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Contretemps




Parution :26/04/2012
Format 205 x 140 mm
Pages : 200
Prix : 14,50 euros
ISBN : 2-355-22044-1


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#INDIGNS !
D'Athnes Wall Street, chos d'une insurrection des consciences.
Textes rassembls par la revue Contretemps
Zones

Remerciements

Aux auteurs qui ont accept que nous reprenions ici leurs textes.

Aux traducteurs qui les ont rendu accessibles en franais, dont, Sverine Chaudeville, Pauline Delage, Cdric Durand, Franck Gaudichaud, Vincent Gay, Bettina Ghio, Nicolas Haeringer et la revue Mouvements, Razmig Keucheyan, Yann Lcrivain, Samira Ouardi, Ataulfo Riera et Agns Rousseaux et le magazine Basta.

Marieke Joly qui a rvis et dit cet ouvrage.

toutes celles et tous ceux qui ont fait et qui font renatre l'espoir d'un autre monde, de Tunis New York.

PRFACE. LE SURGISSEMENT DU PEUPLE DES PLACES

L'anne 2011 marque un tournant historique. La vague rvolutionnaire partie de Tunisie gronde encore place Tahrir, en gypte. Elle a boulevers la donne politique dans le monde arabe et rapidement fait tache d'huile aux quatre coins de la plante. De Santiago du Chili la commune de Wukan dans le sud de la Chine, de la Puerta del Sol la place Syntagma, de Moscou Wall Street en passant par les meutes de Londres, le cours rgulier de la domination a t bouscul. Dans le cyberespace, un nouveau front s'est ouvert avec la gurilla des Anonymous contre les grandes corporations et les dispositifs la Big Brother. Ces vnements sont encore trop proches pour que l'on puisse suivre les fils qui les relient, en saisir les racines. L'ampleur et la nature des bouleversements enclenchs sont pour l'heure impossibles connatre. Mais il est dj clair que, comme en 1848 ou 1968, la possibilit d'un autre futur s'est entrouverte en2011.

Mouvements erratiques de l'accumulation du capital et rythmes de la lutte des classes et des subalternes s'entrelacent. L'onde mondiale de mobilisations rpond la premire grande crise du capitalisme au XXIe sicle. l'automne 2008, la faillite de Lehman Brothers a pouss le systme financier mondial au bord du prcipice, et l'conomie mondiale a aussitt plong dans la premire rcession depuis l'aprs-Seconde Guerre mondiale, entranant des millions de travailleurs dans le chmage et la pauvret. Mais la crise a aussi opr une transformation de substance: l'conomique s'est mu en politique. Les milliers de milliards d'euros engags par les gouvernements et les banques centrales pour empcher le krach final du systme financier mondial donnent rflchir… Surtout lorsque la spculation provoque l'envol sur les prix des denres alimentaires, affamant littralement les peuples, notamment dans le monde arabe. Au Nord, la concentration des gains conomiques dans les mains des 1% les plus riches est d'autant plus insupportable que les dlires de la finance libralise sont la cause immdiate du chaos conomique et social.

En bref, la crise agit comme un rvlateur. Au-del des souffrances directes, elle donne voir ce qui tait auparavant invisible. Un tel choc ne va pas sans remous idologiques: a tangue au sommet! Le keynsianisme vellitaire qui s'est profil au tournant de l'anne 2009 a permis de soulever un instant la chape de plomb du dcervelage nolibral. Aussi mince que ft l'ouverture, elle s'est rvle suffisante pour laisser passer un souffle de questionnements qui n'a pas fini d'enfler. Le consentement se fissure, la rsistance s'organise.

Les textes rassembls dans ce livre par l'quipe de la revue Contretemps montrent que le surgissement du peuple des places n'est pas qu'une rplique aux prils conomiques. C'est un monument de crativit, un geste politique qui inaugure une nouvelle priode. Tirs de l'exprience des indigns et d'Occupy, ces documents sont directement issus des mouvements: rcits, dialogues, rgles de fonctionnement, interventions. Ils sont ici runis pour nous aider saisir ce qui s'est pass, les questions souleves, les problmes rencontrs, les dbats engags. Pour comprendre bien sr, mais surtout pour prparer la suite.

Au moment o nous crivons, le territoire franais est pour l'essentiel rest en marge de ce grand moment historique. Les occupations de la place de la Bastille au printemps 2011, puis de l'esplanade de La Dfense l'automne ont t des premires tentatives, des moments prcurseurs des batailles qui s'annoncent. Rvolte des banlieues et non au rfrendum sur le Trait constitutionnel europen en 2005, manifestations monstres contre le CPE en 2006, grves et blocages contre la rforme des retraites l'automne 2010… Le pays est coutumier des grandes preuves de force sociales. Il continue d'tre irrigu par de multiples circuits de rsistance: rseaux opposs l'exploitation des gaz de schiste, regroupements antiracistes, collectifs pour l'audit sur la dette, activistes altermondialistes… Face la gnralisation de l'austrit, il serait illusoire de s'en tenir aux esprances lectorales. Les leviers d'action des forces syndicales, si indispensables soient-ils, risquent de ne pas suffire. Les formes du grand mouvement venir restent donc inventer. Dans cette perspective, l'exprience d'Occupy et des indigns est un commun prcieux.

L'quipe de la revue Contretemps
www.contretemps.eu

1.CORRESPONDANCES

LETTRE UN JEUNE HOMME MORT SUR L'ESPOIR QUI NOUS OCCUPEnote

Par Rebecca Solnit

Le 18octobre 2011

Cher jeune homme mort au quatrime jour de cette turbulente anne 2011, cher Mohamed Bouazizi, je t'cris propos d'une anne stupfiante, dont les trois derniers mois ne sont d'ailleurs pas encore couls. Je voudrais te dire la puissance du dsespoir, les espaces d'esprance et les liens de solidarit qui se crent parfois dans la socit civile.

Je souhaiterais que tu puisses voir la faon dont ta fragile existence et ta mort hroque ont provoqu la chute de tant de dictateurs, au cours de ce que l'on appelle dsormais le printemps arabe.

Nous sommes actuellement plongs dans une sorte d'automne amricain. La socit civile s'est ici soudain mise en mouvement et nous allons vers un futur que personne ne pouvait imaginer, lorsque toi, jeune vendeur de lgumes tunisien, capable de donner tant, mais qui l'on a tant pris, t'es immol par le feu, jusqu' la mort, pour protester contre la pauvret et l'humiliation.

Tu t'es immol le 17dcembre 2010, neuf mois prcisment avant le dbut d'Occupy Wall Street. Ta mort deux semaines plus tard aura t le commencement de tant de choses. Tu t'es donn la mort parce que tu tais sans voix, sans pouvoir, et manifestement sans plus d'espoir. Et, pourtant, un petit morceau d'espoir te restait sans doute: que ta mort fasse une diffrence, que toi qui possdais si peu de pouvoir, pas mme celui de gagner dcemment ta vie, de protger tes modestes possessions ou d'tre trait justement et dcemment par la police, tu aies au moins le pouvoir de protester. Comme la suite l'a dmontr, ce pouvoir, tu le dtenais au-del de tes esprances, et tu l'avais parce que ton espoir mme affaibli tait l'espoir du plus grand nombre, le rve de ceux que nous appelons dsormais les 99%.

Et c'est ainsi que la Tunisie s'est rvolte et a renvers son gouvernement, et que l'gypte s'est embrase, de mme que le Bahren, la Syrie, le Ymen et la Libye, o des manifestations ailleurs non violentes se sont transformes en guerre civile, une guerre que les rebelles ont remporte aprs plusieurs mois de combats sanglants. Qui aurait pu imaginer un Moyen-Orient sans Ben Ali en Tunisie, sans Moubarak, sans Kadhafi? Et, pourtant, nous y sommes, dans ce monde inimaginable. Encore. Et presque partout.

Le Japon a vu ses ambitions et ses projets littralement s'effondrer la suite du tremblement de terre et du tsunami du 11mars. Le pays se livre depuis lors une profonde introspection sur ses valeurs et ses priorits. La Chine est instable, et personne ne sait combien de temps le mcontentement rprim des classes moyennes et les pauvres affams continueront tre matriss. L'Inde… qui sait? Le gouvernement saoudien est si effray qu'il en est mme venu donner aux femmes quelques nouveaux droits. Les Syriens ne sont pas rentrs chez eux mme lorsque l'arme s'est mise leur tirer dessus. Des foules de prs d'un million d'Italiens ont protest contre l'austrit au cours des derniers mois. Les Grecs, eh bien si tu as suivi les vnements rcents, tu sais tout propos des Grecs. Ai-je oubli Isral? Des manifestations monstres contre le statu quo conomique ont dur tout l't et mme une partie de l'automne.

Comme tu le sais, depuis toujours, tout est toujours li l'conomie. Au cours de cette anne dlirante, la Grce s'est de nouveau enfonce dans la crise, avec des luttes colossales, des manifestations, des blocages et des batailles de rue. Les Islandais ont poursuivi leur combat contre le sauvetage des banques qui ont coul leur conomie en 2008, et continuent de jeter des œufs la face de leurs politiciens. Leur ancien Premier ministre sera peut-tre le premier chef d'tat tre incrimin pour sa responsabilit dans la crise financire globale. La jeunesse espagnole s'est quant elle souleve le 15mai.

De manire caractristique, les protagonistes de nombre de ces soulvements ne prchent pas en faveur d'un parti ou d'une position unique, mais pour un monde meilleur, pour la dignit, le respect, la dmocratie relle, la solidarit, l'espoir et de meilleurs avenirs possibles –et tout ce que cela implique sur le plan conomique. La jeunesse espagnole, dont le futur a t vendu aux entreprises et aux 1% qui les dtiennent, a t surnomme les indigns. Elle a vcu l't sur les places des villes espagnoles. Madrid occupe, tout comme la place Tahrir occupe ont prcd Occupy Wall Street.

Au Chili, les tudiants en colre contre le prix de l'ducation et les profondes ingalits prsentes dans leur socit manifestent depuis mai, en utilisant toutes sortes de moyens, des kiss-in jusqu' l'occupation des coles, en passant par des marches runissant plus de 150000personnes. 40000tudiants ont manifest contre la rforme de l'ducation en Colombie la semaine passe. Et, en aot, en Grande-Bretagne, la jeunesse s'est dchane dans Londres, dans Birmingham et une douzaine d'autres villes, aprs que la police a tir sur Mark Duggan, un Londonien de vingt-neuf ans, la peau fonce. L'hiver prcdent, les jeunes Britanniques s'taient galement soulevs, plus pacifiquement cette fois, contre l'augmentation des frais de scolarit. L-bas aussi, la situation est morose et instable, et je sais que tu verrais trs bien ce que je veux dire. Au Mexique, un mouvement magnifique, avec des manifestations de masse contre la guerre de la drogue, est apparu, dclench par la mort d'un autre jeune homme, et par le deuil et l'espoir de son pre, le pote de gauche Javier Sicilia.

Les tats-Unis ont connu une grande ruption dans le Wisconsin cet hiver, lorsque les citoyens occuprent le parlement de leur tat Madison pendant plusieurs mois. Les gyptiens et d'autres manifestants de la plante appelrent un vendeur de pizza local et envoyrent des pizzas aux occupants. Nous avons tous conscience de ces ramifications. Nous sommes tous en train de regarder. Le mouvement Occupy s'est diffus depuis Wall Street. Des centaines d'occupations surviennent partout en Amrique du Nord: Oklahoma City et Tijuana, Victoria et Fort Lauderdale.

LES 99%

Nous sommes les 99% est le cri du mouvement Occupy. Cet t, l'un des tracts qui ont contribu lancer ce mouvement disait: Nous, les 99%, appelons une assemble gnrale ouverte le 9aot, 7h30, au Potato Famine Memorial de NYC. C'est l'assemble qui discuta l'occupation venir du 17septembre.

Le mmorial de la Famine irlandaise, tout proche de Wall Street, commmore les millions de paysans irlandais morts de faim dans les annes 1840, alors que l'Irlande demeurait un pays exportateur de denres alimentaires et que l'aristocratie terrienne continuait faire des profits. C'est un monument l'exploitation du plus grand nombre par le petit nombre, aux forces qui ont fait de certains de nos anctres –y compris les quatre grands-parents irlandais de ma mre– des immigrants, ces mmes forces qui, ce jour encore, continuent expulser des gens hors de leurs fermes, de leurs maisons, de leurs nations, de leurs rgions.

La famine irlandaise est un exemple typique de ces dsastres de l'poque moderne, qui ne sont pas des crises de raret, mais des crises de distribution. Les tats-Unis sont aujourd'hui le pays le plus riche du monde, ils possdent des ressources naturelles en abondance, mais aussi des infirmiers, des mdecins, des universits, des enseignants, des logements et de la nourriture. Ainsi, on peut dire que notre crise est galement une crise de distribution. Chacun pourrait avoir ce dont il a besoin, et les riches seraient encore suffisamment riches, mais on sait que suffisamment n'est pas un concept qui les intresse. Ils sont avides, et leur projet –qui remonte prs de trente ans– d'en obtenir encore davantage a puis ce qui tait ncessaire la survie et la dignit minimales du reste de la population. Le mmorial de la Famine tait par consquent un endroit trs appropri comme point de dpart du mouvement Occupy Wall Street.

Les 99%, ceux qui crvent de faim pendant les famines et perdent leurs moyens d'existence et leur logement pendant les krachs, taient sur le point de rpondre aux 1% qui ont t si bien servis par l'administration Bush et par l're des privatisations radicales qu'elle a inaugure. Comme le rapporte mon ami Andy Kroll sur le site TomDispatch, les 1% suprieurs des revenus ont reu 65% des augmentations totales de revenus en Amrique pendant l'essentiel de la dcennie [passe]. […] En 2010, 20,5millions des gens, soit 6,7% de l'ensemble des Amricains, ont survcu avec moins de 11157dollars pour une famille de quatre personnes –c'est--dire moins de la moiti du niveau de pauvret頻. On ne peut s'en sortir dans ce pays moins de 1000dollars par mois, un pays o une seule visite aux urgences peut vous coter votre revenu annuel, une voiture deux fois votre revenu, et une anne dans une universit prive quatre fois ce montant.

Plus tard, en aot, est apparu le site Web Nous sommes les 99%, cr par un activiste new-yorkais de vingt-huit ans, sur lequel des milliers de personnes postent quotidiennement des photos d'elles-mmes. Chacun tmoigne des conditions difficiles dans lesquelles il se trouve, malgr le fait qu'il travaille dur et qu'il ait fait des tudes. Ces mmes tudes ont par ailleurs largement endett ces personnes, malgr la promesse que, si elles jouaient le jeu, elles seraient en scurit, loges, nourries, et qu'elles feraient partie intgrante de ce rve amricain que l'on a dcidment trop vant.

Ce site Web ressasse d'incessants cauchemars, des mauvais rves conomiques qu'un peu de redistribution des richesses pourrait pourtant facilement dissiper (mme sans liminer les riches). Les personnes qui crivent leur vie sur ce site ne demandent pas la lune. C'est juste qu'elles ne veulent pas se tuer au travail comme des ouvriers du XIXe sicle, ou voir leur vie entire s'crouler si elles tombent malades. Elles veulent seulement vivre dans la dignit, et leurs tmoignages sont vous briser le cœur.

Mohamed Bouazizi, mort vingt-six ans, toi qui j'cris cette lettre, voici l'un des messages rcents que l'on trouve sur ce site:

J'ai vingt-six ans. Je suis endett hauteur de 134000dollars. J'ai commenc travailler quatorze ans et je travaille temps complet depuis que j'ai vingt ans. Je travaille dans le domaine des technologies de l'information, mais j'ai t vir en juillet2011. J'ai eu de la CHANCE, car j'ai retrouv du travail TOUT DE SUITE: avec une diminution de mon salaire et PLUS D'HEURES!! Maintenant, je viens d'apprendre que mon pre a t vir la semaine dernire –aprs dix-huit ans passs auprs du mme employeur. J'ai un TOC qui diminue mes capacits, et je ne peux pas prendre de congs mon travail pour tre soign parce que je ne peux pas payer mon hypothque si je ne vais pas au travail, et j'ai peur de perdre mon NOUVEAU travail si je prends des congs. Nous sommes les 99%.

Certains, sur le site Nous sommes les 99%, montrent leur visage, au moins en partie, mais ce jeune travailleur des tlcoms tient une lettre manuscrite qui le cache. La pauvret obscurcit votre visage. Elle masque vos talents, votre potentiel, la singularit de votre voix mme, et elle est parfois si profonde qu'elle vous annihile graduellement par la faim et la dgradation. La pauvret est enfante par le systme contre lequel les peuples se rvoltent partout dans le monde au cours de cette folle anne 2011. Le printemps arabe, aprs tout, est une rvolte caractre conomique. quoi servaient toutes ces dictatures autocratiques si ce n'est extirper autant de profits que possible de populations assujetties –du profit pour les dominants, pour les entreprises multinationales, du profit pour les 1%. Nous ne sommes pas des marchandises aux mains des politiciens et des banquiers tait le slogan de la premire manifestation estudiantine espagnole cette anne. Ta gnration magnifique, Mohamed Bouazizi, s'est souleve et elle nous entrane notre tour, mme ici aux tats-Unis.

LE MICROPHONE DU PEUPLE

Au dpart, ceux qui critiquaient Occupy Wall Street l'assimilaient en quelque sorte un groupe de lobbying dont la vocation aurait t de proposer une srie de revendications ralistes. En d'autres termes, ils taient convaincus que les occupants devaient devenir des ptitionnaires, qumandant des concessions aux puissants, comme par exemple l'effacement des dettes lies l'enseignement suprieur. Ces critiques suggraient qu'un rve aussi vaste que le ciel soit enferm dans de petites bouteilles, et vendu. Ou simplement dtruit.

De mme, ces critiques voulaient que le mouvement se hte de dsigner des leaders, pour qu'il y ait des personnes identifiables et investigables, critiquables et corruptibles. Mais c'est fondamentalement un mouvement sans chefs, c'est un mouvement anarchiste, mis en mouvement par la grce de la socit civile et le dur labeur du collectif. Le mouvement Occupy –comme tant d'autres de par le monde aujourd'hui– utilise les assembles gnrales comme forme de protestation et comme processus. Ses membres ne se tournent pas vers les autorits, mais les uns vers les autres. En apprenant se connatre, ils essaient de faire merger la dmocratie laquelle ils aspirent, une petite chelle, plutt que de s'insurger contre son absence grande chelle. Ce sont les fameuses assembles gnrales d'Occupy, o les dcisions sont prises au consensus. En l'absence de haut-parleurs (sur ordre de la police de New York), on emploie le microphone du peuple: les personnes rassembles rptent leurs voisins de derrire ce qui est dit par l'orateur, crant ainsi un effet de mgaphone humain. Ceci s'accompagne d'un petit lexique de gestes de la main, qui permet aux gens de participer par des signes la conversation complexe de tout le groupe rassembl. En d'autres termes, l'objectif est le processus, savoir la dmocratie directe. a, personne ne peut vous le donner. On vit la dmocratie directe au moment mme o l'on se trouve en train de prendre part la socit civile en tant que citoyen disposant d'une voix gale celle des autres. Autrement dit, les occupants n'attendent pas qu'on leur donne quelque chose, ils noncent quelque chose de nouveau. Que cela n'implique aucune technologie, pas mme des haut-parleurs, est en soi un fait remarquable dans cette poque hautement numrise. Il s'agit simplement de gens passionns qui se rassemblent – quoi s'ajoute ensuite Facebook, YouTube, Twitter, les SMS, les emails et les sites qui diffusent les ides, ainsi que des mdias papier, en particulier l'Occupy Wall Street Journal. La beaut et le gnie de ce mouvement sont d'avoir trouv une faon de dfinir ses besoins et ses dsirs sans poser de limites qui excluraient de fait beaucoup de monde. Ce faisant, il s'adresse nous tous ou presque.

Il y a d'un ct la terrible colre face l'injustice conomique, dans laquelle se reconnaissent les tudiants qui contemplent un futur de surendettement et de surtravail, mais aussi ceux qui ne peuvent se permettre d'aller l'universit, ceux qui travaillent toujours plus pour toujours moins, les nombreuses personnes qui sont prives d'emploi et ont peur de l'avenir, les personnes expulses de leur maison par des banques qui font du profit sur le crdit immobilier. Sans parler de tous ceux qui subissent le dsastre du systme de sant dans ce pays. Et tant d'autres encore, furieux du sort que l'on rserve ces derniers (et eux-mmes).

Mais il y a aussi, d'un autre ct, un espoir joyeux qui sait que les choses pourraient se passer autrement. Cet espoir a dj commenc tre un peu satisfait, puisqu'une occupation illimite, qui a dj survcu plus de quatre semaines, s'est transforme en centaines d'actions d'occupation travers tout le pays, avec des manifestations dans prs d'un millier de villes partout dans le monde, dimanche dernier, de Sydney Tokyo ou Santa Rosa. Ces manifestations expriment les revendications de tant de gens, elles parlent pour les 99% et elles parlent avec clart, si clairement qu'un ex-marine est apparu dans un cortge avec une pancarte crite la main disant: J'ai combattu deux fois pour mon pays, mais c'est la premire fois que je connais mon ennemi.

Le mouvement qui lutte contre le changement climatique s'est galement manifest Occupy Wall Street. Ce qui bloque la lutte contre le changement climatique est la mme chose que ce qui empche d'agir sur tous les autres sujets importants: cela diminuerait les profits. Peu importe l'avenir, surtout quand ce qui est en jeu, ce sont les profits trimestriels des entreprises. Il y a une douzaine d'annes, aprs le succs incroyable de la rvolte contre les politiques conomiques nolibrales Seattle, le slogan qui a circul tait: Un autre monde est possible. J'ai toujours eu des doutes sur ce slogan, car, dans certains endroits, cet autre monde tait dj prsent. Dans une vido de l'occupation de New York sur YouTube, j'ai vu une vieille femme arborant un chapeau de paille qui disait: Nous luttons pour une socit dans laquelle tout le monde est important. Quelle magnifique manire de rsumer la chose! Quelle revendication peut tre plus explicite que a? Comment le mpris dont le systme actuel tmoigne pour les gens peut-il tre mieux exprim?

QUELLE EST VOTRE OCCUPATION?

Occuper Wall street. Occuper ensemble. Occuper La Nouvelle-Orlans, Portland, Stockton, Boston, Las Cruces, Minneapolis. Occuper. Le mot est lui seul un manifeste, une dclaration d'intention, une position, mme. Pour beaucoup, et en particulier pour les hommes, l'emploi constitue leur identit, et, quand ils perdent leur emploi, non seulement ils deviennent des chmeurs, mais ils perdent aussi leur identit. Le mouvement Occupy leur offre une nouvelle occupation, un travail qui certes ne paiera pas les factures, mais qui vaut la peine. J'ai perdu mon travail, j'ai trouv une occupation, disait une pancarte dans une foule de slogans pleins d'humour.

Il y a bien entendu un sens plus dprimant du mot occupation, comme dans la phrase Les tats-Unis occupent l'Irak. Mme la radio publique nationale donne les chiffres du Dow Jones plusieurs fois par jour, comme si la hausse et la baisse des marchs financiers n'avaient pas t depuis longtemps dissocies de la vraie mesure du bien-tre pour les 99%. Une petite partie de Wall Street, qui pendant longtemps nous a occups comme si elle tait une puissance trangre, est maintenant occupe comme s'il s'agissait d'un pays tranger.

Wall Street est un pays tranger –peut-tre mme un pays ennemi. Et, maintenant, ce pays est occup. De la mme faon que les Amrindiens qui occuprent l'le d'Alcatraz pendant dix-huit mois il y a prs de quarante ans galvanisrent le mouvement pour les droits des Amrindiens. On choisit un endroit o se mettre et, quand on y est pour de bon, on se dcouvre une autre occupation, en tant que membre de la socit civile.

Au mois de mai, dans l'Ohio, un groupe de Robins des Bois a abaiss un pont-levis qu'il avait construit afin de pouvoir traverser la fosse qui entourait le quartier gnral de la banque Chase, et envahir l'assemble de ses actionnaires. Quarante Robins des Bois se sont galement manifests la semaine passe en kayaks lors d'une assemble nationale de dtenteurs d'hypothques Chicago. Des logements sous menace d'expulsion sont occups. L'expulsion, bien entendu, est un moyen de transformer les gens en non-occupants. Nous sommes arrivs un point o l'occupation doit devenir celle de tout le monde.

IMAGES D'UNE RVOLTE NAISSANTE

Jeune homme dont le dsespoir donna naissance l'esprance, nul ne sait ce que l'avenir nous rserve. Quand tu t'es immol par le feu il y a presque dix mois, tu ne savais certainement pas, et nous non plus, ce que serait long terme l'avenir du printemps arabe, et encore moins ce que serait l'automne amricain. Un mouvement de ce genre survient comme un nouveau-n. Qui peut prdire sa destine, et mme s'il survivra et deviendra adulte?

Il sera peut-tre rprim, comme le printemps de Prague en 1968. Il connatra peut-tre une adolescence folle, comme la Rvolution franaise de 1789, dpassant par sa croissance toutes les esprances de ses parents. Rayonnant la naissance, entour de sourires, il deviendra peut-tre un citoyen bourgeois flegmatique comme le furent les mouvements en Tchcoslovaquie, en Hongrie et dans l'Allemagne runifie aprs que la socit civile a libr ces pays du totalitarisme.

Il grandira peut-tre de manire turbulente, comme aux Philippines depuis que la rvolution de 1986 a expuls la kleptocratie de la famille Marcos. Une rvolution peut tre assassine jeune, comme le fut en Iran en 1953 le gouvernement de Mohammed Mossadegh, celui de Jacobo Arbenz au Guatmala en 1954 ou celui du prsident chilien Salvador Allende le 11septembre 1973, tous trois lors de coups d'tat appuys par la CIA. Au profit des 1%.

Qu'il s'agisse d'un petit d'homme ou d'un enfant de l'Histoire, nul ne peut savoir ce qu'il deviendra. Il est cependant possible de s'en faire une ide en se demandant qui ou quoi il ressemble. quoi ressemble le mouvement Occupy Wall Street? Il ressemble bien entendu surtout ses cousins ns partout dans le monde cette anne, et peut-tre aussi un peu au mouvement amricain des droits civiques lanc dans les annes 1950.

Il y eut aux tats-Unis un soulvement national, pas moins spontan, lors de la grande dpression des annes 1870. La diffrence est que la grande grve des chemins de fer de 1877 fut violente, alors que le mouvement Occupy est profondment imprgn de l'esprit de non-violence et de tactiques non-violentes. La dernire grande dpression, celle qui commena en 1929, engendra beaucoup de mouvements radicaux, en mme temps qu'elle chassait des milliers de sans-abri dans des bidonvilles. Il y a des airs de famille. Les grandes manifestations contre l'invasion de l'Irak le 15fvrier 2003, sur les sept continents (oui, y compris en Antarctique), sont clairement aussi derrire tout a. Et le mouvement altermondialiste, contre la mondialisation nolibrale, est bien sr aussi le parrain du mouvement actuel. Mais ce mouvement a encore un autre parent, de dix ans son an.

LE COUSIN DU 11SEPTEMBRE

Zuccotti Park se trouve deux blocs de Wall Street, et un bloc de Ground Zero, le lieu o se droulrent les attaques du 11Septembre. Ce jour-l, le parc fut gravement endommag. Le 21septembre de cette anne, ma chre amie Marina Sitrin m'crivait depuis Occupy Wall Street: Il y a des gens de toutes origines, racialement, du point de vue de l'ge, mme des enfants avec leurs parents, et aussi des travailleurs du coin. Je pense en particulier aux agents de scurit du mmorial du 11Septembre, un bloc d'ici, qui sont venus discuter au djeuner, et aussi un groupe de travailleurs du btiment.

Le printemps arabe a t l'antithse, une dcennie plus tard, du 11Septembre: une rvolte largement non-violente et inclusive, qui a forc l'Occident aller au-del de ses fantasmes selon lesquels tout jeune musulman est forcment un terroriste, un djihadiste, susceptible de commettre des attentats. Occupy Wall Street, qui commena six jours aprs la commmoration des dix ans de ce cauchemardesque jour de septembre, est la moiti manquante du 11Septembre new-yorkais. Ce qui a t remarquable ce jour-l, il y a dix ans, c'est la faon calme et belle dont tout le monde s'est comport. Les New-Yorkais se sont entraids pour descendre les escaliers des tours jumelles et fuir la catastrophe, d'autres faisaient la queue pour donner leur sang, voulant tout prix participer comme ils pouvaient, et prendre ainsi part la communaut nouvelle qui avait merg ce jour-l dans la ville.

Une immense caftria fut mise en place Chelsea Piers, pour distribuer de la nourriture et du matriel mdical. On installa des quipements pour les gens Ground Zero et on aida aussi trouver des logements pour les personnes dplaces. Ce n'tait pas un mouvement officiel, mais il apparut plus spontanment encore qu'Occupy Wall Street, sans leaders ni institutions. Il fut dmantel de force lorsque les organisations officielles entrrent en scne quelques jours plus tard. Ceux qui y participrent ont expriment la dmocratie en mme temps que la souffrance et la dtresse, une joie indicible de trouver une occupation qui fasse sens et des liens sociaux profonds, et une joie vanescente, comme c'est frquemment le cas lors des dsastres.

Lorsque j'ai commenc tudier, il y a plusieurs annes, l'histoire des dsastres urbains, j'ai retrouv assez frquemment ce genre de dmonstrations inattendues de joie, qui donne sens la protestation, la manifestation, la rvolte et aux rvolutions dans le sillage des catastrophes. Mme lorsque les pertes sont terribles, la faon dont les gens s'unissent constitue toujours une puissante source d'inspiration.

Depuis que j'ai crit AParadise Built in Hell. The Extraordinary Communities that Arise in Disaster note, on m'a souvent demand si les crises conomiques suscitent les mmes types de communaut que les crises soudaines. Ce fut le cas en Argentine en 2001, lorsque l'conomie de ce pays s'est effondre. C'est le cas aujourd'hui en 2011 dans les rues de New York et de bien d'autres villes. Une pancarte Occupy San Francisco disait: Il est temps. C'est vrai. Il est temps, depuis longtemps.

PAS D'ESPOIR AILLEURS QU'EN NOUS-MMES

La naissance de ce mouvement a t retarde de trois ans. Les Argentins avaient ragi de faon immdiate la crise de 2001, aprs de longues souffrances conomiques qui les avaient dj frapps pour une grande partie d'entre eux, avant mme que legouvernement ne gle tous les comptes en banque et que l'conomie n'implose. Notre conomie nous a implos il y a trois ans, ce qu'illustraient les unes de la presse conomique, du genre Le capitalisme est mort. Il y avait bien sr de la fureur et de la colre l'poque, mais la vritable raction a t retarde, ou dtourne.

La colre du moment a en effet suscit un mouvement puissant, qui s'est focalis sur un seul candidat politique, suppos tre capable de tout remettre en place notre place, comme il avaitpromis qu'il le ferait. Ce fut un moment magnifique, pleind'espoir, bien plus que le candidat en question. Ce mouvement leva ce candidat la fonction suprme de ce pays, o il se trouve encore aujourd'hui. La vague s'est ensuite retire comme si elle avait fait son boulot. Elle ne faisait en ralit que le commencer.

Ce mouvement aurait pu combattre le pouvoir des entreprises, nous doter d'une relle politique en matire de changement climatique, et bien davantage, mais il a reflu, comme si un politicien lu pouvait faire le travail de dix millions de citoyens, de la socit civile elle-mme. Ce fut un mouvement de base large, de tous ges et de toutes races. Je crois qu'il est aujourd'hui de retour, du par les politiciens et par la politique lectorale, dtermin cette fois-ci faire les choses par lui-mme, au-del et en dehors des arnes corrompues du pouvoir institutionnel.

Je ne sais pas exactement qui ressemble ce bb, mais je sais que ce quoi on ressemble n'est pas forcment ce que l'on va devenir. Ce bb inattendu est l depuis un mois. Il a un futur devant lui que personne ne peut prvoir, mais sa naissance devrait te donner espoir.

Avec amour,

Rebecca

LETTRE DE CAMARADES DU CAIRE LEURS CAMARADES D'AMRIQUEnote

LeCaire, le 25octobre 2011

tous ceux actuellement en train d'occuper des parcs, des places et d'autres espaces, vos camarades du Caire vous regardent et sont solidaires. Aprs avoir reu tant de conseils de votre part sur la transition vers la dmocratie, nous pensons que c'est notre tour de vous donner quelques conseils.

Par bien des aspects, nous sommes dsormais tous impliqus de fait dans la mme lutte. Ce que la plupart des experts appellent le printemps arabe trouve ses racines dans les manifestations, les meutes, les grves et les occupations qui se droulent partout dans le monde. Le printemps arabe se fonde sur des luttes menes de trs longue date par les peuples et les mouvements populaires. Le moment o nous sommes n'a rien de nouveau. En gypte comme ailleurs, nous avons combattu et combattons contre des systmes de rpression, d'alination lectorale, et contre les ravages incontrls du capitalisme global (oui, nous l'avons dit, capitalisme): un systme qui a cr un monde dangereux et cruel pour ses habitants. Alors que les intrts du gouvernement sont de plus en plus complaisants envers les intrts et le confort du capital priv et transnational, nos villes et nos maisons sont devenues des lieux de plus en plus abstraits et violents, sujets aux ravages quotidiens du prochain plan de dveloppement conomique ou de renouvellement urbain.

Une gnration tout entire sur la plante a grandi en prenant conscience, rationnellement et motionnellement, qu'il n'y a pas d'avenir pour nous dans l'ordre actuel des choses. Vivant sous la coupe des politiques d'ajustement structurel et des expertises supposes d'organisations internationales telles que la Banque mondiale et le Fonds montaire international, nous avons vu nos ressources, nos industries, nos services publics vendus et dmantels, alors que le march libre et non fauss頻 crait une dpendance envers des produits imports et mme une nourriture importe. Les profits et les bnfices de ces marchs librs allaient ailleurs, tandis que l'gypte et d'autres pays du Sud voyaient leur misre renforce par l'aggravation massive de la rpression policire et de la torture.

La crise actuelle en Amrique et en Europe de l'Ouest a commenc renvoyer ces ralits d'o elles viennent: ce qui signifie que nous allons tous devoir travailler jusqu'au sang, usant notre dos sous le fardeau de nos dettes personnelles et de l'austrit publique. Non contents d'avoir creus jusqu' l'os ce qu'il restait de la sphre publique et de l'tat-providence, le capitalisme et l'tat d'austrit s'attaquent prsent la sphre personnelle, au droit de disposer d'un logement dcent, en laissant sur le pav des milliers de familles endettes, voyant leurs maisons confisques par les banques.

Nous sommes donc avec vous, non seulement pour faire tomber l'ancien, mais aussi pour exprimenter le nouveau. Nous ne protestons pas. qui pourrions-nous adresser nos protestations? Que pourrions-nous leur demander qu'ils puissent nous accorder? Nous occupons. Nous reprenons l'espace public qui a t modifi, privatis et confisqu par les mains d'une bureaucratie sans visage, par des spculateurs et des entreprises immobilires, par la protection policire. Accrochons-nous ces espaces, nourrissons-les et laissons grandir les frontires de nos occupations. Qui, aprs tout, a construit ces parcs, ces places, ces btiments? De qui est le travail qui les a rendu rels et vivants? Pourquoi serait-il naturel qu'ils nous soient retirs pour tre polics et disciplins? Reprendre ces espaces, les grer de faon juste et collective constitue la preuve suffisante de notre lgitimit.

Pendant notre occupation de la place Tahrir, nous avons vu des gens qui entraient chaque jour sur la place en pleurs car c'tait la premire fois qu'ils marchaient dans des rues et des espaces sans tre harcels par la police. Ce ne sont pas seulement les ides qui sont importantes: ces espaces sont fondamentaux pour la possibilit d'un monde nouveau. Ces espaces sont publics. Ces espaces sont ddis au rassemblement, au plaisir, l'interaction –ces espaces devraient tre la raison pour laquelle nous vivons dans des villes. Alors que l'tat et les intrts des possdants nous les ont rendu inaccessibles ou dangereux, c'est nous de nous assurer qu'ils sont srs, inclusifs et justes. Nous devons continuer les ouvrir tous ceux qui veulent construire un monde meilleur, particulirement aux marginaux, aux exclus et aux groupes qui ont le plus souffert.

Ce que vous faites dans ces espaces n'est pas aussi grandiose, abstrait ou quotidien que la dmocratie relle; les formes naissantes de praxis et d'engagement social crs par ces occupations refusent l'idalisme creux et le parlementarisme paralysant que le terme dmocratie a fini par dsigner. Les occupations doivent continuer car il ne reste plus personne qui demander une rforme. Elles doivent continuer car nous devons crer ce que nous ne pouvons plus attendre.

Mais les idologies de la possession et de la proprit prive vont se manifester nouveau. Que ce soit par l'opposition ouverte des propritaires ou des municipalits votre campement ou par des tentatives plus subtiles pour contrler l'espace au prtexte de la rgulation du trafic automobile, de lois anti-campement ou de rglements sur la scurit ou la sant. Il y a un conflit direct entre ce que nous voulons faire de nos villes et ce que leurs lois et leur systme de police voudraient nous faire faire.

Nous avons fait face ce genre de violence, directe et indirecte, et nous continuons l'affronter. Ceux qui disent que la rvolution gyptienne tait pacifique n'ont pas vu les horreurs que la police nous a infliges, ils n'ont pas vu non plus la rsistance et mme la force que les rvolutionnaires ont utilises contre la police pour dfendre leurs occupations et leurs espaces. De l'aveu mme du gouvernement: quatre-vingt-dix-neuf commissariats ont t incendis, des milliers de voitures de police dtruites, et tous les bureaux du parti dirigeant ont t brls. Des barricades ont t riges, des policiers ont t battus et arross de pierres alors qu'ils lanaient des gaz lacrymognes ou tiraient sur nous balles relles. Mais, la fin de la journe du 28janvier, ils ont battu en retraite, et nous avions gagn nos villes.

Nous ne dsirons pas la violence, mais nous dsirons encore moins perdre.

Si nous ne rsistons pas, activement, lorsqu'ils viennent prendre ce que nous avons pu regagner, alors nous perdrons. Il ne faut pas confondre la tactique que nous employons lorsque nous chantons non-violence avec une ftichisation de la non-violence. Si l'tat avait abandonn immdiatement la partie, nous nous serions plus que rjouis, mais quand ils se sont mis nous maltraiter, nous tabasser, nous tuer, nous savions qu'il n'y avait pas d'autre option que de se dfendre et de riposter. Si nous nous tions couchs et si nous avions tolr les arrestations, les tortures et les martyres pour dmontrer la justesse de notre cause, nous n'en aurions pas moins t battus, blesss et tus. Soyez prts dfendre ce que vous occupez, ce que vous tes en train de crer. Lorsque tout nous a t confisqu, tous les espaces que nous parvenons reconqurir sont trs prcieux.

Pour conclure, notre seul vrai conseil est de continuer, de continuer et de ne pas s'arrter. Occupez plus d'espace, regroupez-vous, construisez des rseaux de plus en plus larges et continuez exprimenter une nouvelle vie sociale. Exprimentez le consensus et la dmocratie. Dcouvrez de nouveaux usages de ces espaces, de nouvelles faons de les conserver et de ne jamais les cder. Rsistez frocement lorsqu'on vous attaque, mais prenez plaisir ce que vous tes en train de faire –que cela devienne facile, drle mme. Nous regardons tous maintenant ce que les uns et les autres font et, depuis LeCaire, nous voudrions vous dire que nous sommes solidaires et que nous vous aimons toutes et tous pour ce que vous tes en train de faire.

Des camarades du Caire

RPONSE DES CAMARADES DU CAIRE UNE PROPOSITION D'OCCUPY WALL STREETnote

Le Caire, le 13novembre2011

nos sœurs et frres qui occupent Zuccotti Park,

Lorsque nous nous sommes adresss vous, le 12novembre, pour que vous nous rejoigniez dans la dfense de notre rvolution et dans notre campagne contre les procs militaires contre des civils en gypte, votre solidarit –les photos de vos manifestations, les vidos et vos messages de soutien– a fait grandir notre force.

Nous venons cependant d'apprendre que votre assemble gnrale a vot l'envoi de vingt d'entre vous en gypte en tant qu'observateurs pour les lections, avec un budget de 29000dollars. Pour tre honnte, la nouvelle nous a choqus; nous avons pass une grande partie de la journe nous demander qui, chez nous, pouvait bien vous avoir demand pareille assistance.

Il y a plusieurs choses qui nous drangent dans cette ide et nous voudrions en discuter avec vous.

Nous avions l'impression que, si vous avez occup les rues et les parcs de vos villes, c'tait, tout comme nos camarades d'Espagne, de Grce et de Grande-Bretagne, par colre contre les fausses promesses de la politique lectorale. Quelles que soient les opinions des uns et des autres sur l'efficacit des lections ou le systme reprsentatif, le mouvement Occupy apparat hors du cadre lectoral. Votre choix d'occuper est plus important –et peut-tre mme entirement diffrent– que n'importe quelle lection. Alors pourquoi faudrait-il dans ces conditions fter nos lections nous, sachant que, dans le meilleur des cas, tout ce qu'il en sortira sera un nouveau corps reprsentatif qui gouvernera dans l'intrt des 1% sur notre dos, nous, les 99% restants? Le nouveau Parlement gyptien n'aura aucun pouvoir effectif et –comme beaucoup d'entre nous l'ont constat– les lections ne sont qu'un procd de lgitimation de la junte militaire rcuprant le processus rvolutionnaire. Est-ce cela que vous voulez observer?

Nous avons, partout dans le monde, appris de nouvelles faons de nous reprsenter, de parler, de vivre la politique directement et immdiatement. Et, en gypte, nous n'avons pas fait la rvolution dans la rue dans le simple but d'avoir un Parlement. Notre lutte –que nous pensons partager avec vous– est bien plus large que l'obtention d'une dmocratie parlementaire bien huile. Nous exigions la chute du rgime, nous exigions la dignit, la libert et la justice sociale, et nous sommes toujours en train de nous battre pour ces objectifs. Nous ne voyons pas l'lection d'un Parlement croupion comme un moyen de les atteindre.

Mais, bien que cette ide d'une mission de surveillance des lections ne nous semble pas tre une bonne ide, nous voulons votre solidarit, nous avons besoin de votre soutien et de votre visite. Nous voulons vous connatre, parler avec vous, apprendre les uns des autres, comparer nos stratgies et partager des plans pour le futur. Nous pensons que les militants ou les gens engags pour un vrai changement du systme dans lequel nous vivons devraient avoir beaucoup plus d'ambition que de lgitimer un processus lectoral (laissons cette tche ennuyeuse la fondation Carter) –qui semble si pauvre en comparaison des nouvelles formes de dmocratie et de vie sociale que nous sommes en train de crer. Cela ne devrait tre ni notre fonction ni notre volont de jouer le jeu des lections. Nous occupons et nous crons des espaces et des rseaux car ils sont les fondations sur lesquelles nous pourrons crer du neuf.

Approfondissons nos canaux de communication et dcouvrons de nouvelles faons de travailler ensemble pour nous entraider.

Quel que soit le moment o vous voudrez venir, sachez que nous avons pleins de clic-clac et de sacs de couchage disponibles. Cela ne sera pas trs chic, mais a sera marrant.

Bien vous et, comme toujours, en solidarit.

Des camarades du Caire

P.S.: Nous avons enfin une adresse email: comradesfromcairo@gmail.com.

LES OCCUPATIONS EN TANT QUE NŒUDS DE RSONANCEnote

Par Gaston Gordillo

Lorsque des masses de gens se mirent occuper des espaces et entrer en rsonance, ce fut le dbut de l'insurrection nord-amricaine. Cette force matrielle, capable de renverser des rgimes –dj trois son actif en Afrique du Nord–, ne peut natre que des multitudes assembles dans les rues. Liberty Square New York n'est plus seulement une place: c'est devenu une sorte d'assemblage humain qui dbat, chante, tambourine, marche, dort et rve ensemble, et qui, ce faisant, transforme l'espace en machine de rsonance de nouvelle gnration. Cette rsonance prend littralement corps dans le micro humain qui fait parler les corps l'unisson, qui les fait vibrer ensemble. Le nœud de rsonance new-yorkais a irradi sa force dans toutes les directions et a prcipit l'mergence d'un mouvement politique continental dont la forme spatiale est celle du rhizome: un assemblage dcentralis, horizontal, sites multiples, d'une myriade d'autres nœuds interconnects les uns aux autres et ne reconnaissant aucune autre autorit que celle du pouvoir collectif engendr par les nœuds.

La temporalit de cette forme spatiale, que l'on a galement trouve en Tunisie et en gypte, semble unique dans l'histoire et mrite d'tre examine avec soin. Dans ce texte, je cherche tudier la forme spatiale changeante et les pulsations affectives de ces nœuds constituant les articulations locales d'un rseau anticapitaliste sans leaders.

Les nœuds de rsonance entrent en expansion en affectant d'autres gens ailleurs, en les faisant entrer en rsonance. Mais, pour qu'il y ait expansion, il faut des publics rceptifs. On ne compte plus les nœuds de rsonance qui se sont dissips faute de publics affecter, ou bien cause de publics qu'ils avaient affects de faon ngative. En Amrique du Nord, l'inspiration cre par le nœud de rsonance de la place Tahrir et le dsespoir engendr par le ralliement sans vergogne d'Obama au camp des pillards capitalistes a fini par crer une topographie politique plus rceptive, un sol fertile pour l'expansion et la multiplication de nœuds spatiaux antisystmiques.

Le pouvoir de rsonance spcifique qui s'est mis en place le 17septembre Liberty Square tient sa persistance dans la dure, au fait qu'elle ait pu se rverbrer de faon continue pendant prs de deux mois. La temporalit de la rsonance n'est cependant pas linaire, ni prdictible, et ne le sera jamais. Les rsonances politiques ne se propagent pas de faon simple dans un espace lisse, dpouill de tout obstacle matriel ou affectif, comme les vaguelettes produites par une pierre soudain jete dans un plan d'eau. L'expansion d'une rsonance est ingale, elle se produit dans une arne de conflits permanents, avec comme protagonistes les multitudes dans la rue, les messages et les images circulant grande vitesse via les rseaux de communication, et la violence d'tat. Et cette temporalit n'est pas celle de Bergson, se dployant sur un espace mort, inchang. Le mouvement des occupations n'agit pas selon une matrice spatiale fixe; il modifie la forme matrielle et la nature affective de l'espace. Si le rhizome des nœuds de rsonance qui interconnecte prsent des centaines de sites travers toute l'Amrique du Nord a chang le climat politique, c'est parce qu'il a russi changer la forme que prend l'espace.

Dans un texte rcent et important, Judith Butler crit que, bien que les manifestations dpendent de l'existence physique des rues et des places pour pouvoir elles-mmes exister, il est galement vrai que les actions collectives rassemblent l'espace lui-mme, runissent les pavs, animent et organisent l'architecture. Tout comme il est important de souligner qu'il y a des conditions matrielles pour l'exercice des liberts de rassemblement et d'expression publiques, nous devons aussi nous demander comment il se fait que les rassemblements et les discours reconfigurent l'espace public dans sa matrialit mme, et produisent ou reproduisent le caractre public de cet environnement matrielnote. Butler pose la bonne question, mais elle n'y rpond pas tout fait compltement. Les nœuds de rsonance, assurment, rassemblement, animent et organisent les parcs et les places tout en reconfigurant leur matrialit. Mais dire qu'un nœud a chang un espace ou un lieu ne nous donne qu'un aperu trs limit du genre de transformation matrielle que cela implique. Ces concepts nous empchent de voir que ce qui a chang est la forme et la pulsation affective de ce que je propose d'appeler le terrain. Le prsent essai, inspir par le mouvement des occupations, est ma premire tentative pour esquisser les principes d'une thorie du terrain.

Le terrain est l'espace en tant que forme physique. Afin d'explorer sa pertinence politique dans les insurrections globales qui sont en train de changer le monde, il faut se tourner vers l'approche de l'espace comme forme telle qu'elle fut d'abord articule par Henri Lefebvre. Dans La Rvolution urbaine note, il crit que l'urbain doit tre conu comme une forme particulire, une forme que l'on peut le mieux discerner la nuit, vue d'avion. Lorsque nous voyons la forme urbaine par en dessus, nous pouvons identifier une densit spatiale qui organise la mobilit autour d'un noyau. Les diffrentes villes sont des variantes de cette forme fondamentale. Il n'est pas tonnant que New York soit ordinairement reprsente visuellement de point de vue du ciel: un dense conglomrat de grands btiments (avec un rectangle vert au milieu) qui sature une le sur le bord de l'Atlantique et que cerne une densit urbaine plus vaste s'talant dans toutes les directions. La forme des Twin Towers, de mme, tait insparable de leur destruction, il y a dix ans, parce que leur forme distincte, verticale, au sommet de Manhattan, attirait les avions dtourns comme un aimant. Paris est galement insparable de sa forme (que l'on distingue mieux elle aussi vue d'en haut): le cours sinueux de la Seine, l'horizon plat qui s'tend sur des btiments de mme hauteur, la puissante verticalit de la tour Eiffel.

Mais la vue de dessus est aussi celle de l'tat, qui se trouve rifi dans l'aplatissement bidimensionnel de la carte. Et ce champ de vision panoptique voque une transcendance dtache de tout corps actuel. Alfred Korzybski l'a dit en 1931: Une carte n'est pas le territoire. C'est pourquoi le terrain, considr comme forme lorsqu'on le regarde d'en haut, ne peut retrouver sa rugosit conflictuelle qu'en tant saisi au niveau du sol, o les yeux et les corps des acteurs non tatiques se meuvent, agissent, conspirent et font face la violence de l'tat.

Celles et ceux qui crent des nœuds de rsonance travers toute l'Amrique du Nord ne savent que trop qu'ils sont compltement immergs dans les formes tridimensionnelles du terrain: le parc, les tentes, les immeubles qui les entourent. De faon plus importante, le terrain des nœuds est un espace en flux, commencer par le fait que des corps en mouvement constituent des composantes profondment physiques de sa matrialit. Le terrain est, sous cet aspect, insparable de l'action et de la mobilit humaine. Le nœud de rsonance qui prend place New York a stri l'espace lisse de Liberty Square de manire relle, physique (pour reprendre la faon dont le rvrend Billy a dcrit le mouvement d'occupation): un ddale de corps, de tentes, de sacs de couchage, d'ordinateurs portables, de nourriture et de panneaux qui crent une forme de nature lastique, sans cesse faite et refaite par des motifs de mouvement.

Ces motifs n'impliquent pas seulement la prsence des protestataires, mais aussi les efforts policiers pour briser et dmanteler cette forme par l'emploi de la force physique. De la mme faon que le travail cratif des contestataires a produit le nœud en tant que forme physique vivante, la violence de la police vise dtruire physiquement le nœud en tant que forme collective particulire venue strier l'espace public et perturber les codes. C'est pourquoi les violentes attaques policires lances contre les nœuds de rsonance crent d'immenses dommages corporels et d'normes dbris matriels: ce sont l les ruines du nœud.

Mais la forme du nœud est aussi faite de l'environnement bti dans lequel il s'insre, diffremment chaque fois. Ce qui distingue spcifiquement la forme spatiale d'Occupy Wall Street, c'est le fait d'tre entoure de grands immeubles: c'est la verticalit entrepreneuriale qui dfinit la forme dominante du damier de Manhattan, la forme phallique de l'espace abstrait. L'histoire de ce parc rvle comment cet espace a t scrt par le capital: c'est une entreprise qui a construit Liberty Square en contrepartie de l'autorisation accorde par la municipalit de btir juste ct d'elle un gratte-ciel d'une hauteur qui dpassait les limites lgales.

Un espace public plac sous souverainet prive –telle avait la forme urbaine demande cette entreprise en change d'une rallonge accorde pour toucher de plus prs encore l'espace lisse du ciel, l o les fantasmes capitalistes de vitesse absolue sur fond vide semblent plus rels. C'est cette verticalit mme qui fut parodie avec brio par le comique Stephen Colbertnote, lorsqu'il fit semblant d'asperger l'occupation de gaz lacrymogne depuis les hauteurs privatives d'un immeuble de bureaux voisin. L'tat dispose de son propre panoptique sur Liberty Square, une trange structure robotique verticale qui lorgne sur le nœud, d'en haut, travers les fentres sombres qui observent en permanence la forme que celui-ci peut prendre.

Que les protestataires, la diffrence de l'tat, regardent autour d'eux horizontalement (plutt que d'en haut) indique aussi que le champ de vision de l'insurrection, la diffrence de l'œil panoptique de l'tat, est fond sur la matrialit affective, changeante, mobile du terrain. C'est un œil rhizomique qui, arm d'une myriade d'appareils enregistreurs, connect au Web, cre un panoptique non tatique: l'œil d'une multitude en train de scanner les rues l'afft d'images de violence tatique susceptibles d'tre dissmines l'chelle globale et utilises contre l'tat.

La forme matrielle actuelle de Liberty Square peut assurment tre appele un lieu. Mais la traiter comme un lieu et non comme un nœud dou d'une forme distincte, ce serait faire abstraction, d'une part, de la prsence corporelle et rsonante qui l'a reconfigure, et, d'autre part, de la myriade de relations et de flux matriels qui interconnectent Liberty Square avec le reste de la ville et le reste du monde. Un nœud, ce n'est pas juste n'importe quel espace, mais un point d'enchevtrement, d'paisseur et d'articulation qui ouvre des relations avec d'autres nœuds dans le rhizome et, ailleurs, avec la multiplicit globale du monde. Ajoutons qu'un nœud est un espace dont la forme n'est pas stable temporellement.

Ce dont les concepts de lieu et d'espace ne peuvent pas rendre compte, c'est du fait que la forme matrielle du terrain possde une temporalit qui transforme la forme mme de l'espace. Il y a beaucoup de rgions du monde o la matrialit du terrain change radicalement d'une saison l'autre. Dans le Gran Chaco sud-amricain (l o j'ai conduit pour la plus grande part mon travail anthropologique de terrain), la saison des pluies, qui commence en dcembre, transforme rapidement une rgion plate, semi-aride, en un vaste marcage infranchissable. Le terrain est ce point satur d'eau que, pour quelques mois, c'est la viscosit plutt que la solidit qui se met le caractriser. La Russie en hiver illustre de manire tout aussi matrielle la faon dont le sol gel et la prsence massive de solides blocs de neige altrent la forme du terrain. Et ces formes changeantes restreignent aussi grandement la mobilit humaine. La striation saisonnire des grandes plaines russes fut cruciale dans la dfaite d'une machine de guerre nazie stoppe net dans sa course par les obstacles physiques colossaux placs sur le terrain par le gnral hiver.

De la mme manire, le refroidissement des tempratures au nord de l'Amrique a pour l'instant transform la forme et la pulsation de ces nœuds de rsonance. Fin octobre, une tempte de neige s'est abattue sur la cte est et a envelopp de nombreux nœuds, Liberty Square y compris, d'un manteau de neige et d'un froid glacial. Un affect sensoriel, le froid, a cr une nouvelle priorit: protger les corps en continuant de transformer la forme du terrain.

Contredisant les prvisions de nombreux experts, l'arrive prcoce de conditions hivernales n'a pas prcipit la fin des nœuds, mais leur transformation physique en quartiers d'hiver plus robustes. Occupy Toronto, les manifestants ont mis en place trois huttes de bois de Mongolie quipes d'un appareil de chauffage, et des tentes isoles avec des plaques de mousse thermique. Occupy Wall Street, la confiscation des groupes lectrognes par la police a transform le nœud d'une manire diffrente, avec l'introduction d'une douzaine de vlos monts sur des gnrateurs. Ces gnrateurs, grce auxquels l'nergie corporelle est transforme en nergie lectrique, illustrent de faon trs claire le fait que le nœud n'est rien d'autre que les corps qui l'alimentent par l'intermdiaire de leurs propres rsonances. La rsonance qui anime le nœud est la mme que celle utilise pour recharger les batteries, crer de la chaleur ou approvisionner le nœud en pouvoir du peuple.

Cela tant, la temporalit des changements physiques qui ont lieu sur le terrain demeure surtout le produit des forces politiques qui rvlent la nature affective du terrain, c'est--dire sa puissance d'affection. La rsonance politique s'tend gnralement en rafales, produites par des chocs affectifs. En Afrique du Nord et en Amrique du Nord, les rsonances insurrectionnelles se sont intensifies de faon spectaculaire lorsque le public a t expos des images de violences d'tat commises contre des manifestants pacifiques. Ces images ont touch des milliers de personnes et les ont fait agir, crant ainsi un terrain plus rceptif des rsonances dissidentes et produisant de nouveaux changements dans la forme du nœud. Tout comme en gypte, les tentatives faites par l'tat pour craser les nœuds de rsonance, Liberty Square et ailleurs, se sont retournes contre lui et ont plutt abouti les renforcer malgr certaines perturbations temporaires. La forme rhizomique du mouvement des occupations apparat de la faon la plus flagrante dans son lasticit spatiale, sans leaders et multi-centre, qui peut avoir t perturbe ici et l, mais seulement de faon momentane, sans que cela entrane la perturbation de l'ensemble: Un rhizome peut tre rompu, bris en un endroit quelconque, il reprend suivant telle ou telle de ses lignes, et suivant d'autres lignes, sachant que ces lignes ne cessent de se renvoyer les unes aux autres (Gilles Deleuze et Flix Guattarinote).

Parce que les nœuds spatiaux du mouvement des occupations sont tourns vers l'extrieur, adaptables et lastiques, ils ont russi, par des marches et des manifestations rgulires, propager ailleurs dans le tissu urbain la prsence tangible de leurs rsonances anticapitalistes. Cela montre que les transformations matrielles engendres par le rhizome sur le terrain sont politiquement expansives et qu'elles procdent selon des lignes de saturation spatiale: saturation de l'espace par des corps et des sons haute densit. C'est cette saturation spatiale que correspond le slogan Tout occuper. En fin de compte, c'est bien une saturation spatiale, celle produite dans les rues par d'immenses multitudes travers toute l'gypte, qui a permis, le 10fvrier 2011, de renverser le rgime de Moubarak.

Cette saturation perturbe toujours, mme si ce n'est qu'au niveau local et pour de brefs instants, le flux matriel idologique de la machine d'tat capitaliste, crant ainsi des stries sur l'espace lisse du capital. La monte en puissance explosive du nœud d'Occupy Oakland est un bon exemple: ce nœud contestataire a russi faire fermer pour quelques heures un autre nœud, le port, intgr aux flux du capitalisme mondial et dborder ensuite sur le campus de l'universit de Berkeley. une plus petite chelle, c'est aussi l'exemple des manifestants qui sont parvenus s'infiltrer dans les espaces rservs aux politiciens rpublicains (tels legouverneur du Wisconsin ou Michele Bachmann), pour y

produire d'autres effets de saturation que ceux habituellement produits par la propagande capitaliste. Ces espaces ont t leur tour envahis et perturbs par la rsonance collective du micro humain.

L'tat a ragi en mobilisant des saturations spatiales dont il a le secret et le monopole, et qui passent, au niveau de la rue, par le dploiement massif de forces de police. Le gaz lacrymogne est le fumet de toute insurrection. Son odeur et la forme de ses nuages indiquent que l'tat a pour un temps laiss chapper le contrle des rues au profit de multitudes qui doivent alors tre disperses par un usage intensif de la chimie. C'est pour cela que l'utilisation de gaz lacrymogne par la police d'Oakland, fin octobre, a marqu un seuil: le changement d'chelle du mouvement des occupations en tant que phnomne insurrectionnel sur les deux ctes, et la consolidation d'Oakland comme principal nœud de rsonance sur la cte ouest.

Ces formes multiples et toujours changeantes de saturation spatiale crent des dissonances: des ruptures dans le flux quotidien de la mise en ordre entrepreneuriale du monde. Et c'est en cela que consiste la ngativit politique qui oriente la prsence positive du mouvement des occupations: dans la cration de dchirures grandissantes dans le tissu spatial capitaliste. Cette rsonance expansive reste cependant immerge dans un champ permanent de lutte avec la machine d'tat, qui ne cesse d'essayer de briser les nœuds, la fois physiquement, mais aussi en crant ses propres chocs affectifs: des reportages tlviss sur les abus de drogue, les svices sexuels ou la violence dans les occupations, qui cherchent plonger le public dans la peur afin de le rendre moins rceptif aux rsonances que les nœuds peuvent susciter en lui. Les mdias racontent au public ce que l'tat veut bien qu'il entende: que ce sont des nœuds de dissonance sans positivit, des sources d'instabilit antisystmique, des endroits menaants, dangereux, sales, polluants. La rcente vague de rpressions tatiques, y compris le raid policier sur Liberty Square qui a lieu au moment mme o je suis en train de terminer ce texte, montre ce que les manifestants savent dj: que l'avenir de cette insurrection naissante, mais grandissante, dpend de leur capacit continuer de faire rsonner ces nœuds de telle sorte que leurs dissonances expansives se mettent perturber la machine capitaliste mondiale.

LA KASBAH MADRIDnote

Par Santiago Alba Rico

Pour ceux qui ont suivi de prs les deux occupations de la Kasbah Tunis, il est trs difficile de ne pas succomber au vertige de l'motion d'un dj vu devant les images des jeunes qui, depuis lundi dernier, donnent une dignit la Puerta del Sol par leur seule prsence: les matelas et les cartons, les petits papiers avec des slogans colls aux murs, les assembles permanentes, les commissions de ravitaillement, de nettoyage et de communication, l'obstination devant la pluie torrentielle…

Ne nous y trompons pas: les protestations en Espagne s'inscrivent sans doute aucun dans la mme faille tectonique globale et prolonge, et radaptent le mme modle organisationnel invent Tunis et en gypte (et Bahren, en Jordanie, au Ymen, etc.). Le capitalisme a chou en tout, mais il est parvenu globaliser les ripostes.

Des milliers d'Espagnols Madrid protestent contre les difficults conomiques, titrait le journal Le Monde note. C'est vrai. En Tunisie galement, le chmage, la pauvret et l'inflation ont jou un rle dans l'clatement des rvoltes. Mais ce n'est pas cela qui est impressionnant. Ce qui est impressionnant, c'est que dans les deux cas les manifestants ont rclam et rclament la dmocratie. Dans le cas de la Tunisie et du monde arabe, tout le monde pensait que les gens allaient voquer la charianote face l'arbitraire et la corruption. Dans l'tat espagnol, tous les analystes soulignaient la pntration rampante du discours nofasciste comme rponse l'inscurit conomique et sociale et la perte de prestige de la politique. La droite conservatrice semblait, de chaque ct de la Mditerrane, la seule force capable de canaliser, en le dformant, le malaise gnral.

Mais voici que ce que les jeunes demandent, que ce soit l-bas et ici, Tunis et Madrid, au Caire et Barcelone, c'est la dmocratie. Une vritable dmocratie! Que les Arabes la demandent, cela semble raisonnable, puisqu'ils vivaient et vivent encore sous des dictatures froces. Mais que les Espagnols l'exigent semble plus trange. L'Espagne n'est-elle pas une dmocratie?

Non, elle ne l'est pas. En Tunisie, il y a peu de temps, on pensait encore qu'il serait suffisant d'avoir une Constitution, des lections, un Parlement et la libert de la presse pour qu'il y ait une dmocratie. En Espagne, o l'on vient de chausser les bottes de sept lieues, on a compris en un clair que les institutions ne suffisent pas si ceux qui gouvernent les vies des citoyens sont les marchs et non le Parlement. Ces jeunes sans maison, sans travail, sans parti ont associ avec une juste intuition les difficults conomiques au gouvernement dictatorial, non pas d'une personne en particulier, mais bien d'une structure conomique qui dsactive de manire permanente les mcanismes politiques –de la justice aux mdias– censs garantir le caractre dmocratique du rgime.

Ces jeunes sans avenir ont su mettre nu d'un seul coup la fausset qui affleurait et qui a soutenu pendant des dcennies la lgitimit du systme: l'identit tablie entre dmocratie et capitalisme. En Tunisie et en gypte, le capitalisme frappait brutalement; en Espagne, il anesthsiait. Aucun rgime conomique n'a autant exalt la jeunesse en tant que valeur marchande et aucun ne l'a autant mprise en tant que force relle de changement. Tandis que la publicit offre sans cesse l'image immuable du dsir de ne jamais vieillir, de rester ternellement jeune, les jeunes Espagnols souffrent du chmage, du travail prcaire, de la dqualification professionnelle, de l'exclusion matrielle de la vie adulte et, pour ceux qui osent se soustraire aux normes socialement acceptes de la consommation petite-bourgeoise, de la perscution policire.

Dans le monde arabe, afin de les empcher de rclamer une existence digne, on frappait les jeunes et on les mettait en prison. En Europe, pour qu'on ne rclame pas une existence digne, on offre de la malbouffe et de la tlvision poubelle.

En Tunisie, les jeunes qui ne pouvaient accder une vie adulte taient retenus dans leurs corps coups de matraque. En Espagne, les jeunes qui ne peuvent trouver leur propre logement ni travailler selon leurs comptences peuvent encore acqurir des objets technologiques bon march, des vtements bon march, des pizzas bon march. Maintenue bien loin des centres de dcision, mprise et surexploite sur le march du travail, modele par l'homognisation de la consommation, la jeunesse est devenue en Europe et dans le monde arabe une sorte de classe sociale qui, du fait de ses propres caractristiques matrielles, ne connat plus de limite d'ge.

Mais nous nous tions tromps: si la rpression ne fonctionne pas, ce n'est pas le cas non plus de ce que Pasolini appelait dans les annes 1970 l'hdonisme de masse. Que ce soit des coups ou des somnifres, les jeunes n'acceptent plus qu'on les traite comme des enfants: ils ne se laissent plus terroriser (ils se disent sans peur, l-bas et ici) ni acheter (nous ne sommes pas des marchandises).

La Puerta del Sol Madrid dmontre galement le grand chec culturel du capitalisme, qui a voulu maintenir les populations europennes dans un tat permanent d'infantilisme aliment par un spectacle permanent d'images et de sensations fortes. Effrays ou corrompus, on pouvait laisser les enfants voter sans risque que leur vote ait un quelconque lien rel avec la dmocratie. C'est pour cela que, Tunis et Madrid, les jeunes demandent prcisment la dmocratie; et c'est pour cela que, Tunis et Madrid, ils ont compris avec certitude que la dmocratie est organiquement lie cette chose mystrieuse que Kant situait de manire sans appel en dehors des marchs: la dignit.

Il est impressionnant –impressionnant, c'est le mot– d'entendre ces jeunes sans parti, sans beaucoup de formation idologique, ou mme allergiques aux idologies, crier le mot rvolution, comme la Kasbah de Tunis. Ils sont pacifiques, disciplins, ordonns, solidaires, mais ils veulent tout changer. Tout. Ils veulent changer le rgime, comme en Tunisie: le monopole bipartiste des institutions, la corruption, la dgradation des services publics, la manipulation mdiatique, l'impunit des responsables de la crise. Comme la Kasbah de Tunis, tous les partis institutionnels, mmes ceux de gauche, ont t pris contre-pied ou bousculs en dehors du jeu.

Les jeunes de la Puerta del Sol (et des autres villes espagnoles) ne reprsentent aucune force politique et ils ne se sentent reprsents par aucune d'elles. Mais l'erreur –clairement instrumentalise par ceux qui se sentent menacs par le soulvement–, c'est de penser que nous sommes confronts un rejet –et non devant une revendication– de la politique. la lumire des expriences historiques prcdentes, nous pourrions conclure que la perte de lgitimit des institutions et de la caste politique prte le flanc des solutions populistes ou dmagogiques, l'mergence d'un leader fort dont la seule volont va rsoudre miraculeusement tous les problmes. Le fascisme classique en quelque sorte. Mais le fascisme classique, dont l'ombre apparat pourtant dj l'horizon, c'est justement ce que ces jeunes veulent empcher et dnoncer. Le populisme et la dmagogie nous gouvernent d'ailleurs dj, les leaders forts sont ceux qui dominent les partis au pouvoir et tentent de susciter l'adhsion leur gard sur des bases purement motionnelles aux ternels enfants en lesquels ils voulaient nous transformer.

La Kasbah de Tunis, comme la Puerta del Sol, se rvolte justement, au nom de la dmocratie, contre toute sorte de leadership de caudillos. Il y a l-bas, comme ici, une affirmation de dmocratie pure, classique, quasi grecque. L'historien Claudio Eliano raconte l'anecdote d'un candidat athnien qui a dcouvert un paysan crivant son nom sur la liste de ceux qui devaient tre condamns l'ostracisme: Mais tu ne me connais mme pas, s'est plaint l'oligarque. Justement, c'est pour a, a rpondu le paysan, pour que tu ne sois pas connu. la Kasbah de Tunis existait une puissante susceptibilit face tout ce qui tait connu: toutes les personnes clbres, connues par la tlvision, toutes les personnes reconnues par les manifestants n'taient pas les bienvenues sur la place. C'taient les inconnus qui taient autoriss parler et faire des propositions; c'taient les inconnus qui avaient l'autorit et non les clbrits, ceux que le march et son frre jumeau l'lectoralisme accumulent.

Mais il se fait que les inconnus, c'est nous tous; les inconnus, c'est les messieurs et mesdames Tout-le-monde auxquels les candidats aux lections sourient en demandant leur vote pour ensuite les exclure de toute prise de dcision. la Kasbah de Tunis, comme la Puerta del Sol Madrid, il y a une tentative de dmocratiser la vie publique en rendant la souverainet aux inconnus. Personne ne peut nier les risques ni les limites de ce pari, mais personne ne peut non plus nier sans malhonntet que cette rvolution contre les clbrits constitue prcisment une dnonciation du populisme mercantile et de la dmagogie lectoraliste, deux traits centraux des institutions politiques du capitalisme.

Les jeunes de la Kasbah de Madrid, des Kasbahs de toute l'Espagne, veulent une relle dmocratie, car ils savent que c'est d'elle que dpendra leur avenir et celui de toute l'humanit. Ils ne savent pas encore que cette dmocratie, comme nous le rappelle Carlos Fernndez Liria, c'est ce que nous avons toujours appel le communisme. Ils devront le dcouvrir par leurs propres voies, leur manire. Nous, les plus vieux, ce que nous dcouvrons depuis cinq mois, dans le monde arabe et aujourd'hui en Europe, c'est que les ntres –comme les appellent Julio Anguita– ne sont pas comme nous.

Dans Le dsir d'tre punk, extraordinaire roman de Beln Gopeguinote, l'adolescente Martina, exemple vivant de cette gnration sociale qui s'est construite dans les marges des marchs, reproche son pre: Tu n'as pas t un bon exemple. Nous n'avons pas, en effet, donn un bon exemple aux jeunes et, malgr cela, draps dans notre posture de gauche, nous les mprisions en ralit peine moins qu'un Botinnote ou que la Warner, lorsque nous croyions que leurs subjectivits avaient t dfinitivement formates, enserres jamais dans un horizon en bton arm. Et pourtant, ce sont bien eux qui se sont levs contre le gavage de somnifres pour rclamer une rvolution dmocratique. Martina est la Puerta del Sol et il se peut qu'elle choue galement, comme a chou son pre. Mais qu'aucun cinquantenaire de droite (ni de gauche) ne vienne lui dire qu'elle a eu la vie facile; qu'aucun cinquantenaire de droite (ni de gauche) ne vienne lui apprendre qu'on n'obtient rien dans ce monde sans lutter.

La deuxime dcennie du XXIe sicle annonce un futur terrible, peut-tre apocalyptique, mais il s'est dj produit quelques surprises qui doivent nous rajeunir. L'une d'elles est que, mme si tout va mal comme nous le disions, il est certain qu'il y aura rsistance. Une autre, c'est que ce qui unit vritablement, c'est le pouvoir, et que la Puerta del Sol, quoi qu'il se passe, a le pouvoir. Et, enfin, c'est que toutes les analyses, si pointues et mticuleuses soient-elles, laissent toujours une part d'inconnu qui finit par les dmentir.

Il n'y aura pas de rvolution en Espagne, du moins pas dans l'immdiat. Mais une surprise, un miracle, une tempte, une conscience dans les tnbres, un geste de dignit contre l'apathie, un acte de courage contre le consentement, une affirmation antipub de la jeunesse, un cri collectif pour la dmocratie en Europe, n'est-ce pas dj une petite rvolution? Tout a recommenc plusieurs fois au cours de ces derniers deux mille ans. Et quand certains pensaient que tout tait termin, voil que nous avons, plusieurs endroits, le plus inespr: des gens neufs disposs et engags commencer nouveau.

2.MANIFESTES

MANIFESTE DES OCCUPANTS DE LA PUERTA DEL SOL

Puerta del Sol, Madrid, le 18mai 2011

Qui sommes-nous?

Nous sommes des gens qui sont venus librement, parce que nous le voulions. Aprs la manifestation, nous avons dcid de nous runir pour rclamer la dignit, retrouver notre conscience politique et sociale.

Nous ne reprsentons aucun parti ni aucune association.

C'est l'aspiration au changement qui nous unit.

Nous sommes ici par dignit et par solidarit avec ceux qui ne peuvent pas y tre.

Pourquoi sommes-nous ici?

Nous sommes ici car nous voulons une socit nouvelle qui fasse passer la vie avant les intrts conomiques et politiques.

Nous aspirons un changement dans la socit et dans la conscience sociale.

Nous voulons dmontrer que la socit n'est pas endormie. Nouscontinuerons lutter, pour ce qui nous est d, par des moyens pacifiques.

Nous soutenons nos camarades arrts aprs la manifestation et nous exigeons leur remise en libert.

Nous voulons tout, tout de suite. Si tu es d'accord: rejoins-nous!

Mieux vaut perdre en essayant que perdre sans avoir rien essay.

MANIFESTE DE DEMOCRACIA REAL YA!

Mai2011

Nous sommes des gens comme les autres. Nous sommes comme toi: des gens qui se lvent tous les matins pour aller tudier, travailler ou chercher un boulot, des gens qui ont une famille et des amis. Des gens qui travaillent dur tous les jours pour vivre et pour donner un meilleur avenir celles et ceux qui les entourent.

Parmi nous, certains se considrent comme plutt progressistes, d'autres comme plutt conservateurs. Certains sont croyants, d'autres pas du tout. Certains ont des idologies trs dfinies, d'autres se considrent comme apolitiques. Mais nous sommes tous trs proccups et indigns par la situation politique, conomique et sociale qui nous entoure. Par la corruption des politiciens, des entrepreneurs, des banquiers… Par la vulnrabilit des hommes et des femmes de la rue.

Cette situation nous fait mal, quotidiennement. Mais, tous ensemble, nous pouvons la faire changer. Le moment est venu de nous mettre au travail: il est temps de btir tous ensemble une socit meilleure.

Dans ce but, nous raffirmons avec force les points suivants:

–l'galit, le progrs, la solidarit, le libre accs la culture, le dveloppement cologique durable, le bien-tre et le bonheur des personnes doivent tre les priorits de toute socit avance;

–au sein de ces socits, les droits fondamentaux doivent tre garantis: le droit au logement, au travail, la culture, la sant, l'ducation, la participation, au libre dveloppement personnel, ainsi que le droit la consommation des biens ncessaires une vie saine et heureuse;

–le fonctionnement actuel de notre systme politique etgouvernemental ne rpond pas ces priorits et il devient un obstacle pour le progrs de l'humanit;

–la dmocratie part du peuple et, par consquent, le gouvernement doit appartenir au peuple. Cependant, dans ce pays, la classe politique, dans sa majorit, ne daigne mme pas nous couter. Nos voix devraient pouvoir porter dans les institutions et la participation politique des citoyens devrait tre encourage par des procds de dmocratie directe. La politique devrait tre oriente vers le bien de la majorit de la socit, et pas dtourne au profit d'une clique qui s'enrichit et qui prospre nos dpens en se conformant aux diktats des pouvoirs conomiques tout en s'accrochant au pouvoir grce une dictature partitocratique inamovible dont le sigle s'pelle PPSOEnote;

–la soif de pouvoir, son accumulation entre les mains de quelques-uns crent des ingalits, des crispations et des injustices –ce qui mne la violence, que nous refusons. Le modle conomique en vigueur, obsolte et antinaturel, enferme le systme social dans une spirale qui se consume d'elle-mme, enrichissant une minorit et rejetant le reste dans la pauvret. Jusqu' l'effondrement;

–la seule volont, le seul but qui motive ce systme est l'accumulation d'argent. Cette fin, place au-dessus du bon fonctionnement et du bien-tre de la socit, aboutit gaspiller nos ressources, dtruire la plante et engendrer du chmage et des consommateurs malheureux;

–nous, citoyens, sommes pris dans l'engrenage d'une machine destine enrichir cette minorit au mpris de nos besoins lmentaires. Nous sommes anonymes, mais, sans nous, rien de cela n'existerait, car c'est nous qui animons ce monde;

–si, en tant que socit, nous apprenons ne pas placer notre avenir entre les mains d'une rentabilit conomique abstraite qui ne fonctionne jamais notre profit, nous pourrons en finir avec les abus et les privations que nous ressentons tous. Nous avons besoin d'une rvolution thique. On a plac l'argent au-dessus de l'humain, alors qu'il faut le mettre notre service. Nous sommes des personnes, pas des marchandises.

Pour toutes ces raisons, je suis indign/e.

Je crois que je peux tout changer.

Je crois que je peux y contribuer.

Je sais que, tous ensemble, nous le pouvons.

Rejoins-nous. C'est ton droit.

PROPOSITIONS DE L'ASSEMBLE GNRALE DE PUERTA DEL SOL

Puerta del Sol, Madrid, le 20mai 2011

L'assemble gnrale populaire runie ce 20mai au campement de la Puerta del Sol s'est mise d'accord par consensus sur une premire liste de propositions, qui a t labore partir de la compilation et de la synthse de milliers de propositions reues durant plusieurs jours.

Nous rappelons que l'assemble est un processus ouvert et collaboratif.

Cette liste n'est pas close.

Nous exigeons:

1.Le changement de la loi lectorale, pour des listes ouvertes et circonscription unique. L'obtention de siges doit tre proportionnelle au nombre de voix.

2.Le respect des droits fondamentaux reconnus dans la Constitution tels que:

–le droit un logement digne, ce qui implique une rforme de la loi hypothcaire afin que la remise du logement annule la dette en cas d'impay;

–la sant publique, gratuite et universelle;

–la libre circulation des personnes et le renforcement d'une ducation publique et laque.

3.L'abolition des lois et des mesures discriminatoires et injustes telles que l'accord de Bologne et l'Espace europen de l'enseignement suprieur, la loi relative au statut des trangers et celle connue sous le nom de loi Sindenote.

4.Une rforme fiscale favorable aux plus bas revenus, une rforme des impts sur le patrimoine et les droits de succession. L'application de la taxe Tobin, laquelle impose les transferts financiers internationaux. La suppression des paradis fiscaux.

5.Une rforme des conditions de travail de la classe politique afin que soient abolies leurs indemnits de fonction. Les programmes et les propositions politiques doivent acqurir un caractre inalinable.

6.Le rejet et la condamnation de la corruption. La loi lectorale doit obliger de prsenter des listes excluant toute personne accuse ou condamne pour corruption.

7.Une srie de mesures vis--vis des banques et des marchs financiers, prises dans l'esprit de l'article128 de la Constitution, qui stipule que toute la richesse du pays, sous ses diffrentes formes et quelle que soit son appartenance, est subordonne l'intrt gnral. La rduction des pouvoirs du Fonds montaire international et de la Banque centrale europenne. La nationalisation immdiate de toutes les entits bancaires ayant requis leur sauvetage par l'tat. Le durcissement des contrles sur ces entits et sur les oprations financires afin d'viter de possibles abus, quelle qu'en soit la forme.

8.Une vritable sparation de l'glise et de l'tat, comme le stipule l'article16 de la Constitution.

9.Une dmocratie participative et directe dans laquelle la citoyennet prenne une part active. Un accs populaire aux mdias, qui devront tre thiques et vrais.

10.Une authentique rgulation des conditions de travail, dont l'application soit surveille par l'tat.

11.La fermeture de toutes les centrales nuclaires et la promotion d'nergies renouvelables et gratuites.

12.La rcupration des entreprises publiques privatises.

13.Une sparation effective des pouvoirs excutif, lgislatif et judiciaire.

14.Une rduction de la dpense militaire, la fermeture immdiate des usines d'armement et un plus grand contrle de la scurit par l'tat. En tant que mouvement pacifiste, nous croyons au Non la guerre.

15.La reconnaissance de la mmoire historique et des principes fondateurs des luttes pour la dmocratie de notre pays.

16.La totale transparence des comptes et du financement des partis politiques comme moyen pour endiguer la corruption politique.

RSOLUTION DE L'ASSEMBLE POPULAIRE DE LA PLACE SYNTAGMA

Place Syntagma, Athnes, le 28mai 2011
Cette rsolution a t adopte par une assemble de 3000personnes.

Depuis trop longtemps, les dcisions sont prises sans nous.

Nous sommes des travailleurs, des chmeurs, des retraits, des jeunes. Nous sommes venus Syntagma pour nous battre, pour nos vies et pour nos emplois.

Nous sommes ici parce que nous savons que la solution nos problmes ne peut venir que de nous-mmes.

Nous invitons tous les Athniens, les travailleurs, les chmeurs, les jeunes et toute la socit occuper la place Syntagma et toutes les autres places, et reprendre leur vie en main.

L, sur ces places, nous pourrons ensemble donner forme nos exigences.

Nous appelons tous les travailleurs en grve se rendre Syntagma et y rester.

Nous ne quitterons pas ces places avant que ceux qui nous dirigent soient partis: gouvernements, Troka, banques, mmorandums et tous ceux qui nous exploitent.

Nous dirons alors que cette dette n'est pas la ntre.

DMOCRATIE DIRECTE MAINTENANT!

GALIT –JUSTICE– DIGNITɠ!

Les seuls combats perdus sont ceux qui ne sont pas mens!

COMMUNIQU DE PRESSE DE LA PLACE SYNTAGMA OCCUPE

Place Syntagma, Athnes, le 30juillet 2011,
9h30

Nous sommes la place et nous sommes partout.

Comme des voleurs redoutant l'indignation du peuple et le dshonneur public, c'est 4heures du matin que les forces de police sont entres sur la place.

Le procureur a investi la place avec une quipe de la municipalit d'Athnes et ils se sont livrs la destruction mthodique des tentes et des infrastructures destines aux groupes de travail de la place. Ils ont interpell treize personnes dont huit sont actuellement en tat d'arrestation.

Nous condamnons le fait que nos avocats soient privs de contact avec les dtenus du commissariat de police d'Omonoia (pour cette raison, nous ignorons combien de personnes exactement ont t arrts, ainsi que leur identit).

Les militants qui taient prsents pour rsister l'annihilation de la place ont sauv ce qu'ils ont pu et ont film des scnes qui montrent que nous vivons l'vidence dans une dmocratie factice et dans un systme judiciaire fond sur la loi de la jungle.

Ces gouvernants rendent eux-mmes de jour en jour cette vrit plus vidente.

Cette place, c'est nous tous, des milliers de gens ordinaires qui se dressent contre une conomie cynique, antisociale, antidmocratique, corrompue, et contre un statu quo politique. Un statu quo qui, par dsespoir de cause, affrontant son propre chec, tente de se sauver lui-mme par tous les moyens.

Nous ne deviendrons pas ses victimes.

Nous n'avons pas peur, nous ne nous soumettons pas.

Nous les informons qu'ils se trompent s'ils pensent que nettoyer Syntagma et transformer la place en forteresse peut les protger. Il y a dans Athnes des dizaines de places. Dsormais, elles ont toutes leurs assembles gnrales. Et il y a des centaines de places partout en Grce. Nous sommes prsents dans chaque quartier, en la personne de chaque citoyen de ce pays.

Nous sommes les millions de membres d'une socit qui se dresse contre une poigne de corrompus et une minorit servile qui prtend avoir la force pour elle parce qu'elle dispose de la police, mercenaires de l'lite au pouvoir.

Nous sommes partout.

Quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent pas nous faire partir. Les rues et les places, comme les postes de travail, les entreprises, les richesses de ce pays et nos droits lmentaires nous appartiennent. Ils ne sont pas vendre. Nous continuerons exiger leur retour au peuple.

Nous l'avons dit et nous continuerons le dire:

Nous ne cderons pas avant de les avoir renverss.

Tous Syntagma, aujourd'hui samedi 30juillet, 6heures du soir!

Le terrorisme de ce gouvernement dictatorial, du Fonds montaire international et du mmorandum ne doit pas triompher.

Vous ne nous faites pas peur. Vous nous rendez furieux.

Nous continuons nous battre paisiblement, avec dtermination et crativit.

Le centre Media de la place Syntagma

NOUS, CITOYENS DE LA PUERTA DEL SOL ET DE SYNTAGMA, MANIFESTONS NOTRE INDIGNATION ET INVITONS TOUS LES INDIGNS DE TOUTES LES PLACES NOUS REJOINDRE

Appel Sol-Syntagma,
dclaration commune

Le 9septembre 2011

Des tats-Unis Bruxelles, de Grce jusqu'en Bolivie, d'Espagne en Tunisie, la crise du capitalisme ne cesse de s'aggraver. En sont responsables ceux-l mmes qui nous imposent des mesures pour soi-disant en sortir. Leur prtendu remde? Transfrer des ressources publiques des institutions financires prives et faire payer la facture aux peuples coups de plans d'ajustement qui, au lieu de nous faire sortir de la crise, nous y enfoncent davantage.

Dans l'Union europenne, les attaques des marchs financiers sur les dettes publiques font chanter les gouvernements et prennent en otages les Parlements, lesquels adoptent des mesures injustes et dpourvues de toute lgitimit dmocratique, dans le dos de leurs peuples. Les institutions europennes, au lieu de prendre des dcisions politiques fortes face aux marchs financiers qui les attaquent, s'alignent au contraire sur eux.

Ds le dbut de cette crise, nous avons assist une tentative pour convertir la dette prive en dette publique. La manœuvre tait simple: socialiser impunment les pertes aprs avoir scandaleusement privatis les profits.

Les taux d'intrt levs que l'on nous impose pour notre financement ne tiennent pas des doutes sur notre solvabilit, mais aux manœuvres spculatives que mnent de grandes firmes financires pour s'enrichir, en connivence avec les agences de notation.

Les coupes conomiques s'accompagnent de restrictions des liberts dmocratiques. Citons, entre autres, les mesures de contrle et d'expulsion de la population immigre ainsi que les limitations poses la libre circulation des citoyens europens dans l'UE. Seuls l'euro et la libre circulation des capitaux spculatifs trouvent rellement les frontires ouvertes.

Dans l'tat espagnol, nous sommes soumis un processus d'arnaque collective. La dette publique (60% du PIB) N'EST PAS UN PROBLME et pourtant ils l'utilisent comme prtexte pour nous faire croire que nous sommes dans une situation grave, qui justifie les svres attaques en cours contre nos droits et notre patrimoine collectif. C'est au contraire la dette prive (240% du PIB) qui est un vrai problme, mais au lieu d'appliquer des mesures d'austrit aux banques, ils leur accordent des aides et des privilges de toute espce aux dpens du Trsor public. La plus grande aide est la cession des prix imbattables de presque la moiti du systme de nos Caisses d'pargne, ainsi que d'autres entreprises et activits rentables.

Pendant ce temps, contrevenant plusieurs droits fondamentaux, l'accs la Puerta del Sol, picentre du mouvement du 15Mai (15M), est rest interdit.

En Grce, ils nous ont impos des mmorandums. Ils nous ont dit que les coupes, l'austrit et les nouveaux impts taient des sacrifices ncessaires pour faire sortir le pays de la crise et diminuer la dette. Ils nous ont menti!

Jour aprs jour, de nouvelles mesures sont prises, les salaires sont amputs, le chmage monte en flche, la jeunesse migre. Et la dette n'arrte pas de gonfler, parce que les nouveaux emprunts sont destins payer les normes intrts de nos cranciers. Les dficits de la Grce et des autres pays du sud de l'Europe deviennent les surplus des banques d'Allemagne et des autres pays riches du Nord.

Les responsables de l'accroissement de la dette ne sont ni les salaires ni les retraites. Les responsables sont les grands allgements fiscaux et les subventions en faveur du capital, des marchands d'armes et autres firmes pharmaceutiques. Ils nous mettent en faillite afin de mettre en œuvre des mesures et des coupes catastrophiques, afin de vendre la terre et les biens publics des prix dfiant toute concurrence.

Nous disons:

–Qu'ils retirent leurs mmorandums! Qu'ils s'en aillent! Nous ne voulons pas du gouvernement du Fonds montaire international et de la Troka.

–Nationalisation des banques. Avec ses plans de sauvetage, l'tat les a dj payes bien au-dessus de leur valeur boursire pour qu'elles continuent spculer.

–Ouvrons au peuple les livres de la dette pour que nous sachions o est all l'argent.

–Redistribuons radicalement les richesses et changeons la politique fiscale afin de faire payer les possdants: les banquiers, le capital et l'glise.

–Nous voulons le contrle populaire dmocratique sur l'conomie et la production.

Pour tout a, les deux places ensemble NOUS DCLARONS que:

LES POLITIQUES D'AJUSTEMENT QU'ILS APPLIQUENT NE NOUS FERONT PAS SORTIR DE LA CRISE, MAIS NOUS ENFONCERONT PLUS PROFONDMENT DANS CELLE-CI.

ILS NOUS ENTRANENT DANS UNE SITUATION LIMITE AFIN D'APPLIQUER DES MESURES DE SAUVETAGE, QUI NE SAUVERONT EN RALIT QUE LES BANQUES CRANCIRES, ET QUI VONT SE CONCRTISER EN GRAVES ATTAQUES CONTRE NOS DROITS, NOS CONOMIES FAMILIALES ET NOTRE PATRIMOINE PUBLIC.

Nous devons NOUS INDIGNER et NOUS RVOLTER contre pareilles attaques. C'est ce que nous faisons avec le mouvement 15M la place de la Puerta del Sol et depuis l'assemble populaire de Syntagma.

Nous invitons tous les indigns de toutes les places se joindre notre appel.

–Stop aux plans d'ajustement et de sauvetage.

–Non au paiement de la dette illgitime. Cette dette n'est pas la ntre! Nous ne devons rien, nous ne vendons rien, nous ne paierons rien!

–Pour une dmocratie directe et relle MAINTENANT.

–Dfense du public. Pas une seule vente de proprit ou de services publics.

–Coordination de tous les indigns de toutes les places.

DCLARATION DE L'OCCUPATION DE WALL STREET

Wall Street, New York, le 29septembre 2011

Alors que nous nous rassemblons pour exprimer solidairement un sentiment d'injustice collective, nous ne devons pas perdre de vue ce qui nous a runis. Nous crivons pour que tous ceux qui se sentent tromps par les firmes du monde entier puissent savoir que nous sommes vos allis.

Comme un seul peuple uni, nous reconnaissons les faits suivants: que l'avenir du genre humain ncessite la coopration de ses membres; que notre systme doit protger nos droits et que, s'il y a corruption de ce systme, il appartient aux individus de protger leurs droits et ceux de leurs voisins; qu'un gouvernement dmocratique tient son pouvoir du peuple, mais que les firmes ne demandent le consentement de personne pour exploiter les gens comme la Terre; et que la dmocratie vritable demeure introuvable lorsque le processus est dtermin par les pouvoirs conomiques. Nous venons vers vous un moment o les firmes, qui placent le profit avant les personnes, leur intrt avant la justice et l'oppression avant l'galit, dirigent nos gouvernements. Nous nous sommes rassembls ici dans le calme, comme c'est notre droit, pour que ces faits soient rendus publics:

–ils ont pris nos maisons grce des saisies illgales, alors qu'ils n'taient pas en possession de l'hypothque originale;

–ils se sont renflous sur le dos des contribuables, tout en continuant distribuer des bonus exorbitants aux cadres dirigeants;

–ils ont perptu dans le monde du travail des ingalits et des discriminations fondes sur l'ge, la couleur de peau, le sexe, le genre ou l'orientation sexuelle;

–ils ont empoisonn les rserves de nourriture par ngligence, et sap l'agriculture par les phnomnes de monopolisation;

–ils ont fait du profit grce la torture, l'enfermement et aux mauvais traitements infligs d'innombrables animaux, et ont activement dissimul ces pratiques;

–ils ont constamment tent de dpouiller les employs du droit de ngocier pour de meilleurs salaires et des conditions de travail plus sres;

–ils ont pris en otages des tudiants endetts hauteur de dizaines de milliers de dollars pour leurs tudes, qui sont en elles-mmes un droit humain;

–ils ont invariablement externalis le travail et utilis cette externalisation comme effet de levier pour diminuer le salaire et la protection mdicale des travailleurs;

–ils ont influenc les tribunaux pour obtenir les mmes droits que les individus, mais sans endosser aucun dommage ni aucune responsabilit;

–ils ont dpens des millions de dollars en cabinets d'avocats qui cherchaient des biais pour les soustraire leurs obligations contractuelles en ce qui concerne l'assurance maladie;

–ils ont vendu notre intimit comme une matire premire;

–ils ont utilis les forces militaires et policires pour empcher la libert de la presse;

–ils ont dlibrment refus de retirer de la vente, dans un esprit de profit, des produits dfectueux dangereux pour la sant;

–ils dterminent la politique conomique, malgr les checs catastrophiques que leurs politiques ont engendrs et continuent d'engendrer;

–ils ont fait don de sommes d'argent importantes des hommes politiques qui sont responsables de leur rgulation;

–ils continuent faire blocage aux formes alternatives d'nergie pour que nous restions dpendants du ptrole;

–ils continuent faire blocage aux mdicaments gnriques qui pourraient allger des souffrances, voire sauver des vies humaines, dans le seul but de protger des investissements qui ont dj engendr des profits considrables;

–ils ont sciemment dissimul des accidents ptroliers, des faux en criture ou des ingrdients frelats par pur appt du gain;

–ils contrlent les mdias et peuvent ainsi pratiquer la dsinformation et maintenir les gens dans la peur;

–ils ont accept des contrats privs pour assassiner des prisonniers qui furent excuts en dpit de srieux doutes sur leur culpabilit;

–ils ont perptu le colonialisme ici comme l'tranger. Ils ont particip la torture et au meurtre de civils innocents l'tranger;

–ils continuent fabriquer des armes de destruction massive pour recevoir des contrats publicsnote.

tous les peuples du monde, nous, l'assemble gnrale de la ville de New York, qui occupe Wall Street Liberty Square, vous appelons affirmer votre pouvoir. Exercez votre droit vous rassembler pacifiquement, occuper l'espace public, prendre bras-le-corps les problmes auxquels nous sommes confronts et trouver des solutions accessibles tous. toutes les communauts dsireuses d'agir, tous les groupes inspirs par la dmocratie directe, nous offrons soutien, documentation et toutes les ressources dont nous disposons.

Rejoignez-nous et faites entendre votre voix!

3.DMOCRATIE RELLE!

LE COMBAT POUR LA DMOCRATIE RELLEnote

Par Michael Hardt et Toni Negri

Le campement du sud de Manhattan rpond l'chec de la reprsentation. Le mouvement Occupy Wall Street, qui est en train de s'tendre l'ensemble des tats-Unis, ne porte pas que des revendications conomiques. Il s'inscrit dans un cycle plus vaste, qui, de la place Tahrir la Puerta del Sol, pose la question du dpassement du systme politique reprsentatif.

Les manifestations organises sous l'tendard Occupy Wall Street ne trouvent pas un cho auprs de nombreuses personnes uniquement parce qu'elles donnent voix un sentiment gnralis d'injustice conomique, mais aussi, et peut-tre surtout, parce qu'elles expriment des revendications et des aspirations politiques. En se propageant du sud de Manhattan aux villes et communes de l'ensemble des tats-Unis, les mobilisations ont mis en vidence la ralit et la profondeur de l'indignation contre la cupidit des entreprises et les ingalits conomiques. La rvolte contre le manque –ou l'chec– de la reprsentation politique n'est pas moins importante. L'enjeu n'est pas tant de savoir si tel homme ou telle femme politique, ou tel parti, est inefficace ou corrompu (mme s'il s'agit d'une question importante), mais de se demander si le systme politique reprsentatif dans son ensemble est inadapt. Ce mouvement de protestation pourrait, voire devrait, se transformer en un vritable processus dmocratique constituant.

La face politique de la mobilisation d'Occupy Wall Street apparat lorsqu'on la replace aux cts des autres campements de l'anne passe. Ils forment ensemble un cycle de luttes mergentes. Dans de nombreux cas, les lignes d'influence sont explicites. Occupy Wall Street trouve son inspiration dans les campements qui ont dbut le 15mai sur les principales places d'Espagne et qui faisaient eux-mmes suite l'occupation de la place Tahrir, au Caire, plus tt cet hiver. Il convient d'ajouter cette succession de mobilisations une srie d'vnements parallles, tels que les manifestations rcurrentes devant le sige du Parlement du Wisconsin, l'occupation de la place Syntagma Athnes, et les campements de tentes israliens pour la justice conomique. Le contexte diffre bien sr d'une mobilisation l'autre, et elles ne constituent en rien de simples rptitions de ce qui s'est pass ailleurs. C'est plutt que chacun de ces mouvements est parvenu traduire quelques lments communs dans son contexte spcifique.

La nature politique du campement de la place Tahrir, de mme que le fait que les manifestants ne pouvaient en aucune manire tre reprsents par le rgime en place, apparaissaient comme des vidences. La revendication Moubarak, dgage! s'est rvle suffisamment puissante pour pouvoir englober toutes les autres questions. Dans les campements qui suivirent, la Puerta del Sol Madrid et sur la Plaa Catalunya Barcelone, la critique de la reprsentation politique tait plus complexe. Les mobilisations espagnoles ont rassembl un vaste ensemble de revendications conomiques –ayant trait la dette, au logement ou encore l'ducation–, mais leur indignation, que les mdias espagnols ont trs vite identifie comme tant l'affect les dfinissant, tait clairement tourne vers un systme politique incapable de rpondre ces problmes. Face au subterfuge dmocratique du systme politique reprsentatif actuel, les manifestants ont choisi pour slogan principal Democracia Real Ya! –Dmocratie relle maintenant!

Occupy Wall Street doit de ce fait tre compris comme un dveloppement supplmentaire, voire comme une permutation, de ces revendications politiques. L'un des messages qui ressort clairement de ces mobilisations, c'est, bien sr, que les banquiers et les industries de la finance ne nous reprsentent en aucune manire: ce qui est bon pour Wall Street n'est assurment pas bon pour le pays (ou le monde). Un chec plus significatif de la reprsentation doit cependant tre attribu aux hommes et femmes politiques, ainsi qu'aux partis politiques, chargs de reprsenter les intrts du peuple et qui, en ralit, reprsentent de faon beaucoup plus prosaque les banques et les cranciers. Un tel constat dbouche sur une question en apparence nave et basique: la dmocratie n'est-elle pas cense tre le pouvoir du peuple sur la polis –c'est--dire sur l'ensemble de la vie sociale et conomique? Il semble pourtant que la politique est devenue l'auxiliaire des intrts conomiques et financiers.

En insistant sur la nature politique des manifestations d'Occupy Wall Street, nous n'entendons pas les faire entrer dans les termes des querelles entre rpublicains et dmocrates, ou dans les dboires du gouvernement Obama. Si le mouvement se poursuit et grandit, il pourrait bien sr contraindre la Maison-Blanche ou le Congrs prendre de nouvelles mesures, et il pourrait mme devenir un lment de conflit lors du cycle de l'lection prsidentielle venir. Mais les gouvernements d'Obama et de George W. Bush sont tous deux l'origine de renflouements de banques, et le manque de reprsentativit que pointent ces mouvements de protestation concerne donc les deux partis. Dans ce contexte, l'appel espagnol une dmocratie relle maintenant rsonne comme quelque chose d' la fois urgent et complexe.

Si ces diffrents campements de protestation, du Caire et de Tel-Aviv Athnes, Madison, Madrid et dsormais New York, expriment ensemble un mcontentement vis--vis des structures existantes de reprsentation politique, qu'offrent-ils comme alternative? Quelle est cette dmocratie relle qu'ils proposent?

L'indice le plus manifeste se trouve dans l'organisation interne de ces mouvements eux-mmes –en particulier dans la manire dont ces campements exprimentent de nouvelles pratiques dmocratiques. Ces mouvements se sont dvelopps en adoptant ce que nous appelons une forme multitude et se caractrisent par des assembles frquentes et des structures de dcision participatives (il est important de reconnatre ici qu'Occupy Wall Street, comme beaucoup d'autres mobilisations, a galement des racines relles dans les mouvements de mobilisation mondiaux, de Seattle en 1999 Gnes en 2001, voire au-del).

Beaucoup de choses ont t dites sur la manire dont les mdias sociaux comme Facebook et Twitter sont utiliss sur ces campements. Les dispositifs de type rseau ne crent bien sr pas les mouvements, mais ils sont des outils adapts, parce qu'ils correspondent en partie aux structures horizontales rticulaires et aux exprimentations dmocratiques des mouvements eux-mmes. Pour le dire autrement, Twitter n'est pas uniquement utile pour annoncer un vnement, mais galement pour sonder les intentions d'une large assemble sur une dcision prcise en temps rel.

N'attendez donc pas de ces campements qu'ils forment des leaders ou des reprsentants politiques. Aucun Martin Luther King Junior n'mergera des occupations de Wall Street et d'ailleurs. Pour le meilleur ou pour le pire –et nous sommes videmment de ceux qui le prennent comme un dveloppement prometteur–, ce cycle de mouvements s'exprimera travers des structures participatives et horizontales, sans reprsentants. De telles exprimentations de petite chelle dans l'organisation dmocratique devront bien sr tre dveloppes plus avant afin de pouvoir articuler des modles efficaces d'alternative sociale. Ils constituent cependant ds prsent des expressions fortes de l'aspiration une dmocratie relle.

Face la crise et voyant bien la manire dont elle est gre par le systme politique actuel, les jeunes qui peuplent les diffrents campements ont, avec une maturit inattendue, commenc poser une question complexe: si la dmocratie –c'est--dire la dmocratie que nous avons reue– titube sous les bourrasques de la crise conomique et qu'elle est impuissante dfendre les volonts et les intrts de la multitude, peut-tre est-ce le moment de considrer que cette forme de dmocratie est obsolte.

Si les forces de la fortune et de la finance ont russi dominer des institutions censment dmocratiques, incluant la Constitution des tats-Unis, n'est-il pas aujourd'hui possible, sinon ncessaire, de proposer et de construire de nouvelles formes constitutionnelles qui ouvriraient des avenues pour reprendre le projet de recherche du bonheur collectif? Avec de tels raisonnements et de telles revendications, qui sont dj bien vivantes dans les campements de Mditerrane et d'Europe, les mobilisations qui s'tendent depuis Wall Street travers tous les tats-Unis attestent du besoin d'un nouveau processus dmocratique constituant.

LA DMOCRATIE EST NE DANS LES PLACESnote

Par Christos Giovanopoulos

Il n'y a peut-tre pas meilleure preuve de la rupture provoque par le mouvement des places que sa faon ouverte, participative, directement dmocratique de s'organiser et de fonctionner. En moins d'une semaine, il a donn naissance une culture politique d'un type diffrent, qui dpasse tous les modles d'organisation et de lutte connus ce jour. Mme si la question de ses procdures reste encore rgler, il se renouvelle en permanence en reprenant son compte l'un des hritages les plus importants laisss la vie politique et sociale du pays. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problmes de dsorganisation, d'inefficacit ou de retard. tant donn toutefois le rythme explosif de son dveloppement, le manque d'exprience antrieure de ceux qui l'ont cr, la ncessit de compiler, tape par tape, les opinions htrognes et divergentes de tous les participants via des procdures ouvertes, ces problmes ne sont pas une grande surprise. Mme si elles prennent beaucoup de temps, ces procdures sont souples et peuvent tre modifies au jour le jour; elles sont autocritiques et ajustes en fonction des erreurs, des commentaires et des suggestions qui mergent directement de leur mise en pratique. Ce caractre ouvert, galitaire et participatif des procdures et des modes d'organisation procde d'une volont de dcouvrir des procdures susceptibles d'unir tous ceux qui sont touchs par la crise et qui sont mcontents du systme politique actuel.

Le caractre pacifique et non partidaire du texte de l'appel de dpart a t la condition pour que se forme une sphre publique commune o tout le monde peut se runir sans badges pour codcider en discutant au mme niveau. Le refus de dsigner ou d'lire des reprsentants provoque non seulement un malaise du ct des forces de l'tat, qui ne savent pas comment faire face cela, mais bouleverse aussi leur tactique habituelle, leurs manœuvres de diffamation et de destruction des expressions de la rage populaire. Plus que cela, cet aspect sans visage, selon l'expression de Pretenderisnote, est la meilleure faon pour le mouvement de sauvegarder la transparence de son organisation, ainsi que sa volont d'tre l'expression de tout le monde –et pas seulement de sa fraction soi-disant la plus l'avant-garde ou politise.

La question des procdures n'est pas une simple question d'organisation, mais une question cl en ce qui concerne l'essence politique du mouvement. Il s'agit de prserver les conditions de l'unit, de l'implication, et de la libre participation de tous la prise de parole et au processus dcisionnel des assembles populaires, des groupes de travail, des assembles thmatiques, pour ce qui est de leur apprciation et de leur contrle immdiats. Cette conception, qui rejette toute forme de reprsentation ou de mdiation, est garantie par la circulation permanente des positions rvocables qui traverse toutes les structures et toutes les fonctions nes de ce mouvement. De mme, la position du mouvement par rapport aux mdias de masse est diffrente: il refuse de s'adresser eux, pas mme par l'intermdiaire de communiqus de presse. Il photographie et enregistre lui-mme ses dbats et ses dcisions, et les projette sur cran gant. Il cre ses propres canaux de communication –avec son site Internet principal www.real-democracy.gr, qui est le seul relais mdiatique de ses dcisions.

L'ASSEMBLE POPULAIRE

L'assemble populaire quotidienne de la place Syntagma ( partir de 21heures), comme les autres assembles correspondantes dans d'autres villes, est la seule instance qui a un droit de dcision. Les sujets abords dans chaque assemble populaire sont dfinis en fonction de la discussion, des demandes et des propositions soumises dans les assembles prcdentes. Celles-ci sont constates par des procs-verbaux publis en ligne. Des suggestions sont galement recueillies, la fois en ligne et physiquement, en personne. Celles-ci sont toutes collectes dans les groupes thmatiques correspondants et reviennent devant l'assemble populaire sous forme de propositions spcifiques pour consultation et approbation. Les rsolutions finales sont rdiges lors de l'assemble, en fonction des commentaires des intervenants, et sont soumises pour approbation, toujours avant minuit afin de ne pas exclure ceux qui travaillent et ceux qui doivent utiliser les transports publics pour rentrer dans leur quartier. Tout le monde a le droit de parler et, au dbut de chaque assemble, aprs lecture et approbation de l'ordre du jour, des tickets sont distribus tous ceux qui souhaitent prendre la parole. Les orateurs sont slectionns par tirage au sort pendant l'assemble. Habituellement, il y a entre quatre-vingts et cent orateurs pour plus de deux mille personnes participant quotidiennement l'assemble. Malgr cet lment de hasard, l'exprience a jusqu'ici prouv que c'tait l le meilleur moyen d'viter les phnomnes d'imposition de programmes spcifiques ou d'influence des dcisions de l'assemble par des interventions organises. Aprs minuit, qui est l'heure limite pour la prise de dcision, l'assemble se poursuit sous forme de forum de parole ouvert.

LES GROUPES DE TRAVAIL

Pour le moment, il y a plus de quinze groupes de travail et douze groupes thmatiques. Les groupes de travail sont le nerf de la vie sur la place et leur contribution s'est rvle inestimable, non seulement parce qu'ils trouvent des solutions pratiques aux problmes qui se posent et parce qu'ils ont russi rpondre, malgr de nombreux obstacles, des besoins sans cesse croissants concernant la mise en œuvre, le fonctionnement et l'organisation de la vie de la place, mais surtout parce que ces groupes comprennent l'esprit de contribution du peuple, sa volont de prendre sa vie en main et de mobiliser ses capacits d'auto-organisation, sans experts ni capitaux, en ne comptant que sur ses seules capacits propres. Des milliers de personnes ont rejoint ces groupes de travail et leur disponibilit est la force motrice du mouvement, bien que celle-ci n'ait pas t jusqu' prsent utilise de la faon la plus efficace, en partie en raison de la croissance rapide du mouvement. Il est rvlateur que, malgr les importants besoins financiers et en dpit des offres faites par le peuple pour contribuer financirement, l'ide de mettre en place une cagnotte a t rejete. Non seulement en raison des dangers inhrents toute gestion d'argent, mais aussi afin de prouver qu'il y a d'autres faons de faire les choses. La pratique consiste alors proposer, la place de l'argent, des apports de toute nature, qui vont des matriaux d'criture jusqu'aux projecteurs vido en passant par la nourriture. Et la contribution du peuple a dpass toutes les attentes. Jusqu' prsent, les groupes qui fonctionnent sont les suivants: soutien technique, approvisionnement matriel, artistes, nettoyage, soutien administratif, cantine, traduction, service d'ordre, communication-multimdia, soutien juridique, sensibilisation, sant, change de services, messagers. Chacun de ces groupes a t divis en sous-groupes selon chaque ensemble de tches spcialises. Les groupes se runissent dans des assembles ouvertes tous les jours 18heures et le groupe messager fait en sorte que leurs besoins et leurs suggestions soient connus de tous les groupes afin de garantir une bonne coopration et de rsoudre les problmes qui pourraient survenir.

LES ASSEMBLES THMATIQUES

Le fonctionnement des assembles thmatiques est n des besoins et des demandes du peuple, exprimes via l'assemble et les sites Internet (Real-Democracy, Facebook, etc.), de mettre en place un processus qui permette de prendre position sur des questions brlantes, sur tous ces sujets qui ont fait descendre les gens dans les rues et sur les places. Ces assembles servent aussi mener des discussions plus approfondies, en amont, sur des questions particulires –chose que l'assemble centrale ne peut pas faire, du fait de sa taille et de son fonctionnement. Des groupes thmatiques ont ainsi t forms, sur la crise, sur l'emploi et les chmeurs, sur l'ducation et les tudiants, sur la sant et l'assurance maladie, sur l'environnement, la technologie, la solidarit, la justice et les questions juridiques, la dette… Ces assembles se runissent quotidiennement entre 19heures et 21heures, et des centaines de personnes y participent. Avec un fonctionnement mieux tabli, elles contribueront largement alimenter la discussion et les questions abordes dans l'assemble populaire principale. Le but est d'articuler des discours concrets pour œuvrer au renversement du systme actuel et pour sortir le pays de la crise conformment la volont du peuple.

CHOSES ENTENDUES L'ASSEMBLE DMOCRATIQUE DE LA PLACE SYNTAGMA

Place Syntagma, Athnes. Ces minutes ont t prises le 25mai 2011 entre 10heures du matin et 13heures.

Ces dernires heures, quatre-vingt-trois personnes au total ont parl –avec, parmi elles, des chmeurs, des tudiants, des travailleurs du priv et du public, des journalistes, des artistes, des lycens, des professeurs, des universitaires, des sans-abri, des femmes au foyer et bien d'autres. Ces minutes ont t enregistres dans l'ordre chronologique, sans rfrence aux dtails personnels, car souvent personne ne les mentionnait. plusieurs occasions, il y a eu des propositions pour s'organiser, d'autres fois c'tait des cris, d'agonie ou de dnonciation, mais ces opinions taient toujours respectes et respectaient toujours la procdure de la dmocratie directe.

Voici les minutes de cette assemble, retranscrites sous la forme d'une ou deux phrases de rsum pour chaque intervention.

–Il nous faut tenir des campements dans tous les espaces ouverts du pays, organiser des groupes de travail avec des tches spcifiques.

–Nous avons la beaut de notre ct, contre des banquiers vicieux et des politiciens mauvais.

–Tout politicien qui commet des injustices, quiconque ne respectant pas les exigences populaires doit rentrer chez lui ou aller en prison.

–C'est une manifestation, un rassemblement, qui me donne des frissons.

–Leur dmocratie ne garantit ni l'galit ni la justice.

–Restons Syntagma et dcidons, ici, comment nous allons rsoudre nos problmes.

–Quand nous, le peuple, tous ensemble, nous discutons sans peur, la peur change de camp et s'infiltre en eux, l-haut, au Parlement.

–Au point o nous en sommes, les mots perdent leur sens en Grce. Nous disons “ELLAS” [Grce] et ils entendent “ELAS” [police]. Nous disons “LAOS” [le peuple] et ils font semblant d'entendre “LA. OS” [le parti d'extrme droite]. Nous devons nous battre, trouver le pouvoir de rendre nouveau leur sens aux mots.

–Nous devons garder la place de Syntagma et toutes les rues alentour cette nuit, et toutes les nuits jusqu' ce que nous trouvions une solution.

–Nous ne devrions pas nous satisfaire de l'tat de consommateurs, nous devrions nous satisfaire de l'tat de citoyens bons et responsables.

–Les cyclistes, avec leurs manifestations, ont gagn leur droit manifester, ils ont gagn leur espace. Nous devrions suivre leur exemple.

–Nous devrions prendre conscience du pouvoir et des problmes que nous avons en commun.

–Nous devons abattre ce systme ploutocratique, nous devons le faire avec une force rvolutionnaire.

–Nous devons regarder cette question du vol de nos vies de faon plus globale. Nous devrions nous connecter toute chose similaire en train de se produire travers le monde.

–Nous devrions inviter des professeurs et des spcialistes du droit capables de nous expliquer comment nous dbarrasser du mmorandum.

–Nous devons organiser des vnements culturels, des projections et des concerts Syntagma et des campements que nous allons organiser.

–Ce n'est pas les politiciens qu'il faut accuser, c'est chacun d'entre nous avec nos comportements individualistes.

–Nous devrions commencer par un changement personnel, nous changer nous-mmes. Nous devons nous adresser nos amis tudiants, nos amis travailleurs, et leur demander de changer de logique et d'attitude. Et nous devons tous contribuer cela.

–Nous devons poursuivre avec rigueur les rvoltes du monde arabe. Nous devons dpasser les cadres des patries et des nations.

–Le problme principal de la dmocratie de base, c'est l'indiffrence. L'indiffrence commence avec le consumrisme. Nous devons cesser d'tre indiffrents.

–Ce systme bnficie l'lite et rprime la masse. Nous devons tenir des assembles dans chaque quartier.

–Syntagma, ce soir, je me sens heureux. Commenons d'un bon pied en teignant nos tlvisions. Et nous devons commencer nous coordonner.

–Nous exigeons clairement que la dmocratie revienne sa base, c'est--dire nous tous. Nous ne voulons pas de symboles ni de drapeaux. Et nous devons tous sortir du lieu confortable o nous nous sommes installs, et commencer le travail d'organisation.

–Nous devons crer un blog de coordination et d'information.

–Nous participons autant que faire se peut changer nos vies. Amener la dmocratie une position juste, une position qui respecte la vie et de la dignit humaine.

–Pnyka [la colline du Pnyx] dans l'Antiquit, il y avait des assembles qui consolidaient la dmocratie, qui la rendaient concrte. Nous devons changer nos vies, changer notre histoire. Dans mon entreprise, ils ont chang, ils emploient des chmeurs, ils leur offrent du travail.

–Quiconque menace notre futur doit partir. Nous devons continuer nous organiser d'en bas, avec vie et force.

–Ce soir, tous nos visages taient illumins par un sourire. Nos mes se sont ravives. Continuons.

–Les politiciens doivent tre punis et nous devons nous battre pour que cette punition soit effective.

–Nous devrions avoir un rassemblement tous les soirs 18heures, et une assemble 21heures.

–Il y a une peur qui habite les mdias de masse et les politiciens aujourd'hui. Notre rassemblement est norme, notre assemble est norme. Nous ne devons pas leur permettre de nous digrer, de nous rcuprer, de nous intgrer.

–Nous devons commencer formuler des revendications. Pour que la politique change, pour que le gouvernement s'en aille, nous devons fabriquer ensemble nos propositions.

–Que la dette qu'ils nous font subir aille en enfer. Transformons ces assembles populaires en centre politique, formulons des mots-outils et des pratiques. Rsistons avec acharnement.

–Le systme de sant s'croule, il n'y a plus de mdicaments, de matriel, les gens l'hpital sont en danger, les politiciens nous abandonnent.

–Je prends le micro seulement pour m'excuser auprs des jeunes gens prsents ici, et ils sont trs nombreux, pour m'excuser pour le pays et la situation politique que nous leur laissons.

–Nous devons commencer le processus d'auto-organisation, pour rinstaurer notre rapport la politique. Nous devons nous battre pour cela frocement, pour crer un monde meilleur.

–Nous devons donner le pouvoir tous, aux citoyens, aux artistes, aux gens ordinaires qui ont pris une grande bouffe d'air aujourd'hui.

–Exerons notre droit la dsobissance, faisons-le avec force et passion. Recrons l'histoire depuis le dbut.

–La dmocratie commence ici Athnes. La politique n'est pas quelque chose de mauvais. Pour l'amliorer, reprenons-la entre nos mains.

–L'information et la diffusion de ce qui se passe ici sont unetape importante pour l'information et la coordination, nous devons l'assurer par tous les moyens possibles.

–Apportons ici de la nourriture, pour passer les nombreuses heures d'assemble. Cela pourrait tre la petite contribution de ceux parmi nous qui ne peuvent pas rester toutes ces heures.

–Les problmes sont communs et ce sont eux qui nous unissent. Nous ne devrions pas accepter les drapeaux politiques, ou tout ce qui nous divise.

–N'ayez pas peur. Restez calmes –c'est aussi ce que je vais dire mes tudiants. Sachez que l'conomie est simple, elle ne devient complique qu'entre les mains de ces prdateurs.

–Une victoire serait que tous les jeunes viennent Syntagma.

–L'auto-organisation est la seule solution. Plus nous la raliserons rapidement, mieux ce sera pour nous tous.

–Ils nous ont mis genoux avec leurs accords. Ces ploutocrates, les armateurs, n'ont pas les mmes droits que nous. Nous produisons leur richesse, notre richesse. Reprenons ce qui est nous.

–La dette fait que nous menons nos vies genoux.

–Le peuple espagnol nous a donn l'ide et le signal du dpart. Nous devons nous coordonner avec le reste des pays du Sud endetts, nous devons nous mobiliser. Le peuple espagnol nous a montr la voie.

–Ce que nous vivons nous concerne tous, les Espagnols, les Irlandais, tous les peuples. Nous avons ouvert une bote de conserve et il faut la dmultiplier, nous devons nous coordonner, nous tous, les avocats, les conomistes, les tudiants, pour apporter nos connaissances –mais, le plus important, c'est de faire passer le message, de faire passer la flamme de ce qui s'est pass ici nos familles, nos collgues.

–La vie a de la valeur pour nous tous.

–Jeunes gens, prenez vos vies en main. Ils nous ramnent aux conditions de vie du Moyen ge, l'esclavage. Le combat d'aujourd'hui est un combat contre la barbarie.

–La politique est compose de plusieurs outils. L'un d'entre eux est la capacit se coordonner avec d'autres rvoltes. En ce moment, en Espagne, il y a des crans gants qui diffusent ce qui se passe ici.

–Pour le moment, nous sommes nombreux. Nous commenons penser comme un seul homme ou, pour le dire autrement: un pour tous, tous pour un.

–Ce serait trs bien s'il y avait un interprte en langage des signes pendant que je parle.

–Cela sera un grand moment quand nous nous chapperons du pige qu'ils nous ont tendu. partir de maintenant, nous devons rengocier la balance des pouvoirs dans la socit grecque et sur la scne politique grecque, qui, en ce moment, est en faveur du gouvernement.

–Ils sont en train de dtruire des victoires politiques et sociales qui sont vieilles d'un sicle. Ils sont en train de dtruire l'espoir que nous devons regagner.

–Nous devons changer le rapport de forces entre pouvoir politique et pouvoir social.

–Une tape bnfique de socialisation et de discussion serait d'amener ici dans l'espace public des activits qui prennent habituellement place dans la sphre prive.

–Ils calomnient les fonctionnaires, les professeurs, les universitaires, les docteurs. La justice n'a pas 500euros de salaire. Ils nous privent de notre dignit.

–La politique est l'affaire de tous. La socit a chou. Nous devons changer a.

–Ma gnration a approximativement cinquante ans, elle est au Parlement et je fais des excuses pour l o elle nous a mens et pour ce que vous avez endurer.

–J'ai vingt-quatre ans, j'en ai marre, je suis fatigu de ces gens parlant en “isme”, dans un langage ennuyeux. Je veux que quelque chose change, en prenant en compte nos propres responsabilits.

–Nous sommes ici pour dcouvrir la vraie dmocratie.

–Commenons par nous adresser les uns aux autres comme si nous faisions partie de la mme famille.

–Le but est de vivre dignement et avec la tte haute. Se lever contre le ridicule. Nous n'accepterons pas de mmorandum.

–La Grce est au bord de la falaise et l'argent du pays est dj l'tranger. Ils nous ont vols et continuent le faire.

–Ils nous donnent l'galit dans la privation sociale. Nous devons nous battre pour l'galit dans l'lvation sociale.

–La chose la plus ncessaire serait de savoir pourquoi nous faisons ce que nous faisons ici. Pouvoir dire j'ai le sida ou le cancer, ou que je suis sans-abri, et ne pas avoir honte pour autant. Nous avons tous besoin de savoir pourquoi nous sommes ici ce soir.

–Il n'y a aucun acte plus opportun, avec une signification politique plus profonde, que le fait de reprendre nos vies en main.

–Nous devons tous devenir des serviteurs responsables au service du peuple.

–Nous devons agir pour dfendre la Constitution et la Grce, comme l'article12 de la Constitution nous le rappelle.

–C'est ici que nous formons la nouvelle force politique. Finissons-en avec la crainte et la misre.

–Le message de la rvolte doit s'tendre partout. Nous devons travailler pour le commun, pour le “nous”. Tous les chmeurs doivent se mobiliser et s'organiser.

–Rien ne fonctionne sans nos mains. Des grves gnrales partout, nous devons nous transformer en un gigantesque poing.

–Nous devons devenir un virus et nous tendre partout.

–[…]

FAIRE L'IMPOSSIBLE. PROPOS DE LA DCISION AU CONSENSUSnote

Par David Graeber

Le 2aot, au tout premier rassemblement de ce qui allait devenir Occupy Wall Street, une douzaine de personnes environ s'assirent en cercle Bowling Green. Nous, comit pour un mouvement social autoproclam qui esprait simplement exister quelques jours, avons voqu une dcision capitale. Notre rve tait de crer une assemble gnrale New York et d'en faire un modle pour des assembles dmocratiques que nous esprions voir surgir dans toute l'Amrique. Mais comment voulions-nous que ces assembles fonctionnent pratiquement?

Les anarchistes runis dans le cercle firent ce qui semblait, ce moment, une proposition d'une ambition dmesure. Pourquoi ces assembles ne fonctionneraient-elles pas exactement comme ce comit: au consensus?

Cela reprsentait, pour le moins, un risque norme, car d'aussi loin que chacun d'entre nous se souvenait, personne n'avait jamais russi raliser quelque chose de semblable auparavant. Le fonctionnement au consensus a t utilis avec succs dans les spokescouncils –activistes organiss en groupes affinitaires, chacun tant reprsent par un simple porte-parole–, mais jamais dans de grandes assembles comme celle que nous appelions de nos vœux New York. Mme les assembles gnrales en Grce et en Espagne n'avaient pas expriment ce mode de dcision. Mais le consensus tait la mthode la plus en adquation avec nos principes. Aussi, nous nous jetmes l'eau.

Trois mois plus tard, des centaines d'assembles, grandes ou petites, fonctionnent prsent au consensus dans toute l'Amrique. Les dcisions sont prises dmocratiquement, sans vote, avec l'assentiment de tous. en croire la sagesse ordinaire, de telles choses sont impossibles et, pourtant, cela a eu lieu –de la mme faon que d'autres phnomnes inexplicables, tels que l'amour, la rvolution ou la vie mme ( partir d'une particule lmentaire), ont eu lieu.

La dmocratie directe adopte par Occupy Wall Street prend ses racines profondes dans l'histoire de l'Amrique radicale. Elle fut largement utilise par le mouvement des droits civiques et par SDS (Students for a Democratic Society). Mais, sous sa forme de pratique courante, elle fut mise en œuvre dans les mouvements fministes, au sein de certaines traditions spirituelles (quakers et amrindiennes), autant que dans le mouvement anarchiste lui-mme. La raison pour laquelle la dmocratie directe, fonde sur le consensus, a t si clairement adopte par l'anarchisme et identifie lui est qu'elle incarne ce qui en est peut-tre le principe le plus fondamental: de la mme faon que des tres humains traits comme des enfants ont tendance se comporter comme des enfants, le moyen pour les encourager agir comme des adultes mrs et responsables est de les traiter comme s'ils l'taient dj.

Le consensus n'est pas un systme de vote l'unanimit; la possibilit de bloquer une dcision ne passe pas par un vote ngatif, mais par un veto. Un peu comme une intervention de la Cour suprme dclarant qu'une proposition viole certains principes thiques fondamentaux – ceci prs que, dans ce cas, n'importe qui ayant le courage d'en appeler au veto peut endosser la robe du juge. Les participants savent donc qu'ils peuvent bloquer chaque instant la dlibration s'ils estiment qu'elle s'carte des principes de base, ce qui se traduit par le fait qu'ils le font rarement.

Cela signifie aussi qu'un compromis sur des points mineurs s'obtient facilement; le processus conduisant une synthse imaginative est vraiment l'essence de ce fonctionnement. Enfin, ce qui compte, c'est moins la question de savoir comment la dcision finale a t obtenue –par un appel aux intentions de bloquer la dcision, ou par des choix que l'on fait connatre par des gestes des mains– que le fait que chacun ait pu jouer un rle pour affiner et mettre au point la synthse finale. Peut-tre ne pourrons-nous jamais prouver, par la logique, que la dmocratie directe, la libert et une socit fonde sur des principes de solidarit sont possibles. Nous pouvons seulement le dmontrer en agissant. Dans les parcs et les squares d'Amrique, les gens ont commenc en faire la preuve ds qu'ils ont dcid d'y participer. Les Amricains comprennent de plus en plus que la libert et la dmocratie sont nos valeurs suprmes, et que notre amour de la libert et de la dmocratie est ce qui nous dfinit en tant que peuple –mme si, de faon subtile mais continue, on nous enseigne que la libert et la dmocratie vritables ne pourront jamais rellement exister.

l'instant o nous prenons conscience du caractre trompeur de cet enseignement, nous commenons nous poser une autre question: combien d'autres choses impossibles pouvons-nous russir faire? Et c'est maintenant, de cette faon, que nous commenons faire l'impossible.

LA THOLOGIE DU CONSENSUSnote

Par L. A. Kauffman

Occupy Wall Street a ds le dpart opt pour la prise de dcision au consensus, un processus dans lequel les groupes se mettent d'accord sans recourir au vote. Plutt que de voter pour ou contre un plan controvers, les groupes qui prennent des dcisions au consensus retravaillent le plan propos et le peaufinent jusqu' ce que tout le monde le trouve acceptable. Un article post sur le site Internet de l'assemble gnrale de New York explique: Le consensus est un processus de pense crative. Lorsque nous votons, nous dcidons entre les deux termes figs d'une alternative. Avec le consensus, nous empoignons un problme, nous coutons toute la gamme possible des opinions, des enthousiasmes et des proccupations, et nous en faisons la synthse dans une proposition qui correspond au mieux la vision de tout le monde.

Le consensus a t adopt par un large ventail de mouvements sociaux au cours des trente-cinq dernires annes et ses promoteurs lui attribuent toute une srie de vertus. Ils estiment que le consensus est intrinsquement plus dmocratique que les autres mthodes de dcision et qu'il favorise les transformations radicales, la fois au sein des mouvements et dans leurs relations avec le reste du monde. Un petit manuel rdig en 1990 pour une action de blocage de Wall Street lors de la Journe de la Terre expliquait: Le consensus, qui offre un modle coopratif pour raliser l'unit du groupe, constitue une tape essentielle pour la cration d'une culture qui accorde plus de valeur la coopration qu' la concurrence.

Peu de gens connaissent les origines de ce processus. Celles-ci apportent pourtant un clairage intressant et tonnant sur son fonctionnement. La prise de dcision au consensus est entre dans le monde de l'activisme l't 1976, quand un groupe de militants se rclamant de l'Alliance des coquilles de palourdes lana une campagne d'action directe contre le projet de centrale nuclaire de Seabrook.

De nombreux militants de l'poque avaient conscience de ce que l'crivaine fministe Jo Freeman avait appel, dans un texte clbre, la tyrannie de l'absence de structurenote. La tendance, dans certains mouvements du dbut des annes 1970, abandonner toute structure au nom de la spontanit et du caractre informel des mouvements s'tait rvle non seulement irralisable, mais, pire encore, antidmocratique. Les dcisions taient prises malgr tout, mais hors de tout processus choisi et sans pouvoir rendre de comptes personne.

Les organisateurs de La Palourde, comme on les appelait familirement, cherchaient un processus capable de djouer les piges de l'absence de structure sans pour autant avoir recours la hirarchie. C'est dans ce contexte que deux personnes qui travaillaient pour l'American Friends Service Committee, une organisation pacifiste reconnue affilie la Socit des Amis –les quakers–, suggrrent alors de recourir la mthode du consensus.

Comme l'a crit l'historien A. Paul Hare, depuis plus de trois cents ans, les membres de la Socit des Amis (les quakers) prennent des dcisions collectives sans voter. Leur mthode consiste trouver un “sens de la runion”, qui reprsente le consensus des participants. Idalement, ce consensus ne reprsente pas la simple “unanimit” comprise comme une opinion sur laquelle tous les membres se mettent d'accord, mais une “unit”: une vrit suprieure qui se dveloppe partir de l'examen des opinions divergentes et qui les unit toutes.

Ce processus, croient les adeptes, est une manifestation de la volont divine. Un Guide de la pratique quaker publi en 1943 explique: Le principe d'orientation organisationnelle, selon lequel l'Esprit peut inspirer le groupe comme un tout, est un lment central. Comme il n'y a qu'une seule vrit, son Esprit, si on la suit, produira l'unit.

Les quakers ont pour rgle de ne pas faire du proslytisme pour leur foi, et les deux organisateurs de la campagne antinuclaire de Seabrook ne faisaient pas exception ce principe. Ils introduisirent donc la mthode de prise de dcision au consensus dans une version dpouille de son contenu thologique. Comme l'une de ces militants, Sukie Rice, me l'a confi dans une interview, en 2002, les Amis considrent le consensus comme une attente de l'Esprit: vous priez que vous suiviez la volont de Dieu. Mais, dans La Palourde, ce n'tait pas a. La Palourde a simplement utilis le consensus comme un processus dcisionnel compatible avec la non-violence.

Rice poursuivit: Les militants ne se doutaient pas que le mode d'organisation de La Palourde allait devenir un prototype pour tous les autres groupes qui ont dcoll partir de l. Mais c'est ce qui est arriv. Aprs la campagne de La Palourde, le consensus est devenu le processus dcisionnel valide pour de nombreux segments de la gauche militante, en particulier pour ceux qui optaient pour l'action directe comme lment central de leur stratgie, jusques et y compris les mouvements d'occupation d'aujourd'hui. Et si Rice et son collgue avaient bien pris soin d'exclure toute thologie explicite de leurs formations sur le consensus, quelque chose de cette origine religieuse continue sans doute de lui coller la peau jusqu' ce jour.

Peut-tre y a-t-il quelque chose de cet ordre dans la vnration dans laquelle on tient parfois le consensus dans les cercles militants, et qui fait que ceux qui osent mettre des doutes sur les difficults de son utilisation se sentent un peu comme des hrtiques. Peut-tre cela a-t-il voir avec l'hypothse, intgre ce processus, selon laquelle les divisions rsultent d'une divergence de points de vue (qui peuvent donc tre concilis) plutt que d'intrts divergents (qui eux, souvent, sont inconciliables). Cela tient peut-tre aussi la thse, prsente en fait plutt comme un article de foi, que le consensus est intrinsquement plus dmocratique et plus radical que d'autres formes de prise de dcision.

Le processus de consensus a des vertus considrables, mais il a aussi des dfauts. Il favorise ceux qui ont beaucoup de temps consacrer aux runions; moins d'tre pratiqu avec une habilet rare, il peut concentrer une attention excessive sur le ttu ou le perturbateur. Occupy Wall Street a commenc remettre en question tant de choses que l'on croyait donnes d'avance. Puisse-t-il faire la mme chose avec ses propres mthodes.

4.NOUS SOMMES LES 99%

LE MOUVEMENT OCCUPY WALL STREET EST ACTUELLEMENT LA CHOSE LA PLUS IMPORTANTE AU MONDEnote

Par Naomi Klein

J'ai eu l'honneur d'tre invite parler devant les manifestants d'Occupy Wall Street le 29septembre 2011. La sonorisation ayant t (honteusement) interdite, tout ce que je disais devait tre rpt par des centaines de personnes afin que tous puissent m'entendre (un systme de microphone humain). Ce que j'ai dit Liberty Place a donc t trs court. Voici la version longue de ce discours:

Je vous aime.

Et je ne dis pas cela pour que des centaines d'entre vous me rpondent en criant Je vous aime. Mme si c'est videmment un des avantages de ce systme de microphone humain. Dites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous redisent, encore plus fort.

Hier, un des orateurs du rassemblement syndical a dclar: Nous nous sommes trouvs. Ce sentiment saisit bien la beaut de ce qui se cre ici. Un espace largement ouvert –et une ide si grande qu'elle ne peut tre contenue dans aucun endroit– pour tous ceux qui veulent un monde meilleur. Nous en sommes tellement reconnaissants.

S'il y a une chose que je sais, c'est que les 1% aiment les crises. Quand les gens sont paniqus et dsesprs, que personne ne semble savoir ce qu'il faut faire, c'est le moment idal pour eux pour faire passer leur liste de vœux, avec leurs politiques pro-entreprises: privatiser l'ducation et la scurit sociale, mettre en pices les services publics, se dbarrasser des dernires mesures contraignantes pour les entreprises. Au cœur de la crise, c'est ce qui se passe partout dans le monde.

Et une seule chose peut bloquer cette stratgie. Une grande chose heureusement: les 99%. Ces 99% qui descendent dans les rues, de Madison Madrid, en disant: Non, nous ne paierons pas pour votre crise.

Ce slogan est n en Italie en 2008. Il a ricoch en Grce, en France, en Irlande, pour finalement faire son chemin jusqu' l'endroit mme o la crise a commenc.

Pourquoi protestent-ils?, demandent la tlvision les experts drouts. Pendant ce temps, le reste du monde demande: Pourquoi avez-vous mis autant de temps?, On se demandait quand vous alliez vous manifester. Et la plupart disent: Bienvenue!

Beaucoup de gens ont tabli un parallle entre Occupy Wall Street et les manifestations antimondialisation qui avaient attir l'attention Seattle en 1999. C'tait la dernire fois qu'un mouvement mondial, dirig par des jeunes, dcentralis, menait une action visant directement le pouvoir des entreprises. Et je suis fire d'avoir particip ce que nous appelions alors le mouvement des mouvements.

Mais il y a aussi de grandes diffrences. Nous avions notamment choisi pour cible des sommets internationaux: l'Organisation mondiale du commerce, le Fonds montaire international, le G8. Ces sommets sont par nature phmres, ils ne durent qu'une semaine. Ce qui nous rendait nous aussi phmres. On apparaissait, on faisait la une des journaux, et puis on disparaissait. Et, dans la frnsie d'hyperpatriotisme et de militarisme qui a suivi l'attaque du 11Septembre, il a t facile de nous balayer compltement, au moins en Amrique du Nord.

Occupy Wall Street, au contraire, s'est choisi une cible fixe. Vous n'avez fix aucune date limite votre prsence ici. Cela est sage. C'est seulement en restant sur place que des racines peuvent pousser. C'est crucial. C'est un fait de l're de l'information: beaucoup trop de mouvements apparaissent comme de belles fleurs et meurent rapidement. Parce qu'ils n'ont pas de racines. Et qu'ils n'ont pas de plan long terme sur comment se maintenir. Quand les temptes arrivent, ils sont emports.

tre un mouvement horizontal et profondment dmocratique est formidable. Et ces principes sont compatibles avec le dur labeur de construction de structures et d'institutions suffisamment robustes pour traverser les temptes venir. Je crois vraiment que c'est ce qui va se passer ici.

Autre chose que ce mouvement fait bien: vous vous tes engags tre non-violents. Vous avez refus de donner aux mdias ces images de fentres casses ou de batailles de rue qu'ils attendent si dsesprment. Et cette prodigieuse discipline de votre ct implique que c'est la brutalit scandaleuse et injustifie de la police que l'histoire retiendra. Une brutalit que nous n'avons pas constate la nuit dernire seulement. Pendant ce temps, le soutien au mouvement grandit de plus en plus. Plus de sagesse.

Mais la principale diffrence, c'est qu'en 1999 nous prenions le capitalisme au sommet d'un boom conomique frntique. Le chmage tait bas, les portefeuilles d'actions enflaient. Les mdias taient fascins par l'argent facile. l'poque, on parlait de start-up, pas de fermetures d'entreprises.

Nous avons montr que la drgulation derrire ce dlire a eu un cot. Elle a t prjudiciable aux normes du travail. Elle a t prjudiciable aux normes environnementales. Les entreprises devenaient plus puissantes que les gouvernements, ce qui a t dommageable pour nos dmocraties. Mais, pour tre honnte avec vous, pendant ces temps de prosprit, attaquer un systme conomique fond sur la cupidit a t difficile faire admettre, au moins dans les pays riches.

Dix ans plus tard, il semble qu'il n'y ait plus de pays riches. Juste un tas de gens riches. Des gens qui se sont enrichis en pillant les biens publics et en puisant les ressources naturelles dans le monde.

Le fait est qu'aujourd'hui chacun peut voir que le systme est profondment injuste et hors de contrle. La cupidit effrne a saccag l'conomie mondiale. Et elle saccage aussi la Terre. Nous pillons nos ocans, polluons notre eau avec la fracturation hydraulique et le forage en eaux profondes, nous nous tournons vers les sources d'nergie les plus sales de la plante, comme les sables bitumineux en Alberta. Et l'atmosphre ne peut absorber la quantit de carbone que nous mettons, crant un dangereux rchauffement. La nouvelle norme, ce sont les catastrophes en srie. conomiques et cologiques.

Tels sont les faits sur le terrain. Ils sont si flagrants, si vidents, qu'il est beaucoup plus facile qu'en 1999 de toucher les gens et de construire un mouvement rapidement.

Nous savons tous, ou du moins nous sentons, que le monde est l'envers: nous agissons comme s'il n'y avait pas de limites ce qui, en ralit, n'est pas renouvelable –les combustibles fossiles et l'espace atmosphrique pour absorber leurs missions. Et nous agissons comme s'il y avait des limites strictes et inflexibles ce qui, en ralit, est abondant –les ressources financires pour construire la socit dont nous avons besoin.

La tche de notre poque est de renverser cette situation et de contester cette pnurie artificielle. D'insister sur le fait que nous pouvons nous permettre de construire une socit dcente et ouverte, tout en respectant les limites relles de la Terre.

Le changement climatique signifie que nous devons le faire avant une date butoir. Cette fois, notre mouvement ne peut se laisser distraire, diviser, puiser ou emporter par les vnements. Cette fois, nous devons russir. Et je ne parle pas de rguler les banques et d'augmenter les taxes pour les riches, mme si c'est important.

Je parle de changer les valeurs sous-jacentes qui rgissent notre socit. Il est difficile de rsumer cela en une seule revendication, comprhensible par les mdias. Et il est difficile galement de dterminer comment le faire. Mais le fait que ce soit difficile ne le rend pas moins urgent.

C'est ce qui se passe sur cette place, il me semble. Dans la faon dont vous vous nourrissez ou vous rchauffez les uns les autres, partageant librement les informations et fournissant des soins de sant, des cours de mditation et des formations l'empowerment. La pancarte que je prfre ici, c'est: Je me soucie de vous. Dans une culture qui forme les gens viter le regard de l'autre et dire: Laissez-les mourir, c'est une dclaration profondment radicale.

Quelques rflexions finales. Dans cette grande lutte, voici quelques choses qui ne comptent pas:

–comment nous nous habillons;

–que nous serrions nos poings ou faisions des signes de paix;

–que l'on puisse faire tenir nos rves d'un monde meilleur dans une phrase choc pour les mdias.

Et voici quelques petites choses qui comptent vraiment:

–notre courage;

–notre sens moral;

–comment nous nous traitons les uns les autres.

Nous avons men un combat contre les forces conomiques et politiques les plus puissantes de la plante. C'est effrayant. Et, tandis que ce mouvement grandit sans cesse, cela deviendra plus effrayant encore. Soyez toujours conscients qu'il y aura la tentation de se tourner vers des cibles plus petites –comme, disons, la personne assise ct de vous pendant ce rassemblement. Aprs tout, c'est une bataille qui est plus facile gagner.

Ne cdons pas la tentation. Je ne dis pas de ne pas vous faire mutuellement des reproches. Mais, cette fois, traitons-nous les uns les autres comme si on prvoyait de travailler ensemble, cte cte dans les batailles, pour de nombreuses annes venir. Parce que la tche qui nous attend n'en demandera pas moins.

Considrons ce beau mouvement comme s'il tait la chose la plus importante au monde. Parce qu'il l'est. Vraiment.

LE PROBLME N'EST PAS LA CUPIDITɠ, OU COMMENT NE PAS SE TROMPER DE CIBLEnote

Par des membres de la commune d'Oakland

tre cupides, c'est bien ce que toute firme, toute entreprise qui se respecte est suppose tre en rgime capitaliste. Dans ce systme, les individus ne peuvent avancer qu'en agissant de faon cupide, et ce dans leur propre intrt. Ainsi, alors que beaucoup, parmi les rcents mouvements d'occupation aux tats-Unis, se sont positionns contre la cupidit des entreprises, le big business ou les financiers de Wall Street, pour notre part, nous ne pouvons pas oublier que les entreprises les plus cupides sont aussi celles qui font le plus de dons aux organisations caritatives, que les petites entreprises font tout autant partie du systme que les grandes, et que l'industrie productive ne peut exister sans la finance. C'est un systme dans son ensemble que nous devons remettre en question. Si nous nous opposons rellement la cupidit des entreprises, nous nous opposons au capitalisme lui-mme.

LES 99%?

Oui, a fait un bail que les 1% nous bousillent la vie. Les 99% que nous sommes sont rduits travailler, servir et entretenir un systme qui nous rend misrables et qui nous empche de raliser les potentialits qui sont en nous. Un nombre croissant de gens parmi nous s'est trouv compltement expuls de la socit頻 – cause du mal-logement, du chmage, de l'exclusion des soins de sant, des difficults d'accs l'ducation et de bien d'autres choses encore qui concourent rendre nos conditions de vie misrables.

Mais l'ide mme selon laquelle il existerait quelque chose comme la socit頻 que nous devrions travailler dfendre tous ensemble est une illusion. La socit est ptrie de divisions, de conflits et de guerres. Certaines de ces guerres sont perptres et conduites par les 1%. D'autres, comme celles que les peuples autochtones et les personnes de couleur mnent contre l'ordre raciste et colonial, ou comme celles que les femmes et les personnes trans mnent contre la violence sexiste et patriarcale, sont occultes et effaces, noyes sous le faux nom de socit頻. Chaque anne, au cours des dernires dcennies, la socit n'a cess de faire des victimes: elles se sont entasses mesure qu'taient tus ou emprisonns les rvolutionnaires.

Cela fait un bon moment que les 99%, dans leur majorit, suivent les rgles du jeu. Nous sommes nombreux avoir t pris dans le cycle infernal du travail et de l'emprunt, et ce dans le seul but de pouvoir continuer travailler et emprunter. Nous avons eu peur de nous lever ouvertement contre les injustices et les humiliations quotidiennes, que ce soit par crainte de perdre la petite position que nous esprions protger, par peur d'tre arrts et battus par les flics, ou encore d'tre rejets et criminaliss par ceux qui ont choisi d'obir (mme s'ils ont beau eux aussi savoir que les rgles sont injustes). Beaucoup de ceux qui ont tout rcemment perdu leur statut social commencent se rendre compte que le capitalisme leur a fait de fausses promesses. Ce qui attend les 99%, c'est, au mieux, une vie de dettes, enchane des emplois de merde et des marchandises de merde.

Le mouvement des occupations commence comprendre que si nous continuons suivre leurs rgles, ce sont eux, les 1%, qui vont gagner. Le mouvement des occupations est un appel se rveiller, dsobir leurs rgles et crer de nouvelles faons de vivre ensemble.

Mais l'appel l'unit des 99% est vide. Il n'y a pas d'unit entre ceux qui cherchent dfendre le systme de domination et ceux qui cherchent le dtruire en crant un monde nouveau. Quelle partie des 99% se joindra nous? Quelle partie d'entre eux cherchera au contraire dfendre les pouvoirs existants en jouant sur la peur du chaos ou du dsordre? Quelle partie de ces 99% travaillera avec nous exproprier, dtruire et transformer la proprit des 1%? De faon plus immdiate: il se peut trs bien que les flics fassent partie des 99%, mais, tant qu'ils continuent faire leur travail de flics, ils s'opposent directement nous (les valets du Tea Party, les violeurs, les racistes, les agresseurs homophobes et les agresseurs sexuels font partie des 99%, mais ils ne sont certainement pas avec nous).

LA VIOLENCE N'EST PAS QUELQUE CHOSE QUE NOUS POUVONS CHOISIR OU PAS

Le mouvement des occupations se heurtera trs rapidement au gaz lacrymogne et aux matraques des flics. Qu'est-ce que la violence? Posez la question aux amis et aux familles de toutes celles et tous ceux qui ont t tus par la police, ou agresss sexuellement, ou qui se sont fait tirer dans le dos pour ne pas avoir pay un ticket de transport. Demandez aux prisonniers qui sont en ce moment en grve de la faim travers toute la Californie. Demandez aux sans-abri qui tentent de trouver un endroit o dormir et un endroit o pisser. Demandez aux milliers de personnes tabasses pour avoir protest contre les injustices. Demandez aux jeunes de couleur constamment harcels et attaqus par des brigades antigang. Demandez aux travailleuses du sexe maltraites et exploites par les flics.

Dtruire ou exproprier ce que les 1% se sont accapar, ce n'est pas de la violence. La violence, c'est le meurtre d'un Oscar Grant, d'un Charles Hill, d'un Kenneth Smithnote et d'innombrables autres, eux aussi tombs sous les balles de la police. La violence, c'est plus d'une femme sur trois cibles d'agressions sexuelles. En fait, la violence, c'est quelque chose d'assez normal: un phnomne courant en rgime capitaliste. Pour le mouvement des occupations, la premire violence va venir des flics, et rsister aux agents de la rpression va vite devenir une ncessit absolue. Comme quelqu'un l'a dit sur la place Tahrir: Quand les flics viennent pour vous prendre les trucs que vous avez, il faut essayer de les en empcher.

En Afrique du Nord, les mouvements d'occupation des places ont dclench des rvolutions capables de renverser les dictatures. L'occupation des places grecques a saisi d'effroi des marchs boursiers au bord de l'effondrement. Le nombre, videmment, fait la diffrence: plus de 50000personnes sur la place Tahrir, et 20000 Syntagma. Mais a ne fait pas tout. La force de ces occupations rsidait aussi et surtout dans leur refus d'tre dloges, dans leur rsolution rsister physiquement toute tentative pour les expulser de leurs espaces librs. Vous vous souvenez des barricades autour de la place Tahrir? Au cours de ces longues nuits de combat pour protger la rvolution, la non-violence n'avait tout simplement aucun sens. Ici, aux tats-Unis, nous aurons aussi besoin de rsister, notre faon. Mais si nous dcidons de dlimiter par avance la porte de ce droit de rsistance, nous restreignons notre force potentielle et nous laissons l'tat le soin de dcider du moment o il nous vacuera, lorsqu'il jugera que cette explosion de rsistance est alle trop loin et doit tre touffe.

Nous avons besoin que des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues pour construire ce mouvement avec nous et en faire quelque chose de plus grand encore. Mais si ces dernires semaines nous ont appris quelque chose, c'est que les affrontements avec l'tat ne font pas fuir les gens. En ralit, c'est le contraire qui s'est produit. Les effectifs d'Occupy Wall Street ont clairement augment chaque escalade dans les chauffoures avec la police.

LE POTENTIEL DE CE MOUVEMENT. QUE VOULONS-NOUS VRAIMENT?

Nous ne voulons pas de boulots de merde. Nous ne voulons pas voter pour des politiciens qui nous promettent que le changement c'est maintenant. Nous ne voulons pas puiser notre nergie essayer d'amender la Constitution. Nous ne voulons pas dicter de nouvelles rgles pour Wall Street. Nous ne croyons pas que nous pouvons affecter le systme du simple fait d'tre ensemble.

Les 1% contrlent la richesse de la socit. Nous avons besoin de la reprendre, et de la changer en la reprenant. Nous occupons les places. Qu'est-ce que ce sera ensuite? L'htel de ville? Les maisons saisies par les banques? Les supermarchs? Et, aprs, quoi? Librer les transports en commun? Rendre les cliniques gratuites? L'ducation gratuite? La production alimentaire collective?

Tout est possible.

POST-SCRIPTUM

Alors que nous crivons ces lignes, nous n'avons aucun moyen de savoir si la place Frank Ogawa hier contrle par la municipalit changera demain de nom pour devenir la place Oscar Grant occupenote, avec toutes les possibilits qui en dcoulent. Mais nous savons que, si cette occupation est appele durer et crotre au-del de la premire nuit, ce mouvement, pour pouvoir changer profondment nos vies, doit tre radicalement diffrent des autres occupations travers le pays.

Oakland est actuellement sous occupation policire. La forme de cette occupation varie; la situation de Temescal est bien diffrente de celle du fin fond d'East Oakland. Nous vivons dans un espace militaris. Qu'il s'agisse des excutions sommaires de jeunes Noirs par la police, du harclement policier des travailleuses du sexe sur le boulevard International, de la lgislation raciste du conseil municipal sur les regroupements sur la voie publique, des mesures antigang ou du projet de couvre-feu pour les jeunes, cette occupation paramilitaire de la ville constitue un projet de gouvernement local destin pacifier et endiguer la ville afin d'assurer au capitalisme la tranquillit des affaires.

Oakland connat aujourd'hui une situation de violence et de rpression. Mais nous avons aussi derrire nous une ardente histoire de luttes et de rsistances. De la grve gnrale de 1946 la formation du parti des Black Panthers en 1966 en passant par la rbellion contre la police la suite de l'excution d'Oscar Grant en 2009, Oakland est une ville dont de nombreux habitants ont longtemps refus de courber l'chine et de se taire. Malgr toutes ses tentatives, l'tat n'a pas russi tuer cet esprit de rsistance. Il vit et, dans les jours qui viennent, il va se manifester, de toutes ses forces.

LES 99%: UNE COMMUNAUT DE RSISTANCEnote

Par Angela Davis

L'enthousiasme que suscite le mouvement Occupy repose sur sa capacit composer l'unit en crant une nouvelle majorit partir des anciennes minorits.

Par le pass, la plupart des mouvements sociaux soit se sont fonds sur des groupes spcifiques –travailleuses/eurs, tudiant-e-s, afro-amricain-e-s, latino-as, communaut LGBT, indignesnote–, soit se sont concentrs sur des problmes prcis, comme la guerre, l'environnement, l'accs aux denres alimentaires et l'eau, la Palestine, le systme carcral. Afin de rassembler ces mouvements et ces groupes, nous avons d mettre en œuvre des processus difficiles pour construire des alliances, en ngociant le droit pour chaque communaut et chaque question, qui entraient invitablement en concurrence, tre reconnues.

Dans une configuration profondment diffrente, Occupy, ce mouvement nouveau, se conoit depuis le dbut comme la communaut de rsistance la plus large: les 99% face aux 1%. C'est un mouvement qui vise les secteurs les plus riches de la socit, banques d'affaires et institutions financires, directions d'entreprise, dont les revenus sont outrageusement disproportionns compars ceux des 99%. Il me semble qu'une question telle que le systme carcral est dj prise en compte implicitement par cet ensemble composite que forment les 99%.

videmment, on pourrait facilement prtendre que les 99% devraient davantage se mobiliser pour amliorer les conditions de vie des plus dfavoris-e-s, ce qui impliquerait de travailler pour ceux et celles qui, parmi cette communaut de rsistance en devenir, ont le plus souffert de la tyrannie des 1%. Il y a un lien direct entre la pauprisation due la mondialisation capitaliste et l'explosion des taux d'incarcration aux tats-Unis. Les alternatives l'incarcration, voire l'abolition de l'emprisonnement, comme dispositif premier de punition, peuvent nous aider redynamiser nos communauts et dvelopper des politiques en faveur de l'ducation, la sant, le logement, et favoriser l'espoir, la justice, la crativit et la libert.

Les militant-e-s d'Occupy et leurs sympathisant-e-s ont fait de nous les 99%: ils appellent la majorit se lever contre la minorit. Les anciennes minorits forment de fait la nouvelle majorit. Cette dcision de crer une communaut de rsistance si large implique des responsabilits majeures. Nous disons non Wall Street, aux banques d'affaires, aux dirigeants d'entreprise qui gagnent des millions de dollars chaque anne. Nous disons non la dette des tudiants. Nous sommes aussi en train d'apprendre dire non au capitalisme mondialis et au systme carcral. Et mme, alors que la police Portland, Oakland et maintenant New York chasse les militant-e-s de leurs campements, nous disons non aux expulsions et aux violences policires.

Les militant-e-s d'Occupy rflchissent ardemment la manire d'intgrer la rsistance des 99% une opposition au racisme, l'exploitation de classe, l'homophobie, la xnophobie, au validismenote, aux violences faites l'environnement, et la transphobie. Bien sr, nous devons tre prt-e-s combattre l'occupation militaire et la guerre. Et si nous nous reconnaissons dans les 99%, nous devrons apprendre imaginer un monde nouveau, un monde dans lequel la paix ne serait pas simplement synonyme d'absence de guerre, mais serait une manire crative de rinventer les rapports sociaux l'chelle mondiale.

Donc, la question la plus pressante laquelle les militant-e-s d'Occupy font face tient dans leur capacit construire une unit qui respecte et clbre les diffrences immenses qui traversent les 99%. Comment apprendre s'unir? C'est l quelque chose que peuvent nous apprendre celles et ceux qui vivent sur les sites du mouvement Occupy. Comment concevoir une unit qui ne soit pas simpliste et oppressante, mais complexe et mancipatrice, en reconnaissant, comme le dit June Jordan, que nous sommes celles et ceux que nous attendions?

LA FORMATION DES 99% AMRICAINS ET LA FAILLITE DE LA CLASSE MOYENNEnote

Par Barbara Ehrenreich et John Ehrenreich

Une classe survient quand des hommes, dufait d'expriences communes (hrites oupartages), prouvent et explicitent cetteidentit d'intrts comme quelque chose qu'ils partagent et qui les dmarquent des autres hommes aux intrts diffrents (et gnralement opposs aux leurs).
E.P.Thompson, La Formation de la classe ouvrire anglaisenote

Les autres hommes (et bien sr les femmes) dans la structure de classes amricaine actuelle sont les 1% situs au sommet de la distribution des richesses –les banquiers, les responsables de fonds de pension et les P-DG que le mouvement Occupy Wall Street a pris pour cible. Ils taient l depuis longtemps, sous une forme ou sous une autre, mais ils n'ont que rcemment merg comme groupe distinct et visible, informellement qualifis de super-riches.

Des formes de consommation extravagantes ont contribu attirer l'attention sur eux: avions privs, manoirs de 5000m2, desserts chocolats dcors de poudre d'or 25000dollarsnote. Mais aussi longtemps que la classe moyenne pouvait encore collecter les crdits ncessaires au paiement des frais d'inscription universitaire et aux amliorations occasionnelles de la maison, cela passait pour de l'envie de protester. Ensuite vint le krach financier de 2007-2008, suivi par la grande dpression, et les 1% auxquels nous avions confi nos retraites, notre conomie et notre systme politique se sont comports comme une bande d'irresponsables et avides narcisses, possiblement sociopathes.

Il demeure que, jusqu' ces derniers mois, les 99% ne constituaient pas un groupe en mesure (comme dit Thompson) de faire valoir leur identit d'intrts. Ils incluaient, et incluent toujours, la plupart des personnes riches ordinaires, ainsi que les classes moyennes, les ouvriers des usines, les conducteurs de camions et les mineurs, tout comme les personnes bien plus pauvres qui nettoient les maisons, font la manucure et entretiennent les gazons des personnes aises.

Ils taient diviss non seulement par ces diffrences de classe, mais aussi, de manire plus visible, par les diffrences de race et d'ethnicit –une division qui s'est en fait accentue depuis 2008. Les Amricains d'origine africaine et latino-amricaine, quel que soit leur niveau de revenu, ont t plus frapps que la moyenne par les saisies de maisons en2007 et2008, puis par les pertes d'emplois lors des vagues de licenciements qui ont suivi. la veille du mouvement Occupy, la classe moyenne noire tait ravage. En fait, les seuls mouvements politiques tre sortis des 99% avant qu'Occupy n'merge furent le mouvement du Tea Party et, l'autre extrmit du spectre politique, la rsistance aux restrictions apportes aux ngociations collectives dans le Wisconsin.

Mais Occupy n'aurait pu avoir lieu si une large part des 99% n'avait commenc de se dcouvrir des intrts communs, ou du moins de mettre de ct certaines des divisions qui existaient entre eux.

Ces dernires dcennies, la ligne de fracture au sein des 99% qui a t mise en avant avec le plus de vhmence est celle qui oppose ce que la droite appelle l'lite librale –compose d'universitaires, de journalistes, de figures mdiatiques, etc.– quasiment tout le reste de la population.

Comme l'a brillamment expliqu Tom Frank, l'ditorialiste de Harper's Magazine, la droite s'est faussement donn des allures populaires en prenant pour cible l'lite librale, qui engagerait le gouvernement dans des dpenses inconsidres, au prix d'un niveau d'imposition oppressant, soutiendrait des politiques sociales redistributives et des programmes qui rduiraient les voies ouvertes la classe moyenne blanche, crerait encore plus de dispositifs de rgulation (par exemple pour protger l'environnement) qui rduiraient les emplois pour les ouvriers et promouvraient de perverses innovations contre-culturelles comme le mariage gay. L'lite librale, ont assn les intellectuels conservateurs, prend de haut les travailleurs tatsuniens ordinaires et les classes moyennes, les jugeant sans got et politiquement incorrects. L'lite tait l'ennemi, alors que les super-riches taient juste comme tout le monde, seulement plus au centre de l'attention et peut-tre un peu mieux connects.

Bien sr, l'lite librale n'a jamais eu aucune ralit sociologique. Les universitaires et les figures mdiatiques ne sont pas tous libraux (Newt Gingrich, George Will, Rupert Murdoch). Nombre de jeunes cadres diplms et d'ingnieurs expriments prfrent le caf crme au Red Bull, mais ils n'ont jamais t une cible de la droite. Et comment des avocats pourraient-ils tre membres de cette lite nuisible, alors que leurs conjoint-e-s juristes d'entreprise ne le sont pas?

UN PARACHUTE PERC, PAS UN FILET DE SECOURS

L'lite librale a toujours t une catgorie politique pseudo-sociologique. Ce qui a donn prise au moins un temps l'ide d'une lite librale a t le fait que la plupart d'entre nous n'ont jamais expressment rencontr un membre de l'lite actuelle, les 1%, qui sont pour la majeure partie barricads dans leur propre bulle, au milieu de jets privs, de quartiers rsidentiels ferms et de proprits cloisonnes.

Les symboles de l'autorit auxquels la plupart des gens sont susceptibles d'tre confronts dans leur vie quotidienne sont les enseignants, les docteurs, les travailleurs sociaux et les universitaires. Ces groupes (de mme que les cadres moyens et les cols blancs) occupent une position bien plus basse au sein des hirarchies sociales. Ils constituent ce que nous avions appel dans un essai de 1976 la classe des personnels d'encadrement. Comme nous l'crivions cette poque, sur la base de notre exprience des mouvements radicaux des annes1960 et1970, il y a eu de relles et durables rancœurs entre les travailleurs et les classes moyennes. Ces tensions, que la droite populiste a habilement su rediriger contre les libraux, expliquent largement l'chec des rbellions de l'poque btir un mouvement progressiste prenne.

Comme on le voit, l'ide d'une lite librale ne pouvait pas perdurer aprs les ravages commis par les 1% la fin des annes 2000. Ne serait-ce que parce qu'elle a t brusquement clipse par la dcouverte de l'lite bien relle base Wall Street et de ses mfaits. Compars eux, les membres des professions librales et d'encadrement, aussi agaants qu'ils puissent tre, n'taient que des petits joueurs. Le mdecin ou le directeur d'cole peuvent tre dominateurs, le professeur et le travailleur social peuvent tre condescendants, mais seuls les 1% peuvent vous prendre votre maison.

La stratgie populiste de la droite soulevait galement un autre problme auquel elle ne pouvait chapper: il ne fait aucun doute qu'en 2010, et mme en 2000, la classe de ceux qui pouvaient relever de l'lite librale tait en piteux tat. Les coupes dans le budget du secteur public et les rorganisations au sein des entreprises dcimaient les rangs des universitaires dcemment pays, remplacs par des professeurs subalternes travaillant pour gure plus qu'un salaire de subsistance. Les groupes de presse rognaient sur le budget des salles de rdaction et des journalistes. Les cabinets juridiques avaient commenc dlocaliser leurs tches les plus routinires vers l'Inde. Les hpitaux refilaient les services de radiographie des mdecins trangers faiblement pays. Les financements pour les entreprises artistiques ou d'intrt gnral but non lucratif se sont taris. D'o l'icne du mouvement Occupy: l'tudiant de licence avec des dizaines de milliers de dollars de prt tudiant et un emploi rmunr environ 10dollars de l'heure, ou pas d'emploi du tout.

Ces tendances taient l'œuvre avant mme que le krach financier ne frappe, mais il a fallu le krach et ses effroyables consquences conomiques pour veiller chez les 99% une conscience tendue du danger commun. En 2008, l'espoir de Joe le plombier de gagner 250000dollars par an pouvait encore sembler vaguement plausible. Toutefois, aprs quelques annes de rcession, la majorit des Amricains ont fait l'exprience du dclassement, et mme certains des plus acharns thurifraires du nolibralisme dans les mdias ont commenc admettre que le rve amricain tournait mal.

Des personnes jadis aises se sont retrouves ruines avec l'effondrement des prix immobiliers. Licencis, des cadres et professions librales entre deux ges ont dcouvert avec stupfaction que leur ge constituait un handicap auprs des employeurs potentiels. Les dettes en matire mdicale ont plong les mnages des classes moyennes au bord de la faillite. La vieille maxime conservatrice –il est imprudent de critiquer (ou taxer) les riches car vous pourriez vous-mme tre un jour l'un des leurs– a laiss place la prise de conscience que la classe vers laquelle vous aviez le plus de chance de migrer n'tait pas les riches, mais les pauvres.

La classe moyenne a dcouvert l une autre chose: le plongeon dans la pauvret peut survenir une vitesse vertigineuse. Une des raisons pour lesquelles l'ide des 99% a d'abord pris en Amrique plutt que, disons, en Irlande ou en Espagne est que les Amricains sont particulirement vulnrables face aux dysfonctionnements conomiques. Nous n'avons pas grand-chose en termes d'tat-providence pour stopper la situation d'une famille ou d'un individu en train de sombrer. Les indemnits chmage ne durent pas plus de six mois ou un an, quoiqu'elles soient parfois tendues par le Congrs dans les priodes de rcession. prsent, mme avec une telle extension, elles ne concernent environ que la moiti des chmeurs. L'tat-providence a t presque entirement aboli il y a quinze ans, et l'assurance sant a traditionnellement t lie l'emploi.

En fait, une fois qu'un Amricain commence dgringoler, de multiples forces contribuent acclrer sa chute. On estime que 60% des entreprises amricaines vrifient maintenant le pass bancaire des candidats et la discrimination l'encontre des chmeurs est suffisamment courante pour que le Congrs commence s'en soucier. Mme la procdure de faillite est dmesurment coteuse, et ce statut d'une difficult crasante obtenir. L'incapacit payer les amendes ou frais imposs par le gouvernement peut mme aboutir, la suite d'une accumulation de difficults malencontreuses, un mandat d'arrt ou un casier judiciaire. Alors que les autres nations anciennement riches bnficient d'un filet de sauvetage, l'Amrique offre une chute toute allure, conduisant la misre une vitesse alarmante.

DONNER SENS AUX 99%

Les occupations qui ont anim approximativement 1400villes cet automne ont de manire stimulante donn forme au sens croissant de l'unit des 99%. Il y avait l des milliers de personnes –nous ne saurons jamais le nombre exact– de toutes origines, vivant dehors dans la rue et les parkings, comme les plus pauvres parmi les pauvres ont toujours vcu: sans lectricit, sans chauffage, sans eau ni toilettes. Ce faisant, ils ont russi crer des communauts autogres.

Les assembles gnrales ont rassembl un mlange sans prcdent d'tudiants, de jeunes professionnels, de personnes ges, d'ouvriers licencis, et plein de sans-domicile en vue d'changes pour la plupart constructifs et courtois. Ce qui a commenc comme une protestation diffuse contre l'injustice conomique est devenu une vaste exprimentation en vue de construire une classe. Les 99%, qui pouvaient apparatre comme un vœu pieux il y a simplement quelques mois, ont commenc vouloir exister.

L'unit cultive lors des occupations peut-elle survivre alors que le mouvement Occupy volue vers une phase plus dcentralise? Diverses divisions de classe, de race et de culture persistent parmi les 99%, y compris une mfiance entre les membres de l'ancienne lite librale et ceux qui sont moins privilgis. Ce serait surprenant si ce n'tait pas le cas. L'exprience d'un jeune avocat ou d'un travailleur social est trs diffrente de celle d'un ouvrier dont le travail peut n'autoriser pour toute pause que de rares arrts repas et toilettes, destins satisfaire ses besoins biologiques. Percussions, dlibrations et masques restent quelque chose d'exotique au moins pour les 90%. Les prjugs des classes moyennes l'gard des sans-domicile, avivs par des dcennies de diabolisation des pauvres par la droite, demeurent prgnants.

Parfois, ces diffrences ont entran des conflits dans les campements Occupy –par exemple propos du rle des sans-domicile Portland ou de l'usage de la marijuana Los Angeles– mais, bizarrement, en dpit de toutes les mises en garde officielles sur les risques en matire de sant et de scurit, il n'y a pas eu de syndrome Altamont: pas d'embrasement majeur et presque aucune violence. En fait, les campements ont rendu possibles des rapprochements presque impensables: des personnes de milieu ais apprenant par des sans-domicile la survie dans la rue, un professeur de science politique reconnu discutant des procdures de dcision horizontale et verticale avec un employ des postes, des

militaires en uniforme dboulant pour protger les occupants de la police.

Une classe apparat, comme l'a dit Thompson, mais elle apparat de manire d'autant plus dcisive que les gens sont prts la nourrir et la construire. Si les 99% ont vocation devenir plus qu'un engouement passager, s'ils deviennent une force destine changer le monde, alors nous aurons peut-tre affronter certaines des divisions de classe et de race qui les traversent. Mais nous devons le faire patiemment, respectueusement, et toujours avec un œil riv sur la prochaine grande action mener –la prochaine marche, ou occupation, ou lutte contre une expulsion, selon ce que requiert la situation.

LES 99% FACE LA BLANCHITnote

Par Joel Olson

Occupy Wall Street et la centaine d'autres mouvements d'occupation qu'elle a entrans dans tout le pays font partie des vnements les plus marquants du XXe sicle aux tats-Unis. Ces occupations ont permis aux gens de discuter, de s'approprier les espaces publics et de s'organiser ensemble, d'une faon nouvelle, particulirement stimulante. Le rassemblement de tant de personnes aux proccupations diffrentes a naturellement cr des tensions au sein du mouvement. L'une des plus importantes porte sur les questions raciales, ce qui n'est pas tonnant au regard de l'histoire des tats-Unis. Mais cette tension est invitable et peut mettre en pril le mouvement. La colorblindness –c'est--dire l'aveuglement, ou le dni de la couleur de la peau– constitue en effet pour la gauche l'obstacle principal la construction des 99%. Pour surmonter cette difficult, il faut placer le combat des minorits raciales au centre du mouvement. La diffrence qui spare un monde libre du maintien de la domination des 1% passe en effet au cœur de ce combat.

LE COMBAT CONTRE LA COLORBLINDNESS DE GAUCHE

La colorblindness de gauche rejoint la conviction selon laquelle la race crerait une division au sein des 99%, ce qui implique de se concentrer exclusivement sur les problmes partags par tout un chacun. Selon cette logique, le mouvement serait ouvert tous, et les minorits raciales devraient le rejoindre plutt que de le critiquer.

Si la colorblindness de gauche revendique un caractre intgrateur, il ne constitue en pratique qu'un moyen pour placer les intrts des Blancs au premier plan. Le mouvement demande aux minorits raciales: Rejoignez “notre” combat! ( quoi renvoie ce nous?), mais les avertit de ne pas y importer leurs proccupations spcifiques, ce qui permet aux Blancs de faire la part entre les problmatiques juges bonnes pour les 99% et celles considres comme trop troites. Cela permet en fait aux Blancs de conserver un traitement prfrentiel, mme au sein d'un mouvement dmocratique.

Aussi longtemps que perdurera dans notre mouvement la colorblindness de gauche, nous ne serons pas les 99%, mais simplement une poigne de Blancs qui se prtendent les porte-parole de tous. Dans la mesure o les minorits raciales doivent entrer dans un mouvement o les conditions sont davantage dfinies par les Blancs que par elles, on ne peut parler de 99%. C'est cela, la dmocratie blanche.

LA DMOCRATIE BLANCHE

D'un point de vue biologique, la race n'existe pas: malgr tous leurs efforts, les scientifiques ne sont jamais parvenus la dfinir. La race est en effet une construction des hommes, et non un fait de la nature. Tout comme l'argent, elle existe parce que les hommes la considrent comme relle. Les races existent parce que des humains les ont inventes. Mais quel est l'intrt pour les hommes d'inventer les races? Elles ont t cres la fin du XVIe sicle pour prserver le pouvoir et les terres des riches. Les propritaires de plantations en Virginie craignaient que les tribus indignes, les esclaves et autres serviteurs ne s'unissent pour les renverser. Ces propritaires ont donc conclu un accord avec les colons anglais pauvres. Ils leur ont accord certains droits et privilges dont ne jouissaient ni les Africains ni les descendants d'Africains: le droit de ne jamais tre esclave, la libert d'expression, de rassemblement, de circulation, le droit de se marier sans autorisation, de changer de mtier, de proprit, de porter des armes. En change, les Anglais pauvres se sont mis d'accord pour respecter la proprit des riches, les aider dvelopper les terres indignes et encourager l'esclavage.

Cette alliance interclasses entre pauvres et riches Anglais est devenue ce qu'on a appel par la suite la race blanche. En acceptant un traitement prfrentiel dans un systme conomique qui exploite aussi son travail, la classe ouvrire blanche a coll au train de la classe dirigeante plutt que de suivre le reste de l'humanit. Ce pacte avec le diable a sap l'espoir de libert et de dmocratie aux tats-Unis depuis lors.

L'alliance interclasses qui a construit la race blanche

graphique

Au fur et mesure que la race blanche s'tendait pour inclure d'autres ethnies europennes, ce concept a donn lieu un systme politique trs curieux: la dmocratie blanche. Celle-ci comporte deux aspects contradictoires. Le premier, c'est que tous les Blancs sont considrs comme gaux, mme si les pauvres sont sous domination des riches, et les femmes sous domination des hommes. La seconde, c'est que tous les Blancs sont considrs comme suprieurs aux minorits raciales. C'est la dmocratie pour les Blancs, et la tyrannie pour les autres.

Dans ce systme, les Blancs dfendent la paix, l'galit des chances et les vertus du travail alors que, dans le mme temps, ils obtiennent les meilleurs salaires, s'octroient les meilleurs mtiers, sont les premiers embauchs et les derniers licencis, peuvent jouir pleinement de leurs droits civiques, ont la possibilit d'envoyer leurs enfants dans les meilleures coles, vivent dans les quartiers les plus hupps et bnficient d'un traitement dcent de la part de la police. En change de ces rmunrations publiques et psychologiques, comme les appelle W.E.B. Du Boisnote, les Blancs se sont mis d'accord pour dvelopper l'esclavage, la sgrgation, les rserves, les gnocides et d'autres formes de discrimination. La tragdie de la dmocratie blanche est qu'elle a autant oppress la classe ouvrire blanche que les minorits raciales, parce que la classe ouvrire est divise et que les lites peuvent en consquence gouverner tranquillement.

La dmocratie blanche existe aujourd'hui. Quel que soit l'indicateur –les frais d'inscription scolaire, le taux d'incarcration, l'esprance de vie, la mortalit infantile, le taux de cancer, de chmage, les dettes des mnages, etc.–, les rsultats sont identiques: le groupe des Blancs est significativement mieux loti que n'importe quel autre groupe racial. Il y a bien sr des exceptions individuelles, mais le groupe des Blancs profite toujours d'un moindre endettement, d'une meilleure ducation, de moins d'incarcration, d'une meilleure sant, de meilleurs soins, de plus de scurit. Ils sont aussi moins victimes de crimes et de violences policires que les autres groupes. Certains murmurent que les Blancs auraient une relation au travail plus saine, mais l'histoire nous apprend que c'est la dmocratie blanche, ne au XVIe sicle, qui a produit cette situation.

LE POINT DE VUE BIAIS DES BLANCS

Personne ne s'oppose ce que les Blancs puissent avoir accs de bonnes coles, des quartiers scuriss et sains et la scurit conomique. Le problme est que, dans la dmocratie blanche, ceci se fait souvent au dtriment des minorits raciales. Cela cre un point de vue biais chez beaucoup de Blancs qui dfendent une libert qui est dsormais le support d'un systme favorisant clairement les riches au dtriment mme des Blancs pauvres (Tea Party, c'est vous que je parle). La colorblindness de gauche prend racine dans la dmocratie blanche et dans la croyance illusoire qui en dcoule. Elle encourage les Blancs penser que leurs objectifs sont universels alors que ceux des minorits raciales seraient spcifiques, ce qui est tout simplement le contraire. Le combat des minorits raciales est partag par tous. Les participants du mouvement Occupy qui ont t traits brutalement par la police doivent savoir que les communauts noires sont terrorises par les flics tous les jours. Ceux qui sont sans emploi doivent savoir que les Noirs et les Amrindiens sont deux fois plus nombreux que les Blancs ne pas avoir de travail. Toute personne qui tombe malade sans couverture sant doit savoir que, quels que soient leurs revenus, les minorits raciales ont le moins de chances d'tre couvertes. Elles ont le taux de mortalit infantile et de cancer le plus important et l'esprance de vie la plus faible. Celui qui est endett doit savoir que le revenu mdian d'une famille noire est vingt fois moindre que celui d'une famille blanche. Seule la colorblindness de gauche nous conduit ignorer ces faits.

Ce sont l les effets sinistres de la dmocratie blanche sur notre mouvement. Elle encourage la croyance selon laquelle les problmes des minorits raciales crent de la division, alors que ceux-ci sont au centre de tout ce pour quoi nous nous battons.

Pour lutter contre la colorblindness de gauche et le point de vue biais qu'elle entrane, il faut prendre conscience que toutes les formes de privilges blancs, explicites ou non, sont plus une tentative malsaine de perptuer une alliance interclasses qu'une construction des 99%.

NOUS SOMMES NOTRE MEILLEUR ENNEMI

L'histoire des tats-Unis nous apprend que combattre la dmocratie blanche ouvre des perspectives radicales pour tous et toutes. Le mouvement abolitionniste a non seulement renvers l'esclavage, mais a aussi agi comme un dtonateur pour les mouvements des droits des femmes et des travailleurs. Le combat pour les droits civiques n'a pas seulement renvers la sgrgation raciale, mais a galement marqu le coup d'envoi des mouvements fministes, pour la libert d'expression, des mouvements tudiants, queers, chicanos, portoricains et amrindiens.

Nous sommes notre meilleur ennemi. Ce qui empche les 99% d'organiser le monde comme nous le voulons n'est pas les 1%: ceux-ci ne pourraient pas avoir le pouvoir si nous dcidions qu'ils ne devaient pas le dtenir. Ce qui nous retient de construire le nouveau monde, ce sont les divisions en notre sein.

Notre diversit est notre force. Mais la colorblindness de gauche est un rejet de cette diversit. C'est un effort pour conserver les intrts des Blancs au centre du mouvement, tout en prtendant tre ouvert tous. Il est urgent de dpasser les problmatiques qui prtendument sment le dsaccord, alors qu'elles sont rassembleuses. C'est un peu comme les cadres de Wall Street nous disant de dpasser le problme peu rassembleur de la rpartition ingale des profits puisqu'il suffit de travailler dur pour dcrocher un boulot Wall Street un moment ou un autre!

Rassembler les 99% ncessite de placer le combat des minorits raciales au cœur de nos dbats et de nos exigences, et non de les relguer la marge. Les combats contre les sgrgations scolaire et urbaine, les menaces anti-immigrs doivent tre mens aussi contre tout ce que Wall Street, le Tea Party et ce gouvernement reprsentent. Le chemin vers une socit libre commence par le combat contre la dmocratie blanche, comme un troll l'entre du pont.

OCCUPER LES ESPACES, ATTAQUER LA DMOCRATIE BLANCHE

Mme si aucune brochure ne peut recenser toutes les revendications contre la dmocratie blanche et la colorblindness de gauche, voici une liste de questions que chacun peut envisager de porter lors d'assembles du mouvement. Ces points ont t labors partir de dbats ayant eu lieu pendant diffrentes occupations travers les tats-Unis.

Les intervenants incitent-ils dpasser les questions raciales? Sont-ils sur la dfense et pleins de ddain face aux exigences de justice raciale?

Si les intervenants incitent la collaboration avec la police, ont-ils conscience de la manire dont la police terrorise les Noirs, les Latinos, les Amrindiens et les sans-papiers? Sont-ils au courant du fait que la police a attaqu plusieurs campements du mouvement?

Si les intervenants nous incitent tenir les banques pour responsables, nous encouragent-ils aussi prendre en compte la sgrgation urbaine, les prts prdateurs et les hypothques haut risque qui ont dcim des quartiers noirs et latinos entiers?

Si les intervenants demandent l'annulation des dettes, entendent-ils aussi par-l les factures de chauffage et d'lectricit, les maisons hypothques ainsi que les prts tudiants?

Si les intervenants demandent la fin des saisies immobilires, reconnaissent-ils qu'elles ont lieu principalement dans des quartiers sgrgs et proposent-ils de s'attaquer en premier lieu la sgrgation?

Si les intervenants demandent des crations d'emplois, reconnaissent-ils que la plupart des minorits raciales ont connu des rcessions chroniques pendant des dcennies et proposent-ils de s'y attaquer en premier?

Combats le pouvoir capitaliste, combats la dmocratie blanche!

Construis les 99%!

Les minorits raciales au centre!

Plus de colorblindness!

5.DEMANDER L'IMPOSSIBLE?

#SPANISHREVOLUTION. LE RETOUR DE LA FORCE SANS NOMnote

Par Lenidas Martn

Post le 25mai 2011

Pour empcher la victoire de ceux qui me font peur, je passe ma vie voter pour des partis politiques qui me rpugnent. Cette fois-ci, je ne compte pas le faire. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est quelqu'un d'autre qui a rcemment post ce message sur Twitter. Un gars dont je ne connatrai jamais le nom. Une personne possde par La force sans nom.

Il y a sept ans, le 13mars 2004, je me suis rendu au sige du PPnote pour manifester contre la guerre d'Irak et ses consquences, parmi lesquelles l'attentat de Madrid. Personne n'avait organis la manifestation, j'ai reu l'appel par SMS et par email, et je ne connatrai pas non plus les noms de ceux qui m'ont contact.

Ce jour-l, pour la premire fois, j'ai prouv le pouvoir de La force sans nom. Jamais auparavant je n'avais t appel participer quelque chose comme a. Jusqu'alors, si je participais n'importe quel vnement, une manifestation, un concert, une fte, c'tait parce que quelqu'un d'autre s'tait donn la peine de l'organiser et me l'avait propos ensuite. Rien voir avec ce qui s'est pass ce jour du 13M. Ce jour-l, personne n'avait rien organis. Quand nous avons t des milliers descendre dans la rue, nous l'avons fait sans vraiment savoir o nous allions. Nous avons rpondu un appel qui tait n du nant, ou plutt n du mcontentement gnral, qui ressemble au nant, mais sans tre pourtant la mme chose. Le 13M est n sans nom ni prnom; sans marque ni signe distinctif; sans organisation. Tout ce qui a entour cet vnement a signifi, pour moi, une grande nouveaut, comme quand on prend une drogue qu'on ne connat pas. Il est vrai que j'avais dj rflchi au fait que les nouvelles technologies taient en train de produire un autre type de communication et qu'alors des comportements sociaux inattendus allaient bientt surgir. Mais ce n'est que ce jour-l que j'en ai fait l'exprience pour la premire fois.

Personne ne savait comment nommer cela: multitude intelligente? Anonymat connect? Nous savions seulement que nous avions t tmoins d'une force inconnue; d'une force qui apparaissait par surprise, mettait tout sens dessus dessous et, ensuite, disparaissait comme elle tait venue. Une force sans nom que j'appelle La force sans nom.

Personne ne s'attendait une chose pareille, et moins encore la veille des lections, alors qu'il restait peine quelques heures avant d'aller voter. Si on me l'avait dit auparavant, je ne l'aurais pas cru: des milliers de personnes allaient dsobir la loi et manifester contre le gouvernement la veille des lections? Mensonges, c'est impossible. Et, pourtant, c'est arriv.

Ma premire exprience de La force sans nom a compltement chang ma faon de comprendre la politique.

Le temps a pass avant que je ne l'prouve nouveau –au moment de V de Viviendanote. De nouveau un email l'expditeur inconnu circulant de bote en bote, parcourant Internet de long en large. Cette fois-ci, l'appel exigeait la fin de la spculation immobilire et le droit un logement digne. De nouveau, une voix anonyme exprimait un mcontentement. Encore une fois La force sans nom –un peu moins mconnue alors– s'apprtait troubler notre vie quotidienne. La diffrence avec le 13M est que, cette fois, La force sans nom n'a pas disparu aussi rapidement, s'installant dans nos vies pour un temps. Pour le reste, c'tait pareil: ni personne ni rien ne pouvait la reprsenter, rien part cette phrase-l, devenue rapidement son cri de guerre: Un logement? Toi? Jamais de la vie! Phrase qui, comme tout ce qui mane de La force sans nom, rompait avec le sens commun de ce que l'on entendait jusqu'alors par politique: elle n'accordait aucun espoir (Yes, we can!), ni aucun avenir (Pour des lendemains sans pauvret頻) et, pourtant, elle s'est allume dans l'imaginaire collectif comme l'essence dans le feu.

Cette deuxime exprience de La force sans nom m'a fait prendre conscience qu'il n'y avait pas de retour en arrire possible. La politique, telle que nous l'avions comprise jusqu'alors, tait devenue obsolte. Plus rien d'avant ne nous tait utile prsent; et, partir de ce moment-l, toutes les protestations sociales allaient tre comme celle-ci: anonymes et sans reprsentation.

Et, en effet, c'est ce qui s'est pass.

Ces dernires annes, nous avons vu rapparatre La force sans nom de nombreuses reprises dans plusieurs endroits diffrents: gypte, Tunisie, Libye… La dernire fois qu'elle s'est montre, c'tait nouveau ici, en Espagne. Il y a quelques heures peine. Nous l'avons appele #spanishrevolution et d'un tas d'autres faons, parce que La force sans nom n'a, en vrit, pas de nom, elle n'en a mme pas besoin. Cette fois-ci, l'appel est arriv par nos rseaux sociaux, les mmes dont nous nous servons quotidiennement pour discuter avec nos amis ou pour travailler. Suivant ce qui devient une habitude, La force sans nom a agi sa guise, occupant des places et des rues, se moquant une nouvelle fois des lois. Une fois de plus, elle a vit les piges de la reprsentation politique et dmontr que rien ni personne ne la reprsentait. Son cri de guerre tait d'ailleurs, cette fois: Ils ne nous reprsentent pas.

Sept ans ont pass depuis sa naissance et La force sans nom continue de grandir. Elle est encore trs jeune, elle marche depuis peu et peine encore se tenir dbut. On ne sait pas toujours o elle va, ni ce qu'il adviendra de sa vie. Elle est ne dans un monde qui ne la comprend pas et elle le sait. Certains disent qu'elle ressemble la dmocratie, parce que parfois elle vote et manifeste. Moi, vrai dire, je ne lui trouve aucune ressemblance ni avec sa mre (la dmocratie) ni avec son pre (la politique). D'ailleurs, l'autre jour, au campement, j'expliquais un ami que la politique est La force sans nom ce que l'anneau est aux personnages du Seigneur des anneaux: une attraction irrsistible –plus elle y succombe, plus elle s'affaiblit.

Crois-tu qu'un jour La force sans nom arrivera faire fondre la politique dans le feu vivant du social, comme ils font avec l'anneau dans le film?, me demanda nom ami.

–J'en sais rien, moi! Seule La force sans nom peut le savoir.

POST-SCRIPTUM. DE CE DONT EST FAITE LA #SPANISHREVOLUTION

Post le 7juin 2011

Et de quoi La force sans nom est-elle faite?

Il y a quelques jours, j'ai publi le texte #spanishrevolution. La Force sans nom; aprs l'avoir lu, un certain Arturo89 m'a pos cette question sur Twitter. Je lui ai rpondu que La force sans nom est faite de force cumule.

“De force cumule”? Drle de rponse! Et c'est quoi, a?, me demanda nouveau Arturo89.

Savoir ce qu'est la force cumule, c'est facile, Arturo89: regarde l'intrieur de toi avec attention et tu en verras; regarde galement autour de toi, elle est partout. ton boulot, dans un supermarch, chez tes parents, quand tu pars en vacances dans une autre ville, quand tu vas au cinma, au muse. La force cumule est cette force que nous investissons tous en travaillant, en achetant ou en jouant la Wii. C'est la force avec laquelle nous faisons tout ce que nous faisons sans savoir pourquoi; c'est ce qui pousse notre vie vers nulle part.

Elle est faite de frustration, d'insatisfaction et d'illusions perdues. La force cumule s'amasse quand tu fais des tudes et qu'ensuite elles ne te servent rien, quand tu cherches une distraction et ne trouves que consommation, quand tu fais un travail que tu n'aimes pas. Elle est l aussi quand tu es sans emploi en sachant presque tout faire. Tu sais srement bien de quoi je parle, Arturo89. Je parle de ce qui te fait sentir que ta vie est une merde; que tous tes efforts ont t en vain; tout ce qui te laisse clou dans ton canap voyant passer les annes et les gouvernements se succder l'un aprs l'autre, tandis que tout reste pareil. Immuable. La force cumule est comme ces tapis roulants des salles de sport, ceux qui servent courir mais, aussi longtemps que tu coures, tu restes toujours au mme endroit; et, quels que soient tes efforts, tu n'arrives qu' cumuler de la force, rien de plus.

As-tu dj ressenti que ton travail ne te satisfaisait pas, que le divertissement ne te divertissait pas ou que la vie paraissait absente? C'est parce que la force, ta force, Arturo89, la mienne ou celle de tel autre, est cumule.

Jusqu'au jour o il apparat quelque chose comme la #spanishrevolution et qu'elle se libre.

Parce que la #spanishrevolution, La force sans nom, c'est la force cumule qui trouve une brche par o s'chapper, qui repre un creux sur l'corce de la socit et fait tout coup surface. Ainsi nat La force sans nom, comme la vapeur d'une Cocotte-Minute: par une brche et subitement. Sans prvenir.

Personne ne sait vraiment comment apparaissent ces brches; certains pensent qu'elles sont le rsultat d'un lent processus d'rosion, d'usure de l'corce par des agents divers: corruption, crises, mensonges… D'autres, en revanche, pensent que les brches n'apparaissent ni ne disparaissent, qu'elles sont simplement l. Et elles ont toujours t l. Elles ne sont qu'un lment du paysage social, au mme titre que la pauvret ou la spculation immobilire, par exemple. Nous ne les voyons pas, parce que nous marchons dans le noir. Apparemment, l'ampoule du social est grille depuis longtemps (je ne me rappelle pas bien pourquoi, il semblerait que ce soit par surconsommation, ou quelque chose comme a) et, depuis, personne ne voit plus rien, ni les brches ni rien d'autre. C'est pourquoi on dit que La force sans nom est imprvisible, parce qu'elle est dsoriente et que ce sur quoi elle tombe, elle ne le trouve que par hasard, comme la canne d'un aveugle tombe sur le chemin suivre: ttons.

Pour tre sincre, Arturo89, peu m'importe comment La Force sans nom est ne, je ne fais pas partie de ceux qui perdent leur temps tenter de la crer. J'aime en jouir quand elle apparat. Ds que je me rends compte qu'elle arrive, je me prpare pour la secousse et, ensuite, je me laisse emporter.

Et je te conseille d'en faire autant. Laisse-toi emporter.

Oui, je sais ce que tu es en train de penser: Me laisser emporter par quelque chose qui n'a pas de nom? Une chose dont nous ignorons d'o elle vient et vers o elle va? Mais oui, Arturo89, c'est a. Il ne peut pas en tre autrement. Ou prfres-tu continuer vivre sans vivre, te contenter de cumuler de la force?

Moi, la dernire impulsion de La force sans nom m'a fortement secou. En quinze jours peine, ce que je croyais tre incompatible avec moi a cess de l'tre. J'ai dormi dans la rue, j'ai rencontr beaucoup de nouvelles personnes, et aucune ne m'a jamais demand ni ma profession ni combien je gagnais ni qui j'tais. J'ai plant des tomates en plein centre-ville (et si le campement tient encore un peu plus, il se peut que j'arrive les manger). J'ai galement chang ma faon de parler, je me retrouve dire maintenant des choses comme Rvolution ou Solidarit頻, et a ne me fait pas honte. C'est fort, non?

En si peu de temps, La force sans nom m'a appris quelque chose d'essentiel: en ralit, mes problmes ne sont pas les miens. En coutant les gens sur la place, je me suis rendu compte que mes problmes moi sont aussi ceux de celui-ci et de celle-l; ceux de beaucoup d'hommes et de femmes. Cela m'a fait me sentir plus fort, plus courageux, comme quand Astrix prend sa potion magique. Tout coup, la vie a arrt d'tre cette machine horrible qui admet seulement ce qui est dj prvu et je ne me suis plus senti seul. Pas plus tard qu'hier, je disais un ami je ne sais quoi sur l'espoir. Espoir, tu vois les mots bizarres que j'emploie maintenant? Qui l'et cru!

Arturo89, tant mieux si tu te poses des questions, si tu prends le temps de rflchir, je le fais, moi aussi; parfois, je pense des choses comme, plus la force s'accumule, plus la possibilit augmente qu'un jour il se passe quelque chose. En revanche, le moment de l'action venu, passer son temps seulement rflchir, a ne sert pas grand-chose: il faut agir. Et je te le dis, Arturo89, le moment est venu. Alors, vas-y, n'y rflchis plus et laisse-toi secouer par la force sans nom! Ou peut-tre as-tu par hasard quelque chose perdre? Peu importe que nous ne sachions pas o nous allons ni trs bien ce que nous voulons, car nous savons ce que nous ne voulons pas et cela nous suffit pour l'instant. C'est pour a que nous sommes sur la place aujourd'hui et que nous serons ailleurs demain.

Le reste arrivera si nous gardons l'espoir. Et dans le cas contraire aussi.

PRMONITIONSnote

Par Q. Libet

Octobre2011

Les occupations qui viennent n'auront en vue aucune fin et aucun moyen de les rsoudre. Quand cela arrivera, nous serons enfin prts les abandonner.

Quand nous crivions cela en dcembre2008 New York, aprs avoir occup un btiment de l'universit Union Square, on nous prenait pour de jeunes idalistes, des anarchistes nihilistes, voire des voyous fascistes. Quelles sont vos revendications?, nous demandaient-ils. Mais que proposez-vous?, se demandaient-ils. Tout occuper?, hurlaient-ils.

Hlas. Nos prmonitions se sont ralises.

Ce n'tait qu'une question de temps. Quand, fin 2008, la crise a commenc, ses effets taient diffus, ressentis aux quatre coins du pays simultanment, mais pas encore collectivement. Les tudiants, qui ont la fois le temps pour penser et pour agir en dehors des impratifs du travail, ont naturellement t les premiers rpondre. Avec une insurrection qui fermentait en Grce et une crise de lgitimit de l'conomie amricaine proche, les occupations sans revendications se sont tendues de New York la Californie, impliquant des milliers de personnes. Les revendications n'ont pas de pertinence quand personne ne peut vous entendre, et la seule revendication possible tait donc d'occuper. Immature, peut-tre, mais pas stupide. Avec des saisies de logements et un taux de chmage qui montaient en flche, occuper son espace et ses moyens de vie est la plus vidente des actions. Dans la plus impolitique des dmocraties occidentales, on doit d'abord crer un espace pour que la politique puisse merger.

Mais les tudiants seuls ne sont rien. Particulirement les gauchistes.

Toujours un pied dans le travail et un pied en dehors, l'tudiant peut seulement exprimer la frustration de ce qui est venir, pas de ce qui est dj arriv. D'o l'avantage thorique du mouvement prsent des occupations, qui prend comme point de dpart un prsent en miettes, et pas un futur pill. partir de cela, il n'est plus besoin de convaincre les autres de ce qui peut arriver; c'est le prsent qui se morcelle sous les pieds de tous. Et seuls ceux qui vivent dans des gratte-ciel peuvent viter les fractures initiales.

Occupy Wall Street et ses multiplications subsquentes suivent la trajectoire des luttes sociales amricaines, qui ont commenc avec les meutes du travail la suite de la guerre civile et ont continu, ponctues d'quilibres, jusqu'aux clats des manifestations anti-mondialisation du deuxime millnaire. Quelle est cette trajectoire? Pour faire simple, au dbut de la refonte de la Rpublique des tats-Unis, les travailleurs revendiquaient moins d'heures de travail et un meilleur salaire, avec une reprsentation indpendante et des droits de conventions collectives. Ces revendications spcifiques, qui parfois fusionnaient et parfois entraient en conflit avec les revendications pour le vote des femmes et le mouvement des droits civiques, taient soutenues par des vagues massives de violence: grves, sit-in, batailles de rue, meutes, pillages, incendies. Et tandis qu'ils demandaient oralement des garanties spcifiques sur leurs conditions de vie, par le fait, ils ne demandaient rien des usines et des trains dtruits. Le citoyen amricain normal –les 99%– a t baptis dans le sang et bni de gains matriels, de la Reconstruction jusqu' la Seconde Guerre mondiale. L'engagement des citoyens dans la politique s'est retir dans une arrire-cour emplie de nouvelles marchandises. Avec une paix relative gagne par la classe ouvrire blanche, la sphre de l'engagement politique s'est ouverte l'autre part des 99%, la population noire. La lutte qui s'est dveloppe lentement partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale pour les droits civiques explosa dans les annes 1960, avec des revendications non seulement pour des traitements gaux et du respect, mais aussi pour un partage des gains matriels que la classe ouvrire blanche avait temporairement scuriss. Ces revendications sociales et politiques ont trouv un cho jusqu' Washington et la marche de Selmanote n'tait que le premier plan de la violence sourde qui grondait en arrire-plan et qui, une fois qu'elle se serait fait entendre, exploserait les vitrines pleines de marchandises de Newark, Detroit, Los Angeles, Oakland, Chicago et de presque tous les autres quartiers dshrits des tats-Unis. L'autodestruction de leurs propres quartiers tait le signe qu'ils n'avaient rien perdre, position politique qui ne peut que vaincre.

Tandis que le mouvement pour les droits civiques et l'galit arrivait son sommet, les mouvements de jeunesse et contre la guerre du Vietnam des annes1960 et1970 se renforaient. Prenant au mot le message des meutes noires –il n'y a pas de victoire sans lutte– , les jeunes radicaux mlangrent les tactiques des dbuts du mouvement ouvrier avec les stratgies du mouvement des droits civiques, se mlant dans une idologie qui affirmait leurs droits possder les fruits de la socit amricaine. Tout tait prendre et tout devait nous appartenir. La spcificit des mouvements politiques de cette priode tait dans la nature de ses revendications gnrales: la libert, l'galit, la paix, tout.

Mais la lutte pour une revendication totale s'effondra au milieu des annes 1970, quand la crise de l'conomie amricaine amena un nouvel assaut de classe de la part de ceux qui avaient le pays en main. Cet assaut est toujours en cours. Plus rien ne pouvait tre donn ceux qui revendiquaient; les botes ne devaient plus rien leurs employs, le gouvernement ses citoyens. Cette nouvelle relation entre gouvernants et gouverns, possdants et travailleurs s'appelait austrit頻. partir de l, les gains du sicle prcdent ont recul doucement. Les salaires rels stagnent tandis que les prix augmentent, l'ingalit de revenus explose tandis que le chmage grimpe, une richesse inimaginable est produite tandis qu'un nombre inimaginablement petit de personnes la possde –le rve amricain achet avec de mauvais crdits, pays avec de forts taux d'intrt, seulement adouci avec un ticket de cinma. Que peut-on demander quand il n'y a plus rien donner?

Ne pas avoir de revendications n'est pas un manque, mais une assertion contradictoire de son propre pouvoir et de sa propre force. Trop faible pour pouvoir mme essayer d'obtenir quelque chose de ceux qui dominent la vie professionnelle, et en mme temps assez fort pour pouvoir accomplir l'appropriation directe de sa propre me, de son propre temps, de sa propre activit, en dehors de la reprsentation. Une telle lutte ne revendique pas de droit particulier, parce qu'on ne lui a pas fait de tort particulier, mais un tort en soi. Ce tort en soi est la structure impersonnelle de l'exploitation au cœur de notre systme conomique –la vente force de son temps et de son activit un autre en change d'un salaire– qui ne sera jamais dpasse par aucun changement particulier, mais seulement par un changement total.

Cependant, les luttes sans revendications ne sont pas radicales parce qu'elles n'ont pas de revendications, tout comme la lutte pour un meilleur salaire n'est pas rformiste parce qu'elle en a. Les responsabilits qu'appelle la situation elle-mme sont plus importantes que les revendications lances contre le pouvoir. La spcificit du moment actuel est la reconnaissance par les gens eux-mmes de leur propre condition dans celle des autres, en public, ensemble, voix haute, indfiniment. Dit autrement, les gens se reconnaissent eux-mmes matriellement tandis qu'ils se reconnaissent mutuellement les uns les autres. Les formes de ces rencontres, bien que spectaculaires, ne sont rien compares leur contenu. Les questions de travail, d'argent, de communaut, de famille, de sexe, de couleur, de classe, d'ducation, de sant, de mdia, de reprsentation, de punition et de foi ne sont plus des questions individuelles. Penser chacune de ces questions, c'est penser toutes, et penser toutes ncessite une occupation illimite. Les occupations illimites sont infinies et libres, non pas parce qu'elles sont partout et qu'elles durent indfiniment, mais parce qu'elles sont dtermines par elles-mmes et par rien d'autre en dehors. Le dpassement des occupations est la ralisation pratique d'une telle libert, tche qui ne peut tre accomplie qu'historiquement.

Prenez en compte le fait qu'il y a une rationalit qui y est l'œuvre, une raison de conclusion sociale qui est rendue encore plus claire par l'absence prsente de concepts adquats pour la comprendre. La prmisse majeure des 99% synthtise parfaitement le vide universel de l'Amricain moderne, exprimant compltement son tre entier sans rfrence une qualit dtermine. La vrit des occupations n'est pas seulement dans leur substance, mais aussi dans leurs sujets. La prmisse mineure de l'occupation localise le sujet du syllogisme dans un endroit et dans un temps particuliers. Lis ensemble travers des relations matrielles d'interdpendance, nous sommes contraints par la logique de conclure que mme la rvolution n'est pas impossible.

La nouvelle poque est rvolutionnaire, et elle sait qu'elle l'est. tous les niveaux de la socit mondiale, on ne peut et on ne veut plus travailler comme avant. En haut, on ne peut plus grer paisiblement le cours des choses, parce que l'on dcouvre que les premiers fruits de la crise conomique ne sont pas simplement mrs: ils ont commenc pourrir. la base, on ne veut plus subir ce qui advient, et c'est l'exigence de la vie qui est prsent devenue un programme rvolutionnaire. La rsolution de faire soi-mme son histoire, voil le secret de toutes ces sauvages et incomprhensibles ngations qui bafouent l'ordre ancien.

Occupy Wall Street est la premire rponse amricaine majeure la crise conomique de 2008. Mais la crise de 2008 est le premier rsultat majeur de la rponse rate la crise des annes 1970. En ralit, la guerre de classes retardement des trois dernires dcennies, dans laquelle les Amricains ont, avec leur bonne foi, laiss les affaires et le gouvernement rgler le problme, est revenue se venger. Le temps d'attendre est rvolu. L'ge de l'austrit a ses limites. Tout occuper sans revendications n'est que le premier pas que fait dans ses chaussures gigantesques le nouveau proltariat amricain.

DEMANDER L'IMPOSSIBLEnote

Par Judith Butler

Washington Square Park, New York, le 23octobre 2011, discours prononc par microphone humain.

Je suis venue ici aujourd'hui pour vous apporter mon soutien, pour offrir ma solidarit cette manifestation indite de dmocratie et de volont populaire. Certains ont demand: Alors, quelles sont les revendications? Quelles sont les revendications de tous ces gens? Et l'on rpond soit qu'il n'y a aucune revendication, ce qui laisse les critiques perplexes, soit que les revendications formules en matire d'galit sociale et de justice conomique sont des exigences impossibles. Et des revendications impossibles, disent-ils, ce n'est tout simplement pas raliste.

Si l'espoir est une exigence impossible, alors nous demandons l'impossible. Si le droit au logement, la nourriture et l'emploi renvoie des demandes impossibles, alors nous demandons l'impossible. S'il est impossible d'exiger que ceux qui profitent de la rcession redistribuent leurs richesses et en finissent avec leur cupidit, alors, oui, nous exigeons l'impossible.

Mais il est vrai qu'il n'y a pas ici de revendication que vous pourriez soumettre un quelconque arbitrage, parce que nous ne nous contentons pas d'exiger la justice conomique et l'galit sociale, nous nous rassemblons en public, nous marchons ensemble comme une alliance de corps, dans la rue et sur la place. Nous sommes debout ensemble ici, en train de faire de la dmocratie et de donner corps la fameuse expression: Nous, le peuple!

DEPUIS LA PRCARIT ET CONTRE ELLEnote

Par Judith Butler

une poque o l'conomie nolibrale structure de plus en plus les institutions publiques, y compris les coles et les universits, ainsi que les services publics, une poque o les gens sont de plus en plus nombreux perdre leur maison, leur retraite et leurs perspectives de travail, nous nous trouvons confronts l'ide selon laquelle certaines populations seraient jetables. Il y a du travail prcaire, ou des formes postfordistes de travail flexible qui s'appuient sur la substituabilit et la dispensabilit des travailleurs. Il y a les attitudes dominantes l'gard de l'assurance maladie et de la scurit sociale, suggrant que ce serait la rationalit marchande de dcider de ceux dont la sant et la vie doivent tre protges, et de ceux dont la sant et la vie ne devraient pas l'tre.

Et il y eut, pour certains d'entre nous, une illustration trs frappante de ce principe lors d'une fameuse runion du Tea Party, o l'un des participants suggra que des patients atteints d'une maladie grave, s'ils ne peuvent pas payer l'assurance maladie, n'avaient qu' mourir. Un cri de joie, a-t-on rapport, a alors parcouru l'assemble. Un cri, j'imagine, du mme genre que ceux que fait pousser une entre en guerre ou toute autre forme de ferveur nationaliste. Mais si certains pouvaient se rjouir, cela ne pouvait tre que parce qu'ils taient convaincus que ceux qui ne gagnent pas assez d'argent ou qui n'ont pas un emploi assez stable ne mritent pas d'tre couverts par les soins de sant, et que personne, parmi nous autres, n'est responsable de ces personnes-l.

Dans quelles conditions conomiques et politiques pareilles formes de cruaut joyeuse peuvent-elles merger? Il faut contester la notion de responsabilit invoque par cette foule sans, comme vous le verrez, renoncer l'ide d'une thique politique. Car si chacun de nous est seulement responsable de lui-mme, et pas des autres, et si cette responsabilit est d'abord et avant tout une responsabilit de devenir autonome au plan conomique dans des conditions o la possibilit mme d'une autosuffisance est structurellement sape, il apparat alors que cette morale nolibrale pose l'autosuffisance comme un idal moral en mme temps qu'elle travaille en dtruire la possibilit, prcisment au niveau conomique.

Ceux qui ne peuvent pas se permettre de payer les soins de sant ne constituent que l'une des versions de la population jetable. Ceux qui sont enrls dans l'arme avec une promesse de formation professionnelle et de travail, envoys dans les zones de conflit o il n'y a pas de mandat clair et o leur vie peut tre dtruite, et o elle l'est parfois effectivement, sont galement des populations jetables. Ils sont glorifis comme tant essentiels la nation, en mme temps que leurs vies sont considres comme superflues. Et tous ceux qui voient se creuser l'cart entre les riches et les pauvres, et qui prennent conscience qu'ils ont eux-mmes perdu plusieurs formes de scurit et d'avenir, comprennent galement qu'ils ont t abandonns par un gouvernement et une conomie politique qui accroissent trs clairement la richesse de quelques-uns au dtriment de la population gnrale.

Ce qui nous amne au second point. Quand les gens se massent dans la rue, cela implique clairement quelque chose: ils sont l, encore et toujours, ils persistent; ils se runissent et manifestent ainsi qu'ils partagent une mme comprhension de leur situation, et, mme s'ils ne parlent pas ou s'ils ne prsentent pas un ensemble de revendications ngociables, leur appel la justice a t act: les corps assembls disent nous ne sommes pas dispensables, et ce, qu'ils emploient ou non des mots pour le dire; ce qu'ils disent, pour ainsi dire, est que nous sommes toujours l, que nous persistons exiger d'avoir davantage de justice, de sortir de la prcarit, d'avoir la possibilit d'une vie vivable.

Rclamer la justice, c'est, bien sr, faire quelque chose de trs fort –cela implique aussi en chaque militant un problme philosophique: qu'est-ce que la justice? Et par quels moyens celle-ci peut-elle tre rclame? La raison pour laquelle on dit parfois que les corps qui se rassemblent sous la bannire d'Occupy Wall Street ne demandent rien est qu'aucune liste de revendications ne saurait puiser l'idal de justice qui se trouve par-l exig. En d'autres termes, nous pouvons tous imaginer des solutions justes aux problmes de l'accs aux soins, de l'ducation, du logement, de la distribution et de l'accessibilit de la nourriture –bref, nous pourrions dtailler les injustices au pluriel et les prsenter comme un ensemble de demandes spcifiques. Mais il se peut que la demande de justice soit la fois prsente en chacune de ces exigences et qu'elle les excde aussi ncessairement toutes. Mais nous n'avons pas besoin de souscrire la thorie platonicienne de la justice pour voir d'autres faons de formuler cette exigence. Car lorsque des corps se rassemblent comme ils le font pour exprimer leur indignation et pour prendre acte de leur existence plurielle dans l'espace public, ils posent aussi des exigences plus vastes: ils demandent tre reconnus, tre estims, ils exercent un droit de comparatre, d'exercer leur libert, et ils rclament une vie vivable. Ces valeurs, les revendications particulires les prsupposent, mais elles exigent aussi une restructuration plus fondamentale de notre ordre socioconomique et politique.

Dans certaines thories conomiques et politiques, on se rfre ce que l'on appelle la prcarisation croissante des populations. Ce processus, qui est habituellement induit et reproduit par des institutions gouvernementales et conomiques qui acclimatent peu peu les populations l'inscurit et au dsespoir (voir Isabell Loreynote), est prfabriqu par ces institutions que sont le travail temporaire, les services sociaux dvasts et l'rosion gnrale de la social-dmocratie en faveur de modalits entrepreneuriales fondes sur des idologies froces de la responsabilit individuelle, qui vont jusqu' faire de l'impratif de maximisation de sa propre valeur marchande le but ultime de la vie. mon avis, cet important processus de prcarisation doit tre complt par une comprhension de la prcarit en tant que structure affective, ainsi que l'a suggr Lauren Berlantnote, et comme un sentiment accru de superfluit ou de jetabilit, distribu de faon diffrentielle travers la socit.

J'utilise en outre un troisime terme, la prcarit [precariousness], qui caractrise tout tre humain incarn et fini, ainsi que les non-humains. Et cela ne renvoie pas simplement une vrit existentielle –chacun de nous peut faire l'objet d'une perte, d'une blessure, d'un affaiblissement ou de la mort en vertu d'vnements qui chappent notre contrle. C'est aussi une caractristique importante de ce que l'on pourrait appeler le lien social, les diverses relations qui tablissent notre interdpendance. En d'autres termes, il n'est personne qui ne soit sans abri sans que cela n'indique un chec social organiser le logement de sorte qu'il soit accessible tous. Et il n'est personne qui ne souffre du chmage sans un systme ou une conomie politique qui choue le protger contre cette ventualit. Cela signifie que ce que nos expriences les plus vulnrables de privation sociale et conomique rvlent, ce n'est pas seulement notre prcarit en tant que personnes individuelles –mme si cela l'est assurment aussi–, mais galement les checs et les ingalits des institutions socioconomiques et politiques. Dans notre vulnrabilit individuelle la prcarit, nous constatons que nous sommes des tres sociaux, impliqus dans un ensemble de rseaux qui nous soutiennent, ou qui ne parviennent pas le faire, ou qui ne le font que par intermittence, produisant un spectre constant de dsespoir et de dchance.

Notre bien-tre individuel dpend du fait que puissent tre mises en place des structures sociales et conomiques mme de soutenir notre dpendance mutuelle. Cela ne peut advenir qu'en rupture avec le statu quo nolibral, que par la mise en œuvre des revendications du peuple dans le rassemblement de corps participant ensemble une lutte publique sans relche, obstine, persistante et militante visant briser et reconstruire notre monde politique. En tant que corps, nous souffrons et nous rsistons et, ensemble, dans des endroits diffrents, nous donnons l'exemple d'une forme de maintien du lien social que l'conomie nolibrale a presque dtruit.

NOUS NE RVONS PASnote

Par Slavoj iek

Ne tombez pas amoureux de vous-mmes, avec tous ces bons moments qu'on est en train de passer ici. Les carnavals viennent souvent peu de frais, et le vrai test de leur valeur est ce qu'il en reste le lendemain, la manire dont la vie normale en sera change. Tombez amoureux d'un dur et patient travail –nous sommes le dbut, pas la fin. Notre message est simple: le tabou est bris –nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes– et il nous est permis, nous y sommes mme obligs, de penser des alternatives.

La route est longue et nous aurons bientt rpondre aux vraies questions difficiles –des questions non pas sur ce que nous ne voulons pas, mais sur ce que nous voulons. Quelle organisation sociale peut remplacer le capitalisme existant? De quel genre de nouveaux dirigeants avons-nous besoin? Sachant bien sr que les alternatives du XXe sicle, l'vidence, n'ont pas march.

Ne blmez donc pas les gens et leurs attitudes: le problme n'est ni la corruption ni la cupidit, le problme est le systme qui vous pousse tre corrompu. La solution n'est pas Main Street contre Wall Street, mais changer ce systme dans lequel l'homme de la rue ne peut exister sans la rue de la finance. Mfiez-vous non seulement de vos ennemis, mais aussi des faux amis, qui prtendent nous soutenir, mais qui œuvrent dj diluer notre contestation. De mme que nous avons du caf sans cafine ou de la bire sans alcool, de la glace sans gras, ils essaient de nous rduire une contestation morale inoffensive. Mais la raison pour laquelle nous sommes ici est que nous en avons marre de ce monde o recycler nos canettes de Coca, faire la charit ou acheter des cappuccinos chez Starbucks parce que 1% du prix est revers pour les problmes du tiers monde suffit nous donner bonne conscience. Aprs la dlocalisation du travail et de la torture, aprs que les agences matrimoniales ont elles aussi commenc sous-traiter nos rencontres, nous nous rendons compte que, depuis le temps, nous avons galement confi des sous-traitants notre engagement politique –et il s'appelle reviens.

Ils vont nous dire que nous sommes antiamricains. Mais quand les chrtiens fondamentalistes vous disent que l'Amrique est une nation chrtienne, rappelez-vous juste ce qu'est la chrtient: le Saint-Esprit, la communaut libre et galitaire des croyants unis en l'amour. Ici, nous sommes le Saint-Esprit, alors qu' Wall Street ce sont des paens qui adorent de fausses idoles.

Ils vont nous dire que nous sommes violents, que notre langage mme est violent: occupation, etc. Oui, nous sommes violents, mais seulement au sens o le Mahatma Gandhi tait violent. Nous sommes violents parce que nous voulons arrter le cours des choses. Mais quelle est cette violence purement symbolique compare la violence qui est quotidiennement ncessaire au bon fonctionnement du systme capitaliste mondial?

Ils nous appellent des losers –mais les vrais perdants ne sont-ils pas l-bas, Wall Street? N'est-ce pas eux qui se sont fait renflouer coups de centaines de milliards de dollars de notre argent? On nous traite de socialistes –mais c'est oublier qu'aux tats-Unis il y a dj le socialisme, oui, mais seulement pour les riches. Ils vont nous dire que nous ne respectons pas la proprit prive– mais c'est la spculation de Wall Street qui a conduit au krach de 2008, qui a rduit en fume davantage de proprits prives durement gagnes que si nous nous mettions ici tout dtruire durant des jours et des nuits –vous n'avez qu' penser aux milliers de maisons saisies par les banques…

Nous ne sommes pas communistes, si communisme renvoie au systme qui s'est effondr juste raison dans les annes 1990 –et rappelez-vous que ceux de ces communistes qui sont encore au pouvoir dirigent aujourd'hui le plus implacable des capitalismes (en Chine). Le succs du capitalisme rouge chinois est le signe inquitant du fait que le mariage du capitalisme et de la dmocratie est au bord du divorce. Le seul sens qui ferait de nous des communistes est que les biens communs, aujourd'hui menacs par le systme, nous importent: les communs de la nature, ceux de la connaissance.

Ils vont nous dire que nous rvons, mais les vrais rveurs sont ceux qui pensent que les choses peuvent continuer indfiniment comme a, moyennant quelques changements cosmtiques. Nous ne sommes pas des rveurs, nous sommes le rveil d'un rve qui tourne au cauchemar. Nous ne dtruisons rien, nous sommes les simples tmoins de la faon dont ce systme est en train, graduellement, de s'autodtruire. Nous connaissons toutes et tous cette fameuse scne de dessin anim: le chat est au-dessus du prcipice, mais il continue de marcher en ignorant qu'il n'y a plus de sol sous ses pieds; il ne commence chuter que quand, regardant vers le bas, il remarque l'abme. Nous ne faisons que rappeler ceux qui sont au pouvoir de regarder en dessous d'eux…

Alors, le changement est-il vraiment possible? De nos jours, le possible et l'impossible se rpartissent de faon trange. Dans les domaines des liberts individuelles et des technologies scientifiques, l'impossible devient de plus en plus possible ( croire ce qu'on nous dit): rien n'est impossible, on peut jouir du sexe dans tout l'ventail de ses perversits; tlcharger des archives entires de musiques, de films et de sries TV; voyager dans l'espace est possible pour tout un chacun ( condition d'avoir de l'argent…); nous pouvons augmenter nos capacits physiques et psychiques grce des interventions sur le gnome; tout semble porte de la main, jusqu'au rve technognostique d'immortalit grce la transformation de notre identit en un programme d'ordinateur.

De l'autre ct, dans le domaine des relations sociales et conomiques, on nous bombarde en permanence d'un Vous ne pouvez pas: Vous ne pouvez pas vous engager dans des actions politiques collectives (qui aboutissent ncessairement la terreur totalitaire), ou vous accrocher au vieil tat-providence (qui vous rend non comptitif et conduit des crises conomiques), ou vous protger du march financier global, etc. Quand les mesures d'austrit sont imposes, on nous rpte que c'est tout simplement la seule chose faire. Peut-tre le moment est-il venu d'inverser les coordonnes de ce qui est possible et de ce qui est impossible. Peut-tre ne pouvons-nous pas devenir immortels, mais avoir davantage de solidarit et de scurit sociale?

Mi-avril 2011, les mdias rapportaient que le gouvernement chinois avait interdit de diffusion tout film traitant de voyages dans le temps et d'univers parallles, arguant du fait que de telles histoires introduisent de la frivolit dans des questions historiques srieuses –mme l'chappe fictionnelle dans une ralit parallle est considre comme trop dangereuse. Nous, dans l'Ouest libral, nous n'avons pas besoin d'interdits aussi explicites: l'idologie exerce suffisamment de pouvoir matriel pour empcher que l'histoire alternative soit prise un tant soit peu au srieux. Il nous est plus facile d'imaginer la fin du monde que celle du capitalisme –en tmoigne l'avalanche actuelle de films apocalyptiques.

Dans une vieille blague de la dfunte RDA, un travailleur allemand trouve du boulot en Sibrie. Conscient que tout son courrier passera par le filtre de la censure, il dit ses amis: Convenons d'un code: si la lettre que je vous envoie est crite l'encre bleue ordinaire, cela signifie que son contenu est vrai; si elle est crite l'encre rouge, c'est faux. Un mois plus tard, ses amis reoivent la premire lettre, crite en bleu: Tout est fantastique ici: les magasins sont pleins, la nourriture est abondante, les appartements sont grands et bien chauffs, les cinmas passent des films de l'Ouest, il y a plein de jolies filles prtes pour une aventure –la seule chose qui manque, c'est de l'encre rouge. N'est-ce pas l notre situation jusqu' prsent? Nous avons toutes les liberts que l'on puisse dsirer– la seule chose qui manque est de l'encre rouge: nous nous sentons libres parce qu'il nous manque jusqu'au langage ncessaire pour exprimer notre non-libert. Cette pnurie d'encre rouge signifie qu'aujourd'hui les principaux termes pour dsigner le conflit actuel –guerre la terreur, dmocratie et libert頻, droits de l'homme, etc.– sont des termes FAUX, qui mystifient notre perception de la situation au lieu de nous permettre de la penser. Et ce que vous nous offrez, vous, ici, toutes et tous, c'est de l'encre rouge.

6.STRATGIES

LE PARTI DE WALL STREET FACE SON DESTINnote

Par David Harvey

Le 28octobre 2011

Cela fait trop longtemps que le parti de Wall Street rgne en matre incontest sur les tats-Unis. Depuis quatre dcennies au moins, c'est lui qui a dfini les politiques suivies par les prsidents successifs, exerant sur eux une emprise totale (et non partielle), que ceux-ci soient ou non ses agents patents. Il a corrompu le Congrs en toute lgalit, plaant lchement les politiciens des deux partis dans la dpendance du pouvoir de l'argent et des grands mdias qu'il contrle. Grce aux diffrentes nominations faites par les prsidents et valides par le Congrs, le parti de Wall Street exerce sa domination sur la majeure partie de l'appareil d'tat ainsi que sur le systme judiciaire, en particulier la Cour suprme, dont les dcisions partisanes favorisent de plus en plus les intrts conomiques les plus vnaux, dans des domaines aussi divers que les lections, le travail ou le droit de l'environnement.

Le parti de Wall Street repose sur un principe fondamental: rien ne doit venir faire srieusement obstacle au pouvoir absolu de l'argent. Et ce pouvoir ne connat qu'un seul objectif. Non contents d'accumuler indfiniment des richesses comme bon leur semble, les dtenteurs du pouvoir conomique exigent aussi de recevoir la plante en hritage: non seulement exercer leur domination sur le sol, sur toutes les ressources et les capacits productives qui s'y trouvent, mais aussi disposer d'un pouvoir de commandement absolu, directement ou indirectement, sur le travail et le potentiel cratif de tous ceux qui leur sont ncessaires. Que l'ensemble de l'humanit soit mis leur disposition.

Ni la cupidit, ni l'aveuglement, ni mme la simple malveillance individuelles –si rpandus soient-ils– n'expliquent l'essor de ces pratiques et de ces principes. Ceux-ci sont taills dans le corps social de notre monde par la volont collective d'une classe capitaliste soumise aux lois contraignantes de la concurrence: si mon groupe de lobbying dpense moins que le vtre, j'obtiendrai moins de faveurs que vous; si telle localit investit pour satisfaire les besoins de la population, elle sera rpute non comptitive.

Beaucoup de personnes respectables sont prisonnires de ce systme pourri jusqu' la moelle. Si elles veulent gagner correctement leur vie, elles n'ont d'autre choix dans leur activit professionnelle que de vendre leur me au diable. Il n'y a qu' obir aux ordres, comme disait Adolf Eichmann, ou faire ce qu'exige le systme, comme d'autres l'affirment aujourd'hui, en se pliant aux principes et aux pratiques barbares du parti de Wall Street. Les contraintes de la concurrence nous forcent tous, un degr ou un autre, obir aux rgles de ce systme inhumain et impitoyable. Le problme n'est pas individuel, il est systmique.

Le slogan favori du parti de Wall Street, proclamant que la proprit prive, la libralisation des marchs, le libre-change sont des liberts fondamentales, ne fait en ralit que traduire la libert de la classe qu'il reprsente d'exploiter le travail d'autrui, de dpossder les populations de leurs biens communs et de piller l'environnement son profit.

Une fois aux commandes de l'appareil d'tat, le parti de Wall Street privatise systmatiquement les actifs publics les plus rentables, en dessous de leur valeur de march, afin d'ouvrir de nouveaux espaces l'accumulation des capitaux privs. Ils se dbrouillent pour piller les caisses publiques via de juteux contrats de sous-traitance (le complexe militaro-industriel en estun bon exemple) et de gnreuses politiques fiscales (les subventions l'agrobusiness et la faible taxation des plus-values). Ilsdveloppent sciemment des systmes rglementaires si complexes, doubls d'une incomptence administrative si crasse dans les autres secteurs de l'appareil d'tat (rappelons-nous les cas de l'Agence de protection de l'environnement sous Reagan et de l'Agence fdrale de gestion des situations d'urgence dirige par Brown sous le mandat de Bush), qu'ils parviennent dmontrer un public a priori sceptique que l'tat est incapable d'amliorer la vie quotidienne et le futur de tout un chacun. Ils se servent enfin du monopole de la violence dont jouit tout tat souverain de sorte exclure la population de tout ce qui ressemble de prs ou de loin un espace public; ils harclent, surveillent et, si ncessaire, criminalisent, voire incarcrent tous ceux qui ne se plient pas leurs diktats. Le parti de Wall Street excelle dans les pratiques de tolrance rpressive qui perptuent l'illusion de la libert d'expression, tant que cette libert n'expose pas la vritable nature de leurs projets et de l'appareil rpressif sur lesquels ils s'appuient.

Le parti de Wall Street mne une guerre de classes perptuelle. Bien sr que la lutte des classes existe, dclare Warren Buffett, et c'est ma classe, celle des riches, qui est l'offensive et qui est en train de la gagner. L'essentiel de cette guerre se joue cependant en secret, sous les masques et les obscurcissements volontaires derrire lesquels le parti de Wall Street s'efforce de camoufler ses objectifs.

Le parti de Wall Street ne sait que trop bien que, lorsque des questions politiques et conomiques profondes sont transformes en problmes culturels, il devient impossible d'y rpondre. Il fait donc en permanence appel un large panel d'experts, pour la plupart employs par les think tanks et les universits qu'il finance, panachs dans des mdias qu'il contrle, afin de lancer des controverses sur des questions qui ne se posent pas et de trouver des solutions des problmes qui n'existent tout simplement pas. D'abord, ils ne parlent que des mesures d'austrit que doit accepter le reste de la population pour rduire le dficit, mais, l'instant d'aprs, ils expliquent qu'il faut imprativement rduire leurs propres impts, et au diable les consquences pour les dficits. La seule chose dont il ne faut jamais discuter et dbattre publiquement, c'est de la vritable nature de la guerre de classes sans merci qu'ils ne cessent de mener. Dans le climat politique actuel, soumis au jugement des experts du parti de Wall Street, il est impensable de dcrire quelque chose comme une guerre de classes sans passer pour un fou ou, pire, un dangereux rebelle.

Or aujourd'hui, pour la premire fois, il existe un mouvement qui s'attaque explicitement au parti de Wall Street et au rgne de l'argent sans partage. Wall Street –horreur des horreurs!– la rue est occupe par d'autres. Les tactiques d'Occupy Wall Street –occuper des espaces publics, parcs ou places, situs proximit des lieux de pouvoir– sont en train de se diffuser de ville en ville. La prsence de ces corps humains en de tels lieux transforme l'espace public en communs politiques, en lieux ouverts aux discussions sur les agissements du pouvoir et sur les meilleures faons de s'y opposer. Cette tactique, remise au got du jour par les nobles luttes en cours sur la place Tahrir au Caire, s'est rpandue travers le monde depuis la Puerta del Sol Madrid et la place Syntagma Athnes jusqu'aux marches de la cathdrale Saint-Paul de Londres et Wall Street. Rassembler des corps dans l'espace public reste le moyen le plus efficace de construire un pouvoir collectif capable de rsister. Comme les vnements de la place Tahrir l'ont dmontr au monde entier, ce qui compte vraiment, ce sont les corps dans la rue ou sur les places, et non les babillages sentimentaux sur Twitter ou Facebook.

L'objectif du mouvement aux tats-Unis est simple. Il dit: Nous, le peuple, sommes dtermins reprendre notre pays aux pouvoirs financiers qui le dirigent actuellement. Nous voulons montrer Warren Buffett qu'il a tort. Le rgne de sa classe, celle des riches, n'est dsormais plus incontest; sa propension s'approprier la terre ne va pas de soi; la victoire ne sera pas toujours de son ct.

Ce mouvement dit: Nous sommes les 99%. Nous sommes la majorit, et cette majorit peut, doit et se prpare effectivement gagner. Puisque le pouvoir de l'argent nous prive de tous les autres canaux d'expression, nous n'avons d'autre choix que d'occuper les parcs, les places et les rues de nos villes, jusqu' ce que nous soyons entendus et que nos exigences soient satisfaites.

Pour russir, le mouvement doit s'ouvrir aux 99%, ce qui est en train de se produire petit petit. Tout d'abord, il y a tous ceux qui sont plongs dans la misre par le chmage et tous ceux qui sont, ou qui ont t, privs de leur maison et de leurs biens par les milices de Wall Street. De larges coalitions doivent se forger entre tudiants, migrants, prcaires et tous ceux qui sont menacs par l'austrit sauvage inflige la nation et au monde sur ordre du parti de Wall Street. Le mouvement doit se concentrer l o les niveaux d'exploitation atteignent une intensit sidrante: le travail domestique des immigrs surexploits par les riches, les salaris de la restauration qui travaillent comme des esclaves pour presque rien dans des tablissements luxueux frquents par les riches. Les cratifs et les artistes, dont les talents sont si souvent dtourns au profit d'une production mercantile asservie au pouvoir de l'argent, ont aussi toute leur place dans le mouvement. Mais, plus que tout, le mouvement doit rassembler tous ceux qui sont alins, insatisfaits et mcontents. Tous ceux qui ont conscience et qui ressentent dans leurs tripes que quelque chose va profondment mal, que le systme que le parti de Wall Street a construit est non seulement barbare et immoral, mais que, tout simplement, il ne fonctionne plus.

Ces forces doivent se rassembler dmocratiquement afin de constituer une opposition cohrente, qui puisse librement envisager ce que pourrait tre une autre ville, un autre systme politique et, en fin de compte, ce que pourrait tre un systme de production, de distribution et de consommation qui soit au service du peuple. Pour la jeunesse, un futur qui se rsumerait la dfense des intrts des 1% travers la spirale de l'endettement priv et la poursuite de l'austrit n'est pas un avenir.

Face Occupy Wall Street, les pouvoirs publics, sous la pression de la classe capitaliste, ont eu cette prtention tonnante: eux et eux seuls auraient le droit de disposer et de rguler l'espace public. Le public n'aurait aucun droit sur l'espace public! quel titre les maires, les chefs de la police, les officiers militaires et les hauts fonctionnaires peuvent-ils s'arroger le droit de dcider de ce qui est public propos de notre espace public, de qui peut l'occuper, quel moment? De quel droit osent-ils nous expulser d'un espace que nous, le peuple, avons dcid collectivement d'occuper de manire pacifique? Ils prtendent prendre ces dcisions dans l'intrt public (textes de loi l'appui), mais c'est nous qui sommes le public! O est notre intrt dans tout cela? Et, de la mme faon, n'est-ce pas notre argent que les banques et les financiers utilisent aussi ouvertement pour accumuler leurs bonus?

Diviser pour mieux rgner, telle est la tactique du parti de Wall Street. Face lui, ce mouvement qui merge doit poser comme un de ses principes fondateurs le refus de la division et de la diversion, rien ne doit le distraire de son objectif primordial: soit remettre au parti de Wall Street la tte sur les paules –le bien commun doit prvaloir sur la cupidit!–, soit le mettre genoux. Il faut abolir les privilges des grandes entreprises qui disposent de toutes les liberts individuelles sans devoir assumer la moindre des responsabilits qui incombent aux citoyens ordinaires. Les biens publics tels que l'ducation et la sant doivent tre grs publiquement et tre gratuitement accessibles. Il faut casser les pouvoirs monopolistiques sur les mdias. La corruption lectorale doit tre rendue inconstitutionnelle. La privatisation de laconnaissance et de la culture doit tre interdite. La libert d'exploiter et de disposer des autres doit tre jugule avant d'tre finalement interdite.

Les tatsuniens croient en l'galit. Les sondages montrent que, quelles que soient leurs affinits politiques, ils pensent que 20% des plus riches pourraient lgitimement se contenter de 30% de la richesse totale. Le fait que ces 20% contrlent actuellement 85% de la richesse est inacceptable. Le fait que la majeure partie de cette richesse soit contrle par 1% de la population est insupportable. Ce que le mouvement Occupy Wall Street propose, c'est que nous, le peuple des tats-Unis, nous nous engagions renverser cet ordre ingalitaire. Ce n'est pas qu'une affaire de patrimoine et de revenus, c'est encore, de manire plus dcisive, la question de la captation de pouvoir politique que ces ingalits engendrent. Le peuple des tats-Unis est lgitimement fier de sa dmocratie, mais celle-ci a toujours t menace par la puissance corruptrice du capital. Maintenant qu'elle est domine par ce pouvoir, le moment est venu de faire une nouvelle rvolution amricaine, comme Jefferson l'avait envisag il y a bien longtemps –une rvolution fonde sur les principes de justice sociale, d'galit et d'une bienveillance rflchie dans nos rapports la nature.

La lutte qui vient d'clater –le peuple contre le parti de Wall Street– est cruciale pour notre futur tous. De par sa nature, cette lutte est globale tout autant que locale. Elle rassemble les tudiants chiliens engags dans une lutte mort contre leur gouvernement pour crer un systme d'ducation gratuit et de qualit pour tous, et ainsi commencer dmanteler le modle nolibral si brutalement impos par la dictature de Pinochet. Elle comprend les activistes de la place Tahrir qui savent bien que la chute de Moubarak (tout comme la fin de la dictature de Pinochet) n'tait qu'une premire tape dans la lutte pour se librer du pouvoir de l'argent. Elle inclut aussi les indignados en Espagne, les travailleurs en lutte en Grce, les rsistances qui mergent travers le monde, de Londres Durban, Buenos Aires, Shenzhen et Mumbai. Aujourd'hui, partout, le grand capital comme le pouvoir de l'argent sont sur la dfensive.

Dans quel camp chacun d'entre nous va-t-il basculer? Quelle rue allons-nous occuper? Seul le temps nous le dira. Mais ce dont nous sommes srs, c'est que le moment est venu. Affaibli et mis nu, le systme ne sait plus rpondre que par la rpression. Nous, le peuple, n'avons d'autre option que de lutter pour notre droit dcider des principes et de la manire dont un systme doit tre reconstruit. Les beaux jours du parti de Wall Street sont derrire lui, il est dsormais face son misrable chec. Comment construire une alternative sur ses ruines? C'est la fois une occasion trop belle pour la laisser filer et une obligation laquelle aucun d'entre nous ne peut chapper.

COURT DE CHEWING-GUMnote

Par Mike Davis

Qui aurait pu prvoir le mouvement Occupy Wall Street et sa propagation au sein de petites et grandes villes, la manire de fleurs sauvages?

John Carpenter aurait pu le faire et il l'a fait. Il y a presque un quart de sicle, le matre de la terreur des soirs de drague (Halloween, The Thing) crivit et ralisa They Live (Invasion Los Angeles), un film qui dcrivait l're Reagan comme une cataclysmique invasion alien. Dans l'une des fabuleuses scnes sminales du film, un bidonville du tiers monde se reflte, le long de l'autoroute, sur les sinistres gratte-ciel entrepreneuriaux aux faades de miroir du quartier de Bunker Hill Los Angeles.

They Live demeure le chef-d'œuvre de subversion de Carpenter. Peu de ceux qui l'ont vu peuvent avoir oubli sa description de banquiers milliardaires, de mdiacrates malfaisants et de leur pouvoir glac et zombiesque sur une classe populaire amricaine pulvrise, vivant dans des tentes plantes flanc de coteaux caillouteux et mendiant des emplois. C'est partir de cette situation d'galit ngative face au dsespoir et l'absence de toit, et grce aux lunettes noires magiques trouves par l'nigmatique Nada (interprt par Rowdy Roddy Piper), que le proltariat finit par construire une unit interraciale, dcrypter les mensonges subliminaux du capitalisme et se mettre en colre.

Trs en colre.

Oui, je sais, je vais un peu vite. Le mouvement Occupy the World cherche encore ses lunettes magiques (programmes, revendications, stratgies etc.) et sa colre s'exprime encore un degr gandhien. Mais, comme le montre la vision de Carpenter, expulsez assez d'Amricains de leurs maisons et licenciez-en un nombre suffisant (ou, du moins, tourmentez des dizaines de millions d'entre eux avec cette possibilit) et quelque chose de nouveau et d'important va commencer se traner vers Goldman Sachs. Et, contrairement au mouvement Tea Party, ce quelque chose n'est, jusqu'ici, pas dot de fils de marionnette.

En 1965, alors que j'avais juste dix-huit ans et que j'tais lu national du SDS (Students for a Democratic Society), j'ai organis un sit-in la Chase Manhattan Bank, aprs le massacre de manifestants pacifiques, pour attirer l'attention sur son rle de financeur cl de l'Afrique du Sud en tant que partenaire de l'apartheid. C'tait la premire manifestation de cette gnration Wall Street, et quarante et une personnes furent embarques par la police de New York.

L'un des lments les plus importants du soulvement actuel est le simple fait qu'il s'agit d'une occupation de rue et que le mouvement a cr un lien d'identification existentiel avec les sans-abri (bien que, franchement, ma gnration, forme par le mouvement des civils rights, aurait d'abord pens occuper l'intrieur des btiments et attendu que la police les mette la porte; aujourd'hui, les flics prfrent les bombes lacrymo et les techniques de contrainte par la douleur). Je pense qu'envahir les gratte-ciel est une formidable ide, mais pour une tape ultrieure de la lutte. Le gnie d'Occupy Wall Street, pour le moment, est que le mouvement a libr certains des mtres carrs de terrain les plus chers au monde et qu'il a transform une place privatise en un espace public magntique, catalyseur de protestation.

Notre sit-in, il y a quarante-six ans, tait un raid de gurilla; la prsente opration est le sige de Wall Street par des Lilliputiens. C'est galement le triomphe du principe supposment archaque du face--face, de l'organisation dialogique. Les mdias sociaux sont importants, mais pas omnipotents. L'auto-organisation militante –soit la cristallisation partir de discussions libres– prospre encore dans les espaces publics urbains contemporains. Autrement dit, la plupart de nos discours sur Internet prchent des convaincus; mme des mga-sites comme MoveOn.org sont branchs sur le rseau des dj convertis la cause ou tout du moins sur celui de leur base dmographique.

De la mme manire, ces occupations sont des paratonnerres qui attirent avant tout les dmocrates radicaux exclus et mpriss, mais il apparat qu'ils brisent galement les barrires gnrationnelles, offrant le terrain commun ncessaire au dialogue et l'change de vues entre, par exemple, des enseignants quarantenaires menacs professionnellement et de jeunes tudiants de troisime cycle prcariss.

Plus fondamentalement, les campements sont devenus des lieux symboliques propices la rparation des divisions internes qui dchirent la coalition du New Deal ne dans les annes Nixon. Ainsi que l'analysait Jon Wiener sur son blog accueilli sur www.TheNation.com, un blog dont l'intelligence ne se dment jamais: Les ouvriers et les hippies –ensemble, enfin.

Effectivement. Qui ne serait mu de voir Richard Trumka, leprsident de l'AFL-CIO (American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations), qui avait fait venir les mineurs de son syndicat Wall Street en 1989 au moment de leur grve amre, mais finalement victorieuse contre la Pittson Coal Company, demander aux costauds, hommes comme femmes, de son organisation de venir protger Zuccotti Park contre une attaque imminente de la police de New York?

Il est vrai que les vieux militants de gauche radicale dans mon genre sont prompts reconnatre dans chaque nouveau-n le messie; mais cet enfant, Occupy Wall Street, nat coiff. Je pense que nous sommes tmoins de la renaissance de ces qualits morales qui ont dfini de manire si caractristique les immigrants et les grvistes de la grande dpression, la gnration de mes parents: je parle d'une solidarit et d'une compassion spontanes et larges fondes sur une thique dangereusement galitaire. Une thique qui dicte de s'arrter pour prendre en voiture une famille qui fait du stop. De ne jamais briser une grve mme lorsque le loyer est en souffrance. De partager sa dernire cigarette avec un tranger. De voler du lait quand vos enfants en manquent et d'en donner la moiti aux petits d' ct –ce que ma propre mre a fait de manire rpte en 1936. Une thique qui dicte d'couter attentivement les gens profondment silencieux qui ont tout perdu sauf leur dignit. De cultiver la gnrosit du nous.

Ce que je veux dire, je crois, est que je suis extrmement impressionn par les gens qui se sont joints aux occupations pour les dfendre malgr les importantes diffrences d'ge, de classe sociale et de race. Mais, pareillement, je suis en adoration devant les gosses courageux qui sont prts faire face l'hiver et rester dans les rues glaces comme leurs frres et sœurs sans-abri. Retour la stratgie cependant: quel est le prochain maillon de la chane (au sens que donnait Lnine cette expression) qu'il faut attraper? Dans quelle mesure est-il impratif que les fleurs sauvages tiennent une runion unitaire, adoptent des revendications programmatiques et consquemment se mettent sur le terrain des enchres politiques pour les lections de 2012? Obama et les dmocrates vont avoir dsesprment besoin de leur nergie et de leur authenticit. Mais il est peu probable que les occupants offrent leur extraordinaire processus d'organisation autonome la vente.

Personnellement, je penche du ct de la position anarchiste et de ses impratifs vidents.

Tout d'abord, rendre visible la douleur des 99%; faire le procs de Wall Street. Faire venir Harrisburg, Loredo, Riverside, Camden, Flint, Gallup et Holly Springsnote au centre-ville de New York. Organiser une confrontation entre les prdateurs et leurs victimes –un procs national du meurtre de masse conomique.

Deuximement, continuer dmocratiser et occuper de manire productive l'espace public (autrement dit reclaim the commons, se rapproprier les biens communs). Le militant de la premire heure originaire du Bronx, Mark Naison, a propos un plan audacieux pour transformer les espaces abandonns et en ruines de New York en espaces de ressources (jardins, campements, espaces de jeu) pour les sans-toit et les sans-emploi. Les manifestants d'Occupy de tout le pays savent dsormais ce que c'est que d'tre sans abri et sous le coup d'une interdiction de dormir dans les parcs ou sous une tente. Autant de raisons de briser les verrous et de rduire les barrires qui sparent l'espace inusit des besoins humains urgents.

Troisimement, rester concentrs sur le vritable objectif. La question essentielle n'est pas une augmentation de l'imposition des riches ou celle d'une meilleure rgulation du systme bancaire. C'est celle de la dmocratie conomique: le droit des gens ordinaires de prendre des macrodcisions sur les investissements sociaux, les taux d'intrt, les transferts de capitaux, la cration d'emploi et le rchauffement climatique. Si le dbat ne porte pas sur le pouvoir conomique, il est hors de propos.

Quatrimement, le mouvement doit survivre l'hiver pour combattre le pouvoir au printemps prochain. Il fait froid dans la rue en janvier. Bloomberg et tous les autres maires et responsables locaux comptent sur un hiver difficile pour dfaire les manifestations. Il est donc important de renforcer les manifestations durant les longues vacances de Nol. Enfilez vos parkas.

Enfin, nous devons nous calmer –le tour que peuvent prendre les manifestations actuelles est totalement imprvisible. Mais lorsque l'on construit des paratonnerres, il ne faut pas s'tonner si l'lectricit finit par sauter.

Des banquiers, rcemment interviews dans le New York Times, prtendent que les manifestations d'Occupy ne sont gure plus qu'une nuisance produite par une analyse simpliste de la finance. Ils devraient tre plus prudents. En effet, ils devraient probablement trembler devant l'image de la charrette des condamns. Depuis 1987, les Africains-Amricains ont perdu plus de la moiti de leurs patrimoines; la perte patrimoniale des Latinos s'lve l'incroyable taux de 75%. Depuis 2000, les tats-Unis ont perdu 5,5millions d'emplois dans l'industrie, ont vu 42000usines fermer et, depuis cette date, toute une gnration de diplms de l'enseignement suprieur est touche par le plus haut pourcentage de dclassement de l'histoire des tats-Unis. Brisez le rve amricain et le peuple va vous le faire srieusement payer. Comme l'explique Nada ses imprudents assaillants dans le formidable film de Carpenter: Je suis venu ici pour mcher du chewing-gum et casser des gueules… et je suis court de chewing-gum.

PILOGUE. QUATRE FAONS DE VOIR UNE PLACE OCCUPEnote

Ce que vous voyez de partout:

Que le systme politique est pourri.

Que les politiciens sont des vendus.

Qu'il y a une crise de la reprsentation tous azimuts.

Que les gens se sont rveills.

Que les jeunes ne sont pas ce dont ils avaient l'air.

Qu'il n'y a pas besoin de sigles pour pouvoir lutter.

Que le campement de la Puerta del Sol est un atelier de dmocratie vritable.

Que la libert se cre sur le respect.

Qu'un mouvement a besoin d'objectifs.

Que l'histoire est imprvisible et imprdictible.

Ce que vous voyez mieux si vous y allez:

Que la vie et la ville y ont leur propre rythme.

Qu'on est trs bien l'intrieur, mais qu'il faut aller l'extrieur si on veut le faire rentrer.

Que conserver et continuer, a n'est pas rpter, mais rinventer.

Que les expriences intenses finissent elles aussi par dcliner et laisser place au dcouragement et la dpression.

Ce que vous voyez mieux si vous vous approchez:

Que ce qui importe, c'est le processus, et que le processus prend du temps.

Que crer, partager et apprendre, c'est fascinant.

Que c'est trs excitant.

Qu'il est urgent de se voir.

Que les vies sont en train de changer.

Que c'est srieux.

Ce qu'on ne voit toujours pas:

Comment trouver des rponses ces questions, des solutions tant de problmes.

Comment auto-organiser l'auto-organisation.

Comment concevoir une dmocratie la hauteur de l'poque.

Comment articuler l'exceptionnel et le normal.

Comment et o aurait pouss le germe de l'occupation si nous ne nous tions pas rveills.

Comment tout cela va continuer.

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