ZONES
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filet haut
puceL’esprit du poker
Lionel ESPARZA




Parution :13/02/2014
Format 205 x 140 mm
Pages : 250
Prix : 15 euros
ISBN : 2-355-22059-X


BONUS 
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Lionel Esparza

L’esprit du poker

Comment un jeu d’argent a conquis le monde

Zones

AVANT-PROPOS

J’ai découvert le poker en 2008, à l’apogée de sa diffusion mondiale. Fasciné, j’y ai perdu des sommes folles et un temps considérable. Au long des nuits interminables où se dilapidait ma subsistance, de désolantes questions me taraudaient : pourquoi laissais-je ainsi dévorer une vie que je croyais si pleine ? Avais-je donc besoin de passe-temps ? Il m’apparut bientôt que le problème dépassait de très loin mon cas personnel ; que, sous son air simplet, ce jeu de rien soulevait des interrogations immenses. Avisant qu’au moins la part d’existence ainsi employée serait soustraite à la dissipation, je décidai d’approfondir le sujet, et pendant trois ans étudiai le cancer à même la bête. Ce qui suit est le fruit de cette tentative de sauvetage.

INTRODUCTION

Cela insiste tant dans le bourdonnement universel qu’il faudrait être sourd pour l’ignorer : le monde entier joue au poker. En dix ans à peine, ce jeu bien connu mais au fond peu pratiqué, né il y a deux siècles dans la crasse d’une Louisiane de mythe, a connu une expansion si prodigieuse qu’on peut sans exagérer la dire aujourd’hui planétaire. Encore ne parle-t-on que de l’une de ses variantes, élémentaire et obsédante, le Texas hold’em ; et d’une planète elle-même réduite à sa part la plus affairée et la plus envahissante, le monde occidental. Des sphères toujours plus larges en ont été contaminées. Peu à peu, ce jeu si fondamentalement rétif à toute transparence s’est introduit dans l’espace de la visibilité totale, élevé même au rang de spectacle permanent. Secondant les plus récentes technologies de la communication, il s’est révélé un fournisseur providentiel de contenus inépuisables : les chaînes par abonnement, câblées ou numériques, ont pu grâce à lui colorer à peu de frais la quotidienne nullité de leurs programmes. Au même moment, Internet découvrait de son côté un potentiel paradoxal à cette épreuve de psychologie directe : l’exercice à distance. Une diffusion tentaculaire s’ensuivit, que rien ne laissait présager quoiqu’au fond tout, dans la nature même du jeu, l’y prédestinât. Longtemps cantonné à quelques lieux traditionnels, tripots et cercles privés, il s’est ainsi doucement introduit dans les bureaux, les chambres, les salons. Les milieux les plus variés ont remplacé les dîners entre amis par des soirées poker. Le samedi soir, des passionnés envahissent par centaines les salles des fêtes et les gymnases périurbains pour de grands tournois qui les entraînent jusqu’au petit matin. On y joue, on l’apprend, on le commente ; mieux, on se parle à travers lui. Quoique viscéralement attaché à l’imagerie américaine et à son folklore le plus désuet, il a su profiter de son étonnante plasticité pour s’adapter aux particularismes nationaux. Aucune contrée ne semble plus échapper aujourd’hui à son infiltration, pas même cette France qu’on aurait pu croire rétive à un symbole si désespérément yankee, et où il n’intéressait jusqu’alors qu’une poignée d’aficionados. Ainsi, en moins de dix ans, une pratique régionale, alternative, populaire et marginale a accédé au statut de culture hégémonique. Des articles aussi intrigués que perplexes en ont ressassé les chiffres astronomiques. En 2012, 1,7 millions de comptes-joueurs étaient ouverts sur les sites français, générant presque 8 milliards d’euros de mises.

POURQUOI CE SUBIT ENGOUEMENT ?

Tout jeu simplifie une part de réalité déterminée pour la traduire en une substance fictive. Le poker ne déroge pas à ce modèle : il est bien une réduction de réalité. Mais pas de n’importe laquelle. Au terme provisoire de sa longue histoire, il en vient en effet à synthétiser l’essentiel des problèmes aujourd’hui posés à l’homme face au monde et aux choses. Pêle-mêle : le rapport intime à l’argent et à la monnaie ; les principes de circulation et d’échange dans un modèle économique dominant ; le système capitaliste ; la rivalité constitutive et sa projection en compétition organisée ; l’articulation du mérite et de la chance dans la perspective de la réussite sociale ; les difficultés de l’égalité réelle dans le cadre de régimes égalitaires par destination mais inégalitaires par constitution ; la notion d’impondérable dans une société dominée par la peur du risque et l’obsession prévisionnelle. À ces questions directes on peut en ajouter de moins visibles mais tout aussi cruciales : l’obsession rationaliste, la lutte contre l’incertain, le spectacle, la désacralisation par la valeur, la globalisation, le mensonge. Bien qu’il exprime ces thèmes prosaïques et essentiels de manière détournée, le poker dessine en creux un portrait complet de l’homme moderne, portrait en lequel chacun reconnaît ses plus profondes interrogations, ses plus douloureuses fractures. Il faut donc l’interpréter comme un événement en soi, un procès de vérité autant qu’un symptôme de la « gamification » des sociétés. Le poker est un miroir porté sur ce que nous sommes ; il diagnostique le Moderne. Rien que pour cela, il mérite d’être élevé à la noblesse du sujet.

1. L’EMPIRE DES SIGNES

      « La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa penséenote. »

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Le corps poker. Qui s’assoit pour la première fois à une table de poker ne peut qu’être surpris : ce jeu à la réputation sulfureuse est long, fastidieux, d’une lenteur éprouvante. Les parties peuvent se prolonger des heures, les tournois des jours. L’immobilité à laquelle il force suppose un puissant contrôle corporel et mental. Celui qui a l’intention de gagner doit par conséquent cultiver, plus qu’une patience tenace, un corps spécifique adapté à cette durée.

Le poker player est un puritain. Depuis longtemps il a fait de l’empire sur soi-même, de la maîtrise de ses émotions et de ses gestes, l’un des objectifs de sa vie terrestre. Rien de plus calme ni de plus froid en apparence que ce réformé flegmatique. Au-dedans pourtant, c’est un maelström. La hauteur des enjeux, l’indétermination de la situation, la menace des concurrents l’obligent à une attention constante : mal mesurée, la moindre décision peut devenir la dernière. Il faut donc tout surveiller, ne jamais baisser la garde, rester à l’affût de la moindre sollicitation. Quant aux moments d’action, qu’ils se soldent par la félicité libératoire de la victoire ou par l’abattement dépressif de la défaite, ils procurent une excitation extrême, faite de peur et de désir, à laquelle on a vite fait de s’accoutumer.

Cette attente interminable scandée par de brefs épisodes à haute intensité se traduit physiologiquement : une rumination inquiète ponctuellement secouée par de véritables séismes émotionnels que la physionomie ne doit, contrainte supplémentaire, jamais trahir. Le corps poker est une interface énergétique à travers laquelle se jouent, dans une impassibilité totale, des passages éclairs et sans transition d’un seuil à un autre. Un corps de chasseur à la traque, alternant une immobilité minérale dans l’attente et une dépense explosive dans l’action. Extérieurement, son apathie ne se distingue en rien de la neurasthénie ; intérieurement, la tension mentale nourrit un stress continu. À l’image du corps moderne, celui du joueur vit un temps fait d’ennui incommensurable et d’exaltations fugaces, d’hébétude et de frénésie. Il alterne « la danse de Saint-Gui et la catatonienote », se préparant par là à une temporalité sociale où se conjuguent l’accélération générale des rythmes de vie et la solidification des structures collectivesnote.

Une seule solution pour acquérir ce corps suprêmement maîtrisé : le cultiver par une discipline à la fois physique et intellectuelle, une ascèse spécifique à base d’exercices et d’entraînements. Comme tant d’autres exercices spirituels dissimulés sous les apparences fantaisistes et jouisseuses de la modernité, le poker perpétue l’idée qu’aucun accomplissement ne saurait advenir sans des efforts opiniâtres. Obsédé par ses rendements, ses progrès, le dépassement de soi, la maîtrise de ses instincts et l’édification de sa personnalité, le joueur consent à une ascèse physique et intellectuelle haut de gamme. Son jeu lui fournit le cadre ludique et accessible de cette ascèse modernisée, déspiritualisée, liée à un rêve d’accomplissement personnel puissamment idéalisé. Exercice exaltant mais dangereux : car la bonne ascèse, solaire, par laquelle l’individu atteint son optimum, est toujours menacée par la mauvaise ascèse, ténébreuse, pathologie réactive nourrie aux tentations de revanche et de réparation. En les accueillant l’une et l’autre, le poker ne fait pas que désigner leur complémentarité : il leur ouvre une possibilité de transmutation. Sa pratique relève d’une ascétologie dont chacun doit pour lui-même découvrir la formulenote.

 

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Description d’un combat. Malgré leur diversité, les innombrables variantes du poker répondent toutes au même principe : le jeu consiste à remporter une somme d’argent mise en commun (le pot) en réalisant (ou en faisant croire qu’on possède) la meilleure main. Selon les cas, les cartes peuvent être privatives ou communes, en partie cachées et en partie visibles. Peu de connu, peu de certain dans ce système à information incomplète sinon les cartes qui ont été distribuées à chacun, celles qui apparaissent au tableaunote et, pour les formes ouvertes, celles retournées par les joueurs. Des enchères successives, matérialisées par les jetons, expriment comment chacun évalue son jeu, ou ce qu’il désire en représenter. Ces enchères instaurent entre les joueurs un rapport de forces qui ne dépend pas nécessairement de la valeur objective des mains mais qui à lui seul peut déterminer la victoire.

La variante qui s’est imposée depuis une quarantaine d’années, le Texas hold’em, se joue avec un jeu de 52 cartes et quatre à douze joueurs. Le coup se déroule en plusieurs phases enchaînées. Les deux premiers à devoir être servis payent d’abord à l’aveugle (d’où leurs noms) une ouverture (blind) et une relance forcée (surblind). Ceci fait, le donneur distribue à chacun, une à une et dans le sens des aiguilles d’une montre, deux cartes privatives qui resteront cachées jusqu’à la fin du coup. Un premier tour d’enchères offre à tous trois possibilités : suivre en misant au niveau de la dernière mise, relancer en engageant une somme supérieure, ou passer. En cas de relance, les autres joueurs peuvent à nouveau suivre, passer ou sur-relancer, et ce jusqu’à ce que les mises soient égalisées pour ceux qui restent en lice. Trois cartes sont alors découvertes au centre de la table : le flop. Ouvertes et communes, elles permettent à chacun de compléter sa main pour former l’une des dix combinaisons aujourd’hui admises, de la carte haute à la quinte royale. Après un deuxième tour de table, deux nouvelles cartes sont successivement ajoutées au tableau, la turn puis la river, chacune étant suivie d’un tour d’enchères. Les concurrents restés jusqu’au bout abattent enfin leurs cartes pour identifier le gagnant : celui qui a réalisé la meilleure combinaison remporte le pot constitué par les mises successivesnote.

Cet abattage final n’est ni obligatoire ni systématique. Dans une majorité de cas, la séquence s’achève lorsqu’un joueur, en misant fortement, réussit à persuader les autres du danger qu’il représente et les contraint à abandonner. Ce joueur remporte alors le pot sans avoir à montrer son jeu, donc sans que puissent être vérifiées ni la véracité des annonces antérieures ni une possible manipulation. Point crucial : on peut gagner au poker non parce qu’on possède la meilleure main, mais parce qu’on est parvenu à convaincre ses adversaires de sa supériorité. La mise apparaît alors comme l’outil subtil d’un complexe exercice de persuasion.

 

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Le langage des enchères. Engagement financier projectif dans un environnement incertain, l’enchère est au domaine ludique ce qu’est l’investissement dans le domaine économique : une prise de position plus ou moins renseignée et plus ou moins risquée. Une fois avancée, elle prend pour les autres une signification complexe. Supposée communiquer la valeur que le joueur prête à sa main, elle signale secondairement le risque qu’il est disposé à courir pour la défendre et, en creux, ce qu’il croit savoir des cartes de ses adversaires. Déclarations appelées à être interprétées, les enchères s’apparentent de fait à un langage. Comme tout langage, elles présentent des niveaux d’élaboration plus ou moins élevés : des usages rudimentaires, un maniement médian fait de normes auxquelles les amateurs sont rompus, et des styles personnels d’une grande sophistication. Parmi toutes les compétences techniques que le jeu réclame, la maîtrise du langage des enchères est capitale. Au cours de son développement, le joueur doit acquérir et cultiver d’un côté une capacité de parole précise et persuasive, de l’autre, une capacité de lecture des messages reçus. Ces compétences lui sont nécessaires non seulement pour avancer lui-même la bonne enchère au bon moment, mais aussi pour mesurer le degré de véracité des informations qui lui sont adressées.

Selon le contexte de jeu, la mise peut prendre une signification très claire. Je n’ai rien dans mon jeu, tu peux me suivre ; j’ai une main plus forte que la tienne, couche-toi ; et même, très précisément, j’ai deux 7, vois ce que tu peux faire. Rien n’oblige cependant l’enchérisseur à exprimer la valeur réelle de son jeu. Il peut exagérer sa puissance avec une mise forte (surjouer), la dissimuler au contraire en suivant lorsqu’il devrait attaquer (sous-jouer), ou avancer son tapisnote même s’il n’a reçu qu’une main poubelle. Toutes ces stratégies sont parfaitement autorisées et intégrées à l’économie générale du jeu. Une mise est donc avant tout un message virtuellement insincère envoyé en direction d’un adversaire qui est invité à le déchiffrer ; le tour d’enchères, un dispositif d’émission et de réception d’informations diversement ajustées à la réalité.

Le langage des enchères tire une force insondable de l’incapacité d’un pur numéraire à transporter des informations aussi précises. Cela explique qu’un débutant puisse l’emporter ponctuellement sur un joueur confirmé : l’usage erroné d’un code mal maîtrisé se révèle plus perturbant qu’une formulation adéquate, parfaitement déchiffrable par quiconque en maîtrise les arcanes. Qu’un joueur avance en certaines situations telle somme plutôt que telle autre attendue peut ainsi jeter son adversaire dans des abîmes de réflexions – dont il ne sortira qu’en prenant, peut-être, la plus mauvaise décision possible.

Le poker est donc un espace où l’on communique par le vocabulaire de l’argent ; une sorte de guerre économique où les acteurs se battent à coups de messages produits, émis et reçus, évalués et appréciés selon les règles du monde marchand. On mesure et distille ces messages avec précaution car, bien qu’immatériels, ils constituent un capital dont on n’use pas à la légère. Ils peuvent fort bien mentir mais, comme avec toute Bourse, il est toujours plus prudent de les croire. L’argent est ce qui ment le moins. Comme dans l’économie réelle, où les investissements des acteurs contredisent parfois leurs discours officiels, les seuls messages dignes de foi passent par l’argent. Sa palette peut sembler, comme les modes majeur et mineur en musique, excessivement binaire (mise élevée = force, confiance, optimisme ; mise modique = faiblesse, doute, pessimisme) ; cependant, quand on sait l’exploiter, le poker est merveilleusement adapté pour traduire toutes les subtilités du langage de l’argent.

 

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La duplicité du langage. Les enchères constituent donc le langage propre du poker. Comme tout langage, elles possèdent leur grammaire, leurs règles, leurs écarts plus ou moins institués, leurs usages fautifs. Ce langage est frappé par une duplicité constitutive : la dissimulation étant autorisée, il peut servir à dire le faux. L’enchère tourne autour d’une vérité que rien ne peut ni résoudre ni épuiser, question infiniment ouverte et qui, dans la plupart des cas, restera sans réponse. Ce qu’il en est du véritable, échappe par un vice inscrit dans ce langage même dont le rôle semble pourtant, croit-on, de l’approcher au plus juste. Nulle formule ne l’exprime mieux que celle de Talleyrand en ce qu’elle assigne au langage une fonction première non de vérité mais de dissimulation. Toute parole est le déguisement d’une pensée, tout message le masque d’une intention. Bien au-delà d’ailleurs du seul langage des enchères, le poker tout entier construit un espace de signes dont l’indétermination est le caractère premier. Dans cet univers la suspicion devient un passage obligé, la paranoïa un réflexe nécessaire. Toute déclaration doit être soumise à un déchiffrement afin de soustraire la vérité à la fourberie des signes. Au cœur de ce langage gît l’intentionnalité. Rien n’y est gratuit, jamais ; tout a un dessein et vise à obtenir. La réussite suppose une connaissance intuitive ou rationalisée de l’autre, une forme spécifique de pénétration psychologique ; mais aussi un usage de la langue qui permet d’instrumentaliser l’adversaire pour le pousser à accomplir des actions pour moi avantageuses, pour lui dévastatrices (le contraindre à jeter une main supérieure, ou à suivre avec une main perdante). Instrument avec lequel on joue et détruit, ce langage est objectivé comme arme d’un combat de domination.

On ne manquera pas de souligner à quel point le langage des enchères se prête aux analyses de la linguistique pragmatique américaine. Il constitue même un support idéal pour la théorie des actes de langage. La mise présente en effet toutes les caractéristiques de ce qu’Austin a défini par le concept de speech act. Elle n’exprime rien en soi, surtout pas une vérité, ne tirant son sens que du contexte (une mise identique peut recouvrir des significations complètement différentes selon les moments du jeu). Constative en apparence (elle ne semble que décrire une situation : voici quelle est ma main), elle se révèle intégralement déterminée par la volonté d’atteindre un but, conçue pour agir en provoquant chez l’autre une réaction (donc par définition performative). Adressée, elle vise toujours un destinataire ; intentionnelle, elle n’oublie jamais sa finalité. Ses conséquences sont mesurables, tantôt heureuses (félicité) tantôt malheureuses (infélicité) selon qu’elles atteignent ou pas leur objectif. En somme, la mise est un acte de langage ; les enchères, une langue simplifiée mais d’usage redoutable ; et le poker une philosophie du langage paradoxale puisque, en visant l’élimination de son interlocuteur, c’est-à-dire de celui-là même qui le rend possible, il travaille à la fin de toute communication.

 

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Les tells. Quelle que soit sa clarté apparente, tout message transporte donc une somme de significations potentielles qu’il faut pouvoir isoler mais aussi savoir façonner. Comme l’amoureux chez Roland Barthes, le joueur émet et interprète des messages dans un espace de signes ouverts, exposé aux deux écueils symétriques du mal dire et du mal lire. Monde énigmatique que celui où chacun est susceptible d’user à sa façon de mots qui n’ont pas tout à fait la même valeur pour tous ; monde inquiétant et vertigineux que celui où le geste le plus anodin s’expose au devenir signe. Tout pouvant être manipulé, tout doit être interprété. Plus les enjeux s’élèvent, plus la pression se fait forte sur cette quête du sens caché des choses. Chacun doit surveiller le moindre de ses gestes et lire avec toujours plus de perspicacité ceux que son adversaire lui adresse parfois sans le savoir. L’attention au moindre indice devient un affût, et la partie une chasse au signe où chacun est alternativement prédateur et gibier.

Rien ne désigne mieux les excès de cette sémiologie sauvage que les tells (formule paradoxale puisqu’il s’agit justement de signes non verbalisés). Un tell est un mouvement, une manifestation, un geste généralement discret, involontaire et inconscient, par lequel le joueur trahit un état émotionnel que son adversaire va pouvoir interpréter. Il correspond très précisément au lapsus freudien, mais sur le mode physique : un lapsus corporel. Recul du buste, croisement des doigts, clignement des paupières sont supposés signifier selon les cas l’inquiétude, l’énervement, la joie, l’impatience. Décodables comme des indices, ils sont supposés fournir à qui sait les lire des informations discrètes sur ce qu’éprouve l’adversaire et, par conséquent, sur sa main. Répertoriés, ils composent un véritable langage corporel auquel des ouvrages d’une rare subtilité sont consacrés. On y apprend à lire dans la moindre ride la menace d’un désastre imminent. Incontestablement la tension nerveuse extrême de certains coups et la fatigue des longues parties ouvrent un boulevard à l’inconscient tentaculaire. Reste que cette rationalisation obstinée des tics et des tocs, si l’on n’a pas décidé d’avoir foi en elle, confine parfois au grotesque purnote. Elle croise d’ailleurs tout un champ de recherches très prisé aux États-Unis et dont le psychologue Paul Ekman est devenu le représentant. Après avoir essaimé dans les domaines de la politique, de la communication ou des ressources humaines, ses théories sur les micro-expressions ont même inspiré une série policièrenote . Sous le nom de synergologie, cette parascience poursuit discrètement en France le mouvement de la physiognomonie du XIXe siècle ; avec les mêmes fantasmes de pénétration du caractère et des pensées d’autrui, le même penchant à se laisser instrumentaliser par la criminologie, et un semblable rapport ambigu à la psychanalyse.

Le plus intéressant est que les tells désignent le corps adverse comme un enjeu propre ; précisément un enjeu de regard. Territoire infini observé en toutes ses humeurs et matières, veines, rides, transpiration, l’adversaire devient un immense émetteur de signes déchiffrables. Lecteur, le joueur doit interpréter les messages que lui adresse involontairement ce corps pour en déduire le maximum d’informations. Émetteur lui-même à son corps défendant, il doit se contrôler pour conserver la maîtrise de l’information. Cela est d’ailleurs facilité par le faible degré de verbalisation du jeu : les paroles obligées s’y réduisent en effet à une poignée d’annonces exprimables par quelques gestes élémentaires permettant au joueur, s’il le désire, de traverser un tournoi entier sans ouvrir la bouche. Ce contrôle de soi porte un nom : la « poker face », masque d’impassibilité sur lequel ne se dessine aucune émotion, joie devant une combinaison gagnante ou dépit devant un tirage défavorable. La poker face n’est d’ailleurs pas qu’une affaire de visage : elle s’étend au corps qui doit être tout entier dominénote. L’absence de signes devient donc un élément tactique dans un combat de communication dont l’issue dépend de la maîtrise de l’information. De multiples accessoires peuvent seconder cette « mise en bulle » du sujet en sapant ses possibilités expressives : les lunettes réfléchissantes dissimulent les yeux et ce qu’ils pourraient divulguer tout en permettant l’observation cachée du visage adverse ; les écouteurs enferment dans un monde sonore autonome où sont ignorées les sollicitations parasitaires ; la capuche dissimule le visage en suggérant accessoirement l’intimidante pénombre où se tapit le prédateur urbain. À l’inverse, certains poker players optent pour des stratégies spectaculaires, jouant sur une profusion de gestes, de traits d’esprit ou d’interjections, multipliant les émotions plus ou moins factices pour noyer le sens utile dans la surabondance de signes futiles, embrumer ainsi leur adversaire et l’obliger à se dévoilernote. Quelle que soit la stratégie adoptée, toutes obéissent à la même double contrainte : obtenir de l’autre le maximum d’informations utiles et laisser échapper de soi le minimum d’indices. Un troisième usage des signaux se dégage enfin : celui de l’acteur manipulateur qui produit sciemment des signes pour tromper son adversaire, les faux tells (mimer par exemple les gestes de la nervosité et du doute au moment où l’on tient la meilleure main). Régime de manipulation extrême mais une fois encore parfaitement assimilé par la règle.

Le joueur de poker est donc un sémiologue actif et sauvage, délibérément exposé, pour son malheur souvent, pour son bonheur parfois, à la glorieuse incertitude du signe. Lecteur obsessionnel des messages qui lui sont ou pas destinés, producteur de signaux plus ou moins volontaires et, lorsqu’ils le sont, plus ou moins sincères, il est engoncé dans un système langagier proprement totalitaire. Le merveilleux souci du signe où le structuralisme s’est engouffré dans les années 1960 y aurait sans doute trouvé un terrain d’exploitation aussi surprenant qu’inattendu. Ses conclusions s’y appliquent d’ailleurs aisément, entre autres celle-ci : le poker aussi est structuré comme un langage.

 

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Le bluff. Le bluff résume à lui seul ce principe de distorsion intentionnelle du fait par le langage. Au fond, il représente l’essentiel de ce qu’on peut apprendre à la table ; la vérité, l’essence, le « centre de ce jeunote ». La maîtrise personnelle du bluff et la pénétration de son usage par l’adversaire comptent parmi les savoirs subtils que les années de salle n’épuisent pas. Ils convoquent chacun comme impénétrable à soi-même, destiné à s’explorer infiniment, et autrui comme mystère de même essentiellement hermétique, mais pas inatteignable. Un ouvrage entier ne saurait en épuiser les richesses. Le mot aurait d’ailleurs désigné la forme primitive du jeu ; autant dire qu’il lui est intrinsèquement lié. Pour autant, il ne lui appartient pas en propre puisqu’on en retrouve des prémisses dans les jeux de relance dont le poker est historiquement issu.

Sa forme basique consiste à attaquer sans jeu constitué mais de manière à convaincre les autres d’abandonner : ainsi, mal armé d’une main perdante, avancer son tapis d’un air assuré en espérant que l’adversaire, intimidé par la virulence du défi, se couchera. C’est là du bluff la traduction primaire, massive, qui donne la satisfaction de l’emporter sans atouts (sinon la capacité à imposer sa volonté), sans combattre, sinon en suggérant une supériorité imaginairenote. Cette forme ô combien spectaculaire ne constitue cependant que la limite haute sur tout un éventail comprenant le semi-bluff (surestimation de la valeur d’une main susceptible d’évoluer favorablement), le slow play (dissimulation inverse de sa puissance), et toute une collection de stratégies, annonces plus ou moins fallacieuses, techniques spécifiques (moves) qui toutes comportent leur part plus ou moins importante de bluff (après tout, même sans intention de mystifier, le joueur ne sachant jamais exhaustivement ce qu’il en est du jeu s’exprime toujours peu ou prou en méconnaissance de cause).

L’objectif général du bluff se formule ainsi : brouiller chez l’autre sa perception du réel (ma force objective, mes intentions) en déformant plus ou moins la réalité. C’est grâce au bluff qu’un coup s’anime, par lui que chacun exprime sa personnalité profonde. Il est au poker ce que le swing est au jazz : son esprit, son génie, sa pulsation secrète, le déhanché qui fait que ce jeu ne ressemble à aucun autre. Il peut même s’élever au statut d’une esthétique que les joueurs les plus purs passent une vie à cultiver. Un satiriste anglais, John Arbuthnotnote, forgea à propos du mensonge le mot phantateustique ; soit la manière propre à chacun de créer du faux. Voilà ce qu’est le bluff : une phantateustique applicable bien au-delà du simple jeu, un art du mentir qui donne au poker son sel et son style.

Mais l’arme est à double tranchant et d’usage périlleux. La suspicion qui frappe toute déclaration et toute vérité, aisément généralisable, par possible illimitée, peut en effet nourrir une tentation à la démesure dont le bluff permanent est la traduction néfaste. Avec ses informations travesties, ses messages susceptibles de dire le vrai aussi bien que le faux, calculés pour mystifier, le bluff concourt enfin à faire de ce jeu un implacable modèle de guerre du renseignement.

 

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Au royaume du mensonge. Le bluff perpétue sous une forme à peine spiritualisée un usage généralisé du mensonge, dans un espace où chacun est autorisé à mentir, doit même le faire pour survivre, un monde fictif où nulle parole n’est censée dire le vrai. Le temps de la partie, l’interdit sur le mensonge se trouve implicitement suspendu. Chacun est autorisé à abuser des autres, à les tromper sur sa marchandise. Pour ce faire, il use d’une parole ambiguë : cette enchère aux mille nuances, depuis la parole vraie ou supposée telle jusqu’à la fabulation en passant par l’exagération, le demi-mensonge, le quart de vérité, l’invention plus ou moins fondée. Infini paysage grand ouvert à la comédie des signes. Régime d’expression spécifique convoquant la totalité des moyens de falsification portés à leur quintessence, le poker devient un espace de circulation du faux reconnu comme tel, enclave où manipuler son prochain est non seulement permis (ce qui suffirait à l’isoler de l’ordinaire) mais absolument nécessaire pour qui veut l’emporter ; en somme, une pseudologie.

Avec le mensonge l’enchère partage l’intentionnalité : en effet, seule la volonté de dire le faux caractérise le mensonge, ou plus précisément l’intention de tromper l’autre en lui faisant croire ce qu’il est dans notre intérêt qu’il croie. Dire le faux ne suffit pas : l’important est de vouloir illusionner, au besoin en disant le vrai quand nul ne l’attend. Sur la vérité il ne faut cependant pas trop compter. À la différence du langage logique et du langage articulé, fondés sur un rapport à la vérité et promettant le vrai, celui des enchères s’appuie sur son rapport au mensonge, et ne promet que le faux. L’invention, la contrevérité, la fable n’y sont pas accidents ou excès, mais lois générales ; et c’est le vrai qui fait figure d’exception dans ce régime où seul mentir fait référence. Nulle part ailleurs le vrai n’est à ce point un moment du faux.

Face à l’unicité du vrai, le poker laisse libre cours à cette multitude mensongère qui déjà effrayait Montaigne : « Si, comme la vérité, le mensonge n’avoit qu’un visage, nous serions en meilleurs termes. Car nous prendrions pour certain l’opposé de ce que diroit le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indefinynote. » Point de vue des plus relativiste : la vérité existe bel et bien, mais égarée dans la multitude du mensonge polymorphe.

Un moment tout de même permet d’expliciter le réel : l’abattage final des cartes, qui révèle les stratégies, les bluffs, en somme, ce qu’il en a été vraiment. De manière presque morale, cette divulgation des faits bruts suspend le régime de mensonge généralisé. Elle rappelle aux joueurs qu’il existe une objectivité des faits que nul mensonge ne parviendra jamais tout à fait à recouvrir. Dit plus prosaïquement : au royaume du mensonge même il y a du réel. Mais cette suspension clôt aussitôt le coup, conclut l’intrigue qui s’était peu à peu construite. Sans mensonge pas d’histoire.

Le mensonge est donc bien le noyau du jeu, et non cette vérité qui n’y figure que par accident. Les conséquences sont immenses : en jetant sur tout l’ombre de la fausse déclaration, le poker détruit ce qu’il y a dans la vérité de séparé – sa sacralité. Il suspend ce « franc-concept du mensongenote » sans lequel la frontière entre le vrai et le faux perd toute signification, ruine toutes les oppositions fondatrices entre la véracité et le mensonger, la bonne et la mauvaise foi, la confiance et la traîtrise. Or nulle société ne saurait survivre à la disparition de ces distinctions. Le politique, le droit, l’éthique, l’économie même n’y résisteraient pas. La promesse de vérité qui soutient le langage fonde aussi la confiance qui tient les hommes entre eux ; que cette promesse soit remplacée par celle de la tromperie, et tout l’édifice s’écroule. En jetant la suspicion sur le langage, le mentir volontaire détruit la possibilité même d’un lien entre les hommesnote . C’est pour cette raison que des punitions d’une incroyable cruauté frappaient jadis les faux-monnayeurs. Leur activité menaçait de sape un édifice social qui ne tient que parce qu’il s’appuie sur du stable : une parole qui dit le vrai, une monnaie qui transmet la valeur des choses. Il va sans dire que le poker réalise l’inverse rigoureux de ce programme : l’argent n’y est qu’un ersatz, et le langage une fausse monnaie.

 

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Du bon usage politique du mensonge. Dès le milieu du XXe siècle, il apparut que le poker exigeait toutes les qualités nécessaires à l’exercice du commandement (force de caractère, capacité à imposer sa volonté, stratégie, adaptabilité, goût pour la manipulation) ; que la rapidité décisionnelle et l’habitude de bluffer pouvaient se révéler précieuses dans les situations extrêmes ; que le jeu pouvait donc constituer une forme d’entraînement efficace à toutes les fonctions de direction et de gouvernement. Sans l’encourager, on le toléra par conséquent jusque dans les grandes écoles qui, de Harvard à West Point, formaient la future élite de la nation. Les personnalités de premier plan ne se comptent plus qui, jusqu’à tout récemment, ont ainsi appris à jouer pendant leurs années de formation, se mesurant à des camarades qui, l’âge d’homme venu, deviendraient tantôt leurs partenaires, tantôt leurs adversaires dans les arènes du pouvoir. C’est sur ce fond que le poker a pu jouer un rôle de premier plan dans la constitution même de la figure présidentielle américainenote, et ce pour au moins une raison.

La société libérale se définit comme un espace dissensuel qui n’a pas pour but l’absorption des conflits mais leur équilibrage : l’unité générale à travers la reconnaissance des intérêts particuliers. Dans cette perspective, l’État a pour fonction d’encadrer les tensions actives entre des puissances antagonistes sans entraver leur dynamisme. Il va sans dire que l’homme qui conduit le destin de cette nation doit être rompu à l’exercice du conflit, et pouvoir considérer le transactionnel comme un modèle naturel permettant de modérer les forces qui animent la société. Parce qu’il est lui-même un espace de rivalité pacifié, le poker s’impose de fait comme une modélisation idéale. En effet, il n’est pas seulement un lieu de conflictualité et d’expression individuelle, mais un espace de sociabilité où les joueurs ne cessent de négocier leurs rapports mutuels et des équilibres toujours susceptibles d’évolution. Épreuve de force abstraite, il peut constituer une métaphore puissante pour un pouvoir condamné à la gestion à travers le conflit. Voilà du moins l’explication positive à la persistance du poker dans les pratiques de l’élite américaine. Il en est une seconde, plus ambivalente.

« […] Un individu qui ne manifeste aucune autre passion que le désir ardent d’acquérir des richesses ; qui se sert de la parole de toutes les manières possibles, sauf pour révéler sa pensée ; qui ne dit jamais une vérité sans vouloir vous la faire prendre pour un mensonge et qui donne tous les mensonges pour des véritésnote. » Quoiqu’il lui conviendrait fort bien, cela n’est pas le portrait d’un bluffeur type ; mais celui, ironique cela va sans dire, que trace Gulliver à son maître houyhnhnm d’un ministre prototypique et imaginaire pour l’éclairer sur les coutumes politiques terriennes. Conception sceptique et pragmatique de l’exercice du pouvoir, éminemment anglo-saxonne dira-t-on, qu’Hannah Arendt devait critiquer longuement en observant le fonctionnement de la démocratie américaine au début des années 1970note, et qu’un Koyré a simplement résumée sur un mode fataliste : « Le mensonge politique est né avec la cité elle-mêmenote. »

Il va sans dire que le poker se prête idéalement à représenter l’exercice du pouvoir à partir du moment où l’on considère ce dernier comme un exercice obligé de manipulation. Avec lui, depuis deux siècles, les dirigeants américains apprennent simplement un art du mensonge jugé inévitable pour la conduite des collectifs humains en général, et pour le pilotage des démocraties d’opinion en particulier. Il faut reconnaître que les leçons du bluff s’appliquent merveilleusement au mensonge politique. Ce que le monde accueille aujourd’hui avec le succès du poker moderne, c’est donc également toute une conception du pouvoir où le double jeu apparaît comme un mal nécessaire. En temps de gestion par la communication, non seulement personne ne s’étonne plus que la sphère politique soit marquée par la duplicité et l’hypocrisie, mais nul ne songe plus à contester qu’elle doive l’être. La seule question concerne dorénavant la justification morale des objectifs visés, et le degré de manipulation dont l’opinion publique accepte d’être la victime. En d’autres termes, quels sont les buts licites du mensonge d’État, et jusqu’où il doit pouvoir allernote.

 

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La triche. À côté de ce mensonge intégré subsiste dans le poker, bien distincte, une tradition de triche par laquelle il a en quelque sorte été récupéré. Au XXe siècle, elle anime encore tous les jeux d’argent. Dans ses Mémoires, Vidocq raconte ainsi une mystification particulièrement prisée dans les faubourgs parisiens, qui exige le concours de plusieurs associés et une mise en scène élaboréenote. Dans Les Joueurs, Gogol à son tour ne décrit rien de plus qu’une subtile arnaque au pharaon dans une auberge russenote. La tradition survit d’ailleurs aujourd’hui avec ces escamoteurs de trottoir qui installent à la va-vite une table de fortune dans une rue populaire et, à l’aide d’un complice, de trois cartes et d’un gobelet, dépouillent en quelques tours de passe-passe un candide égaré, sans que ce dernier sache ni comment ni s’il a été réellement abusé, ni même s’il doit oser s’en plaindre.

Le poker originel servit souvent ce type de vol organisé. Les joueurs professionnels – qui étaient avant tout des tricheurs professionnels – furent parmi les premiers à l’adopter. Ils lui attribuèrent d’ailleurs pendant quelque temps le sobriquet significatif de « jeu de la triche », reconnaissant par là ses formidables potentiels. Dans La Vie sur le Mississippi, Mark Twain rapporte une partie à surprises où un joueur redoutable, se faisant passer pour un pigeon idéal, abuse la troupe de roublards patentés qui croient le dépouillernote. Historiquement, le poker player est donc d’abord un spécialiste de la triche qui sait exploiter des techniques parfois anciennes et communes à bien d’autres jeux : paquets truqués, cartes marquées, donnes manipulées, appareils dissimulés pour servir des cartes précises, miroirs de poche, complices travaillant secrètement en équipe.

La figure du tricheur demeure indissociable du poker. L’inconscient collectif le déplore d’ailleurs couramment, ne voyant en lui qu’un lieu de tromperie. Malgré tout, le grand mouvement de légitimation de ces quarante dernières années n’a pu s’accomplir que parce qu’il s’est prudemment séparé de ses pratiques les plus douteuses. Sans tout à fait disparaître, la triche s’est estompée, ou faite suffisamment discrète pour que le scandale ne puisse plus éclabousser le jeu. En réalité, aux pittoresques formes traditionnelles ont succédé de nouvelles stratégies plus complexes et moins décelables. En dépit d’obstacles technologiques qui empêchent théoriquement la fraude directe, le soupçon reste largement répandu. Quelques récents scandales ont même démontré que la tradition persiste jusque sur Internet avec la complicité passive des opérateurs.

On se gardera de confondre le bluff et la triche. Le premier correspond à un usage du mensonge intégré à la règle ; la seconde résume la multiplicité des techniques de manipulation dans le hors-jeu. Mais ce qui les distingue au fond est leur rapport au savoir. Jeu à information incomplète, le poker pose la même lancinante question que la guerre au militaire : l’indécidabilité. L’un des enjeux de cette guerre est la conquête de l’information la plus complète possible, la totalité du savoir rendant en principe la victoire imparable. On peut l’approcher de manière licite par l’analyse du flop, de l’adversaire, des probabilités ; ou de manière illicite par la triche. Celle-ci en effet ne consiste pas nécessairement à se donner indûment les meilleurs atouts (les meilleures cartes), mais souvent à obtenir un décisif supplément d’information. Même lorsqu’il envoie un message voulu trompeur, le bluffeur le fait dans un cadre qu’il méconnaît autant que son adversaire ; sa manipulation ne perturbe pas entre eux l’équilibre des savoirs. Le tricheur, lui, acquiert un savoir qui crée de fait un déséquilibre entre lui et sa victime. Il usurpe au passage une prérogative rien moins que divine : une totalité de connaissance identifiée à une totalité de pouvoir. Son péché consiste à s’arroger une omniscience dans un contexte où le rapport au savoir est essentiellement déterminé par ce qui fait défaut. Au poker on ne sait jamais tout ; ce qui ne signifie pas qu’on ne sait rien.

 

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La loi et l’interdit. Comment ne pas s’étonner tout de même que ce jeu de manipulation, de mensonge et de triche soit né dans la patrie même de la transparence ? Au cœur d’un pays si avide de vérité, d’une société si profondément puritaine et judiciarisée, où l’on ne témoigne qu’après avoir prêté serment sur la Bible, où le pardon des fautes est conditionné à des processus d’aveux, de conversion, de révolution intérieure ? Face à ces exigences écrasantes, sans doute fallait-il qu’un domaine au moins fût réservé à la toute-puissance du relatif, où l’individu puisse se mesurer aux pétillants risques de la fausseté, exorciser les frustrations du repentir, laisser libre cours à l’immémorial besoin de duper. En somme, peut-être cette société suprêmement tiraillée par un fantasme de Vérité avait-elle besoin de lui opposer un théâtre ludique prudemment séparé du monde réel, une façon de lupanar où chacun peut laisser s’exprimer ses plus vils instincts. Le poker demeure aux États-Unis cette réserve où le mensonge est autorisé, cultivé même comme l’art premier d’une guerre qui ne peut dire son nom.

Cependant, s’il paraît nécessaire, ce monde où le mensonge n’est pas l’exception mais le régime général pose à la loi et à son fonctionnement coutumier un problème insoluble. Même si l’entorse au devoir de vérité ne s’y confond pas avec une entorse à la loi, le bluff active, sur basse intensité, un principe criminel. En autorisant une forme de mensonge à l’intérieur du régime de vérité, il inocule une dose d’interdit dans le grand corps de la règle, et une corruption dans l’absolu de la loi. Cela suffirait à expliquer qu’il ait grandi à l’ombre des entreprises criminelles ; et, secondairement, qu’il se soit trouvé si souvent pris dans les débats entre libéraux et puritains ; enfin, que toute une part de son histoire puisse se résumer à celle des atermoiements d’une loi qui n’a jamais cessé d’hésiter à son sujet, alternant selon les périodes criminalisation et légalisation, interdictions tantôt partielles tantôt générales, autorisations plus ou moins encadrées, prohibitions régionales voisinant avec des licences ponctuelles. Cette indétermination législative perdure : les États-Unis restent l’un des pays où il est le plus compliqué de jouer au poker en ligne. Le paradoxe n’est qu’apparent si l’on considère qu’il remplit une fonction anthropologique : donner une substance redondante à la question de la loi et de l’interdit dans la société américaine, et lui rappeler ainsi sur quelles contradictions internes elle est construite. Si le rôle du poker est d’exprimer ce qu’il y a de définitivement clivé dans l’esprit américain, la chronique de sa légitimation ne saurait être refermée : son destin consiste à répéter infiniment ce clivage, non à le résoudre.

 

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La règle du jeu. Tout jeu se définit par un ensemble prédéterminé de prescriptions et d’interdits qui constituent son essence même ; une façon de contrat social que les joueurs s’engagent à respecter. Appareil régulateur de cette éphémère vie communautaire qu’on appelle une partie, la règle du jeu simplifie et explicite des règles sociales qui sont, elles, complexes et souvent implicites. Elle est une loi d’exception face au tout vertigineux de la Loi que d’une certaine manière elle métaphorise.

La règle du poker est d’une grande simplicité (on dit à son sujet qu’il faut dix minutes pour le comprendre, et une vie pour assimiler ses subtilités). À la fois contraignante et souple, élémentaire et infiniment ouverte, pas plus étendue qu’un décalogue, elle laisse à la discrétion des joueurs un nombre infini d’éléments d’application : la variante, le mode de distribution, la structure des blinds, la durée de la partie, les limites de recave sont autant de points fondamentaux sur lesquels les participants doivent tomber d’accord avant le début de la partie. Dans les cadres officiels, l’instance organisatrice décide seule de ces modalités ; dans un cadre privé, c’est aux participants de s’accorder, lors d’une mise en place qui peut se révéler fort longue. Par certains aspects, cette règle s’apparente à la loi communale dont Tocqueville faisait la matrice de la société américainenote : fixée librement entre membres souverains, pleinement responsables et libres d’y adhérer ou pas, une loi qu’ils ont la responsabilité d’appliquer eux-mêmes rigoureusement et de faire respecter au besoin, conscients que ce qu’ils s’imposent ne doit pas seulement encadrer leur espace commun mais plus fondamentalement instituer leur communauté ; que cette dernière enfin, n’étant qu’un devenir, doit conserver des espaces de délibération où puisse être constamment remis sur le métier le grand ouvrage de la loi (rien de surprenant après tout à ce que dans ce jeu de négoce tout, jusqu’aux règles, soit appelé à se négocier).

À travers le bluff, la triche, et cette règle du jeu si plastique, le poker ne cesse de parcourir la frontière de la légalité. Une frontière qui est moins ligne de partage entre le légal et le prohibé qu’espace transitionnel de conquête et d’incorporation, d’approche et de négoce : un grand terrain de jeu intermédiaire. Il instaure une épaisseur de temps et de vie où s’expérimente par avancées, soubresauts, reculs, passages de seuils, le confus rapport de chacun (et accessoirement de la société tout entière) à l’interdit et à l’autorisé, au permis et au prohibé. À travers sa règle, il instaure un rapport à une loi infiniment négociable et adaptable ; avec la triche, exclue dans le hors-jeu mais maintenue comme problème, il conserve active la présence du hors-la-loi ; avec le bluff enfin il offre à l’illicite la possibilité d’un dépassement esthétique, pour ne pas dire une sublimation par le langage.

Le poker est le jeu du questionnement de la loi. Amoral, il ne cherche pas à distribuer le bien et le mal, mais à entrer avec l’illimité dans une négociation que rien ne saurait refermer. Le besoin persiste cependant : s’éprouver au contact de l’interdit non pour le seul plaisir de l’interdit, mais pour tracer la perfection d’une limite et avoir le plaisir de la faire sauter. Jeu du marginal et du transitionnel, toujours attaché aux espaces de l’interdit, il réclame le fixe en vivant de son déni, questionne la limite en réclamant l’illimité. Le joueur y trouve ainsi porté à son paroxysme ce qui de toute éternité fait l’attrait du jeu : sa capacité à susciter l’une des plus pures et des plus insondables expériences des limites, un espace de possibles où chacun peut comme nulle part ailleurs mettre à l’épreuve sa liberté et sa dépendance.

2. L’ART DE LA GUERRE

   « Je crois au conflit. Sinon je ne crois à riennote. »

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Attaque, défense et surenchère. Il n’y a pas de moments pacifiés au poker. Toute mise pouvant être perdue, la tension naît dès l’engagement. Le cas où des checksnote successifs conduisent à l’abattage et à la comparaison gratuite des mains est presque rare dans la pratique. Le plus souvent, un joueur ou un autre attaque pour s’emparer du pot, que la valeur de sa main le justifie ou pas. La mise donne forme à cette agression. Sa hauteur peut varier sur tout un éventail allant de la blind (forme minimale) au tapis (engagement maximal). Trois réponses sont alors offertes au joueur ainsi sollicité. Passer (fold) en jetant ses cartes ; il accepte alors la supériorité de son adversaire ; fin de la séquence, fin du conflit. Suivre (call) en engageant une somme équivalente à celle de l’attaquant ; le défenseur accepte le combat et prétend jouer à armes égales. Enfin, relancer (raise), c’est-à-dire répondre à l’agression par l’agression en faisant monter la tension d’un cran supplémentaire.

Le call n’est pas une réponse défensive. Si l’on en croit les préceptes clausewitziens, il initie le combat : « Le concept de guerre n’apparaît pas proprement avec l’attaque, car celle-ci n’a pas tant pour objectif absolu le combat que la prise de possession de quelque chose. Ce concept apparaît d’abord avec la défense, car celle-ci a pour objectif direct le combat, parer et combattre n’étant évidemment qu’une seule et même chosenote. » En l’absence de tout rapport de forces préétabli, la mise première crée les conditions du conflit, mais pas le conflit lui-même ; seule peut le confirmer la réponse qui y est éventuellement apportée. Quant à la relance, non seulement elle affirme et assume la guerre, mais elle le fait en prétendant inverser le sens de la domination.

Comme toute enchère, la relance doit être adaptée. Trop basse, elle peut signifier la faiblesse ou un simple test ; trop massive, la volonté non de combattre mais d’écraser le conflit. S’il interprète cette relance comme un bluff, et si la hauteur de sa main justifie qu’il donne au conflit une dimension supérieure, celui qui est contré peut d’ailleurs à son tour surenchérir. Il prend alors le risque d’entraîner les belligérants dans un processus irrésistible et fatal, une escalade aux conséquences imprévisibles. Il arrive ainsi que deux joueurs à mains marginales, décidés l’un et l’autre à ne pas céder, s’engagent mutuellement dans une course à l’abîme qui conduira probablement l’un ou l’autre vers la sortie. Moments toujours étonnants, autant par leur résolution dramatique que parce qu’ils contredisent souvent la rationalité du jeu. Forme extrême de violence réciproque, la surenchère apparaît comme l’inéluctable excès d’une compulsion de rivalité inhérente au poker. Elle ouvre sur la possibilité d’une montée aux extrêmes dont nul ne peut savoir, le hasard étant aussi de la partie, à quoi elle aboutira. Dans cette perspective, il participe à la puissance psychologique du joueur que son stacknote soit à chaque instant intégralement disponible, et ce afin que sa réaction à une forte enchère puisse être immédiate et totale. Là réside l’un des attraits du no limit, mode de jeu aujourd’hui majoritaire où le montant des enchères n’est pas borné. N’importe quelle somme peut être avancée à n’importe quel moment, sans limite. Comme à la guerre, l’une des conditions du succès est la mobilisation générale (qui présente tout de même le défaut de potentialiser l’incontrôlable poussée aux extrêmes). Duel évoluant crescendo jusqu’à l’engagement de toutes les forces disponibles au risque d’une défaite totale : le poker s’étourdit sans fin de cette escalade où chacun peut à tout instant tout perdre. On doit ainsi désigner la montée aux extrêmes comme l’objectif général du jeu, qu’il s’ingénie de toute son épaisseur à contenir mais ne peut s’empêcher de conserver comme son objectif tragique.

 

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La guerre totale. Le poker porte dans sa morphologie même les stigmates de tous les conflits qui, en façonnant l’identité américaine, ont aussi déterminé son devenir. La seconde guerre d’indépendance a créé le terreau patriotique à partir duquel il a pu se développer ; la guerre civile lui a ouvert une diffusion dans toutes les couches de la population américaine ; la Seconde Guerre mondiale a porté sa démocratisation en Europe et en Asie. Bref, le monde de la guerre a toujours été propice à son développement. Mais une en particulier, de manière à la fois discrète et profonde, semble avoir marqué son esprit.

David Bellnote a montré que la période révolutionnaire a imposé à l’Europe une nouvelle conception de la guerre. Jusqu’alors extension du duel aristocratique, codifiée et relativement peu meurtrière, elle devint en quelques années une confrontation massive de nations entières convoquées par la conscription et jetées les unes contre les autres, avec pour résultat un nombre inédit de morts, de désastres, de massacres, et une libération de cruauté qui nourrit un quart de siècle de combats ininterrompus. Auparavant point de friction délimité où s’opposaient selon un protocole plus ou moins élaboré des royaumes ou des États en compétition de puissance, la guerre se transforme avec l’extension des moyens mobilisés et la violence de survie qui secoue les peuples. En se déritualisant, elle s’élève au rang de phénomène global, capte à son profit la totalité des énergies sociétales, et, en retour, dissémine largement le principe de conflictualité.

Cette extension des lois de la guerre à la société tout entière avait été annoncée de bien des façons. Ainsi, dans Les Liaisons dangereuses, la réponse lapidaire de la marquise de Merteuil à l’ultimatum lancé par Valmont (« Eh bien ! La guerrenote ») apparaît comme la condensation du principe qui mène tout l’ouvrage : appliquer aux affaires de cœur des règles qui ressortissent normalement de l’art militaire. Le vocabulaire en témoigne abondamment : il n’est question au fil des lettres que de siège, d’attaque, de conquête, de parade, de défense et, si l’on sait les décrypter, de manœuvres tout droit déduites de stratégies d’états-majors (rappelons que Laclos était artilleur du roi). La montée aux extrêmes des jeux de l’amour, telle qu’elle s’exprime dans le roman, n’est qu’une conséquence logique de l’application du modèle de la guerre à un domaine qui n’est pas le sien. Laclos et ses personnages transforment la vieille carte du Tendre, ce doux zonage émotionnel, en un véritable champ de bataille, en théâtre d’opérations. Au relevé topographique de la passion amoureuse ils substituent la projection tactique d’une passion fixe et unique, le combat. Ultime galop d’une noblesse militaire également appelée à être terrassée par la guerre de masse, ce roman ne se contente pas de diagnostiquer la décadence de la monarchie à travers l’auscultation d’une aristocratie pervertie : il effectue aussi une déterritorialisation du modèle guerrier annonciateur des pires désastres. Rétrospectivement, il constitue même l’indice d’un élargissement du concept de guerre totale : au conflit armé généralisé et massif, convoquant l’entièreté de la société mobilisée dans un but expressément militaire, s’ajoute symétriquement la projection générale des principes guerriers à tous les étages de l’existence humaine.

Les migrants qui inventèrent le poker quelque part en Louisiane dans les années 1810 ou 1820, pour une bonne part d’entre eux fuyaient justement l’Europe, sa violence endémique, et le traumatisme des destructions aveugles. Sans doute espéraient-ils que le territoire où ils accostaient, un tant soit peu édénique dans leur esprit, saurait les en préserver. Mais sans doute y importèrent-ils aussi quelque chose de cette conflictualité. Né de la rencontre à distance de ces populations françaises, prussiennes ou anglaises victimes, à leur corps plus ou moins défendant, des sanglants conflits postrévolutionnaires, on peut imaginer que le poker, sans en conserver directement le souvenir, sans jamais la représenter, a recueilli un peu cette guerre dans laquelle l’Europe s’était engouffrée. Surgeon ignoré de la guerre totale, il est resté cet ailleurs où les hommes luttent selon les lois de la guerre mais sans faire de morts ; un espace aux raisons contradictoires puisqu’il bannit la guerre en tant que telle mais universalise le principe de combat ; en somme, une sublimation de la guerre totale.

Dès lors, on ne s’étonnera pas de pouvoir lui appliquer les analyses de Clausewitz (qui, comme on sait, forgea son maître ouvrage depuis l’observation des conflits napoléoniens). Comme la guerre, le poker est « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonténote ». Comme elle, il « n’appartient pas au domaine des arts et des sciences, mais à celui de l’existence sociale ». Il vaut mieux le comparer, « plutôt qu’à un art quelconque, au commerce, qui est aussi un conflit d’intérêts et d’activités humaines » ; il « ressemble encore plus à la politique », à condition de considérer celle-ci « comme une sorte de commerce sur une grande échellenote ». Comme la guerre enfin il peut susciter une esthétique étrange qui lui permet de métaphoriser n’importe quelle situation de conflit. En ce sens, il faut voir dans le poker un art de la guerre où chacun apprend ce qu’il en est du combat et de la malédiction de ne pouvoir exister qu’à travers lui.

 

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Cold poker. L’homologie entre le poker et la guerre totale n’a pas connu de plus belle preuve qu’au point culminant de la guerre froide, la crise de Cuba.

La découverte de missiles soviétiques sur le territoire cubain, dans le contexte qui était celui des relations américano-soviétiques en 1962, posa aux responsables américains de troublantes questions : quel but pouvait donc poursuivre le président du Conseil des ministres d’URSS ? Désirait-il tester la fermeté présidentielle après la calamiteuse expédition de la baie des Cochons ? Contraindre les États-Unis à une négociation globale sur l’équilibre des forces des deux blocs ? Prévoyait-il une réponse à laquelle réagir son tour venu ? En somme, l’installation de ces missiles révélait-elle une volonté d’agression réelle ou une simple tentative d’intimidation ?

Ce type de dilemme, auquel est couramment confronté tout décideur, se pose en des termes parfaitement semblables au joueur. Sollicité par une relance inattendue, il doit interpréter les signes offerts par son adversaire, déceler le bluff éventuel, différencier l’attaque de l’effet de manche, évaluer les forces relatives, décider enfin s’il se retire, répond ou surenchérit.

Il se trouve que l’un des plus glorieux représentants de la théorie des jeux, Oskar Morgenstern, scientifique respecté et visiteur régulier de la Maison-Blanche, avait quelques mois auparavant publié un article remarqué : « The cold war is cold pokernote ». Il y dénonçait l’idée alors largement répandue selon laquelle devait exister une affinité mystérieuse entre la guerre froide et les échecs, et ce avec un argument simple : dans le cadre ludique, seul le bluff permet de traduire des rapports déterminés par la possibilité du mensonge et de la dissimulation. Aux échecs l’information est intégralement disponible, et le bluff par conséquent impossible. Ils ne peuvent donc modéliser les processus diplomatiques ; seul le poker peut remplir ce rôle. La réflexion prenait même un tour clairement programmatique : « Si les échecs sont le passe-temps national russe et le poker le nôtre, nous devrions être plus habiles qu’eux pour appliquer ses principes à la guerre froide. »

Rien ne dit que les conseillers réunis autour de Kennedy pour élaborer la réponse la plus adéquate à l’agression russe aient tiré des conséquences directes de cet article. On notera cependant que les stratèges américains d’alors, comme beaucoup de leurs prédécesseurs, étaient imprégnés par la théorie des jeux ; et que ces thèses pouvaient résonner en eux avec d’autant plus de force que la plupart connaissaient et pratiquaient le poker. Quoi qu’il en soit, la réponse qu’ils décidèrent d’apporter se trouva correspondre précisément à la figure classique de la sur-relance. Avec l’annonce du blocus naval, le défi était non seulement relevé mais assorti d’une menace et même d’un message : le bluff russe avait été découvert et la Maison-Blanche n’y céderait sous aucun prétexte. Cette riposte présentait cependant d’innombrables dangers. Ne sachant trop jusqu’où son adversaire était prêt à aller, le président savait qu’il menait là une politique risquée, « au bord du gouffre » ainsi qu’il le reconnut lui-même. Rien ne l’assurait ni que le déploiement des missiles correspondait réellement à un bluff ni, si c’était le cas, que les Soviétiques reculeraient en constatant l’échec de leur stratégie. Le caractère hasardeux de la réponse américaine éclata d’ailleurs dès le surlendemain, à l’heure où le blocus devait entrer en vigueur, lorsque des navires russes et américains vinrent à se croiser dans les mêmes eaux. La possibilité d’une escalade non plus verbale mais armée parut soudain bien réelle. Les échauffourées, menaces et intimidations qui dramatisèrent les jours suivants renforcèrent encore la similitude avec une partie de poker. Bluffs et surenchères étaient structurellement identiques, mais avec des conséquences sans commune mesure puisqu’ils menaient aux portes de la destruction mutuelle.

Tourné peu après et dans la résonance directe de ces événements, Docteur Folamournote en offrit un commentaire maximaliste mais complet, et ce, jusque dans la prise en compte du poker comme composant occulte. Kubrick exigea en effet de son chef décorateur que la table installée au centre de la salle des opérations soit en tous points semblable, quoiqu’en des dimensions amplifiées, à une table de poker. Bien que le noir et blanc ait dû en neutraliser la perception, il demanda même qu’elle soit peinte du vert du tapis. Autour de cette table gigantesque, les maîtres du destin terrestre, président, diplomates, généraux et conseillers, devaient faire figure de pantins dérisoires, élevés par leur fonction au redoutable privilège de négocier comme en jeu les termes de l’apocalypse.

L’inflexion de la position russe donna finalement raison à ceux qui avaient parié sur un bluff soviétique. En dépit de ses dénégations, Khrouchtchev s’effaçait bel et bien à la manière d’un joueur qui abandonne le coup une fois sa manœuvre découverte. Quelles qu’aient pu être ses intentions premières, on peut supposer qu’après avoir mesuré la composante jusqu’au-boutiste de la volonté américaine il ait préféré interrompre le processus qu’il avait lui-même imprudemment déclenché. Avec toutes les précautions d’usage, la diplomatie reprit donc ses droits sur la partie de cartes internationale. Le rappel de la flotte soviétique et le retrait des missiles mirent fin à la séquence, mais pas à toutes les interrogations qu’elle avait soulevées. Dans la foulée, devaient en effet se multiplier les analyses par le biais, selon les cas, de la théorie des jeux, du choix rationnel ou de la stratégie des relations bipolaires. Comme pour confirmer l’intuition de Morgenstern, on a même voulu y voir la rencontre impossible de deux jeux incompatibles : ne cherchant qu’à positionner leurs forces pour neutraliser une potentielle invasion de Cuba, les Russes auraient de fait joué aux échecs ; en réponse, les Américains se seraient lancés dans une partie de poker, bluffant d’une manière que seul ce jeu autorise. Au final, les pièces se seraient inclinées devant les cartes, précipitant l’URSS vers son déclin. De là à croire que le monde a failli sombrer dans la tempête de l’atome pour une confusion d’aire de jeu, il n’y a qu’un pas que certains ont allègrement franchi.

Nulle historiographie n’évoque le poker en tant qu’acteur ne serait-ce que latent de ce drame. On ne s’attarde d’ailleurs sur ces lectures que parce qu’elles cèdent, à l’image des conseillers de l’ExCom sans doute, à ce que Descola a nommé les « vertiges de l’analogienote » : soit la funeste tendance à poser sur des événements réels une grille d’interprétation tirée de modèles abstraits, délaissant l’analyse au profit du mode de la ressemblance pour rendre aussi intelligible que possible la complexité des phénomènes. Reste que l’apex de la guerre froide a confirmé qu’elle était une guerre totale, empêchée, minéralisée par la menace ultime de l’atome, la dernière sans doute de celles initiées par les conflits postrévolutionnaires, mais qui n’en souffrait pas moins des mêmes meurtrières possibilités : surenchère, escalade, montée aux extrêmes. Quant au poker, jeté durant quelques semaines dans le théâtre des relations internationales, il y avoua sa douteuse et subliminale influence sur le personnel diplomatique. À tort ou à raison, le grand public le rendit en partie responsable des excès auxquels le monde s’était livré. Le couple qu’il formait jusqu’alors avec la politique ne devait pas s’en relever. Comme nous le verrons plus tard, après une brève période de latence il devait cependant revenir renforcé sur la scène du spectacle, fer de lance d’une nouvelle guerre, tout aussi totale, mais cette fois intégralement menée sur le terrain de l’économie.

 

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La curialisation. Le poker est donc une guerre sublimée. L’être ne s’y révèle qu’au risque du combat ; l’épreuve de force y est l’expérience par excellence et chacun doit s’y exposer s’il veut accéder à lui-mêmenote. C’est dire qu’un énorme potentiel de violence niche dans ce jeu. Comme le répètent les amateurs : « Le poker est la chose la plus violente qu’on puisse faire assis. »

Cette formule met incidemment en lumière un paradoxe qui va bien au-delà de son seul cas. Le jeu en général est supposé récupérer les pulsions agressives, les affaiblir et les canaliser. Il se dresse comme un rempart contre l’hybris, le conduit à travers une compétition organisée vers un but supérieur, et accomplit ainsi un processus civilisateur. Grâce à lui, l’homme règle ses instincts et apprend qu’il y a de la loi. Machine à recycler la violence, il ne la supprime pas pour autant. La détournant, il lui assure même permanence et renouvellement. D’une certaine manière, il la cultive. Pire : mise en jeu, la brutalité sans objet se découvre des armes, un cadre, des règles, un adversaire, une légitimité qu’elle ne soupçonnait pas. Le jeu vise donc des buts contradictoires : la fin de la violence à travers la continuation du combat. Le paradoxe fracture le sport moderne, légitime tant qu’il reste cantonné au dressage des instincts primaires, stigmatisé dès qu’il avoue les perpétuer (ce dont le hooliganisme fournit l’exemple parfait).

Même si ses premiers temps ont été entachés de pratiques sanglantes, le poker lui aussi participe à la mise en forme de pulsions aveugles en un rapport de forces organisé. C’est aussi pour cela qu’on y évite soigneusement tout contact physique : celui-ci risquerait de préluder à une violence que le jeu prétend justement enchaîner. En revanche, ce contact redevient possible une fois la partie achevée, comme en témoigne la poignée de mains qu’échangent deux joueurs lorsque l’un d’entre eux a été sorti : hors-jeu, nul obstacle ne s’y oppose plus.

Norbert Elias a nommé « curialisation » le processus qui conduit un seigneur à déposer les armes devant un souverain, à lui prêter allégeance, à lui céder une partie de ses biens et de ses prérogativesnote. De manière plus large, le terme rend compte de tout ce qui tend à neutraliser et pacifier les instincts qui s’exprimaient auparavant par la violence. Procèdent ainsi du recyclage des motions agressives la substitution à la guerre de la chasse ou du tournoi, l’extension de pratiques de cour codifiées et raffinées, ou la valorisation d’idéaux comme la maîtrise de soi et l’empire sur ses passions. Le modèle du combat guerrier alimente celui du tournoi qui nourrit à son tour l’art du courtisan dans une abstraction toujours plus poussée de compétition interpersonnelle. À terme, la cour reste bien un champ de bataille, avec ses ennemis, ses trahisons, ses factions ; mais on y lutte à coups de mots. Elias résume : « L’homme de cour a des concurrents ; il a des ennemis déclarés et des ennemis inconnus ; la tactique des combats exige comme celle des alliances mûre réflexion ; il faut doser avec soin les mouvements d’approche et les mouvements de recul ; chaque salut, chaque échange de propos est investi d’une signification dépassant le simple geste, la simple parole ; ils sont révélateurs de la cote de chaque individu ; ils contribuent à la formation de l’opinion de la cour sur la valeur cotée de chaque hommenote. »

On peut considérer la « sportification » comme une forme de curialisation dans l’espace démocratiquenote. Qu’une multitude d’activités n’exigeant pas la moindre dépense physique (le poker au premier chef) puissent apparaître comme des sports ou y être assimilées semble en tout cas le confirmer. Transformation radicale depuis Coubertin : ce n’est plus un dépassement corporel désormais superflu qui définit l’activité sportive, mais le rapport à la discipline et à l’entraînement, la convocation des ressources compétitives et le contrôle de l’énergie pulsionnelle.

Le poker lui aussi substitue au combat réel une symbolisation de lutte codifiée. Comme l’art du courtisan, celui du pokériste est un art de la guerre crypté dont les armes ne sont plus la force ou la stratégie mais le mensonge, la simulation et l’empire sur soi-même. Dans cet espace de manipulation, chacun est amené à masquer ses pensées pour se protéger, à mentir pour atteindre ses objectifs, à observer le comportement de ses adversaires pour parer leurs attaques. Un témoin précieux de la curialisation de l’aristocratie française, La Bruyère, écrit ainsi : « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentimentsnote. » À l’art d’observer du courtisannote, réaliste et pragmatique, correspond précisément celui que le poker player rationalise avec les tells. Aux subtilités du langage de l’un répond le raffinement du langage de l’autre. Comme à la cour, chacun doit à la table s’imposer un autocontrôle et un modelage comportemental permanents. À cette condition seulement il peut se distinguer dans un dispositif où les individus ne cessent de se jauger les uns les autres.

 

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Bellum omnium contra omnes. Ce processus pacificateur s’accorde idéalement aux théories du libéralisme historique. Celui-ci postule en effet qu’une violence originelle (les passions) pousse les hommes à s’opposer les uns aux autres ; c’est le sens, purement constatif chez Hobbes, de la guerre de tous contre tous. Pourvu qu’on lui oppose les intérêts bien compris de chacun, cette violence doit pouvoir être détournée. Deux terrains s’y prêtent particulièrement : la cité accueille la rivalité politique, le marché la compétition commerciale. La démocratie et le libre-échange apparaissent dès lors comme deux instruments de dépassement des passions. La pensée libérale les considère en cela comme bons et moralement justifiés, quels que soient leurs écarts, échecs ou excèsnote.

Le poker organise bien une sublimation des énergies dans un cadre compétitif ; mais avec l’argent comme matériau, l’économie comme terrain, la cupidité comme pulsion primordiale. La rivalité marchande s’y substitue à l’agôn primordial, l’échange de monnaie à l’échange de coups, le négoce à la guerre. Il confirme ce faisant l’hypothèse libérale : le commerce est la meilleure réponse à la violence principielle puisqu’il peut la capter et la réinvestir dans une activité naturellement créatrice de richesses. Certes, il est lui-même une guerre, mais atténuée, non sanglante, « continue et de faible intensiténote ». Il pâtit cependant de la même contradiction que le jeu : il redirige la violence mais ne la détruit pas. Pour parvenir à ses fins, le commerce doit en effet sans cesse réactiver les énergies mercantiles. Il entretient ainsi le thymos originel, cette colère de Ménélas et d’Achille qui ne servit pas seulement de prétexte à un poème épique, mais de racine à la plus grande république commerciale de l’Antiquité. C’est encore ce thymos, passion froide du guerrier devenu marchand, qui fait briller l’œil du joueur moderne.

Il n’est donc pas absurde de considérer le poker comme une illustration supplémentaire de cette guerre de tous contre tous dont le libéralisme semble vouloir imposer le modèle ; une image du combat permanent que les hommes doivent mener les uns contre les autres – l’extension du domaine de la lutte sur le terrain de l’argentnote. Sans rejeter cette possibilité, on soulignera son caractère réducteur. Le rapport de forces qui se joue à la table est en effet susceptible de mille significations ; la monnaie peut n’y jouer que les utilités. L’aire de jeu n’est qu’une figuration de territoire, la lutte qui s’y déroule une sublimation de lutte, et le poker lui-même une abstraction de combat. Épurant une guerre économique entre entités rivales, il traduit un rapport de forces qui a quelque chose d’absolu. Cette essentialisation du combat lui permet de symboliser une variété inouïe de luttes possibles (parmi lesquelles la commerciale, mais sans exclusive). Son succès tient aussi à cela : chacun y mène la guerre qu’il désire, collective ou individuelle, armé de fer ou d’argent, et sur le terrain qu’il s’est choisi. Peut-être la mécompréhension entre les joueurs, qui fait que certains gagnent et d’autres pas, tient-elle aussi à cela : ils ne sont jamais tout à fait engagés dans le même combat.

 

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Quand le jeu devient tournoi. Deux formules se partagent aujourd’hui le monde du poker : le cash game et le tournoi. Avec le cash game, chacun s’installe à la table et la quitte quand il le désire, avec pour objectif de durer autant que nécessaire à l’accumulation d’un maximum de gains. Avec le tournoi, il s’agit d’être le dernier après élimination de tous les autres. Ce principe, inscrit dans le jeu même, trouve là une projection maximale. Lorsque le coup débute, tous les joueurs réunis autour de la table sont supposés pouvoir participer. Le premier tour d’enchères opère une première sélection entre ceux qui poursuivent et ceux qui jettent leur main. Au fil des enchères le nombre des participants diminue jusqu’à aboutir le plus souvent à un face-à-face entre deux joueurs. À cette confrontation un seul survit, qui remporte la totalité des sommes engagées. Cette épreuve d’élimination fixe également le déroulement de la partie entière : une table de six ou dix personnes réduite en quelques heures à un seul vainqueur. À l’étage supérieur (le tournoi organisé), plusieurs centaines de concurrents voient de même leur nombre fondre au fil des heures jusqu’au dernier rescapé ; stade ultime, les championnats internationaux fonctionnent encore sur ce principe, des séries de tournois satellites éliminatoires amenant après des mois à la victoire du joueur de l’année.

Ce principe, pour le moins systématique, ne s’est en réalité que lentement généralisé, et ce par mimétisme avec les grandes manifestations internationales. Il faut préciser que la première édition des WSOPnote s’acheva par un vote des participants qui, après plusieurs jours de jeu, élurent le plus démocratiquement du monde celui qu’ils considéraient comme le meilleur d’entre eux. Dès l’année suivante cependant les organisateurs optèrent pour le système du championnat sur modèle sportif, plus objectif et plus spectaculaire. Le poker a ainsi été rapidement rattrapé par un principe auquel il a su se plier avec grâce. Si le Texas hold’em s’est alors imposé, c’est aussi parce que parmi toutes les variantes il s’est révélé la plus favorable aux processus d’élimination et de sélection. Ses défauts sont alors rapidement apparus comme des qualités : simplicité, densité de jeu, capacités combinatoires limitées favorisant l’audace et le rapport de forces autant que la réflexion, changements de rythmes rapides, statut très spécifique du hasard, dévoilements spectaculaires des flops et des abattages. Mais ce choix en dit long : dans l’espace démocratique moderne, il y a un fantasmatique « après » l’élection au suffrage populaire ; et cet après (ou cet en deçà), c’est le tournoi. En cela le poker ne détonne pas dans un monde où, quelle que soit la sphère d’activité, une part de plus en plus importante des modes de désignation emprunte cette forme : évolution des carrières dans l’entreprise, choix des représentants politiques, compétitions sportives, distinction scolaire, jeux télévisés. Soit la sélection d’un élu au sein de la multitude par élimination successive des moins adaptés, sélection gérée en interne par des lois concurrentielles et soumise de l’extérieur à diverses menaces ou instances décisionnelles à l’objectivité variable. Élémentaire, rationnel, souple, déclinable à l’infini, le tournoi se propage et dicte comme un patron universel son organisation rigoureuse. La tentation est forte d’interpréter ce mouvement comme une généralisation du diktat concurrentiel, un signe supplémentaire de la domination libérale, l’universalisation d’un darwinisme économique implacable dont le poker ne serait que l’indice. Après tout, le modèle ne produit dans sa désespérante répétition qu’une seule distinction entre un rescapé et un champ de morts. Sans être fausse, cette interprétation se révèle pourtant incomplète.

Dispositif électif, mais aussi organisation symbolique propre, le tournoi n’est parvenu à imposer avec un tel succès son vocabulaire primitif que parce qu’il est capable d’assurer de la manière la plus efficace, la plus rationnelle et la plus intelligible, ce mouvement de fixation monopolistique dont Elias a montré qu’il a tout simplement donné à l’Occident sa dynamiquenote. Il réactive au passage ce qui de toute éternité fait le succès de la compétition : des motions guerrières-agressives mobilisées dans l’objectif de leur dépassement. Le tournoi transporte en temps de paix, sous une forme pacifique et sublimée, ce que la bataille réalise en temps guerre de manière violente et extrême : une opposition réglée de forces antagonistes visant l’affirmation d’une domination. Il peut y ajouter, à mesure qu’approche la phase finale, des signes de distinction, de reconnaissance et de louange qui soulignent le caractère aristocratique-providentiel de toute élection. Il peut même être rehaussé d’une tonalité démocratique pourvu qu’y apparaisse, même seulement ponctuelle, la sanction d’un vote collectif. Ainsi la plupart des jeux télévisés réservent-ils aujourd’hui une place de choix au peuple des téléspectateurs, régulièrement invités à se saisir de leur téléphone pour choisir leur candidat dans un panel plus ou moins vaste. Cette réinscription discrète de l’électoral à l’intérieur d’un modèle relevant pour l’essentiel du tournoi indique que se joue là un peu plus que du divertissement bas de gamme : aussi stupides soient-ils, les jeux télévisés ouvrent toujours des espaces de représentation et de réflexion intuitifs sur de cruciales questions de sélection et de désignation dans le corps démocratiquenote.

Le tournoi est donc devenu dans la société moderne le rituel de distinction par excellence : une forme monde permettant de mesurer les talents, de sélectionner les individus, de les distribuer sur l’éventail des hiérarchies, de répartir les richesses, de distribuer les privilèges, de réguler les équilibres. Il ne cesse d’exprimer, en des formes toujours renouvelées, la façon dont se constitue et évolue le corps social, la manière dont s’y organisent les désirs, dont s’y gèrent les promotions. Omniprésent, il est cependant mal repéré. Sans doute l’objectif d’autorégulation naturelle exige-t-il la discrétion. Mais on ne pourra que s’étonner que cette structure primitive se soit imposée avec une telle force au sein de régimes qui devraient en toute logique être dominés par le modèle électoral. En se subordonnant au tournoi, le poker s’est donc laissé capter par un mouvement qui le dépassait largement : la résurgence d’un outil de gestion des forces antérieur mais toujours alternatif à l’élection démocratique. À un système ouvert (le cash game, processus de redistribution libre où chacun s’intègre et se retire quand il le désire) il préfère, au moins dans ses représentations, ce cadre clos et minutieusement prédéfini. Par lui, la simple répartition des richesses se complète d’une sélection des individus relevant du premier ordre du processus de fixation monopolistique : l’élection d’un seul destiné par sa victoire à récolter la totalité d’un bien symbolique.

 

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Le duel. L’un des secrets du tournoi réside en ce qu’il aboutit à la production devant l’assemblée spectatrice de deux ultimes belligérants incarnant idéalement la dualité antagoniste. Soumis plus que les stades antérieurs de sélection à l’aléatoire, et en cela fondamentalement tragique, le duel demeure malgré sa rareté ce vers quoi coups, parties et tournois tendent irrésistiblement, leur fin. Pour en profiter au mieux, le poker s’est d’ailleurs inventé une variante qui se réduit au face-à-face entre deux joueurs : le heads-upnote. Les amateurs le goûtent modérément car il se révèle à l’usage peu subtil, trop propice au all-innote et comme nul autre exposé aux hasards sauvages. Mais son caractère tendu et spectaculaire, dominé par l’« effet finale », en fait une forme télévisuelle recherchée.

En heads-up comme dans toute partie normale, le duel au poker est significativement désigné par le terme de rencontre. Point de contact ultime entre deux consciences combattantes, comme on le verra bientôt, la rencontre est aussi convergence d’un hasard et d’une nécessité, moment où deux causalités distinctes se croisent en un point qu’elles n’ont pas toujours délibéré mais qu’elles acceptent. C’est l’événement par excellence, qui surgit quand il veut même lorsqu’on croit l’appeler, irruption d’une extériorité qui bouleverse tout, percée que seul le hasard a pu rendre nécessaire. Le poker player ne cesse d’appeler cet événement qui n’est rien moins que la confrontation, en partie désirée, en partie subie, avec son destin même. Il fait tout pour qu’elle se produise sous les meilleurs auspices et trouve la résolution la plus favorable ; cependant, aussi prudent soit-il, le risque est toujours présent, et la défaite toujours possible. Mais comment refuser de payer ce prix ? Du risque et de lui seul peut découler le sens de l’existence.

 

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Un combat pour la vie. Au poker on ne perd pas : on meurt. La formule que le joueur profère couramment au moment de sa défaite, synonyme du neutre « j’ai perdu » que nul ne prononce jamais, le manifeste avec une clarté définitive : « Je suis mort. » On doit l’entendre au pied de la lettre : puisque, par une étrange procuration, on joue au poker rien moins que sa vie, la défaite ne peut que résonner comme une mort symbolique dont le caractère rituel, parfois de mise à mort, n’échappe ni à celui qui en est victime ni à son exécuteur. Le poker est donc à la fois une lutte pour la vie et un jeu de la mort. Chacun doit y assurer ce que les amateurs appellent en toute logique son « existence à la table ». Pour cela il faut éviter les erreurs qui pourraient se révéler funestes (elles se payent cash) et saisir au bon moment les chances qui permettront peut-être, avec du doigté et de la chance, de l’emporter.

La survie est donc le premier enjeu, la durée une condition, et l’élimination des autres une obligation objective. Ce combat contre autrui se complète d’un affrontement au temps que les mises obligées rendent presque palpable. Les blinds, dans certains cas les antes (droit d’entrée obligatoire), peuvent à la longue entamer substantiellement les stacks. Celui qui ne s’engagerait sur aucun coup pour ne rien risquer verrait quoi qu’il en soit son capital fondre irrésistiblement. Dans les formules de type tournoi, le montant des blinds augmente de plus régulièrement, accélérant l’élévation du risque de déperdition et condamnant les joueurs, même sans atouts significatifs, à entrer en lice. Avec cette double contrainte d’engagement obligé et d’accélération impitoyable, la partie se transforme en une véritable spirale contre laquelle l’attente et l’inaction sont des pièges fatals. La structure des blinds organise ainsi le type de menace que chaque variante va faire peser sur les joueurs. Sans elles, il serait possible de rester à la table en attendant tranquillement des jours meilleurs, c’est-à-dire de meilleures mains. Mais non : il faut absolument participer, même sans les atouts nécessaires. Question de survie.

Les amateurs ne cessent de proclamer que le poker est une métaphore de la vie. La structure des blinds permet de compléter : une métaphore de la vie menacée, de l’existence précaire. Le temps et l’adversité, chacun de son côté, travaillent à faire de cette vie un combat implacable dans un monde fondamentalement incertain, face à un autrui qui est d’abord et avant tout un adversaire à abattre par tous les moyens possibles. En somme, et selon l’expression consacrée, a struggle for life.

Pour devenir l’image de cette vie menacée en société, c’est-à-dire de la survie concurrentielle moderne, le poker enchaîne plusieurs hypothèses qu’on pourra parfaitement trouver douteuses et qui lient la vie à la cruauté, la survie au combat, la gagne au risque, la réussite au mensonge. Il traduit au passage le darwinisme social aussi abusivement que ce dernier a dénaturé le darwinisme biologique ; et fournit du malthusianisme originaire une lecture à peine édulcorée. Son processus même, vrai modèle de sociobiologie, s’apparente à une sélection naturelle en milieu hostile ; soit une sélection utilitaire du plus fort par élimination successive des moins aptes. Compétition générale, lutte pour la conquête des moyens de subsistance, survie des forts, élimination des faibles, pression environnementale, adaptation aux conditions, rien ne manque au tableau des thématiques postdarwiniennes. Le meilleur est celui qui reste quand les moins adaptés ou les moins chanceux ont disparu. La sélection ne s’y confond cependant pas avec cette lutte permanente qui hante toute la généalogie libérale. Là le combat est fruit d’un parasitage : un surgeon libéral greffé sur une souche darwinienne. De leur mariage naît une concurrence naturalisée qui rend fatale la sélection des individus. Gagner n’est que durer assez pour être le dernier – un vainqueur esseulé, un survivant, jusque dans le sens ouvert par le fantasme apocalyptique. Il va sans dire que dans cet espace de survie les sentiments de pitié, de compassion, de fraternité, d’altruisme réciproque ou de confiance ne sont pas seulement éculés mais hors de propos. Seul mot d’ordre : s’adapter. La survie sera la preuve d’une bonne adaptation, la fortune sa récompensenote.

Évidemment, ce modèle s’appuie sur un constat implicite : la fatalité d’une violence universelle et naturelle en laquelle l’homme n’aurait aucune responsabilité, cible ou truchement selon les cas de cette violence universelle, simple agent d’une logique supérieure à laquelle tous sont également soumis, tantôt martyrs, tantôt bourreaux. Le poker convoque à sa table une cruauté essentielle dont il fait le réel même. Il impose à chacun de reconnaître la violence fondatrice, sens et non-sens indépassables, et de l’accueillir de manière adéquate, implacable, froide et ordonnée, pour ne pas dire rationnelle. À travers lui chacun est invité à traverser l’expérience du mal en toute lucidité, certain qu’il en sera à un moment la victime, à un autre, le bras armé. Car frapper sans colère et sans haine, comme un boucher, cela s’apprend. Le poker sert aussi à cela. Rationalisation pédagogique de la violence, celle que l’on donne, celle que l’on reçoit, il soutient donc, au-dessus de toute morale, un ordre naturel, loi à laquelle l’homme serait soumis à l’instar de toute chose vivante. Terrible leçon : « Il y a dans la cruauté qu’on exerce une sorte de déterminisme supérieur auquel le bourreau suppliciateur est soumis lui-même, et qu’il doit être le cas échéant déterminé à supporternote. »

 

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Bestiaires. Comme pour expliciter la sauvagerie foncière de leur combat, les joueurs distinguent couramment gagnants et perdants en un sens qui confond rapport de domination et rapport de prédation. D’un côté le fish – le poisson, proie imbécile qui se laisse appâter et subjuguer ; de l’autre le shark – le requin, qui s’emploie à attirer le précédent pour le manger tout cru. Le joueur est d’ailleurs plein des fantasmes du chasseur : tireur à l’affût, traqueur de gros gibier, voire piégeur des origines, aux aguets puis au combat des grandes bêtes meurtrières, écrasantes masses de viande mobilenote. Au poker player le régime herbivore n’inspire que dégoût. Il se rêve fauve, prédateur, tombeur, désastre, et pour persuader les autres du danger qu’il représente se grandit autant qu’il faut.

La métaphore animale peut aller très loin. Les revues, les manuels, les publicités s’en servent couramment pour illustrer les types de joueurs. Certains finissent même par revendiquer leur identification animale comme une marque propre. La plupart distribuent diversement l’imaginaire de la chasse et de l’affût : le lion, le chacal, le jaguar. Des profils moins valorisants peuvent aussi désigner des stratégies moins agressives mais possiblement payantes : la souris, la tortue font ainsi partie de la ménagerie. L’éléphant joue de manière passive et relâchée ; il attaque rarement mais suit de manière docile, attendant que la chance vienne compenser sa myopie naturelle. L’aigle au contraire, avec son regard acéré, voit tout ce qui se déroule à la table ; planant au-dessus du jeu, agressif rare mais précis, il alterne les longues périodes de retrait et les attaques éclairsnote. Se dessine ainsi tout un bestiaire plus ou moins subtil, un grand cirque des identifications où, dans une étrange cohue, combattent et se déchirent les espèces les plus disparates. La table de jeu relève ici moins du zoo que d’une arène où tout s’affronte, façon boucherie ; s’il y a bestiaire, c’est donc moins au sens du catalogue animalier qu’à celui des jeux du cirque. Dans la Rome antique, bestiarus désigne à la fois celui qui combat les fauves et celui qui leur est livré : tous ceux en somme qui sont jetés dans le cercle de la bestialité et voués à la destruction. Ainsi que le rappelle Sloterdijknote, sous les yeux du spectateur romain ne se déploie pas seulement le devenir héroïque de l’homme. Derrière la lutte de distinction des vainqueurs et des vaincus se joue en réalité rien moins qu’un rituel de séparation entre les vivants et les morts. Théâtre cruel, « générateur de destin », auquel le peuple romain apporte le concours de sa décision, affirmant ainsi sa domination collective moins sur les êtres luttant pour son agrément que sur cette mort qu’il pourra au bout du compte, selon son bon plaisir, donner ou pas. Le spectateur comme le gladiateur savent que celui qui aujourd’hui a gagné sa survie devra demain la remettre en jeu. Son seul privilège est de vivre jusqu’au prochain combat – car au combat on n’échappe pas. La victoire ne laisse en rien présager du lendemain. En désignant avec une insistance tragique la fragilité de la condition humaine, elle ne fait qu’ajourner la mort inévitable, que suspendre la question pour chacun éternellement pendante de la continuation de sa vie.

Ce combat ultime transporte donc une véritable thanatologie. Le sacrifice des faibles, la survie des forts, l’organisation pyramidale de leur sélection, l’analogie avec la cruauté animale, la montée aux extrêmes du bain de sang final : tout dans ce microcosme des éliminations programmées renvoie et ses acteurs et ses spectateurs à leur finitude. Les jeux ne cessent de répéter comme un prosaïque Memento mori : en cette vie tout n’est qu’ajournement de la mort. En cela, cette culture de masse ne se contente pas de nourrir une pure aliénation ; elle attire l’individu vers la question tragique de sa fin, sous une forme certes simpliste et redondante, mais pas moins forte pour autant.

Les champions du poker moderne procèdent du même modèle que les rétiaires et secutors du cirque antique. Comme eux, ils sont prélevés dans l’indistinct de la plèbe (aujourd’hui l’indéterminé démocratique), alimentent une entreprise de spectacle structurée et prospère, partagent une extériorité relative face à la société moyenne, jouissent d’une notoriété aux effets ambigus, et sont unis par une fraternité parfaitement compatible avec la fatalité de la mort à donner. Machines à éliminer, obtuses et agissant en deçà de toute morale, ils cultivent de même une discipline de fer, combattent au risque du trépas (même si métaphorique), espèrent surtout, grâce à un mélange de chance et de talent, l’emporter suffisamment longtemps pour ajourner la mort le plus de fois possible et, un jour peut-être, se voir élevés au rang d’hommes libres – en traduction moderne : cumuler suffisamment de gains pour accéder au stade de rentier. Quoique assez pacifié pour n’être plus ni mortel ni seulement sanglant, le poker remplit dans la sphère des médias modernes la fonction exacte des jeux dans le dispositif spectaculaire romain. Les questions qu’il soulève sont tout aussi décisives, engageant de manière cruciale ce qu’il en est de la survie de chacun au sein de la communauté des hommes, de son destin et de sa fin.

 

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La métaphore de l’étant moderne. L’une des difficultés de ce combat réside en ce qu’il se déroule en terrain mouvant. Environnement de jeu en perpétuelle évolution, rapports de forces toujours relatifs à un contexte, armes à l’efficacité douteuse et compagnie constante de l’incertain. Tout dans ce jeu fait écho à la société liquide décrite par Zygmunt Baumannote : une société qui a érigé en principe la fluidité et la disponibilité, où les individus soumis à de perpétuels changements doivent cultiver un éveil permanent, où tout attachement est conditionné au temps de son utilité. Le poker à son tour est totalement conditionné par le « schème de la liquiditénote ». Rien n’y est sûr, rien n’y dure, rien n’y survit s’il ne s’adapte, se transforme. La valeur des cartes elle-même n’est que ponctuelle et relative à d’autres auxquelles on doit spéculativement la mesurer dans un système évolutif et plein d’inconnues. La meilleure main du monde ne vaut rien face à une concurrente dans l’absolu faible mais qui trouve son flop. Ce que résume une formule souvent répétée : le poker est un jeu de situations. On pourrait compléter : de situations en perpétuelle évolution. Pour survivre chacun doit mesurer ces évolutions et s’y adapter dans un souci d’ajustement continu. La meilleure stratégie promet en effet la défaite si elle est poursuivie sans tenir compte des modifications environnementales. L’adaptabilité, la souplesse, la capacité à infléchir son action en fonction des changements climatiques sont des vertus préalables à toute réussite.

Il faut en ajouter une autre encore. Dans ses Notes sur le pokernote, Debord évoque le kairos : le juste moment, ce point d’inflexion décisif où les conditions sont soudain idéalement réunies pour favoriser la réussite et que seul l’homme avisé sait repérer. Le jeu relève en effet d’une culture de l’aubaine, de la circonstance accueillie ou provoquée : mieux que de l’opportunisme, un occasionnisme appliqué. La capacité à saisir l’opportunitas, cette occasion qui passe et ne se reproduira pas, est en effet l’une des qualités premières du joueur. Il doit savoir déceler le moment décisif, celui où le désir d’action va trouver un terrain favorable, s’y engager, audacieusement s’il le faut, et avec les moyens les mieux adaptés. Bref, il doit faire sienne la devise shakespearienne : « Le tout est d’être prêtnote. » Que la formule résonne dans la bouche d’Hamlet à quelques instants du combat où il va trouver la mort dit bien son ambivalence. Être prêt à saisir sa chance et à mourir, c’est tout un. La disponibilité essentielle qu’exige le jeu exprime cette grandeur de l’homme s’apprêtant à accueillir l’opportunité de la vie aussi bien que l’instant de sa mort, selon ce que la providence décidera pour lui.

 

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Deux pratiques. Dans chaque joueur s’opposent deux fantasmes, deux manières d’appréhender le jeu qui correspondent à deux pratiques distinctes. La première est issue des migrants de Louisiane, venus perpétuer dans un espace toujours à la limite de la légalité le rêve d’un enrichissement providentiel tombant sur le réprouvé comme une grâce divine. Elle relève encore de l’esprit de la roulette ou de la loterie en ce qu’elle abandonne à la chance une responsabilité totale dans la réussite. On la dira plébéienne. Elle s’entretient d’un rêve de revanche sur l’infortune et sur la vie, et finit naturellement par rejoindre l’histoire du ressentiment social et des stratégies compensatrices. Au croisement de l’argent et de la providence, elle ouvre au cœur du jeu une discrète porte métaphysique, et l’une de ses plus fécondes sources de questionnementsnote. La seconde pratique tend à se détourner de la chance et plus généralement de l’imprévisible, poussant même jusqu’à prétendre rationaliser le hasard. Elle laisse entendre que l’arbitraire peut être combattu par l’habileté et le talent personnel ; mais supposant aussi qu’au bout du compte le hasard est tout-puissant, elle préfère s’en détourner pour porter ses regards sur un impondérable plus à portée : l’adversaire. Occupation d’oisif venu tromper son ennui, elle mime un échange de richesses pour faire patienter le moment de l’activité économique vraie dans le monde réel. On la dira patricienne, ou aristocratique. Au croisement de l’argent et de l’ennui, elle ouvre au cœur du jeu une discrète porte existentielle, révélant le second fondamental de ses intérêtsnote.

Cette distinction doit s’éprouver en tendances, et sans caricatures. On croira en effet en déceler la forme peu spiritualisée dans l’opposition socialement éclatante entre le poker anonyme des joueurs occasionnels et celui des professionnels, people et stars du cinéma. Erreur : en réalité, elle opère au cœur de chaque joueur, quels que soient son niveau et la hauteur des enjeux financiers. Chacun est en effet susceptible d’endosser dans des proportions variables, indépendamment de sa fortune objective, la charge polymorphe de ces identifications contradictoires. Tout plébéien aspire à s’élever vers la sphère de l’aristocrate, tout aristocrate rêve un jour ou l’autre de punir comme il le mérite le médiocre qui sommeille en lui. Un jeu de pauvre contre un jeu de riche, un désir de perdre contre une volonté de vaincre, un goût pour l’argent contre un appétit du jeu. La distinction n’est d’ailleurs pas exclusive au sujet qui nous occupe : elle fracture tous les jeux de hasard. Dostoïevski le premier l’a repérée face à la roulette : « On fait ici une grande distinction entre un jeu qu’on appelle mauvais genre et un jeu qui est permis à un honnête homme. Il existe deux jeux, l’un, celui des gentlemen, l’autre celui de la plèbe, le jeu cupide, le jeu de la racaillenote. » Quand le riche joue avec une fortune que la table n’épuisera jamais, le pauvre risque rien moins que sa vie. Quand le bien-nourri se distrait à distance, le démuni répète avec passion les conditions de son aliénation. Ce clivage fondamental prend cependant une force supplémentaire avec le poker dans la mesure où celui-ci s’offre par principe comme le lieu où chacun peut mettre en jeu une réussite et un échec rien moins qu’essentiels.

 

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Maître et serviteur. Exprimons les choses un peu différemment. La partie de poker ne se contente pas de distinguer un gagnant d’un perdant, comme n’importe quel jeu. Le poids de l’argent, la tension du rapport de forces, l’implication personnelle participent à un puissant rapport de domination que chaque coup ne résout que provisoirement. D’une certaine façon, le jeu réactive infatigablement la dialectique du maître et du serviteur synthétisée par Hegel dans un métarécit fameuxnote. Schématisons : tout individu aspire à une pleine conscience de soi. Ne pouvant l’atteindre seul, il a besoin qu’un autre la lui accorde, acceptant pour ce faire de devenir l’outil de sa reconnaissance. Chacun poursuivant le même but, leur rencontre ne peut qu’aboutir à un conflit ; et à la tentative pour chacun d’imposer à l’autre sa supériorité. De cette lutte sortent un vainqueur et un vaincu amenés à nouer un rapport complémentaire : un dominant et un dominé. Dans le lexique hégélien, un maître et un serviteur.

Dans la brève épaisseur du duel, le poker remâche inlassablement cette rencontre théorique-mythique. Il reproduit avec une obstination sans égale le combat de deux devenirs aspirant à la reconnaissance réciproque et le moment décisif où se résout entre eux le sens de la dominationnote. Infatigablement il en rejoue le procès. Dans l’esprit des joueurs, toute résolution s’accompagne d’une affectation explicite à l’un et l’autre des pôles symétriques de cette dialectique : chacun se voit renvoyé, après un coup de manière provisoire, après une partie de manière définitive, à une identification essentielle. La distinction winner/loser, si fondamentale pour son imaginaire, ne partage d’ailleurs pas que le jeu, mais par élargissement un monde où tout se divise en deux : les victorieux et les vaincus, les gagnants et les perdants, les princes et les bouffons.

Pragmatique, le poker assimile ce combat de reconnaissance à la captation d’un objet de désir commun, le pot, point focal auquel les belligérants s’accordent à attacher un prix pour pouvoir le convoiter (rappelons qu’il n’y a pas de désir sans objet ; en termes économiques, que « tout Désir est désir d’une valeurnote »). Le poker n’active donc l’opposition maître/serviteur qu’à travers la forme économique spécifique d’une redistribution de richesses, confondant la lutte de reconnaissance avec un combat d’appropriation.

Cela étant, le « maître » a peu de temps pour profiter de son nouvel état ; le « serviteur » à peine le loisir de se lamenter et nullement l’occasion de se soumettre plus qu’il ne l’a été par le jeu en remettant, comme dans le modèle hégélien, sa force de travail à celui qui l’a soumis. Rituel d’identification, le poker reste un jeu en ce qu’il ne réalise pas la totalité de l’action qu’il représente. Tant que les belligérants ont assez d’argent et d’énergie le conflit peut être réactivé, l’enjeu remis sur le tapis, le procès de reconnaissance à nouveau instruit. La partie reprend à peine refermée pour rejouer encore et toujours le combat de distinction des individus et le drame de leur distribution sur l’échelle des hiérarchies. Le poker permet ainsi de créer entre un darwinisme sauvage et cet hégélianisme inconscient une correspondance étrange. Il invite à lire dans le darwinisme un recyclage naturaliste de la dialectique hégélienne, sa mutation à l’usage d’un socius dédié à la marchandise ; et à voir filer derrière l’intuitif darwinisme américain le spectre d’un hégélianisme sidéré.

 

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L’autre. Il serait aisé de prêter au poker une morale minimale fondée sur l’instrumentalisation des rapports interindividuels. De fait, ses buts sont explicitement égoïstes, son idéal individualiste. À la différence du bridge ou du tarot, c’est un jeu sans partenaires, sinon d’alliances circonstancielles lorsqu’il s’agit, par exemple, de dépouiller le plus faible de la tablée. La pitié, l’altruisme, la générosité y sont hors sujet ; l’empathie un luxe qu’on ne saurait se payer. Rappelons que, dans ce système à somme nulle, l’intérêt de chacun est inversement proportionnel à celui de ses adversaires : rien ne se gagne ici qui ne doive être perdu là. Avec des logiques si contraires, le plan de l’autre ne peut que se confondre avec une rivalité généralisée. Cependant, rien n’interdit la prise en compte de ce qu’est cet autre, bien au contraire. La réussite à la table impose même la connaissance de l’adversaire, de sa manière de jouer, de ses réactions. Ce qu’exprime la formule attribuée à Gus Hansennote, devenue l’une des orientations tactiques du hold’em : « Je ne joue pas les cartes, je joue le joueur. » En d’autres termes, j’agis autant en fonction de mon adversaire qu’en fonction de ma main.

Le mot « poker » explicite d’ailleurs ce rapport à autrui. Un jeu français, le poque, lui a vraisemblablement servi de racine étymologique. Mais on y retrouve aussi un verbe anglais riche en connotations : to poke. Voler, fureter, fourailler ; ou encore exciter, attiser, comme on le fait d’un feu pour l’entretenir ; dans un sens élargi solliciter, titiller, tenir éveillé, présent et attentif, à l’image de ce joueur que l’on stimule afin qu’il reste en lice. On notera qu’attiser n’est pas attaquer ; c’est plutôt piquer la curiosité de l’adversaire pour éveiller son intérêt, sa cupidité, son désir de l’emporter, et l’attirer ainsi sur un terrain où on pourra le dominer. Or, pour pouvoir exciter ce désir, il faut le connaître, en principe et en détail. Nécessité fait donc loi de consacrer tout son intérêt à ce qui doit être considéré comme un objet de connaissance en soi.

Dans cette recherche, l’adversaire se révèle un double contradictoire : un autre moi soumis aux mêmes règles, à la même violence tantôt donnée, tantôt reçue, au même principe d’incertitude avec lequel il cherche également à composer. Selon le degré d’accomplissement de nos manipulations respectives, le voici responsable alternativement de mon bonheur et de mon malheur, instrument de ma réussite ou cause de mon échec, pauvre type prêt à être tondu ou arme aveugle d’une loi qui nous dépasse lui et moi. Janusienne, l’image de l’autre est de plus susceptible de révolutions complètes au cours de la partie. Terrain d’identification ô combien complexe, ce double contradictoire partage l’indétermination de l’ange de Jacob : nulle Kabbale ne saurait définitivement trancher sur sa nature. C’est qu’au fond derrière tout rival d’occasion se profile l’ombre d’une rivalité essentielle dépassant de très loin la personne qui se tient là. Dans cet adversaire essentiel, il y a toujours de l’humain et du divin, de l’ange et du démon, du réel et du fantasme, du rival et du frère. Avec toutes ses projections et contre-projections, le poker éveille en chacun de nous une figure de rivalité fondamentale passible d’une analyse (pour ne pas dire d’une analyse de transfert) dont on ne saurait venir à bout.

Ces figures bibliques apparaissent très à propos : ce « mal’akh » dont nous ne saurons jamais le nom et le fils d’Isaac qui se bat contre lui jusqu’à l’aurore, perdant dans ce combat l’emboîtement de sa hanche mais y gagnant aussi un nom pour les siècles : Israël, « celui qui a lutté contre Dieu ». Le joueur lui-même résiste pied à pied contre son double énigmatique et sort de cette lutte rompu, si ce n’est déboîté, au petit matin. Il n’y conquiert pas de nom, mais au moins la fierté d’avoir tenu en respect une nuit entière le dieu de l’adversité. Jusqu’à ce que d’une autre nuit surgisse un nouvel avatar : car contre son démon on ne finit jamais de lutter.

 

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La rivalité mimétique. La mourre peut donner une image approchée des mécanismes d’identification à l’œuvre dans le poker. Ce jeu par lequel les écoliers s’affrontaient jadis dans les cours de récréation reste couramment pratiqué outre-Atlantique sous la forme du pierre-feuille-ciseaux. Les poker players le goûtent particulièrement à leurs heures perdues, se prêtant même devant les caméras de télévision à de véritables tournois parallèles aux grands championnats. Et pour cause : la mourre convoque des stratégies parfaitement semblables. Ne tenant a priori que du hasard, elle s’enrichit en fait d’une possibilité d’analyse des réactions adverses qui permet en théorie d’anticiper les actions futures. Exemple : si le choix de mon rival vient d’être payant, je peux imaginer qu’il va vouloir le reproduire en répétant la même figure ; mais il peut aussi supposer que je vais tenir ce raisonnement, et opter en conséquence pour l’une des deux autres solutions ; à moins, imaginant que je désire le suivre sur ce chemin, qu’il n’en revienne au choix initial – ad infinitumnote. Ces extrapolations croisées finissent par créer un véritable réseau d’identifications où les décisions individuelles n’apparaissent déterminées ni par des principes extérieurs ni par des motions internes ; elles se modèlent, s’infléchissent, s’amplifient où se neutralisent les unes les autres en réponse à ce qui se déroule en face, et réciproquement. La mourre illustre ainsi idéalement le mécanisme de l’action réciproque que René Girard a placé au centre des processus mimétiques.

Rappelons en quelques phrases de quoi il s’agit : l’homme, animal mimétique par excellence, ne construit rien si ce n’est par imitation. Le désir en particulier est toujours imitation d’un autre désir. Un être, une chose ne peuvent être désirés que s’ils sont désignés au sujet comme objets de désir. Le rapport entre un sujet et un objet doit donc être médiatisé par une instance qui les surplombe l’un et l’autre, un tiers capable de montrer au sujet ce qu’il en sera de son désir. Au traditionnel dispositif duel (sujet/objet) se substitue ainsi une relation triangulaire complexe. En effet, dans la mesure où il ne peut désigner l’objet de désir qu’en le désirant lui-même, le tiers se révèle à la fois condition du désir et obstacle à la saisie de l’objet, médiateur et rivalnote.

Le poker est un espace autrement plus élaboré que la mourre. Il exprime à son tour l’action réciproque par le jeu des sollicitations et contre-sollicitations mutuelles. Mais il l’enrichit en installant au centre de la table, sous le regard de tous, un objet paré d’étranges propriétés : le pot, valeur créée en commun et réciproquement par les mises successives, propriété de tous et de personne tant qu’il n’a pas été remporté. Ce pot que chaque nouveau coup reconstitue différemment, comme s’il fallait donner à chaque fois une nouvelle forme au désir commun, institue un espace de concupiscence où chacun va chercher à s’approprier non ce que l’autre possède, mais ce qu’il désire en miroir de moi-même. Il remplit ainsi la fonction d’objet du désir mimétique mieux que tout modèle théorique, et ce avec d’autant plus d’efficacité qu’il est créé par la communauté entière de façon réciproque et égale (nul ne peut prétendre à sa conquête s’il n’a participé à même hauteur que les autres). Il confirme au passage que, sans trophée à conquérir, la rivalité s’épuise – mais aussi qu’un objet sans autre pour en barrer l’accès perd de son attrait. Le pot fournit ainsi à l’action réciproque le tiers-support nécessaire à l’identification mimétique. Avec lui, le poker apparaît comme un espace de circulation du désir autant qu’une fabrique de rivalité poussant au plus loin et le rapport d’objet et la relation triangulaire. À certains moments, ce qui se noue entre les deux rivaux désirants est plus intense et plus fondamentalement érotique que ce qui les lie chacun à l’objet de leur convoitise. Psychanalyse et anthropologie peuvent retourner le problème en tous sens, elles ne parviendront pas à décider si dans cette relation prime le désir pour la chose même ou pour l’obstacle qui se lève sur la route de sa possession.

3. LE HASARD, LE RISQUE ET LA RAISON

   « Craintifs, honteux, penauds, comme un tigre qui aurait manqué son bond : ainsi vous ai-je souvent vus vous retirer, hommes supérieurs. Vous aviez manqué votre coup. Mais vous, joueurs de dés, que vous importe ? Vous ne savez pas encore jouer et blaguer comme il se doit. Ne sommes-nous pas tous assis à une grande table de jeu et de moquerie ? Si vous avez raté quelque grand coup, vous êtes-vous ratés vous-mêmes ? Si vous vous êtes ratés, l’homme est-il raté pour autant ? Et si c’est l’homme qui est raté, eh bien allons, en avantnote ! »

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Le hasard selon poker player. Le discours sur la chance occupe à la table une place écrasante. Les joueurs peuvent passer des heures à analyser un tirage improbable, à interpréter le coup du sort dont ils ont été victimes, à justifier par le menu leurs choix heureux ou malheureux, ponctuant leurs commentaires interminables d’une formule qui, malgré ses airs conclusifs, ne referme rien : « C’est le poker. » Fataliste lieu commun auquel, de guerre lasse, tout finit par se rendre, confondant au passage l’esprit du jeu et le démon de la chance même.

Le hasard apparaît donc non seulement comme un élément fondamental du jeu, mais comme son plus lancinant problème, le noyau sur lequel il ne cesse de se casser les dents. Pourtant, le poker n’est pas un jeu de hasard ; excepté pour les débutants et ceux qui se condamnent à la défaite. Ceux-là ne reculent jamais devant le risque inconsidéré, engagent des mains marginales et multiplient les coups hasardeux, animés du fol espoir qu’un tirage heureux leur sera miraculeusement favorable. Sans doute pensent-ils que la chance leur sourira d’autant plus qu’ils s’obstineront à l’éprouver absurdement, qu’à force d’appels ils la forceront à fléchir. La plupart seront poussés vers la sortie, à moins que le hasard, beau joueur au fond, ne leur donne momentanément raison, laissant surgir la seule carte susceptible de leur apporter la victoire. Victimes moins de leur optimisme que d’une altération très répandue du raisonnement probabiliste, ils souffrent encore d’une incrédulité très spécifique en ce que le réel ne cesse pourtant de leur clamer. Bref, ils ont foi en la chance.

L’expert ne se satisfait pas de ces croyances obscures. Il sait d’expérience qu’on y perd son temps et, pire encore, son argent. Pour lui le poker est jeu de psychologie, de méthode et de calcul, plus proche des échecs ou du bridge, nobles et de haute culture, que de ce loto qui sent la basse extractionnote. En lointain adepte de Bernoulli et de sa loi des grands nombres, lui ne jure que par les probabilités. Une pièce de monnaie peut tomber pile cinq fois de suite, lancée mille fois elle s’équilibrera plus ou moins pour moitié des deux côtés. Il sait que le hasard peut dominer ponctuellement mais pas dans la durée ; que sur le long terme la chance se distribue de manière équivalente entre tous les joueurs ; et que les meilleurs choix doivent payer dans la durée en dépit des ponctuels coups improbables. Contre le hasard il élabore donc un cercle défensif d’analyses et de calculs statistiques permettant la réduction de l’impondérable, appareillage dont l’acquisition réclame patience et doigté. L’outil le plus courant en est le calcul des cotes, qui permet de comparer les probabilités d’évolution de la main au montant exigé pour continuer. Ce calcul vise à rationaliser la prise de décision afin d’aboutir en toute situation au meilleur choix possible, statistiquement et sur la durée : le choix rationnelnote. Balisant soigneusement l’incertain, le poker introduit ainsi dans l’aire chaotique du hasard un champ de maîtrise où l’impondérable peut-être circonscrit. Que certains joueurs réussissent mieux que d’autres prouve l’efficacité de cette science très spécifique. Malgré tout, celui qui reste dominé par l’idée de la chance ne peut être tout à fait exclu de la signification du jeu. Car, au fond, entre le sectateur de la chance et l’ennemi du hasard, celui qui espère en la providence et celui qui prétend ne jamais compter sur elle, se dessine un mouvement qui conduit l’homme de la foi vers la raison, de l’intuition vers l’analyse : un long chemin de rationalisationnote.

 

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Fabriques de hasard. Tous les jeux de hasard ne correspondent pas, tant s’en faut, à ce modèle. La roulette par exemple ne propose qu’une confrontation directe mais assez passive à un néant inaltérable : chaque nouveau lancer remet les compteurs du possible à zéro. On ne s’y bat pas contre le hasard : on lui résiste. Des générations entières de joueurs ont eu beau chercher la méthode, règle cachée, algorithme, formule ou loi qui mystérieusement réglerait l’apparition des chiffres (ce que Dostoïevski durant ses années de table désigna par le nom de « système »), nulle martingale n’est jamais venue confirmer que la roulette était passible d’une ratio. Cette croyance en un ordre obscurément pressenti dont la découverte permettrait de gagner sans coup férir s’est ainsi peu à peu affaiblie ; ce qu’il y avait en elle de désir de rationalité a changé d’objet, laissant la roulette devenir un petit producteur de hasard brut.

La machine à sousnote n’a fait que donner à cet arbitraire transcendantal un tour technologique. À ce hasard naturel elle a substitué un hasard fabriqué. Elle est d’ailleurs le premier appareil humain historiquement conçu dans ce but. Les mouvements de la bille et de la roue, complexe de forces physiques subtiles et de frictions imprévisibles mais visibles, y sont remplacés par un mécanisme caché dont aucune conscience ne peut prévoir les résultats. Le hasard devient une réalité technologique, une fabrication de l’intelligence humaine qui va évoluer avec elle. Véritable bond ontologique dont on n’a pas mesuré toutes les implications : l’homme devient créateur de cet impondérable qui jusqu’alors émanait d’une transcendance. Les générateurs de hasard informatique (random time generator) ont élevé encore les capacités de production de cet indéterminé purement mathématique mais suffisamment complexe pour donner l’illusion de l’aléatoire. Avec la machine à sous et son hasard humainement produit disparaît ainsi le fantasme de la martingale et l’imaginaire de la Grande Réponse. Inutile de la chercher puisqu’on la sait absolument inatteignable. Dépersonnification dernière de la providence : chance et malchance ne sont plus que des productions technoscientifiques à l’usage d’un consommateur de hasard produit en série.

Ce passage de l’artisanal au mécanique a permis une industrialisation dont témoignent les alignements infinis de bandits manchots dans les casinos de Las Vegas, véritables usines à fabriquer du hasard en temps de productivisme. Les machines à sous sont à la roulette ce que l’élevage industriel est à la cueillette en milieu sauvage. Chacun attend que l’offrande apportée en continu par le troupeau des joueurs à ce Moloch élève l’un d’entre eux à la fortune providentielle. Statistiquement la chose est d’ailleurs possiblenote, d’autant qu’entre tous les consommateurs la technologie ne choisit pas, plus aveugle encore que cette providence à laquelle il était jadis possible d’attacher un visage, donc une intentionnalité. Le Grand Autre du bandit manchot est machinique, centralisé, industriel et technologique. Pas de caprices chez lui comme chez la Fortune des anciens. Ses avis, administrativement et techniquement encadrés, postulent l’égalité de tous devant la procédure. Pas de préférence pour cette machine à égaliser. Face à elle chacun est semblable à tous, c’est-à-dire nul devant la loi. À cette uniformisation participe encore la répétitivité de la gestuelle que rien ne semble pouvoir suspendre, sinon l’épuisement des ressources ou le jackpot. L’enjeu, c’est la possibilité pure : que, dans le monde de l’ennui, du monochrome, mais aussi de la perte constitutive, quelque chose puisse avoir lieu de l’ordre de l’événement, ce gain exceptionnel qu’aucun travail ni aucun mérite ne sauraient justifier.

Avec le poker et la machine à sous s’opposent donc deux hasards : l’absolu et le relatif. À la machine un hasard humainement créé mais qui laisse l’individu impuissant ; au poker un hasard naturel mais que l’homme peut en partie dominer. D’un côté, un esclave de l’objet, résigné à son destin ; de l’autre, celui qui aspire à devenir son maître.

Un autre jeu, aujourd’hui moins usité, sert en quelque sorte de trait d’union entre les deux : le baccara, jeu d’origine française connu parfois sous une variante plus tendue et plus sportive, le chemin de fer. La stratégie y est peu présente mais les probabilités de gagner plus solides qu’à tous les autres jeux de table : à la différence de la roulette, la banque n’y a qu’un avantage limité. On peut ainsi y risquer sa chance sans craindre de trop perdre. Mais même avec des capacités de mémorisation puissantes, les possibilités prédictives y sont très limitées : la chance seule donne les mains et la possibilité de l’emporter. Sous cet angle, quoiqu’avec des moyens différents, le baccara s’apparente à la roulette. La différence, c’est que le défi y est rencontré. Alors qu’à la roulette chacun se bat contre le hasard (ou, comme les joueurs l’ont de tous temps traduit, contre le destin), au baccara les joueurs s’opposent les uns aux autres. L’organisation des mises et des distributions ouvre même la possibilité d’une forme de bluff rudimentaire. Le hasard y descend donc d’un cran sur l’échelle des transcendances. Au combat métaphysique de l’homme contre le fatum se substitue le combat terrestre de l’individu contre un adversaire de chair et d’os. Si tant est que l’on puisse construire une progression (abusive) entre jeux de table, de la roulette au baccara s’opère donc un glissement : à côté du tourbillon est installé un homme qu’il est possible de défier. Glissement supplémentaire du baccara au poker : en réduisant le hasard au statut d’arme commune, le combat contre une adversité très humaine devient le centre de gravité. Chacun peut y dominer son prochain, ou y trouver son maître.

Concluons sur le sujet en rappelant que le baccara a longtemps été le jeu de James Bond. C’est en effet parce qu’il le pratique avec un insolent talent que le jeune espion, encore inexpérimenté et indécis, est appelé pour sa première mission dans Casino Royale. Il lui demeurera fidèle pour l’essentiel de sa carrière littéraire et cinématographique, jusqu’à GoldenEye (1995). Il faut dire que ce jeu de hasard brut est parfaitement accordé à un personnage dont la baraka improbable ne peut venir que d’un ailleurs : en l’espèce l’organisation politico-religieuse dont il est l’émanation et qu’il sert jusqu’au supplice. Seule en effet la monarchie constitutionnelle, supérieure en ceci à tout système républicain, peut faire rayonner sur ses sujets cette parcelle de grâce divine distribuée par Sa Gracieuse Majesténote. Après quelques années d’éclipse, le jeu revint sur le devant de la scène en 2006, avec le reboot de Casino Royale et les débuts de l’implacable Daniel Craig. Le poker remplace alors le trop classique baccara : effet de mode, volonté de renouvellement, mais aussi changement d’époque. En adoptant le poker, Bond perd en grâce ce qu’il récupère en force brute et en mérites propres. Il s’américanise, ou plutôt se romanise, devient plus républicano-compatible, plus rationnel, muni en toute logique d’un jeu plus naturellement propre à symboliser un nouvel équilibre entre ses talents et une grâce sur laquelle il ne doit plus aveuglément compter.

 

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Science contre hasard. Le poker est un outil de problématisation de l’incertain. Il postule que le hasard, scientifiquement négociable, peut être repéré et circonscrit, contourné et domestiqué. En un mot, combattu. Comme l’écrit Sklansky : « Les experts ne se reposent pas sur le hasard. Ils sont en guerre contre luinote. » Une guerre de contention armée du chiffre, un combat de la raison probabiliste contre l’incertitude. Son histoire peut dès lors être rattachée à celle des probabilités mathématiques, justement créées sur un modèle ludique. C’est en effet en cherchant à optimiser les chances de gain que Pascal élabora cette « géométrie du hasard » qui, une fois affinée, devait le mener jusqu’aux rives métaphysiques – le célèbre pari de 1670 n’est qu’une application rigoureuse de la théorie du choix rationnel à la question de la foinote. L’assimilation des probabilités au domaine des jeux fut immédiatenote  : dès 1663, Cardano intègre les calculs probabilistes à tout l’arsenal des techniques de réussite déjà connues (triche, manipulation et escroqueries diverses), initiant un usage pragmatique de l’appareil scientifique que le monde des paris devait rapidement s’approprier. Le calcul des cotes commence alors à se propager, en particulier en Angleterre où prospèrent courses, maisons de paris et bookmakers. C’est cette science appliquée et populaire que le poker adoptera, son tour venu. Il faudra cependant attendre le dernier quart du XIXe siècle pour que des auteurs britanniques améliorent et systématisent l’outil en intégrant statistiques des mains et des tirages, rapports entre la probabilité de réalisation et la rentabilité financièrenote . Les portant à un degré supérieur encore, au milieu du XXe un Yardley prétendra même faire du jeu un espace de rationalité intégrale : « Je ne crois pas à la chance, seulement aux lois immuables des probabilitésnote. »

Le poker est donc un fils ignoré de la ratio occidentale. Aujourd’hui encore, il aspire à une raison si puissante qu’elle permettrait de prévoir l’imprévisible, de comprendre l’irrationnel, de soumettre ce qui lui échappe. Grâce à lui, l’homme du commun ne se contente plus d’attendre les faveurs de la providence : récupérant des bribes de savoir accommodées à son besoin, il se bricole de quoi augmenter son pouvoir sur les êtres et les choses. Malgré tout, le hasard y conserve un immense espace d’expression ; et vient régulièrement contredire le choix rationnel, fragilisant l’idéal de rationalité. La question de savoir s’il est jeu de hasard ou d’adresse reste par conséquent ouverte, ainsi que le symptôme en lui d’une indétermination épistémologique fondatrice. En 1870 déjà, Mark Twain s’en faisait l’écho dans une petite nouvelle, « Science vs. Lucknote », qui, en des termes malicieusement voilés, pointait cette ambiguïté. Un siècle et demi après, le problème reste posé en des termes strictement identiques : le poker est-il un jeu de chance ou d’habileté ? Aux États-Unis, la question suscite régulièrement des études aux conclusions variéesnote. En France, elle a encore été tout récemment au cœur d’une décision de justice qui pourrait bien remettre en cause le statut du jeunote . Car le problème n’est pas que théorique : c’est en effet en fonction de la place qu’y occupent le hasard et l’adresse que l’État impose ou pas les jeux d’argent. Concernant le poker, rien ne saurait définitivement trancher : l’une de ses fonctions consiste justement à poser en actes la question de l’équilibre entre chance et talent dans le développement humain. Une fois encore à la poser, pas à la résoudre.

 

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L’ère statistique. Il serait tentant d’assimiler ce jeu au monde du chiffre, de l’évaluation et du benchmarking. De fait, il est fondé sur un principe d’évaluation ; le mode décisionnel, dans le jeu rationalisé des experts, s’appuie sur de soigneux calculs de probabilités ; là, comme partout, du chiffre doit être produit, ce chiffre seul capable aujourd’hui, qu’il soit scientifique ou comptable, de donner la mesure et le sens des choses, de rendre le monde intelligible, d’occuper les vides laissés par ce réel qui toujours fait défaut. On rappellera à ce sujet que la statistique, étymologiquement science de l’État, s’est fixée comme science des dénombrements à la fin du XVIIIe siècle dans quatre pays : la Prusse, la France, l’Angleterre et les États-Unisnote. Quoique structurés par des régimes politiques très différents, tous se construisent alors comme des États rationalisés dans leur fonctionnement, centralisés et soigneusement administrés. Fondée sur la compilation et l’analyse scientifique de données portant sur les thèmes les plus divers, cette science statistique naissante a pour but de servir une mise en forme administrative de l’État garante de stabilité, de pérennité et de puissance. Il se trouve que ces quatre nations ont été également originaires pour le poker : les nations européennes, en fournissant les populations d’immigrés qui allaient le créer, la nation américaine, en les accueillant. Le poker est donc né avec l’enregistrement et le traitement comparatiste des données chiffrées grâce auxquelles se sont construits et unifiés les premiers grands États modernes. Il s’est fixé parallèlement à la constitution des administrations centralisées et, à travers l’outil probabiliste, comme en réponse à cette nouvelle forme de gestion de la société des individus. Il relève pleinement, quoique sous un mode un tant soit peu brigand, de ce nouveau gouvernement des masses démocratiques rationalisé par la statistique. D’une manière à la fois passionnante et complexe, il fait écho, à travers le processus de sa rationalisation, aux évolutions de la statistique, à son assimilation par le domaine économique, à sa popularisation par les pratiques sondagières. Il réalise surtout, de manière spontanée, la liaison complexe de la statistique et de la probabilité (soit l’application d’un matériel empirique d’observation au prévisionnel en vue de la domestication du futur). Aujourd’hui encore, il fait écho aux évolutions de la statistique moderne. Rien de surprenant donc à ce qu’un statisticien mondialement médiatisé, Nate Silver, ait été durant des années professionnel du poker. En apparence, sa méthode a peu à voir avec le jeu : elle ne consiste qu’en une lecture rationnelle de la masse des données numériques issues des nouvelles capacités de stockage informatique. Il le rejoint cependant sur deux points : comme à la table, son travail prétend séparer le bon grain de l’ivraie dans la masse des informations utiles, secondaires, marginales ou erronées issues du big data (soit un travail de discrimination de l’information qui est aussi l’un des enjeux du pokernote). Il entretient ensuite la même confusion entre deux sens possibles de la prévision : la spéculation futuriste et la projection probabiliste. En joueur avisé, Silver assortit toujours ses propositions d’une marge d’erreur prudente ; et prévient que ses conclusions, quoique rationnellement fondées, n’ont valeur ni d’oracle, ni de prophétie, ni de vérité. Il fournit ainsi le prototype le plus récent du poker player extensif : un esprit poussé au croisement du rationnel et de la probabilité qui, par la statistique, ne cesse de mesurer l’impondérable.

 

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D’une carte oraculaire. L’un des (nombreux) paradoxes du poker est qu’il poursuit son chemin de rationalisation avec des béquilles bien mal adaptées. Un mystère gît en effet dans les cartes, qu’il s’obstine à réveiller au lieu de le laisser dormir. Son moment, c’est le dévoilement du flop : lorsque les tapis ont été avancés, les jeux abattus, et que les rivaux attendent avec un espoir forcené la ou les cartes qui résoudront tout, comme si le hasard devait soudain décider de leur vie. Une formule prélude couramment à cette petite cérémonie : « Voyons ce que disent les cartes. » C’est donc que ces bouts de carton parlent, qu’ils s’expriment. Tout juste si on ne leur prête pas une intentionnalité propre, une vie magique, une âme, qui sait. Dans ce rite d’apparition réside l’une des principales séductions du hold’em. Carte après carte, comme par un lent effeuillage, les figures une à une découvertes se mettent en rapport, tissent et détissent des combinaisons, suggèrent un ordre qu’elles peuvent en un instant renverser, suscitent en une phraséologie obscure certitudes et inconnues, plénitudes et béances. La table devient un proscenium où l’avatar moderne de la Pythie antique laisse de sa bouche d’ombre tomber les décisions. Elle révèle à chacun ce qu’il va devenir. Et on aime ça ; car rien n’a encore pu rassasier notre appétit d’oracle.

Cependant, même s’il ne cesse de les réclamer, le joueur ne saurait se satisfaire de ces vertiges oraculaires. Chevalier servant de la raison, il lui oppose avec une ténacité qu’il faut bien lui reconnaître, la rationalité farouche des probabilités et des cotes. Las : malgré leur perfection, face à l’impondérable, ces formules mathématiques doivent reconnaître qu’elles ne sont qu’incantation, et leur science, spécieuse mantique. Cela n’empêche pas les joueurs d’imputer leur réussite à d’imparables calculs prédictifs en lesquels nulle chance n’a à se nicher ; leurs échecs, à un hasard qui, quoi qu’ils fassent, aura toujours le dernier mot. Coincés entre providence et rationalité, ils cherchent désespérément à se construire une raison ; à défaut, ils lui substituent le fantasme d’une mystérieuse intentionnalité latente. Le poker persiste en un temps du développement humain où, à un certain moment, la raison s’efface devant un pouvoir magique. Face au flop, il est à la croisée des chemins de l’intelligible, là où la raison bute contre les portes de l’incertain, où le hasard fracture le savoir et ses illusions prométhéennes, où toute connaissance doit se retourner ainsi qu’une grâce sacrée pour avouer sa bouffonne impuissance. Comme pour se rattraper, le poker player joue alors de l’histrionisme avec une rare maestria, ramassant les signes du mystère pour se parer d’un pouvoir de propagande : tant bien que mal, il « use de la dernière réserve de sorcellerie donnée aux citoyens en veston pour hypnotiser et suggérernote », dissimulant comme tout sorcier des trucs, des tours – mais aussi, il faut lui accorder, un réel « savoir jouer ». Un savoir complexe, contourné, réservé, qui réclame du temps pour se construire, par sédimentation patiente d’expériences patiemment collectées, vécues et oubliées. La description du moindre coup patiemment décortiqué dans les manuels spécialisés convaincra le sceptique que ce jeu désespérément simpliste réclame une sagacité très spécifique. Mais le savoir ne suffit pas : l’impondérable reste son abîme.

 

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Bad beat. Même lorsqu’il a mis les statistiques de son côté, mesuré et circonscrit le hasard, protégé son jeu par l’infaillible mathématique, l’expert peut être victime de l’un de ces renversements de situation dont le poker spectacle est friand. Ainsi, le joueur à main gagnante, ayant méticuleusement attiré son adversaire jusqu’au tapis pour l’écraser, voit surgir du plus loin de l’improbable les deux seules cartes qui pouvaient, de gagnant attendu, le transformer en perdant bien réel. Selon qu’il échoue quand sa victoire semblait inévitable, ou gagne providentiellement alors que tout annonçait sa défaite, ce coup du sort résonnera comme une catastrophe ou une épiphanie. En un instant le premier devient le dernier. Ce coup de théâtre a un nom : le bad beat. Moment tragique : d’abord parce qu’il entraîne d’irréparables pertes, ensuite parce qu’il foudroie le principe de prévisibilité. Pour celui qui l’emporte, même le bonheur de la gagne providentielle se mêle au déshonneur d’une victoire sans mérite. Dans sa fierté d’homme redressé, le poker player veut vaincre avec ses propres moyens, sans le secours d’aucune transcendance. Or, avec le bad beat, il gagne accidentellement, par l’effet de ce hasard que le jeu a précisément pour horizon de dompter. Le bad beat résonne donc comme la revanche de l’irrationnel face à la rationalité conquérante que le poker ne cesse de lui opposer. Son rire jaune plonge tout dans la stupeur. Qu’importe le chiffre dont on croit se protéger : au bout du compte le hasard a le dernier mot, il est l’ultime message. Dès lors, on ne s’étonnera pas de voir les joueurs les plus obsédés de rigueur statistique apporter à la table des grigris, des jetons de chance, croire en leurs heures ou en leurs mains fétiches, et au moment où se résout le flop avoir des gestes d’invocateurs venus d’un autre âge (taper sur la table, répéter obstinément le nom de la couleur qu’ils voudraient voir paraître, regarder fixement le board comme pour l’hypnotiser). Le bad beat, c’est l’objet a du poker : un trou noir ouvert soudain dans l’espace balisé par le prévisionnel où tout va sombrer, êtres, choses et fortunes mêlés. Ce retour du refoulé irrationnel pendant un temps eut un visage : celui du joker, figure ambivalente inventée précisément pour le poker dans les années 1870 afin d’ajouter un peu de piment à un jeu alors trop prévisiblenote. Fait pour tenir lieu de toutes les cartes possibles, dieu ou diable selon les coups, cet analogon a été rapidement abandonné car il introduisait dans les parties un arbitraire excessif. Avec lui l’effort de calcul était inutile, le destin rationnel du jeu voué à l’échec. Même si elle ne sert plus à rien depuis longtemps, la carte n’a pas pour autant disparu du paquet. Inutile elle demeure, incarnation du daïmôn du jeu, génie personnel et providence inversée, un Puck qui mènerait la danse en tirant la langue et aux hommes et aux dieux.

 

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Cygnes noirs. Événement aberrant et aux conséquences catastrophiques, statistiquement improbable, survenu sans que rien ne semble l’avoir annoncé mais dont a posteriori tout désigne le caractère fatal, le bad beat présente toutes les caractéristiques du « cygne noir » défini par Taleb : « Rareté, impact extrêmement fort et prévisibilité rétrospective (mais pas prospective)note. » Dans la mesure où il le surexploite, on pourrait presque considérer le poker comme un rituel de réapparition didactique et réparateur de cygnes noirs – ou, si l’on préfère, un centre de formation en désastrologie. Le bad beat représente en effet une critique active de la théorie de la faible probabilité. Celle-ci postule que moins la probabilité d’accomplissement d’un événement est élevée, plus le risque de le voir survenir peut être tenu pour négligeable. C’est ce principe qui a par exemple autorisé la construction d’une centrale nucléaire sur un site maritime exposé aux secousses sismiques : la probabilité que se trouvent conjugués un tremblement de terre, un tsunami, une défaillance technique et une suite d’erreurs humaines étant proche de zéro, on pouvait tenir le risque pour nul. Modèle de cygne noir appliqué au nucléaire, la catastrophe de Fukushima a cruellement rappelé que la faible probabilité ne correspond nullement à une impossibilité. De même, en accordant un exorbitant privilège à la moyenne contre l’exception, le poker accepte couramment de renvoyer la faible probabilité au champ de la fiction. Si l’expérience et la prudence invitent à regarder l’improbable comme une possibilité, tout l’exercice du jeu porte à l’ignorer. Mais le bad beat vient régulièrement lui rappeler, comme le cygne noir à l’expert prévisionnel, que même si elle fournit un outil efficace pour la moyenne, la statistique n’assure pas contre l’exception. De manière plus profonde, il en appelle discrètement à une profonde remise en cause des fondements épistémologiques de la gestion de l’imprévisible. Le dangereux primat idéologique des lois de la moyenne (version Quételet) et de la logique gaussienne trouve en effet avec le bad beat une réfutation implacable. Celle-ci ne consiste pas à nier l’utilité des probabilités, mais à en finir avec la confusion entre probabilité et certitude en replaçant la moyenne et l’exception sur un même plan de probabiliténote . Car, pas plus qu’un coup de dés, jamais une probabilité n’abolira le hasard. De même que l’imaginaire aspire à devenir réel, l’impossible est appelé à se réaliser. Le hasard survit à la probabilisation ; l’incertain demeure.

 

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Enfants de l’incertain. Le poker articule donc les trois moments d’un processus de rationalisation : originel, le vertige devant un imprévisible contre lequel l’homme seul est impuissant ; face à lui, la rationalisation probabiliste qui promet la maîtrise espérée totale de l’incertain ; enfin, le retour catastrophique du hasard par la fulgurante irruption d’un réel tout-puissant. Muni de sa raison, le joueur arpente encore et toujours le territoire de l’impondérable, en fixe les limites aussi précisément que possible et évite s’il se peut ses gouffres, en somme établit comme un géomètre de l’incertain le cadastre du prévisible. Mettant sans cesse à l’épreuve sa foi en une raison pratique, il la voit régulièrement échouer ; et en réponse relaye le rationalisme par des bribes résiduelles de superstition. Paradoxe de la science butant sur le réel, grandeur et faillite de la ratio.

Au fond, ce jeu n’est entré à ce point dans l’ère de la médiatisation que parce qu’il offre un fabuleux spectacle d’incertitude. Il ressasse en des termes toujours renouvelés une leçon inacceptable : même s’il se donne tous les moyens de maîtriser son destin, l’homme est condamné à trébucher sur l’incertain. La chance détermine au moins autant que sa volonté l’enchaînement des événements qui font ce qu’il devient. En pointant les limites de la probabilisation, le poker ouvre sur une pensée de l’événement comme potentialité double : chance et accident. Le décisif ne dépend plus des moyennes (prévisibles) mais des exceptions (imprévisibles).

Devant les échecs de la pensée prévisionnelle, des géopolitologues américains ont récemment inventé la notion de « surprise stratégique » : un phénomène imprévisible, inimaginable ou, si une spéculation extrême a pu l’envisager, tellement improbable qu’il a été écarté du champ des possibles. L’événement, qu’on l’appelle accident, catastrophe ou coup de tonnerre, c’est dorénavant cette éclaboussure de réel, aboutissement logique de processus souterrains soudain explicités par leur maturité, que nul n’a vu venir malgré le foisonnement des signes annonciateurs, et dont seul le rétrospectif pourra reconstruire, à travers toutes ses déterminations fatales, le caractère d’évidence. Alors que ses connaissances s’accroissent de manière exponentielle, que sa raison lui promet de bâtir l’histoire de ses propres mains, ce n’est manifestement pas l’homme mais plus que jamais l’incertain qui écrit le destin. Or l’homme ne sait plus voir dans le futur la promesse ; il traduit toutes ses potentialités en incertitudes, toutes ses incertitudes en angoisses. Créateur de futurs inquiétants parce qu’inconnus, l’événement n’annonce donc plus ni jour meilleur ni renouveau, ni salvation ni grand soir ; mais une apocalypse toujours recommencée. Le désastre devient la grammaire de l’histoire. Il le restera tant que l’homme n’aura pas résolu sa peur panique de l’incertain et dépassé sa croyance en une rationalité capable de pressentir et cadenasser l’avenir. Sous cet angle, le poker est porteur d’un projet, d’une invitation à poursuivre une tâche ardue : accueillir l’incertain.

 

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Risquer sa vie. Jusqu’au début du XXe siècle, une rare audace était nécessaire pour traverser l’Atlantique et s’installer sur cette terre américaine, si pleine de promesses mais encore si mal connue. Les accidents de traversée étaient nombreux, les naufrages monnaie courante. La maladie décimait couramment équipages et passagers. Sur place, il fallait se défendre et trouver sa subsistance dans un environnement hostile. L’aventure supposait donc une singulière capacité à mettre sa vie en jeu. Témoin toujours précieux, Tocqueville a pu l’analyser sur pièces : « Ceux qui vivent au milieu de l’instabilité démocratique ont sans cesse sous les yeux l’image du hasard et ils finissent par aimer toutes les entreprises où le hasard joue un rôle. Ils sont donc tous portés vers le commerce, non seulement à cause du gain qu’il leur promet, mais par l’amour des émotions qu’il leur donnenote. »

On pourra douter que la raison démocratique soit seule à l’origine de cet appétit pour les entreprises hasardeuses ; ce qui semble en revanche certain, c’est que les populations britanniques ont été à l’origine de cet état d’esprit. Largement majoritaires parmi les migrants, elles avaient depuis longtemps importé dans les territoires du Nouveau Monde leur langue, leurs mœurs, un goût du risque immodéré, mais aussi un sens spéculatif et un appétit très ancré du pari d’argent. Leur tempérament ne pouvait trouver qu’éminemment favorable l’espace américain : l’indétermination du territoire, une entreprise dont rien ne pouvait assurer le succès, la précarité de l’existence constituaient autant d’éléments d’incertitude auxquels le spéculatif pouvait naturellement s’abreuver.

Dans les années 1950, le sociologue Richard Hoggart fut amené à s’intéresser au pari sportif en enquêtant sur les modes de vie des classes populaires anglaises. Il constata que la prise de risque y était clairement identifiée comme un facteur de développement au moins aussi efficace que l’effort, le travail ou le talent. Toute réussite devait pouvoir compter sur la chance, et s’il le fallait oser jouer avec elle. Après tout, n’est-elle pas la matière même avec laquelle les hommes construisent leur existence ? Ainsi, « le terme de chance qui revient sans cesse dans les conversations résume l’expérience populaire du destinnote ». De cette vie dominée par le hasard et contrainte au risque, le pari sportif constituait une manifestation claire. Hoggart y repéra même l’articulation de deux forces en apparence incompatibles : d’un côté, un mixte de symbolisme magique et de superstition où la chance apparaît tantôt comme un don, tantôt comme une divinité laïque obstinément invoquée ; de l’autre, tout un appareillage mathématique de cotes et de pronostics, véritable science prédictive conçue pour maximiser scientifiquement les chances. Cohabitaient déjà les deux modes inconciliables de la chance et du calcul, le second tentant obstinément mais sans y parvenir tout à fait de se substituer à la première.

En démontant l’imaginaire du pari dans les milieux populaires de l’Angleterre churchillienne, le sociologue fournit une clé pour comprendre l’esprit d’incertitude qui au siècle précédent a façonné le Nouveau Monde. La providence domine. Il faut savoir compter avec elle, s’exposer à ses coups, oser même risquer sa vie pour espérer attirer ses faveurs. Mais à travers le pari, l’idée traditionnelle de la chance (agent du destin) se coordonne à celle plus récente d’un outil mathématique offrant à l’homme une maîtrise nouvelle sur les événements. Dans un monde ouvert et complexe, à la croisée des chemins de l’individualisme (avec ses rêves de réalisation personnelle) et d’un scientisme naissant (pour qui les sciences exactes doivent féconder tous les domaines intéressant l’humain), s’expérimente la possibilité d’un dialogue inédit entre hasard et rationalité. Soudain, il apparaît que l’esprit doit permettre de combattre ce qui, dans un passé pas si lointain, relevait encore de la fatalité. Sur cette terre vierge où l’individu n’est que devenir, il revient à chacun de décider quelle place il va laisser, pour façonner son destin, au hasard, au risque, à la science et à sa volonté.

Le grand vecteur de la diffusion américaine du poker, ce steamboat qu’empruntaient marchands, trappeurs et colons divers pour rejoindre les territoires les plus éloignés, semble avoir été l’un des lieux où le risque vital et le pari spéculatif se sont mixés. Lui aussi était un espace de périls. Le rançonnement, la rapine, le meurtre s’y rencontraient fréquemment ; des accidents meurtriers étaient régulièrement provoqués par les machines à haute pression auxquelles on imposait une vitesse excessive. Celle-ci représentait en effet un enjeu majeur : arriver en premier sur les nouveaux territoires était la condition préalable pour occuper les terres les plus prometteuses et préempter les meilleurs marchés. La concurrence de vitesse entre steamboats s’imposa logiquement, conséquence de la compétition économique dont ils étaient les véhicules. Bientôt surgit la figure du pilote, capable de pousser sa chaudière jusqu’à ses limites, non tant par désespoir existentiel ou sauvagerie machinique que par un appétit de défi aussi joyeux qu’aveuglenote. Avec lui s’incarne un mixte de risque, d’action maximaliste, de chasse au rendement et de lutte contre le temps. La formule de la réussite, dont Benjamin Franklin avait donné la clé, trouve dès lors dans cette course au territoire une expression quasi épique : si le temps c’est de l’argent, la vitesse devient un impératif premier dans la quête du profit. Or, entre des pilotes rivalisant par la puissance de leurs engins, des commerçants prêts à tout pour arriver les premiers sur les nouveaux marchés, des passagers enclins à parier sur tout et n’importe quoi, il semble qu’un complexe inédit se soit alors dessiné où se sont mêlés enjeux commerciaux, compétition, griserie de la vitesse et pression du pari d’argentnote ; et que le poker, assistant à cette évolution, en ait été lui-même frappé.

S’il doit vraisemblablement son nom aux milieux français de La Nouvelle-Orléans, son esprit fait de prise de risque, de pari sur l’avenir, de spéculation, de calcul probabiliste, puise à ce que, faute de mieux, on se résoudra à nommer la mentalité anglaise : un mode d’appréhension du monde essentiellement spéculatif fondé sur une rationalisation de l’incertain et que le pari d’argent fait intuitivement résonner. La démocratie américaine a conservé cet esprit. Considérablement plus développé qu’en Europe continentale, le jeu d’argent y est toujours un domaine d’activité reconnu et assumé, pour ne pas dire l’une des expressions quotidiennes de son être. Un lexique propre en témoigne : le gambling décrit tout jeu fondé sur une prise de risque financier où le hasard et les capacités prédictives se complètent dans des proportions diverses (courses, loteries, paris, jeux de table ou de casino) ; le gambler, traduit par défaut « joueur » ou « parieur », désigne en réalité toute personne qui s’adonne à un jeu de hasard et d’argent. Quant au poker player, il est devenu le symbole mondial de cet homme du commun qui ne sait trop s’il doit, pour accomplir son destin, s’en remettre à la chance ou à la science.

 

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Entrepreneur, investisseur, spéculateur. À première vue, le joueur a pour modèle l’entrepreneur : un esprit commercial à l’affût des opportunités et s’enrichissant de la circulation des choses. En lui, il retrouve l’essentiel des qualités qui lui sont nécessaires (soit les vertus héroïques transposées dans le monde du commerce) : volonté, confiance en soi, intrépidité, perspicacité (trouver aujourd’hui l’idée qui demain apportera la fortune), goût du danger, sang-froid, décision, capacité à la domination (c’est-à-dire à imposer aux autres sa vérité).

Dans cette perspective, les enchères modélisent un moment précis de la geste entrepreneuriale. Mis devant la possibilité d’une opération financière, le joueur mesure les risques qu’elle présente et, après analyse de la situation, s’engage s’il le juge nécessaire en avançant une somme d’argent ; la friction concurrentielle d’abord, la réalisation de l’opération ensuite aboutissent à un transfert de richesses, un seul récupérant la totalité des capitaux investis, éventuellement diminuée d’un prélèvement de l’autorité régulatrice. Calcul des risques, engagement des capitaux, retour sur investissement, réalisation des opérations, taxe obligatoire : le poker n’illustre rien de plus qu’un processus d’investissement financier à risque dans le cadre d’une circulation concurrentielle des capitaux. Son modèle structurel est donc moins l’entrepreneur que l’investisseur. Lui aussi engage des capitaux dans des opérations hypothétiques avec pour objectif un retour sur investissement plus ou moins incertain ; lui aussi est un professionnel du risque et, par force, de sa mesure. Le pari ludique simplifie également ces mécanismes (raison pour laquelle il est prisé dans les pays où la culture de l’investissement est bien enracinée, bookmaker et trader y ressortissant du même champ) ; mais le poker le fait avec plus de force, de précision, et par la surenchère et le bluff en intégrant les figures extrêmes de la réalité économique : bulles, manipulations et effets d’entraînement. Ce faisant, il suggère une continuité entre le placement et la spéculation sur laquelle il faut insister un instant.

Le développement de toute entreprise souffre toujours d’une forme d’indétermination. Le niveau et la possibilité même de retour sur investissement étant conditionnés à un futur que les méthodes prospectives peuvent mesurer mais nullement assurer, tout investissement relève peu ou prou du pari. Face à l’impondérable, l’investisseur peut choisir entre deux tendances qui sont l’alpha et l’oméga de l’alphabet financier : minimaliste ou maximaliste, la prudence ou le risque. La doxa libérale actuelle tente de séparer les deux en suggérant qu’investissement et spéculation sont ontologiquement distincts. Or, techniquement, le placement raisonnable et le pari spéculatif répondent aux mêmes règles ; leur différence n’est que de nuance et de dimension, pas de nature. Toute spéculation, même la plus audacieuse, s’appuie sur une forme de rationalité ; le plus prudent des investissements porte sa part de spéculation puisqu’il s’engage sur un avenir par définition hypothétique. Rien ne sépare donc fondamentalement l’investisseur et le trader. Comme n’a cessé de le proclamer le principal intéressé, la « kervielisation » n’est pas une folie extérieure au système financier, seulement la manifestation accidentelle de son vice interne.

Là où un douteux argumentaire cherche à convaincre de la moralité intrinsèque du libre-échange, le poker chuchote à qui veut l’entendre qu’il est impossible de distinguer, tant du point de vue moral que technique, entre l’investissement rationnel, créateur supposé de richesses naturelles et légitimes, et la spéculation économique aveugle et voyoute, creuseuse supposée d’injustices et d’inégalités. La forme de cet investissement ludique, en partie rationnelle mais aussi toujours en partie sous-informée, conjecturale, humorale et convulsive, confirme ce qu’il en est au fond du système économico-financier : le principe même de l’investissement lui confère un irrésistible potentiel de crise qui ne demande qu’à s’exprimer. Celle-ci gît dans l’objet économique en un état qu’on pourrait considérer comme latent, n’en émergeant qu’à des moments de tension extrême où le dissimulé devient visible. Toute tentative pour ignorer ou démentir que la crise est la vérité du système capitaliste relève, au mieux de l’autosuggestion, au pire de la malhonnêteténote.

 

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L’ordalie. Le poker player est donc condamné au risque : même le plus prudent à un moment ou un autre doit jouer son va-tout. Paire d’as en main, face à un adversaire qui avance son tapis, une probabilité de victoire élevée pousse à engager le sien même si rien n’assure, pas même la statistique, qu’à l’épreuve du flop cette main sera gagnante. L’être de raison doit donc parfois mettre son sort entre les mains de la chance.

Par bien des aspects, ce quitte ou double tient de l’ordalie : rite traditionnel consistant à solliciter « une puissance tutélaire afin de la contraindre à se prononcer sans équivoque sur […] la légitimité d’un droit revendiqué ou mis en litigenote ». À ce rituel collectif et religieux, le poker répond sur un mode individuel et laïque. Dans un geste tenant à la fois du défi et de la mise à nu, deux rivaux en appellent pour les départager à une autorité transcendante, sommée de se prononcer sur un problème que leur rapport de forces a échoué à résoudre. Devant arbitrer entre ces concurrents devant lui dressés, le hasard remplit alors pleinement une fonction judiciaire ; même si, à la différence d’un juge humain, il ne devra en aucune façon motiver ses décisions. Injustes ou capricieuses, nul ne les contestera. Ainsi qu’on l’a déjà suggéré, le hasard est ce qui demeure du divin après sa disparition, sa survie spectrale et dégradée. Tout ce qui jadis relevait du système juridico-religieux, divinité ou justice immanente, s’est effacé devant lui. Ayant récupéré l’essentiel de leurs prérogatives, il joue structurellement leur rôle, mais sur un mode aveugle, sans idéal de justice à défendre ni équité à promouvoir.

L’ordalie désigne donc le risque comme une vérité générale du jeunote. À la fois théâtre et camp d’entraînement, le poker synthétise une culture du risque complète. Expérience des limites par où se passent, repassent, outrepassent et repoussent les frontières, il doit être rattaché à toutes ces pratiques qui prolifèrent dans le monde moderne ; en particulier aux sports extrêmes, qui frayent aux abords de la mort et la défient, l’œil planté dans son hypnotisant abîme. Car en exposant leur devenir à la table, c’est bien leur propre mort que les rivaux acceptent métaphoriquement d’affronter. La psychologie élémentaire, qui confond couramment conduites suicidaires et conduites à risque, aura tôt fait de les réduire aux échauffements d’une adulescence en manque de repères. Or l’attraction du danger ne saurait se réduire à un besoin de limites : son objectif n’est rien moins qu’un sens à l’existence. « C’est seulement par la mise en jeu de la vie qu’est éprouvée et avérée la liberté. […] L’individu qui n’a pas mis sa vie en jeu peut, certes, être reconnu comme personne ; mais il n’est pas parvenu à la vérité de cette reconnaissance comme étant celle d’une conscience de soi autonomenote. » Seule la mort, limite absolue, signifiant maître, peut confirmer le vivant dans une existence toujours un peu douteuse. La mise en danger, en ce qu’elle est aussi questionnement de la vie, devient alors nécessité. Particulièrement dans une société hautement immunisée et surprotégée où la vie souffre moins de la menace mortelle que de l’immobilité du confort. Seules la sensation du danger, la peur à l’approche des frontières peuvent offrir le sentiment d’exister. S’impose alors l’exposition volontaire au risque vital, voire à cette mort, seule capable d’attester la puissance du vivant : « Seule la mort sollicitée symboliquement à la manière d’un oracle, peut dire la légitimité d’existernote. » Pourvu qu’on s’expose librement et sans angoisse excessive, la prise de risque accorde un sentiment d’intensité inégalé : « L’instant de survivre est instant de puissancenote. » Réelle ou symbolique, elle réactive tout l’arsenal des motions jadis rangées sous la bannière de l’héroïsme dont survit en l’homme, malgré leur irrésistible reflux, beaucoup plus qu’un regret. Dans toutes ces fictions vécues que sont les sports extrêmes, les conduites à risque, les pratiques suicidaires ou les addictions lourdes, sommeille le désir essentiel de s’écrire un destin en affrontant sa propre fin. Avec, à l’horizon, rien moins qu’un espoir de salvation. Car « aux lieux du péril croît aussi ce qui sauvenote ».

 

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La grande araignée. À travers la prise de risque, le joueur réclame donc à longueur de nuits une raison d’exister. Pour l’obtenir, il se résout à s’exposer intégralement – tout en maintenant, il est vrai, l’enjeu de vie et de mort à un niveau purement théorique. Ainsi illustre-t-il l’un des paradoxes de la modernité, partagée entre une recherche de sécurité effrénée et une survalorisation du risque extrême, ultime porteur de l’intensité du sens. Alors même que nous n’aspirons qu’à profiter du confort de la société immunitaire, nous savons que seul le contact avec la mort est susceptible de nous élever à ce stade supérieur d’existence que rien dans la vie dite quotidienne ne nous permet plus d’atteindre. Le sécuritaire n’assure que l’aisance de l’être, pas les aspirations de l’existence.

L’enjeu des conduites à risque ne réside donc pas dans le seul danger, mais dans l’équilibrage variable du péril et de la sécurité. C’est la raison pour laquelle, même s’il y demeure une part d’impondérable et de danger bien réel, les sports extrêmes s’assurent toujours une organisation prudentielle au fond totalement contradictoire avec l’idée de mise en danger gratuite. L’aventurier moderne n’est pas un risque-tout ; mais l’alliance d’un désir de risque et d’un besoin de sécurité. Le poker à son tour cultive ce paradoxe. Il assure de la relative innocuité du jeu la sublime excitation du risque vital, articule le péril (on y joue bien quelque chose, ne serait-ce que du symbolique) et l’immunité (on y goûte au danger sans le risque d’en mourir) ; il intériorise ce vertige, incorpore son intensité à moindres frais puisqu’à travers un mode d’exploitation pratique, de conséquences limitées, infiniment réitérable, physiquement peu exigeant. Ainsi conserve-t-il au risque sa saveur délicieuse et, quoiqu’il n’assure pas contre la ruine, protège d’une mort dont il ne cesse de brandir le hochet.

À cette épreuve de grandeur et de liberté le poker player ne s’abandonne pas en toute innocence. Il lutte en tissant une grande toile de rationalité, fragile, imparfaite certes, faite de vide plus que de solide, mais où il parvient toujours à attraper quelque chose, abolissant au moins ponctuellement « le hasard en le prenant dans la pince de la causalité et de la finaliténote ». Alors qu’il pourrait accueillir à bras ouverts ce qui s’offre à lui, il s’ingénie à lui opposer les subterfuges de son intelligence, les ruses de l’« éternelle araignéenote », la raison. Ainsi doit-on comprendre la grandeur tragique du perdant qui, lui, sait dire oui au hasard. Il n’a que le tort de le faire dans un cadre ourdi pour sa négation. Au fond, ce jeu est l’une des armes que la raison s’est choisies pour faire rendre l’âme à « la plus vieille noblesse du mondenote », l’Accident. Peut-être la mort de ce dernier est-elle d’ailleurs programmée – auquel cas le bad beat doit être vu comme le dernier soubresaut d’une bête à l’agonie. Plus le poker fait de place à la rationalité, plus il confirme que l’homme poursuit avec lui une guerre inquiète et farouche contre l’incertain.

4. LE CULTE DE L’ARGENT

   « L’homme possède ou un Dieu ou une idolenote. »

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Le jeu de l’argent. Le poker représente un négoce fictif et s’achève par une transaction réelle. En cela unique, il effectue ce dont, en tant que jeu, il est justement censé protéger : une modification conséquente des choses. Accomplissant l’action qu’il suggère, il crée une corrélation entre le monde et le jeu qui abolit la limite devant les séparer. Car le jeu ne reste jeu qu’autant qu’est préservée l’étanchéité entre ces deux univers, théâtre ludique et monde vrai. Or l’argent, forme courante de l’intrusion mondaine dans l’espace ludique, y inocule une corruption essentielle : du réel devient actif au cœur de ce sanctuaire. En l’important non par accident mais par définition dans cette sphère normalement prémunie, le poker élève cette contradiction à une expression maximale. La contamination est d’ailleurs réciproque, l’esprit du jeu s’étendant en retour au-delà de ses frontières. Espace transactionnel où le vrai et le faux s’entrelacent, agent double, brouilleur de limites, trop inconséquent pour n’être pas fictif, trop grave pour n’être pas vrai, le poker ouvre la vertigineuse possibilité d’une indécision entre deux univers normalement définis par leur mutuelle impénétrabilité.

La présence de l’argent et la possibilité d’en gagner expliquent que le poker n’a cessé d’attiser les ambitions professionnelles. Aujourd’hui encore, et plus que jamais, des milliers de joueurs tentent de gagner leur vie à la table ou en ligne en soutirant à de moins aguerris les sommes qu’ils sont prêts à risquernote . La professionnalisation est d’ailleurs une étape fondamentale dans le parcours du poker player. Tout novice rêve du jour où il se hissera à ce destin hors normes : transformer son passe-temps en activité lucrative, gagner sa vie en jouant. Mais le « devenir pro » exige une maîtrise supérieure, à la fois sur la technique et sur la dépendance que le jeu est susceptible de provoquer. Il impose de reformuler la nécessaire distinction entre l’activité rémunératrice et la passion naturellement dépensière en abrogeant la loi qui veut que l’argent du jeu toujours retourne au jeu. La malédiction qui pèse sur l’argent gagné sans mérite rend en effet son usage difficile. Chez le novice, il sera immanquablement remis en jeu, et ce jusqu’à son épuisement. Pour lui, le poker est comme la roulette ou la machine à sous : un fabuleux et déprimant trou noir, une corne d’abondance inversée qui absorbe sans fin l’argent et ne le restitue que par accident. Le professionnel doit rompre ce cercle, absolument, et s’il le faut en investissant ailleurs ses tendances à la dépense pure. Raison pour laquelle certains engloutissent leurs gains dans des jeux de chance aveugle comme s’il leur fallait, après l’avoir si vaillamment combattu, dédommager le hasard en lui rendant après coup un hommage somptuaire. Le grand professionnel du XIXe siècle, George Devol, dilapidait déjà au craps et au faro les sommes folles que sa rigueur lui permettait d’emporter au poker. Un immense champion des années 1980, Stu Ungar, perdait systématiquement aux courses ce qu’il gagnait aux cartes de manière aussi systématique ; la maîtrise de sa pulsion d’échec volait littéralement en éclats dès qu’il approchait d’un hippodrome, révélant l’étendue littéralement suicidaire de son rapport à la pertenote. L’esprit ludique, porté chez le novice à l’incandescence, doit donc être suspendu dès que le sujet n’est plus le jeu mais l’argent. Quoi qu’il en soit, le risque vital que la possibilité de la perte fait courir, l’excitation du gain, l’opulence éclair qu’il promet résolvent aisément la question de savoir si on peut jouer en l’absence d’enjeu financier. L’argent étant son sujet, il ne peut tout bonnement pas s’en passer. Le poker, c’est le grand jeu de l’argent.

 

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Du jeton. Dans cet univers dédié à l’argent, le jetonnote remplit la fonction de la monnaie. Aujourd’hui inséparable de l’imaginaire du poker, il s’est en réalité lentement substitué au cours du XXe siècle aux billets et pièces bien réels auparavant laborieusement recomptés, et ce afin de rendre le jeu plus fluide. D’une certaine manière, il constitue la dernière survivance de ces monnaies parallèles révolues, jetons de compte, monnaies de nécessité, monnaies de siège, jetons-monnaie et autres monnaies-carton, outils de transaction créés jadis pour des circuits strictement encadrés et des périodes déterminées afin de pallier les défaillances des autorités monétaires. Il en conserve l’essentiel des caractéristiques. De même que l’argent n’est pas « les choses » mais vaut pour toutes, le jeton n’est pas l’argent mais en tient lieu. Enjeu suprême à l’intérieur de l’univers clos de la table, en dehors il ne vaut rien. D’où l’importance de ces moments liminaires où s’échangent billets et jetons en ouverture et en fin de partie : par cette substitution de l’argent vrai à sa représentation (et retour) s’opère la transition rituelle entre les espaces du réel et du jeu. Au fond, le jeton est le premier agent du contrat ludique.

Sa valeur ne tient qu’à un accord tacite entre les usagers. Elle peut évoluer au cours de la partie, centupler même entre le début et la fin d’un tournoi. De valeur en soi nulle, mais représentant par convention une valeur possiblement infinie, le jeton exprime idéalement l’un des faits fondamentaux de l’argent : qu’un objet quel qu’il soit, pourvu qu’institué comme monnaie par un accord entre ses usagers, puisse se voir chargé d’une valeur sans rapport avec son coût réel. Il souligne ce faisant le caractère arbitraire et fictif de l’échange, affirme la toute-puissance de l’argent dont il porte le chiffre, et le dérisoire de la monnaie qui n’est rien, sinon une convention. Il est ce nul qui ouvre sur la possibilité pure, ce zéro fait potentielle totalité. Il partage ainsi l’essentiel des attributs de la monnaie mais simplifiés, exagérés, parodiés. Équivalent ponctuel de cet équivalent total qu’est l’argent, il en accuse l’insignifiance, en exaspère l’absurde, rejoue sa burlesque comédie. Le jeton, c’est la grimace tragique de l’argent. Il reproduit d’ailleurs les contours de la pièce de monnaie mais sur un mode outrancièrement toc : même forme, le disque, mais grande taille. Avec ses couleurs criardes et ses chiffres épais, il tient à la fois de la plaque de casino et de la pièce colorée pour roulette enfantine. Sa substance réveille le symbolique : un plastique grossier, matière même de la pacotille en temps industriels. Les plus soignés sont modelés dans cette argile dont on ne fait plus depuis longtemps de monnaie échangeable mais dont nul n’a oublié qu’un dieu jadis a pétri le premier homme. Dans les plus nobles enfin on incruste du métal : soit la chair de l’homme renforcée par la lourdeur du fer dont pendant des siècles on a forgé des armes et des armures, dont aujourd’hui on bat encore monnaie. Avec l’argile le jeton transporte tous les fantasmes de la matière anthropomorphe. Substitut du corps humain dont il est prolongement, double, livre de chair, il accepte toutes les ambiguïtés. On le prend et le jette sans égards apparents, bien qu’en réalité on ne le fasse qu’avec l’espoir de le voir revenir grossi d’un substantiel bénéfice, et ne le perde jamais sans douleur vraie. On l’entasse en piles massives, comme un trésor de guerre derrière lequel certains se tapissent comme des prédateurs. Le jeton donne ainsi à cette abstraction entre toutes, l’argent, une matérialité qui n’est pas celle de la monnaie usuelle. Son poids, son contact, sa douceur étrangement propice à la caresse, son lissé imparfait, sa légère rugosité, son aptitude à se démultiplier, le son qu’il produit, sa légère adhérence quand il rencontre ses semblables, tout cela participe des séductions insondables de cet objet protéiforme et éminemment charnel. Il est le secret pulsionnel, la cause intime de l’attrait pour ce jeu qui, au fond, est autant jeu de cartes que de jetons. Dans le silence songeur de la salle ne résonne d’ailleurs que le fluide et léger son des chips entrechoqués, comme la rumination de cet argent auquel ils prêtent voix.

 

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Pulsions de l’argent. Pour des raisons qui tiennent autant à ses qualités matérielles qu’à ce qu’il représente, le jeton appelle une manipulation compulsive. En apparence placides et peu actifs, les pokéristes sans cesse tripotent leur stack, entassent, jouent et jonglent nerveusement avec lui, comme s’il fallait le maintenir en constant mouvement. Pulsion première et vérité d’Harpagon : le trésor est d’abord une matière avec laquelle jouer sans se lasser. C’est en tout cas ce qu’expriment ceux qui font inlassablement glisser entre leurs doigts maniaques cette image dégradée, partielle, transitoire mais à chacun accessible, du délicieux « argent liquide ». Sans volonté propre mais esclave de toutes celles de son petit maître humain, l’inerte s’anime entre ses doigts, devient monnaie vivante, corps docile, extension de son désir, substitut de son corps et de sa chair, de sa jouissance même, cette jouissance qui ne vit que de circulationnote. À l’horizon brille la fortune absolue, mer de monnaie dans laquelle le milliardaire, Crésus ou Picsou, plonge et baigne comme dans un océan de jouissance pure. Ce qui s’échange à la table, au-delà de la monnaie virtuelle, c’est donc bien un désir communionnel dont le jeton n’est que le support primaire et la matérialisation partielle. Toute analyse du jeu échoue à en rendre complètement compte si elle manque ceci : la table est un espace où l’on jouit de manipuler de l’argent, d’observer les autres, de frotter sa volonté à la leur, de gagner et de perdre, un lieu de fantasmes où l’on sombre et exulte, selon les cas transporté, transcendé ou foudroyé par le plaisir. Dans cet espace de volupté excessive et de souffrances non moins excessives, rien n’est gratuit. Tout désir s’y rapporte à l’argent, et nul ne peut jouir s’il est exclu de cet échange dont la monnaie est le lubrifiant roi.

En mettant l’homme face à son désir, le poker révèle en chacun une identité particulière, son identité par l’argent. « Quel type de joueur êtes-vous ? », questionnent couramment les manuels. De fait, chacun déploie sur ce terrain une personnalité spécifique, distincte de sa personnalité réelle, passible d’une analyse propre, susceptible dans une certaine mesure de lui échapper, et ne se dévoilant qu’à travers la manipulation de cette monnaie de substitution. Tout joueur se trouve ainsi renvoyé à une réalité très crue qu’il aurait pu méconnaître s’il ne s’était pas engagé sur la voie de cette médiation pure. Inquiétante et délicieuse épreuve de vérité. Le maniement de l’argent, la façon d’en traiter avec lui, le désir d’appropriation, le goût comptable, le plaisir des échanges, des pertes et du gain, la mesure bien comptée et la dilapidation suicidaire, l’avarice et la prodigalité, en somme tous les composants du rapport à l’argent se voient là rassemblés comme autant de révélateurs de la personne. Et ce, sans le moindre jugement moral : quel qu’il soit, le poker ne juge pas le souci de l’argent. Il se contente de souligner la fatalité tragique du rapport que nous sommes forcés d’entretenir à lui. Après tout, l’argent est le réel même.

Pour durer à la table, il faut faire le tri dans tout ce matériau pulsionnel et trouver l’équilibre entre les deux tendances fondamentales du rapport à l’argent : la prudence épargnante et la hardiesse dépensière, l’une et l’autre nécessaires à la réussite. Des deux, la propension à la dépense doit être la plus soigneusement contrôlée : à tout instant elle peut en effet se faire piéger par la surenchère et tourner à la dissipation. Pourtant, c’est bien elle qui manifeste le modèle économique du jeu. Jouant de l’excédentaire dans un cadre d’abondance, le poker suggère que l’économie ne consiste pas essentiellement en la gestion de la fortune, mais en la dilapidation d’une énergie surnumérairenote. Il répond à la question du surplus en opposant l’inertie centripète du capital, qui tend à la conservation des richesses, au mouvement centrifuge d’une dépense jaculatoire, solaire. Ce principe de dépense illimitée s’exprime à la table d’innombrables façons : la structure aujourd’hui généralisée du no limit, qui, en ne bornant ni ne prédéterminant la hauteur des mises, permet à chacun d’engager à tout instant la somme qu’il désire ; le all-in, soit l’engagement massif du tapis tout entier poussé d’un geste ample, profond, théâtral, aristocrate en diable ; la surenchère, par laquelle deux joueurs portent leur compétition sur le terrain glissant du « toujours plus ». Ces modèles ne peuvent manquer d’évoquer un mode de consumation traditionnellement considéré comme primitif : le potlatch, rite de dissipation somptuaire par lequel deux chefs de clan mis en compétition réglée rivalisent par la destruction volontaire de leurs propres biensnote. Il n’est pas rare, lorsque aucun interdit ne vient le limiter, que d’exagérations en dérapages le potlatch tourne à l’anéantissement mutuel. Après tout, rien ne démontre mieux l’absolu d’une puissance que sa capacité à se défaire du plus précieux. Comme le potlatch, le poker crée un rapport de forces destiné à distinguer un élu entre plusieurs aspirants ; comme lui, il tient de la joute verbale et de l’exercice de vanité ; comme lui, il tend irrésistiblement, à travers l’escalade compétitive, au désastre autoassisté. Le contradictoire, c’est qu’il le fait à l’intérieur d’un cadre rationnel où tout risque inconsidéré équivaut, pire qu’une faute, à une abdication. En somme, il entretient la logique supposée irrationnelle du potlatch au cœur de la logique supposée rationnelle de l’économie. En laissant s’exprimer l’exaspération du surplus monétaire, il rappelle que le monde de l’argent est fondé par un hybris économique dont nulle pacification ni nul encadrement ne sauraient tarir la source pulsionnelle.

On ne soupçonnera pas pour autant le poker de naïveté vis-à-vis de ces dérapages. Depuis longtemps en effet il a repéré et nommé le mécanisme psychologique, fait de perte de lucidité et de contrôle mal placé, dont se nourrit la surenchère compétitive : le tilt, processus dans lequel entre celui qui veut absolument « se refaire », alimentant les pots sans aucun discernement et s’obstinant à participer quand tout devrait le convaincre de quitter la table – le manque d’opportunités raisonnables, des pertes abyssales, la supériorité des adversaires. La psychologie expérimentale s’est d’autant plus intéressée à cet étrange déni de réalité que certains de ses modèles s’y appliquent avec une merveilleuse facilité : l’« escalade de l’engagement », par laquelle nous persévérons dans un processus avec d’autant plus d’opiniâtreté que ses objectifs s’éloignent ; ou encore l’« effet de gel », cette propension à nous en tenir à une décision dès lors que nous y sommes identifiés, gelant autour d’elle, même si cela doit conduire à un désastre, l’univers des alternatives. Inutile de croire que la connaissance de ces modèles puisse régler quoi que ce soit aux comportements qu’ils simplifient. Le poker est un inépuisable créateur de « pièges absconsnote ».

 

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La circulation. Élevé en piles ou dispersé sur le tapis, le jeton incarne tour à tour les deux états physiques du monétaire. D’un côté, l’argent fixe, solide, qui s’amasse et s’accumule ; de l’autre, l’argent mobile, liquide, qui s’écoule et passe, mouvement permanent entre pôles temporaires de fixation. Trésor et investissement, identité et métamorphose. Il va sans dire que de ces deux états le poker privilégie le protéiforme : l’argent comme dynamique et circulation. À la table d’ailleurs rien ne se crée ; la fortune se capte ou se perd, elle ne se produit pas. C’est la raison pour laquelle on se montrera réservé sur les analogies avec un capitalisme dont il ignore au fond la majeure partie des mécanismesnote. Le poker ne représente rien des processus de production, des logiques de la marchandise, de la domination, de l’exploitation des richesses naturelles et humaines, des rapports au travail et au salariat ; il ne pose ni la question de la propriété ni celle de la consommation ; et offre donc peu de prise aux critiques du capital et du consumérisme, du moins tant qu’elles restent obnubilées par l’idée de la marchandise. Au fond, il n’exprime pas la totalité du capitalisme mais une seule de ses régions : celle où se déploie l’échange libre des liquiditésnote.

À l’intérieur de ce cadre restreint, on doit cependant lui reconnaître une magistrale capacité à reproduire le principe qui anime le système économique, pour ne pas dire la société humaine entière : la dynamique de la circulation. Manipulations, transferts, thésaurisation et dépense excessive : convoquant toutes ces possibilités il corrobore physiquement que l’homme est l’« animal échangiste » par excellencenote. Espace de circulation tantôt sauvage tantôt régulé, jouant de la redistribution ininterrompue des valeurs entre pôles de compétitivité, il matérialise la conjonction des principes de circulation et de concurrence dans l’espace macroéconomique, par extension, le commerce de l’argent sur les marchés financiers, et jusqu’à ce que l’on stigmatise sous le nom de spéculation : un commerce de l’argent épuré de tout référent économique, de tout lien à la marchandise qu’il est supposé représenter, intégralement dédié à l’abstraction monétaire. Son fantasme est ainsi logiquement dominé par la figure du trader, modèle extrême de l’investisseur à risques dans un espace financier hautement concurrentiel et totalement autonomisé face à l’économie réelle. Sous cet angle, le poker en ligne a exagéré ce qui dans le jeu traditionnel ne faisait figure que de potentialité. Sur Internet, l’argent n’existe plus sous forme d’objet-monnaie mais seulement comme valeur-chiffre. Par transfert en temps réel, il passe d’un compte en banque virtuel à une table fictive où il évolue par additions et soustractions. Comme dans la finance sa matérialité disparaît ; reste un chiffre à la variabilité infinie. Le poker moderne redouble ainsi la grande mutation financière de ces vingt dernières années. Sa numérisation traduit le troisième état de l’argent, immatériel, l’argent passé à l’état gazeux.

 

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« Parce que le monde bouge ». Les mains que l’on reçoit dans leur écrasante majorité ne méritent que d’être jetées. Quant à celles qui offrent de vraies chances de réussite, elles se font parfois longtemps désirer. Les joueurs ne sont pas pour autant condamnés à attendre que les bonnes cartes se présentent. Il existe en effet tout un arsenal de techniques permettant même sans jeu significatif d’obtenir quelques succès. Cette action généralement offensive qui ne correspond pas à la valeur objective de la main est appelée un movenote. Le terme est fondamental : si la durée à la table est conditionnée par la patience du joueur, son existence l’est par le mouvement.

Le principe de circulation ne se réduit donc pas aux seuls phénomènes économiques : le monde du poker est intégralement soumis à une loi de mouvement permanent. Point de salut hors la participation volontaire à la circulation générale. Qui s’en exclut se retranche du monde lui-même et du sens qu’il donne à nos existences sans lui dérisoires. Si la défaite et, plus généralement, toute sortie du jeu sont ressenties comme un tel arrachement, c’est que la table crée un lien essentiel : en la quittant on s’exclut de cette circulation universelle à laquelle, par pulsion et par destin, tout semble nous vouer. Une relation d’équivalence finit même par se construire entre la vie et le mouvement qui fait de celui-ci la preuve de celle-là et dicte la nouvelle formule de l’étant : je bouge donc je vis. Le Moderne se résout d’autant mieux à ce dogme qu’il peut y trouver la confirmation d’une existence pour le reste parfaitement douteuse. Son fanatisme est aussi radical que celui du Don Quichotte de Foucault (ce fou qui attend du réel la vérification de l’écritnote), aussi désespérée l’illusion dans laquelle il s’obstine.

Que ce mouvement sans au-delà que lui-même échoue manifestement dans son élan réformateur ne saurait en aucun cas l’invalider. Au fond, l’autonomie du mouvement a déjà historiquement rempli sa fonction : neutraliser les tentatives d’émancipation dont il était jadis le carburant. À terme, c’est-à-dire aujourd’hui, le mouvement pur tient lieu et place de perspective historique ; il est ce qui reste du projet révolutionnaire après que ce dernier a déserté l’horizon. On peut toujours espérer que l’historique reprenne un jour ses droits, et réinvestisse le mouvement brut de significations événementielles nouvelles – après tout il y a un après même au posthistorique. En attendant, son culte se nourrit de toutes les énergies. Le poker, jeu de circulation et de mouvement, exprime ainsi le conditionnement de l’existence humaine à la circulation générale, et jusqu’au schisme d’un mouvement devenu en s’autonomisant destin de civilisation. Il rend manifeste la loi générale selon laquelle le sujet ne saurait se constituer autrement qu’à travers la circulationnote . Bien évidemment, cet univers en mouvement est à l’image d’un monde de l’argent où l’homme est condamné à exécuter sempiternellement des transactions. Inutile de préciser qu’à cette tâche le sujet perd toute sérénité. Le commerce (neg-otium) n’est pas une alternative au loisir (otium), mais sa négation. Comme tous ceux qui se sont consacrés au négoce, le poker player est un homme sans repos.

 

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Nomadisme des dernières extrémités. Dès l’origine, le poker a été inséparable de l’itinérance. Les professionnels du XIXe siècle vivaient en perpétuel mouvement sur les steamboats du Mississippi ; les Texans des années 1940 pistaient, de ville en ville, les parties propices dans une continuelle chasse au pigeon. Jeu de migrants, mais aussi plus largement d’exil, de frontière, de mobilité, il met en scène un être sans attaches, en perpétuel transit, un être privé de séjour – un Wanderer. À leur tour les professionnels actuels sont contraints au vagabondage d’une capitale à une autre, pistant aux quatre coins du globe les grands tournois internationaux et répétant dans ces capitales éphémères le même éternel combat. Comme tous les touristes par profession de l’ère mondialisée, ils avalent chaque année des centaines de milliers de kilomètres pour trouver partout des aéroports, des palaces, des chambres d’hôtel, des bars, des salles de jeu et même des adversaires parfaitement identiques, ne mesurant les différences de mondes qu’aux infimes variations de l’identique. Bien loin du rentier supposé vivre grassement dans l’inactivité jouisseuse d’une fête sans fin, cet expert qui fait tant rêver vit un perpétuel exil. Vrai forçat de la table, il doit suivre le travail et l’argent là où ils se trouvent et, pour cela, enchaîne les marathons, passant comme un marin de port en portnote. En cet errant multicarte voué au mouvement perpétuel se rejoignent les idéaux hétéroclites du nomadisme, de la liberté, de la circulation et de l’autonomie libérale. Son corps entier, son existence même doivent se couler dans la circulation ininterrompue des choses. Malheur très acceptable dira-t-on, tant est exubérant le luxe de ce déploiement. En réalité, le nomadisme moderne offre deux visages extrêmes : premier dans l’ordre de préséance, la star en tournée qui se produit et se vend sur les stands d’exposition du monde globalisé ; second, à l’autre bout de l’échelle, l’immigré économique, cet éternel déplacé qui sans fin arpente le no man’s land de la frontière globale. Les deux répètent évidemment les modèles plus haut repérés du plébéien et de l’aristocrate, pour une fois semblables. Riche ou pauvre, celui qui court après l’argent se voue au nomadisme, et à une forme de prolétarisation. L’« être partout chez soi » du grand gâté de l’existence se reflète dans l’« être nulle part chez soi » du réfugié. On a beau valoriser de toutes les manières possibles la figure dynamique de l’être en devenir, la mobilité relève toujours d’une forme d’aliénation consentie. Tout invite à voir en elle un salut, tout confirme qu’elle est malédiction. On pourra relativiser en notant que les professionnels, malgré des intérêts en tous points personnels, constituent aujourd’hui comme jadis une confrérie très soudée. Se retrouvant sur les grandes manifestations qu’ils suivent sur la terre entière, ils réalisent un mélange étonnant d’individualisme, de nomadisme et de grégarisme. Leur modèle social, c’est la tribu, ou mieux, l’essaimnote : une somme d’individus se retrouvant là où leur regroupement est nécessaire et se séparant pour changer de lieu, selon les saisons. Mais on ne désigne là qu’une élite ultraréduite face à la masse incomparablement plus lourde de résignés à la solitude. La table de jeu est à l’image du globe ; elle « n’est pas une maison pour tous mais une quintessence des marchés sur lesquels personne ne peut plus être “auprès de soi” ; nul ne doit tenter d’être chez soi là où l’argent, les marchandises, les fictions changent de propriétairenote ». L’homme-poker n’est pas seulement sans repos, mais sans séjour.

 

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L’espace du marché. On le comprend, l’une des forces de ce jeu réside dans sa capacité à remplir par la pulsion de l’argent une structure ludique dédiée à la circulation. Relié par son instinct à un dispositif, par l’appât du gain au mouvement monétaire, par sa cupidité au commerce de vaste dimension, le joueur y aborde une totalité qui dans le réel, même s’il pressent son existence, lui échappe totalement. La table de jeu en vient ainsi à figurer le macrocosme économique, réduction matérielle de cet insaisissable qu’est le marché, principe, réalité économique et culture en soi. Elle simplifie les processus de cette immense machine désirante dédiée à la circulation des échangeables. Espace-monde où des richesses symboliques passent sans cesse d’une main à une autre, elle offre une image de ce que l’économie globalisée accomplit quotidiennement. Observée en surplomb, schématisée dans les manuels, elle reproduit d’ailleurs clairement un territoire consacré à la circulation des biens et des capitaux, au brassage permanent de l’argent. Sa forme elliptique, qui dans certaines représentations imite involontairement le planisphère, comme celle-ci semble vouloir simplifier l’épaisseur complexe du monde à deux dimensions. Sur cette surface roulent les émissaires de l’argent, de l’espace et du temps. Le bouton, pièce neutre et sans valeur qui visualise le donneur, scande imperturbablement la distribution du jeu, tournant dans le sens des aiguilles d’une montre en repassant de manière saisonnière aux mêmes points, comme s’il devait figurer l’impeccable écoulement du temps physique, directionnel, indépendamment des gains et des pertes : le temps naturel et cyclique de la giration terrestre. Face à cette matérialisation du chronos, les jetons miment le mouvement ininterrompu des masses monétaires, les incessants transferts de liquidités entre pôles de possession. Si le jeu peut être miroir du mondenote, celui que le poker reflète aujourd’hui est donc ce commerce globalisé où s’effectue le mouvement ininterrompu des flux financiers. La table de jeu n’est donc pas seulement un marché fictif, mais une représentation efficiente du marché réel ; l’argent circule à sa surface de la même manière qu’il « court autour de la terrenote ». Symbole parmi d’autres du capitalisme tardif, elle démontre au passage que le mouvement perpétuel est la condition dynamique du capital.

Sur la frontière de l’autorisé et du prohibé, le poker avoue ici le nom de sa divinité tutélaire : Hermès, protecteur du commerce, des échanges et des transmissions, mais aussi des brigands et des marchands. Le parcours du jeune dieu, voleur de bétail devenu par l’indulgence d’un père gardien des transactions, ne ressortit pas que de l’interprétation grecque des phénomènes commerciaux. La duplicité mercurienne désigne pour l’éternité la transition jamais achevée entre le voleur originel et son devenir marchand. Elle suggère entre les deux plus qu’une identité : une fonction commune et une interchangeabilité, comme si le second ne faisait que poursuivre l’action du premier, quoique avec toute la prudence d’usage et la soumission plus ou moins docile aux règles commerciales. Cette figure protectrice du marché rappelle avec insistance ce que la légitimation de l’économie normalisée voudrait faire oublier : le commerce, c’est du vol organisé. Un vol dépassé en ses formes primitives mais conservé en son principe, d’autant plus efficace qu’il parvient à faire oublier sa motivation première et la vérité sur ses moyensnote. Dieu des échanges naturels aussi bien que forcés, des négoces et des compromis, gardien des contrats et des voyageurs, protecteur de tous les échanges donc, y compris les échanges non commerciaux, Hermès en fin de course devient l’apôtre de la communication et des médias, des conseillers en relations publiques et des animateurs télé. Qui débute comme voleur de bétail finit gardien des vérités transformistes infiniment négociées dans l’espace spectaculaire. On se souviendra enfin qu’après avoir appris de ses nourrices l’art de la divination Hermès inventa les osseletsnote, qui combinent dans le monde antique fonctions occultes et ludiques. Raison supplémentaire pour faire du dieu de la mondialisation le saint patron des pokéristes.

 

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Réhabiliter l’argent. Même si le programme libéral l’accueille avec bienveillance, son rapport à l’argent explique que le poker ait longtemps pâti d’une sévère condamnation morale. Pour beaucoup, il apparaît encore flanqué de tout un cortège de monstres échappés d’une ménagerie corruptrice : la ruine, l’éclatement familial, la stérilité sociale, la déréalisation et la suspension de tous les repères. Les causes de cette prévention doivent être cherchées moins dans le jeu lui-même que dans une tradition qui, plus ou moins consciemment, distingue deux usages de l’argentnote. D’un côté, une économie légitime qui use de la monnaie comme simple outil d’échange : l’économie familiale restreinte au cadre domestique. De l’autre, une économie illégitime, contre-nature, où l’argent n’est plus moyen mais objectif en soi : la chrématistique, économie autonomisée et cultivée pour elle-même où l’accumulation de richesses devient un but valide, le travail de l’argent une occupation ordinairenote . C’est à cette lumière qu’il faut comprendre le soupçon pesant sur le jeu d’argent en général, sur le poker en particulier. On le condamne d’abord par tradition antichrématistique, voyant en lui, non sans raison, une recherche de profit émancipée et décomplexée.

Ces critiques sont d’autant plus compréhensibles que le poker peut réellement apparaître comme le signe (et peut-être un moyen) de la réhabilitation de l’argent. Le monde chrétien, tout pétri de critique antichrématistique, opposa jusqu’au XVIe siècle des obstacles considérables au développement économique. L’interdit sur l’usure en particulier limita longtemps l’expansion de forces marchandes pourtant techniquement prêtes à se déployer. La Réforme fit sauter ce verrou culturel, religieux et moral, et donna au capitalisme les moyens de se développer librement en revalorisant l’œuvre terrestre, le travail de l’homme, mais aussi le goût du gain et du succès matériel. Weber a montré quel rôle les États-Unis ont joué dans ce processus en articulant l’émancipation capitaliste à l’éthique puritaine. Le travail y est devenu vocation, le labeur un sacerdoce promis à récompense, la réussite une élection donnant sens au séjour terrestrenote.

Né au croisement du mercantilisme et du puritanisme, le poker n’a pu se développer que sur ce mouvement croisé de revalorisation de l’argent et de reflux de la tradition antichrématistique. L’affaiblissement récent des préventions à son égard s’explique également par l’évolution générale d’une société où la tradition antichrématistique déclinante se laisse progressivement envahir par une conception de l’argent directement héritée du monde réformé. En témoigne son récent succès en France, nation déchirée entre un usage de l’argent conforme à son statut de pays développé, et un dégoût traditionnel pour cette idole qui écrase, corrompt, pourrit, mais au culte de laquelle tout un chacun se résout avec délices à sacrifier.

 

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Le règne de Mammon. Le poker n’est pas seulement dominé par l’idée de l’argent : il lui est consacré. D’une certaine manière, il lui sert de culte. Sur la table de jeu, autel où la main de l’homme ranime sans fin la monnaie inerte, les officiants d’une cérémonie ardente viennent silencieusement rêver les conséquences de leur adoration : l’élection à la fortune ou le martyre de la ruine. Le poker n’a qu’un dieu, l’argent ; qu’une religion, le capitalisme ; qu’une inspiration, le marché. Il est à l’image d’un monde où l’argent n’est plus un faux dieu mais le mystère de référence, le socle sur lequel se construisent l’imaginaire, les représentations, la culture et tous les domaines du commun. Le combat lancé il y a plus de trois millénaires par les sectateurs de Yahvé contre ceux de Mammon semble avec lui proclamer la victoire des seconds. Répondant à l’injonction du Christ (« Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argentnote  »), le monde libéral a de son côté depuis longtemps choisi : il n’a qu’un maître, l’argent. Il lui a laissé capter l’essentiel des prérogatives de son prédécesseur, étendre son empire sur toute chose, passer du stade d’équivalent global à celui d’équivalent total, analogon universel et signifiant maître, but vers lequel tout tend. Comme Dieu dans l’univers, l’argent est présent partout et visible nulle part, sinon par des signes et des symboles qui, eux, saturent littéralement l’espace. Il irrigue le corps social, circule entre les hommes, inspire leurs actions, protège, veille, stimule et menace. Il réclame une confiance totale qu’on appelle crédit, comme Dieu jadis réclamait une confiance totale qu’on appelait foi. Il a ses colères et ses caprices, toujours justifiés par les manquements des hommes à son égard. On les nommait jadis « colères divines », aujourd’hui on leur donne le nom de « crises ». L’argent a ses officiants et ses serviteurs, ses adorateurs par conviction, ses fidèles par paresse, mais aussi ses ennemis et ses contempteurs. Quand les économistes parlent de lui, c’est d’ailleurs en des termes dont l’obscurité n’a rien à envier à celle des théologiens. Leur subtilité, leur rhétorique, leur assurance, leurs contradictions, leurs tentations prophétiques ne peuvent se mesurer qu’aux gloses de jadis sur la Trinité ou la fin des temps. Aussi omniprésent dans nos pensées, nos habitudes et nos mœurs que Dieu dans celles d’un homme du XVe siècle, l’argent se révèle d’ailleurs bien plus efficace pour réunir les hommes, organiser leurs rapports et régler leurs conflits. Après tout, l’inquiétante métamorphose que nous ne cessons de redécouvrir n’est que la dernière étape en date d’un processus ancien. Ainsi Benjamin : « Il faut voir dans le capitalisme une religion. […] Le capitalisme s’est développé en Occident […] de façon parasitaire sur le christianisme, de sorte que l’histoire de celui-ci est finalement pour l’essentiel l’histoire de son parasite, le capitalisme […]note. » La leçon pourtant surprend toujours. Peut-être parce qu’on n’a pas encore écrit l’histoire de la spiritualisation de l’argent, de son élévation à la fonction religieuse autonome, de sa transformation en acteur historique total. Il faut donc considérer l’argent non comme l’ersatz d’un religieux défaillant, mais comme l’assise métaphysique de cette totalité autorégulatrice qu’est la société capitaliste mondialisée. Un traité d’athéologie est sans doute plus que jamais nécessaire ; mais c’est bien l’argent qu’il doit viser, et non ce dieu de Paul et de Silas dont l’image s’efface chaque jour un peu plus de nos mémoires. Si une critique efficace du capitaliste peut être menée aujourd’hui, ce n’est pas avec les arguments classiques de la philosophie postmarxiste, mais plutôt avec ceux, contre-offensifs, réactifs et totalement réélaborés, de la théologie même.

 

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Un mythe originaire. Un peuple de nomades, éparpillé sur la surface de la terre, se retrouve autour de l’autel de l’argent-dieu pour lui rendre hommage et s’offrir en sacrifice. L’interprétation, plaisante, à peine excessive, présente accessoirement l’avantage de réveiller un substrat testamentaire dont on a vu qu’il entrait discrètement dans l’imaginaire du jeu. Mais elle ne dit rien du culte qui réunit ses fidèles.

Le rapport du jeu et du sacré a été magistralement éclairé par Benveniste dans un texte que ces quelques extraits résumeront : « Le jeu n’est au fond qu’une opération désacralisante, du sacré inversé. […] Il prend origine dans le sacré dont il offre une image inversée et brisée. Si le sacré peut être défini par l’unité consubstantielle du mythe et du rite, on pourra dire qu’il y a jeu quand on n’accomplit qu’une moitié de l’opération sacrée en traduisant le mythe seul en paroles ou le rite seul en actes. […] De la lutte divine pour la possession du soleil, il reste un jeu de balle où le joueur peut impunément – un dieu eut-il jamais privilège pareil ? – s’emparer à son gré du disque solairenote. »

Le jeu assurerait ainsi la survivance d’un rite autonome, détaché d’un acte sacré dont il aurait évacué jusqu’à la mémoire. Dans l’ignorance oublieuse de ce passé, il ne cesserait de répéter la structure de ce refoulé comme une coquille creuse, vidée de sa chair et, en apparence au moins, de sa signification originelle. Derrière tout jeu se dissimulerait donc un mythe que l’étude de sa morphologie et de ses généalogies devrait permettre de reconstituer.

Dans le cas du poker, l’affaire semble limpide. Le jeu apparaît dans les années 1810-1820, en pleine période de formation de la nation américaine, et alors que le souvenir de 1787 est encore dans tous les esprits. Dans cette assemblée où se disputent farouchement les prestiges, les positions et les intérêts, il n’est peut-être pas interdit de voir une traduction un peu sauvage de cette autre assemblée, elle originelle, des pères fondateurs de la Constitution américaine, représentants des treize États réunis autour de la même table pour poser les bases d’une république commerciale toute nouvelle. Ne négligeons pas en tout cas cette possibilité que le jeu reproduise l’acte fondateur de la Constitution nationale et en répète infiniment l’inspiration négociatrice, non bien sûr sans l’avoir au préalable affectée du signe du marchand. On pourrait enfin comprendre que le lien de ce jeu à son pays d’élection soit si puissant : il aurait emprunté à la nation rien moins que son mythe référentiel, réitérant sans fin le geste qui lui a donné naissance.

Mais il y a mieux. Le poker se laisse aisément résumer par un modèle qui, malgré son apparence rudimentaire, est couramment réactivé dans nos sociétés aux fonctionnements supposés si ingénieux et si délicats. Réunis autour d’une table, des délibérants se répartissent une richesse commune, soit à travers le rapport de forces que chacun parvient à imposer, soit par le recours au hasard comme ultime instance décisionnelle. Ce modèle a un nom, c’est le partage de butin. Le Moderne le ressuscite bien souvent de manière purement intuitive, lors d’un partage d’héritage par exemple. Et, de fait, les joueurs se disputant les richesses qu’ils ont eux-mêmes apportées ressemblent eux aussi aux rivaux de la meute originelle réunis pour se distribuer trophées, héritages ou nourritures. Sous l’angle anthropologique, le poker n’est qu’un partage de butin stylisé. Que le pot ne soit pas une richesse extérieure à la communauté mais un artefact créé par l’effort de tous ne change rien ; ce n’est que le subterfuge trouvé par le jeu pour indéfiniment reconstituer les conditions matérielles du procès qu’il a à charge d’illustrer. Si l’on suit la piste ouverte par Benveniste, il y aurait donc bien dans ce jeu à la fois un rite et un mythe qui chercheraient à former ensemble une façon d’action sacrée. En somme, le poker réactiverait sans fin un rite ancestral pour revivifier le mythe fondateur de la nation qui l’a vu naîtrenote.

 

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La société des frères. On aimerait poursuivre sur cette lancée ; comme tout ce qui précède semble le souffler, faire de la table un lieu d’expiation collectif où l’assemblée des rivaux, héritiers s’ignorant eux-mêmes, viendrait symboliquement payer une dette originaire et insolvable, se partager les dépouilles d’un défunt à l’identité mystérieuse, un mort originel dont le meurtre perpétré en commun, depuis longtemps relégué au grenier des traumatismes, aurait fondé cette cruelle compagnie et initié le régime de menace sur lequel elle continue de fonctionnernote. On aimerait pouvoir nommer ce premier mort, en faire le géniteur farouche de la horde originaire, ou ce crucifié dont des soldats de Pilate se sont à coups de dés partagé les frusques. Bref, il eût été plaisant de pousser jusqu’au mythologique, mais le jeu s’y refuse. On aura beau rappeler, avec Deleuze, que l’Américain est « le fils d’un père émietté », il est aussi celui « qui s’est libéré de la fonction paternellenote ». Inutile donc de chercher une figure unique et traumatique à l’origine de tout. Pas de nostalgie du dogme paternel dans ce jeu impitoyable, mais au contraire une volonté farouche d’exister sans autre référence que celle des présents.

L’une des particularités de cette microsociété toute pleine de réminiscences est qu’elle reconstitue une sorte de fratrie. Les pratiques le vérifient : de nombreux amateurs ne jouent qu’avec un cercle d’intimes toujours identiques ; dans le circuit professionnel même, si expressément compétitif, beaucoup s’assemblent en communautés, recomposant dans les hôtels de Las Vegas, au cœur même de ces symboles de l’individualisme pop, d’insolites phalanstères.

Cette camaraderie tantôt aimable, tantôt sévère, entre en résonance avec un secret idéal américain : une société de frères dont la citoyenneté serait la traduction politique et le marché libéralisé le mode d’expression économiquenote. Le poker réalise une synthèse lapidaire de cette fraternité idéale. Les joueurs y apparaissent libres mais unis par une communauté de destin, menés à la fois par l’intérêt personnel et l’utopie confraternelle, soudés par un même idéal mais rivaux dans l’accomplissement de leurs objectifs. Équilibre complexe : l’articulation d’un individualisme farouche et d’un communautarisme aux aspirations universelles ne va pas de soi. La table problématise ces contradictions. Même si elle ne constitue pas en soi un espace politique, elle esquisse un prototype ambitieux qu’aucune histoire n’a jamais concrétisé : un régime voulu et construit par des frères unis dans la perspective d’une société nouvelle, ochlocratique par définition (le peuple s’y gouverne lui-même) mais aristocratique par destination (puisque s’y rejoue sempiternellement le procès de domination distinguant les semblables). En somme, une fratrocratie.

Il va sans dire que s’il suggère cet idéal le poker ne s’engage nullement sur sa réalisation ; comme tout jeu, il se situe essentiellement hors de la sphère de l’action. Il n’en reste pas moins que cette fraternité allégorique et défective explique, en particulier dans un pays comme la France, un succès qui, à n’en pas douter, s’est construit aussi sur le réveil d’un idéal politique.

5. LE JEU DU LIBÉRALISME

   « Nous tenons ces vérités comme allant d’elles-mêmes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté, et la recherche du bonheurnote . »

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L’esprit du libéralisme. On doit considérer la fixation du système américain comme un moment particulier dans l’évolution de la pensée libérale ; la cristallisation de cette pensée dans le corps historique d’un État ou, autrement exprimé, la projection en une cité terrestre d’une cité céleste méthodiquement rêvée par un bon siècle de philosophes. Encore faut-il préciser : on entend ici par pensée libérale non pas le libéralisme, qui n’en constitue qu’une région réduite au seul périmètre économique, mais un mouvement né en Europe à la fin du XVIIe siècle, qui rechercha des solutions prospectives à la sortie espérée des absolutismes et à la concrétisation des aspirations individuelles. Locke, Montesquieu, Smith, Steuart furent quelques-uns de ses phares. Parfaitement connues et passionnément discutées par tous ceux qui, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, participaient aux efforts d’émancipation, leurs théories furent abondamment mises à contribution lorsqu’il fallut donner leurs bases aux républiques naissantes. Les constitutionnalistes de 1787, par exemple, s’en inspirèrent délibérément. La pensée libérale a ainsi déterminé l’esprit général de cet État en formation, utopie incarnée dans le réel d’une histoire et la chair d’un territoirenote.

Le poker est né justement pendant cette période décisive, au point de rencontre de cette pensée, du mercantilisme populaire et des aspirations réformatrices, comme un reflet du travail sociétal en cours. Au fil du temps, il a épousé jusqu’en ses moindres infléchissements la vaste et tentaculaire évolution du devenir libéral. Il l’a suivi comme son ombre, a grandi avec lui, s’est transformé à son image. Selon les moments et l’angle d’observation, il en a été tour à tour le compagnon de route, le révélateur, le réactif ludique ou le double grimaçant. Sa plasticité a répondu à celle de cette pensée mouvante, complexe, tissée de courants contradictoires. Son histoire s’est confondue avec celle de l’expansion libérale, exprimant successivement la question de l’égalité sous la démocratie jacksonienne, celle de la liberté individuelle jusqu’à la fermeture de la frontière, la régulation des marchés parallèles et leur intégration au mainstream de l’économie normalisée pendant la prohibition, ou, plus tard, les principes du consumérisme spectaculaire intégré.

Le poker est donc le jeu du libéralisme. Sur son mode fictif-ludique, il en exprime toujours l’essentiel des thèmes et des paradoxes. Avec le libéralisme moral il partage sa conception de l’homme : un individu souverain, autonome et libre de ses choix, mais mené par des passions possiblement destructrices qui doivent être contenues et assujetties s’il se peut à la plus rationnelle entre toutes, l’intérêt individuelnote. De fait, comme dans tout modèle libéral théorique, à la table chacun doit soumettre sa passion (la cupidité aveugle) à sa raison (mathématique) pour espérer trouver son intérêt (en l’espèce, un enrichissement sûr et bien compris). À l’intérieur de ce cercle d’échanges, chacun se lance contre les autres dans une compétition pour les richesses et pour l’honneur, confondant dans la même gloire réussite économique et réalisation personnelle. Plus que commerçant, plus que capitaliste, plus qu’Américain même, le poker player est un être libéral : le commerce est son mode d’existence, la passion son carburant, le conflit son moteur, la réussite sa destination. Sur le chemin de son accomplissement il rencontre des obstacles – l’intérêt de ses rivaux, sa propre inertie, cet imprévisible mieux connu sous le nom de hasard – que le jeu lui apprend à maîtriser. En somme, il raconte l’épopée du sujet libéral dans le monde libéral.

Or le libéralisme s’est depuis quelques décennies non seulement largement propagé, mais en quelque sorte essentialisé. Omniprésent et polymorphenote, il est devenu la « méta-idéologienote » des sociétés modernes.

Le poker manifeste l’essence de cette méta-idéologie jusqu’en ses contradictions : l’ultralibéralisme (guerre de tous contre chacun, culte de l’argent, compétition érigée en modèle universel) y côtoie l’idéologie libertarienne (dépense aveugle, dépassement des limites, remise en question de l’intérêt individuel et du principe même de rationalité). Le corpus idéologique dont on peut le plus facilement le rapprocher semble être le libertarisme. Comme lui, il tend vers une forme d’anarchisme ultra-individualiste, et cultive un farouche dégoût pour tout interventionnisme étatique (en particulier s’il interpose une fiscalité dans le libre transfert des richesses) ; il conçoit la propriété comme un bien dont chacun doit pouvoir disposer à son gré et s’il le souhaite dilapider (en accord avec la perspective spencérienne, seuls peuvent être condamnés les dommages causés aux autres, non les atteintes contre soi-même) ; enfin, en identifiant le sujet à sa propriété, il finit par confondre dans un même destin, comme par un pacte faustien, l’être et le possédernote.

Cependant, c’est le néolibéralisme qu’il synthétise le plus complètement. L’évolution du hold’em et sa mise en spectacle semblent même n’avoir eu d’autre but que de l’adapter à cet ultime avatar. En somme, de même que le poker traditionnel transportait l’esprit du libéralisme historique, le hold’em moderne accompagne la diffusion de la norme néolibérale. Exemple extrême de processus économique autonomisé, autorégulé et hautement concurrentiel, il invite les êtres à se libérer de toute contrainte autre que l’argent pour s’opposer les uns aux autres dans une compétition perpétuelle. Il récapitule un complexe néolibéral devenu « rationalité dominantenote  » : une raison économique, une logique de marché et des exigences concurrentielles étendues à toutes les sphères de l’existence humaine, imposant leurs modèles à l’entreprise autant qu’à l’État, à l’espace public autant qu’à l’intime. L’extension mondiale du poker apparaît alors comme le symptôme d’une véritable pandémie d’idéologie néolibérale que son succès planétaire lui donne en retour mille occasions de transporter.

 

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Genèse. Pour comprendre cet appariement d’un jeu et d’un système de pensée, il faut revenir à l’histoire. Entreprise difficile dans la mesure où le poker n’est sorti que depuis peu de sa phase mythologique. La plupart des ouvrages qui lui sont consacrés se contentent toujours de ressasser son épopée. Il est vrai qu’elle a de quoi séduire. Aux commencements, La Nouvelle-Orléans y figure une façon de Babel moderne, ténébreuse et sauvage, où grouille une multitude incertaine et polyglotte, le peuple bigarré des migrants. Des professionnels des cartes et du colt s’extraient peu à peu de cette fange pour suivre les flux de marchands le long d’un fleuve tumultueux. Dans une façon de préhistoire où voisinent fermiers, trappeurs, cow-boys et bandits en tous genres, ces héros pittoresques, véritables patriarches de western, poussent aux confins du Grand Ouest jusqu’aux terres jadis promises aux tribus des pionniers. Des conflits avec une grande nation, des guerres intestines dessinent bientôt une fresque baroque sur laquelle se détache un petit peuple à la morale ambiguë et aux pratiques douteuses : les élus du jeu. Surgi d’une frontière fragile entre une illégalité naturelle et une légalité tâtonnante, un bled perdu dans le désert s’affirme peu à peu comme une façon de Sodome tardive que l’inspiration du hasard nourrit, magnifie, mais menace aussi à tout instant d’engloutir. Son nom mythique, Las Vegas, finit par résonner comme celui d’une Jérusalem un peu trop terrestre, symbole ambivalent de puissance et de vice, de gloire et de perdition. Le poker y grandit à l’ombre des machines à sous, passant au gré des prohibitions par des âges d’or et des périodes noires. À la fin de cette chronique, c’est-à-dire au présent qui la reconstruit, par un mystérieux et pudique raccourci le jeu s’est diffusé sur tout le territoire promis aux Américains des origines. Il se prépare à envahir le monde.

Nous ne forçons pas le trait. Parodie de destin testamentaire sur son sol, horizon messianique au-delà, tout ici veut respirer une grandeur biblique. Comme beaucoup des histoires partielles de la totalité américaine, la légende du poker répète inlassablement la saga par excellence, la geste fabuleuse du peuple élu. Mais elle ne se contente pas de cela. Elle suggère une accointance entre le destin du pays et celui du jeu, comme si le second redoublait le premier ; et fournit à cette nation dont on sait qu’elle en consomme abondamment, un réservoir de mythes propices à tous les recyclages.

 

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New Orleans. La gestation du poker s’étend sur tout le premier quart du XIXe siècle. Historiquement, la période est cruciale pour les États-Unis. Les pères fondateurs se sont depuis longtemps éteints. Sous leur ombre, ce qui était jadis une fragile mosaïque d’États instables se prend à exister. On solidifie les institutions publiques, découvre le patriotisme, agrandit et structure le territoire ; on approfondit une nouvelle manière d’être, de penser, de se représenter et d’inventer le mondenote . Le poker s’échappe du bouillonnement de cette nation en gésine, comme la scorie du travail d’un peuple accédant à lui-même. C’est pourtant à la marge de cette nation naissante qu’il est inventé, entre 1810 et 1825 probablement, quelque part dans le quartier des jeux de La Nouvelle-Orléans.Au début du XXe siècle, ce qu’on appelle la Louisiane n’a rien à voir avec l’État qui porte aujourd’hui ce nom. C’est alors une immense bande de terre qui s’étend sur l’équivalent d’une bonne douzaine d’États actuels ; une zone aux frontières floues, grossièrement bornée à l’est par le Mississippi, à l’ouest par les grandes plaines, au sud par le golfe du Mexique, au nord par l’actuel Montana. Son achat à la France napoléonienne pour 80 millions de francs, en 1803, a été l’une des grandes réussites de Jefferson. Il lui a permis de doubler la superficie de l’Union, d’éloigner définitivement les menaces liées à la présence française, d’assurer enfin une sécurité maximale au trafic sur le Mississippi en faisant de ce dernier, auparavant limite occidentale de la Fédération, le centre attractif et le poumon économique du pays. Ces territoires ne furent pourtant pas intégrés sans réticences. La Constitution de 1787 n’avait pas été conçue pour ces régions instables, avec leurs populations incultes et de mœurs grossières. La Louisiane souffrira ainsi bien après son entrée officielle dans l’Union d’une réputation détestable auprès des communautés de la côte est.

L’intégration de 1803 élève cependant la pouilleuse cité louisianaise au rang de capitale du sud. Trente ans de plus, et elle sera la quatrième ville des États-Unis, forte de 100 000 habitants et d’une activité économique rayonnante. Trait d’union entre l’est et l’ouest, mais aussi entre l’océan et le fleuve, l’ancienne plaque tournante du commerce négrier devient en ce début de siècle le bouillonnant narthex de la cathédrale américaine : un sas d’entrée par lequel s’engouffrent les flots de l’immigration. La grande période du peuplement s’y achève, qui depuis les pèlerins hollandais avait porté en corps le fantasme messianique originaire ; le premier cycle des migrations de masse y débute, qui va donner au pays son dynamisme démographique en temps industriels. Quoique de manière très informelle, le port de La Nouvelle-Orléans tient alors la fonction qu’Ellis Island remplira un siècle plus tard de façon rigoureusement administrée. Des peuples de tout l’univers y accostent en nombre, dont une majorité d’Européens chassés par les conflits postrévolutionnaires. Ils viennent selon les cas trouver asile, construire ce pays qui n’est encore qu’un projet, s’attacher aussi à ce bonheur (« the pursuit of happiness ») qu’un État a osé il y a peu inscrire dans sa Constitution. Dans ce chaudron multiethnique, croisement de races, de langues et de nations, se rencontre le monde, depuis les représentants les mieux choisis des espèces jusqu’aux réprouvés de la terre. Là vont naître quelques-unes des plus fécondes créations de la modernité – entre autres cette musique afro-américaine dont la pulsation tardive fait aujourd’hui résonner la langue du mondialisé. Ville de transit, constamment transformée par une urbanisation anarchique, La Nouvelle-Orléans est alors dominée par un commerce sauvage où se confondent le formel et l’informel, le légal et le prohibé. Le swamp, zone de non-droit entièrement dévolue au jeu et à sa passion, voit éclore et disparaître sans répit des dizaines de salles de jeu plus ou moins officielles, tripots et bars où s’échangent convulsivement les misérables fortunes de cette immigration universelle. Importés d’Europe dans les bagages des migrants, divers jeux de cartes et d’argent se pratiquent côte à côte, diverses triches se mesurent et se confrontent. Dans ce creuset se forme peu à peu un jeu nouveau qui annonce assez précisément le poker. Rien ne permet de lui attribuer un ancêtre unique, mais une chose est certaine : au début du XIXe siècle se sont fixés à La Nouvelle-Orléans les principes fondamentaux d’un jeu de pari sur combinaisons mêlant cartes et argent, tirages et enchères, et ce par la friction entre pratiques essentiellement françaises et anglaises délocalisées par les flux migratoires. Leurs frottements ont suscité un résultat original, spontané, intuitif, non délibéré, sorti d’un melting pot où divers éléments se seraient mêlés et absorbés comme par une opération chimique. De ces origines multiculturelles substantifiées, le jeu tire l’essentiel de ses qualités : la plasticité de ses formes, une immense capacité d’adaptation, la simplicité proverbiale de règles assimilables en quelques minutes, et une subtilité que rien ne saurait épuiser, pas même une vie.

 

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Le peuple à venir. Le poker n’est donc l’invention ni des colons, ni des pionniers, ni d’aucun de ces peuples misérables ou fortunés qui depuis longtemps déjà peuvent se revendiquer américains. Il éclot au sein d’une population cantonnée pour un temps limité dans un espace intermédiaire où les citoyens futurs ne sont encore que des aspirants. Au port de La Nouvelle-Orléans on peut déjà appliquer la formule que le jeune Melville, quelques années plus tard, trouvera pour celui de Liverpool : « Un épitomé du monde où toutes les nations de la chrétienté et même celles de l’univers païen sont représentées. » Ce monde en miniature allaite et façonne à son image une nation américaine qui elle-même accueille et résume toutes les autres ; d’une certaine manière, elle la construit. L’une et l’autre pourraient également revendiquer cette observation du jeune Redburn : « Son peuple est fait de toutes les nationalités, et toutes les nations peuvent la réclamer comme siennenote. »

Création collective, le poker n’émane donc ni du génie d’un seul ni d’une nation achevée ; mais du bouillonnement de ces populations venues sur un territoire quasi vierge pour accomplir leur réussite terrestre. Il est d’abord le jeu du nomade, du sans nation fixe, du « sans part », l’expression de ce peuple indénombré auquel nulle existence n’est vraiment reconnue : la multitude universelle du migrant. Après deux siècles de métamorphoses, il reste d’ailleurs un jeu de déracinés, de marginaux, d’exclus et de miséreux ; le jeu de tous ceux qui, après avoir voué leur livre de chair au labeur infini, risquent le peu qu’ils ont dans le grand pot de l’existence, avec l’espoir un peu fou que le destin, la chance, le miracle ou la grâce l’en sortiront décuplé. Jeu de l’infranational et de la sous-existence sociale, il entretient, comme un compagnon en temps de misère, l’éternel espoir d’une réparation providentielle, ici et maintenant.

Mais à travers l’histoire qu’elles racontent, les cartes reflètent aussi un projet politique : la liberté pour celui qui peut disposer de lui-même, de sa fortune, de sa force de travail, en un mot de son destin. Dans ce creuset de misère universelle où se croisent des populations nouvelles et un esprit national encore en formation, le poker s’apparente ainsi à un informel ticket d’entrée pour une citoyenneté elle-même en pleine mutation mais déjà forte de ses idéaux : l’indépendance, la liberté, l’égalité des droits, l’enrichissement par le commerce. Apparu sur le seuil des États-Unis, le poker est donc moins jeu américain que jeu d’un devenir américain. Il flatte cette idée du devenir en ce qu’elle offre de plus fécond : le primat du mobile sur le fixe, du projet sur le stabilisé, de l’identification multiple sur l’identité unique, du risque investisseur sur la gestion de l’hérité. Mais il se pose aussi en pédagogie critique : de la réussite il ne cesse en effet de rappeler le caractère aléatoire. Biface, il révèle l’aspiration autant que les possibles ratés de la réussite individuelle lorsqu’elle bute sur la dure épreuve de la réalité, arbitraire et injuste par nature. Le poker montre comment le migrant désire la fortune, en comprend l’inaccessibilité, s’engage dans sa conquête, rencontre l’échec, en rêve le dépassement, accomplit aussi parfois, pourvu que la providence s’en mêle, une réussite qui est, comme on le verra bientôt, politique et économique autant qu’existentielle.

 

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Un modèle commercial. Né de ce monde du devenir, le poker a trouvé son premier public américain dans un petit peuple de marchands, artisans, trappeurs et boutiquiers divers depuis longtemps rompus aux règles du mercantilisme. Le très populaire Almanach publié par Benjamin Franklin à partir de 1732, véritable bible commerciale des nations industrieuses, est resté sur ce sujet une référence pratique toujours d’actualiténote. Avec ses conseils d’économie domestique et ses proverbes de bon père de famille, il dessine une morale de l’enrichissement pleinement assumée, et qui sait s’assurer le concours conjoint de la rationalité marchande et de la religion du Christ. Mener ses affaires, voilà le mot d’ordre de ces populations à l’appétit infini ; pouvoir le faire sans entraves, voilà ce qu’elles attendent dans ces contrées encore si proches de l’état de nature. L’émancipation n’est assimilée de prime abord ni à l’égalité ni aux droits d’expression, de parole, ou de culte, mais à la possibilité de commercer. Elle seule peut assurer à qui vient s’installer sur ces terres la conquête d’une fortune et l’accomplissement d’un destin. Dans l’esprit des Américains de l’Union, la première liberté est celle du commerce, la première égalité celle de la concurrencenote.

Au sein de cette population variée, les joueurs professionnels vont rapidement et tout naturellement s’emparer du poker. Ils ne l’ont pas attendu pour gagner leur vie grâce au jeu d’argent. Mobiles, suivant les richesses partout où elles se trouvent, ce sont avant tout des professionnels de la triche qui doivent exceller dans toutes sortes de manipulations. Ils ne s’attaquent pas seulement aux maigres ressources des migrants, mais à toutes ces fortunes providentielles dont le nouveau monde semble déborder. Leur activité principale consiste à débusquer le pigeon et à le détrousser – mais pas comme des bandits de grand chemin, avec les formes. Dans une certaine mesure, la triche n’est pour eux qu’un excès parfaitement admissible de l’ambition entrepreneuriale : un commerce, certes transversal et illégal, mais un commerce tout de même.

C’est dire que très tôt ce jeu s’est lié à la fois à l’esprit commercial, mais aussi à ce qui en constitue, selon le regard qu’on porte dessus, l’excès naturel ou le parasitage. À son tour il revendique le goût de l’argent, du marchandage, du négoce, de la conquête des marchés, et s’il le faut, de la tromperie. Dès le début il se modèle sur la compétition marchande, quelles qu’en soient les formes, pour en transmettre autrement la dynamique. Les premiers joueurs étaient d’ailleurs parfaitement conscients que les qualités exigées à la table rejoignaient celles du négociateur, de l’investisseur, du marchand, de l’entrepreneur, et plus généralement, de tout homme d’affaires, avec ses qualités et ses vices. Commerce, il l’est donc dès le départ, mais au sens le plus général du terme, comme point de rencontre autour duquel les hommes entretiennent, par leur relation, l’opulence de l’édifice social.

 

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Naissance d’une nation. Les premiers témoignages crédibles tendent à prouver qu’à la toute fin des années 1820 le jeu a déjà pénétré des lieux de mixité sociale (casinos, casernes) et s’est s’introduit ainsi auprès des populations locales. On remarquera au passage que les dates officielles de son apparition en font un événement contemporain d’Hernani et de la Symphonie fantastique, autres emblèmes de l’individualisme qui éclaire l’horizon des démocraties naissantes. Ce n’est pourtant pas dans l’Europe romantique qu’on le voit émerger, mais bien au cœur de cette jeune nation qui invente alors les formes les plus avancées de la démocratie. L’époque est décisive. En 1834, George Bancroft fait ainsi paraître le volume inaugural de son Histoire des États-Unis d’Amérique, première du genre et signe parmi d’autres que l’entité américaine acquiert alors une consistance inédite. Et ce d’autant plus qu’elle va bientôt connaître un développement massif.

Depuis son berceau originaire, le poker a suivi pas à pas la conquête de l’Ouest. Il a accompagné chacun des épisodes de cette aventure guerrière et cadastrale, redoublé le mouvement d’appropriation de ces terres en friche, toujours à la pointe avancée de la colonisation. Empruntant les grands fleuves d’abord, les diligences et le chemin de fer plus tard, il s’installe dans tous les comptoirs de la frontière ; discrètement en général, plus spectaculairement lorsque se perdent des centaines d’acres sur un brelan tricheur. Sa chronique ne se contente pas de l’accompagner : elle raconte à sa façon l’évolution du territoire. À chacune des étapes de l’expansionnisme américain, le poker affermit son empreinte, trouve un nouveau public, perfectionne une nouvelle variante. Comme une scène annexe, il se raconte à travers cette épopée jusqu’à se confondre avec elle. Accompagnateur discret, caché sous l’ombre de la grande et rapace geste nationale, il en active à sa façon le moteur pulsionnel. Car dans son inconscient niche bien un projet territorial. Sans représenter une quelconque guerre d’occupation, il exprime sur un mode symbolique un principe général de conquête qui déborde le géographique. Avant de désigner un continent, l’Amérique nomme en effet le rêve originel d’une terre vierge, généreuse, riche et offerte à la saisie humaine ; de cette Amérique ouverte à tous les possibles le poker entretient infiniment la promesse.

À la fermeture de la frontière en 1890, avec le bouclage définitif du territoire et l’unification au forceps du fédéralisme américain, s’achève son premier âgenote. Se démocratisant, il entre pour quelques années dans une période par maints aspects semblable à celle que nous connaissons aujourd’hui (quoiqu’en des dimensions strictement américaines), s’implantant solidement et s’élevant bientôt au rang de jeu national. Il va même finir par symboliser cette histoire bientôt légendaire où le sauvage s’est vu dompté par la volonté de l’homme, où les villes de la frontière se sont peu à peu pacifiées. Les ultimes pionniers de la conquête de l’Ouest deviennent ses premiers héros, initiant une mythologisation qui participe encore à son succès. On ne s’étonnera donc pas, ayant à ce point accompagné son histoire et sa prise de conscience, qu’il soit devenu l’un des lieux de mémoire de la nation américaine, capable de refléter son esprit dans ce qu’il a de plus originaire, de plus subtil, d’inexprimable sans doute autrement que par lui.

 

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La démocratie jacksonienne. L’apparition quasi officielle du jeu, au début des années 1830, se confond avec celle d’un premier avatar abouti de l’Homo democraticus américain, le common man. Un homme de la rue, simple, indépendant et entreprenant, sans passé, sans héritage mais confiant dans sa valeur, travailleur, capable de s’adapter à toutes les situations, d’exercer tous les métiers, de se mouvoir avec aisance dans toutes les sociétés, fier de son américanité, énergique défenseur de la liberté individuelle, entièrement consacré à sa réussite personnelle sur ce territoire ouvert à ses vastes appétits. Tardif avatar de l’honnête homme européen, le common man a récupéré une partie de ses idéaux pour les projeter sur l’écran de sa propre destinée. Idéologue, il se reconnaît dans une démocratie d’opinion cynique mais arrimée à de solides principes moraux. Populiste, il s’oppose farouchement à une technocratie perçue comme la forme administrée de la contre-révolution. Dans son univers tous les hommes sont libres par principe et égaux par destin. Privilégiant le devenir sur l’identité, sans cesse régénéré par ses métamorphoses, il se définit par son horizon de vie et non par la somme de ses déterminants. Son existence est un déploiement, un projet perpétuel, un travail toujours en cours dans cet espace d’accomplissements qu’est l’Amérique.

Historiquement, cette figure se confond avec celle d’Andrew Jackson, premier natif d’un État de l’ouest à accéder, en 1828, à la présidence. Symbole décisif, puisqu’il représente la revanche des peuples de l’Ouest sur les élites de la côte est, le desserrement de l’emprise virginienne et patricienne sur la sphère politique, l’aboutissement d’un modèle démocratique débarrassé de ses oripeaux élitaires et aristocratiques, la reconnaissance enfin d’une identité américaine pleinement assumée, ne devant plus rien ni à la tradition anglaise ni à l’européanisme fondateurnote. Adaptant non sans démagogie son discours et son bagage idéologique à une nouvelle génération d’électeurs, Jackson se fit leur porte-parole au moment où ceux-ci accédaient à la maturité démocratique. Une fois élu, il s’attacha à donner une assise populaire à un système auparavant monopolisé par les élites de la Nouvelle-Angleterre. Ce que certains voyaient avancer comme le « règne de la populace » résonne ainsi rétrospectivement comme un âge d’or. Dans un contexte à tous les niveaux favorable, la première démocratie moderne prend pleinement conscience de ses possibles, non d’ailleurs sans verser dans des excès navrants : clientélisme, populisme, démagogie, nivellement par le bas, et sacrifice systématique des populations amérindiennes dans lequel Jackson joua un rôle tragiquement déterminant.

On oublie parfois que, lorsque Tocqueville débarqua à New York en 1831, il n’y découvrit pas n’importe quel état de la démocratie américaine, mais précisément son stade jacksonien effervescent. C’est cet esprit démocratique en pleine mutation qu’il observa avec admiration et perplexité à Philadelphie ou à Washington, ce common man en formation qu’il disséqua avec une stupeur inquiète durant les neuf mois de son séjour. Derrière le régime jacksonien, première démocratie d’opinion au sens moderne du terme, Tocqueville sut déceler la possibilité d’une ochlocratie tout à fait inédite, à la violence certes atténuée, point aussi radicale en tout cas que cette Terreur dont la France conservait le souvenir horrifié, mais aux potentiels également effroyables. Rejeton de la grande noblesse, il ne pouvait que redouter ce nouveau règne du peuple. Cependant il pressentit aussi que s’offrait là, non pas un accident de l’histoire, mais un laboratoire où se préparait un devenir démocratique auquel l’Europe elle-même devrait un jour se confronter. Dans l’ordre des rapprochements hasardeux et récréatifs, notons enfin ceci : passant à La Nouvelle-Orléans aux tout premiers jours de janvier 1832, Tocqueville a très bien pu voir des soldats ou des trappeurs en transit s’adonner à ce jeu qu’on commence à peine à appeler poker.

 

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La société des égaux. De toutes les valeurs inscrites dans sa Constitution, l’égalité est celle qui préoccupe alors le plus le peuple américain. Dans les premières décennies du siècle, elle tourne même à la passion collective. L’élargissement du corps électoral dans les années 1820 en a offert la traduction spectaculaire. Véritable abstraction d’égalité, ce bulletin individuel, de même valeur pour un migrant désargenté et un propriétaire terrien, apparaît alors comme le marqueur d’une égalité politique réelle et aboutie. Mais, si elle semble satisfaisante dans le champ politique, la correction des inégalités dans le champ social pose quant à elle des problèmes autrement difficiles. La solution que la société américaine va trouver, au terme d’un long et complexe travail collectifnote, consiste à favoriser un principe général de mobilité afin de substituer à l’égalité des conditions, difficilement atteignable, une égalité devant les possibles. Les changements de métier du self-made-man doivent être compris dans cette perspective, de même que la valorisation du système concurrentiel, implacable certes, mais implacable pour tous. Les renversements de fortune extrêmes (ce coup du sort funeste ou inespéré qui, du jour au lendemain, fait du nécessiteux un commerçant prospère, ou qui, à l’inverse, change en quelques heures un riche héritier en simple fermier), même s’ils impliquent un éprouvant état d’incertitude, peuvent dès lors être accueillis avec fatalisme. Ce qui menace le fortuné promet aussi au démuni d’accéder un jour au riche avenir. Ainsi traduites, les inégalités deviennent acceptables. La condition pour qu’elles le restent, c’est que l’État assure un cadre favorable aux stratégies de développement individuelles. Définitivement, la liberté se confond avec le commerce, et l’égalité avec la compétition.

En inventant le poker, les migrants cristallisèrent quelque chose de leurs aspirations. À leur façon, ils créaient une microsociété de délibérants libres de disposer d’eux-mêmes et de leurs biens ; une communauté éphémère et semi-fictive, implicitement dédiée aux questions de la liberté individuelle et du commerce, en marge mais à l’image de cette société libérale marchande qu’ils voulaient intégrer. Pendant quelque temps, le poker a pu exprimer le désir d’émancipation de ce prolétariat aspirant à la réussite sociale et pressé, pour l’atteindre, de s’adapter au commerce et à ses lois, rivalité et compétition.

Il aurait pu rester ce jeu de migrants, de miséreux et de marginaux, un symbole de revanche, un dédommagement fantasmatique à la misère objective, et à l’occasion un hypothétique outil d’enrichissement. S’il a réussi à s’imposer auprès de ce qu’on ne peut encore appeler la classe moyenne américaine, c’est qu’il a rencontré un terreau favorable dans la nouvelle manière de sentir que celle-ci inventait. Croisant l’Homo democraticus jacksonien au moment où il tâtonnait dans sa quête d’égalité, il a nourri ses aspirations en devenant son jeu. Pseudo-monde, il a accompli petitement cette société des égaux que tous appelaient de leurs vœux.

On pourra rétorquer que le principe d’égalité est au fondement de tout contrat ludique. De fait, le jeu crée artificiellement, comme l’écrit Caillois, « des conditions d’égalité pure que la réalité refuse aux hommesnote ». Il articule un idéal originel (l’égalité principielle) et un principe de réalité (une inégalité de moyens imposée par la répartition hasardeuse des outils de la réussite : la distribution des cartes par exemple). Puis, il laisse le combat redistribuer les arbitraires, bouleverser les inégalités héritées et leur en substituer de nouvelles.

Ces principes, le poker dès l’origine les a pourtant portés à l’incandescence. Il réalise en effet, en modèle réduit, une sorte de société égalitaire idéale. Joué à chances égales, à caves (c’est-à-dire à richesses initiales) équivalentes, il instaure une égalité principielle de tous devant le hasard, la loi, le commerce et l’argent. Aucun privilège, aucune prééminence, nulle distinction ni de classe ni de naissance entre les concurrents, quel que soit leur statut dans le monde réel. Dans les salles dédiées se croisent amateurs d’un jour et vrais professionnels, anonymes et champions, tous nivelés par l’égalité ludique. Dans les grands tournois même les stars du jeu sont traitées de la même manière que le quidam ; comme lui, ils doivent s’acquitter du même droit d’entrée, grimper l’un après l’autre depuis le premier tous les échelons qui mènent à la table finale, et ce, au risque de se faire sortir dès le premier tour. Le temps de la partie, la distribution des positions et des richesses sur l’éventail social est totalement suspendue.

Le poker est donc égalitaire par excellence. Aujourd’hui comme jadis, il instaure un espace d’égalité utopique où les déterminations sociales n’ont aucune place et où tous les renversements sont possibles. Pas de hiérarchie dans cette petite république, et rien qui y répète les dissymétries extérieures. Tous égaux devant le jeu et devant ses lois, tous semblables dans l’appétit de réussite, tous frères devant l’impondérable. Le jeu n’élude pas pour autant le problème de la violence sociale ; mais il exige que celle-ci soit intégralement réinvestie en concurrence interpersonnelle, et soumise à la forme du combat symbolique. La réussite individuelle ne dépend alors plus que d’un mixte de hasard et de mérite, de chance et de talent. Dans ce petit théâtre du monde égalitaire, les aptitudes ont définitivement remplacé la naissance, les hiérarchies et les hérédités reproductrices. Le seul arbitraire, dorénavant, c’est ce hasard situé au-delà de toute justice humainement accessible, susceptible de frapper chacun sans distinction. Une injustice transcendante, aussi sourde aux idéaux égalitaires qu’aux privilèges acquis. Cet aveuglement de la chance apparaît comme une manifestation secondaire de l’égalité entre les individus : tous également démunis devant les édits du destin. La brutalité et la soudaineté des renversements de situations prouvent secondairement que la redistribution des richesses, le rééquilibrage des conditions et la revanche sur les inégalités sont des perspectives parfaitement réalistes.

Le poker ne cesse malgré tout de répéter le message au fond scandaleux des temps démocratiques : si tous les hommes sont égaux en droits, pourquoi ne le sont-ils ni dans les faits ni devant la réussite sociale ? Comme pour dépasser ce non-sens, mais sans y parvenir bien sûr, il en reproduit ad nauseam les conditions. Ouvrant la possibilité de gains bien réels, il se propose même de réparer pour de vrai les anomalies de la distribution des chances – c’est du moins ce qu’il proclame. En somme, il raconte à sa façon l’incapacité de la société libérale à assurer le passage de l’égalité formelle à l’égalité réelle autrement que par l’alibi douteux de la sauvagerie concurrentiellenote.

 

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Destin en main. À l’époque où naît le poker, tous les colons, trappeurs ou marchands des territoires de l’Ouest possèdent un paquet de cartes. On lui a donné un surnom, « la bible du pauvre », qui dit bien ce qu’il représente alors : un livre de sens servant autant à jouer en société qu’à lire son avenir, à passer le temps ou pour certains à gagner leur vie ; une façon d’ouvrage total ouvert comme le monde même, porteur du secret des choses ; et un manuel du destin où le plus démuni même peut trouver sa voie.

Les cartes ont cette étrange faculté de pouvoir dire le destin de l’homme ; et même dans certains cas de synthétiser une forme de destin social. Le texte qui suit le suggère nettementnote : « À la différence des échecs, image de guerre et de combat, on a voulu que le jeu de cartes représente un état politique paisible composé de quatre corps : ecclésiastiques, nobles, bourgeois et gens de campagne. Les ecclésiastiques sont représentés par les cœurs parce qu’ils sont gens de chœur ; la noblesse militaire par les piques qui sont les armes des officiers commandant les troupes ; les bourgeois par les carreaux comme le pavé des maisons qu’ils habitent ; et les gens de la campagne par les trèfles. » Les couleurs formeraient donc une représentation fonctionnelle de la société à l’âge classique, divisée en quatre classes : le monde agricole avec comme figure centrale le paysan ; la noblesse d’épée et par extension l’État dont le soldat assure la pérennité ; la bourgeoisie possédante et marchande élargie à la sphère commerciale ; la noblesse de robe et plus généralement le monde religieux. Ces couleurs sont toutes également structurées par une hiérarchie pyramidale calquée sur le modèle monarchique. À la base, une masse non figurée, sinon par le chiffre des valeurs relatives, dominée par l’as, seul capable de bouleverser l’état des choses (par lui le dernier devient le premier). Au sommet, trois figures tenues par un rapport de sujétion, pour ne pas dire un rapport de forces : roi, dame, valet. Le paquet résume ainsi un univers social complet avec ses équilibres de classes, ses fonctions complémentaires, son organisation hiérarchique.

Même si ces significations semblent depuis longtemps masquées, les jeux de cartes continuent à éprouver la capacité de l’homme à se mouvoir dans le monde lorsqu’il est mis à l’épreuve des choses. À la jointure d’une extériorité absolue sur laquelle son emprise est nulle (la chance), et d’une extériorité partielle à laquelle il doit se confronter (ses concurrents), le joueur accepte de voir désignée en creux la place à laquelle il peut prétendre dans le dispositif social. Les jeux de cartes sont d’autant plus efficaces pour exprimer ce destin social qu’aléa et agôn y sont équilibrésnote. Le hasard, à travers distributions et tirages, introduit un déséquilibre des moyens dont les joueurs peuvent profiter ; le combat leur permet d’optimiser leurs atouts, de compenser leurs handicaps, de profiter en somme au mieux de ce qui leur a été accordé. La distribution initiale des chances détermine la décision finale, mais en partie seulement : habileté, adresse, combativité, talents individuels la travaillent dans des proportions diverses selon les jeux. Chance et talents se mêlent ainsi dans un dispositif complexe où les compétences personnelles, cultivées par la pratique du jeu, réparent les déséquilibres dont le hasard s’est rendu coupable.

 

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Le jeu de la réussite. Selon une formule célèbre, l’important au poker ce n’est pas les cartes, mais ce que chacun en fait. Comme aucun autre, il rend en effet visibles à la fois l’arbitraire absolu qui sans cesse jongle avec les conditions extérieures de la réussite, et l’arbitraire relatif des capacités personnelles, toujours améliorables, qui nous permettent de profiter au maximum de ce que l’existence nous a accordé. Ainsi se révèle-t-il particulièrement efficace pour symboliser l’articulation infiniment complexe entre les deux piliers de la réussite sociale : le talent et la chance (ou en termes moraux, le mérite et la grâce). Il nous permet d’arpenter le terrain ouvert à la réussite individuelle et de mesurer directement ce qui fait de chacun un dominant ou un dominé dans la portion de monde qu’il s’est choisie. En cela, il dépasse le stade « presque trop sérieux » du jeu d’enfant. Un seul coup d’œil sur ces tables désespérément masculines en convaincra aisément, qui décourageraient jusqu’aux plus sémillantes envies de s’amuser. La concentration austère et farouche qui y prévaut, gravitas fort peu ludique, souligne que le poker dépasse de très loin le simple jeu. Bien sûr parce que l’argent le lie indissolublement au réel ; mais avant tout parce que la réussite et la défaite y engagent, bien au-delà de la seule personne du joueur, la totalité de son être. Le poker est le jeu même de la réussite. Il métaphorise la situation de chacun au sein de l’univers où il projette ses forces, excellant même à exprimer le parcours de l’homme dans la société concurrentielle : ou comment un individu mis en compétition avec d’autres va profiter au mieux de la situation, de ses talents et de la chance pour l’emporter sur ses adversaires. Nul autre signe que l’argent gagné ou perdu pour signaler la réussite ou l’échec. La distinction, plus ou moins nette dans le sport, entre le trophée et l’éventualité d’une somme d’argent l’accompagnant est au poker inadéquate : les deux se confondent. On n’y remporte jamais uniquement une victoire de prestige mais la somme qui va avec, récompense sonnante et trébuchante qui explicite la confusion commune entre réussite personnelle et gain d’argent. Le moderne en effet a depuis longtemps substitué aux multiples formes que pouvait jadis emprunter la réussite personnelle (parmi lesquelles le désintéressement, le sacrifice de soi, l’action collective, le dépassement ou la sublimation), un seul et unique idéal : la réussite validée par l’argent. Glissement logique. Puisque l’argent est devenu le critérium absolu de toutes les valeurs, rien d’étonnant à ce que tout doive être mesuré à son aune, tout jusqu’à la valeur de l’existence humaine.

 

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Fiction égalitaire et ressentiment social. À la fin des années 2000, on assista en France à une brusque résurgence de la question égalitaire. Ouvrages, articles, débats télévisés et discussions de comptoir multiplièrent soudain les réflexions sur le mérite, la chance, l’éducation, le pouvoir et sa transmission dans l’espace sociopolitique. Le sujet n’était pas neuf, mais les premiers errements du mandat Sarkozy et la décontraction du nouveau président vis-à-vis de l’argent lui fournissaient de quoi abondamment ruminer. Alors que le discours officiel prétendait renverser le paradigme idéologique du rapport à l’argent et à la réussite, l’opinion publique assistait à des dérapages en série de gâterie cynique et d’arrogance de classe. Quelques affaires fâcheuses achevèrent de la convaincre d’une complicité qui ne prenait même plus la peine de se dissimuler entre les élites des sphères économique et politique, la patente confusion de leurs intérêts dénonçant leur complémentarité de destins. À la traditionnelle énarchie, aristocratie républicaine détestée mais depuis longtemps consentie comme un mal nécessaire, semblait s’être substituée une ploutocratie résistant farouchement au renouvellement exogène, consacrée même à la transmission interne des privilèges et des charges de prestige. Les fils et les copains semblaient détenir le monopole des savoirs, des talents, des chances et des richesses, profitant seuls de la totalité des moyens de promotion personnellenote. L’exemple de son élite dénonçait en somme une société dédiée à la protection du statut de ceux qui en étaient les principaux bénéficiaires, une minorité oligarchique qui ne se souciait même plus de masquer ses tendances autoreproductrices. Cependant, des écarts abyssaux se creusaient entre une nouvelle pauvreté de masse et des enrichissements construits sur la captation rentière des fruits du travail. La transparence de l’information, dans un régime à haute exposition médiatique, en rendait le spectacle chaque jour plus obscène.

Cette critique du cloisonnement social se sédimenta juste à l’orée d’une crise économique qui ne pouvait qu’en confirmer les diagnostics. Mais en imposant une brutale épreuve de réalité, cette crise neutralisa tout ce que ce mouvement réflexif aurait pu accomplir. De nouvelles contraintes surgirent soudain, autrement urgentes : sauver les banques à tout prix, bientôt protéger l’État contre son hybris dilapidateur. La critique de l’inégalité se trouva stupéfiée, non tant contredite qu’interrompue pour des raisons supérieures par une crise qui à la fois la corroborait et interdisait l’expression de ses conclusions ultimes. Quelques constats s’imposèrent cependant, parmi lesquels celui d’une lente dégradation du projet égalitaire.

Deux réponses ont été en effet traditionnellement apportées en France à la question des inégalités. La justice sociale consiste à ériger la collectivité nationale en bouclier protecteur pour rééquilibrer les plus criantes injustices ; la méritocratie, en mettant en compétition les individus sur le terrain du travail et des compétences, fait en sorte que les privilèges, les héritages et autres acquis de classe ne fixent pas une fois pour toutes la définition sociale des individus ou de leur progéniture. Or, pour des raisons différentes, ces deux réponses se trouvaient tout à coup menacées de caducité. La première depuis longtemps était débordée par l’idéologie libérale et anémiée par le tarissement des finances publiques. La seconde, quoique officiellement valorisée par le nouveau pouvoir, était en réalité indirectement sapée par la dégradation du système éducatif. La méritocratie ne paraissait plus qu’un alibi incantatoire. Bien évidemment, le grand défi des démocraties modernes a toujours consisté à faire coexister les aspirations égalitaires qui les légitiment et des inégalités persistantes trahissant leur destination fondamentalement reproductrice. Mais, à cet instant de l’histoire française, l’hiatus entre idéal égalitaire et réalité du fait inégalitaire littéralement sautait aux yeux. Anciennement projet de civilisation, l’égalité se voyait réduite au rôle du conte dans les sociétés orales : une fiction nécessaire au maintien du statu quo, une belle histoire racontée pour coaguler le socius.

Le poker a spectaculairement escorté dans lesdites années Sarkozy une émancipation libérale volontaire, fondée sur une compétition assumée et la reconnaissance décomplexée du pouvoir de l’argent. Il a fourni à ce fantasme libéral un support ludique du plus bel effet, capable d’accueillir tous les rêves de richesse, de prestige, d’illimité et d’américanité. Mais il n’a pu le faire avec autant d’efficacité que parce qu’il offrait aussi, en tant qu’espace égalitaire de redistribution, un modèle alternatif, fictif bien sûr, mais porteur d’une conception égalitaire propre. Face à ce qui pouvait être considéré comme une faillite du modèle français, le poker a ainsi accompagné une silencieuse mutation idéologique. À l’optique traditionnelle, absolue, radicale, pour qui l’égalité des droits relève de la diversion tant qu’elle n’est pas justifiée par l’égalité réelle, il a substitué la conception anglo-saxonne, minimale, relative, mais solidement arc-boutée sur des notions basiques d’égalité des droits, des chances et des opportunités. À un égalitarisme défectif, incapable d’accorder idéal supérieur et réalité sociale, il a superposé un égalitarisme pragmatique qui, lui, parvient à harmoniser, sur des principes simples mais stables, la question des chances et des talents. En somme, le poker désignait à la fois le problème et sa solution. Comme du temps de la démocratie jacksonienne, sa diffusion massive traduisait le point de vue de la société sur la question égalitaire : irreprésentable autrement que par une fiction ludique, insoluble sinon en la reformulant avec des termes importés.

 

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Le perdant radical. Au croisement du tournoi et de la question égalitaire, le poker rejoue presque à l’identique l’épreuve de rivalité qui jette les uns contre les autres les individus à la poursuite de la réussite. Le pokériste au fond n’abdique jamais devant les éventuelles désillusions du réel (à la différence de l’amateur de loteries qui, lui, s’en remet au hasard pur comme s’il avait fait une croix sur l’efficacité compétitive). De son point de vue, dans une société méritocratique les talents doivent suffire à assurer la réussite. Celle-ci, cependant, ne fait pas que des gagnants. L’élection pour celui qui se distingue se double d’une dégradation pour celui qui échoue. Au conscient méritocrate (le vainqueur a bien mérité son succès) correspond un inconscient méritocrate : le vaincu aussi mérite sa défaite. Liberté d’entreprendre et méritocratie sous cet angle émanent de morales identiquement cousues pour le vainqueur. Elles soulignent l’inadaptation du perdant aux règles du monde, lui font endosser seul la responsabilité de son naufrage et la stagnation de son statut. Cruelle double peine. L’être ne saurait cependant consentir à ce que cet échec soit définitif ; il veut réitérer l’épreuve de distinction individuelle, quitte à en répéter le traumatisme. Car les aspirations survivent longtemps après que soit morte toute chance de réalisation, d’autant plus que s’offre chaque jour le spectacle de réussites immensément désirables et pas toujours méritées.

La part la plus importante des désirs créés dans les individus pour assurer au système son renouvellement est ainsi laissée en jachère. Le jeu d’argent, immémorial recours de l’éternel esclave, ne fait que recycler cette énorme part d’ambition résiduelle, récupérant ses restes échoués contre le réel pour les consacrer à la providence. Ce qui s’assoit tous les jours aux tables de fortune, c’est une intense colère contre le monde, un mouvement mondial de désespoirs locaux qui se donnent encore un peu, et contre toute logique, à espérer. Presque irrationnel, tant ses chances de réussite sont minimes, le jeu de hasard n’en mobilise pas moins des énergies et des sommes colossales. Il n’est pas jusqu’à Nietzsche qui, entre une diatribe contre Wagner et le premier jet d’un « essai d’une inversion des valeurs », ne se soit un jour résigné à confier son désespoir à cette balance, à payer son écot à la rédemption par l’argent, à fantasmer quelques heures durant ce qu’il en adviendraitnote. Après tout, dans la vaste épopée qui le conduisit à défricher la jungle du ressentiment universel, il fallait bien qu’à un moment ou un autre le philosophe du surhomme rencontrât le fol espoir du gain providentiel. Nietzsche entrant dans un bar PMU pour y acheter son billet de Loto, ultime ruse du ressentiment. Comme lui, un français sur deux met aujourd’hui régulièrement ses espoirs dans l’un ou l’autre des dérivés de la loterie à l’italienne, ces Loto, Euro Millions ou plus récent Cash qui alimentent la Française des jeux (FDJ) en chiffres records : 12 milliards d’euros de mises en 2012, pour l’essentiel captés par les loteries. De manière plus globale, la somme investie en 2010 sur les jeux d’argent en France s’élevait à plus de 40 milliards d’euros : 10,5 pour la FDJ, 9,5 au PMU, 16 milliards dans les casinos et 4 milliards pour les opérateurs Internet. Soit 109 millions d’euros dépensés chaque journote. Avec une augmentation de 25 % ces sept dernières années, les jeux d’argent ont connu en pleine crise une hausse comparable à celle de l’économie durant les trente glorieuses – comme si le jeu pouvait seul poursuivre le rêve d’une croissance perpétuelle. Dieu est mort, mais le marché de l’espoir pèse encore son poids de providence. Il serait trop facile de rappeler que les chances d’emporter le jackpot aux jeux de tirage ou de grattage sont statistiquement quasi nulles. Le quasi est essentiel : c’est lui qui légitime le système. En vertu de la loi des probabilités faibles, il y a toujours une chance de remporter le gros lot, même si ce n’est qu’une chance sur 116 millions, et sur cette infinité encore quelques milliers de conséquents magots. Après tout, quand les recours raisonnables et socialement légitimes se sont révélés inopérants, le sort peut paraître une solution pas plus absurde qu’une autre. Le progrès ne peut décemment plus promettre un avenir radieux, les idéologies alternatives ont été enterrées avec leurs avatars criminels, les possibilités s’amenuisent pour chacun de voir son quotidien s’améliorer dans un contexte économique dégradé ; quant à l’Église, elle n’est plus en mesure d’assurer la promotion de ce superbe stratagème symbolique que fut en d’autres temps le Jugement dernier. Devant l’absence d’avenir, seul le jeu d’argent ose encore interpeller l’horizon. Ultime espoir, il sert aussi de stade préparatoire au perdant radicalnote. Entretenant les rêves d’un changement éclair, de la fin du travail, d’un dépassement définitif du manque, il oppose une décisive fin de non-recevoir à l’impératif de se construire un destin politique. En ce sens, le jeu d’argent relève clairement de l’évitement. On peut voir en lui « une forme de la contestationnote », mais totalement dépolitisée puisqu’elle ne se fait depuis longtemps plus la moindre illusion sur la possible transformation des chosesnote. Dans ce tableau, l’addiction figure un excès désespéré, une façon de lent terrorisme autodestructeur. Même s’il défend farouchement la volonté contre le hasard sur le terrain du devenir, le poker n’échappe pas à cette loi générale : comme tout jeu d’argent, il sourd d’un inachevable deuil du politique.

6. L’AUTRE MONDIALISATION

   « Au commencement, le monde entier était comme une Amériquenote… »

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La primiera. Le poker est né d’un métissage de jeux européens transplantés sur le territoire américain. Parmi ces ancêtres putatifs figurent le poque français et le pochen allemand, le glic et le brelan, le brag et l’ambigunote . Cette multitude pourrait sembler suspecte si la plupart d’entre eux n’avaient pour point commun d’être des dérivés tardifs de la primiera. Apparu en Italie à la fin du XIVe siècle, ce jeu de cartes consistait déjà à réaliser des combinaisons dans un système d’enchères propice à la fois à la triche et à ce qui ne s’appelait pas encore le bluff. Les versions en furent innombrables : primero en Angleterre, primieren en Allemagne, primeira au Portugal. Après avoir dominé l’Europe pendant au moins trois siècles, elle se dilua dans la multiplicité de ses variantes nationales. C’est à une partie de primiera que s’adonnent les Tricheurs du Caravage (1595) ; une partie de prime qui sert de prétexte au Tricheur à l’as de carreau de La Tour (1635). Abstraction faite des costumes, ce qui se déroule là en plein règne de Louis XIII rappelle d’ailleurs étrangement les futures parties de poker du XIXe siècle. On peut ainsi imaginer que la primiera originelle, déclinée au gré de ses rencontres avec les nations, a trouvé outre-Atlantique un terrain favorable aux retrouvailles de ses variantes tardives, toutes bientôt subsumées par un jeu neuf dont les versions multiples semblent répondre à celles de son ancêtre italien. Par sa morphologie comme par son esprit, son rapport à la triche et sa large diffusion, le poker répète sous des formes étonnamment semblables ce que fut la matrice des jeux de cartes européens.

Or la primiera est apparue à un moment clé pour la formation de ce qu’on appelle, depuis Braudel, l’économie-monde ; et, qui plus est, à l’endroit même où celle-ci a été élaborée. Dans la seconde moitié du XIVe siècle se sont coordonnés dans les grandes cités de l’Italie du Nord (Gênes, Florence, Venise), des phénomènes qui ensemble ont permis une expansion commerciale inédite et si massive qu’on la considère parfois comme la première mondialisation économique : des innovations dans les domaines du transport maritime, de la banque et de la monnaie ; la naissance du concept de risque mesurablenote, coordonné à un système assurantiel déjà perfectionné ; une nouvelle conception, dynamique, du rapport entre hasard et volonté dans la résolution des destins humainsnote. Inventions considérables et qui vont permettre à l’homme de se projeter comme jamais sur le monde. La révolution magellane n’a en effet été possible que parce que celui qui ne se définit pas encore comme Moderne peut désormais voyager plus loin et plus longtemps, prévoir la nature des dangers qu’il va rencontrer, mesurer leur étendue, protéger enfin ses investissements par des mécanismes compensatoires. Bientôt il tournera autour du globe, s’appropriera les terres, en extraira les richesses et les fera circuler sur les mers avec tout son personnel de marins et de marchands, de soldats et d’émissaires de Dieu. Avec le système assurantiel s’élabore enfin une nouvelle métaphysique de la chance qui, en articulant le risque à sa mesure, pourra bientôt faire l’économie de l’hypothèse divine. Fortuna commence à apparaître comme la « déesse de la globalisation par excellencenote  ».

On inscrit rarement dans cette série de nouveautés l’introduction contemporaine des cartes à jouer, rapportées au milieu du XIVe siècle par les expéditions asiatiques. Pourtant, c’est bien cet ustensile aux vertus à la fois ludiques et divinatoires qui va permettre aux hommes de raconter la lutte nouvelle qu’ils sont en train d’engager contre le destin. Premier des jeux de cartes par son importance et sa diffusion, la primiera s’implante d’autant mieux dans ce berceau du capitalisme globalisé qu’elle traduit à sa façon les transformations de l’incertain commercial et de l’inconnu territorial. Elle est au cœur du complexe qui aboutit à la première mondialisation ; de même, le poker est au centre de celui qui accomplit la nôtre.

 

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Binion l’initiateur. Las Vegas devint dans les années 1940 le grand refuge des mafias américaines. Menacées partout par un processus général d’assainissement des activités commerciales, elles y trouvèrent un terrain favorable au recyclage des immenses fortunes qu’elles tiraient alors du noyautage des syndicats. Profitant des tolérances administratives, policières et légales du Nevada, elles investirent à grande échelle dans le commerce du jeu et donnèrent en quelques années à cette ville modeste des dimensions spectaculaires. Las Vegas connut ainsi un âge d’or ambigu, fait de paillettes, d’excès et de fastes, mais aussi d’accointances douteuses entre les mondes de la pègre, du jeu, de la politique et du divertissement.

Le pays aurait pu longtemps s’accommoder de cette enclave certes criminelle mais aussi spectaculairement chic, et pour tout dire très utile à l’économie pulsionnelle des citoyens. Mais il apparut bientôt qu’elle s’interdisait le développement d’un potentiel touristique autrement prometteur. Certains avaient ouvert la voienote en montrant que des profits importants pouvaient être tirés de l’industrie des jeux pourvu qu’elle fût largement démocratisée, accompagnée, sécurisée et rationalisée dans ses fonctionnements. Mais, pour accomplir cette métamorphose, il fallait que des institutions financières indépendantes puissent investir sans être inquiétées dans cette activité ; et, par conséquent, que soient nettoyés tous les restes de la grande beuverie mafieuse de l’après-guerre. Le patient combat mené par les autorités fédérales contre le crime organisé à la fin des années 1960 remplit, entre autres, cette fonction. Malmenée par des procès-fleuves, la mafia dut desserrer son emprise sur Las Vegas et laisser à de nouveaux investisseurs, eux adossés à des capitaux officiels et légauxnote , le soin de donner à la cité ce qui allait devenir son visage actuel : une destination touristique ouverte, sûre et diversifiée, capable d’assurer un niveau de prestations élevé dans ses exigences, maximaliste dans sa démesure, à la middle class américaine.

Si beaucoup furent contraints de céder leurs affaires aux grands groupes financiers, certains mafieux parvinrent à légaliser les leurs, et ainsi à rester à Las Vegas. L’un d’entre eux, Lester Ben Binion, apparaît comme l’acteur le plus décisif de l’industrialisation du poker. Né au Texas en 1904, il commença sa carrière en exploitant un club de craps clandestin. Devenu l’un des parrains de la mafia de Dallas, il trafiqua de l’alcool pendant la prohibition et se distingua par quelques crimes de belle tenue. Menacé à la fois par une enquête parlementaire et par un clan concurrent, il dut s’enfuir et s’installa, comme beaucoup d’autres mafieux, à Las Vegas. En 1951, il racheta deux établissements mitoyens qu’il réunit sous une seule enseigne et baptisa modestement : le Binion’s Horseshoe Hotel & Casino. Il devait y terminer presque tranquillement sa vie, assez longue d’ailleurs, loin des mésaventures de ses jeunes années, patriarche débonnaire entouré de ses enfants, gérant sa petite entreprise en famille, inquiété seulement lorsque les autorités fédérales se souvenaient de ses crimes passés.

Quand il en fit l’acquisition, comme beaucoup de casinos de Vegas à cette époque, le Horseshoe n’offrait pas de tables de poker à ses clients. Binion en installa moins pour l’exploitation commerciale que pour y recevoir ses amis. Parmi ceux-ci se comptaient en effet quelques-uns des meilleurs professionnels d’alors. Il faut préciser que dans les années 1930 s’était mise en place une sorte de partage du terrain : face à un poker d’amateurs joué entre amis et proches, toléré tant que les enjeux en demeuraient limités, existait un poker de professionnels joué dans la plupart des cas dans la clandestinité, avec des limites et un niveau de risque élevés. Peu d’échanges, car au fond plus rien de commun entre ce sport de combat voué au danger et à la clandestinité, et un jeu devenu familial après avoir consenti à réduire à rien son enjeu financier. Une poignée de joueurs entretenaient ainsi la tradition des professionnels du siècle précédent. Ils en partageaient la vie nomade, la geste aventurière aux marges de la légalité, mais aussi l’habitude de la triche et le port habituel d’une arme à feu. Toujours sur les routes, ils écumaient les parties privées à la recherche des plus lucratives. Johnny Moss, Doyle Brunson ou Thomas Preston furent quelques-uns de ces joueurs élevés depuis au rang de figures tutélaires.

Parmi les multiples variantes que ces professionnels devaient maîtriser, l’une se singularisait autant par son caractère que par sa richesse spéculative. Dynamique, et plus que nulle autre riche en émotions fortes, elle favorisait l’action, le rythme, les renversements de situations, les relances fortes et les enchères hautes. Comme celle du poker, l’origine du hold’em est inconnue. La fourchette communément admise pour son apparition, quelque part au Texas entre 1900 et les années 1950, laisse une marge confortable aux élucubrations des vétérans (le poker player est un mythomane professionnel pour qui aucun sujet, surtout lié au jeu, ne saurait échapper à l’embellissement). Un principe le distinguait des deux formes historiques du poker, le stud et le draw : celui de cartes communes dévoilées au centre de la table pour compléter les mains privatives. Lointainement héritée du brelan, la carte commune avait été semble-t-il systématisée pour permettre la participation de joueurs trop nombreux munis d’un seul paquet. Avec ces communes ouvertes et ces privatives fermées, le hold’em synthétisait les vertus des deux classiques qui l’avaient précédé : à la fois sportif et profond, il réservait des rôles équilibrés au bluff et au calcul, et avec ses combinaisons à base de sept  cartes une vraie richesse combinatoire. Resté longtemps la variante préférée des joueurs du sud des États-Unis, il ne fut introduit à Las Vegas qu’au milieu des années 1960 par ces joueurs texans en visite ; d’abord dans les salles clandestines où ne se croisaient que des professionnels, puis aux tables officielles des casinos quand il vint plus tard à s’en présenter.

En 1970, Binion eut l’idée de réunir discrètement les professionnels qu’il connaissait dans son casino pour un championnat qu’il baptisa World Series of Poker. Titre ambitieux et passablement surestimé : seule une trentaine de joueurs se trouvaient rassemblés au Horseshoe. La manifestation suscita malgré tout une curiosité à laquelle nul ne s’attendait. Binion réitéra donc l’expérience l’année suivante, avec cette fois la volonté d’attirer de nouveaux spectateurs vers son établissement. Pour ce faire, il structura le tournoi comme une compétition sportive, instaura le système des éliminatoires sans recave (freeze-out), et réduisit les variantes au seul hold’em, de toutes la plus spectaculaire. D’abord confidentiel, le tournoi suscita peu à peu un écho grandissant, attirant vers lui un nombre de plus en plus important de joueurs de toutes sortes. Au fil des éditions, reporters et photographes affluèrent pour couvrir ce qui commençait à devenir un événement, et donner aux participants une visibilité à laquelle tous n’étaient pas préparés. L’adoption de tournois préliminaires, le soin apporté à la mise en scène, la valorisation de joueurs au passé et au look souvent pittoresques, des enjeux toujours plus élevés au fil des éditions assurèrent le succès populaire et une augmentation constante du nombre des inscrits. Rapidement d’autres manifestations furent organisées sur ce modèle, parmi lesquelles l’Irish Poker Open dès 1980, premier tournoi à se dérouler hors des frontières états-uniennes.

Même si certains ont acquis un grand prestige, les WSOP demeurent la référence du genre et un passage obligé pour les amateurs. Tous les ans, plus de 20 000 joueurs s’affrontent pendant huit semaines au cours de quarante tournois que couronne le Main Event. Sorte de championnat du monde abondamment relayé par les télévisions, cet événement a attiré en 2012 presque 6 600 participants prêts à payer leur buy-in (droit d’entrée) de 10 000 dollars. L’enjeu financier a d’ailleurs pris des proportions considérables au fil des ans : 8 à 9 millions de gains moyens pour les vainqueurs des dernières éditions, le record étant détenu par Jamie Gold, parti en 2006 avec 12 millions de dollars.

 

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L’industrialisation. C’est donc un ancien caïd de Dallas, retourné en quelque sorte à la vie civile, qui a été l’initiateur visionnaire du poker mondialisé. En créant le premier championnat mondial, Binion a en effet lancé sans s’en douter le mouvement de sa démocratisation et de sa légitimation. En cela, il symbolise à lui seul la transition dont le poker est l’éternel ambassadeur : de l’interdit à l’autorisé, de l’illégal au légal, du marché informel à l’économie officielle. Il incarne surtout la synthèse d’éléments alors épars dans l’espace américain : un jeu familial pratiqué un peu partout de manière confidentielle et qui ne demande qu’à trouver les formes de son industrialisation ; une tradition professionnelle marginale et couramment illégale transmise par une poignée de passionnés hauts en couleur et dépositaires de la mythologie du jeu ; une variante d’invention récente, particulièrement dynamique et démonstrative, qui ouvre au risque un champ d’expression maximal sans écarter pour autant la logique prévisionnelle ; un lieu d’accueil en cours de reconfiguration, s’adaptant progressivement aux conditions du jeu moderne ; une mafia sur le déclin, menacée par ces mutations, et se résolvant peu à peu à la normalisation de ses activités ; enfin, le principe de tournoi par élimination, déjà en germe dans le poker traditionnel, mais qui pour répondre aux exigences du spectaculaire se systématise dans le championnat.

On peut donc acter la naissance du poker moderne à la création des WSOP en 1970, étincelle originaire qui a fait entrer ce jeu du secret sur la scène du spectacle, ce jeu des marges au cœur d’une industrie. À la fin de la décennie, les caméras de télévision s’installent dans les salles du Horseshoe ; sous les plumes des joueurs les plus exposés fleurissent livres de souvenirs et d’anecdotes, mais aussi manuels de stratégie et ouvrages théoriques ; de plus en plus de curieux s’inscrivent aux championnats et y brillent rapidement autant que les spécialistes. Cet intérêt fut renforcé encore par le processus de « gamification » qui anima les sociétés occidentales dans les années 1980. Malgré les interdictions dont il était frappé dans de nombreux États, le poker connut alors aux États-Unis une phase d’intense démocratisation. S’introduisant dans les foyers, dans des clubs toujours plus nombreux, à la télévision, dans des livres et des revues, le poker américain devenait, au croisement du médiatique, du commercial, de l’industriel, du spectaculaire et du ludique, un complexe total et intégré qui allait se révéler bientôt aisément exportable.

De même que La Nouvelle-Orléans a été le foyer d’où s’est diffusé le poker américain au début du XIXe siècle, Las Vegas a donc été la source de rayonnement du poker mondialisé à la fin du XXe siècle. Même si ce qui s’y passe aujourd’hui peut sembler dérisoire face à l’intensité désordonnée de son activité planétaire, la ville du Nevada demeure sa capitale symbolique, celle vers laquelle tendent les regards et les esprits des amateurs du monde entier. Une sorte de Mecque où tout joueur un tant soit peu fervent doit un jour faire son pèlerinage pour se frotter aux tables mythiques du Wynn ou du Bellagio. Comme toute minorité soudée par le secret, les joueurs ne sont d’ailleurs pas très éloignés de se considérer comme une sorte de diaspora. Le monde est pour eux le lieu d’une errance essentielle et Las Vegas leur patrie originaire, qui éblouit l’univers de sa notoriété, de ses tournois, de sa légende chaque jour réinventée, de l’imaginaire distillé continûment par les caméras de télévision. Les grands joueurs de l’histoire y ont d’ailleurs leur mémorial, créé par Binion au Horseshoe en 1979 : le Poker Hall of Fame n’est rien de plus qu’une vague galerie de portraits ; mais son nom résonne dans la bouche des joueurs ainsi qu’un Panthéon.Rien de fortuit donc à ce que le poker ait emprunté cette pointe avancée de l’entertainment international pour passer le cap de la démocratisation globale. Il ne pouvait que trouver un élément naturel dans cette cité perdue aspirant soudain à la légitimité commerciale. Quoique les machines à sous en assurent toujours l’essentiel du décor visuel et sonore, le poker s’est conquis depuis quarante ans une place toujours plus éminente dans les salles de Vegas, revitalisant au passage les habitudes plutôt zombies du bandit manchot. Au sein de ce monde-objet élaboré par l’esprit marchand pour coaguler les désirs de la société consumériste, au cœur même de ce temple consacré aux dissipations aveugles, il a doucement réintroduit les principes de l’échange interpersonnel et de la transaction. Face à la morne répétition du jeu anonyme, il a même revalorisé un principe de singularité que la starification ne fait que pousser à l’excès. En retour, il a élaboré sa charte symbolique en empruntant aux casinos de Las Vegas leur mythologie. Toutes les émissions qui lui sont consacrées reproduisent ainsi quelque chose du décorum vegasien : lumières flashy, couleurs tape-à-l’œil, paillettes, statues toc, blondes dénudées et ors outrageusement factices. À la pointe utopique du spectacle mondialisé, Las Vegas n’a donc pas été pour le poker qu’un centre de rayonnement, mais bien la matrice de sa mondialisation.

 

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L’œil du spectacle. Les retransmissions télévisées des WSOP furent les premiers vecteurs de cette démocratisation du jeu. Le modèle du duel, le pittoresque des participants, la hauteur des enjeux financiers, la dramatisation des coups s’achevant cartes ouvertes avec le dévoilement du flop suffirent à assurer aux États-Unis l’audience de programmes ponctuels dans les années 1990. Cependant, la réitération des parties se heurtait à un obstacle interne. Par excellence jeu secret, le poker n’offre de l’extérieur qu’un spectacle frustrant. Une part essentielle de ce qui s’y déroule est invisible pour les participants eux-mêmes, et doit le rester sous peine de rendre le jeu caduc. L’impossibilité où se trouve l’observateur de connaître le dessous des cartes, donc les raisons réelles des décisions prises et tout simplement le sens du coup, fait d’une partie un spectacle abscons, fastidieux, peu séduisant même pour un passionné qui, face à tel all-in, tel abandon, est condamné comme les joueurs eux-mêmes à la perplexité. Le poker n’aurait donc pu passer le cap ultime de la production spectaculaire si une petite innovation technologique n’avait provoqué sa mutation en un véritable spectacle télévisuel. Brevetée en 1997 par Henry Orensteinnote, la première microcaméra (hole cam) fut utilisée par la chaîne britannique Channel 4 en juillet 1999 lors de la finale de l’émission Late Night Poker. L’événement était en lui-même notable : non seulement il s’agissait du premier tournoi conçu spécialement pour la télévision, mais la finale devait de plus permettre l’expérimentation d’un procédé inédit. La table avait été truffée de caméras miniatures logées sous des vitres de plexiglas ; en plaçant leurs cartes sur ces vitres, les joueurs devaient les rendre visibles pour la caméra, mais bien sûr pas pour leurs adversaires. Le téléspectateur pouvait soudain prendre connaissance des mains, comprendre le déroulement des coups, comparer les styles, apprécier les choix et stratégies d’un point de vue absolument unique, supérieur même à celui des joueurs puisqu’il accédait à la totalité d’une information qui pour ces derniers demeurait partielle. Quoique cette intrusion du regard technologique ne fût pas sans soulever de vraies questions de sécurité, le succès de cette première entraîna la généralisation rapide du système pour la couverture de tous les grands championnats. Aujourd’hui, il est devenu plus réaliste encore : une microcaméra nichée sous le rebord de la table donne au spectateur l’impression de découvrir les cartes en même temps que les joueurs.

La hole cam a bouleversé l’esprit même du jeu. Elle a en effet donné une visibilité à ce qui jusqu’alors était fondamentalement méconnaissable dans cette pseudo-réalité : pas seulement le dessous des cartes, mais le sens caché des choses. Perturbant l’équilibre du caché et du manifesté, elle a fait du poker un spectacle non plus réservé mais total, répondant au grand renversement des sphères de l’intime et du public qui caractérise l’ère de la visibilité. Elle a ouvert un espace où se donne à voir dans son intégralité un dispositif occulté pour les protagonistes eux-mêmes. Le spectateur y conquiert une position impériale : tout ce qu’il est possible de savoir lui est connu. Il en sait beaucoup plus que les joueurs eux-mêmes, posant sur eux le regard bienveillant et omniscient du dieu qui assiste, olympien, au dérisoire et palpitant combat des hommes. Sous ses yeux la partie devient une intrigue tantôt prévisible, tantôt inattendue. Le commentateur, couramment dédoublé entre l’expert et le candide, retrouve d’ailleurs souvent les accents de la narration romanesque. En voix off, il assiste et témoigne, accompagne, explicite, précise le déroulement de cette histoire passionnante et lancinante, secouée de rebondissements et de surprises, où les caractères se révèlent, où les tactiques se construisent, où des drames s’ourdissent dans l’ombre avant de foudroyer le grand jour. Dispositif merveilleusement prenant où le spectateur tout-puissant embrasse tous les points de vue à la fois. La dynamique du hold’em, le pittoresque des professionnels, les sommes colossales soudain mises à portée du premier venu, tout ce contenu narratif potentiel ne suffisait pas : il a fallu l’apparition de la hole cam pour que la partie devienne une intrigue et le poker un grand récit.

La caméra démultipliée du poker moderne, en saisissant à la fois la surface et le secret, semble viser la restitution exhaustive de la réalité, une réalité totale confondue avec une vérité absolue (fantasme ironique puisqu’il s’attache au jeu du mensonge même). Or la spectacularisation a un prix : expulser tout ce qui n’a pas immédiatement de valeur spectaculaire. Dans ce jeu d’attente les coups inutiles ou vains sont incomparablement plus nombreux que les coups importants ou significatifs ; les décisifs ne forment que l’écume d’une partie. Ce sont pourtant ces seules mains d’exception que le montage télévisuel retient pour construire autour d’elles l’histoire qu’il veut raconter, éludant la durée immense, infinie, des parties. Même s’il prétend ne rien rater de la totalité sur laquelle il se braque, le télévisuel ne rapporte qu’une parcelle de la réalité. En soustrayant le superflu, en évacuant ce qui lui résiste, en résumant la durée à l’événement, le montage télévisuel fait oublier que la première vertu du joueur n’est pas l’audace ou l’intelligence, mais la patience. Sans doute est-ce là la malédiction de toute représentation utilitaire : le passage de l’action sacrée à sa représentation profane impose la mutilation de cette durée sans laquelle ne saurait advenir la moindre image.

« Le jeu cultuel est un jeu que l’on joue devant Dieu », affirme Eugen Finknote. Tout jeu ouvrirait sur l’expérience d’un regard : pour les enfants un regard adulte réel ou intériorisé, pour les adultes un regard implicite dont il convient de questionner l’origine. La hole cam donne à ce regard latent une réalité matérielle. Elle relie la scène du jeu à une forme de conscience, en quelque façon transcendante, cette totalité d’humanité convoquée pour assister au combat du dissimulé et du révélé. Comme au temps de Caïn, l’homme vit et joue aujourd’hui sous le regard d’un dieu : la totalité virtuelle du téléspectateur mondial.

 

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Taxinomie des corps télévisuels. Le catch n’est pas combat mais spectacle d’un combat, minutieusement réglé et tout sauf hasardeux. Nul n’est dupe du degré de préparation et des issues programmées, même lorsque se produisent les retournements de situation en apparence les plus imprévus. Cependant, ses formes, son imaginaire et sa signification ont totalement changé depuis Roland Barthes. À la fin des années 1980 en effet, les matchs se sont progressivement transformés en performances à la fois sportives, théâtrales et pyrotechniques. À la suite de Hulk Hogan, les catcheurs se sont créé des personnages moins archétypaux, en grande partie calqués sur l’imaginaire des super-héros ; et pour leur ressembler se sont bâtis grâce au body-building des physiques non plus de lutteurs, ni même d’athlètes, mais de surhommes. Ainsi le catch aujourd’hui ne représente-t-il plus les combats d’une justice allégorique, mais la lutte de forces élémentaires, brutales, monstrueuses. Avec ses corps-titans, ses chairs-matières, ses mêlées, sa sauvagerie moins animale que tellurique, il incarne et perpétue la gigantomachie originaire.

Si l’on évoque ce spectacle très éloigné du poker, c’est parce que les deux se partagent sur les chaînes de la TNT les mêmes créneaux horaires : la première partie des programmes de nuit, forme la plus relâchée du remplissage télévisuel à bas coûts. Or ces créneaux sont également ceux d’une autre forme d’exaltation de corps mythologisés, le porno soft. Le combat de catch et la lutte érotique ont au moins en commun la mêlée charnelle : érotisme des muscles qui se tordent, résistance des chairs dédiées au désir. Dans les deux cas, la caméra doit capter des corps sublimés par une discipline, les magnifier et les élever à la plénitude d’une divinité toujours possible. Leurs dialogues à portée de zapping, vers minuit vingt, résonnent comme de visuels madrigaux guerriers et amoureux : Dionysos contre Eurytos, Mars enlaçant Vénus.

Face à ces corps sublimés, éternellement consacrés les uns à un plaisir sans fin, les autres à une souffrance sans limite, le corps du poker man paraît bien maladif. Contrit, débile, blafard à force d’être soustrait à la lumière du jour, dissimulé derrière ses éternelles lunettes, la plupart du temps immobile et mutique : celui qui supporte l’intellect toujours est condamné à payer dans sa chair et jusque dans la contrition de son désir le privilège ambigu de l’esprit.

À ce moment de la nuit où, faute de spectateurs en nombre, elle n’a plus besoin d’être vraiment consciente de ce qu’elle produit, libérée enfin de tout impératif de rendement, la télévision réactive un antique partage des usages du corps : la lutte, l’amour, l’esprit. Tartare d’un côté, jardins amoureux de l’autre. En marge, dans ce tiers-temps condamné à la réflexion, fourmillent tous ceux qui ont définitivement renoncé à la possibilité même d’un corps pour s’absorber dans la passion à laquelle ils ont tout sacrifié, l’argent. Cela nous confirme au passage ce qu’un chapitre précédent suggérait : le nom du poker player est Alberichnote .

 

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La starification. Le succès des WSOP dans les années 1970 offrit une exposition médiatique et une gloire tardive inattendue à des joueurs qui avaient accompli l’essentiel de leur carrière en toute clandestinité et sur le modèle du professionnel traditionnel. Certains s’en accommodèrent fort bien : ainsi Thomas Preston, avec son stetson et ses anecdotes fleuries, devint, après sa victoire aux WSOP de 1972, la première star médiatique du poker moderne. D’autres préférèrent prudemment s’en protéger, jugeant la notoriété incompatible avec l’esprit par définition réservé du jeu.

Les jeunes champions qui s’affirmèrent à la fin des années 1980 n’eurent pas ces délicatesses. Johnny Chan, Phil Hellmuth ou Chris Ferguson initièrent même une période de starification industrielle assumée, totalement décomplexée avec le formatage et la commercialisation de la figure médiatique. Sans doute ne durent-ils pas trop forcer leur nature pour cela. Le poker est jeu d’ego. Il vise l’affirmation maximale du moi à travers la domination d’autrui. La vanité, l’autosatisfaction, la glorification personnelle, la mythomanie et la mégalomanie même, en bref tous les excès du narcissisme primaire participent autant au folklore du joueur qu’à son économie psychique.

Le look a joué dans cette bascule un rôle déterminant : à la conjonction subtile de l’être et du paraître, la distinction vestimentaire cherche d’abord à affirmer une puissance individuelle ; mais elle prépare aussi un rayonnement potentiel sur les scènes conjointes du spectaculaire et du marchand. Alors qu’il était jadis jeu du secret, le poker fonctionne aujourd’hui comme une fabrique simultanée d’identité et de visibilité. Une fois porté sur le devant de la scène, le joueur se transforme en un système d’exploitation de son image, marketeur de son talent et de ses performances, designer et gestionnaire d’un personnage médiatique dont l’entretien est l’une des principales activités. À un certain niveau, il peut même être sponsorisé comme n’importe quel sportif. Qu’il devienne animateur télé ou gestionnaire de sites, le poker hero moderne tient donc de la star et du chef de produit. Il fournit un modèle parfaitement intégré d’entreprise de production et de communication où, comme dans le cinéma ou la musique, la réussite dépend de l’exploitation optimale de talents traduits en richesses banquables. La création d’un devenir marque monnayable est le stade commercial ultime de cet autodesign à base d’esthétisation et de recréation de soi. Mais cette entreprise est fragile et toujours menacée : la notoriété est en effet tributaire de performances qui doivent être constamment entretenues sur un marché éminemment concurrentiel où débarquent chaque jour des joueurs toujours plus compétents. Car le poker est aussi une affaire de générations.

 

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Poker new style. Peu à peu émancipé de ses origines populaires, prudemment séparé d’une ombre clandestine vers laquelle il ne manquait cependant jamais de se ressourcer, au début du XXe siècle le poker de tradition avait réussi à s’élever à une forme de noblessenote. Pour certains, il était comme une philosophie de l’existence, fondée sur une sagesse racée, un solide sens des réalités, un pragmatisme un peu désabusé, une conception élevée du duel et une rigueur à toute épreuve. En s’imposant dans les années 1970, le hold’em balaya cette tradition et tout ce qu’elle représentait. Il substitua aux usages multiples, très variables selon les régions et les milieux, un jeu unique, agressif, audacieux, dynamique, à la fois fin dans ses manières et massif dans ses emportements, accueillant pour la rigueur rationnelle mais réservant de larges boulevards aux hasards sauvages.

Deux films tournés à plus de trente ans d’intervalle témoignent de cette métamorphose du poker ancien en un poker moderne : le premier, sorti en 1965, juste avant que se déclenche sa mondialisation, résonne comme le chant du cygne du jeu traditionnel ; le second, tourné à l’aube de son éveil médiatique (1998), rassemble l’essentiel des éléments qui construiront, quelques années après, son succès planétaire.

Le Kid de Cincinnatinote s’inscrit explicitement dans la noble tradition du poker américain. Comme pour s’enraciner dans les origines du jeu, il se déroule à La Nouvelle-Orléans, dans les années 1930. Une seule longue partie de plusieurs jours structure la narration, entrecoupée d’intrigues annexes. Elle culmine avec le duel des deux principaux protagonistes, et s’achève par la défaite du héros : le Kid, jeune professionnel talentueux et débrouillard, intelligent, tourmenté, sombre même par instants, apparaît comme le lointain héritier des professionnels du XIXe siècle (mais sans leur flamboyance, ni leur vulgarité). Son adversaire correspond plutôt au modèle du pokériste de haute lignée. Tiré à quatre épingles, sobre (mais fumeur de cigares), d’une bonhomie trompeuse, scrupuleux et prudent dans son jeu, avec des lenteurs de vieux sage et des formules aussi précises qu’insondables (« Les cartes sont au poker ce que les mots sont à la pensée »). Avec lui, le poker n’est plus une histoire de cartes mais un réservoir de savoirs subtils où puiser des leçons pour toute une vie. Son surnom (« The Man ») suggère d’ailleurs l’homme accompli et en pleine possession de ses moyens. Son challenger, doué mais trop jeune encore, ne pourra que faire les frais de cette expérience lentement acquise et dont il ignore les arcanes – parmi lesquels cette leçon que lui donne son vainqueur, songeur, en ramassant l’ultime pot : « Pour gagner, il faut aussi savoir faire le mauvais choix au bon moment. » Qu’Edward G. Robinsonnote ait été retenu pour incarner le rival de Steve McQueen est sous cet angle significatif. Avec la victoire du vétéran, ce n’est pas seulement la tradition du poker d’élite qui l’emporte contre les assauts de l’éternelle jeune garde, mais l’âge d’or des années 1940 qui se rappelle une dernière fois au bon souvenir du nouveau Hollywood. Revanche émouvante : car, au moment où le film est tourné, le monde qu’il décrit est déjà en train de disparaître.

Moins connu du grand public, Roundersnote joua un rôle décisif dans l’évolution du poker moderne. Le film se déroule à New York, alors l’un des centres officieux du jeu clandestin, dans les années 1990. Il retrace quelques jours de la vie d’un étudiant en droit, petit prodige qui a raccroché après une lourde défaite. Pour aider un ami à rembourser ses dettes, il se trouve entraîné dans une série de mésaventures qui le conduiront à devoir défier celui-là même qui l’avait initialement dépouillé – cette fois pour l’emporter. Alors qu’en d’autres temps le Kid devait s’effacer devant l’évidente supériorité de la maturité, là c’est à l’expérience roublarde du professionnel proto-mafieux de s’incliner devant le don solaire du génie.

D’innombrables éléments permettent de mesurer entre ces deux films l’évolution des pratiques : parmi les plus ostensibles, la substitution des jetons aux liasses de billets inlassablement recomptés, ou le passage du stud à 5 cartes au Texas hold’em. Symboliquement, le jeu historique cède la place à la variante moderne. Mais le plus notable est que du Kid à Rounders le poker est devenu un métier. Il ne relève plus du spirituel mais du professionnel, plus de la sagesse mais de l’intelligence rationnelle. Le véritable sujet du film est d’ailleurs bien la prise de conscience chez le jeune héros de sa vocation pour ce qui, au bout du compte, apparaît comme une manière presque normale de gagner sa vie. Le grand fantasme de la professionnalisation, qui devait prendre une telle importance par la suite, trouve ici un puissant ancrage.

Pour s’accomplir, le héros doit cependant se séparer d’un passé dont il traîne encore quelques résidus. C’était d’ailleurs déjà le cas avec Le Kid. Dans les deux films, le personnage principal est en effet flanqué d’un comparse dont le nom laisse entendre les manières douteuses : le « voltigeur » pour Le Kid, l’« asticot » pour Rounders, tricheurs compulsifs que leur aveuglement a condamnés à la resquille et à la pègre, tiennent le rôle difficile du tiers exclu. Contre ces grands malades de la limite, ses doubles nocturnes et tragiques, le héros principal doit mener une sorte de combat secondaire, rachetant par procuration le poids d’une dette dont il n’a pas la charge. À la différence de la roulette, la faute originelle et son tragique rachat ne semblent pas centraux au poker. Non éludés pour autant, ils sont mis à part, endossés par un alter ego sacrificiel. Sans doute la dynamique du jeu engage-t-elle l’homme à se détacher de la faute originelle quand celle de la roulette ne cesse de l’y ramener. Toujours est-il que le héros, au bout du compte, devra se séparer de ce double encombrant comme de la part noire de lui-même pour pouvoir mener le plus important de ses combats, le duel final contre son adversaire.

Rounders est fondamental dans la perspective du jeu moderne car il a profondément contribué à rénover et revaloriser son image. La transition qu’il décrit, des caves et des banlieues de New York aux casinos du Strip, prépare la légitimation future du poker par le monde du spectacle. Internet mis à part, tous les ingrédients du succès mondial sont déjà présents : les tournois, les retransmissions, les manuelsnote , la présence référentielle et presque hautaine de Las Vegas. Tout en réactivant tous les thèmes du poker traditionnel, il réussissait même à séparer de ce pittoresque substrat un poker neuf, positif, solaire. Il inspira ainsi une génération entière de jeunes joueurs parmi lesquels certains deviendront les stars de la décennie suivante : Khan, Boyd ou Moneymaker. La première démocratisation du jeu, dans les années 1890, s’était abreuvée à l’imagerie du Grand Ouest, quitte à retoucher quelque peu la réalité historique. De même, sa démocratisation planétaire s’est nourrie à une fiction qui réinventait en grande partie les usages contemporains.

À sa manière, Rounders a donc créé du réel après l’avoir imaginé. Comme par un fait exprès, quelques mois après sa sortie ouvrait le premier site américain de poker en ligne. À l’imaginaire que le film cristallisait, Internet allait immédiatement apporter le soutien d’une pratique nouvelle à diffusion illimitée.

 

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Internet. Comme pour la diffusion télévisuelle, il fallut une innovation technologique pour que la diffusion sur Internet prenne toute son ampleur. En l’espèce, le protocole P2P (peer-to-peer) joua ce rôle. Son adoption, en 1999, fut d’ailleurs exactement contemporaine de la première utilisation d’une hole cam pour une retransmission télévisée. En permettant l’échange de données entre internautes, le P2P rendait possible dans le monde virtuel l’affrontement direct entre joueurs. Les plates-formes s’en emparèrent immédiatement (PartyPoker, PokerStars, Paradise Poker ou Full Tilt Poker), présumant d’un succès que le futur devait passablement relativiser.

Le jeu en ligne fut d’abord ignoré par les joueurs à l’ancienne qui n’y voyaient qu’une simplification contradictoire avec l’esprit même du poker. Mais un événement ébranla leurs certitudes : la victoire aux WSOP de 2003 d’un comptable de 28 ans, Chris Moneymaker, qui jusqu’alors n’avait joué que sur Internet. Qualifié pour 39 dollars sur un tournoi satellite, ce parfait inconnu gagna ses parties les unes après les autres, se hissa peu à peu jusqu’à la table finale, évinça un professionnel notoire et empocha la somme de 2,5 millions de dollars. Pour la première fois, un grand tournoi était remporté par un joueur qui jamais auparavant ne s’était approché d’une table physique, et qui, malgré cela, était devenu en quelques heures la nouvelle star de la planète poker.

L’effet Moneymaker joua sur deux niveaux : d’abord, en légitimant l’outil virtuel, soudain reconnu comme parfaitement concurrentiel face à la table traditionnelle, justifiant la jonction de modes de jeu jusque-là prudemment distingués. Ensuite, en donnant une nouvelle impulsion au rêve latent du poker : l’élection miraculeuse du quidam au rang enviable de maître de l’argent et de son destin. Ce rêve se trouvait il est vrai projeté par la visibilité globale à des dimensions planétaires. Que ce jeu biséculaire ait rencontré Internet semble donc relever d’une logique fatale. Outil d’égalisation et de démocratisation sans équivalent, le réseau mondial était appelé à donner sa formulation idéale au fantasme que le jeu n’a jamais cessé de nourrir, d’une fortune surprenant au fond de son insignifiance celui que la providence élit et que son talent distingue.

Aujourd’hui, il est possible dans de très nombreux pays de jouer à tout moment, en toute légalité et sans sortir de chez soi à ce jeu éminemment addictif. Pas de limites de temps ou de durée, pas d’heure de fermeture pour ce cercle virtuel ouvert en théorie à tous et sans interruption 24 heures sur 24. Autour de cet étrange lieu commun peuvent même, en théorie, s’opposer chacun depuis son pays respectif un Argentin, un Japonais, un Tchèque. L’objet pourrait presque servir de modèle publicitaire à la mondialisation Benetton si les visages devaient systématiquement y apparaître – et si les réglementations protectionnistes des États n’interdisaient de fait la généralisation de cette image de monde condensé.

Le jeu en ligne à son tour a profondément transformé l’esprit du poker. Imposant un conflit in absentia, il a effacé en effet toute une dimension psychologique que seule permet la coprésence. Impossible de déceler sur le visage de l’adversaire ces signes discrets qui font du jeu de table une affaire de gestes et de mots. L’internaute peut cependant trouver de quoi nourrir son appétit d’informations : le temps de réaction, les messages laissés sur les tchats constituent autant de sources de renseignement détournées qui prennent une fonction comparable à celle des tells dans le jeu à la table. Des logiciels de calcul peuvent même fournir des données statistiques précieuses sur le jeu adverse. D’autres informations à interpréter donc, mais plus aucun visage pour le faire. Par un étrange effet ciseau, alors que la starification transformait certains en icônes surmédiatisées, le jeu virtuel effaçait la présence de l’adversaire. C’est là que s’ancrent les réticences des pokéristes traditionnels. Se considérant comme les dépositaires du « vrai jeu », celui qui naît non seulement de la confrontation de deux volontés mais de la rencontre de deux regards, ils eurent d’abord tendance à dédaigner les tenants d’une épreuve où semblait manquer le support même du conflit. Problème : ces joueurs supposés dans l’erreur s’en sortaient souvent très bien lorsqu’ils passaient à la table, parfois même mieux que les professionnels du « vrai » poker. Par un renversement ironique de l’ordre de préséance terminologique, celui-ci s’est d’ailleurs retrouvé désigné par la formule en live par opposition au poker en ligne, c’est-à-dire articulé à lui. De tels signes mesurent les vrais renversements : la table ne figure plus aujourd’hui qu’en cas particulier d’un modèle général dont l’écran fixe la norme.

De même qu’elle ne fait qu’esquisser ses accessoires, la table virtuelle simplifie à l’extrême le repérage des joueurs. Un pseudonyme suffit, agrémenté sans obligation d’une image ou d’une photo, comme dans un jeu de rôles des plus sommaire où l’adversaire est moins représenté que masqué par son avatar. Chacun est d’ailleurs régulièrement amené à se demander si ce double fictif et faussaire dissimule un adversaire bien réel, un professionnel rétribué ou, pourquoi pas, un logiciel automate conçu pour le dépouiller. Quoi qu’il en soit, ainsi dématérialisé, l’adversaire s’évapore comme personne et s’abstrait en une pure adversité, présence mystérieuse sur laquelle il paraît trop facile de porter ses invectives.

Mais le plus étrange avec le jeu en ligne réside encore ailleurs. Devant les écrans d’ordinateur disséminés partout sur la planète, dans l’invisibilité réciproque des visages et des corps, se décident d’un simple clic des enrichissements et des ruines éclairs. Une décision prise à tel endroit par un inconnu, tombée d’une sorte de brouillard décisionnel, entraîne des conséquences incalculables à l’autre bout de la ville, du pays ou du globe. Chacun peut y vérifier la puissance affolante de l’action à distance. Qu’il en soit selon les cas victime ou agent, il apprend ce qu’est le démiurge moderne : un manipulateur invisible et hors d’atteinte, sans visage et sans identité, protégé par son anonymat, immunisé par la distance, dont la pureté des intentions doit toujours être suspectée, et qui soumet le monde à ses intérêts avec d’autant plus d’aveuglement qu’il ne peut rien savoir des conséquences de ses actes. Là encore, le jeu le plus propice aux délires mégalomanes ne pouvait que trouver un complice idéal en ce réseau si exaltant pour la toute-puissance – magistrale illustration du pouvoir irresponsable.

 

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Une culture monde. Dans les années 2000, les pays investis par le poker moderne l’ont tous été de la même façon : les différences n’ont tenu qu’au poids des traditions locales qui lui ont à la fois préparé le terrain et diversement résisté. La convergence des écrans s’est révélée dans ce processus d’une redoutable efficacité : alors que les programmes télévisés faisaient connaître le hold’em et familiarisaient les curieux avec ses règles, les plates-formes Internet les invitaient à jouer aisément, avec un confort maximal et en toute sécurité. Les plus mordus se sont tournés vers les cercles, casinos ou poker rooms pour donner un prolongement physique à leur passion, y rencontrant les héritiers d’un jeu traditionnel en cours d’adaptation.

D’une certaine manière, cette diffusion d’un poker populaire n’a fait que répéter celle du XIXe siècle sur un territoire plus vaste. Le poker des origines s’était étendu depuis La Nouvelle-Orléans sur tout le territoire américain en empruntant les moyens de transport les plus nouveaux, steamboats, diligences et chemin de fer ; de même le poker mondialisé s’est projeté depuis les États-Unis sur l’entièreté du globe en utilisant le dernier cri des technologies de l’information.

Le jeu professionnel lui-même s’est mondialisé et intensifié avec la multiplication de manifestations à prétention continentale, toutes modélisées sur les championnats américains : Latin American Poker Tour, Asian Poker Tour, All Africa Poker Tour, India Poker Series. Au sommet, le World Poker Tour : un grand multitournoi itinérant qui, depuis 2003, fait chaque année étape dans des dizaines de villes du monde entier, réalisant une ambition planétaire que les WSOP, glorieux prédécesseurs, ne faisaient que suggérer.

Mais la globalisation la plus spectaculaire est venue par les retransmissions des grands tournois. Conçues à l’origine pour les networks américains, elles sont aujourd’hui formatées directement pour le marché mondial, livrées telles quelles aux diffuseurs nationaux, mises en forme à la va-vite et diffusées un peu anarchiquement par les chaînes câblées ou satellitaires du monde entier. À la différence des grands jeux télévisés et des shows de la téléréalité, soigneusement accommodés aux sauces locales, elles relèvent d’une surproduction low cost qui depuis les États-Unis s’étend sur à peu près tout le territoire télévisuel mondial, contribuant à la mondialisation d’un flux d’imaginaire bas de gamme aussi insignifiant par son contenu que tentaculaire par son rayonnement. Ainsi le poker participe-t-il discrètement à l’épanouissement de l’entertainment américain. Grand pourvoyeur de produits-symboles, au même titre que le cinéma, la chanson ou la série télévisée, il alimente abondamment ce soft power dont les nouvelles technologies amplifient chaque jour le rayonnement. Il reste par là ce qu’il a toujours été : le jeu d’un devenir américain qu’il encourage, flatte et nourrit. Son cosmopolitisme originaire le prédestinait à servir de conteneur à l’universalisme étasunien. Tous deux ont d’ailleurs misé sur les mêmes recettes : simplicité des principes, mutabilité, syncrétisme. Au XVIIIe siècle, ce devenir américain attirait les migrants vers le Nouveau Monde ; il aspire aujourd’hui toutes ces populations éparpillées sur la planète qui acceptent, comme par un contrat identitaire implicite, d’adhérer à ces productions culturelles et de s’en rassasier. Ainsi on assiste un peu partout aux championnats du WSOP comme on assistait jadis aux jeux du cirque dans tout le bassin méditerranéen : pour embrasser un style de vie hautement valorisé et partager la référence culturelle commune de toute l’humanité.

 

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La grande transformation. Bizarrement, le poker fut une victime collatérale de la crise de Cuba. Celle-ci l’avait poussé sur la scène diplomatique internationale, sinon en pleine lumière, du moins en rendant manifeste un ascendant largement fantasmatique. Il y jouit d’une gloire de courte durée. Les perspectives catastrophiques ouvertes par cette crise firent sur l’opinion publique l’effet d’un électrochoc. Avec quelques autres machiavélismes d’un autre âge, le jeu dut disparaître de la scène publique. Bien que Richard Nixon fût un amateur passionné, efficace au point d’avoir pu financer grâce à ses gains une partie de sa campagne pour la Chambre des représentants de 1946, dès qu’il parvint à la fonction suprême, le 37e président des États-Unis fit savoir très officiellement qu’il abandonnait le poker, comme s’il avait dû se séparer d’une maîtresse trop encombrante une fois le pouvoir conquis. Sans doute espérait-il ainsi rassurer un électorat qui, tout en reconnaissant à ce jeu toutes les qualités nécessaires à la conquête du pouvoir, en était venu à le considérer comme dangereusement incompatible avec les exigences de son exercicenote.

Si l’on convoque ici la figure de Nixon, c’est pour une raison bien précise : sa politique monétaire, qui eut des répercussions gigantesques sur les équilibres mondiaux. La suspension de la convertibilité du dollar, puis l’instauration des changes flottants au début des années 1970, en désarrimant de cet absolu qu’était l’or dans le système de Bretton Woods, furent en effet des leviers essentiels pour la modernisation de la finance, la fluidification des échanges et le développement du commerce mondialisé. Anecdote sans doute qu’un joueur de poker ait été, presque à son corps défendant, l’un des grands initiateurs de la globalisation. Reste que la transition Kennedy-Nixon peut apparaître comme une charnière historique autour de laquelle, dans les rapports de forces internationaux, l’économique a définitivement pris le pas sur le politique.

Le poker moderne a surgi de la première édition des WSOP, quelques mois à peine avant l’abandon de l’étalon or ; il s’est rendu visible par les caméras de télévision au moment des premières crises pétrolières ; son développement a accompagné le déclin des régimes communistes et l’engouffrement des sociétés occidentales dans le consumérisme d’État ; en somme, il est devenu moderne avec l’essor du capitalisme transnational tardif. Il en résume d’ailleurs les principales caractéristiques : abondance des liquidités, dématérialisation de la monnaie, bancarisation et financiarisation généralisées. Si le jeu a pu opérer cette mutation, c’est bien sûr parce que son tronc idéologique l’avait déjà accomplie : en d’autres termes, parce que le libéralisme s’était lui-même largement engagé dans son devenir néolibéral, mettant entre parenthèses ce qui, en lui, tenait encore au politique. Le poker a naturellement trouvé le moyen de s’acclimater à ce transfert de gravité ; jusque-là métaphore de combat égalitaire ou de la lutte d’arrière-cour diplomatique, il s’est mis à exprimer presque exclusivement la lutte économique, la mise en concurrence des acteurs et la circulation des valeurs. Son succès au milieu des années 2000 entrait donc en résonance avec celui de la mondialisation économique. Il entérinait le déclin du politique bien avant que la crise n’enferme la parole publique dans le discours de l’argent.

Polanyi a désigné la décennie 1830 comme une période pivot pour le développement de l’économie occidentale. Selon lui, c’est à ce moment que s’est imposé à la société tout entière le principe de marché libéralisé ; que le domaine marchand s’est séparé, « désencastré » des autres systèmes relationnels ; en somme, qu’aurait été initié un « tout économique » auquel notre époque n’aurait fait qu’aboutirnote.

Coïncidence troublante, le poker est apparu précisément durant cette période. On l’a souligné, il a d’abord exprimé non l’univocité marchande, mais la balance de l’économique et du politique que la pensée libérale avait dialectiquement inspirée. Au cœur du nouage qui permit à un État en germe de devenir république commerciale, le joueur unit alors en une seule figure l’homme d’affaires et le démocrate, le marchand à la poursuite de ses intérêts et le citoyen qui s’est donné pour horizon l’avènement égalitaire. Sous le régime jacksonien cohabitèrent ainsi un Homo oeconomicus s’éprouvant face au monde et un Homo politicus rêvant son devenir. Ce nouage a perduré jusqu’au milieu du siècle passé. Le poker a alors cessé d’être un lieu de méditation politique. L’épisode de Cuba n’a pas seulement symboliquement refermé la guerre froide, mais également servi d’ultime chapitre à l’idylle du jeu avec la politique et, dans la mesure où elle l’écrit, avec la grande histoire. Après quoi il n’a plus exprimé qu’un fait économique prédominant, une économie de marché autonomisée et mondialisée.

 

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Le primat économique. Le poker originel s’est pleinement inscrit dans le programme de la modernité. Il a escorté ces temps historiques dont les moteurs étaient l’ambition et la gloire, ces temps de croyance et de foi qui jetèrent les unes contre les autres les nations à la recherche d’elles-mêmes, et que les grands récits ont gonflés de leur souffle épique. À sa manière, il a commenté la fameuse formule par laquelle Napoléon a résumé le projet de la modernité : « Que nous importe aujourd’hui le destin ? Le destin, c’est la politiquenote. » Les hommes ne peuvent plus se satisfaire de reproduire à l’identique le monde ancien ; ils se mettent en tête de transformer par l’action l’ordre séculaire. L’histoire peut être écrite. Celui qui prend la tête des peuples n’est au fond que le stylet par lequel elle trace le futur de l’humanité sur les tables du temps ; encore faut-il qu’il soit pourvu de l’audace et des talents nécessaires, qu’il ose affirmer sa volonté, sa force de décision et de conquête.

Dans cette perspective, le poker a accompagné la constitution de la nation américaine en lui fournissant un support et des mythes des plus plastiques : les grandes migrations, les ruées vers l’or, la conquête de l’Ouest, la prohibition, la guerre froide en ont été les principaux épisodes. Puis, il a laissé la voix de l’histoire s’affaiblir, s’éteindre même dans les spasmes de la guerre froide.

Quoique cet imaginaire sommeille toujours en lui, le poker ne fait plus au présent résonner la geste nationale. En revanche, sous sa forme récente, il traduit le décrochement qui s’est opéré il y a quarante ans : au temps du guerrier s’est substitué le temps du marchand. Plus modeste dans ses prétentions, ce dernier ne se préoccupe plus que de la circulation des richesses, des entreprises qui se développent, des chiffres qui varient, des fortunes qui s’accumulent, des crises qui de temps à autre déchirent son labeur. Son seul moteur est l’intérêt, son destin, l’économie. Dans ce vase clos qu’est devenu le monde, tout ce qui relevait du conflit ouvert, de la guerre par le sang, mais aussi des fixations nationales et territoriales, a fini par se résorber, se fossiliser, vestige d’un âge barbare. Cela n’entraîne pas la disparition du politique. Pour paraphraser Gauchet : de même que le christianisme a initié sans pouvoir l’accomplir le mouvement de sortie du religieux, le libéralisme moderne appelle une sortie progressive du politique qui ne saurait aller tout à fait jusqu’à son effacement. Repoussé à l’arrière-scène, il devient le décor un peu figé devant lequel doit se dérouler, en gros plan, la chronique de l’argent. La tentation est grande de lui opposer le regret de la grande histoire, celle en qui se faisait et défaisait le corps des nations. Mais on risque alors de manquer un virage crucial : car c’est à l’argent qu’il revient dorénavant d’écrire l’histoire des hommes ; c’est lui qui fait aujourd’hui se jeter les peuples les uns contre les autres, armés non plus de sabres et de fusils, mais des symboles de la liquidité.

 

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Un jeu dans la posthistoire. Dès lors, il paraît logique que Las Vegas, ville postmoderne par excellence, soit devenue sa capitale. Au regard de l’histoire, le poker moderne, ainsi nommé par opposition au traditionnel, devrait être qualifié de postmoderne : il correspond précisément, pour reprendre la formule de Jameson, à la logique du capitalisme tardifnote. Réveillant le fatum posthistorique, il exprime admirablement la malédiction que rencontre l’homme quand la grande histoire vient à manquer : sa relégation à la gestion des affaires économiques courantes. Son destin démocratique apparaît alors essentiellement achevé. L’Homo oeconomicus qui s’invite à sa table est aussi le dernier Homo politicus. Ayant abouti le destin égalitaire de la nation dont il a accompagné la marche, il laisse un terrain enfin nettoyé pour que se déploie dorénavant sans entraves le grand cinéma de l’argent. En temps postmodernes (si notre présent peut être ainsi qualifié), le poker est ainsi ce grand récit que l’homme se raconte à lui-même pour s’expliquer ce qu’il est devenu : un individu parmi d’autres désormais consacré, qu’il le veuille ou non, à la circulation des choses. Il ne peut malgré tout s’empêcher de s’interroger. Comment employer le surplus de forces restées vives après la fin des hostilités ? Qu’imaginer au-delà des accomplissements, quand les grands territoires ont été distribués et les grandes idées dépassées ? Comment penser même le destin quand le mouvement de l’histoire bute sur son achèvement ? Que faire enfin pour occuper le temps des hommes dans un présent infini ? Jeu de rien, le poker offre des réponses aussi crues que basiques : laisser infiniment circuler ce qui reste sur la table de l’histoire (l’argent), serait-ce au risque de le perdre ; se faire peur à cette éventualité, s’y brûler sans se lasser ; rêver au passage la seule issue possible à la répétition, l’improbable élection à la fortune providentielle. Perspective peu glorieuse, dira-t-on ; mais il reste l’excitation du jeu. On pourra juger celle-ci fallacieuse et factice, la condamner même avec quelques raisons dans les termes jadis élevés contre le divertissement. De fait, le poker est bien un dispositif mondain conçu pour détourner de la vérité (entendons par là, du réel), une occupation frivole faite pour éviter à l’homme le face-à-face direct avec la transcendance, le philtre trompeur de son assoupissement spirituel. Et cependant, en lui domine l’éveil. Par essence nocturne, il conduit ses adorateurs jusqu’au petit matin, offrant à ceux qui ne veulent ni de la nuit ni du repos de quoi tenir jusqu’au jour d’après. Bizarre viatique qui, à l’horreur de l’ennui, substitue les affres de la dépendance. Comme si l’homme n’avait d’autre choix qu’entre une apathie morbide et l’hystérie autoentretenue d’un artificiel « vivre quand même », serait-ce au prix de la vie même. Pour ce spectre des temps historiques qu’est le poker player, l’espoir ne saurait jamais tout à fait disparaître ; mais c’est l’argent et l’argent seul qui en a absorbé l’aura. Par le biais ludique, le poker offre une traduction prosaïque et inattendue à l’énigme heideggérienne, qu’il nous invite à méditer, cartes en main, avec stupéfaction et amertume : désormais, seul l’argent peut encore nous sauver.

CONCLUSION

Le poker est un rite d’intercession. Par l’intermédiaire de l’argent, il met l’homme en rapport avec une étrange transcendance. Autour de la table, les enfants de l’incertain viennent mimer leur lutte de survie, rejouer le procès de domination qui les distingue les uns des autres, confronter logique scientifique et pensée magique, éprouver ensemble l’impérial pouvoir du hasard, rendre hommage enfin à une idole monétaire devenue divinité à part entière. Au passage, chacun se forge tant bien que mal une image de soi, redéfinit sa place sur l’échelle des valeurs mondaines, obtient quelques triomphes, ressasse son échec fondateur. Sans qu’un mot soit prononcé, il s’entend raconter une épopée qui jusqu’à présent n’a pas trouvé d’autre barde : celle d’un néolibéralisme devenu nouvelle raison du mondenote.

Entre le moment où nous avons débuté cette enquête et celui où nous l’achevons, le poker a évolué de manière telle que ces conclusions doivent être précisées. Les premiers succès ont en effet eu du mal à se confirmer. Malgré sa visibilité, on a pu récemment constater une nette diminution du nombre des pratiquants. En France, une moitié à peine des vingt-cinq opérateurs autorisés en 2010 a survécu à la folie de la bulle Internetnote ; tous les mois des casinos ferment leurs poker rooms faute de participants. Certains veulent voir dans cette baisse de fréquentation la stabilisation d’un secteur soumis quelque temps à un fort effet de mode ; d’autres, une conséquence de la crise économique. Ils ne savent pas à quel point ils ont raison.

Durant le quart de siècle qui a suivi la chute du communisme, l’économie de marché est devenue pour le Moderne la dernière grande utopie. Il y a cru sincèrement, profondément, confiant en ses promesses comme il l’aurait été en celles d’une religion. Il a cru en l’utopie d’un capital en croissance perpétuelle, et en la capacité du marché à coordonner la pluralité des mondes. Après tout, le réel semblait lui donner raison : la planète entière se convertissait au consumérisme, la totalité des choses basculait dans la sphère de l’échangeable. Le monde vrai finissait par devenir une fable économique.

Le poker, qui depuis longtemps exprimait avec aisance les méandres de la circulation marchande, s’imposa alors comme un exercice spirituel idéal, camp d’entraînement délocalisé où chacun pouvait se préparer à l’avènement d’une économie qui bientôt soumettrait tous les modes d’existence. Plus que jamais, il a été le jeu du Moderne, et ce jusqu’en une ultime métamorphose qui ne s’écartait du projet initial que pour mieux y revenir. Logiquement, il a explosé au moment de confusion maximale entre le monde réel et la fiction marchande qui tentait de s’écrire.

La crise de l’économie mondiale a porté à ce mouvement un coup d’arrêt brutal. Crise du financement perpétuel du présent par le futur, des mécanismes d’enrichissement financiers, mais aussi du capital surconcentré et de la croyance en l’éternité de l’argent, elle a tourné rapidement à la crise de foi. Le Moderne s’est mis à douter, non seulement de la globalisation, son grand fantasme unificateur, mais aussi, bien plus gravement, de l’économie elle-même, de sa capacité à assurer l’équilibre des choses, à harmoniser le monde, à servir en somme, comme les dieux de jadis, de liant universel. En quelques mois, le récit qui faisait de l’argent la réponse ultime est devenu suspect, puis mensonger. Automatiquement, le poker s’est alors résorbé : il ne pouvait plus refléter ingénument une vision téléologique qui soudain butait sur ses contradictions.

Aujourd’hui, il est en équilibre sur la pointe d’un couteau. Directement indexé sur la croyance des hommes en l’utopie économique, son avenir dépend totalement de celle-ci. Peut-être, comme certains le prophétisent, le cycle de la modernité est-il en train de se refermer, l’urgence écologique forçant le dépassement précipité des valeurs qui depuis deux siècles ont nourri la modernité ; auquel cas nous aurons vécu sans le savoir une façon de maturité glorieuse du capitalisme dont le jeu n’aura été que l’un des marqueurs. Il est plus probable cependant que l’on n’assiste qu’à une suspension provisoire ; et qu’après un moment d’hébétude, au premier frémissement de croissance, le monde repartira à la poursuite des lendemains chantants de la marchandise globale, laissant aux hommes le soin de colmater au jour le jour, comme d’une centrale en fuite, les crevasses qu’ils ouvrent à chaque instant dans la chair de la terre. Nul doute que le poker retrouvera alors, avec le renouvellement de son utopie fondatrice, de quoi se relancer. Et qu’on le verra encore longtemps ricaner à la face des choses.

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