire à toute mise au point et quil ny a pas de vision sans sélection, la restriction avec laquelle on nous demande de vivre impose des contraintes sur ce qui peut être entendu, lu, vu, senti et su, et œuvre ainsi à saper à la fois une compréhension par le sensible (sensate) de la guerre et les conditions dune opposition du sensible (sensate) à la guerre. Ce « ne pas voir » au cœur du voir, qui est la condition du voir, est devenu la norme visuelle, une norme qui a été une norme nationale, conduite par le cadre photographique jusque dans la scène de la torture. Dans ce cas, la circulation de limage hors de la scène de sa production a rompu le mécanisme de déni, laissant sur son passage chagrin et indignation. 3. LA POLITIQUE SEXUELLE, LA TORTURE ET LE TEMPS LAÏQUEPrétendre examiner la politique sexuelle telle quelle a cours ces temps-ci, cest demblée soulever un problème, puisquil semble évident que lon ne peut faire référence à « ce temps » sans savoir ni de quel temps on veut parler, ni où il a lieu, ni pour qui un consensus pourrait commencer à sétablir sur la question du temps dont il sagit. Si le problème ne tient pas seulement à des divergences dinterprétations sur lheure quil est (on what time it is), il semble demblée quil y ait plus dun seul temps à lœuvre dans ce temps, ce qui risque de contrarier tous les efforts que je pourrais faire pour traiter de ces questions. Il peut paraâtre étrange douvrir par une réflexion sur le temps un propos sur la politique sexuelle et, plus largement, sur la politique culturelle. Mais je voudrais suggérer que le cadrage des débats sur la politique sexuelle est demblée imprégné par le problème du temps, et plus particulièrement par celui du progrès, ainsi que par certaines idées sur le sens que peut avoir le déploiement dun avenir de liberté dans le temps. Quil ny ait pas un temps unique, que la question de ce quest le temps nous divise demblée, voilà qui est en rapport avec la question de savoir quelles histoiresnote se sont révélées formatrices, avec la manière dont elles sentrecroisent – ou pas – avec dautres histoires, et ainsi avec la question de lorganisation spatiale de la temporalité. Je ne prône pas de retour à une version holistique de la différence culturelle, en dautres termes je ne prétends pas que les cultures doivent être considérées comme des unités discontinues et identiques à elles-mêmes, monolithiques et distinctes. Au contraire, je suis opposée à tout retour de ce type. Le problème nest pas lexistence de différentes cultures qui seraient en guerre entre elles, ou de différentes modalités du temps conçues comme autosuffisantes, sarticulant dans des lieux culturels distinctifs ou entrant confusément et brutalement en contact entre elles. Cela pourrait évidemment être une description valable à un certain niveau, mais cela reviendrait à passer à côté dun point important, à savoir que les conceptions hégémoniques du progrès se définissent par opposition à une temporalité prémoderne quelles produisent aux fins de leur propre autolégitimation. Politiquement, les questions : « En quel temps vivons-nous ? », « Sommes-nous tous dans le même temps ? » et surtout « Qui a atteint, qui na pas atteint la modernité ? » sont toujours soulevées à partir de contestations politiques majeures. Ces questions ne peuvent trouver de réponse par le simple recours à un multiculturalisme. Mon avis est que la politique sexuelle, bien loin dopérer à la marge de cette contestation, est en son centre et que, bien souvent, les prétentions à des libertés sexuelles nouvelles ou plus radicales se voient précisément appropriées par le point de vue – habituellement énoncé de lintérieur du pouvoir dÉtat – qui tenterait de définir lEurope et la sphère de la modernité comme le site privilégié où peut avoir lieu, et a lieu en effet, le radicalisme sexuel. Souvent, quoique pas toujours, on affirme alors quun tel site privilégié de liberté radicale doit être protégé dorthodoxies censément associées aux communautés immigrées. Je laisserai cette affirmation de côté pour linstant, étant donné quelle emporte avec elle quantité de présupposés qui seront étudiés plus loin. Mais il convient de garder à lesprit que cette formulation suspecte est régulièrement émise par un discours étatique qui cherche à produire des distinctions conceptuelles entre minorités sexuelles et communautés immigrées, suivant une trajectoire temporelle qui ferait de lEurope et de ses appareils dÉtat lincarnation tout à la fois de la liberté et de la modernité. De mon point de vue, le problème nest pas quil y aurait différentes temporalités en différents lieux culturels – de sorte que nous naurions quà élargir nos cadres culturels pour accroâtre notre complexité et notre capacité internes. Cette forme de pluralisme commence par admettre un cadrage séparé et holistique de chacune de ces prétendues « communautés », pour ensuite poser une question artificielle sur la manière de surmonter les tensions entre elles. Le problème est plutôt que certaines conceptions de lespace géopolitique pertinent – y compris lenfermement spatial des communautés minoritaires – sont circonscrites par cette fable dune modernité progressiste ; certaines conceptions de ce que « ce temps » peut et doit être sont construites, de manière similaire, par circonscription du « où » cela se passe. Je dois préciser que je ne moppose pas à toutes les idées d« avancée » et que je ne suis certainement pas contre toutes les versions du « progrès ». Mais je suis profondément influencée, sinon bouleversée, par la frappante manière qua eue Walter Benjamin de repenser le progrès et le temps du « maintenant », et cest un aspect de la contribution que je voudrais apporter à la réflexion sur la politique sexuelle. Je veux dire : une réflexion sur la politique sexuelle qui a lieu maintenant, et cest bien sûr le cas, mais peut-être ma thèse est-elle simplement quil ne peut y avoir de réflexion sur la politique sexuelle sans réflexion critique sur le temps du maintenant. Je soutiendrai donc que penser ainsi le problème de la temporalité et de la politique ouvre une approche de la différence culturelle qui esquive les revendications à la fois du pluralisme et de lintersectionnalité. Il ne sagit pas seulement de nous méfier des présupposés temporels et spatiaux de certains de nos récits progressistes qui informent des optimismes politiques repliés sur eux-mêmes, sinon structurellement racistes, de types divers. Il sagit plutôt de montrer que notre compréhension de ce qui se passe « maintenant » se lie à une certaine restriction géopolitique de la manière dont on imagine les frontières pertinentes du monde, voire à un refus de comprendre ce qui arrive à notre idée du temps si lon considère le problème de la frontière comme central à toute compréhension de la vie politique contemporaine (ce qui traverse la frontière ou pas, les moyens et les mécanismes de ce passage ou de cette impasse). La carte contemporaine de la politique sexuelle est traversée, dirais-je, par des désaccords et des antagonismes qui définissent le temps de la politique sexuelle comme une constellation querelleuse. La fable du progrès nest que lun des éléments de cette constellation, et elle a de bonnes raisons dêtre entrée en crisenote. Je mintéresse à la manière dont certaines conceptions laïques de lhistoire et de ce quon entend, en politique contemporaine, par une position « progressiste » reposent sur une conception de la liberté comprise comme apparaissant dans le temps et temporellement progressive dans sa structurenote. Ce lien entre liberté et progrès temporel est souvent ce à quoi se réfèrent les experts et les représentants de la politique publique lorsquils emploient des notions comme « modernité » ou même « laïcité ». Je ninsinue pas que ce soit là tout ce quils veulent dire, mais je tiens à souligner quune certaine conception de la liberté est invoquée précisément comme raisonnement à lappui de, et comme instrument pour, certaines pratiques de coercition, ce qui place dans un sérieux pétrin celles et ceux dentre nous qui se considèrent dordinaire comme défendant une politique sexuelle progressiste. Dans ce contexte, je voudrais attirer lattention sur certains domaines du débat politique où la politique sexuelle se trouve compromise avec des pratiques anti-islamiques, ce qui suggère que certaines idées du progrès de la « liberté » induisent une division politique entre politique sexuelle progressiste et luttes contre le racisme et la discrimination religieuse. Lun des thèmes qui découlent dune telle reconfiguration est quune certaine version et un certain déploiement de la notion de « liberté » peuvent servir dinstrument au fanatisme et à la coercition. Cela se produit de la manière la plus terrifiante quand les libertés sexuelles des femmes ou la liberté dexpression et dassociation pour les personnes gays et lesbiennes sont invoquées pour lancer contre lislam une offensive culturelle qui réaffirme la souveraineté et la violence états-uniennes. Nous faut-il repenser la liberté et son implication dans le récit du progrès ou devons-nous chercher à resituer la liberté en dehors de ces contraintes narratives ? Je ne cherche certes pas à abandonner la liberté comme norme, mais plutôt à minterroger sur ses usages et à réfléchir à la manière dont elle doit être repensée si lon veut pouvoir résister à son instrumentalisation coercitive dans le présent et lui conférer un autre sens, qui puisse servir une politique démocratique radicale. Aux Pays-Bas par exemple, les nouveaux candidats à limmigration sont invités à regarder des photos de deux hommes sembrassant et à dire si ces photos leur paraissent choquantes, si elles expriment les libertés personnelles et sils souhaitent eux-mêmes vivre dans une démocratie qui accorde de la valeur aux droits des gays à la libre expressionnote. Ceux qui promeuvent cette approche prétendent quaccepter lhomosexualité revient à accepter la modernité. Un tel exemple montre comment la modernité est ainsi définie comme étant liée à la liberté sexuelle et comment la liberté sexuelle des gays en particulier est considérée comme exemplaire dune position culturellement avancée par opposition à une position jugée prémoderne. Le gouvernement néerlandais semble avoir pris des dispositions spéciales pour une classe de personnes considérées comme modernes. Ces supposés modernes comprennent les groupes suivants, dispensés davoir à subir le test : ressortissants de lUnion européenne, demandeurs dasile et travailleurs qualifiés gagnant plus de 45 000 euros par an, citoyens des États-Unis, dAustralie, de Nouvelle-Zélande, du Canada, du Japon et de la Suisse – où soit lhomophobie est introuvable, soit limportation de niveaux de revenus impressionnants prend le pas sur les risques dimportation de lhomophobienote. Aux Pays-Bas, ce mouvement couvait bien sûr depuis un moment. Lidentification de la politique gay à la modernité culturelle et politique était emblématisée dans la politique européenne par la figure de Pim Fortuyn, politicien gay et ouvertement antimusulman, qui fut assassiné par un écologiste radical à lhiver 2002. Un conflit similaire connut un dénouement tout aussi spectaculaire avec les œuvres puis la mort de Theo van Gogh, qui finit par représenter, lui, non la liberté sexuelle mais les principes de la liberté politique et artistique. Il va de soi que je suis en faveur de ces libertés, mais jai à présent le sentiment de devoir aussi me demander si ces libertés pour lesquelles je me suis battue et continue à le faire ne sont pas instrumentalisées afin détablir des bases culturelles spécifiques, laïques dans un certain sens, et fonctionnant comme condition dacceptabilité de limmigrant. Dans ce qui suit, je vais expliquer plus avant ce que sont ces bases culturelles, comment elles agissent en tant que condition transcendantale en même temps quobjectif téléologique et comment elles compliquent toute distinction simple entre le religieux et le laïque. Dans lexemple évoqué sont articulées un ensemble de normes culturelles considérées comme des conditions préalables à la citoyenneté. On pourrait admettre le point de vue selon lequel il existe toujours de telles normes, voire que la participation civique et culturelle pleine et entière pour quiconque, indépendamment de son genre ou de son orientation sexuelle, requiert de telles normes. Mais la question est de savoir si ces normes sarticulent de manière non seulement différentielle, mais aussi instrumentale, dans le but dériger des conditions préalables, religieuses et culturelles particulières, qui opèrent dautres sortes dexclusions. On nest pas libre de rejeter ces fondements culturels puisquils forment la base et même la condition préalable de la notion opératoire de liberté, et que la liberté est exprimée par un ensemble dimages explicites, de figures qui finissent par représenter ce quelle peut et doit être. Il en découle un certain paradoxe, ladoption forcée de certaines normes culturelles devenant la condition dentrée au sein dune entité politique se définissant elle-même comme incarnation de la liberté. Le gouvernement des Pays-Bas fait-il ici acte de pédagogie civique en défendant la liberté sexuelle des gays et lesbiennes ? Imposerait-il son test aux suprématistes blancs de droite tels que le Vlaams Blok (aujourdhui Vlaams Belang) rassemblés à la frontière belge et qui ont appelé à établir un cordon sanitaire*note autour de lEurope pour en exclure les non-Européens ? Impose-t-il des tests aux personnes gays et lesbiennes pour sassurer quelles ne sont pas choquées par les pratiques visibles des minorités musulmanes ? Si lexamen dintégration civique entrait dans le cadre dun effort plus large pour favoriser la compréhension culturelle des normes religieuses et sexuelles au sein dune population néerlandaise diverse, effort qui inclurait de nouvelles pédagogies et des fonds destinés à des projets artistiques publics dédiés à cet objectif, on pourrait comprendre autrement l« intégration » culturelle ; ce qui est impossible si elle est dispensée par la force. Mais, dans le cas présent, la question soulevée est la suivante : lexamen est-il un moyen de tester la tolérance ou représente-t-il au contraire une offensive contre les minorités religieuses dans le cadre dun effort coercitif plus vaste de lÉtat pour exiger quelles se débarrassent de leurs croyances et pratiques religieuses traditionnelles afin dobtenir le droit dentrer aux Pays-Bas ? Le test est-il une défense de ma liberté par la démocratie libérale, dont je devrais me réjouir à ce titre, ou ma liberté est-elle ici utilisée comme un instrument de coercition – destiné à maintenir lEurope blanche, pure et « laïque » par des moyens qui ninterrogent pas la violence sous-jacente à ce projet même ? Que lon me comprenne bien : il ne fait pas de doute que je veux pouvoir embrasser en public. Mais est-ce que je tiens à ce que chacun soit forcé de regarder et dapprouver des gens qui sembrassent en public pour pouvoir acquérir des droits de citoyenneté ? Je ne crois pas. Que le politique ait pour condition nécessaire lhomogénéité culturelle ou un modèle de pluralisme culturel, dans lun et lautre cas la solution apparaât comme assimilation à un ensemble de normes culturelles comprises comme autosuffisantes et autonomes au point de vue interne. Ces normes ne sont pas continuellement en conflit, ouvertes au débat, en contact avec dautres normes, contestées ou perturbées dans un champ où convergent – ou pas – des normes diverses. Le présupposé est que la culture est une base normative uniforme et contraignante et non un champ ouvert de contestation, temporellement dynamique ; ce fondement ne fonctionne que sil est uniforme ou intégré, et cest là une clause qui simpose, si besoin par la force, pour que naisse et senracine quelque chose que lon appelle modernité. Bien sûr, on voit déjà que ce sens spécifique de la modernité implique une immunisation contre la contestation, une base dogmatique capable de maintenir ce sens, ce qui nous introduit à un genre de dogmatisme qui relève dune formation particulière de la laïcité. Dans ce cadre, la liberté dexpression personnelle, entendue au sens large, dépend du refoulement dune compréhension mobile et contestée de la différence culturelle. On comprend mieux linvestissement de la violence dÉtat dans lhomogénéité culturelle et lapplication ainsi rationalisée de politiques dexclusion à légard des immigrants musulmansnote. Je ne maventure pas sur le terrain des théories de la modernité car cest un concept qui me paraât trop général. Ces théories sont à mon avis le plus souvent trop larges et trop vagues pour être utiles, sans compter que ce que lon entend par là varie du tout au tout suivant les disciplines concernées. Je me contenterai ici de noter la manière dont elles fonctionnent dans les débats que jexamine et je restreindrai mes commentaires à ce type dusages. Ce qui mimporte, cest de repérer les usages discursifs de la modernité, ce qui est tout autre chose que den proposer une théorie. Or, à cet égard, le concept de modernité ne semble pas fonctionner comme le signifiant dune multiplicité culturelle, ou de schémas normatifs doués de fluidité dynamique ou critique, et encore moins comme un modèle de contact, de traduction, de convergence ou de divergence culturels. Dans la mesure où expression artistique et liberté sexuelle sont lune et lautre comprises comme les signes ultimes de cette version développementale de la modernité et conçues comme des droits garantis par une forme particulière de laïcité, nous sommes invités à disjoindre les luttes pour la liberté sexuelle de celles qui sopposent au racisme ainsi quaux sentiments et aux conduites antimusulmans. Il ny a sans doute aucune solidarité entre ces combats dans un cadre comme celui que je viens desquisser, quoique lon pourrait évidemment indiquer des coalitions qui nobéissent pas à cette logique. En effet, selon cette manière de voir, les luttes pour lexpression sexuelle sappuient sur la restriction et la forclusion des droits dexpression religieuse (si lon reste dans le cadre du libéralisme politique), ce qui conduit à une antinomie dans le discours même des droits libéraux. Il me semble cependant que quelque chose de plus fondamental a lieu, les libertés défendues par la démocratie libérale étant désormais comprises comme dépendant dune culture hégémonique appelée « modernité », qui prend elle-même appui sur une certaine approche progressiste de laccroissement des libertés. Ce domaine acritique de la « culture » fonctionnant comme condition préalable à la liberté au sens de la démocratie libérale (liberalism) devient à son tour la base culturelle permettant de sanctionner des formes de haine et de rejet culturels et religieux. Il ne sagit pas pour moi de troquer des libertés sexuelles contre des libertés religieuses, mais dinterroger un cadre qui suppose quil ne peut exister danalyse politique de lhomophobie et du racisme qui dépasse cette antinomie libérale. Ce qui est en jeu, cest de savoir si oui ou non il peut y avoir convergence ou alliance entre ces luttes, ou si la lutte contre lhomophobie contredit nécessairement la lutte contre les racismes culturels et religieux. Si ce cadre dexclusion mutuelle – que je dirais dérivé dune conception restrictive de la liberté personnelle ainsi que du progrès – tient, il semble quil ne peut y avoir entre les progressistes sexuels et les minorités religieuses dautres contacts que des rencontres impliquant la violence et lexclusion. Mais si, au lieu dune conception de la liberté personnelle selon la démocratie libérale, nous portons nos efforts sur une critique de la violence dÉtat et de lélaboration de ses mécanismes coercitifs, nous pourrions bien arriver à un cadre politique alternatif qui implique un autre sens, non seulement de la modernité, mais aussi du temps, du « maintenant » où nous vivons. Thomas Friedman écrivait dans le New York Times que lislam navait pas encore atteint la modernité. Lidée ainsi suggérée était que lislam restait dune certaine manière encore dans un état denfance quant à son développement culturel et que la norme adulte était plus adéquatement représentée par des critiques tels que lui-mêmenote. Si lon suit Friedman, lislam doit donc être conçu comme nétant pas de ce temps, notre temps, mais dun autre temps dont lirruption dans ce temps est anachronique. Une telle vision nest-elle pourtant pas précisément refus de penser ce temps autrement que comme un temps ou un récit (story) au développement unilinéaire, mais plutôt comme une convergence dhistoires (histories) qui nont pas toujours été pensées ensemble, cette convergence ou son échec présentant une série de difficultés dont on peut dire quelles sont essentielles à notre temps ? On rencontre en France une dynamique similaire, les questions de politique sexuelle convergeant assez malheureusement avec la politique anti-immigrés. Il y a naturellement aussi des différences profondes. Dans la France contemporaine, la culture défendue publiquement contre les communautés immigrées ne se réfère que sélectivement aux idéaux normatifs qui structurent les débats sur la politique sexuelle. Par exemple, lopinion française dominante sappuie sur des droits contractuels qui ont été étendus par la nouvelle politique sexuelle tout en recevant des limitations pour éviter quils naillent perturber la parenténote patrilinéaire et ce qui la lie aux normes masculinistes de la nationalité. Les idées de « culture » et de « laïcité* » fonctionnent différemment et lon voit comment une certaine politique sexuelle prétendument progressiste est, là encore, sanctionnée comme lapogée logique dune prise de conscience laïque de la liberté, alors que cette même conception de la liberté laïque sert de norme pour exclure ou restreindre la possibilité daccéder aux pleins droits civiques et légaux pour les communautés ethniques et religieuses originaires dAfrique du Nord, de Turquie et du Moyen-Orient. En fait, la situation est encore plus complexe que ce que suggère cette analyse, puisque lidée de la culture, associée à une conception de la loi symbolique, est dune part considérée comme fondant la liberté de sassocier librement, tout en étant dautre part invoquée pour limiter la liberté des personnes gays et lesbiennes dadopter des enfants ou dobtenir laccès aux technologies reproductives. Les droits contractuels sont ainsi reconnus, mais les normes de la parenté ne peuvent être remises en question. Les arguments qui ont permis la victoire législative du PACS (Pacte civil de solidarité) – ces partenariats légaux qui peuvent concerner nimporte quel couple, de quelque genre que ce soit – se fondent sur une extension des droits contractuels sur la base de la volonté individuellenote. Et, pourtant, il suffit que les conditions préalables à cette liberté soient abolies pour que la loi intervienne afin de maintenir – voire dimposer – lintégrité culturelle. La lecture, par exemple, dun certain nombre de tribunes dopinion parues dans des journaux et revues français permet de conclure relativement rapidement quil existe une croyance assez largement partagée selon laquelle une parentalité gay ou lesbienne risque de produire un enfant psychotique. Lextraordinaire soutien dont a bénéficié le PACS auprès des républicains français a été demblée tributaire du fait quil restait séparé de tout droit à ladoption ou à des structures de parentalité situées en dehors de la norme hétérosexuelle. Dans les journaux et dans tout le discours public, les psychologues sociaux affirment quune parentalité gay ou lesbienne – et cela inclurait aussi les mères seules – menace de saper le cadre même nécessaire à un enfant pour : a) connaâtre et comprendre la différence sexuelle et b) parvenir à sorienter dans le monde culturel. Le présupposé est quun enfant sans père ne parviendra jamais à comprendre la masculinité dans la culture et, que si cest un garçon, il sera privé du moyen dincarner ou dincorporer sa propre masculinité. Cet argument suppose beaucoup de choses, mais surtout lidée que linstitution paternelle est le seul ou le principal instrument de reproduction de la masculinité. Même sil nous fallait accepter la problématique proposition normative qui veut quun garçon doive reproduire la masculinité (et il y a de très bonnes raisons de mettre en question cette proposition), tout enfant a accès à une palette de masculinités incarnées et transmises par divers moyens culturels. Le « monde adulte », comme lappelle Jean Laplanche dans un effort de formulation dune alternative psychanalytique à la triade œdipienne, va chercher dans de nombreuses directions les marqueurs culturels quil imprime à lenfant et celui-ci, garçon ou fille, doit faire et compter avec ces normes. Mais, en France, lidée de « cadre dorientation » – le « repère* » – se comprend comme quelque chose qui est transmis uniquement par le père. Et cette fonction symbolique est apparemment menacée ou même détruite par le fait davoir deux pères, un père intermittent ou pas de père du tout. Il faut lutter pour ne pas se laisser attirer dans une dispute à partir de ces termes, ce qui consisterait à mésinterpréter le problème. Si lon acceptait dy entrer, on pourrait évidemment répliquer que la masculinité peut certainement être incarnée et transmise par un parent dun autre genre. Mais, en argumentant ainsi, je concède la prémisse suivant laquelle le parent est et doit être le site culturel unique de communication et de reproduction du genre, ce qui serait absurde. Après tout, pourquoi admettre lidée que, sans un référent incarné singulier de la masculinité, il ne peut y avoir dorientation culturelle comme telle ? Une telle position fait de la masculinité singulière du père la condition transcendentale de la culture, au lieu de repenser la masculinité et la paternité comme un ensemble de pratiques culturelles variables, non solidaires et dimportances diverses. Pour comprendre ce débat, il convient de se rappeler que les principes de patrilinéarité en France sont garantis dans le code civil par les droits de filiation. Dans la mesure où le mariage hétérosexuel maintient son monopole sur la reproduction, il le fait précisément en privilégiant le père biologique comme représentant de la culture nationalenote. Les débats sur la politique sexuelle sont ainsi invariablement liés à la politique des communautés immigrées, lune et lautre reposant sur un socle didées de la culture qui conditionnent lattribution de droits élémentaires. Interpréter ces idées de la culture comme étant laïques, cest, me semble-t-il, risquer de manquer dun vocabulaire suffisant pour comprendre les traditions à partir desquelles ces idées de culture se sont formées – et qui continuent à les informer – et la force qui leur permet de se maintenir. Ici, il apparaât clairement que les théories du développement psychologique qui produisent les conditions patrilinéaires de la culture nationale constituent les « normes de lâge adulte » qui conditionnent les droits substantiels de citoyenneté. Cest ainsi que Ségolène Royal, candidate du Parti socialiste français à lélection présidentielle de 2006, a pu rejoindre le candidat victorieux Nicolas Sarkozy en déclarant que les émeutes* de 2005 dans les banlieues* étaient la conséquence directe dune dégradation des structures familiales dans les nouvelles communautés immigréesnote. Le thème dun certain infantilisme ressurgit également dans ce contexte, de sorte que nous sommes invités à comprendre les expressions politiques des minorités musulmanes comme des échecs du développement psychoculturel. Ce genre dargument est à mettre en parallèle avec la relation parent/enfant énoncée par Thomas Friedman en rapport avec la modernité laïque, le « parent » figurant comme un adulte pleinement développé. Lislam anachronique est figuré ici comme lenfant qui souffre en permanence dun développement contrarié. La politique familiale et même lordre hétérosexuel de la famille fonctionnent de sorte à garantir la séquence temporelle qui établit la culture française à la pointe de la modernité. Cette lecture de la modernité implique une situation étrange dans laquelle une intraitable loi de développement pose des limites à la liberté de la volonté, tandis que la forme du contrat létend de manière presque illimitée. En dautres termes, tout couple dadultes consentants, peut contracter – laccomplissement légal du PACS sest relativement normalisé pour les couples hétérosexuels comme pour les couples lesbiens/gays. Mais de tels partenariats doivent être rigoureusement séparés dune parenté qui, par définition, précède et limite la forme du contrat. Ces normes de parenté sont ce à quoi renvoie lexpression « ordre symbolique* » qui fonctionne effectivement dans le discours public, et cest cet ordre qui doit être protégé, sous-tendant les relations contractuelles tout en devant être immunisé contre la pleine saturation par ces relations. Que cet ordre soit ou non laïque sans ambiguïté, voilà qui est à mon avis une autre question, et une question qui demeure ouverte, mais il y a bien des raisons de demander à quel point il transmet et entretient certaines notions théologiques à prédominance catholique. Cela devient explicite, par exemple, dans le travail de lanthropologue Françoise Héritier qui, donnant à son propos un ancrage catholique, affirme la dérivation théologique de lordre symbolique tout en en faisant une condition préalable du développement psychosocial. Le refus daccorder une reconnaissance légale à la parentalité gay va de pair avec des politiques dÉtat antimusulmanes destinées à soutenir un ordre culturel qui maintient la normativité hétérosexuelle nouée à une conception raciste de la culture. Conçu comme intégralement paternel et nationaliste, cet ordre est également, quoique différemment, menacé par les agencements parentaux compris comme étant opérants dans les communautés immigrées qui ne maintiennent pas la base patriarcale et maritale de la famille, ce qui en retour produit les paramètres intelligibles de la culture et la possibilité dune « orientation connaissante » au sein de cette culture. Évidemment, le plus singulier dans cette critique du père absent dans les banlieues, ce nest pas seulement quon la rencontre à la fois chez les socialistes et chez leurs adversaires de droite, cest aussi quelle ne reconnaât pas que le droit contemporain de limmigration est lui-même partiellement responsable davoir transformé les liens de parenté à certains égards. Après tout, le gouvernement français se montre disposé à séparer des enfants de leurs parents, à empêcher des familles dêtre réunies et à maintenir linadéquation des services sociaux aux nouvelles communautés immigrées. Il est vrai que certains critiques sont allés jusquà dire que les services sociaux constituaient lémasculation de lÉtat même. Ce type de point de vue est énoncé notamment par Michel Schneider, un psychanalyste qui, offrant ses avis en matière daffaires culturelles, affirme publiquement que lÉtat doit entrer en scène et prendre la place du père absent, non à travers des prestations sociales (conçues comme une déformation maternelle de lÉtat) mais par limposition de la loi, de la discipline et de modes sans compromis de punition et dincarcérationnote. Daprès lui, cest la seule manière de garantir les fondements culturels de la citoyenneté, autrement dit les fondements culturels requis pour lexercice dune certaine conception de la liberté. De telles explications exonèrent et effacent la production, par les politiques dÉtat, dextrêmes différentiels de classes et dun racisme insidieux dans les pratiques du travail, ainsi que les efforts mis en œuvre pour séparer les familles en vue de soustraire les enfants à léducation islamique, et enfin le confinement des banlieues*en tant que site intensifié de pauvreté racialisée. Les manifestations antiracistes telles que celles qui ont eu lieu en 2005 visaient les propriétés, non les personnes, et pourtant elles ont été largement interprétées comme des actes violents et a-relationnels de jeunes gens dont les structures familiales manquaient dune solide autorité paternellenote. Un certain « non » prohibiteur, argue-t-on, a fait défaut dans la famille et dans la culture, et dans une telle situation lÉtat doit agir comme autorité paternelle de substitution. Que lÉtat développe alors quantité de raisons pour réguler la famille et lécole en banlieue* est une preuve supplémentaire du fait quil ne répond à une telle insurrection quen renforçant et en accroissant son pouvoir sur tous les plans, en rapport avec les dispositifs biopolitiques et parentaux. On pourrait donc conclure que, à un niveau élémentaire, le droit à une conception de la liberté fondée sur le contrat est limité par ces libertés qui risqueraient détendre outre mesure la portée de ce contrat, cest-à-dire au point de perturber les préconditions culturelles du contractualisme même. En dautres termes, perturber les formations familiales ou les dispositions de parenté qui ne soutiennent pas les principes de patrilinéarité ni les normes corollaires de citoyenneté, cest rationaliser les interdits et les régulations qui accroissent le pouvoir de lÉtat sous limage du père, cet adulte manquant, ce fétiche culturel qui signifie une maturité fondée sur la violence. Les règles qui définissent la culture comme étant portée par la famille hétérosexuelle sont naturellement aussi celles qui conditionnent laccès à la citoyenneté. Si, en France, ces règles forment la base de la laïcité* et fondent lintervention de lÉtat pour défendre le droit des hommes contre les intrusions culturelles du dehors, leur fonctionnement est analogue aux arguments papaux condamnant la parentalité gay et les pratiques religieuses musulmanes sur une même base théologique. Dans lun et lautre cas, des règles ou lois culturelles spécifiques posent une limite aux relations contractuelles dans la sphère de la famille, de la parenté et même au champ du reconnaissable. Ce parallélisme soulève la question du statut de cette idée de la culture comme élément de la modernité laïque ainsi que, plus particulièrement, de savoir si lordre symbolique est en définitive un concept laïque (et, si oui, ce que cela nous dit de limpureté de la laïcité). Il soulève aussi, notamment, la question de savoir si lordre symbolique, compris comme un ensemble contraignant et uniforme de règles constituant la culture, fonctionne par alliance avec les normes théologiques qui gouvernent la parenté. Ce qui est intéressant, cest que cette manière de voir nest pas très éloignée de la conviction du pape selon laquelle la famille hétérosexuelle est ce qui garantit la place naturelle du genre, une place naturelle qui sinscrit dans un ordre divinnote. Alors quen France cest précisément la notion de « culture » qui véhicule la nécessité universelle dune différence sexuelle sans équivoque entre le masculin et le féminin, la théologie catholique actuelle nous dit non seulement que la famille nécessite deux sexes distincts, mais quil lui faut également, dune nécessité à la fois culturelle et théologique, incarner et reproduire la différence sexuelle. En 2004, avant de devenir pape, Ratzinger examinait dans sa « Lettre aux évêques de lÉglise catholique sur la collaboration de lhomme et de la femme dans lÉglise et dans le mondenote » deux approches des questions concernant les femmes. La première approche, dit-il, entretient un rapport dopposition aux hommes. La seconde semble relever de la nouvelle politique du genre, qui considère cette catégorie comme une fonction sociale variable. Ratzinger caractérise en ces termes ce second pan du féminisme :
Pour éviter toute suprématie de lun ou lautre sexe, on tend à gommer leurs différences, considérées comme de simples effets dun conditionnement historique et culturel. Dans ce nivelage, la différence corporelle, appelée sexe, est minimisée, tandis que la dimension purement culturelle, appelée genre, est soulignée au maximum et considérée comme primordiale. Loccultation de la différence ou de la dualité des sexes a des conséquences énormes à divers niveaux. Une telle anthropologie, qui entendait favoriser des visées égalitaires pour la femme en la libérant de tout déterminisme biologique, a inspiré en réalité des idéologies qui promeuvent par exemple la mise en question de la famille, de par nature biparentale, cest-à-dire composée dun père et dune mère, ainsi que la mise sur le même plan de lhomosexualité et de lhétérosexualité, un modèle nouveau de sexualité polymorphenote.
la tentative de la personne humaine de se libérer de ses conditionnements biologiques. Selon cette perspective anthropologique, la nature humaine naurait pas en elle-même des caractéristiques qui simposeraient de manière absolue : chaque personne pourrait ou devrait se déterminer selon son bon vouloir, dès lors quelle serait libre de toute prédétermination liée à sa constitution essentiellenote.
Si le pape se réfère aux lois naturelles de la culture lorsquil soppose à la sexualité gay et lesbienne et aux agencements non hétérosexuels de parentalité, cest de civilisation quil parle quand il dénonce indirectement lislam. À la fin de 2006, le pape cita publiquement un document qui contenait la dénonciation suivante de lislam : « Montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau et tu ne trouveras que du mauvais et de linhumain comme ceci, quil a prescrit de répandre par lépée la foi quil prêchaitnote. » Ratzinger a prétendu par la suite que cette affirmation nétait pas de lui, quil navait fait que la citer, mais il suffit de lire attentivement son discours pour sapercevoir quil la cite, sen distancie, puis la mobilise à nouveau pour mettre en garde contre la menace que représenterait actuellement lislam pour la civilisation. Il y a bien sûr de nombreuses manières de commenter cette déclaration plutôt surprenante, la plus évidente étant dattirer lattention sur les carnages par lesquels le christianisme a cherché à diffuser sa propre foi au fil de nombreux siècles. Mais je voudrais brièvement souligner le terme « inhumain », étant donné quil est associé au terme « mauvais » et que nous avons déjà examiné ce que le pape pense des fondements culturels de lhumain comme tel. En outre, étant donné que lépée est rejetée, dans le Coran, comme moyen dimposer la foi, elle devient sans aucun doute un terme de transfert dans le scénario qui nous occupe. À qui, sinon au christianisme, appartenait en effet lépée quand elle opérait au service de la conversion forcée ? Cest justement parce quelle nest pas une arme de choix au sens contemporain que lépée exprime un temps mythique, un archaïsme tribal, et devient précisément le noyau du fantasme. Je pourrais poursuivre longuement, mais je préfère me contenter ici de souligner lextraordinaire inversion historique que permet le mot « épée », ainsi que lénorme coup de force idéologique consistant à distinguer entre lhumain dune part, comme ce qui nest semble-t-il porté que par une culture judéo-chrétienne, et l« inhumain », le « mauvais » dautre part, comme ce qui découle dun manquement à cette culture. Souvenons-nous, comme nous y invite Uri Avnery, que lislam na jamais été imposé aux juifs, que lors de la conquête de lEspagne par les catholiques, quand les musulmans furent dépossédés du pouvoir, lInquisition prit pour cibles à la fois les musulmans et les juifs ; enfin, que les juifs sépharades ont trouvé lhospitalité dans les pays arabes pendant cinquante générationsnote. Quand le pape parle de l« épée » brandie par ceux qui sont moins quhumains, il nous faut nous demander quelle inversion, quel déplacement et effacement de lhistoire se concentrent dans cette étrange proposition, une sorte de parler onirique, dans le meilleur des cas, qui manifeste sa profonde alliance avec ce quelle prétend dédaigner et dénier. En effet, la séquence entière des proclamations papales sur lislam mettent en acte au vu de tout un chacun ce déni et ce déplacement. Cest comme si le pape disait : « Je lai dit, je ne lai pas dit ; je lai cité ; dautres lont dit et cela fait donc autorité ; cest leur agressivité, cest mon agressivité relayée par leur agressivité, quoique je ne sois pas agressif. » La figure par laquelle est nommée lagressivité de lislam est une figure de lagressivité propre du christianisme ; cest alors que les figures convergent et que la capacité à maintenir la distinction entre lislam et le christianisme seffondre. Il va de soi que cest cette distinction que le pape cherche à souligner, à garantir, à établir sans lombre dun doute. Mais son langage subvertit son argumentation, à commencer par la manière étrange quil a de sapproprier et de dénier à la fois cette citation. Le paradoxe a une valence sociale et même psychanalytique, mais il semble aussi procéder dune certaine idée du développement et du progrès civilisationnel (noter ici que toutes sortes de raisons imposent de distinguer entre culture et civilisation, mais que la seconde, en dépit de ses origines remontant à la substitution de tribunaux civils aux autorités ecclésiastiques, fonctionne discursivement ici en sorte deffectuer un syncrétisme des idéaux religieux et laïques). Il nest peut-être pas sans rapport avec le type darguments décrits ci-dessus que nous ayons à plaider en faveur dune résistance purement laïque. Mais je suis moins sûre que nos idées de laïcité nemportent pas demblée des contenus religieux, ou que la laïcité invoquée sous nimporte laquelle de ces positions soit sans mélange (peut-être la laïcité ne peut-elle être définie que par son implication dans les traditions très religieuses dont elle cherche à se démarquer, mais cest une question plus large vers laquelle je ne peux que faire signe dans le contexte présent). Provisoirement, je suggérerai que la laïcité se présente de manières très diverses qui impliquent souvent des formes dabsolutisme et de dogmatisme assurément aussi problématiques que ceux qui reposent sur le dogme religieux. En fait, une perspective critique ne peut saligner parfaitement sur la distinction entre pensée religieuse et pensée laïque. Dans le cas français, lidée de culture – une notion de la culture qui se comprend elle-même comme « laïque* » – fonctionne à lévidence de concert avec largumentation papale. Et quoique le pape argumente sur une base religieuse, il y a manifestement des adversaires religieux à ses points de vue, ce qui suggère quil ne faut pas comprendre la laïcité comme seule source de critique, ni la religion comme seule source de dogmatisme. Si la religion fonctionne comme une matrice essentielle pour la formulation de valeurs et si la plupart des gens dans cette condition mondiale sadressent à la religion pour guider leur pensée dans ce domaine, ce serait une erreur politique que de prétendre que la religion doit être vaincue dans tous les cas. Considérons que la religion nest pas simplement un ensemble de croyances ou dopinions dogmatiques, mais une matrice de formation subjective dont la forme finale nest pas déterminée par avance, une matrice discursive pour la formulation et la controverse des valeurs, ainsi quun champ de contestation. De même, il ne suffit pas dadopter la laïcité de façon monolithique, puisque les divers types de laïcité sont souvent définis par la nature de la rupture opérée par rapport aux héritages religieux spécifiques. Cependant, la laïcité réalise parfois sa définition en niant une tradition religieuse qui informe et soutient de manière inchoative mais continuelle ses propres affirmations prétendument post-religieuses. Je crois que cest ce que démontre explicitement le statut non contradictoire du juif sécularisé, par exemple. On peut voir cela à lœuvre aussi, notamment, dans le traitement différentiel des minorités religieuses au sein dun cadre apparemment laïque, puisque la laïcité* en France sest définie précisément contre lintrusion des autorités ecclésiastiques dans les affaires de lÉtat. Le débat sur la question de savoir sil fallait interdire aux filles de porter le voile dans les écoles publiques a semblé mettre ce paradoxe en relief. Des idées laïques ont été invoquées pour consolider des visions ignorantes et haineuses des pratiques religieuses musulmanes (par exemple, le voile nest rien dautre que la communication de lidée que les femmes sont inférieures aux hommes, ou le voile évoque une alliance avec le « fondamentalisme »), la laïcité* devenant alors une manière non plus de négocier ou de permettre la différence culturelle, mais de renforcer un ensemble de présupposés culturels qui rendent effectifs lexclusion et le rejet de la différence culturelle. Si jai ouvert ce chapitre en minterrogeant sur les implications du progrès laïque considéré comme un cadre temporel pour la réflexion sur la politique sexuelle ces temps-ci, je voudrais à présent suggérer que ce qui est en question, ce sont moins les manières, quelles quelles soient, daller de lavant (je continue à y tenir, je suis curieuse de les voir venir !) quune certaine idée du développement où la laïcité, plutôt que de succéder séquentiellement à la religion, la ranime comme un élément de sa thèse sur la culture et la civilisation. Dun côté, le type de laïcité que lon observe en France dénonce et dépasse le contenu religieux quil ravive cependant aussi dans les termes mêmes par lesquels la culture est définie. Dans le cas de lautorité papale, on assiste à un autre recours à un cadre supposé hors du temps et contraignant, et qui est à la fois culturel et théologique, ce qui suggère que ces deux sphères sont invariablement impliquées lune dans lautre. Ce nest pas tout à fait la même chose que lidée dintégration civique aux Pays-Bas, mais peut-être y a-t-il des parallèles, voire des résonances fantomatiques qui méritent dêtre explorées plus avant. Il va de soi que le problème nest ni le progrès en soi, ni bien sûr lavenir, mais les récits spécifiques du développement qui font de certaines normes dexclusion et de persécution à la fois la précondition et la téléologie de la culture. Ainsi cadrée à la fois comme condition transcendantale et comme téléologie, la culture ne peut alors que produire un spectre monstrueux de ce qui réside hors du cadre de ce qui est pour elle temporellement pensable (framework of temporal thinkability). En dehors de sa propre téléologie, il y a un sentiment de lavenir annonciateur de désastres et sous la condition transcendentale se tapit un anachronisme aberrant qui a déjà commencé à faire irruption dans le présent politique, sonnant lalarme générale dans la perspective laïque. Écrivant cela, jessaie de parvenir à une compréhension critique et à une opposition politique au discours sur lislam actuellement propagé par les États-Unis. Cela nous conduit à un autre discours, celui de la mission civilisatrice, et il ny a pas assez de place ici pour essayer den définir la logique ou pour cerner les résonances de ce discours avec les autres schémas de développement que jai essayé de discerner dans les pages précédentes. Il peut cependant être utile de rappeler brièvement que les États-Unis considèrent leur propre mission civilisatrice comme impliquant un mixte de perspectives laïques et non laïques. Après tout, le président Bush nous disait être guidé par Dieu et, quelle quen soit la raison, cest ce type de discours quil a parfois mobilisé pour rationaliser des actions extralégales, voire criminelles. Cest comme si à la fois le cadre laïque et la mission civilisatrice, qui nest elle-même laïque que de façon fort ambiguë, faisaient office de positions avancées les autorisant à apporter des idées de démocratie à ceux qui, caractérisés comme prémodernes, nont pas encore accédé aux conditions laïques de lÉtat de la démocratie libérale et dont les idées religieuses sont invariablement considérées comme puériles, fanatiques ou structurées par des tabous prétendument irrationnels et primitifs. La mission civilisatrice, telle que la décrivait Samuel Huntington, est elle-même un mélange avoué didéaux religieux et laïques. Daprès Huntington, les États-Unis, représentant ce quil appelle de façon quelque peu outrancière l« Occident », se sont modernisés et ont accédé à des principes de laïcité qui transcendent les positions religieuses et saccordent avec elles. Plus avancé et en définitive plus rationnel, ce pays est donc plus capable de délibération démocratique et dautogouvernementnote. Si les populations musulmanes détruites dans les guerres récentes et en cours sont considérées comme moins quhumaines ou « hors » des conditions culturelles démergence de lhumain, alors elles appartiennent soit à un temps denfance culturelle, soit à un temps qui est hors du temps tel que nous le connaissons. Dans les deux cas, elles sont considérées comme nayant pas encore accédé à lidée de lhumain rationnel. Il en découle que détruire de telles populations, leurs infrastructures, leurs habitats, leurs institutions religieuses et communautaires, cest détruire ce qui menace lhumain sans détruire lhumain lui-même. Cest la vanité propre à lhistoire progressive que de faire de l« Occident » lexpression constitutive des principes paradigmatiques de lhumain – des humains qui méritent de se voir accorder de la valeur, dont les vies, précaires, méritent dêtre sauvegardées et, lorsquelles sont perdues, méritent le deuil public. Je finirai ici en proposant une discussion sur la torture, ce qui nous ramènera à la question de la temporalité et à la façon dont on peut repenser la différence culturelle. Je commencerai par faire remarquer que, lorsquil sest agi délaborer leurs procédés de torture, les États-Unis se sont fiés à une source anthropologique pour le moins indigente. Le département de la Défense a en effet pris pour référence un texte des années 1970 intitulé The Arab Mind (« Lesprit arabe ») qui, par son titre même, présuppose donc lexistence dun tel « esprit » et la possibilité den donner des caractéristiques générales en termes de croyances religieuses et de vulnérabilités sexuelles spécifiques aux personnes dascendance arabenote. Le texte souscrit lui-même à une forme danthropologie culturelle qui considère les cultures comme autosuffisantes et séparées, qui rejette le brassage mondial des formes culturelles et sociales et croit elle-même échapper au jugement moral et plus généralement œuvrer en faveur de la tolérance culturelle. La réduction massive de la vie arabe à l« esprit arabe » a fourni un objet clé en main à larmée américaine et pour les procédés de torture mis en œuvre sous la direction du général Geoffrey Miller. Comme il nexiste évidemment pas d« esprit arabe » – il nest pas possible de postuler les mêmes peurs et les mêmes inquiétudes partout dans le monde arabe considéré dans toute sa complexité géographique et ses variantes cosmopolites –, le texte devait construire un objet quil pourrait ensuite manipuler. Des stratégies furent élaborées pour soutirer des informations à cet esprit, et elles furent ensuite mises en œuvre dans les différentes scènes de torture qui nous ont été rendues visuellement accessibles, et dans toute une série dautres qui demeurent privées de toute visibilité médiatique. Ceux qui élaboraient ces schémas de torture cherchaient à saisir quelles étaient les vulnérabilités spécifiques dune population formée au sein de lislam et ils élaborèrent leurs plans sous la forme dune espèce de ciblage sexuel qui était en même temps une forme de fanatisme ou de haine religieuse. Mais il ne faut pas oublier que le sujet musulman était aussi construit par la torture, et que les textes anthropologiques – tout comme les procédés de torture eux-mêmes – concouraient à la production de ce sujet dans le discours militaire. Je veux être très précise ici, cest pourquoi il me faut reprendre cette formulation : la torture nétait pas seulement un moyen mobilisé pour faire honte et pour humilier les prisonniers dAbou Ghraïb et de Guantanamo en prenant appui sur leur imprégnation culturelle présumée. Elle était aussi un moyen de produire de façon coercitive le sujet arabe et lesprit arabe. Cela signifie que, quelle que soit la complexité de la culture qui imprégnait les prisonniers, ils étaient forcés dincarner la réduction culturelle décrite par le texte anthropologique. Souvenons-nous que celui-ci na pas de relation épistémique privilégiée à son sujet. Il entre dans le projet consistant à imposer la production de ce sujet et il nous faudra nous demander pourquoi. Cette perspective na pas été évoquée par les médias dominants dans les débats sur la question. En général, il y a deux manières de considérer ce problème dans le cadre du libéralisme politique. La première fait valoir un argument fondé sur les droits culturels et leur violation. Elle consiste à soutenir que les scènes orchestrées dhumiliation sexuelle et physique exploitent les vulnérabilités sexuelles spécifiques des populations arabes. La seconde position consiste à exiger une condamnation normative de la torture, abstraction faite de toute référence à la culture, ces actes étant condamnables et punissables quelles que soient les personnes contre lesquelles ils ont été commis et quelles que soient les personnes qui les ont commis. La première manière de voir, qui met laccent sur les droits culturels, est notamment celle du journaliste américain Seymour Hershnote ; de ce point de vue, avec les tortures, ce sont des violations spécifiquement culturelles qui ont eu lieu, en rapport avec la pudeur, les tabous de lhomosexualité et les conditions de lexposition au regard et à la honte publique. La torture brisait aussi les codes sociaux de la différence sexuelle, forçant des hommes à porter de la lingerie féminine et avilissant les femmes par la nudité forcée. Ces deux cadres de compréhension de la torture sont nécessaires, mais en fin de compte insuffisants. Il est vrai quil y a eu des violations spécifiquement culturelles et que ces actes de torture étaient sans nul doute condamnables suivant nimporte quel cadre normatif digne de ce nom ; mais ces deux approches doivent être incluses dans un cadre plus large si lon veut comprendre comment ces scènes de dégradation sexuelle et de torture physique sintègrent à la mission civilisatrice, à sa visée de contrôle absolu sur la construction du sujet de la torture. Si lon demande ce qui est en jeu dans le fait de produire le sujet arabe comme une zone spécifique de vulnérabilité sexuelle et sociale, il nous faut découvrir quelle position subjective est définie non seulement par larmée états-unienne, mais plus généralement par leffort de guerre. Si lon veut parler de « cultures spécifiques », il est peut-être utile de commencer par la culture spécifique de larmée états-unienne, son masculinisme et son homophobie emphatiques, et de se demander en quoi ses objectifs requièrent didentifier comme particulièrement sujette à la honte et au tabou primitif la population principalement musulmane à laquelle elle fait la guerre. Je suggérerais que lon a affaire dans ce contexte à une guerre de civilisation qui fait incarner à larmée le rôle de la culture la plus sexuellement progressiste. Le personnel militaire se considère comme plus « avancé » sexuellement parce quil lit de la pornographie ou limpose aux prisonniers et parce quil surmonte ses propres inhibitions en exploitant et en transgressant les inhibitions de ceux quil torture. La prétendue « supériorité » de larmée ne réside pas dans sa capacité à faire la guerre à des sujets militaires ou aux codes sexuels et moraux supposés de lislam, mais dans sa capacité à construire le sujet arabe par la coercition en mettant en œuvre des procédés de torture. Il ne sagit pas simplement de briser ces codes, mais de construire un sujet qui se briserait si on le forçait à les transgresser. Et sans doute faut-il demander : quel sujet ne seffondrerait pas dans ces conditions ? Il se peut que le tortionnaire adopte une posture dimperméabilité, obtenue aux dépens de la radicale perméabilité du torturé, mais une telle posture ne peut nier la fondamentale perméabilité qui traverse toute vie corporelle. Plus spécifiquement, briser ces codes, cest en soi pour larmée un acte de domination, mais cest aussi un moyen dexercer et dillustrer une liberté à la fois sans loi et coercitive, une liberté qui en est arrivée à représenter et à mettre en œuvre la mission civilisatrice. Après tout, daprès les différents émules de Huntington et les théoriciens du supposé « esprit arabe », il ne peut y avoir de civilisation qui « contienne » lislam en elle-même (with Islam on the « inside »). Et, pourtant, si lon regarde de plus près ce quon nous présente comme une mission civilisatrice, celle-ci ne consiste quen une série de pratiques homophobes et misogynes débridées. Il nous faut donc comprendre les actes de torture comme émanant dune institution homophobe contre une population qui est à la fois construite et visée en raison sa propre honte de lhomosexualité ; comme étant les actions dune institution misogyne contre une population où les femmes se voient assigner des rôles définis par les codes de lhonneur et de la honte, et où elles ne sont donc pas « égales » de la manière dont on prétend quelles le sont en Occident. On peut donc considérer les photographies de femmes sans voile distribuées par larmée états-unienne en Afghanistan en signe de « triomphe » comme préfigurant la captation digitale et les violences sexuelles perpétrées par les soldats américains à Abou Ghraïb et Guantanamo. On peut en outre voir ici comment le fait de prétendre incarner culturellement le progrès peut servir de permission pour sengager dans une destruction sans entraves. Plus spécifiquement, ce qui est à lœuvre dans cette façon implicite de rationaliser les choses, cest lexploitation et le déploiement grossiers dune norme de « liberté » opératoire dans la politique sexuelle contemporaine, cette « liberté » devenant non seulement le moyen de la coercition, mais aussi ce que lon pourrait appeler la « jouissance* de la torture ». Si lon se demande de quelle sorte de liberté il sagit, il faut dire quelle est à la fois libérée de la loi et coercitive ; cest une extension de la logique qui établit le pouvoir dÉtat – et ses mécanismes de violence – comme se situant au-delà de la loi. Ce nest pas là une liberté qui relève dun discours des droits, à moins dentendre par là le droit dêtre libre de toute responsabilité légale. Il y a au moins deux tendances contradictoires à lœuvre dans les scènes de torture. Dun côté, la population des prisonniers irakiens est considérée comme prémoderne précisément dans la mesure où elle est censée incarner certains interdits et inhibitions en rapport avec lhomosexualité, lexposition au regard, la masturbation et la nudité. Pour en faire la démonstration, larmée ne sappuie pas seulement sur un déplorable essentialisme culturel ; la torture elle-même devient un moyen den tester et den ratifier la thèse. En fait, jirais plus loin : la torture peut être comprise de ce point de vue comme une technique de modernisation. À la différence de régimes disciplinaires de formation subjective qui chercheraient à transformer les torturés en sujets modernes exemplaires, ce type de torture vise à exposer le statut du torturé comme dehors permanent, avili et aberrant de la formation subjective proprement dite. Si ce sont des sortes de sujets, ils se situent en dehors de la trajectoire civilisationnelle qui assure à lhumain sa position, ce qui donne aux défenseurs de la civilisation le « droit » de les exclure dautant plus violemment. Parce quil sagit cependant là de techniques coercitives de modernisation, cela pose aussi la question dune barbarie spécifique au modernisme laïque. Et, à cet égard, on peut voir que la mission civilisatrice accomplie par larmée dans ses actes de torture vient compliquer le récit progressiste qui justifiait la guerre contre lislam. On assiste aussi en bref au « déploiement » dune posture de liberté sexuelle destinée à soumettre à une humiliation sexuelle, un phénomène dans lequel la dimension « coercitive » de cette version historique du projet moderne de sécularisation se montre crûment. Il doit être clair que je ne considère les actes de torture ni comme des actes individuels aberrants ni comme des buts stratégiques entièrement conscients de larmée américaine. Je comprends plutôt la nature coercitive de ces actes dhumiliation et de torture comme explicitant une coercition déjà à lœuvre dans la mission civilisatrice et plus particulièrement dans linstauration forcée dun ordre culturel qui figure lislam comme une entreprise abjecte, arriérée et annonciatrice danéantissement, et condamnée par conséquent à occuper une place subordonnée dans la culture même de lhumain, voire à en être exclue. Cette logique nest pas très éloignée de la dénégation et du déplacement qui marquaient la rhétorique du pape sur lislam. Si lislam est figuré comme violent par définition tout en étant encombré de règles inhibitrices, alors, dans la mesure où il est violent, il appelle de nouvelles règles disciplinaires ; mais, dans la mesure où il est assujetti à ses règles, il réclame une émancipation que seule la modernité peut lui apporter. Je ne prétends pas que le fait de refuser à quelquun le droit à limmigration soit équivalent au fait de soumettre cette personne à des tortures sexuelles, mais je dirais, en empruntant momentanément des catégories larges, quexclure rigoureusement les communautés musulmanes des normes prédominantes de lEuro-Amérique, cest sappuyer sur la conviction que lislam constitue une menace pour la culture, voire pour les normes dominantes de lhumanisation. Et il suffit quun groupe de personnes en vienne à représenter une menace pour les conditions culturelles de lhumanisation et de la citoyenneté pour que soient réunies les raisons de les torturer et de les mettre à mort – étant donné que ces personnes ne peuvent plus être conceptualisées comme humaines ou citoyennes. Dans le cas de la torture sexuelle, on assiste à un déploiement nauséabond de la notion de liberté sexuelle : « Nous incarnons cette liberté, vous non ; cest pourquoi nous sommes libres de vous forcer et dexercer ainsi notre liberté tandis que vous nous manifesterez votre non-liberté, et ce spectacle servira de justification visuelle à notre offensive contre vous. » Cest bien sûr différent du dévoilement des femmes afghanes affiché en une du New York Times, mais ny a-t-il pas dans les deux cas un présupposé commun ? Dans lun et lautre contexte, le féminisme et la lutte pour la liberté sexuelle ne sont-ils pas devenus, effroyablement, un « signe » de la mission civilisatrice en cours ? Peut-on seulement commencer à comprendre la torture si lon est incapable dexpliquer comment lhomophobie dans larmée agit sur des populations marquées par un tabou religieux sur lhomosexualité ? Quelle sorte de confrontation a donc lieu sur la scène de la torture, où une homophobie et une misogynie violentes exploitent lhomophobie et la misogynie supposées des victimes ? En se concentrant sur la misogynie, même dans un cadre de tolérance ou de droits culturels ou de violations culturelles spécifiques, on perd de vue le type précis dexploitation qui est à lœuvre dans la scène de torture. Homophobie et misogynie semblent bien plus être des éléments centraux de la scène de torture que des attributs que lon pourrait assigner à la population torturée, voire comprendre comme disposition ou arriération spécifique à lislam. Quelle que soit la relation entre lislam et le statut des femmes, il est impératif de commencer par dire quil sagit dune relation complexe, historiquement changeante et qui ne se prête à aucune réduction hâtive (un bon point de départ pour un lectorat anglophone serait sans doute la collection éditée par Suad Joseph, « Women in Islamic Culture », dont quatre volumes sont déjà parus chez Brill). Ce qui se joue dans la scène de torture, cest le nœud de violence et de sexualité qui est au cœur de la thèse civilisationnelle telle quelle a été formulée dans le contexte de ces guerres. Après tout, les États-Unis apportent la civilisation à cet « Autre » musulman, prétendument « arriéré » ou prémoderne. Or ce quils apportent le plus manifestement, cest la torture comme instrument et signe de civilisation. Il ne sagit pas là de moments aberrants dans le cours de la guerre, mais plutôt, fondamentalement, de la logique cruelle et spectaculaire de la culture impériale des États-Unis telle quelle sexerce dans le contexte des guerres quils mènent aujourdhui. Les scènes de torture se déroulent au nom de la civilisation contre la barbarie et lon voit bien que la « civilisation » en question fait partie dune politique laïque discutable, qui nest ni plus éclairée ni plus critique que les formes de religion les plus dogmatiques et les plus restrictives. En fait, les alliances historiques, rhétoriques et logiques entre politique laïque et religion sont peut-être plus profondes que nous ne le croyons. La barbarie dont il sagit ici est celle de la mission civilisatrice, à laquelle toute politique anti-impérialiste, et particulièrement une politique féministe et queer, doit sopposer sans relâche. Lenjeu est en effet détablir une politique qui soppose à la coercition dÉtat et qui construise un cadre nous permettant de voir que cest la violence exercée au nom de la défense dune certaine modernité ainsi que les prétentions à lhomogénéité culturelle ou à lintégration qui font peser plus gravement les menaces sur la liberté. Si les scènes de torture sont lapothéose dune certaine conception de la liberté, cest quil sagit dune conception libérée de toute loi et de toute contrainte, précisément afin dimposer la loi et dexercer la coercition. Il est évident que des idées concurrentes de la liberté sont en jeu ici, mais il est sans doute pourtant utile de noter que, parmi les significations perdues de vue, il y a la liberté dêtre protégé de la coercition et de la violence. De même, dailleurs, que la capacité à penser le temps, ce temps hors de la téléologie qui sinstaure violemment tout à la fois comme origine et comme fin de ce qui est culturellement pensable. La possibilité dun cadre politique qui ouvrirait nos idées de normes culturelles à la contestation et au dynamisme dans un cadre mondial serait sûrement un moyen de penser une politique capable de réinvestir la liberté sexuelle dans le contexte de luttes solidaires contre le racisme, le nationalisme et la persécution des minorités religieuses. Mais je ne suis pas du tout sûre quil nous faille rassembler ces luttes dans un cadre unifié. Comme jespère lavoir montré au moins de façon préliminaire, insister sur un cadre culturel unifié comme condition préalable à la politique, laïque ou religieuse dailleurs, reviendrait à exclure ce cadre de la contestation politique. Si, comme y insiste Marx, le point de départ de notre analyse doit être le présent historique, il me semble que toute description complexe de ce présent requiert une nouvelle manière de comprendre comment des temporalités entrent en conflit ou en convergence. Cela signifie, je crois, à la fois résister aux cadres unifiés qui dilueraient ces antagonismes en en faisant des revendications équivalentes de droits, et refuser les récits développementaux qui déterminent par avance en quoi consiste une juste vision de lépanouissement humain. Il est toujours possible de montrer non seulement que lislam est moderne de diverses manières, mais aussi, ce qui nimporte pas moins, comment certains idéaux laïques nauraient pu se développer sils navaient été transmis et élaborés par les pratiques islamiques. Ce qui importe cependant nest pas de montrer que nous sommes tous des modernes. Si la modernité cherche à se constituer par une idée du temps comme déploiement et accomplissement continus et si certaines de nos libertés personnelles sont conceptualisées à partir de cette idée, alors peut-être ferions-nous bien de nous rappeler la boutade de Nietzsche : « “LHumanité” navance pas, elle nexiste même pas…note » Plus saillante peut-être est linsistance de Walter Benjamin, dans la treizième de ses Thèses sur la philosophie de lhistoire, sur le fait que « [l]idée dun progrès de lespèce humaine à travers lhistoire est inséparable de celle dun mouvement dans un temps homogène et vide. La critique de cette dernière idée doit servir de fondement à la critique de lidée de progrès en généralnote ». Il note plus loin que « la conscience de faire éclater le continuum de lhistoire » est caractéristique des « classes révolutionnaires » au moment de leur actionnote. Lhistorien qui comprend comment le passé surgit dans une étincelle, comment le passé nest pas passé mais se poursuit dans le présent, comprend aussi l« à-présent » comme un temps « dans lequel se sont fichés des éclats du temps messianiquenote ». La référence expressément non laïque de Benjamin ici ne renvoie pas à un avenir idéal, mais plutôt à la puissance dinterruption exercée par le passé sur le présent, qui efface toutes les différences qualitatives par son effet dhomogénéisation. La « constellation » qui forme la propre époque de quelquun est précisément la scène difficile et interruptive de temporalités multiples qui ne peuvent être réduites à un pluralisme culturel ou au discours juridique du libéralisme politique. Pour Benjamin, en conclusion de ces thèses, « chaque seconde était la porte étroite par laquelle le Messie pouvait entrer », une condition historique dans laquelle la responsabilité politique du présent existe précisément « à présent ». Ce nest pas par hasard que Benjamin comprenait une action révolutionnaire telle que la grève comme un rejet du pouvoir coercitif de lÉtat. Ce pouvoir sappuie sur une certaine idée pseudo évidente de progrès historique pour se légitimer comme lultime accomplissement moderne. Séparer l« à-présent » de ces prétentions de la modernité, cest saper le cadre temporel qui soutient de manière acritique le pouvoir étatique, son effet de légitimation et ses instrumentalisations coercitives. Sans une critique de la violence dÉtat et du pouvoir quelle agite pour construire le sujet de la différence culturelle, nos revendications de liberté risquent dêtre appropriées par lÉtat de façon à nous faire perdre de vue tous nos autres engagements. Ce nest que par la critique de la violence dÉtat que nous conservons une chance de trouver et de reconnaâtre les alliances existantes et les lieux de contact avec les autres minorités, afin dexaminer systémiquement comment la coercition cherche à nous diviser et à détourner durablement lattention de la critique de la violence elle-même. Ce nest quen acceptant de regarder en face les déplacements épistémiques qui traversent les perspectives critiques, laïques comme religieuses, que lon pourra faire le point sur le temps et le lieu de la politique. Si la liberté est lun des idéaux auxquels nous aspirons, il importe de se rappeler à quel point il est facile de déployer la rhétorique de la liberté sous prétexte de légitimer un État dont la puissance coercitive agite le leurre de la sauvegarde de lhumanité. Peut-être alors peut-on repenser la liberté, et même le fait dêtre libre de toute coercition, comme une condition de solidarité entre minorités, et mesurer la nécessité de formuler une politique sexuelle dans le contexte dune critique généralisée de la guerre. 4. NE-PAS-PENSER, AU NOM DU NORMATIFDans un récent échangenote, le sociologue britannique Chetan Bhatt remarquait que, « en sociologie, en théorie culturelle ou en études culturelles, beaucoup dentre nous présupposent lexistence dun champ de vérités […], un champ (contesté, il est vrai) dintelligibilité théorique pour la compréhension ou la description du “soi”, de l“autre”, du sujet, de lidentité ou de la culturenote ». Il ajoute : « Je ne suis plus si sûr que ces concepts aient la capacité dexpansion nécessaire pour répondre aux transformations massives des mondes vécusnote hors de lEuro-Amérique, au décodage et reconditionnement rapides de ce que nous appelons “identité” […]. » Si Bhatt a raison, alors le cadre même dont nous procédons, que ce soit le cadre multiculturaliste ou celui des droits humains, présuppose certains types spécifiques de sujets qui peuvent ou non correspondre aux modes de vie qui sont à lœuvre à lheure actuelle. Les sujets que présupposent les cadres du libéralisme politique et du multiculturalisme (et il nous faudra essayer de les distinguer) sont caractérisés comme appartenant à certains types didentités culturelles, diversement conçues comme déterminées de façon singulière ou multiple par toute une série de catégories, dont lethnicité, la classe, la race, la religion, la sexualité et le genre. Il y a des interrogations persistantes sur le fait de savoir si et comment ces sujets peuvent être représentés dans la loi et ce qui pourrait passer pour une reconnaissance culturelle et institutionnelle suffisante à leur égard. On pose ces questions normatives comme si on savait ce quon entend par le « sujet », alors même que lon ne sait pas toujours comment représenter ou reconnaâtre au mieux différents sujets. En effet, le « on » qui pose de telles questions présume le plus souvent que cest un problème dordre normatif, à savoir : comment organiser au mieux la vie politique de telle sorte que la reconnaissance et la représentation puissent avoir lieu ? Et bien quà nen pas douter il sagisse dune question normative essentielle, sinon la plus essentielle, on ne peut envisager dy répondre sans prendre en considération lontologie du sujet dont la reconnaissance et la représentation sont en jeu. En outre, toute enquête sur cette ontologie exige de prendre en compte un autre niveau auquel opère le normatif, à savoir les normes qui produisent lidée de lhumain digne de reconnaissance et de représentation à quelque degré que ce soit. Autrement dit, on ne peut ni poser ni répondre à la question normative la plus communément admise sur la meilleure manière de représenter ou de reconnaâtre des sujets de ce genre, si lon ne parvient pas à saisir le différentiel de pouvoir qui intervient pour distinguer les sujets éligibles pour la reconnaissance de ceux qui ne le sont pas. En dautres termes, quelle est la norme en fonction de laquelle est produit le sujet qui devient alors le « terrain » présupposé du débat normatif ? Le problème nest pas seulement « ontologique », étant donné que les formes que prend le sujet ainsi que les mondes vécus non conformes aux catégories disponibles de sujet émergent à la lumière de mouvements historiques et géopolitiques. Jécris « émergent », mais cela ne doit évidemment pas être considéré comme allant de soi, puisque de telles formations ne peuvent « émerger » que sil existe des cadres qui établissent la possibilité de cette émergence. La question est donc : existe-t-il de tels cadres et, si oui, comment fonctionnent-ils ? Certaines variantes du libéralisme politique et du multiculturalisme proposent de penser ce que pourrait être la reconnaissance à la lumière du défi que Bhatt pose aux notions de sujet et didentité. Certaines de ces positions cherchent à étendre une doctrine de la reconnaissance aux sujets « coalitionnels ». Le sociologue Tariq Modood, par exemple, propose une conception de la citoyenneté qui sappuie moins sur des perspectives ou des revendications fondées sur le sujet que sur léchange intersubjectif qui résulte, par exemple, des « possibilités de coalition entre politique sexuelle et multiculturalisme religieux ». Selon lui, la citoyenneté doit être comprise comme quelque chose de dynamique et de révisable, marquée par « des conversations et des renégociations ». Une conception substantielle de la citoyenneté implique des façons de dialoguer qui reconstituent de manière significative ce que sont les participants. Modood explique que « sil est une chose que linclusion civique nest pas, cest lacceptation acritique dune conception préexistante de la citoyenneté comme “règles du jeu” et “adaptation” unilatérale des nouveaux entrants ou des nouveaux égaux (ex-subordonnés) ». Et il ajoute alors cet appendice important à sa remarque : « Être citoyen, de même quêtre tout juste devenu citoyen, cest avoir le droit non seulement dêtre reconnu, mais de débattre des termes de la reconnaissancenote. » Exiger de devenir citoyen nest pas une tâche facile, mais débattre des termes par lesquels cette citoyenneté est conférée est indubitablement plus difficile encore. De ce point de vue, le citoyen est lui-même un échange coalitionnel ; en dautres termes, il ne sagit pas dun sujet déterminé, que ce soit de façon simple ou multiple, mais dun processus social dynamique, dun sujet qui nest pas seulement en devenir, mais qui se constitue et se reconstitue au fil de léchange social. On na pas seulement droit à un certain statut de citoyen, mais ce statut est lui-même déterminé et révisé au cours de linteraction sociale. On pourrait dire que cette forme dialogique dontologie sociale est belle et bonne, mais que cest la reconnaissance légale qui fait de chacun de nous des sujets juridiques. Cest sans doute vrai, mais il y a des conditions extralégales pour devenir citoyen, voire pour devenir un sujet qui puisse paraâtre devant la loi. Paraâtre devant la loi signifie que lon a accédé au royaume des apparences ou que lon est en position dy accéder, ce qui veut dire quil y a des normes qui conditionnent et orchestrent lapparition du sujet. Le sujet façonné pour paraâtre devant la loi nest donc pas entièrement déterminé par la loi et cette condition extralégale de la légalisation est implicitement (non juridiquement) présupposée par la loi même. On pourrait alors vouloir formuler une nouvelle conception du sujet, conception qui pourrait être qualifiée de « coalitionnelle ». Mais quest-ce qui constituera les composantes de la coalition ? Dirons-nous quil y a plusieurs sujets en un seul, ou quil y a des « parties » qui entrent en communication les unes avec les autres ? Ces alternatives éludent lune et lautre la question de savoir si le langage du sujet est suffisant. Considérons le scénario invoqué par ceux qui poursuivent lobjectif normatif de tolérance : si un sujet exerce la tolérance à légard dun autre, ou si deux sujets différents sont invités à faire preuve de tolérance réciproque, ces deux sujets sont considérés demblée comme différenciés. Mais quest-ce qui justifie cette différenciation ? Et quen est-il si la « différenciation » est précisément ce qui doit être réprimé et relocalisé pour que le sujet apparaisse au sein dun tel scénario ? Certains discours de tolérance, par exemple, posent deux différents types de sujets, par exemple les « homosexuels » et les « musulmans », lesquels, dans les sphères des relations sociales et de la politique publique, se tolèrent ou pas. Comme la montré Wendy Brown de façon convaincante, la tolérance est un instrument faible qui présuppose souvent un certain dédain pour ceux à qui il sadressenote. Dautres préfèrent la notion de reconnaissance, qui leur paraât une alternative plus consistante et plus affirmative à la tolérance (moins tolérants, et ainsi plus tolérants !). Mais la reconnaissance apparaât comme un concept peu opérant lorsquon essaie de le faire fonctionner dans de tels scénarios. Outre la question de savoir qui accorde la reconnaissance et quelle forme elle prend, il faut également se demander ce qui précisément doit être « reconnu » ? Est-ce l« homosexualité » de la personne gay ? Est-ce la croyance religieuse de la personne musulmane ? Si notre cadre normatif présuppose ces traits apparemment définitionnels de sujets singuliers déterminés comme étant ses objets propres, alors la reconnaissance devient un élément de la pratique même consistant à ordonner et à régler les sujets en fonction de normes préétablies. Si la reconnaissance reconsolide le « sujet sexuel », notamment, fait-elle le sujet de la reconnaissance ou bien le trouve-t-elle ? Et y a-t-il un autre moyen de distinguer entre faire et trouver dans la scène de reconnaissance fondée sur ces termes ? Que faire si les traits mêmes qui sont « reconnaissables » reposent en définitive sur un échec de la reconnaissance ? Il y a plusieurs conséquences au fait quaucun sujet ne puisse apparaâtre que différencié. Tout dabord, un sujet ne se singularise que par exclusion dautres formations subjectives possibles, une foule de « non-moi ». Ensuite, un sujet naât dun processus dabjection consistant à se délester de dimensions de soi non conformes aux figures singulières dispensées par la norme du sujet humain. Le rebut de ce processus comprend plusieurs formes de spectralité et de monstruosité habituellement figurées en rapport avec la vie animale non humaine. En un sens, cette formulation est une espèce de truisme (post)structuraliste, au sens où la différence non seulement conditionne lassertion didentité mais se révèle en conséquence plus fondamentale que lidentité. Laclau et Mouffe ont proposé une reformulation extrêmement importante de cette notion dans Hégémonie et stratégie socialiste, où la condition de différenciation semble devenir à la fois le signe dun manque constitutif dans toute formation subjective et la base dune conception non substantielle de la solidariténote. Y a-t-il un moyen de faire de cette série daperçus formels une analyse historiquement spécifique du fonctionnement différentiel de la reconnaissance à notre époque ? Après tout, si le sujet est toujours différencié, il nous faut comprendre précisément ce que cela signifie. On tend à comprendre la différenciation à la fois comme un trait interne à un sujet (le sujet est intérieurement différencié et composé de plusieurs parties qui se déterminent réciproquement) et comme un trait externe (le sujet exclut dautres formations subjectives de même que des spectres dabjection ou la perte du statut de sujet). Mais ces deux formes de différenciation ne sont pas aussi distinctes quil pourrait sembler, puisque ce que jexclus pour constituer ma singularité et ma spécificité me reste intérieur comme perspective de ma propre dissolution. Toute différenciation interne entre mes différentes parties ou entre mes « identités » dépend dune certaine manière de lunification de ces différences et ainsi de la restauration du sujet comme fond de la différence même. Réciproquement, le sujet acquiert sa spécificité en se définissant contre ce qui lui est extérieur et la différenciation externe se révèle donc également centrale pour rendre compte de la différenciation interne. Pour dire cela, point nest besoin daller chercher plus loin que Hegel, mais peut-être y a-t-il quelque chose de plus à considérer au sujet des formes spécifiques que prennent les prétendus conflits culturels ainsi que sur la façon dont ces formes sont présupposées par les cadres normatifs dominants. La personne homosexuelle en question peut être musulmane ou non, la personne musulmane en question peut être homophobe ou non. Mais si la manière dont nous concevons ces identités est déterminée par le cadre du conflit culturel (gay versus musulman), alors le musulman est défini par sa prétendue homophobie et lhomosexuel est défini, toujours selon ce cadre, comme un antimusulman présumé ou comme quelquun qui redoute lhomophobie musulmane. En dautres termes, lune et lautre positions sont définies à partir de leur relation supposée de conflit mutuel, ce qui nous en apprend très peu sur ces deux catégories en présence ou sur les lieux de leur convergence sociologique. En effet, le cadre de la tolérance, voire linjonction à la tolérance, ordonne lidentité conformément à ses propres exigences en oblitérant les réalités culturelles complexes des vies gays et religieuses. Il en résulte que le cadre normatif impose une certaine ignorance des « sujets » en présence et va jusquà rationaliser cette ignorance comme une nécessité pour pouvoir poser des jugements normatifs forts. Il est vrai quil faut faire un certain effort pour « comprendre » les réalités culturelles désignées par « homosexuel » et « musulman », notamment dans leurs « mondes vécus » transnationaux, pour citer Bhatt, à la fois à lintérieur, à lextérieur et à la périphérie de lEuro-Amérique (étant entendu que ces catégories spatiales peuvent opérer simultanément). Après tout, comprendre cette relation impliquerait de considérer un certain nombre de configurations où la sexualité et la religion fonctionnent comme vecteurs lune de lautre, de manière tantôt antagonique, tantôt non antagonique. Dire quil y a dans lislam des règles contre lhomosexualité, cest navoir encore rien dit de la manière dont les gens vivent en rapport avec ces règles ou ces tabous, ni de la manière dont ceux-ci varient en intensité ou en centralité suivant les contextes religieux et les pratiques spécifiques en présence. Il serait particulièrement intéressant de disposer dune analyse de la façon dont les pratiques sexuelles explicitement visées par le tabou se produisent en rapport ou dans une relative indifférence par rapport à lui. Quil y ait un tabou à un niveau doctrinal nexplique pas la fonction de ce tabou dans la doctrine ni la façon dont les vies sexuelles sont menées en relation non seulement avec le tabou lui-même, mais aussi avec plusieurs autres types de réalités culturelles, quelles prennent ou non une inflexion religieuse. Enfin, que la religion et la sexualité puissent lune et lautre constituer des mobiles pour un mode de vie ne nous dit encore rien de leur force dimpulsion, ni des manières quelles ont dagir ou de ne pas agir, et sur quoi (et conjointement avec quelles autres forces). En dautres termes, le cadre binaire suppose que la religion et la sexualité déterminent lune et lautre lidentité de façon à la fois singulière et exhaustive (raison pour laquelle il y a deux identités distinctes et adverses). Un tel cadre ne tient pas compte du fait que même là où il y a des antagonismes, ceux-ci ne débouchent pas nécessairement sur la contradiction ou sur une impasse. Lantagonisme peut être vécu dans les sujets et entre eux comme une dynamique et une force politique productives. Enfin, un tel cadre néglige les façons complexes dont la religion et la sexualité sorganisent, puisquil prétend connaâtre tout ce quil y a à connaâtre avant toute enquête effective sur cette réalité culturelle complexe. Cest une forme de non-pensée ratifiée par un modèle restrictivement normatif qui exige une carte de la réalité afin de formuler un jugement même si cette carte est manifestement fausse. Il sagit en fait dune forme de jugement qui falsifie le monde pour étayer le jugement moral lui-même comme signe dun certain privilège et dune certaine « perspicacité » culturelle – un moyen de tenir les hordes à distance (et par là on vise non seulement les non-Européens, mais sans doute aussi les comparatistes de tout poil). Et de telles prétentions saccompagnent souvent de lassertion fallacieuse de « courage politique », compris comme disposition à mettre au défi quiconque souhaiterait nous voir penser les différences culturelles de façon plus fondée, patiente ou complexe. En dautres termes, point nest besoin de comprendre, mais seulement et toujours de juger ! Mon but nest pas, cependant, de paralyser le jugement ni de saper les prétentions normatives, mais dinsister sur le fait quil nous faut créer de nouvelles constellations permettant de penser la normativité si nous voulons continuer à saisir et à évaluer notre monde de façon globale avec une certaine ouverture intellectuelle. Il y a, bien sûr, certaines options que je ne défends pas. Par exemple, le problème que nous abordons ici ne consiste pas en une supposée menace exercée par les droits culturels à lencontre de la liberté individuelle, puisque cadrer ainsi le problème, cest refuser de repenser les concepts mêmes dindividu et de culture ainsi présupposés. Dans ce contexte, il importe de souligner le fait que leffort des élites laïques pour exclure la religion de la sphère publique peut senraciner dans un certain privilège de classe et un aveuglement quant au fait que les réseaux religieux apportent souvent un soutien dont dépendent nécessairement des populations vulnérables. Le droit dassociation des communautés religieuses a été parfois défendu à partir de lidée que latteinte à ces droits conduit chez ces communautés à un substantiel déni de représentation légale et politique (disenfranchisement), voire au déracinement de la communauté elle-mêmenote. Naturellement, un tel projet nécessiterait de pouvoir localiser les communautés, de les traiter comme des entités stables et individualisées, ce qui conduirait à certains types de décisions compliquées sur la manière de déterminer lappartenance au groupe. En fait, lavantage dune telle approche est quelle pallie les inconvénients dun certain individualisme par une idée de droits collectifs ; mais sa limite est que le « groupe » ou la « communauté » fonctionnent comme un sujet unifié précisément à une époque où de nouvelles configurations sociales nécessitent que lon pense au-delà, voire contre de telles unités supposées. La stratégie qui consiste à imaginer des droits dassociation et un concept coalitionnel de la citoyenneté pourrait être comprise comme visant à étendre les normes démocratiques existantes de manière à les rendre plus inclusives et à surmonter les « impasses » entre droits et revendications individuels et religieux. De telles stratégies ont indubitablement leur force et leurs promesses. Je voudrais seulement attirer lattention sur la tension entre : a) étendre les concepts normatifs existants de la citoyenneté, de la reconnaissance et des droits afin de sadapter aux impasses contemporaines et de les surmonter et b) appeler à des lexiques alternatifs à partir de la conviction que les discours normatifs dérivés du libéralisme politique comme du multiculturalisme sont inadéquats à la tâche de saisir les deux nouvelles configurations subjectives et les nouvelles formes dantagonismes sociaux et politiques. Je ne voudrais pas sous-estimer la place du conflit social et culturel dans la politique contemporaine, mais je répugne tout autant à considérer l« impasse* » comme un trait structurel évident du multiculturalisme, si dominante que puisse être linterprétation dune certaine « impasse » entre, par exemple, minorités religieuses et sexuelles. Il existe de nombreux groupes religieux gays et lesbiens, dont certains ont été à lorigine des mobilisations pro-mariage aux États-Unisnote. Il existe aux États-Unis et un peu partout en Europe des coalitions de queers et d« étrangers illégaux » ou de sans-papiers*, qui travaillent ensemble sans que leurs efforts coalisés aient à souffrir du conflit entre identité sexuelle et croyance religieuse. Il y a, enfin, de nombreux réseaux de gays et lesbiennes musulman-e-s (penser au bar SO36 de Kreuzberg, à Berlin) qui déjouent la nécessité de lopposition entre sexualité et religion. Si lon songe à la manière dont certaines personnes ont vu leur statut sérologique influer négativement sur leur capacité de voyager ou même de bénéficier de soins médicaux adéquats, on voit comment peuvent se former, sous la rubrique de la politique migratoire, des communautés luttant pour laffranchissement et caractérisées par une fusion des identités. Si la problématique du multiculturalisme et la politique de reconnaissance exigent soit de réduire le sujet à un attribut simple et définitionnel, soit de le construire comme doté de déterminations multiples, je ne suis pas sûre que nous ayons encore relevé le défi lancé à la métaphysique culturelle par les nouveaux réseaux mondiaux qui traversent et animent plusieurs déterminations dynamiques à la fois. Quand de tels réseaux forment la base des coalitions politiques, ils sont liés moins par des questions d« identité » ou par des termes communément admis de reconnaissance que par des formes dopposition à certaines politiques étatiques ou réglementaires qui entraânent des exclusions, des rejets, des suspensions partielles ou totales de citoyenneté, des subordinations, des dévalorisations et ainsi de suite. En ce sens, les « coalitions » ne sont pas nécessairement fondées sur des positions subjectives ou sur une conciliation des différends entre positions subjectives ; elles peuvent être fondées sur des objectifs provisoirement concordants et il peut y avoir – peut-être même le faut-il – des antagonismes actifs sur la nature de ces objectifs et la manière de les atteindre au mieux. Il y a des champs vivants de différends, au sens où « recevoir linfluence dautrui » ou « influer sur autrui » font partie de lontologie sociale même du sujet, et cest alors que le « sujet » est moins une substance singulière quun ensemble actif et transitif dinterrelations. Je ne suis pas du tout convaincue quil y ait un terme « unificateur » capable de couvrir toutes les formes de dépossession qui relient la politique des minorités, pas plus que je ne crois quun tel terme soit nécessaire aux fins stratégiques de lalliance politique. Ce quil faut, en revanche, cest que ceux qui sont impliqués dans de tels efforts coalitionnels soient également activement engagés dans une réflexion approfondie sur la catégorie de « minorité » en tant quelle déborde les lignes qui séparent le citoyen du non-citoyen. En se concentrant sur lÉtat et les pouvoirs régulateurs, sur la manière dont ils orchestrent le débat et manipulent les termes afin de créer limpasse politique, on se déplace par-delà le type de cadre qui présuppose une opposition dyadique ou qui extrait un « conflit » dune configuration complexe de façon à occulter les dimensions coercitives et orchestratrices des cadres normatifs. En mettant au centre la question du pouvoir, les termes du débat ne peuvent que changer et, de fait, devenir plus réactifs politiquement. Comment donc des formes de pouvoir, y compris du pouvoir étatique, orchestrent-elles une scène dopposition dyadique mettant aux prises deux sujets séparés, qualifiés par des attributs, singuliers ou pluriels, et posés dans un rapport dexclusion mutuelle ? Prendre de tels sujets pour acquis, cest détourner lattention critique des opérations du pouvoir lui-même, et notamment de ses effets dorchestration dans et sur la formation du sujet. En conséquence, je me méfie des formes narratives dhistoire progressive où, de deux choses lune, soit le conflit dyadique est surmonté par des perspectives politiques libérales plus englobantes et inclusives, soit la prétention au progrès elle-même devient le problème clé dans la bataille pour la défense du libéralisme politique (liberalism). Dans le premier cas, on développe des cadres plus inclusifs afin de résoudre lantagonisme ; dans le second cas, on prétend que lalternative laïque et progressiste est la condition sine qua non du libéralisme politique et on déclare une guerre effective à tout effort consistant à repenser ou à problématiser le caractère nécessaire et suffisant de cette alternative ainsi que sa valeur ultime. La première attitude est celle qui caractérise les notions dialectiques, pragmatistes et progressistes (progressive) de lhistoire ; la seconde fait du « progressisme » (the « progressive ») lun des pôles dun conflit et interprète comme une menace contre le libéralisme politique (liberalism) tout lexique non laïque et antiprogressiste ainsi que tout effort cherchant à développer des vocabulaires alternatifs pour penser des sujets émergents, ainsi que des langages, des médias et des idiomes efficaces en vue de lémancipation politique. Je nimagine certes pas une alliance « sans accrocs » entre minorités religieuses et sexuelles. Des alliances existent déjà et il nest pas sans intérêt de se demander comment elles sont formées. Il nest pas sans intérêt non plus de supposer quelles contiennent vraisemblablement certaines fractures, certains échecs ainsi que des antagonismes persistants. En disant « contiennent », je nentends pas suggérer que lalliance suture ou résolve de tels antagonismes. Au contraire, avec Laclau et Mouffe, je continue à soutenir que lantagonisme laisse lalliance ouverte et suspend lidée de réconciliation prise comme but. La question de savoir ce qui pourrait conserver sa cohésion à lalliance est autre chose que celle de savoir ce qui pourrait lui conserver sa mobilité. Ce qui la maintient dans sa mobilité, cest à mon avis une focalisation constante sur les configurations de pouvoir qui excèdent la stricte définition de lidentité appliquée à ceux qui sont inclus dans lalliance. Dans ce cas, une alliance devrait rester concentrée sur les méthodes de la coercition étatique (qui vont des tests dimmigration à la torture manifeste) et sur les invocations (et sur les réductions) du sujet, de la nature, de la culture et de la religion qui produisent lhorizon ontologique au sein duquel la coercition étatique apparaât comme nécessaire et justifiée. Lopération du pouvoir dÉtat se déploie dans un horizon ontologique saturé par le pouvoir qui précède et excède le pouvoir dÉtat. Il en résulte que lon ne peut rendre compte du pouvoir si lon place toujours lÉtat au centre de ses opérations. LÉtat sappuie sur des opérations non étatiques de pouvoir et ne peut fonctionner sans une réserve de pouvoir quil na pas lui-même organisée. De plus – et ceci na rien de particulièrement nouveau –, lÉtat produit et présuppose à la fois certaines opérations de pouvoir qui agissent dabord en établissant une série de « donnés ontologiques ». Au nombre de ces donnés se trouvent précisément des idées de sujet, de culture, didentité et de religion dans des versions qui restent incontestées et incontestables au sein de cadres normatifs particuliers. Donc, quand on parle de « cadres » (frameworks) dans ce contexte, on ne parle pas simplement des perspectives théoriques que nous mobilisons pour analyser la politique, mais de modes dintelligibilité qui concourent au fonctionnement de lÉtat et qui, en tant que tels, sont eux-mêmes des exercices de pouvoir alors même quils excèdent le domaine spécifique du pouvoir dÉtat. Le point le plus saillant où lon débouche sur une « impasse » nest peut-être pas la confrontation entre le sujet de la minorité sexuelle et celui de la minorité religieuse, mais entre un cadre normatif qui requiert et produit de tels sujets en conflit réciproque et une perspective critique qui interroge la réalité et les modalités de lexistence de tels sujets en dehors de – ou dans des rapports différents à – cet antagonisme présumé. Cela impliquerait dexaminer comment ce cadre dépend, tout en linduisant, dun refus de comprendre la complexité de lémergence historique des populations et de configurations subjectives religieuses/sexuelles qui ne sauraient être réduites à aucune de ces formes didentité. Dun côté, on peut dire que de telles réductions, si falsificatrices soient-elles, sont nécessaires parce quelles rendent possibles des jugements normatifs dans un cadre établi et connaissable. Le désir de certitude épistémologique et de jugement évident produit ainsi un ensemble dengagements ontologiques qui, vrais ou pas, sont considérés comme nécessaires pour pouvoir se raccrocher aux normes épistémologiques et éthiques existantes. Dun autre côté, la pratique critique ainsi que la pratique consistant à apporter une compréhension historique plus adéquate se concentrent sur la violence produite par le cadre normatif lui-même. Elles proposent ainsi un récit alternatif de la normativité, qui se fonde moins sur un jugement préétabli que sur ces sortes de conclusions comparatives et évaluatrices qui peuvent être obtenues par la pratique de la compréhension critique. Comment, en effet, aborder à nouveaux frais la politique du jugement et de lévaluation dès lors que lon entreprend de penser de manière critique et comparative des schémas dévaluation qui se présentent comme concurrents les uns des autres ? Pour aborder cette dernière question, je voudrais revenir au récent livre de Talal Asad, On Suicide Bombing, que jai brièvement évoqué au premier chapitrenote. Cela peut paraâtre surprenant, étant donné quAsad explique que son propre travail « nest pas une discussion », mais plutôt une tentative de « comprendre » – il refuse expressément de se prononcer sur la question de savoir quelle violence est justifiée et quelle violence ne lest pas. De prime abord, Asad paraât proposer un point de vue en conflit direct avec ceux qui défendraient la nécessité dun jugement moral malgré leur ignorance des pratiques culturelles quils jugent, ou précisément en vertu de cette ignorance. Asad argumente donc en faveur dun travail de compréhension. Mon avis est quil le fait justement afin de déstabiliser et de remanier nos conceptions de la normativité et quil apporte ainsi une contribution déterminante à la théorie normative. Asad explique très clairement quil cherche à proposer une manière de comprendre comment les « attentats-suicides » sont construits et élaborés dans le « discours public occidental ». Il remarque quil ne sagit pas pour lui de produire un jugement moral, bien quil souligne à plusieurs reprises, dans des apartés significatifs, quil napprouve pas la tactique de lattentat-suicidenote. Il souhaite toutefois, aux fins de son analyse, mettre de côté ce type de jugement pour poser et poursuivre dautres interrogations. Dans une même veine, il ne se soucie guère de reconstituer les motivations des kamikazes (suicide-bombers), bien que je ne doute pas quil admettrait quune telle étude pourrait produire des résultats intéressants. Il simpose de se limiter à lanalyse de ce quil appelle, peut-être trop largement, le discours public « occidental » sur les attentats-suicides. Comment faut-il entendre cette restriction ? Faut-il le prendre au mot lorsquil nous dit que les jugements normatifs nentrent pas en compte dans la « compréhension » du phénomène quil cherche à apporter ? Contre les affirmations dAsad, je voudrais réintroduire quelques-unes des questions normatives que son livre laisse de côté. Je ne cherche pas, ce faisant, à prouver que le livre est erroné ou malavisé ; je crois seulement quil y a là une position plus fortement normative – un examen plus conséquent de la normativité – que ce que lauteur veut bien admettre explicitement. Ma question est donc : peut-on trouver un moyen de repenser les termes de la normativité à partir de la manière dont Asad en rend compte ? À première vue, on pourrait se sentir fondé, et même légitimé, à exiger dAsad quil clarifie sa position : peut-il proposer une analyse des attentats-suicides qui ne débouche in fine sur aucune conclusion quant au caractère, justifié ou non, de cette forme de violence ? Si lon pose trop hâtivement cette question, on risque fort de sinterdire de comprendre ce quil essaie de nous dire sur la question elle-même. Pour être claire : il napporte aucune justification aux attentats-suicides, pas plus quil ne sattarde sur les arguments normatifs employés contre eux. Je dirais quil prend le parti de sen tenir aux arguments « pour et contre » afin de modifier le cadre dans lequel nous pensons ce type dévénement ou plutôt pour comprendre comment de tels phénomènes sont saisis par certains cadres moraux et culturels et instrumentalisés de sorte à renforcer lemprise de ces cadres sur notre pensée. Dans sa préface à lédition japonaise de On Suicide Bombing, Asad écrit :
Jexamine les arguments qui cherchent à distinguer la terreur de la guerre moderne de celle qui est infligée par les activistes, arguments qui consistent principalement à revendiquer la supériorité morale dune guerre « juste » et à décrire les actes des terroristes – et particulièrement des kamikazes – comme étant particulièrement maléfiques (evil). Je soutiens que la différence fondamentale est purement déchelle et que, selon ce critère, la destruction de civils ordonnée par lÉtat et le bouleversement de leur vie normale sont incomparablement plus importants que tout ce que peuvent faire des terroristesnote.
Ce que Walzer appelle « terrorisme » en est un exemple et il met en garde contre toute tentative dexpliquer ou de justifier ce phénomènenote. Comme on le sait, le mot « terroriste » peut sappliquer diversement, ce qui est en soi extravagant, à la fois aux groupes insurrectionnels et contre-insurrectionnels, à la violence dÉtat et à la violence non étatique, à ceux qui en appellent à des formes de gouvernement plus démocratiques au Moyen-Orient et même à ceux qui critiquent les mesures répressives du gouvernement états-unien. De tels glissements sémantiques rendent dautant plus nécessaire de prendre le temps de clarifier le sens précis que ce terme est censé véhiculer. Comment, sans savoir exactement ce dont on parle, comprendre les jugements fortement normatifs que charrie le terme « terrorisme » ? Pour Walzer, la « violence terroriste » tombe hors du spectre de la violence légitime ou illégitime. Pour pouvoir faire une telle distinction, il faudrait examiner si les formes de violence en question ici sont conformes aux exigences normatives posées par Walzer, mais le problème est que, dans sa conception, les violences dites « terroristes » se trouvent demblée exclues du domaine de ce débat. Étant donné que, dans son schéma, Walzer refuse de prendre en compte les justifications données pour un certain type de violences, tout simplement considérées comme « maléfiques » (evil), ce quil appelle « violence terroriste » forme le dehors constitutif des formes de violence dont il peut être raisonnablement débattu. La forme de violence que son schéma met hors de la réflexion et du débat est, de toute évidence, déraisonnable et non soumise au débat. Mais pour qui cela est-il vrai ? Et quest-ce que cela nous dit des types de lexiques normatifs restreints qui forment la condition préalable et acritique aux propres réflexions de Walzer ? Asad fait remarquer que la condamnation du terrorisme par Walzer découle de la définition quil en donne et quil serait facile de montrer que cette définition est par trop inclusive. Walzer écrit que le mal (evil) du terrorisme consiste « non seulement dans le fait de tuer des personnes innocentes, mais aussi dans lintrusion de la peur dans la vie quotidienne, la violation de la sphère privée, linsécurité des espaces publics, la contrainte illimitée de la précautionnote ». Y a-t-il une quelconque raison de penser que les guerres menées par des États nentraânent pas, elles aussi, toute cette série de conséquences ? Asad se concentre sur la définition conventionnelle du terrorisme dans louvrage de Walzer pour montrer comment de telles définitions nemportent pas seulement une force normative, mais produisent aussi en réalité – et de façon injustifiée – des distinctions normatives. Asad écrit :
Je ne mintéresse pas, ici, à cette question : « Quand faut-il condamner des actes particuliers de violence comme relevant du mal, et quelles sont les limites morales de la contre-violence légitime ? » Jessaie plutôt de réfléchir à la question suivante : « En quoi ladoption de définitions particulières du fait de donner la mort influe-t-elle sur la conduite de la guerre dans le mondenote ? »
Quoi quil en soit, cela nous ramène à la question de savoir sil y a, dans ce type denquête, une dimension plus fortement normative que ce que lauteur admet explicitement. Si Asad laisse de côté la question de savoir si, oui ou non, une forme de violence est justifiée, ce nest pas parce quil éprouve une sympathie particulière pour cette violence, mais parce que ce qui lintéresse, cest de nous montrer comment le domaine du justifiable est préemptivement circonscrit par la définition de la forme de violence en question. En dautres termes, on pense dordinaire les définitions comme ayant une fonction purement heuristique et comme étant antérieures à la question du jugement. On définit le phénomène pour savoir de quoi lon parle, et, ensuite, on le soumet au jugement. Classiquement, la première tâche apparaât comme descriptive et la seconde comme normative. Mais si la définition même du phénomène implique de le désigner comme « maléfique », alors le jugement se trouve intégré à la définition (on juge, de fait, avant de connaâtre), ce qui brouille la distinction entre le descriptif et le normatif. Il nous faut en outre nous demander si la définition est juste, étant donné quil est fort possible quelle consiste en une élaboration conceptuelle du phénomène menée hors de toute référence descriptive. Il se pourrait bien en effet que la définition ait été substituée à la description et que lune et lautre soient en fait des jugements – auquel cas le jugement et le normatif auront tout à fait préempté le descriptif. On juge un monde que lon refuse de connaâtre et le jugement devient un moyen de refuser de le connaâtre. Il ne sagit pas dexiger une description neutre du phénomène, mais bien de considérer le caractère vague et excessivement inclusif de la définition dun phénomène tel que le « terrorisme ». Mais ce qui importe le plus, dans la tentative pour évaluer les différentes formes de violence qui émergent dans la vie contemporaine, cest de savoir comment modifier nos distinctions normatives et comment comparer de façon contrastée ces formes de violence. Sont-elles aussi distinctes que Walzer veut bien le dire ? Et si elles ne létaient pas, quen découlerait-il ? Nous faudrait-il concevoir de nouveaux critères et de nouvelles formes de jugement ? Et de quel lexique – ou de quel ensemble de lexiques – nous faudrait-il disposer pour que puissent naâtre ces nouveaux jugements ? Si lon commence par présupposer que la violence légitime est le fait de certains types dÉtats (ceux dont on considère généralement quils incarnent les principes du libéralisme politique) ou de certains types de communautés (celles où la vie culturelle et matérielle de la population est valorisée en elle-même, et explicitement représentée par des régimes de démocratie libérale), alors on intègre demblée une certaine démographie politique à la définition de ce qui peut se qualifier comme violence légitime. Autrement dit, on aura déjà concrètement préjugé des types de populations dont les vies – et les modes de vie – méritent dêtre défendues par des moyens militaires. Si lon décide cependant de soumettre à lanalyse critique ces distinguos purement démographiques, il faut se demander comment il se fait que notre conception de la violence, à la fois dans ses formes légitimes et illégitimes, intègre certaines idées préconçues de ce que doit être la culture, de ce quil faut entendre par communauté, de la façon dont se constitue un État et enfin de qui peut compter comme des sujets reconnaissables. On voit que certains des termes mêmes dans lesquels sont conceptualisés les conflits mondiaux contemporains nous prédisposent à certains types de réponses morales et de conclusions normatives. Le propos de cette analyse nest pas de dire que lon ne peut tirer aucune conclusion, mais seulement que nos conclusions doivent se fonder sur un champ de description et de compréhension qui soit à la fois comparatif et critique. Asad nous pose certes question lorsquil interroge par exemple les manières de définir le « terrorisme », mais, à regarder de près les questions quil formule, on découvre quelles nont de sens que par référence à un horizon de jugement comparatif. Ainsi, bien quAsad lui-même prétende que son livre « ne plaide pas en faveur de lacceptation de certaines sortes de cruauté plutôt que dautres », mais cherche seulement à « déranger » le lecteur et à produire une distance critique par rapport à un discours public complaisant, cest bien davantage qui est en jeunote. Je présume quil ne nous demande pas simplement de rester en état de « dérangement » et de « distance » par rapport à des réactions morales toutes faites. Prendre de la distance à légard du « tout fait », cest, précisément, une activité critique. En outre, lorsque Asad demande comment concevoir les formes actuelles de la mort donnée et dans quelle mesure des guerres conduites par des États déstabilisent moins la vie quotidienne des populations que les actes « terroristes », il montre en fait que, dès que nous pouvons réfléchir à ces formes de violence sous un angle comparatif – ce qui veut dire les comprendre comme faisant partie dun spectre contemporain de la mort donnée –, on saperçoit que les perturbations et les irruptions causées par la violence dÉtat excèdent de loin celles qui sont causées par les actes qui tombent dans la catégorie « terrorisme ». Si cest le cas et si lon ne peut parvenir à ce jugement comparatif quen prenant en compte léchelle à laquelle la violence sexerce, cela signifie que le projet critique de louvrage dAsad consiste en partie à rendre disponible une telle échelle de la violence en vue de jugements ultérieurs – ce qui ne saurait se produire si, avant toute analyse comparative, on ratifie certains engagements épistémiques qui biaisent notre compréhension de la « violence dÉtat » en en faisant la condition de la violence légitime. Si lanalyse dAsad nous montre que la violence dÉtat peut et doit produire toutes les conséquences « maléfiques » attribuées par Walzer au « terrorisme » – et si, en outre, on admet que ces conséquences sont véritablement regrettables et injustes –, il sensuit alors que toute condamnation de la violence doit logiquement sétendre aux formes de violence dÉtat qui produisent les mêmes conséquences. Largument dAsad se présente comme une tentative de révéler lautocontradiction ou lhypocrisie inhérentes à des positions telles que celle de Walzer, mais je dirais quant à moi que la position dAsad tire sa force rhétorique dune opposition politique à des formes de violence qui font irruption dans la vie quotidienne, détruisent des infrastructures, produisent des niveaux inacceptables de peur et impliquent lusage continuel de la force coercitive. Ce nest quà condition de sopposer effectivement à de telles formes de violence que lon peut commencer à comprendre limportance normative du jugement comparatif que nous fournit louvrage dAsad. Je dirais donc quil nest pas vrai que louvrage dAsad se contente douvrir de nouvelles voies à la description et à la compréhension tout en esquivant la dure tâche du jugement moral. Au contraire, en exposant les manière dont les dispositions normatives se conforment aux prétentions prescriptives qui circonscrivent le domaine du « compréhensible », Asad nous fournit les outils nécessaires au développement dune critique de lesprit de clocher et propose un nouveau cadre permettant dénoncer des jugements comparatifs, dont on conclut quil ny a aucune raison pour faire de la violence légitime la prérogative des seuls États tandis que la violence injustifiée serait uniquement le fait dÉtats illégitimes et de mouvements insurrectionnels. Parler de la violence perpétrée par une « insurrection », cest déjà invoquer un autre cadre, quand bien même cela ne résout pas en soi la question de savoir si, oui ou non, cette violence est légitime. Pour les États-Unis, les « terroristes » dhier ont tendance à devenir les « combattants de la liberté » de demain, et inversement (voir les cas du Nicaragua ou de lAfghanistan). Il ne sagit pas den conclure que le cynisme est la seule option, mais dexaminer de plus près les conditions et les termes dans lesquels se produisent ces inversions discursives, et cela dans le but de pouvoir formuler, enfin, de meilleurs jugements. En conclusion de son livre, Asad repose sa question de départ : « Pourquoi les gens, en Occident, réagissent-ils aux représentations verbales et visuelles des attentats-suicides par un mouvement dhorreurnote ? » En posant cette question, il présume que des réponses affectives puissantes sont conditionnées et structurées par des interprétations, lesquelles se forment dans des cadres qui semblent aller de soi et qui sont largement occidentaux et libéraux. Ces structures interprétatives demeurent rudimentaires tant que lon considère l« affect moral » – y compris lhorreur et lindignation – comme autant démanations émotionnelles de lhumain universel qui réside prétendument en chacun de nous. Le fait est que l« horreur » et l« indignation » se distribuent de façon différentielle, et il faut ajouter – non sans surprise et un autre registre dhorreur – que lon ne remarque le plus souvent même pas cette distribution différentielle, quelle ne laisse aucune marque. Il ne sagit pas de débattre de lintelligence émergente de l« horreur » en tant que réponse affective, mais seulement de sinterroger sur les occasions où lhorreur devient la réaction prédominante, par contraste avec dautres cas de violence doù lhorreur est manifestement et rigoureusement absentenote. Quels sont les conditions sociales et les cadres dinterprétation persistants qui rendent possible le sentiment dhorreur devant certains types de violence, et quand et où ce sentiment est-il « écarté » en tant que réponse affective disponible face à dautres types de violence ? Asad propose une discussion complexe sur les éléments constitutifs de lidentité en régime de libéralisme politique. Il émet lhypothèse que les attentats-suicides frappent le sujet du libéralisme politique dans sa cohésion même, et demande si « le terrorisme suicidaire (tel, par exemple, quune frappe nucléaire suicidaire) relève, en ce sens, du libéralisme politique ». Lune des « tensions qui font tenir la subjectivité moderne » engage deux valeurs apparemment opposées, « le respect de la vie humaine et sa destruction légitime ». Sous quelles conditions le respect prime-t-il ? Et sous quelles conditions est-il aboli par le recours aux préceptes des guerres justes et de la violence légitime ? Asad remarque : « Le libéralisme politique désapprouve, bien sûr, lexercice violent de la liberté hors du cadre de la loi. Mais la loi est fondée par et dépend constamment de la violence coercitive. » Cette fondation paradoxale du libéralisme politique se fait connaâtre par les « tensions qui font tenir la subjectivité moderne » dans ce quAsad appelle l« Occidentnote ». En fait, ces tensions exposent les failles de la subjectivité moderne, mais ce qui est particulièrement moderne, cest le vacillement entre ces deux principes scindés qui forment une sorte de trouble dissociatif au niveau de la subjectivité politique. Paradoxalement, ce qui maintient le sujet, pour Asad, cest la capacité de passer soudainement dun principe (respect de la vie) à un autre (destruction légitime de la vie) sans jamais faire le point sur les raisons dun tel glissement et sur les interprétations implicites qui conditionnent ces différentes réponses. Lune des raisons pour lesquelles nous souhaitons en savoir plus sur des glissements apparemment aussi inexplicables, cest quils semblent former les fondations morales dune subjectivité politique acceptable, ce qui revient à dire quun clivage irraisonné fonctionne à la base de la rationalité politique contemporaine. Je voudrais suggérer que ce quAsad nous propose, cest la critique dun certain type de sujet libéral, et que, ce faisant, il le pose explicitement comme un problème politique à résoudre. On ne peut accepter ce sujet comme fondement de la politique que si lon accepte de ne pas réfléchir bien attentivement aux conditions de sa formation, des réponses morales quil implique et de ses prétentions à évaluer les choses. Rappelons le type daffirmations fondamentales que lon rencontre dans le débat « normatif » sur ces questions ; par exemple, quil y a des sujets, musulmans ou homosexuels, qui se dressent les uns contre les autres en situation dopposition morale ; quils représentent différentes « cultures » ou divers « moments du développement historique », ou encore quils ne parviennent pas à se conformer à certaines idées établies de la « culture », voire à des conceptions intelligibles du « temps », au choix. Pour répondre à ce cadre (framework), on peut insister sur le fait quil y a diverses constructions du sujet à lœuvre et que la plupart des versions du multiculturalisme se fourvoient en supposant savoir par avance quelle forme va prendre le sujet. Le multiculturalisme qui nécessite un certain type de sujet institue en fait cette exigence conceptuelle en élément de sa description et de son diagnostic. Quelles formations subjectives, quelles configurations de mondes vécus sont-elles effacées et oblitérées par un geste aussi imposant ? Des sociologues comme Chetan Bhatt attirent lattention sur la complexité et le dynamisme des nouvelles configurations subjectives au niveau mondial, qui incluraient des croisements didentités gays et musulmanes, la production dalliances entre ceux qui sont légalement privés de droits de représentation (disenfranchised) et la constitution migratoire de positions subjectives dynamiques qui ne se réduisent pas à des identités simples. Par cette conceptualisation, Bhatt cherche à produire un vocabulaire alternatif permettant de penser le sujet. Dune certaine manière, Asad aborde ce problème en sens inverse. Prenant pour point de départ le sujet politique institué par le libéralisme politique (liberalism), il montre comment ses réponses morales et ses schèmes dévaluation sont marqués par la spécificité culturelle et lourds de conséquences politiques alors même que son provincialisme se donne pour raison universelle. Prises ensemble, ces positions offrent au moins deux bonnes raisons de ne pas faire dune forme spécifique du sujet ou de la réduction du sujet à lidentité un trait évident du cadre normatif : le risque danachronisme et le risque dimposer lesprit de clocher en le faisant passer pour un universalisme. Ces arguments ne détruisent pas la base du raisonnement normatif, mais soulèvent des questions sur la manière dont une forme de raisonnement a pu être préemptivement circonscrite. Il est important de faire valoir les raisons normatives quil y a de sopposer à ce geste de la part des cadres normatifs dominants. Là encore, il ne sagit pas de se passer de toute normativité, mais bien dinsister sur le fait que lenquête (inquiry) normative doit prendre une forme critique et comparative afin de ne pas reproduire involontairement les clivages et les points aveugles inhérents à ces versions du sujet. Ces clivages internes deviennent le fond injustifiable (et, en fait, léchec de tout fondement) du jugement inique voulant que certaines vies méritent dêtre sauvées et dautres dêtre tuées. En ce sens, cest sous légide de légalité et dans la perspective dun égalitarisme étendu que se situe la critique dAsad. Ce que je tiens enfin à souligner, cest que la coalition elle-même impose de repenser le sujet comme un ensemble dynamique de relations. Des alliances mobilisatrices ne se forment pas nécessairement entre des sujets établis et reconnaissables, pas plus quelles ne dépendent de lentremise de revendications identitaires. En revanche, elles peuvent fort bien être suscitées par la critique de la violence arbitraire, de la limitation de la sphère publique, du différentiel de pouvoirs édicté par les notions dominantes de la « culture », et enfin par la critique de linstrumentalisation des revendications de résistance et démancipation. Que nous étendions les cadres existants ou que nous les perturbions par de nouveaux lexiques, voilà ce qui déterminera en partie le succès de nos recours au passé et à lavenir pour nos pratiques critiques daujourdhui. Si lon prend pour acquis le champ théorique du multiculturalisme, qui présuppose des sujets singuliers dotés de points de vue antagoniques, la solution au problème consiste alors à trouver des domaines de compatibilité ou dincompatibilité. Soit nous étendons nos notions de droits afin dinclure tout le monde, soit nous travaillons à construire des notions de reconnaissance plus consistantes, assurant une sorte de relation réciproque et dharmonie future. Mais ce champ théorique est précisément fondé sur une série de forclusions (et ici, jemploie ce terme en dehors de son sens lacanien). Nous sommes par conséquent confrontés à une certaine faille ou clivage récurrent au cœur de la politique contemporaine. Si lon estime que certaines vies méritent dêtre vécues, protégées et pleurées, tandis que dautres ne le méritent pas, cette manière de distinguer entre les vies ne peut être comprise comme un problème didentité ou même de sujet. Cest bien plutôt une question portant sur la manière dont le pouvoir forme le champ dans lequel les sujets deviennent possibles ou, plutôt, comment ils deviennent impossibles. Et cela implique une pratique critique de pensée qui refuse de prendre pour acquis le cadre de la lutte identitaire selon lequel les sujets existent déjà, occupent un espace public commun, avec lidée que leurs divergences pourraient être conciliées si seulement on avait les bons outils pour les rapprocher. Daprès moi, laffaire est infiniment plus grave et appelle un type danalyse capable de remettre en question un cadre qui étouffe la question de savoir qui compte comme « quelquun » – en dautres termes, limpact de la norme sur la délimitation dune vie sujette au deuil. 5. LAPPEL À LA NON-VIOLENCEnoteJe doute fort que la non-violence puisse être un principe, si par « principe » on entend une règle forte pouvant être appliquée avec la même confiance et de la même manière à nimporte quelle situation. Une chose est de se réclamer de la non-violence, une autre est de se demander si la non-violence peut avoir quelque chose à réclamer de nous. La non-violence se présente alors comme une adresse ou un appel. La question pertinente devient alors : à quelles conditions pouvons-nous répondre à un tel appel, quest-ce qui permet daccepter cette exigence lorsquelle se présente ou, plutôt, quest-ce qui fait quune telle exigence peut tout simplement avoir lieu ? La capacité à répondre à cet appel a tout à voir avec la manière dont il est formulé et encadré mais aussi avec les dispositions sensorielles ou les conditions mêmes de la réceptivité. En effet, celui qui répond est forcément façonné par des normes qui lui font souvent violence dune façon ou dune autre, et qui sont également susceptibles de disposer ce sujet à une certaine violence. Ainsi, la violence nest pas étrangère à celle ou celui à qui sadresse lappel à la non-violence ; la violence nest pas, au départ, comme on le présume, « dehors ». Violence et non-violence ne sont pas seulement des stratégies ou des tactiques, mais elles forment le sujet, en deviennent des possibilités constitutives et, ainsi, le terrain dun combat permanent. Dire cela, cest suggérer que la non-violence est le combat dun sujet singulier, mais aussi que les normes qui agissent sur le sujet sont de nature sociale et que les liens en jeu dans la pratique de la non-violence sont des liens sociaux. Ainsi, le « on » singulier qui se débat avec la non-violence affirme ce faisant sa propre ontologie sociale. Bien que les discussions sur ce thème partent souvent du présupposé selon lequel il serait facile de séparer les affaires de pratique individuelle et celles de comportement de groupe, le défi de la non-violence consiste peut-être précisément à mettre au défi les présupposés de telles ontologies duelles. Après tout, si le « je » est formé par laction de normes sociales et sil est nécessairement en relation avec des liens sociaux constitutifs, il sensuit que toute forme dindividualité est une détermination sociale. Inversement, chaque groupe nest pas seulement délimité par rapport à un autre groupe, mais composé dun assemblage différencié, ce qui présuppose que la singularisation constitue un trait essentiel de la socialité. Le problème ne peut toutefois trouver de réponse définitive par le recours à de tels arguments, même sils sont, à mon avis, cruciaux pour tout examen critique de la non-violence. Nous devons demander : « non-violence contre qui ? » et « non-violence contre quoi ? » Il y a des distinctions à faire, par exemple, entre la violence contre des personnes, contre des êtres sensibles, contre la propriété ou lenvironnement. De plus, certaines formes de violence sont destinées à contrecarrer ou à arrêter dautres violences : la tactique de lautodéfense, mais aussi la violence mise en œuvre pour combattre certaines atrocités, la famine ou dautres crises humanitaires, ou celle des mouvements révolutionnaires visant à instituer une politique démocratique. Si je ne peux, dans ce bref chapitre final, aborder ces questions essentielles dans toute leur spécificité et toute leur urgence, peut-être puis-je esquisser, plus largement, les conditions de possibilité dune prise en compte de lexigence de non-violence. Qui est le sujet auquel sadresse lappel à la non-violence et à travers quels cadres cette exigence acquiert-elle du sens ? Une fois lappel entendu, il peut rester un certain nombre de décisions à prendre (on peut très bien à la fois lentendre et lui résister) mais je gage que, dès lors quil existe une capacité à entendre (responsiveness) lappel, il devient alors moins facile daccepter la violence comme un fait social allant de soi. Lors dun récent échange paru dans la revue Differences, la philosophe Catherine Mills ma demandé de considérer un apparent paradoxenote. Mills remarque quil y a une violence par laquelle le sujet est formé et que les normes qui fondent le sujet sont violentes par définition. Elle demande comment, si cest bien le cas, je peux en appeler à la non-violence. On pourrait sarrêter tout de suite sur ce point pour demander si le sujet nest formé que par des normes, et si les normes qui ont part à cette formation sont nécessairement violentes. Mais admettons cette thèse pour linstant et voyons où elle mène. Nous sommes au moins en partie formés par la violence. Nous sommes répartis en catégories sociales ou de genre indépendamment de notre volonté et ces catégories nous rendent intelligibles et reconnaissables, ce qui veut dire quelles communiquent aussi ce que pourraient être les risques sociaux dune inintelligibilité ou dune intelligibilité partielle. Mais même si cela est vrai, et je crois que ça lest, il devrait toujours être possible de soutenir quune certaine rupture cruciale peut avoir lieu entre la violence par laquelle nous sommes formés et celle avec laquelle, une fois formés, nous nous comportons. Il se pourrait même que la responsabilité de ne pas répéter la violence de sa propre formation soit dautant plus pressante et importante, précisément, quon est formé par la violence. Il se peut que nous soyons formés au sein dune matrice de pouvoir, mais cela ne veut pas dire que nous devions fidèlement et automatiquement reconstituer cette matrice tout au long de notre vie. Pour le comprendre, il nous faut penser un instant à ce que cest que dêtre formé et, en particulier, dêtre formé par des normes, et si cette formation (forming) se produit en une fois, dans le passé, ou de manière unilinéaire et efficace. De telles normes agissent de manière productive de sorte à établir (ou à désétablir) certains types de sujets, non seulement dans le passé mais aussi de façon réitérée dans le temps. Les normes nagissent pas en une seule fois. De fait, il nest pas possible de faire le récit du commencement de laction de ces normes, bien que lon puisse fictivement poser un tel commencement et que cela soit souvent dun grand intérêt – et lon peut aussi, je suppose, essayer de repérer le lieu et le moment où une certaine formation est censée sêtre accomplie (quoique je parierais quune telle chronologie est invariablement construite sur de la mauvaise foi). Si le genre, par exemple, agit sur nous « au commencement », il ne cesse pas pour autant dagir sur nous, et les impressions primitives ne sont pas de celles qui commencent et finissent dans le temps. Elles sont plutôt de celles qui établissent la temporalité de nos vies comme étant liée à laction continuelle de la norme, laction continuelle du passé sur le présent et, ainsi, à limpossibilité de marquer lorigine et la fin dune formation de genre en tant que telle. Point nest besoin de nous référer à deux événements temporels distincts, cest-à-dire de prétendre quà un moment donné dans le temps il y a des conditions normatives par lesquelles les sujets sont produits et quensuite, à un autre moment dans le temps, des « ruptures » surviennent par rapport à ces conditions. La production normative du sujet est un processus itératif – la norme est répétée et, dans ce sens, est constamment « en rupture » avec les contextes définis comme « conditions de production ». Lidée ditérabilité est cruciale pour comprendre pourquoi les normes nagissent pas de manière déterministe. Et cest peut-être aussi la raison pour laquelle la performativité est en fin de compte un terme plus utile que celui de « constructionnote ». Même si nous étions en mesure de décrire l« origine » des normes et den offrir une description hors de toute interprétation fictionnelle, à quoi cela servirait-il ? Si les objectifs dune norme ne peuvent être dérivés de ses origines (comme nous le dit clairement Nietzsche, par exemple, pour ce qui est des conventions légales), alors des normes ont beau trouver leur origine dans la violence, il ne sensuit pas quelles ne soient destinées quà réitérer la violence qui est à leur origine. Et même si les normes continuent effectivement à exercer de la violence, il est possible quelles ne le fassent pas toujours de la même manière. De plus, il faudrait montrer que la violence originaire est la même que la violence exercée dans les itérations qui produisent les normes à travers le temps. Lorigine de la norme contraint-elle toutes ses opérations futures ? Il se peut quelle fonctionne de sorte à établir un certain contrôle sur la temporalité, mais est-ce quune autre temporalité – ou plusieurs – peut émerger au cours de ses itérations ? Est-ce là une possibilité, quelque chose que lon pourrait essayer dorchestrer ou dappeler ? Ce que lon exige, ce à quoi on appelle, ce nest pas une rupture soudaine avec lintégralité dun passé au nom dun avenir radicalement nouveau. La « rupture » nest rien dautre quune série de déplacements significatifs résultant de la structure itérable de la norme. Dire que la norme est itérable, cest précisément ne pas accepter une description (account) structuraliste de la norme, mais affirmer quelque chose de la vie du post-structuralisme qui le prolonge, une préoccupation portant sur des idées comme continuer à vivre, poursuivre, transférer, persister qui forment les tâches temporelles du corps. Cela étant dit, je voudrais mettre en garde contre une généralisation de la thèse consistant à fonder toute normativité sur la violence. Ce type daffirmation peut fonctionner comme un argument transcendantal et empêcher ainsi de distinguer les exemples sociaux où les normes opèrent pour dautres raisons, ou bien où le terme « violence » ne décrit pas très adéquatement le pouvoir ou la force par lesquels elles opèrent. À nen pas douter, certains régimes de pouvoir produisent de façon contraignante certaines manières dêtre. Mais je ne suis pas du tout sûre quil convienne daffirmer ou de nier une thèse transcendentale qui rejetterait le pouvoir hors de léquation et rendrait la violence essentielle à toute formation subjectivenote. Une proscription éthique de lusage de la violence ne consiste pas à nier ou à rejeter la violence qui peut être à lœuvre dans la production du sujet. En fait, pour comprendre un appel à la non-violence, il est probablement nécessaire de renverser entièrement la formulation : quand quelquun est formé dans la violence (et, ici, le « quelquun » peut être formé par des structures nationales belliqueuses qui prennent diverses formes dans la vie civile et privée) et que cette action formatrice se poursuit au cours de la vie de cette personne, un dilemme éthique se présente sur la façon de vivre la violence qui a marqué lhistoire de sa propre formation, sur la manière deffectuer des déplacements et des retournements dans son itération. Cest précisément parce que litérabilité échappe à tout déterminisme que nous sommes confrontés à des questions du type : comment puis-je vivre avec la violence de ma formation ? Comment vit-elle en moi ? Comment me porte-t-elle malgré moi, alors même que je la porte ? Et au nom de quelle nouvelle valeur puis-je la retourner et la contester ? Dans quel sens une telle violence peut-elle être redirigée, si elle peut lêtre ? Cest précisément parce que litérabilité échappe à tout volontarisme que je ne suis pas libre de disposer de lhistoire de ma formation. Je ne peux que continuer à vivre dans le sillage de cette région non voulue de lhistoire ou, de fait, en tant que son sillage. Peut-on travailler sur cette violence formatrice pour en déjouer certaines des conséquences violentes et subir ainsi un déplacement dans litération de la violence ? Le terme le plus pertinent est peut-être ici « agressivité » ou, de façon moins clinique, « colère », puisque de mon point de vue la non-violence, quand elle existe et là où elle existe, engage une vigilance agressive contre la tendance de lagressivité à surgir sous forme de violence. En tant que telle, la non-violence est un combat, qui constitue lune des tâches éthiques de la psychanalyse et de la critique psychanalytique de la culture. En effet, la non-violence comme « appel » (call) éthique ne saurait être comprise si ce nest en vertu de la violence impliquée dans le façonnement (making) et le maintien du sujet. Il ny aurait ni lutte, ni obligation, ni difficulté. Il ne sagit pas déradiquer les conditions de sa propre production, mais seulement dassumer la responsabilité de vivre une vie qui conteste le pouvoir déterminant de cette production ; en dautres termes, qui fasse bon usage de litérabilité des normes productives et y compris donc de leur fragilité et de leur caractère transformable. Les conditions sociales de mon existence ne sont jamais entièrement voulues par moi, et il ny a pas de puissance dagir séparée de ces conditions et de leurs effets non voulus. Les relations nécessaires et interdépendantes avec ceux que je nai jamais choisis, et même avec ceux que je nai jamais connus, forment la condition de toute action qui pourrait être mienne. Et bien que tous les effets non voulus ne soient pas « violents », certains dentre eux sont des empiètements qui blessent, qui agissent par force sur le corps dune manière qui suscite de la rage. Cest ce qui constitue le lien dynamique, ou le « combat », quest la non-violence. Je voudrais suggérer que cela na rien à voir avec une purgation ou une extirpation de la violence du domaine de la normativité, pas plus que cela nimplique de trouver et de cultiver une région de lâme apparemment non-violente et dapprendre comment vivre conformément à ses préceptesnote. Cest précisément parce que lon est embourbé dans la violence que la lutte existe et que naât la possibilité de la non-violence. Être embourbé dans la violence, cela signifie que même si le combat est rude, difficile, incommode, chaotique et nécessaire, celui-ci ne se confond pas avec un déterminisme – lembourbement est la condition de possibilité du combat pour la non-violence, et cest aussi pourquoi le combat échoue si souvent. Si ce nétait pas le cas, il ny aurait pas du tout lutte, mais seulement répression et quête dune fausse transcendance. La non-violence nest précisément ni une vertu ni une position et certainement pas un ensemble de principes universellement applicables. Elle est le signe de la position embourbée et conflictuelle qui est celle dun sujet blessé, plein de rage, disposé à réagir par la violence et qui pourtant lutte contre cette réaction (en retournant souvent la rage contre soi-même). Lutter contre la violence passe par le fait dadmettre que la violence est lune de ses propres possibilités. Sil ny avait pas cette acceptation, si lon posait plutôt comme une belle âme, comme quelquun qui est par définition dépourvu dagressivité violente, il ne pourrait y avoir aucun dilemme éthique, aucun combat et pas de problème. Une telle position de vertu ou de principe de pureté consisterait à dénier et à réprimer la violence dont sont faites de telles positions. Il est crucial de distinguer entre : a) le sujet blessé et rageur qui donne une légitimité morale à une conduite rageuse et blessante, transformant ainsi lagressivité en vertu, et b) ce même sujet blessé et rageur qui cherche cependant à limiter la blessure quelle ou il cause, et ne peut le faire que par un combat actif avec et contre lagressivité. La première option implique une moralisation du sujet par le déni de la violence quil inflige, tandis que la seconde engage un combat moral avec lidée de non-violence à partir dune confrontation avec la violence sociale autant quavec sa propre agressivité (la confrontation sociale et celle avec la « sienne propre » saffectant réciproquement). Cette dernière position admet limpureté du sujet et la dimension non voulue des relations sociales (tout en incluant des éléments explicitement voulus de ces relations) et admet également le fait que la perspective de lagressivité imprègne la vie sociale. La lutte dont je parle sintensifie précisément lorsquon a été soumis à lagression et blessé et que le désir de rétorsion sest aiguisé. Cela a beau être un combat personnel, les paramètres de ce combat imprègnent manifestement les situations de conflits politiques où lacte de rétorsion est effectué rapidement et avec une complète certitude morale. Cest ce lien entre violence et moralisation que jessaie de défaire en suggérant que la responsabilité peut trouver un autre amarrage. Pour Levinas, la violence est lune des « tentations » que peut ressentir un sujet dans la rencontre avec la vie précaire de lautre qui est communiquée par le visage. Cest pourquoi le visage est à la fois tentation de tuer et interdiction de tuer. Le « visage » naurait pas de sens sil ny avait pas dimpulsion meurtrière contre laquelle il doit être défendu. Et le fait même quil soit sans défense est, semble-t-il, ce qui alimente lagressivité contre laquelle fonctionne linterdiction. Levinas a repéré une certaine ambivalence du sujet dans la rencontre avec le visage : un désir de tuer, une nécessité éthique de ne pas tuernote. Pour Melanie Klein, cette ambivalence prend une autre forme. Ses spéculations sur la colère meurtrière proviennent de son analyse du deuil et de la pertenote. Pour Klein, le rapport à l« objet » est à la fois un rapport dannihilation et de préservation. Lintrojection est le mode par lequel un objet perdu est « préservé », mais cette solution mélancolique peut avoir des conséquences destructrices. Klein attribue une agressivité dévorante au sujet qui subit la perte ; l« autre » perdu est psychiquement « dévoré » par une espèce de cannibalisme introjectif. Lautre installé dans la psyché continue à être réprimandé intérieurement et ainsi, daprès Klein, surgit une voix critique qui en vient à caractériser un « sadisme moralnote ». Ce sadisme moral résonne avec la moralisation de la violence que jai mentionnée plus haut. Lautre perdu est incorporé (comme un moyen de le préserver) mais il est aussi réprimandé (non seulement pour être « parti », mais en conséquence de lambivalence générale des relations damour). Ainsi, la solution mélancolique restructure le moi précisément de telle sorte que lautre perdu est constamment préservé et constamment détruit sans que ni lun ni lautre de ces deux processus natteignent une conclusion définitive. La colère ressentie contre lautre et contre la perte de cet autre constitue un tournant réflexif qui constitue le soliloque auto-annihilateur du sujet survivant. Quelque chose de préservateur doit se mettre en travers de cette tendance auto-annihilatrice, mais le risque suicidaire est que le moi cherche, pour reprendre les termes de Klein, à préserver lautre, lidéal de lautre, aux dépens de soi-même – que celui qui est mort ou parti soit potentiellement perçu comme ayant été détruit par le soi survivant, de sorte que, paradoxalement, la seule manière de sauver lautre perdu est aux dépens de sa propre vie. Ce quil importe de noter ici, cest que lambivalence décrite par Klein en rapport avec la mélancolie est généralisable aux conditions de lamour et de lattachement en général. Pour Klein, la mélancolie intériorise un objet qui installe une scène de persécution, créant une situation insurmontable pour le moi et précipitant lexpulsion des objets internes, souvent sans égard pour la question de savoir sils sont, au sens kleinien, « bons » ou « mauvais ». Dans Deuil et Mélancolie, Freud décrivait la fonction du surmoi dans lintériorisation et la transformation de lautre perdu comme une voix récriminatrice, une voix qui parlait précisément comme le moi aurait parlé à lautre si celui-ci était resté en vie pour entendre les remontrances de celui qui a été abandonnénote. Les critiques et les remontrances adressées à lautre absent sont déviées et transformées en voix intérieure dirigée contre le soi. La remontrance qui reste inexprimable contre lautre ne devient finalement dicible que contre le soi, qui finit par être un moyen de sauver lautre, fût-ce dans la mort, de sa propre voix accusatrice. Retournée contre soi-même pour « sauver la vie de lautre », sa propre voix devient linstrument de sa propre annihilation potentielle. Le résultat est que, pour que le moi puisse vivre, il doit laisser lautre mourir, mais cela se révèle difficile quand « laisser mourir » est ressenti comme quelque chose de trop proche du « meurtre », ou même du fait dendosser une impossible responsabilité dans la mort de lautre. Mieux vaut ôter sa propre vie que de devenir un meurtrier même si ôter sa propre vie confirme que lon est meurtrier de soi-même. Point nest besoin daller chercher Althussernote ou la police quand le discours rageur du mélancolique brandit lui-même le pouvoir dauto-annihilation. Le mélancolique na pas besoin dêtre hélé par un policier pour que sa propre voix lance une vive accusation. La différence entre une conscience vivable et une conscience invivable est que le meurtre de soi-même, dans le premier cas, demeure partiel, sublimé et défaillant ; il échoue à devenir suicide ou meurtre, ce qui veut dire que, paradoxalement, seule une conscience défaillante a une chance de contrecarrer la violence destructrice. Klein prend ce scénario de lintensification du surmoi dans la mélancolie et le reformule comme servitude psychique, décrivant longuement « lesclavage [auquel] se soumet le moi lorsquil se plie aux requêtes et remontrances extrêmement cruelles que lui présente lobjet aimé, tel quil sest installé à lintérieur du moi ». Elle poursuit : « Ces exigences rigoureuses servent à soutenir le moi luttant contre sa propre haine incontrôlable et lagressivité de ses mauvais objets, avec lesquels il sidentifie en partienote. » De façon significative, cest la moralisation de la voix sous laspect de « requêtes et remontrances extrêmement cruelles » qui précipite la formation du surmoi. Le surmoi nest pas dabord érigé comme une restriction du désir libidinal, mais plutôt comme lensemble des circuits qui sapproprient et diffèrent lagressivité première ainsi que ses conséquences annihilatrices. Le surmoi soutient ainsi le moi dans la lutte contre sa propre « haine incontrôlable ». En canalisant sa propre agression contre lui-même, le moi est poussé en direction dun autosacrifice périlleux. Heureusement, ce nest pas un système clos et certainement pas une ontologie fondatrice pour le sujet, puisque cette économie même peut changer et change de fait. Signe de linstabilité interne de cette économie, lannihilation motive le sujet, mais la préservation aussi. Comme Levinas, Klein parle dune « angoisse » quant au bien-être de lobjet. Puisque le sujet est demblée ambivalent, il peut habiter le conflit de différentes manières. En rapport avec lobjet (vivant ou mort), le soi (le moi) éprouve de linquiétude et des remords, de même quun certain « sens de la responsabilité » qui le protège des persécuteurs, figures psychiques des propres impulsions destructrices du moi, et protège ceux quil aime de ses propres persécutions. La persécution est elle-même distribuée par fragments, ce qui indique la disjonction de lobjet (par lagressivité) et le retour de cette destructivité sous une forme désagrégéenote. Klein parle ainsi de la scène psychique comme dune scène où chaque fragment de lobjet désintégré devient à son tour persécuteur. Le moi nest pas seulement effrayé devant le spectre de la désagrégation quil a produite ; il ressent aussi de la tristesse pour lobjet, répondant à la perte imminente de lobjet, une perte quil peut, quil est capable de faire advenir, quil fera peut-être advenir par suite de sa propre destructivité. Comme je lai souligné au premier chapitre, la culpabilité, selon Klein, cherche à repousser la perspective dune perte insurmontable. Sa « moralisation » est secondaire, elle est même une déviation, et sil y a une quelconque moralité à lœuvre ici, elle consiste uniquement dans la perception du fait que le « je » a besoin de lautre pour survivre, que le « je » est invariablement relationnel, quil accède à lêtre non seulement en étant soutenu, mais aussi en développant une capacité de sadresser à autrui de façon soutenue. Cest un point qui, ailleurs, nous conduirait à examiner comment sopère limportante transition de Klein à Winnicott. Pour Winnicott, la question est de savoir si lobjet damour peut survivre à notre amour, peut supporter une certaine mutilation et cependant persister comme objetnote. Mais, pour Klein, leffort de préserver lobjet contre notre propre destructivité se réduit en définitive à une peur pour sa propre survie. Pour ces deux positions si manifestement adverses, la destructivité forme le problème du sujet. Même si lagressivité est coextensive au fait dêtre humain (et défait implicitement la compréhension anthropocentrique de lanimal humain), la manière de vivre et de diriger la destructivité varie énormément. Elle peut même devenir la base dun sens « non moralisé » de la responsabilité, qui cherche à protéger lautre de la destruction. Telle est précisément lalternative au sadisme moral, une violence qui se fonde vertueusement sur une éthique de la pureté suscitée par le déni de la violence. Cest aussi lalternative à une ontologisation de la violence dans les termes dune fixité et dun déterminisme si structurels au niveau du sujet quelle exclut par avance toute possibilité dun engagement éthique à préserver la vie dautrui. On peut voir ici une importante distinction entre responsabilité et sadisme moral. Là où le sadisme moral est un mode de persécution qui se fait passer pour vertu, la responsabilité au sens ci-dessus « possède » lagressivité ainsi que lobligation éthique de trouver une solution non violente aux exigences de la colère. Elle ne le fait pas par obéissance à une loi formelle, mais précisément parce quelle cherche à protéger lautre de son propre potentiel destructeur. Au nom de la préservation de la vie précaire de lautre, on donne à lagressivité des modes dexpression qui protègent ceux que lon aime. Lagressivité restreint ainsi sa permutation violente, se soumettant à cette exigence de lamour qui cherche à honorer et à protéger la vie précaire de lautre. Pour Klein comme pour Levinas, la signification de la responsabilité est étroitement liée à une angoisse qui reste ouverte, qui napaise pas une ambivalence par le déni, mais donne naissance au contraire à une certaine pratique éthique, elle-même expérimentale, qui cherche à préserver la vie mieux quelle ne la détruit. Ce nest pas un principe de non-violence, mais une pratique, complètement faillible, consistant à essayer de prêter attention à la précarité de la vie en contrôlant la transmutation de la vie en non-vie. Cest précisément au sein dune contestation constante du pouvoir que naât la question de faire ou ne pas faire violence. Ce nest pas au privilégié seul de décider si la violence est la meilleure voie ; cest aussi, paradoxalement et même douloureusement, lobligation du dépossédé de décider sil faut frapper en retour et, si oui, sous quelle forme. Face à une violence dÉtat massive, par exemple, il peut sans doute sembler absurde ou déplacé de poser cette question ; mais il se peut aussi que, dans certaines circonstances, labsence de réponse à un acte violent fasse plus que nimporte quoi dautre pour exposer la brutalité unilatérale de lÉtat. Je ne suis pas sûre que la non-violence sauve la pureté de lâme de quiconque, mais elle affirme un lien social quand bien même celui-ci est violemment attaqué par ailleurs. La violence dÉtat sexprime souvent par une certaine façon de poser le sujet souverain. Le sujet souverain se pose comme celui précisément sur lequel dautres nempiètent pas, celui précisément dont la blessabilité permanente et irréversible ne forme pas la condition et lhorizon des actions. Une telle position souveraine non seulement nie sa propre blessabilité constitutive, mais tente de relocaliser la blessabilité dans lautre en le blessant et en le faisant ainsi apparaâtre comme blessable par définition. Si lacte violent est, entre autres choses, une manière de relocaliser (toujours) ailleurs la capacité à être soumis à des violations, il produit lapparence que le sujet qui met en œuvre la violence est lui-même imperméable à la violence. Laccomplissement de cette apparence devient lun des buts de la violence ; la blessabilité est située du côté de lautre par le fait de le blesser, puis par le fait de considérer le signe de cette blessure comme sa vérité. La moralisation spécifique de cette scène a lieu lorsque la violence est « justifiée » comme « légitime » et même « vertueuse » alors même que son but primitif est dassurer un impossible effet de maâtrise, dinviolabilité et dimperméabilité par des moyens destructeurs. Reconnaâtre la blessabilité ne garantit en aucune manière une politique de non-violence. Mais ce qui pourrait bien faire la différence, ce serait de considérer la vie précaire, et de même la blessabilité, comme une condition généralisée, plutôt que comme une manière différentielle de marquer une identité culturelle, cest-à-dire un trait récurrent ou intemporel dun sujet culturel, persécuté ou blessé par définition et indépendamment des circonstances historiques. En premier lieu, le « sujet » se révèle contre-productif pour toute compréhension dune condition partagée de précarité et dinterdépendance. Ensuite, le « sujet » est réinstauré et défini par sa blessure (passée) et par sa blessabilité (présente et future)note. Si un sujet particulier se considère par définition comme blessé ou même persécuté, alors quels que soient les actes de violence quil commet, ils ne peuvent passer pour le fait de « causer des blessures », puisque le sujet qui les commet est par définition empêché de faire quoi que ce soit dautre que de souffrir de ses blessures. Il en résulte que la production du sujet à partir de son statut de « blessé » crée alors un terrain permanent de légitimation (et de déni) de ses propres actions violentes. Tout comme le sujet souverain dénie sa blessabilité, la resituant dans lautre comme un dépositaire permanent, le sujet persécuté peut dénier ses propres actes violents, puisque aucun acte empirique ne peut réfuter la présomption a priori de victimisation. Sil y a ici une occasion pour la non-violence, ce nest pas à partir dune reconnaissance de la blessabilité de toute personne (si vrai que cela puisse être), mais à partir dune compréhension des possibilités de ses propres actions violentes en rapport avec les vies auxquelles on est lié, y compris celles que lon na jamais ni choisies ni connues, et dont le rapport à moi précède donc les clauses du contrat. Ces autres réclament quelque chose de moi, mais quelles sont les conditions sous lesquelles je peux entendre ou répondre à ces réclamations ? Il ne suffit pas de dire, dans une veine levinassienne, que lappel mest adressé avant même que jen sache quelque chose et comme un moment inaugural de mon accession à lêtre. Cela peut être formellement vrai, mais cette vérité ne mest daucune utilité si me font défaut les conditions nécessaires pour disposer de la capacité de répondre (responsivenessnote) qui me permettrait de lappréhender au beau milieu de cette vie politique et sociale. Ces « conditions » nincluent pas seulement mes ressources personnelles, mais aussi diverses formes et différents cadres de médiation rendant possible cette capacité à répondre. En dautres termes, lexigence qui mest faite passe, le cas échéant, par des sens qui sont en partie façonnés par diverses formes de médias : lorganisation sociale du son et de la voix, de limage et du texte, du tact et de lodorat. Si lexigence de lautre à mon égard est destinée à matteindre, il faut bien quelle soit médiatisée dune manière ou dune autre, ce qui veut dire que notre capacité même à répondre par la non-violence (à agir contre un certain acte violent ou à renvoyer au « non-agir » face à la provocation violente) dépend des cadres par lintermédiaire desquels le monde est donné et le domaine de lapparaâtre circonscrit. Lexigence de non-violence ne minterpelle pas seulement en tant que personne individuelle, devant décider dans un sens ou un autre. Si je prends acte de cette exigence, celle-ci me révèle moins en tant que « moi » que comme un être lié à dautres de manière inextricable et irréversible, qui existe dans une condition généralisée de précarité et dinterdépendance, et qui est animé et façonné affectivement par ceux dont je nai jamais choisi les effets sur moi. Linjonction de non-violence présuppose toujours lexistence dun champ dêtres par rapport à qui la non-violence devrait être la conduite appropriée. Ce champ étant inévitablement circonscrit, la non-violence ne peut lancer son appel quen opérant une distinction entre ceux contre qui la violence ne devrait pas être engagée et ceux qui ne sont simplement « pas couverts » par cette injonction même. Pour que linjonction à la non-violence ait du sens, il est dabord nécessaire de surmonter le présupposé de ce différentiel lui-même – un inégalitarisme schématique et non théorisé – qui opère partout dans la vie perceptuelle. Si lon veut que linjonction à la non-violence ne perde pas tout son sens, il faut lui adjoindre une intervention critique quant aux normes qui distinguent entre les vies qui comptent comme vivables et sujettes au deuil et celles qui ne comptent pas comme telles. Cest seulement à la condition que les vies soient sujettes au deuil (prises au futur antérieur) que lappel à la non-violence peut se soustraire à la complicité avec certaines formes dinégalitarisme épistémique. Le désir de commettre la violence est ainsi toujours accompagné par langoisse de la voir se retourner contre soi, puisque tous les acteurs potentiels de la scène sont également vulnérables. Même quand cette idée découle dun calcul portant sur les conséquences dun acte violent, elle témoigne dune interrelation ontologique qui est antérieure à tout calcul. La précarité nest pas leffet dune certaine stratégie, mais la condition généralisée de toute stratégie quelle quelle soit. Une certaine manière dappréhender légalité découle ainsi de cette condition invariablement partagée, une condition quil est difficile de toujours garder à lesprit : la non-violence prend sa source dans le fait dappréhender légalité au cœur de la précarité. À cette fin, point nest besoin de savoir à lavance ce que sera « une vie », mais seulement de trouver et de soutenir les modes de représentation et dapparence qui permettent à lexigence de la vie de sexprimer et dêtre entendue (en ce sens, médias et survie sont liés). Léthique est moins un calcul que quelque chose qui découle du fait dentendre un appel (address), de pouvoir entendre un appel de manière tenable (sustainable), ce qui veut dire à un niveau global quil ne peut y avoir déthique sans une pratique soutenue de la traduction – entre des langues, mais aussi entre des formes de médiasnote. La question éthique de savoir sil faut ou non exercer la violence ne surgit quen rapport avec le « tu » qui figure lobjet potentiel de ma blessure. Mais sil ny a pas de « tu » ou si celui-ci ne peut être entendu ou vu, alors il ny a pas de relation éthique. On peut perdre le « tu » par des postures exclusives aussi bien de souveraineté que de persécution, tout particulièrement lorsque personne ne reconnaât être impliqué dans la position de lautre. De fait, lun des effets de ces modes de souveraineté est précisément de « perdre le tu ». Il semble ainsi que la non-violence requière une lutte pour le domaine de lapparaâtre et des sens, interrogeant la meilleure manière dorganiser les médias pour surmonter les répartitions différentielles de la possibilité du deuil (grievability) et du fait de considérer une vie comme digne dêtre vécue, voire comme une vie vivante. Elle consiste aussi à lutter contre des conceptions du sujet politique qui supposent que la perméabilité et la blessabilité peuvent être monopolisées à un endroit et entièrement refusées à un autre. Aucun sujet na le monopole de l« être persécuté » ni du « persécuter », même quand des histoires fortement sédimentées (des formes ditération densément composées) produisent cet effet ontologique. Si aucune affirmation (claim) dimperméabilité radicale nest en définitive acceptable comme vraie, aucune affirmation de persécutabilité radicale ne lest non plus. Mettre en question ce cadre par lequel la blessabilité est faussement et inégalement distribuée, cest précisément mettre en question lun des cadres dominants qui entretiennent les guerres en cours en Irak et en Afghanistan, mais aussi au Proche-Orient. Lappel (claim) à la non-violence ne requiert pas seulement que certaines conditions soient remplies pour pouvoir être entendu et enregistré (il ne peut y avoir d« appel » sans ses modes de présentation) ; il faut aussi que la colère et la rage trouvent une manière de se formuler dans cet appel de sorte à pouvoir être prises en compte par autrui. Dans ce sens, la non-violence nest pas un état pacifique, mais un combat social et politique destiné à rendre la rage articulable et efficace – cest un « fuck you » soigneusement élaboré. En réalité, il faut se heurter à la violence pour pratiquer la non-violence (elles sont liées, et de manière tendue) ; mais, il convient de le répéter, la violence à laquelle on se heurte ne provient pas exclusivement du dehors. Ce que nous appelons agressivité et colère peut aller dans le sens dune invalidation de lautre ; mais si ce que nous « sommes » est précisément une précarité partagée, alors nous risquons notre propre invalidation. Cela se produit non pas parce que nous sommes des sujets séparés faisant des calculs les uns par rapport aux autres, mais parce que, préalablement à tout calcul, nous sommes déjà constitués par des liens qui lient et délient de façons diverses, spécifiques et conséquentes. Ontologiquement, lacte de faire et de défaire de tels liens est antérieur à toute question de sujet et constitue, en fait, la condition sociale et affective de la subjectivité. Il sagit aussi dune condition instaurant une ambivalence dynamique au cœur de la vie psychique. Dire que nous avons des « besoins », cest donc dire que ce que nous « sommes » implique un combat inévitable et réitéré entre dépendance et séparation, et ne désigne pas seulement une étape de lenfance à surmonter. Ce nest pas seulement « son propre » combat ou le combat apparent d« autrui », mais précisément la déhiscence qui est à la base du « nous », la condition sous laquelle nous sommes passionnément liés ensemble : avec rage, avec désir, de manière meurtrière ou amoureuse. Marcher sur le fil, cest, oui, vivre ce fil, vivre limpasse de la colère et de la peur, et trouver une façon de se conduire qui ne cherche pas tout de suite à dénouer langoisse propre à cette position par une décision trop hâtive. Il est évidemment sage de prendre la décision de la non-violence, mais prendre cette décision ne peut en définitive être le fond du combat en faveur de la non-violence. La décision renforce le « je » qui décide, parfois aux dépens de la relationnalité elle-même. De sorte que le problème ne porte pas tant sur la question de savoir comment le sujet devrait agir, que sur ce à quoi pourrait ressembler un refus dagir qui dériverait de lappréhension dune condition généralisée de précarité ou, en dautres termes, du caractère radicalement égalitaire de la possibilité du deuil. Même lexpression « refus dagir » ne rend pas bien les formes de gel ou darrêt de lactivité qui peuvent, par exemple, constituer lopération non violente de la grève. Il y a dautres moyens de concevoir le blocage de ces actions réitérées qui reproduisent comme sils étaient évidents les effets de la guerre dans la vie quotidienne. Paralyser linfrastructure qui permet aux armées de se reproduire est affaire de démantèlement de la machinerie militaire aussi bien que de résistance à la conscription. Quand les normes de la violence sont réitérées sans fin et sans interruption, la non-violence cherche à stopper litération ou à la rediriger de façon à contrarier les buts qui la motivent. Lorsque cette itération se poursuit au nom du « progrès », civilisationnel ou autre, on ferait bien de prêter loreille à cette remarque incisive de Benjamin : « Les révolutions ne sont peut-être rien dautre que laction dêtres humains qui, à bord du train du progrès, tirent le frein durgencenote. » Tendre la main vers le frein durgence est un « acte », mais un acte qui cherche à prévenir le caractère apparemment inexorable dune série réitérée dactes qui se pose comme le moteur de lhistoire même. Peut-être cet « acte » a-t-il été surestimé dans sa singularité et dans son héroïsme : il fait perdre de vue le processus ditération dans lequel doit se produire lintervention critique et peut devenir le moyen même de produire le « sujet » aux dépens dune ontologie sociale relationnelle. La « relationnalité » nest évidemment pas un terme utopique, mais un cadre (le travail dun nouveau cadrenote) pour la prise en considération de ces affects qui sont invariablement articulés dans le champ politique : peur et colère, désir et perte, amour et haine, pour nen nommer que quelques-uns. Tout cela nest quune autre manière de dire quil est extrêmement difficile, pour quelquun qui est en situation de souffrance, de demeurer sensible aux égales exigences dautrui en matière de protection, de jouissance des conditions dune vie vivable et sujette au deuil. Et, pourtant, ce domaine épineux est le lieu dun combat nécessaire, un combat visant à demeurer sensibles à une vicissitude de légalité dont laffirmation est prodigieusement difficile, qui reste à théoriser par les défenseurs de légalitarisme et qui figure de manière évasive dans les dimensions affective et perceptuelle de la théorie. Dans de telles circonstances, quand le fait dagir reproduit le sujet aux dépens dun autre, ne pas agir est, après tout, une manière de se comporter qui permet de rompre avec le cercle fermé de la réflexivité, une manière de laisser place aux liens qui nous unissent et nous désunissent, une manière denregistrer et dexiger légalité par laffect. Cest même là une façon de résister, de rejeter et de rompre les cadres par lesquels la guerre est menée, encore et encore… |
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