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puceL’homme qui ne savait plus écrire
François MATHERON




Parution :08/03/2018
Format 205 x 140 mm
Pages : 140
Prix : 12 euros
ISBN : 2-355-22119-7


BONUS 
pointille L’homme qui ne savait plus écrire

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François Matheron

L’homme qui ne savait plus écrire

Zones

REMERCIEMENTS

Je remercie tous ceux qui ont contribué à construire ce livre sans toujours le savoir. François, Jean-Pierre, Yoshi, Antonella, Françoise, Marc, Sylvie, Joëlle, Myrto, Gilles, Jean Yves, Lucie, Jeanne, Anne.

Un jour de novembre 2005, c’était un samedi, je me souviens très bien, ma vie a changé, radicalement. Je ne sais pas comment définir ce moment, par commodité on peut appeler cela l’accident. L’accident, donc, a de multiples facettes, mais c’est d’abord une révolution, un retour au point de départ de mon rapport au langage. Dans la mesure où j’ai encore beaucoup de mal à conjuguer les verbes, mon récit sera surtout écrit au présent.

Tout a commencé sur l’ordinateur familial pendant que je regardais un film avec ma femme, Carole, et mon fils, Jonas. Soudain, une impression très bizarre, comme si tout commençait à tanguer. Je dis à Carole que ça va probablement passer mais comme manifestement ça ne passe pas, Carole me fait asseoir et téléphone à un médecin. Comme le médecin n’est pas assez rapide à mon gré, je m’en souviens très bien, je commence à paniquer et à parler très fort pour dire que c’est grave, qu’il faut téléphoner aux pompiers ou quelque chose comme ça.

Je me souviens assez bien de l’arrivée des pompiers, des questions diverses, ils demandent où je travaille et je n’arrive pas à répondre à cette question. Beaucoup plus tard, Carole me dit que, dès ce moment-là, j’ai oublié les chiffres.

J’arrive à l’hôpital, je regarde un moment des médecins qui me posent des questions, mais je n’ai plus aucun souvenir des questions et encore moins de mes réponses. Apparemment, je parle à peu près normalement, Carole s’en souvient parfaitement. Je dis que je ne veux pas devenir un légume et que j’ai encore beaucoup de choses à dire.

Le lendemain matin, en revanche, je ne parle pratiquement plus. Je réussis encore à dire le mot « rasoir » devant les enfants. Va savoir pourquoi le mot « rasoir ».

Environ un mois plus tard, je suis en train de parler avec mon compagnon d’infortune à l’hôpital. Je tente d’expliquer avec des mots probablement très imparfaits les pensées qui me trottent par la tête et plus particulièrement mes pensées sur le langage en rapport avec la maladie. Les pensées me paraissent claires dans ma tête, mais les mots ne sont pas encore très compréhensibles pour d’autres personnes.

J’ai souvent pensé, allongé dans mon lit d’hôpital, à une phrase de Saussure, pour moi à la fois limpide et assez énigmatique, et, pour tout dire, d’une certaine manière assez fausse. « Psychologiquement, abstraction faite de son expression par les mots, notre pensée n’est qu’une masse amorphe et indistincte. Philosophes et linguistes se sont toujours accordés à reconnaître que, sans le secours des signes, nous serions incapables de distinguer deux idées d’une façon claire et constante. Prise en elle-même, la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. Il n’y a pas d’idées préétablies, et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue. » Je me souviens très bien, bien avant l’accident, il y avait quelque chose qui ne collait pas dans cette manière de parler de la pensée en termes de nébuleuse, comme si les mots employés par Saussure rataient peut-être le plus précieux dans l’expérience de la pensée.

Pour faire sentir au lecteur ce que je tente d’expliquer, le plus simple est encore de prendre un exemple. Et je retourne par la même occasion aux premières semaines de mon réveil mental.

J’ai oublié les prénoms, tous les prénoms, ou, plus exactement, je n’arrive pas à fixer les noms dans ma pensée. En une demi-heure, 10, 20, 100 mots apparaissent et disparaissent en un instant. Et j’interdis à quiconque de dire qu’il s’agit d’une pensée en attente de son nom. Mais cette impression jubilatoire n’est qu’un aspect des choses. Et un jour survint le temps de la décision. Peut-être que le nom « décision » n’est pas le plus approprié – peu importe d’ailleurs.

J’ai mangé. Carole est partie. J’ai regardé je ne sais plus quel film à la télévision, l’heure de dormir est arrivée. Commence alors une des nuits les plus intenses de ma vie. Je dois me souvenir du nom de Carole, je dois me souvenir du nom de Carole, je dois me souvenir du nom de Carole, je dois me souvenir du nom… Mais aucun mot n’a suffisamment de force pour décrire cette expérience intérieure. En tout cas, le matin suivant, le nom est bien là dans ma pensée, pour toujours.

À partir de ce moment, mon horizon mental commence à se fixer. Il y a d’abord le temps zéro et même le temps d’avant zéro, où l’accident a déjà eu lieu, une sorte de temps d’avant le temps. Vient alors le commencement, le commencement à partir de rien. J’ai vraiment vécu dans ma chair une pensée jusqu’alors seulement entraperçue à travers mes lectures. Temps pour moi nouveau, celui de la nouveauté ininterrompue. Presque un an après l’accident, ce temps est toujours le mien.

 

Je suis en train de vivre ma première conversation téléphonique. Ou plutôt j’essaye de téléphoner seul, et là, à ma grande surprise, rien ne se passe, malgré tous les efforts de ma deuxième fille, Judith, pour m’expliquer le mécanisme de cette machine bizarre.

Ou encore, je suis toujours allongé, interdit et impossible de me lever. Il y a quelques personnes dans ma chambre et je travaille avec le kiné : et là, avec beaucoup d’efforts, je réussis à effectuer quelques mouvements – l’atmosphère a quelque chose de recueilli, très propice aux larmes.

Il y a aussi les premiers instants hors de la chambre, la découverte d’un monde démesurément grand. Le temps qui est aussi celui de la première douche ; je n’ai jamais jusqu’alors pensé qu’un simple bain pouvait déclencher des émotions aussi intenses.

Et puis il y a aussi ma première permission, pour parler comme à l’armée et l’hôpital : d’abord un jour, puis deux jours. Puis il y a aussi le premier jour où j’ai le droit de marcher à ma guise sans personne à mes côtés. Et tant de choses encore, toujours vécues sur le mode de la première fois.

Mais, à côté de ce temps-là, il y a aussi un autre temps, à la fois proche et par certains côtés presque opposé. Ce temps, c’est bien sûr celui de la parole. Très tôt, j’ai compris que mes progrès en matière de langage ne pouvaient pas se ramener à un simple progrès. Pour parler un langage volontairement naïf, je suis fier de mes progrès, mais je sais aussi que mes progrès ont un prix. Quelques exemples.

Une semaine après l’accident, on me fait faire un test d’orthophonie où on me demande ma profession. Au lieu de dire que je suis professeur de philosophie, je réponds : « Ce qu’on fait en dernier », ce qui est peut-être plus parlant. On m’a demandé une liste de légumes. Je réponds : « poireau », « rutabaga », « pastèque ». Pour les animaux, je réponds : « léopard, petit léopard », « panda, petit panda », « problème, petit problème ». Et quand Carole essaye de me souffler le nom « chien », je dis à l’orthophoniste : « Ouah ! Ouah ! Ouah ! » – réponse proprement hilarante.

Quelques jours ou quelques semaines plus tard, comme un ami a parlé d’acheter un portable pour faciliter ma rééducation, je n’arrête pas de placer le mot « portable » à tout bout de champ – et pour parler de mes parents, je les désigne du nom de « mes portables ». Ou bien encore, comme je n’arrive pas à retrouver le nom de Jonas, je le désigne par « le petit garçon aux cheveux sales ». De même, un ami un peu bavard devient, dans mes conversations, l’« homme qui parle beaucoup ». Ou encore, je parle avec une amie et le nom d’un ami commun est évoqué. Comme, une fois de plus, j’ai oublié son nom, j’arrive pourtant à le désigner par un nom sans ambiguïté pour toute personne qui le connaît : « le chef de tous les chefs des multitudes ». Un autre ami, pour sa part, est désigné du nom moins prestigieux de « chef de Multitudes ».

Je suis fier aussi de ces trouvailles linguistiques. Et c’est même précisément ça que je ne suis pas arrivé à expliquer à mon compagnon de chambre. Pour mieux m’exprimer, pour mieux parler, j’ai dû oublier ce premier langage. De fait, les exemples racontés dans ce récit proviennent des souvenirs des autres. Et ils sont donc devenus mes souvenirs, et ils sont donc devenus mon passé, parce que je suis capable désormais de mettre en place un dispositif relativement sophistiqué : « moi en train de raconter mes souvenirs d’un temps à jamais rayé de ma perception ».

Et, finalement, l’homme qui ne savait plus écrire a fini par écrire. Et, pourtant, il continue à prétendre qu’il ne sait plus écrire.

 

 

 

Juillet 2012. Je participe avec mon ami Yoshihiko Ichida à une conférence à l’université de Potsdam. Cette intervention est l’un des épisodes d’une histoire déjà longue, commencée en 1995 lors du colloque « Lire Althusser aujourd’hui » ; les deux orateurs ici présents avaient alors parlé, l’un de la récurrence du vide chez Louis Althusser, et l’autre du temps et du concept chez Louis Althusser. Ces deux contributions étaient bien distinctes, mais la première n’aurait jamais pu se produire sans l’aide précieuse de l’autre, seule personne susceptible d’aider son ami à se débarrasser, au moins un instant, des méandres du vide.

Cette intervention, donc, se place sous le signe de la mémoire : chacun à sa manière car, si elle est une, elle est aussi deux, mais toujours en essayant de creuser ces phrases de Benjamin que vous connaissez tous : « S’efforcer d’approcher son propre passé oblige à se comporter tel un homme qui creuse. Avant tout, il ne doit pas craindre de revenir sans cesse sur un seul et même complexe factuel, de le disperser comme on disperse de la terre, de le retourner comme on retourne le sol. »

Je vais commencer comme Dante : « Au milieu du chemin de notre vie /je me retrouvai par une forêt obscure / car la voie droite était perdue / Ah dire ce qu’elle était est chose dure / cette forêt féroce et âpre et forte / qui ranime la peur dans la pensée. » Mais pourquoi commencer par Dante ?

Dans les années 1970, on brandissait souvent, en guise de critique définitive, une simple question : « Tu parles d’où ? » C’était une façon de montrer à un adversaire qu’il parlait à partir d’une position de pouvoir. Par-delà cette naïveté – car qui peut prétendre savoir d’où il parle –, ne pas se poser cette question, au moins en filigrane, ne peut qu’aboutir à des impasses. Mais il arrive, parfois, que la réponse s’impose d’elle-même dans cette forêt obscure, qui ranime la peur dans la pensée, mais qui peut aussi ranimer la pensée. Cette réponse a un nom : accident vasculaire cérébral, AVC ; elle est datée de novembre 2005 ; elle occupe un espace mental : la nécessité de recommencer à partir de rien, à partir du vide. Il serait incongru d’insister si l’œuvre d’Althusser n’était pas traversée par cette nécessité.

« Le problème central de Machiavel au point de vue théorique pouvait se résumer dans la question du commencement à partir de rien d’un nouvel État absolument indispensable et nécessaire. »

« J’ai vraiment vécu plusieurs mois avec une extraordinaire capacité de contact à vif avec des réalités profondes, les sentant les voyant les lisant dans les êtres et la réalité comme à livre ouvert. » « […] Notre temps risque d’apparaître un jour comme marqué par l’épreuve la plus dramatique et la plus laborieuse qui soit, la découverte et l’apprentissage du sens des gestes les plus simples de l’existence : voir, écouter, parler, lire. »

Ces deux phrases d’Althusser, la première provenant d’une lettre à Franca, et l’autre de Lire le Capital, je les avais longuement méditées tout au long de mon travail, avec une fascination parfois proche de l’identification : je les avais citées, je les avais récitées, dans la plupart de mes textes, mais il s’agissait alors de textes sur Althusser. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de cela ; il ne s’agit pas, non plus, de penser avec Althusser, comme on le dit parfois. Il s’agit aujourd’hui, pour moi, de poursuivre la voie ouverte par un texte écrit moins d’un an après mon accident – je l’avais intitulé L’homme qui ne savait plus écrire, et il commençait par ces deux phrases d’Althusser, mises en exergue.

Quand, en septembre 2006, à l’occasion d’un exercice de rééducation, on m’avait suggéré d’écrire quelque chose, peu importe quoi, après un long moment d’incompréhension, car comment écrire lorsqu’on ne sait plus écrire, j’avais compris, ou plutôt senti, qu’il s’agissait, pour moi, d’une absolue nécessité, et que ce quelque chose ne pourrait être que le récit de mon réveil mental. Mais comment procéder ? Il suffisait de parler et de m’enregistrer, après tout je n’étais plus aphasique : je parlais, certes une étrange langue, mais enfin je parlais. Néanmoins, entre parler et construire un texte, et surtout ce texte, il y avait comme un gouffre, un grand vide – mais j’étais embarqué, je m’étais embarqué.

Pour pouvoir creuser ce passé, fixer des gestes et des paroles qui avaient été, sans doute, les miens, mais qui n’étaient, pour l’heure, que hors mémoire, il me fallait m’appuyer sur d’autres mémoires que la seule mienne. Mais je savais, aussi, que cette mémoire, en un sens artificielle, pouvait devenir ma mémoire en acte, si j’arrivais à écrire ce texte. Commencèrent alors deux mois pour toujours inoubliables : moi et mon magnétophone, en train de prononcer quelques mots, quelques mots seulement, jamais une phrase entière, jamais, arrêtant, écoutant, effaçant, repartant, arrêtant, écoutant, effaçant, sans pouvoir rien insérer – tout cela à l’aveugle, avec une grammaire – mais quelle grammaire ? Il me restait, pourtant, quelque chose d’inestimable : lorsque je me réécoutais, j’étais capable de repérer les « fautes », non pas de les corriger, mais de les repérer. Je ne sais pas s’il s’agit de ce qu’on appelle, parfois, le sens de la langue, enfoui dans un coin de mon cerveau, je ne sais pas si l’expression « trésor de la langue » pourrait ici être utile, toujours est-il qu’au bout de deux mois ce texte était terminé. Cette mémoire était, désormais, ma mémoire.

Ma mémoire était, d’ailleurs, loin d’être vide ; elle était pleine de fragments très précis, me permettant par exemple de retrouver sans difficulté des phrases d’Althusser, ou encore un passage de Saussure, qui avait hanté mes quelques mois d’hospitalisation, et que j’allais citer dans mon texte. « Prise en elle-même, la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. Il n’y a pas d’idées préétablies, et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue. » Phrase que j’allais commenter ainsi : « Je me souviens très bien, bien avant l’accident, il y avait quelque chose qui ne collait pas dans cette manière de parler de la pensée en termes de nébuleuse, comme si les mots employés par Saussure rataient peut-être le plus précieux dans l’expérience de la pensée. » Aujourd’hui encore je n’ai rien à retirer à cette critique, et j’aurais volontiers dédicacé cette intervention par les mots : « À tous les aphasiques », si cette dédicace n’avait pas déjà été utilisée dans le livre Baltazar, autobiographie de Slawomir Mrozek. Néanmoins, à côté de ces fragments, échappant à la débâcle, il y avait des blancs vertigineux ; l’ensemble semblait être un champ de bataille, avec des trous et des bosses : des ruines et des survivances. Je pouvais donc retrouver des phrases de Saussure ou d’Althusser et beaucoup d’autres choses, mais j’avais oublié le nom de mes enfants, il m’était impossible de réciter l’alphabet, à partir du F, je crois, je tournais en boucle en pensant avancer – et, à vrai dire, il m’arrive encore de me perdre dans ce labyrinthe.

Mais creuser ce passé, écrire ce texte, c’était, peut-être, aussi autre chose, comme s’il s’agissait de construire des souvenirs d’enfance : mémoire des premiers mouvements ; souvenirs des premiers instants hors de la chambre ; mémoire des premiers pas, ah combien difficiles ; et puis tous ces mots venus je ne sais trop d’où. J’avais, bien sûr – j’ai, bien sûr –, des souvenirs d’enfance, comme tout un chacun. Néanmoins, entre les récits toujours-déjà mythes, les innombrables films muets et pourtant si parlants, sans oublier les photographies en noir et blanc, et tout ceci si savant, à sa manière, si séduisant : où étaient-ils, mes souvenirs, mes souvenirs ?

Lorsque j’écrivais ce texte, j’étais loin de penser à ce genre de problèmes ; désormais, ils me hantent, tout en me disant qu’il pourrait ne s’agir que de faux problèmes – de problèmes idéologiques ? Alors deux souvenirs : une photo, moi assis, sans doute dans le port d’Alger ; un film, à coup sûr dans le port d’Alger, des soldats heureux, sans doute en train de repartir vers la métropole, moi, sans doute là, mais pas dans mon souvenir. Et soudain un éclat de lumière : Althusser dans le port d’Alger – après tout, il venait bien de là-bas. Une fantasmagorie ? Une hallucination ? Et, à nouveau, cette lettre où Althusser commente son cours sur Machiavel : « Faisant ce cours j’avais l’impression que ce n’était pas moi qui le faisais, qu’il se faisait en dehors de moi, d’une manière absolument fantasmagorique et délirante […]. Je n’invente rien je ne fabrique pas cette pensée, Franca, mais en développant ce problème théorique […] j’avais le sentiment hallucinatoire (d’une force irrésistible) de ne rien développer d’autre que mon propre délire. »

 

 

 

Le 19 octobre 2006, j’avais reçu un étrange mail de Yoshi ; il va vous le lire : « Je suis stupéfié par une coïncidence. Hier soir, j’ai échangé un peu des mots avec Charles sur toi, et puis je viens de finir ma communication à faire à Venise sur Althusser. En découvrant ta lettre dans la boîte de mail, je me suis demandé immédiatement si tu l’avais déjà lue. En plus, L’homme qui ne savait plus écrire, j’ai reçu un instant ce titre comme ce qui désigne MOI, car, à part mon français japonais, je ne cessais pas, en écrivant ce texte, de me poser la question : comment tu dirais sur tel ou tel point que j’étais en train d’écrire. C’était comme si tu me faisais dire tous les points, et, en même temps, je me suis rendu compte, à la sortie du travail, que ce n’est que mon texte (“François aurait dit des choses mieux” : “Quelque chose d’essentiel m’a échappé”) : à ce moment-là, j’étais sûrement un homme (qui pense qu’il est comme celui) qui ne savait plus écrire. La vérité : ce n’est pas moi mais toi que le titre désigne, n’a fait qu’augmenter l’effet hallucinatoire : pourquoi maintenant ton texte avec ce titre m’arrive, non pas hier ni demain mais maintenant ? »

Le 24 mars 2012, j’ai reçu un mail de Yoshi essayant de m’expliquer celui de 2006. Il était, à l’époque, en train de préparer une communication sur Althusser, bien sûr, et il venait de citer cette phrase : « Il n’est de pratique que par et sous une idéologie ; il n’est d’idéologie que par le sujet et pour des sujets. » Autrement dit, il tournait autour de la question de la poule et de l’œuf ; il avait, donc, accueilli mon texte comme une sorte de réponse – une façon de congédier cette question comme étant idéologique : je ne savais plus écrire et pourtant j’avais écrit. Tout se passait comme si, pour lui, j’étais dans une zone, non pas libérée de l’idéologie, mais d’avant l’idéologie. Toutefois, pour pouvoir continuer, il me fallait rentrer dans cette zone incertaine : en disant, par exemple, je suis Althusser ?

En 1967, pendant sa brève mais intense période althussérienne, Alain Badiou publie un article tenant lieu de programme politique : Le « re »commencement du matérialiste dialectique – tout le sel de l’affaire étant, bien sûr, dans le « re » entre guillemets. Pour ma part, en écrivant L’homme qui ne savait plus écrire, je n’avais aucun programme, pas même celui de recommencer. Mes amis m’avaient offert, comme un pari sur l’avenir, un ordinateur portable, mais pour l’heure il était inutile – étrange objet en vérité.

Un jour, j’ai appris l’existence de machines permettant d’écrire par la voix, sans autre intermédiaire : il suffisait de parler, la machine faisait le reste. J’étais entré dans l’univers de la reconnaissance vocale ; j’ai pu, alors, réécrire sans pour autant savoir écrire. J’écris « L’homme qui ne savait plus écrire » avec mon appareil, le résultat est immédiat. Je ferme mon appareil ; je commence à écrire – à la main ou sur mon clavier, peu importe : pour « l’homme », ça marche ; pour « qui », ça dépend des jours ; pour « ne », plus de problème ; pour « savait », c’est très problématique ; et pour « écrire », ça marche en général.

Si j’avais vécu à l’époque d’Althusser, je n’aurais pas pu écrire ce texte ni aucun autre : je bénis donc les dieux, et mes parents, de m’avoir permis d’exister aujourd’hui, c’est-à-dire dans un temps inconnu d’Althusser, et de Benjamin : celui de l’informatique, de l’ordinateur et de ses dérivés. Dans Paris, capitale du XIXe siècle, Benjamin écrit, à propos des transformations de Paris, et des fantasmagories du marché : « Cet éclat cependant et cette splendeur dont s’entoure ainsi la société productrice de marchandises, et le sentiment illusoire de sa sécurité ne sont pas à l’abri des menaces. » Les fantasmagories du capitalisme cognitif sont tout autant illusoires, et pas plus à l’abri des menaces – c’est le moins qu’on puisse dire ! Néanmoins, ma puissance d’agir, mon conatus, est liée à cet état, pour le pire et pour le meilleur, en l’occurrence pour le meilleur.

Mais changer de machine, passer du magnétophone à la reconnaissance vocale, ce n’est pas seulement changer d’instrument, c’est établir un nouveau rapport avec la langue, encore un nouveau rapport. Avec la première machine, je ne faisais que parler, les paroles restaient des paroles : la transformation en texte n’était pas de mon ressort. Aujourd’hui, lorsque j’écris, toujours en parlant, je n’entends plus ma voix, je vois de l’écrit ; et, quand je me lis, je me demande, très souvent : « Mais c’est quoi cette expression, mais c’est quoi ce mot, ça s’écrit comme ça ? » Cette inadéquation peut, d’ailleurs, s’inverser. Lors d’une conversation, je suis vite dépassé dès qu’on évoque des noms propres – en revanche, quand ces noms sont écrits, je les reconnais : la parole, ici, passe par l’écrit. Comment ne pas utiliser, alors, le mot « décalage », d’illustre mémoire althussérienne ?

« Je travaille régulièrement. Travail curieux : puisqu’il consiste à redécouvrir ce que j’ai déjà écrit ! À apprendre ce que j’ai déjà fait ! […] Je vais sûrement en tirer quelque chose mais… je ne sais pas par quoi commencer ! » Quant à moi, je sais comment commencer : je dois relire des textes d’Althusser en partie oubliés, mais lire des textes théoriques, même d’Althusser, ne m’est plus naturel – je dois composer : quelques fragments, rien d’autre : quelques fragments. Pour voir – comme au poker !

Quel rapport entre Althusser et Benjamin ? A priori aucun. Une plaisanterie : l’absence de rapport constitue le rapport véritable. Une plaisanterie ? Il s’agit d’une citation d’un texte d’Althusser : « Le “Piccolo”, Bertolazzi et Brecht. Notes sur un théâtre matérialiste ».

L’écriture d’Althusser n’est pas fragmentaire, sauf, peut-être, pour un texte : « Idéologie et appareils idéologiques d’État. Notes pour une recherche ». Quatre fragments, séparés par des points occupant une ligne entière. Il en existe deux versions. La première, publiée dans la revue La Pensée, commence comme un texte « normal », c’est-à-dire par un début, encore que ce début soit : « Il nous faut maintenant faire apparaître… » La seconde, plus tardive, publiée dans Positions, commence par des points de suspension, ce qui lui donne un aspect assez derridien. Néanmoins, le « Notes pour une recherche » était un leurre – il s’agissait, en réalité, de coupes provenant d’un texte « terminé », mais abandonné. L’aspect fragmentaire était, donc, le résultat d’une savante opération : des fragments a posteriori. Le texte abandonné a depuis été publié sous le titre Sur la reproduction, avec en annexe le célèbre article ; mais les points de suspension ont été supprimés, rendant cet article incompréhensible.

Peu avant mon accident, j’avais, enfin, décidé d’écrire un livre, le livre, bien sûr, sur Althusser, tout en me disant : « Est-ce une bonne idée ? » Pour préparer notre intervention, nous avions décidé de relire les lettres à Franca – au moins en partie. Au détour d’une parenthèse, Althusser écrit ceci : « Comment se fait-il que tout ce que j’écris prenne actuellement la forme d’articles et pas de livres ? » Ce passage, je ne l’avais jamais remarqué, moi pourtant si marqué par cette autre lettre : « Plus je vais, plus je suis convaincu, à mon grand regret d’ailleurs, que je ne suis pas un philosophe […]. Je suis un agitateur politique en philosophie. »

« Je veux rendre ici justice à l’extraordinaire représentation donnée, en juillet 1962, par le Piccolo Teatro de Milan au Théâtre des Nations. Justice, parce que la pièce de Bertolazzi, El Nost Milan, fut généralement accablée sous les condamnations, ou les regrets de la critique parisienne, et, de ce fait, privée du public qu’elle méritait. » En reprenant, ici, le début d’un texte d’Althusser, d’abord publié dans Esprit puis dans Pour Marx, j’aimerais pouvoir exprimer, en de justes mots, ma stupéfaction, en le relisant aujourd’hui. Par-delà le contenu, dont Yoshi vous parlera, il y a quelques mots inlassablement répétés, et l’extraordinaire représentation de soi-même.

Janvier 1962 : c’est le fameux cours sur Machiavel. Février : c’est l’écroulement, la clinique jusqu’à mi-mai. Le 14 juin, c’est la fameuse représentation – Althusser saisi par le spectacle. Très vite, il commence à écrire son texte. Et alors… : « bref éclair », « le temps d’un éclair », « bref défi », « là encore bref éclair », « bref comme un éclair », « personnages de l’éclair », « le bref orage ». Lorsque j’avais commencé à travailler sur les archives d’Althusser, en 1990, j’avais, bien sûr, remarqué ces répétitions mais pas leur prégnance. J’étais plutôt fasciné par le temps vide, celui où rien ne se passe dans l’asile de nuit ; et par l’effort désespéré d’Althusser pour en sortir. Aujourd’hui, je suis surtout impressionné par un passage : « Le premier malentendu, c’est naturellement le reproche de “mélodrame misérabiliste”. Mais il suffit d’avoir “vécu” le spectacle, ou de réfléchir à son économie pour s’en défaire. » Tout est ici dans ce télescopage entre « avoir vécu » et « réfléchir à… ». Mais nous sommes au théâtre, et au théâtre tout est possible. Dans une lettre à Franca du 13 juillet 1962, Althusser évoque la mise au point de ce texte : « J’ai réduit l’introduction, supprimé le spectateur… » Étrange remarque : qu’est-ce qu’un théâtre sans spectateur ? Comment prétendre avoir supprimé le spectateur dans un texte où on ne parle que du spectateur, mais, peut-être, que d’un seul spectateur ?

« Je me retourne. Et, soudain, irrésistible, m’assaille la question : si ces quelques pages, à leur manière, maladroite et aveugle, n’étaient que cette pièce inconnue d’un soir de juin, El Nost Milan, poursuivant en moi son sens inachevé, cherchant en moi, malgré moi, tous les acteurs et décors désormais abolis, l’avènement de son discours muet ? »

 

 

 

Juin 2016. Pouvez-vous me dire si demain je réussirai à marcher ? Quant à moi, je ne suis pas sûr. J’espère me tromper. Telle est la ritournelle, avec de nombreuses variations.

Retour de médicaments : j’essaye de mettre un short, en vain. Je suis de plus en plus mince mais pourtant impossible de mettre un short – ce corps, mon corps, est déformé.

Pouvez-vous me dire si j’arrive à écrire à peu près correctement ? Chaque matin, je répète la même phrase, plus ou moins exactement ; en fait, il y a des versions un peu différentes mais rien sur l’essentiel. Pas seulement une seule fois le matin mais plusieurs fois dans la journée.

Peur de ne plus pouvoir marcher, peur de ne plus pouvoir marcher, plus pouvoir marcher en raison d’un corps déformé, incapable d’avancer. Pour l’instant, je n’en suis pas encore là, parfois la marche est meilleure, mais parfois plus que difficile, pas encore impossible mais vraiment très difficile.

Des fantasmes, des angoisses, peut-être, mais peut-être pas seulement.

L’homme qui ne savait plus écrire avait pourtant beaucoup écrit, avec son appareil, avec son Dragon, mais un jour une alerte : refus de Dragon d’écrire, panique – comme un immense retour en arrière. Heureusement, avec une nouvelle version de Dragon, l’écriture était revenue, mais l’angoisse avait été extrême. Retour à l’origine, et même avant l’origine. Elle est, cette angoisse, une nouvelle origine, très loin de la jubilation originelle. Elle est la même angoisse que celle de ne plus pouvoir marcher.

Un jour, après des années de progression sans faille, un jour est apparue la stagnation. Ce fut un jour terrible, non perçu sur le moment : une fissure anale, très douloureuse pendant quelques jours, mais l’essentiel n’était pas là – quelques jours ne sont que quelques jours, mais sa conséquence est de longue durée : c’était le début d’une constipation tout à fait extraordinaire ; c’était le début d’une nouvelle vie et d’une vie torturée. Mais, contrairement à mon AVC, elle était imperceptible. Quelques médicaments auraient dû être suffisants : et pourtant !

En ce moment, mes nuits sont une source d’angoisse : je crains les fuites, les taches sur mon pyjama – cette nuit, c’est arrivé, tout le pyjama : il va encore falloir laver tous ces pyjamas.

Cela étant dit, certaines nuits sont plus ludiques. Un étrange rêve : j’ai reçu une lettre de l’École normale supérieure me disant que quelqu’un voulait me léguer un tire-bouchon ; probablement parce que, dans la maison familiale, le tire-bouchon ne permet pas d’ouvrir une bouteille de bière, et que je voulais boire une bière et que je ne trouvais pas l’équivalent. Par là même, je découvre avec stupeur l’écriture du mot tire-bouchon pourtant assez suggestif. Je me réconforte en constatant que j’arrive encore à écrire, et aussi que mon inconscient est capable de fantaisie – et que je suis encore capable de rire, et de rire en compagnie en l’occurrence de Carole. Mais la réalité est bien réelle – il va falloir demander à laver ces pyjamas – l’homme qui salissait ses pyjamas.

Entre alors la kiné, très peu utile : quelques mouvements toujours les mêmes, sans variation aucune. Pendant les exercices, je sens mon corps bizarre, vivement la fin de l’exercice. Je me précipite vers les toilettes et, très vite, mais au bon endroit, je vois sortir de la merde – étrange usage de la kiné. Mais, après cet épisode, bien sûr, j’ai plus de mal à marcher. Oui, marcher et chier ont des rapports, je le sais depuis longtemps sans être capable de l’expliquer. Parfois cela est utile, et parfois pas du tout. On ne connaît pas son corps, et bonjour Spinoza. En tout cas, ce corps-là n’est pas une partie de plaisir. Après un tel épisode, ma vue se brouille : pas seulement ici, mais presque tout le temps, d’où une grande difficulté à lire, plus difficile de lire que d’écrire.

Décidément, les dernières journées de L’Ange gardien, la clinique où je me trouve, sont particulièrement difficiles. Après la séquence kiné, c’est le déjeuner ; retour à la chambre en attendant le rite des médicaments. Et là, une grande angoisse et une grande honte, une grande honte et une grande angoisse : une vague envie de pisser et aussitôt mon pantalon tout humide, bon à changer. Ce n’était pas d’ailleurs la première fois, mais comme on le dit ça peut arriver ; mais deux fois en une demi-heure, c’est beaucoup trop, c’est insupportable : et si ça recommence et si ça recommence et ça va recommencer encore et encore et encore et encore à l’infini : une vie impossible – difficile de ne pas y penser même si sa probabilité pourrait paraître peu vraisemblable : mais qui connaît un corps, sa puissance son impuissance ?

Nous sommes mercredi, le départ est vendredi : trois jours. À 10 heures et quart (encore un mot tapé sur Google, hésitation sur le quart, et comme souvent j’avais raison). Je vois la psychologue qui me dit que le problème peut être résolu par des séances de kiné : pourquoi ne pas la croire ? Malgré une certaine tendance à rassurer par principe les patients, je pouvais la croire, pourquoi pas, après tout ? À 10 h 30, je vois la psychiatre, la vraie chef de la maison ; je lui pose la question, et sa réponse est sans ambiguïté : le problème n’a rien à voir avec des problèmes de kiné, tout dépend de mon état général, tout cela disparaîtra tout seul ; en gros, il faut suivre ses indications, et miser sur moi-même. Je ne suis pas étonné en soi, mais étonné de la contradiction entre ces deux rendez-vous. Je suis ici dans un monde étrange : une pure contradiction sans reste. Dans un même lieu, à quelques minutes d’écart, on dit une chose et son contraire sans problème aucun. Est-ce botter en touche, ou bien faire preuve d’une sagesse ancestrale alimentée par l’expérience ? Pour ma part, je vais miser sur l’écriture, sans grande certitude sur son objectif : écrire pour conjurer les démons, ou écrire pour écrire – je préférerais la deuxième solution, plus digne, mais qu’est-ce que la dignité ? En tout état de cause, ce texte, susceptible de s’arrêter à tout moment, est particulièrement impur.

Je retourne dans ma chambre après le repas : pas de fuite, mais des mouvements intérieurs du corps plutôt étranges, voire très étranges ; le corps sens dessus dessous, en essayant de pisser debout sans succès, je m’assois pour pouvoir mieux pisser et, de manière inattendue, je chie, je chie presque avec mon sexe – je sais bien que ce n’est pas vrai, mais tout se passe comme si c’était exact : son malaise parfois, qui connaît un corps, sa puissance son impuissance généralisée ?

Nous sommes jeudi (une horrible difficulté à écrire), la veille du départ (étonnement devant ce mot – la veille ; quand je le vois, je pense « le vieux », le surnom d’un ami qui m’appelle également « le vieux » : cette surprise est la caractéristique de ma vie depuis mon AVC). Mais la caractéristique du temps présent (celui de cette nuit) est ma difficulté décuplée à me déplacer. Je me réveille avec le bas de mon pyjama entièrement couvert de pisse, je me change et je me rendors : mais, pour le vrai réveil, je vois immédiatement une extrême difficulté à marcher. Je m’habille, je vais chercher avec difficulté mes médicaments, je descends prendre le petit-déjeuner, je remonte avec difficulté ; j’arpente le couloir, toujours la même difficulté. Bientôt viendra la kiné, avec les mêmes mouvements, en me disant que je progresse (j’en suis sûr), puis je verrai la psychiatre qui me dira que tout est pareil depuis mon arrivée à cette clinique. Pourtant, je sais que ce n’est pas vrai, pas vrai du tout. Aujourd’hui, ce n’était pas hier : j’espère que demain ne sera pas comme aujourd’hui. J’espère que, pour le départ, je serai plus vaillant.

Comme prévu arrive la kiné (même pas 10 minutes) : je mentionne la difficulté de cette nuit – sans effet aucun. Les mêmes exercices, le dernier étant la marche : pourtant, aucun commentaire, en dehors d’une salutation. Tout va très bien Madame la marquise. Je recommence à marcher, le problème est, bien sûr, identique : quelques pas dans le couloir, trois foulées correctes puis blocage, pas total mais très pénalisant. Pour l’instant, pas de psychiatre, je ne sais pas si je la verrai aujourd’hui, mais je connais d’avance sa réponse ; tout va très bien Madame la marquise, dans sa manière à elle, sa manière de psychiatre. Dans une demi-heure, il faudra manger, difficulté à descendre difficulté à remonter, difficulté à poursuivre cette dernière journée. Vivement demain mais pas sans appréhension : après, ce sera les vacances, bientôt en Normandie, peut-être pas tout de suite, pour marquer des transitions, comme dans les dissertations. Il est probable qu’il s’agit maintenant de la fin provisoire, ou non, de ce texte, il faut penser à l’avenir ; actuellement, je suis moi-même certainement dans l’écriture, mais il faut bien marquer une fin, une fin de L’Ange gardien, pour tout recommencer à nouveau.

J’avais pensé terminer ce texte, mais le retour de la cantine a été tellement poussif que j’ai préféré vérifier ma capacité à écrire, et donc à marcher, à marcher à ma façon. Il me faut marcher à ma façon en l’absence de… marche si je peux utiliser cette sorte de plaisanterie. Quand j’avais écrit mon texte L’homme qui ne savait plus écrire, je l’avais terminé par cette phrase : « Et, finalement, l’homme qui ne savait plus écrire a fini par écrire. Et, pourtant, il continue à prétendre qu’il ne sait plus écrire » : il s’agissait de tout sauf d’une plaisanterie. Aujourd’hui, il me serait difficile de prétendre sérieusement que je marche sans savoir marcher : pour l’instant, je marche avec difficulté mais enfin je marche ; si, un jour, je ne marche plus, alors je ne marcherai plus. Quant à l’écriture, tout dépend de la technique, pour moi, de Dragon.

 

 

 

Pouvez-vous me dire si j’arrive à écrire ? Je me permets de me répéter car tout ceci n’était pas évident. Heureusement, pas de problème sur ce point car pour le reste… Nous sommes samedi le lendemain de mon départ. La nuit a été terrible : non seulement des fuites, mais même de la merde dans mon lit. Il a fallu enlever une couverture et un drap en pleine nuit. Cet après-midi, après le repas, une nouvelle fuite, changer de pantalon encore une fois encore une fois encore une fois. Le rythme s’accélère devenant incontrôlable ; même remarque sur la marche devenant plus que précaire. Les temps s’accélèrent comme l’histoire devenant incontrôlable elle aussi. Cette accélération est d’ailleurs une série de répétitions. En quelques jours, plusieurs massacres : la grande histoire et la petite histoire, la mienne, pas très glorieux mais c’est la mienne. Je n’arrive pas à m’intéresser à la grande, d’ailleurs peu glorieuse elle aussi. Nous avions prévu, au départ, de partir dès samedi en Normandie pour quatre semaines : mais, vu les circonstances, il était préférable de patienter pour donner du temps au temps. Pour voir.

Nous sommes donc à Chantemanche, la maison familiale. Impression de fin de règne. Il y a un peu plus d’un an, mon père, Alexandre Matheron, avait eu lui aussi un AVC : les pères imitent les fils, c’est le monde à l’envers. La semaine précédente, il avait devant lui ses livres, sans vraiment les lire ni même vraiment les feuilleter. Depuis mon AVC, j’ai beaucoup de mal à lire mes propres textes, je les comprends sans vraiment les comprendre, ou plutôt je les comprends mais autrement, d’où mes textes d’après l’accident, tous écrits avec Yoshi. Étrange situation : tous ces textes ont été écrits à partir du principe – je commence à écrire n’importe quoi, ce que j’ai envie d’écrire, même sans rapport direct avec la commande, et Yoshi poursuit : confiance absolue.

Étrange conversation :

— Tu fais quel métier ?

— Professeur de philosophie.

— Tu as lu mes livres.

— !?

— Tu connais pas un philosophe italien ?

— Antonio Negri.

— Ah oui Antonio Negri : il est très sympathique. Tu travailles sur quoi ?

— Sur Althusser.

Ah le pauvre ! Il était très sympathique.

 

Les conversations sont toutes de la même veine : l’oubli et l’oubli de l’oubli – comme Althusser. Tout est étrange, sans parler de ma mère qui oublie elle aussi qu’elle oublie. Une de mes sœurs a le projet d’écrire une bande dessinée sur les péripéties de nos parents : rire pour ne pas pleurer, mais aussi simplement pour rire car, parfois, c’est vraiment drôle, drôle à en pleurer.

Les temps sont déchaînés. Mais il va falloir, quand même, décider de partir, envers et contre tout, malgré les incertitudes, en espérant le mieux, c’est-à-dire une certaine tranquillité d’humeur. Il va falloir aussi ne pas travailler tout le temps sur ce texte : il va falloir des vacances, y compris des vacances de ce texte. Mais il faudrait aussi essayer de reprendre depuis le début, depuis mon accident, de me replonger dans ces 11 années, et donc aussi de ne pas oublier. Et ce travail suppose une certaine non-vacance dans les vacances : sinon, ce sera trop tard, il faut avoir suffisamment travaillé avant de recommencer à travailler, je veux dire corriger des copies. Mais il faut aussi être serein en dehors des moments de travail sur ce texte : il le faut.

Dimanche. La nuit a été inégale : une fuite encore, mais pas trop perturbante, une nuit plus sereine. En revanche, la matinée n’a pas été de tout repos. Un vague envie d’aller aux toilettes, et c’est l’apocalypse. Je pensais n’avoir rien fait, et je découvre effaré de la merde plein partout sauf au bon endroit, même un peu sur les murs : cela sans le savoir – invraisemblable, et pourtant vrai. Mais qui connaît un corps, sa puissance son impuissance ? Sa puissance comme impuissance, son impuissance comme puissance. Par bonheur, l’écriture n’a pas été touchée : pour la marche, c’est plus difficile. J’ai un nouveau short plus vaste, la déformation est moins visible, je rentre dedans, mais un short n’est qu’un short et le corps n’est pas dupe – très grande difficulté à avancer. La date du départ pour le Cotentin n’est pas fixée, mais elle se rapproche. Trois jours quatre jours guère plus, et après l’inconnu malgré l’endroit si familier.

Lundi. Pouvez-vous me dire si j’arrive à écrire ? Je refuse de recopier cette phrase – c’est un test de ma capacité à écrire – seulement sur cette phrase. Aujourd’hui, c’est un peu difficile, je dois me reprendre, mais enfin, ça marche quand même. À chaque fois que je pisse, la marche devient problématique, de plus en plus problématique – à en pleurer. J’essaye de lire un manuscrit d’un ami, intitulé Loin du Niger : j’ai du mal car ma vue se brouille – ce n’est pas un problème concernant mes yeux, mais mon état général : on a dit dépression, d’ailleurs avec raison. Je suis frappé dans ce texte par son usage du temps, assez proche de mon usage du temps, avec un brouillage des temps. Cet ami, je l’avais attendu à l’aéroport à son retour du Niger. Il parle d’une Bérénice connue là-bas, elle était dans le même avion : je m’en souviens très bien, non pas d’elle, mais du fait qu’il me l’avait montrée de loin mais seulement de loin, avec une certaine jalousie, va savoir pourquoi. Aujourd’hui, un autre ami m’a appelé, surnommé Garamond dans Loin du Niger, va savoir pourquoi. Ces deux amis, mes plus vieux amis, partis au Niger quelque temps, ont lu ma propre ébauche de texte, avec paraît-il de l’admiration, va savoir pourquoi, ou à vrai dire je pense savoir pourquoi. À propos de L’homme qui ne savait plus écrire, on m’avait dit qu’il s’agissait d’un texte parvenant à décrire, à penser sur le moment, au milieu de la tourmente : pas un témoignage. En 2006, je n’apprécie guère l’usage du mot « témoignage ». Aujourd’hui, ces amis ont eu la justesse de me le rappeler.

Mardi. J’avais décidé de ne pas écrire aujourd’hui, tant mon corps refuse de fonctionner : grande fatigue de mon corps en lambeaux. Mais je viens d’apprendre l’égorgement d’un prêtre de 86 ans, perpétré par l’armée des fous de Dieu, la grande histoire prend une allure insolite : la mienne doit progresser, mais progresser vers quoi ? Je rumine, je rumine sur le thème de la paralysie du corps, de cet horrible corps tant aimé. Même paralysé après mon accident, je n’avais jamais maudit ce corps, ce corps impuissant, incapable de bouger, d’où mon émerveillement devant les premiers mouvements. Dans mon premier texte, j’avais écrit ceci : « Il y a quelques personnes dans ma chambre et je travaille avec le kiné : et là, avec beaucoup d’efforts, je réussis à effectuer quelques mouvements – l’atmosphère a quelque chose de recueilli, très propice aux larmes. » Je n’avais jamais renié ce corps hémiplégique, bien au contraire : j’ai toujours regretté de ne pas avoir été filmé dans cet état : 11 ans plus tard, ça serait toujours possible – mais plus d’intérêt. Aujourd’hui, j’ai parfois la tentation de le renier, de le maudire : mais non – c’est mon corps, c’est toujours mon corps ; sans avoir mal (du moins aujourd’hui car parfois…), il souffre : sa puissance d’agir en prend un coup. J’ai tendance à me voir avec un fauteuil roulant, comme au tout début, je me bats pour l’éviter malgré une certaine lassitude : je veux l’éviter, mais qui connaît un corps, son corps, mon corps ? En tout état de cause, si cela finit par arriver, je veux, je veux absolument qu’il soit électrique pour maintenir une certaine indépendance. Je ne veux pas céder à cette tentation – à ce fantasme ? – la tentation du fauteuil électrique : mais ce refus rend ma vie précaire, préoccupée toujours préoccupée. Et, dans quelques jours, c’est le départ vers l’inconnu : oui l’inconnu.

Mercredi. C’est l’apocalypse des apocalypses. Un premier réveil à 6 heures sans grande importance : une fuite, après un moment d’hésitation je me change pour avoir une fin de nuit sèche, j’aurais pu ne pas le faire. Le vrai réveil est beaucoup plus tard : une vague envie de pisser, je m’assois pour plus de confort, ou plutôt pour ne pas pisser à côté. Je ressens une envie de chier, apparemment sans résultat. Je me relève et là l’horreur, enfin pas vraiment. En tout cas, plein de merde partout sauf au bon endroit : j’ai beau chercher, je ne comprends pas : comment est-ce possible ? La même apocalypse que celle de dimanche ; la même apocalypse que celle de L’Ange gardien (d’ailleurs plus impressionnante : tout était à changer, tout). J’avais presque oublié les précédentes. La première lors des vacances de la Toussaint avait été terrifiante : je ne savais pas quoi faire : j’étais cerné, impossible de faire quoi que ce soit ; c’était dans la maison de ma grand-mère (là où je travaille), il n’y avait personne – heureusement, j’avais mon téléphone portable avec moi, j’ai donc téléphoné pour avoir de l’aide. La deuxième était juste avant de partir à Chantemanche pour les vacances de Pâques ; nous étions avec ma fille aînée dans un restaurant thaïlandais. Pendant le repas, j’ai senti quelque chose de désagréable : probablement une fuite, mais peu importe puisque je porte des protections. Mais, en sortant et surtout dans l’ascenseur, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’autre chose : j’avais bel et bien chié sur moi dans le restaurant – c’était vraiment l’apocalypse clandestine. Ce type d’incident s’était déjà produit il y a plus longtemps (c’était peut-être la première fois) dans le cabinet de mon orthophoniste : j’avais l’habitude d’aller aux toilettes après chacune des séances, toujours très denses : très souvent, je chiais avec joie. Mais, un jour, après avoir chié, je découvre qu’un habit (je ne sais plus lequel) était couvert de merde : situation terrifiante, il y avait d’autres patients – j’avais mon portable, je lui ai téléphoné, et elle m’a sauvé avec tact : mais je n’étais pas fier.

Ce soir, nous fêtons les 90 ans de mon père, plus connu ici comme Mimi : je ne sais pas s’il comprendra le sens de l’événement. Lors de la fête de Noël de Rochechouart, c’est-à-dire le Noël d’avant Noël, chez mes parents avec toute la famille, Mimi ne comprenait rien. Mais peut-être que ce soir, ce sera différent. Eh bien non : nous avons projeté un petit film de famille d’il y a très longtemps (une parodie de western – La rose du Nevada – Mimi était le méchant et moi son compère) – il riait, c’était encourageant. Nous avons bu du champagne (pas moi) ; nous avons bien mangé, il y avait un gâteau avec des bougies, et pour finir des cadeaux : bref, un repas d’anniversaire. Mais, à l’évidence, malgré sa bonne humeur, il n’avait pas compris l’essentiel – mais l’événement a accru sa puissance d’agir ne serait-ce qu’un instant. Comme un vrai spinoziste : un Spinoza en pratique.

Vendredi. Demain, nous partons en Normandie : une nouvelle aventure va commencer ; elle ne sera pas comme les autres : l’année dernière, je n’avais pas de canne, je n’avais aucun problème pour monter l’escalier montant aux chambres – cette année, c’est impossible : je vais peut-être avoir un lit médicalisé – étrange aventure en vérité : en pleine ambiguïté ; on verra.

La semaine suivante ne sera pas propice à l’écriture : mes enfants seront là entre autres pour fêter mon anniversaire ; je suis né le 5 août, je suis un homme de la nuit du 4 août, je suis un homme de la fin des privilèges. Mon privilège sera mon non-travail : pas d’autres possibilités, sauf imprévu.

Nous sommes maintenant au Vicel, un village improbable dans le Cotentin, dont la caractéristique est l’absence de personnes, un village presque fantôme. Une semaine et même plus sans écrire. La mer comme plaisir et comme problème. Pour aller à la plage et jusqu’à la mer, j’ai besoin d’un arsenal d’appareils : ma canne, bien sûr, mais aussi un trépied. La canne est insuffisante pour le sable sec. Mais ensuite, comment nager ? Je sais nager et pourtant je n’arrive pas à nager. Avec de l’aide, je peux barboter (ça s’écrit ainsi) mais toute la difficulté est de se remettre debout même avec presque pas d’eau – 30 centimètres. Étrange sentiment. Après mon accident, j’avais suivi un stage à l’hôpital de jour de La Salpêtrière. Parmi les activités, il y avait la piscine une fois par semaine. Une sorte de réappropriation de la nage. D’abord dans le petit bain, avec bouée puis sans bouée, puis dans le grand bain, d’abord avec bouée puis sans bouée. J’ai une grande nostalgie de cette période où tout semblait possible, une grande nostalgie de cette naïveté – la même naïveté que celle d’Althusser ? Puis ensuite à la mer, déjà au Vicel, d’abord avec bouée, puis l’année suivante sans bouée : depuis, je nage près du rivage, mais jusqu’à l’année dernière je nageais. Cette année, 10 ans plus tard, pas vraiment. Un grand bonheur de pouvoir aller vers la mer, de la palper : mais une grande frustration de ne pas pouvoir plonger à ma guise. Pour pouvoir nager, il faut pouvoir se relever pour sortir de l’eau : en l’absence de cette possibilité, il m’est impossible de nager ; trop peur, même avec plein d’aide, de Carole ou de Lucrèce. Comme un retour à l’origine : il faudrait réapprendre deux fois à nager – mais la première fois ne peut pas être la seconde : 2016 n’est pas 2006. Je jouis de la mer, mais d’une manière impure, très impure, trop impure : mais la joie est bien là malgré son impureté. D’où une question : qu’est-ce que ça veut dire « savoir nager » ? J’ai appris à nager, j’ai réappris à nager, un troisième apprentissage est-il possible ? Je veux le croire sans vraiment le croire. Mais la mer était belle : ce barbotage était exquis, comme tous les autres.

Mardi, après la mer, et mercredi 10. Mon corps fait des siennes. Hier, j’ai chié du sexe : pas d’autres possibilités, et tant pis pour les lois de la nature. Ce matin, des fuites, nécessité de me changer, mais pas avec un pyjama car il n’y en a plus en bas où je dors, les chambres étant à l’étage avec beaucoup de mes habits : difficile de descendre en pleine nuit (je dors avec un lit médicalisé installé en bas). Ce n’est qu’une fuite, une de plus. Mais, une heure plus tard, rebelote : je m’assois sur le siège de manière adéquate et, quand je me relève, le résultat est navrant : de la merde au mauvais endroit, et pourtant j’étais bel et bien à la bonne place – peu importe qu’on ne me croie pas, j’étais bien à la bonne place : le fait que ça paraît impossible n’enlève rien à sa réalité – je n’ai pas fait à côté, non ce n’est pas vrai : j’interdis à quiconque de dire le contraire. Il serait impossible de raconter cela à un médecin : il ne me croirait pas. La grande solitude face à la médecine : ils ne connaissent pas la puissance du corps.

Mais je crains le retour des fuites intempestives ; et je sais que je marche avec une extraordinaire difficulté : le temps des angoisses pourrait bien repartir. Ici, ce n’est pas très grave, nous sommes tous les deux, sans témoin, le parquet ne craint rien – tout au moins en bas – une petite lessive et tout va bien : mais, à Paris, c’est-à-dire dans quelques jours ou semaines, il faudra bien revenir à la maison. Le corps a des raisons que la raison ne comprend pas ; qui connaît un corps, sa puissance son impuissance, parfois ses horreurs mais aussi ses plaisirs ?

Les bains de mer ne sont pas propices à l’écriture : impossible d’écrire tous les jours – j’essaye de le faire le plus souvent possible pour essayer, pour un temps, de ne pas me fier à ma mémoire, mais d’écrire à vif. Les derniers jours ont eu une structure assez identique. La journée avance et je commence à espérer une journée sans incident – et puis patatras, retour à l’envoyeur. Retour de plage, en passant par Barfleur pour quelques courses. Tout va bien aussi longtemps que je suis dans la voiture : je sors et immédiatement une grosse fuite, de manière totalement inattendue : une douche, je me change, et quelques minutes après le même scénario je dois me rechanger. Un autre jour, je vais aux toilettes, tout semble se passer normalement, je pense avoir pissé mais en fait j’ai plein de merde partout sans même m’en apercevoir. Autre jour (hier samedi) : même scénario avec variations. Une première fuite avant le repas ; une deuxième après le repas et juste avant le DVD ; une troisième après le DVD avec de la merde dans des endroits improbables ; Carole, dépassée, me demande : « Tu le fais exprès ? » Expression d’un désarroi. Et dans la nuit rebelote, à deux heures du matin je dois changer de pyjama. Les pyjamas sont lavés presque tous les jours. Une journée particulière, pourtant bien commencée, il faisait beau, la mer était belle : j’ai du mal à me retrouver dans ce dédale, dans le dédale de mon corps transpercé de mille et une incongruités. Nous sommes dimanche : pour l’instant, rien à signaler à part le fait d’avoir écrit. J’avais parlé trop vite : on l’a vu très vite, après le repas une fuite irrésistible, mais pas drôle du tout. Néanmoins, elle est bien placée, il suffit de me changer avant d’aller à la plage, le dommage est collatéral – il ne gâche pas la journée.

Aujourd’hui mardi 16 août. J’ai l’impression de passer de l’autre côté de la barrière, celle qui sépare ceux qui marchent et ceux qui ne marchent pas. En apparence, tout est pareil, j’arrive encore à faire des pas, mais ces pas ne sont plus des pas de marche mais leur apparence : à tout moment, je peux tomber : là encore, j’espère me tromper, mais la Sainte Vierge, c’était hier sa fête, semble être de mauvaise humeur – pour ma part, je ne suis pas loin de la maudire. On me dit : « Il y a des gens en fauteuil roulant et qui semblent être heureux » : c’est en effet possible, encore que non certain. Mais les moments de passage ne peuvent être que non heureux, des moments de grande angoisse : qu’ils soient provisoires ou définitifs, ces moments sont anxieux. Je ne peux pas imaginer quelqu’un passer de l’autre côté avec gaieté : peut-être avec résignation, mais seulement après – pour l’instant, nous sommes dans le vif du sujet ; une bataille sans pitié sans résignation d’aucune sorte : je veux penser que l’issue ne soit pas écrite, pas déjà écrite. Pour le reste, on verra plus tard, là encore : mais seulement plus tard. On verra plus tard. Qui connaît un corps, sa puissance son impuissance ?

Mercredi. Une nuit tranquille, sans réveil, mais un réveil tonitruant (je vérifie ce mot sur Google, comme si souvent). Une fuite ravageuse : la marche devient de plus en plus problématique. Il se pourrait que cette aggravation puisse avoir à faire avec un message scélérat envoyé au cœur de l’été, par le CNED auquel je travaille : de manière brutale, cette institution a décidé de doubler la charge de travail de la plupart des enseignants – on dit ici les inscrits et non les élèves, on dit ici les professeurs correcteurs comme s’il s’agissait d’un métier à part : je suis un professeur correcteur, vous êtes des professeurs correcteurs. « Valorisation des copies. Il n’y a plus de coefficient de pondération entre les copies postales et les copies numériques. Les charges théoriques hebdomadaires maximales ont été revues : baissées pour la voie postale et augmentées pour la voie électronique. » Derrière ce langage ésotérique, il s’agit de doubler le nombre de copies pour la plupart des professeurs – pardon, des professeurs correcteurs. L’apparence d’équité n’est qu’un leurre : le « augmentées » est bien réel, le « baissées » n’est qu’une fumisterie. Groupe 4 : 42 copies (au lieu de 45 si nous avions fait la moyenne). Groupe 5 : 36 copies (au lieu de 37 si nous avions fait la moyenne). L’objectif n’est même pas caché : ces mesures font suite à un objectif de respect du budget de correction qui a été dépassé de 20 % l’an passé. Cet effort est porté par tous. Par tous ? J’avais déjà beaucoup de mal à corriger l’afflux de copies de l’année précédente, il m’est impossible d’en corriger deux fois plus, c’est absolument impossible : je suis encore en vacances et la rentrée est déjà commencée et elle est insoutenable. Je vais devoir contacter le rectorat de Paris, mais les possibilités ne sont pas si nombreuses : au sens strict du terme, je ne sais pas à quelle sauce je serai mangé. À l’évidence, ces gens sont des bourreaux, des bourreaux sans pitié ni foi ni humanité. Ils seront jetés dans l’enfer de Dante avec jubilation. Mais, pour l’instant, je ne peux qu’attendre, et profiter du beau temps un peu inattendu : peut-être un dernier bain dans la mer, même à marée basse.

Samedi. Retour à Paris, avec un voyage sans problème : le trafic était fluide. Nous allons au restaurant chinois, une tradition après le retour de vacances : une certaine difficulté à marcher, mais ce n’est pas loin, j’arrive au but sans problème. Le repas est bon, comme toujours, c’était un bon moment. Au moment de payer, je sens que le retour va être problématique. J’arrive à rentrer et je me précipite vers les toilettes : et là patatras – j’inonde les toilettes de pisse (c’est une première) et au même moment le restaurant téléphone pour me dire que j’ai oublié mon portefeuille (également une première) : Carole retourne au restaurant, avec moi ne sachant que faire devant cette scène ; je suis tétanisé, pour ne pas aggraver la situation je reste immobile, en attendant son retour. En découvrant le désastre, elle emploie à nouveau la même exclamation : « Tu le fais exprès ? » Expression d’un même désarroi.

La première nuit à Paris a été difficile : de nombreux réveils, avec des douleurs au sexe – avec la peur de ne plus pouvoir marcher : nous sommes le 21 août 2016, déjà cernés par cette rentrée si particulière – une rentrée scélérate.

Lundi. Dimanche soir, nous avons regardé un DVD (une série), malgré l’apparence c’est un événement. Depuis des années, nous passons notre soirée à regarder des DVD, moi dans mon fauteuil ; depuis plusieurs mois, c’était devenu impossible : je dormais très vite et mon réveil était terrible, pris d’une terrible angoisse incontrôlable, à tel point que nous avions cessé – ce n’était pas un simple divertissement, mais un mode d’être ; c’était une rupture fondamentale.

À L’Ange gardien, j’avais regardé plusieurs DVD, dont Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, emmené pour de nombreuses vacances, mais jamais regardé : ici, je suis parvenu à le voir – mais en deux ou trois fois : je n’ai pas regretté. Mais c’était des après-midi, et avec mon ordinateur à quelques centimètres de moi. Le soir, ce n’était pas possible : je regardais la télévision dans mon lit et, très souvent, je m’endormais. Au Vicel, nous avons regardé des DVD, parfois avec difficulté, mais sans angoisse, mais le canapé était plus propice à cela, il était moins propice à l’endormissement. Mais, hier, c’était le fauteuil de la Belle au bois dormant, et pourtant je n’ai pas dormi – une vie normale pourrait être envisagée, ou plutôt des éléments de vie normale ; je parle de ma normalité, dans cette vie non normale – car mon corps est tout sauf normal, enchaîné parmi mille et une déformations. Ce matin, j’avais réussi à boutonner mon jean, puis ensuite, après des déformations provenant de mon sexe, oui, impossible de le reboutonner après avoir pissé. Je mis alors un pantalon de jogging, lequel fut sali après avoir été aux toilettes après le repas, au moment même où je baissais le pantalon : c’était imparable. J’ai alors essayé de remettre le jean, et à ma grande surprise il rentrait : mais ma manière de marcher me fait craindre le pire pour l’avenir immédiat. Il m’est difficile de sortir de toute angoisse : une sorte de destin, parfois bien terre à terre, ou plutôt au plus près du corps. Qui connaît un corps, sa puissance son impuissance ?

Aujourd’hui, le 23 août 2016, j’ai le sentiment de perdre ma capacité de marcher, beaucoup plus nettement que d’habitude. Je suis seul dans l’appartement, j’ai peur de sortir pour vérifier cette impression, qui est plus qu’une impression. Avec ma canne, je sillonne ma chambre, le couloir et le salon, j’arrive encore à le faire mais avec la plus grande difficulté, je suis sur le fil du rasoir : que va-t-il se passer dans les heures à venir ? J’attends le retour de Carole pour essayer de sortir avec mon portable dans ma poche en cas de besoin. Ce moment est insupportable : que va-t-il se passer ? Que va-t-il se passer ? J’ai trop peur de sortir ? Trop peur de sortir seul ? J’ai mal au ventre, ma vue se brouille. Heureusement, j’arrive à écrire, à écrire mon angoisse : l’écriture se sépare de la marche – c’est toujours quelque chose, quelque chose d’inestimable. Je vais sillonner l’appartement en attendant mieux. Je me répète, je suis obligé de me répéter, je dois me répéter, je ne peux pas faire autre chose, me répéter, sillonner, répéter à l’infini. Je dois tester ma marche en sortant, mais impossible de le faire maintenant : je dois attendre : une attente interminable. Je consulte Google pour des sites proposant des fauteuils roulants électriques – ils sont nombreux, mais beaucoup proposent des fauteuils d’intérieur, alors que je cherche des fauteuils d’extérieur. Mais j’aimerais bien m’en passer : est-ce encore possible ? Carole est rentrée (pour être sûr du « rentrée », je tape sur Google « Carole est rentrée », et je trouve « Erquinghem-Lys : Carole Hennion est rentrée d’Afrique du Sud avec quatre médailles ! »). Je pars pour La Poste – certes très près : pas trop de difficultés à l’aller, un peu plus au retour : mais mission accomplie. Après le repas, nous descendons au square juste à côté : nous lisons. Il fait chaud, il faut boire ; et évidemment il faut ensuite pisser. Je me relève pour partir : immense difficulté – mon corps se bloque : il faut pourtant marcher. Le bilan provisoire de cette journée est incertain : l’inquiétude est toujours là.

 

 

 

27 mai 2016. Carole Carole ! Carole !! Carole !!! Carole !!!! De plus en plus fort : je suis en train de mourir je suis en train de mourir je suis en train de mourir, amène-moi aux urgences, appelle une ambulance, je suis en train de mourir. Appelle les enfants, appelle les enfants, je veux leur parler je veux leur parler appelle-les je veux leur parler je n’ai pas été toujours comme ça, appelle Lucrèce appelle Judith appelle Jonas gardez un bon souvenir de moi. En écrivant ces phrases, je pleure je pleure en m’entendant parler – c’est insoutenable, c’était moi c’est moi c’est moi qui écris cela c’était insoutenable c’est toujours insoutenable. Combien de temps pour ces… – quels mots employer ? L’ambulance arrive : deux hommes calmes. Très vite, deux solutions possibles. On peut vous emmener aux urgences de La Salpêtrière, vous attendez, ils vous examinent et vous rentrez à la maison, bref pour rien. Sinon, c’est Sainte-Anne, les urgences psychiatriques, pour moi une grande nouveauté : ce sera donc Sainte-Anne, c’est-à-dire l’inconnu. Je suis examiné par un médecin : j’ai tout oublié, ou plutôt j’étais ailleurs. Carole lui a parlé assez longuement, elle la trouvait perspicace. Un seul souvenir : je souffre d’une sévère dépression : de toute façon, impossible de repartir : volontaire ou forcé je dois rentrer dans le circuit psychiatrique – ce sera, la même nuit, la clinique Wurtz ou plus exactement la polyclinique René Angelergues dans le 13arrondissement de Paris. J’étais entré dans la psychiatrie punitive.

Une chef très pénible. Interdit de lire le matin sur son lit ; suppression de mon portable ; faire la queue debout pour attendre les médicaments ; redescendre même le soir pour les avoir quelle que soit la fatigue du patient ; rien à faire à part la télévision (une seule chaîne d’information en boucle BFM) ; impossible d’avoir de l’aide la nuit pas de bouton à appuyer (la seule solution est de crier dans les couloirs en cas de difficulté. Un jour, j’avais sali un drap et je l’avais enlevé : un homme est venu avec un drap propre, mais a refusé de le remettre en me disant : « Vous avez bien enlevé ce drap, vous pouvez donc le remettre, etc. etc. »). En fait, il ne s’agit pas vraiment de psychiatrie punitive : on y entre comme dans un moulin, il suffit de rentrer sans rien dire à personne – si on le fait, on risque d’être barré ; j’ai eu la permission d’aller voir une psychanalyste à l’extérieur – ce n’était pas une prison. C’est plutôt un lieu d’errance où rien ne se passe. Un endroit où les gens passent, partent, reviennent. Le psychiatre n’était pas une lumière : il minimisait mes problèmes, il était prêt à me laisser partir le temps de trouver un endroit plus adéquat : ce jour-là, Carole s’était fâchée d’une sainte colère. C’est ainsi que je suis arrivé à L’Ange gardien.

Demain, je dois aller à l’hôpital Tenon, dans le service du professeur Amarenco, un neurologue réputé, pour faire le point sur un appareil sophistiqué, visant à irriguer les intestins pour soigner la constipation : j’ai un peu peur de ce rendez-vous. La grande crise de mai avait commencé ainsi. Pendant des mois et des mois, j’avais attendu un rendez-vous avec Amarenco : il m’avait alors prescrit de nombreuses analyses pour être sûr de la nature de ma constipation. J’avais attendu des mois et des mois avant de pouvoir commencer à expérimenter cet appareil, des mois et des mois dans l’attente du Messie – des mois d’attente d’inquiétude d’angoisse : je misais tout sur cela, beaucoup trop, c’était devenu une obsession : je pestais contre cette lenteur, j’avais tendance à en faire une affaire personnelle, avec un brin de paranoïa. Je ne savais pas qu’il était possible d’avoir un rendez-vous avec lui dans la semaine, dans le secteur privé de l’hôpital, avec, d’ailleurs, un tarif très correct.

Le 27 mai 2016, j’ai enfin expérimenté cet appareil : il n’avait pas fonctionné (assez normal pour une première fois). De retour à la maison, j’étais très fatigué et j’ai dormi : et, au réveil, c’était la crise, la crise majeure. C’était paradoxal mais c’était l’aboutissement d’un long processus. Pour demain, je prie les dieux pour éviter de recommencer ; je prie les dieux pour pouvoir marcher à l’heure prévue. Pour cela, je dois m’arrêter aujourd’hui : il y a un temps pour chaque chose.

Vendredi. Les dieux ont été cléments, au moins de manière négative : pas de crise. Mais pas plus que ça : j’ai réussi l’épreuve mais je ne suis pas mieux pour autant : j’ai réussi à marcher du taxi à l’hôpital, réussi à marcher à l’intérieur de l’hôpital, réussi à marcher du taxi à la maison mais pas plus que cela : les derniers mètres étaient difficiles. À l’hôpital, on m’a dit d’arrêter pour un temps cet appareil, car depuis quelques jours je perds un peu de sang dans les selles : il faut vérifier il faut être vigilant. Depuis que j’ai tapé sur Google « fauteuil électrique », je suis harcelé par des liens proposant des modèles de fauteuils roulants, dans des sites les plus divers sans aucun rapport avec l’objet du site : c’est formidable. Par exemple, j’ouvre le site du Monde et je tombe sur « Fauteuil roulant électrique B400 ». Avec sa grande manœuvrabilité, sa fiabilité et ses petites dimensions, le fauteuil roulant électrique B400 est idéal pour une utilisation à l’intérieur comme à l’extérieur. Je devrais contacter mon kiné, mais j’hésite par peur de ne pas pouvoir aller jusque-là : j’ai déjà essayé avec succès d’aller jusqu’à sa porte, mais demain mais après-demain mais la semaine suivante ? Je prends mon téléphone et je l’appelle : il n’est pas là.

Samedi. Hier soir, j’étais très mal, avec un corps faisant des sortes de cabrioles, comme tournant sur lui-même – j’étais persuadé de ne plus marcher le lendemain. Ce matin, même impression : une bonne demi-heure dans les toilettes, en plusieurs fois : déjà hier et encore aujourd’hui j’avais dit à Carole que le moment du fauteuil roulant était arrivé. Presque par confirmation, j’ai décidé de sortir pour en avoir le cœur net : quelques pas, encore quelques pas, et finalement j’ai réussi à aller jusqu’au cabinet du kiné, aller et retour. Je m’arrête au square, je sors mon portable, normalement allumé, et là rien. Je suis inquiet, car ce téléphone est désormais indispensable, mais seulement inquiet : pas la panique du jour où Dragon a refusé de fonctionner (je parle ici non pas de la panne racontée dans ce texte, mais d’une autre bien antérieure – la première panne avait été terrible, c’était peut-être la première crise d’angoisse non reconnue comme telle : tout d’un coup, il m’était impossible d’écrire. J’avais appelé Lucrèce qui était venue le jour même : c’était, je crois, la plus grande crise depuis mon accident). Je suis rentré et j’ai branché le portable sur le câble permettant de recharger le portable : ce n’était que cela – il était déchargé. Pour la première fois, je me suis dit que les médicaments contre l’angoisse n’étaient pas forcément nuls : c’est peut-être un progrès. Pouvez-vous me dire si j’arrive à écrire ; pouvez-vous me dire si mon corps est mon corps ? Telle est la fin de cette journée : il est 20 h 30.

Dimanche. Nous allons peut-être aller au cinéma : cela faisait tellement de temps. Les deux dernières tentatives – sans doute peu avant la crise – avaient été difficiles. Dans les deux cas, de gros problèmes à la sortie du cinéma : impossible d’avancer. Dans la première, Carole a dû appeler un taxi – j’étais tétanisé, impossible d’avancer ; dans la deuxième, presque impossible d’arriver jusqu’à l’arrêt du bus, un quart d’heure pour quelques mètres ; même problème pour arriver à la maison à partir de l’arrêt du bus. Le projet cinéma se précise : aller au cinéma non pas en taxi mais en bus : le projet est risqué, mais peut-être possible. J’ai pris mes précautions : je suis allé, ce matin, devant le cabinet de mon kiné sans problème majeur : pour aller au bus, il y a deux fois le même trajet – pour le retour, on verra. J’insiste pour aller par le bus, et non en taxi : un défi raisonnable, mais non évident. Une tentative de vivre une vie normale : c’est-à-dire aller au cinéma. Le cinéma me manque, c’est un besoin vital. Au bout de quelques mois (peut-être un an) après mon AVC, j’allais au cinéma tout seul : pour l’instant, ce serait imprudent de le faire. Retour de cinéma. Partir de la maison avec Carole, marcher jusqu’au bus, sortir du bus, aller jusqu’au cinéma, regarder le film sans penser à autre chose (sauf peut-être à la fin – vague inquiétude), sortir du cinéma, marcher jusqu’au bus, sortir du bus, marcher jusqu’à la maison – tout ceci sans anicroche, avec juste une petite fatigue : c’était enfin une bonne nouvelle – pourvu que ça dure, pour parler comme la mère de Napoléon.

Lundi. Ce matin, c’est plus difficile : une fois encore, je suis allé devant le cabinet du kiné : malgré mon succès, c’était très difficile – je suis contraint de m’appuyer très fort sur ma canne, faute de quoi impossible d’avancer. J’avais acheté cette canne au moment de rentrer chez moi après mon accident, au début de l’année 2006 – je ne l’avais jamais utilisée, mais rangée pour le cas où. À la même époque, j’avais loué un fauteuil roulant, utilisé quelquefois, puis rendu. L’année dernière à la même époque, la canne était inemployée, rangée à la même place derrière le canapé – elle n’avait jamais changé de place : c’était sa place ; parfois, je l’utilisais pour m’amuser. J’ai commencé à l’utiliser à l’automne, je crois. Au début, c’était facultatif, c’était parfois, c’était en plus : je l’utilisais près de la maison, jamais dans les transports – elle me rassurait sans plus. Peu à peu, elle est devenue nécessaire, irremplaçable. Mais peut-on prendre le métro avec une canne ? En principe oui, bien qu’on voie peu de gens, dans le métro, affublés d’une canne – effet de l’âge sans doute. J’ai longtemps tourné autour de la station de métro Olympiades – mais peur de la réponse. Un jour, j’ai essayé et la réponse était sans appel. Pour pouvoir descendre un escalier, j’ai besoin d’un appui – sur ma main valide ; mais que faire de ma canne ? Ma main droite étant incapable de tenir ma canne, il m’est impossible de prendre le métro, sauf avec quelqu’un prenant ma canne le temps de descendre ou de remonter : seul, c’est impossible. J’étais tétanisé : j’avais commencé à descendre, comment remonter sans tomber ? Il est prudent de ne pas recommencer : et pourtant l’envie ne manque pas. Canne, chère canne, Tu es devenue précieuse à mes yeux, mais tu es aussi un problème.

J’ai l’étrange impression de me répéter : comme dans le texte d’Althusser « Le “Piccolo”, Bertolazzi et Brecht ». « Une bonne trentaine de personnes qui vont et viennent dans cet espace vide, attendant on ne sait quoi, que quelque chose commence, sans doute le spectacle. » Aujourd’hui, mercredi, la marche est difficile, et même très difficile : mais est-elle plus difficile qu’hier ? Sans doute pas. J’ai fait les mêmes trajets qu’hier, avec sans doute la même difficulté ; et pourtant non, hier, je suis allé chez le coiffeur, mais le coiffeur n’est pas très loin. Cette obsession sur la marche accentue, sans doute, sa difficulté. Et pourtant non : aujourd’hui, ma marche est plus difficile qu’hier. Demain, je dois aller chez un médecin, pas d’autres moyens que la marche, il est trop près. Vendredi, je verrai le kiné : elles sont finies, les répétitions, je le verrai en chair et en os. Je dois pouvoir faire cela. Je dois pouvoir prendre le bus, comme dimanche : mais, pourtant, j’ai un doute, des doutes – et, pourtant, j’avance, mon texte avance, vers où ? Un jour, texte ou livre, il sera fini : demain ou dans deux ans, qui le sait. Pour l’instant, il m’aide à vivre. Dans quelques semaines, ce sera plus difficile : le travail, les copies – il me reste un peu de répit, il faut avancer il faut avancer.

 

 

 

J’envoie régulièrement, à différents amis, les dernières versions de ce texte. Avec une question précise, bien que vague : « Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? »

Évidemment ! Mais cette douleur – qui faisait crier Artaud – nous retient, comme amis, d’apprécier esthétiquement le récit d’un corps morcelé, torturé – et d’un esprit pris dans ses rets. Nous sommes écrasés par ce que la maladie vous fait vivre, Carole et toi, et nous vous envoyons notre soutien (à quoi peut-il servir ?), notre amitié et notre affection attentive.

Je suis bouleversé par ce texte et ne sais que lui répondre (que te répondre). J’en mesure l’immense souffrance et cette idée récurrente : un corps qui n’est pas au « bon endroit », un corps qui se délite, qui ne sait plus ou ne veut plus « marcher », qui fuit, un corps projeté, éclaté, exacerbé et dont l’enveloppe déchirée s’appelle pyjama, jogging, short. La question est d’abord celle de ta santé ; il ne faut pas abandonner et accepter finalement, quand bien même cette parole peut te paraître insupportable, le propos de Carole (« Tu le fais exprès »). Non qu’elle soit juste, mais elle indique que tu peux ou que tu dois encore maîtriser ton corps. Il faut ne pas lui laisser le champ libre. Reste pour le moment l’écriture qui, elle, demeure attachée au sens, même si elle suppose une distance par rapport à ce corps qui « s’étrangéise ». Ton texte est beau, mais je voudrais que ta souffrance fût absente. – J’apprécie ces réponses, leur finesse leur justesse.

Je t’envoie ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? – Oui, cela a un intérêt en dehors de toi-même, et ce n’est pas un « témoignage ». Je relis. J’insiste et donc. Pas simple. Je serais tenté d’opposer expérience à témoignage. C’est peut-être un peu facile, un peu rhétorique, et je me méfie. Il me semble que dans ton texte tu écris : « C’est mon corps. » La sœur d’Anne me dit de son visage sans nez à cause du cancer : « C’est mon visage, et même si on ne me reconstruit pas un nez ce sera mon visage. » Il y a là une expérience, dont elle et toi se seraient bien passés mais dont chacun fait une épreuve dans laquelle le sujet, justement, s’éprouve, autre, ou autrement. Je ne vois pas cette dimension dans le témoignage. Ce que je dis me semble bien faible et je ne l’envoie que pour ne pas te laisser sans réponse. Mais j’y pense.

Je t’envoie ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? – Cher Vieux, je ne connais pas de texte équivalent, écrit par l’intéressé lui-même (ce sont toujours les autres qui écrivent pour). Je demande plus d’explications, et donc. Je veux juste dire que je ne connais aucun texte comparable, écrit en direct, à nu, par un sujet ayant vécu d’extrêmes souffrances. Les déportés ont écrit « après », souvent bien après, en se pliant à des codes antérieurs de récit. (Ou, s’agissant de malades, comme Artaud en enrobant l’expérience dans une sorte de délire.) Exemple – je reviens aux camps : c’est dans le livre de Mascolo sur Antelme (dans mes souvenirs, à vérifier…) que l’on trouve des choses comparables à ce que tu écris. Après notre intervention à Potsdam, un participant au colloque m’avait dit que mon texte lui rappelait Antelme – j’étais très fier sans trop savoir pourquoi, sans vraiment savoir le sens de cette remarque : aujourd’hui, c’est plus clair, grâce au vieux. À vrai dire, je verrais plutôt des artistes ayant réussi à dessiner en direct ce qu’ils vivaient (comme Boris Taslitzky… qui a beaucoup parlé de cela dans un film tourné dans son grand âge). Je n’ai pas eu le temps de commenter ces remarques, car c’était le repas. Et après, brusquement, une fuite impromptue : j’ai dû me changer – j’étais très irrité. Je reprends mon récit. J’ai été très impressionné par ce commentaire, si en phase avec mon premier texte de 2006 qui partait du même principe – partir du vif. Je suis fier de ce commentaire : j’ai commencé à me renseigner sur Taslitzky. J’ai vu le film sur lui, L’Atelier de Boris de Christophe Cognet. Sur l’affiche, on voit une phrase de lui. Si je vais en enfer, j’y ferai des croquis, d’ailleurs, j’ai l’expérience j’y suis allé, et j’ai dessiné. Il avait dessiné à Buchenwald : il n’a pas témoigné.

 

 

 

Septembre 2016. Yoshi, mon compagnon de combat : j’ai décidé de reprendre certains textes d’après l’accident, mais en retirant tes textes, de nos textes communs, trop spéculatifs – pardonne-moi pour cette trahison qui n’en est pas une – et donc. Certes, je n’ai pu lire le texte qu’avec une certaine douleur : la description de ton état singulier est tellement précise qu’elle ne peut pas ne pas en transmettre quelque peu à mon corps, c’est-à-dire que je trouve maintenant plutôt bizarre la bonne non-relation entre mon sexe et mes jambes. Mais c’est pour cela que le texte a une valeur théorique, je crois. Il est d’un côté sûrement spinozien comme tu en pris la conscience, mais d’un autre côté curieusement cartésien, plus précisément il me paraît avoir un côté d’interprétation du cogito. Tu me dis : « Je sais que je ne sais pas mon corps, donc je suis. » Bien que tu ne saches pas ton corps, tu peux choisir des mots pour décrire ce non-savoir, et le choix me paraît contrôlé parfaitement par la raison ou avec la raison, en indiquant le vide entre le TRE et l’Éthique… Commentaire limpide et pourtant obscur et donc quelques explications ! Maintenant, je ne suis pas à côté de ma bibliothèque, et donc ne peux pas préciser, mais tu liras d’abord un article de ton père repris dans ce gros livre. Le titre est peut-être « Pourquoi le TRE a-t-il été inachevé ? » ou plus ou moins comme ça. Mais, pour le « savoir » spinozien, j’en ai sûrement parlé un peu dans notre intervention à l’ENS aussi (« Entre Spinoza et le groupe Spinoza : le vide »). Là encore, quelques explications ! Pour expliquer ce vide, il faudrait plutôt rédiger à nouveau un article. Si je dis la chose grosso modo, ton père dit dans ce texte que la raison pour laquelle le TRE est resté inachevé est « pédagogique » dans le contexte de débat avec les cartésiens : pour eux qui sont partisans de deux substances, la position de Spinoza, c’est-à-dire l’intelligibilité intégrale du réel, est inadmissible, et Spinoza essaye de les convaincre dans le TRE à partir de l’expérience et par la méthode de l’« idée d’idée » (connaissance réflexive) qui affirme qu’il n’y a pas de différence entre « Je sais » et « Je sais que je sais » : cette non-différence va mener « mon » expérience jusqu’à l’intelligibilité intégrale du réel selon la logique de « Verum index sui et falsi ». Mais ce n’est pas convaincant pour les cartésiens, car la démonstration de Spinoza consiste à dire qu’il n’est pas possible d’être autrement, ce qui n’est sûrement pas déductif (ni analytique non plus ?). C’est pour ça que Spinoza a choisi de démontrer la même intelligibilité à partir de l’unique substance et du parallélisme, c’est-à-dire d’écrire l’Éthique en abandonnant le TRE. Le rapport du TRE et de l’Éthique est comme celui entre la Phénoménologie et la Logique chez Hegel. Pour celui-ci, il n’y a pas de vide entre les deux livres. Pour Spinoza comme un philosophe systématique non plus, le vide ne doit pas exister en principe. À mon impression, c’est pour cette raison que ton père a dit : « pédagogique ». Pour moi, c’est plutôt Althusser que moi qui trouve un certain vide quand même entre les deux livres. Je le dis en pensant à la phrase d’Althusser : « L’objet de Spinoza est le vide » (texte de 1982). Et je pense qu’Althusser essaye de lier les deux livres, rétablir la continuité entre expérience et vérité éternelle, par le vide. Car la démonstration dans le TRE présuppose le « habemus enim ideam veram » : certitude totalement infondée, et l’Éthique finit par constater une expérience fort métaphysique : « Nous sentons et nous éprouvons que nous sommes éternels », c’est-à-dire que le troisième genre de connaissance est une expérience du même genre que la « certitude » dans le TRE. J’ai essayé de dire cela dans mon article pour la revue de GRM (Groupe de recherches matérialistes), en me référant aux notes d’Althusser sur Spinoza, surtout à sa « lecture » d’un rêve de Spinoza sur un « Brésilien noir et crasseux », bon en tout cas de dire que le troisième genre de connaissance est pour Althusser une hallucination : expérience du vide. Autrement dit, le Spinoza d’Althusser n’a pas à débarrasser le malin génie, exclure la folie, pour commencer, ou, loin de le faire, commence en fait par la non-différence entre la folie et la raison, figurant ce « non » par le vide. À mes yeux, tu éprouves maintenant la non-différence entre le savoir et le non-savoir sur le corps. Parallélisme curieux. Curieux commentaire qui me replonge dans mes propres textes : confiance absolue au-delà de la non-compréhension.

Vendredi. C’est enfin le jour du kiné par-delà les répétitions : et justement, ça va mal. Je me suis réveillé avec la certitude que ça va être difficile, c’était d’ailleurs la même chose hier. Mon corps ne suit pas, il se convulse : pas un instant de repos, pas un instant de bien-être : impossible de l’oublier ne serait-ce qu’un instant ; c’est épuisant. Ce matin, j’ai fait une dernière répétition : difficile ; ça risque d’être difficile, d’être très difficile, peut-être impossible : c’est peut-être l’heure de vérité – c’est oui ou c’est non – je pourrais le prendre autrement, ça serait préférable, mais impossible. Je paierais cher pour oublier rien qu’un jour ce corps, mon corps. Simplement marcher, simplement regarder le monde, rien d’autre, simplement manger sans penser aux conséquences. Il est 14 h 51, mon rendez-vous est prévu pour 15 h 15 – je dois m’arrêter. 17 heures : après un détour par le parc (le square), je rentre. Tout s’est bien passé, le mieux possible : une vraie séance de kiné, rien à voir avec l’autre, celle de L’Ange gardien – une attention au corps du patient, à mon corps, un corps singulier comme tout corps. Il me dit qu’il faudra corriger de nombreuses mauvaises habitudes : il ne semble pas être frappé par ma marche. J’oublie l’essentiel : oublie la question du fauteuil roulant : il y a des oublis qui parlent.

Samedi 4 septembre. Je suis allé seul au cinéma, c’était comme une renaissance : la précédente expérience, déjà ancienne, avait été désastreuse. J’avais vu le film – lequel ? – j’avais pris le bus, mais impossible de marcher en descendant du bus : j’ai dû appeler Carole pour pouvoir rentrer. Hier, j’ai vu Nocturama de Bertrand Bonello : un peu déçu, mais l’essentiel n’était pas là. Dimanche, je suis retourné au cinéma avec Carole : l’habitude du cinéma commence à renaître. Mais mon corps n’est pas toujours au diapason : aujourd’hui, lundi, ce n’est pas terrible. Qui connaît son corps, sa puissance son impuissance ?

Lundi, deux choses. J’ai inséré dans mon texte celui de Potsdam : je risque de recommencer pour d’autres textes, l’idée étant d’insérer tous les textes d’après l’accident, si possible – tout dépend de la fortune, du moment opportun. Puis je reçois cela.

Je t’envoie ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? – Cher François, tout le long de la lecture j’étais deux lecteurs. Ton amie et un lecteur étranger à l’Auteur.

Pour ton amie, le texte est insupportable. J’aurais voulu qu’il soit très court, en fait… qu’il n’existe même pas. Pour ton amie, c’est insupportable. Car je suis impuissante face à tes peines, à tes angoisses, à ta douleur. Je ne peux rien. Rien de rien. Il me semble impossible que personne ne puisse rien pour toi. Je cherche, je cherche dans ma mémoire les références les plus absurdes. Des marabouts, des guérisseurs. Pendant mes enquêtes, j’ai rencontré une réalisatrice de documentaires qui a réalisé un film sur les guérisseurs. Je pense à elle, à l’appeler pour avoir des adresses… J’ai une croyance que quelque chose est encore possible, de ce côté-là. Pour ton amie, ton texte est vraiment insupportable… je me souviens de quand on allait souvent au cinéma ensemble le samedi soir et puis nos restaurants… je prends la fuite et je pense que ça va recommencer, que nous allons à nouveau au cinéma ensemble et puis nos restaurants… et je me souviens même de quand tu étais secrétaire de rédaction de Multitudes et que tu animais Multitudes Info, de nos rires, ton humour que j’aime tant… et je pense que ça va recommencer… je prends la fuite… ton texte m’est insupportable.

Et puis il y a le lecteur étranger à l’Auteur. Je me plonge dans la lecture et j’en suis séduite, je regrette quand j’arrive à la fin, alors je recommence et surtout j’attends la suite. Un texte puissant, très puissant. Est-ce que je connais quelque chose de comparable ? Non. Pas vraiment. Il me vient juste à l’esprit Journal du cancer d’Audre Lorde, écrivaine féministe black. Mais il n’y a pas de véritable comparaison… Ton texte est puissant. Je me dis que ça doit être quand on a mangé (je dis bien mangé et pas seulement lu et étudié) du Spinoza que l’on acquiert cette puissance, même dans l’impuissance du corps. Il me semble que tu penses avec ton corps. Paradoxalement, ton corps que tu ressens déformé, qui semble à travers ton récit s’autonomiser par rapport à la pensée, trouve sa liberté. J’attends de te lire, encore. Une réponse puissante : je n’ai pas perdu ma journée. Vous pouvez compter sur moi, mes amis, pour poursuivre mes divagations sur mon corps impossible.

Mardi. Un réveil en pleine nuit, peut-être pour pisser, peut-être pour chier, je ne sais plus. Je ne me réveille presque plus la nuit, c’est un grand changement. Pendant plusieurs mois, je me réveillais tous les jours. Très vite, on a installé un petit lit dans le salon, et je finissais la nuit dans cette pièce. Je me réveillais quatre ou cinq fois par nuit, j’allais aux toilettes, pour des opérations compliquées presque ésotériques, je buvais beaucoup, je savais pourquoi à l’époque, c’était pour moi essentiel – mais maintenant je ne sais plus, et pourtant c’est une période assez récente. Parfois, je dormais directement dans ce lit, et parfois je me couchais dans notre lit, puis au premier réveil j’émigrais dans l’autre. La décision d’aménager ce petit lit était ambiguë. D’un côté, il y avait quelque chose d’humiliant : ne plus dormir dans mon lit, après tout c’est mon lit. En même temps, ce petit lit a une longue histoire. Il venait de la maison de mes grands-parents, à Chantemanche : j’avais souvent dormi dans le lit, dans une mansarde – je l’aimais beaucoup. Beaucoup plus tard, déjà marié, la mère de Carole avait changé le matelas. En tapant sur Google « il venait » pour vérifier l’orthographe, je tombe sur une chanson de Dalida. « Il venait d’avoir 18 ans / Il était beau comme un enfant / Fort comme un homme / C’était l’été évidemment / Et j’ai compté en le voyant / Mes nuits d’automne », etc. Depuis mon retour à Paris, je dors dans mon lit, avec très peu de réveils. Par contre, c’est parfois Carole qui dort dans ce lit, en raison du bruit que je fais en dormant : apparemment, ce n’est pas du ronflement, mais un bruit non identifié, sans doute le prolongement des soubresauts de mon corps. Aujourd’hui, je suis inquiet trop inquiet, pourtant je suis allé chez le kiné sans problème excessif, mais les inquiétudes ne cessent d’être là : impossible d’être calme d’être détendu. Les problèmes du CNED – mon travail – pourraient être, apparemment, résolus, mais j’attends un coup de téléphone du rectorat qui ne vient pas : j’attends j’attends j’attends. Demain, je vais revoir une psy, déjà vue quatre fois, avant ma crise d’angoisse : elle n’est pas très loin. Comment y aller : en taxi, comme avant, ou en bus ? Cette question m’inquiète. Mais après une autre et encore une autre et encore une autre… J’ai quelques inquiétudes concernant les médicaments que je prends : je suis bourré de médicaments – sont-ils les bons ?

Mercredi. J’ai vu cette psychanalyste : j’ai pris le taxi à l’aller et le bus au retour. Je lui ai parlé de l’existence de ce texte. Dans le bus, j’ai repensé aux éloges de mes amis ; j’ai repensé alors aux éloges concernant mon premier texte – ils étaient semblables : même manière d’écrire au vif ; même genre de texte mais l’esprit n’était pas le même. 2006 n’est pas 2016.

Jeudi. La soirée d’hier n’a pas été de tout repos : j’ai perdu mon portable, impossible de le retrouver et l’angoisse monte monte et monte – tout le monde cherche, mais aucun résultat. La tension monte monte et monte. On a beau me dire que ce n’est qu’un portable, qu’il est facile d’en racheter un nouveau – rien n’y fait. Quelqu’un pourra téléphoner en Chine, avec mon forfait c’est possible : je suis déchaîné, désemparé – je veux mon portable. Il va falloir faire opposition, il faut le faire maintenant. En fin de soirée, me souviens d’avoir sorti de ma poche ce portable pour pouvoir payer les journaux – peut-être qu’il est là-bas. Il vaut mieux attendre demain. Un petit répit, mais le mal est fait. La nuit a été agitée – réveil pour aller aux toilettes sans résultat notable. Je me lève et mange : il va falloir me laver pour pouvoir chercher mon portable. Passage aux toilettes, mon corps est tendu, attendant un événement, qui ne vient pas. Je passe à la salle de bains, je rentre dans la baignoire ; je suis debout le corps tendu et soudain un immense flot de merde, d’abord un peu puis beaucoup, et je suis toujours debout. Je sors de la baignoire pour évacuer ces matières fécales : ce n’est pas convenable, mais c’est pratique – pas de catastrophe. Je m’habille, direction le marchand de journaux : de fait, j’avais oublié mon portable là-bas. J’ai eu du mal à aller jusque-là, j’ai failli tomber : c’est souvent une sorte d’équilibre précaire. Je commence à avoir l’habitude de tomber. À une époque où je prenais le métro, j’avais fait une chute retentissante à la sortie du métro : plein de sang, très vite une ambulance direction mon hôpital préféré – plusieurs points de suture ; une fois rentré à la maison, un de mes enfants a pris une photo : elle est impressionnante. Aujourd’hui, je pensais aller au cinéma : mais vu les circonstances, j’hésite.

Vendredi. Finalement, j’ai vu un film hier, Voir du pays, un bon film sur des militaires français revenant de l’Afghanistan, avec une pause de trois jours à Chypre pour décompresser avec des séances de soutien psychologique – c’est sobre et assez parlant. Aujourd’hui, j’ai vu mon kiné : pour lui, je ne suis pas menacé de paralysie, de fauteuil roulant. Juste après mon accident, avant même le commencement de ma rééducation, un médecin était passé et m’avait dit que j’arriverais à remarcher : j’avais oublié cette prédiction – retour au commencement.

Vendredi/samedi. Un cauchemar, un long cauchemar. Je suis dans un grand restaurant avec une grande femme très belle, très bien habillée, on dirait un film. On m’a tout volé, je n’ai plus rien : c’était un traquenard. Plus de papiers, on est peut-être à l’étranger. Impossible de payer l’addition, on se rit de moi, Madame a déjà payé. Un mélange de ma dernière lecture (L’Adversaire d’Emmanuel Carrère) et de la perte de mon portefeuille au restaurant chinois. Ce cauchemar est immensément long. Je me réveille à 5 heures, Carole n’est pas là. Je vais aux toilettes un peu pour rien. Je me réveille ensuite à 11 h 30 ; je prends le petit-déjeuner. Je vais aux toilettes et alors le même scénario : tout d’abord, rien. Ensuite, je rentre dans la baignoire : je suis debout et de nouveau je chie dans la baignoire, pourquoi dans la baignoire et non pas au bon endroit ?

 

 

 

Je t’envoie ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? – En ouvrant mon ordinateur, je trouve ceci. Cette fois-ci, j’ai lu tout de suite ton texte et j’en suis heureuse, parce que j’ai senti ton esprit en train de travailler, de s’amuser aussi, et donc moi aussi j’ai travaillé – j’ai fait un tout petit peu de philo, ne serait-ce qu’en allant voir sur Wikipédia et en comprenant que TRE c’est le Traité de la réforme de l’entendement ! – et j’ai aimé ça, et je me suis amusée aussi, j’ai ri plusieurs fois en te lisant. La force de ton texte, c’est aussi sa forme, cette façon de tisser si serré les mots qui sont les tiens avec ceux d’Althusser, de Yoshi, du Vieux, d’autres encore, qu’on ne sait plus qui parle, et qu’on comprend que tous parlent en toi. On éprouve la même impression qu’a eue Yoshi : c’est toi, ou c’est lui, ou finalement c’est moi qui parle ? Et cela renvoie aux questions que tu poses et qui nous intéressent tous : la pensée comme expérience corporelle, et comme expérience collective ou trans-individuelle – je suis sûre qu’elle l’est, et pas seulement par le langage que nous échangeons ; nous pensons avec d’autres, même sans mots échangés, et nous pensons différemment si nous sommes couchés, debout, en mouvement ou pas, avec un stylo ou avec un ordinateur. Et ce que tu penses, avec ce corps impossible que tu habites, est précieux.

Hier, j’avais reçu ceci de Yoshi à qui j’avais demandé son avis sur mon montage. – Le montage fonctionne bien, je crois et je le dis en croyant que tu n’as pas mis de guillemet ou pas changé de mise en page à dessein pour insérer les textes. La chose est la même pour les citations des mails, même si cela cause de temps en temps un problème de lisibilité (le lecteur doit se demander : de qui c’est la phrase ? de l’auteur ou de son ami ?). Pour parler du vif, ça peut être un choix de style. Par ailleurs, pour ce que je t’avais écrit, je voudrais y ajouter un point. Le « Je pense » de Descartes a pu signifier pour Spinoza le « Je sais » : tout d’abord celui-ci comme la non-différence entre le « Je sais » et le « Je sais que je sais » selon le TRE, mais aussi comme la non-différence entre le « Je sais » et le « Je sais que je ne sais pas ». Je sais que je ne sais rien de précis sur mon corps. De toute façon, Spinoza n’a pas à exclure le doute qui peut être une version de certitude. Je sais que je ne sais pas, donc je suis. C’est ce que ton texte me dit.

Dimanche. Je me suis réveillé un peu tôt pour moi, vers 8 heures : une vague envie de pisser sans conséquence. Le petit-déjeuner, puis retour aux toilettes avant de me laver (ce verbe ne me dit rien, j’ai beau le connaître quand je le vois écrire il ne me parle pas : je serai tout le temps comme ça, c’est des séquelles indépassables) : ce passage aux toilettes est infructueux. Je rentre dans la baignoire, je suis debout en espérant quelque chose qui n’arrive pas. Je me lave et sors de la baignoire – j’hésite, je remonte dans la baignoire, et de nouveau un flot de merde : j’ai du mal à comprendre ce corps à comprendre mon corps.

Lundi. Une journée particulière – non pas pour le flot de merde, le même que celui d’hier. Non pas pour la visite au psychiatre : jusqu’ici, rien de particulier – nous avons pris le taxi pour l’aller et pris le métro pour le retour ; Carole étant là, pas de problème, elle va prendre ma canne pour les escaliers comme d’habitude. Et soudain une illumination : je prends ma canne dans ma main invalide et elle ne tombe pas – conclusion, même seul je peux prendre le métro, c’est un peu difficile mais c’est possible. 12 septembre 2016 : ça se fête ! ça se fête ! ça se fête !

Mardi. J’ouvre mon ordinateur, pour consulter le site du Monde (et oui encore) – je tombe directement sur ceci :

Fauteuil roulant électrique TDX SP 2 Prix : 7 797,00 €

Fauteuil roulant électrique Kite Plus : 3 487,95 €

Fauteuil roulant électrique Partner : 3 487,95 €

Fauteuil roulant électrique Kite Plus : 3 487,95 €

Fauteuil roulant électrique Storm 4 : 7 797,00 €.

Fauteuil roulant électrique PARTNER Evolution AA2 : 12 100,00 €

Le fauteuil roulant électrique Partner Evolution est un fauteuil robuste équipé, en standard, de moteurs 350 watts, de l’électronique Evolutive Q-Logic 2 et de la toute nouvelle assise Tru-Balance 3, qui permet une bascule d’assise à translation de 50° et une inclinaison du dossier bio-mécanique à compensation jusqu’à 135°.

De plus, ce fauteuil roulant électrique est véritablement taillé pour l’extérieur. Il est rapide, puissant, baroudeur, agile, compact, confortable, ergonomique, robuste, évolutif, design et a une grande autonomie. La version Evolution AA2 est partiellement remboursée.

Caractéristiques techniques :

— Roues arrière motrices, propulsions, 14"

— Roues avant 10"

— Suspension : Activ-trac ATX

— Roulettes anti-bascule : 3"

— Garde au sol : 11 cm

— Rayon de giration : 65 cm

— Largeur d’assise : de 30 à 60 cm

— Largeur hors tout : 62 cm

— Profondeur d’assise : de 30 à 60 cm

— Hauteur sol/plaque d’assise sans lift : 45 cm

— Poids maximum utilisateur : 136 kg

— Manipulateur Q-logic 2 en standard

— Batteries : MK 73 amps

— Autonomie : jusqu’à 35 km

— Vitesse maximum : 10 km/h

— Hauteur trottoir : 8 cm

— Accroches-taxi 4 points

— Ceinture type boucle automobile

Options possibles :

— Lift de 25 cm

— Repose-pieds

— Relève-jambes électrique

— Relève-jambes électrique à compensation

— Équipement route

— Contrôle d’environnement infrarouge

— Commande tierce personne

Garantie : 2 ans, 1 an sur les batteries

Le marché est flamboyant : tout est prévu, il y en a pour toutes les bourses.

 

Mercredi. Je t’envoie ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? – J’ai lu ton texte hier mais ne t’ai pas écrit tout de suite car j’étais comme tétanisée. Tu dis des choses qui ne sont jamais dites. Tu parles de la merde et de la pisse, sujets tabous par excellence bien plus que le sexe. On passe généralement sous silence, on évite, on biaise, on met l’accent sur des choses « plus nobles » alors que celles-ci font pourtant bien partie du quotidien de chacun-e, sur un mode généralement insignifiant, peu générateur de trouble. Et combien de personnes qui connaissent des ennuis comme tu les racontes – ou de façon moins aiguë – sont obligées de les taire alors qu’elles parleront volontiers de leur mal de dos, sciatique ou autre chose. Bref tu transgresses la sacro-sainte pudeur et tu as mille fois raison. Je sais, c’est ton quotidien de souffrance mais encore fallait-il oser l’écrire et c’est bien, et j’oserais dire, peut-être libérateur pour de futurs lecteurs.

D’autre part, il y a cette expérience hallucinante et forte d’une sorte de prise d’autonomie d’un corps qui fait n’importe quoi, qui n’obéit plus à tes ordres. Et l’on se pose la question. Qui est ce toi à qui le corps n’obéit plus ? D’un côté l’extrême lucidité sur ton « aventure » et de l’autre côté l’ignorance absolue de ce qui agit ton corps, ou du comment ton corps a agi, sans que ce soit ta volonté qui l’ait commandé. Les scènes où tu décris comment tu ne sais pas, tu ne comprends pas comment tu as pu faire à côté des toilettes sont grandioses et tragiques…

Enfin, il y a, et j’y suis fort sensible du fait de mon expérience antérieure, ta description, presque trop rapide à mon goût, des contradictions de ce monde ubuesque qu’est l’hôpital psychiatrique… Bref il faut continuer et à terme publier ce sur le vif… le vif de la souffrance n’est quasiment jamais dit, ou est toujours dit a posteriori… Là ta force, outre la transgression de ce qui reste malgré tout des interdits d’écriture, c’est ce dit sur le vif…

Quand j’avais commencé à écrire ce texte, je n’avais pas d’objectif : j’étais à L’Ange gardien en proie à de vives souffrances – j’écrivais pour moi-même, l’écriture comme remède, pour prendre un peu de recul par rapport à ces horreurs : je n’avais pas de projet d’écriture littéraire, c’était pour moi. J’envoyais régulièrement à quelques personnes les progrès de ce texte, comme pour donner des nouvelles – c’était privé. À ma grande surprise, on me répondait longuement, avec une grande attention à l’écriture. J’avais envoyé cette question à quelques amis : « Je t’envoie la suite de ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? » Les réponses ont été nombreuses.

« Et toi ? » donc. Tel est le titre de ce courriel. Et je dois dire que ce titre m’a immédiatement mis en porte-à-faux.

Bonne question, me suis-je dit, oui, et moi, en effet, et même « et moi ? » tiens pour une fois, si je prenais cette question-là au pied de la lettre. Car enfin, le titre que tu as choisi, qui reprend la question finale que tu poses là clairement à propos de ton texte, en conclusion de ton courriel, m’interroge directement dans le titre, mais cette fois, nolens volens, à mon propre sujet. Oui, bonne foutue question, me suis-je dit aussitôt : et moi donc, où suis-je dans tout ça, où en suis-je, tandis que je persiste à faire le Jacques, en prétendant m’abstraire et me fuir toujours dans les soucis les peines les névroses les souffrances et les épreuves de ceux qui m’entourent, analysants hier (non possumus – quitte à crever de faim), amis ou relations aujourd’hui.

Pour le coup, durant toute sa première lecture, impossible de me sortir moi-même du champ, et d’ouvrir ton texte autrement qu’en le parasitant d’une présence complètement étrangère à ton intention d’auteur, mais obstinée persistante et exaspérante au lecteur que je suis. Pas seulement tout cela : aussi, très pénible à titre personnel, très pénible physiquement je le précise, par les réminiscences redoutées et les réactivations déplorables qui se sont télescopées, d’un cauchemar à l’autre : celui de tes épreuves présentes, et celles de mon passé dont rien jamais n’assure que ce passé-là ne va pas revenir – avec les conclusions instantanées qui elles ne font partie que de mon propre vécu, ne te concernent nullement, mais auxquelles ce texte m’a renvoyé lorsque je l’ai reçu à la fin du mois dernier.

Note bien que je pèse mes mots, et que je mesure bien que ce que je t’écris là va te poser problème – celui précisément que tes propres souffrances ont escamoté, comme toujours nos douleurs nos épreuves et nos peurs nous rendent sourds et aveugles aux souffrances des autres : c’est bien simple « on n’y pense même pas » comme disent en général d’un ton sincèrement peiné ceux-là (nous tous) qui soudain découvrent que leur entourage ne souffre pas seulement des conséquences de notre maladie, et j’écris cela, bien sûr, sans minimiser aucunement l’angoisse que nous avons de peser si fort sur eux et qu’ils souffrent de nos maux, d’en être coupables quand bien même on n’est responsable de rien. Et cette connasse de Dufoix avec sa formule de merde est aussi détestable parce qu’elle a sciemment inversé la tragédie de tout malade : celle de se vivre coupable mais pas responsable.

Sur cette pente-là, qui conduit au gouffre, ça va vite : je connais ce pays-là pour y avoir voyagé si longtemps en passager clandestin, en subrécargue, et des années durant à mon propre compte et tout comme toi, nom de dieu : à mon corps défendant ! De sorte que lisant ton texte et dès les premiers mots, j’ai instantanément reconnu le paysage qui défilait par la fenêtre, et que tel un imbécile (au sens biblique : faible d’esprit) je croyais éviter en gardant les yeux baissés.

Et voilà donc la réponse à ta question orientée, obnubilée, sur ton propre texte : au point sans doute qu’il t’en échappe quelque substance bien éloignée de la chiasse verdâtre qui s’y invite à chaque ligne.

Oui, François, ton texte est loin de ne s’adresser qu’à toi-même, puisque c’est là exactement ton interrogation distanciée sous la forme d’un « intérêt » en dehors de toi-même, et la réponse que je puis t’apporter, cette seconde lecture accomplie avec plus de sérénité.

Il me faut maintenant revenir sur cette fissure anale et ses conséquences dramatiques. C’était pendant des vacances de Pâques, il y a quatre ans je crois, peut-être cinq ans – c’était au Vicel. Elle fut terrible : une douleur diffuse d’abord, puis exaspérée. Je pensais qu’il s’agissait d’un problème d’hémorroïdes, comme je connaissais le problème je n’étais pas inquiet. Mais, à la fin de la semaine, la douleur devenant intolérable, il a fallu voir un médecin – fissure anale, chose inconnue de moi. Le samedi, nous étions à Paris, les vacances étaient terminées. Le dimanche, nous avions été au cinéma, malgré la douleur : je me tordais de douleur – heureusement, le siège d’à côté était vide, j’étais pratiquement allongé entre les deux sièges : pourquoi aller au cinéma dans ces conditions ? Dit aujourd’hui, c’est incompréhensible. La douleur n’a pas duré – mais j’entrais dans la séquence constipation. J’ai vu des dizaines de médecins, surpris – une constipation après un AVC est banale, mais beaucoup moins banale des années plus tard.

Au début, ce n’était pas grave : je prenais des médicaments d’abord peu efficaces, puis très efficaces. Je me souviens qu’aux vacances d’été, toujours au Vicel, je me délectais de l’abondance de merde sortant de mon corps, ça durait longtemps – un plaisir enfantin joué avec son corps. Mais tout ceci n’a pas duré : très vite, tout s’est détraqué. Au bout d’un certain temps, mes pensées ont commencé à se centrer sur cet unique problème : d’une certaine manière, je ne pensais plus qu’à la merde, sans pouvoir en sortir – c’était un cercle, le cercle de la merde. Analyse sur analyse ; rééducation sans résultat. Au bout d’un certain temps, mes selles contenaient du sang : de nombreux passages aux urgences – on me remettait du sang, on me remettait du sang. En août 2014, on m’a opéré des hémorroïdes : une belle opération, mais on m’avait prévenu que cela ne changeait rien à ma constipation.

Vendredi matin. Un grand clash avec Carole. Depuis une petite semaine, je n’arrive pas à expulser mes excréments dans les toilettes : quand je suis assis, rien ne se passe. Je pourrais me mettre debout, mais le risque est immense de chier à côté, c’est même une certitude, avec les conséquences qu’on peut imaginer. Je préfère donc entrer dans la baignoire, le risque est moins grand : de fait, je chie dans la baignoire, et j’évacue la merde. Carole arrive alors, folle de rage : elle me dit en avoir marre avec mes fantasmes ; que c’est sale, plein de bactéries ; si ça continue, elle s’en ira avec les enfants. Dans des moments pareils, impossible de discuter – impossible d’expliquer qu’il ne s’agit pas d’un fantasme, mais d’un moindre mal. Je suis désespéré, envie de tout abandonner. Heureusement, je reçois aujourd’hui ceci qui m’aide à continuer.

Je t’envoie ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? – J’ai lu ton texte, en m’y reprenant à plusieurs fois, et je pense y revenir un peu plus tard. Arrivée p. 19, au passage sur les deux lecteurs, je me dis qu’elle a tout dit comme j’aurais aimé le faire… au fil des pages, j’ai pu retrouver ici ou là des sensations éprouvées (mutatis mutandis), avec un sentiment de familiarité, et puis ailleurs beaucoup d’étrangeté, bien sûr. Une des choses qui me frappent, c’est la façon dont tu arrives à « digérer » tous les apports textuels extérieurs, qu’ils viennent de toi, de tes amis, ou des divers philosophes du passé plus ou moins lointain. Ça me semble être l’un des indices de sa force.

Donc je continue. Je ne sais plus quand ont commencé les vraies difficultés, les difficultés ingérables. Potsdam a été un tournant – un grand bonheur, mais le dernier. Une première chute en arrivant à l’hôtel, quelques autres toujours à Potsdam. Jusqu’ici je marchais, à ma façon mais avec plaisir – une année, au Vicel, j’avais marché 10 km. Au retour de Potsdam, toujours au Vicel, je n’avais plus envie de marcher. Mais ce tournant était passé inaperçu. J’aurais pu le dater de l’AVC de mon père, à Pâques de 2015, mais cette date n’est qu’une aggravation de mon état. Toujours est-il que quand je le voyais à l’hôpital de Meaux, je n’étais pas bien, je passais de longs moments aux toilettes de l’hôpital en craignant le pire, c’est-à-dire l’indécence.

Lundi 19 septembre. J’ai un rendez-vous au rectorat de Paris, pour voir un médecin : je serai fixé sur mon sort, sur la poursuite de ma « carrière » – en gros soit continuer soit arrêter : ce rendez-vous m’inquiète. Je devrais continuer mon texte, mais le courage me manque : je préfère me reposer – ce moment n’est pas propice à l’écriture. Je reviens du rectorat : j’avais raison de redouter ce moment : cette dame n’avait rien à me dire, absolument rien, elle m’a simplement dit que je recevrais une convocation pour aller voir un expert (il faut toujours se méfier des experts) pour savoir si je suis encore capable de corriger des copies – c’est accablant de bêtise. Et pourquoi pas encore une autre convocation, puis encore une autre ? Ils sont tout à fait capables de décréter que je suis inapte à travailler : ça serait la meilleure.

 

 

 

Pour me calmer, je continue. Le mois de juin a été riche en événements : les 5 et 6, j’ai participé à un colloque, en compagnie de Yoshi, pour fêter les 50 ans de Pour Marx et Lire le Capital ; le 20, j’ai marié ma fille aînée Lucrèce. À ce colloque, je n’étais pas bien, craignant les fuites intempestives heureusement évitées. Ma mère était là, c’était la seule fois, sans doute pour pallier l’absence de mon père qui était à l’hôpital. J’avais eu du mal à préparer mon intervention, pourtant j’ai réussi au-delà de mes espérances. Notre intervention avait pour titre « Entre Spinoza et le groupe Spinoza : le vide ».

Novembre 1963. Jacques Lacan. « Nos relations sont vieilles, Althusser. Vous vous souvenez sûrement de cette conférence que je fis à Normale après la guerre, grossier rudiment pour un moment obscur (un des acteurs de mon drame présent y trouva pourtant sa voie). »

Juin 2015. Nos relations sont vieilles, Yoshi, tu te souviens sûrement de notre première rencontre, il y a si longtemps : tu arrivais toujours à l’heure, recopiant des pages et des pages des manuscrits d’Althusser. Nous étions tous impressionnés, à l’IMEC alors rue de Lille.

Tu te souviens évidemment du colloque « Lire Althusser aujourd’hui », c’était rue d’Ulm. Il y avait, entre autres, Yann Moulier Boutang et Toni Negri, mais pas d’althussériens. Pour toi, c’était « Temps et concept chez Louis Althusser », c’était dense mais tu avais respecté le contrat – 30 minutes ; pour moi, c’était « La récurrence du vide chez Louis Althusser », c’était très long mais c’était comme un accouchement opéré par une sage-femme très particulière, le professeur Ichida. C’était en 1995 – 20 ans.

Mais nous ne sommes pas ici pour célébrer cet anniversaire, mais pour rendre hommage aux 50 ans de Pour Marx et Lire le Capital : il est d’ailleurs probable qu’Althusser n’aurait guère apprécié cet hommage, d’autant plus probable que, pour lui, la parution de ces deux livres provoqua une grave crise suivie d’une longue hospitalisation. Quant à nous, ces 20 ans sont coupés en deux – entre l’avant et l’après « Au milieu du chemin de notre vie ». D’ordinaire, on ne fête pas l’anniversaire d’un accident vasculaire cérébral AVC. On le fête d’autant moins que son propre père vient de subir, lui aussi, cet aveuglement de la fortune, dont l’issue reste, pour l’heure, incertaine : 30 avril 2015. Pourtant, cette déchirure recommencée nous amène au plus près de la démarche althussérienne.

Avril 1991. Dans un colloque tenu peu après la mort d’Althusser, Jacques Rancière disait ceci : « Pour moi, Althusser, c’est la fulgurance de quelques textes et l’éclat d’un échec […]. Assurément, il n’eût pas trop aimé cela, lui qui écrivait dans Pour Marx : “Les brefs éclairs des Thèses sur Feuerbach frappent de lumière tous les philosophes qui les approchent mais chacun sait qu’un éclair éblouit plus qu’il n’illumine.” » Dans notre colloque, j’avais parlé de cette intervention de Rancière : sidéré par son éclat, je n’étais pourtant pas convaincu – certes chez Althusser l’éclair peut signifier le sentiment illusoire de l’idéologie, mais il peut tout aussi bien signifier son éclat.

Mai 1963. « Quand la cure est finie, le travail commence, dit Freud quelque part… Nous avons fait la révolution, disait Lénine : maintenant, il faut construire le socialisme, et c’est autrement difficile. On oublie qu’alors on entre dans une autre nuit, qui va déborder toutes les lumières du jeune jour, pour les reconstituer patiemment, durablement, et transformer leur éclair en un durable éclat inaltérable. » Nous sommes, apparemment, dans la continuité de l’interprétation de Rancière. Mais…

Juillet 1962. Althusser assiste à une représentation donnée par le Piccolo Teatro de Milan – saisi par le spectacle, il écrit un texte comme saturé d’éclairs : « bref éclair », « le temps d’un éclair », « bref défi », « là encore bref éclair », « bref comme un éclair », « personnages de l’éclair » : autrement dit, un éclair qui dure, ou plutôt un éclair hors du temps, ou encore le temps avant le temps. Moins d’un an après mon accident, j’avais « écrit » ou plutôt dit un texte impossible et pourtant nécessaire : vous le connaissez, c’était L’homme qui ne savait plus écrire – je me permets de le citer à nouveau. « Il y a d’abord le temps zéro et même le temps d’avant zéro, où l’accident a déjà eu lieu, une sorte de temps d’avant le temps. Vient alors le commencement, le commencement à partir de rien. J’ai vraiment vécu dans ma chair une pensée jusqu’alors seulement entraperçue à travers mes lectures. »

Février 1964. « Chose assez étrange, quand j’y pense. J’ai vraiment vécu plusieurs mois avec une extraordinaire capacité de contact à vif avec des réalités profondes, les sentant les voyant les lisant dans les êtres et la réalité comme à livre ouvert. Souvent repensé à cette chose extraordinaire, – en repensant à la situation de ces quelques rares dont je vénère le nom, Spinoza, Marx, Nietzsche, Freud, et qui ont dû, nécessairement, avoir ce contact pour pouvoir écrire ce qu’ils ont laissé : autrement je ne vois pas comment ils eussent pu soulever cette couche énorme, cette pierre tombale qui recouvre le réel… pour avoir avec lui ce contact direct qui brûle encore en eux pour l’éternité. » Il s’agit bien ici d’un éclair qui dure longtemps, d’un éclat pour l’éternité.

Octobre 1962 – mai 1963 – septembre 1965. « Je suis incapable de rien comprendre en théorie qui n’ait pas de rapport direct avec moi. […]. Il n’y a pas deux types de rapport avec le réel (rationnel – et affectif) mais un seul, […] le rapport avec les objets théoriques est aussi commandé par le rapport avec soi. » Et puis […] grand vide. « Nous avons lu Le Capital en philosophes, nous lui avons posé la question de son rapport à son objet […]. Une lecture philosophique du Capital est donc tout le contraire d’une lecture innocente. C’est une lecture coupable, mais qui n’absout pas sa faute dans son aveu. »

Je ne crois pas, cher Yoshi, que nos lectures d’Althusser soient innocentes. Ces paradoxes, nous les avons creusés longuement, notamment dans notre texte commun Un, deux, trois, quatre, dix mille Althusser ? Mais c’était avant. Désormais, mon rapport au réel, à la pensée, n’est plus le même. Dans notre premier texte d’après, nous avions évité le problème, dans le second nous l’avions dépassé : mais que faire maintenant ? Je vais, donc, le temps d’un éclair, laisser parler notre ami qui par un autre tour de folie… ou de prophétie…

Et donc rien ! Je t’avais envoyé ce message : « J’ai mis en scène ma difficulté ; cela pourrait donner quelque chose d’intéressant, mais évidemment il faudrait une relance de toi !? » ; et voilà ta réponse : « Voilà mon état actuel. Quant à ta dernière version, tu pourrais être encore metteur en scène, mais pas mal. » Et donc…

Juin 1966. Conjoncture philosophique et recherche théorie marxiste : une conférence déjà théâtrale dans sa version prononcée, et encore plus théâtrale dans sa première version. « Nous sommes un peu dans la situation d’individus invités à un spectacle, que personne n’a vu et dont personne n’a encore parlé, qui connaissent vaguement le titre, mais n’ont aucune idée du contenu et n’en connaissent même pas l’auteur… La conjoncture théorique qui nous domine a produit l’effet-Althusser, l’effet-Balibar, l’effet-Macherey, l’effet-Rancière, l’effet-Establet, comme elle a produit l’effet-Badiou, l’effet-Vernant, l’effet-Bettelheim, etc. Que la pièce qui se joue ici soit une pièce sans auteur… n’est pas une plaisanterie… Je voudrais essayer de dire ce qui va naturellement sans dire, et prêter ma voix à l’analyse de la conjoncture philosophique qui nous domine. » Assurément, cette conférence n’est pas une plaisanterie même si l’une de ses versions n’est pas sans rappeler sa première tentative d’autobiographie Les Faits qui commence ainsi : « Comme c’est moi qui ai tout organisé autant que je me présente tout de suite. / Je m’appelle Pierre Bergé. Ce n’est pas vrai. C’est le nom de mon grand-père maternel. Je suis né à l’âge de quatre ans dans la maison forestière du bois de Boulogne, sur les hauteurs d’Alger. » Mais revenons à cette conférence. « Vous connaissez comme moi le mot profond et d’ailleurs apocryphe par lequel Machiavel définit la Loi universelle qui gouverne les hommes : ce qui va sans dire va encore mieux en ne le disant pas. »

Je voudrais, maintenant, essayer de prêter ma voix au groupe Spinoza. Ils se réunissaient clandestinement, le dimanche matin, à l’École, ils utilisaient des pseudonymes, sans doute pas tout de suite, peut-être pas tous, peut-être pas toujours. Il y avait Pierre (Louis Althusser) ; il y avait Gérard (Alain Badiou) ; il y avait René (Étienne Balibar) ; il y avait Georges (Charles Bettelheim) ; il y avait Émile (Paul de Gaudemar) ; il y avait Jean (Pierre Macherey) ; il y avait Julien (Nicos Poulantzas…) ; il y avait Stéphane (Jean-Pierre Osier) ; il y avait Simon (Michel Pêcheux…) ; il y avait Jacques (Jean Saveant) ; il y avait Joseph (Alain Tosel) ; il y avait Henri (Christian Baudelot) ; il y avait Maurice (Emmanuel Terray) ; il y avait Charles (Yves Duroux) ; il y avait Sabine ou plutôt Mathieu (c’est-à-dire Hélène) ; il y avait Raoul (Roger Establet), il y avait… d’autres personnages, d’autres acteurs non précisés – je recopie ici une page certainement postérieure à Mai 68. Le décor posé (Spinoza et Machiavel), quelques précisions.

Pourquoi ce titre : « Entre Spinoza et le groupe Spinoza : le vide ? » Il s’agit, d’abord, d’un hommage à un texte mémorable de Pierre Macherey : « Entre Pascal et Spinoza : le vide » – depuis repris dans le livre Pascal et Spinoza, bien après son Hegel ou Spinoza. « Pascal dit-il autre chose que [Spinoza] ? En donnant son “sentiment” sur le vide, il s’agissait bien pour lui de postuler l’infinité, c’est-à-dire l’indivisibilité de l’étendue, comme telle irréductible à quelque partie corporelle de la nature que ce soit… Que l’on nomme cette infinité plein ou vide, c’est après tout question de désignation, et celle-ci est indifférente au contenu du raisonnement qu’elle sert à formuler. » Et il s’agit, ensuite, de mettre en évidence un rapport plus que complexe d’Althusser à Spinoza.

Quant au « groupe Spinoza », qu’en dire ? Faut-il encore le présenter ? Pour les initiés non, pour les autres peut-être. Après sa conférence, Althusser lance un vaste programme de travail collectif, collectif mais aussi cloisonné.

Août 1966. « Cette organisation de travail théorique, on va la mettre en place d’abord et on commencera de la faire fonctionner avant d’en parler publiquement… Quand les choses commenceront à marcher réellement, on mettra sur pied l’organisation officielle, avec statuts, comité directeur et tout le saint-frusquin, et naturellement adhérents, cotisations, etc., et publication des résultats probants du travail dans la future Revue, qui servira d’organe à l’organisation. » Il s’agit désormais de penser sous la conjoncture, à la manière de Machiavel.

Juillet 1967. « Il se trouve que nous détenons un certain nombre de moyens définis, que nous sommes seuls à détenir. Il se trouve qu’en fonction de ce privilège transitoire, nous sommes seuls à pouvoir occuper… une place vide : la place de la théorie marxiste-léniniste, et plus particulièrement la place de la philosophie marxiste-léniniste. » Nous sommes, ici, au début du « groupe Spinoza ».

Janvier 1969. « À la question d’Alain : pourquoi nous ? Spinoza avait déjà répondu : habemus enim ideam veram (car nous avons une idée vraie). Pourquoi nous ? Parce que nous sommes parvenus – et à quel prix, et à la faveur de quelles circonstances exceptionnelles – à avoir une idée vraie, parce que nous sommes les seuls parmi les soi-disant “maoïstes” à mettre en œuvre le mot d’ordre de Mao : primat à l’application des idées justes sous la forme fondamentale de l’application de la pensée de Mao à la pensée de Mao, hors de quoi il n’y a pas application au sens léniniste-maoïste mais simplement placage mécaniste. »

Janvier 1967. « Personnellement j’incline fort à penser que si c’est (honorablement) possible, il faut (que je) reste(r) au parti le plus longtemps possible, pour assurer le plus longtemps possible (l’audience nationale et internationale) dans et hors le parti, la fonction théorique de longue haleine dont la conjoncture nous a fait le cadeau empoisonné… J’aimerais ne pas être seul dans cette rude traversée. » Nous sommes, ici, avant même le début du « groupe Spinoza ». Ce Spinoza est un nous (contrairement à Machiavel), mais il n’est pas moins problématique que ce je dont il faut que…

Octobre 1966. « Le projet de travail collectif que je t’ai soumis a pour objet la rédaction d’un véritable ouvrage de philosophie, ayant toute l’ampleur et la systématicité désirables, quelque chose qui puisse, à sa mesure, et même de loin, être notre Éthique. » Dans cette lettre à Étienne Balibar, Althusser reprend l’essentiel d’une première lettre destinée à Alain Badiou, Étienne Balibar, Yves Duroux et Pierre Macherey, bientôt suivis par Michel Tort. Il s’agit de l’autre projet : les personnages sont les mêmes, mais moins nombreux, et Spinoza y apparaît en personne mais en métaphore. L’Éthique en notes et en schémas notamment celui-là : extraordinaire – prenez le temps de le regarder.

Vous avez : essences singulières ; théories régionales ; théories générales ; rectification, reclassement ; groupes de concepts de la singularité ; ouverture de champs à remplir (de nouvelles théories régionales à constituer) (dans les vides ainsi révélés) ; il y a plusieurs théories générales (plusieurs attributs) groupant des théories régionales… là encore, ce surgissement n’est que le constat et l’exigence de l’existence de la théorie la plus générale (ou philosophie) ; « [la philosophie est] seulement la Théorie de l’articulation des théories existantes dans leur conjoncture actuelle […]. Au sens large toute philosophie est donc politique ou pratique : “Éthique”. »

Juillet 2002. « Derrière la reprise de la philosophie conçue comme tâche politique numéro un se dissimule sans doute une transformation beaucoup plus profonde de l’idée même de politique, immédiatement vécue comme impossible, et le groupe Spinoza est peut-être, avant tout, un groupe Machiavel dénié. Le “Spinoza” en question est un Spinoza machiavélisé. »

Juin 2015. Aujourd’hui, je ne sais pas ; j’avais peut-être raison, mais peut-être pas, je ne sais plus. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’Althusser avait un art singulier : celui de mettre en scène des concepts, de les voir, de nous les faire voir. Il suffit de regarder des photos désormais célèbres : Althusser devant le tableau vert. Il suffit de voir les schémas du matérialiste aléatoire.

Mais attendez encore un instant, amis lecteurs. Althusser, c’est aussi, pour moi, exactement deux ans après mon accident, la reprise de la parole publique, c’est-à-dire une étape dans un processus indéfini, et tout sauf linéaire. Ce fut une reprise, sous forme d’un dialogue, avec Étienne Balibar, à l’Institut italien de culture. J’étais incapable de répondre à des questions sans préparation : Étienne était venu chez moi, nous avions préparé mes réponses qui n’étaient pas vraiment mes réponses. Le 12 novembre 2007, Emmanuel Terray avait parlé d’Althusser/Machiavel ; Étienne avait parlé d’Althusser/Machiavel : je ne comprenais rien, je ne comprenais pas mes réponses, je ne savais pas si mes paroles étaient audibles – mais l’essentiel était ailleurs. À la sortie, un appariteur s’était approché de moi en me tendant une lettre : « On les aura » – c’était une ancienne camarade de lycée, elle avait tout compris.

Je voudrais maintenant saluer la ténacité de Pierre Macherey, sa fidélité à la démarche d’Althusser, d’un certain Althusser, de celui qui continue à nous interpeller, envers et contre tout, malgré les polémiques, ou avec les polémiques, malgré ou avec ses outrances, je parle ici d’un livre hors du commun, Histoires de dinosaure. Un livre à clé, plein de pièges, de violence, de passions avec et contre Althusser. « Ce qui, à présent, me frappe principalement, c’est la dimension mystique, et pour ainsi dire métaphysique, de la démarche d’Althusser, dimension qui fait l’essentiel de sa singularité. » Ou encore, sur le site de l’université Lille 3 : « Son Dieu n’était pas Dieu de lumière, porteur de garanties et de promesses, mais dieu noir de la mélancolie, de la scission et de la nuit, cet antidieu, peut-être Deus sive natura, dont il a fait le principe de base de la métaphysique, cette métaphysique négative qu’il a voulu donner au marxisme. » De ce beau récit, j’avais tenté d’aborder le principe, dans un article intitulé : « Les belles histoires de l’oncle Pierre », reprenant « Les belles histoires de l’oncle Paul », alors publiées dans le magazine Spirou. Mais je restais stupéfait par une phrase : « Positions était le titre de l’ouvrage publié en 1976 par Althusser aux Éditions Sociales. Il ne s’agissait pas d’un manuel d’érotologie. »

Depuis très longtemps, j’ai dans mes archives un texte perturbant de René Diatkine, non pas en soi mais en raison de sa date : il s’agit d’une communication prononcée en mai 1964 et publiée sous le titre « Agressivité et fantasmes d’agression ». À cette époque, Diatkine n’était pas encore le psychanalyste d’Althusser, mais il ne tarde pas à l’être : la lettre à Franca du 26 octobre 1964 le mentionne. Je n’aurais jamais mentionné ce texte, malgré mon trouble, si je n’avais pas relu avec attention mon texte. Et donc : « L’étude de l’érotomanie… et ce que nous avons pu déduire jusqu’à présent des délires de persécution nous poussent à admettre que le lien libidinal positif est encore suffisamment actif chez ces malades délirants, pour que la destruction de l’objet de leur haine soit ressentie comme une perte libidinale mettant leur Moi en fâcheuse posture. Il est vrai que nous n’avons aucune expérience de l’analyse de délirants homicides après consommation du crime » : ce passage est souligné par Althusser, sur le tiré à part retrouvé dans sa bibliothèque.

C’est probablement intéressant mais, pour reprendre un passage de Histoires de dinosaure, « je ne veux absolument pas m’y intéresser » – je ne veux donc absolument pas m’y intéresser !

Mais, avant de vraiment terminer, je me permets de dédicacer ces divagations à Alexandre Matheron, qui, quand j’étais hors d’état d’écrire, avait relu les épreuves de « Politique et Histoire. De Machiavel à Marx. Cours à l’École normale supérieure. 1955-1972 ».

À la fin de notre intervention, Yves Duroux s’est approché de moi pour nous remercier ; c’était le plus bel hommage possible. À l’automne, on m’avait proposé de participer à différents hommages d’Althusser, mais j’avais décliné – je sentais bien que ce serait trop difficile : j’étais fatigué, déjà ailleurs.

 

 

 

Mardi. Le mariage de Lucrèce et David a été une réussite. À la mairie du 13e, je suis arrivé dans une vieille voiture retapée par le père de David – c’est une tradition dans la famille. J’étais bien sûr dans la voiture (avec qui d’autre ? sans doute la mère de David), un peu gêné – ce n’était pas discret – mais fier comme un père mariant sa fille. La fête était parfaite, avec une attention à chacun. Les mariés avaient tenu à faire une cérémonie, avec quelques discours – ils étaient émus, c’était tangible. Pour moi, c’était parfois difficile, car il fallait parfois être debout, mais je l’ai fait. Je n’avais pas dansé – de toute façon, je ne danse jamais. Le soir, j’étais très fatigué, cloué à ma chaise, mais ceci n’avait pas d’importance – j’avais accompli ma mission, sans aucun impair. Maintenant, Lucrèce est enceinte : je vais bientôt être grand-père ! J’avais donc accompli mes deux devoirs, mes deux défis.

Cet après-midi, j’ai vu un film égyptien – Clash : un très bon film. Pour la première fois, j’ai pris le métro seul – c’est pour moi un événement, proprement inimaginable ; ensuite, je suis allé au café pour prendre une bière : c’était trop bon, c’était la vie, un retour à la vie – mais je préfère être prudent. Ce sera tout pour aujourd’hui : il faut savourer la vie dans sa précarité.

Mercredi. C’est le jour de la psy, de la psychanalyste à 14 h 45. Je mange un peu tard, je vais aux toilettes, histoire de pisser et alors de manière incompréhensible mon jean est plein de merde, et même un peu ma chemise : je dois me changer entièrement – c’était désolant et tellement inattendu. Je risque d’être en retard, mais heureusement j’arrive à attraper le bus sans attendre – je serai à l’heure. Et pourtant non. C’est la deuxième fois que j’y vais en bus, et non en taxi. La première fois, j’avais raté l’arrêt, j’avais dû descendre du bus et le prendre dans l’autre sens – son arrêt était très près de son cabinet ; j’étais arrivé à l’heure et même en avance. Mais, aujourd’hui, je suis descendu au bon arrêt, mais cet arrêt n’est pas en face de l’autre : je me suis perdu ; j’ai téléphoné à Carole pour qu’elle m’aide ; je me suis à nouveau perdu, je l’ai à nouveau appelée – je suis arrivé très en retard : la séance a été très brève. De retour à la maison, j’ai constaté que l’autre jean était également mouillé – bon à laver : c’était un peu trop pour une seule journée. Qui connaît un corps, sa puissance son impuissance ?

Jeudi. Je viens de m’apercevoir que je n’aurai des copies que la semaine prochaine – temps imprévu propice au cinéma et à l’écriture. Je reprends mon interrogation. Je ne sais plus quand ont commencé les vraies difficultés, les difficultés ingérables. En tout état de cause, c’est après les grandes vacances, et même longtemps après. Néanmoins, j’avais abandonné ma psychanalyste à la fin du printemps, elle m’avait dit d’en prendre une autre assez vite, un conseil non suivi – elle avait pourtant raison. En septembre, j’avais cessé de voir mon orthophoniste : je n’avais plus la force d’aller jusque-là, prendre le métro changer de métro, c’était trop dur. Ce n’était pas en raison de la canne – en septembre, je n’avais pas de canne. Je regrette de l’avoir quittée mais ce n’est peut-être qu’une pause, j’aimerais tant la revoir, mais une pause d’un an n’est plus vraiment une pause – peut-être qu’un jour… Je pense souvent à elle.

Un moment essentiel a été celui de la canne, ce moment terrible où je voyais mon impossibilité de prendre le métro avec cette canne – j’étais absolument persuadé de cette impossibilité – j’ai du mal aujourd’hui à la comprendre ; était-elle réelle ou imaginaire ? Je ne sais pas, mais ma dernière tentative avait été terrifiante – elle avait certainement quelque chose de réel, mais désormais je ne comprends pas pourquoi. Et pourquoi tant de temps pour comprendre cette non-impossibilité ? De l’automne jusqu’à hier : un long temps sans métro pour moi qui aime tant le métro. Mais c’était encore gérable : les grands moments de douleur n’étaient pas encore arrivés.

Il m’est difficile d’établir un calendrier de la douleur quand elle devient envahissante. Nous avions fêté la fin de l’année avec la formule rituelle « Bonne année » avec Carole et je crois Françoise, la grande amie de Carole, je me disais que l’année nouvelle ne pourrait pas être plus désastreuse que l’année écoulée : et en même temps je me disais qu’elle pourrait être pire, et même bien pire – c’étaient des vœux pleins de sous-entendus – je craignais j’appréhendais quelque chose sans savoir quoi. Quand est apparue la douleur, la grande douleur ? Je ne sais pas. En février, elle était là, en janvier peut-être : il n’y a pas de premier moment – à un moment, elle était là, quand et comment je ne sais pas. Cette douleur était intolérable, elle a duré très longtemps, plusieurs mois, elle n’était pas permanente mais quotidienne – pas un jour sans douleur. J’avais mal, mais où, je ne sais plus : au ventre sans doute, mais où plus précisément, je ne sais pas, je ne sais plus, tout se mélange, le cycle de la douleur est envahissant et fait perdre le sens de la chronologie : le seul repère étant le travail, les copies, le calendrier scolaire et les anniversaires. J’avais pris l’habitude de téléphoner à Carole de ma chambre alors qu’elle était dans le salon, parfois par jeu mais surtout par détresse : je lui demandais de me donner une ampoule d’Acupan, seul médicament qui soulageait parfois ma douleur. Souvent, je me roulais sur moi-même pour atténuer la douleur. Je me souviens de visites de SOS Médecins, dont une très éprouvante, mon corps était déchaîné, sens dessus dessous, le médecin avait eu beaucoup de mal à m’examiner. Je me souviens d’avoir été aux urgences de l’hôpital Beaujon, c’était horrible. La salle d’attente était un cloaque immonde, indigne d’un hôpital. Je hurlais tant la douleur était intense, tout ceci dans l’indifférence absolue des médecins : pour moi, c’est comme une scène de guerre. Une scène de guerre en février 2016.

Le 28 février, nous avions fêté l’anniversaire de Carole ; je lui avais offert de nombreux DVD, beaucoup plus que de coutume – mais j’avais l’impression, justement, de ne jamais pouvoir les voir tant les séances de DVD étaient devenues problématiques, je m’endormais et au réveil c’étaient des cris d’angoisse.

Je suis un abonné de l’hôpital Beaujon où je suis soigné par une médecin très compétente, la professeure Joly. J’ai été hospitalisé pendant 10 jours pour différentes analyses, confirmant ma constipation mais aussi son caractère non alarmant, pas de risque d’occlusion intestinale. Pendant ce séjour, j’avais demandé à être examiné sur un endroit précis de mon corps (je ne sais plus lequel, ça paraît incroyable, c’était devenu une obsession) – pourtant, les médecins tournaient autour de ce point sans jamais le toucher. Je me rends compte du caractère délirant de mon discours, un point non identifié. Un peu plus tard, j’avais demandé à mon médecin de m’examiner, il avait refusé. Je crois qu’aucun médecin ne m’a jamais demandé de me déshabiller pour m’examiner – c’est sans doute un privilège de l’enfance : c’est quelque chose d’aberrant. J’étais fou de rage de ce refus, j’étais déchaîné, j’étais hors de moi. J’étais très remonté contre les médecins, contre tous les médecins.

Pendant toute cette période, je continuais à travailler sachant qu’un long arrêt de maladie risquait de me précipiter dans le vide, risquait d’être fatal. Un jour, j’ai craqué, j’ai demandé un arrêt d’un mois – et ça a été l’apocalypse, ça a été un mois d’enfer. Un exemple : un matin de grande douleur, j’avais été avec Carole à la clinique Wurtz, on m’avait donné du rien, du Doliprane, cela paraît incroyable et pourtant tristement exact. Pour le reste, il fallait aller aux urgences de La Salpêtrière ; après avoir hésité, nous l’avons fait dans la foulée. Une grande attente, bien sûr, puis une jeune interne très sûre d’elle-même et très pressée : qui me prescrit une batterie d’examens, dont je savais d’avance qu’ils étaient inutiles. Une journée entière pour un résultat nul – j’avais fait ces examens pour un bilan négatif, rien à signaler bien évidemment. Pourquoi ces examens plutôt que d’autres ? Je ne le savais pas. Je ne savais pas non plus qu’on approchait du 27 mai.

Demain 26 septembre 2016, je vais recommencer à travailler, à corriger des copies, pour une durée indéterminée : tout dépend de l’expert – à supposer que son existence n’est pas imaginaire. Pour l’instant, pas de convocation. Je ne sais plus quel est mon désir : travailler ou arrêter – depuis quelques jours, je ne sais plus, je ne veux plus le savoir.

Lundi. Toujours pas de convocation, pas plus d’ailleurs que de copies : il est 12 h 30, rien ne se passe – mon destin est maintenant d’attendre d’attendre d’attendre – une sorte de supplice cruel autant que savant : va-t-il sortir, va-t-il attendre, va-t-il aller au cinéma ? Va-t-il dormir, va-t-il s’énerver ? Va-t-il craquer ? Les paris sont ouverts. Et avec ce corps incertain. S’il va mieux, il n’est pas à l’abri de rechutes – la tranquillité n’est pas à l’ordre du jour.

Mardi. J’ai reçu une copie, ce n’est pas beaucoup, mais ça veut dire que je suis rentré – une copie en deux jours, qui dit mieux ? Depuis quelques jours, le bas de mon pantalon est humide, je dois me changer tous les jours : pourtant, aucune fuite, mais le résultat est le même – sans être tragique, c’est assez énervant et même très énervant, d’autant plus énervant que c’est incompréhensible : un effet sans cause.

Mercredi. Je t’envoie ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? Un long commentaire. – Je trouve ce texte très intéressant, angoissant bien sûr en ce qu’on se sent complètement démuni face à tes souffrances, mais réconfortant par l’appétit de vivre dont tu témoignes.

Plutôt que de s’occuper du même à quoi une attitude se rapporte, il vaut mieux regarder la petite différence et le sens qu’elle implique, même si cela fait mal, même si cette différence semble indiquer une dégradation. Elle n’indique une dégradation que si on rapporte les deux termes au même. La différence en elle-même n’a pas de sens, mais une intensité, l’ouverture d’une nouvelle dimension non encore explorée.

Il me semble que le corps objectivement souffrant a d’autant plus mal qu’il essaie de se comparer à une réalité objectivement hors d’atteinte.

Le corps veut retenir, contenir, pour se donner une contenance, quand l’homme qui voulait être normal est content d’éliminer puisque c’est demandé. Mais l’homme en attente de corps s’appuie sur sa contenance pour marcher. Qu’est-ce qui convient à ce corps, comme dirait Spinoza, et Deleuze après lui, difficile à dire : éliminer ou retenir, éliminer plutôt car la chose se produit par relâche, par laisser-aller. Le corps se laisse aller en attendant.

Les contradictions des propos des soignants ne sont jamais que celles entre lesquelles nous oscillons, et où ils attendent que nous nous repérions, que nous choisissions. Mais la vertu de la position de patient n’est-elle pas précisément de ne pas choisir, de s’en remettre au choix des médecins et des personnes autorisées. Mais le corps choisit et, à te lire, il choisit d’emmerder littéralement, d’explorer une des franges d’expression qui lui restent, de répéter cette exploration.

Me revient que deux auteurs m’ont donné cette impression de merde généralisée, de découvrir et de décrire un monde noyé sous la merde : Céline et Jonathan Littell, deux écritures au demeurant formidables, portées par le désir de surnager cette réalité.

Revient dans ton texte lancinante la question « Qui connaît un corps, sa puissance son impuissance ? » Sans que puissance et impuissance soient explicitées. Puissance ce que le corps est capable de faire, corps ordinaire de l’espèce, corps athlète pouvant plus sur un certain créneau ? Défaillance de ses capacités normales, manque de contrôle des fonctions primaires ? Mais la production de merde en excès est-elle une puissance ou une impuissance ? Impuissance la difficulté à la canaliser dans les trous prévus à cet effet, puissance la quantité, la répétition, la soumission à cette énergie de défécation.

Un nouveau flux menace, celui des copies. Une autre répétition, une autre merde, de papier et de travail, une autre analité.

Fauteuil électrique, canne, marcher, avancer, exit le métro. L’écriture avance toujours droite, allègre. Un corps déformé avance ses questions, lucidement, et ce n’est pas écrasant, simplement interpellant. Quelle aide apporter ? Quelle communication proposer ? Quelle leçon en tirer ? Est-ce que comme le cri d’Artaud celui-ci aura un devenir, déploiera une autre manière de vivre le corps déformé ?

Je suis arrivée à la page 28. L’écriture de ton texte L’homme qui ne savait plus écrire est épatante. Je ris en lisant la découverte de la canne qui ne tombe plus… et la lecture de l’annonce du Monde sur les fauteuils roulants.

 

Vendredi 30 septembre. J’ai failli oublier d’aller chez le kiné, j’ai dû y aller sans avoir mangé – c’était une première. J’avais pris ma canne bien sûr, mais au retour un événement : j’avais ma canne mais sans m’en servir comme si elle était inutile. D’où une question : est-ce le signe d’un progrès, ou bien la découverte d’une inutilité originaire ? Pourquoi se poser ce genre de problème ? Pourtant, je me la pose non pas avec angoisse mais avec un sentiment d’inquiétante étrangeté : et si tout ça était imaginaire, tous ces problèmes de canne – c’est probablement inexact mais va savoir. En tout état de cause, je suis très loin de l’abandonner : mais, depuis aujourd’hui, je ne peux plus oublier cette question.

Dimanche. Hier, j’ai vu un beau film brésilien, Aquarius – sans ma canne, j’aurais eu du mal à rentrer.

Mercredi. Mon corps est déchaîné. Hier soir, nous avons vu un DVD, à un moment j’ai eu envie de pisser, je suis donc allé aux toilettes et à ma grande surprise ma protection était remplie de merde – heureusement qu’elle était là. Ce matin après le petit-déjeuner, j’ai été aux toilettes comme de coutume : ça a été un ouragan de merde, il y en avait partout – pour reprendre une habitude que je croyais dépassée : tout était à nettoyer. Après le déjeuner, même scénario mais peut-être moins fort. Je ne le savais pas mais mon pantalon était rempli de merde, pas seulement à l’intérieur mais aussi à l’extérieur – je savais qu’il était à changer, je me suis assis pour l’enlever, et j’ai taché le couvre-lit qui était lui aussi à changer. C’était un peu accablant, un corps accablant. Il ne faudrait pas reprendre cette détestable habitude.

Jeudi. À nouveau un flot de merde, mais dans les règles, c’est-à-dire dans la cuvette réservée à ça. Je me mets debout et je tends mon corps – et pour une fois aucun débordement : là encore, c’est une première. Si cela se poursuit, je vais peut-être arrêter de le faire dans la baignoire : c’est quand même plus propre, ça évite les tensions, et surtout ça évite de boucher la baignoire – ce qui est arrivé deux fois : j’ai dû utiliser une ventouse, une fois sans problème, mais l’autre fois avec de grandes difficultés, c’était plus que difficile, c’était une horreur.

Vendredi. J’ai l’impression de réapprendre à chier correctement : pourvu que ça dure. Aujourd’hui va ressembler à hier, je risque de retourner au cinéma – pour l’instant, pas de copie – par contre des complications avec le rectorat, toujours pas d’expert, plus aucune nouvelle de rien, ce n’est pas rassurant. Je reçois ce message du CNED : « Je vous informe que nous n’avons toujours pas reçu votre prescription d’allégement de la part de votre rectorat » – c’est totalement aberrant ; que font ces gens ? C’est le Kafka des copies.

Samedi. Je t’envoie ce texte. Je suis incapable de savoir si cela a un intérêt en dehors de moi-même. Et toi ? – Alors je te réponds : Oui je crois que je devrais en être capable de cela puisque ce que tu as écrit a cette terrible puissance qui m’a immédiatement catapulté en morceaux vers un endroit (comment appeler cela ?) où je me suis entendu répéter sur divers tons les questions que tu poses, ou redire certaines de tes phrases, « le vif de la souffrance n’est quasiment jamais dit, ou est toujours dit a posteriori », ou passer de profondeurs encombrées, misérables, à des hauteurs parfois charmantes, résonnant d’un humour inattendu, ou simplement belles (barboter dans la mer sur cette plage que je ne connais pas, assister à quelque chose du mariage de Lucrèce que je ne connais pas, me rappeler Judith, Jonas, Carole que je n’ai vus qu’une fois et dont la gentillesse m’avait paru si exquise).

Je dis que je devrais être capable de dire « l’intérêt » que le texte a pour moi.

Je devrais.

Mais la force du texte pour l’instant me coupe le souffle quand j’essaye de le faire.

Alors, pour répondre à ta question, il faudrait peut-être que j’arrive à m’habituer à l’effet de certains passages (mais est-ce possible ?). Il faut peut-être que tu continues à l’écrire. Tu as dit qu’il était en chantier. Mais peut-être aussi est-ce difficile pour moi parce que tu es mon ami, et que le vif des souffrances racontées n’en est que plus tranchant.

Laisse-moi encore un peu de temps.

 

Jeudi 13 octobre. Depuis quelques jours, mon corps a un comportement inhabituel. Plus d’alerte, plus d’horreur, plus d’angoisse désespérante – mais pas non plus de tranquillité, mon corps ne veut pas être oublié ne serait-ce qu’une journée. Sans cause apparente, mes pantalons sont mouillés, je dois en changer pour ne pas tacher tout sur mon passage ; bien sûr, ce n’est pas grave, mais ce n’est pas propice à la tranquillité. Autre problème du même genre : si le matin j’arrive à boutonner mes jeans, dans la suite de la journée c’est beaucoup plus difficile de les reboutonner quand je suis debout – souvent, c’est impossible, je ne peux le faire qu’allongé. À la maison, ce n’est pas un problème, mais pour sortir ça pourrait être problématique : quand je sors du cinéma, je vais, en général, aux toilettes et je crains le jour où cette opération sera impossible : que faire alors ?

Mercredi. Pour la première fois depuis presque une semaine, je n’ai pas mouillé mon pantalon, c’est presque inattendu – on prend vite des habitudes, même les plus désagréables : mais la journée n’est pas terminée, il n’est que 16 heures ; tout est encore possible, mais je suis optimiste, je suis déjà sorti et ces désagréments proviennent, le plus souvent, à l’occasion de mes sorties. Mais je préfère être prudent – mieux vaut ne pas fanfaronner (quel drôle de verbe, oui ça s’écrit comme ça, impossible de l’imaginer).

Jeudi, ça a recommencé, mais aujourd’hui – vendredi – non, malgré une longue sortie, d’abord chez le kiné puis au cinéma pour voir un bon film finlandais sur le milieu de la boxe. Au retour, je craignais d’avoir des copies, mais finalement non – une copie hier, aucune aujourd’hui, que se passe-t-il au CNED qui semble être à la dérive ? Les élèves sont peut-être en train de réaliser les immenses lacunes de cette institution.

Samedi. J’ai décidé d’enlever mes protections, au moins aujourd’hui pour voir. J’ai comme l’impression qu’elles sont inutiles et même nuisibles, laissant macérer des éventuelles fuites – je parie sur l’inexistence de fuites en ce moment. Je vais sortir au cinéma, on verra bien le résultat – c’est un pari sur l’avenir radieux ou non. On en reparle ce soir. Sortir avec un slip : quelle aventure ! Je rentre du cinéma : le pari est gagné – pas une goutte de pisse sur mon pantalon ; pourtant, pendant tout le retour, j’étais persuadé de l’avoir mouillé – l’impression inverse de d’habitude où j’étais persuadé d’être sec. Si cela se confirmait, ce serait une grande victoire contre ce chaos : mais une fois n’est qu’une fois qui devra être confirmée.

Dimanche. Rien ne va plus. Mon réveil a été désastreux : je me réveille et, dès que je me lève, un flot de pisse transverse tout : les draps le sommier tout est mouillé, tout doit être lavé ou séché. Moralité, je vais devoir remettre des protections au moins pour la nuit : cette victoire s’est transformée en défaite.

Vendredi 4 novembre. Ça fait longtemps que je n’ai pas écrit, ce n’est pas pour autant le meilleur des mondes – pas de catastrophe, pas d’ouragan mais mille et un dérangements d’un corps qui ne veut pas s’oublier. Toujours quelques mouillages des pantalons, mais surtout une pression permanente du bas-ventre rendant désagréables les déplacements, non seulement à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de l’appartement. Une sorte de bave intempestive, des gargouillements peu civilisés, des éternuements alors que je suis non enrhumé – tout ceci rend plus difficile la marche. Je ne crains plus la paralysie, mais les déplacements n’ont pas de fluidité. Et toujours les mêmes difficultés pour reboutonner mes pantalons – hier au cinéma j’avais l’impression de ne plus pouvoir le reboutonner : plus de cinq minutes pour le reboutonner, un temps considérable pour une opération extrêmement simple – mais désormais rien n’est simple, plus rien ne sera simple. Pourtant, j’ai besoin de pisser et pas seulement à la maison : quand je vais au cinéma, je dois pisser à la sortie – hier, j’avais beaucoup pissé – je crains le jour où cette opération sera impossible : dans ce cas, que faire ? M’allonger dans un endroit peu ragoûtant ?

Depuis deux jours, depuis le 10 novembre, je suis grand-père d’un Vivien, le fils de Lucrèce et David son mari – il s’est fait attendre pendant presque une semaine, le contraire de Lucrèce qui était prématurée d’un mois. Je l’ai vu hier : il est magnifique. En revenant de la maternité en voiture, l’une de mes chaussures était introuvable – comme est-il possible de perdre une chaussure ? La semaine dernière, je suis tombé dans un escalier mécanique : l’escalier montait et moi je descendais – dans ma chute, une chaussure était tombée et avait été ramassée par un passant ; je ne sais pas si c’était la même chaussure, mais peu importe une paire de chaussures en moins : désormais, je n’ai plus qu’une paire de chaussures.

Samedi 17 décembre. Ce soir, nous allons fêter Noël, une semaine avant Noël, chez mes parents avec mes frères et sœurs et leurs enfants : c’est une tradition depuis très longtemps – c’est le premier jour des vacances de Noël – en raison du politiquement correct on dit maintenant les vacances d’hiver moi je dis toujours les vacances de Noël c’est beaucoup plus joli. Vu l’état de santé de mes parents, je crains un peu cette cérémonie – je ne sais pas si elle a encore un sens. Ça fait très longtemps que je n’ai pas écrit – plus d’un mois. Le rythme des copies devenant intense ; le sentiment que peut-être je n’ai plus rien à dire.

 

 

 

1er octobre 2010. Un texte prononcé dans un état second. Je rencontre quelqu’un, je lui dis : On se connaît ? Mais François, c’est moi, c’est Carole : un jour inoubliable, mon premier texte d’avant.

Althusser, un « typapart », une bibliothèque à part ? Avant de commencer, deux mots sur les conditions de cette intervention. Quand Philippe Artières m’a proposé de parler de la bibliothèque d’Althusser, ma première réaction a été celle de l’effroi. Comment quelqu’un de très affaibli par un accident cérébral pouvait-il envisager de participer à cet exercice toujours éprouvant ? En quelques heures, j’avais « oublié » ma langue maternelle, dont l’usage presque cinq ans plus tard est encore assez incertain. Mais comment ne pas essayer, ne serait-ce que pour faire le point ? Mais il s’agissait aussi d’autre chose : il s’agissait de bibliothèque, c’est-à-dire de mémoire et d’oubli ; et d’Althusser dont la correspondance est remplie de références à l’oubli – oubli « littéraire », oubli « réel », ou autres versions de l’oubli. Dans une lettre à son amie Claire de décembre 1956, Althusser écrit ainsi : « Je travaille régulièrement. Travail curieux : puisqu’il consiste à redécouvrir ce que j’ai déjà écrit ! À apprendre ce que j’ai déjà fait. »

Très vite, l’idée de travailler avec Yoshi, dont je savais d’avance qu’il serait capable de remplir les vides de mon discours, et d’en créer d’autres, s’était imposée. Nous étions partis de l’idée que la bibliothèque d’un « typapart » – à écrire en un seul mot – (pour utiliser une expression employée dans L’avenir dure longtemps) devait être une bibliothèque à part – plus qu’une hypothèse, il s’agissait plutôt d’un clin d’œil à usage interne juste pour pouvoir commencer. Pourtant, notre intuition n’était pas sans fondement, mais pour des raisons assez inattendues.

Ma première rencontre avec la bibliothèque d’Althusser en compagnie de Yann Moulier Boutang, en 1993, a eu lieu dans une sorte d’immense souterrain, plus précisément une champignonnière, du côté de Melun, où étaient entreposés les livres confiés à l’IMEC par de nombreux éditeurs. Dans l’immensité de ce labyrinthe, la bibliothèque d’Althusser apparaissait comme un point minuscule mais précieux où les passants pouvaient se promener librement : pas d’inventaire – nous aurions pu déplacer les livres à notre gré ou autres méfaits. Cette bibliothèque était un peu la nôtre. Nous avons fouillé à la recherche de la pierre philosophale, en l’occurrence le diplôme d’études supérieures d’Althusser, finalement retrouvé côte à côte avec celui de son ami Jacques Martin : ce jour-là fut un jour faste. Nous avions aussi remarqué un certain désordre, mais la notion d’ordre est éminemment relative, et surtout ce problème n’était pas le nôtre à ce moment. Peut-être un an plus tard, je suis revenu dans ce lieu pour un travail plus terre à terre : ouvrir tous les livres pour en extraire les notes prises par Althusser – désormais disponibles pour les chercheurs : incorporées dans l’inventaire du fonds « Althusser ».

10 janvier 2010. Une fois cette proposition de Philippe Artières acceptée, que faire ? Je me souvenais, vaguement, qu’une personne avait travaillé sur cette bibliothèque de manière plus systématique. Renseignements pris auprès de l’IMEC, ce travail avait été fait au-delà de mes espérances ; j’ai reçu un précieux fichier : la liste des livres et brochures formant la bibliothèque d’Althusser, ou du moins celle conservée à l’abbaye d’Ardenne, à Caen. Mais pas seulement une liste : des remarques précises permettant de savoir si ces livres avaient été « travaillés » par Althusser. Et aussi les dédicaces des livres envoyés par leurs auteurs à Althusser. Pour les Écrits de Lacan, on peut trouver ceci : « Cher Althusser, nous voilà dans la même charrette ! Tout de même sur la route qu’on a choisie (c’est encore une chance !). Vôtre… » Et, pour les livres de Foucault, on trouve, pour Histoire de la folie : « Pour Althusser, qui fut et demeure le maître, le pionnier. En témoignage de reconnaissance et d’admiration, MF. » Pour Naissance de la clinique : « Pour Althusser qui m’a appris à lire et à voir, cette lecture d’un regard naissant. Avec mon amitié. MF. » Deux exemples parmi d’autres.

Quand Althusser écrivait la préface de Lire le Capital (daté par lui de « juin 1965 »), se souvenait-il de la dédicace de Naissance de la clinique ? Lui qui avait été tellement marqué par la préface d’Histoire de la folie. Et Foucault se souvenait-il de cette dédicace lorsqu’il avait retiré cette préface des éditions plus récentes – lui qui avait, sans doute, si peu apprécié Lire le Capital ?

Nous avons parcouru ce fichier, étonnés de voir que le premier livre était : Le Dernier Puritain consacré à Glenn Gould, et que le dernier était Libres essais marxistes d’Andrzej Stawar publié en 1963 : si le hasard en est sans doute la cause, le hasard ménage parfois d’étranges surprises.

Mais, pour construire cette intervention, il nous fallait revenir en arrière : au moment où la bibliothèque d’Althusser était encore dans l’appartement qu’il avait occupé pendant tant d’années à l’École normale supérieure. Et il fallait préparer le voyage à Caen : quels livres consulter, pour en faire quoi ? Le voyage virtuel pouvait s’interrompre pendant quelques semaines.

Il n’est évidemment pas possible de reconstituer l’histoire de la bibliothèque d’Althusser ; il est en revanche possible d’apporter quelques éléments intéressants. Au milieu des années 1960, Althusser avait acheté une maison : mais, selon plusieurs sources, cette maison ne contenait pas de bibliothèque, Althusser transportait les livres dont il avait besoin pendant ses vacances. Il avait donné entre 100 et 200 livres à la bibliothèque de l’École, selon Yann Moulier Boutang ; peut-être avait-il donné d’autres livres à l’École, ou ailleurs, mais il est difficile de le savoir.

Après le meurtre de sa femme Hélène, en novembre 1980, Althusser a quitté cette École sans retour possible, quelques proches se chargeant du déménagement de son appartement : déménagement particulièrement pénible, l’École voulant tirer un trait final le plus rapidement sur cette « affaire ». Pour ce qui concerne sa bibliothèque, les livres et revues ont été transportés dans son appartement personnel sans tri : il avait toutefois demandé à un ami de faire discrètement disparaître la multitude de revues pornographiques qu’il entreposait dans son bureau : il n’est pas sûr que ce manque ne soit pas une perte, mais il semble être irrémédiable. La bibliothèque a été ensuite replacée, autant que possible suivant l’ordre adopté par Althusser rue d’Ulm : mais cet exercice étant particulièrement difficile, et les conditions étant particulièrement hasardeuses, le classement « final » de cette bibliothèque doit beaucoup aux aléas d’une « conjoncture » défavorable.

 

Pour moi, le moment du voyage à Caen était arrivé. Trois jours à la fois agréables et productifs où j’ai pu consulter les livres dont j’avais besoin. J’ai aussi « visité » la bibliothèque d’Althusser, mais ce verbe est-il le bon ? J’avais vu, à Melun, une bibliothèque en attente de son destin, et donc fragile, mais elle était rangée sur des étagères, comme à l’air libre. Si aujourd’hui elle est à l’abri de tout danger, rentrée dans un fichier électronique, les livres sont, désormais, conservés dans des cartons – faute de place.

Dernier rebondissement : au moment de partir, j’ai eu confirmation que ce passage au virtuel avait provoqué quelque chose comme un nouveau désordre – pour une raison inconnue de moi. Et à l’époque on ne faisait pas, de manière systématique, de photographies des bibliothèques permettant, entre autres, de prévenir ce genre de désagréments. Pourtant, loin d’être attristé par cette révélation, j’avais tendance à m’en amuser, sans trop savoir pourquoi.

Mais nous sommes en septembre et ce colloque approche : le moment de « travailler » ce fichier est venu. Environ 5 500 livres ou brochures, ce qui est assez peu. Mais il ne faut jamais oublier qu’Althusser avait à demeure une deuxième bibliothèque, celle de l’École normale supérieure, dont il empruntait de nombreux livres – mais lesquels ? Impossible de le savoir.

Il est assez surprenant de voir à quel point la littérature occupait une place si mince dans la bibliothèque d’Althusser – lui, un homme si cultivé et amateur de romans. Mais Althusser n’a pas toujours habité à l’École normale supérieure – il faut bien naître et grandir quelque part.

Une chose est sûre : si la philosophie (au sens classique du terme) jouait un rôle important, elle était loin de jouer le rôle principal. Non seulement Althusser aimait dire qu’il avait oublié ce qu’il avait connu, mais il prétendait être purement et simplement ignorant : toute sa bibliothèque montre évidemment le contraire. En revanche, sa bibliothèque contenait assez peu de livres de commentaires sur tel ou tel auteur ou doctrine philosophique : Althusser a toujours dit qu’il n’était le spécialiste de personne. Son Montesquieu commence ainsi : « Je n’ai pas la prétention de rien dire de neuf sur Montesquieu », et le début de Machiavel nous redit en substance la même chose. La vraie passion d’Althusser était bien celle de la politique, à la fois la philosophie politique et la politique tout court. Pour lui, faire de la politique, c’était militer dans le Parti communiste français, dans une période bientôt marquée par une rupture au sein du mouvement communiste international. Le nombre de livres de Marx, Lénine et Mao est considérable (beaucoup moins que d’autres auteurs marxistes) ; et le nombre de livres de « conjoncture » est également considérable. Mais un lecteur d’Althusser n’avait pas besoin de connaître sa bibliothèque pour le savoir. Il suffit de citer cette lettre à Franca de 1967 : « Je suis convaincu, à mon grand regret d’ailleurs, que je ne suis pas un philosophe… Je suis un agitateur politique en philosophie. »

Plus intéressant, me semble-t-il, pour comprendre la manière de travailler d’Althusser, est d’insister sur le nombre de revues, avec des collections souvent importantes sinon complètes, entreposées dans sa bibliothèque – revues plus ou moins rangées ensemble. Quand Althusser avait envie de consulter un article, il n’avait sans doute pas trop de mal à le retrouver : en revanche, il aurait eu plus de mal à retrouver le livre Champignons d’Europe au milieu des numéros de la revue Cahiers marxistes-léninistes.

Les revues philosophiques n’étaient pas les plus nombreuses, mais elles étaient présentes : par exemple, la revue Recherches hégéliennes, ou la Revue de métaphysique et de morale, très lue par Althusser. Ensuite, on trouve les revues qui structuraient les débats de son époque, notamment Les Temps modernes et beaucoup d’autres. Avec une attention particulière pour les revues de psychanalyse. Enfin, il faut faire une place spéciale à toutes les revues politiques liées aux mouvements communistes français et italien – mais aussi des revues beaucoup moins dans la « ligne » comme Socialisme ou barbarie : elles sont, et de loin, les plus nombreuses, dans la bibliothèque d’Althusser. À l’évidence, Althusser était un homme de revues : c’était pour lui une manière d’être un homme de son temps, d’être en phase avec le monde, de ne pas être seul.

Mais revenons, pour finir, sur ce qui est peut-être le plus intéressant – en nous aidant du fichier déjà mentionné. Certains livres ont été lus et très « travaillés », ce qui correspond à des remarques comme : « Exemplaire entièrement travaillé ». Par exemple, tous les livres de Foucault, beaucoup de livres de Marx ou de Lénine ; certains livres de Kant, de Spinoza, de Pascal, de Machiavel, de Platon ou d’Aristote ; mais aussi de Raymond Aron ou encore de Waldeck Rochet et de Roger Garaudy ou de Jdanov. Mais ces livres ne sont pas très nombreux, moins de 200, selon ce fichier. En revanche, les remarques témoignant d’une lecture partielle des livres sont très nombreuses. « Tome légèrement travaillé » ; « Livre travaillé dans l’introduction » ; « Livre à peine travaillé surtout dans le Premier Livre ». Dans L’avenir dure longtemps, Althusser décrit sa méthode de travail : celle de la « carotte philosophique » – procéder par sondages profonds dans une pensée. On n’est évidemment pas obligé de croire Althusser sur parole, loin de là : il ne reste pas moins vrai que l’exploration de sa bibliothèque a plutôt tendance à confirmer ces affirmations.

 

 

 

Mardi 20 décembre. Nous approchons de la fin de l’année, il est temps d’arrêter ce texte. Je l’avais envoyé à quelques amis, avec des réponses bouleversantes qui m’avaient incité à le poursuivre ; je l’avais envoyé à mes enfants et à mes frères et sœurs, et les réponses avaient été très différentes – c’étaient des absences de réponse. Quelques réponses orales, dont une ébranlée par ce qu’elle avait lu, me disant en un mot que c’était proprement incroyable : mais aucune réponse écrite alors que je les avais attendues pour les incorporer dans mon texte. Mais la famille, ce n’est pas les amis – le corps des amis, ce n’est pas le corps de la famille. Samedi soir, nous allons fêter Noël avec Carole, mes enfants et le petit Vivien qui m’a transformé en grand-père. La semaine suivante, nous allons fêter la nouvelle année : avec un peu de chance, elle pourrait être meilleure que la précédente, qui a été calamiteuse. Mais rien n’est gagné : la mort rôde – mes parents et ceux de Carole sont très vieux et pas très en forme. Et l’état du monde risque d’être calamiteux : rien que de parler de l’élection présidentielle, sans parler de tout le reste. Mais moi, malgré tout, je suis mieux. J’écrirai peut-être encore deux semaines et après ce sera terminé. Qui connaît un corps, sa puissance son impuissance ? Cette question est toujours pertinente. Il y a quelques semaines, j’ai eu un épisode de dérive du corps : je revenais d’un restaurant avec mes plus vieux amis – c’était agréable, nous avions parlé de tout et de rien. De retour, un passage aux toilettes était comme naturel ; mais ce qui n’était pas naturel, c’était que mes protections étaient couvertes de merde – je ne pouvais plus rien faire sans tout aggraver – heureusement, Carole était là, elle a apporté un sac pour tout enlever. Mon sexe avait un peu de merde sur lui – j’ai pris une douche et je me suis couché. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu un tel désagrément. Désormais, mon corps refuse de s’oublier – pas un moment d’abandon, pas un moment d’oubli. Néanmoins, je ne suis plus dans l’urgence, dans l’angoisse. La chaise roulante n’est plus d’actualité – mais elle pourrait revenir. Pour l’heure, j’use et j’abuse du cinéma, c’est tous les jours : une certaine normalité s’est installée.

Vendredi 30 décembre. J’ai décidé de prendre ma retraite le jour de mes 62 ans : le 5 août. Ensuite, adieu le CNED ; j’aurai sans doute une certaine nostalgie des messages surréalistes – je n’aurai plus ce plaisir ; c’était des grands moments de rire de fou rire, mais on ne peut pas avoir tout.

Le projet d’une comptabilité analytique a été initialisé en octobre 2012. Il a mobilisé le secrétariat général et plus particulièrement le secrétaire général, la direction de l’audit interne et du contrôle de gestion (DAICG), la direction des moyens et finances (DMF), mais aussi l’agence comptable et la direction des systèmes d’information. Chaque direction a nommé un responsable qui a été membre du comité de pilotage de ce projet. En fonction des besoins du projet, des experts de l’ensemble des directions métier et des directions de site ont été sollicités afin de contribuer au projet.

Aujourd’hui, le résultat de la mise en œuvre de la comptabilité analytique a été présenté, via l’application AGPS, le 23 juillet au directeur général, le 9 septembre en codir. élargi et le 7 octobre aux chefs de service administratif et financier (CSAF), ainsi qu’aux responsables administratifs et financiers (RAF). D’une manière générale, la comptabilité analytique doit fournir des éléments de nature à éclairer les prises de décision, aussi bien lors de l’exercice du dialogue de gestion que pour l’exploitation des formations au quotidien. La DAICG remercie l’ensemble des contributeurs qui ont participé, de près ou de loin, à la première phase de ce projet.

Dans la perspective d’une amélioration continue, la DAICG a organisé une séance de travail avec les CSAF, les RAF, la DMF, l’agence comptable et le SG/DRH où ont été abordés un certain nombre de sujets : le résultat de la comptabilité analytique, les outils d’analyse et de reporting Simba et AGPS, le contrôle interne, la cartographie des processus de soutien de l’établissement.

Nous tenons à remercier l’ensemble des participants pour ces échanges qui ont été riches en apprentissages. De nouvelles sessions de travail seront organisées régulièrement par le secrétaire général et par la DAICG pour travailler sur les sujets financiers transversaux aux directions de site et aux directions métier.

Samedi 31 décembre. J’avais pensé terminer mon texte aujourd’hui, pour fêter la nouvelle année avec une coupe de champagne. Mais, la semaine prochaine, je vais être hospitalisé pendant une semaine, pour des bilans neurologiques : je préfère attendre mon retour avant de boucler : une semaine encore, cher lecteur. Cette hospitalisation provient d’un rendez-vous d’il y a un an à une époque où je commençais à être très mal – puis plus rien ; je pensais que c’était un coup pour rien. Eh bien non, un an après, je dis bien un an après, j’ai reçu une convocation pour cette hospitalisation – je vais y aller tout en me disant qu’elle risque d’être superflue ; en un an, beaucoup de choses se sont passées dans ma vie, d’abord une forte aggravation, puis une forte amélioration : pourquoi aujourd’hui cette hospitalisation ? Un sentiment d’absurdité. La lenteur de l’hôpital n’est pas en phase avec l’état des patients : aujourd’hui, je n’ai pas envie d’y aller, je vois ça comme une corvée.

Samedi 7 janvier. Je suis rentré de l’hôpital : mes craintes étaient fondées – ce séjour a été inutile, en dehors d’un nouveau médicament, que je ne suis pas sûr d’utiliser, la notice indiquant de nombreuses contre-indications : je verrai ça avec mon psychiatre. Pendant mon séjour, j’ai commencé à lire La Pitié dangereuse de Stefan Zweig : il y parle d’une pharmacie au nom évocateur, L’Ange d’Or – drôle de coïncidence avec L’Ange gardien où j’ai séjourné cet été. Dans un passage de ce roman, Zweig parle d’étrange inquiétude.

J’en ai fini avec l’inquiétante étrangeté de ce texte.

Juin-juillet 2017. Je pensais avoir terminé mon texte, mais les aléas de la publication me contraignent à le poursuivre pour vraiment, mais vraiment vraiment, le finir. Après mon hospitalisation de juin-juillet 2016, on m’avait prescrit une série de médicaments psychiatriques qui ont fini par me faire du bien au bout de quelques semaines, traitement que je continue à prendre. Depuis un certain temps, je me suis aperçu que je suis impuissant – au début, ce n’était pas important, tout était mieux que mon état d’avant. Au bout d’un certain temps, je me suis préoccupé de cette situation d’impuissance. J’ai lu avec attention les notices de ces médicaments et je me suis aperçu que l’un d’entre eux avait tendance à rendre le patient impuissant, après avis de mon psychiatre j’ai arrêté ce médicament. Au bout d’une semaine, je n’étais plus impuissant, à nouveau je bandais en permanence, mais contrairement à mon état juste après mon accident, ce n’était pas une source de plaisir, sauf peut-être pendant quelques jours – presque immédiatement, j’ai recommencé à chier sur moi, il fallait donc reprendre ce médicament, avec tristesse mais c’était nécessaire, mon psychiatre me l’a represcrit en attendant des jours meilleurs, l’idée en théorie est d’en prescrire un autre ayant les mêmes qualités sans ce défaut. En tout état de cause, je vais partir en vacances avec ce médicament. Demain, nous partons de nouveau au Vicel, nous sommes le 21 juillet 2017. Mais, cette fois-ci, cela se fera sans canne, abandonnée depuis quelques mois.

Nous sommes au Vicel depuis presque trois semaines, jusqu’ici tout se passe au mieux, quelques bizarreries, mais rien de grave. Mais, depuis deux jours, je recommence à chier de manière intempestive ; sans rapport avec l’année précédente, ça se passe dans les toilettes. Aujourd’hui, ma fille Judith arrive, puis dans quelques jours le reste de la famille – pourvu que ça cesse au plus vite ; à nouveau, je ne sais pas quels seront les jours suivants, je suis à nouveau à vif. L’impression très pénible que tout peut se produire. Je ne veux pas retourner à cette clinique ; mais il y a encore plus de deux semaines avant mon retour à Paris, tout est encore possible.

22 août. Dans quelques jours, nous rentrerons à Paris : on peut dire que mon état est stabilisé, avec beaucoup de prudence, j’ai l’impression que mon état ne sera jamais stabilisé. Un nouveau problème est apparu : depuis plusieurs semaines, j’ai de gros problèmes de sommeil, je me réveille très très tôt, en pleine nuit, je prends un médicament pour retrouver le sommeil – ce problème est nouveau ; après cinq semaines de vacances, je suis fatigué, très fatigué.

J’aurais voulu avoir une fin digne de sens. Mon texte a un commencement, mais ce commencement est a posteriori, dans l’écriture il commençait en plein milieu, au milieu de ma dépression – il commençait : « Pouvez-vous me dire si demain je réussirai à marcher ? Quant à moi, je ne suis pas sûr. J’espère me tromper. Telle est la ritournelle, avec de nombreuses variations ».

Cette fin n’est pas une fin, plutôt un moment dans un processus ininterrompu, il faut simplement finir – là encore, c’est à vif. C’est fini ce n’est pas fini.

POSTFACE
Par Yoshihiko Ichida

« Sommes-nous Rain Man et son jeune frère voyou ? » me suis-je dit, lors de la réunion amicale tenue après un colloque, en apercevant des yeux qui se détournaient de nous : on savait déjà, à travers la communication faite à nos deux noms, que François Matheron, ressemblant un peu à Dustin Hoffman, a de la difficulté à parler et marcher, et que j’ai un côté désinvolte par rapport à la philosophie universitaire ou un air d’archiviste fou, même si, pour les Européens, ma tête ne fait jamais penser à Tom Cruise. Nous étions là de toute façon, farfelus, comme les frères du film. Qui sait s’approcher librement de nous, un handicapé et un Asiatique, faisant une communication non intégrée en une ? C’était en 2010, cinq ans après l’AVC de François, au cours du premier événement où nous avons parlé à deux devant le public.

Mais j’étais plutôt fier de nous trouver en porte-à-faux dans cette ambiance de colloque et de réunion, car c’est cette position-là que nous avions dû créer, chacun à sa façon à l’époque, au niveau « théorique », dans la conjoncture littéraire concernant le nom de Louis Althusser en 1995, cinq ans après sa mort. Qu’est-ce qu’on peut bien dire de lui, de ce philosophe semblant enterrer ses travaux passés de sa propre initiative ? « Lire Althusser aujourd’hui » : ce titre du colloque de 1995 énonçait hautement une volonté : nous ne lisions pas le philosophe comme autrefois, comme dans ces années où il contrôlait avec beaucoup de soin la publication de ses écrits. Par rapport à son importance internationale dans ces années-là et aussi au scandale qu’il avait suscité en 1980 (meurtre de sa femme), la volonté exprimée dans un seul mot, « aujourd’hui », était plus qu’ambitieuse ou même donquichottesque à mes yeux. « Dans son propre pays, le nom de cet homme et la signification de ses écrits font aujourd’hui l’objet d’un complet refoulement, ils sont quasi tabous », dit Étienne Balibar en 1988. De fait, pour préparer ma communication, je n’ai pas cessé pendant plus d’un mois de me dire que je devais devenir un homme de La Manche : « Ne l’étais-je pas déjà pendant ces trois ans à l’IMEC, dans les archives d’Althusser ? Alors, encore un effort ! » J’étais sûrement obsédé. Un jour de ce mois d’août ou de septembre, j’ai reçu un coup de fil inattendu. C’était François à qui j’avais passé le manuscrit de ma communication pour la correction de mon français. « C’est clair ! Peut-on se voir demain ? Moi je suis complètement bloqué. » Je ne me souviens plus bien de ce que je lui ai dit en tête-à-tête le lendemain dans un café de la rue de Lille, près de l’IMEC, mais très bien de ce que j’ai pensé alors : « Je ne suis pas tout seul. Au colloque, je ne prêcherai pas dans le désert ! »

Les deux positions, décalées de même façon par rapport aux places dans lesquelles nous nous sommes trouvés par une nécessité conjoncturelle, n’ont pas, bien sûr, un même dehors. Si le dehors de 1995 était rempli de divers discours connus ou anonymes, tous ayant pour objet le même nom, Louis Althusser, celui de 2010 l’était des regards réels des autres ; le tabou avait cédé la place au quasi-oubli. Entre ces deux temps, il y a cet accident touchant François et changeant radicalement notre relation, surtout pour ma part. Entre eux, il y a continuité et discontinuité. Continuité : nous sommes toujours des non-contemporains. J’aimerais appeler ainsi la position imposée à nous ou choisie par nous, en reprenant ce terme de Balibar sur son ancien maître et ami « allant à contre-courant du marxisme orthodoxe comme de ce qu’il faut bien appeler l’orthodoxie de l’antimarxisme ». Mais il faudrait ajouter : nous sommes ce non-contemporain ignorant ce par rapport à quoi il va à contre-courant et donc ce vers quoi il va (sinon, François n’aurait pas été bloqué, mon donquichottisme n’aurait pas existé, et nous n’aurions pas dit « dix mille Althusser ») ; nous le sommes parce que nous l’ignorons, et que nous voulons quand même le savoir en croyant qu’il existe. Soit au colloque de 1995, soit dans notre texte écrit pleinement à quatre mains en 2005 (« Un, deux, trois, quatre, dix mille Althusser »), soit encore aujourd’hui, je tente, je le pense, de participer avec François à la reconstruction de la non-contemporanéité althussérienne comme de la nôtre : celle que François appelle « insituabilité » (« “Des problèmes qu’il faudra bien appeler d’un autre nom et peut-être politique” : Althusser et insituabilité de la politique », 2005).

Discontinuité : je ne suis maintenant, c’est-à-dire après l’accident de François, qu’un traducteur : de notre Althusser et de ce que nous avons voulu faire. Il ne s’agit pas du fait que je suis un traducteur de Louis Althusser en japonais depuis longtemps. Si la traduction suppose l’existence d’un texte original, l’an 2005 a fait exister ce texte original en tant qu’AVC, ou il a fait d’un AVC un texte original à traduire pour moi. Je ne le dis pas rétrospectivement, mais c’est ce que je me suis dit depuis cette année-là jusqu’à aujourd’hui, et qu’en 2006 son texte, L’homme qui ne savait plus écrire, a fixé définitivement en moi. Donc, plus précisément, il existe deux étapes dans l’établissement du texte pour ainsi dire, dont la première est dans la continuité avec la préhistoire. Six mois avant l’accident de novembre, en mai-juin, François et moi avions identifié dans « Dix mille Althusser » son problème central comme le « commencement à partir de rien » et, en septembre, dans deux articles publiés en même temps dans le même numéro de Multitudes, François avait parlé de l’« insituabilité » de la politique d’Althusser et moi de la Verkehrung (renversement/inversion) chez le Marx althussérien de Jacques Rancière. Le « commencement à partir de rien » : est-ce que nous avons tracé par avance ce qui allait survenir ? Est-ce que l’accident n’a pas été accidentel, mais programmé ? La Verkehrung comme opération qui disloque l’ordre de l’avant et de l’après et rend insituable le présent : c’est quoi, le coma actuel ? Renversement de vie (François l’appellera après coup « révolution ») ? Est-ce que François sera le François que je connais, quand il en ressortira ? Et moi ? L’angoisse aurait été moins forte, moins culpabilisante, si ce n’était pas Althusser qui nous avait liés et que je n’avais pas su que François venait de décider d’écrire son livre sur notre philosophe. Si nous n’étions pas de tels althussériens…

Mais ce n’est pas cette antériorité hallucinante du « théorique » qui a constitué un texte original à traduire. L’homme qui ne savait plus écrire m’a appris que j’avais tort, après une dizaine de mois pendant lesquels, à Kobé, j’étais coupé de la vive voix de mon ami (mais ce n’est pas tout à fait exact : par téléphone, j’ai entendu une seule fois un seul mot, « Ami ! »). J’ai compris immédiatement mon erreur quand j’ai découvert deux phrases d’Althusser citées en tête du texte : les phrases, très familières pour moi aussi, dont nous avions discuté parfois. Les lecteurs de ce livre, eux aussi, vont les trouver comme un leitmotiv des textes de François Matheron rédigés après son accident et intégrés dans ce livre (je ne les cite pas ici donc, remarquant simplement que, dans ce livre, elles ne se lisent pas en tête de L’homme qui ne savait plus écrire, mais sont insérées dans le texte de Potsdam, 2012). Il n’oublie rien. Bien qu’il ne sache plus écrire, qu’il ne m’appelle plus par mon nom au téléphone, il n’oublie rien, y compris d’écrire, de m’appeler. Il se souvient parfaitement de ce sur quoi nous avons établi notre Althusser, autour duquel nos échanges de mots se sont tournés, et de quoi il aurait dû parler dans son livre à venir. Pendant ces mois de rupture, il pensait comme moi et à sa manière, son cerveau était contemporain du mien. Certes, le texte n’est ni sur Althusser, ni forcément « théorique », mais la texture est assurément celle d’Althusser à mon sens, ou d’un certain Althusser, dans ses lettres où il se raconte lui-même, disant par exemple : « Je suis incapable de rien comprendre en théorie qui n’ait pas de rapport direct avec moi. »

Notre lecture du philosophe a consisté tout premièrement dans la non-distinction entre le « théorique » et le « personnel » ou l’empirique ; entre Lire le Capital et L’avenir dure longtemps ; entre les textes publiés par l’auteur et ceux qu’il a abandonnés ou cachés. Nous n’étions ni comme de vieux amis d’Althusser ni comme des « psychanalystes du dimanche » à l’égard du marxisme. Nous avons cru et dit en pratique, à travers nos écrits, que cette non-distinction a une valeur « théorique » chez lui et pour nous, pour tout le monde ; que même ses « concepts » les plus « théoricistes » viennent de son rapport à soi, de son expérience avec les autres et de sa « capacité de contact à vif avec des réalités profondes ». Une philosophie de vie ? Possible. Une éthique stoïcienne dont le dernier Foucault parlera ? Possible encore. Mais, pour un Althusser spinoziste, la non-distinction a dû être déterminée dans l’Éthique : « L’objet de l’idée […] est le Corps » (prop. 13, II) ; toute idée est une idée des « affections dont le Corps est affecté » (prop. 19, ibid.). Donc, « le rapport avec les objets théoriques est aussi commandé par le rapport avec soi » (Althusser). Y a-t-il un exemple plus éclairant de ce « rapport rationnel et affectif » que L’homme qui ne savait plus écrire ? François traduit là, et dans ce livre aussi, un certain spinozisme singulier d’Althusser en description de son corps et de son cerveau. Alors, moi, pourquoi ne pas (re)traduire cette description en lecture de notre philosophe, c’est-à-dire lire Althusser à travers l’expérience de mon ami ? Ainsi ai-je défini en fait mon rôle de fond dans les trois colloques où nous avons parlé à deux (2010 à l’EHESS de Paris : « Althusser, un “typapart”, une bibliothèque à part ? », 2012 à l’université de Potsdam : « Althusser mémoire Benjamin passage… », 2015 à l’ENS de Paris : « Entre Spinoza et le groupe Spinoza : le vide »). Mais la prémonition de ce rôle m’est venue lorsque, pour envoyer L’homme qui ne savait plus écrire aux amis de Multitudes à partir de son ordinateur, j’ai poussé à sa place la clé de retour sur le clavier parce qu’il avait de la difficulté à discerner les clés : c’était fin 2006, quand je suis passé chez lui pour aller à Venise, pour parler tout seul d’Althusser. L’ordinateur était tout nouveau et, dans les Documents, il n’y en avait qu’un seul, mon intervention au colloque de 1995, ce qui m’a trop ému pour que j’en fusse heureux.

Le traducteur ne travaille pas avec l’auteur, si bien que notre collaboration a été possible. La méthode est simple. Pour commencer, nous n’avons eu besoin, comme François l’écrit dans son texte de 2010, que d’un « clin d’œil à usage interne juste pour pouvoir commencer », c’est-à-dire d’avoir en commun quelques mots clés, tirés d’Althusser et se rapportant aux thèmes occasionnels, même si nous n’avons pas su au départ dans quel sens ils s’y rapportaient : le « typapart », l’« éclat », le « vide »… Sont-ils des concepts ? Peu importe. Mais ils sont sûrement conceptuels pour le travail à faire, pour lire Althusser/Matheron, la théorie/l’expérience. En tout cas, la « mémoire » et l’« oubli » de François ont constitué une « bibliothèque à part » pour la recherche : je pouvais la consulter chaque fois et tout le temps pour présenter un Althusser « à part » par rapport à son image publique. Chaque fois, j’étais étonné du fait que mon ami n’oublie rien, qu’il peut faire revenir des matériaux oubliés, soit lus soit vécus, mais nécessaires pour l’occasion, à la surface de la mémoire, aussi longtemps qu’il est « affecté » d’un travail. Et tout cela s’est passé séparément en chacun de nous : il était suffisant pour moi d’attendre le lancement de sa part pour que la mienne ait commencé. Pour lui ? – je ne sais pas ; je ne faisais que réfracter mes idées sur ses écrits pour voir distinctement ce qu’elles sont. La coordination en cours de route n’a pas existé entre nous. Alors, quelle nécessité unit ces deux parts parallèles ? La nécessité de Dieu, de la Substance unique, dirait Spinoza, mais ce même Spinoza n’est visiblement pas content de sa réponse : « Dieu est réellement […] cause des choses comme elles sont en elles-mêmes ; et je ne puis présentement expliquer cela plus clairement » (prop. 7, scolie, II). Il n’arrivera jamais à l’expliquer plus clairement dans l’Éthique. Nous ne sommes donc dans nos travaux, dirait Althusser, que des « atomes » qui chutent parallèlement dans le vide. Savoir et ne pas savoir ce qu’il y a entre nous, ou ce que l’un pense et va dire de l’autre, ce sont une et même chose pour chacun. Ce qu’on appelle couramment amitié, confiance, etc., j’aimerais le considérer comme un nom provisoire et « affectif » de cette identité « logique », en m’appuyant sur ce « rapport rationnel et affectif » de notre philosophe qui a dit aussi : « L’absence de rapport constitue le rapport véritable. »

Cela dit, il me faudrait dire en même temps que c’est le point qui nous sépare de notre philosophe. Car, pour lui, l’absence de rapport ou le vide était toujours à mettre en scène, sur la scène de son discours. Il était un virtuose de la mise en scène de soi, de cet homme qui, selon lui, ne pouvait pas être un sujet, étant devenu un disparu au moment de sa naissance (Louis est en effet le nom de son oncle mort ; Louis Althusser n’était donc pour lui pas complètement lui-même). L’avenir dure longtemps, son autobiographie, est la dramaturgie d’un disparu qui achève son destin par le « non-lieu » juridique le privant de la possibilité de comparaître comme sujet de droit devant le tribunal, pour s’expliquer sur son « crime ». Le « dernier Althusser », s’il existe, n’est qu’un personnage conceptuel et théâtral créé par l’auteur de l’autobiographie pour mettre sur scène un disparu, ce vide dans la société civile et dans sa famille, voire parmi ses amis, et, pour ce faire, la philosophie travaille avec le nouveau nom de « matérialisme aléatoire ». Cet « Althusser » est conceptuel et théâtral, de même que ce « lumpenprolétariat » que le même auteur a trouvé, en 1962, sur la scène d’un théâtre italien comme acteur représentant, à côté du mélodrame, le temps vide où il ne se passe rien (« Le “Piccolo”, Bertolazzi et Brecht. Notes sur un théâtre matérialiste », 1962). Personnage d’un « théâtre sans auteur », ainsi que l’évoque notre auteur dans Lire le Capital (1965) en définissant le mode d’existence d’un « tout structuré » chez Marx, c’est-à-dire de l’objet théorique ultime de la philosophie marxiste. Le théâtre « qui est à la fois sa propre scène, son propre texte, ses propres acteurs » et « dont les spectateurs ne peuvent en être, d’occasion, spectateurs, que parce qu’ils en sont d’abord les acteurs forcés, pris dans les contraintes d’un texte et de rôles dont ils ne peuvent être les auteurs ». S’il en est ainsi, dans ce théâtre, dans ce mode d’existence qui est dit aussi « mise en scène », il n’y a rien d’autre qu’une scène qui se met en scène, qui n’est donc qu’un metteur en scène de soi, comme le philosophe lui-même dans son autobiographie. S’agit-il toujours de « cause de soi » – spinozienne ? –, « cause absente » – disparue ? – dans son effet ? Ce serait de toute façon très naturel dans la mesure où « je suis incapable de rien comprendre en théorie qui n’ait pas de rapport direct avec moi ».

Par contre, nous, nous sommes deux, nous ne sommes pas un. Deux ne peuvent jamais être un metteur en scène de soi puisque leur « soi » commun n’est nulle part a priori, et donc que, pour commencer, nous n’avons entre nous rien qui puisse travailler comme « cause de soi ». Cela serait le privilège de celui qui existe tout seul dans le monde. Aucun de nous ne connaissait la solitude dans le travail, à la différence de notre philosophe. Pour nous, le problème était toujours de construire ou plutôt de forger un, non pour nous mais pour les auditeurs, par la forme particulière d’une parole à deux. Prolongeant cette pratique orale, nous avons eu le projet d’écrire un livre comme Le Chat Murr, un roman inachevé de E. T. A. Hoffmann, où les deux mémoires, celles d’un chat et d’un musicien, se mélangent d’une feuille à l’autre : notre livre serait lui aussi composé de deux textes aussi lacunaires et disparates que dans ce roman, et serait en outre le livre de deux auteurs réels qui aurait plus d’unité que ce roman. Le projet ayant avorté, est né à sa place ce livre-ci, mélangeant deux types de textes d’un même auteur, lesquels concernent tous deux le temps : les uns déjà écrits et invoqués au présent pour le rendre plus certain, et les autres écrits maintenant pour transformer le présent pénible en temps passant ; les uns pour faire subsister le temps vécu (malheureusement plus ou moins vécu pour cause de vide accidentel) et les autres pour ne pas le faire. Les combinant, l’auteur s’approprie un temps « qui dure longtemps » et rétablit un présent à la fois enveloppant et coupant. Composant ainsi un livre, il s’installe dans le « vide d’une distance prise » (terme cher à Althusser) à l’égard du temps, en tant qu’ami de soi, de son corps « déformé ».

Ce Chat Murr de François Matheron doit se comparer avec le mécanisme des personnages qu’Althusser a créés discrètement parfois et dont il est possible de voir le modèle type dans « Un meurtre à deux : note attribuée par Louis Althusser à son psychiatre traitant (1985) » (Des rêves d’angoisse sans fin, 2015) où l’auteur fait semblant d’être son propre psychiatre : « Je Tu vivais des choses terrifiantes pour toi… » Là, le « moi » du vrai auteur est enveloppé et caché dans le « toi » que ce même « moi » a forgé ; le « moi » fait acte de la puissance d’être écrivain-sujet grâce au pouvoir de se dissimuler de façon fictive. Dans le cas de François racontant son « premier langage » qui lui a fait désigner son fils par « le petit garçon aux cheveux sales », un ami par « l’homme qui parle beaucoup » et moi par « Ami », son « moi » sait et admet : « Pour mieux exprimer, pour mieux parler, j’ai dû oublier ce premier langage. De fait, les exemples racontés dans ce récit proviennent des souvenirs des autres. » Le même effet pour les lecteurs que de lire cette « note » d’Althusser-le docteur Url : « Qui parle ici, si ce ne sont que les souvenirs des autres ? » demanderaient-ils. Mais la différence est évidente : Althusser parle au nom de quelqu’un d’autre, parle de lui-même en parlant d’un autre comme dans ses cours sur Machiavel : « J’avais le sentiment hallucinatoire (d’une force irrésistible) de ne rien développer d’autre que mon propre délire », mais François parle de lui qui est comme quelqu’un d’autre, en posant sans arrêt une question : « Qui connaît un corps, sa puissance son impuissance ? »

Mais encore, la vraie différence n’est pas là, dans la mesure où Althusser, incapable de croire à sa pleine existence comme sujet, n’aurait pas hésité à avouer qu’il partageait la question de François. Il l’avouerait, s’il vivait aujourd’hui et lisait ce livre, parce qu’il s’agit là pour lui de la question de l’aveu qu’il a assumée dans son autobiographie. C’est pourtant de cette question-là que celle de François s’écarte en réalité le plus loin possible dans son effet. Car, regardant son corps en face, tout le monde doit répondre immédiatement à sa question : « Je ne sais pas ; je ne sais pas ce que ton corps peut faire », et la renvoyer à soi-même : « Que sais-je de mon corps ? », c’est-à-dire partager la question avec lui, comme le faisaient, m’a-t-il semblé, nos collègues du colloque en 2010 : les yeux détournés qui retournent d’abord, en un instant, à leur « sujet » pour aller ailleurs, c’est ce « retour à soi » mal assumé que je sentais alors autour de nous. Le corps « affecté » et nous « affectant » de François Matheron n’agit pas comme celui du philosophe qui avoue, ne révélant aucun secret caché et faisant de sa question la nôtre. L’auteur ne fait que dire à haute voix ce qui va sans dire, de lui et pour lui. Il n’obéit jamais à cette maxime du Machiavel d’Althusser : « Ce qui va sans dire va encore mieux en ne le disant pas. » Dire à haute voix ce qui va sans dire peut produire un effet éclairant, je voudrais le dire une fois encore à côté de mon ami comme au colloque de 2012 à Potsdam : aussi éclairant qu’il « éblouit plus qu’il n’illumine », comme Rancière l’a dit autrefois de son ancien maître, puisque l’auteur ne tente nullement d’enseigner quelque chose de nouveau sur notre « objet » commun qui est le corps. Mais savons-nous cette chose évidente et éblouissante ? Qui ne sait, traversant ce livre, qu’il est ébloui en réalité par notre corps ou qu’il ne serait pas aussi ébloui – choqué ? – si ce corps déformé n’était pas le sien aussi ? Le corps du lecteur est affecté du corps d’un semblable ou d’un corps qui est seulement humain. Entre auteur et lecteur, un livre n’existe comme l’ensemble des idées – une modification de la pensée – des affections dont un corps (celui de l’auteur) est affecté, qu’en réalisant dans son effet pour le lecteur que « l’ordre et la connexion des idées – dans ce livre – sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses – de son corps et de mon corps » (Éthique, prop. 7, II). Et nous, les lecteurs retournant à nous-mêmes dans la rencontre avec un auteur, ne pouvons plus aller tout droit et tout seuls comme s’il ne s’était rien passé dans cette rencontre, et sommes amenés avec l’auteur dans le continu à la cantonade du temps passant. Dans le plaisir d’écrire et de lire ? Dans l’éternité du troisième genre de connaissance ? « Nous sentons et nous exprimons que nous sommes éternels » (prop. 23, scolie, V : traduction de Louis Althusser dans Être marxiste en philosophie), d’où tout commence, le tout « des gestes les plus simples de l’existence : voir, écouter, parler, lire » (Lire le Capital). François Matheron a ajouté à cette liste deux gestes du cerveau : penser et écrire. À ce commencement, ce qui va sans dire ne va encore mieux qu’en le disant.

Je suis toujours très loin de maîtriser le français. Mais, si j’écris d’abord en japonais et qu’ensuite je le traduis, ce n’est plus, dans la plupart des cas, ce que je pense. Pour m’exprimer sur certains thèmes comme « Louis Althusser », il me faut écrire directement en français ; sinon, je ne peux pas savoir ce que je pense au fond. Ce n’est pas que « rien n’est distinct avant l’apparition de la langue », qui est dans mon cas le français (cf. L’homme qui ne savait plus écrire). Le travail avec François m’a fait savoir plutôt que mon français est comme son corps, c’est-à-dire ce qui est certes uni avec l’âme (c’est pourquoi je dois écrire en français), mais qui peut devenir son objet parce que ou lorsque cette unité est mise en cause, voire en crise (je ne vois pas si je m’exprime bien en français). Mais, à contre-pied, l’âme ne se met pas à agir sans avoir cet objet-là. Mon rôle de traducteur a consisté à transposer une relation objective – objectale ? – chez mon ami à celle entre moi et le français. Aux deux colloques de 2012 à Potsdam et de 2015 à Paris, nous avons projeté nos paroles – notre communication – sur l’écran derrière nous pour une raison pratique : il était difficile pour les auditeurs de suivre nos français parlés et « déformés ». Cela a-t-il été une mise en scène de nos thèses théoriques ? Je me le demande en me rappelant les mots de conclusion de mon ami à Potsdam pour me passer la parole : « Mais je ne suis pas Althusser, je vais, donc, simplement me tourner vers mon ami. »

MESSAGE
De Toni Negri

Cher François,

Que te dire ? J’ai passé un après-midi et une nuit, sans interruption, à lire ton manuscrit.

Manuscrit, je l’appellerai ainsi, sans aucune ironie, mais parce que, mains ou pas mains, il s’agit d’un écrit caché, retrouvé, le fruit d’une horrible aventure sublimée par une écriture intime. J’ai eu peur, pour toi, pour les personnes qui te sont chères, pour moi-même, et pour toute personne qui te lira – mais en même temps j’ai tenté de te suivre dans ce balancement entre impuissance et puissance qui tient l’ensemble de ton récit et qui impose au lecteur un poids insoutenable et une compassion extrême. « Compassion », encore un mot qu’il ne faut pas utiliser, mais je suis italien et le con-patire (souffrir avec) est le sens que je donne au mot. Comment pouvoir y arriver devant la folie de l’aventure que tu as encourue ? Pour ceux qui croient peu à la psychanalyse, comme c’est mon cas, il est plus facile parfois de comprendre l’indignation de Carole : mais tu l’as fait exprès… Effectivement, il s’agit de résistance, de puissance de survie. En com-patissant avec toi, je me dis : je l’aurais fait aussi… peut-être le manuscrit doit-il être lu dans ces termes… mais si c’est ainsi, cette résistance t’éloigne d’Althusser, du « grand vieux » dont tu revendiques parfois la ressemblance. Puisque à lui la force de résister a fait défaut. Toi non, tu as réussi à écrire, à crier que tu es vivant…

Bonne année à toi et à Carole et à tes enfants,

 

Toni, le chef de toutes les multitudes

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