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puceÊtre Forêts
Jean-Baptiste VIDALOU




Parution :26/10/2017
Format 205 x 140 mm
Pages : 144
Prix : 14 euros
ISBN : 2-355-22117-0


BONUS 
pointille Être forêts

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Jean-Baptiste Vidalou

Être forêts

Habiter des territoires en lutte

Zones

Aux communes libres, à la ZAD, aux amis…

« Chaque jour il y a de nouvelles pousses dans le vide du ravage. Nous et personne : la forêt »

Groupe Épopée, 2012

 

LÀ OÙ ON VIT, LÀ OÙ ON LUTTE

« Habiter, peupler, partir de la situation. Toujours se tenir en puissance de. »

Alain DAMASIO, Le Dehors de toute chose.

Cette époque semble ne plus tenir à grand-chose. Elle qui fuit son propre désastre en se réfugiant dans son « vaisseau spatial Terre ». Elle qui avait mis tant d’espoirs dans la religion du Progrès, voilà qu’elle se trouve livrée aux commandes d’un globe à la dérive, délestée de tout sens, proprement extra-terrestre. Elle qui prétend gouverner le monde, voilà qu’elle s’en éloigne irrémédiablement. Jusqu’à devenir hors sol. La gestion technocratique est le maigre salut dont elle peut encore se prévaloir.

Car cette époque ne fait plus que ça : gérer. Elle gère des écosystèmes, elle gère les populations, elle gère les corps, au même titre qu’elle gère un réseau électrique, qu’elle gère une salle de contrôle, qu’elle gère une cabine de pilotage. Elle qui voulait se construire un paradis, voilà qu’elle vit un véritable enfer. La cartographie qu’elle nous donne à voir se décline désormais sur ce paysage dévasté : d’un côté des chantiers titanesques de destruction du vivant, de l’autre une biodiversité muséale.

On n’aura jamais autant parlé de la « planète », du « climat », de l’« environnement global » qu’au moment même où nous nous retrouvons enfermés dans le plus petit des mondes, le monde des ingénieurs. Jamais autant disserté sur la « diplomatie climatique » que là où l’on juge de tout par des calculs et des algorithmes. Autant gloser sur le « carbone » pour en planifier des marchés. Les milieux naturels comme les lisières ou les haies de nos campagnes deviennent des infrastructures parmi d’autres, des IAE – « infrastructures agroécologiques » – avec leurs « services écosystèmes » répertoriés par télédétection spatiale.

Cette vision stratosphérique procède de l’idée selon laquelle nous résiderions sur ce globe comme s’il s’agissait d’une carte 1/1, un plan sur lequel on pourrait mettre à plat les êtres et les choses en temps réel. À la manière dont un écran fait défiler telle ou telle variable de population, tel ou tel curseur de biomasse. Toujours des points répertoriés, des flux contrôlés. Tout ce qui relève encore de l’hétérogène, tout ce qui vit d’une prodigue opacité, toujours trop chaotique aux yeux des « intendants de la planète », est sommé de se laisser intégrer à cette mise en équivalence généralisée. Rendu lisible et gouvernable.

Il n’est pas surprenant que Google travaille avec la Nasa à la compilation et à la transformation de millions d’images satellites accumulées par le programme Landsat depuis plus de quarante ans. Un algorithme analyse en permanence l’évolution des nouvelles images satellitaires reçues et, une fois éliminées les variations liées aux saisons ou à la météo, il peut déceler en temps réel les fluctuations mondiales du couvert forestier. À travers le Global Forest Watch, Google se vante d’être ainsi le premier à offrir aux professionnels comme au grand public des images de très haute résolution sur l’état de la forêt. Évidemment, une appli pour smartphone est disponible. Qu’une entreprise, se donnant pour but de cartographier l’ensemble de la planète, de même que l’intégralité de la vie de ses habitants, s’intéresse aujourd’hui aux forêts en dit long sur l’intensification de ce contrôle, devenu hégémonique. Que ces espaces, ces forêts n’aient plus de sens qu’une fois mesurés, mesurés à l’aune de leur destruction même, voilà qui est à proprement parler le désastre. Quantifier l’inquantifiable ! Google nous dit que la Terre aurait perdu 2,3 millions de km2 de forêts entre 2000 et 2012, l’équivalent de 50 terrains de football par minute !

Il paraît qu’on peut juger d’une époque à la manière dont elle traite ses forêts. On jugera celle-ci à la manière dont elle mesure, pixel par pixel, son propre anéantissement.

Une légende sumérienne, datant de 2700 avant J.-C. – sans doute la première histoire écrite de l’humanité – conte le voyage du premier grand « héros » : Gilgamesh. Ce roi légendaire d’une cité sumérienne, obsédé par la mort et poussé par un désir de renommée éternelle, décide d’entreprendre un voyage vers la forêt de cèdres. Pour acquérir la gloire due à son rang, il veut tuer Humbaba, le démon de cette forêt sacrée. Une fois le meurtre sacrilège consommé, Gilgamesh abat la forêt de cèdres et envoie les bûches vers la cité, flottant sur les rivières, à la manière des cadavres des rites funéraires. Le roi Gilgamesh détruit ainsi une autre loi, plus ancienne, la loi de ce qui est « en dehors » des murs de la cité. La loi de la forêt. Au-delà de l’épopée, la civilisation des Sumériens semble avoir été la première à déforester massivement, à arracher les forêts, celles, fameuses, de cèdres du Liban. Insatiables, ils durent aller toujours plus au nord pour trouver des ressources, jusqu’à ce que toutes les montagnes soient rasées. L’histoire de Gilgamesh raconte peut-être la première catastrophe écologique, la catastrophe qu’est la civilisation elle-même.

Les épopées révélaient leur époque, aujourd’hui nous n’avons même plus de récits pour appréhender la nôtre. Il nous reste des murs d’écrans pour contempler le désastre. Et nos yeux pour pleurer. La dévastation du monde est devenue cet objet que l’on regarde d’« en haut », depuis nos satellites. Dans tous les cas, nous y sommes comme des étrangers. Littéralement coupés du monde sensible. D’ailleurs, depuis si haut, depuis ces données satellitaires, que voit-on ? Sûrement pas les formes de vie d’une forêt, ni la profusion des plantes ni la fourmillante vie du sol. S’il y avait des « signes » dans les épopées, traduisant le monde en gestes, il n’y a plus que des « signaux » sur un écran tactile.

Mais si l’on revient sur Terre, si l’on brise cet écran posé sur le réel, la forêt se donnera à nous d’une tout autre manière. Si on y va dans cette forêt, si on y ramasse ou coupe du bois, si on y cueille, si on y chasse, si on y joue, si on y flâne, si on la défend, si on s’y bat, on la saisira autrement qu’en termes de chiffres, de ressources, de données. Un autre rapport au monde peut alors se construire, fait d’espaces irréductibles les uns aux autres. Une manière de se tenir droit. De ne plus courber la tête. S’enraciner mais aussi surgir. Se déployer. Quelque chose comme une verticalité inédite. C’est peut-être d’abord cela une forêt et ce que l’on a envie d’y défendre : un événement vertical. Quelque chose qui, contre l’étrangeté du monde administré, est enfin. Pleinement là.

La civilisation occidentale s’est bâtie, pierre par pierre, sur les cendres des forêts, et il n’est pas absurde, à présent, de penser que celles-ci ripostent, comme à d’autres moments d’intense configuration historique. De nouvelles pousses viennent percer chaque jour davantage la chape de béton de l’époque.

Il n’est pas tant question ici de La Forêt que des usages et des liens que nous entretenons avec les forêts. Mieux, il s’agit ici de voir comment nous sommes forêts. Des forêts qui ne seraient pas tant ce bout de « nature sauvage » qu’un certain alliage, une certaine composition tout à fait singulière de liens, d’êtres vivants, de magie. Non une étendue mais une puissance qui croît, en son cœur comme à ses lisières. Les forêts, c’est une réalité sensible, moins un « espace recouvert d’arbres », comme sa définition courante le laisse à penser, qu’une façon singulière d’agencer le monde, de l’imaginer, de s’y attacher. Peut-être que ceux qui habitent leurs quartiers, leurs champs, leurs ateliers ou leurs bocages pourraient arriver aux mêmes conclusions. Dans tous les cas, il en va des formes que l’on se donne et des matières que l’on suit, tels les fils du bois sous les gestes de la main. Comme cette belle charpente qui vient de la forêt toute proche et que les compagnons seront allés chercher dans ce but précis, scrutant les arbres en y voyant déjà les assemblées que la nouvelle bâtisse abritera. Une façon aussi de prendre soin, de se guérir du ravage. Et de se défendre ensemble.

 

Depuis une dizaine d’années, que ce soit sur la ZAD du bois de Tronçay dans le Morvan, dans les bois de Sivens, à Notre-Dame-des-Landes, dans la forêt des Chambarans à Roybon, à Bure ou dans les Cévennes, il est évident qu’il se passe quelque chose du côté de la forêt et des autres « espaces de faible densité », comme il est dit dans quelque bureau sordide de quelque donneur d’ordre sordide. Certains ont commencé à habiter ces espaces, tout en intensité. À les habiter précisément contre la planification qui leur est dévolue. Contre ce futur aménagé qui voudrait les voir convertis en « systèmes entreprenants », « avant-scènes des métropoles », « plates-formes productives » ou pures « zones de relégation ». Avec la détermination de sortir du monde de l’économie, ce vide, et d’en bloquer les infrastructures de mort. Un tout autre rapport au territoire se dessine alors. Une autre sensibilité prend consistance. Une sensibilité commune qui se bâtit contre cette science militaire qu’est l’aménagement du territoire, ici contre un barrage, là contre un centre de loisirs, un aéroport, une extraction de biomasse. Mais ce n’est pas qu’une affaire locale. Les paysans du Guerrero au Mexique se battent depuis plus de quinze ans pour libérer leurs forêts des exploitants, les trappeurs du peuple Cris du Canada défendent la forêt boréale de la vallée de Broadback contre la déforestation, les Penan de Bornéo forment des barrages et s’arment de sarbacanes contre les compagnies de plantations de palmiers à huile, dans la forêt d’Hambach en Rhénanie la résistance s’organise pour bloquer l’extraction de lignite à ciel ouvert et la destruction de la dernière forêt primaire d’Europe, en Grèce près d’Iérissos, les habitants se battent pour défendre la forêt de Skouries contre une mine d’or et de cuivre… Partout des luttes sont menées qui résonnent de cette même idée : la forêt n’est pas un gisement de biomasse, une zone d’aménagement différé, une réserve de biosphère, un puits de carbone, la forêt c’est un peuple qui s’insurge, c’est une défense qui s’organise, ce sont des imaginaires qui s’intensifient.

 

Partant de là où nous vivons, et tentant de récupérer quelque prise sur nos existences, nous sommes allés à la rencontre de notre forêt, de nos forêts et aussi de ceux qui les défendent. Nous y avons découvert une tout autre perception que celle asphyxiante de l’aménagement du territoire. Nous y avons découvert des continents innombrables, des sentiers inédits, des amitiés inébranlables. Une perception du monde depuis laquelle il était enfin possible de respirer. Nous y avons rencontré aussi des époques et des pays, qui, pour sembler des plus éloignés, n’en étaient pas moins proches, presque intimes. Une nouvelle géographie s’est ainsi donnée à voir et à parcourir. Des êtres et des choses se sont déployés qui se sont mis à habiter nos lieux, nos esprits. Nous avons seulement tenté ici d’amplifier cette rencontre, propager ce que ces peuples de la forêt, ces luttes, ces imaginaires charrient, révélant ce qu’ils ont de singulièrement commun. De foncièrement actuel. Avec la sensation tranchante d’être devenus plus forts. Et depuis là, pouvoir saisir, autrement qu’en éternelles victimes, la guerre qui nous est faite.

 

Il y a des lieux comme ça qui cristallisent des attachements irréductibles, des attachements que l’on ne peut trahir. Les habiter, c’est aussi habiter toute une histoire, avec son passé insurgé. Ici, dans ces montagnes qu’on appelle Cévennes, le passé peut se lire à même le territoire. Ses serres et ses valats ont été le terrain de différentes formes de révoltes, que ce soit à travers la guerre des Camisards au début du XVIIIe siècle ou les maquis antifascistes pendant la Seconde Guerre mondiale. Puis, dans les années 1980, avec la lutte populaire et victorieuse contre le barrage de la Borie. Comme si ces zones montagneuses étaient propices au refuge et à des formes originales de résistance. Emblématique est la guerre des Camisards, dont le rapport de force n’a pas uniquement été déterminé par la géopolitique des guerres de religion mais par toute une réalité territoriale et par les efforts répétés des pouvoirs en place pour aplanir ces vallées profondes et ces crêtes acérées. Pour en faire une carte lisse, enfin lisible. Ce qui se passe aujourd’hui autour du projet de l’entreprise allemande EON, avec sa mégacentrale à biomasse de Gardanne, qui viendrait s’approvisionner dans les Cévennes en bois-énergie, n’est pas étranger à cette logique de « pénétrabilité ». Renforçant encore la vocation de la région, depuis les années 1960-1970, dédiée à l’exploitation du bois, au tourisme et à la muséification de la nature. Que ces pôles se superposent point par point n’est pas contradictoire. Préservation et exploitation forment aujourd’hui les deux faces d’une même colonisation qui veut que ces montagnes et ces plateaux soient désenclavés et entrent dans l’ordre de marche de l’économie. Ici comme partout sur cette Terre, ce qu’on appelle « aménagement du territoire » doit être compris en tant que guerre de basse intensité. Une guerre menée non seulement contre les lieux qu’elle annihile, mais contre les vivants eux-mêmes.

Toute friction de terrain, comme tout peuple trop déterminé, devra s’aplatir ou affronter tôt ou tard le pouvoir aménagiste et ses militaires. Les forêts ne sont qu’un front parmi d’autres, mais qui se trouve presque toujours en première ligne des projets de mort. Modérant quelques subtilités plus ou moins démocratiques ou plus ou moins fascistes, ce sont les mêmes stratégies qui prévalent sans exception à la surface du globe. Évacuer, raser, extraire, exploiter. Que ce soit pour un barrage, des cargaisons de bois-énergie, un Center Parcs avec bulle tropicale, un centre d’enfouissement de déchets radioactifs, un aéroport, dans tous les cas, il s’agit de faire circuler des matières premières et leurs gravats, mais de les faire circuler sur les ruines du monde.

Est-il étonnant que le mot lui-même « aménagement », qui remonte au XVIIe siècle, veuille dire l’« art d’aménager les forêts d’une manière administrative » par l’organisation des coupes, la sélection des réserves, la définition des rotations ? Ce sont en effet les forêts et les peuples qui vivaient à leurs lisières qui ont eu à subir en premier la puissance des pouvoirs en place, royaux puis étatiques. En France, les gigantesques forêts royales du XVIIe siècle sont aménagées pour la chasse à courre comme de véritables villes, avec leurs routes, leurs carrefours en étoile, leurs ronds-points, leurs plans géométriques. Au XVIIIe siècle, avec la mise en carte de Colbert, les forêts sont rigoureusement parcellisées, systématiquement bornées. Les ingénieurs militaires de l’époque sont aussi de parfaits connaisseurs de l’économie sylvicole, comme le célèbre Vauban. La réduction des angles morts, les perspectives, les axes de tir sont d’abord mobilisés pour faire de la forêt un territoire de chasse avant de l’être pour construire des fortifications d’un nouveau genre. Au XIXe siècle, la gestion forestière assoira sa domination pour finir de transformer la forêt en un espace sous contrôle. Tantôt mythe récréatif, tantôt gisement de bois. Dans les deux cas, une simple « ressource » à gérer. Et pour accéder à celle-ci, il fallut avant tout percer des routes, des routes et encore des routes. Le pouvoir réticulaire, qui partout, à présent, lance ses multipodes à l’assaut du monde, par tant de nœuds autoroutiers, de fibres optiques, de lignes THT, de data centers, a ses origines enfoncées non dans quelque utopie lointaine, mais dans l’aménagement de ces zones que sont les forêts.

C’est depuis cette situation que nous partons, depuis l’état saccagé de ce monde dont il serait dément de faire encore perdurer la destruction accélérée. Pour se donner les moyens de trouver un chemin praticable, moins funeste, il faudrait déjà savoir comment se déprendre de la domination matérielle des réseaux. Et par là même, se réapproprier nos conditions d’existence. Il s’agit de localiser le pouvoir : par où ça passe, comment ça circule, qui fait quoi ? Comme le dit très justement le Comité invisible, le pouvoir actuel ne se définit pas par ses institutions politiques mais par ses infrastructures. Il est architectural plus que représentatif. Il agence des espaces, il administre des choses, il gouverne des hommes. Contre ce pouvoir très matériel, il est devenu sans conséquence de se tourner vers les symboles représentatifs. C’est du côté de l’ingénierie, de l’aménagement du territoire, du design des réseaux qu’il faut regarder pour comprendre ce à quoi nous avons affaire. « Identifier ce système, en tracer les contours, en déceler les vecteurs, c’est le rendre à sa nature terrestre, c’est le ramener à son rang réel. Il y a là aussi un travail d’enquête, qui seul peut arracher son aura à ce qui se veut hégémoniquenote. »

La configuration actuelle de la forêt se décline sur cet axe foncièrement « aménagé ». Elle est moins un objet institutionnel qu’un ensemble traversé de flux, de ressources et d’énergie. Et le corps d’État qui prétend encore la gérer ne se comprend que dans la mesure où il est, historiquement, un corps d’ingénieurs. La transformation des forêts en infrastructures énergétiques est évidemment le point de contact, le symptôme flagrant de la fusion entre les fonctions de « gestion patrimoniale », d’« aménagement » et de « production énergétique », aucune distinction pertinente ne pouvant plus être faite entre pouvoir politique et pouvoir infrastructurel. Le partenariat entre l’énergéticien allemand EON et le parc national des Cévennes autour du projet d’exploitation de la forêt cévenole pour son bois-énergie, pris pour beaucoup comme une trahison de la part des pouvoirs publics, ne doit pas nous leurrer sur la politique première d’un tel dispositif qui consiste à faire de la forêt un « mythe récréatif » et une « ressource exploitable », invariablement une infrastructure. En ce sens, l’affaire de la centrale à biomasse d’EON ne concerne évidemment pas que les « locaux ».

Enquêter sur ce qui se passe ici, localement, implique donc tôt ou tard de faire face à l’organisation même de ce monde. EON, troisième groupe mondial de l’énergie et paradigme de ce pouvoir infrastructurel – producteur de nucléaire, de gaz, de pétrole, d’éolien, de biomasse mais aussi d’aluminium, d’acier, de logistique, d’emballage, d’électronique –, planifie ici une exploitation forestière dans un rayon de 400 kilomètres, ce qui veut dire que cela pourrait toucher, au plus près, la centrale de Gardanne, les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse, le Var, puis par élargissement excentrique les Alpes-de-Haute-Provence, le Gard, l’Hérault, puis l’Aude, l’Aveyron, la Lozère, l’Ardèche, la Drôme, les Hautes-Alpes, les Alpes-Maritimes, et enfin, au plus loin, les Pyrénées-Orientales, l’Ariège, la Haute-Garonne, le Tarn, la Haute-Loire, l’Isère, la Savoie, bref presque la moitié de la France. Le groupe projette d’extraire pas moins de 850 000 tonnes de biomasse par an ! Sachant que la conversion de la centrale (passant du charbon à la biomasse) s’est faite avec un apport de fonds de quelque 220 millions d’euros, financés en partie par la Caisse des dépôts et consignations et sa filiale « infrastructure », on comprend mieux les enjeux énormes que ce genre de « projet à énergie propre » met en branle.

Aujourd’hui, la crise énergétique elle-même n’est qu’un moyen d’expérimenter des nouvelles formes de gouvernement et les mesures d’exception qui vont avec. Dans ce que la consacrée « transition énergétique » nous offre de mobilisation quotidienne, il en va, à l’évidence, non d’une alternative au désastre en cours, mais bien de la seule tentative de porter un illusoire remède à la débâcle du corps politique. Dans les bureaux de l’UE ou de l’Otan, les gouvernants de ce monde ne mettraient pas un tel point d’orgue sur le dossier de la « transition » et ses infrastructures s’il n’y avait, à travers cette question stratégique, quelque réagencement en train de se jouer dans le gouvernement des hommes – et la volonté de leur part non de « transitionner » (quelle blague), mais de s’offrir un peu de répit. « L’époque des changements d’époque est terminée, au moins depuis 1945. Nous ne vivons plus à présent une époque de transition précédant d’autres époques mais un délai », disait Günther Anders, lui qui avait un sens aiguisé de l’histoire.

À ceux qui oseraient remettre en cause, un tant soit peu, cette nouvelle idole qu’est la « transition », la menace du black-out émanant des dirigeants politiques est la seule réponse de ce gouvernement-là. Obéissez, ou ce sera le chaos. Coopérez, ou ce sera le retour à l’âge des bougies. Dans la vision stratégique de RTE (Réseau de transport d’électricité), le lien social, c’est le réseau électrique : « Pour relever le défi de la transition énergétique, nous devons nous appuyer sur ce qui nous relie : le réseau de transport de l’électricité, les autoroutes de l’énergie. » Ce qui en dit long sur ce qui reste justement de « liens sociaux », mais aussi sur l’espèce de maillage intégral qui se prépare là. Le pouvoir prétend, dans la nouvelle religion des « énergies vertes » et des smart grids, approfondir son œuvre de salut qui n’est autre que celle d’un contrôle encore plus serré des populations. Plus encore de compteurs intelligents, d’objets connectés, de capteurs. Voilà l’idée de ce pouvoir gouvernemental : tout prévoir, tout calculer, c’est-à-dire tout réduire à de l’économie.

En partant de là où on vit, de là où on lutte, notre pari est radicalement inverse. Tout n’est pas calculable, tout n’est pas économie. Il y a de toute part des êtres et des choses qui résistent à cette mise en équivalence intégrale. Des forces vives qui n’en peuvent plus de cette dévastation des existences. Tentant de déserter la machinerie sociale et ses circuits, elles créent de nouveaux espaces à la hauteur de leurs désirs, à même la Terre. Repartir de là, de cette gravité, éminemment politique. Cela ne veut bien sûr pas dire cesser de se rencontrer, ou de voyager, mais dessiner d’autres lignes, des lignes de vie, des lignes de lutte, se croisant, proliférant. Ce qui se passe ici résonne déjà ailleurs, plus loin.

Nous ne donnerons pas ici de recettes ni de solutions toutes faites. Nous tâchons d’être forêts. Comme une force qui grandit, tige par tige, racine par racine, feuille par feuille. Jusqu’aux cimes débordantes, entre ciel et terre, devenir ingouvernables.

UN PAYS PAS COMME LES AUTRES

« Cela serait déjà fini s’ils voulaient marcher en plus grande troupe, mais ils se séparent à tout moment et à travers les bois, vont se rassembler pour faire entreprise et aussitôt après ils deviennent invisibles, se jetant dans les endroits que l’on ne peut deviner. »

Lettre du maréchal de Broglie, 1702.

En octobre 1701, Abraham Mazel, cardeur de laine, l’un des prophètes cévenols qui emmenèrent l’insurrection camisarde, fut pris par un songe. Il avait vu des bœufs noirs bien gras qui venaient brouter les plantes d’un jardin. Les bœufs noirs désignaient en fait les papistes que les protestants se devaient de chasser hors de leurs jardins, de leurs temples. Suite à cette inspiration, Mazel décida d’aller libérer, avec une petite troupe descendue des hauteurs du mont Bougès, les prisonniers du Pont-de-Montvert dans la résidence de l’abbé du Chayla, archiprêtre des Cévennes, inspecteur des missions, des écoles et des chemins, et l’un des tortionnaires les plus haïs de la région. La libération des prisonniers et le meurtre de l’abbé inaugurèrent huit ans de guérilla dans les montagnes cévenoles, menée par de petits groupes mobiles, avec l’appui de la population et connaissant parfaitement le terrain. 2 000 à 3 000 hommes tinrent ainsi en échec 25 000 soldats. Les camisards ont recouru aux tactiques de guérilla en interceptant les convois royaux reliant Florac à Saint-Jean-du-Gard (l’actuelle Corniche des Cévennes) et en organisant des embuscades nocturnes sur tout le territoire. Territoire dont Basville, l’intendant du roi Louis XIV (sorte de préfet de l’époque), avait décrit dans ses rapports attristés le caractère « impraticable ». C’est d’ailleurs pour remédier à cette topographie singulière qu’il y fit percer les fameuses « pénétrantes » afin de faire passer ses troupes. Ce pays est trop « enclavé », au grand désespoir aussi de Broglie, maréchal du Languedoc, qui dans une lettre de 1702 note avec mépris : « Si ce pays était comme les autres, on pourrait plus aisément venir à bout d’une pareille affaire, mais quand personne ne veut parler et que tout est montagne et précipice où coulent des torrents, on a beau chercher et on ne trouve rien que par des hasards infinis… Il faut, à force d’aller et venir avec des détachements qui courent continuellement, tâcher de les trouver et de les battre, ce qui ne manquera pas, si on peut leur tomber sur le corpsnote. »

« Un pays pas comme les autres », où le relief est tout à fait propice à la guerre d’embuscades avec sa succession de fonds de vallée et de lignes de crête, ses bois, son lacis de hameaux, de fermes, de sources et de sentiers, sans secret pour les enfants du pays, avec son abondance de grottes et de caches. Les camisards sont d’abord des partisans qui se battent dans leur vallée ou leur montagne. Leur force, c’est leur enracinement et le soutien total de la population. C’est une puissance tellurique. Profitant de tel versant jeté dans l’ombre, de tel bois, de tel rocher, de telle grotte, de tel hameau pour se cacher, y tenir réunion, organiser un magasin de munitions, un hôpital de fortune pour les blessés, s’y ravitailler. Mais tout aussi bien en plaine, loin de leurs bases montagneuses, en s’invitant dans les villes, ils semblent avoir pu tenir un certain temps et user de mille feintes, notamment par le déguisement et les embuscades, pour tromper les forces royales. Et là est le plus important : les camisards ne défendent pas la forêt, ils sont la forêt, ils sont la montagne. Une forêt qui prophétise, qui se bat, qui se soigne, une montagne qui se déplace, qui ruse, qui emporte des victoires. Les débordements corporels des prophètes et prophétesses, leur effusion affective, leurs tremblements et leurs discours apocalyptiques étaient les signes non d’une quelconque hystérie, mais bien de la force collective émergeant de l’expérience d’avoir vu leurs institutions et leurs pasteurs fuir en Suisse ou en Angleterre, plutôt que de livrer bataille à leurs côtés. Ces débordements avaient été diagnostiqués comme « fanatisme », sorte de nouvelle maladie de la tête, par les doctes médecins de Montpellier pour conjurer ce qu’ils ne comprenaient pas.

Face à cette révolte inédite, la stratégie logistique de l’intendant Basville est de construire sur trois fronts : agrandir les églises, bâtir des forts (Nîmes, Alès, Saint-Hippolyte, tous construits par les ingénieurs militaires du corps des fortifications) et percer des chemins pour le transport des troupes et des matériaux. L’aménagement du réseau des chemins (chemins roulants et chemins de traverse) apparaît alors de plus en plus indispensable. Le plan militaire ne peut donc être séparé d’un autre qui lui est parallèle, le plan des ingénieurs. Ces personnages, très appréciés de Basville pour leur compétence multiforme, joueront un rôle important en Languedoc dans l’urbanisme, l’architecture, la construction des ports, des canaux ou des jardins. Les chemins royaux des Cévennes se sont greffés sur les axes de circulation économique et militaire, dont l’entretien prioritaire était financé par les États du Languedoc. Sur ce réseau de plaine, l’intendant Basvile fait percer, au nord, ses « pénétrantes », routes stratégiques dont le but était de mieux contrôler le massif cévenol. Comme l’écrit en 1992 un ancien préfet, non sans quelque admiration technocratique pour la politique logistique de l’intendant : « Les pénétrantes sont les premiers chemins royaux des Cévennes, appelés encore, il n’y a pas si longtemps, chemins de Basville. Fidèle à sa méthode, Basville fait appel à des ingénieurs spécialisés dans les techniques de construction routière pour l’établissement des tracés et des coûts qui sont fonction de la difficulté de chaque tronçon. Le manuel de base auquel se référeront tous les responsables en matière de chemins, qu’il s’agisse d’ingénieurs militaires ou civils, de subdélégués de l’intendant, ou d’inspecteurs des chemins, est Le traité de la construction des routes de l’ingénieur Gautier [un des premiers inspecteurs généraux des Ponts et Chaussées, qui participera plus tard à la construction du canal du Midi]. Ce livre préconise les méthodes nouvelles d’établissement des profils routiers, et de travail à l’explosif dans les passages en roche dure. […] Basville confond à dessein toutes sortes de chemins allant des voies pour chars à bœufs aux sentiers muletiers, seuls moyens de transport connus dans les Hautes Cévennes jusqu’à la fin du XVIIIe sièclenote. » Malgré ces « pénétrantes », les Cévennes restent donc largement inaccessibles de par leur topographie même et les modes de vie qui s’y ancrent. Comme si quelque chose d’irréductible résistait sans cesse à cette volonté de lisibilité et de colonisation.

Il faut ajouter que les troupes royales ne s’arrêtèrent pas là. Face à une révolte qu’elles ne pouvaient maîtriser, est décidé à l’hiver 1703 le « rasement des Cévennes ». Il s’agissait, en quelque sorte, de sortir le poisson hors de l’eau. En terrorisant la population, en détruisant les fours à pain, en brûlant les maisons, il fallait faire en sorte que les insurgés se retrouvent « à découvert », sans soutien matériel. La population de plusieurs villages fut entièrement déportée, les hommes condamnés à mort ou envoyés aux galères, les femmes emprisonnées à la tour de Constance ou à Perpignan, les enfants envoyés dans des familles catholiques. Des techniques de terreur psychologique qui ne cesseront d’être reprises dans les guerres coloniales jusqu’au XXIe siècle.

Cette guérilla de « fanatiques » fut en vérité l’insurrection de tout un peuple et la défense commune d’un territoire en guerre. Territoire à la fois géographique mais aussi imaginaire, puisqu’il dépassait largement les seules Cévennes pour se diffuser à travers toutes les régions limitrophes. Et jusqu’aux pays de l’exil, en Suisse, en Angleterre. La guerre des Camisards est devenue, bien au-delà des commémorations de la communauté protestante, un cas d’école à étudier pour les experts en stratégie contre-insurrectionnelle afin que « des montagnes cévenoles aux reliefs afghans puissent être tirés des enseignements militairesnote ». Les experts l’ont érigé en cas typique de guerre asymétrique « sur fond de fanatisme religieux ». Plaquant sur cet événement singulier leur conception étriquée, certains en ont fait une sorte de « guerre contre le terrorisme » en plein XVIIIe siècle, bien avant l’Algérie, l’Afghanistan, l’Irak et la Syrie.

Mais on ne peut comprendre cette guerre des Camisards sans la replacer sur un autre terrain, alors en train de naître, à savoir celui de l’aménagement du territoire. Un front qui ne pouvait se déployer qu’à travers les fonctions militaires et civiles de l’ingénieur, avec pour but de lisser, aplanir tout obstacle, qu’il soit naturel ou humain. L’intendant Basville n’aurait pas mis autant de hargne et de moyens matériels à mater cette révolte populaire si derrière la guerre de religion ne se tramaient les premiers grands travaux d’aménagement. Il n’est qu’à voir les délibérations des États du Languedoc à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe pour voir l’intensité des efforts fournis autour des travaux publics et des communications : assèchement des marais, construction de canaux, routes, ponts ou ports (comme celui de Sète, très important pour la logistique militaire). Dès lors, les Cévennes, « ce pays pas comme les autres », représente une contrée trop enclavée sur la carte d’une région en pleine transformation. Dans le cadre général du développement commercial et manufacturier du royaume de France, c’est la circulation et les échanges qui ont la priorité. Tandis que les premiers calculs de rentabilité sont mis au point, les routes sont classées en fonction de leur intérêt économique. Au XVIIIe siècle, des cartes exactes de la France sont enfin établies. L’idée de l’aménagement du territoire voit le jour : la juxtaposition anarchique des particularismes locaux devra céder la place au territoire moderne, mesurable, calculable aussi bien en termes techniques qu’économiques.

C’est, sans surprise, à un ingénieur général des Ponts, des Eaux et Forêts, issu de Polytechnique et de l’École nationale des ponts et chaussées, Antoine Picon, que l’on doit d’avoir analysé cette histoire au plus près dans un livre publié en 1988, Architectes et ingénieurs au siècle des Lumières : « L’ingénieur [du XVIIIe] a reçu pour tâche de recoudre les lambeaux d’un territoire émietté. Son “génie” s’emploie à rétablir des “communications utiles” entre des lieux séparés par un relief à première vue infranchissable […]. Concrètement, l’ingénieur s’occupe en priorité des communications physiques. Il lui faut relier des provinces entre elles au moyen de la route et du canal, jeter des ponts, construire des ports […]. Un élève de l’École des ponts au XVIIIe siècle révèle cette lutte violente de l’ingénieur face au territoire : “Après avoir examiné par la théorie la marche des mondes infinis donnés à ses regards, après avoir fixé leur retour sur l’un ou l’autre hémisphère, après s’être occupé des moyens de combattre les éléments, et de les faire servir et se plier à ses desseins, le savant sort de son cabinet et des milliers de bras soumis à ses ordres sont autant de leviers qu’il emploie pour aplanir les montagnes, joindre les mers et rendre fertiles des régions inhabitéesnote”. »

Cette description est des plus éloquente quant à cette guerre que l’ingénieur livre au monde. Elle vaut pour le siècle des Lumières comme pour notre époque, où le « génie » calculateur semble s’être développé à un point tel que ses projections enserrent à présent toute la surface du globe. Par autant de réseaux, par autant de communications, par autant de comptabilités, c’est bien ce que font les ingénieurs : faire du monde un substrat homogène, une surface plane sur laquelle poser et exercer le pouvoir. La vérité, que nous héritons de trois siècles de progrès, a moins la teneur des grandes idéologies que celle très matérielle des infrastructures, gravant dans la chair du monde leurs lois faites d’acier, de béton et de câbles.

PETITE HISTOIRE DE CARTE

« La carte est l’instrument d’une domestication du territoire de l’Autre, qui lui-même subit une extranéation subtile, mais inexorable. »

Bertrand WESTPHAL, Le Monde plausible. Espace, lieu, carte.

Il existe une carte des Cévennes dessinée en 1703 à Paris par un géographe du roi, un certain Nolin. Elle est très révélatrice, car outre le fait qu’elle dresse les premiers tracés routiers de la région, elle contient une dimension hautement politique. On y voit, du sud au nord, la gradation topographique des plaines de Nîmes jusqu’aux montagnes et vallées cévenoles, puis les premiers causses, bien dessinés et venant trancher le plat des plaines, ce qui donne à la carte une sorte de relief quasi imaginaire où les montagnes émergent de-ci de-là comme des monticules. Constellant la carte, des points noirs représentent les bourgs et les villes. Les chemins royaux (de 15 pieds de large, à peu près 4,5 mètres), dessinés en gras, traversent tout le territoire en reliant entre eux les points les plus stratégiques. Plus irrégulier et imperceptible, le réseau des routes et des chemins de traverse (d’une largeur de 10 ou 7,5 pieds, en gros 2 à 3 mètres) irrigue les zones les moins accessibles. Une légende indique la distance précise entre les villes et les villages importants. Les troupes de « dragons », les soldats du roi, se retrouvant en terrain inconnu, avaient un besoin crucial, pour leur progression, d’une estimation des distances. Mais cette mesure mathématique avait peu de sens pour ceux qui se déplaçaient à même leur pays, empruntant les chemins et les sentiers connus d’eux seuls. Les mesurer aurait été impossible, s’agissant dès lors non d’une cartographie militaire, mais de lignes de vie. On ne mesure pas des lignes existentielles, on les éprouve, à même la surface des rochers, à même le sol noir des forêts.

C’est le frontispice, en haut à gauche de la carte, qui lui donne tout son sens. Il montre, cachés dans une espèce de chaos de rochers obscurs, une troupe de camisards armés, se préparant à tendre une embuscade. La légende est on ne peut plus explicite : « Les montagnes des Cévennes où se retirent les fanatiques du Languedoc et les plaines des environs où ils font leurs courses [c’est-à-dire leurs expéditions], avec les Grands chemins royaux faits par l’ordre du Roi pour rendre ces Montagnes praticables sous les soins de M. de Basville, intendant de Languedoc. » Carte stratégique donc, censée figurer, sous la menace invisible de ces « fanatiques », le triple plan de la contre-insurrection menée par Basville en Cévennes ; avec, marqués en gras, ses forts, ses églises et ses routes royales. Carte évidemment militaire puisqu’elle produit moins une représentation de l’espace que la reconnaissance de celui-ci en vue d’y mener des actions. Le fond de la carte et sa topographie, allant du plus plat au plus escarpé, symbolisent ainsi moins quelques lignes de courbes réelles que la pénétration du territoire par des routes qui semblent survoler les monts et les vallées presque en ligne droite. Elle détonne avec les autres cartes de l’époque, plus « géométriques », qui reproduisent des villes fortifiées en forme d’étoile selon les plans du fameux Vauban, maréchal de France, à la fois ingénieur militaire, cartographe, mathématicien, économiste et agronome qui, sous Louis XIV, construira ou améliorera une centaine de places fortes dans tout le royaume – dont les forts comme Nîmes, Alès, Saint-Hippolyte-du-Fort, avec tout autour leurs jardins bien tracés, leurs vergers en rang, leurs campagnes paisibles. Sans doute que les montagnes cévenoles, elles, se prêtaient peu à une telle vision « civilisée » de l’espace, et que, pour l’intendant Basville et ses cartographes, elles ne signifiaient que « chaos ». Chaos auquel il fallait, au plus vite, mettre bon ordre.

C’est du reste une vieille histoire. La cartographie, dès son origine impériale, aura été conçue comme un outil de colonisation, une manière d’écrire le récit d’une conquête où le civilisé s’empare de territoires soi-disant « vides » mais qu’il s’agit en fait toujours de « vider », car ils sont peuplés. L’autre, l’ailleurs n’existent que pour être dénigrés, domestiqués, effacés. À travers la cartographie de colonisation, comme le dit bien Bertrand Westphal, l’autochtone est « représenté sous un jour caricatural : l’allégorie anthropologique paraissait alors vouée à un enjeu politique immédiat, à savoir diminuer sa cible, minimiser son diamètre. L’Autre était fondu dans le bestiaire que le cartographe attribuait aux lieux, il était reproduit de façon fantaisiste […]. Avant la conquête, l’environnement de l’habitant des lieux était encore amorphe. Il appartient au colonisateur, figure quasi divine, de donner forme à l’espacenote. »

On peut se demander à quoi auraient pu ressembler leurs propres cartes, si les camisards les avaient dessinées. Mais ces enfants du pays avaient-ils besoin de cartes pour se repérer ? Ou étaient-ils à ce point imprégnés du territoire qu’ils auraient plutôt fait usage de cartes mentales, de cartes existentielles, sans faire de différence entre la vie et les lieux parcourus. Il ne faut pas oublier que plusieurs générations de huguenots, ayant subi la répression des dragonnades, avaient dû ruser sans cesse pour maintenir leur foi et leur mode de vie. Les plus jeunes eux-mêmes, ceux qui formeront les troupes de camisards, avaient baigné dans cette atmosphère de résistance quotidienne, participant comme tout un chacun aux assemblées clandestines dans les forêts ou les grottes. On peut imaginer que le terrain qu’ils parcouraient de jour et de nuit ait imprégné leurs corps et leurs esprits. Il était dès lors inutile de représenter ces montagnes, ces forêts, ces vallées, ces hameaux, ces sources, ces caches, ces magasins. Les représenter sur le papier aurait décharné ces liens, au risque aussi de les trahir si pareils documents étaient tombés entre les mains de l’ennemi.

Pour le géographe-ingénieur, le territoire ne peut se lire qu’au travers d’un plan, et tout plan est un théâtre d’opération. C’est d’ailleurs le sens même du mot latin ingeniator. « L’ingénieur est celui qui mesure ; il est aussi celui qui procède au proujet, c’est-à-dire à la reconnaissance avancée d’une place, en vue de préparer les dispositifs utiles à son siège, ce qui demeurera l’une des attributions de l’ingénieur militaire jusqu’au XIXe siècle. Tel est le premier sens de notre mot projet. Qu’il soit dès le XIIe siècle le propre de l’ingénieur est en soi intéressant puisque cela vaut jusqu’à nos jours. Dès cette époque, dans l’art militaire, l’ingénieur est celui qui sait prévoir et se donner les moyens d’inventer des artifices qui déconcertent (trompent) l’ennemi, en vue d’une “entreprise”, au sens guerrier du terme, une action tactique et stratégiquenote. » C’est cette dimension militaire de l’ingénieur, cette « projection », qu’il faut voir dans toute la logistique mise en place par les forces royales pour mater la rébellion camisarde. Et c’est bien au même proujet que nous devons penser aujourd’hui, lorsqu’on vient nous parler de « projet d’infrastructure », de « projet d’aménagement », de « projet de modernisation ». Dans tous les cas, une entreprise militaire. La planification de l’ingénieur doit mesurer, découper, sectionner le réel, elle doit le partitionner par autant d’infrastructures et de calculs économiques pour pouvoir asseoir sa domination. Il aura fallu d’abord neutraliser les alliances, extraire les êtres, aplanir les singularités, puis recoder tous ces morceaux, faire tenir ces restes de vie, raccommoder ces lambeaux de territoires pour qu’une chose comme un champ d’arbres devienne une « forêt » dans un paysage abattu à terre et qu’on puisse baratiner sur le « patrimoine mondial de l’humanité » sans voir que ce patrimoine n’est plus qu’une catégorie gestionnaire. Chaque pan de l’économie et du social est désormais investi de ces mécanismes de projet, de mesure, de contrôle. N’est-ce pas ce qu’on appelle l’« ingénierie sociale » ? À savoir, la pénétration de toutes les sphères de l’activité humaine par les armes du manager, la fonction du pilote, opérant à coups de normes, puis de bulldozers et de grenades de désencerclement.

C’est désormais la règle : tout aménagement du territoire, avec quelque envergure, se voit escorté dans sa réalisation par la police ou l’armée. Chaque chantier est « protégé », grillagé, clôturé, parfois par des murs en béton. Ces zones présentant de plus en plus des allures de fortins, surveillés nuit et jour, comme cela se passe dans le val de Suse pour le chantier de la ligne TGV Lyon-Turin ou à Bure. En ce sens radical, tout gouvernement aujourd’hui est moins un gouvernement politique qu’un gouvernement de projet. Et tôt ou tard sifflent les gaz et les balles.

DES FRICTIONS DE TERRAIN

« Il a été fait plus de 100 chemins de 12 pieds de large [4 mètres environ] qui percent tout au travers des Cévennes et du Vivarais, et qui ont si bien réussi que toutes sortes de voitures vont maintenant, très commodément dans tous ces lieux qui étaient auparavant presque inaccessibles, et il n’y en a point où l’on ne fait rouler du canon et porter des bombes, si cela était nécessaire. »

BASVILLE, Mémoire sur le Languedoc destiné à l’instruction du duc de Bourgogne, 1697.

Lorsqu’on monte de Saint-Jean-du-Gard vers le col Saint-Pierre, en plein cœur des Cévennes camisardes, à la limite du Gard et de la Lozère, on se retrouve sur la corniche des Cévennes. La Corniche est un itinéraire touristique très apprécié, entre autres par les motards et les mobile homes, qui rejoignent Florac pour emprunter ensuite les gorges du Tarn et de la Jonte. Si l’on vient d’Alès, on aura compris par les panneaux d’indication qu’on « rentre » dans les Cévennes, comme on entre dans un musée, cette ville étant définie par l’administration comme l’une des cinq portes des Causses-Cévennes, bien de l’humanité. Pourtant, tout le long de la montée en lacets, d’autres types de messages s’offrent à des regards alors forcés de ralentir. Les rambardes de sécurité portent d’innombrables tags qui rappellent aux touristes qu’ils ne sont pas en terrain conquis : « sortez du décor », tourist go home (touristes rentrez chez vous), escape landscape (sortez du paysage), ou ce mémorable : « Merci de ne pas nourrir les habitants, [signé :] le Parc ». Trente ans plus tôt, il paraît qu’on voyait sur les murs fleurir en occitan des Toristas defòra (touristes dehors), à l’époque où Parisiens, Belges, Hollandais achetèrent massivement des résidences secondaires, les moins nantis devant se contenter des ruines à retaper avec les moyens du bord.

Comme si, par-delà les changements d’époque, les mêmes frictions, les mêmes lignes de conflit réapparaissaient. Dans la lutte qui se mène contre EON et son projet de prédation sur la forêt, le point focal le plus fort n’est pas tant l’opposition à l’entreprise allemande que l’intense brassage de questionnements sur les territoires que l’on habite. Les enjeux d’aménagement, les pratiques sylvicoles, l’accès à la terre, l’histoire des communaux, l’économie locale, les problèmes d’habitat prennent alors une tournure commune essentielle qui fait qu’on ne peut plus penser notre opposition à ce projet sans repenser ce qui nous lie aux montagnes, aux forêts et, surtout, ce qui nous lie ensemble, puis de reprendre en main tous les aspects de l’organisation de la vie quotidienne.

Il n’est pas anodin que localement surgissent des questions très concrètes, comme celles du logement, des secondes résidences, du tourisme de nature. On essaie là, plutôt que de se morfondre sur son sort de « délaissé », de repeupler les villages, de créer quelque chose en dehors des institutions, où s’ouvre un espace autre, une situation partagée. Les uns enquêtent sur l’histoire singulière des communaux, d’autres inventent des formes juridiques pour acheter collectivement des maisons pour que des familles s’installent à l’année. D’autres encore pensent à un système énergétique autonome pour le village. Beau pied de nez à ceux qui voudraient nous voir vivre dans une réserve, destinée soit aux touristes, soit aux entreprises de bois-énergie. Aux experts qui cartographient ce territoire comme « espace de faible densité », lui réservant les fonctions plus ou moins superposables de « zones récréatives pour citadins » ou d’« archipels de l’entre-soi », les habitants opposent le leur, un territoire tissé des êtres et des choses qui les habitent. Mais cette idée du territoire implique aussi d’aller à la rencontre, d’aller voir ailleurs comment cela se pense. De trouver des frictions de terrain.

On comprend alors que les chemins ont leur importance dans la manière d’imaginer un monde. Et qu’on ne parcourt pas une montagne de la même manière en prenant les sentes, les pistes, les sentiers balisés, la route, l’hélicoptère (comme on en propose de plus en plus la vue surplombante aux touristes d’un été) ou encore Google Earth. Parce que, évidemment les lieux se donnent à vous à travers une tout autre expérience, et il en va d’une perception à même le sol ou d’un instantané de survol. En marchant, on saisit tout de suite le rapport viscéral qu’il peut y avoir à ces forêts, ces vallées, ces rochers, ces sources. Et que, entre habiter et résider, il y a bien une différence éthique. Aussi, le passé ne se livre que sur les chemins, à travers la bartasse du maquis ou sur les crêtes pelées. Il faut aller au contact. Chercher le frottement. Rencontrer ceux qui savent encore quelque chose de ce pays et de ses histoires. Entre les touristes d’aujourd’hui, qui se prennent en selfie devant le « paysage grandiose » depuis la Corniche, et l’époque des insurgés camisards, il y a sans doute des fils à dénouer. Et plus de trois cents ans de couches géohistoriques à arpenter.

La Corniche, cette ancienne draille de transhumance, était une piste importante qui reliait les plaines d’Anduze aux montagnes du Gévaudan. Y circulaient les fourrages et le bois des hautes terres, l’huile, le vin ou le sel des régions du Sud. Au début du XVIIIe siècle, la piste muletière fut aménagée par Basville en route royale. Elle représentait un axe stratégique majeur, puisque, comme route des crêtes, elle dominait plusieurs vallées cévenoles. Elle fut quasiment abandonnée pendant plus d’un siècle avant d’être réouverte et transformée en 1950 par le Club cévenol – au départ une association de spéléologie, à présent devenue la troisième société de tourisme en France. La vocation touristique des Cévennes était alors expressément pensée par le Club cévenol comme une manière de pacifier l’histoire et de trouver un « terrain neutre » (à savoir le tourisme et l’automobilisme) pour « dépasser les passions mal éteintes ». Mais les Cévennes ne pouvaient être livrées au tourisme sans un réseau de routes, un réseau qui, connecté aux chemins de fer dans les plaines, avait déjà commencé depuis le XIXe siècle à pénétrer tous les espaces. Des routes, encore des routes et toujours des routes, constituant le mantra du progrès, la victoire de l’économie sur les « sauvages contrées de l’intérieur », comme l’écrivait Eugen Weber en 1976 dans son livre La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale. Après avoir fonctionné comme une route royale, la corniche des Cévennes devenait donc une route touristique, son surplomb naturel passant de la vision militaire à la vue panoramique. Les « phalanges de touristes », comme on les qualifiait à l’époque, devaient pouvoir circuler partout et apporter devises et nouvelles habitudes, promptes à civiliser les paysans.

Pour ce qui est de l’histoire des camisards, le Club cévenol n’y voyait qu’une mise en scène aux potentialités attractives. Ce qu’elle est d’ailleurs devenue, mis à part la tentative de quelques personnes en Cévennes pour redonner à son geste de résistance une mémoire vitale et intempestive, comme entend le faire l’association Abraham Mazel. De tout le passé insurgé de cette route des crêtes, emplie des combats et des embuscades livrées pendant la guerre des Camisards, il ne reste que des tables d’orientation, deux ou trois panneaux explicatifs et sans doute dans quelques livres ou musées une histoire prémâchée. Comme s’il avait fallu, pour lisser la montagne, lisser aussi son passé par trop insurgé. Mais les frictions de terrain ne sont pas si faciles à éliminer, elles subsistent à même la manière dont les habitants bâtissent les lieux.

En se baladant dans les forêts, et sur les chemins des Cévennes, on comprend vite que les courbes de dénivelé sur les cartes représentent moins une topographie abstraite qu’elles ne suivent de fait les courbes des terrasses en pierres sèches, qu’on appelle bancels ou faïsses et dont certaines ont plus de deux siècles. On pourrait prétendre, au premier abord, que ces constructions autour des hameaux et à travers les montagnes les moins abruptes sont les premières infrastructures d’une économie encore balbutiante. Mais à y regarder de près, ces murs en pierres sèches n’ont rien d’une infrastructure. Elles n’aplanissent pas le territoire, elles ne relient pas des points éloignés dans le but de la circulation des richesses, elles surgissent du sol et des usages paysans, elles en sont l’expression bâtie. Non pas implantées depuis un calcul préétabli, mais tissées quotidiennement à même la montagne, elles en constituent une texture de subsistance, chaque ensemble de terrasses étant singulier et pensé pour les besoins de la maison, du hameau ou du village. Il faut savoir que les pierres venaient de l’épierrement des champs ou de petites carrières communales ou directement du décaissement des futurs lieux de culture de céréales ou de légumineuses (orge, avoine, seigle, épeautre, millet, blé meunier, pois chiche), mais aussi d’arboriculture, vigne, châtaignier, mûrier. Les terrasses étaient donc pensées selon les pierres disponibles et leurs qualités, en fonction du dénivelé, des usages futurs, avec des escaliers ou des rampes, proches d’une source, d’un bassin et parfois d’un système parallèle de petites retenues d’eau, les tancats, ou de déviation des écoulements trop importants, les trincats. Chaque mur était bâti selon une technique propre. Le but de l’ouvrage étant de porter une attention maximale à la friction entre les pierres, seule garante de la consistance de l’ensemble. Comme si les couches géologiques étaient là retissées par le geste du paysan-bâtisseur. L’intérêt de ces techniques de terrassement en pierres sèches, auxquelles aucun agronome du XIXe siècle ne s’intéressa en France, est que non seulement elles permettent la culture des pentes mais surtout elles ont l’avantage de laisser passer l’eau à travers les interstices des joints libres tout en stockant cette ressource précieuse dans le sol pendant les périodes sèches. Il y a là donc une pensée de l’hydrologie des plus subtile. Qui n’est pas issue d’un plan d’ingénierie imposé sur le territoire mais bien de l’observation sensible, faite par les habitants, des pentes, de l’écoulement des eaux, des résurgences, de l’apport des pierres, de l’exposition au soleil et au vent, des besoins, bref d’un monde. L’expérimentation et les savoir-faire paysans jouant du terrain, à partir de ce qui est donné par la matière plutôt que par son asservissement à une forme préconçue. Il n’y a pas deux pierres identiques, comme il n’y a pas deux murs identiques. Il faut d’ailleurs savoir que les ingénieurs des Ponts et Chaussées au XIXe reprendront ces techniques à leur compte pour les homogénéiser et les standardiser, afin de soutenir les talus le long des chemins de fer et des routes, avant qu’elles ne soient détrônées définitivement par le béton armé, puis par les enrochements et les gabions. Capture technologique qui aboutira à la centralisation de ces savoirs et à la négation de toute sensibilité du travail bâti. Ces techniques, qu’on dit « vernaculaires » comme pour s’en séparer poliment, mais qu’on daigne tout de même promouvoir dans l’intérêt patrimonial et l’attractivité touristique, sont pourtant des plus opérantes. Certains bâtisseurs tentent de sortir de cette patrimonialisation forcée et développent un savoir éminemment actuel et collectif, à même de résoudre, par exemple, les problèmes de plus en plus graves d’érosion dans les zones de montagne. Quand on sait que ces agencements de terrasses et les cultures qu’elles abritaient pouvaient nourrir 600 personnes dans un village, on devrait prendre très au sérieux ces techniques dans l’hypothèse, de plus en plus désirable, d’une désertion massive du modèle métropolitain et de la réappropriation de la terre comme de ses usages, qu’elle nécessitera en conséquence.

Le lissage des techniques a touché pareillement les pratiques agricoles par le label « agropastoral ». Transformant les paysans en « jardiniers » ou en « mainteneurs d’espace ». Comme si l’espace disloqué du territoire devait être « recollé » par quelques paysans restés sur place et devenus, à force de perfusions européennes, de bons petits gestionnaires. Ces pratiques agropastorales, liant cultures en terrasses et pâturages extensifs, n’intéressaient pourtant pas trop les premiers aménageurs. Pour eux, les montagnes cévenoles et les causses étaient des étendues désertiques où la présence de l’homme était quasiment niée. Seuls les grottes et les chaos rocheux les passionnaient, ils voyaient là une « nature » authentique que les randonneurs citadins pourraient apprécier à sa juste valeur, mais pas quelques autochtones pour qui le paysage n’est que trop quotidien pour être contemplé comme un spectacle digne de ce nom. Ce n’est que dans le courant des années 2000 que l’agropastoralisme est formalisé et publicisé par les gestionnaires parce qu’il rencontre l’intérêt économique de la région Causses-Cévennes intégrée dans ce grand tout du « paysage culturel de l’agropastoralisme méditerranéen ». On peut d’ailleurs se demander la raison de cette insistance. Même s’il est évident que les pratiques paysannes d’élevage et de pâture ont très manifestement dessiné l’espace, pourquoi ne pas avoir choisi d’autres pratiques tout aussi « marquantes » dans cette région ? C’est peut-être que le modèle du pastoralisme a de profondes affinités avec la gestion que les administrations entendent mener sur ces territoires, une gestion où l’on ne fait plus de différence entre la maîtrise des milieux et la maîtrise des populations. Le modèle pastoral, comme l’a largement montré Michel Foucault, relève en effet depuis l’Antiquité d’une forme de gestion politique particulière : porter son regard sur l’ensemble d’un troupeau tout autant que sur chaque bête en particulier, contrôler le tout et les parties, omnes et singulatim. Le pouvoir pastoral est devenu un élément majeur de toute politique gouvernementale. Que cela touche à des milieux naturels ou des milieux humains, il s’agit toujours de maîtriser des ensembles rendus de plus en plus vastes tout en restant au contact des comportements les plus individués. La gestion des parcs et des biens patrimoniaux ne déroge pas à ce paradigme occidental de gouvernement, exemple parfait d’une zone où la massification des données sur les écosystèmes rencontre le profilage le plus minutieux de chaque être qui y circule comme de chaque plante qui y pousse. Le pasteur veille sur son troupeau, et le bon gestionnaire de parc veille sur ses administrés et leur milieu.

Mais il y a toujours quelque chose qui résiste à cette gestion généralisée. Quelque chose qui se refuse à ce lissage total. La forêt, ici en Cévennes, a ceci de paradoxal qu’elle n’est pas une zone de « nature vierge », mais procède plutôt d’un processus d’ensauvagement où l’on ne sait plus très bien qui, des animaux, des plantes ou des hommes, a quelque prétention sur ces lieux. La châtaigneraie convoitée par EON pour son bois-énergie est vue par certains comme un grand verger à l’agonie depuis l’entre-deux-guerres, par suite tout autant de l’exode rural que des maladies de l’arbre – ce qui laisse aujourd’hui à quelques propriétaires sans scrupule le loisir de vendre aux sous-traitants d’EON des hectares qui pour eux sont « sans valeur ». Mais c’est peut-être là tout l’enjeu de cet espace « en friche », ni vraiment forêt, ni vraiment champ, ni vraiment verger, quelque chose d’hybride qu’il faudrait apprendre à connaître et explorer. Là où certains y voient une faillite économique, d’autres y trouvent quelque chose de singulièrement sauvage, où tout un tas de nouvelles plantes et de nouvelles essences se mettent à pousser, appelant à des usages retrouvés ou nouveaux. En tout cas, ce qui est certain, c’est que moins la forêt est gérée, plus elle devient biologiquement riche, ce qui exigerait aussi d’approfondir nos connaissances botaniques et médicinales. D’autres encore rêvent de remettre les vergers en état, d’améliorer les espèces ou de trouver des parades aux nouvelles maladies des arbres. Seule une force collective capable de s’organiser pour penser cette histoire, nos usages et nos imaginaires peut faire en sorte qu’il n’y ait pas à choisir entre l’exploitation industrielle et la préservation sous cloche.

Cette perception de la forêt non comme une « donnée » mais bien comme un agencement de ce qu’on y fait, bien des peuples la partagent encore. Les montagnes, les forêts, depuis toujours, semblent se dresser et offrir un abri à ceux qui ne veulent plus être gouvernés. De par leur topographie même, elles ont été les refuges des hommes libres, des hérétiques, comme plus tard des résistants. De par les chemins qu’elles font se plisser, les strates d’existence qu’elles métamorphosent, les trajectoires de sécession qu’elles protègent, les montagnes et les forêts déploient, pour ceux qui savent en saisir l’occasion, une subsistance partagée et une abondante richesse tactique. Là où vivre et lutter non seulement se joignent mais se concentrent en de nouvelles énergies, prêtes à bondir. À la fois ancrées mais mobiles.

À la fin du XVIe siècle déjà, les montagnes magiques abritent un foisonnement de peuples que la civilisation des plaines n’a pu encore ramener de force à la raison. Depuis l’Allemagne jusqu’aux Alpes milanaises ou piémontaises, depuis l’effervescence révolutionnaire et « diabolique » du Massif central jusqu’aux soldats guérisseurs des Pyrénées, depuis la Franche-Comté jusqu’au Pays basque et au Rouergue où règnent les sorciers… « Les montagnes, avec leur population dispersée et mobile et la diversité de leurs modes de vie, relève très justement l’anthropologue américain James C. Scott, n’avaient rien pour attirer les institutions mangeuses de surplus, qu’elles fussent politiques (État) ou religieuses. Il n’est donc pas surprenant que les Cévennes aient été le refuge des huguenots ou le Tyrol celui des anabaptistes, et que les traditions dissidentes anglaises aient été florissantes dans les zones de marécages et de forêtsnote. » Du côté du pouvoir des plaines, du côté du pouvoir du plan, lisser ces zones, les contrôler, c’est ce que la civilisation a toujours essayé de faire. Tout projet de développement tend à transformer une région en vue d’atteindre un certain degré de lisibilité et de contrôle du territoire (ouverture de routes, puis voies ferrées, lignes télégraphiques, contrôle de la circulation des populations et des productions, création de réserves). Mais, comme le montre aussi Scott dans son livre important, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, la topographie naturelle ne suffit pas à rendre compte à elle seule du degré de friction qui singularise un territoire. Cette friction se fabrique, s’invente socialement, et est organisée afin d’en amplifier le degré ou au contraire, du côté ennemi, de le faire baisser. Les avancées des troupes royales contre les insurgés camisards et la pénétration de leurs forces militaires à travers les vallées cévenoles sont ainsi connectées au progrès de leurs techniques d’annulation de la distance. Dans les guerres du XXe siècle et de ce XXIe siècle naissant, il est clair que les technologies telles que la défoliation, le survol par avion ou par hélicoptère, la photographie satellitaire et à présent les drones perpétuent cette même logique : diminuer le degré de friction du terrain.

Face à cela, ceux qui désirent maximiser cette friction peuvent recourir, nous dit Scott, à toute une variété de contre-stratégies qui peuvent consister à organiser des embuscades, à détruire les ponts, à piéger les cols et les défilés. Ce fut le cas des « camisades », ces attaques nocturnes dont vient le mot « camisards », ou « camis » – c’est-à-dire à la fois chemins et chemises (les camisards ne portant pas l’uniforme). Pendant la Résistance, les actions du maquis antifasciste en Cévennes consistaient à bloquer des routes ou à couper les lignes téléphoniques. Et aujourd’hui par exemple, échapper aux caméras, tenir une ZAD ou se déplacer efficacement dans une émeute. Scott le précise bien : les montagnes sont moins une affaire de relief que de relative opacité, laquelle peut se réaliser aussi sous forme de marais, de déserts, de forêts denses, de landes, ou même dans certains quartiers de banlieue, ou encore sur les places occupées des métropoles. La montagne comme refuge, la montagne-peuple, la Zomia, ne doit donc pas se limiter à une région mais à une forme de vie, une certaine perception du monde. Cette perception a été partagée par autant de « populations flottantes », qui ont fui les pouvoirs centralisateurs : peuples d’Asie du Sud-Est, Bédouins, Tsiganes, Juifs errants, chasseurs-cueilleurs, nomades de la mer, agriculteurs sur brûlis, hommes sans maître, Cosaques, esclaves marrons, Cathares… La Zomia laisse toute latitude pour imaginer ce que chaque peuple, chaque groupe, chaque lieu, chaque territoire peut élaborer comme art de ne pas être gouverné. Mais penser la friction du terrain, c’est aussi saisir comment, par-delà des époques si éloignées et des contrées si différentes, une perception commune du monde peut être partagée. Produire des frictions de terrain, c’est faire se relier des lieux même très distants dans une sorte de respiration plus ample qui redonne du souffle.

Il s’agit de fabriquer des sentiers, de tisser des gestes comme une texture du monde, contre les infrastructures elles-mêmes. Des parcours de vie et de lutte qui ne peuvent être réduits à des lignes droites, mais dessinent plutôt l’épaisseur et l’enchevêtrement d’un territoire commun, avec sa géographie propre, où l’on ne pourrait plus séparer les êtres et les choses, les territoires et ceux qui y vivent, impossible extraction.

Cette géographie fait que les luttes ici résonnent avec les luttes ailleurs. Elle fait que la lutte des communautés de pêcheurs dans l’isthme de Tehuantepec contre l’invasion éolienne nous parle immédiatement, que ceux du val de Suse nous tiennent au courant de ce qui se passe chez eux, que les camarades de Bure et de Roybon viennent nous voir pour parler de leur expérience récente, de leur combat, de leur stratégie, d’un imaginaire commun de la forêt. C’est là toute une géographie de la désertion qui prend forme. Une géographie qui noue des liens, mais des liens qui parlent déjà d’un dehors désirable. Autant de lignes de front, autant de pistes de vie.

BIENVENUE DANS LE PARC !

« Pour le pôle Ciné-Paysage, c’est du pain bénit : avec une telle diversité de paysages sur un aussi petit périmètre, il peut proposer des plateaux de tournage pour tous les goûts et toutes sortes d’ambiances “rurales” et “nature” recherchées : paysages sublimes de gorges et de canyons, plateaux mélancoliques couverts de landes, forêts de châtaigniers ou sombres sapinières, fermes, villages ou hameaux en ruines à profusion, vallées champêtres bucoliques… un catalogue unique et c’est d’abord ça que vend Ciné-Paysage. »

Datar, no 4, Territoires 2040.

On ne comprend rien à la gestion des forêts si on n’examine pas la politique plus large de l’aménagement du territoire. On ne peut pas saisir la situation des Cévennes si on ne remonte pas à la création du parc national, dans les années 1950 et à la montée en puissance de ce type de contrôle sur les espaces. À cette lumière, le protocole de travail entre le parc national des Cévennes et l’énergéticien allemand EON, signé à Florac en janvier 2014, n’est pas une aberration politique. Dans les années d’après-guerre, la gestion forestière et l’équipement touristique sont fixés comme une priorité dans l’aménagement local, au même titre que les grands travaux de rénovation agricole et d’irrigation industrielle des plaines du Languedoc. À la jonction de l’économie forestière et du tourisme, le projet de parc naturel des Cévennes est né de cette optique clairement aménagiste.

La première ébauche de parc a été conçue par un sous-préfet de Lozère et un avocat de Florac, qui l’ont d’abord imaginé comme un parc forestier sur le modèle anglais. Il s’agissait pour eux, très clairement, dès 1956, de « gérer la forêt en vue de la production de bois, et de l’aménager pour le tourisme ». À contre-courant des coutumes locales, il fallait selon eux reboiser les Cévennes, qui s’étaient trop dénudées du fait, disaient-ils, de la « pression pastorale ». C’est une vieille idée qui a toujours poursuivi les gestionnaires de forêts : ce seraient les populations locales qui, par leurs « pratiques archaïques », seraient seules responsables de l’érosion des sols et des crues dévastatrices qui s’ensuivent dans les plaines du Bas-Languedoc. Sauf que le défrichement paysan n’a jamais été synonyme de « déforestation ». Pendant longtemps, jusqu’à la pression démographique et l’hécatombe de la guerre, le territoire était en équilibre au niveau des pratiques culturales, notamment grâce à la pratique des terrasses en pierre sèche. Les élites ont souvent vu dans les paysans des êtres apathiques, cupides, archaïques, et donc bons à supprimer. L’État, quant à lui, considérait la forêt comme une ressource ligneuse et une caisse d’épargne pour les jours difficiles. Faut-il rappeler que les « forestiers » – grands propriétaires autant qu’administrateurs – étaient, jusqu’en 1877, des fonctionnaires du ministère des Finances ? Il faut savoir aussi que le bois de chauffage prélevé par les communautés paysannes venait plutôt des haies. Le bois des forêts comme source principale d’énergie est une pratique essentiellement proto-industrielle, liée aux forges et aux hauts-fourneaux, ces « gouffres dévorants », comme on disait à l’époque. Une usine à fer avait besoin, au XVIIIe siècle, de 100 hectares de forêt pour faire fonctionner ses forges. Le bois est aussi indispensable à la marine, puis plus tard aux mines pour l’étayage des galeries et pour les traverses de chemin de fer. Ne vivant pas sur place, les commanditaires du déboisement n’avaient que faire des conséquences réelles et quotidiennes de cette première forme d’extractivisme. Les industries ponctionnaient la forêt à leur gré, pour le besoin des verreries et des forges, comme sur l’Aigoual où déjà, vers 1810, on se plaint que la montagne n’est plus qu’un désert après qu’un maître de forge y avait fait du charbon. En Toscane, vers la fin du XIXe siècle, c’est l’industrie du chemin de fer qui concourt à déboiser massivement les forêts pour y extraire le matériel nécessaire à la construction des lignes et des infrastructures, comme les traverses, ponts et armatures. Pendant ce seul XIXe siècle, l’industrie a dépouillé la Terre de plus d’arbres que ne l’avait fait la dernière glaciation en cent mille ans !

 

Face aux savoir-faire paysans, les ingénieurs se présentent comme les seuls capables de sauvegarder les territoires grâce à leur « science » et leur « modernisme ». Et ils prendront le pouvoir sur le paysage en reboisant, ou plus exactement en enrésinant, c’est-à-dire en replantant des résineux : sur l’Aigoual dès la fin du XIXe siècle, puis le Bougès, le Lozère et le Tanargue, dénudés il est vrai par le pâturage excessif. Le reboisement administratif engendrera de fait des conflits violents avec les communautés villageoises et des incendies volontaires des zones plantées sur des communaux. C’est là le paradoxe : le reboisement, principalement résineux, n’a été envisageable que sur fond d’une déprise agricole, sur l’« abandon des pentes ». Les pouvoirs aménagistes ont d’abord mené une guerre contre les usages des terres.

L’opération qui s’est déployée tout au long du XIXe siècle, à travers cet enjeu politique de la question des forêts et du reboisement des montagnes, a consisté à superposer les problèmes de population et les problèmes environnementaux. Gouverner les hommes, c’est gouverner leur milieu. La gestion du reboisement des montagnes est à l’intersection de ces lignes de force. Face à l’érosion catastrophique des sols – dont les administrateurs de l’État attribuent toujours l’unique responsabilité aux pratiques paysannes –, un ensemble d’économistes, de moralistes, et de ce qu’on commence à appeler des sociologues se mettent alors à faire le diagnostic suivant : la désolation physique du territoire s’explique par un dépérissement de l’économie et de la population, selon un mécanisme de paupérisation. Forestiers, conservateurs, ingénieurs saint-simoniens décident alors du reboisement de certaines zones montagneuses dans l’intérêt du développement des forces productives. « Les facteurs d’insécurité des aléas naturels sont ressentis par les ingénieurs […] comme un obstacle important au développement des forces productives. Il faut les réduire. Torrents, avalanches, inondations, marais, sécheresse sont les défis que doit relever la société si elle veut parvenir au stade industriel. Les zones de montagne, pôles répulsifs du pays mais potentiellement riches en sources d’énergie […], sont dans cette perspective un enjeu. De plus, de la régularité du débit des eaux dépendent la batellerie et les liaisons entre les régions industrielles, les ports et les centres urbainsnote. » Selon ces ingénieurs économistes, c’est l’État qui, par ses mesures d’exception, doit aménager des routes et reboiser, s’il le faut, pour raison d’« utilité publique », contre les habitants et au mépris des droits de propriété ou des communaux. Le Corps forestier fait alors alliance avec le Corps des mines. Reboiser et construire des routes de montagne relèvent au XIXe siècle de la même politique. Ce souci « écologique » alors naissant s’articule autour de la « question forestière », à travers les plans de reboisement, ou faudrait-il dire de plantation des massifs montagneux. Mais il recouvre aussi un plan social plus large. La mise en ordre territoriale du pays doit œuvrer à sa remise en ordre sociale, jusque dans les familles de paysans, perpétuant par là le vieux dispositif du pouvoir pastoral, selon lequel la bonne administration de la nation doit se refléter dans la bonne administration familiale. Dans la perspective d’ingénierie sociale qui naît de cette alliance, le rôle du forestier n’est pas tant de « coloniser les montagnes » que de « s’adapter aux milieux sociaux qui y habitent ». La force de l’aménagement du territoire se module ainsi par l’étude du terrain humain. Ce qui aboutira à des préconisations de rationalisation des exploitations agricoles, à l’organisation économique de filières de production spécialisées (notamment les laiteries) et à cette lame de fond qui ne cessera de s’accélérer pendant tout le XXe siècle, promouvant la formalisation des paysages, la « préservation des montagnards » comme agents d’entretien et le système de label agropastoral actuel. L’idéologie économique sera ainsi implémentée dans les zones comme les Alpes, les Pyrénées, le Massif central et les Cévennes, mais aussi dans les Landes de Gascogne, où des chantiers colossaux d’ensemencement de pins, entrepris par la force, seront planifiés, une fois de plus, par un ingénieur des Ponts et Chaussées, Nicolas Brémontier, qui parachèvera la politique d’éradication des pratiques agropastorales dans le souci proclamé d’« assainir les marécages et améliorer les conditions d’hygiène ». Dans les Landes, au-delà de la fixation des dunes, on allait, grâce aux pins, produire de la colophane et de l’essence de térébenthine pour l’industrie, puis plus tard de la pâte à papier. On connaît le destin désastreux de ces plantations homogénéisées si vulnérables aux feux et aux tempêtes. Les vastes terres « vacantes », c’est-à-dire communales, qui permettaient au contraire une vaste diversité d’usages et de pratiques de subsistance, ont été, en toute logique, éradiquées.

Au terme de cette histoire soi-disant « pacifiée » des forêts, la guerre aux communaux aboutira, de plans de reboisement en plans de gestion des populations, à ce dispositif global d’aménagement du territoire, articulé autour de l’exploitation industrielle de la forêt et des parcs naturels. C’est là le paradoxe historique que cette guerre nous a légué : la forêt, une fois civilisée, doit être protégée du processus même de civilisation. Le « sauvage sublime » que les touristes viendront admirer n’est en fin de compte que le miroir sans tain de la forêt bien administrée. Dans tous les cas, les habitants y sont de trop.

C’est sur ce fond idéologique fondamental que le projet de parc naturel en Cévennes est mis sur les rails pour y créer une nouvelle économie et y faire venir les citadins en mal de nature. À la faveur du Fonds forestier national, voté en 1946 – qui devait servir à remédier au manque de bois pour la reconstruction nationale et qui avait pour but d’organiser le plan de reboisement de la France –, le projet de parc commence à être planifié, avec le zonage territorial qui va avec. Les gorges du Tarn seraient dédiées au tourisme et au maraîchage, les causses au pastoralisme et au reboisement partiel de résineux, et la Lozère, peu peuplée, serait dédiée exclusivement à la forêt pour la production de bois. Les usages coutumiers, eux, devraient s’adapter ou disparaître. Et les paysans cévenols promis à un heureux avenir de retraités, mais hors des Cévennes. À quelques variantes près, c’est bien la géographie économique qui préside encore aujourd’hui : le label agropastoral englobe effectivement les causses et les Cévennes, les gorges sont livrées au tourisme, des plantations de résineux émaillent les étendues de pelouses caussenardes, le secteur lozérien du bois quant à lui est très actif, et d’autant plus fébrile depuis l’annonce de l’arrivée d’EON et son projet d’exploitation de bois-énergie.

Le premier projet de parc naturel en Cévennes est également soutenu par un personnage d’importance : Philippe Lamour, haut fonctionnaire, collaborateur actif des milieux et revues fascistes des années 1930 : Le Faisceau, Plans (avec Le Corbusier), Ordre Nouveau, Parti fasciste révolutionnaire… En 1955, il prend la tête de la Compagnie nationale d’aménagement du Bas-Rhône et du Languedoc, spécialisée dans l’ingénierie hydraulique. Entreprise du même acabit que la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne, celle-là même qui est maître d’ouvrage pour le barrage de Sivens. Lamour est resté dans les esprits comme l’un des pères fondateurs de l’aménagement français pendant les années 1950-1960. Ce planiste pur et dur contribua en 1963 à la création de la Datar (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale). Il est fasciné par les infrastructures de la planification soviétique, mais aussi par l’Italie de Mussolini, tout comme l’Allemagne et ses autoroutes… Il construit un ouvrage gigantesque d’irrigation, le canal du Bas-Rhône, inauguré en 1960 en grande pompe par Khrouchtchev et de Gaulle. Le canal alimente depuis le Rhône, au-dessus d’Arles, les agglomérations de Montpellier et Nîmes, ainsi que des stations balnéaires. Sans lui, le tourisme intensif autour de La Grande-Motte n’aurait jamais pu atteindre un tel essor. On saisit mieux, dès lors, que Lamour ait été un fervent défenseur des parcs régionaux et du premier projet de parc en Cévennes, puisqu’il considérait l’aménagement de la région du Languedoc, tournée vers l’économie et le tourisme, comme une priorité nationale. Le premier projet de parc en Cévennes, au mépris quasi colonial des populations locales, en vient même à préconiser de « reclasser les agriculteurs cévenols dans le Midi » et de les remplacer par des résidences secondaires. À l’instar de n’importe quelle colonie, le territoire convoité n’est entrevu que comme une ressource sous-exploitée, mal gérée ou pas gérée du tout par les « autochtones » – ceux-ci devant alors se conformer ou partir. Comme partout en France, les paysans ont continué pendant longtemps à être décrits comme des « non-civilisés », dans la mesure où ils ne remplissaient pas les critères de la bonne gestion économique. Leur mort aura pour conséquence paradoxale de produire ce « paysage sauvage » mais dépeuplé qui plaira tant.

Il faut encore ajouter que le premier projet de parc sera amendé par un troisième courant de pensée, celui-là conservateur et hygiéniste, autour de la Confrérie des amis des sources qui désirait plutôt orienter les Cévennes conformément aux vues du mouvement chrétien « Économie et Humanisme » qui promettait un développement économique, mais durable. En collaboration, s’il le fallait, avec EDF et ses barrages hydroélectriques, mais à condition de « respecter la nature », il espérait offrir aux citadins assoiffés de spiritualité le ressourcement nécessaire et les infrastructures d’accueil qui vont avec. Au final donc, le projet définitif du Parc, acté en 1970, tiendra à la fois de ces trois tendances, dont l’opération principale aura consisté à lisser le territoire, tant au niveau de sa pénétrabilité, de son histoire que de ses usages : l’idéologie lourde de l’aménagement, le tourisme en combinaison avec l’économie forestière, enfin la préservation des sites.

 

Alors qu’une entreprise comme EON, troisième groupe mondial de l’énergie, tente à présent d’exploiter la châtaigneraie cévenole pour ses « réserves en biomasse ligneuse », la guerre aux usages semble poindre à nouveau. Dans son plan d’approvisionnement, EON exprime clairement les choses : il s’agit de « quantifier et de cartographier les différents rôles et fonctions des forêts afin de mettre un terme au conflit dépassé entre production de bois et autres usages de la forêt, de partager les choix et les orientations pour en garantir l’acceptation sociale et de donner une stabilité et une possibilité de planification, seule garantie d’une mobilisation de bois pérenne ; de garantir l’accès libre et partagé aux données de manière à sécuriser les besoins en bois des consommateurs dans le respect des enjeux et des usages locauxnote ». En mars 2013, dès la réunion de lancement de la zone d’approvisionnement prioritaire des Cévennes pour la centrale à biomasse de Gardanne à Saint-Hippolyte-du-Fort, EON avait programmé son idée de la pacification forestière : « Il faudra du matériel d’exploitation adapté à la topographie et aux difficultés d’accès (câble-mat, câble trois points, machines araignées, ponts mobiles…) mais également tenir compte des points de vigilance notamment autour des concurrences possibles avec les usages existants et la perception initiale négative du projetnote. »

Le protocole de travail entre le parc national des Cévennes et EON est tout aussi net : « La planification du projet passera par la définition concertée des vocations de gestion (forestières, agricoles, environnementales, paysagères, gestion des risques naturels, culturels, cynégétiques…) à partir d’une compilation des données existantes et la recherche de données complémentaires sur les territoires moins connus (cartographies, définition des itinéraires de gestion, techniques d’exploitation innovantes)note. » Tout ce discours planificateur est là pour préparer le lissage des aspérités du terrain comme de toute éventualité de confrontation un peu trop dure.

Depuis sa création, le PNC a beau jeu de mettre en avant le patrimoine historique, le lien fort des Cévenols à leur histoire protestante, aux camisards comme au maquis, à cette « terre de résistance » – comme il est écrit sur son site Internet –, alors que pour lui, comme pour EON, la fonction de ce projet de bois-énergie est avant tout économique. Toute cette com déversée est une tactique pour en travailler l’acceptabilité sociale. Les usages de la forêt, ceux qui y vivent et tout conflit possible sont écrasés sous les potentiels milliers de tonnes de biomasse extraites et les devises qui en découleront. Pour le reste, le mécénat d’EON pour financer des « chantiers stratégiques » (entretien de pâtures et de vergers de châtaigniers) suffirait pour faire accepter le projet aux pouvoirs locaux.

Ce dispositif-parc et tous les accommodements avec les industriels dont il est porteur participent d’une manœuvre datée consistant à neutraliser les luttes, à couper court aux « broussailles des conflits ». Que le parc national des Cévennes, désigné depuis 1985 par l’Unesco comme réserve de biosphère, passe en 2011, avec les Grands Causses, dans la liste du patrimoine mondial de l’humanité n’est pas un hasard. Depuis sa création, il a été catégorisé comme un parc à la fois naturel et culturel, puisqu’il est un des rares parcs nationaux habités, ce qui en fait un « cas exemplaire », comme on dit, de « cogestion de la biodiversité ». Entendez de cogestion entre les habitants et les gestionnaires du parc. Pour mieux conjurer le spectre des « autochtones », la législation a opté pour l’idée managériale de patrimoine et de terroir. Comme le confie une anthropologue ayant coordonné en 2003 une recherche sur les relations et les conflits de savoirs entre les habitants et les gestionnaires du PNC, « il ne s’agit plus de savoir qui possède la terre, mais plutôt comment gérer ensemble des territoires. Loin de risquer de donner aux peuples de mauvaises idées qu’ils n’auraient pas eues spontanément, la reconnaissance des savoirs locaux constitue bien une tentative de dépassement des conflits et des revendications territorialesnote ». Drôle de patrimoine de l’humanité qui s’apparente plutôt à une campagne de pacification. Bienvenue dans le parc !

Pour mieux saisir cette politique de neutralisation préventive, il faut rappeler que les parcs, avant d’être implémentés en métropole, ont été expérimentés dans les colonies. En 1960, le ministère de l’Agriculture est chargé d’instaurer une loi sur la création des parcs nationaux. C’est un ingénieur général du Génie rural, des Eaux et Forêts, Yves Bétolaud, qui, au retour de son poste à la gestion des ressources naturelles au Maroc, travaille à la formulation de la loi. Le premier parc national sera celui de la Vanoise, dans les Alpes. La montagne, comme la forêt, doit devenir un équipement fondamental pour les citadins, au même titre que l’usine, l’école, l’hôpital. La loi de 1960 prévoit de créer des zones cœurs de « réserves intégrales », propices à la « régénération des citadins » et situées en périphérie des zones tampons où l’activité économique sera boostée par l’affluence touristique. Les naturalistes et les aménageurs trouveront là un terrain d’entente, fait de compromis et de jeux politiques. Chacun ayant son petit coin à gérer et les subventions afférentes. Mais avant même cette date, c’est bien en Afrique du Nord que les ingénieurs des Eaux et Forêts iront tester leur science, en expulsant s’il le faut les populations locales, accusées d’endommager les « forêts monumentales ». Ils avaient là-bas toute la latitude d’un état d’exception qui leur permettait de quadriller un espace où le colon, « savant », était seul maître à bord. En dix ans, treize parcs nationaux vont être créés en Algérie, dans les régions d’Alger, Oran et Constantine. Dans les années 1920-1930, la Tunisie, le Maroc, mais aussi Madagascar, le Gabon, le Tchad ont été le théâtre du même engouement pour la « préservation de la nature ». Les ingénieurs forestiers, s’étant fait la main dans les colonies, pourront, à leur retour en métropole, mobiliser les nouvelles manières de gouverner les espaces naturels, que leurs habitants le veuillent ou non.

Ici en France, la guerre contre les usages se mène aujourd’hui à coups de normes européennes et par des représentants propres sur eux. Elle a la politesse glacée d’un panneau signalétique : « Causses et Cévennes, Patrimoine mondial de l’Unesco. » À l’entrée d’un chemin de randonnée, qui n’est jamais tombé nez à nez avec un 3 par 4 plastifié ? Vous saurez tout sur les lieux que vous allez traverser. Qui n’a jamais ressenti un malaise face à cet écran posé sur la « nature », censé la protéger, mais nous la rendant proprement intouchable, littéralement séparée, hors d’usage ?

« Écran : objet qui protège et dissimule », l’étymologie nous dit que le mot signifie à l’origine clôture, grille, paravent, ou panneau. Et de fait, le panneau, comme dispositif matériel, est là pour marquer une séparation radicale tout en voilant le rapport éminemment politique qu’il implique. Son effet très concret est de manifester ma séparation d’avec le monde, mais une séparation qui doit à tout prix rester dissimulée derrière une liste de risques, sous peine de faire voler en éclats les rouages du dispositif. Car il y a aussi toute l’armée des petites mains : gardes, paysagistes, architectes, naturalistes, forestiers, qui sont là pour entretenir et faire respecter cette machinerie avec ses normes architecturales, ses mesures paysagères, ses labels touristiques. Et la cartographie des frontières administratives : 1/ zone cœur du parc, 2/ zone d’adhésion, 3/ zone optimale d’adhésion, 4/ portes du parc, 5/ réserve de biosphère.

 

L’anthropologue Philippe Descola, qui travaille à la critique de la vision séparée de la nature-culture, a raison de dire que notre esthétique du paysage nous vient directement de la mise en forme de la nature au XVIIIe siècle par le landscape gardening (jardinage du paysage). En rappelant les conditions politiques de la création du parc du Yellowstone et de l’expulsion sanglante des Indiens, Descola démonte notre idée tout occidentale de la « nature ». Elle s’y révèle avant tout comme la construction culturelle, chez le spectateur, d’un sentiment grandiose, comme face à un tableau à contempler : « De façon exemplaire aux États-Unis et de manière plus discrète ailleurs, les parcs naturels sont bien des tableaux grandeur nature, c’est-à-dire des morceaux d’environnement artialisés par les conditions de leur création et de leur perpétuation ; des artifices pittoresques dont les mécanismes de fabrication et d’entretien se doivent de demeurer cachés afin que ceux qui les fréquentent soient en situation d’apprécier sans arrière-pensée l’expérience régénératrice de l’immersion dans une nature réputée vierge […] Car il faut des médiations innombrables et soigneusement cachées pour que le visiteur d’un parc naturel puisse jouir du spectacle qui s’offre à ses yeux et ressentir le sentiment fugace d’être le premier à fouler un sentier dont la maintenance est pourtant inscrite dans un budget et mobilise employés et bénévoles tout au long de l’annéenote. » Mais que reste-t-il une fois le tableau déchiré ? Non pas des « vallées bucoliques » mais un profil paysager. Non pas des « hameaux pittoresques » mais une ingénierie environnementale.

 

Les prospectivistes de la Datar ne s’y sont pas trompés. Dans un de leurs scénarios d’aménagement pour la Lozère, ils prévoient, en 2040, que l’un des principaux revenus de cette région, très peu peuplée, viendra de l’industrie du cinéma. À travers le pôle d’excellence rurale Ciné-Paysage, l’industrie louera les scènes de paysages grandioses « patiemment entretenus par les gars de la brigade verte et les agriculteurs » et les services fournis par les populations locales embauchées comme « figurants authentiques ». Si vous avez vu la série Westworld, avec son armée d’hôtes androïdes au service de riches visiteurs venant vivre leurs désirs les plus glauques dans un parc à thème « western », grandeur nature, prière de ne pas rire. Mais le but affiché de ce théâtre d’opérations n’est autre que de « produire du paysage » – tout comme on produit des récits et des rêves préformés. L’intérêt de ce genre de prospective est de révéler non pas le futur, mais l’enfer dans lequel nous vivons déjà, nous qui sommes largement ces colonisés de l’intérieur. Tout ce que l’on peut souhaiter, c’est que cette conscience nous donne quelque prise sur le réel ainsi qu’une longueur d’avance stratégique sur toute l’étendue de l’ingénierie sociale.

Le philosophe allemand Peter Sloterdijk a écrit, avec une part de cynisme qui lui a été très abondamment reprochée, une chose assez juste sur la forme que prend le gouvernement des hommes à travers un parc, qu’il décrit comme l’« élevage des hommes par les hommes », une « zoologie politique ». Une idée qui n’est politique justement que dans la mesure où elle est une technique, une technique de pouvoir : « Depuis Platon, le fait de tenir des hommes dans des parcs ou dans des villes apparaît désormais comme une mission relevant de la politique. S’il existe une dignité de l’être humain qui mérite d’être exprimée dans la réflexion philosophique, c’est surtout parce que les hommes ne sont pas seulement tenus dans les parcs à thèmes politiques : ils s’y tiennent eux-mêmes. Les hommes sont des créatures qui se soignent et se protègent elles-mêmes, des créatures qui, où qu’elles vivent, créent autour d’elles un espace en forme de parc. Dans les parcs municipaux, les parcs nationaux, les parcs cantonaux, les parcs écologiques, partout les hommes sont forcés de se faire une opinion sur la manière de réguler la tenue qu’ils s’imposent à eux-mêmes. […] Le seigneur platonicien trouve la raison de son état de seigneur dans le seul savoir royal de l’élevage, c’est-à-dire dans un savoir d’expert, de la nature la plus rare et la plus pondérée qui soit. Ici apparaît le fantôme d’un royaume des experts dont le fondement légal est la connaissance de la manière dont on pourrait au mieux classer et relier les hommes, sans jamais nuire à leur qualité de volontairesnote. » Le dispositif « parc » apparaît dès lors – et peu importe qu’il s’agisse d’un parc naturel, d’un parc à thème, d’une fan zone ou d’une capitale de la culture – comme un gouvernement d’experts, un despotisme de managers. Tout en étant partout à la fois, il domine chaque plus petit aspect de la vie. Tout en administrant les êtres, il leur intime ce sentiment tellement malléable de « liberté ». « Gouverner et s’autogouverner » serait son injonction programmatique.

Face à cela, il semble vain de continuer à gloser sur la démocratie et ses « libertés fondamentales ». De toute évidence, ces libertés ressemblent plutôt à celles d’animaux parqués, ou, si vous préférez, d’androïdes parqués. La seule question vitale n’est pas de savoir comment mieux gérer le parc, mais bien : que se passe-t-il lorsque les « parqués » deviennent ingouvernables ? Lorsque ça craque de partout ? Lorsque l’autorégulation disjoncte ? Qu’est-ce qui arrive quand, tout simplement, le dispositif ne fonctionne plus ? Pour qui prend ces questions au sérieux, toutes les sphères de la vie doivent être repensées sous l’effet de ce désir impérieux : sortir, déserter la machine.

GÉNÉALOGIE DE L’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE

« Plus la distance sera grande entre l’homme et ce qui l’entoure, le monde ou la Terre, mieux il pourra arpenter et mesurer, et moins il lui restera d’espace terrestre, de-ce-monde. »

Hannah ARENDT, Condition de l’homme moderne.

Ces trois mots, « aménagement du territoire », apparaissent en France sous l’Occupation, en octobre 1942. C’est dès ce moment-là que cette idéologie se charge de son fond indissociablement progressiste et fasciste. L’expression figure dans un premier rapport sur la « décentralisation industrielle », préoccupation majeure de Vichy et de ses services. Après les bombardements des usines Renault, les fonctionnaires de la Délégation générale à l’équipement national (DGEN, créée le 23 février 1941) considèrent que la décentralisation est une priorité pour l’« aménagement matériel du territoire ». Le premier directeur de la DGEN, François Lehideux, qui fut directeur général chez Renault, propose un plan d’équipement décennal, sans doute le premier plan d’« aménagement du territoire » tel qu’on l’entend aujourd’hui. Lehideux décide de moderniser la France en appliquant une politique de grands travaux d’équipement : industrialisation du rendement agricole, refonte du réseau de communication avec ouverture des routes vers le reste de l’Europe, reconstruction urbanistique grâce aux cités-satellites autour des grandes villes. Une enquête d’envergure sur cette décentralisation industrielle est donc lancée en 1942, avec à sa tête Gabriel Dessus, ingénieur et directeur de la Compagnie parisienne de distribution d’électricité, qui deviendra directeur commercial d’EDF en 1946. C’est cette enquête, s’étalant de 1942 à 1945, qui servira de base pour lancer, à la Libération, les grandes politiques d’aménagement du territoire. Ce n’est pas un hasard qu’elle ait été confiée à un ingénieur électricien. L’électrification des territoires crée une nouvelle cartographie du pouvoir, étroitement liée aux régions où des barrages hydroélectriques pouvaient être construits. Elle est donc d’emblée décentralisée et interconnectée. Mais ce pouvoir décentralisé où l’interconnexion structure le territoire ne rompt pas avec la prééminence du centre de décision. Il n’est qu’une reconfiguration réticulaire, à même le territoire et sa topographie, d’un pouvoir qui, nœud après nœud, demeure totalisant.

En 1937, un ingénieur électricien faisait un constat qui est encore des plus actuel à l’heure des smart grids (réseaux intelligents fusionnant circulation énergétique et informatique) et du compteur Linky : « Le réseau électrique français a grandi maille par maille, chaque maille s’agrandissant, se complétant, poussant un tentacule qui l’attache à la maille voisine pour former en fin de compte un tout homogènenote. » L’éternel débat, qui en France passionne les géographes, de savoir si le pouvoir se situe dans le « centre » ou dans les « périphéries » apparaît dès lors, sous le regard pragmatique des ingénieurs, comme l’inoffensive marotte qu’on veut bien leur laisser trifouiller.

Le premier enjeu de la décentralisation, pour le régime de Pétain, était de trouver une stratégie pour mettre les points névralgiques de l’industrie à l’abri des bombardements, avec une répartition fonctionnelle entre habitations et zones de production. Des historiens de la fondation Carrel, ouvertement eugéniste, et des géographes de la Jeune droite maurassienne, dont Jean-François Gravier, travaillent à l’enquête sur la décentralisation. De 1942 à 1945, les équipes de Dessus planchent sur des questions aussi variées que la main-d’œuvre, le logement ou l’enseignement. Après guerre, alors qu’il est au Commissariat général au Plan, censé planifier depuis 1946 la construction économique du pays, Gravier devient le géographe officiel de l’institution de l’aménagement du territoire. Dans son livre Paris et le désert français, publié en 1947, il déclare que le premier objectif de la décentralisation industrielle est une colonisation intérieure rationnelle : dans la mesure où « la répartition rationnelle de la production suppose la répartition rationnelle de la main-d’œuvre […] l’économie dirigée, c’est donc obligatoirement le peuplement dirigé ».

Le régime de Vichy, s’affranchissant des lenteurs politiques et parlementaires de l’ordre républicain, a ainsi initié une réforme technocratique sans précédent en France. Vichy était, comme le déclarait Bichelonne, ingénieur des Mines et secrétaire d’État à la production industrielle sous Pétain, un « ferment de progrès technique ». Le même Bichelonne ne tarissait pas d’éloges pour la politique industrielle du nazi Albert Speer, ce « génie de l’organisation », ministre de l’Armement et de la Production de guerre pour le Reich. Les deux hommes signeront un partenariat industriel en 1943, afin que certaines usines françaises participent à l’effort de guerre allemand. La structure directrice du régime est tenue par des technocrates, obnubilés moins par le retour à une souveraineté monarchique que par la maîtrise de l’industrie de masse, au même titre que l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Ce sont les ingénieurs, les techniciens, les grands patrons d’industrie qui « pilotent le navire et font tourner les machines ». Aux Armements, on trouve par exemple, Raoul Dautry, ingénieur des Chemins de fer. À la Jeunesse (poste de propagande s’il en est), on trouve Lamirand, un ingénieur qui a fait sa carrière dans la métallurgie et qui prendra la tête des usines Renault-Billancourt à la Libération. Le rôle social de la figure de l’ingénieur-officier, avec sa devise « servir et commander », ne pouvait que rencontrer les idéaux de la révolution nationale que Pétain entendait mettre en place. La décentralisation industrielle se conjugue alors avec la décentralisation administrative et la mise en place des préfets régionaux, institution qui gère l’ordre public, le ravitaillement et les stocks. C’est évidemment encore cette fonction que les préfets actuels s’emploient à maintenir dans leurs « œuvres » de police et de décideurs des grands travaux publics.

Comme l’a montré l’historien américain Robert O. Paxton, les grands commis d’État qui ont fait leurs armes dans la planification économique et industrielle sous le régime de Pétain sont restés aux commandes dans l’après-guerre : « Les annuaires des grands corps d’État font apparaître une continuité impressionnante entre 1939 et 1946, par-delà les tempêtes. Le plus stable est la Cour des comptes, organisme purement technique. Sur les membres en service en 1942, 98 % figurent dans l’annuaire de 1946 et 99 % dans celui de 1949, deux des présidents qui avaient servi sous l’Occupation y étant mentionnés à nouveau, comme présidents honorairesnote. » Ce fut la même continuité pour l’inspection des Finances, la magistrature, la diplomatie, et le corps préfectoral qui ont tous « suivi la ligne du gouvernement en place, de l’Occupation à la Libération ». Les lois appliquées sous Vichy ne sont pas abrogées après 1944, au contraire : sécurité sociale, allocations familiales, Insee, plan d’équipement sont intégrés sans rupture aux nouveaux appareils. Les grands hommes d’affaires et les corporations agricoles n’ont pas été trop inquiétés non plus dans le passage d’un régime à l’autre. Les idéologues et politiciens traditionalistes ou fascistes, eux, ont connu la purge, et certains seront jugés ou fusillés à la Libération. Les experts en revanche, sans bruit, loin des idéologies et des partis, en toute « neutralité », continuent leur œuvre de planification et de modernisation. Les structures de l’économie de guerre sont maintenues sous des appellations différentes. Progrès et fascisme étaient et restent les deux polarités sous-jacentes d’une même idéologie aménagiste.

Les technocrates qui ont travaillé pour la DGEN sous Vichy se retrouveront donc, dix ans plus tard, aux commandes de l’aménagement du territoire. À la Libération, la reconstruction de la France est considérée, entre autres par Gravier, comme une opportunité : les usines détruites en banlieue doivent être reconstruites ailleurs, dans les régions qui ont perdu leurs anciennes industries et où il faut aménager de nouveaux réseaux d’énergie avec la construction de centrales hydroélectriques. Après guerre, les études menées par la DGEN sur le régime spatial de l’économie intéressent beaucoup l’administration, mais aussi les écoles d’ingénieurs et les universités en dehors même de la France. Les recherches théoriques, notamment outre-Atlantique, sur l’optimum de l’organisation industrielle ne cessent de prendre de l’ampleur. En 1963, est créée la Datar qui perpétue la logique de décentralisation industrielle initiée sous Vichy. Son rôle est de produire une vision stratégique et prédictive en vue de la « reconquête des territoires », comme il est de bon ton de le dire dans ses institutions. Il lui faut fournir des armes scientifiques à la planification. Donner une image plausible de l’avancée des infrastructures. Elle rend alors ses avis sur l’extension des industries fordistes, notamment celles de l’automobile, qui nécessitent, pour être opérationnelles, tout un système autoroutier performant, à même de garantir les échanges logistiques. La Datar interviendra aussi dans le financement des lignes aériennes régionales et du TGV. L’aménagement du territoire né sous Vichy va pénétrer la quasi-totalité des sphères de l’économie du pays pour devenir l’axiome du progrès lui-même. Avec ce chantage invariable : si nous n’aménageons pas le pays, nous serons voués au sous-développement.

En 1970, un rapport est commandé par la Datar au Hudson Institute, think tank américain très influent, spécialisé en stratégie militaire et sciences des systèmes, fondé par des membres de la Rand Corporation (Research and Development). La Rand est bien connue pour la mobilisation scientifique qu’elle a fournie pendant la guerre froide afin de doter les États-Unis d’un système prédictif de défense aérienne et nucléaire. Le rapport du Hudson, intitulé Le Survol de la France, se donne pour projet de « prospecter en vue d’établir les possibilités de développement économique de la France ». La méthode originale employée pour ce rapport mérite d’être détaillée. Il s’agit, à la lettre, de survoler le territoire en avion, plus de huit heures par jour, avec quelques arrêts au sol pour aller à la rencontre des « locaux ». Les experts sillonnent le ciel afin d’être « arrachés à leur milieu » et d’entrer dans un « état psychologique inhabituel », entre la fatigue extrême, la saturation des sens et le rêve éveillé. Technique pour le moins « hallucinée », qui permet aux scénarios de la prospective d’« être plus opérants ». La méthode des scénarios, expérimentée depuis 1945 par la Rand, se diffuse largement en France. Elle consiste à donner des images plausibles du futur de la planification. Le survol en avion permet une vision indispensable à la reconnaissance du terrain d’intervention. Le territoire vécu doit être transformé en un plan, à la verticale du sol, il se trouve codé en une série de prises de vues, en une chaîne de descriptions pour qu’une expertise soit donnée et que puissent y intervenir les ingénieurs. Cette méthode du survol n’avait été alors expérimentée par le Hudson Institute qu’au-dessus de « zones sous-développées », comme le Mékong, l’Angola, l’Amazonie, le Yucatan. Les autochtones français apprécieront.

La prospective en aménagement est ainsi posée et prête à être appliquée au tournant des années 1960-1970 sous la forme de « flashs » pris au-dessus de la France, du sud au nord, en passant par la Corse : vision totalisante des espaces, distinction de zones stratégiques, répartition spatiale des zones de production, découpage en réseaux, séparation entre zones denses et zones désertes, analyse du maillage autoroutier, valorisation des pôles de production, détermination des potentialités touristiques, modernisation des transports avec la création d’aéroports régionaux, connexion autoroutière entre Grenoble et Turin, de même qu’entre Marseille et Barcelone, afin de créer des satellites métropolitains, exploitation et préservation des ressources, fondation de clubs de développement… Le Massif central est destiné à devenir soit un grand parc entouré d’autoroutes, soit la capitale de la production de bétail. On propose aussi de faire de Marseille une métropole à thème… On aurait tort de prendre ces scénarios pour des élucubrations purement théoriques, tant il est vrai que bien des axes ici évoqués se sont concrétisés depuis. Partant de là, la pro-spective doit être comprise non comme un point de vue tourné vers un futur improbable, mais comme une vision militaire projetée sur le réel d’aujourd’hui. Quelque chose comme une « logistique de la perception ».

Outre l’insupportable condescendance de cette « vision d’en haut », la prospective a été très clairement pensée, de la Rand jusqu’à la Datar, comme une application, sur le territoire, des sciences de la guerre, un savoir dont toutes les aviations militaires avaient, au moins depuis la Première et surtout la Seconde Guerre mondiale, expérimenté puis perfectionné la précision quasi mathématique à travers la photographie aérienne. L’intérêt militaire d’une prise de vue aérienne de grande résolution allait devenir un standard de l’analyse stratégique en donnant de la Terre une vision planisphérique. Vision à la verticale du sol qui sera déterminante dans l’histoire conjointe de l’ingénierie spatiale, militaire et environnementale, comme l’a bien montré Grevsmühl dans son passionnant La Terre vue d’en haut où il relate ces propos significatifs d’un fameux météorologiste et aéronaute du XIXe siècle, déclarant, depuis la nacelle de son ballon : « Quand on se retrouve à une certaine hauteur de la surface de la Terre, on perd toute sensation de la hauteur comparative des objets. Le paysage disparaît, en ce sens que l’on n’en voit plus que la projection sur un plan. Jamais je n’avais vu les paysages terrestres plus semblables à un plan d’ingénieurnote. » Ce plan bien régulier, où il n’y a plus d’aspérités de terrain, seulement une surface lisse, s’est depuis déployé considérablement, avec l’usage des images haute résolution enregistrées par des satellites et des drones. Ces derniers sont très largement utilisés dans les guerres de contre-insurrection comme en aménagement du territoire ou encore pour l’inspection des infrastructures sensibles. Le territoire se transforme en une cible aussi éloignée de l’expérience personnelle qu’une zone lointaine observée depuis un écran. C’est comme si, pour produire cette cartographie hors sol, pour concevoir ces mesures à distance, l’homme du plan, qu’il soit ingénieur, économiste, ou géographe, devait se dégager de tout attachement, s’arracher de ce qui est proche de lui, devenir extra-terrestre. Plus il se distancie de la Terre, mieux il peut la mesurer, mais plus il se trouve dépouillé de tout monde habitable.

C’est ici le point central : l’aménagement du territoire est un aplanissement. Une mise en plan. Un nivellement spatial. De la carte des Cévennes « où se retirent les fanatiques du Languedoc » aux rapports de la Datar, malgré les trois siècles qui les séparent, il y a bien un même axe qui se propage, une idéologie qui voudrait voir les espaces comme des surfaces homogènes, où toute friction serait lissée voire supprimée, le territoire autant que les résistances, les corps autant que les mémoires.

À l’heure actuelle, certains travaux anthropologiques le révèlent assez finement : tout un chacun est constitué par l’histoire des lieux qu’il habite, de la même manière que ces lieux sont faits de son histoire à lui. Ils se développent ensemble. Les êtres s’enchevêtrent, les existences se tissent d’autant de trajectoires géographiques, inscrites à même le sol. Rompre ce lien entre les êtres et les lieux, c’est aussi rompre le lien de ces êtres avec leur passé. Cela s’appelle, comme le dit si bien Tim Ingold, mettre à plat. Et c’est cette mise à plat que produit toute infrastructure, de par le maillage de connexion, point par point, nœud par nœud, ligne par ligne, qu’elle taille à travers les territoires et toujours en traçant droit. Forcer la matière. Homogénéiser, rendre comparable. Chaque portion d’être, chaque part découpée devant avoir sa fonction. Toujours un problème de planification. De géométrie. De mesure. D’équivalence.

Il faut se le dire : l’aménagement ne fonctionne pas s’il ne découpe préalablement, et pour ainsi dire à chaque instant, des parcelles de terre, des éclats d’existences pour les transformer en « pôle », en « zone », en « site », en cluster, précisément comme espaces et vies séparés sur lesquels agir en retour. Et s’il le faut, on mènera la guerre aux habitants, chassant les indésirables, ceux qui refusent l’ordre économique, ceux qui résistent à la colonisation intérieure. L’aménagement du territoire doit d’abord mettre à plat les différentes portions d’un monde disloqué pour pouvoir ensuite les agglomérer et en extraire des flux monnayables. Voilà sa redoutable façon de procéder : planifier des choses et des êtres, mais les planifier sur leurs propres ruines, sur les gravats de leur mémoire même.

 

Une amie qui a lutté sur la ZAD du Testet raconte sensiblement les effets concrets, à même les corps, de cette planification. Revenant sur les journées de résistance face au chantier, puis la mort de Rémi Fraisse, elle explique comment le projet de barrage a non seulement détruit la zone humide mais aussi les liens mêmes entre la forêt et ceux qui l’habitent : « Au début, lorsqu’ils ont coupé les premiers arbres, j’arrivais tout de même à reconstituer visuellement comment elle était, j’arrivais à voir le cours d’eau, j’arrivais à revoir les plantes qu’on mangeait, les sources où on allait prendre l’eau, les arbres qu’on protégeait et qui nous protégeaient… Mais lorsque les tractopelles sont passées pour mettre à plat la vallée, qu’ils ont tout défoncé en recréant des volumes de terre, j’arrivais plus à reconstruire visuellement, à retrouver les lieux habituels, comme s’ils me volaient un morceau de moi-même, c’était la boule au ventre quoi, c’était physique ! On était plusieurs le matin à sortir voir ce qui s’était passé, voir combien de mètres carrés on avait perdus, et qu’on n’arrivait plus à reconnaître. Mais tu peux même pas fouler de tes pieds ce sol dévasté parce qu’à 6 heures du mat’ les gardes mobiles sont déjà là pour garder le chantier. À coups de Flash-Ball, ils nous ont empêchés de faire le deuil de cette forêt, de ce territoire. Mais rien n’est fini, on continuera, ici, à Notre-Dame, ailleurs ! »

Si habiter ces territoires est devenu pour toute une génération un geste des plus politique, une manière de vivre, une éthique, c’est que les lieux qu’elle investit contiennent plus qu’une réaction à un projet, ils abritent des mondes. Des mondes déjà là. Tissés de coutumes, de complicités, de luttes passées, ils recèlent un imaginaire commun. Ce sont aussi des mondes qu’il faut se donner, savoir composer ensemble, où tout est à apprendre. Habiter ces territoires fait sens, non pas parce qu’ils se situeraient à la périphérie d’on ne sait quel centre, mais bien parce qu’ils comportent quelque chose qui résiste, qui résiste irréductiblement à cette avancée de la planification, quelque chose qui vient briser le plan, fracturer le couvercle de béton posé sur le monde. Et défendre ces forêts, menacées par on ne sait quel projet infrastructurel, contient une charge éminemment politique par tous ces enchevêtrements de forces, toutes ces poussées, tous ces êtres qui se lient, déployant leurs propres forces.

LE RAVAGE DES COMPTES

« Les économistes et les ingénieurs s’enorgueillissent de détenir un tel “indicateur” unique et simple de la puissance ! Mais cette économie exige une homogénéisation des “acteurs” définis uniquement comme agents rationnels, calculables et géométriques et l’exclusion des “irrationnels”. »

Jacques FRADIN, Économie et Systèmes techniques.

Il est piquant de voir les ingénieurs forestiers et les économistes se plaindre de ne pas réussir à comptabiliser aussi facilement qu’ils le voudraient le carbone des forêts. La quantité de carbone d’un arbre sur pied n’est en effet pas la même que celle d’un arbre coupé, ou celle d’un arbre en train de se décomposer au sol, ni la même d’un arbre à l’autre, d’une espèce à l’autre, d’une forêt à l’autre, d’une époque de l’année à l’autre. De fait, comment calculer une réalité aussi multiforme et profuse, et selon des lieux si singuliers ? Une forêt se compose d’un enchevêtrement infini d’êtres vivants, se mélangeant, s’interpénétrant de telle manière qu’agir sur l’un, c’est forcément agir sur l’ensemble. Les travaux les plus récents en biologie et en botanique découvrent que les arbres ne peuvent être compris comme des individus isolés mais seulement dans les liens qu’ils entretiennent non seulement entre eux mais aussi avec leurs espaces de vie, l’air, l’eau, le sol, les animaux. Ces travaux enseignent par exemple qu’un jeune châtaignier de 8 mètres de haut possède – si l’on considère ses feuilles de chaque côté, recto et verso – une surface d’échange aérienne de 340 m2. Cela peut aller jusqu’à 1,25 hectare pour un arbre de 50 mètres de haut. Si l’on regarde à présent les surfaces internes des feuilles permettant les échanges gazeux, on arrive à une surface de 37 hectares. Et pour les surfaces souterraines d’échanges incluant tout le système racinaire, ce n’est pas moins de 162 hectares qui se déploient. Un arbre de 50 mètres de haut, nous disent donc les biologistes, peut atteindre 200 hectares de surfaces d’échanges biologiques, et cela sans prendre en compte les phénomènes chimiques, ni les associations d’espèces, ni les filaments gigantesques de mycélium et la riche vie microbienne du sol, intimement attachés à cet arbre. Si bien qu’un botaniste comme Francis Hallé peut déclarer qu’il est impossible de calculer la compensation de la perte d’un seul arbre. Sachant que ce sont des dizaines d’arbres qui sont abattus lors de chantiers de déforestation, il faudrait envisager la compensation de la destruction de surfaces équivalentes à plusieurs départements français…

À partir de cette singularité de l’expansion végétale, les botanistes ne pensent plus en termes d’« occupation de volumes » mais de « croissance de surfaces », l’espace lui-même devenant le lieu de frayage où les plantes étendent leurs corps pour capter la lumière et trouver leur nourriture. Ce ne sont évidemment pas des surfaces d’un plan uniforme, comme dans la projection géométrique, mais un entrelacs multiforme qui ne cesse de bouger, de se métamorphoser, dessus, dessous, au travers, par le milieu. Certains historiens de l’art ont même vu dans ces sortes d’arabesques végétales un geste affirmatif, une « manière de faire des mondes », une prolifération par amour du plein, comme l’a développé Thierry Marin.

Devant ce luxe végétal, les économistes font comme toujours pour toute chose. Il s’agit pour eux d’appliquer sur ce réel trop débordant ce qu’ils appellent des « indicateurs ». Ce sont des chercheurs français qui ont mis en ordre et harmonisé une comptabilité du carbone forestier au niveau européen. L’Ifen (Institut français de l’environnement), le laboratoire d’économie forestière de Nancy (Lef ) et l’Inra ont participé à un groupe de travail lancé par l’office statistique des communautés européennes (Eurostat) dans le but d’élaborer un cadre européen de comptabilité forestière « mélangeant économie et écologie », comme ils le disent. Des analyses de comptage ont été effectuées sur des ensembles statistiques de 1981 à 2001. Affinée par des approches satellitaires, cette comptabilité forestière a pu mettre en place des indicateurs de séquestration du carbone. Cet indicateur est évidemment trop massif. Plutôt que pris singulièrement, son objet est homogénéisé dans l’ensemble gigantesque de la biomasse planétaire. L’élément physico-chimique « carbone » devient un standard économique parmi d’autres, un flux mesurable. Les innovations technologiques rendent ce standard de plus en plus « interprétatif », en fonction de tel logiciel d’analyse d’images, en fonction de tel algorithme, de telle base de données, de tel filtre, de telle détection. Ces comptes de surface, de volume, ces comparaisons de peuplement, ces inventaires de ressources et de services récréatifs ou de biodiversité relèvent d’une idéologie totalisante qui soumet toutes choses à l’impératif de la comptabilité – une comptabilité se comptant elle-même. Le calcul de ces données en vient en effet à se substituer à la réalité, devenant la réalité elle-même. Mais une réalité aussi pauvre que l’est par exemple Google Global Forest Watch. Que donne-t-elle à voir, en fin de compte ? Tout usage, toute singularité y perd son sens. Toute vie y est réduite à sa plus pure exposition algorithmique, l’ensemble du vivant se déclinant selon une cartographie plate de data qui s’accumulent en boucle.

« Que l’économie fructifie tout en exploitant durablement les ressources » : tel est le prêche délirant auquel se livre en permanence cette entreprise de comptabilité totale. Les fameux rapports du GIEC sur le changement climatique ne disent pas autre chose. Selon ses experts, « une stratégie de gestion durable des forêts visant à maintenir ou à augmenter le stock de carbone en forêt, tout en approvisionnant la filière bois (grume, fibre et énergie) à un niveau de prélèvement durable, générera les bénéfices d’atténuation maximum du changement climatique ». C’est en gros le dogme de l’économie depuis plus de trois siècles. Qu’elle s’attaque maintenant au carbone et à la biodiversité n’est qu’une étape de plus dans la comptabilisation générale du vivant et le « réglage » de ses calculs à de nouvelles unités de mesure. Car qu’est-ce que le carbone et la biodiversité dans cette idéologie, sinon de nouvelles unités de mesure ? En transformant par exemple une futaie de hêtres en une quantité potentielle de CO2 séquestré à l’hectare, puis en multipliant cette quantité par un prix de la tonne de carbone, prix édicté par les Bourses spécialisées, l’économie réduit cette futaie de hêtres à des unités standardisées et traçables. Voilà son opération simple, mais terriblement efficace, qui consiste à donner un prix à ce qui n’en avait pas, à comparer ce qui n’est pas comparable, à mettre en équivalence ce qui est sans équivalence.

Le dispositif est identique pour des écosystèmes entiers. On connaît, en France, le fonctionnement des marchés de la biodiversité via la Caisse des dépôts et consignation (CDC), cette vieille institution d’État issue d’un décret de 1816, dont une partie du financement passe par les caisses d’épargne et les livrets A. La CDC, qui investit dans les projets dits d’intérêt général, a créé en 2008, en partenariat avec l’entrepreneur d’ingénierie BTP Egis, la filiale « CDC biodiversité ». Elle a ainsi fondé la première banque d’actifs naturels française et s’est investie dans le calcul des compensations du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes… Les aménageurs peuvent ainsi acheter de quoi compenser ailleurs les dégâts de leurs projets. Il paraît qu’une parcelle à bétonner, une parcelle de prairie dans la Crau par exemple, s’achète à 40 000 euros l’hectare à la « CDC biodiversité »… Depuis 2010, le ministère de l’Écologie et du Développement durable a lancé un « appel à projets d’opérations expérimentales d’offres de compensation » : « L’expérimentation de l’offre de compensation consiste, pour un opérateur, à anticiper la demande potentielle de compensation dans des territoires où la pression attendue sur les milieux est forte. L’opérateur sécurise des terrains, via une acquisition foncière ou des contrats durables, et les restaure par des actions de long terme générant une additionnalité écologique réelle et mesurable. Ces actions sont menées par l’opérateur dans la perspective de les valoriser ultérieurement au titre de la compensation, via la vente d’unités auprès de plusieurs maîtres d’ouvrage ayant l’obligation de mettre en œuvre des mesures compensatoires. La vente d’unités se matérialise par des contrats entre l’opérateur et un maître d’ouvragenote. » On aura vite compris à quoi cette « additionalité » concourt : instaurer, entre les projets d’aménagement du territoire et le registre de la biodiversité, une même matrice de calcul, un même langage. Ce néomarché ne repose, comme toute forme d’économie, que sur la recherche et le calcul d’une unité uniforme. En l’occurrence ici, un prix unitaire à la biodiversité par hectare. C’est cette réduction absurde des êtres vivants à des données écologiques par site qui permet d’obtenir la quantité d’unités de biodiversité. La formule mathématique est limpide : aire d’habitat x état de l’habitat = unités de biodiversité. À partir de là, il suffit, toujours du point de vue de cette vision étriquée, d’acheter ailleurs une zone équivalente en unités de biodiversité et d’ainsi compenser les dégâts impliqués ici. Peu importe l’emplacement de cette aire, peu importe le type d’habitat, peu importent les attachements au lieu. Une zone humide en France vaut bien une forêt d’eucalyptus en Afrique du Sud.

À l’aune de cette comptabilité vorace, les forêts se retrouvent incluses depuis 2008 dans les dispositifs du REDD, entendez les mécanismes de « réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts » dans les pays en développement. Le REDD+ a été accommodé au menu de la COP21 fin 2015 afin de correspondre aux attentes du carbone trading. Derrière cette cuisine politique nauséeuse, il s’agit de faire rentrer des milliers d’hectares de forêts dans les flux de compensations des émissions de carbone. Des entreprises occidentales peuvent ainsi acheter et revendre des crédits carbone pour la « gestion durable » des forêts dans les pays en voie de développement. Des banques, comme BNP Paribas, cherchent à capter un marché potentiel, de plusieurs dizaines de milliards d’euros par an, via ce nouveau marché. Par exemple, une entreprise allemande comme Global Woods « reboise » des milliers d’hectares avec du pin en Ouganda ; elle vend ensuite non seulement le bois mais aussi le carbone contenu dans ce bois à travers des compensations carbone racheté par d’autres entreprises à l’autre bout du monde. La somme de carbone est calculée chaque année en fonction de la quantité de carbone contenue dans chaque arbre planté, puis abattu, puis replanté – ce à quoi il faut retrancher le carbone qui se trouvait dans la végétation originelle qui a été détruite, ainsi que les émissions de CO2 issues de l’exploitation. Cette quantité complètement abstraite est alors vendue sous forme de certificats carbone, dont l’apparition dans les « néomarchés » de l’économie transforme la « nature » en un nouveau champ de bataille, comme l’a très largement décortiqué Razmig Keucheyannote.

Les indigènes qui habitent dans ces forêts et qui ne partagent pas cette vision « économique » du monde se trouvent privés de leurs lieux de vie, expulsés hors des réserves, et voient leur habitat détruit au prétexte qu’ils « n’ont pas les compétences pour gérer la forêt rationnellement ». Au-delà de la financiarisation de la nature, dont toutes les bonnes âmes de nos pays condamnent les abus, ce qui contamine la planète depuis plus de trois cents ans, c’est bien cette maladie tout occidentale qui consiste à réduire le monde à des lignes de comptes.

LES PHYSIOCRATES ET LA GUERRE AUX COMMUNAUX

« Il dépend du gouvernement de changer la température de l’air, et d’améliorer le climat ; un cours donné aux eaux croupissantes, des forêts plantées ou brûlées, des montagnes détruites par le temps ou par la culture continuelle de leur superficie, forment un sol et un climat nouveau. »

Jean-Baptiste MOHEAU, Recherches sur la population, 1778.

Historiquement, ce sont les physiocrates qui ont été les premiers à penser et formaliser cette mesure généralisée des vivants sous l’aspect d’une comptabilité chiffrée. Au milieu du XVIIIe siècle, la « secte des économistes », comme on les appelait à l’époque, affirme que la liberté de commerce passe par l’exportation des grains, faisant de l’agriculture la véritable source des richesses de la nation. François Quesnay, un des auteurs les plus reconnus de cette « secte », voulait que les terres agricoles soient réunies en grandes fermes d’exploitation, dont les étendues désertiques de la Beauce pourraient être un exemple d’accomplissement. Dans son Tableau économique, il est le premier à utiliser systématiquement l’arithmétique afin de représenter l’ensemble des relations sociales du royaume de France dans un diagramme purement quantitatif constitué d’équations mathématiques, de calcul des circulations de productions et de monnaie. C’est autour des années décisives de 1754-1764, où des décrets sont pris sur la libre circulation des grains et la suppression des interdictions de stockage, que les physiocrates assoient leur influence. Et c’est bien à cette époque que naît une analyse structurée du marché – un marché qui va bien au-delà des régions de France, puisque dans l’optique physiocratique il est nécessaire, si l’on veut exporter efficacement les stocks de grains, de saisir la dimension internationale des échanges et surtout d’anticiper ce qui va se passer sur ce marché. Il faut alors non seulement estimer les quantités de grains produites en France et dans chaque pays du monde, mais aussi analyser les comportements des consommateurs et des producteurs, les conditions climatiques de telle ou telle production, connaître la répartition des sols cultivés ou non, comparer des relevés topographiques et géographiques, établir des enquêtes chiffrées du prix de chaque production, et ce dans chaque région. Dans son Tableau économique, Quesnay travaille à cette mise en système sur des pages et des pages, exposant les résultats de calculs détaillés visant à cerner le commerce rural en fonction des dépenses, en fonction du revenu net, des avances annuelles, des frais annuels, des rétributions des domestiques et des ouvriers agricoles, tout cela étant derechef subdivisé pour chaque produit, pour les grains, les vignes, les bois, les prés, les mines et les carrières, les bestiaux… L’ensemble est calculé pour toute la population, sur tout le territoire français, mais aussi pour d’autres régions comme l’Angleterre dont on connaît alors assez précisément les productions et les richesses agricoles.

Toutes les relations sociales ou politiques se traduisent en fonction de qui produit quoi, qui dépense quoi, qui fait circuler quoi et où. Voilà la maxime la plus minimale mais la plus opérante qui prévaut à cette pensée essentiellement statistique : « On n’administre bien que ce que l’on connaît, c’est-à-dire ce que l’on a bien calculé. » À travers son système « homogène », Quesnay voit le monde en termes de ressources exploitées rationnellement et dont le marché assure la bonne gestion. La population est elle-même considérée comme l’ensemble des agents rationnels, calculateurs de ce processus physique d’appropriation. Elle est l’ensemble des sujets éclairés, des objets réfléchis, de ces processus d’équilibrage. En revanche, ceux qui n’adoptent pas ces comportements rationnels, ceux qui ne respectent pas ces mécanismes d’autorégulation, ceux qui par exemple pillent les récoltes, ceux qui ne stockent pas les grains, ceux qui se révoltent contre la disette, ceux qui refusent cette économie, bref les « irrationnels », ceux-là ne font pas partie de la population. Rompre avec l’économie, c’est rompre avec le contrat social.

Dans cette « économie politique » qui entame ainsi sa marche, il s’agit de calculer l’ordre physique des choses afin de trouver le meilleur gouvernement des hommes, calqué sur le modèle de la meilleure circulation possible. La physio-cratie, c’est bien cela : le gouvernement « naturel » du monde. Quesnay en voyait, admiratif, la parfaite réalisation dans le despotisme chinois, où la circulation et le débit des hommes comme des marchandises sur les routes et les canaux constituaient la plus admirable « libération des flux », la plus saine « police du commerce ». Il faut se rappeler aussi que Quesnay fut d’abord un médecin. Pour lui, le gouvernement doit fonctionner à la manière du sang qui circule dans l’organisme, c’est un ensemble de flux qui se déplacent sans cesse, capables de trier entre les bonnes et les mauvaises circulations, et qui agissent en sorte qu’aucun danger, aucune maladie, aucune perturbation ne vienne bouleverser ce système. C’est le fameux « Laissez-faire, laissez-passer ».

Michel Foucault repère l’émergence, au milieu du XVIIIe siècle, avec les physiocrates, de l’idée d’une science du gouvernement des populations. Un gouvernement où il ne s’agit plus d’imposer une loi aux hommes, comme c’était le cas du souverain envers ses sujets, mais plutôt de disposer des choses, d’utiliser des tactiques pour gouverner, conduire, piloter les hommes. Le gouvernement économique est celui qui conduit de manière efficace et optimale cet ensemble d’individus qu’est la « population ». C’est celui qui, comme le dit Foucault, agit à la fois sur un ensemble d’éléments biologiques et à la fois sur un ensemble d’éléments de comportements, d’opinions, d’habitudes : « [Avec les physiocrates] la population va cesser d’apparaître comme une collection de sujets de droit, comme une collection de volontés soumises qui doivent obéir à la volonté du souverain par l’intermédiaire des règlements, lois, édits, etc. On va la considérer comme un ensemble de processus qu’il faut gérer dans ce qu’ils ont de naturel et à partir de ce qu’ils ont de naturel. […] La population apparaît donc comme un phénomène de nature que l’on ne peut pas changer comme par décret, mais cela ne veut pas dire que la population soit une nature inaccessible et qui ne soit pas pénétrable, au contraire. Et c’est là où l’analyse des physiocrates et des économistes devient intéressante, c’est que cette naturalité que l’on repère dans le fait de la population est perpétuellement accessible à des agents et à des techniques de transformation, à condition que ces agents et ces techniques de transformation soient à la fois éclairés, réfléchis, analytiques, calculés, calculateursnote. »

À travers ces dispositifs de gouvernement, ce qui est visé, c’est bien la population, et le milieu « dans lequel » et « par lequel » elle vit. Si bien que, pour les économistes du XVIIIe siècle, il dépend intégralement du gouvernement d’agir sur la population, mais aussi d’agir sur la température de l’air, sur le climat, sur les montagnes, les rivières ou les forêts. Les gouvernants, par leurs actions, par leurs lois, par leurs impôts, par leur exemple même, régissent l’existence physique et morale de la population. En ce sens, notre époque est encore physiocratique, c’est une époque où le gouvernement se décline désormais comme pure administration économique des êtres et des choses, c’est-à-dire comme pure calcul. D’ailleurs, les gouvernants du monde et leurs experts ne s’en cachent pas. Pour tenir fermement les peuples, il faut d’abord les transformer en « population », et pour gérer efficacement la Terre, il faut d’abord la transformer en un « système ». De la FAO à l’ONU en passant par le GIEC, il est de règle de toujours calculer les contraintes de ressources comme celles du climat dans le seul but de les intégrer au processus économique. C’est encore une approche physiocratique qui prévaut dans les esprits de ces experts : s’appuyer sur les services rendus par les agrosystèmes et les écosystèmes, en utilisant au maximum la nature comme facteur de production, tout en ménageant, bien entendu, ses « capacités de renouvellement ». Gouverner le climat, gouverner des populations, gouverner des ressources naturelles, gouverner la planète sont la grammaire économique qu’on voudrait nous imposer comme unique langage.

Mais pour que cette mise en calcul soit possible, il a fallu d’abord que les vivants se conforment de force à ce continuum comptable. Il a fallu préalablement que la « nature » se constitue comme sujet séparé, qu’elle se fasse analyser, classifier, représenter dans les grilles d’analyse des sciences dites naturelles pour que les économistes puissent produire leurs tableaux où rentreront les choses et les êtres, bien ordonnés, les uns à côté des autres, pour être décrits, mesurés, échangés, et que des étalons d’équivalences fixent les prix de chaque chose, finalement réduite à une ligne de chiffres, se constituant alors en instruments universels d’analyse. L’invention au milieu du XVIIIe siècle de sciences comme l’agronomie ou la sylviculture est aussi le passage vers une mise en ordre des vivants à travers leur formalisation dans des tableaux économiques afin de les ordonner. Précisément, de les ordonner en les identifiant. Des hommes, qui sont alors à la croisée de sciences apparemment aussi éloignées que la botanique et l’économie ou que l’arboriculture et la mécanique, se donnent alors pour tâche de dresser les contours exacts des vivants en conformité avec les besoins de l’industrie du bois. Par exemple, le mathématicien et botaniste Réaumur, en 1721, écrit la première théorie économique de compensation afin de remédier à la diminution de bois en prônant le reboisement systématique de certaines essences tout en augmentant la production des forges et des fourneaux. Les recherches de Buffon en sylviculture répondent concrètement à des commandes de la marine afin d’améliorer la solidité du bois ainsi que l’augmentation du rendement de son propre domaine forestier. Duhamel du Monceau, physicien, agronome, sylviculteur, inspecteur général de la marine, premier spécialiste de la « filière bois », crée l’École des ingénieurs-constructeurs des vaisseaux royaux (qui deviendra d’ailleurs l’École nationale supérieure des techniques avancées, Paris-Tech). Dans les années 1750-1760, il écrit un ensemble de traités sur l’exploitation et l’estimation des bois, sur le transport, la conservation et la force des bois pour la construction des vaisseaux. Sur les planches et les plans de ces traités, les vivants se pressent dans un grand système de taxinomie et de classification. Telle culture d’arbre doit être décrite dans ses moindres détails, mais surtout elle doit être rationalisée en vue de l’amélioration du bois et de sa vitesse de croissance, sachant qu’« améliorer la texture de l’arbre revient à bien l’économiser ». L’arbre, à l’instar d’une machine, n’est plus un être vivant mais devient une « fibre » qu’il convient de faire durcir, de modifier, d’allonger dans l’intérêt de tel ou tel besoin industriel.

Jusqu’alors, il y avait bien un tissu inextricable de choses et de signes, des êtres et des liens qui les reliaient au monde, toute une fabulation mythologique plus ou moins chaotique. Jusqu’alors, faire l’histoire d’une plante ou d’un animal consistait à dire ses organes ou ses éléments, mais aussi à raconter les ressemblances qu’on peut y trouver, les analogies qui s’y logent ; c’était révéler les légendes, les histoires, les vertus, les médicaments, les aliments qu’on pouvait en tirer, c’était donc faire l’histoire des liens entre cet être et le monde. À cette époque charnière, entre la fin du XVIIe et le XVIIIe siècle, au creuset de l’économie politique, ce sont les êtres qui sont mis à nu. Le tissu multiple qui les entrelaçait au monde laisse place à leur pure « représentation », lisse et fidèle. Non plus des fables, des récits, des histoires, mais un même tableau général, une même grille. Non plus des légendes, non plus des goûts et des saveurs, presque pas de toucher, mais de la visibilité. Et c’est sous cette seule loi que seront nommés et classés telle ou telle plante, tel ou tel arbre, tel ou tel animal. Car seul le sens de la vue permet, selon cette mise en tableau du vivant, une véritable connaissance. Et encore, les couleurs sont dénigrées, seules comptent les surfaces, les grandeurs, les nombres. Mais c’est donc à une restriction fondamentale des perceptions, et comme à une dépossession des savoirs, qu’on assiste sous les assauts de ce système mutilé et foncièrement triste, myope et gris.

À ce moment précis de l’époque moderne, naissent conjointement les premiers efforts théoriques pour comprendre la « nature » et les « richesses ». Dans ce nouvel ordre qui se met alors en place sous le nom « d’économie » – comme l’a parfaitement décrypté Foucault dans son archéologie des sciences humaines –, toute richesse est monnayable et c’est ainsi qu’elle entre en circulation, de la même manière que chaque être est nommable et qu’ainsi il entre dans un langage transparent et neutre. Scellant pour longtemps la grammaire et l’économie, toutes deux sciences par excellence de la mise en ordre et la mise en mesure du monde. C’est par ce tour de force économique qu’une chose devient ce qu’elle est et seulement cela, sous la nomination monétaire qui lui est imposée. Que la culture du blé ne soit pas particulière à chaque lieu, qu’elle ne soit pas faite de gestes singuliers, qu’elle ne soit pas l’œuvre d’une histoire et de rituels communs, mais seulement la production d’une quantité et sa seule mesure monétaire. Qu’une forêt ne soit pas un monde, qu’elle ne soit pas traversée par une multiplicité d’enchevêtrements, qu’elle ne soit pas faite des usages coutumiers, mais seulement d’une masse de ressources exploitables. Et on en arrive aujourd’hui, dans la poursuite de cette mesure généralisée jusqu’à l’absurde, à parler dans les instances de la comptabilité forestière de « nomenclature d’occupation des terres », avec leurs « postes de fonction », leurs « codes » et leurs « échantillons ». Le poste « maquis-garrigue, code 71 » pouvant muter, selon le changement de nomenclature en vigueur, en un poste « landes, code 69 », ou un poste « boisements à faible densité, code 20 ». Et, pour effectuer un compte en carbone d’un écosystème forestier, il faut tout logiquement, nous disent les économistes, « compartimenter » la biomasse ligneuse en « bois aérien vivant », « bois aérien mort », « bois souterrain », « feuillage », « végétation au sol » puis leur appliquer un coefficient moyen de conversion en tonnes de carbone en fonction du volume de bois sur pied.

Si l’on veut saisir en son cœur l’offensive que les économistes ont livrée aux terres communales, il faut revenir à la seconde moitié du XVIIIe siècle. Car c’est, une fois de plus, à ce moment précis qu’un certain nombre de stratégies se dessinent quant à la mise en calcul d’un monde qui devra être aménagé jusqu’en ses parcelles les plus infimes. On sait que c’est à cette époque que les défrichements des forêts font rage, en même temps que le dessèchement et l’aménagement des zones humides. L’usage collectif de ces zones humides avait eu de tout temps une importance capitale pour les communautés paysannes. En dépendaient l’accès à l’eau, les différentes techniques d’irrigation, la pisciculture, la production de paillage (litières d’animaux, engrais, vignes, toitures), la culture du sel sur le littoral, la tourbe, les produits maraîchers en bordure de zone ou sur les levées alluviales.

Dès le XVIe siècle, l’assèchement des marais est perçu comme une œuvre civilisatrice, mais c’est bien avec les physiocrates que ces opérations prennent une dimension systématique. Les zones humides sont vues comme dangereuses, inhospitalières et sauvages. Pour les physiocrates, ces lieux, vestiges des pratiques féodales, n’ont plus de raison d’être dans le système économique. Ils sont des obstacles au développement de l’agriculture, qui s’érige alors en système de captation de richesses du sol et fait œuvre de « salubrité ». Dans les campagnes comme dans les villes, le traitement des miasmes sera l’occasion de quadriller, par des mesures de contrôle disciplinaire inédites, des espaces trop opaques d’où pouvait toujours surgir le danger de la révolte. La zone humide est vue en tout cas comme un espace de « désolation ». De manière générale, les communaux sont traduits, dans une véritable haine, comme des espaces « négligés », des « cloaques immenses », des « déserts lugubres et inféconds », ce qui permet en retour aux économistes et agronomes de poser comme une absolue nécessité la transformation de ces « friches » en parcelles individuelles rationnellement cultivées.

Au milieu du XVIIIe siècle, le gouvernement français, sous l’influence des physiocrates, décide le partage des communaux, d’abord en Flandres et en Artois. Il ne peut plus y avoir de place pour l’indivision des terres, ni pour les servitudes liées à leur usage coutumier. Un décret de 1798 proclame que tous les étangs et les lacs de la République qui peuvent être asséchés le seront dans un délai de deux mois afin d’être ensemencés en maïs ou plantés de légumes. En se fondant sur l’exemple des enclosures en Angleterre, les physiocrates célèbrent le développement agricole. Doit s’imposer, selon eux, l’utilisation de la charrue à quatre chevaux plutôt que le bœuf comme force de labour. De même doivent s’étendre les surfaces de prairies artificielles afin de développer l’élevage. Il faut enrichir les sols, il faut développer l’outillage agricole pour le labourage, procéder à des investissements. Au paysan pauvre, Quesnay oppose le riche fermier, véritable entrepreneur capable d’investir pour augmenter ses profits. Le métayer ne vit que de la subsistance des terres qu’il laboure lui-même, le riche fermier, lui, est un « entrepreneur qui gouverne » et qui est capable de faire rentrer les lois de l’économie dans sa ferme. Les comptes de la petite culture ne sont faits que de soustractions, ceux de la grande culture au contraire sont faits d’additions et de multiplications. La petite culture « coûte », la grande culture « produit ». C’est à ce moment que voit le jour l’idée de rendement à la surface, rendement qui ne pouvait être calculé sans les équivalences et les conversions de mesures qu’offraient les tableaux statistiques des physiocrates. L’un d’eux définit l’économie précisément comme l’« art de découvrir les données, d’en saisir les rapports, de les rassembler dans un ordre régulier ». De la même manière que le riche fermier gouverne son domaine en un bon entrepreneur-calculateur, de même tout le royaume se doit d’être gouverné selon les lois arithmétiques.

La gestion forestière se soumet alors sans reste à cette science économique qu’est l’agronomie. Une forêt n’étant pas autre chose qu’un « champ d’arbres », on peut y appliquer les mêmes lois. Et les usages coutumiers devront y disparaître aussi sûrement que dans les champs.

Avant même ce grand infléchissement, la vieille administration des Eaux et Forêts avait elle aussi, depuis longtemps, commencé à rationaliser son objet. Dès le XIIe siècle, une administration forestière tente de s’imposer contre la topographie incertaine des coutumes communales. Jusque-là, « la lisière des bois n’était pas décrite comme une frontière linéaire, mais comme une région indécise, de dimensions variables, définie par la visio plani ou “vue de plain”, espace accessible à la vision humaine depuis les champs riverains de la forêt : “Le sire de Bémécourt a le passage libre pour ses porcs, et ses moutons peuvent aller dans les bois aussi loin que dure la vue de la plainenote”. » Les droits d’usage se comprenant toujours à portée de vue, c’est-à-dire à la lisière des champs ouverts et des bordures de la forêt et à l’aune des parcours quotidiens. Le plus souvent, le cœur des forêts appartenait, quant à lui, aux seigneurs locaux et était donc surveillé par des gardes. Il était défendu d’y couper du bois ou d’y faire courir les troupeaux.

Les documents antérieurs à cette mise en forme rationnelle présentaient un inextricable mélange de chemins, de taillis et de terres labourables mais deviennent, avec l’arpentage effectué par les gardes des Eaux et Forêts (s’exécutant de plus en plus sur toutes les surfaces forestières, des lisières jusqu’en leur centre), un espace strictement hiérarchisé : haute futaie, haut taillis, jeunes taillis, bon ou mal plantés, jeunes ventes, places vides, grands chemins, mares et terres labourables. Les agents essayent alors d’imposer l’arpent (étalon royal puisque sa surface se mesure avec la perche de « 22 pieds du roi ») contre l’acre (mesure agraire par excellence qui correspond à deux journées de travail d’un attelage de bœufs) afin d’homogénéiser des espaces par trop imprécis. L’enchevêtrement des droits d’usage, toujours plus ou moins laissés à l’interprétation et toujours plus ou moins conflictuels, se transforme dès lors en une cartographie rationnelle et lisible, mais lisible des seuls agents royaux. Trop de facteurs culturels, trop de coutumes, trop d’usages, trop de complexité, trop d’imprévisibilité ne pouvaient fournir une base calculable à ce qui allait devenir l’économie, ici en l’occurrence l’économie sylvicole.

Plus qu’un statut juridique, les terrains communaux étaient donc, pendant une large partie du Moyen Âge, une espèce de mixte mêlant des espaces et des usages qui n’ont jamais cessé de circuler les uns à travers les autres, les uns par-dessus les autres, les uns au milieu des autres. Intraduisibles en langage économique, ils étaient donc, pour lui, foncièrement ennemis. Les communaux étaient des lieux hautement signifiants, mais non clairement appropriés. Qu’ils soient portion de forêt, pré communal ou four banal où l’on faisait cuire le pain, ils résidaient dans une épaisseur spatiale et coutumière à laquelle tout un chacun avait accès et participait. Il faut rappeler que l’adjectif « coutumier » se réfère non seulement à l’« habitude », à une « tradition » immémoriale et non écrite faisant loi, mais aussi et surtout à une « communauté d’appartenance » composée de « communiers » (des commoners en Angleterre). Coutume signifie avant tout communauté de solidarité.

On l’aura compris, que ce soit en France, en Allemagne, en Angleterre, ce qu’il s’agissait d’annihiler, à l’époque des physiocrates et des agronomes, ce sont ces liens de solidarité « archaïques » afin de les remplacer par la politique des enclosures et légitimer cette prise de terres violente comme seule et « nécessaire » loi de l’économie. Les révoltes paysannes furent en grande partie des mouvements, souvent armés, de défense territoriale. L’offensive menée contre les communaux par les premiers économistes du XVIIIe siècle est la manifestation directe d’une guerre contre les communiers eux-mêmes. La distinction nette entre forêt et champ devra devenir la règle, et les fonctions productives et sociales s’y distribuer, lisiblement, rationnellement, économiquement, sans reste.

Ces espaces ouverts, sans limite fixe, ont pourtant continué de communiquer entre eux, malgré les assauts des pouvoirs royaux puis étatiques. Ils ont continué de communiquer entre la forêt, le champ et le village, aucune séparation nette ne venant marquer où commençait la forêt et où finissait le champ. Un ensemble de pratiques et d’êtres pouvaient encore se mouvoir d’une entité à l’autre, sans qu’ils aient une et une seule assignation, un et un seul statut. Boisseliers, écorceurs, charbonniers, fagotiers, tonneliers, scieurs de long, bûcherons, paysans et souvent plusieurs choses à la fois, mais non « agriculteurs » ou « forestiers ».

C’est cette capacité d’action large, cette multiplicité que l’on pourrait appeler artisanale que les élites physiocratiques du XVIIIe siècle ont essayé d’éradiquer, parce qu’il fallait ordonner et civiliser des identités trop labiles et des usages par trop ingouvernables. Les artisans étant sortis de la forêt, chassés par la foresterie aménagiste, les techniciens y sont rentrés. Les usages aliénés sont devenus, mesure économique après mesure économique, dépossession après dépossession, des « services ». La mise en place de la pensée économique, guerre contre les communaux, a au fond aussi été une guerre livrée contre les mondes eux-mêmes, des mondes enchevêtrés de liens auxquels ces communaux ouvraient le passage. L’économie s’est historiquement fondée sur l’éradication de tout ce qui débordait, sur le ravage systématique des formes de vie qui n’entraient pas dans ses calculs, l’arasement de toute hétérogénéité.

TOUT CE QUI EST SOLIDE DOIT ÊTRE LIQUIDÉ

« Certainement, pour les habitants de Chicago, comme pour beaucoup d’autres Américains, l’éradication des forêts fut un sacrifice inévitable à la grandeur de la civilisation. »

William CRONON, Nature’s Metropolis.

Entre 1835 et 1880, Chicago est le théâtre d’un ensemble d’innovations majeures. Pour pallier une manutention inefficace (trop coûteuse en main-d’œuvre) qui consistait à transporter les sacs de grains par bateau sur les rivières et les lacs, les compagnies de chemins de fer mirent au point un système d’acheminement par réseau ferré permettant de dispatcher la production céréalière, sans cesse croissante, des fermes de la région des Grands Lacs. L’introduction de la moissonneuse-batteuse et de la charrue en acier coulé avait en effet considérablement accru le rendement agricole. L’inventeur John Deere a inauguré la mécanisation de l’agriculture comme de la foresterie. C’est à lui qu’on doit la fameuse « charrue qui brisa les plaines », mais aussi la désertification qui s’ensuivit, jusqu’à, dans les années 1930, la catastrophe du Dust Bowl : plus rien ne retenant des sols surlabourés, le vent les emporta dans de gigantesques tempêtes de poussière.

Parallèlement à la mécanisation agricole, la rapidité et la standardisation du transport ferré permirent la locomotion des grains par containers entiers pour une charge de 325 boisseaux (unité de mesure encore utilisée aux États-Unis et équivalente à 10 litres de matière sèche). L’historien américain William Cronon montre dans un livre passionnant comment Chicago a bâti son empire industriel sur les ressources naturelles de sa périphérie, jusqu’à épuisement total de celles-ci, comme pour le bois de construction, issu des forêts de pins blancs dont il ne restera plus rien à la fin du XIXe siècle. Il y retrace aussi l’histoire de la plus ancienne Bourse de commerce au monde, la Chicago Board of Trade, créée en 1848, qui demeure encore aujourd’hui une des principales plaques tournantes du commerce mondial des grains.

À côté des chemins de fer et de la charrue en acier coulé, c’est à l’élévateur à grains (inventé en 1842 par un marchand, Joseph Dart, et un ingénieur, Robert Dunbar) que Chicago doit son décollage économique. À la différence d’un entrepôt classique, l’élévateur à grains est entièrement automatisé grâce à l’emploi des machines à vapeur. Un convoi de grains ne représente plus dès lors son origine particulière, la ferme où il a été produit, mais un calibre, une classification. Et c’est là une des grandes trouvailles du conseil d’administration de la Chicago Board of Trade que d’imposer un système de notification et de régulation centralisé des grains dans le but d’optimiser la circulation de cet « or végétal ». Ce qui s’échange alors dans les entrepôts de la ville, à travers ces centaines d’élévateurs automatiques, ce sont des « reçus » marquant la quantité de grains calibrés vendus, abstraction faite dans un premier temps de leur origine ou leur spécificité, peu importe leur qualité, qu’ils soient sales, mélangés ou de mauvaise qualité. Pour trouver la parade à ce problème, la Bourse aux grains décida de diviser les grains en catégories en fonction de leur qualité, allant de la meilleure à la plus mauvaise, chaque catégorie ayant un prix différent. La Bourse instaura également un inspecteur indépendant afin d’éviter les fraudes grandissantes sur la qualité du tri. Il fallait également que les containers et les chariots transportant les grains soient calibrés et standardisés pour assurer une mesure monétaire équivalente des volumes. C’est ce système des élévateurs automatiques en tant que système technologique qui commença à constituer la Bourse en tant que telle. L’arrivée du télégraphe augmenta encore la vitesse des transactions entre des régions très éloignées géographiquement. Le marché du grain s’est ainsi de plus en plus transformé en marché du prix du grain, s’abstrayant de toute réalité physique, comme il en va aujourd’hui du trading. Avec l’élévateur, on passe du sac au flux, du solide au liquide. « Seulement alors [avec l’usage du chemin de fer et de l’élévateur] le maïs et le blé ont cessé d’agir comme des objets solides et ont commencé à se comporter comme des liquides, des flots dorés qui coulaient comme de l’eau […]. Avec la révolution de l’élévateur, le système de calibrage, le marché central régulé, il était possible pour les gens à Chicago d’acheter et de vendre du grain, non comme un produit physique issu du travail humain sur une étendue particulière de prairie, mais comme une demande abstraite sur le flux de grains coulant à travers les élévateurs de la villenote. »

Le boost qui s’est produit pour le marché du grain s’est également abattu comme une tempête sur les vastes étendues de forêts de pins blancs, au nord de Chicago, accessibles à l’exploitation par le lac Michigan, corridor naturel de 300 kilomètres reliant les prairies du Sud et les forêts du Nord. Contrairement aux autres essences de bois dur de la région des Grands Lacs, le pin blanc a l’avantage de très bien flotter. Ce qui permettait son exploitation et surtout son acheminement vers les plaines à travers tout le réseau de rivières et de lacs qui pénétraient en profondeur les forêts du Nord. Sans cette ressource abondante de bois d’œuvre pour les maisons, les granges, les églises, les écoles, les villes, sans le bois de chauffage, mais aussi sans le bois pour les clôtures, les wagons et la construction des chemins de fer, la colonisation des plaines du Grand Ouest n’aurait pu être possible. Au milieu du XIXe siècle, des millions de grumes (c’est-à-dire de troncs coupés) étaient acheminées sur les rivières pour fournir le marché du bois de construction. Cette technique fut d’ailleurs utilisée aussi en France, quelques siècles plus tôt, où l’acheminement par flottage des grumes fut aménagé sur toutes les rivières du Morvan et du Nivernais afin de fournir en bois d’œuvre les villes et les ports parisiens.

Sur les rivières du Middle West, pendant l’hiver, les hommes étaient employés à couper le bois et à le débarder jusqu’aux cours d’eau les plus proches. À la belle saison, avec le dégel, d’énormes masses de grumes descendaient la rivière vers Chicago, causant des bouchons mémorables. Des ouvriers devaient alors, au péril de leur vie, débloquer ce mikado géant afin que la « livraison » puisse à nouveau circuler sur les eaux sans prendre trop de retard. Si bien que les dangers inhérents à cette gigantesque entreprise d’abattage et de transport, ainsi que les « externalités » dues à la météo et aux cycles du gel et du dégel des eaux furent atténués et compensés par des crédits de capitaux octroyés aux compagnies de transport par le « marché du bois ». Les traders, les négociants, inspectaient et achetaient tous les jours des cargaisons entières de bois ensuite revendues aux fabriques, puis aux clients, constituant ainsi, toute l’année, un stock phénoménal de bois prêt à répondre à la demande. Ce marché stockait, en 1879, quelque 120 millions de mètres linéaires de bois de construction. Avec l’essor des villages et des villes alentour, il fallait que le marché de Chicago produise en masse du bois aux mesures standard, facilitant l’assemblage des charpentes et des ossatures par une main-d’œuvre peu qualifiée. Ces ossatures pouvaient également être prédécoupées en kit puis transportées par rail. La standardisation de la construction était ainsi lancée grâce à des ossatures bois légères, aux sections identiques, et reliées non par un système complexe de tenons-mortaises, mais par des clous, dont la production industrielle permettait de bâtir presque tout type de bâtiment avec rapidité et à moindres frais.

Mais la forêt fut incapable de perdurer sous une telle pression, sous les ordres d’un tel « marché ». La réalité biologique fut complètement niée par les entreprises qui n’y voyaient qu’une ressource à tout le moins « providentielle », en tout cas « inépuisable ». Ce qui entraîna la disparition des forêts de pins blancs puis celle des autres essences de bois dur. Sur les étendues désolées des forêts abattues, les fermiers mirent le feu aux énormes tas de débris de coupe, les chablis, sans valeur économique, en espérant pouvoir cultiver ces terres. Cela provoqua des feux de forêt gigantesques, finissant d’éliminer les derniers pins blancs de la région. L’érosion et les crues firent le reste, lessivant les sols et les rendant complètement infertiles, au grand déboire des fermiers.

À la fin du XIXe siècle, à Chicago, l’éradication des forêts fut comprise par les citadins comme un sacrifice inévitable à la grandeur de la « civilisation ». Les plus aisés d’entre eux pourraient plus tard partir en week-end dans des hôtels autour des lacs du Wisconsin, afin de profiter confortablement des restes de cette nature « sauvage », partout ailleurs annihilée. Les trains transportèrent la classe moyenne de Chicago, en mal de nature, vers ses espaces « charmants ». À l’intérieur de la ville, les nantis avaient toute opportunité de se retirer dans les parcs et les banlieues bucoliques, où le paysage les rappelait à un passé pastoral mythifié. Les séparant encore davantage du réel, de l’origine très matérielle de la métropole. La mauvaise conscience d’une nature « à préserver » ne pouvait naître que sur les décombres des forêts.

Comme le note Cronon, citant les propos lucides d’un visiteur du lac Michigan en 1868 : « Le pionnier est insensible aux arguments touchant à la ressource future, pour lui, la forêt est seulement là pour être exterminée, comme si elle entravait sa charrue et obstruait la lumière du soleil. Il se vante du changement rapide des bois et de la nature sauvage en un champ fertile et exulte devant les routes des villages et des villes qui se lèvent le long de ses rivières et surplombent ses lacs. La génération suivante, elle, ne pourra que se lamenter de la perte de ses magnifiques forêtsnote. »

Au regard de cette histoire de Chicago, avec sa Bourse aux grains et l’exploitation dévastatrice des forêts, on comprend mieux ce qu’impliquent très concrètement la vision économique du monde et le type de technologies qui vont avec. Certes, depuis le XIXe siècle, le problème du calibrage des êtres, de leur identification, de leur réduction en chiffres a pris de nouveaux atours, mais la logique reste la même. Qu’il s’agisse de grains ou de salamandres, d’orchidées ou de bois-énergie, peu importe : on parle toujours de calcul, de standard, d’équivalence. L’idée même de biodiversité, tant chérie par les écologues, correspond moins à la grande prise de conscience environnementale qu’on nous vante qu’à un stade supplémentaire dans la pure mise en chiffre du vivant.

CALCUL TOTAL

« Comme le calcul absolu régit entièrement la volonté, il semble qu’il n’y ait plus rien à côté de la volonté, sauf le penchant pur et simple qui pousse l’homme [de l’organisation] à calculer et pour lequel “tout calculer” est la première règle du calcul. »

Martin HEIDEGGER, Dépassement de la métaphysique.

N’en déplaise aux nostalgiques, on est passé, en l’espace d’un siècle, de la vieille idée de conservation de la nature à celle de gouvernance de la biodiversité. Ce concept est plus propice à la quantification puisque la diversité en question n’est plus que la mise en série de différences posées comme équivalentes dans un tableau de mesures économiques. La destruction de l’ensemble des tritons sur un territoire ou des oiseaux happés par des pales d’éoliennes industrielles se traduit par la perte d’une quantité (x) d’individus de l’espèce (y) sur la zone (z). Leur disparition peut dès lors être calculée via le marché des compensations. Le réel sensible des vies détruites est ainsi neutralisé en passant dans la sphère de la pure représentation.

Analyser le monde en termes de marché est profondément cynique. Qu’il puisse exister quelque chose comme des « banques de la biodiversité » le dit bien assez. Mais au-delà de cette grossière vision de la vie, ce que le marché en tant que technologie de pouvoir tente de généraliser est bien plutôt la mise à distance de toutes les formes de la vie, la généralisation à l’ensemble des êtres et des choses de la tyrannie de la mesure. Que l’on essaie seulement de s’imaginer ce que le terme « biomasse » évoque dans l’esprit des énergéticiens, des politiciens ou des exploitants lorsqu’ils considèrent une forêt particulière : des mètres cubes, des tonnes, des surfaces, un puits de carbone, des flux de matières… invariablement des mesures universelles. Quelle pauvreté en monde ! Mais on se tromperait en voyant là une simple erreur d’échelle, préférant une gestion « durable et citoyenne » des ressources. Car cela n’est pas une question d’échelle, cela est une question éthique.

La réalité simple que tous les discours gestionnaires, qu’ils soient de gauche ou de droite, masquent systématiquement est que la Terre n’est pas un réservoir. Les êtres ne se définissent pas par leur stock d’énergie. La forêt ne se nourrit pas de chiffres. Les bêtes qui y vivent ou les humains qui habitent à ses abords ne s’affectent pas, ne se définissent pas en termes de « services » ou de « niche » écologique. Il s’agit pour la forêt d’imprégner son milieu autant que d’être imprégnée par lui. Être pour elle, c’est être lié autant qu’être touché. Comme le dit très bien Emanuele Coccia dans La Vie des plantes : « Être-au-monde signifie toujours exercer une influence en dehors de sa propre niche. Si le milieu ne commence pas au-delà de la peau du vivant, c’est parce que le monde est déjà en son intérieur. En ce sens, l’action du vivant sur le monde ne peut pas être considérée comme une forme d’ingénierie d’écosystèmenote. » Si on regarde cette forêt-ci, celle que l’on aime, là où l’on va tous les jours, avec toute son histoire propre, les animaux et les insectes qui la peuplent, les humains qui l’ont parcourue pour la cultiver, y ramasser du bois, pour y chasser, on n’y voit goutte si on y applique la grammaire gestionnaire avec ses prédicats asthéniques. C’est une question de rapport au monde. Comment saisir une réalité aussi multiple, aussi vitale, faite d’interrelations invisibles, d’usages complexes, de techniques singulières, de liens plus ou moins denses, plus ou moins indistincts avec des catégories aussi manifestement pauvres que celles de « puits » ou de « gisement » ? La forêt résiste à se laisser réduire à un espace circonscrit, une donnée que l’on pourrait mesurer et calculer sur un plan établi d’avance. C’est un lien qui surgit entre les êtres et les lieux qu’ils habitent, et où l’on ne peut plus les séparer l’un de l’autre. C’est ce que ne peut comprendre le langage de l’économie et qui en fait une pensée si aliénée au monde, si pauvre, si dépressive et pourtant si prédatrice.

Décider de faire usage de la forêt, d’en tirer son bois d’œuvre pour ses bâtiments, pour le chauffage de ses foyers, décider de se réapproprier sa production d’énergie via des techniques simples de méthanisation, d’éoliennes artisanales, de petites turbines hydroélectriques réagencées, de poêles dragons, d’agroforesterie dissidente, de se réapproprier ou pas certaines machines sont des questions qui ne peuvent être pensées de manière conséquente que si elles expriment la multiplicité des hypothèses rapportées aux problèmes vitaux. Voilà qui est une question technique, mais enchevêtrée dans une question éthique, enchevêtrée elle-même dans une question politique, car elles demandent toutes à être partagées, agencées ensemble, sur un territoire commun, et ne peuvent être opérantes qu’en fonction des lieux et de la situation. Et c’est là la différence essentielle avec la vision économique qui réduit tous les usages à un et un seul système. UN système dont la légitimité ne tient qu’à ceci, qu’il prétend apporter, clés en main, toutes les solutions aux problèmes qu’il a lui-même imposés. Un mode d’organisation qu’il faudrait appeler « mono-technologique » plutôt que « poly-technique », comme le disait Lewis Mumford dans Le Mythe de la machine, puisque ce conglomérat auquel nous avons affaire aujourd’hui n’admet qu’un seul genre de complexité, celui qui se conforme intégralement à sa propre « systématicité » – à ce point uniforme que ses éléments sont des parties interchangeables, conçues pour la seule planification. On pourrait, disait Mumford, pour mieux concevoir cette idée, examiner la différence fondamentale qui existe entre une ville qui s’est construite maison par maison, rue par rue, au fil de ses pratiques, et la métropole dont le plan a été projeté comme une structure unifiée selon un plan. Ajoutons encore la différence entre un village qui produit sa propre électricité en fonction de ses besoins et un réseau électrique robotisé. Ou la différence entre une forêt jardinée et une plantation de palmiers à huile, ou encore entre une agriculture paysanne maîtresse de ses outils et des centaines d’hectares de terres scannées par un drone. Entre des groupes d’autodéfense populaire et une armée. Il en va évidemment d’une certaine idée que l’on a de la vie, soit du côté de la puissance de, soit du côté de la dé-possession.

 

Marx, dans l’un de ses premiers textes, en 1842, mettait précisément en rapport une analyse de la « dépossession » avec les usages de la forêt. Dans une série d’articles sur les Débats sur la loi relative au vol de bois, il commente une nouvelle législation qui statuait sur l’opposition entre « voleur » et « propriétaire » en la transformant en un argument purement formel, contre les droits d’usage eux-mêmes. Face à l’agitation paysanne, cette loi adoptée par la Diète rhénane (équivalent allemand de l’Assemblée nationale) condamne l’abattage de bois vert, mais aussi le prélèvement de bois mort, de ramilles ou branchages, ainsi que le ramassage de myrtilles et autres fruits des bois… À travers cette loi, selon Marx, le bois qui était compris dans des formes de droits coutumiers se transforme en un système de droit de propriété, d’exploitation et d’échange, en excluant violemment la multiplicité même des « besoins humains ». Certes, Marx dénonce cette loi sur le vol de bois, aboutissant, selon lui, à supprimer des « formations hybrides et incertaines de la propriété », entendez de la propriété préindividuelle. Mais il décrit par la même occasion, et non sans quelque ambiguïté, le processus législatif universel qui fait de l’entendement rationnel un outil d’objectivation normative contre cette hybridation elle-même – une hybridation qui serait, selon lui, trop en dehors de l’universalité de la loi. Marx définit ainsi l’entendement dont « la tâche essentielle est de rendre le monde partial, grand et admirable travail, puisque seule la partialité forme le particulier et l’arrache à la viscosité inorganique du tout […] chaque chose doit s’isoler et être isolée pour être quelque chose. En confinant chaque contenu du monde à une détermination ferme et en pétrifiant, pour ainsi dire, l’essence fluide, l’entendement révèle la diversité du monde […]. Ainsi l’entendement a supprimé les formations hybrides et incertaines de la propriété en appliquant les catégories existantes du droit privé abstraitnote ». Mais c’est bien cet isolement de chaque chose hors de ses propres formes qui produit l’arrachement au monde. Marx touchant à l’essentiel s’en détourne rapidement, comme pour le conjurer, et rentre vite dans une longue argumentation politique sur la distinction entre droit public et droit privé. Faisant de l’exemple de la loi sur le vol de bois un cas de formalisation de la multiplicité des usages, cette « contradiction de la détermination », comme il dit. Ce dont il s’agit au final, c’est bien de l’« accumulation primitive ». Mais cette accumulation, qui sourd tout au long du texte, n’a pu être une dépossession matérielle (par l’extension du mouvement des enclosures) sans être dans le même temps une dépossession éthique. Une dépossession opérée par la colonisation économique de toutes les sphères de la vie. Une offensive contre toute singularité trop située. Une neutralisation de toute forme qui ne soit pas, justement, universelle. Une abrogation de tout droit qui se tienne hors du droit. Comme Marx le relève ailleurs, cette dépossession s’est effectuée à travers la mesure de la valeur (en l’occurrence ici la valeur du bois « soustrait », c’est-à-dire volé) et la mise en place d’un système d’équivalences entre la quantité de bois volé et la quantification de la peine à infliger au « délinquant ». La voilà la différence éthique : différence entre le bois attaché à la multiplicité des liens coutumiers-hybrides et le bois réduit à une unité économique d’équivalence. Voilà la différence existentielle et non seulement juridique ou politique qui éclate entre des usages toujours singuliers et UN « système ».

Aujourd’hui, il ne manque pas d’experts en tout genre pour neutraliser à nouveau ce conflit vital, sans cesse surgissant, et vouloir réduire tout geste trop hétérogène au plus pauvre plan de gestion, aussi équitable, certifié et durable soit-il. Que jamais cette question des attachements au monde ne jaillisse, et que tout usage, toute technique hors économie soient préventivement neutralisés, étouffés, détruits. L’année 2011, décrétée par les Nations unies « année internationale de la forêt », avait donné le coup d’envoi de quelque chose comme une nouvelle offensive sur les usages des forêts. Derrière ce mot d’ordre international, des conférences ont été organisées dans les plus hauts lieux du pouvoir afin de lancer une batterie de mesures sur la « conservation des écosystèmes forestiers pouvant améliorer notre résilience au changement climatique ». En clair, il s’agit de mettre en place une gestion « durable » des ressources forestières à l’échelle mondiale, allant de pair avec un agrandissement des zones protégées à travers les parcs nationaux. Dans le même mouvement, on contrôlera aussi de plus en plus les communautés qui habitent dans ces forêts et dont les techniques culturales comme les visions cosmogoniques de la terre-mère ne « cadrent » pas exactement avec le savoir technologique des experts environnementaux. La stratégie des gouvernants se résume très simplement : d’un côté, mettre en réserve des sites exceptionnels et, de l’autre, continuer d’extraire du sol les ressources nécessaires pour faire fonctionner l’économie mondiale. C’est une ligne idéologique assumée de la gouvernance mondiale que de « mettre en système » les ressources renouvelables, notamment par l’Unesco et son programme MAB, Man And Biosphere (auquel sont inscrits les Cévennes et les Grands Causses). La définition opérationnelle et systémique de la biosphère par l’Unesco en 1970 est on ne peut plus nette : « La biosphère est un système de matière vivante et de substance extrêmement complexe, multiple, planétaire, thermodynamiquement ouvert et autorégulé, accumulant et redistribuant d’immenses ressources d’énergie. » Bref, une parfaite machine à l’échelle du globe. C’est la fusion, en un seul et grand système, de l’économie et de l’écologie. La biodiversité étant un service fourni, mesurable et quantifiable. Chaque système de ressources naturelles, qu’il soit une forêt, une nappe phréatique, des pâturages, des lacs, le climat lui-même, au même titre que d’autres systèmes de ressources communes (parkings, ponts, fermes d’ordinateurs, réseaux électriques), doit être représenté et planifié comme un ensemble de variables. Des variables de stock qui soient capables de produire une quantité maximale de flux économiques sans porter atteinte au stock lui-même. L’équilibre se faisant entre les unités d’extraction tolérées par la ressource et le taux de renouvellement de cette ressource. Le prix Nobel d’économie 2009, Elinor Ostrom, qui a inauguré l’année de la forêt à l’Onu en 2011, en a fait son fonds de commerce, voyez son Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles. Recodés par la grammaire économique, les communs et leurs divers usages sont transformés en un « système d’unités de ressources » sur la base duquel des peuples avec leur histoire propre et leur rapport singulier sont convertis en individus rationnels – des « appropriateurs », agissant en fonction du calcul des avantages et des coûts, prendront des décisions concertées mais toujours flexibles quant à la bonne gestion de ce système. Combien de tonnes de bois extraites par an une forêt peut-elle supporter pour pouvoir renouveler ses services ? Combien de passages routiers un pont peut-il subir sans se dégrader ? Combien de cubes d’eau peuvent être pompés dans une nappe phréatique sans que celle-ci s’épuise ? Combien de milliers de volts supplémentaires une ligne THT peut-elle supporter sans mettre en péril la sécurité du réseau ? Combien de degrés supplémentaires le climat peut-il subir sans se déséquilibrer ? C’est le tour de passe-passe de cette gouvernance : nous proposer comme solution au désastre ce qui précisément nous a conduits à ce désastre. La Terre entière est là sommée de se livrer à la quantification intégrale, chaque chose et chaque être devant être calculés, mesurés comme pure ressource prévisible et mise en circulation – mais par là même réduits à peau de chagrin comptable.

 

En 1953, dans son importante conférence à l’École technique supérieure de Munich, Martin Heidegger avait mis en garde, en faisant la critique de la théorie des systèmes, c’est-à-dire de la cybernétique, contre le danger de la réduction universelle de la nature comprise comme fonds. Un fonds où tout est équivalent, un fonds mis à la disposition de la seule volonté de puissance technologique de l’homme, transformé lui-même en fonctionnaire, en « ouvrier d’équipement », cet individu dont la première règle du calcul est : « tout calculer ». Ce danger, il l’appelait, de manière assez forte, l’arrraisonnement, c’est-à-dire le processus par lequel tout être est forcé de rentrer dans le calcul total du monde et où toute chose est convertie en matériel énergétique. Ne constituant même plus des objets en face de nous, dignes d’une relation, mais devenant de pures ressources remplaçables ou réinvestissables. Heiddeger en venait à dire que la représentation occidentale de la « nature » – considérée séparément comme une pure étendue homogène et disponible au champ d’investigation scientifique et mathématique – ne peut être dite précisément « nature » que dans la stricte mesure où elle a été dépeuplée, où les êtres vivants comme les matières y ont été arrachés. La Terre entière, disait Heidegger, peut alors être considérée comme un gigantesque « entrepôt de minerais » et « mise en demeure de livrer de l’énergie qui puisse être extraite et accumuléenote ».

Il continuait en prenant l’exemple, des plus révélateur pour ce qui nous occupe ici, du forestier. Le forestier qui devient lui-même l’agent et l’objet, en tant que fonctionnaire, de ce système extractiviste. Le forestier, à la différence de son grand-père bûcheron qui parcourait pourtant les mêmes sentiers, ne participe plus à un monde habité où les choses se donneraient à voir autrement qu’à travers le pur calcul. Ce technicien-ingénieur n’est plus là que pour mesurer la quantité de bois que l’industrie lui commande de fournir. Elle-même ayant reçu commande de l’industrie du papier, elle-même exigée par les journaux, visant eux-mêmes une certaine « formation de l’opinion publique », elle-même ordonnée par les pouvoirs politiques, etc. Mais toute cette mise en système de la « cellulose », entre la coupe de bois et les magazines, ne fait en aucun cas monde. Elle obtient, elle transforme, elle accumule, elle répartit. Mais elle ne fait pas monde. L’arraisonnement, dit Heidegger, force en définitive la nature à se convertir en un « complexe calculable et prévisible », c’est-à-dire à devenir un objet représenté, assigné, mesuré, mais du même coup un objet mort.

 

Depuis la dépossession originelle des usages communaux, se perpétue cette gigantesque entreprise de guerre au vivant que l’on nomme économie. Que cette entreprise aboutisse maintenant, dans sa phase dévastatrice, à s’attaquer aux derniers peuples des forêts au nom de la « biodiversité » même est le prolongement d’une manœuvre qui rôde depuis le début des hostilités. C’est là l’insigne vérité de notre époque : la propagande autour de la gestion durable de la nature ou l’augmentation globale des réserves de biosphère n’est pas l’œuvre d’une quelconque « conscience environnementale » sans être aussi l’achèvement historique de l’hégémonie du calcul. En l’occurrence, le calcul de ce que les écologues appellent la « capacité de charge » des écosystèmes, c’est-à-dire le point limite d’exploitation que ces écosystèmes peuvent soutenir sans s’effondrer. Cette « capacité de charge » est le rejeton du « rendement soutenu » théorisé par nos économistes français du XVIIIe siècle, les physiocrates. Leur question centrale fut essentiellement la suivante : comment pouvoir accroître les « richesses renaissantes » (aujourd’hui on dirait « renouvelables ») sans détériorer les « biens-fonds », c’est-à-dire les ressources naturelles ?

Ce sont précisément les ingénieurs des Eaux et Forêts allemands puis français, avec leurs tableaux de rendement maximal, qui sont à l’origine de notre vision du « développement soutenable » (formule pour le moins paradoxale mais tout à fait économique) : comment maintenir une ressource naturelle tout en l’exploitant au maximum ? D’un côté ou de l’autre de ce tableau, écologie et économie sont les deux curseurs d’une même logique infernale. Comme l’ont montré assez finement Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz dans L’Événement anthropocène : « Le slogan du développement durable dérive de la notion de “rendement soutenu maximal” conçue par l’écologie de gestion des années 1950, elle-même héritière de la notion de “gestion soutenable” des sciences forestières allemandes du XVIIIe siècle. Ce principe laissait croire à la possibilité de perpétuer une croissance économique moyennant un peu plus de “conservation” de l’environnement. […] Né ces dernières années dans les institutions internationales, le projet de “l’économie verte” accentue cette évolution, les fameux “services éco-systémiques” devant désormais faire l’objet de marchés : la biosphère, l’hydrosphère et l’atmosphère sont constituées en simples sous-systèmes de la sphère financière et marchandenote. »

Mais disent-ils, et c’est le point le plus intéressant, cette idée de gestion s’est trouvée combattue dès l’aube de l’industrialisation par plusieurs révoltes paysannes : « La gestion dite soutenable des forêts allemandes fonctionnait selon le principe des coupes rases suivies de plantations homogènes. Cette gestion impliquait dans les faits de limiter ou d’interdire les droits d’usage des villageois tel le droit de pâture des bêtes ou de prélèvement de bois mort. En France, du milieu du XVIIIe au milieu du XIXe, des conflits sociaux très intenses naissent. […] Là où les ingénieurs forestiers royaux se félicitent d’une production rationnelle et durable sur le modèle allemand, les villageois et les petits artisans voient une appropriation qui les prive de bois bon marché. Ils pourchassent les gardes et se servent dans la forêt, conduisant les autorités à envoyer la cavalerie et les grenadiersnote. »

Il faut en effet se rappeler que les différents codes forestiers qui se succèdent en France du XVIIe au XIXe siècle correspondent aussi aux moments où les insurrections paysannes furent les plus intenses. L’ordonnance de Colbert en 1627 restreint encore plus les droits d’usage des paysans, les communaux, afin d’imposer contre le « désordre du jardinage forestier », comme il était dit, la « discipline et l’aménagement rationnel des forêts ». Sachant que la grande partie des coupes étaient destinées à la logistique de la marine militaire et ses arsenaux, on comprend que Colbert ait été aussi fanatiquement méticuleux dans la rationalisation des forêts. Le désordre que représentait ce jardinage forestier et l’aspect « chaotique et confus » des forêts paysannes révélaient en fait une manière de vivre, une sensibilité à travers l’usage d’un espace indifférencié, sans limites figées. Ce fut cette manière de vivre que l’aménagement des forêts, par coupes régulières, allait éradiquer avec ses lois et sa science. Et c’est contre cet aménagement que les révoltes paysannes vont s’organiser. La guerre des Demoiselles, en Ariège, est un point culminant de joie armée autour de 1830. Curieuse révolte mêlant lutte sociale et tradition folklorique. Elle fut nommée ainsi parce que les montagnards avaient l’habitude de se déguiser en femmes. Ce travestissement avait évidemment pour fonction de se cacher des gardes et des soldats, mais aussi rentrait dans une logique carnavalesque. Lorsque des inspecteurs des eaux et forêts et leurs gardes s’apprêtaient à réquisitionner les troupeaux des bergers qui les faisaient paître « illégalement » dans les forêts, on voyait se rameuter des dizaines de paysans déguisés en demoiselles pour faire face aux gardes de l’État. Les faisant fuir à coups de gourdin, de faux, de fusil. La guerre des Demoiselles se propage comme une traînée de poudre. À son apogée en 1831, le mouvement compte plus de 8 000 révoltés organisés en petits groupes mobiles. À l’époque, les paysans refusaient tout autant la mise hors d’usage des bois communaux par les forestiers que la mise en ordre de la forêt comme espace quadrillé et aménagé. Cet aménagement était l’ennemi du jeu d’hybridations que la forêt permettait et qu’illustraient les masques de femmes-fées-animaux dont se servaient les insurgés aux moments des fêtes populaires et des périodes de carnaval qui rythmaient la vie des villages. Créant une inséparation de fait entre les rituels, la révolte, les usages coutumiers. Ces demoiselles auront su mettre en déroute pendant presque un demi-siècle et les gardes forestiers et tout un discours rationnel sur la forêt comme ressource à maîtriser et à extraire. La question était pour eux de préserver les liens magiques, de connivence qui les attachaient à la forêt, à sa culture, à ses usages, de ne pas les laisser se transformer en un tableau de calculs sylvicoles, en une connaissance purement scientifique, de ne pas voir leur monde se faire arraisonner.

Mais ce n’est pas qu’une histoire française. Le passé fourmille partout de pareilles révoltes, dont la « guerre des forêts » qui eut lieu en Angleterre au XVIIIe siècle. En 1723, est voté à la Chambre des communes un arsenal de lois d’exception qui punit de pendaison, déportation, pilori, fouet ou emprisonnement le crime de braconnage, c’est le Black Act. Le fait d’être « armé d’une épée, d’arme à feu ou de toute autre arme offensive, ayant le visage noirci ou masqué, de se trouver dans toute forêt, chasse, parc ou terrain clos, où l’on garde des cerfs, ainsi que dans toute garenne, grand-route, lande, terrain communal ou colline » pouvait en soi constituer un crime passible de la peine de mort. Le fait pour les présumés « coupables » de se noircir ou de se masquer le visage constituait donc déjà, au XIXe siècle, une « circonstance aggravante »… Mais les habitants des forêts du Berkshire et du Hampshire ne se contentent pas de braconner des cerfs, symbole des privilèges aristocratiques, ils brisent les murs et les clôtures des parcs, ils dévastent des viviers de poissons, ils volent du bois, arrachent de jeunes plantations, menacent les gardes-chasses. Ils s’arment. Ils montrent par là leur refus radical de voir l’accès aux bois, leurs coutumes de pacage et de glanage interdits par l’usage exclusif des propriétaires et des administrations forestières. Le Black Act fut la réponse sanglante du pouvoir à ces résistances des communautés paysannes face aux enclosures. On vit dans le Hampshire une bande d’hommes masqués et armés, à la tête de laquelle se trouvait un mystérieux « roi Jean », harceler les nantis et les gardes-chasses. Envoyant des lettres de menace aux notables locaux, libérant des bandits tombés entre les mains de la police, veillant eux-mêmes aux litiges sur les droits d’usage des bois, se déplaçant au grand jour avec le soutien du peuple mais disparaissant quand bon leur semblait.

Ces révoltes nous parlent au présent. Les éclats de récits que ce passé charrie constituent autant de lignes de force qui nous traversent, nous aident à penser, à voir autrement. Ceux qui élaborent de nouvelles formes communales, ceux qui se battent pour défendre une zone savent que certaines figures historiques enfouies resurgissent à certains moments de haute intensité. Comme des amis le disent avec force : « Les histoires qui s’écrivent à la ZAD et dans le Val Susa ne sont pas seulement celles de deux luttes territoriales comme il y en eut – peut-être – d’autres. Ce sont une forme de lutte et une forme de vie à la fois inédites et irrémédiablement liées à un passé ayant retrouvé sa puissance. Leur existence même fait vaciller ce réel fallacieux, ce meilleur des éternels présents possibles qui constitue notre décor et notre horizonnote. »

Si, depuis un certain moment, de plus en plus de groupes et d’individus se réapproprient des territoires, luttent pour protéger ce à quoi ils tiennent, ce à quoi ils ont appris à se lier, c’est qu’il en va d’une nécessité primordiale de mondes. De mondes que nous habitons, mais de mondes qui nous habitent tout autant. Une forêt, des champs, des techniques, des amitiés, des cabanes, des chants, des montagnes, un passé vivant, une détermination commune, des chemins, des barricades, une nouvelle géographie, une émeute dans les rues d’une ville enfin vivante, une maison collective, des usages, d’autres êtres, des mondes luxuriants.

Au sein de ces espaces libérés, la perception que l’on peut avoir de la « défense de la nature » s’y transforme et devient éminemment politique, nécessairement existentielle, irréductiblement attachée. Trop longtemps, un certain discours écologiste, amnésique de ce passé insurgé, s’est cantonné à l’idéologie « préservationniste ». Ce faisant, il est resté complètement aveugle tant à la charge révolutionnaire que peut contenir ce passé qu’aux opérations stratégiques du pouvoir actuel. L’écologie, devenue institution, s’est ainsi coupée des plus vives forces du présent et de toute acuité dans l’analyse de la situation. Car cela fait plus de quarante ans que la vision classique de cette « nature à préserver » a été supplantée par sa planification systémique. Bien que des espèces ne cessent de disparaître chaque jour, les aires protégées, type Natura 2000 ou les parcs régionaux (à la fois refuges de biodiversité et zones à fortes activités humaines), augmentent sur la surface de la planète. Le paradigme de la préservation de la nature a laissé la place à celui de gouvernement, ou de pilotage de la biodiversité, comme on dit chez les écologues. Le choix de la « bonne aire de protection » s’est effacé au profit d’un zonage multifonctionnel où des zones de nature préservées ou laissées intentionnellement à l’abandon peuvent s’agréger, sur le mode de l’exception, à des zones d’exploitation industrielle, des zones touristiques, ou des pôles de développement durable. C’est une amère leçon pour ceux qui croyaient fuir le monde et se réfugier dans quelque bunker vert. Personne n’habite sur un « îlot de nature vierge », même ceux qui vivent au cœur d’un parc national. Nous sommes sans cesse traversés par autant de flux énergétiques, de dispositifs économiques, d’infrastructures de communication et dont on ne pourrait affirmer, sans se mentir, où elles commencent et où elles finissent.

Nous assistons à un saut quantitatif dans ce que Heidegger appelait l’Arraisonnement, un saut rendu possible aujourd’hui par la puissance de calcul colossale qui s’applique à tous, absolument tous les phénomènes vivants. Le profilage et le choix des zones protégées se font désormais via des modélisations mathématiques. Situation absurde, où d’un côté on comptabilise ce qui sera détruit, pour, de l’autre, comptabiliser ce qui sera préservé. Comme l’analyse lucidement un chercheur du CNRS, à propos des systèmes de planification de protection de sites : « Un algorithme [connu sous le terme de systematic conservation planning] permet de trancher et de proposer différentes sélections de sites en fonction des objectifs. […] Il s’agit d’identifier le “meilleur réseau” d’aires protégées possibles en fonction des connaissances disponibles et des objectifs souhaités préalablement identifiés. […] Le recours aux imageries satellites, aux cartographies instantanées, à la distribution de variables biotiques ou abiotiques forge une spatialisation planifiée. La représentation de l’espace en régime de changement global et les nécessaires standardisations, quantifications, calibrations ajoutent à l’espace écologique un espace exogène proprement humain (le GPS, la latitude, la longitude, le Nord et le Sud, les pays industrialisés ou non, les objectifs planifiés). L’espace de la gouvernance de la biodiversité est celui d’une surface plane à gérernote. »

Une « surface plane à gérer… », voilà l’ultima ratio de la gouvernance. Sauf que l’on n’aplanit pas un espace sans « aplanir » aussi ceux qui y vivent. Les nouveaux habits de la préservation, tissés aujourd’hui de tout ce réseau computationnel, ne suffiront pas à cacher des siècles de dépossession, des siècles de colonisation. Ce planning en réseaux reconduit, à même le sol, la même violence. Extrapolant quelque peu une réflexion de Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d’histoire, nous pourrions dire qu’il n’y a pas de « témoignage de nature » (lui disait « culture ») qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie. Ce qui a été appelé la wilderness, la « nature sauvage », aux États Unis – qui à l’origine évoque d’ailleurs plus un lieu désert où personne n’habite ou un éden complètement mythologique – est un de ces témoignages, un des monuments érigés par cette violence-là. La création en 1872, sous l’impulsion du président Roosevelt, du premier parc naturel national, le Yellowstone, aboutit à l’expulsion des tribus Shoshone, Blackfoot et Crow. Plusieurs batailles avec les forces gouvernementales firent près de 300 morts côté indien, et ce lors d’une seule bataille. Roosevelt l’avait déclaré : « La guerre contre les sauvages est la plus juste des guerres et elle laisse à l’humanité une dette au colon qui la mène. » Nous avons également vu, dans le cas des parcs français, que la logique coloniale a amplement contribué à leur création. Aujourd’hui, la création tant vantée de « réserves de biosphère » entre de même en guerre immédiate avec les peuples qui ont le malheur d’habiter sur ces territoires convoités, tels les Pygmées Baka du Cameroun, les Bushmen du Botswana, ou les tribus qui vivent dans les réserves de tigres en Inde. Il existe même un nom « diplomatique » pour ce genre d’opération, ce sont les « réfugiés de la conservation ». La gouvernance actuelle, toute bouffie de sa neutralité objective, s’est peut-être délestée du discours paternaliste et raciste du XIXe siècle, mais elle n’en garde pas moins l’héritage sanglant.

L’époque actuelle semble écartelée entre cette passion triste de la préservation et la volonté folle de faire perdurer un système qui enserre toute la planète. Jamais autant d’experts n’ont produit autant de calculs sur l’effondrement rapide d’autant d’espèces vivantes, mais jamais n’avons-nous été aussi incapables de saisir cet effondrement autrement qu’en schizés, en sujets coupés en deux. James Cameron, le réalisateur d’Avatar, prétend protéger la forêt amazonienne en même temps qu’il finance un projet mégalomane d’extraction de ressources minières extraplanétaires. Nommé Planetary Resources, ce programme ambitionne sérieusement d’« étendre l’économie à l’espace ». Symptomatique aboutissement de la pensée occidentale, intersidérale étrangeté au monde.

DE LA CASTRAMÉTATION À LA LOGISTIQUE

« La Nature brute est hideuse et mourante ; c’est Moi, Moi seul qui peux la rendre agréable et vivante : desséchons ces marais, animons ces eaux mortes en les faisant couler, formons-en des ruisseaux, des canaux ; employons cet élément actif et dévorateur qu’on nous avait caché et que nous ne devons qu’à nous-mêmes, mettons le feu à cette bourre superflue, à ces vieilles forêts déjà à demi consommées. »

BUFFON, Histoire naturelle, 1749.

Avec la création des États modernes, le moment est venu de la grande planification rationnelle. C’est l’ère des perspectives rectilignes des parcs d’agrément (les jardins de Versailles sont aménagés dans la seconde moitié du XVIIe), de la domination des voies d’accès et de circulation, des grands potagers où l’on « domestique le sauvage », des orangeries dont l’exotisme séduit les visiteurs, et des parcs où se sculptent à volonté les arbres et les eaux. Mais toute cette mise en forme fut d’abord une gigantesque entreprise d’extension du quadrillage aux derniers interstices du vivant. Paul Virilio précise, dans L’Insécurité du territoire, le genre de colonisation intérieure qu’a produite au XVIIe siècle l’union de l’État, de l’art militaire et de la géométrie dans ce qu’il appelle une « anomalie géométrique ». Cette anomalie a proliféré sur tout l’espace, faisant en sorte que les êtres s’abstraient des lieux qu’ils habitent et pressant la matière à se soumettre une fois pour toutes aux instruments de la géométrie analytique. Avec Descartes, « le grand principe d’abstraction métaphysique de la stratégie occidentale s’interpose entre l’homme et son habitatnote », un principe dans lequel table rase sera faite sur tout ce qui vient des sens.

À partir du milieu du XVIIe siècle, on enseigne alors ce qu’on nomme du terme barbare de castramétation, c’est-à-dire l’« art de tracer des camps et des places fortes par des tracés géométriquesnote ». Cet art proliférera en dehors du seul domaine militaire et sera de plus en plus « projeté partout sur la nature, sur les sites ». Il faudra tout au long de l’histoire moderne tailler droit dans le vivant, sans trop se préoccuper de savoir si celui-ci y survivra. Descartes, plus ingénieur que philosophe, en appelle à ce que les obstacles de la nature s’effacent sous les lignes droites de sa « religion géométrique ». Les forêts, symboles des temps obscurs et irrationnels, devront se plier, comme tout être et toute chose, au regard universel de cette autodiscipline. La « mathématique des forêts », science farfelue, achèvera de transformer son objet en cette chose réifiée : un « volume quantifiable de bois » ou des parcs botaniques, c’est selon. La discipline de la « stéréométrie » (mesure des volumes) devient compatible avec une esthétique de la nature civilisée. D’un côté, des arbres plantés en lignes, de l’autre, des arbres étiquetés par des botanistes. Des usines à bois ou des jardins, mais non des forêts. L’exemple de Buffon est symptomatique de l’époque : un homme que la forêt sauvage dégoûte crée le Jardin des plantes à Paris.

Virilio considère la création des parcs régionaux et nationaux, depuis le début des années 1970, comme le prolongement, à la fois, de la mise à distance entre les habitants et leur habitat, et de la maîtrise géométrico-militaire de l’espace. Il l’analyse comme la réduction de la nature à une fonction sanitaire et sociale, s’imposant à travers l’aménagement du territoire et la défense de l’environnement. « Les règles affichées à l’entrée des squares sont désormais affichées à l’entrée des villes ou aux frontières des États, se substituant à celles des morales non voulues que les hommes trouvaient ou retrouvaient en retournant au maquis, à la forêt, au champ libre. Mais surtout, au moment où l’on prétend résorber le contrôle géographique des nationalismes et des nationalités, où sont soi-disant supprimés les passeports et visas, naissent du social, du sanitaire, du vétérinaire, de nouveaux apartheids autrement affinés et donc redoutables, une véritable politique des “espèces” qui, des nationalismes anciens, s’est étendue, lors de la dernière guerre, aux races et à leur enfermement (camps de concentration, camps de personnes déplacées après la fin du conflit, etc.). Les réserves naturelles, les parcs régionaux ou nationaux étendent cette politique des espèces à tous les cas, à tous les accidents de la matière vivante, instaurant sur les territoires une véritable chasse biologique, un safari intérieur mené par les différents “défenseurs” de la nature embrigadés dans des associations paramilitaires, comme les Rangers de France, ou parapolicièresnote. » Cela donne un goût amer à ces espaces verts et ces paysages préservés, destinés aux « citadins en mal de nature », que l’on nous vend aujourd’hui.

Mais la castramétation dont parlait Virilio s’est dotée de nouveaux habits. Elle n’est plus seulement gravée dans le sol des parcs par le cordeau et la règle de l’arpenteur mais phagocyte à présent tous les espaces soumis au contrôle des flux et des réseaux. Un changement radical de paradigme s’est effectué autour de la fin du XVIIIe et du début du XIXe, un changement disons entre la figure de l’architecte et celle de l’ingénieur. L’architecte voyait encore le territoire comme un « jardin » sur lequel il pouvait intervenir, un jardin « à la française », synonyme d’harmonie et de plénitude. Mais pour les ingénieurs, ce dernier devient un simple répertoire de moyens qu’il faut mobiliser et dont les routes seraient les allées, dont les canaux seraient les pièces d’eau, les champs et les forêts les parterres et les bosquets. Le projet d’aménagement vient se placer alors dans le territoire de la même manière qu’une fabrique dans un parc, disposé d’en haut, selon le plan. Comme si une forme préétablie s’imposait à la matière inerte. Comme si les lumières venaient enfin éclairer l’informe basse-fosse du monde. Mais ce territoire arpenté et mis en carte par les ingénieurs, s’il est encore vu de haut comme un jardin, n’est plus constitué par des parterres classiques, censés représenter l’harmonie de la perspective architecturale, mais bien plutôt par la pure lisibilité matérielle des productions. Récoltes agricoles, bois des forêts, produits extraits des mines sont les ressources que les routes font se mouvoir et circuler à travers tout le territoire. À l’âge des Lumières, c’est bien un nouvel acteur qui fait son apparition : l’ingénieur d’État, l’ingénieur des Ponts et Chaussées, qui, à travers la construction et l’entretien des voies de circulation, va élaborer des procédures de planification et de contrôle de plus en plus larges. Si l’art de l’ingénieur est encore considéré jusqu’à la fin du XVIIe siècle comme une branche de l’architecture, au XVIIIe, les deux professions se séparent et des écoles spécifiques se forment : l’École des ponts et chaussée en 1747, l’École du génie en 1748, l’École des mines en 1783, l’École polytechnique en 1794. Certes, l’architecture rationaliste du XVIIe siècle est, elle aussi, considérée comme une science générale de l’ordre et de la mesure, son but étant de maîtriser le réel à travers les mathématiques appliquées, mais les architectes de l’époque restent encore attachés à la sensation, à l’expérimentation, alors que les ingénieurs, eux, commencent à privilégier le calcul de manière systématique. Le XVIIIe siècle est la genèse de ce qu’on appellera plus tard l’« aménagement du territoire », et les ingénieurs seront les maîtres d’œuvre de sa cartographie généralisée. Tout ce qui dépasse devra être arasé, tout ce qui est lié devra être découpé. Leur mission est d’arpenter, de connaître, d’équiper, de gérer cette nouvelle réalité administrative, essentiellement vouée à recoudre ce qu’elle aura préventivement déchiré. Alors que l’architecte est limité dans l’espace et dans le temps, l’ingénieur développe des « politiques d’aménagement globales », sa conquête vise la « nature » elle-même, dans sa totalité, des forêts jusqu’aux villes, des champs jusqu’aux ports. Sa volonté de maîtrise n’est pas faite de perspective mais de projection. L’ingénieur est un militaire.

Alors que l’architecture reste un savoir dispersé, la science des ingénieurs se centralise, et s’homogénéise dans la rationalisation de la production de l’espace. Bien loin des questions de style, de goût ou de convenance, les ingénieurs s’attachent à l’entreprise générale de quadrillage et d’aménagement. Prenant appui sur la doctrine physiocratique, les ingénieurs voient la « nature » comme la source de toutes les richesses, par les produits issus de l’agriculture et des mines. À leurs yeux, c’est la nécessité des échanges et l’utilité des communications qui priment sur l’esthétique architecturale. Il s’agit de couper les montagnes pour établir des chemins, rendre les rivières navigables à l’aide de chaussées. Pour cette froide logique, supprimer les obstacles du relief, c’est aussi supprimer les obstacles au sein de la société et, s’il le faut, supprimer la société elle-même pour lui imposer son propre ordre, enfin rationnel : l’égalité des hommes passera inéluctablement par l’égalité de la production ! Mais quelle égalité ? L’égalité dans l’uniformisation universelle. L’ingénieur, cet individu providentiel, censé mener l’humanité vers le Progrès, se présentera donc comme le seul et unique maître du Plan. Auquel il faut évidemment obéir. Lui seul sait. Son projet dessiné sur la carte, par coupes géométriques, n’aura pas tant l’allure de la perspective architecturale que celle de l’écorché d’anatomie. C’est une fois mis à plat et incisé que le corps du territoire livre ses secrets.

 

Cette vision brutale est la continuation du plus pur programme mécaniciste. Le philosophe anglais Francis Bacon qui, un siècle plus tôt, avait lancé les bases de sa méthode judiciaire d’interrogation de la nature disait des « secrets » de celle-ci qu’ils « se révèlent plutôt sous la torture des expériences que lorsqu’ils suivent leur cours naturelnote ». C’est à la raison de l’Homme et aux « esprits industrieux » que revient le pouvoir discrétionnaire d’interroger la nature par tous les moyens légitimes si, pourrait-on dire, elle « refuse de parler ». La nature est ainsi dominée en se « dévoilant » sous l’œil inquisiteur de la Science. La matière et la terre elle-même sont traitées dans cette idéologie moderne comme des entités passives qui ne sont là, à disposition, que pour être travaillées, ensemencées, enfantées par la puissance de l’ingénieur et de ses machines.

Carolyn Merchant a admirablement établi le lien historique, incrusté au cœur de la pensée occidentale, entre l’asservissement de la nature vue comme une entité féminine et le programme scientifique de Hobbes, Descartes et Bacon. Face à une nature considérée jusqu’alors sous les traits d’un être nourricier, la révolution scientifique a fait prévaloir une image de celle-ci comme un désordre qu’il fallait dominer et contrôler. La perception organique de la nature s’appuyait sur des formes d’organisation paysannes, que Merchant appelle des « communes territoriales » où les biens communs, forêts, pâtures et eau, étaient organisés par une « juridiction paysanne ». Avec le développement des besoins industrieux en bois de marine et de charbon, c’est évidemment ces communes et leurs terres qui ont été attaquées par le vaste mouvement des enclosures, notamment en Angleterre dès le XVIe siècle, mais également en Hollande, en Italie et en France. Les forges à métaux avaient une demande importante en bois pour la fonte des minerais. Les marines nationales, quant à elles, réquisitionnaient des stocks gigantesques de bois de construction.

Mais c’est bien dans la méthode mécaniciste de Bacon que Carolyn Merchant voit la légitimation philosophique de cette exploitation dévastatrice de la nature. « Comme le ventre de la femme a cédé symboliquement le passage aux forceps de la science, les secrets abrités dans le ventre de la nature seront eux aussi arrachés de son étreinte par la technologie, pour être utilisés dans le seul développement de la race humaine. Bacon, par une frappante métaphore, transforme ainsi le magicien (devenu scientifique) d’un serviteur de la nature en son exploiteur, et la nature d’une enseignante en une esclavenote. »

Toutes les puissances organiques de la nature, trop « animales » ou « féminines », trop vitales ou trop incontrôlables pour le pouvoir en place, sont ainsi réduites par un système de pensée niant toute forme d’altérité. La conception qui sera promue bien plus tard, dans les années 1900 aux États-Unis, par le courant « conservationniste », puis dans les années 1950 par le « management de la nature », reconduit, selon Carolyn Merchant, la vieille utopie technocratique de Bacon : une nature qui n’est plus jugée comme dangereuse qu’une fois rendue plastique et prédictible sous la direction des seuls « managers écosystémiques et leur abstraction de data ».

Du XVIIe au XIXe siècle, la modernité s’est donc mobilisée autour des problèmes de circulation des richesses et du contrôle rationnel de la nature, mais une nature dont le corps mutilé a sans cesse été modelé et remodelé sous les outils des ingénieurs. Celle-ci, « improductive » par elle-même, devait « nécessairement » être délivrée de son « incomplétude » et se soumettre à la science de l’aménagement. L’intérêt majeur de cette époque moderne pour la « gestion des forêts », ne pouvait donc naître en dehors de cette ingénierie comme elle ne pouvait s’envisager sans l’extraction des matières premières. Pour faire circuler les richesses extraites du sol, le réseau fluvial comme le réseau des routes sont en effet stratégiques. C’est sur la construction de ces réseaux que des personnages comme Vauban et Colbert édifient leur carrière personnelle. Sous le règne de Louis XIV, Vauban est celui qui a créé le corps des ingénieurs géographes et il s’est employé, systématiquement, à généraliser les voies de communication. Colbert, contrôleur général des Finances publiques, quant à lui, invente les Ponts et Chaussées, chargés de la construction et de l’entretien des « ouvrages d’art, des routes, canaux, rivières et ports ». Les maîtres mots sont alors circulation, commerce, communication. C’est toute l’idéologie des flux qui se met en place. Des flux par lesquels la nature doit enfin devenir « bonne et rationnelle ». Les ingénieurs auront pour tâche de corriger cette malfaçon originelle, à force d’explosifs et de percements de routes.

Du XVIIe au XVIIIe siècle, l’exploitation de la forêt passe essentiellement par le transport du bois vers les centres urbains, par les routes et par les fleuves. La voie fluviale est l’œuvre du projet d’ingénieur, comme la route est le bras armé de l’aménagement. Et l’idée même qu’on se fait à l’époque d’une « forêt », comme espace encore trop chaotique demandant à être enfin gouverné, est indissociable d’une pensée logistique alors en marche. Ce sont les routes qui perceront les forêts françaises, devenues « peuplements forestiers » et jusqu’au cœur desquelles il faut pénétrer pour aller extraire et transporter les ressources de bois, essentielles à l’économie nationale. Longs fûts, résine, liège devaient alimenter la construction urbaine et navale, et plus tard fournir des poteaux télégraphiques, des étais pour les mines, des traverses de chemin de fer, de la pâte à papier.

Pour les commodités de la chasse royale puis plus tard du débardage de l’industrie, il fallait pouvoir circuler dans les massifs forestiers. C’est tout un réseau aménagé qui s’inscrit ainsi sur le sol, avec ces larges allées et ses ronds-points propices à la chasse à courre, mais qui devra être remplacé par une cartographie plus précise par l’arpentage systématique et les intérêts économiques de la sylviculture. L’entreprise de cartographie forestière initiée par Colbert en fera son cheval de bataille, non sans difficultés, notamment à l’endroit de ces espaces opaques que sont les communaux. « Bien sûr, les beaux massifs du Bassin parisien et du Val de Loire, favoris des chasses royales, ont profité de la sollicitude précoce des géomètres-arpenteurs et du talent artistique des graveurs les plus renommés. Hélas, l’esprit fort matériel des aménagistes s’accommode petitement des perspectives ombragées et des rocades cynégétiques qui font le charme et l’inutilité de ces plans. Les dryades ne les troublent guère : ils ne voient dans les sous-bois que la nature des essences et la capacité de débardage. Cette lacune dans la représentation des forêts domaniales indique assez dans quel néant se trouve celle des bois communauxnote. »

La mise en place d’un réseau d’acheminement de bois entre des points stratégiques du territoire doit donc passer par la mise en réserve des bois communaux et leur marquage par le sceau royal. Plus le pouvoir s’arrogera le droit d’administrer la forêt, plus les communautés paysannes en seront dépossédées, si bien que les paysans seront traités en suspects, et leurs pratiques rendues criminelles. C’est leurs liens aux forêts qui doivent être cassés pour que puisse s’imposer le seul intérêt du pouvoir. On emploiera d’ailleurs dans ce but précis des équipes de bûcherons venues d’Italie, par exemple en Grande-Chartreuse, pour venir couper des bois qui circuleront plus loin, jusqu’aux points stratégiques des industries, mais sans jamais s’arrêter dans la région.

Plus largement, avec la route élaborée par le maître d’ouvrage, naît le modèle du travail de masse. Sous les ordres de l’ingénieur souverain, des milliers d’ouvriers et de paysans se sont tués à la tâche, afin de terrasser des kilomètres et des kilomètres de routes, à travers toute la France. Bien avant le taylorisme, les ingénieurs des Lumières inventent la rationalisation du travail. La route ne permet pas seulement de relier des points du territoire assez éloignés, comme une forêt et un chantier urbain, elle permet aussi de mettre les ouvriers en ordre de marche en mettant les « oisifs » au travail. Le système des corvées pour la « confection des chemins » est instauré dans les dernières années du règne de Louis XIV. Et le directeur général des Fortifications, Vauban, fait procéder au chronométrage des tâches de terrassement. Les premières mesures pour faire fusionner « travail » et « logistique » ont été expérimentées au bord des routes.

Le travail des hommes y est réduit au cubage des terres, tous deux s’exprimant au moyen de chiffres et de ratios. Le volume des terrassements correspond, par une simple règle de trois, au nombre des ouvriers qu’il convient de mobiliser. Un concours de mathématiques proposait d’ailleurs cet exercice à la veille de la Révolution. Soit deux routes (A) et (B) dont on connaît la longueur, soit (X) le nombre des ouvriers dont dispose l’ingénieur, comment répartir ces derniers sur chacun des chantiers pour que le travail avance au même pas ? Au XVIIIe siècle, c’est la route, plus que d’autres réalisations architecturales, qui annonce l’homogénéisation des données dans les projets d’ingénierie, et leur servitude intégrale au calcul.

Calcul et Économie sont les mots d’ordre qui feront de l’aménagement du territoire un pouvoir des plus mutilant sur le monde. Le territoire du XVIIIe siècle, vu comme « jardin aménagé », laisse définitivement la place au territoire déchiqueté que les réseaux prétendront recoudre par les nouvelles infrastructures d’acier. Autour de 1830, la doctrine des ingénieurs saint-simoniens – dont Walter Benjamin disait fort à propos qu’elle était le « précurseur des technocrates » – aura tôt fait de transformer le globe terrestre en un maillage prothétique de chemins de fer et d’industries. Cette idéologie planificatrice conquérante conduira plus tard à la construction des réseaux de communication et à l’haussmannisation des villes. C’est la première forme de programmation de ce qu’on nomme encore aujourd’hui, dans une sorte d’épiphanie universelle, la « politique des grands travaux ».

L’un des tours de force exercé par les saint-simoniens fut d’exiger, dès 1831, une réforme du droit d’expropriation pour cause d’« utilité publique ». L’un d’eux, dans le journal Le Globe, réclame déjà un « coup d’État pacifique » afin de « changer par ordonnance la loi d’expropriation, de manière à ménager l’intérêt du propriétaire, mais à réduire à très peu de jours les interminables lenteurs législativesnote ». Aujourd’hui, les fameuses enquêtes publiques, préalables aux projets d’envergure, sont toujours grevées de cet état d’exception juridique sans cesse reconduit depuis les grands travaux du XIXe siècle. L’enquête publique n’étant au final qu’un dispositif « démocratique » pour imposer le projet. Tout le discours entourant la concertation publique, le débat citoyen, l’information transparente n’est qu’une diversion pour détourner les forces loin du nœud essentiel, à savoir les infrastructures comme occupation.

L’aménagement du territoire agit moins par légitimité politique que par sa pure force technocratique. En 1958, Gilbert Simondon, grand philosophe des techniques, cerne bien l’orgueil de domination par lequel cette caste de technocrates asservit la Terre dans sa « volonté de conquête sans frein », une caste qu’il prend soin de différencier des techniciens et des artisans qui ne s’abstraient pas du monde, de ses objets, de ses outils, mais au contraire entretiennent avec eux un attachement réel. « Le saint-simonisme a triomphé sous le Second Empire parce qu’il y avait des quais à construire, des voies ferrées à tracer, des ponts et des viaducs à jeter au-dessus des vallées, des montagnes à percer de tunnels. Cette agression conquérante possède le caractère d’un viol de la nature. […] Les technocrates, en France, sont essentiellement des polytechniciens, c’est-à-dire des hommes qui, par rapport aux techniques, sont dans la situation d’utilisateurs intelligents et d’organisateurs plutôt que de véritables techniciens. Ces mathématiciens pensent par ensemble, non par unités individualisées de fonctionnement ; c’est l’entreprise plus que la machine qui retient leur attentionnote. » La nuance est de taille. Et c’est tout le mérite de l’œuvre de Simondon que d’avoir tracé cette ligne de partage essentielle entre deux figures difficilement conciliables : le « technocrate » et le « technicien ».

On se tromperait en ne voyant dans cet asservissement général qu’un enjeu de maîtrise de l’espace. Car c’est aussi le temps qui est visé. Nous l’avions vu avec la carte des Cévennes « pénétrées » par les chemins royaux, où c’étaient les distances entre les bourgs importants qui étaient les plus rigoureusement répertoriées. Mais c’est sans aucun doute avec la révolution industrielle du XIXe siècle et l’émergence des grands empires coloniaux, leurs réseaux de voies ferrées, le creusement des grands isthmes et des canaux maritimes, que les pouvoirs entendront, par la vitesse, remporter une victoire définitive sur la distance. La locomotive à vapeur était alors vue comme une machine de guerre, une guerre livrée en vue du désenclavement et de la colonisation des territoires. Mais c’est aussi une machine de guerre temporelle. Le romantique allemand Heinrich Heine peut ainsi écrire, en 1843 : « Par les chemins de fer l’espace est anéanti, et il ne nous reste plus que le Temps, si nous avions seulement assez d’argent pour tuer aussi ce dernier d’une façon convenablenote ! »

La gestion actuelle de la vitesse des transports trouve son origine historique dans la planification, par les ingénieurs, du temps dans l’organisation ferroviaire. Sous prétexte d’exactitude et de sécurité – puisqu’il faut à l’époque éviter les collisions sur un réseau à voie unique – sont mis en place tous les éléments d’une future régulation sociale : précision horlogère, discipline des corps, contrôle continu, rationalisation du travail, etc. À partir des années 1950, que ce soit dans l’urbanisme, ou dans l’aménagement du territoire en général, c’est le même modèle logistique qui prévaut en termes de distribution, d’attractivité, de distance et de temps. Par exemple, avec l’installation des shopping centers en zones périurbaines, ce qui est pensé est bien l’accessibilité, en fonction du calcul des temps de conduite, des débits et des obstacles. Cette mesure de la distance géographique en durée, est depuis les saint-simoniens un invariant, eux-mêmes espéraient faire se rejoindre, grâce au progrès des chemins de fer, n’importe quel point de la France en moins d’une journée. On dira aujourd’hui que Marseille est à seulement 3 h 20 en TGV de Paris. Ce que les experts appellent à présent le « temps des infrastructures » définit bien plus qu’une temporalité, il définit la teneur logistique de notre époque – la mesure de l’espace géographique devenant aujourd’hui indiscernable du temps que mettent les flux pour le traverser et donc le contrôler. En 1833, l’économiste Friedrich List, précurseur de l’union douanière et du chemin de fer en Allemagne, déclarait, en véritable chef d’état-major : « Chaque kilomètre de voies ferrées qu’une nation voisine termine plus tôt que nous, chaque kilomètre de plus qu’elle possède, lui donne un avantage sur nous… Il ne dépend que de nous de déterminer si nous ferons usage de ces nouvelles armes défensives qui nous sont données par la marche du progrès, comme il n’a dépendu que de nos ancêtres de décider s’ils porteraient le fusil au lieu de l’arc et de la flèchenote. »

De la castramétation à l’aménagement du territoire, la maîtrise de l’espace-temps aura donc pris les formes d’un pouvoir essentiellement logistique. La logistique est une science du calcul mais aussi, dès ses origines, une science militaire. C’est l’armée française, sous Louis XIV, qui crée le poste de maréchal général des Logis, expert de l’approvisionnement, du transport, du logement et des ordres de marche des troupes. Mais à l’époque, c’est surtout dans les arsenaux de la marine, avec les ordonnances de Colbert, que la logistique prend toute son importance matérielle et que la forêt se retrouve une fois de plus en début de chaîne, comme en première ligne de front. L’efficacité dans les délais et les quantités produites, l’efficience des coûts, la fluidité de la circulation des matières sur le territoire, comme le bois abattu et transporté depuis les forêts jusqu’aux magasins de stockage et aux ateliers, les nomenclatures très précises de chaque pièce mise en tableau, la standardisation des méthodes de construction des navires, la disponibilité des pièces interchangeables, la continuité et la fiabilité du ravitaillement des arsenaux, l’anticipation des besoins aléatoires, mais aussi l’administration des pratiques, la mise en concordance des entrepreneurs, des officiers, des ingénieurs, des financiers, des savants, des charpentiers, des ouvriers, etc., tout cela a d’abord été pensé dans les arsenaux. Si bien que Colbert pouvait prétendre, pour appuyer cette idée d’une administration réglée et arithmétique des choses et des êtres, que le pouvoir royal doit se manifester non seulement dans les grands mouvements de l’État mais jusque dans le rangement des clous selon leur taille respective dans le magasin de l’arsenal. La tâche homogénéisatrice de l’ingénieur est alors très exactement définie comme celle de « régler le divers sous l’ordre des mathématiques ». Le logisticien qu’il est doit réduire des qualités en quantités, il doit unifier et égaliser des matières hétérogènes. Car c’est bien la matière elle-même qui se voit réduite à une abstraction opérationnelle utile au seul projet, utile au seul plan. Il faut réduire les matières par des mesures, car rien ne se laisse mieux « mettre sur le papier » que des mesures, mais aussi réduire la diversité des métiers à une organisation homogène du travail, réduire les dépenses tout en augmentant l’efficacité de la production, réduire un territoire à un équivalent général. Bref, réduire des êtres à un système de fonctions. Et faire en sorte que la forêt – diversité profusive par excellence –, dans sa biologie comme dans ses usages, rentre bien rangée dans l’arsenal. C’est cette « réduction » générale qui a été inventée par l’art militaire de la logistique, avant d’être appliquée à présent, et ce sans exception, aux circuits de la production, de l’énergie, de l’informatique, du social. Et paradoxalement, c’est cette vision si réduite du monde qui aujourd’hui s’arroge le pouvoir d’en expliquer la totalité.

On l’aura compris, depuis au moins le XVIIIe siècle, c’est la mission conjointe des ingénieurs, des économistes et des militaires que de savoir comment manœuvrer ensemble le contrôle des choses et le contrôle des hommes. Voilà le chiffre de l’idée même de gouvernement. D’une part, comment uniformiser les produits, unifier les méthodes, égaliser le territoire. De l’autre, comment hiérarchiser les sujets politiques, les administrer, créer un tempérament économique et docile. « La reproduction des richesses par le bon emploi des hommes », disaient les physiocrates. Toute la fluidification actuelle des réseaux électriques smart, la gestion en boucle des écosystèmes, les prétentions folles de la géo-ingénierie pour climatiser la Terre, toute la volonté de maîtrise des conditions mêmes de l’existence des êtres humains répètent au final ce même programme logistique : mesurer, gérer, mesurer, gérer. En boucle.

Les forêts auront été le point de départ d’une chaîne de production stratégique dont nous sommes encore tellement imprégnés que nous en avons oublié le « sacrifice originel ». Indispensable pour la guerre, le développement des villes, le commerce, nécessaire à l’industrie, la marine, au Trésor via les taxes et les impôts, le bois des forêts a été un instrument majeur du pouvoir royal puis étatique. L’aménagement des forêts, par leurs coupes ou leurs plantations, fut une manière pour le pouvoir central de manifester, sur tout le territoire, sa légitimité et sa souveraineté. Par le contrôle de forêts même dispersées, par les réformes qu’il entendait mener sur les maîtrises des eaux et forêts, par les interdictions de pratiques coutumières et la police des usages qu’il a mis en place, le pouvoir a toujours eu un rapport éminemment aménagiste, c’est-à-dire intrusif et violent, aux forêts. Arpenter et mettre en carte ces espaces aussi diversifiés, c’était par la même occasion les administrer et les réduire à une seule logique. C’était surveiller les actes commis en forêt et judiciariser les contrevenants. Et donc donner un pouvoir énorme à ce corps des maîtres des eaux et forêts, de plus en plus discrétionnaire et corrompu. D’une certaine façon, les zones de montagnes échappèrent en partie à ce contrôle, faute de moyens pour les surveiller.

 

Lorsqu’on parle de « déforestation » aujourd’hui, en tout cas en France, c’est bien plutôt à toutes ces mesures historiques d’« aménagement des forêts » qu’il faut penser, de la fin du XVIIe à la fin du XIXe siècle. Avec ce paradoxe que, si les surfaces de bois augmentent globalement en France, dans le même temps, la forêt reculenote.

Plus l’État s’occupera de forêts homogénéisées par des plantations de résineux, ou volontairement laissées en friche, plus il en aura le contrôle territorial, et ses ingénieurs des Eaux et Forêts le monopole du savoir. Plus les chaînes d’approvisionnement augmenteront pour la « filière bois », plus les forêts se transformeront en boisements industriels gérés par un pouvoir nécessairement logistique. Mais un « champ d’arbres » n’est pas une forêt, pas moins qu’une métropole n’est une ville.

Dans l’histoire de la civilisation, ce sont bien les forêts et leurs habitants, en Europe comme dans le Nouveau Monde colonisé, qui ont été, physiquement, les premiers à faire l’expérience de ce contrôle systématique, un contrôle qui cache une haine originelle contre tout ce qui paraît trop anomique, irrationnel, enchevêtré, touffu, chaotique, obscur, hybride, finalement trop singulier. Dans son fameux Discours de la méthode, Descartes imagine la forêt comme un espace obscur où le promeneur égaré doit marcher droit devant lui dans une seule direction pour s’en sortir et retrouver quelque lieu moins « funeste ». Par métaphore, son système philosophique prône, pour sortir du « désordre du vivant », l’application de règles géométriques. La géométrie, comme méthode privilégiée de recherche de la « voie droite », devient le principe même d’une pensée non tant rationnelle qu’universelle. À travers cette méthode, la forêt cesse d’être l’espace trop singulier du chaos qu’y voyait l’esprit civilisé en perdition, pour devenir un espace pleinement ordonné, c’est-à-dire maîtrisé. En se transformant en quantité « géométrisable », la forêt devient un plan, une plaine. Comme l’a très bien dit Robert Harrison dans son livre essentiel Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental, avec la méthode cartésienne et la science sylvicole, « les forêts cessent d’être des lieux de hasard et de confusion dès lors qu’une époque se donne pour mission de les maîtriser et de les posséder. Quand la méthode parvient à sortir de la forêt, elle revient la soumettre à son jougnote ». La volonté de cet homme mi-dieu mi-ingénieur, on le sait, est de « se rendre comme maître et possesseur de la nature ». Mais telle que la vit cet homme, cette volonté ne signifie au final qu’une volonté d’aplanissement de toute intensité. La passion triste que voue l’ingénieur aux plaines désertiques s’effondrera tôt ou tard devant la verticalité des forêts et l’irruption des nouveaux sauvages.

LES FORÊTS CONTRE LE BOIS-ÉNERGIE

« Dans la métamorphose de la forêt en jardin, tout est question de rangement. On transforme un désordre imposé en un désordre choisi. Il est difficile d’échapper au désordre, car contrairement à l’ordre, le désordre pousse. Surtout s’il a plu cette nuit. »

Stéphane BRETON, Le Ciel dans un jardin.

Notre situation actuelle est en gros la suivante. Depuis deux cents ans, nous avons extrait les résidus d’énergie solaire concentrés dans les tourbières et les organismes marins qui s’y sont décomposés il y a plus ou moins trois cents millions d’années. Se transformant par compression et sans oxygène dans les couches et les plis de la terre, ces accumulations, plutôt rares, constituent le pétrole et le charbon, ce « soleil enfoui » que nous brûlons à une vitesse délirante. C’est un fait qui contient une certaine vérité sur notre consumation de la Terre : un seul litre de pétrole utilisé aujourd’hui a nécessité 25 tonnes de vie marine primitive. Le carbone, accumulé par des millions d’années de vie organique, se retrouve soudainement dans l’atmosphère, pour causer le réchauffement dont on commence à présent à subir très physiquement les effets sur nos existences. Cette folle accélération extractiviste ne pouvait pas se produire sans quelques conséquences catastrophiques. Des énergies concentrées depuis des millions d’années ont été libérées en seulement deux siècles !

Il est évident que l’engouement pour la biomasse et le bois-énergie relève de la même « contraction du temps », du même extractivisme. Le bois (qui est aussi une forme de soleil concentré, par l’effet de la photosynthèse des feuilles et la production de matière organique) est converti en une ressource équivalente à l’or noir à travers la trituration, les plaquettes, les pellets et les chaudières automatisées. Que ce soit dans les méthodes d’extraction, comme dans les méthodes de transformation, ce n’est ni plus ni moins qu’à une pétrolisation des matières organiques que l’on assiste. La filière bois-énergie s’organise à présent, comme toute entreprise énergétique d’envergure, autour de « plates-formes logistiques ». Du chantier d’abattage jusqu’aux chaufferies ou centrales biomasse, les arbres entiers, les déchets forestiers ou des sous-produits agricoles doivent être acheminés, broyés en plaquettes ou transformés en granulés. Puis, toute cette matière, une fois fluidifiée, est calibrée, stockée, parfois conditionnée, et enfin transportée et déversée dans les silos en fonction de la demande et de la consommation. Dans cette chaîne logistique, c’est évidemment la standardisation et l’homogénéisation du produit final qui sont recherchées. De modes de subsistance singuliers, d’usages multiples, la forêt devient un et un seul flux énergétique. Avec son réseau et presque ses conduits.

Les forêts entretenues par les anciens, de terrasses en terrasses dessinant la montagne d’autant de courbes de murs en pierres, se transformeront en gisements de biomasse. Le rapport à l’arbre, au monde, aux usages est proprement nié. L’arbre qui contient les possibilités multiples de devenir bois de charpente, parquet, table, bois de chauffage, tanin, nourriture, piquet, bol, tonneau, gouttière, ruche… se convertit en une abstraction : de la « future électricité ». Partir en forêt, trouver les arbres propices à une charpente, comme les bâtisseurs dignes de ce nom le pratiquent, scrutant le diamètre, la courbe et les formes de l’arbre désiré et imaginant déjà la place qu’il tiendra dans la structure finale, suivant la composition des lignes du bois, longeant les nœuds, profitant de telle ou telle disposition des branches, planant l’écorce, traçant le tenon ou la mortaise, suivant la matière, ses fils et ce qu’elles lui proposent plutôt que de lui imposer violemment une forme prédéterminée ; tout ça est absolument incompréhensible pour la vision extractiviste qui ira, en fonction d’une commande, sur une parcelle quelconque, récolter, débiter, transporter, triturer, brûler du bois-énergie.

Ce regard « énergétique » posé sur la forêt est le même que celui posé sur la matière. Dans cet arbre-là, il voit non pas un événement qui se donne à lui, mais un cubage. Dans le bois de ce même arbre, il voit non le travail possible du rabot ou de la plane sur les copeaux plus ou moins épais, mais un tonnage de bois déchiqueté. Ce regard violente le bois autant qu’il le méconnaît. Son affaire est toute géométrique, et sa recherche est en quête d’automaticité. Il réduit le nombre possible des matières brutes que l’on peut utiliser pour la fabrication d’un objet. De toute singularité technique, il fait une homogénéisation abstraite. En ce sens, comme le disait Simondon, cette vision purement technologique de la matière est une « zone obscure centrale » : on sait ce qui rentre, on sait ce qui sort, mais on ne sait pas ce qui s’y passe. Comme pour tout objet, c’est la commande qui détermine tout, selon une position d’extériorité totale, à l’image de ce que sont devenus tout travail et notre rapport à la technologie dans ce monde logistique. Le fonctionnement de la machine, la provenance de la machine, la signification de ce que fait la machine et la manière dont elle est faite, de tout cela on ne sait rien. On sait que le bois est coupé quelque part pour faire de l’électricité quelque part qui est elle-même consommée ailleurs. Mais, entre ces points nodaux, que se passe-t-il, sinon que ce « bois » passe par une quantité ahurissante de machines ? Le système commande à la matière une unique prise de forme (être déchiquetée pour pouvoir être brûlée de manière « fluide ») qui lui ôte toute autre possibilité de prise de forme.

La lignine elle-même, molécule la plus coriace du monde végétal, en vient à être convertie en produit « raffiné » par des opérations dignes de l’industrie pétrochimique. Le complexe de Pomacle-Bazancourt, au nord de Reims, produit du bioéthanol et des produits chimiques « biosourcés » à partir de cellulose. Le site se situe au milieu d’une étendue désertique de champs de betteraves à l’infini, les quelques grandes fermes éparpillées çà et là notifiant la rare présence humaine encore nécessaire à faire fonctionner cette région « agro-industrielle », comme il est indiqué sur les panneaux de la nationale. Le site réunit une sucrerie, une amidonnerie, une distillerie, une centrale énergétique à base de biomasse agricole et forestière, ainsi qu’un centre de recherche appliquée. Le processus de fabrication du bioéthanol repose sur le fractionnement mécanique (très énergivore) de la biomasse, puis sur son hydrolyse par des enzymes génétiquement modifiées, et sa synthèse en produits d’alimentation, polymères plastiques, pharmacie, chimie. L’avenir, nous dit-on, serait dans les carburants biosourcés. Mais on oublie de préciser que, s’il fallait biosourcer la consommation mondiale de plastiques, de lubrifiants, de produits chimiques et de carburants, il faudrait y engloutir pas moins de 2 milliards de tonnes en contenu carbone – ce qui impliquerait de stériliser l’ensemble des terres agricoles de la planète et de faire table rase de toutes les forêts.

La biomasse, tant vantée comme intrant du « mix énergétique », est largement inefficiente en termes de production électrique, puisque son rendement n’est que de 35 % : il faut pour ainsi dire brûler deux arbres pour que le troisième dégage l’énergie nécessaire à faire tourner les turbines. Le fait est que la biomasse, comme tout le système énergétique aujourd’hui, produit de l’énergie en tant que tarification électrique. Comme pour les grains dans les élévateurs automatiques de Chicago, tout le système est pensé pour la fluidification et l’homogénéisation des matières premières, peu importe leur qualité ou leur origine. Ici en l’occurrence, qu’il s’agisse de déchets de palettes, de grumes d’Espagne, du Canada, du Brésil ou de bois du sud de la France, ce qui compte, c’est la gestion des flux de bois. Cette gestion n’est envisageable, à un tel niveau industriel, que dans la stricte mesure où elle s’insère dans le système général des flux de circulation électrique par une réduction hallucinante : des tonnes de bois sont converties en kW-h, puis en € par kW-h ! Seul un tour de force délirant est capable de comparer des éléments qui n’ont absolument rien à voir entre eux, à savoir une masse physique et une tarification électrique. Seule une logistique tentaculaire d’acheminement de camions, de containers de bois, de centrales, de lignes électriques, de transformateurs, et enfin de compteurs permet une telle mise en équivalence. N’est-ce pas cela que les ingénieurs apprennent en premier lieu, à savoir que, pour établir efficacement le plan des matières, il faut les mettre à plat ?

Pour que le bois à son tour s’intègre à cette logistique, il fallait d’abord que la foresterie se mécanise, qu’elle adopte elle aussi des « standards ». Nous l’avons vu à travers l’histoire de Chicago : les forêts exploitées pour la construction uniformisée de charpentes et ossature bois ont complètement disparu à la fin du XIXe siècle. Avec la mécanisation du travail en forêt, le début du XXe siècle voit l’économie du papier s’emparer de la forêt, et des plantations homogènes coloniser le nord des États-Unis. Pour pallier les aléas de la manutention des grumes sur les rivières, John Deere (originaire de l’Illinois et dont l’entreprise est à présent le leader mondial de la machinerie forestière et agricole) entreprend la mécanisation du débardage en inventant des treuils à vapeur. Plus tard, dans l’entre-deux-guerres, les industries militaires adaptent leur technologie faite pour le champ de bataille, notamment les chars à chenille, à la foresterie. Cette dernière ne cessa plus de se mécaniser depuis les années 1950, avec aujourd’hui les abatteuses, leur cabine climatisée et leur commande joystick, qui transforment le bûcheron en simple pilote. Mais en un pilote surveillé, puisqu’une application télématique, JohnDeereLink, a été récemment élaborée afin de permettre à l’entrepreneur de géolocaliser ses machines, de comptabiliser les heures de travail pour chaque chantier, de visualiser en temps réel l’état des coupes et la consommation en fuel. Même si ce genre de boîte a la « finesse » de déclarer agir pour l’« éco-efficience », en réduisant ainsi les émissions de CO2 de ses moteurs, ces engins sont clairement conçus pour l’extractivisme massif. Les noms et les caractéristiques techniques des machines parlent d’eux-mêmes : bulldozer forestier, débusqueur à grappin 17 tonnes, abatteuse-groupeuse qui permet de couper les arbres par tas, abatteuse-moissonneuse de 250 chevaux avec tête d’abattage multifonctionnelle, porteur 19 tonnes, et très « spatiale » abatteuse-araignée pour les zones inaccessibles. En toute cohérence, les attributs technologiques de cette flotte de machines les apprêtent à l’exploitation du bois-énergie puisqu’elles sont conçues pour homogénéiser et fluidifier la coupe, l’ébranchage et parfois le broyage sur place, le tout s’opérant sur site avec seulement quelques conducteurs-opérateurs et rapidement. Le bois récolté est chargé, acheminé, livré, peu importent les distances.

Pas étonnant que de plus en plus de bûcherons, s’étant frottés aux manettes de ces machines de guerre, désertent le métier et reviennent au débardage animal et à d’autres formes de travail en forêt. C’est à cette autre vision de la forêt que travaille le RAF, le Réseau pour les alternatives forestières qui depuis 2008 expérimente des manières de faire et des méthodes de transmission des savoirs autour de la « forêt jardinée ». Ailleurs, des amis montent une scierie mobile afin de pourvoir en bois de construction d’autres lieux ou la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. De plus en plus de groupes se réapproprient ces questions sur les territoires qu’ils habitent, coordonnant des chantiers collectifs de bûcheronnage ou de construction de charpente, organisant des séminaires, des rencontres entre praticiens, des réflexions sur l’imaginaire de la forêt ou sur les problèmes matériels singuliers qu’ils rencontrent avec leurs forêts, là où ils vivent. Qui a goûté à cette sensibilité ne pourra plus toucher au joystick des engins de mort. On ne bâtit pas une maison commune sans s’arracher d’une certaine manière à toute cette standardisation létale du monde.

Que ce soit pour les grains, la biodiversité, le bois, toute réalité, dans le monde de l’économie, ne se conçoit que réduite à des « standards ». Mais il faut comprendre ce système comme un système technologique et donc sous l’angle essentiellement politique. Aujourd’hui, le pouvoir s’organise autour de ce que certains sociologues, comme Andrew Barry, appellent des « zones technologiques ». C’est-à-dire des espaces sans frontières géographiques précises, qui ont certes certaines limites et une emprise réelle sur le sol, mais qui ne peuvent pas se définir selon la pauvre dichotomie de ce qui est « local » ou « global ». Ces espaces sont faits d’agencements de machines, de réseaux, d’experts, de populations, de protocoles politiques qui ne peuvent être réduits à l’idée d’États-nations, ni même d’union entre ces États, mais plutôt les traversent de part en part, jusqu’à les faire éclater. Chacune de ces « zones technologiques » se définit bien mieux comme un dispositif de contrôle se redoublant de « zones de mesures » (adoption d’une métrique universelle), de « zones infrastructurelles » (instauration d’un système technologique uniformisé et standardisé) et de « zones de certification » (lorsqu’il n’y a plus de différence entre les normes et les infrastructures, l’une et l’autre se coproduisant par des lobbys, des tarifs, des labels, des protocoles, etc.). Toute puissance impériale articule dès lors son pouvoir non sur une souveraineté politique mais à travers des « zones technologiques impériales » et se définit contre les oppositions et les résistances qu’elle rencontre face à l’aménagement de ces zones. Notre époque n’est pas dite celle de la « troisième révolution industrielle » pour rien, elle qui ne peut prétendre « unifier », c’est-à-dire « atteindre un degré minimal d’harmonisation » dans ces différentes zones et sous-zones, qu’aussi longtemps que ces zones restent dispersées, par principe dé-centralisées.

Pour saisir la stratégie énergétique actuelle, il faut d’abord regarder historiquement ce que signifie, en termes de « zones technologiques », la différence entre la production du charbon et celle du pétrole. Fin XIXe siècle, avec l’extraction et la mise en circulation du pétrole, une transformation logistique capitale s’est en effet opérée. Jusque-là, le transport du charbon, depuis les mines vers les points de consommation, était géré par des ouvriers le long d’un vaste réseau de chemins de fer. Ce type de réseau pouvait être la victime de tout un tas de problèmes techniques du type du sabotage, du ralentissement, du blocage, ou de l’engorgement. En effet, les ouvriers organisés possédaient encore la capacité d’intervenir directement sur les infrastructures de transport du charbon. Si bien que, en 1918 par exemple, une corporation d’industriels miniers américains, la Rockefeller Foundation, se demande comment empêcher les puissants syndicats ouvriers de paralyser le pays par des blocages des chemins de fer et des mines de charbon. Les ouvriers, de par leur connaissance des points de jonction du réseau, des lieux stratégiques de production et leur connaissance des machines, pouvaient en effet entreprendre le sabotage de l’approvisionnement pendant les longues grèves de mineurs et les durs conflits qui ont rythmé le début du XXe siècle. Une façon « moins violente » de venir à bout de ces conflits a été trouvée par l’invention de syndicats d’entreprises qui permettaient aux ouvriers de négocier leur salaire en les empêchant de rejoindre les syndicats indépendants.

Mais c’est bien avec la logistique pétrolière que fut résolu le danger du blocage ouvrier. En effet, l’extraction du pétrole demande moins de main-d’œuvre, de plus, celle-ci reste en surface et il est donc plus facile à l’entreprise de la contrôler. Le transport du pétrole est effectué via des stations de pompage et des oléoducs, ce qui, au contraire des chemins de fer, rend plus difficiles le sabotage ou le ralentissement des flux. Même si un oléoduc est percé ou sectionné, le temps de la réparation est assez faible. Comme pour la Board of Trade de Chicago, où le transport des sacs de grains a été radicalement transformé par l’élévateur à grains automatique, de même le transport des barils de pétrole en voiture à cheval vers les gares de dépôt s’est vite trouvé remplacé par des oléoducs. Le pétrole peut facilement être transporté dans des containers à travers les océans. Il coule par gravité et il peut se stocker dans de plus petits espaces que le charbon. La machine au fioul peut être automatisée. Contrairement à la machine à vapeur, elle n’a pas besoin de chauffeur. Comme le dit très bien Timothy Mitchell dans son étude sur les liens historiques entre le pétrole et le pouvoir : « Tandis que le mouvement du charbon tendait à suivre des réseaux dendritiques, c’est-à-dire un tronc principal muni de plusieurs branches, ce qui créait de possibles goulots d’étranglement à différents points de jonction, le pétrole s’écoulait par des réseaux qui avaient plutôt les propriétés de la grille ou du réseau électrique : les chemins possibles étaient multiples et le flux d’énergie pouvait facilement en changer pour éviter les blocages ou surmonter les pannesnote. »

Avec l’automatisation de la production et de la circulation du pétrole à partir de 1950, les ouvriers des raffineries ou des usines pétrochimiques se sont transformés en superviseurs de flux de matières, au même titre que des techniciens de maintenance. Cette tendance s’appliquant partout ailleurs, dans l’industrie automobile, dans les mines, les chemins de fer, la sidérurgie, et les autres secteurs de l’énergie – jusqu’à la robotisation actuelle des chaînes de production du type Apple ou Amazon. On comprend mieux dès lors la stratégie de fluidifier ce qui ne l’était pas encore et d’intégrer toutes les matières premières disponibles dans ce paradigme logistique. L’énergie devient informatique, comme l’information devient énergétique. L’automatisation cybernétique en cours de la production électrique, à travers les smart grids et l’intégration des renouvelables dans ces réseaux, est la poursuite de ce programme historique de neutralisation des potentialités de blocage. Les ouvriers y étant transformés, sans exception, en « dispatcheurs ».

On ne saisit rien de l’actuel engouement pour les réseaux et la connectivité continue si on ne les analyse, à la fois, comme dispositifs de sécurité et comme mécanismes d’annulation de tout événement. Ce qui se passe aujourd’hui autour de la fluidification des sources d’énergie en général et du bois-énergie en particulier, avec la trituration du bois, les granulés, les chaudières et les turbines automatisées, est exactement ce qui se passait pour les physiocrates à propos des stocks de grains. Ces stocks n’étaient pas pensés seulement en tant que stocks, mais liés à tout un ensemble de problèmes, tels que la disposition des villes, la disette, les épidémies, la contagion, l’émeute, etc. Mais si la gestion des stocks de grains était une question de discipline, aujourd’hui la gestion des flux est une question de contrôle dont les maîtres mots sont : surveillance, transparence, interconnexion. On sait quelles questions taraudaient les physiocrates du XVIIIe siècle : comment laisser faire les circulations tout en les contrôlant, comment trier le bon grain de l’ivraie, comment faire en sorte que ça aille perpétuellement d’un point à un autre, « mais d’une manière telle que les dangers inhérents à cette circulation en soient annulés », comme dirait Foucault. Mais c’est tout aussi bien ce que se demande n’importe quel ingénieur aujourd’hui pour gérer un réseau électrique : comment les flux d’électricité circulent, comment éviter le black-out, la panne systémique, comment calculer un prix pour le consommateur, comment faire circuler ensemble bit et watt sans qu’il y ait d’effet de saturation ? Cela n’est pensé que dans la mesure où toute cette circulation d’information et d’énergie se trouve articulée à un mode de gouvernement, mais plus encore où elle devient ce gouvernement lui-même. En même temps que l’administration des hommes et des choses se trame d’infrastructures, de standardisations, de mesures, bref de « zones technologiques impériales », elle implique aussi une immense reconfiguration des existences et des manières de percevoir le monde. La propagande quotidienne n’insisterait pas si massivement sur la « révolution des smart grids » sans espérer par là révolutionner, c’est-à-dire gouverner, tout un ethos smart, toute une gamme de manières de faire et de penser la vie compatibles avec ce système en panne de légitimité. Or c’est bien de là, depuis le cœur de cette volonté d’« harmonisation » de ce qui ne peut plus l’être, que du conflit politique peut resurgir. Et qui sait quelles figures ingouvernables pourraient bien venir, à l’occasion de quelque « chantier » ou de quelque « émeute », faire éclater le fantasme lisse et homogène de ce monde ?

UN DEHORS REJOIGNABLE

« Ce matin-là, la forêt n’était qu’un enchevêtrement de sentiers et de pensées perplexes. Le roi Clodovée se disait : “Ô ville inatteignable ! Tu m’as appris à marcher dans tes rues rectilignes et lumineuses et me voilà condamné à cheminer dans des sentiers tortueux et embrouillés et me voilà perdu !” »

Italo CALVINO, Forêt, racine, labyrinthe.

Un consultant américain en stratégie militaire, considérant l’avenir des guerres urbaines dans le monde, notait ceci, en décembre 2006 : « Historiquement, les pôles les plus tenaces de résistance à la civilisation (je ne parle pas de la seule civilisation occidentale) et des croisades religieuses (jihad en Orient) se sont constitués dans un cadre qui a toujours évoqué la tradition et la magie, j’ai parlé de la forêt. […] Les forêts ont toujours érigé un rempart contre les façons nouvelles d’organiser la société – ou contre le progrès, et c’est à dessein que j’emploie ce mot devenu si peu tendance. La forêt et toute sa violence, son opiniâtreté – qui la rendent si mystérieuse – ont tenu en échec même les guerriers islamiques, qui avaient pourtant conquis presque le monde entier (et l’on voit aujourd’hui encore que les régions les plus attachées à leurs folklores et traditions sont celles d’Europe de l’Est, couvertes de forêts). Je crains fort que, de Karachi à Marseille, les zones urbaines où se concentrent les populations humiliées et en colère, où se rassemblent étrangers et indésirables, soient devenues les nouvelles forêts du monde – de plus en plus imperméables aux idées progressistes, et où même la police n’ose plus s’aventurernote. »

Cela a le mérite d’être clair. Outre le cynisme de ce genre d’expert, ce qui est dit là met en lumière une guerre déjà ancienne. La guerre entre les forêts et la civilisation. Ce à quoi se préparent les stratèges en contre-insurrection, avec un certain effroi, est donc le retour de la forêt au sein des villes, au cœur même des métropoles. Comme si son spectre venait les hanter à nouveau. Ils se le répètent comme pour conjurer le sort : la civilisation s’est bâtie sur les cendres de la forêt, et elle se bâtira à nouveau contre elle, contre toute sa « violence », son « opiniâtreté », sa « magie » et sa « résistance au progrès ». C’est bien le propre des empires que de soumettre tout ce qui n’est pas eux, d’anéantir ce qu’ils ne comprennent pas. Aujourd’hui encore, il n’est pas de « plan d’aménagement », d’« opération de pacification », ou de « guerre contre le terrorisme » qui ne régurgite ce spectre-là pour venir aplatir ce qui lui résiste. Et n’est-ce pas encore ce spectre que nos gouvernants agitent lorsqu’ils paniquent à la vue d’une ZAD, des « quartiers », et d’autres « espaces perdus de la République » ?

On ne peut saisir ce dispositif doctrinal qu’en se tournant vers l’histoire de Rome. Car sa légende projette encore son ombre impériale sur toute la Terre. On le sait : la cité de Rome naquit des clairières qu’elle tailla dans les forêts du Latium. Mais ce que l’on sait moins, c’est que Rome dut se retourner contre cette matrice originelle pour accomplir son destin de domination. Elle ne pouvait tolérer que le « giron sauvage » d’où elle était pourtant née ne subsiste aussi près du nouvel Ordre qu’elle mettait alors en place. Le sacrifice originel des forêts, comme de leur mémoire, fut nécessaire à l’édification de la cité impériale. Ceux qui venaient y résider venaient également se protéger de ce « dehors » qui maintenant grondait aux portes de la ville. Si bien que l’espace civil, l’espace du « dedans », fut défini strictement contre cette forêt devenue une menace. On saisit dès lors en quoi la res publica constitua pour la Rome impériale moins un espace pleinement positif qu’une forme d’exil hors des contrées sauvages. La res publica est le lieu institutionnel qui protège de la res nullius, c’est-à-dire la zone du non-droit, l’espace du sauvage. La forêt et la cité furent ainsi rigoureusement opposées l’une à l’autre. Les forêts étaient appelées locus neminis, lieu n’appartenant à personne, et donc que le pouvoir impérial pouvait intégrer à lui. L’Angleterre, l’Italie, l’Espagne, la Gaule, le bassin méditerranéen, toutes ces régions étaient couvertes de forêts et habitées par d’autres peuples bien sûr, d’autres langages, d’autres coutumes, d’autres styles singuliers. Mais, en tant que res nullius, ils étaient appropriables à souhait. La Rome impériale ne put élargir son pouvoir à un tel niveau qu’en faisant table rase des forêts et en colonisant de vastes régions par l’imposition de son mode de vie « universel ». Comme Robert Harrison le pointe admirablement : « Les forêts étaient des obstacles à la conquête, à l’hégémonie, à l’homogénéisation. Elles étaient, en un mot, des refuges d’indépendance culturelle. Sortes de zones-tampons, elles permettaient le développement local des communautés ; c’est pourquoi elles servaient à localiser l’esprit du lieu. […] En voulant étendre leur empire à l’univers, les Romains trouvèrent le moyen de dévaster ou de traverser cette étendue secrète de forêts. Loin d’être de simples envahisseurs disparaissant après le saccage et le pillage, ils furent des constructeurs de routes, de voies impériales, d’un large réseau unifié et administré de “télécommunications”. C’est grâce à leur administration qu’ils purent soumettre leurs colonies proches et lointaines à l’ordre souverain de leurs institutionsnote. »

Si la doctrine contre-insurrectionnelle contemporaine est encore traversée par cette légende impériale, c’est principalement en ce qu’elle lui offre de quoi rejouer le récit originel du « sauvage » et du « civilisé ». Aujourd’hui, quiconque ne convient pas à l’ethos civilisé – qu’il soit « ennemi de l’intérieur », « casseur », « zadiste », ou « élément violent » – sera considéré comme « terroriste ». L’imaginaire étriqué de cette doctrine s’est bâti sur ce bloc mythologique et sur un chantage : ou bien vous êtes du côté de l’ordre ou bien vous êtes du côté du chaos. Mais ce que cette alternative a pour fonction essentielle de masquer, de neutraliser, c’est la puissance qui se joue dans un dehors lui-même au pouvoir. Un dehors qui ne soit pas une utopie, mais qui soit rejoignable. Autant de lieux, autant d’espaces qui, hors de la civilisation, peuvent être habités par tous ceux qui, ensemble, la fuient.

Si l’Empire romain s’est efforcé d’anéantir les forêts pour les besoins de sa colonisation, il n’a pu aller complètement au bout de ce funeste projet. Les vastes forêts de l’Europe du Nord couvraient encore le continent de leur faîte protecteur, abritant des communautés qui profitaient du déclin inévitable de Rome. Pour le nouvel ordre social médiéval, les forêts étaient foris, à l’extérieur. C’est là que vivaient les brigands, ermites, saints, moines en quête ou errants, étudiants itinérants, troubadours, poètes courtisans, devins et chiromanciens, hérétiques, pèlerins, hommes de Dieu, déserteurs, maîtres et apprentis, esclaves en fuite. Pour eux, échapper à la société, c’était se retrouver dans la forêt. Le pouvoir de l’Église chrétienne, perpétuant en cela le pouvoir romain, visait à unifier les territoires sous le signe du fils de Dieu, ce nouvel empereur sur Terre. Comme la Rome impériale, l’Église était fondamentalement hostile à ces frontières de forêts incultes. La civilisation chrétienne a certes traversé des querelles internes sur la « trinité » ou les « universaux », mais c’est une véritable guerre contre l’altérité hétérogène qu’elle a déclarée : le paganisme végétal. Harrison le souligne dans un passage éclairant de son essai : « D’un point de vue théologique, les forêts représentaient l’anarchie de la matière, avec toutes les images de sombre incomplétude associées à ce concept néoplatonicien rapidement adopté par les Pères de l’Église. Étant l’envers du monde pieux, les forêts étaient considérées par l’Église comme les derniers bastions du culte païen. Dans les ténébreuses forêts celtiques régnaient les druides ; dans les forêts d’Allemagne étaient des bois sacrés où des barbares infidèles se livraient à des rites païens ; dans ces forêts nocturnes, en marge de la ville, les sorciers, les alchimistes et les farouches survivants du paganisme concoctaient leurs méfaitsnote. » Même si le pouvoir théologique craignait les forêts, il s’est heureusement abstenu de les raser massivement, au contraire de Rome. Au cœur de leurs espaces dégagés de la loi civile et religieuse, une certaine mémoire populaire pouvait perpétuer les liens culturels avec le passé païen, quelque chose comme un rapport organique au monde. Les ascètes eux-mêmes et les ermites trouvaient là, dans cette pleine présence, le lieu de leur retraite hors du social.

Le médiéviste Paul Zumthor nous le fait voir assez finement dans son étude sur les représentations de l’espace : « Omniprésente, à la fois dans l’existence concrètement vécue des hommes d’alors et dans les formes les plus constantes de leur imagination, la forêt offre moins à celle-ci le spectacle vertigineusement vide des autres déserts (montagnes, landes) qu’une effrayante plénitude […] : la forêt est ainsi désignée comme un aspect du chaos. […] Dans sa réalité géographique et biologique, la forêt constitue une immense matrice, source apparemment inépuisable de vie indomptée. Les civilisations successives se sont faites d’elle et contre elle, ont taillé à ses dépens leurs lieux propres. […] La forêt, c’est le non-lieu du bandit, du chevalier-brigand, du serf en rupture de ban, de tous les hors-la-loi. Elle a, certes, ses solitaires inoffensifs dans leur recet (à la fois leur abri et leur retraite), ses forestiers accueillants, mais on y entend l’approche de Dieu sait quels monstres à peine humains, nains funestes ou géants sanguinaires. La forêt, c’est le domaine où se déploie la folie, que l’opinion médiévale associe à la sauvagerienote. »

Il y avait toutefois, dans cette vision du Moyen Âge, une certaine « labilité » attachée à la figure d’un dehors tout à la fois proche, matriciel et quotidien, mais non fixe. Même s’il est craint, l’ailleurs n’est jamais très loin. On peut même le faire entrer en soi. Les carnavals, les fêtes, les rituels, la présence magique en sont les signes manifestes. La limite même entre l’« ici » et l’« ailleurs » est brouillée, poreuse. Au fil des siècles, la coupure nette de toutes ces nuances devra se faire définitive. Alors il n’y aura plus de place pour la limite intime entre moi et le monde, comme il n’y aura plus de quoi craindre une forêt entièrement mesurée et géométrisée. Le pouvoir civilisationnel devait dépeupler cet « espace autre » pour le conquérir, mais aussi éradiquer les imaginaires et les gestes qui y étaient reliés. Aujourd’hui, la manière même que nous avons de mesurer le monde, de nous le représenter comme une étendue homogène et continue, par la cartographie satellitaire, la vision totale et en temps réel de la Terre, s’est construite contre l’ordre symbolique de cet « ailleurs », contre ce « chaos-là », toujours trop multiple, ambivalent, hybride, toujours trop singulier. La « mentalité nomade du Moyen Âge », comme l’analyse Zumthor, était une pensée pratique du multiple, elle était moins préoccupée par un espace abstrait et homogène que par des manières hétérogènes et intimes de s’y rapporter. L’espace y était vécu comme une force et non comme un « milieu » neutre. C’est ce qui fait que, malgré les nombreux défrichements opérés pendant le Moyen Âge, la forêt a pu y trouver une force symbolique et un rapport plus organique que prédateur avec certaines communautés.

Ce qu’il faut retenir ici, contre le regard universel du civilisé posé sur la sauvagerie, ce n’est pas l’image d’un extérieur absolu mais bien la part de porosité entre les mondes que promettent ces lieux que sont les forêts – et d’ailleurs les autres espaces limites, comme les montagnes, les landes, les marais, ou les rivages. Là où l’on ne sait plus qui du brigand, qui du paysan, qui de l’animal, qui de l’homme, qui de la sorcière, qui de la fée. Le danger pour l’ordre civilisé ne serait pas tant les zones d’ombre en tant que telles – il s’accommode assez bien de zones de relégation à ses périphéries – que l’élaboration subversive que permettent ces zones et la façon dont ceux qui y vivent en tirent parti. Car la forêt, précisément, n’est pas un espace situé dans un « ailleurs » improbable du monde, mais bien un rapport singulier qui surgit au cœur du monde, entre les êtres, entre les règnes.

L’anthropologue et helléniste Jean-Pierre Vernant a dégagé une des formes les plus importantes de la forêt comme lieu privilégié des frontières, des apparences ou plus essentiellement de l’indistinction. Dès le XIIe avant J.-C., dans la Grèce antique, une figure en est l’insigne mythologique : la déesse de la chasse et du monde sauvage Artémis. « Que toutes les montagnes soient miennes », déclare Artémis dans l’Hymne que lui consacre Callimaque. Elle précise qu’elle ne descendra en ville que si on a besoin d’elle. En dehors des monts et des forêts, elle habite tous les autres lieux que les Grecs nomment agros, c’est-à-dire les terres non cultivées, qui, au-delà des champs, tracent les lisières du territoire comme les marais et les lagunes. Artémis réside aussi en bordure de mer, dans les zones côtières, partout où les limites entre la terre et l’eau sont indécises. Plutôt que dans des espaces de complète sauvagerie, coupés de tout rapport à la ville et aux terres cultivées, Artémis est présente dans les confins, les zones limitrophes, les frontières où le dehors se manifeste dans le contact que les hommes entretiennent régulièrement avec lui.

Comme image symbolique de la forêt, la figure d’Artémis est proliférante. Elle ne préside pas seulement les espaces des frontières mais également les changements d’état (jeune-adulte, accouchement, chasse, guerre, sacrifice de bêtes sauvages). Son rôle profanateur envers les catégories de « civilisé » et de « sauvage », de « même » et d’« autre », de « visage » et de « masque », lui assure au combat les dons de la ruse. Dans Figures, idoles, masques, Jean-Pierre Vernant écrit ceci : « Les liens d’Artémis avec la guerre apparaissent moins dans les conflits normaux que dans […] les guerres d’anéantissement total, quand l’enjeu n’est plus la victoire d’une cité sur son adversaire mais la survie d’une communauté humaine dans son ensemble. […] Dans ces cas « extrêmes », la déesse […] agit par le biais d’une manifestation surnaturelle qui brouille le jeu normal du combat. Aux uns elle apporte l’aveuglement […] (par le brouillard, la nuit, la neige), le décor rendu à leurs yeux méconnaissable et étranger. Aux autres elle offre, en contraste, une sorte d’hyperlucidité ; tantôt elle les guide, sans que l’ennemi les puisse voir, par des chemins secrets […], leur souffle une manœuvre astucieuse, une opération de tromperie […]note. » Le brouillage qu’offre Artémis, la bruyante, la dame des fauves, peut donc apporter, pour qui sait s’attirer sa protection, des tactiques inédites.

Mais comme les forêts qu’elle symbolisait, Artémis, déesse de l’abondance, fut anéantie. Son temple sombra avec la ville d’Éphèse. Ce grand port, une fois envahi par la vase venue de l’érosion des sols délavés, ne pouvait plus accueillir les navires. Les Grecs comme les Romains, désireux d’étendre leurs empires, contribuèrent à la dévastation d’une large partie du bassin méditerranéen, en défrichant les sols de manière systématique. La perte du couvert forestier, l’intensité du labour, l’érosion des sols par le vent, la désertification aboutirent aux paysages dénudés que l’on connaît aujourd’hui. Déjà Platon décrivait les collines rasées autour d’Athènes comme le « squelette d’un corps décharné par la maladie ». En l’occurrence, cette déforestation fut effectuée pour les besoins de la marine athénienne. Plus la civilisation s’agrandissait, plus elle dévorait le sol et plus elle s’acheminait vers sa propre perte. Cette gigantesque entreprise de déforestation entamée massivement par les Grecs et les Romains fut peut-être l’une des premières catastrophes environnementales de notre temps, inaugurant une union désastreuse, qui ne cessera de s’affirmer au cours de l’histoire, entre « colonisation » et « crises environnementales ».

C’est un fait : l’expansion de l’Empire romain ne s’est accomplie qu’à grand renfort d’infrastructures (aqueducs, thermes, routes, monnaie…) mais aussi par la guerre aux forêts – à la fois par la mise en place d’énormes champs de céréales et par la déforestation massive de zones propices aux attaques surprises des rébellions. Les empereurs avaient pour fonction d’administrer ces grands réseaux de communication qui favorisaient une économie déjà très spécialisée, exigeant pour son fonctionnement de vastes taxations mais surtout l’entretien de ces infrastructures comme les routes et les ponts, indispensables à la circulation des troupes militaires et des envoyés gouvernementaux. Mais cette économie était fragile de par sa complexité même, puisque tout ce système manufacturier de biens de consommation et moyens de communication (poterie, tuile, monnaie, bateaux, charrettes, hôtellerie) tenait son pouvoir des chaînes d’approvisionnement entre des spécialistes travaillant parfois à des centaines de kilomètres. Avec l’effondrement de l’empire, s’effondrèrent aussi ses infrastructures et ce système en réseau. La sophistication de l’économie romaine avait détruit les savoir-faire locaux qui auraient pu servir d’alternatives à cette organisation déjà trop systémique. Après la chute de l’Empire romain, il fallut des siècles pour que les habitants retrouvent non le stade romain, mais simplement les techniques préromaines. Certains historiens et archéologues comme Bryan Ward-Perkins font l’hypothèse que notre civilisation occidentale actuelle est encore grandement influencée par ce modèle de complexité infrastructurelle, ce qui la livre, tout comme Rome, et de manière inexorable, à l’effondrement.

Mais cet effondrement matériel n’était que le revers d’un effondrement spirituel. Si bien que la phobie des forêts pourrait aussi être comprise comme une mutilation de l’âme affectant cette civilisation occidentale, à l’image des terres désertiques, sans arbres, qu’elle aura enfantées. Là où rien de la vie n’a plus de sens, où toute vérité semble s’effondrer dans le cynisme, la solitude des esprits n’a d’équivalent que la désolation des sols ravagés.

Aujourd’hui, cette civilisation ne peut même plus nous consoler de la perte de ce qu’elle a détruit. Son confort, ses lois comme sa « nature préservée » devenant de moins en moins désirables au regard de l’amoncellement de ruines qu’elle aura produit. Le salut qu’elle prétend offrir n’est que la maîtrise brute qu’elle impose sur toutes les formes sauvages de la vie. Mais que cette sauvagerie justement fasse retour à nouveau dans certaines villes abandonnées par l’industrie peut augurer d’une riposte des forces vitales, manifestées par autant de friches qui se transforment en potagers communs, comme à Detroit par exemple. À Mouscron, en Belgique, un jardin ouvrier est devenu une jungle dans laquelle poussent plus de mille arbres fruitiers et où les gens viennent se former à la permaculture. Les exemples sont innombrables et se multiplieront. Contre une civilisation qui mène cette planète à la catastrophe, faisons le pari que c’est ce retour du terrien que célèbrent les mouvements de réappropriation de terres ou ce qui voit le jour dans les ZAD.

Et les émeutes qui ont émaillé le mouvement contre la « loi Travail » au printemps 2016 ont ceci de percutant qu’elles ramènent du sauvage au cœur de ce qui s’est employé depuis des siècles à l’éradiquer. Que de nouvelles pousses surgissent dans le vide du ravage !

RECOURS AUX FORÊTS, FAIRE SÉCESSION

« Parce que chaque forme-de-vie découpe dans le réel une strate dont elle fait son “territoire”, et que la forêt est bien ce lieu où prolifèrent les formes-de-vie, les forêts ne peuvent figurer sur “le” territoire, pour cette simple raison qu’elles sont la réfutation en acte de son unicité. La forêt est prolifération des territoires. »

« Thèses sur Lille 2004 », dans La fête est finie.

Ernst Jünger avait donné en 1951 une définition politique de la forêt comme le lieu du rebelle, du Waldgänger – un terme qui signifie littéralement « celui qui s’en va dans la forêt ». Durant le haut Moyen Âge scandinave, le Waldgänger était un proscrit qui se réfugiait dans les bois. Il y menait une existence difficile et périlleuse car il pouvait être abattu par quiconque le rencontrait. Mais Jünger précise bien, dans son Traité du rebelle ou le recours aux forêts, que la figure de la forêt doit être d’abord vue comme un champ d’action, un espace concret depuis lequel le rebelle, le partisan peut mener la résistance, et tout aussi bien « dans les fourrés, les déserts, que dans les villes ». Si le rebelle a recours aux forêts, ce n’est pas pour s’y réfugier dans une cabane solitaire, mais pour y reprendre des forces et former de petites troupes.

Le rebelle fait encore circuler des imaginaires populaires. Que l’on songe à Robin des bois. Il n’est pas jusqu’à l’industrie du cinéma qui n’ait fait du « rebelle » son fonds de commerce depuis des décennies, pour le pire et le meilleur. Toujours avec ce relent nostalgique de révolte individuelle contre un « ordre injuste » qu’il faudrait abattre pour retrouver un improbable passé vertueux. Jusqu’à aujourd’hui, où apparaît la figure « rebelle écologique ». Dans le blockbuster Avatar, Jake Sully, pilote et ancien para, décide de se battre aux côtés du peuple des Na’vi pour protéger leur déesse-forêt Eywa contre une compagnie minière et toute son armada militaire. Banni de l’armée, traître à son espèce, il se retrouve seul au milieu d’une forêt réduite en cendres par les missiles. Il a alors cette phrase très révélatrice : « Paria, traître, étranger, j’étais dans le lieu que l’Œil ne voit pas ». Au-delà de cet imaginaire hollywoodien, du reste assez pauvre, il s’agit de comprendre que le Waldgänger, le hors-la-loi, le bandit, l’homme-loup ou d’une certaine manière l’enfant sauvage sont des figures limites de la politique.

« Limite » ici ne signifie pas là où quelque chose se clôt sur lui-même mais au contraire là où il commence à être. La limite n’y est pas administrative ou identitaire mais épaisse. Les bordures y excèdent toujours les entités qu’elles sont censées séparer. C’est une autre perception du monde qui s’y abrite alors. Depuis l’espace de la forêt, depuis son ensauvagement, l’humain est affecté par autre chose que de l’humain, l’individu est traversé par autre chose que lui-même. Peut-être un devenir animal ou sorcier, par lequel il n’est pas rendu à une quelconque « origine », mais plutôt traversé par une mémoire collective, avec ses usages, ses liens, sa magie. Une magie qui ne marque pas une ligne nette entre deux mondes voués à rester séparés mais en révèle au contraire les rapports subtils. Comme si l’exil, la rupture, la fuite du Waldgänger permettaient de faire consister un dehors, mais un dehors depuis lequel une force peut naître et grandir. À partir de cette hypothèse, on peut saisir l’espace de la forêt non plus comme une extension, une simple étendue, mais comme un espace tout en intensité, radicalement politique. C’est ce que montre, dans les usages populaires, la figure de l’« homme des bois » ou plus justement l’« homme aux bois » : une figure qui ne serait plus le symbole d’une exclusion éternelle, comme un bout de « nature » sans lien aucun avec la communauté, mais bien plutôt un seuil d’indifférence et de passage entre l’animal et l’homme, la forêt et le village, le masque et le visage, l’invisible et le visible. Dans certains carnavals populaires des Pyrénées, l’ours était une matrice d’hybridation, par le déguisement, entre l’homme et l’animal.

La chance de l’« homme ensauvagé » est, paradoxalement, d’habiter dans ces deux mondes à la fois et d’en tirer des effets de ruse, de courage, d’audace hors du commun. Comme dans le cas de la déesse du monde sauvage Artémis, c’est à ce jeu, à ces seuils qu’il faut porter attention lorsqu’on parle de la forêt, de la figure de la forêt. Non des moments de fermeture sur l’une ou l’autre catégorie – trop homme ou trop animal –, mais une façon de rendre labiles certaines identités, poreuses certaines frontières. Pensons à ces zones « hors du droit », ces zones « cabanées » en lisière de forêt, mais proches des villages paysans, qu’habitaient les ouvriers nomades des XVIIe et XVIIIe siècles dans l’ouest de la France : bûcherons, charbonniers, voituriers, fendeurs, scieurs, sabotiers, charpentiers. Il y avait là un peuple des forêts ne cessant de circuler de chantier en chantier, et s’organisant en bandes, parfois armées, pour mener la contrebande, refuser de s’acquitter de la taille, des droits sur le sel ou les boissons. Un rapport d’un maître des Eaux et Forêts de l’époque se plaignait de ne pouvoir y mettre bon ordre tant la sédition semble naturelle à cette « espèce de République qui n’a aucune discipline, qui ne connaît aucun maître et qui ne paye ni taille ni gabelle au roi, ni aucune autre impositionnote ».

Loin donc du mythe d’une sphère monstrueuse ou d’un espace vide, la forêt fut toujours peuplée, et certains de ses habitants prêts à se défendre et à s’organiser. Ce qu’il s’agirait de saisir alors, c’est en quoi le recours aux forêts se dépasse à son tour pour se faire mouvement de sécession, de prolifération, de débordement. La question essentielle devient : en quoi un retrait initial se transforme en un élan plus large ? En quoi des formes de résistances s’amplifient en force insurrectionnelle ? Dénètem Touam Bona a écrit des choses importantes sur les formes de résistance inédites des esclaves marrons dans de larges régions du monde comme l’océan Indien, l’Amazonie, les Caraïbes, le sud des États-Unis. Contrairement à la figure du marronnage de clandestinité qui ne s’évade pas de la société esclavagiste mais tente de s’y intégrer en tant qu’individu libre (au moyen de contrefaçon de papiers officiels, de travestissement d’identités, etc.) le marronnage de sécession est une fuite collective qui se retire en forêt pour constituer une communauté dans un « espace autre », une hétérotopie, dira-t-on. Cet espace reste au contact de l’ennemi – razzias, traquenards, fuites et attaques éclairs, trocs, rapts de femmes, traités officiels. Il a besoin d’autant de points d’ancrage comme autant de points de vie. La sécession marronne est, en ce sens primordial, création d’un territoire. « Avec la sécession marronne, la résistance au système esclavagiste (sabotages, suicides, poison, etc.) change de théâtre d’opérations. C’est une résistance “territoriale” : elle fait corps avec un territoire labyrinthique dont les méandres et accidents constituent autant d’alliés naturels pour les rebelles. Le marron ne fuit pas, il s’esquive, se dérobe, s’évanouit ; et à travers son repli, il se métamorphose et se crée un “dehors” : le Quilombo, le Palenque, le Mocambo, le Kampu, le “pays en dehors”, le péyi an déyo… La machine marronne n’est une machine de guerre que dans la mesure où elle est une machine de disparition. Et la forêt constitue l’espace privilégié de cette disparitionnote. »

Pour la sécession marronne, il s’agit donc de camoufler la communauté sous le couvert de la forêt. Une autre géographie, s’opposant radicalement à l’espace esclavagiste de la plantation, permet de trouver un abri parmi les ravins, les collines, les forêts humides et touffues, les marais, les mangroves. L’essentiel pour cette communauté fugitive de marrons est de demeurer furtive, en échappant tant aux regards qu’aux dispositifs de capture coloniaux. La forêt offre un refuge en même temps qu’elle constitue un lieu de vie privilégié. Le repli initial de la fuite collective se transformant en un dé-pli, une nouvelle forme de vie, une nouvelle culture. Les marrons des Guyanes se désignaient eux-mêmes comme les Bushinengués : les hommes de la forêt. Il est également révélateur que les termes bantous de Quilombos (sociétés d’initiation guerrière) et de Mocambos (cachettes) du Brésil signifient quelque chose de l’ordre d’une communauté de retrait collectif mais d’une communauté aussi prête à mener l’attaque. Les Palenques (piquets) en Amériques hispaniques figurent quant à eux les camps retranchés des marrons protégés par une palissade de pieux.

Comme le Waldgänger, le marron a recours aux forêts pour conquérir sa liberté, mais lui le fait délibérément et collectivement. Par mille stratagèmes, marronner, c’est organiser la fuite, ou plutôt organiser le faire fuir. C’est essentiellement créer un dehors, une zone libérée qui doit se défendre, parfois mener l’attaque. De proie, devenir prédateur. Sans s’instituer en une machine de guerre coupée du reste de la communauté. Toute la force de cette sécession est de porter attention à ne pas se complaire justement dans ce « pays en dehors », en se coupant du reste du monde, mais à créer ensemble des savoirs et des techniques, entre frères et sœurs de la forêt, les indigènes vivant là. Les communes marronnes n’ont rien d’ethniques mais tout d’une composition hétéroclite, c’est-à-dire, comme le définissait puissamment Foucault, « là où le désordre fait scintiller les fragments d’un grand nombre d’ordres possiblesnote ». Les forêts, pour eux, ne sont pas qu’un abri, c’est un autre rapport au monde qui y surgit, des espaces irréductibles les uns aux autres et absolument non superposables, non mesurables. Quelque chose justement de l’ordre d’un scintillement, prêt à frapper. « Fugueurs, les guerriers marrons ne persistent dans l’être qu’en disparaissant ; de leur disparition ils font une arme à multiples tranchants. Dans leur mouvement perpétuel de retrait et d’attaque, les accompagnent, les soutiennent, participent aux combats, des femmes, des enfants, des anciens et des esprits ; toute une diaspora mouvante d’où jailliront des formes de vie inéditesnote. »

Il n’est pas surprenant que les pouvoirs en place aient toujours mené une lutte implacable contre cette forme singulière que fut le marronnage en appliquant la déforestation. Couper la forêt, c’est évidemment couper la mémoire vive de ces lieux comme la possibilité matérielle de les rejoindre.

Nous ne sommes pas des esclaves marrons, mais nous sentons bien qu’une situation commune nous lie imperceptiblement, malgré les époques. Dénètem Touam Bona l’a perçu clairement : il s’agit d’inventer de nouvelles formes de marronnage à l’heure du « marquage cybernétique s’appliquant autant aux marchandises qui transitent par les chaînes logistiques, qu’aux animaux sauvages qui sillonnent les réserves naturelles, qu’aux humains qui empruntent les réseaux de transports urbainsnote ». Déjouer les dispositifs de capture, travailler l’esquive, la désertion tout autant que constituer une force commune, ce serait peut-être cela notre devenir marron.

Mais notre époque est pour le moins paradoxale – elle qui, à son tour, se dérobe à toute prise, elle qui sait si bien prévenir les débordements, elle qui nous ôte le sol sous les pieds et rend l’air si « dangereux ». On s’indigne de la déforestation de l’Amazonie, ces poumons de la Terre, alors que chaque jour, ici même, une entreprise massive de bétonnage de tout ce qui reste d’espaces « moins mutilés » nous enlève même de quoi respirer. On ne répand pas autant de béton armé sur toute la surface de la planète sans asphyxier par là les existences elles-mêmes. Le branchement d’autant de non-lieux ne pouvait faire place qu’à une colossale circulation de tristesse, des halls d’aéroports aux parcs éoliens, des centrales électriques aux coupes à blanc, d’un parking de supermarché à une aire d’autoroute. Il en va là d’une colonisation mais d’une « colonisation réticulaire ». Certains géographes ont avancé l’hypothèse selon laquelle plus le maillage des réseaux se referme, plus les voies de communication s’agrandissent, plus les aménagements resserrent leur étreinte sur le paysage, moins la continuité biologique est assurée entre ce qui reste de « vacuoles » de biodiversité. A contrario, chaque fois qu’une maille saute, on peut se dire qu’une vie organique reprend ses droits sur les terrains délaissés de l’aménagement. Faisons à notre tour une hypothèse : en coupant à différents endroits du territoire les mailles de ces réseaux, on pourrait faire réapparaître une chance de communication entre les « vacuoles territoriales ». La forêt se comprend ici en sa capacité à trouer les mailles de ce filet et surtout à faire communiquer les espaces ainsi libérés. Depuis quelques années, il y a très certainement des choses qui se jouent autour de cette idée-là, qui cherchent d’autres formes de résistance, de quoi respirer, de quoi libérer de nouveaux espaces, de quoi riposter. Et cela s’expérimente partout, sur ce qui reste de « campagnes » ou de « villes », comme s’en inquiètent les stratèges en contre-insurrection urbaine.

La forêt revient, assurément. Mais la forêt ne revient pas comme un fantôme, elle revient comme une force désirante, pleine d’elle-même. Ce qui s’élabore là, dans une zone libérée ou une émeute, n’est pas un « chaos », ce fantasme occidental légitimant son seul ordre. La forêt est d’une texture toute particulière, à la fois tellurique, enracinée, mais aussi extrêmement mobile, imprévisible, comme si elle s’agrandissait de ses centres irréductibles, tout autant que de ses lignes débordantes. On pourrait dire qu’il y a de la forêt partout où ça résiste, partout où ça s’insurge contre le ravage que constitue cette civilisation. Il y a de la forêt là où on ne peut plus supporter la misère existentielle généralisée, cette neutralisation préventive de toute vie. Il y a de la forêt dans les cœurs et les esprits.

LE NOUVEAU NOMOS DE LA TERRE

« L’énergie est notre avenir, économisons-la ! »

EDF

« L’Élec. Verte, vous vous y mettez quand ? »

Engie

« Une énergie 100 % renouvelable, un modèle sobre en énergie, local, organisé dans le cadre d’une gouvernance partagée, transparente et démocratique. »

Négawatt

« Lorsque des millions de petits producteurs aspirent le soleil, le vent, la géothermie, la biomasse, tout ça mis bout à bout crée l’économie latérale. »

Demain (film)

« C’est extraordinaire ! Ici en Chine, vous avez le passé et le futur, le charbon et les panneaux solaires. C’est incroyable ! La Chine est devenue le no 1 des investisseurs en cleen energy. »

Years of Living Dangerously (série)

« Si lors de la Conférence sur le Climat, à Paris, on arrive à trouver un accord, ça ouvre une fenêtre pour une transition vers une planète stable. Maintenant on sait que les solutions high-tech et propres ça marche ! »

Fisher STEVENS, Avant le déluge (film).

L’économie en crise se fabrique une pseudo-légitimité par la transition énergétique. Partout doivent être construites les nouvelles autoroutes de l’électricité, modernisé le réseau, généralisés les comportements « zéro carbone ». Le salut de cette civilisation à l’agonie, nous rabâche-t-on, viendra de la conversion planétaire à la transition écologique.

Si le grand récit de l’économie verte tient aujourd’hui office de seule et unique « solution-face-à-la-crise-climatique », c’est bien parce que cette fable masque le plan réel sur lequel elle opère : précisément celui de l’économie comme mode, très concret, de gouvernement. La transition énergétique, telle qu’elle est pensée, est, au sens strict, une étape économique bien définie, en aucun cas une quelconque alternative et encore moins une sortie du modèle actuel. C’est une étape au sens que l’économiste américain W. W. Rostow – farouche anticommuniste, défenseur de la guerre au Vietnam, conseiller spécial des Affaires de sécurité dans les années 1960 à la Maison-Blanche et professeur d’économie au MIT – donnait à ce mot dans un ouvrage encore influent : Les Étapes de la croissance économique. Sur une ligne rectiligne de modernisation pour lui « inévitable », Rostow décomposait ainsi la progression des sociétés « les moins développées » vers les sociétés « les plus développées » : 1/ la société traditionnelle non économique, 2/ la transition ou les conditions préalables au démarrage économique, 3/ le démarrage en tant que tel, 4/ le progrès vers la maturité et 5/ l’ère de la consommation de masse. Rostow est on ne peut plus explicite : la phase de transition, qui eut lieu en Europe vers la fin du XVIIe et le début du XVIIIe, et qui permit le démarrage indiscutable de l’économie, s’est produite par la modernisation de l’agriculture et l’extraction de matières premières, mais cela n’a pu se faire que par l’installation d’infrastructures stratégiques : chemins de fer, ports et routes, et par le transfert « forcé » des revenus de ceux qui possédaient la terre à ceux qui construisaient les routes et les usines, dans une optique de fonction de plus en plus spécialisée.

L’homme moderne devra regarder le « milieu matériel » non comme un « cadeau de la nature, fruit de la Providence », mais comme un « monde ordonné qu’il peut manipuler rationnellement ». L’étape de la transition s’enfante donc dans la douleur d’un « arrachement nécessaire » au mode de vie traditionnel et ne s’imposant qu’au prix d’une acceptation totale des nouvelles fonctions sociales. Rostow décrit en parfait économiste l’organigramme de cette société en marche : il y faudra assez d’ingénieurs capables de comprendre et d’appliquer la science moderne, assez d’individus capables d’« assumer les risques du commandement », assez de banquiers pour prêter des fonds aux entrepreneurs. Il faudra surtout que la « population tout entière » accepte d’être formée afin de faire fonctionner tous les rouages d’un système qui, tout démocratique qu’il se présente, prévient-il, emprisonnera l’individu « dans des grandes organisations disciplinées lui attribuant des tâches très spécialisées et peu variées ». Vision glaçante du monde, qui n’a fait, depuis, que s’étendre. La voilà, la « transition » sur laquelle toutes les bonnes âmes se fracasseront tôt ou tard. Plutôt qu’à un « changement de société », c’est à une mobilisation totale que cet étapisme économique nous accule.

Dans le droit-fil du discours colonialiste, Rostow interprète l’usage de la puissance militaire impérialiste comme une « manière de remplir un vide, c’est-à-dire d’organiser une société traditionnelle incapable de le faire elle-même ». Au déracinement des cultures paysannes d’Europe, s’ajoutent nécessairement – à la même époque, entre le XVIIe siècle et le XVIIIe – l’approvisionnement et l’extraction de ressources dans les colonies occupées militairement afin de « permettre l’organisation rationnelle du commerce ». La transition comme étape n’est donc pas une sortie vers un système plus vertueux, elle n’est qu’une séquence de l’économie elle-même, où l’extraction de nouvelles matières premières et l’installation de nouvelles infrastructures sont une nécessité absolue, ce qui requiert une police en armes.

Si cette vérité peut encore « choquer », c’est qu’on a sans doute oublié que « économie » signifie originellement « occupation ». L’économie comme occupation a besoin, pour ancrer son pouvoir, d’un « substrat » à partir duquel son ordre devient spatialement perceptible. Il s’agit dès le départ pour elle de rationaliser l’espace, c’est-à-dire de le réduire à ses plans et à ses calculs. Toujours une question d’ordre spatial, une question de nomos. Voilà son sens dernier. L’éco-nomie, l’éco-nomos, c’est la mesure de la terre qui invariablement est une prise de terre.

L’étymologie grecque nous indique que l’oïko-nomos, littéralement la « mesure de la maison », est une forme d’occupation du sol qui se décline en trois temps successifs : appropriation, division, production. Dans la conquête des terres, l’acte décisif et premier est toujours une prise sur le sol. Le partage de ces terres et leur mise en pâture ou en exploitation ne viennent qu’ensuite. Or c’est bien ce sens premier, le premier temps de l’appropriation, qui a été perdu suite à la dépolitisation du terme « économie ». Celui-ci n’est plus alors que la « technique » pouvant résoudre tous les problèmes de manière « technique », peu importe que ceux-ci soient politiques ou éthiques. Toute l’histoire des doctrines libérales ou socialistes a dénigré le sens premier de l’éco-nomie comme forme d’occupation spatiale pour ne garder que les deux derniers sens, ceux de la distribution et de la production, permettant ainsi que les confusions perdurent jusqu’à aujourd’hui et que semble toute naturelle cette « croissance verte » dont on nous vend les vertus quasi religieuses.

Un auteur réactionnaire, mais qui avait un sens aigu des mots, a donné dans un livre publié en Allemagne en 1950 une définition tranchante de ce concept de nomos, de prise de terre, en lui restituant, contre sa neutralisation même, toute la charge politique. « Le mot nomos vient de nemein, un mot qui signifie aussi bien partager que faire paître (et par extension produire). Le nomos est la configuration immédiate sous laquelle l’ordre social et politique d’un peuple devient spatialement perceptible, la première mensuration et division des pâturages, c’est-à-dire la prise de terres et l’ordre concret qu’elle comporte et qu’elle engendre tout à la fois […]. Le nomos est la mesure qui divise et fixe les terrains et les fonds de terre selon un ordre précis, ainsi que la configuration qui en résulte pour l’ordre politique, social et religieux. Mesure, ordre et configuration forment ici une unité spatiale concrètenote. »

Mais Schmitt précisait aussitôt que cet « événement constituant », bien qu’il ne se produise pas tous les jours, est déterminant chaque fois que se décide une partition de l’espace, chaque fois qu’un pouvoir se localise, chaque fois qu’un gouvernement administre un territoire, chaque fois qu’une colonisation s’instaure. Il ne pouvait pas imaginer à quel point cette idée allait s’étendre et dominer toute la Terre, jusqu’à son atmosphère même. Pour lui, la dernière grande forme du nomos de la Terre, la colonisation du Nouveau Monde, s’était évanouie avec la montée des impérialismes de la guerre froide et l’économie mondialisée. Seule, peut-être, la conquête spatiale et l’exploitation de ressources extra-planétaires pouvaient représenter à ses yeux un « nomos inédit », mais cela n’était qu’un scénario fantastique, devenu aujourd’hui plus plausible.

Ce nouveau nomos est sous nos yeux. Tout est là : depuis les infrastructures électriques et informatiques qui nous permettent de « communiquer », le bois déchiqueté que nous brûlons pour faire fonctionner nos grille-pain, depuis nos habitats intelligents, la chimie de nos cachetons, la « nature » dont nous profitons pendant les vacances, jusqu’à nos profils sur Facebook, cette époque se détermine par la manière qu’elle a d’extraire des matières et de gérer des gisements. Que nous ayons, nous, ici en Occident, la sécurité et le confort d’une certaine gamme de choix – énergétiques ou affectifs – n’est possible que parce que tout est traité comme du gisement, mais du gisement qui ne se voit pas, ou plutôt qui ne doit pas se voir. Comme le dit sans rire un communicant de Vinci Énergies : « Quand on allume la lumière, on voit la lumière mais on ne voit pas tout ce qu’il y a derrière, tous les réseaux qu’il y a derrière, parce que ça personne n’a besoin de le voir ! »

La forêt, transformée en biomasse par la production d’électricité verte, à grand renfort de subventions européennes, n’est possible que par l’existence de stocks de bois « ponctionnés » au Canada, au Brésil, et dans un rayon de 400 km autour de la centrale de Gardanne. Le phénomène est le même avec les myriades d’éoliennes industrielles, fer de lance de la transition énergétique, qui colonisent de plus en plus les territoires. Sait-on que chacune a besoin pour fonctionner de tonnes de cuivre et de pas moins de 600 kg de « terres rares », disprosium et autre néodyme des aimants du rotor, extraits et traités en Chine dans les pires conditions ? Baotou, cité chinoise où ces terres sont traitées, a été renommée par les habitants la « ville du cancer ». En une contraction spatiale hallucinante, il y a là notre époque tout entière ramassée. Ici de l’énergie verte, des citoyens smart et à l’autre bout de la Terre des mines à ciel ouvert et des hommes qui crèvent à extraire les métaux pour les équipements et applis smart des mêmes citoyens smart.

Nucléaire + pétrole + charbon + éolien + solaire + biomasse, voilà l’addition qu’il faudra un jour payer. Il n’y a pas de transition énergétique, il n’y a qu’une même logique qui partout ordonne : extraire, extraire, extraire. La France n’a jamais autant brûlé de charbon pour produire de l’électricité qu’aujourd’hui où sa consommation monte en flèche. Comme le montrent les historiens de l’énergie, le charbon n’est pas une énergie plus « ancienne » que le pétrole ou les renouvelables, elle s’y ajoute. L’histoire de l’énergie n’est pas une histoire de transition mais d’intégrations successives. Pas de smart phone, pas d’écran led, pas d’Internet, pas de clouds, pas de réalité augmentée, pas d’imprimante 3D, pas de smart city, pas d’aéroport, pas de voiture connectée, pas de data center, bref pas d’éco-nomos sans cette circulation gigantesque d’énergies. Pas d’information « propre et transparente » sans cette extraction crasse. C’est de notoriété publique : pour « verdir le réseau, greening the grid », Google Green, via le marché des crédits carbone, investit dans la replantation, le solaire, la méthanisation ou les éoliennes. De quoi compenser la « décapitation » de montagnes entières dans les Appalaches en Virginie, dans le but d’extraire du charbon en quantité astronomique et de fournir ainsi en électricité les systèmes de refroidissement pour ses ogres énergivores que sont ses data centers en Caroline du Nord ? Quel lien entre une plantation d’eucalyptus clonés en Inde, une mine de charbon à ciel ouvert et un data center qui servira en retour à accueillir les données de la cartographie de la déforestation, sinon l’économie elle-même ?

Des chaînes de production aux plates-formes des réseaux sociaux, les ingénieurs de ce monde gèrent des fonds, ils extraient des ressources. Mais cela n’est pas sans rencontrer des mouvements de résistance qui entendent, eux, ne pas « se faire extraire ». Partout, des gens se trouvent physiquement en butte aux entreprises qui voudraient les voir rayés de la carte pour accéder à leur territoire et à leur sous-sol, à coups de gaz lacrymogène, d’intimidations, d’enlèvements, de meurtres. Pourtant ces gens, ces peuples s’organisent et luttent de manière déterminée contre une idéologie prédatrice, notamment dans les pays où les mines et l’exploitation forestière ne se sont jamais arrêtées de « tailler les veines » de l’Amérique latine. En Argentine, au Pérou, en Bolivie, au Brésil, au Mexique où les résistances s’amplifient malgré la répression sanglante. La cible de ces actions de résistance est l’industrie extractiviste, premier maillon des chaînes opérationnelles de toute notre économie. C’est le fait principal que la critique s’obstine à ne pas voir, parce qu’il ramènerait ses hautes envolées indignées sur le sol dur de l’organisation matérielle de notre époque. Les écologistes eux-mêmes se sont délestés de cette vérité trop lourde, préférant les sphères climatisées de la « bonne gestion ». À un niveau très matériel, et à même la Terre, le voilà pourtant le chiffre de la domination de l’économie, le voilà pourtant le nouveau nomos : 70 milliards de tonnes. 70 milliards de tonnes de matières extraites par an ! Par le menu, cela donne : 4,5 milliards de tonnes de pétrole, 3 479 milliards de m³ de gaz, 7,8 milliards de tonnes de charbon, 3,2 milliards de tonnes de minerai de fer, 220 millions de tonnes de roche phosphatée, 234 millions de tonnes de bauxite, 35 millions de tonnes de potasse, 29 millions de tonnes de chrome, 18,7 millions de tonnes de cuivre, 18 millions de tonnes de manganèse, 13,3 millions de zinc, 5,5 millions de tonnes de plomb, 2,4 millions de tonnes de nickel, 2 millions de tonnes d’amiante, 296 000 tonnes d’étain, au moins 110 000 tonnes d’oxydes de terres rares, 59 500 tonnes d’uranium… sans compter les morts-terrains, les stériles, les résidus, la déforestation, et les sols perdus par l’érosionnote. C’est l’addition, si l’on peut dire, qu’il nous faut payer chaque année pour fournir en « ressources naturelles » les chaînes de production de ce monde, tous secteurs confondus. 70 milliards de tonnes ! Cela pourrait déjà donner le tournis, mais, pire, ce montant a quelque chose de cataclysmique. Un saut a été franchi dans l’histoire de l’humanité. Un saut en quantité mais aussi en intensité, aucune partie de la planète n’étant désormais à l’abri des mines, des puits, de l’exploitation de gisements et de la déforestation pour simplement « accéder » à ces mines. Conjointement à la « sanctuarisation » de zones naturelles, la ruine de la Terre devient partout la règle.

La France lorgne le sous-sol marin de ses colonies polynésiennes pour prospecter des gisements de terres rares, essentielles à la troisième révolution industrielle puisqu’elles rentrent dans la composition de toute l’informatique. Le Danemark, la Suède, l’Australie, les États-Unis, tout le monde veut sa part du gâteau et est prêt à tout pour exploiter son propre sous-sol ou ses fonds marins afin de seulement espérer « bousculer le monopole de la Chine » dans la production de terres rares. Il n’est plus seulement question d’aller piller les ressources dans les « dernières frontières », comme on le disait des mines des pays du Sud, mais encore dans les « pays développés » eux-mêmes. Ce fut le cas d’ailleurs dès l’aube de la révolution industrielle, où le développement de l’extraction des mines de charbon en Europe a été intrinsèquement lié à ces « hectares fantômes », c’est-à-dire aux terres exploitées des colonies qui permettaient un surplus de matières premières. Le rapport colonial est sans doute aujourd’hui plus homogénéisé. Ceux qui se sont penchés sérieusement sur la question extractiviste le disent sans ambiguïté : c’est à présent la Terre entière qui est devenue la colonie. Et les mines s’ouvrent partout.

Ce stade « obsessionnel de l’extractivisme », comme le dit très bien Anna Bednik, donne à notre époque l’image psychotique d’un monde coupé du réel, un monde mobilisé à produire des machines qui extraient les matières premières pour la fabrication d’autres machines, fabriquant à leur tour d’autres machines… mais sans que jamais l’origine de cette gigantesque machinerie n’apparaisse telle quelle : un désastre. En économie, on a le sens de l’oxymore. On appelle ça un « découplage ». Entendez le découplage entre la croissance et l’extraction, le découplage entre l’économie et ses impacts. On ne pouvait mieux trahir une aussi totale désincarnation.

Malgré sa retenue toute « diplomatique », Bruno Latour a le mérite de pointer que la frénésie extractiviste actuelle repose sur une ligne de front entre ce qu’il appelle les Terrestres et les Humains. En gros, la division passe entre ceux qui sont liés à un territoire, à la Terre, et ceux qui planent dans les sphères de la gouvernance, tout à la fois managers planétaires et nouveaux colons. Reprenant le texte de Schmitt sur le nomos, il note ceci : « Schmitt se trompe en disant que les humains n’ont pas trouvé de nouvelles terres. Celles qu’ils ont exploitées avec la même frénésie, la même violence que le Nouveau Monde ne se trouvent pas entre la Terre et la Lune et ce n’est pas en fusée qu’elles furent abordées, elles se trouvaient sous la surface de la Terre, et si les États ont pu y plonger la main pour atténuer leurs rivalités tout en les exacerbant, c’est par puits de mine, exploration, forage, extraction et fracking. On pourrait même dire que le charbon, le pétrole et le gaz sont bel et bien un “corps céleste nouveau”, si l’on se souvient qu’il s’agit du soleil capté par les vivants dont les restes furent ensuite sédimentés dans les roches. Le voilà leur nouveau Nouveau Monde. Et c’est bien comme une res nullius et sans le plus petit scrupule que ce continent nouveau a été saisi : Drill, baby, drill ! Forez, les gars, foreznote ! »

Ce nouveau nomos de la terre qu’est l’extractivisme ne s’applique pas seulement au gaz et au pétrole mais bien à tous les gisements disponibles. C’est la nouvelle religion de la transition énergétique ou de ce que Latour appelle justement l’« idéal des écomodernistes, de ceux qui prétendent êtres les bons intendants, les majordomes sérieux, les jardiniers avisés ou les intendants attentifs de la Terre », bref l’utopie de ceux qui espèrent devenir les ingénieurs de la planète. Le grand récit de la transition en a fait son credo : partout doivent être mobilisés gisement éolien, gisement solaire, gisement de biomasse, gisement de méthanisation, gisement d’innovation dans l’isolation des bâtiments, etc. Car ces bons gestionnaires, qui vendent tous les jours leurs récits du développement durable, qu’espèrent-ils finalement, de quoi rêvent-ils, sinon d’être aux commandes du système-Terre, d’en être enfin les pilotes ?

Gouverner au plus près les êtres, les choses, les corps et les esprits, gouverner à même la réalité physique du monde, son sol mais aussi son atmosphère, l’air que nous respirons – mais gouverner depuis un point de vue totalement étranger au monde. Sauf qu’on a de plus en plus de mal à croire en cette profession de foi de « bonne gouvernance », tant experts et contre-experts semblent si dé-terrestrés. Que la COP 21 se soit tenue, en décembre 2015, avec ses 40 000 participants, à l’aéroport du Bourget, lieu annuel du Salon de l’aéronautique et de l’espace, en dit assez long sur la trajectoire orbitale de cette coterie.

C’est le piège sordide du discours écologiste que de s’indigner de la déforestation des forêts tropicales ou de l’extraction des gaz de schiste tout en prêchant partout la transition énergétique, de s’indigner de la perte des valeurs humanistes sans voir que c’est précisément au nom de l’Humain, ou plutôt d’une « certaine caste d’humains », qu’une guerre est menée au reste du vivant. Ces gens-là concluront par quelque décision pour « sauver l’environnement » alors qu’il s’agit toujours et avant tout de sauver l’économie. En vérité, il n’y a rien à sauver là-dedans. Car c’est bien cette idée d’un « environnement-global-à-gérer » qui est notre propre extraction hors du monde. La mise en surplomb de nous-mêmes, comme si nous nous regardions, depuis une navette à des milliers de kilomètres du sol, en train de fourmiller sur la croûte terrestre. Lorsque les gestionnaires parlent d’« écosystème », de « biosphère », de « machine thermodynamique », de « système-Terre » quelle langue parlent-ils ? Toujours seulement celle qui nous saisit comme extérieurs au monde. L’environnement reste précisément aux environs, à l’extérieur, incapable de constituer un monde sensible. Là réside toute la différence éthique entre avoir un environnement et habiter un monde. La différence entre des normes et des usages. Entre un panneau en plexiglas « Parc national des Cévennes. Zone de protection » et des cueilleurs de plantes, de champignons, des chasseurs, des bergers, des glaneurs de bois. Entre une abatteuse-groupeuse et un bûcheron. La différence entre des plans d’aménagement et des sentiers parcourus de cabanes ou de barricades. Entre des cartes d’ingénieurs et des paysages vécus.

La chose est tout de même étrange : on n’aura jamais autant parlé de « transition », de « croissance verte », de « climat », qu’à l’heure où le monde se réduit à de purs calculs comptables. Combien d’hectares de forêts, combien de tonnes de palettes, de bois résiduels, de poussière de charbon, pour produire de l’énergie « propre » ? Combien d’espèces déplacées pour réaliser un aéroport à « haute qualité environnementale » ? Vues depuis nos existences mêmes, ces abstractions se montrent totalement impuissantes à saisir les usages qui nous lient aux êtres et aux choses, radicalement inaptes à révéler ce à quoi nous tenons. Peu importe par quel bout on prend ce conglomérat idéologique, c’est le même rapport détaché, extra-terrestre au monde. Qui a jamais habité dans l’environnement ? Une harde de sangliers se déplace sur des tracés qu’elle saisit comme étant son lieu de vie propre ; elle habite certainement un territoire plein de repères, d’affects, de sentes, elle n’habite pas dans l’environnement. Un esclave marron habite la forêt avec ses frères de fuite, il habite un devenir animal, mais il n’habite pas dans l’environnement. Des occupants d’une ZAD qui construisent des cabanes vivent ensemble, s’organisent matériellement, se défendent d’un même élan, ils habitent un certain espace de la lutte, ils n’habitent pas dans l’environnement. S’il existe un peuple de la forêt, un peuple du vent, il n’est pas certain qu’il se reconnaisse dans cet environnement-là, pas plus que dans les strass de la gouvernance mondiale.

Les communautés de pêcheurs mexicains de l’isthme de Tehuantepec qui luttent contre l’extractivisme éolien, la lutte des Indiens du Guerrero pour sauver leurs forêts des tirs croisés de la déforestation et de la préservation des parcs, le peuple Nasa dans les montagnes du Cauca en Colombie qui tente de récupérer des milliers d’hectares de terres agricoles contre des grands propriétaires terriens – et c’est à coups de pierres et de cocktails Molotov qu’ils se défendent face à des tanks et des paramilitaires –, ces peuples-là, les nôtres, ne s’avancent pas à la table des négociations planétaires, ne veulent pas définir leur existence en termes environnementaux ou législatifs. Ils s’avancent et s’insurgent pour sortir de cette abstraction hors sol. La force de ces mouvements est précisément de partir de leur force tellurique, à même la Terre, avec d’abord la consistance de leur vie pour lutter. Et ne pas se fantasmer en représentants toujours-déjà défaits d’une fiction juridique, d’une nouvelle institution. Depuis là où nous vivons, faire croître les puissances qui sont déjà là, les faire s’entre-engendrer – voilà notre seule vérité commune : « Nous sommes l’air de l’isthme, nous sommes les cognements des barques qui ramènent du poisson à la maison, sur nos terres nous sommes libres comme le vent. Face aux promoteurs éoliens nous ne partirons pas d’ici. Nous sommes le ventnote. »

PHÉNOMÉNOLOGIE D’UNE INFRASTRUCTURE

Depuis la lisière de la forêt, j’observe la trouée qui a été faite pour la base d’implantation. Les machines, les ouvriers et les vigiles sont partis, il n’y a pas si longtemps que ça, une semaine ou deux, laissant le parc « opérationnel ». Les pistes ont été élargies, les arbres coupés. Les camions, sur leurs énormes remorques, ont apporté les pièces des machines assemblées sur place. Ils sont venus depuis le port de Sète paraît-il, mais l’entreprise de sous-traitance est espagnole…

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C’est un vrombissement ininterrompu, l’air semble coupé net. Les trois grandes pales de l’aérogénérateur brassent la masse invisible. Invariablement le même vrombissement. Certains disent que le bruit lancinant de cette « troisième révolution industrielle » ressemble à celui d’un avion qui décollerait sans jamais partir, ou d’un avion qui atterrirait mais sans jamais se poser.

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Je regarde le sol retourné, damé, compacté, laissant voir encore les traces des engins. C’est comme n’importe quel chantier, pour une zone commerciale, ou un chantier d’autoroute. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est plus notre forêt, pas même une clairière. C’est un cratère remplit de centaines de mètres cubes de béton et de tonnes de ferrailles. Un socle qui ne sera jamais enlevé. Les arbres alentour semblent maintenant minuscules à côté de ces nouveaux géants d’acier.

Le mât de l’aérogénérateur fait au moins 150 mètres de haut, sans compter les pales. Je m’approche, je m’approche encore, sensation viscérale de se mettre en danger. Les pales tournent, tournent, et semblent frôler le sol – impression de pouvoir se faire décapiter à tout moment. Bruit, vibrations, basses fréquences, ça vous enveloppe, ça résonne de partout. Après vingt minutes sous la machine, la sensation de nausée s’installe, vertige, la boîte crânienne est tiraillée de l’intérieur : ce sont les effets des infrasons produits par le brassage des pales.

Le bruit se fait insupportable, le mal de tête commence. Je me souviens que, depuis les années 1970, les armées expérimentent des armes « non létales » à infrasons afin de disperser les foules.

Je fais le tour du mât et de sa « base d’implantation ». Une pancarte indique « Accès interdit au public, danger de mort ». À y regarder de plus près, une caméra, discrète, surmonte la porte sécurisée.

Je me tourne. Des dizaines d’autres aérogénérateurs criblent le paysage. Toute la crête est percée par les machines. Elles étirent leur infrastructure et semblent absorber l’esprit des lieux dans un néant d’acier blanc. Un blanc tellement aéronautique, tellement spatial. Le sol manque de se dérober sous ces pales qui font trembler l’air. Les infrasons deviennent de plus en plus pénétrants.

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Ces « fermes éoliennes », comme on les appelle joliment, sont de nouvelles usines décentralisées en petites unités de production énergétique. Les ouvriers y ont été remplacés par des « techniciens de maintenance ». On les voit parfois venir garer leur voiture de fonction en bas de la machine. Ils auront été appelés « en mission » par le centre de dispatching, où un « technicien de conduite » a été alerté par un « signal de dysfonctionnement ». Plus besoin d’occuper humainement le territoire, la technologie suffit pour contrôler des zones. On checke, on dispatche, on intervient. La gestion à distance, à des centaines de kilomètres, est là pour contrôler, orienter, surveiller ce qui se passe ici même.

Les anciens disent que, sur cette montagne, on venait chercher l’ail des ours, que les sources d’eau y abondent, que c’est une montagne magique. Maintenant, une pauvre pancarte indique « Parc éolien 4 km », sans doute à l’attention d’une hypothétique poignée de touristes. Des amis, venus s’y balader en famille, se sont fait intimer par le vigile qu’ils « devaient quitter les lieux ».

Encore plus près de la machine, je perçois un grésillement intérieur qui semble comme hanter cette gigantesque masse métallique, dont aucun câble ou ligne électrique ne ressort, invisibles canaux qui pourtant existent. Comme pour tous les objets que ce monde produit, il faudrait aller voir plus loin les rouages et les fils invisibles qui les font s’animer.

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J’ai soudain cette vision. Une scène de Matrix Reloaded s’impose à moi, celle où le conseiller Hamann s’adresse ainsi à Neo dans le cœur de la salle des machines qui font vivre Sion : « Presque personne ne descend ici, sauf s’il y a un problème. Hé oui, les gens sont comme ça, personne ne cherche à savoir comment ça marche tant que ça marche. »

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L’envie physique de vomir me fait rebrousser chemin.

MYSTIQUE DE L’INTERCONNEXION

« On peut se demander dans quelle mesure la création d’une technologie générale rapproche les techniques de la religion. »

Gilbert SIMONDON, Du mode d’existence des objets techniques.

C’est la loi d’airain de ce monde : toute mise en réseau est avant tout celle d’une dépossession. Le vent est ici capturé pour faire de l’électricité qui circulera dans le réseau d’une quelconque métropole smart, comme la forêt est brûlée pour faire de l’électricité qui circulera dans le même réseau d’une quelconque métropole smart… Simple problème d’input-output, simple problème de conversion, simple problème d’équivalence… Contre les usages, le réseau « enserre », le réseau « domine ». Il ne tient sa prétendue « universalité » que parce qu’il est, essentiellement, hégémonique. Il y est toujours question, comme au sein de toute zone technologique impériale, de commander un équivalent général. Toutes les sources d’énergie sont, dans ce schéma violent, substituables. L’énergie d’un cerveau y vaut bien l’énergie d’un haut-fourneau – il suffit d’y projeter une unité de conversion identique. Le bois-énergie « vaut » la houille blanche des torrents ou les piles à uranium des centrales. On ne change pas de réseau, on s’y « raccorde », on « s’adapte » à lui, on y « participe ». Ou alors on s’en arrache. On le déserte. Et là commence l’expérimentation. Une autre idée de la vie.

 

Depuis deux ans, sur le lieu-dit La Plaine, à Saint-Victor, dans le sud de l’Aveyron, la lutte s’intensifie contre un projet RTE de mégatransformateur de 7 hectares qui devrait recevoir et redistribuer dans le réseau électrique l’énergie produite par 700 à 1 000 futures éoliennes. Cela ferait de la région la « zone industrielle éolienne » dont rêvent les promoteurs et qui s’implante déjà petit à petit.

Tout un monde qui refuse ce projet s’est donc donné rendez-vous là pour construire une cabane. En occitan, on dit Amassada ou assemblée – bientôt bâtisse et qui sait peut-être hameau. Décider de bâtir l’Amassada à cet endroit, au carrefour des infrastructures électriques, est stratégique, car cela empêche la construction d’un nouveau nœud du réseau sur un des axes majeurs nord-sud du transport d’électricité. Ce lieu est aussi stratégique pour ceux qui y vivent. Même plus, il est devenu vital. Les rencontres, les journées passées à construire, à échanger des techniques, des idées, à fêter ensemble, les actions menées, c’est tout ça qui donne la consistance de cette cabane, une cabane qui contient, pour ainsi dire, le monde entier. Ce qui a été appris là ensemble, depuis deux ans, révèle que les réseaux d’infrastructures énergétiques sont des lignes névralgiques de l’économie mais que, comme tout réseau, elles ont leurs points faibles, qui résident justement à leurs points décentralisés. Et là il est possible d’ouvrir une brèche. Produire de la friction de terrain là où c’est l’aplanissement infrastructurel qui devait accomplir son œuvre de mort.

Tous sont d’accord sur ce point : dans tous les villages de la région, chaque projet éolien n’est pas seulement une catastrophe pour ce que peut bien encore signifier un « paysage » – ou plutôt un territoire – mais surtout pour ce qui reste d’un sentiment de communauté, de vivre-ensemble. Les promoteurs savent jouer des divisions pour instiller une ambiance délétère et affaiblir les résistances. Ce n’est pas sans raison que ce genre d’infrastructures massives viennent stratégiquement coloniser des zones que les aménageurs nomment « à faible densité de population ». Mais c’est sans compter le surgissement d’une résistance locale, d’habitants qui commencent à s’organiser ensemble, de voisins qui partagent une même idée, une idée pour le moins assez simple mais efficace : NON, pas question. Par la lutte, la faible densité se mue en intensité politique. Et cela peut résonner ailleurs. Partout ce type de gouvernement par les réseaux trouve sur son chemin quelque chose qui résiste, un front face à l’avancée de ses machines, des êtres déterminés face à sa volonté de mise à plat : « Monsieur, si c’est comme ça, je préfère mourir devant vos engins ! Je vous le dis, vous n’entrerez pas dans notre champnote ! »

Il n’est pas anodin que le mot « réseau » vienne du vieux français rets qui signifie « filet ». Nous sommes littéralement pris dans un filet, qui enserre les corps, mais en même temps laisse circuler les fluides et les flux. Mais face à cela des résistances inventent leur propre manière d’habiter et de défendre un territoire. Des résistances qui font prise sur les lieux mais qui en même temps les créent, se les fabriquent à travers la lutte, à travers les rencontres, à travers les vies partagées. Un peuple, en quelque sorte, surgit, là où le pouvoir n’avait entrevu qu’un « potentiel nid de contentieux », comme le dit si joliment l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.

Les zones technologiques impériales ont leurs infrastructures et leurs standards, elles ont aussi leurs « imaginaires ». Ne pas comprendre cela serait s’interdire de saisir le genre de fascination qu’elles peuvent opérer sur les esprits, la sorte d’enchantement particulier qu’elles induisent. Au XIXe siècle, ne célébrait-on pas les nouvelles prouesses de la « fée électricité » ? Est-ce un hasard si le siècle des machines à vapeur a aussi été celui de la passion pour l’ésotérisme ? Avec la puissance des machines et des manufactures coïncide le mystère des anges et de la transmigration des âmes. Au cours des années 1840, dans les salons bourgeois européens, le phénomène électrique est un sujet d’émerveillement. On invente des machines à béatifier mécaniquement. Une attraction appelée le « baiser électrique de Leipzig » fait fureur. Des évêques bénissent les nouvelles lignes de chemin de fer. L’innovation industrielle constitue alors une véritable mise en scène théâtrale, avec son magnétisme et ses miracles. Le désir d’ensorcellement n’a pas disparu aujourd’hui. Chez RTE, on parle actuellement de « mystique de l’interconnexion » pour définir le travail de l’entreprise. La mystique est d’autant plus crédible que les infrastructures deviennent « invisibles » quand elles occupent à ce point le quotidien qu’elles sont perçues comme « naturelles ». Après tout, ne font-elles pas partie du « paysage » ? C’est parce qu’il constitue la matérialité de notre existence que le réseau électrique (et évidemment le réseau informatique, routier, ferré, aérien, bancaire, social, etc.) peut se targuer d’être un corps, avec ses veines, ses artères, son centre nerveux – et qu’il est littéralement un « corps-filet », un filet de corps, qui nous colle à la peau.

« L’énergie est cette force économiquement vitale, cette force en action qui irrigue toutes nos activités à la manière du sang qui circule dans les tissus et alimente les cellules, cependant que nos systèmes de communication, matériels et immatériels, gèrent à la manière d’un système nerveux sa production et son acheminement, ses circulations, ses aiguillages et sa distribution. Aujourd’hui comme à plusieurs reprises dans notre histoire passée, un nouveau paradigme énergétique porteur d’un modèle de développement économiquement, écologiquement et socialement prometteur émerge, annonciateur d’une possible troisième révolution industrielle qui tire parti, à l’ère des réseaux intelligents et interconnectés, des énergies de flux plutôt que des énergies de stock et de toutes les potentialités qu’offre leur combinaison avec les technologies d’information et de communication nées d’Internet. » De telles tirades ne viennent pas de quelque prédicateur transhumaniste mais bien du gouvernement français qui a fait voter, à l’Assemblée, en juillet 2014, le texte portant sur le projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte.

Sous ce projet se cache le prospectiviste et économiste américain Jeremy Rifkin – celui-là même qui a popularisé l’idée de « troisième révolution industrielle » (c’est-à-dire la fusion entre production-circulation énergétique et production-circulation informatique). Il a l’oreille des gouvernants européens. C’est qu’il leur offre – moyennant confortables finances – le nouveau récit dont ils ont besoin pour redonner un semblant de légitimé à l’économie. Depuis 2013, sous l’impulsion des conseils de l’équipe de Rifkin, le conseil régional Nord-Pas-de-Calais et le CIC se sont mis massivement à la troisième révolution industrielle avec leur programme « rev3 », et un fonds d’investissement inédit de 50 millions d’euros destiné au financement d’entreprises désireuses de développer leur projet en Nord-Pas-de-Calais et de créer des emplois, avec « 7 grands projets dits structurants pour l’avenir ».

Cette techno-utopie assez stupide est en marche. À Nantes, un partenariat entre l’École centrale et RTE, financé à 4 millions d’euros sur cinq ans, s’est mis en place en janvier 2015 autour d’une chaire internationale sur les réseaux électriques intelligents. La chaire s’articulera sur les laboratoires IRCCyN (Institut de recherche en communications et cybernétique) et GeM (Institut de recherche en génie civil et mécanique) : « Nous développons des solutions techniques indispensables à la mise en œuvre de la transition énergétique. Nous construisons ainsi le réseau électrique intelligent de demain. C’est la première fois, se targue encore Olivier Grabette, directeur général adjoint de RTE, que l’on réunit l’automatique et les réseaux électriques dans le but de développer de nouveaux outils pour les futurs systèmes de surveillance et de commande du réseau d’électricité. »

 

Rifkin le dit avec moins de fioritures langagières : il s’agit de donner lieu « à un récit impressionnant qui frappe l’imagination populaire et fournit un cadre à la mobilisation totale de la sociéténote ». D’où l’emploi omniprésent du mot smart, censé exprimer le nouveau grand récit économique. Logements, bureaux, usines, véhicules communiqueront entre eux en permanence, faisant des smart grids la colonne vertébrale de l’économie. Il s’agit d’appliquer à l’ensemble de la société les lois de la thermodynamique : la loi de conservation de l’énergie (rien ne se perd, rien ne se crée, la quantité d’énergie dans l’univers est constante) et la loi d’entropie (déperdition inévitable d’énergie dans un système). Et peu importe si cette dernière est apocalyptique, puisque, à l’en croire, l’énergie va toujours de l’ordre au chaos. C’est aussi sans doute ce qui en fait une loi si opérante pour le pouvoir, étant donné que lui seul prétend « gérer » le chaos. Les processus économiques et physiques devant fusionner, le gouvernement du monde peut alors devenir une machine thermodynamique, un « écosystème auto-régulé », mais seulement dans la mesure où il se présente comme le seul ordre possible : « Les lois de la thermodynamique régissent l’ascension et la chute des systèmes politiques, la liberté ou l’asservissement des pays, les mouvements du commerce et de l’industrie, l’origine de la richesse et de la pauvreté et le bien-être physique général de notre espècenote. »

Dans cette généralisation de l’économie comme mode de gestion énergétique, le rôle qu’a joué la thermodynamique, au XIXe siècle, dans la science du travail moderne est primordial. Ce qui se met en place alors dans le fourneau des machines à vapeur, des ateliers, des usines et des industries, c’est la gestion de la force de travail face à cet ennemi nouveau qu’est la « fatigue ». C’est la naissance de la physiologie, de l’ergonomie et de l’idée du corps-machine. La science thermodynamique considère dès lors la nature comme une immense machine capable de produire du travail mécanique, de la force de travail. Elle invente dans le même temps des manières de mesurer et de comparer cette force, qu’elle soit produite par les machines ou par les corps mis au travail. C’est en cela que consiste l’intérêt des scientifiques-ingénieurs-économistes pour la force motrice du corps humain : calculer des mouvements efficaces, que ce soit ceux des troupes en temps de guerre ou ceux des travailleurs dans les ateliers. La thermodynamique peut se présenter comme une science de l’énergie parce qu’elle est, nécessairement, une science du corps au travail. La production énergétique, au sein de ce système de capture des forces motrices ne se pense que comme un gouvernement.

Le XIXe siècle ne nous a pas seulement transmis une science de l’énergie, mais aussi, avec elle, une certaine manière d’être, un ethos thermodynamique. L’idéal de l’homme devient intégralement « énergétique » et donc intégralement « économique ». Cet homme, si prévoyant et si prévisible, n’est ni vraiment actif ni vraiment contemplatif, mais compensatoire. « Combien ? », telle est la question qu’il pose inlassablement à sa vie et au monde. Cet homme travaille à uniformiser, à neutraliser toute intensité vitale. Ce que nous vivons aujourd’hui sous le nom de « transition énergétique » n’est qu’une des manifestations historiques de cette guerre au monde par sa mise en gestion généralisée. Contrôle de l’environnement et contrôle des affects sont devenus, à présent, les deux pôles indissociables des nouvelles formes de gouvernementalité. « Vous souhaitez adopter un mode de vie plus écologique, faire le point sur les idées reçues et adopter des éco-gestes. Utiliser l’application Coach Carbone®de l’ADEME ! C’est bien l’addition des efforts de chacun qui permettra d’avoir un impact plus mesuré sur notre environnement, alors n’attendons plus pour faire partager une cause qui nous tient à cœur ! À vous de coachernote ! »

À Abu Dabi, une ville intelligente et durable de 5 km², Masdar City, a été construite en plein désert, alliant nouvelles technologies et énergies renouvelables. C’est le plus gros projet urbanistique de ce type dans le monde pour promouvoir une « vie zéro carbone et zéro déchets ». Chanel fait défiler ses mannequins entre des mini-éoliennes, et son podium est fait de panneaux solaires. Le designer Starck conçoit des éoliennes individuelles et « démocratiques » pour les appartements en ville.

La question centrale de ce type de pouvoir n’est pas celle de la vieille polémique entre centralisation et décentralisation, entre contrainte et liberté, mais de savoir comment maîtriser les flux autant que les affects. Le plan infrastructurel de l’économie ne fonctionne désormais qu’avec la multiplication physique des capteurs diffus (smart grids, Linky, acteur-réseau, etc.), capables de transmettre en retour de l’information instantanée aux différents centres de contrôle. Rendant hégémonique un nouveau type d’homo economicus, une sorte de micro-manager-capteur inséré, connecté à un super-réseau de micro-managers-capteurs. Par exemple, EDF possède un centre de contrôle à Colombiers, près de Béziers, où une trentaine d’experts contrôlent sept jours sur sept sur un mur d’écrans les performances des parcs éoliens et solaires européens d’EDF Énergies Nouvelles. Un signal retentit lorsqu’une machine alerte d’un dysfonctionnement ; l’analyse à distance est lancée et, s’il le faut, une équipe de techniciens de maintenance est dépêchée sur place. L’entreprise norvégienne Vestas qui gère un parc éolien sur le Lévézou, en Aveyron, collabore avec IBM et ses services big data afin de comptabiliser et de gérer efficacement la masse de données météorologiques, cartographiques sur l’état du réseau électrique, sur les probabilités de production et de demande énergétique. Depuis 2013, EON elle aussi, via sa filiale EON Metering, travaille avec IBM et son smart cloud afin d’optimiser le transport des énergies renouvelables et d’offrir à ses clients un « contrôle sélectif de l’énergie ». La création d’une SmartPlanet, comme le dit IBM, n’est pas une « modélisation environnementale » sans être en même temps une « modélisation existentielle ». Il n’y a qu’à les écouter un instant pour comprendre : « SmartPlanet n’est pas simplement l’annonce d’une nouvelle stratégie, mais l’affirmation d’une nouvelle vision du monde ! » À n’en pas douter, cette vision se donnera les moyens d’une guerre sans merci contre toutes les autres visions du monde. En tout cas, celles qui ne seront pas intégralement conformes à l’ethos de cette économie qu’ils disent « immatérielle ». Leurs propos assumés sur un « système de systèmes », c’est-à-dire l’Internet des objets – « collectant des océans de données brutes et qui redéfinit la relation entre les hommes et les machines dans une seule Ère Cognitive » –, donnent une idée assez radicale de ce que déjà veut dire « gouverner par les réseaux ».

Toute cette gestion ne saurait fonctionner sans les millions de « consommateurs connectés », produits en tant que tels, qui utiliseront cette énergie « clean et smart » – des « acteurs-réseau » qui, en retour, par leur profil de consommation, détermineront la demande électrique. Le but de cette rationalité gouvernementale est de saisir le réel de manière immanente, presque instantanée. Il ne s’agit plus pour elle d’exclure ce qui sort de la moyenne, d’interdire ce qui contrevient à la norme, mais d’éviter l’imprévisible, de conjurer l’événement. Il faut modéliser, anticiper, affecter par avance les comportements possibles. Le sujet de cette gouvernementalité est saisi par ses profils, ses habitudes de consommation, son réseau social, ses consultations régulières de sites, etc. Il s’agit moins de discipliner un sujet que de contrôler ses relations, et surtout de les mesurer par des algorithmes. Sous couvert de dire le réel tel qu’il fonctionne, les managers et les ingénieurs le produisent tel qu’ils veulent le voir fonctionner. C’est l’effet essentiellement performatif de cette gouvernementalité qui dans sa description purement technologique et objective n’a même plus besoin de légitimité. La norme devient invisible, à la manière des câblages qui font circuler toutes ces informations.

LE MONDE OU LA CYBERNÉTIQUE

« Nous sommes une entreprise guidée par les data. La science du changement climatique nous dit que construire un réseau électrique non carboné est une priorité globale. »

Google Green.

Il est évident que bloquer, sur un point du territoire, la mise en place des réseaux énergétiques, c’est aussi mettre en échec cette forme de gouvernement des hommes. Occuper à un certain endroit ces « zones technologiques impériales », espaces homogènes de la standardisation des corps et des affects, c’est rendre visible la disposition réelle de ce monde. Cela déplace radicalement l’angle de la lutte, qui n’est plus calquée sur les faux débats politiques mais s’élabore contre les modes de gouvernementalité eux-mêmes. On passe de batailles entre « experts » et « contre-experts », entre « pour » et « contre » à une guerre éthique, vitale, où ce n’est plus tant la figure du politicien qui est visée que celle de l’ingénieur. Chaque fois que RTE se présente pour avancer ses projets, c’est en tant que communicant, commercial et ingénieur qu’il le fait. Le politicien, qu’il soit de gauche ou de droite, n’est qu’un bouffon utile, un marchepied pour cette ingénierie territoriale.

Nous l’avons vu, la « mystique de l’interconnexion » phagocyte les imaginaires en présentant l’énergie comme le sang, et l’information comme les nerfs d’un grand corps, objet de l’aménagement du territoire. Dès la fin du XVIIIe siècle, à la croisée de la médecine (le corps comme réseau de nerfs et de veines), de l’ingénierie militaire (techniques de fortification de surveillance et de défense d’un territoire), de l’ingénierie civile et de l’économie politique (techniques de gestion des flux d’eau, d’argent, de marchandises), le concepteur de réseaux s’avance sous la figure de l’ingénieur.

C’est aussi le modèle des mercantilistes et des physiocrates, qui définit l’administration des hommes et des choses comme une forme de circulation quantifiable : « La monnaie est dans l’État ce que le sang est au corps humain, sans l’un on ne saurait vivre, sans l’autre on ne saurait agir. » Pour les ingénieurs, maîtres d’ouvrage de l’époque, la « transition », comme ils la nommaient eux aussi, vers l’aire industrielle se résume à libérer la circulation monétaire au sein du réseau. Ce qu’ils appelaient, sous l’influence déterminante de Saint-Simon, la « dictature de la transition industrielle » se fondait sur une alliance entre le roi et les industriels chargés de planifier le budget en assurant l’immédiateté horizontale de la circulation monétaire. Le vrai pouvoir politique réside dès lors dans l’administration qui met en œuvre les grands travaux destinés à étendre les réseaux de communication sur toute la planète. Tel est le fond de cette « religion industrielle » qu’ils appelaient « nouveau christianisme », la religion de la communication et des réseaux, avec son culte, son dogme, son clergé, ses chefs : les ingénieurs.

Voilà le pouvoir despotique que ce corps d’État a légué à notre époque. Tracer sur le corps du territoire l’équivalent des veines du corps humain afin de rendre, comme dit Saint-Simon, la « possession territoriale » productive : « On peut doubler, en moins de dix ans, la valeur du territoire de la France. Pour cela, il faudrait défricher les terres incultes, dessécher celles qui sont marécageuses, percer de nouvelles routes, améliorer celles qui existent, construire tous les ponts nécessaires pour abréger les transports et faire tous les canaux qui peuvent être utiles à la navigation, ainsi qu’aux irrigationsnote. » Voilà le « paradis terrestre » des ingénieurs-économistes-militaires : tout circule, tout coule, tout passe, tout communique. C’est l’idée d’un gouvernement des hommes dont le but est d’assurer les bonnes circulations tout en limitant les mauvaises, faire en sorte que ça circule partout en évitant les résistances, les nœuds de congestion, maximiser la circulation et minimiser les risques, gérer le probable, prévoir et prévenir plutôt que discipliner. In fine, faire en sorte que rien ne se passe, qu’aucun événement ne vienne troubler l’ordre économique.

 

On le sait à présent, avec l’arnaque des crédits carbone rendue publique, la nature est devenue un nouvel eldorado pour des banques avides de nouveaux marchés. Mais cette relance du capital, que certains critiquent sous les traits de la « financiarisation de la nature », n’est qu’une partie du problème. Il faut aussi pointer le lien intrinsèque qui existe depuis deux siècles entre la mise en place des banques et celle des grandes infrastructures. Il y a eu apparition conjointe, au XIXe siècle, des chemins de fer et des réseaux financiers qui les ont subsidiés, comme, en France, la Caisse des dépôts, le Crédit lyonnais, ou le CIC. On a assisté en réalité à la superposition de deux réseaux – le réseau des infrastructures et le réseau financier des banques.

Ce que Rifkin appelle aujourd’hui le « pouvoir décentralisé de la nouvelle convergence énergétique », les saint-simoniens l’appelaient l’« association universelle », c’est-à-dire la combinaison, le croisement et l’extension des réseaux matériels et/ou financiersnote. Aujourd’hui encore, quelqu’un comme Michel Derdevet, ancien directeur de la communication chez RTE et secrétaire général d’Enedis (ex-ERDF Électricité réseau distribution France et qui gère la mise en place du compteur intelligent Linky), promeut explicitement la vision des ingénieurs saint-simoniens dans cette politique des réseaux « nécessairement mondiaux ».

Si l’on veut comprendre le fonctionnement de ce super-réseau électrique et toute la politique actuelle de RTE de « moderniser » ses lignes et de rendre le réseau transnational et transeuropéen, ainsi que la superposition des réseaux énergétique et informatique, il faut reprendre l’histoire des chemins de fer américains, dont Alfred Chandler a montré qu’ils ont fourni le paradigme du management modernenote. Ce qui importe dans cette histoire, c’est que les compagnies de chemins de fer n’ont pu installer leur infrastructure qu’en s’alliant rapidement à des compagnies financières publiques et privées. Aujourd’hui encore, la construction des parcs éoliens ou des autres grands projets d’aménagement est reliée à des « compensations » via le néomarché des crédits carbone et les financements de la Caisse des dépôts et consignations.

Les compagnies de chemins de fer américaines furent les premières à assurer la construction et l’exploitation de leurs propres voies ferrées et la gestion du trafic. Parallèlement, les compagnies de télégraphe s’occupèrent, elles aussi, à la fois de poser les lignes et de transmettre les messages. Pour ce faire, elles se greffèrent sur les lignes de chemins de fer, avec pour conséquence la superposition des deux infrastructures. La demande d’opérations de gros volume à grande vitesse fit naître le monopole de l’entreprise moderne, à la croisée du transport de ressources (le rail) et du transport d’information (le téléphone). La position des trains, donnée heure par heure par transmission télégraphique, fournissait un tableau statistique en assurant la coordination des services d’exploitation et l’efficacité de la chaîne de commandement, essentielle pour la tarification. Pour l’intégration nationale du réseau de chemins de fer, il fallait raccorder les lignes existantes, et surtout adopter une technologie normalisée, uniforme, homogène. Les différentes compagnies du rail fusionnèrent dans un réseau ferré unifié dont la décentralisation territoriale, en parcourant des milliers de kilomètres, ne pouvait fonctionner sans une centralisation des plus efficace.

La logistique actuelle fait de même se chevaucher diverses strates de réseaux : réseau de transport, réseau de communication (presque en temps réel), réseau de tarification unifiée (autoroutes à péages, lignes aériennes-transport de marchandises, lignes téléphoniques-ADSL, lignes électriques et compteurs Linky, etc.). La technologie du courant porteur de ligne, ou G3-PLC (« G3-Power Line Communication »), permet à présent la fusion des deux grands réseaux, électrique et informatique. Le principe consiste à superposer au courant électrique alternatif de 50 ou 60 Hz un signal à plus haute fréquence et de faible énergie. Ce second signal se propage sur l’installation électrique et peut être reçu et décodé à distance. C’est le principe fondateur des smart grids et le fer de lance de la troisième révolution industrielle. Ce qui nous est présenté comme une transition vers le pouvoir soi-disant « décentralisé » annonce en fait une nouvelle étape vers le gouvernement total du monde. Songeons au gigantesque réseau électrique français, qui ne peut fonctionner qu’avec le recours au centre de dispatching RTE du Cnes (Centre national d’exploitation du système) à Saint-Denis, avec son mur d’écrans où s’étale la cartographie des flux à l’échelle nationale et internationale.

En 1950 déjà, dans son ouvrage Cybernétique et société, Norbert Wiener programmait un « gouvernement unique de la planètenote » par le couplage de l’énergie et de l’information. Il fallait selon lui organiser la société autour de la fusion des machines productrices d’énergie et des machines productrices d’information. Et, pour les piloter, une caste d’ingénieurs. Wiener rêvait par exemple à des centrales hydroélectriques entièrement automatisées, sans présence humaine, pour la maintenance desquelles il suffirait à « un seul ingénieur de venir y faire une ronde deux ou trois fois par annote ». Pour pallier la fluctuation de la demande du réseau électrique, l’idée était ensuite de doubler les câbles transmettant l’énergie par des câbles transmettant des ordres aux machines de la centrale. Le technicien dispatcheur du réseau, qui se trouverait à des centaines de kilomètres, pourrait alors « communiquer » avec les turbines, les commutateurs, les vannes, les générateurs de la centrale pour les ouvrir ou les fermer selon la demande. À ce premier genre de communication à distance entre un homme (le dispatcheur) et une machine (la centrale énergétique), Wiener ajoutait un autre exemple d’automatisation possible, mais cette fois-ci dans la communication entre une machine et une autre machine, entre un radar et une batterie de tir antiaérien. Cette innovation militaire, à la base de la pensée cybernétique, avait été largement utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale afin de mettre au point le calcul automatique des prévisions et des trajectoires de tir. Depuis les commandes d’aiguillage des chemins de fer jusqu’à la production en continu des usines chimiques ou des raffineries de pétrole, Wiener en appelait à une extension généralisée de ce type de contrôle machinique. Il ne faut pas être surpris d’entendre quelque expert parler aujourd’hui des éoliennes comme étant des robots : cette production décentralisée, à l’instar de la centrale hydroélectrique automatisée de Norbert Wiener, est un système automatique composé de machines qui « communiquent » avec un dispatcheur de réseau.

Toute centrale de production énergétique, quel qu’en soit le type, est à présent réglée sur ce modèle automatique, y compris donc les centrales à biomasse, où le fonctionnement des turbines et des fours est largement automatisé. Toute la production d’électricité, du bois jusqu’aux turbines, passe par ce que Wiener appelait des « procédés d’échantillonnage » – c’est-à-dire que chaque élément de la chaîne de production n’est pas pris pour lui-même mais uniquement dans un processus continu de standardisation et de mise en calcul. Aire de stockage, broyeur, trémie de reprise, curvoduc, skip d’échantillonnage, criblage, alimentateur vibrant, convoyeur, silo de chaudière, turbine, transformateur, lignes du réseau…, du début à la fin, ce n’est qu’affaire de standardisation machinique. Et, en début de chaîne, des champs en ruines, des sols ravagés comme après un bombardement.

Dans la vision cybernétique, l’automatisation est un progrès, élevé en une vertu métaphysique. Mais Wiener envisageait ce progrès nécessairement comme une guerre. Une guerre continuelle pour retarder ce qu’il appelait, non sans quelque relent apocalyptique, le « jugement dernier universel », c’est-à-dire l’effondrement de la civilisation occidentale. Effondrement, dont il exposait par ailleurs, avec tout le « pessimisme cosmologique » dont est teinté son livre, l’ensemble des paramètres : infrastructures énergétiques fragiles, approvisionnement en nourriture et en eau compromis, épidémies potentiellement désastreuses, déséquilibres démographiques, matières premières épuisées, etc. Wiener entendait mettre à la tête de cette société au bord du gouffre les seuls individus qui, selon lui, seraient capables de guider la « conduite rationnelle des processus humains ». Face à un environnement devenu ennemi, il s’agit, dans cette vision apocalyptique, de diriger le comportement des hommes selon les lois prévisibles du calcul. Comme avant eux les exploitants de mine, les managers de chemin de fer et les concepteurs de lignes télégraphiques, ce sont les cybernéticiens, les ingénieurs de système qui, selon Wiener, trouveront de nouveaux gisements et qui perpétueront encore pour un temps la « maîtrise de la nature », comme il le disait dans la plus pure tradition mécaniciste. Mais pour un temps seulement…

Car l’ennemi que sont l’entropie, la perte inévitable d’énergie, le génie malin du chaos ne pourra qu’emporter tôt ou tard la civilisation vers une mort certaine. C’est sur ce fond de « jugement dernier universel » que Norbert Wiener en appelait in fine à la création de « machines à gouverner », remplaçant toute décision politique, trop humaine et trop déficiente. Devant le désastre annoncé, la seule chose qui soit capable de faire tenir un peu la civilisation, ce sont les infrastructures de communication et le gouvernement des ingénieurs qui les produira. Mais, seul et impuissant, Wiener ne pouvait que constater, dans sa ferme du New Hampshire où il écrit Cybernétique et Société, qu’il n’y a plus d’arbres pour construire la charpente d’une maison, ni de terres assez riches pour cultiver de quoi se nourrir. Il admet être cet individu dont la survie dépend du système qui a lui-même engendré cet état d’impuissance, avant de conclure que seules de nouvelles inventions pourront rendre l’humanité « adaptable » à un milieu devenu à ce point inhabitable. Ces inventions cependant ne seront pas destinées à sortir de ce système moribond, mais à le légitimer intégralement. Elles ne cherchent pas des trajectoires plus viables pour ce monde, mais seulement à rester sur les rails du progrès. Mais, à celui qui regarderait ce qui reste, après le passage du train, quelle vision s’offrirait sinon celle d’un immense champ de ruines ? Ou peut-être d’une immense étendue de glace, décor postapocalyptique, si bien rendu par le film Snowpiercer. À n’en pas douter, la suite des événements de notre époque se définira par la capacité d’une génération à prendre parti pour le monde contre le parti de la cybernétique.

Si les forêts, les vivants, en fait si le monde même est consumé jusqu’aux cendres dans la logique vorace de ce système, ce n’est pas par accident, comme si « nous ne savions pas », ou comme si « les gens n’étaient pas assez informés »… C’est bien sous la loi de ce « gouvernement unique de la planète », dont Wiener appelait à la pleine réalisation, que la demande pour produire de l’information, de l’information et encore de l’information nécessite, quoi qu’il en coûte, l’extraction titanesque de toutes les matières disponibles. Comme le sol, le sous-sol et l’ensemble des êtres du globe, la forêt devient l’objet d’une expropriation universelle. La cybernétique, par sa mise en calcul intégrale du monde, marque de fait un stade extrême de cette expropriation qui ne prétend organiser le monde qu’en l’ayant d’abord dévasté.

Le geste premier, pour nous défaire, autant que nous guérir, de cette dévastation, est de remettre les pieds sur Terre. Il faut prendre les problèmes par un autre bout, à même le réel. La théorie critique s’est trop longtemps obstinée à voir les processus capitalistes comme l’aliénation des seuls « sujets », comme si le monde n’existait pas. Pourtant, c’est bien dans le monde, dans sa chair même, que l’extraction et l’accumulation, sans cesse renouvelées, auront été chercher les matières et l’énergie indispensables au capitalisme. Et c’est bien de leurs terres qu’ont été expulsés les peuples. Que ce soit les premiers « travailleurs » de l’époque moderne ou les « sauvages » qui ont été colonisés. Mais ce que ce processus d’accumulation a produit massivement, comme dans les profondeurs des êtres, c’est l’expulsion hors de leur rapport au monde. Voilà la véritable aliénation. Et elle s’est tellement propagée que nous sommes tous devenus, en quelque sorte, des expropriés. Et plus nous nous affairons à nos « subjectivités exacerbées », plus le monde, lui, semble ne plus nous atteindre. Seul, notre petit moi nous apparaît digne d’être sauvé, dans la catastrophe générale. Comme le disait admirablement Hannah Arendt, « ce n’est pas l’aliénation du moi, comme le croyait Marx, qui caractérise l’époque moderne, c’est l’aliénation par rapport au mondenote ».

Voilà la question sensible qui doit se poser pour qui le monde importe. C’est celle de nos attachements, de ce que nous avons à défendre. Nous avons pris ici la forêt comme point de départ parce que c’est cela que nous vivons personnellement, mais chacun, chaque groupe doit partir de sa situation singulière. Ce n’est que depuis ces situations singulières que les relations peuvent se vivre de façon commune. Et non depuis une position politique, préétablie depuis toujours. Le temps est venu de ne plus répondre à la guerre en cours par la constitution d’une légitimité universelle mais par un autre plan de perception. Comment habiter un monde ? Comment en prendre soin ? Comment être attachés à des espaces tout en se propageant plus loin ? Comment résonner ailleurs ? Ce sont des questions aussi urgentes que fondamentales.

Contre une forme de prédation totale du monde au nom du maintien d’un néant existentiel, contre ce vide, que sommes-nous prêts à faire pour ce à quoi nous tenons ? Voilà la réponse digne d’un dirigeant achuar au capitaine de police lui annonçant avoir reçu l’ordre d’ouvrir le feu, lors du blocage des installations d’une entreprise pétrolière argentine Pluspetrol : « Si vous ouvrez le feu sur nous, nous n’allons pas vous regarder tuer notre famille les bras croisés. Donc ici, nous nous entretuerons. Et je vous dis ceci, à vous : je défends la vie de ma famille, la santé de mes gens, notre Terre-Mère, mais vous, quelle sera votre raison de mourir ? »

LA FORÊT DÉBORDE

« La seule question que j’ai à poser à la forêt ce n’est pas : quelle est ta figure et quels en sont les contours ? La seule question que j’ai à poser à la forêt c’est : quelle est ta puissance ? C’est-à-dire : jusqu’où iras-tu ? »

Gilles DELEUZE, Cours à Vincennes.

À Bure, mi-août 2016, dans le bois Lejuc, la forêt a riposté. S’est vécu là un moment d’une rare intensité. Pour défendre ce bois communal, la principale action entreprise fut la démolition du « mur de la honte » que l’Andra (l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) avait commencé à ériger afin de protéger son projet apocalyptique d’enfouissement de déchets ultraradioactifs. Ce sont donc 3 800 tonnes de béton armé qui se sont ainsi joyeusement fait abattre sur plus d’un kilomètre. « La forêt vivra, Andra dégage. » Comme le résumait un des habitants qui résiste : « Le bruit des arbres qui craquent sous les assauts de leurs machines nous est insupportable. » Un autre habitant disait quant à lui cette vérité minimale mais des plus juste : « J’ai l’impression que l’occupation de la forêt a comme ouvert un monde, libéré des possibles, aussi modestes soient-ils. » Parce que, évidemment, au milieu des étendues désertiques des champs de céréales à perte de vue, au milieu de ces plaines où tournent les parcs éoliens disposés à l’entour du site si « architecturé » de l’Andra – avec pourtant ses déchets radioactifs « mis sous le tapis », ses barbelés et ses vigiles –, à côté des villages sans vie et de leurs lampadaires design à ampoules led « gracieusement offerts » par l’Andra en contrepartie du fait d’avoir à vivre à côté de ses déchets pour des milliers d’années, Oui, ce bois communal apparaît comme la seule chose qui ait encore un sens, la seule chose qui soit traversée par du réel. « On y flâne, on y chasse, on y fait les affouages, on y cueille… il fait partie de notre vie. » Ces usages, ces liens mêmes, qui partout ailleurs ont été rasés ou n’existent plus qu’à titre de souvenir, en effet ils sont là, éminemment là. Et c’est aussi et surtout cela que les habitants défendent, ce réel encore debout, cette possibilité vitale. « Ce que nous vivons dans cette forêt, c’est la possibilité d’un front qui s’agrandit, non seulement contre la poubelle atomique, mais contre le désert qui partout l’accompagne. »

Ailleurs, des camarades occupent et défendent le bois des Avanières, dans la forêt des Chambarans, contre le projet de Center Parcs de Roybon. Il y a là, pour eux, à travers l’expérience de la lutte, au contact même de la forêt, une connivence qui s’élabore, un lien commun qui se tisse entre eux et les espaces qu’ils habitent. Face à l’entreprise Pierre et Vacances – dont le but absurde est d’implanter, sur 220 hectares de propriété, dans le sud de l’Isère, une grande bulle tropicale chauffée toute l’année –, leur vision à eux, leur perception de la forêt tendent, évidemment, vers un tout autre espace. Justement une zone libérée, où se crée cette chose assez forte, assez belle, de l’ordre d’un enchevêtrement entre un certain art de vivre et un art de se battre, de défendre cette forêt. Parce que quelque part, oui, ils sont cette forêt. Ils sont entrés dans un devenir commun. La raser, ça serait les raser. Voilà qui est incompréhensible pour une perception dont le monde n’est qu’« aménagement du territoire ». Au bout de deux ans d’occupation, ils sont un petit nombre à vivre sur place soit dans un habitat en dur, à la Marquise, une maison forestière occupée, soit dans des cabanes et des constructions en forêt. Depuis leur bataille contre le projet, qui semble d’ailleurs finir dans les cartons, ils ont tiré quelques éléments stratégiques : « Comment va-t-on acquérir une connaissance du terrain qui sera nourrie de tous ces rapports, matériel, imaginaire, sensitif, et qui en retour nourrira notre résistance ? Comment forcer notre avantage ? Car cette forêt, on commence à la connaître, on la vit et d’une tout autre manière que les flics qui vont appliquer ici une stratégie faite de méconnaissance. Il y a vraiment un rapport de guérilla, celle des maquisards qui connaissent leur terrain… Plus le lieu est vécu, plus tu gagnes en intensité de présence au lieu et de présence au monde. »

C’est une leçon qui vaut ailleurs. Qu’est-ce qui fait que cette connivence, qui n’est pas que stratégique mais très existentielle, force à penser tout autrement les liens que nous agençons aux mondes, les liens que nous tissons entre les espaces et les êtres qui les habitent ? Car, et c’est peut-être la première vérité d’un dehors rejoignable, il n’y a pas là de séparation entre nous et le monde, entre moi, les objets, les êtres. Tout cela est enchevêtré. Profondément entrelacé. Et c’est bien en cela que ces « résistances au progrès », cette « opiniâtreté », cette « violence », dont parlent froidement les experts en contre-insurrection, ont quelque chose de magique, parce qu’elles sont liées. Liées à une histoire, à des imaginaires qui nous font vivre, nous sont intimes.

La guerre de l’époque se décline désormais sur cet axe politique fondamental. D’un côté, des êtres liés à leurs territoires, prêts à les défendre, et, de l’autre, des êtres détachés de tout, mais sans cesse mobilisés – à quoi, si ce n’est à produire du vide ? Finalement une guerre entre deux perceptions ennemies du monde. Une guerre entre ceux qui, depuis leur vision abstraite, prétendent réduire le réel à de l’économie et ceux qui, depuis une perception sensible, partent de là où ils habitent et tentent de se lier à la réalité qui les traverse. La « déforestation » dont s’indignent tant de bonnes âmes n’est que l’euphémisme qui cache cette guerre-là. Aussi, chaque lutte que l’on dit « territoriale » n’est pas un nouveau champ sociologique qui aurait remplacé les luttes de classes, mais avant tout une brèche surgissant au sein de ce présent gouvernement unique de la planète. Et pour ceux qui ont pris le parti d’habiter cette brèche, une occasion de se tenir ensemble, debout, à même les phénomènes, comme de s’ancrer physiquement, en profondeur.

Ce qui se joue à travers ces brèches est une tout autre idée de la vie. Et qui voit par exemple dans la forêt non une ressource à extraire, un vide à conquérir mais bien plutôt une réalité sensible, un plein à habiter. Cela même qui apparaît dans l’entrelacement des mondes qui la composent et l’affectent. Certes, le pouvoir connaît la forêt. Il prétend la connaître très bien même, il a formé en France tout un corps de métier fait d’ingénieurs et de militaires dans ce but. Un corps d’État qui a fait ses armes sur le terrain, dans les colonies comme dans les différentes régions de France – la France, cet État forestier et policier par excellence. Un corps vieux de sept siècles, depuis l’administration des Eaux et Forêts jusqu’à l’ONF, qui l’analyse, la mesure, l’exploite. Mais il la connaît depuis un rapport étranger au monde, fait de plans, de cartes, de comptes. D’ailleurs, le savoir « scientifique », dont il se targue d’être l’universel détenteur, n’est que l’ablation de toute intelligence sensible.

Peter Wohlebben, forestier allemand et auteur du généreux livre La Vie secrète des arbres, décrit cela assez sensiblement lorsqu’il affirme que le sol est une chose des plus « obscure » pour les experts. À ce point que la vie des sols forestiers est moins explorée que la surface de la Lune ! Pas étonnant que la sylviculture un peu honnête admette aujourd’hui l’étendue de son ignorance face aux arbres, à leur singularité propre, à leurs relations au sein de leur milieu de vie. Par exemple, le système racinaire et sa symbiose avec les filaments souterrains des mycéliums, la façon dont les arbres se reposent les uns sur les autres, communiquent entre eux, s’alertent d’un danger, tout cela reste une énigme pour cette science. Comme d’ailleurs pour certains agronomes qui admettent, eux aussi, leur incapacité à appréhender l’architecture biologique des sols et posent, à présent, la nécessité d’ouvrir de vastes pistes d’étude. Toutes deux, la sylviculture et l’agronomie, se sont bornées pendant des siècles à ne voir dans la forêt ou les sols que de la matière passive, des objets mécaniques, simples supports offerts à produire, produire et encore produire. Alors évidemment, aujourd’hui, tout reste à penser et à faire pour simplement commencer à regarder un sol.

À l’opposé de la vision économique, il s’agit de saisir la forêt comme un lien qui s’éprouve, qui doit être habité, sensiblement. Ceux qui, autrement qu’en pures gestionnaires, entrent en forêt le savent. Ils le savent par connivence. Entre connaître et être de connivence, il y a tout l’écart entre un savoir universel sur le monde, réparti d’avance, foncièrement homogène, et des liens qui s’agencent, à même la rencontre, à même les usages, révélant une pluralité toujours hétérogène. Le propre de la connivence est de ne pas s’extraire du monde. Au lieu d’objectiver le rapport, elle le replie sur lui-même et le rend intime, complice, immanent. Entre les lieux, entre les êtres, les usages, les bêtes, les plantes, le paysage. Marcher en forêt, y couper du bois de chauffage – le beau mot d’affouage –, de construction ou d’ébénisterie, trouver les arbres d’une future charpente, glaner des branches mortes, ramasser les champignons ou les châtaignes, chasser, cueillir des plantes, transformer en pleine ville une friche en un jardin-forêt, ou une jungle dans un jardin ouvrier, construire des cabanes, y tenir réunion, se battre avec elle, la faire surgir au cœur de la métropole, être forêts… Cela s’éprouve, cela s’éprouve sensiblement, sur un mode tel que la vie ne peut plus être séparée des êtres et des choses, et y acquiert ainsi une tout autre consistance. « Je » ne suis qu’à travers le « monde » qui m’affecte, et réciproquement. Quelque chose de l’ordre d’une incarnation réciproque. « Toucher l’épaisse peau d’un arbre, c’est donc, dans le même temps, faire l’expérience de sa propre tactilité, c’est se sentir touché par l’arbrenote. »

Certains disent que, lorsqu’on perd la chair d’un monde, on perd aussi la capacité du langage. Et ce n’est pas peu dire à l’heure où le ravage de la Terre semble à ce point étendu qu’il atteint les manières de voir et de penser, qu’il touche la façon même de se rapporter au monde comme si on n’y était absent. Et ce n’est pas la moindre des vertus d’une forêt que de livrer aux corps qui s’y donnent cette expérience première de la présence. À même les phénomènes, la sensation de la forêt qui me regarde, comme moi qui regarde la forêt, n’est pas une tournure de phrase mais bien une réalité irréductible, la sensation d’être présent au monde, pleinement là, sans reste. Cette espèce d’affection débordante qui survient aussi, par exemple, à ceux qui se tiennent ensemble lors d’une émeute, qui festoient lors d’un carnaval des enfants sauvages, qui construisent avec des camarades une cabane qui accueillera l’enfantement de la lutte.

Lorsque le monde se donne dans sa texture particulière, il cesse d’être cette chose extérieure, abstraite, homogène, mesurable et gérable à souhait. Je vois et je suis vu, je touche et je suis touché, irisation réciproque, tout est lié, affects communs. Mais cela encore n’apparaît que sur le fond d’une hostilité économique générale. De la grâce des circaètes que je vois revenir chaque année au même endroit et planer au-dessus de ces champs, pas n’importe quels champs, mais ces champs-là, gonflés de blé, qu’un ami paysan a semé à l’automne, à ces mouvements d’ailes sans efforts, ascendant au-dessus de la terre chauffée par le soleil, de tout ça, de ces mondes, le gestionnaire, lui, en réduira la vitale profusion en une simple question : Combien ? Combien êtes-vous prêts à payer pour sauver ces oiseaux des pales des éoliennes ? Combien de crédits ? Combien de compensations ? De cette succession bleutée de crêtes et de vallées, de ces montagnes découpées en serres et vallats, des amis que je sais habiter dans cette forêt de châtaigniers, au tournant de ce chemin, plus haut encore et là précisément où nous avons passé tant d’heures à palabrer, ce lieu précis où les enfants avaient escaladé un château en ruine, de toutes ces montagnes et leur irréductible mémoire camisarde, de ces coins de forêt où aller chercher les girolles ou ramasser des châtaignes, que pourraient bien y voir le manager d’un parc ou l’énergéticien ? Ils n’y verraient que des « sites naturels à gérer » et des « cubes de bois à extraire ».

À même l’expérience sensible, la forêt n’est pas la forme vide, la surface continue, qu’il s’agirait de définir en terme d’« étendue d’arbres », de « ressource en biodiversité ». Non, la forêt, c’est une manière de se tenir. Deleuze nous y pousse dans un beau passage de l’un de ses cours sur Spinoza. La question qu’il convient de poser à la forêt, comme à nous-mêmes, est celle-ci : jusqu’où es-tu capable d’aller ? Jusqu’où porteras-tu tes nouvelles pousses ? Jusqu’où te propageras-tu ? Non pas comme la question d’une limite géographique ou identitaire, mais comme celle d’une puissance qui grandit. La forêt est une « limite dynamique » et non la « limite-contour » d’où on ne sait quelle substance homogène, elle n’a pas d’autre limite que sa propre puissance. Elle est affect. Elle est action. Elle déborde. Par elle, les corps se délestent de leurs attributs, deviennent légers et y trouvent une détermination des plus bondissante. « En campagne, soyez rapide comme le vent, lorsque vous avancez par petites étapes, majestueux comme la forêt, dans l’incursion et le pillage, semblable au feu, à l’arrêt, inébranlables comme les montagnes. Aussi insondables que les nuages, déplacez-vous comme la foudrenote. » Là, la lutte n’est plus cet instant séparé de la vie, elle est la réarticulation des actes et des idées, le réagencement entre moi et le monde. Quelque chose comme un devenir élémentaire.

Les luttes de notre temps touchent juste lorsque cette tension entre les différents attachements au monde et les différentes manières de les défendre s’exprime d’un seul geste. Et s’il existe bien une guerre aux vivants menée par l’économie, c’est au niveau de la déchirure de cette tension existentielle qu’elle se mène. Et c’est de là qu’elle tire sa force de neutralisation et de mutilation. Par exemple, un chêne dans une forêt peut être vécu de différentes façons, au sein des innombrables perceptions des innombrables mondes de cette forêt. Pour le renard, ses racines pourront être un abri, pour la chouette ses branches se donneront comme un perchoir, pour un écureuil ce chêne sera une suite de tremplins, pour la fourmi un formidable garde-manger et un territoire gigantesque dans lequel cheminer, pour le bostryche une occasion de pondre et nourrir ses œufs sous l’écorce, pour le pic de quoi se repaître d’insectes et de vers, pour les mousses et les champignons un formidable réseau de racines et de réserves d’eau, pour l’enfant ce chêne pourra avoir la forme d’un démon ou être la possibilité de construire une cabane, pour le bâtisseur peut-être une future poutre de charpente ou un meuble, pour un flâneur l’occasion de rêver sous la protection de son ombre, pour un habitant le lieu opportun pour monter une vigie à un endroit stratégique d’une forêt à défendre, le souvenir de ses premiers ébats amoureux. Pour d’innombrables êtres, ce chêne, cette forêt constituent bel et bien une prolifération de perceptions par lesquelles les gestes et la vie prennent forme et font monde. Mais il y a une sorte d’humain pour qui ce chêne ne représente qu’un objet extérieur, pour qui cette forêt n’est pas un ensemble multiple de configurations, mais une et une seule chose, non un monde mais une unique ressource de matières premières, un obstacle à raser dans sa doctrine contre-insurrectionnelle. Quelque part, dans un quelconque bureau sordide, quelqu’un a planifié ce ravage des manières d’être. Sa fonction ne tient que par la négation systématisée de l’existence de toutes les autres perceptions du monde et jusqu’à la possibilité même de continuer à avoir des perceptions singulières de ce monde.

Le ravage du sensible n’est pas produit au nom de l’Humain, de son Progrès, de sa Civilisation, sans être le fait, très précisément, d’une certaine figure hégémonique de l’humain, ce que nous avons appelé ici la figure de l’« ingénieur » ou du « gestionnaire ». Figure plutôt paradoxale, qui possède la plus réduite perception du monde, mais qui pourtant affirme rendre son atrophie universelle. Comme si, pour comprendre le chatoiement des êtres et des choses, ne nous restaient plus que les lunettes bigleuses de l’individu dont l’existence est la plus inapte du règne vivant à voir quoi que ce soit en dehors de son « champ d’expertise ».

Que partout, sur toute l’étendue de la Terre, cette incapacité sensible se soit imposée comme dominante, voilà bien la catastrophe. Et pour ceux pour qui le monde a encore un sens, l’exigence d’un choix. Car il faudra bien un jour choisir entre des attachements à la vie et ceux qui prétendent la détruire, au nom d’un universel arrachement. C’est la seule politique qui vaille la peine d’être vécue.

Constituer des lieux,

Des lieux abrupts et pourtant praticables

Des lieux rapides mais qui savent se faire immobiles

Des lieux d’une extrême exigence mais aussi d’une folle légèreté

Où quelque chose commence à grandir

Commencer à parcourir la forêt, à entrer en forêt, c’est quitter tout un ordre

L’ordre des chiffres, des mesures, des lois gravées dans le sol

Faire consister une force commune, se tenir ensemble

Des racines dans le ciel et le vent qui nous portent

S’ancrer, oui

Se propager, oui

Être forêts

Nous en avons plus qu’assez du monde de l’économie et de ses ingénieurs

Nous lui préférons un tout autre espace

Il y a de la forêt partout, partout où de l’hétéroclite surgit, nouveaux sauvages, aux gestes élancés vers un dehors enfin désirable

Se dresser, faire relais, dans le même mouvement

Qu’on se le dise, la forêt n’est pas un gisement de biomasse, une réserve de biosphère, un puits de carbone, c’est un rapport au monde

Et si dans les esprits ressurgissent les Communes, tout un peuple des forêts, ce n’est pas pour être fantasmés mais pour exercer une mémoire opérante, affûtée pour le présent

Quant aux prêtres de la Civilisation, ceux-là mêmes qui voudraient venir nous donner des leçons d’écologie de cabine, nous n’embarquerons pas dans leur « vaisseau spatial terre »

Nous ne nous laisserons plus gouverner

Nous sommes la forêt qui se défend

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