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puceHistoire d’un mensonge
Thibault LE TEXIER




Parution :26/04/2018
Format 205 x 140 mm
Pages : 296
Prix : 18 euros
ISBN : 2-355-22120-0


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pointille Histoire d’un mensonge

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Le Texier Thibault

Histoire d’un mensonge.

Enquête sur l’expérience de Stanford

Zones
 

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Le 28 avril 2004 sont diffusées pour la première fois des photos de soldats américains humiliant et torturant des détenus arabes dans la prison d’Abu Ghraib, près de Bagdad. Des prisonniers, souvent nus, parfois un sac de toile sur la tête ou un slip sur le visage, sont menacés par des chiens, forcés de simuler des fellations, menottés dans des positions stressantes, empilés en pyramide comme des sacs de sable ; sur une photo une jeune femme pose tout sourires, le pouce levé, devant le cadavre d’un homme apparemment battu à mort. Le monde entier est sous le choc, mais un homme cependant ne semble pas surpris ; il s’agit du docteur Philip G. Zimbardo, qui vient de prendre sa retraite après trente-cinq années au sein du département de psychologie de l’université Stanford. Les sacs sur la tête, les menottages, les humiliations, les jeux sexuels, tout cela lui rappelle une expérience de psychologie qu’il a menée en 1971. Et contrairement aux journalistes et aux hommes politiques qui appellent au lynchage des tortionnaires d’Abu Ghraib, Zimbardo fait valoir des circonstances atténuantes : selon lui, la situation dans laquelle se sont retrouvés ces gardiens militaires est la vraie responsable de leurs actes. Comme il l’explique dans un documentaire diffusé sur CBC en 2006,

quand les images d’abus et de torture à Abu Ghraib ont été révélées, les militaires ont tout de suite été sur la défensive et ont dit : « Ce sont juste quelques moutons noirs. » Quand on voit des gens faire de mauvaises choses, on se dit tout de suite que c’est parce que ce sont des gens mauvais. Mais ce que l’on sait grâce à notre étude, c’est qu’un ensemble de variables sociologiques peuvent pousser des gens ordinaires à faire de mauvaises choses dont ils ne s’imaginent même pas capables1.

Zimbardo devient par la suite expert psychologue pour l’un des accusés, le sergent Ivan « Chip » Frederick, et il témoigne durant son procès en faveur de cet Américain patriote aux états de service impeccables, décoré à plusieurs reprises, timide et calme, soucieux d’être accepté par les autres, qui pavoisait sa maison tous les jours, buvait à peine et n’avait jamais pris de drogue. Pour Zimbardo, le sergent Frederick n’a rien d’un sadique ou d’un psychopathe ; s’il a participé aux humiliations et aux tortures des prisonniers d’Abu Ghraib, explique-t-il au juge, c’était uniquement à cause d’un environnement délétère mêlant insécurité, manque de sommeil et absence de supervision, et sous l’influence néfaste de Chuck Graner, un caporal particulièrement retors. Le sergent Frederick écope au final de huit ans de prison. Le témoignage de Zimbardo n’a eu, de son propre aveu, qu’une influence minime sur l’issue du procès2. Mais Abu Ghraib a remis l’expérience de Stanford sous le feu des projecteurs et montré qu’elle n’avait rien perdu de sa force. Nous verrons même que ce scandale lui a donné une seconde jeunesse.

J’ai commencé à m’intéresser à l’expérience en juin 2013, en tombant par hasard sur une conférence TED donnée quelques années plus tôt par Zimbardo3. Vif et percutant, la voix fluette et rapide, un peu efféminée, presque précieuse, la bouche et le menton encadrés par un bouc taillé très fin et les cheveux plaqués en arrière, il arpentait la scène en accumulant des preuves inquiétantes de notre faillibilité. Il parlait d’un seul souffle de son enfance dans le Bronx, du Mal, de Lucifer et d’Abu Ghraib, avant d’entrer dans le détail de l’expérience de Stanford : en août 1971, il avait recruté une vingtaine d’étudiants et les avait assignés de façon aléatoire aux rôles de gardiens et de prisonniers, au sein d’une fausse prison aménagée dans les sous-sols du département de psychologie de Stanford. L’expérience devait durer deux semaines, mais il avait dû l’interrompre au bout de six jours, car cinq détenus avaient fait une dépression nerveuse et les gardes devenaient de plus en plus violents, harcelant les prisonniers, les réveillant en pleine nuit, les forçant à faire des pompes, leur infligeant toutes sortes de brimades et même des jeux sexuels. Zimbardo accompagnait son récit de vidéos de l’expérience, à la fois spectaculaires et maladroites, tournées en caméra cachée depuis une extrémité du couloir de la prison. Réalisant de temps en temps des courts-métrages entièrement à partir de films d’archives, j’ai tout de suite été saisi par l’intensité brute de ces vidéos amateurs, d’autant que le fond de l’expérience était d’une noirceur édifiante : ces étudiants sans histoires qui devenaient en quelques jours des sadiques, simplement parce qu’on leur avait donné un uniforme de gardien et une fausse prison à faire tourner, quelle démonstration magistrale du poids des situations ! L’expérience condensait avec la force d’un aphorisme deux vérités troublantes : nos comportements peuvent être profondément influencés par notre environnement, et aucune frontière étanche ne sépare le bien du mal.

J’ai commencé à me documenter sur l’expérience. J’ai lu l’ouvrage que Zimbardo lui a consacré en 2007, L’Effet Lucifer4, et j’ai peu à peu découvert les films de fiction et les documentaires qui en avaient été tirés, les monceaux d’articles qui en parlaient et l’impressionnante notoriété de l’expérience aux États-Unis, en Allemagne et en Europe de l’Est. Ayant réussi à trouver dans les méandres du site de la bibliothèque de Stanford six heures de vidéos tournées par Zimbardo et son équipe5, j’ai commencé à imaginer un court-métrage autour de ces plans-séquences en noir et blanc, à mi-chemin entre la vidéosurveillance, le cinéma burlesque et la téléréalité. Je voulais raconter l’expérience uniquement à partir de ces vidéos et des témoignages laissés par les participants. Le film devait s’intituler : Surveiller, punir et humilier.

Fin 2013, une maison de production installée à Tours a accepté de porter le film et deux de ses producteurs, Maud Martin et Damien Monnier, ont réussi à décrocher dans la foulée 3 000 euros de la région Centre pour me permettre d’aller travailler à Stanford dans les archives de l’expérience. C’est là, en juillet 2014, que mon enthousiasme a fait place au scepticisme, puis mon scepticisme à l’indignation, à mesure que je découvrais les dessous de l’expérience et l’évidence de sa manipulation. La lecture de L’Effet Lucifer m’avait fait comprendre que Zimbardo ne s’était pas contenté de jeter ses volontaires dans le chaudron de l’expérience et d’attendre bras croisés ; les archives le montraient carrément intervenir à tout bout de champ comme un chef de cuisine anxieux : non seulement les gardiens savaient quels résultats il voulait atteindre, ils devaient suivre un règlement et un emploi du temps stricts, ils avaient reçu l’ordre d’être durs et les plus mous étaient recadrés ; quant aux prisonniers, ils n’avaient pas été immergés dans l’expérience au point d’en oublier qu’ils étaient de simples volontaires pouvant être libérés à leur guise, ils étaient au contraire retenus de force par Zimbardo et poussés à bout par les conditions extrêmes qu’il avait créées de toutes pièces. Pour couronner le tout, les archives révélaient que la collecte, l’analyse et la publication des données avaient été partielles et partiales, favorisant presque systématiquement le spectaculaire et passant sous silence ce qui pouvait contredire la thèse de participants emportés corps et âme par la force de la situation. En deux mots, l’expérience n’avait pas grand-chose de scientifique.

J’ai recherché en ligne et à la bibliothèque des traces de ce que je venais de découvrir. C’était impensable que personne, en quarante-trois ans, n’ait mis le nez dans ces archives et découvert avant moi le pot aux roses. Et c’était pourtant le cas. Certains auteurs mettaient en doute les résultats de Zimbardo, trop choquants pour être vrais ; d’autres faisaient remarquer très justement qu’une expérience n’ayant eu lieu qu’une fois, avec une poignée d’étudiants blancs et pendant seulement six jours, n’était pas représentative de la vraie vie en prison ; mais la plupart des livres et des articles reprenaient en chœur et avec enthousiasme la version officielle.

J’ai écrit un nouveau scénario dévoilant la supercherie, mais mes deux producteurs tourangeaux l’ont trouvé trop descriptif, trop explicatif, pas assez expérimental, et ils n’en ont pas voulu. Je l’ai proposé à un autre producteur dont je connaissais un peu le travail, Christophe Gougeon, un grand type rigolard qui a écumé avec moi, pendant trois ans, tout ce que le cinéma français compte de guichets de financement… en vain. Et de commission en commission et de réécriture en réécriture, le film a dérivé. Selon la dernière version du scénario, nous avions prévu de croiser des archives vidéo et audio de l’expérience avec une interview collective des gardiens et des prisonniers, réunis sur une scène de théâtre, face à une cloison blanche percée d’une porte qui symbolisait le mur des cellules et servait aussi d’écran. Pendant l’interview, nous aurions projeté sur ce mur des photos et des extraits des archives vidéo, en demandant aux participants de revivre et de rejouer les scènes tout en racontant ce qui se passait hors champ, mais aussi ce qui s’était passé avant et après l’expérience et ce qui se passait dans la tête de chacun à mesure que la pièce avançait. Le face-à-face des participants aujourd’hui retraités ou au seuil de la retraite avec leur double adolescent promettait d’être riche en émotions – et des émotions, surtout des émotions, voilà ce que réclamaient les guichets qui rejetaient les uns après les autres nos demandes de financement. Ma démonstration implacable était devenue une suite de gros plans émouvants et un grand point d’interrogation. « Pourra-t-on jamais savoir ce qui s’est passé exactement dans ce sous-sol pendant ces journées d’août 1971 ? », demandait naïvement ma dernière note d’intention. C’était peut-être intéressant mais ce n’était plus le film que je voulais faire ; c’était le film qui devait me permettre de décrocher des financements en amadouant des jurys souvent paresseux, conformistes et hostiles à tout ce qui a l’air un peu intello.

En juillet 2017 j’ai essuyé un énième refus et j’ai dit stop. Gougeon a essayé de me convaincre de retenter notre chance chez Arte ou de faire le film avec Vosges TV et quelques bouts de ficelle, mais j’en avais marre de me prendre des portes dans la gueule, et en tant que producteur il n’a pas eu de mal à comprendre. J’ai ressorti alors de mes cartons le script que j’avais écrit trois ans plus tôt, juste après ma plongée dégrisante dans les archives de Stanford, et j’en ai fait un livre.

1

Samedi 21 août 1971, le lendemain de la fin de l’expérience, une tentative d’évasion à la prison de San Quentin au nord de San Francisco provoque la mort de six personnes, dont le militant noir George « Soledad » Jackson – célèbre membre des Black Panthers, Jackson venait de faire paraître, préfacé par Jean Genet, un recueil de lettres de prison qui deviendrait bientôt un best-seller1. Le soir même l’un des gardiens en chef de San Quentin, interrogé sur une télévision locale à propos de l’expérience de Stanford, la rejette d’un revers de main. Zimbardo obtient un droit de réponse à l’antenne au cours duquel il souligne que son expérience a été filmée. Trois semaines plus tard éclate la mutinerie de la prison d’Attica, dans l’État de New York. Mille deux cent quatre-vingt-un détenus s’emparent de la majeure partie de la prison et retiennent quarante-trois gardiens en otage. Au bout de quatre jours de négociations, cinq cents policiers sont envoyés reprendre le contrôle de la prison : on compte dix morts parmi les gardiens et vingt-neuf parmi les prisonniers. « À l’exception des massacres d’Indiens de la fin du XIXe siècle, note la commission d’enquête sur Attica, l’assaut de la police fédérale qui a mis fin à ces quatre jours d’émeute est la plus sanglante confrontation entre Américains depuis la Guerre civile2. » Comme le confie Zimbardo quatre ans plus tard, la mort de George Jackson et le bain de sang d’Attica ont « mis les prisons en une et l’expérience de Stanford est devenue un objet médiatique “brûlant”. C’est comme ça que je suis devenu une référence sur les pathologies liées à la prison3 ».

Dès le 20 août, l’expérience est à peine finie que des dizaines de journaux locaux reprennent en chœur les communiqués de presse de Zimbardo, parfois en une4 – nous verrons que si sa notoriété a bénéficié de l’agitation dans les prisons, Zimbardo a aussi beaucoup fait pour porter son expérience à l’incandescence médiatique. Le 21, la nouvelle sort de Californie5. Le lendemain, le Washington Post publie un court article sur l’expérience6. Le 24, l’un des principaux quotidiens londoniens y consacre une demi-colonne7. Le numéro de Life du 15 octobre, dont la couverture célèbre l’inauguration de Disney World, détaille l’expérience sur deux pleines pages agrémentées de six photos8. Dix jours plus tard Zimbardo est entendu par un sous-comité du Congrès, provoquant une nouvelle vague d’articles dans les journaux de la baie de San Francisco mais aussi au-delà9. Le 26 novembre l’émission Chronolog consacre dix-neuf minutes à l’expérience sur la chaîne nationale NBC10. « Le reportage contenait des images de l’expérience, une interview avec moi et des interviews avec des prisonniers et des gardiens, se souviendra Zimbardo. Ça nous a conféré une notoriété immédiate11. » Des articles continuent de paraître dans les journaux et les magazines l’année suivante, en 1972, dont un bref article dans L’Express12. En décembre le Washington Post consacre trois articles à l’expérience, qui sont repris par des journaux locaux abonnés au Washington Post News Service13. Le New York Times Magazine du 8 avril 1973 publie un très long article cosigné par Zimbardo, ses deux « lieutenants » Curt Banks et Craig Haney, ainsi que le « gardien-chef » David Jaffe14. Le même jour Zimbardo raconte aussi l’expérience dans le Los Angeles Times15, puis Newsweek en parle un mois et demi plus tard dans un papier sur le succès de la psychologie auprès des étudiants16. En septembre 1973, Zimbardo intervient comme témoin auprès d’un autre sous-comité du Congrès qui enquête sur la justice des mineurs ; il est également cité neuf mois plus tard comme témoin et expert dans le procès des six prisonniers accusés d’avoir participé à l’évasion ratée de George Jackson17.

À chaque fois l’expérience est décrite par le menu ou au moins mentionnée dans les médias18, souvent accompagnée d’un appel à réformer les prisons lancé par Zimbardo. Et pourtant, avoue-t-il quarante ans plus tard, « je ne connaissais vraiment rien aux prisons19 » à cette époque, « j’avais juste donné un cours d’été sans queue ni tête sur le sujet20 ». La seule demande qu’il avait faite pour visiter une prison avait été rejetée21.

Depuis quarante-cinq ans, au gré de l’actualité, l’expérience de Stanford revient régulièrement à la surface du bouillon médiatique. Par exemple en février 1976, lorsque cent trente-deux résidents de Napa, en Californie, se portent volontaires pour passer trois jours dans la prison flambant neuve de leur comté. Zimbardo et son assistant de recherche James Newton participent à cette expérience comme consultants. Malheureusement les choses tournent mal : plusieurs prisonniers essaient de s’échapper pendant une fausse alerte incendie, une volontaire doit être libérée pour cause de dépression nerveuse, et une autre prend en otage une camarade de cellule et lui met un couteau sous la gorge avant d’être maîtrisée par les gardiens22.

Entre la fin des années 1970 et le début des années 2000, Zimbardo fait quelques plateaux de télévision et des documentaires décrivent l’expérience mais de manière sporadique23. Zimbardo essaie de remettre son expérience au goût du jour en 1984, à l’occasion de la célébration du roman d’Orwell24, et après le 11 septembre 2001. Elle a les honneurs de la prestigieuse émission 60 Minutes en 199825, ce qui relance un temps l’attention des médias26. Trois ans plus tard un film de fiction allemand inspiré directement de l’expérience, Das Experiment, fait aussi parler d’elle – il met en scène un militant pacifiste confronté à la violence d’un petit employé ordinaire qui profite de ses prérogatives de gardien pour venger ses humiliations27. Le film rate de peu la nomination aux Oscars dans la catégorie « Meilleur film étranger ».

L’année suivante la BBC met en scène une expérience très similaire sous la forme d’une émission de téléréalité28. Durant huit jours, comme le décrivent Alexander Haslam et Stephen Reicher, les deux psychologues anglais qui ont imaginé et supervisé ce dispositif, quinze participants « bien ajustés et sociables », choisis « pour garantir une diversité d’âges, de classes sociales et d’origines ethniques29 », doivent vivre ensemble dans une fausse prison truffée de micros et de caméras. Dès le début les cinq gardiens peinent à asseoir leur autorité, et faute de pouvoir opposer un front uni à un petit groupe de prisonniers contestant leur pouvoir, ils acceptent au bout d’une semaine d’organiser la prison comme une « commune » où gardiens et prisonniers doivent partager de façon égalitaire les tâches, la nourriture et l’espace. Seulement, les trois prisonniers réfractaires qui ont permis cette égalité la récusent, et alors qu’ils complotent pour imposer leur autorité aux autres, les expérimentateurs décident d’interrompre l’expérience.

Cette émission donne lieu à un documentaire de la BBC sur l’expérience de Stanford et à une série d’articles30 (notamment dans le Guardian31) qui en reprennent tous la version officielle sans la mettre en doute. Pourtant, aux yeux de Haslam et Reicher, « le résultat le plus simple et le plus évident de notre étude est que les gens n’assument pas automatiquement les rôles qui leur sont attribués, comme le suggèrent les explications avancées pour comprendre l’expérience de Stanford32 ». Leur propre expérience n’est pas exempte de biais pour autant. Son protocole inclut des variations qui n’ont pas été annoncées aux participants et qui les condamnent à jouer aux devinettes, comme lorsqu’ils ont droit à des bières juste après l’établissement de la commune pour la première fois depuis le début de l’expérience – « c’est sans doute parce qu’ils sont contents de nous » risque un prisonnier. Les expérimentateurs proposent également à un prisonnier de devenir gardien, ce qui a un effet dramatique sur le cours de l’expérience, confesse leur compte rendu : « Après la promotion du jour 3, les prisonniers se sont de plus en plus identifiés à un groupe et ils ont défié collectivement les gardiens. Cela a conduit à un retournement du pouvoir et finalement à l’effondrement du système prisonniers-gardiens33. » Avant que les expérimentateurs ne chamboulent complètement le fragile équilibre de leur émission, ils introduisent comme prisonnier un ancien syndicaliste professionnel – pour « permettre aux prisonniers (et à tous les participants en général) d’envisager la réalisation d’un ordre social plus égalitaire34 » – puis ils le retirent au bout de vingt-quatre heures – « la vraie raison est que nous voulons savoir ce qui va advenir de son projet démocratique une fois qu’il n’est plus là pour le promouvoir35 ».

Ces perturbations ne sont pas grand-chose quand on sait que l’expérience a été filmée pour être retransmise sur l’une des principales chaînes de télé britanniques. Comment croire à la spontanéité des gardiens et des prisonniers ? Qui va se comporter en salaud ou en lâche sous les yeux de sa famille, de ses amis, de ses voisins, de ses collègues ? Les deux expérimentateurs anglais ont envoyé leur protocole de recherche à Zimbardo qui ne leur a jamais répondu ; mais dès leur étude parue, il l’a violemment attaquée, la traitant de « pseudo-expérience » et de « farce » « scientifiquement irresponsable »36. Selon l’un des expérimentateurs, avant l’expérience « nous avions un immense respect pour Zimbardo et pour l’importance de ses recherches sur le rôle majeur du contexte dans le déclenchement de comportements malsains. Nos résultats devaient consolider les siens et non les récuser. Nous avions espéré un débat collégial. Mais nous n’avons rien eu de tel. Au contraire, nous avons eu droit à une déformation délibérée de notre travail et à des accusations de fraude scientifique. […] J’ai demandé aux avocats de mon université [St Andrews, prestigieuse université écossaise] s’il y avait matière à engager des poursuites, et ils ont dit oui absolument. Mais je ne voyais pas l’intérêt d’un procès. Ça n’apportait rien à la science – et c’était cela qui était en jeu37 ». En dépit de ces différends, et même s’ils trouvent « que la manière dont Zimbardo a rendu compte de sa procédure a été partiale (au point d’être trompeuse) et que les conclusions qu’il tire de son étude ne sont pas convaincantes38 », les deux expérimentateurs anglais estiment toujours que « l’expérience de Stanford est reconnue à juste titre comme un classique de la psychologie sociale39 ».

En 2004 sont publiées les photos des sévices d’Abu Ghraib, dont l’onde de choc ébranle profondément l’Amérique. Zimbardo est interviewé par un de ses anciens étudiants qui travaille à la National Public Radio et qui a fait le parallèle avec son expérience en voyant les photos40. À la suite de cet entretien, Zimbardo est convoqué dans des dizaines de studios de radio et de télévision, où il donne à son expérience une actualité, une présence, une pertinence et une dimension universelle. L’expérience est devenue à nouveau un « objet médiatique brûlant ». Il raconte trois ans plus tard :

Mon commentaire était recherché par les médias parce qu’il pouvait être dramatisé au moyen de vidéos et de photos frappantes tirées de notre prison expérimentale. Cette publicité nationale, en retour, a rappelé à Gary Myers, un avocat de l’un des gardiens militaires, que ma recherche mettait en lumière de façon pertinente les déterminants extérieurs du comportement présumé abusif de son client. Myers m’a invité à être expert témoin pour le sergent Ivan « Chip » Frederick II, le policier militaire qui était chargé du tour de garde de nuit aux niveaux 1A et 1B. J’ai accepté41 [.]

En 2005, l’artiste polonais Artur Żmijewski montre à la biennale de Venise un film dans lequel il a fait rejouer l’expérience de Stanford par des volontaires42. Deux ans plus tard L’Effet Lucifer, ouvrage dans lequel Zimbardo relate l’expérience en détail et dénonce les dysfonctionnements d’Abu Ghraib, atteint la onzième place du palmarès des best-sellers du New York Times43 et reçoit le prix William James de l’Association américaine de psychologie. Zimbardo fait une nouvelle tournée triomphale des plateaux de télévision, des journaux télévisés et des studios de radio du pays, depuis le très populaire Daily Show de Jon Stewart jusqu’aux ondes, une fois encore, de la National Public Radio44. Souriant et dynamique, il résume chaque fois l’horreur de son expérience avec une grandiloquence de tribun ; sa tournée a des allures de consécration. À ce jour, L’Effet Lucifer a été traduit dans plus de vingt-cinq langues.

Le film allemand Das Experiment est adapté aux États-Unis en 2010, avec Adrien Brody dans le rôle du militant pacifiste et Forest Whitaker dans celui du petit employé devenant un tortionnaire45. Cinq ans plus tard, un long-métrage de fiction qui se veut aussi proche de la réalité de l’expérience que possible remporte deux prix au très réputé festival de Sundance avant de sortir sur les écrans46. Ces films donnent à Zimbardo l’occasion de se répandre à chaque fois abondamment dans les médias. Consultant sur le dernier film, il l’a accompagné à Sundance et a participé à des interviews en tant que membre à part entière de l’équipe du film47.

Avant de conclure ce compte rendu un peu fastidieux de la postérité de l’expérience, il me faut mentionner un autre formidable relais de transmission de la version officielle : les manuels universitaires et les ouvrages de non-fiction. Il serait interminable de recenser tous les manuels américains de psychologie48, de psychologie sociale49, de sociologie50, de philosophie51, de criminologie52, de pénologie53 et de méthodologie54 qui parlent de l’expérience depuis 1971, souvent en longueur et de façon élogieuse. Selon les archives de Zimbardo, pour la seule année 2000, soit avant Abu Ghraib, pas moins de vingt-deux manuels lui ont acheté le droit de reproduire une photo prise durant l’expérience (pour une somme de 100 ou 150 dollars selon les cas), sans compter les manuels publiés cette année-là qui ont parlé de l’expérience sans en montrer de photo55. L’expérience est citée depuis vingt-sept ans dans le manuel d’introduction à la sociologie du célèbre professeur de Cambridge Anthony Giddens56 et depuis quarante-six ans dans le best-seller d’initiation à la psychologie du non moins célèbre Eliott Aronson, traduit à ce jour en quatorze langues57. Sur la centaine de manuels d’introduction à la psychologie ou à la psychologie sociale que j’ai consultés à ce jour58, soixante-huit relatent l’expérience et, parmi ces soixante-huit mentions, on trouve seulement neuf réserves sur le manque d’éthique de l’expérience, six évocations de ses effets très variés sur ses participants, six bémols quant à la pertinence d’utiliser l’expérience pour comprendre les vraies prisons et quatre mises en doute de l’authenticité des réactions des gardiens, qui semblent avoir été informés depuis le début des résultats escomptés par Zimbardo59. Sur ces soixante-huit manuels, quarante-deux n’expriment pas la moindre réserve à son égard, et Giddens et Aronson eux-mêmes n’y trouvent rien à redire. Au contraire, les manuels ont plutôt tendance à en rajouter. L’un d’eux affirme typiquement que « les sujets sont simplement “devenus” les rôles qu’ils jouaient. Les 11 gardiens se sont tous comportés de manière abusive et déshumanisante à l’égard des prisonniers60 ». Voici ce qu’on lit dans un autre, photos de l’expérience et d’Abu Ghraib à l’appui : « En quelques jours, les “gardiens” sont devenus brutaux et sadiques. Ils harcelaient constamment les “prisonniers”, les contraignant à des exercices et à des tâches rebutants et absurdes61. » Et dans un manuel qu’il édite depuis plus de vingt ans, Zimbardo écrit lui-même à propos des gardiens que « le simple fait d’endosser ces uniformes était suffisant pour les transformer d’étudiants passifs en gardiens de prison agressifs62 ».

Les ouvrages universitaires et les revues scientifiques ne sont guère plus regardants. L’expérience est par exemple devenue un passage presque obligé des livres sur l’Holocauste et les génocides63 depuis qu’elle a été citée sans le moindre bémol par Zygmunt Bauman64 et utilisée dans la célèbre enquête de Christopher Browning sur le 101bataillon de la police allemande (composé de presque cinq cents « hommes ordinaires » envoyés de Hambourg en Pologne, ce bataillon a tué à bout portant ou aidé à déporter vers Treblinka environ quatre-vingt-trois mille Juifs entre 1942 et 1943). Dans son livre, Browning reprend les trois catégories utilisées par Zimbardo pour classer ses gardiens (les sadiques, les « durs mais justes », et les bons)65 ; il a expliqué récemment s’être inspiré aussi de l’expérience de Stanford pour estimer la répartition des membres du 101bataillon entre ces trois catégories66.

L’expérience est également convoquée de façon compulsive pour éclairer la torture, les comportements violents, les sectes, les phénomènes de foule ou tout simplement le « mal »67, y compris par des primatologues comme le très sérieux Frans De Waal68. Un ouvrage récemment édité par le CNRS l’utilise par exemple pour expliquer la torture pendant la guerre d’Algérie, les abus commis dans la prison militaire américaine de Bagram en Afghanistan, Abu Ghraib, le massacre de la Saint-Barthélemy, le génocide arménien, la tuerie de My Lai durant la guerre du Vietnam, le génocide khmer, le génocide rwandais, les émeutes urbaines, les bizutages ou encore les rituels de cruauté envers les animaux. L’introduction du livre interpelle ainsi le lecteur :

Comment devient-on un bourreau ? Quel est cet « effet Lucifer » qui incite l’homme à se muer en tortionnaire ? […] Cet homme cruel, ce bourreau, est-ce un homme singulier ? Comment est-il ? À quels détails peut-on le reconnaître ? Avec humilité, il faut accepter l’idée que c’est potentiellement chacun de nous69.

L’expérience de Zimbardo est également utilisée en criminologie et en pénologie. Une étude vient de montrer que les quatre cinquièmes des articles parus dans des revues de criminologie ces quarante dernières années et citant l’expérience n’émettaient aucune réserve à son égard ; à peine 2 % de ces articles en rejetaient la validité70. Mais surtout, depuis Abu Ghraib elle est devenue une référence des livres de vulgarisation scientifique (le récent best-seller d’Idriss Aberkane, Libérez votre cerveau !, soutient par exemple que « les résultats obtenus par Zimbardo prouvent que certaines structures sont de véritables “usines à Lucifer”71 »). À mi-chemin entre la littérature scientifique et la vulgarisation, les manuels de management72, de leadership73 et de développement personnel74 sont également friands de l’expérience de Stanford. Parfois critiquée pour son manque d’éthique et ses faiblesses méthodologiques75, elle est le plus souvent mobilisée sans autre forme de procès, comme une parabole biblique révélant avec éclat une vérité universelle, qu’il s’agisse de notre penchant pour la violence, de notre conformisme, de la force des situations, de l’influence des rôles sociaux ou encore des terrifiants vertiges du pouvoir. « Notre volonté est faible. Notre nature est fragile76 » résume un philosophe qui convoque l’expérience pour sonder la country de Johnny Cash (mais l’expérience peut aussi nous aider à comprendre l’obésité, le viol ou la communication en petits groupes77). Passée au tamis des médias, des manuels et de la psychologie pop, elle a souvent perdu le peu qu’il lui restait de nuances.

L’expérience est donc un guide tout indiqué pour explorer le continent sans frontières et sans lois qui s’étire en un long continuum entre la science la plus honnête et la vulgarisation la moins rigoureuse. Recopiée d’un manuel à l’autre, résumée d’interviews en documentaires, l’expérience devient parfois une caricature de caricature où les approximations le disputent aux erreurs factuelles. Comme me l’a confié l’un d’eux, « l’auteur typique d’un manuel d’introduction ne lit pas les articles originaux, il lit les manuels d’introduction des autres78 ». L’expérience circule d’ailleurs sans doute d’autant mieux qu’elle est plus vague et plus minimaliste. Épure stylisée symbolisant toutes les situations de domination, elle est devenue un support de projection des fantasmes et des interprétations les plus débridés ; son caractère à la fois théâtral et scientifique lui assure un énorme coefficient de circulation, au point qu’elle fait partie de la culture populaire aux États-Unis et au-delà. Elle a ainsi été décrite ou rejouée dans des séries79, des romans80 et des documentaires81 ; elle a fait l’objet de centaines d’articles et de posts de blogs. Impossible à reproduire pour des raisons éthiques, l’expérience est une sorte de boîte noire que Zimbardo a longtemps été le seul à pouvoir ouvrir.

Elle a pourtant été critiquée très tôt par des psychologues aussi renommés qu’Erich Fromm et Leon Festinger. Fromm confie ses doutes à Zimbardo dès septembre 1972 : les tests utilisés par ses thésards Haney et Banks ne leur auraient pas permis de repérer les volontaires ayant des penchants sadiques ; en outre, lui écrit Fromm, « vous n’avez pas simulé une prison normale, mais une situation qui va considérablement au-delà de ce qui s’est passé dans les camps de concentration nazis82 ». Guère convaincu par les réponses de Zimbardo, Fromm publiera ses critiques en 1973 dans un ouvrage sur le sadisme et l’agression où il ira jusqu’à contredire la version officielle : « Puisque les deux tiers des gardiens n’ont pas commis d’actes sadiques pour leur plaisir personnel, l’expérience semble plutôt prouver que l’on ne peut pas transformer les gens en sadiques simplement en les plaçant dans la situation appropriée83. »

Réfléchissant à l’évolution récente de la psychologie sociale, Festinger remarque sept ans plus tard que la discipline a tenu à répondre au militantisme étudiant et à la critique des valeurs et des institutions ; elle s’est attelée à résoudre les problèmes sociaux et elle a essayé de se montrer pertinente. Cependant, regrette-t-il en parlant sans la nommer de l’expérience de Stanford,

on a tendu à confondre « pertinente » et « médiatique ». Et évidemment, si certains résultats étaient repris dans les médias de masse, c’était bien la preuve qu’ils étaient pertinents. On peut improviser une prison et recruter des sujets volontaires pour y être « prisonniers » (avec leur consentement informé et total, bien entendu). On peut alors rapporter les réactions intéressantes d’un tel et d’un tel. C’est une question importante et indéniablement intéressante. Mais une telle démarche n’est pas de la recherche, elle n’essaie pas d’examiner sérieusement les relations entre les variables et ne produit pas de nouvelles connaissances. C’est juste la mise en scène d’un « happening »84.

Depuis les critiques sévères de Fromm et de Festinger, des doutes ont été émis sur la validité scientifique de l’expérience, sur sa représentativité ou sur le rôle qu’y ont joué les expérimentateurs85, mais elle n’a jamais été sérieusement examinée. Et c’est ainsi qu’elle a continué son chemin jusqu’à nous, se durcissant en dogme avec le temps. En août 2012 l’Association américaine de psychologie décernait à Zimbardo une « Médaille d’or pour l’ensemble de sa carrière scientifique en psychologie », soulignant que « son étude classique sur la psychologie de l’emprisonnement – l’expérience de Stanford sur la prison – reste comme l’une des démonstrations les plus fameuses en psychologie que les facteurs situationnels peuvent puissamment modeler le comportement humain86 ».

2

Un dimanche d’août, par une paisible matinée, la police de Palo Alto, en Californie, procéda à l’arrestation de quelques étudiants suspectés d’avoir violé l’article 211 du Code pénal en commettant un vol à main armée. Chaque suspect fut arrêté à son domicile, mis au courant des accusations qui pesaient contre lui, informé de ses droits, menotté, amené jusqu’à la voiture de police et fouillé bras et jambes écartés, souvent sous le regard surpris et curieux de ses voisins. Le suspect fut ensuite assis à l’arrière de la voiture et amené au commissariat, toutes sirènes hurlantes. […] Le suspect fut ensuite conduit en cellule où on le laissa, les yeux bandés, à se demander ce qui lui arrivait et ce qu’il avait bien pu faire pour se retrouver là.

Ce qu’il avait fait, c’était de répondre quelques semaines plus tôt à une annonce parue dans un journal de Palo Alto faisant appel à des volontaires pour notre étude des effets psychologiques de la vie en prison. Nous voulions savoir ce que le fait de devenir prisonnier ou gardien de prison produit au juste comme effets sur le comportement et sur le psychisme. Pour ce faire, nous avons décidé de fabriquer notre propre prison, puis de noter soigneusement les effets de cette institution totale sur le comportement de ses occupants. Plus de soixante-dix volontaires répondirent à notre annonce et furent reçus en entretien, avant de passer une batterie de tests psychologiques administrés par Craig Haney et Curt Banks qui nous aidèrent à éliminer les candidats présentant des problèmes psychologiques, des contre-indications médicales, des antécédents criminels ou des expériences de consommation excessive de drogue, jusqu’à ce que l’on atteigne notre groupe final de vingt-quatre participants. Il s’agissait d’étudiants provenant de tous les États-Unis et même du Canada, qui se trouvaient dans les environs de Stanford pendant l’été et qui souhaitaient gagner 15 dollars par jour en participant à une expérience de psychologie. Ils avaient réagi normalement à tous nos tests et à tous nos examens.

Voilà comment débute le diaporama que Zimbardo réalise moins d’un an après son expérience afin de lui assurer la plus large diffusion possible1. J’y ferai souvent référence quand je présenterai la « version officielle », car si Zimbardo a coproduit un documentaire sur l’expérience en 19922 et s’il l’a relatée minutieusement quinze ans plus tard dans son livre L’Effet Lucifer, ce diaporama reste la première version du récit qui circule depuis un demi-siècle entre les universités, les médias et le grand public comme une fausse monnaie rutilante.

La prison fut donc construite dans les sous-sols du département de psychologie de Stanford, au Jordan Hall. Les portes de trois bureaux furent remplacées par des portes à barreaux et les deux extrémités du couloir qui desservait ces bureaux furent scellées. D’un côté se trouvait la salle de repos des gardiens, qui leur servait aussi de vestiaire, et de l’autre une salle réservée aux expérimentateurs depuis laquelle ils pouvaient filmer le couloir en enfilade, à travers une petite ouverture cachée par un voile. C’est dans ce couloir qu’auraient lieu les repas, les séances de comptage et les visites. Du côté du couloir opposé aux cellules se trouvait un petit placard portant l’inscription « Le trou », destiné à servir de cellule d’isolement. Les toilettes étaient plus loin dans le hall et les prisonniers devraient y être conduits les yeux bandés. Une centaine de photos disponibles en ligne donnent un bon aperçu de ce décor minimaliste3.

Après avoir été sélectionnés par les expérimentateurs, les vingt-quatre étudiants volontaires furent répartis au hasard en deux groupes. Une moitié fut assignée au rôle de gardiens, l’autre au rôle de prisonniers. Neuf prisonniers furent répartis par groupes de trois dans trois cellules, et neuf gardiens par groupes de trois en trois tours de garde (de 10 heures à 18 heures, de 18 heures à 2 heures et de 2 heures à 10 heures). Les gardiens restants furent priés de rester chez eux et de se tenir prêts à intervenir en renfort si besoin. Les prisonniers qui n’avaient pas été retenus furent remerciés.

En arrivant du commissariat, chaque prisonnier fut amené dans le couloir, les yeux toujours bandés, pour y être fouillé, déshabillé et aspergé d’un spray par les gardiens – « une procédure imaginée d’une part pour l’humilier et d’autre part pour être sûr qu’il n’amène aucun microbe dans notre prison4 » précise Zimbardo dans le diaporama (le spray était en fait un simple déodorant). Les uns après les autres, les prisonniers reçurent ensuite leur uniforme, composé d’une blouse portée sans sous-vêtements et ornée d’un numéro de matricule sur le buste et dans le dos ; ils devaient aussi traîner jour et nuit une lourde chaîne cadenassée à la cheville droite et garder un bas en nylon sur la tête, comme s’ils avaient eu le crâne rasé. Le matricule, l’uniforme et ce bonnet ridicule étaient censés les pousser à se sentir émasculés et anonymes.

Les gardiens eux aussi furent déguisés pour renforcer leur anonymat – mais également leur virilité : uniformes kaki militaire, matraques, sifflet autour du cou et lunettes spéciales aux verres argentés cachant leurs yeux et leurs émotions. Zimbardo jouait quant à lui le rôle de directeur de prison, son étudiant en licence David Jaffe s’était vu attribuer le rôle de gardien-chef et deux de ses thésards, Curt Banks, grand Noir baraqué, et Craig Haney, longs cheveux châtains et barbiche à la Zimbardo, jouaient ses lieutenants, à mi-chemin entre lui et Jaffe dans la hiérarchie miniature de cette prison fantoche. L’équipe d’expérimentateurs était cependant supposée tenir un rôle très secondaire par rapport aux gardiens. Le diaporama :

Les gardiens ne reçurent aucune instruction spécifique ni aucune formation leur expliquant comment se comporter. Ils étaient libres, dans certaines limites, de faire tout ce qui leur semblait nécessaire pour maintenir l’ordre et faire respecter les règles dans la prison et pour se faire obéir des prisonniers. Les gardiens dressèrent leur propre liste de règles et la mirent en application sous la supervision du gardien-chef David Jaffe, lui aussi étudiant en licence5.

Comme Zimbardo le raconte depuis, c’est cette situation qui va conduire en quelques jours les gardiens à des atrocités comparables à celles d’Abu Ghraib et pousser cinq prisonniers à la dépression nerveuse.

*

Quand Zimbardo commence à s’intéresser à la prison, seulement trois mois avant l’expérience qui le rendra célèbre, il a déjà des vues très arrêtées sur le sujet. Comme il le confiera bien plus tard, « mes sympathies étaient très nettement du côté des prisonniers. J’étais anti-prisons, anti-punitions, etc.6 ». Loin d’essayer de neutraliser ses convictions pour ne pas brouiller son objectivité, il conçoit dès le début son expérience comme une démonstration de la toxicité de la prison : « Nous avons imaginé notre expérience plus comme la démonstration d’un phénomène, à la manière de l’expérience originale de Milgram sur l’obéissance, que comme une expérience visant à établir des relations causales7 », avoue-t-il dans son livre L’Effet Lucifer (menée à Yale au début des années 1960, l’expérience de Milgram a montré que les deux tiers de ses participants étaient prêts à infliger des chocs électriques potentiellement mortels à un innocent si on leur en donnait l’ordre – du moins d’après sa version officielle, sur laquelle il nous faudra revenir aussi). L’expérience de Stanford ne vise donc pas à tester des hypothèses mais à donner corps à un jugement, non pas à expliquer mais à édifier. Le communiqué de presse que Zimbardo diffuse dès le deuxième jour de l’expérience se conclut d’ailleurs ainsi : « Cette étude doit permettre […] de nous faire prendre conscience que la réforme des prisons est psychologiquement nécessaire afin que les hommes qui commettent des crimes ne soient pas transformés en objets déshumanisés par leur expérience carcérale et ne s’en prennent pas à la société une fois libérés, plus criminels à leur sortie qu’à leur arrivée8. »

Le vendredi 20 août, jour où prisonniers et gardiens sont prévenus de la fin de l’expérience, Zimbardo vient de passer une semaine à mener de front ses tâches de directeur de prison et d’expérimentateur (planifier les repas et les lessives, recevoir les prisonniers malades ou revendicatifs, organiser les visites, réunir les deux comités de probation, interviewer les gardiens et les prisonniers, regarder les bandes vidéo tournées la nuit, etc.). Il n’a ni mangé ni dormi depuis quarante-huit heures, il a perdu 4,5 kilos et souffert de maux de tête chroniques9. Son lieutenant Haney a dû partir pour Philadelphie le jeudi matin, le laissant seul aux commandes avec Banks et Jaffe. Pire, raconte Zimbardo deux ans plus tard dans le New York Times Magazine, l’expérience a basculé rapidement dans une autre dimension : « Nous étions pris dans le feu de l’instant, la souffrance, le besoin de contrôler les gens et non pas des variables, l’escalade du pouvoir et toutes ces choses inattendues qui étaient en train de surgir autour de nous et en nous10. » Ce vendredi 20 août, Zimbardo comprend à peine ce qui vient de lui arriver – « ce n’est que plusieurs semaines plus tard, longtemps après que notre “prison” a été démantelée, écrit-il en 1976, que nous avons pu pleinement réfléchir à la signification des événements que nous avions observés et auxquels nous avions pris part11 ». Et pourtant, ce vendredi 20 août, au lieu de commencer à prendre du recul, Zimbardo diffuse un communiqué de presse dans tout le pays prodiguant de grandes leçons politiques et existentielles :

Il y a là un appel à réformer les prisons. Cela montre la nécessité de changer les conditions psychologiques, ce qui ne coûtera rien au contribuable. […] Les gens devraient être conscients du pouvoir que la situation sociale exerce sur leur comportement12.

Michael Lazarou, qui a développé un projet de fiction sur l’expérience pour HBO au milieu des années 1990, est l’un des plus fins connaisseurs de l’expérience. Il m’a confié avoir tout de suite été surpris lui aussi par ce communiqué de presse : « C’est comme si l’équipe du FBI à Dallas avait dit, cinquante minutes après l’assassinat de Kennedy : “On sait que c’est Lee Harvey Oswald qui a fait le coup depuis une fenêtre au cinquième étage du Dépôt de livres scolaires du Texas, et on sait qu’il a agi seul”13. » Fin mars 1972, Zimbardo est encore en train d’analyser les données14 ; cinq mois plus tard, il confie à un professeur du Loop College de Chicago que son compte rendu de l’expérience « n’est pas complètement prêt15 » (il le sera finalement un mois après, avant d’être publié l’année suivante16). À ce moment, la version officielle a pourtant été publiée dans des dizaines de journaux et de magazines, présentée devant un sous-comité du Congrès et décrite dans plusieurs reportages télévisés, tandis que le diaporama a été envoyé à des dizaines d’universités, de lycées, d’hommes politiques, de bibliothèques et de centres de rétention. Zimbardo a même déjà créé une société privée – Philip G. Zimbardo, Inc. – pour exploiter les revenus commerciaux de l’expérience (notamment la vente des droits photo et vidéo, la location du diaporama et ses activités de conseil aux maisons de production)17. Bref, il a déjà lancé l’impressionnante vague médiatique qui va finir par l’emporter, non sans l’avoir rendu célèbre. Il a tout juste trente-huit ans.

*

En 1954, après trois années de licence à l’université de Brooklyn où il a étudié de front la psychologie, la sociologie et l’anthropologie, le jeune Philip George Zimbardo est accepté en master de psychologie au sein de la très renommée université Yale. C’était, dira-t-il plus tard, le « seul poste d’assistant qui restait à Yale18 ». Zimbardo devait initialement intégrer le laboratoire de Stanley Schachter, un proche de Festinger, à l’université du Minnesota, mais un étudiant s’est désisté à Yale (il s’agit de Gordon Bower, dont Zimbardo deviendra un ami proche et qu’il rejoindra à Stanford en 1968). Zimbardo se retrouve ainsi assistant d’un jeune professeur adjoint, K. C. Montgomery, qui a reçu une bourse importante de la Fondation nationale pour la science (National Science Foundation) pour étudier le comportement sexuel et les capacités d’exploration des souris blanches mâles. Hélas, Montgomery est dépressif et se suicide un an après l’arrivée de Zimbardo, lui laissant sur les bras sa bourse, son programme de recherche et ses articles en cours.

Zimbardo passe ainsi trois ans « à faire courir des souris19 », racontera-t-il. « J’avais la plus grosse colonie de souris de Yale20. » La plupart de ses expériences consistent à répartir des dizaines d’entre elles dans des cages et à leur infliger divers modes de vie pour en mesurer les effets (leur faire avaler régulièrement de la caféine, les affamer, les assoiffer ou encore les priver complètement de stimuli sensoriels pendant cent jours). L’un de ses articles, paru en 1958 dans la très réputée revue Science alors qu’il termine sa thèse, prouve par exemple l’« effet stimulant de la caféine sur le comportement sexuel » des souris, « même à faible dose »21. À l’époque Zimbardo pratique une psychologie behavioriste, rigoureuse et concentrée sur de petits phénomènes objectivement mesurables. Le behaviorisme, qui domine la psychologie américaine depuis la fin des années 1920, a été construit en réaction au freudisme et à l’étude de la « conscience ». Selon son fondateur « les capacités héritées, le talent, le tempérament, la constitution mentale et les traits de caractère n’existent tout simplement pas22 ». Les psychologues doivent s’intéresser uniquement à ce qu’ils peuvent mesurer : les comportements (behaviors). Tout peut être expliqué en termes de plaisir et de douleur, de récompense et de punition.

Zimbardo va quitter ce courant assez rapidement. En 1956 il suit un séminaire animé par son directeur de thèse, Carl Hovland, sur la communication et le « changement d’attitude », et il commence à faire des recherches avec lui sur les « facteurs qui influencent l’interprétation de messages ambigus23 ». Atteint d’un cancer, Hovland laissera bientôt la direction de la thèse de Zimbardo à Bob Cohen, qui a déjà commencé à le prendre sous son aile. C’est grâce à Cohen que Zimbardo rencontre Festinger et qu’il s’éloigne du behaviorisme qui règne sur Yale pour embrasser la psychologie sociale. C’est ainsi dans le séminaire que tient Cohen en cette même année 1956 que Zimbardo étudie les manuscrits du livre de Festinger sur la « dissonance cognitive » (notion qui désigne ces situations où certaines de nos connaissances se contredisent, nous obligeant à changer nos comportements ou nos conceptions, comme ces fumeurs impénitents qui se rassurent en se disant que le filtre retient une partie de la fumée ou que leur oncle fumait comme un pompier et n’en est pas mort – Festinger, qui utilise cet exemple pour introduire son ouvrage, était un gros fumeur de Camel)24. À une époque où la psychologie est toujours sous la coupe des explications behavioristes, la dissonance cognitive ouvre des perspectives de recherche exaltantes. Zimbardo est fasciné par ce concept, comme il le raconte en 1999 :

Ce qui rendait la dissonance excitante à mes yeux et ce qui en a fait une mode (avant de provoquer son déclin), c’était son côté contre-intuitif. C’était la première théorie en psychologie sociale qui allait au-delà des prédictions rationnelles ou du bon sens et dont les hypothèses contredisaient les vérités admises, sur le renforcement ou le changement d’attitude par exemple. Qu’est-ce qui fait que, quand on entend parler d’une recherche, on se dit : « Tiens, c’est intéressant » ? On ne dit pas ça quand les résultats étaient prévisibles. On dit ça quand on est surpris par une recherche, quand ses résultats mettent en doute vos hypothèses ou qu’ils sont soit opposés à vos prévisions, soit beaucoup plus ou beaucoup moins prononcés. Quand les gens disent « C’est intéressant », ils veulent dire en fait « C’est mémorable ». Ils ont alors plus de chances de se souvenir de la recherche et du chercheur en question. C’est comme ça que vous obtenez de la visibilité en psychologie, grâce à une seule étude du type « Tiens, c’est intéressant », et beaucoup moins grâce à un programme d’études sérieux à long terme. Pourtant, les contributions scientifiques significatives viennent généralement de programmes d’études complexes qui ont un effet cumulatif, et non de projets spectaculaires qui n’ont lieu qu’une fois. Mais en psychologie aussi, ce qui attire l’attention ce sont moins les programmes de recherche que les projets dont les résultats contredisent nos attentes, et c’est pour cela que l’expérience de Stanford est restée dans les mémoires25.

À la fin des années 1950, Zimbardo rédige sa thèse sur les phénomènes de persuasion et de changement d’attitude, y intégrant la notion de dissonance cognitive26, puis il rejoint l’université de New York (NYU) en 1960 comme maître de conférences en psychologie. Ses recherches sur l’influence de la dissonance cognitive sur les comportements et les émotions continuent de l’occuper durant toute la décennie et il y consacrera son premier livre, en 196927 ; c’est dans cette perspective qu’il travaille un moment sur l’hypnose et conduit plusieurs expériences utilisant cette technique. Au milieu des années 1960, il s’intéresse aux effets de l’anonymat sur le comportement, s’inspirant toujours de Festinger mais empruntant cette fois à ses recherches sur la « désindividuation28 ». Zimbardo mène une première « expérience sur l’anonymat et l’agression » (anonymity and aggression experiment) dans laquelle il demande à huit étudiantes de NYU d’infliger des chocs électriques à deux volontaires décrites l’une comme « odieuse » et l’autre comme « sympathique » (il s’agit en fait de complices). La moitié des étudiantes testées ont le visage caché sous un grand sac de toile, portent une blouse de laboratoire trop grande, ne sont jamais appelées par leur nom et sont plongées dans l’obscurité – autant de manipulations devant les rendre indistinguables et renforcer leur sentiment d’anonymat. Si les étudiantes sont obligées de presser vingt fois un bouton censé infliger une douleur à l’une des deux complices, ce sont elles qui décident chaque fois de la durée du choc en appuyant plus ou moins longtemps sur le bouton. Et comme prévu, résume Zimbardo en 1969 lors d’un important symposium sur la motivation dans le Nebraska, « désindividuer les participantes comme nous l’avons fait a eu un impact significatif sur leur agressivité. La durée totale des chocs infligés a été deux fois plus longue dans le groupe désindividué29 ». Autrement dit, se sentant anonymes « ces douces étudiantes bien élevées ont infligé des douleurs à une autre jeune fille presque à chaque fois qu’elles le pouvaient, parfois aussi longtemps qu’elles le pouvaient, et elles se moquaient bien que cette autre élève soit une fois sur deux une gentille fille qui ne méritait pas qu’on lui fasse mal30 ». L’expérience paraît concluante.

Hélas, quand elle est répliquée avec des militaires à Louvain, en Belgique, où Zimbardo donne des cours d’été en 1967, elle produit des résultats opposés : loin de rendre les soldats plus violents envers leur victime, l’anonymat réduit leur agressivité31. Zimbardo réplique à nouveau l’expérience avec des étudiantes de NYU, cette fois-ci en les testant une par une et non par groupes de quatre, et là encore les résultats contredisent ses attentes : « Les jeunes filles anonymisées se révèlent en tout point moins agressives que les jeunes filles individualisées32. » Zimbardo n’en démord pas et imagine une nouvelle expérience, comme s’il voulait à tout prix trouver un protocole prouvant que l’anonymat accroît l’agressivité. Il demande cette fois à ses participants d’attirer l’attention d’un cobaye en utilisant soit un choc électrique, soit une lumière vive, soit un bruit blanc ; la moitié des participants sont informés que le cobaye pourra les identifier par leur nom après l’expérience, tandis que l’autre moitié restera anonyme. Et cette fois-ci les résultats ne dessinent aucune tendance nette.

À l’époque Zimbardo tente encore une expérience dont il ne rend pas compte durant le symposium de 1969. Barry Schwartz, l’un de ses étudiants à NYU, me l’a racontée : « Nous étions dans un petit séminaire d’une demi-douzaine d’étudiants en dernière année de licence. Zimbardo n’avait pas encore clairement l’idée de la désindividuation, qui est finalement apparue pendant le symposium du Nebraska sur la motivation. Mais la question était de savoir si les gens seraient prêts à adopter un comportement plus antisocial si leurs identités étaient oblitérées ou non. Donc avec Phil et avec ce petit groupe nous avons monté une expérience. Ce que nous avons fini par faire, si je me souviens bien, c’est que nous avions des complices jouant le rôle de manifestants pour les droits civiques, et les participants devaient perturber la manifestation. Il y avait un scénario, les gens marchaient en rond bras dessus bras dessous, formant une chaîne, et vous étiez censé perturber la chaîne. Dans l’une des variantes, vous étiez comme une personne ordinaire et, dans l’autre, vous aviez une capuche sur le visage. Et la prédiction était qu’on allait avoir un comportement plus violent, des efforts plus agressifs pour perturber la protestation lorsque l’identité des gens était oblitérée que lorsqu’elle était visible. Donc c’était ça l’étude. Et, dans mon souvenir, ce que nous avons surtout trouvé, c’était du bruit. – Rien de significatif ? – Non. C’était un cours de premier cycle, l’enjeu était : est-ce que vous obtenez des résultats assez bons pour vouloir faire une étude complète à grande échelle ? Vous pourriez voir ça comme une étude pilote. Mais Phil était toujours très doué pour tirer beaucoup de pas grand-chose33. » Et Schwartz éclata de rire.

La seule conclusion que Zimbardo peut dresser avec certitude de cette série d’expériences, c’est qu’il faut « examiner plus en détail les nombreux problèmes que posent le protocole et les moyens de mesure que l’on utilise nécessairement quand on étudie les processus de désindividuation dans un cadre expérimental34 », comme il l’explique à ses collègues lors de ce symposium dans le Nebraska. Par la suite pourtant, même si de nombreuses expériences similaires ont montré que l’anonymat ne semble favoriser ni l’agressivité, ni la désinhibition, ni la désobéissance35, Zimbardo continue d’affirmer que ses expériences sur la question prouvent bien que l’anonymat accroît l’agressivité. Pour ce faire, il lui suffit de ne parler que de ses premiers groupes d’étudiantes et de laisser de côté ses quatre autres expériences36 – ou bien, c’est selon, de parler aussi des soldats belges, mais en affirmant à tort que leur anonymat a également accru leur agressivité37.

Ces expériences sur l’anonymat et l’agressivité montrent une manière de procéder plus idéologique que scientifique, Zimbardo n’utilisant pas son laboratoire pour tester une hypothèse mais pour essayer de donner un fondement scientifique au préjugé selon lequel les foules anonymes seraient par nature violentes – un cliché immémorial qui tourmente particulièrement les élites et qui a longtemps constitué une marotte de la psychologie sociale : théorisée en 1895 par un des pères de la discipline, Gustave Le Bon38, cette idée reçue est popularisée aux États-Unis par Floyd Allport, auteur de l’un des premiers manuels américains de psychologie sociale, dans lequel on peut lire que les foules sont d’un « caractère élémentaire et violent » ; « les réactions de lutte, de combat et de destruction sont leur trait universel39 ». Zimbardo cite l’« étude classique40 » de Le Bon mais pas Allport ; ses affirmations s’appuient non sur des études scientifiques mais sur ses lectures du Caligula de Camus, d’Orange mécanique et surtout de Sa Majesté des mouches, publié quinze ans plus tôt – il confiera plus tard : « Toutes mes recherches sur la désindividuation, sur l’impact de l’anonymat sur les comportements anti-sociaux viennent d’un séminaire de licence sur la dynamique de groupe où nous lisions Sa Majesté des mouches de Golding41. » Ce livre, explique-t-il lors du symposium de 1969, même s’il « n’est pas le résultat de recherches en sciences sociales, est peut-être la meilleure source d’observations et d’intuitions sur les causes et les multiples effets de la désindividuation au sein de groupes en formation42 ». Les recherches de Zimbardo sur le sujet ne sont pas seulement nourries de préjugés et de fictions mais aussi d’un sentiment amer de décadence généralisée. À ses yeux l’Amérique de la fin des années 1960 est ravagée par une violence inquiétante : suicides, drogues, homicides, viols, automutilations, autoflagellations, enfants battus ou tués par leurs parents, bizutages, abandon des personnes âgées, guerre du Vietnam, émeutes, violences policières, pornographie, violences en bande organisée, pillages, vandalisme43. La troupe du Living Theatre défile à moitié nue dans les rues guindées de New Haven ; Malcolm X, Martin Luther King et Robert Kennedy sont assassinés ; et la psychanalyse traditionnelle est délaissée au profit de thérapies de groupe fondées sur le toucher et l’intuition. Tel est le portrait lugubre que Zimbardo brosse des États-Unis en avril 1969, dans l’un des principaux quotidiens de Californie :

La raison, la préméditation, l’acceptation de ses responsabilités personnelles, le sentiment du devoir, la défense rationnelle de ses engagements semblent perdre du terrain devant un hédonisme impulsif qui lorgne vers l’anarchie. […] Alors que les mâles de plus de 30 ans divorcent en masse à un rythme plus effréné que jamais, excités par les filles seins nus ou ne portant pas de culotte et par les projections publiques de films pornographiques, leurs enfants vont d’un groupe d’amour libre à un autre. Leurs filles deviennent des « groupies » (des filles qui couchent avec tous les membres d’un groupe de rock ou presque), elles couchent avec des fratries entières et augmentent rapidement la marée des naissances illégitimes et des cas de MST44.

Les familles italiennes du Bronx de son enfance étaient pauvres, raconte Zimbardo, mais elles jouissaient d’une vie sociale très dense tissée de multiples solidarités ; en comparaison ses descriptions du New York des années 1960 sont apocalyptiques. Urbanisation croissante, « société de masse », mobilité incessante, explosion du nombre de divorces, téléviseurs rivant les gens chez eux, drogue nourrissant le crime et vidant un peu plus les rues des honnêtes gens : autant de phénomènes qui précipitent selon lui les grandes villes dans l’anomie et dont la racine commune est, à n’en pas douter, l’anonymat et la désindividuation.

Entre 1967 et 1968 Zimbardo passe une année comme professeur invité à l’université Columbia, où il remplace Schachter et rencontre Lee Ross qui faisait sa thèse sous sa direction (il aidera par la suite Ross à être recruté à Stanford et lui fera observer son expérience sur la prison du début à la fin45). Zimbardo est lui-même recruté à Stanford en décembre 1967 et il s’y installe l’année suivante avec sa femme Rose et leur fils de six ans, Adam. Avant de quitter New York, Zimbardo imagine avec Scott Fraser, doctorant à NYU, une expérience devant prouver que l’anonymat des métropoles attise l’agressivité. Il décide d’abandonner une voiture dans une rue du Bronx, juste en face de l’université, après en avoir retiré les plaques d’immatriculation et laissé le capot ouvert. Ensuite il suffit d’attendre. Au bout de seulement dix minutes, selon les notes d’un des observateurs reproduites dans un article du Time consacré à cette expérience,

une famille de trois personnes arrête sa voiture. Tous descendent du véhicule. Mère bien habillée portant sacs de course de chez Saks (sur la 5e Av.), reste à côté de la voiture pour faire le guet. Garçon, environ huit ans, reste avec son père tout du long, observe et donne un coup de main. Le père, en chemise de sport, pantalon et coupe-vent, inspecte la voiture, ouvre le coffre, fouille, ouvre son coffre bourré d’outils, en tire une scie à métaux, scie pendant une minute. Il retire la batterie et la met dans son coffre. Il enlève le radiateur et le charge à l’arrière de sa voiture. La famille reprend la route46.

Il faut à peine vingt-six heures pour que les psychologues voient leur Oldsmobile modèle 1959 entièrement dépouillée de tout ce qui lui restait de valeur, sa banquette arrière, ses pneus en bon état, son antenne, son filtre à air, ses câbles de démarrage, ses essuie-glaces, ses chromes, ses enjoliveurs, un bidon d’essence et un pot de lustreur. Des passants ont ensuite uriné dessus, crevé un pneu, cassé toutes les vitres et cabossé le capot, les portes, les pare-chocs et le toit. En trois jours, les observateurs comptent vingt-trois actes de vandalisme, la plupart du temps de jour et sous le regard d’autres passants ; les vols sont tous commis par des individus blancs et bien habillés. Trois ans plus tard Zimbardo réitère l’expérience à Palo Alto, non loin de Stanford, et cette fois-ci, relève-t-il, « pas un seul objet n’a été volé et aucune partie de la voiture n’a été vandalisée pendant toute la semaine où elle est restée abandonnée47 ». Un passant a même abaissé le capot alors que la pluie tombait, sans doute pour protéger le moteur.

Les conclusions que Zimbardo tire de cette expérience sont plus proches de la sociologie de comptoir que de l’analyse psychologique : ayant simplement observé quelques passants dépouillant et vandalisant une voiture abandonnée dans le Bronx, il ne craint pas d’affirmer que le fond du problème est la désindividuation nourrie par le « plus grand sentiment d’anonymat dans les aires métropolitaines engorgées48 ». Il écrit encore en 2005 : « L’anonymat conféré non par les masques ou les costumes mais par le fait de vivre dans un environnement anonymisant accroît la probabilité du vandalisme le plus destructeur, comme je l’ai montré dans une étude de terrain dans laquelle des voitures étaient abandonnées dans le Bronx à New York et à Palo Alto en Californie. C’est seulement dans l’anonymat de la vie urbaine que le vandalisme se déchaîna immédiatement et furieusement49. » Et il va jusqu’à lancer dans le New York Times cet avertissement glaçant : « Les conditions qui favorisent la désindividuation font de chacun de nous des assassins en puissance50. » Peu importe que les actes de vandalisme observés dans le Bronx aient tous été commis en plein jour, presque toujours sous le regard de quelqu’un, et non dans l’anonymat de la nuit. Si son manque de rigueur scientifique est criant, l’expérience est suffisamment saisissante pour avoir les honneurs de la presse.

Zimbardo présente souvent l’expérience de Stanford comme l’aboutissement logique de ces différentes expériences sur l’anonymat, la désindividuation et l’agressivité, comme lors de cette interview en 1997 :

J’avais mené des recherches pendant quelques années sur la désindividuation, le vandalisme et la déshumanisation qui illustraient la facilité avec laquelle on peut amener des gens ordinaires à accomplir des actes antisociaux en les mettant dans des situations où ils se sentent anonymes, ou bien dans des situations où ils peuvent percevoir les autres comme étant des sous-hommes, des ennemis ou des objets. Avec mes collègues Craig Haney, Curtis Banks et Carlo Prescott, je me suis demandé ce qui se passerait si nous agrégions tous ces processus et faisions en sorte que certains sujets se sentent désindividués et d’autres déshumanisés au sein d’un même environnement anonyme, dans un même contexte expérimental, et où nous pourrions soigneusement mesurer l’évolution du processus51.

Les recherches qu’il mène depuis six ans ont appris à Zimbardo tout ce qui peut favoriser la violence, en plus de l’anonymat et de la désindividuation : un sentiment d’irresponsabilité, la pression d’un supérieur hiérarchique ou du groupe, le confinement, la perte de repères, l’intensité de la situation, l’excitation, l’importance donnée au moment présent. Il sait très bien quel genre de comportements peut produire la combinaison de ces facteurs. En revanche il n’a pas imaginé de toutes pièces son expérience sur la prison ; il s’est contenté de dupliquer une expérience conçue et réalisée trois mois plus tôt par un de ses étudiants.

*

Au cours des années 1964 et 1965, sur les conseils d’Abraham Goldstein, professeur de droit à Yale, Zimbardo s’intéresse à la « psychologie des confessions faites aux policiers ». Son discours prend alors un tour plus militant ; il attire par exemple vivement l’attention de ses confrères sur ce sujet en septembre 1966, lors d’une réunion de l’Association américaine de psychologie : « En tant que citoyens, vous devriez réagir avec surprise et dégoût face au chancre que vous avez laissé se développer dans notre système judiciaire par votre indifférence52. » Ses recherches montrent en effet combien les techniques d’interrogatoire sont « psychologiquement coercitives53 » ; les suspects sont notamment acculés à satisfaire les demandes explicites et implicites des policiers – un phénomène bien connu des psychologues sous le nom d’« exigences de la situation » (demand characteristics). Comme le soulignent les deux premiers articles qu’il signe dans Psychology Today, la distorsion des perceptions, du jugement et du langage peuvent amener les policiers à soutirer à peu près n’importe quelle confession de leurs suspects : « Ces techniques constituent une application hautement sophistiquée de principes de psychologie qui peuvent exercer sur certaines personnes plus d’influence et de coercition que la torture physique54. » La plupart de ces principes ont été utilisés par Zimbardo pendant l’expérience de Stanford.

Sept mois après l’expérience, alors qu’il n’a pas encore fini d’en analyser les résultats, Zimbardo se confie à Elliot Aronson (qui était avec lui au symposium dans le Nebraska) et à un de ses collègues de l’université du Texas ; il est convaincu que son expérience « aura plus d’importance pour l’action sociale que n’importe quelle autre étude ou série d’études que nous autres psychologues avons menée jusqu’ici », et il se souvient avec amertume « de ces années que j’ai passées à faire de jolies expériences dont personne ne se souciait […]. Alors que maintenant je me rends compte que je peux faire la différence, que je peux améliorer la condition humaine »55. L’argument est entendu par ces deux professeurs qui publieront l’année suivante un résumé de l’expérience en justifiant ses violations morales par son impact social : « Si Zimbardo avait décidé de ne pas mener son étude par souci du bien-être de ses participants, n’aurait-il pas tourné le dos au bien-être de toute la société56 ? »

« Ma thèse à Yale et par la suite mes groupes de pairs parmi les psychologues sociaux expérimentaux me renvoyaient de moi-même une image de “chercheur froid et rationnel”, se souvient Zimbardo en 1975. […] Il a fallu les atrocités de la guerre du Vietnam pour que je me souvienne que j’étais devenu psychologue non pas pour contribuer à remplir l’entrepôt de la connaissance, mais pour essayer à ma petite échelle d’améliorer la qualité des vies humaines57. » La psychologie ne doit plus se contenter d’expliquer le monde, elle doit le transformer. Zimbardo serait devenu militant au tout début des années 1960 sous la pression amicale de sa secrétaire à NYU, Anne Zeidberg, qui a très tôt rejoint le Comité national pour une politique nucléaire raisonnable (National Committee for a Sane Nuclear Policy). Zimbardo aurait manifesté avec elle et d’autres professeurs de NYU fin 1961 devant les locaux du magazine Life pour protester contre sa promotion sans nuance des abris anti-atomiques, dont il était évident qu’ils allaient surtout profiter aux riches en cas de catastrophe58. En 1965 Zimbardo organise à NYU l’un des premiers teach-in (conférence ouverte)59. Le 8 juin 1966 il participe à une manifestation de professeurs et d’étudiants de NYU contre l’attribution d’un doctorat honoris causa à Robert McNamara, alors ministre de la Défense, qui avait autorisé les attaques directes contre le Sud-Vietnam cinq ans plus tôt et ordonné en janvier et février 1965 de bombarder le pays avec une intensité inédite dans l’histoire de la guerre (le Vietnam, le Laos et le Cambodge, dont la superficie combinée est seulement un peu plus grande que celle de la France, recevront deux fois plus de tonnes de bombes qu’il n’en a été largué dans le monde entier entre 1939 et 1945, les deux bombes atomiques comprises60).

Zimbardo se souvient d’avoir été « très activement impliqué61 » dans le mouvement anti-guerre, avant et après son arrivée à Stanford en 1968. Il a écrit une lettre à Martin Luther King le 27 avril 1967 pour l’assurer de son soutien et lui dire son opposition à la guerre du Vietnam62. À Stanford il a « contribué à développer un programme de formation des militants anti-guerre pour mobiliser les électeurs en faveur des candidats pacifistes lors des prochaines élections63 ». Imaginé avec Robert Abelson, l’un de ses anciens professeurs de psychologie à Yale, il s’agit en fait d’un bref manuel montrant aux jeunes militants comment utiliser les ressorts psychologiques de la persuasion, du conformisme et des interrogatoires de police pour « retourner » les partisans de la guerre64.

À Stanford de nombreux étudiants du département de psychologie jouent un rôle très actif dans les mobilisations anti-Vietnam, avec le soutien occasionnel de Zimbardo65. « Des professeurs participaient à des manifestations mais pas Phil, m’a expliqué Greg White, qui deviendra son assistant de recherche au lendemain de l’expérience. Il n’était pas impliqué à ce niveau, au mieux il était une sorte de conseiller. Je ne me souviens pas de l’avoir vu à une manifestation, et en tant que journaliste pour le Stanford Daily j’en ai couvert beaucoup66 ! » Même s’ils en sont relativement protégés tant qu’ils sont inscrits à l’université, les étudiants américains sont particulièrement révoltés par la conscription obligatoire, qui ne sera abandonnée que début 1973 (Zimbardo y a échappé en restant en thèse une année supplémentaire jusqu’à atteindre vingt-six ans, l’âge limite pour être incorporé67). Un jeune a alors une chance sur deux d’être appelé sous les drapeaux, puis une chance sur quatre de partir au Vietnam et, une fois là-bas, une chance sur sept d’être blessé et une sur quarante de ne pas revenir vivant68.

Les manifestations les plus violentes à Stanford ont lieu en mai 1968 puis en mai 1970, à la suite de l’invasion du Cambodge, mais cette université est beaucoup moins politisée que Berkeley ; entre 1968 et 1973, beaucoup de vitres ont été brisées, les bâtiments d’ingénierie soupçonnés d’abriter des programmes militaires ont été pris pour cible, des dortoirs et l’hôpital ont été occupés et le bureau du président a été incendié deux fois, mais pour un campus de douze mille étudiants le bilan est plutôt raisonnable69. Vingt ans plus tard, voilà comment Zimbardo se souvient de l’ambiance en ces années 1970-1971 :

C’était une époque de troubles sociaux, de manifestations anti-Vietnam sur les campus, de montée du Black Power, des hippies, de l’amour libre et des styles de vie alternatifs. C’était une époque où on questionnait les valeurs traditionnelles et les effets contraignants des structures sociales sur les individus. […] La prison était un sujet à la mode en 1971 parce que des Noirs, comme George Jackson, se proclamaient « prisonniers politiques » d’un système d’oppression raciste et fasciste. Les prisons étaient aussi un lieu où étaient détenus des militants des droits civiques et anti-guerre, qui n’étaient pas des criminels et dont c’était la première infraction. Le passage derrière les barreaux de tant de gens éduqués de la classe moyenne et de tant d’écrivains doués dénonçant par la suite les conditions de vie carcérales dégradantes a conduit à une prise de conscience nationale à ce moment-là70.

Timothy Leary, grand habitué des séjours en prison et icône de la contre-culture, vient de publier des carnets de prison71 et High Priest, un chef-d’œuvre psychédélique où se croisent Aldous Huxley, Allen Ginsberg, William Burroughs, Marshall McLuhan, Charles Mingus et Arthur Koestler. Leary raconte dans ce livre l’expérience qu’il a menée sous champignons hallucinogènes dans une prison du Massachusetts, avec le soutien du Centre de recherches sur la personnalité de Harvard (Center for Personality Research) où il enseignait la psychologie. « Semaine après semaine pendant deux ans nous avons conduit des sessions sous ecstasy dans une prison fédérale, nous allumant avec les prisonniers, nous allumant avec les psychiatres venus nous rendre visite. Nous avions converti l’infirmerie en un centre spirituel où ne manquaient ni les bougies d’encens ni la musique72. » Trente-cinq prisonniers, dix membres du laboratoire de Harvard et quelques gardiens ont participé à l’expérience, dont les résultats furent mitigés : si l’effet des champignons était visiblement très positif sur le moral et l’agressivité des détenus, il ne les empêchait pas de récidiver une fois sortis de prison. Cette expérience exaltante ne semble pas avoir intéressé Zimbardo, qui n’en parle jamais.

Zimbardo n’est pas un militant dans l’âme, comme il l’avoue volontiers lui-même, et il faut relativiser son engagement contre la guerre du Vietnam. Ses prises de parti, tout au long des années 1960, alors qu’un pan considérable de l’intelligentsia américaine se politise et glisse vers la gauche, restent rares et ponctuelles. Il ne s’engage activement qu’à la fin des années 1960, alors que les intellectuels américains ont largement basculé dans l’opposition à la guerre depuis au moins 1966 (en 1970, seuls 12 % d’entre eux affirmaient encore que leur pays devait lutter contre les communistes au Sud-Vietnam73). Selon une enquête menée en 1969 avec le soutien de la Fondation Carnegie, les universitaires américains sont alors majoritairement de gauche, surtout les sociologues, les anthropologues et les psychologues – la psychologie sociale étant la branche de la psychologie la plus à gauche74.

Militer contre la guerre était de toute façon peu risqué pour un professeur de Stanford (en douze ans de conflit, seul un professeur titulaire a été licencié à cause de son radicalisme75) et Zimbardo a été critiqué davantage par les étudiants pour les fonds qu’il recevait de l’armée que par son administration pour ses prises de position pacifistes. Enfin c’est surtout son expérience sur la prison qui a poussé Zimbardo sur la voie du militantisme ; plus précisément, racontera-t-il en 1975, « c’est mon audition devant le sous-comité de la Chambre des représentants pour la réforme des prisons (le 25 octobre 1971) qui m’a vraiment fait passer du statut de psychologue social universitaire à celui d’avocat du changement social76 ». S’il se battra pour réformer les prisons jusqu’au milieu des années 1970, il ne s’engagera de nouveau politiquement qu’entre 2003 et 2008, contre la culture de la paranoïa instaurée par Washington après le 11 Septembre et en réaction à Abu Ghraib77.

L’expérience de Stanford est un acte militant, mais c’est un acte militant qui résonne fortement avec la critique de l’autorité et des institutions qui monte depuis le milieu des années 1960, alors que San Francisco est l’épicentre mondial de la contre-culture. Et c’est un acte militant financé par le Bureau de recherche de la Marine (Office of Naval Research, ou ONR). Tandis que ses précédentes recherches avaient été soutenues par des organisations publiques civiles – la Fondation nationale pour la science (National Science Foundation, ou NSF) et l’Institut national pour la santé mentale (National Institute of Mental Health) –, en arrivant à Stanford Zimbardo se convertit aux fonds publics militaires78, dont il bénéficiera pendant au moins neuf ans79.

À quel point ce changement de bailleur influe-t-il sur ses recherches ? Assez peu, à première vue. Zimbardo semble avoir suivi tout au long de sa carrière les sujets qui l’intéressaient (la timidité, le rapport au temps, la pédagogie) davantage que ceux qui pouvaient intéresser l’armée ; mais il n’a sans doute pas été non plus indifférent aux intérêts et aux demandes de ses nouveaux bienfaiteurs, qui ne distribuaient pas les dollars du contribuable par pure générosité. L’ONR a été créée en 1946 pour poursuivre en temps de paix le partenariat armée-université qui venait de faire merveille : pendant la Seconde Guerre mondiale, comme le raconte l’architecte en chef de ce rapprochement, pour la première fois dans l’histoire « les scientifiques ont été reconnus comme davantage que de simples consultants auprès des forces armées80 ». Un tel mariage n’allait pas de soi. Jusqu’alors la recherche universitaire américaine était presque entièrement financée par le secteur privé, à l’exception d’études sur l’agriculture ou sur l’exploitation des ressources naturelles : les administrateurs des universités craignaient que les financements soient éphémères, les chercheurs refusaient de plier la science aux intérêts du gouvernement, tandis que les militaires rechignaient à travailler avec des universitaires soupçonnés de pacifisme et jugés hostiles à l’impératif de secret militaire81. Mais il est difficile de résister à de l’argent offert et, « si Harvard et le MIT n’en voulaient pas, Berkeley et Chicago pourraient bien l’accepter82 », selon l’historien officiel de l’ONR, et prendre ainsi une longueur d’avance dans la course au prestige. Les fonds disponibles pour la recherche universitaire sont multipliés par cent entre 1940 et 1979, passant de 31 millions de dollars à plus de 3 milliards (pendant ce temps, le salaire minimum américain est multiplié « seulement » par dix)83 ; en 1968, le gouvernement fédéral finance 70 % de la recherche universitaire et quatre cinquièmes de ces 70 % sont liés à l’armée84.

La National Science Foundation ne sera dotée de fonds substantiels qu’après la frayeur provoquée par le lancement de Spoutnik en 1957 ; pendant ce temps l’ONR constitue le principal levier de financement public de la recherche aux États-Unis, contribuant à façonner les mécanismes de financement et à former une génération d’administrateurs de la recherche (le premier directeur de la NSF est par exemple l’ancien directeur scientifique de l’ONR). Le Pentagone reste tout au long de la guerre froide l’un des grands créanciers de la recherche américaine, ce qui n’est pas sans conséquences sur ses orientations. C’est frappant dans le cas de la physique nucléaire et de l’électronique, mais ça n’est pas moins vrai de la chimie, de l’océanographie ou des sciences humaines85.

Entre 1945 et 1965, l’armée est le principal bailleur de la recherche en psychologie aux États-Unis86, et la discipline est particulièrement choyée par l’ONR qui finance par exemple des études sur la formation du personnel, sur les perceptions et les sensations, sur le conformisme, les tests de recrutement, la motivation, le leadership ou encore l’ergonomie des équipements militaires87. En 1956 la psychologie bénéficie d’un dixième des mille cinq cents contrats de recherche alors soutenus par l’ONR, et l’année suivante un ancien président de l’Association américaine de psychologie peut se réjouir publiquement de la « contribution exceptionnelle du Bureau de recherche de la Marine au développement de la psychologie américaine88 ».

Les administrateurs de Stanford comprennent très tôt quels domaines sont de première importance pour l’armée. Fred Terman, numéro deux de l’université entre 1955 et 1965, oriente les programmes de recherche et les départements pour coller aux intérêts militaires tout en restant très proche des milieux industriels ; il a ses entrées aussi bien à Washington qu’au Pentagone et à la NSF89. Avec le soutien du président de Stanford, il met par exemple l’accent sur la biochimie et la biomédecine au détriment de la biologie naturaliste, et il privilégie l’étude des « comportements » politiques à l’étude des théories politiques ou de l’histoire90. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le président de Stanford de l’époque avait pareillement réorienté le département de géologie de Stanford pour répondre aux besoins de l’industrie pétrolière91.

Quand Zimbardo arrive à Stanford, l’ONR y est un sponsor important qui dispose d’un bureau sur le campus, mais les financements militaires commencent à se tarir depuis le milieu des années 1960 et les relations entre l’armée et les sciences humaines sont envenimées par les manifestations étudiantes anti-Vietnam. Dans les années 1960, raconte un historien américain, « les financements sont devenus de plus en plus difficiles à décrocher […] et les bourses ont commencé à se concentrer plus directement sur les sujets d’un intérêt immédiat pour la Marine92 ».

Les recherches de Zimbardo sur les interrogatoires de police, l’agressivité, l’anonymat et le changement d’attitude ont sûrement intéressé Eugene Gloye, qui sera son principal interlocuteur au sein de l’ONR. En 1995 Zimbardo confie à Michael Lazarou, le scénariste de HBO, qu’à l’époque de l’expérience il avait une bourse du « Bureau de recherche de la Marine pour étudier la psychologie des comportements dissidents, ils étaient intéressés par l’identification des dissidents, et ça m’intéressait de savoir comment on devient un dissident, un vandale, un manifestant anti-establishment93 ». Dans L’Effet Lucifer il se contredit, affirmant d’abord qu’à l’époque l’ONR voulait « comprendre comment on devient un gardien de prison », puis que le Bureau souhaitait comprendre les « comportements antisociaux », et enfin qu’il cherchait à comprendre « les effets de l’anonymat, les conditions de désindividuation et l’agression interpersonnelle. Quand l’idée de l’expérience sur la prison est apparue, j’ai obtenu de l’agence qu’elle élargisse son financement pour subventionner aussi cette recherche-là »94. En 2015 il écrivait dans un post de blog que « l’étude [sur la prison] a été financée par le Bureau de recherche de la Marine car la Navy et le Corps des Marines s’intéressaient aux causes de conflits entre gardiens militaires et prisonniers95 ».

Pendant l’expérience, l’un des thésards de Zimbardo s’épanche auprès d’un prisonnier :

Le Dr Zimbardo a une bourse du Bureau de recherche de la Marine qui est en grande partie supposée servir à ses recherches sur la perte d’identité et les comportements violents et l’agressivité et […] ils [les bailleurs militaires] ont été particulièrement intéressés, je crois, d’après ce qu’il me dit, par cette recherche quand il leur en a parlé parce qu’ils disent qu’ils ont de grosses difficultés avec des gardiens qui sont brutaux dans leurs prisons militaires96.

En dépit de leurs divergences, ces déclarations indiquent clairement que l’ONR a approuvé l’expérience et espérait bien en tirer profit. Le consultant Carlo Prescott se souvient d’une réunion à ce sujet avec Zimbardo dans les bureaux de l’ONR sur le campus97. Un compte rendu publié une semaine avant le début de l’expérience par le Groupe d’études de Stanford sur les questions politiques et sociales (Stanford Workshop on Political and Social Issues, ou SWOPSI)98 confirme que le ministère de la Défense ne finance pas les recherches de Zimbardo pour rien mais, comme l’écrit le ministère lui-même, parce que « les forces armées américaines ont connu récemment une recrudescence de problèmes impliquant des réactions négatives à l’autorité, une loyauté insuffisante à l’égard de l’institution, une incapacité à prendre soin de biens appartenant au gouvernement (allant même jusqu’au sabotage) et des conflits raciaux. Ces recherches [sur la prison conduites par Zimbardo] visent à produire un ensemble de principes comportementaux qui pourraient réduire l’incidence de tels comportements indésirables dans la Navy et le Corps des Marines99 ». Côté université, dénonce le SWOPSI, la bourse de Zimbardo est intitulée « Variables individuelles et collectives influençant les émotions, la violence et le comportement », alors que dans les dossiers de la Marine elle a pour titre « Facteurs techniques et personnels pouvant perturber le comportement des recrues militaires »100. L’expérience de Stanford coûtera en tout entre 5 000 et 8 000 dollars101.

Le diaporama réalisé par Zimbardo en 1972 sera abondamment utilisé par la Marine américaine ; un spécialiste de ses programmes de correction écrit par exemple à Zimbardo en juillet 1974 pour lui dire que le diaporama a été montré à environ quatre-vingts groupes de militaires102. Zimbardo a animé un mois plus tôt une conférence sur les problèmes posés par les prisons militaires organisée à Stanford par Eugene Gloye103. Et fin 1972, l’agent de la CIA qui deviendra célèbre sous les traits de Philip Seymour Hoffman dans le film Charlie Wilson’s War a imaginé refaire l’expérience de Stanford104. À ma connaissance cette réplication n’a jamais eu lieu, mais deux psychologues spécialistes de la torture, Gerald Gray et Jeffrey Kaye, m’ont dit être convaincus que les psychologues employés par l’armée et par la CIA ont utilisé les leçons de l’expérience pour pousser les gardiens de prison américains stationnés en Afghanistan et en Irak à torturer « spontanément » les prisonniers105. En 2006, Zimbardo adoptera une position ferme et courageuse contre la participation de psychologues aux interrogatoires militaires et à la formation des interrogateurs106 ; il découvrira hélas quelques mois plus tard, comme il le confiera au Times Higher Education, que des militaires américains ont utilisé son expérience « pour former des interrogateurs à faire céder des gens107 ». Selon Gray et Kaye, Abu Ghraib n’est pas un écho impromptu de l’expérience de Stanford mais l’un de ses enfants monstrueux, parmi bien d’autres dont nous n’entendrons jamais parler.

3

Lundi 16 août 1971, deuxième jour d’expérience. Zimbardo raconte dans son diaporama : « À 2 h 30 du matin, les prisonniers furent brutalement réveillés par des coups de sifflet, pour le premier d’une longue série de “comptages”. Le comptage servait à familiariser les prisonniers avec leurs numéros, mais, plus important encore, c’était l’occasion pour les gardiens d’interagir avec les prisonniers et d’exercer leur autorité sur eux1. »

La veille, les prisonniers étaient arrivés un par un du commissariat et avaient pris place dans leurs cellules sans trop savoir à quoi s’attendre. Sur un enregistrement vidéo on les voit de dos, mains contre le mur, et on les entend rire et se moquer gentiment de ce premier comptage ; les gardiens de leur côté sont hésitants et certains peinent à entrer dans leur rôle :

— On ne parle pas !

— Vous voulez que ça dure toute la nuit ?

— Donc là on essaie de compter à partir de 1, en commençant par [le prisonnier no] 1037. Faites-le et bien.

— Je veux que vous le disiez vite et fort.

— 1 !

— 2 !

— 3 !

— 4 !

— 5 !

— 6 !

— 7 !

— 8 !

— 9 !

— J’ai pas bien tout entendu.

— Il va falloir le refaire.

— 1 !

— 2 !

— 3 !

— 4 !

— 5 !

— 6 !

— 7 !

— 8 !

— 9 !

[Un prisonnier étouffe un rire.]

— Très bien, maintenant à l’envers. On va essayer ça.

— 9 !

— 8 !

— 7 !

— 6 !

— 5 !

— 4 !

— 3 !

— 2 !

— 1 !

[Rires.]

— Hé ! Personne rigole !

— Hé ! On va rester là toute la nuit jusqu’à ce que ce soit bien fait.

— Oui Monsieur l’agent de correction !

[Rires.]

— Est-ce que je t’ai dit que tu pouvais rire, 819 ? Est-ce que je t’ai pas dit que tu ne pouvais pas rire ? Peut-être que tu ne m’as pas bien entendu.

— 819, fais donc vingt-trois pompes pour nous2.

Zimbardo raconte souvent comme il a été surpris de voir les gardiens imposer des pompes aux prisonniers, avant de découvrir peu de temps après, comme il l’explique dans le diaporama, « que les pompes étaient souvent utilisées comme punitions dans les camps de concentration de l’Allemagne nazie3 ». Il écrit aussi dans L’Effet Lucifer que, dès le matin du deuxième jour, « l’ennui des tours de garde de huit heures a déjà conduit les gardiens à se divertir en utilisant les prisonniers comme leurs pantins. Comment vont-ils gérer cet ennui à mesure que l’expérience progresse ? Et comment les prisonniers vont-ils gérer l’ennui d’être prisonniers vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?4 ».

Malgré cela, Zimbardo semble étonné de voir une rébellion éclater dès le matin de cette deuxième journée. Trois prisonniers de la cellule no 1 retirent leurs bonnets et arrachent leurs numéros de matricule. Les gardiens les déshabillent pour pouvoir réparer leurs blouses. Des serviettes autour de la taille, les trois prisonniers réagissent en bloquant la porte de leur cellule avec leurs lits. À 10 heures le tour de garde suivant arrive et demande du renfort. Les deux gardiens remplaçants sont appelés et les gardiens de nuit restent prêter main-forte. Pour se venger, les gardiens confisquent les lits de la cellule no 2. Comme les prisonniers de cette cellule résistent, le gardien John Loftus s’empare d’un extincteur et fait gicler du dioxyde de carbone glacé pour les obliger à s’éloigner de la porte, mais les prisonniers le narguent. Le prisonnier Doug Korpi est jeté à l’isolement tandis que les lits de la cellule no 3 sont retirés à leur tour. Le diaporama rapporte :

La rébellion a été écrasée temporairement, mais les gardiens font face à un nouveau problème. Évidemment, neuf gardiens armés de matraques peuvent faire taire une rébellion de neuf prisonniers, mais on ne pouvait pas avoir tout le temps neuf gardiens dans le couloir. Qu’allaient-ils donc faire ? Un des gardiens trouva une solution ingénieuse : « Utilisons la psychologie plutôt que la contrainte physique. » Ce qui revint à instituer une cellule privilégiée. Les trois prisonniers les moins impliqués dans la rébellion eurent des privilèges spéciaux. On leur rendit leurs uniformes et leurs lits, on leur permit de se laver et de se brosser les dents. Ce ne fut pas le cas des autres. Ils durent aussi manger des plats particuliers en présence des prisonniers qui étaient privés de nourriture. Le but étant de briser la solidarité entre les prisonniers. […] En revanche, la rébellion des prisonniers renforça énormément la solidarité entre gardiens. Pour eux, tout à coup, il ne s’agissait plus d’une expérience. […] À partir de ce moment, les gardiens augmentèrent d’un cran leur contrôle, leur autorité, leur surveillance et leurs agressions5.

Ce qui provoqua la libération d’un premier prisonnier le lundi soir, après moins de trente-six heures. Zimbardo confie, toujours dans le diaporama :

Le prisonnier 8612 souffrait d’une perturbation émotionnelle aiguë, de pensées confuses, de pleurs incontrôlables, de cris et de rage. En dépit de tout cela, nous réfléchissions déjà tellement comme des administrateurs de prison que nous pensions qu’il jouait la comédie, qu’il essayait de nous « entourlouper ». Il nous fallut malgré tout un bon moment pour nous convaincre qu’il souffrait réellement, après quoi nous avons décidé de le libérer6.

*

La psychologie connaît un véritable boom dans les États-Unis d’après-guerre, à l’université et en dehors. L’Association américaine de psychologie, qui comptait 2 739 membres en 1940, en compte 31 985 en 1971, 50 933 en 1980 et 77 550 en 20157. Le nombre de doctorats octroyés en psychologie est multiplié par cinq entre 1950 et 1970, passant de 360 à 1 888 (tandis que dans le même temps le nombre de doctorats en chimie n’a que doublé par exemple)8. La psychologie se scinde alors en sous-domaines et les psychologues se divisent entre jungiens, adleriens, existentialistes, humanistes, transactionnels, phénoménologues, cognitivistes, mathématiciens, biologistes ou encore spécialistes de l’éducation, de la famille, de l’interculturel, du suicide ou de la psychologie des Noirs ou des adolescents. Des revues scientifiques se spécialisent dans la religion, le sexe, l’homosexualité, les enfants autistes, le comportement des petits groupes, la créativité, la mort, le développement personnel ou l’agression ; au milieu des années 1970 près de six cents journaux de psychologie et de psychiatrie sont publiés dans le monde, et trois fois plus de livres sont publiés sur ces sujets dans les années 1970 que dans les années 19509.

À la différence de la plupart des autres disciplines, la psychologie ne possède ni socle théorique commun à l’ensemble du champ ni principes de discussion établis ; elle se compose d’écoles et de courants contradictoires qui coexistent plus qu’ils ne cohabitent. Après le déclin relatif du behaviorisme dans les années 1960, la mort de Hovland en 1961 et le retrait de Festinger en 1968 pour étudier la perception visuelle, la psychologie ne compte aucun auteur phare susceptible de servir à la fois de repère et d’arbitre. Comme le regrettait il y a vingt ans l’un des rares qui auraient pu prétendre à ce titre, George Miller, « la psychologie est un zoo intellectuel […]. De toute évidence, le domaine n’est unifié par aucune méthode ou technique standard. Et il semble n’y avoir non plus aucun principe scientifique fondamental comparable aux lois du mouvement de Newton ou à la théorie de l’évolution de Darwin. Il n’existe même pas un critère d’explication universellement accepté10 ». Tirant le bilan d’un siècle de recherches, l’un des plus fameux épistémologues de la psychologie, Sigmund Koch, dira peu après : « La psychologie n’est pas une discipline unique ou cohérente, mais plutôt une collection d’études sorties de différents moules, une poignée d’entre elles pouvant être qualifiée de science, la majorité ne le pouvant pas11. »

Chaque sous-discipline ressemble à une religion liant indissolublement le destin d’un groupe professionnel à celui d’un dogme plus ou moins figé. Les membres de cette sous-discipline, dans leur volonté de reconnaissance et d’autonomie, ont généralement tendance à exacerber la singularité de leur doctrine, et des propositions qu’ils acceptent comme allant de soi font crier d’indignation les défenseurs de la sous-discipline voisine. Cet éclatement produit indéniablement des découvertes scientifiques, mais il permet aussi à chaque sous-discipline d’échapper au regard critique des autres ; la dispersion atténue la compétition tout en évitant la surpopulation dans un champ de recherche. Et chacune de ces sous-disciplines court le risque d’organiser sa propre myopie collective, de devenir un cocon épistémologique, un microcosme de laboratoires, de départements, de revues et de colloques unis autour d’un petit panthéon d’auteurs et de théorèmes.

Comme toutes les sciences, la psychologie voit ainsi proliférer en son sein différents « rationalismes régionaux12 », avec leur folklore et leur patois. Choisir dans quelle région bâtir son œuvre constitue un choix crucial pour tout chercheur, et quand Zimbardo commence à quitter le behaviorisme pour la psychologie sociale, en 1956, ce n’est pas seulement une question d’attrait pour la dissonance cognitive et ses résultats contre-intuitifs, c’est un pari professionnel semblable à celui d’un ingénieur claquant la porte d’IBM pour rejoindre une start-up prometteuse. Il abandonne de même l’étude de la dissonance cognitive pour se concentrer sur la désindividuation au moment où la théorie de la dissonance, qui n’a jamais fait l’unanimité, perd de la vitesse face à la théorie de l’attribution (qui analyse la manière dont les individus attribuent des causes à ce qu’ils observent ou à ce qu’ils ressentent)13. L’ardeur avec laquelle Zimbardo défend la thèse de la force de la situation ne relève donc pas seulement de l’enthousiasme du converti : ayant investi tout son capital scientifique dans la psychologie sociale, il se bat pour en faire monter le cours. Et son choix se révélera très judicieux. Depuis le début des années 1950, constate Solomon Asch en 1987, la psychologie sociale s’est « énormément étendue : elle ressemble maintenant plus à un conglomérat international qu’à l’épicerie d’autrefois14 ». Nous verrons que le zèle de Zimbardo et la célébrité de son expérience ne sont pas étrangers à cette croissance exponentielle, et réciproquement.

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D’après les récits officiels, l’expérience de Stanford serait née d’une rencontre entre les recherches de Zimbardo sur l’anonymat, ses engagements militants et l’humeur anti-autoritaire de l’époque. C’est ce que je croyais aussi avant de tomber dans les archives sur un dossier intitulé « David Jaffee (sic), “A simulated prison” » – récit d’une expérience étonnante ayant eu lieu dans un dortoir étudiant en mai 1971 et dont je n’avais jamais entendu parler.

Au début de cette année 1971, dans un geste épousant à la fois la critique en vogue de l’autorité professorale et la critique des institutions, Zimbardo propose à ses étudiants de licence d’assurer la moitié d’un séminaire sur l’un des thèmes suivants : les effets des maisons de retraite sur les personnes âgées, les effets des prisons sur les prisonniers, la comparaison entre les habitants de mobile-homes et les habitants de zones pavillonnaires, la culture de rue des drogués, les personnes intégrant des sectes ou encore l’influence des médias15. Cinq étudiants choisissent de faire leur cours sur la prison ; le responsable de ce groupe de travail est David Jaffe, qui réside sur le campus dans le dortoir du Toyon Hall. Petit, moustachu, une épaisse frange brune lui tombant sur les yeux, Jaffe n’a pas encore vingt ans.

Intéressé par la justice criminelle il visite une prison du comté de San Mateo, lit beaucoup sur le sujet et présente durant un cours un exposé sur les alternatives à l’emprisonnement, mais il n’arrive pas à trouver de quoi motiver ses quatre camarades. L’oncle de l’un d’eux leur présente un ancien détenu noir, Carlo Prescott, qui vient de faire sept ans à la prison de Vacaville pour vol à main armée, mais ils ne savent toujours pas sur quoi fonder leur cours. Une étudiante en master de psychologie, Terry Osborne, suggère alors à Jaffe de simuler une fausse prison le temps d’un week-end, comme il l’écrit quelques semaines plus tard dans un rapport auquel doit beaucoup la reconstitution qui va suivre16. L’idée n’enchante pas Jaffe, l’organisation matérielle de la chose promet d’être lourde et il craint de voir « un tel projet dégénérer en un simple jeu insignifiant au lieu de constituer une expérience de psychologie valable17 ». Mais la fin du trimestre approche et Jaffe se résout à proposer l’idée à son petit groupe. Deux de ses camarades, très enthousiastes, parviennent à convaincre les deux autres et les trois semaines suivantes sont consacrées à planifier l’expérience. Tout est discuté : les sentiments des prisonniers et des gardiens, les tensions et les séparations sociales qui existent entre ces deux groupes, mais aussi leurs échanges d’informations et de faveurs, les pots-de-vin et les rackets. Jaffe écrit dans son rapport :

Nous nous étions fixé trois objectifs principaux, trois effets psychologiques que nous souhaitions produire chez nos prisonniers. Tout d’abord, nous voulions créer un sentiment de perte de liberté. Pendant tout le week-end, l’endroit où étaient les prisonniers, ce qu’ils faisaient, comment ils le faisaient, etc., tout cela ne devait pas être sous leur contrôle mais sous le contrôle du personnel pénitentiaire. Pour cette raison, nous avions prévu un programme pour le week-end […]. Deuxièmement, nous voulions que les prisonniers sentent qu’ils étaient dépendants du personnel pénitentiaire pour satisfaire tous leurs besoins, même ceux aussi basiques que le privilège de manger et d’aller aux toilettes. Enfin, nous avons décidé d’essayer de produire un sentiment de désindividuation, d’une part en obligeant les gardiens à traiter les prisonniers en groupe, et d’autre part en habillant les prisonniers de blouses de prison farfelues portant chacune un numéro de matricule. Une fois qu’ils avaient mis leur blouse, les prisonniers ne devaient plus être appelés que par leur matricule. Bien que ces états psychologiques n’épuisent certainement pas l’éventail des effets créés par les vraies prisons, nous avons décidé qu’ils comptaient probablement parmi les plus importants, et que nous pourrions les atteindre durant les vingt-quatre heures que nous nous étions imparties18.

Pour susciter en si peu de temps une impression d’emprisonnement, Jaffe et ses acolytes décident aussi de faire arrêter les futurs prisonniers par les gardiens, de leur bander les yeux et de les transporter en camionnette jusqu’à leur fausse prison. Sur les conseils de Zimbardo, qu’ils ont mis au courant du projet, ils prévoient aussi de garder les prisonniers au-delà du temps prévu. Une salle de bains que l’on peut fermer à clé est aménagée dans le sous-sol du Toyon Hall, sa seule fenêtre est calfeutrée pour faire perdre aux prisonniers leurs repères spatio-temporels et tout le nécessaire est rassemblé : blouses, corde, chaînes, bandeaux pour les yeux, coton, serviettes, cirage, chiffons, bâtons, pistolets à eau, filets pour les cheveux, résilles, papier aluminium, sacs, gobelets en papier, assiettes en papier, scotch, seaux, balais, fromage, charcuterie, salade, pain, fil, ciseaux, tenailles, magnétophone et cassette.

L’expérience se déroule le week-end des 15 et 16 mai 1971. Jaffe joue le rôle du directeur, deux membres de son groupe de travail, James Scheimer et Nancy Earl, jouent les gardiens et deux autres, Bill Cahill et un prénommé John, qui étaient au départ les plus enthousiastes, seront prisonniers. Ils arrivent à embringuer plusieurs de leurs amis et une poignée d’étudiants en licence de psychologie pour arriver à un total de treize participants : un directeur, six prisonniers et six gardiens.

L’expérience suit le programme établi. Tout d’abord les étudiants présents sur le campus ont droit à une fausse arrestation : ils doivent se coucher par terre, une chaîne est attachée à leur cheville et ils sont conduits au Toyon Hall les yeux bandés. Là, ils sont déshabillés mais ils gardent leurs sous-vêtements, puis ils reçoivent un uniforme et un numéro de matricule. La suite du programme sera également suivie à la lettre : cirage de chaussures, lavage de la chambre, exercices physiques, le tout entrecoupé de sandwiches et de trois séances de comptage (au lieu des quatre prévues, la séance de 4 heures du matin étant annulée car les gardiens sont épuisés). Les prisonniers commencent par essayer de combattre le système, comme le raconte Jaffe :

Ils parlaient quand on leur demandait de se taire, ils résistaient aux tentatives de contrôle physique, ils se plaignaient, demandaient à être traités individuellement, mettaient en scène des grèves avec sit-in, jouaient à des jeux, chantaient des chansons, insultaient les gardiens et produisaient en général toutes sortes de nuisances. Ces efforts de résistance furent grandement renforcés par le fait que la plupart des prisonniers étaient de relativement bons amis, alors que peu d’entre eux connaissaient les gardiens19.

Au fil des heures, cependant, les prisonniers se font plus dociles et ne défient plus que les ordres auxquels ils pensent pouvoir se soustraire sans risquer d’ennuis. Le meneur devient plus obéissant après avoir été placé une dizaine de minutes à l’isolement dans un placard, et les gardiens réussissent même à recruter une prisonnière comme indic. L’un des prisonniers, Bill Cahill, écrit quelques jours après l’expérience dans son rapport à Zimbardo :

L’humeur et l’état d’esprit des prisonniers ont traversé plusieurs phases. Au début, nous étions très joyeux et moqueurs. Nous n’étions pas conscients de la gravité de la situation. L’idée de passer vingt-quatre heures dans une fausse prison ressemblait à un jeu. Nous évitions en permanence de coopérer, exprimant notre individualité face à des manœuvres pour essayer de nous désindividuer. Au fur et à mesure que la journée progressait, le contrôle des gardiens sur nos vies, sur nos besoins et sur nos désirs nous a sapé le moral. À l’exception d’une fille, notre non-coopération a lentement fait place à la coopération pour pouvoir satisfaire nos besoins. Petit à petit, nous nous sommes soumis de plus en plus aux manipulations. Les moments d’alimentation obligatoire, les devoirs obligatoires, les comptages, l’application de règles arbitraires ont rendu la plupart d’entre nous déprimés et obéissants20.

Les séances de comptage consistent à aligner les prisonniers le long d’un mur et à compter d’abord dans l’ordre puis par leurs numéros, pendant une vingtaine de minutes. Les prisonniers doivent ensuite déclamer à l’unisson : « Oui nous avons apprécié notre comptage Monsieur l’agent de correction. » Dès la troisième séance, observe Jaffe, les prisonniers se montrent obéissants, à l’exception de Betsy « qui a commencé à se voir comme le dernier bastion d’humanité face à la folie de la prison21 ». Elle fait plusieurs séjours au trou. « En dépit de ces succès, continue Jaffe, l’expérience vécue par les prisonniers manquait de réalisme sous plusieurs aspects importants22. » Les prisonniers se connaissaient bien, ils étaient tous enfermés dans la même pièce et ils n’ont dû se sentir menacés qu’en de brèves occasions. Cahill se décrit déprimé et obéissant mais ça ne l’empêche pas de s’évader le dimanche midi, peu avant la fin de l’expérience. Jaffe écrit encore :

Tous les prisonniers ont raconté avoir senti par moments que tout cela n’était pas réel, qu’ils jouaient à un jeu ou qu’ils jouaient un rôle. En outre, les prisonniers savaient qu’ils sortiraient, peut-être pas à midi pile le dimanche, mais vers cette heure-là. Pour neutraliser ce genre de sentiments, une telle simulation devrait durer plus longtemps, les gardiens mous devraient être retirés et des peines d’une durée indéterminée devraient être imposées. Cela étant, à la lumière des réactions très fortes qui ont été suscitées malgré toutes ces insuffisances, je suggérerais de prendre ces recommandations avec une extrême prudence23.

Quant aux gardiens, tout ce que l’on peut en dire avec certitude, c’est qu’ils se sont divisés entre trois « mous » et trois « durs ». Les mous répondaient à ceux qui les appelaient par leurs prénoms, ils acceptaient différentes requêtes et donnaient des ordres gentiment sans se soucier qu’ils soient suivis. Les durs, selon Jaffe, se sont montrés « arbitraires, injustes, sévères, méchants, et ils ont cherché les moyens les plus créatifs de rendre la prison aussi désagréable que possible pour les prisonniers24 ». L’un d’eux, Tom Jordan, alors étudiant en dernière année de master à Stanford, a quitté l’expérience avant la fin. Il m’a raconté : « Ça a été l’une des expériences les plus fortes de ma vie. Quand vous avez vingt ans – j’en avais vingt-deux – vous pensez vous connaître, vous pensez être un adulte. Mais j’ai découvert au cours de ce week-end qu’il est si facile d’endosser un rôle. Même si je jouais un rôle, j’ai vite commencé à mépriser les prisonniers. Une fille qui ne respectait pas les règles devait prendre un médicament, pas un truc aussi important que de l’insuline mais pas non plus de l’aspirine, c’était un truc dont elle avait vraiment besoin. Et j’ai suggéré avec le plus grand sérieux qu’on ne le lui donne pas. Elle ne respectait pas les règles, elle devait en assumer les conséquences. La suggestion a été rejetée, mais ça fait réfléchir, non ? Je me souviens d’avoir pleuré quand j’ai raconté ça à David. C’était tellement loin de l’image que je me faisais de moi. Je pense que j’étais le gardien le plus sévère25. »

Le dimanche midi, après qu’un comité de probation a rejeté toutes les demandes de libération sur parole, un prisonnier menace d’utiliser la violence si on ne le laisse pas sortir pour aller à un rendez-vous. Jaffe le libère, à la suite de quoi Cahill s’échappe, « et le système s’est rapidement désintégré dans la demi-heure qui a suivi26 ». Le lundi suivant, lors de leur restitution en classe, les participants en parlent avec beaucoup d’émotion, il y a des cris et des pleurs. Zimbardo, très intéressé, presse les cinq étudiants de lui faire un rapport écrit. Et Jaffe lui présente quelques jours plus tard l’ancien détenu Carlo Prescott. Zimbardo, qui ne connaît alors rien aux prisons, est impressionné par le personnage et séduit par son éloquence ; il lui propose d’animer avec lui un cours d’été sur la « psychologie des prisonniers27 », pendant six semaines de mi-juin à début août. Prescott a besoin d’argent et accepte sans hésiter28.

Les cours ont lieu deux fois par semaine, le mardi et le jeudi, ils sont censés durer deux heures mais ils se prolongent parfois deux ou trois heures de plus29. Zimbardo y assiste en simple spectateur tandis que Prescott parle avec brio des injustices, du racisme, de la brutalité et des violences sexuelles en prison, faisant intervenir en classe d’autres ex-prisonniers, des avocats, des juges d’application des peines et un aumônier30. Zimbardo commence à préparer sa réplication de l’expérience du Toyon Hall et il propose à Prescott d’en être le principal consultant. Il demande à Jaffe d’abandonner un job d’été à Chicago pour jouer le rôle du gardien-chef, avec pour mission de reproduire les réactions obtenues au Toyon Hall. « Je pouvais servir à créer les aspects de la simulation qui avaient produit les résultats étonnants que nous avions trouvés31 » lors de ce week-end de mai, écrit Jaffe au lendemain de l’expérience dans un rapport remis à Zimbardo. Son expérience pilote sert notamment de référence tout au long de la journée d’« intégration » des gardiens de l’expérience de Zimbardo, pendant laquelle Jaffe « décrit certaines des procédures utilisées dans la simulation précédente qui ont servi de base aux procédures pour cette semaine de prison32 ». Le règlement est par exemple quasiment le même d’une expérience à l’autre ; (cf. tableau ci-contre, où j’ai souligné les ajouts et les corrections).

Sur les dix-sept règles de l’expérience de Stanford, onze sont copiées-collées du règlement de l’expérience du Toyon Hall ; les six autres sont de simples adaptations aux configurations matérielles de la seconde expérience, comme la règle no 6 qui interdit aux prisonniers de jouer avec la lumière (il n’y avait pas d’interrupteur dans la cellule du Toyon Hall) ou la règle no 11 qui n’interdit pas de fumer comme dans l’expérience du dortoir (un sevrage de plusieurs jours a dû paraître trop sévère) mais qui déclare que « fumer est un privilège » accordé « à la discrétion des gardiens ».

Règlements des expériences du Toyon Hall et de Stanford

Expérience du Toyon Hall33Expérience de Stanford34

2. Les prisonniers doivent manger pendant les repas.

2. Les prisonniers doivent manger pendant les repas et seulement pendant les repas.

4. Les prisonniers doivent garder le silence pendant les périodes de repos, une fois les lumières éteintes, pendant les comptages, pendant les repas, pendant les temps d’étude, quand ils sont hors de la zone d’emprisonnement (par exemple quand ils sont aux toilettes ou dans le bureau du gardien-chef) ou quand un gardien demande le silence.

1. Les prisonniers doivent garder le silence pendant les périodes de repos, une fois les lumières éteintes, pendant les comptages, pendant les repas et quand ils sont hors du couloir.

5. Les prisonniers doivent participer à toutes les activités de la prison.

3. Les prisonniers doivent participer à toutes les activités de la prison.

7. Les prisonniers doivent tout le temps garder leur cellule propre. Les sacs de couchage doivent être roulés et rangés ; les effets personnels doivent être soigneusement rangés ; le sol doit être immaculé.

4. Les prisonniers doivent tout le temps garder leur cellule propre. Les lits doivent être faits et les effets personnels soigneusement rangés ; le sol doit être immaculé.

9. Les prisonniers ne doivent pas dégrader ou abîmer les murs, les plafonds, les fenêtres, les portes ou toute autre propriété de la prison.

5. Les prisonniers ne doivent pas bouger, trafiquer, dégrader ou abîmer les murs, les plafonds, les fenêtres, les portes ou toute autre propriété de la prison.

10. Les prisonniers doivent s’appeler uniquement par leur numéro. Il est interdit de se demander son vrai nom.

7. Les prisonniers doivent s’appeler uniquement par leur numéro.

11. Les prisonniers doivent tout le temps s’adresser aux gardiens en tant que « Monsieur l’agent de correction » et aux gardiennes en tant que « Madame l’agent de correction ». Les prisonniers doivent s’adresser au gardien-chef en tant que « Monsieur l’agent en chef ».

8. Les prisonniers doivent tout le temps s’adresser aux gardiens en tant que « Monsieur l’agent de correction » et au gardien-chef en tant que « Monsieur l’agent de correction en chef ».

12. Les prisonniers ne doivent jamais faire référence à leur condition comme étant une « expérience » ou une « simulation ». Vous êtes en prison jusqu’à ce que vous soyez libéré sur parole.

9. Les prisonniers ne doivent jamais faire référence à leur condition comme étant une « expérience » ou une « simulation ». Vous êtes en prison jusqu’à ce que vous soyez libéré sur parole.

13. Les prisonniers doivent tout le temps obéir aux ordres des gardiens. L’ordre d’un gardien supplante un ordre écrit. Les ordres du gardien-chef supplantent les ordres des gardiens et les ordres écrits.

15. Les prisonniers doivent tout le temps obéir aux ordres des gardiens. L’ordre d’un gardien supplante un ordre écrit. Les ordres du gardien-chef supplantent les ordres des gardiens et les ordres écrits. Les ordres du directeur supplantent tous les autres.

14. Les prisonniers doivent signaler aux gardiens toute violation des règles.

16. Les prisonniers doivent signaler aux gardiens toute violation des règles.

15. Le non-respect de l’une des règles ci-dessus peut entraîner une punition.

17. Le non-respect de l’une des règles ci-dessus peut entraîner une punition.

Zimbardo a pourtant toujours affirmé que les gardiens avaient inventé ces règles eux-mêmes. Souvenons-nous du diaporama : « Les gardiens dressèrent leur propre liste de règles ». Un mensonge qu’il répète inlassablement depuis d’articles en interviews – même quand les journalistes semblent sceptiques, comme lors de cette interview avec Lesley Stahl dans l’émission 60 Minutes :

— La première chose qu’ont dite les gardiens, c’est : « Il nous faut des règles. » Et donc ils ont commencé à fixer un certain nombre de règles très précises.

— Ce sont les gardiens qui ont fixé les règles ?

— Absolument.

— Pas vous ?

— Oh non non, pas du tout35.

Au lieu de reconnaître l’importance fondatrice de l’expérience du Toyon Hall, Zimbardo l’a complètement occultée pendant quarante ans. Il n’en parle ni dans le diaporama qu’il utilise pendant vingt ans pour présenter l’expérience, ni dans le documentaire Quiet Rage qui prend sa succession en 1992, ni dans les articles qu’il diffuse dans la presse. Le premier et plus complet compte rendu scientifique de l’expérience n’y fait référence qu’en toute fin, dans les remerciements et en des termes très vagues : « Nous souhaitons étendre nos remerciements pour sa contribution à cette recherche à David Jaffe qui a servi de gardien-chef et qui a prétesté quelques-unes des variables dans une fausse situation carcérale36. » Comme si Jaffe n’avait fait que tester un protocole préalablement établi par Zimbardo, et non inventé lui-même le protocole que son professeur copiera après coup. Un article de 1999 mentionne l’expérience du Toyon Hall en passant37, et L’Effet Lucifer n’en parle que dans une note de fin où Zimbardo reconnaît évasivement que les règles utilisées dans la seconde expérience « étaient une extension de celles que Jaffe et ses camarades avaient développées pour leur projet dans mon cours de psychologie sociale38 », sans préciser en quoi consistait ce projet. La même année, sur la radio BBC 4, il s’en attribue carrément la paternité : « Dans un cours de psychologie sociale que je donnais, j’ai demandé aux jeunes si ça les intéresserait de créer une fausse prison, avec des jeunes dans le rôle des prisonniers et des gardiens39. » En quarante-sept ans, Zimbardo n’accorde un peu d’importance à l’expérience du Toyon Hall qu’une seule fois, dans un long entretien biographique publié en 2016 sous forme d’ebook40. Pour le reste, David Jaffe est rarement crédité comme l’un des instigateurs de l’expérience, et c’est à peine s’il est cité dans les articles et les reportages qui lui sont consacrés. Zimbardo le présente au contraire souvent comme le « gardien-chef David Jaffe, lui aussi étudiant en licence41 », laissant croire qu’il faisait partie de ses cobayes. Jaffe est l’un des personnages principaux de l’expérience et pourtant il reste un point aveugle des comptes rendus officiels, un machiniste de l’ombre au milieu d’une scène suréclairée. Et apparemment cette occultation lui va bien : pédiatre urgentiste n’exerçant plus, il a ignoré toutes mes sollicitations, me raccrochant même au nez au bout de quelques secondes la seule fois où j’ai réussi à lui parler. À ma connaissance, il n’a participé à aucun reportage sur l’expérience et n’a jamais donné d’interviews à son sujet.

4

Le troisième jour de l’expérience, les prisonniers nommèrent un « Comité des doléances » qui fut reçu par Zimbardo puis par Banks. Les trois membres du comité parlèrent surtout des conditions d’hygiène : ils ne pouvaient pas prendre de douche, ils devaient uriner et déféquer dans des seaux entre 21 h 30 et 6 heures du matin et ils avaient peur des maladies. Ils se plaignirent aussi des chaînes qui leur meurtrissaient les chevilles et de l’ennui et du manque total d’activité alors qu’on leur avait promis qu’ils pourraient lire et regarder la télé. Ils réclamèrent des uniformes propres, la possibilité de communiquer d’une cellule à l’autre et aussi un service religieux les dimanches1. Comme le conclut Zimbardo, leurs attentes et leurs centres d’intérêt étaient complètement dominés par la prison. Quelques gardiens aussi, écrit-il dans L’Effet Lucifer, « étaient bien au-delà du simple jeu. Ils avaient internalisé l’hostilité, l’affect négatif et l’état d’esprit caractéristique de certains vrais gardiens de prison2 ».

Deux autres événements se produisirent ce jour-là. Le premier fut les visites des parents et des amis des prisonniers. La prison fut ripolinée pour l’occasion : les prisonniers purent se raser pour la première fois et se laver à l’éponge, ils durent nettoyer leurs cellules de fond en comble et ils eurent droit à un dîner fastueux. Pendant la visite, de la musique était diffusée par les haut-parleurs et une « attirante ex-pom-pom girl3 » de Stanford, Susie Phillips, était chargée d’accueillir les visiteurs. Certains parents s’inquiétèrent de l’état de fatigue et de stress de leur enfant, mais Zimbardo endossa l’habit du professeur plein d’assurance et leur garantit que tout irait bien. S’il y avait des problèmes, ils étaient imputables à la petite nature de leur fils, et non à l’expérience4.

Le second événement fut une rumeur de plan d’évasion qui circulait parmi certains prisonniers : Doug Korpi, libéré la nuit précédente, avait en fait joué la comédie et il allait revenir avec des amis pour libérer les prisonniers après le départ des visiteurs. Zimbardo raconte dans le diaporama :

Comment croyez-vous que nous avons réagi à cette rumeur ? Vous pensez que nous avons enregistré la manière dont se propageait la rumeur tout au long de la journée et que nous avons attendu l’évasion imminente, puis que nous avons observé ce qui se passait ? C’est ce que nous aurions dû faire, bien sûr, si nous avions agi en scientifiques menant une expérience de psychologie sociale, ce qui est notre rôle habituel. Au lieu de cela, ce mardi, notre principale préoccupation était de maintenir la sécurité de notre prison5.

Zimbardo essaya de transférer ses détenus dans une prison désaffectée de Palo Alto, ce que le directeur municipal refusa. Zimbardo, Jaffe et Haney décidèrent alors de placer un informateur dans la cellule que Korpi avait occupée (David Gorchoff, un étudiant de Zimbardo en master qui avait jusqu’ici remplacé de temps en temps Banks derrière la caméra), puis de démanteler la prison immédiatement après le départ des visiteurs et d’appeler les gardiens supplétifs pour monter tous les prisonniers, enchaînés et sacs sur la tête, jusqu’à une remise au cinquième étage que les expérimentateurs avaient passé plusieurs heures à nettoyer. Quand Korpi serait entré avec ses complices, ils auraient trouvé Zimbardo seul au milieu des portes démontées et des costumes vides, et il leur aurait annoncé que l’expérience avait été interrompue et tous les prisonniers relâchés. Zimbardo avait même pensé piéger Korpi pour l’emprisonner à nouveau. Mais il attendit plusieurs heures en vain, s’énervant de n’avoir enregistré aucune donnée ce jour-là, et seul son ami et collègue Gordon Bower vint troubler son guet anxieux dans les ruines de son décor.

Les gardiens ressentirent une grande frustration devant tant d’efforts inutiles, note le diaporama. « Les gardiens augmentèrent encore de manière très notable le niveau de leur harcèlement, humiliant encore davantage les prisonniers, les faisant même nettoyer les toilettes à mains nues, leur imposant des pompes et rallongeant la durée des comptages jusqu’à les faire durer plusieurs heures chacun6. » L’expérience s’acheminait vers l’abîme et il devenait à peu près certain qu’elle finirait par y sombrer.

*

Zimbardo a toujours maintenu que ses gardiens et ses prisonniers avaient été laissés libres et avaient spontanément réagi à la situation. Il affirme par exemple, dans le premier et plus complet article scientifique consacré à l’expérience, qu’« aucun des deux groupes n’a reçu la moindre formation pour assumer son rôle7 » – phrase qu’il reprend souvent en y ajoutant de manière tout à fait infondée : « Les médias de masse leur avaient déjà fourni les modèles qu’ils utilisèrent pour définir leurs rôles8. » Vingt-cinq ans plus tard, on lit de même, dans un article qu’il cosigne avec Craig Haney et avec sa femme Christina Maslach (sa petite amie et ex-doctorante à l’époque de l’expérience) : « Aucun des deux groupes n’a reçu la moindre instruction lui dictant comment se comporter […], le script initial des gardiens et des prisonniers leur est venu de leurs propres expériences du pouvoir et de l’impuissance dans leurs familles, dans leurs rapports à l’autorité, en regardant des films et en lisant des récits de la vie en prison9. » Les gardiens, en particulier, auraient été presque entièrement laissés à eux-mêmes. Le diaporama, L’Effet Lucifer et la majorité des articles scientifiques que Zimbardo a consacrés à l’expérience le disent sans ambiguïté :

Les gardiens ne reçurent aucune formation pour devenir gardiens, il leur fut demandé avant tout de maintenir l’ordre et de faire respecter les règles, de ne pas laisser les prisonniers s’échapper et de ne jamais utiliser la force physique contre les prisonniers10.

En un temps très court, la plupart de nos sujets avaient cessé de faire la distinction entre leur rôle au sein de la prison et leur identité personnelle. Nos gardiens semblaient se délecter de ce qui a été décrit comme l’« aphrodisiaque ultime du pouvoir » : harceler et humilier les prisonniers sans aucune incitation à le faire, faisant souvent tout leur possible pour accroître leur charge de travail juste pour bénéficier d’opportunités supplémentaires d’humilier les prisonniers11.

La palette de ces mauvais traitements est impressionnante :

À leur arrivée dans notre prison expérimentale, chaque prisonnier était déshabillé, aspergé d’une lotion anti-germe (du déodorant), et devait se tenir seul et nu un moment dans le couloir12.

Déshabiller les prisonniers était une punition courante, de même que placer sur leur tête des bas en nylon (pour simuler des crânes rasés), leur mettre des chaînes aux pieds, les réveiller en plein milieu de la nuit pour leur faire subir des comptages interminables, et les obliger à jouer à de petits jeux humiliants13.

Après 22 heures, le privilège d’aller aux toilettes leur était refusé et les prisonniers étaient donc obligés d’uriner et de déféquer dans des seaux fournis par les gardiens14.

Au bout d’une journée, quasiment tous les droits des prisonniers (même des choses comme le moment et la manière de dormir et de manger) en vinrent à être redéfinis par les gardiens comme des « privilèges » accordés en échange d’un comportement obéissant16.

[À la suite de la rébellion du lundi matin,] la première manifestation imaginative de leur revanche collective fut de prendre les couvertures des cellules 1 et 2 et d’aller les frotter dehors contre des buissons jusqu’à ce qu’elles soient pleines d’épines ou de chardons. Si les prisonniers ne voulaient pas se faire piquer par ces pointes acérées quand ils utilisaient leurs couvertures, ils devaient passer une heure ou plus à les enlever15.

L’appât des visites de proches et du courrier est donc devenu un instrument que les gardiens utilisaient instinctivement et efficacement pour resserrer leur contrôle des prisonniers17.

Les pompes devinrent bientôt un élément essentiel des tactiques de punition et de contrôle18.

Ces traitements déshumanisants seraient donc parfaitement spontanés, seulement dictés aux gardiens par leur environnement physique, leur instinct, leur ingéniosité, leur expérience personnelle des rapports de domination, leurs lectures ou leur cinéphilie et une mémoire collective qui va jusqu’à les faire réactiver inconsciemment des comportements de gardiens de camps de concentration. Et tandis qu’ils redoublent de sadisme et d’ingéniosité, Zimbardo, tel un Docteur Frankenstein partagé entre l’effroi et le dégoût devant le monstre qu’il a engendré, en est réduit à l’observer dériver vers la folie – la présence des expérimentateurs empêchant néanmoins les gardiens de basculer tout à fait dans la violence, comme Zimbardo tient souvent à le préciser : « La plupart des pires traitements réservés aux prisonniers avaient lieu durant le tour de garde nocturne, écrit-il par exemple en 1998, et à d’autres moments où les gardiens pensaient pouvoir échapper à la surveillance et à l’intervention des chercheurs19. » Il explique de même au cours du procès du sergent Chip Frederick : « J’intervenais typiquement si un gardien se montrait abusif. […] J’étais vu comme le directeur de gauche qui protégeait vraiment les prisonniers. Et donc les gardiens, qui pensaient que les prisonniers étaient dangereux, […] voulaient contourner mes interventions en tant que directeur de prison20. » Mais faites un bond dans le temps et imaginez, prévient-il dans L’Effet Lucifer, imaginez ce qui se passerait si les gardiens étaient laissés à eux-mêmes, « imaginez ce qu’ils pourraient faire s’ils n’étaient plus supervisés, si personne ne surveillait leurs jeux secrets pour dominer et soumettre21 ».

Plusieurs personnes se sont adonnées à cet exercice. Dans les mois qui suivent l’expérience, le scénariste Mark Silliphant, frère du producteur hollywoodien Stirling Silliphant, écrit un script de long-métrage de fiction qui suit de près la version officielle. Le scénario se termine sur cette scène : alors que les gardiens sont sur le point d’étouffer un prisonnier qui fait une grève de la faim en le forçant à manger, Zimbardo s’interpose et un gardien devenu fou le frappe au visage ; le professeur en sang parvient à se relever mais il ne peut retenir les gardiens, même avec l’aide de Jaffe qui l’a rejoint. Sa petite amie, arrivée à son tour dans le couloir, se met alors à pousser des cris stridents qui finissent par ramener les gardiens à la réalité, et en particulier le plus sadique d’entre eux, « finalement débarrassé du démon qui s’était emparé de lui22 ». Zimbardo prend sa petite amie dans les bras et éclate en sanglots.

FIN

Les différentes fictions inspirées de l’expérience comportent des scènes similaires. Les expérimentateurs essaient d’interrompre l’expérience, mais les gardiens déchaînés s’y opposent, finissant par brutaliser les expérimentateurs eux-mêmes et par prendre le contrôle de la prison. Implicites dans la version officielle, ces représentations charrient l’idée que les expérimentateurs sont extérieurs à l’expérience et toujours susceptibles d’en perdre le contrôle au profit de gardiens engloutis par leur rôle.

Quand Zimbardo affirme que les gardiens n’ont reçu « aucune instruction spécifique ni aucune formation leur détaillant comment se comporter », c’est complètement faux. Pour au moins sept raisons :

 

1. Les gardiens savent quels résultats l’expérience doit produire. Zimbardo et ses assistants leur annoncent sans détour pendant leur journée d’intégration, le samedi 14 août 1971, les objectifs qu’il faut atteindre. Ce jour-là Curt Banks, thésard de Zimbardo et « directeur adjoint » de sa fausse prison, leur présente les hypothèses de l’expérience en expliquant que c’est « ce que l’étude dans son ensemble entend accomplir ». Quelques minutes plus tard le « gardien-chef » Jaffe enfonce le clou : « Je suppose que vous avez conscience qu’on fait tout ça pour trouver quelque chose sur les prisons, pour découvrir comment ça fait d’être en prison et on veut produire ce genre de sentiments à un niveau contrôlable, comme on en a déjà parlé23. » Zimbardo leur confie aussi ce jour-là qu’il a « une bourse pour étudier les conditions qui produisent des mouvements de foule, de la violence, une perte d’identité, un sentiment d’anonymat24 ». Il leur dit encore : « On met en place une prison physique pour étudier ce que ça fait, et voilà quelques-unes des variables psychologiques communes que l’on a découvertes. Et on veut recréer dans notre prison cet environnement psychologique25. » La scène a été filmée : on voit Zimbardo, disant cela, montrer du doigt un tableau noir où Jaffe a recopié la liste des variables que lui a donnée son professeur :

Ennui

Frustration

Peur

Arbitraire

Perte de vie privée

Perte de liberté d’action

Perte d’individualité

Impuissance26.

Les gardiens ont donc de grandes lignes d’action. Ils savent qu’ils doivent produire par leurs actes un « environnement psychologique » que la « prison physique » ne saurait suffire à susciter d’elle-même. La « situation » dont il s’agit d’observer les effets ne se réduit donc pas à un dispositif matériel et symbolique, elle est avant tout un ensemble d’interactions dont les gardiens ont l’initiative. Ce n’est pas une situation abstraite qui pousse les prisonniers tour à tour à la révolte et à l’abattement, mais un régime d’incarcération imaginé par les expérimentateurs et appliqué par les gardiens avec plus ou moins de zèle.

 

2. Les gardiens reçoivent un véritable mode d’emploi leur indiquant comment fabriquer de toutes pièces cet environnement social pathogène. Zimbardo leur explique par exemple pendant cette même journée d’intégration :

Nous pouvons créer de l’ennui ; nous pouvons créer un sentiment de frustration, nous pouvons créer un sentiment de peur en eux, à un certain degré ; nous pouvons créer une notion d’arbitraire, que leur vie est complètement sous notre contrôle, sous le contrôle du système, vous, moi, Jaffe, et donc ils n’auront absolument aucune intimité. Les cellules : ils vont dormir dans les pièces avec des barreaux et ils seront constamment surveillés. Tout ce qu’ils feront sera surveillé. Ils n’ont aucune liberté d’action, ils ne peuvent rien faire ni rien dire sans notre permission. Nous allons leur retirer leur individualité de plusieurs manières. Ils vont porter des uniformes et jamais personne ne les appellera par leur nom, ils auront des numéros et ils ne seront appelés que par leur numéro, et on insistera pour qu’ils le fassent au moins entre eux. […] Tout cela va produire un sentiment d’impuissance, autrement dit dans cette situation nous avons tout le pouvoir et ils n’en ont aucun, et la question est de savoir ce qu’ils vont essayer de faire pour essayer de gagner un peu de pouvoir, un peu d’individualité, un peu de liberté, un peu d’intimité, s’ils vont se battre contre nous pour regagner ce qu’ils ont maintenant (ils sont libres de leurs mouvements), et nous allons leur retirer toute liberté et toute intimité27.

Afin de préciser encore ce qu’ils attendent des gardiens, les expérimentateurs leur imposent également différents programmes selon les phases de l’expérience et les moments de la journée, comme Jaffe les en informe ce jour-là :

J’ai une liste de ce qui se passe, de quelques-unes des choses qui doivent se passer. Quand ils arrivent ici, ils ont les yeux bandés, on les amène, on les met en cellule, ou j’imagine que vous pouvez les garder dans le couloir, ils sont déshabillés, fouillés de la tête aux pieds, et tout ce qu’ils ont sur eux leur est retiré. […] Ensuite, vous avez cette poudre, je crois, il faudra les asperger avec. Ça s’appelle l’épouillage. Et c’est écrit ici : « Laissez-les tout nus pendant 15 minutes. »28.

Jaffe a alors sous les yeux une liste écrite à la main par Zimbardo sur une feuille volante et intitulée : « Étapes à l’arrivée – expérience de déshumanisation ».

1) Déshabiller, asperger de poudre avant de donner uniformes

Laisser nus 15 minutes

2) Photo, empreintes digitales

3) Carte d’identité

4) Couper les cheveux (?)

5) Bonnet

6) Attente

7) Ordonner des trucs

8) Arbitraire

9) Les gardiens n’utilisent jamais les noms, seulement les no

10) Ne jamais demander, ordonner

11) Inspections – lit

Ne peuvent pas utiliser les lits, sauf de 22 heures à 7 h 3029.

Toutes ces consignes ont été suivies à la lettre, à l’exception de la coupe de cheveux et de l’interdiction d’utiliser les lits dans la journée, pour d’évidentes raisons pratiques. Si l’accueil des prisonniers est planifié dans le détail, le déroulement des autres journées l’est aussi. Les gardiens doivent suivre un planning très codifié ; Zimbardo distribue cet « emploi du temps quotidien suggéré30 » aux gardiens durant cette même journée d’intégration :

2 h 30Comptage

6 h 00Réveil des prisonniers, comptage, exercices

6 h 30Toilette

8 h 00Petit déjeuner

8 h 30Période de travail*

11 h 30 Comptage

12 h 00 Déjeuner

12 h 30 Repos et lecture (ou thérapie de groupe)

14 h 00 Période de travail*

16 h 30 Comptage

17 h 00 Non-planifié

18 h 30Dîner

19 h 00Repos et lecture (ou thérapie de groupe) visites

20 h 30Toilette

21 h 00Comptage

21 h 30Extinction des feux

* Ces éléments doivent être utilisés avant tout pour le travail, mais ils peuvent inclure le nettoyage des cellules et des parties communes ou des récréations obligatoires.

Ce programme est directement copié de l’expérience du Toyon Hall31, y compris les comptages au milieu de la nuit, les périodes de travail et les sessions de « thérapie de groupe » qui n’auront en fait jamais lieu. Il a été imaginé à l’origine par Jaffe à partir de ses recherches sur la prison et il est généralement suivi à la lettre, comme celui-ci le note dans le carnet qu’il tient quotidiennement :

17 aoûtEmploi du temps suivi de près […].

18 aoûtEmploi du temps suivi de près […].

19 aoûtÀ nouveau, emploi du temps de base suivi de près32.

C’est également Zimbardo qui détermine par avance les événements particuliers tels que les deux visites des proches et les entretiens avec le prêtre. Nous ne possédons toutefois que trois heures et vingt minutes d’enregistrement de cette journée de formation alors que Jaffe dit avoir passé « cinq ou six heures33 » avec les gardiens ; bien d’autres choses leur ont sans doute été expliquées.

 

3. Les gardiens doivent aussi faire respecter le règlement de la prison, les obligations s’imposant aux prisonniers sont autant d’instructions imposées aussi aux gardiens. Instituer que fumer des cigarettes est un privilège (règle no 11), que le courrier est un privilège (no 12) ou que les visites sont un privilège (no 13) invite par exemple les gardiens à exercer divers chantages sur les prisonniers qui souhaitent bénéficier de ces faveurs.

 

4. Au cours de leur journée d’intégration, les gardiens reçoivent des consignes et des instructions très claires de la part des expérimentateurs. Cette journée d’intégration ressemble ainsi plutôt à une journée de formation : les futurs gardiens ne sont pas là pour faire connaissance et se familiariser avec la prison de Zimbardo, ils doivent être formés à leurs futures tâches. Jaffe est d’autant plus précis dans ses recommandations qu’il se réfère constamment à son expérience du Toyon Hall. Durant les séances de comptage, leur dit-il par exemple ce samedi 14 août, ils doivent imposer

un silence forcé. Pour le comptage on les alignait tous contre le mur et ils devaient compter, d’abord un, deux, trois, quatre, cinq, et ils n’étaient pas d’humeur donc ça a pris un bon moment, puis ils devaient dire leur numéro de matricule, mais une fois encore ils n’étaient pas très coopératifs. Et puis ils ont dû compter et dire leur numéro. Ça a pris environ quarante minutes et à la fin de ça, le gardien leur faisait répéter : « Oui nous avons tous aimé le comptage Monsieur l’agent de correction » plusieurs fois de suite. Ce qui avait bien marché à l’époque, c’était certains sarcasmes que les gardiens utilisaient parfois, « Ah c’est vraiment dommage ! », ce genre de truc, mais bon vous allez tous développer votre propre style, ce sont des exemples. Mais ça marchait très bien et ils avaient horreur du comptage, de rester là et que les gardiens leur imposent une manière de se tenir : ils devaient se tenir avec les pieds contre le mur, ils s’appuyaient contre le mur et ils devaient tout recommencer à chaque fois que quelqu’un… […]

Le comptage est un bon moment pour les gardiens pour humilier ou être sarcastiques envers les prisonniers […].

Juste avant le comptage, on faisait la lecture du règlement. Là on l’a pas fait mais c’est un autre truc qui ennuyait vachement les prisonniers. Le fait d’avoir à rester immobiles pendant que le gardien-chef était là et à écouter la lecture du règlement. On les faisait beaucoup crier et chanter, ce genre de trucs… ça peut être quelque chose à incorporer dans votre programme quotidien. Ensuite y avait le dîner après le comptage de 17 h 30, et à 18 heures ils devaient travailler, cette fois-là ils devaient cirer des chaussures. J’avais cette couverture, j’aimerais bien la retrouver, et je l’ai sortie et elle s’est retrouvée pleine d’épines et je me suis dit que ce serait un travail parfait à leur confier, de s’asseoir et d’enlever tous les brins de paille et les épines, parce que j’avais essayé une fois et c’était super long, ça prend des heures. Donc si quelqu’un a quelque chose comme ça ou peut-être que vous pouvez utiliser la couverture des prisonniers. Enfin voilà, c’est une idée. On va parler de ce que vous pensez être des bonnes idées de punitions. On ne veut pas les faire mourir de faim. Personne ne mourra de faim parce qu’il aura manqué un repas. On ne supprimera pas un repas à un prisonnier, ou tous ses repas pendant deux jours. Ce serait trop.

À 20 heures, nous avions le nettoyage des chambres. Et en fait les prisonniers aimaient bien nettoyer leurs chambres, souvenez-vous-en.

Un gardien – Ils ont une récompense dans ce cas ?

Jaffe – Peut-être. Vous savez qu’on peut vous donner un seau d’eau pour qu’ils nettoient leurs chambres. Le nettoyage des chambres fera partie de l’emploi du temps, mais vous pourriez décider de ce que vous leur donnez pour nettoyer leur chambre et si vous leur donnez ou pas des seaux d’eau ou quoi que ce soit d’autre. On éteignait les lumières à 21 heures, et il y avait deux comptages prévus la nuit, un à 1 heure et un à 4 heures […]. On les réveillait à 6 heures du matin, on faisait un peu d’exercice, on leur faisait faire le tour de la cellule en marchant, mais vous pouvez ajouter des trucs à ça. […] Vous pouvez leur faire faire des sauts sur place les bras tendus, ou des pompes, vous voyez tous comment faire des exercices physiques de base34.

Les gardiens vont appliquer le programme à la lettre, y compris les comptages, les sarcasmes, la lecture du règlement, les chants, les sauts sur place les bras tendus, les pompes, le cirage de chaussures, l’épouillage des couvertures, le nettoyage et l’obligation de manger. Le gardien Terry Barnett note par exemple le premier jour dans son rapport : « Activités pendant le comptage : récitation de nombres plusieurs fois, lecture du règlement, discours d’introduction du gardien-chef, pompes comme punitions en cas de faute35. »

Ce sont donc Zimbardo et Jaffe qui fixent le nombre de séances de comptage par jour, conçues comme un mélange d’ennui, d’humiliations et de vexations. Ce sont Zimbardo et Jaffe qui déterminent le nombre de visites aux toilettes et le temps maximum que les prisonniers peuvent y passer36. Ce sont Zimbardo et Jaffe qui proposent aux gardiens de privilégier les prisonniers dociles et même de constituer « une cellule pour les prisonniers d’honneur37 », ce que feront les gardiens les plus zélés. Et ce sont Zimbardo et Jaffe qui suggèrent aux gardiens de tyranniser les prisonniers en étant sarcastiques ou ironiques, en les humiliant, en les privant de leurs privilèges, en allongeant les séances de comptage, en ouvrant leur courrier, en leur faisant nettoyer leur cellule ou en leur infligeant des punitions dénuées de sens comme enlever des brindilles de leur couverture. Se rappelant sa première garde, un gardien de nuit écrit à Zimbardo, deux mois après l’expérience :

On s’est assis dans la « cellule » des gardiens et on a élaboré un plan pour le comptage de 2 h 30 du matin. Le gardien-chef [Jaffe] nous a suggéré de nous tenir devant les cellules et de donner des coups de sifflet. C’était pas très sympa mais ça correspondait bien aux obligations des gardiens. Je me suis dit que le gardien-chef était très créatif, pas seulement à ce moment-là mais tout au long de l’expérience, il nous a donné de très bonnes idées sado-créatives38.

Dans le communiqué de presse qu’il écrit le deuxième jour de l’expérience, Zimbardo rapporte l’événement d’une tout autre manière, comme si les gardiens avaient agi en toute spontanéité :

Les gardiens exerçaient leur pouvoir arbitraire en obligeant les prisonniers à suivre des règles triviales, en les faisant se tenir dans des positions inconfortables pendant de longues périodes et appeler leur numéro d’immatriculation. […] À 2 h 30 du matin, les prisonniers furent brutalement réveillés pour un autre comptage mené par le nouveau tour de garde39.

On peut également douter de l’honnêteté de Zimbardo quand il feint la surprise de voir les gardiens imposer des pompes aux prisonniers et propose un parallèle incongru avec les camps de concentration nazis ; de toute évidence, en infligeant cette punition aux prisonniers, les gardiens n’avaient pas en tête les camps de concentration mais les conseils de Jaffe. Dans une tribune du quotidien de l’université Stanford publiée en 2005, Carlo Prescott a confessé que les gardiens suivaient presque tout le temps un scénario préécrit :

Mettre des sacs sur la tête des prisonniers, ou enchaîner les prisonniers ensemble, ou utiliser des seaux dans les cellules à la place des toilettes, toutes ces idées viennent de ce que j’ai vécu dans la vieille section de la « Prison espagnole » de San Quentin et que j’ai consciencieusement partagé avec le groupe d’experts de l’expérience de Stanford des mois avant le début de l’expérience. Il est absurde d’affirmer que ce sont les « gardiens » blancs de la classe moyenne, soigneusement testés et psychologiquement solides, qui ont inventé tout cela40.

5. Les expérimentateurs interviennent directement durant l’expérience, soit pour donner des consignes précises, soit pour rappeler les finalités de l’expérience, soit pour fixer une direction générale. Un gardien, Mike Varn, rapporte par exemple à la fin de l’expérience que plusieurs fois « le gardien-chef ou le professeur Zimbardo nous a spécifiquement ordonné d’agir d’une certaine manière (par exemple, notre attitude sévère le mercredi suite à notre apathie le mardi)41 ». Les expérimentateurs prescrivent aux gardiens un ethos de bad cop, explicitement et à plusieurs reprises ; ils ne leur demandent pas de suivre leurs réactions instinctives ou leurs pulsions mais de jouer un rôle précis. Zimbardo raconte dans L’Effet Lucifer, à propos de ce troisième jour trop mou à son goût : John Mark et Mike Varn « ont été relativement passifs, plus silencieux, moins vocaux et moins impliqués que les autres. J’ai demandé au gardien-chef de les pousser à s’affirmer42 ». Les archives sonores de l’expérience montrent que Jaffe, lors de son tête-à-tête avec Mark, fait davantage que le pousser à s’affirmer :

— On a remarqué ce matin que t’avais pas vraiment mis la main à la pâte, et je me demandais s’il y avait quelque chose qui n’allait pas ? […] De manière générale, t’as été un peu en retrait. C’est en partie de ma faute parce que j’ai accepté que tu restes dehors pendant qu’ils faisaient le comptage ou ce genre de trucs, mais on veut vraiment que tu sois actif et impliqué. Les gardiens doivent savoir que chaque gardien sera ce qu’on appelle un « gardien dur ».

— J’ai vu ça…

— Il faut que t’essaies d’avoir ça en toi.

— Je ne sais pas si je vais y arriver.

— Quand je dis « dur », ça veut dire ferme. Tu dois être dans l’action. C’est vraiment important pour que ça marche [inaudible]. Parce que si on veut que ce truc ressemble à une prison, ce qui est notre objectif…

— Ouais.

— … ben ça dépendra beaucoup du comportement des gardiens. […]

— Je crois qu’à chaque fois qu’il y a un truc qui va de travers, les gens commencent à crier et ensuite ils leur enlèvent encore des privilèges et c’est un cercle vicieux, ça ne fait qu’empirer les choses. Je crois qu’il y a un problème ici. Ce que je ferais avec les gardiens, si ça dépendait complètement de moi, eh bien je ne ferais rien, je laisserais juste les choses se calmer.

— À un moment, ça peut être nécessaire. Mais notre but ici c’est pas d’imaginer une prison modèle. On sait tous comment faire ça, non ?

— Non, moi j’en ai aucune idée.

— Enfin, peut-être pas une prison modèle, mais un meilleur système judiciaire. J’ai donné un cours là-dessus ce dernier trimestre, sur les alternatives. Tu vois ce qu’on pourrait améliorer. Mais là, l’idée, c’est de faire quelque chose qui est censé copier aussi fidèlement que possible ce qui existe. Autrement dit, on veut voir ce que ça fait aux gens ordinaires qui sont innocents, et on sait que c’est pas joli. C’est ça qu’on essaie de trouver. Et avec un peu de chance, ce qui va ressortir de cette étude, ce sont des propositions de réforme très sérieuses. Peut-être pas des réformes révolutionnaires, mais des réformes. C’est ça, notre but. On ne fait pas ça parce qu’on est des sadiques. On veut étudier comment c’est une prison.

— Ok.

— Et c’est pas possible parce qu’aucune prison du pays ne va te laisser entrer pour observer et mesurer ce qui se passe vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est pour ça qu’on le fait ici. […]

— Il y a aussi l’effet que ça produit sur les gardiens. Le simple fait de porter un uniforme de gardien, c’est un truc pas évident pour moi. C’est franchement pas mon genre. Je ne sais pas combien de temps je peux faire le gardien et des trucs en plus comme être vraiment dur et crier.

— Eh bien, on aimerait bien que tu essaies un peu plus d’être dans le jeu, tu vois, s’il y a quelque chose à faire…

— Ouais.

— … au lieu de rester assis en retrait. Si tu joues le jeu, on peut commencer à faire quelque chose et à nous impliquer. Et si t’as besoin d’une excuse, et je pense que la plupart d’entre nous on en a vraiment besoin, dis-toi que c’est pour qu’on puisse apprendre ce qui se passe dans une institution totale comme une prison ou un hôpital psychiatrique. Ces trucs sont partout et on veut les comprendre pour qu’on puisse aller voir les médias et la presse avec ça et leur dire : « Regardez, voilà comment c’est en réalité. »

— Ouais.

— C’est vraiment un truc important. Mais, pour pouvoir faire ça, faut qu’on ait une équipe qui… enfin tu vois.

Afin d’être bien clair, Jaffe répète son message plusieurs fois au cours de la discussion :

[On veut] pouvoir se présenter devant tout le monde avec ce qu’on a fait et dire : « Regardez, voilà ce qui arrive quand vous avez des gardiens qui se comportent comme ça. »

— Ok.

— Mais pour pouvoir dire ça, il faut qu’on ait des gardiens qui se comportent comme ça. […]

Viens ici et dis ton texte […].

On a besoin que tu joues le rôle du gardien sans pitié […].

Si les gardiens foirent, alors l’expérience foire. […]

Essaie de réagir comme tu imagines que des flics réagiraient. […]

Tu sais que tu dois entrer là-dedans et crier et être plus dans l’action, ok43 ?

En dépit de ces exhortations, certains gardiens comme John Mark et Geoff Loftus resteront constamment en retrait et désobéiront aux règles et aux consignes (les expérimentateurs devront par exemple demander plusieurs fois à Geoff Loftus de remettre ses lunettes de soleil et sa chemise44) ; mais Mike Varn obéira parfois à ses supérieurs après avoir été recadré, comme le mardi soir où, s’étonne ingénument Zimbardo dans L’Effet Lucifer, il « est soudain devenu un leader – il conduit la récitation des règles, insistant pour que les prisonniers récitent parfaitement, les dominant avec condescendance45 ». Il est clair pour les gardiens qu’ils n’ont pas pour mission de maintenir l’ordre mais d’être durs, voire de provoquer des conflits. Et Jaffe sait bien quant à lui qu’il doit pousser les gardiens dans cette voie, sous peine de décevoir son professeur. Voilà ce qu’il explique aux gardiens durant leur journée de formation :

L’idée, c’est de leur ordonner des trucs, pas de leur demander, et vous pourriez sans doute tous prendre un ton rude, une voix de policier. Je sais pas, peut-être qu’on peut s’entraîner un peu à jouer ce rôle cet après-midi, si vous voulez vous entraîner à donner des ordres. […] Si vous ne faites rien, eh bien c’est juste un jeu, et il ne se passe rien, on n’apprend rien. Donc votre inventivité ou quoi que ce soit d’autre, votre capacité à suivre strictement les règles et à inventer des trucs, à faire un emploi du temps, à punir et à récompenser et tout ce genre de trucs, c’est une part très importante du bon fonctionnement de la chose46.

Jaffe avouera après l’expérience :

Je me disais (et je me dis toujours) que, sans les règles, sans le comportement bourru et plutôt réaliste des gardiens, la simulation aurait eu plus l’air d’un camp de vacances que d’une prison. […] Même avant que j’arrive, le Dr Zimbardo a suggéré que le principal problème serait de forcer les gardiens à se comporter comme des gardiens. On m’a demandé de suggérer des tactiques sur la base de mon expérience précédente comme sadique en chef, et quand je suis arrivé à Stanford, j’ai eu la responsabilité d’essayer de susciter le comportement du « garde coriace »47.

Tout au long de l’expérience, on n’observe qu’une seule intrusion des expérimentateurs pour modérer l’ardeur zélée des gardiens, le jeudi soir quand Banks fait sortir du trou Clay Ramsay48. Le fait que Zimbardo et ses assistants n’interviennent pas quand les gardiens sont durs, alors qu’ils n’hésitent pas à intervenir pour recadrer les gardiens passifs, est perçu comme un encouragement. David Eshleman, le gardien le plus dur, surnommé « John Wayne » par les prisonniers, racontait en 2006 à une équipe de télévision de la CBC : « On escaladait le niveau général de harcèlement. Personne ne me disait que je ne devais pas faire ça. C’est le professeur qui décide ici, vous savez. C’est le chef de la prison, et il ne m’arrête pas49. » Il se souvient aussi que Zimbardo l’a félicité pendant l’expérience et qu’il lui a dit pendant le débriefing : « Tu as été super50. »

 

6. Afin d’obtenir leur pleine participation, les expérimentateurs font également croire aux gardiens qu’ils font partie d’une seule et même équipe, dont le but est de « produire l’état psychologique attendu des prisonniers aussi longtemps que durerait l’expérience51 ». Autrement dit les gardiens ne doivent pas produire une situation, ils doivent produire directement les résultats attendus ; ils ne doivent pas jouer le rôle de gardiens, ils doivent jouer le rôle de scientifiques-jouant-le-rôle-de-gardiens. Lors de leur journée d’intégration, Zimbardo les inclut parmi les expérimentateurs (« nous pouvons créer de l’ennui […] nous allons leur retirer leur individualité […] nous avons tout le pouvoir ») et Banks les considère comme « une source majeure de données, une source d’observations52 » ; ils doivent notamment remplir des rapports quotidiens et si besoin des « rapports d’incident53 ». Ensemble ils forment une équipe responsable et du maintien de l’ordre et de la production de résultats scientifiques – c’est tout un du point de vue des gardiens : plus ils entreront dans leur rôle et meilleurs seront les résultats.

Pour renforcer leur identification aux expérimentateurs, Zimbardo fait croire aux gardiens que l’expérience ne porte que sur les prisonniers. Il l’admet en septembre 1972 lors d’une discussion avec le prisonnier Korpi et le gardien John Loftus (frère de Geoff Loftus) :

Loftus – On était seuls mais on savait que quelqu’un nous surveillait. Une fois, un gardien a dit : « Zimbardo est en train de nous tester nous aussi », et un autre gardien lui a répondu : « Non non, ils nous ont dit qu’on devait juste garder ces… » Notre boulot, c’était de simuler une prison, pas d’être les sujets d’une expérience.

Zimbardo – On avait peur qu’au bout d’une journée les gardiens et les prisonniers se mettent ensemble et se disent : « C’est génial, on gagne 15 dollars par jour, on n’a qu’à la jouer cool et passer du bon temps ensemble. » Comme dans une vraie prison, on voulait que les gardiens soient de notre côté et pas du côté des prisonniers, et donc s’ils pensaient qu’ils étaient eux aussi des sujets, ils se seraient identifiés aux prisonniers et ils auraient dit : « C’est nous tous contre Zimbardo et son équipe. » Et donc comme dans une vraie prison – et j’étais le directeur de la prison – j’ai formé les gardiens et je leur ai dit : « La situation est sérieuse, on est là-dedans ensemble, c’est vous et moi et les citoyens de Californie contre les prisonniers. »

Loftus – Vous ne nous l’avez dit qu’après, jusqu’à la fin on n’a pas su qu’on nous expérimentait. […] À aucun moment, on ne pensait échapper à votre surveillance. […] On pensait que tout était surveillé54.

Zimbardo s’intéresse d’abord à la « psychologie de l’emprisonnement », et non à la « psychologie du maintien de l’ordre ». Il note dans L’Effet Lucifer à propos de la journée de formation des gardiens :

J’ai indiqué à ces gardiens néophytes que les prisonniers allaient sûrement prendre ça à la légère, et c’était à nous tous, l’équipe chargée de la prison, de produire chez les prisonniers l’état psychologique requis aussi longtemps que durerait l’expérience. […] Je dois préciser à nouveau que mon intérêt initial portait plus sur les prisonniers et leur adaptation à cette fausse situation carcérale que sur les gardiens. Les gardiens étaient surtout une troupe de théâtre qui devait nous aider à créer un état d’esprit chez les prisonniers et le sentiment d’être emprisonnés. […] Les jours passant, il nous a paru évident que le comportement des gardiens était aussi intéressant, voire parfois plus intéressant, que celui des prisonniers55.

Les gardiens n’avaient donc pas à être naturels et spontanés mais ils devaient jouer un rôle, comme s’il s’agissait d’un film ou d’une pièce de théâtre. Et c’est bien ainsi qu’ils l’ont compris ; le gardien Andre Cerovina écrit par exemple à Zimbardo, deux mois après l’expérience :

Du début de l’expérience jusqu’à la fin, j’ai cru que les gardiens étaient là pour servir l’« expérience », mais pas qu’ils en faisaient partie. Je croyais que c’étaient les prisonniers et leurs réactions et tout ça qui constituaient l’expérience. J’ai fait bien attention à jouer le rôle de gardien (l’image que je me faisais d’un gardien). Je pensais que le moindre geste gentil de ma part m’éliminerait de l’expérience56.

Un mois après cette lettre, Zimbardo en reçoit une autre d’un gardien très en retrait :

J’ai cru que ça mettrait en cause l’expérience et ma participation si je mettais en doute ce que faisaient les gardiens. […] J’ai cru que c’était une expérience et que j’étais là pour faciliter les choses, pas pour être observé. J’ai cru tout ce qu’on m’a dit. Ça me choque aujourd’hui encore57.

Zimbardo ne précise jamais, dans aucun compte rendu, aucun article, aucune interview, aucun livre, qu’il a trompé les gardiens et leur a laissé croire qu’ils n’étaient pas eux aussi les sujets de l’expérience. Cette information renverse pourtant complètement la signification de ses résultats.

 

7. Zimbardo a imaginé un moment encourager encore davantage l’agressivité des gardiens en instituant un système de primes et de pénalités fondé sur leur autoritarisme. Voilà les principes qu’il a notés sur le document qui sert de trame à la journée de formation des gardiens :

Pénalités et récompenses des gardiens.

Bonus de 5 $ par tour de garde pour meilleur gardien du tour.

Gardien pris à se faire emmerder, pas respecté par les prisonniers :

1re fois : avertissement

2fois : perd sa chance d’avoir un bonus

3fois : tout le tour de garde perd sa chance.

Si un prisonnier s’échappe pendant un tour de garde, les gardiens perdent leur paie de la journée.

Pendant l’expérience, comme le rapporte l’indic que Zimbardo introduit vingt-quatre heures parmi les prisonniers, la rumeur circule entre eux que les expérimentateurs donnent des primes aux gardiens les plus durs58. Si ce système de bonus et de malus a été abandonné au dernier moment, l’idée a visiblement circulé quand même et elle renseigne sans ambiguïté sur ce que Zimbardo attend de ses employés.

On pourrait décrire encore d’autres moyens de pression sur les gardiens (Zimbardo leur fait signer un contrat, il les invite à se voir comme des adjuvants de la science, il légitime leur violence, il assume toute la responsabilité de ce qui se passe dans sa prison, etc.). Mais laissons cela pour plus tard.

*

Certes, objectera-t-on, les gardiens ont sans doute suivi un programme, reçu des consignes et agi sous influence, mais qu’en est-il des prisonniers ? « Les gens ne font pas une dépression nerveuse juste pour être les bons petits sujets d’une expérience59 », comme Zimbardo le répète depuis bientôt cinquante ans. Ça peut paraître surprenant mais, pour au moins l’un d’entre eux, c’est bel et bien ce qui s’est passé.

Les prisonniers n’ont pas suivi de journée de formation. Ils ont été au contraire jetés sans transition dans l’expérience, pour la plupart arrêtés chez eux par de vrais agents de police, formellement inculpés puis conduits les yeux bandés dans les sous-sols du Jordan Hall où les attendaient trois gardiens de Zimbardo. Une telle entrée en matière a de quoi laisser perplexe. À quel point sont-ils enfermés ? De quel pouvoir disposent leurs geôliers ? Peuvent-ils quitter l’expérience s’ils le souhaitent ?

En guise de réponses à ces questions, les prisonniers reçoivent tout au long de l’expérience des informations contradictoires et sont incités tour à tour à se rebeller et à se soumettre. Autrement dit, si les gardiens ont des instructions et un programme très précis, les prisonniers sont au contraire plongés dans la confusion. Greg White, l’étudiant de Zimbardo qui a analysé les vidéos dans les mois suivants, le lui fera remarquer :

Il est maintenant clair pour moi que les demandes faites aux prisonniers et aux gardiens changeaient de jour en jour. Parfois, on leur disait qu’ils ne pouvaient pas sortir du tout, d’autres fois, ils entendaient parler d’une évasion, etc. De telles manipulations peu rigoureuses ne peuvent servir qu’à désorienter le sujet quant à son rôle comme sujet, et non comme prisonnier. Cela a pu atténuer le réalisme de la situation, cela a pu accroître sa résistance, etc. Même si de telles manipulations peuvent ressembler à la confusion accompagnant une peine d’une durée indéterminée, elles sont au mieux déconcertantes, au pire éthiquement inacceptables60.

« Selon le règlement de l’expérience, n’importe quel participant pouvait la quitter quand il le souhaitait, mais c’était comme si les prisonniers mécontents l’avaient oublié61 » écrit Zimbardo dans L’Effet Lucifer. Il racontait plus récemment :

Il y avait à Stanford un Comité de recherche sur les sujets humains qui avait approuvé l’expérience. Une des choses que j’avais dû accepter était que si un prisonnier disait : « Je veux arrêter l’expérience », nous étions obligés de le libérer, sans même lui demander un motif valable. C’était le mot magique : il suffisait de le prononcer. Mais, une fois qu’ils avaient commencé à se croire en prison, ils ne pouvaient plus le dire. On ne dit pas : « Je veux arrêter la prison. » Je pense que c’est dû aux arrestations par la police62.

Le réalisme brutal des arrestations aurait ainsi fait basculer les prisonniers dans une autre dimension. L’Effet Lucifer avance une autre raison : les prisonniers « s’étaient persuadés eux-mêmes, sur la base de la déclaration de Doug-8612, qu’ils ne pouvaient pas quitter l’expérience par leur seul vouloir63 ». Le deuxième jour de l’expérience, après avoir rencontré Jaffe, le prisonnier Doug Korpi a en effet affirmé à ses camarades qu’ils ne pouvaient pas quitter l’expérience. Zimbardo se souvient de ce moment quarante ans plus tard : « C’est un prisonnier qui a dit aux autres : “Ils ne vous laisseront pas partir, vous ne pouvez pas quitter l’expérience.” Bien entendu, nous n’avons jamais dit cela. Mais, une fois qu’ils avaient rapporté ça, notre prison était devenue une vraie prison64. »

En réalité Zimbardo a bien dit cela et il a prévu depuis le début de ne pas libérer les prisonniers à leur guise. Le protocole qu’il soumet le 31 juillet 1971 au Comité d’éthique de Stanford précise clairement que les prisonniers « seront amenés à croire qu’ils ne peuvent pas sortir, sauf pour une urgence. Une équipe médicale sera là pour examiner toutes les demandes de libération. […] Nous découragerons les sujets à quitter l’expérience65 ». Les contrats que les participants ont signé le 14 août stipulent noir sur blanc : « Je comprends que ma participation au projet de recherche impliquera la perte de ma vie privée, que l’on attend de moi que je participe à l’étude jusqu’au bout, que je ne serai libéré que pour des raisons jugées adéquates par le personnel médical ou pour d’autres raisons jugées appropriées par le Dr Philip Zimbardo66. » Le protocole détaillant l’expérience que les participants ont dû lire avant de signer leur contrat le dit tout aussi explicitement : « Chaque volontaire doit passer un contrat avec le chercheur principal (Dr P. Zimbardo), acceptant de ce fait de participer pour la durée totale de l’étude. Il est évidemment essentiel qu’aucun prisonnier ne puisse partir une fois emprisonné, sauf selon les procédures prévues67. » Les prisonniers n’ont en fait que trois moyens de sortir : tomber malades, faire une dépression nerveuse ou obtenir une autorisation spéciale des expérimentateurs.

Ça n’a pas empêché deux prisonniers, Rich Yacco et Doug Korpi, de demander leur libération dès le deuxième jour. Excédé par les mauvais traitements qu’ils viennent de subir, quand les gardiens leur ont retiré leurs lits et leurs vêtements à la suite de leur rébellion, Yacco réussit à voir le lieutenant Banks durant l’après-midi. Voici un extrait de leur entretien, enregistré sur magnétophone :

— Ok, qu’est-ce qui se passe si les choses ne marchent pas une nouvelle fois ? Il y a un moyen de quitter l’expérience ? Il y a un moyen d’être libéré ? Enfin, s’il n’y en avait pas, je me sentirais kidnappé ou un truc du genre, comme un vrai prisonnier, et si c’était votre intention alors ok, mais j’aurais l’impression que c’est contraire à tout ce à quoi je m’attendais quand j’ai signé pour ça.

— Ben, aussi longtemps que tu restes coopératif…

— Mais si je décide que je ne veux plus coopérer et que je veux juste tout arrêter ?

— Eh bien, on verra à ce moment-là.

— Mais qui verra ? Parce que moi je ne peux parler qu’avec les gardiens. Qui je devrai essayer de voir ?

— Eux, ils verront et ils viendront voir le gardien-chef ou moi, et avec le gardien-chef et les autres administrateurs on te convoquera et on prendra une décision.

— Mais c’est vous qui déciderez si je peux ou pas arrêter le programme.

— En dernier ressort, oui.

— Ah ça c’est pas ce que j’avais compris. J’avais pas compris que c’était ça la situation quand j’ai signé68.

Yacco n’est pas le seul dans ce cas. Un autre prisonnier confie à l’un de ses proches au cours de l’expérience : « On m’a trompé en me faisant croire que je pouvais quitter ce boulot comme n’importe quel autre boulot69. » Interviewé deux mois après pour préparer l’épisode de Chronolog, Yacco se souvient de ce moment :

Avec les autres prisonniers, on songeait à quitter l’expérience. J’avais été mis au trou pendant un moment parce que je n’étais pas coopératif. J’ai demandé à voir un psychologue, je voulais parler de la possibilité de quitter l’expérience, comment je pouvais contacter quelqu’un pour parler de ça parce que je pensais que les gardiens ne me laisseraient pas partir si je le voulais. On m’a dit que je ne pouvais pas partir, et à partir de ce moment j’ai eu l’impression que j’étais vraiment en prison. J’avais été berné. J’avais signé un contrat mais je pensais toujours que c’était un boulot à ce moment-là. Quand on m’a dit que je ne pouvais pas partir, je me suis dit qu’il y avait une entourloupe juridique, que je ne pouvais pas partir à cause de ça70.

Quelques heures plus tard, le prisonnier Doug Korpi veut à son tour voir un responsable. Se souvenant des clauses du contrat et tirant les leçons de l’échec de son compagnon de cellule Yacco, il décide de se plaindre de douleurs à l’estomac et de maux de tête. Il est reçu par Zimbardo, Prescott et Haney. Il leur répète plusieurs fois qu’il veut sortir, qu’il veut être libéré, qu’il veut voir un psychiatre. Mais en bon directeur de prison, Zimbardo noie le poisson, puis Prescott prend Korpi à partie et le traite de mauviette. Zimbardo se méfie, il dit savoir que « les prisonniers ont prévu de simuler des problèmes psychiatriques pour voir qui pourrait sortir le premier71 ». Il conseille à Korpi de faire profil bas, de suivre les règles et d’obéir aux gardiens. Korpi répète qu’il veut sortir, Zimbardo lui propose d’être un indic et ils parlent de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Quand Zimbardo lui demande de regagner sa cellule, Korpi est scandalisé de ne pas être relâché, et de retour derrière les barreaux il décide de changer de stratégie, comme il l’indique dix-sept ans plus tard dans une interview filmée avec Ken Musen, un étudiant en communication à Stanford qui est en train de tourner bénévolement le documentaire Quiet Rage (cet extrait ne sera pas gardé au montage) :

Je suis donc dans ma cellule et je comprends que ce n’est pas en jouant au malade que je vais sortir d’ici. Je leur ai dit que j’avais mal au ventre ou mal à la tête et ça ne marche pas. Je me dis qu’il faut que je joue le type vraiment bizarre pour sortir. Mais c’est pas facile, et j’ai vu ça plein de fois en prison [il est devenu depuis psychologue et examine régulièrement des prévenus en maison d’arrêt], tu ne peux pas juste te comporter bizarrement. Tu dois te gonfler à bloc en quelque sorte, te rendre toi-même hystérique, tu dois commencer à crier, à taper sur les murs, à construire une sorte de ferveur72.

Le soir, tandis qu’il est au trou, Korpi se met à crier, à pleurer, assis contre le mur il donne des coups de pied si forts dans la porte du placard qu’il s’écorche le dos. Un gardien inquiet lui bande les yeux et l’emmène voir Haney ; Korpi est déterminé à sortir coûte que coûte mais le doctorant de Zimbardo reste impassible. Voici l’enregistrement presque intégral de leur discussion :

— C’est la deuxième fois que je te vois aujourd’hui.

— Je suis complètement niqué à l’intérieur, je me sens vraiment niqué à l’intérieur. [Il est très agité.] Faut que je sorte, faut que je… faut que je… que que que je voie un docteur, un truc, n’importe quoi. Je peux pas rester ici. Je suis niqué. Je sais pas comment vous expliquer. Je suis tout niqué à l’intérieur. Je veux sortir ! JE VEUX SORTIR MAINTENANT ! Nom de Dieu ! Vous comprenez pas ? Vous comprenez pas ? Bon Dieu !

— Pourquoi t’as arraché le truc du mur ? [Korpi a été jeté au trou pour avoir déchiré le voile qui cache la caméra.]

— Je sais pas, putain. Mais je suis pas niqué à cause de ça, je suis niqué à cause de tout ce truc. L’isolement ne m’a pas dérangé. Écoutez, je peux pas rester ici ce soir. Dr Z. a dit que demain je pourrai lui parler, mais je peux pas passer une nuit de plus ici. Je deviens putain de fou [il pleure], j’en peux plus.

— Tu vas devoir passer la nuit ici.

— Merde…

— Et il faut que t’arrête de bousiller la propriété de la prison.

— Vous pouvez appeler ma mère, c’est vraiment sérieux. Faut que je voie mon avocat maintenant. Fini de déconner. Je dois voir un avocat. Je veux dire, j’en peux plus, il faut que je voie un avocat ! Je dois voir un avocat et tout.

— Vous allez attendre que le conseiller revienne, il va revenir ce soir et vous pourrez lui parler de tout ça.

— Je peux rester assis ici ? Ces gardiens, je peux plus les entendre. Je promets que je resterai bien sage. Je veux dire, NOM DE DIEU, je brûle à l’intérieur ! VOUS COMPRENEZ PAS ?

— Je comprends.

— Excusez-moi, rien de personnel, je sais que c’est l’expérience. Je sais que dès que je serai sorti ça ira mieux. [Long silence.] Ok, qu’est-ce que je dois faire ?

— La première chose que je te demande de faire, c’est de rester éloigné de la propriété de la prison qui est hors de vos limites, et tu sais que ce mur est hors de vos limites. Ok ?

— Je veux un avocat.

— Attends une minute. Tu m’as demandé ce que tu pouvais faire, je vais te le dire.

— Je peux pas rester ici. Avant de retourner là-bas, je veux mon avocat. Je suis sérieux ! J’essaie d’être normal. Je suis normal. Je parle normalement. Je crie pas. Je veux mon avocat. Je veux…

— J’ai compris.

— Mais, mais [la voix cassée] c’est une expérience. Vous foutez la merde dans ma tête, mec, dans ma tête. Ce contrat, c’est pas de l’esclavage, je peux rompre ce contrat et ne pas être payé. C’est pas de l’esclavage. Vous avez pas le droit de foutre la merde dans ma tête !

— Je comprends. Mais je t’ai dit ce que je veux que tu fasses. Tu vas [un temps] y retourner…

— Pas tant que j’ai pas vu mon…

— … et tu vas avoir un rendez-vous avec notre psychologue…

— [inaudible]

— et il verra pour ta demande d’avocat.

[Korpi éclate en sanglots.]

— Mec, je peux pas juste rester assis ici ! Ça me fait chialer. [Il pleure bruyamment.] Pourquoi je peux pas voir un psychiatre ?

— Ça va, détends-toi.

— C’est pas contre vous, vraiment pas [il pleure toujours]. Et vous savez que je suis désolé. Je suis tellement fou de rage.

— Retire le bandeau de tes yeux. [Long silence.] Et détends-toi, ok. C’est difficile, je comprends. Je comprends quand tu dis que tu passes un mauvais moment. Là, t’es juste dans une mauvaise passe [inaudible] et il faut qu’on voie le psychologue qui devrait revenir dans une demi-heure. Et je pense que tu peux tenir encore une demi-heure.

— Vous voulez dire que vous avez le droit [il arrête de pleurer]. Je pleure plus, vous voyez. Peut-être que je me force à pleurer pour pouvoir être libéré. Je sais pas.

Le dialogue de sourds continue. Korpi menace de flanquer la caméra par terre même s’il dit n’avoir jamais été violent ; il se mouche, il soupire, Haney temporise, mais Korpi revient à la charge : « Moi je veux sortir et je vais tout faire pour sortir, même me mutiler, si je dois me couper les veines je me couperai les veines, mais je vais sortir. » Il menace à nouveau de briser la caméra, il crie qu’il va s’en prendre aux gardiens, qu’il va lui faire un procès ainsi qu’à Zimbardo. Il se plaint de maux de tête et redemande à sortir, il se fait menaçant, mais Haney est inflexible. « Ce n’est pas à moi de décider. » Il demande à Korpi d’attendre. L’enregistrement s’arrête là et Haney prendra finalement l’initiative de libérer Korpi. Dans le communiqué de presse qu’il rédige quelques heures plus tôt, Zimbardo rapporte qu’« un prisonnier est déjà en train de nous supplier de le libérer. Il verra un psychiatre et s’il est vraiment malade il bénéficiera d’une libération pour raison médicale73 ». Le lendemain, voilà comment il raconte la scène à son équipe :

Le truc intéressant, c’est les types qui sont venus nous voir hier, les deux gars qui sont venus nous demander de partir. Et j’ai dit non, vous savez on ne peut sortir qu’à deux conditions : problème de santé ou problème psychiatrique – et c’est la condition pour laquelle on a fait sortir l’un des deux. Si vous avez un truc médical ou psychiatrique, on s’en occupera immédiatement. On a quelqu’un du centre de santé de Cowell, on a prévenu les urgences de l’hôpital et je pense que le simple fait d’avoir pris toutes ces précautions leur a fait vraiment croire qu’ils ne pouvaient pas sortir74.

Les prisonniers ne s’emprisonnent donc pas eux-mêmes dans une « prison psychologique », comme le soutient Zimbardo, ils sont maintenus en détention par les expérimentateurs et c’est cet enfermement forcé qui suscite un temps la panique chez plusieurs d’entre eux. Le prisonnier Glenn Gee décrit par exemple après l’expérience ce qu’il a ressenti ce deuxième jour :

Doug est revenu et il a dit « Je ne peux pas sortir » ou un truc du genre. « Vous ne pouvez pas sortir, vous savez, vous avez renoncé à votre vie en signant ce truc en arrivant. » […] Et puis Rich est revenu aussi et il a dit : « Vous ne pouvez pas sortir. » Rich aussi essayait de sortir. Et alors on s’est sentis vraiment prisonniers. On était peut-être dans l’expérience de Zimbardo, et on était peut-être payés pour ça, mais nom de nom, on était prisonniers, on était vraiment prisonniers de ce truc75.

Il est impossible de savoir à quel point Korpi était réellement déprimé le lundi soir, mais il est certain qu’il souhaitait très clairement avoir l’air déprimé. On peut ainsi dire sans exagérer que Zimbardo a fortement incité les prisonniers voulant quitter l’expérience à simuler une dépression nerveuse. Mais ce n’est pas tout. Zimbardo voulait observer aussi des affrontements entre gardiens et prisonniers. Pour que le groupe homogène de jeunes étudiants qu’il venait de recruter se scinde rapidement en deux clans opposés comme prévu, il a encouragé les antagonismes en poussant les gardiens à la brutalité, en créant de toutes pièces des tensions et en jetant de l’huile sur le feu. Korpi, l’un des prisonniers rebelles, l’a très bien compris :

On réagit à la situation, à la manière dont les gardiens nous traitent, ne nous donnent rien, alors qu’au début on n’avait rien fait, aucun de nous n’avait rien fait, et ils ont commencé à nous emmerder. Ils ont surjoué leur rôle. Il vous aurait fallu des gardiens professionnels dès le premier jour, parce que si vous mettez les gens en colère, eh ben ils commencent à se rebeller76.

Ce qui est exactement ce que les organisateurs attendent d’eux, entre autres signes de leur immersion dans l’expérience. Jaffe révèle à l’informateur que Zimbardo place parmi les prisonniers à la suite de la révolte que le but est de « provoquer une rébellion. […] L’enjeu, c’est de voir comment on pourrait faciliter ou provoquer une tentative d’évasion77 ». (Ils n’ont pas prévu en revanche que la prison soit prise d’assaut de l’extérieur, ce qui les inquiète au point de les faire démonter leur fausse prison pendant trois heures.)

La plupart des volontaires ont répondu à l’annonce parce qu’ils pensaient que c’était de l’argent facile. S’ils voulaient presque tous être prisonniers plutôt que gardiens, ce n’est pas seulement pour des raisons politiques ou romantiques, c’est aussi qu’ils pensaient être payés à lire ou à ne rien faire tandis que les gardiens devraient s’occuper de tout un tas de choses. Doug Korpi m’a confié : « La raison pour laquelle j’ai pris ce boulot, c’est pour étudier mon SAT [examen d’admission à l’université], pour réviser mes examens. Je pensais que ce seraient deux semaines tranquilles où il ne se passerait rien78. » Ce sont les privations abusives, les règles arbitraires et les tracasseries qui provoquent chez eux des réactions extrêmes de rébellion et d’abattement. Ainsi que le remarque très justement l’un des gardiens à propos de deux prisonniers rebelles : « Quand 1037 [Rich Yacco] et 5704 [Paul Baran] sont arrivés, ils avaient l’air de penser que s’ils étaient raisonnables il ne leur arriverait rien, et ils ont très mal réagi au côté irrationnel de la situation79. » Cette tension artificielle n’est pas seulement le fait de gardiens appliquant avec zèle les consignes de Zimbardo. Elle découle aussi du ratio gardiens/prisonniers très élevé ; dans une vraie prison, on ne compte pas un gardien pour trois prisonniers. Selon le gardien Terry Barnett, qui a été tuteur dans trois prisons pour mineurs avant l’expérience,

le petit nombre de prisonniers et le taux très élevé de gardiens ont fait qu’il y avait probablement beaucoup plus de harcèlement individuel, surtout verbal, que dans une vraie prison. Chaque prisonnier avait droit à beaucoup plus d’attention qu’il n’en aurait eue dans une vraie prison. L’autre facteur qui rend cette prison unique, et c’est lié au premier, c’est que les prisonniers n’avaient pas vraiment peur de la violence de la part des gardiens et de la part des autres prisonniers80.

Ne pouvant enfermer ses prisonniers pendant des lustres ni les violenter physiquement, Zimbardo compense en leur infligeant des conditions de vie insupportables : ils sont réveillés par les gardiens à 2 h 30 et à 6 heures du matin ; ils portent en permanence des chaînes aux pieds qui leur causent des blessures et perturbent leur sommeil ; ils ne peuvent pas prendre de douche et ne peuvent se raser que la veille des visites ; leur accès aux toilettes est très restreint pendant la journée et carrément interdit la nuit ; Zimbardo qualifie lui-même la nourriture de « mauvaise », « en quantité insuffisante », « inadéquate » et plusieurs prisonniers doivent sauter le déjeuner en arrivant au Jordan Hall le dimanche81 ; aucune cellule n’ayant de fenêtre, ils sont privés pendant toute l’expérience de lumière du jour et d’air frais ; la prison baigne rapidement dans une odeur pestilentielle (« l’air est oppressant », relève le prêtre lors de sa visite82) ; les détenus sont également privés de leurs cigarettes et aussi, au début, de leurs lunettes de vue ; et ils n’auront jamais droit à leurs livres ni aux films promis, ni à aucune forme d’activité constructive ou de distraction83.

C’est ce régime d’oppression, d’arbitraire, d’ennui, de frustration, de claustrophobie, de désorientation, de manque d’hygiène et d’injustice qui provoque logiquement une rébellion dès le matin du deuxième jour. L’effet combiné de ces conditions a de quoi affecter les plus endurcis des étudiants. Pour ne prendre que cette variable, Zimbardo avoue dans L’Effet Lucifer qu’« il est difficile de déterminer les effets sur leur humeur et sur leur pensée de ces perturbations si fréquentes de leur sommeil et de leurs rêves. Ces effets ont probablement été considérables84 ».

Nous avons vu que si les expérimentateurs ont parfois voulu susciter des affrontements et même des évasions, à d’autres moments ils ont recommandé aux prisonniers d’obéir et de se soumettre. Banks explique par exemple à Yacco le lundi après-midi, en présence du gardien Barnett : « Si tu peux trouver le moyen d’être un peu plus coopératif, alors je suis sûr que les gardiens te traiteront mieux85. » Zimbardo conseille de même à Korpi, lorsqu’il lui demande d’être libéré :

Tu dois obéir. La plupart des trucs que tu demandes sont des privilèges, tu dois montrer que tu les mérites. Vous êtes en prison, pas en liberté, et aussi longtemps que vous êtes en prison, vous devez mériter vos privilèges. Votre comportement d’hier était relativement bon et c’est pour ça qu’on a prévu que vous receviez des visites, et c’est pour ça qu’on vous laisse écrire du courrier. Aujourd’hui, on allait même vous filer vos bouquins, mais vous avez tout fait foirer86.

Les expérimentateurs poussent également à la soumission les prisonniers qui veulent sortir en leur faisant croire que le comité de probation pourra libérer ceux qui se comportent bien, nous le verrons bientôt. En définitive, si l’on ne peut affirmer comme dans le cas des gardiens que les prisonniers ont été formés, il est clair qu’ils ont reçu eux aussi des instructions et des indications quant au rôle qu’ils devaient jouer.

5

Qu’ils soient journalistes ou chercheurs en sciences sociales, tous les enquêteurs le savent : les interviewés tendent à répondre ce qu’ils pensent que les interviewers ont envie d’entendre. C’est particulièrement vrai durant les expériences scientifiques. Le fait de s’être portés volontaires pour une expérience, d’y consacrer du temps et d’en tirer éventuellement une rémunération incite la plupart des sujets à se plier aux quatre volontés de l’expérimentateur ; ils veulent même généralement si bien faire qu’il est difficile de trouver une tâche qu’ils refusent d’accomplir, quels que soient son insignifiance ou son inconfort. Ce phénomène a fait l’objet en 1962 d’une expérience de Martin Orne, professeur de psychologie à l’université de Pennsylvanie :

Nous avons essayé d’imaginer une série de tâches que les sujets refuseraient de faire ou ne feraient que très brièvement. Les tâches étaient conçues pour être psychologiquement nocives, absurdes ou ennuyeuses davantage que douloureuses ou fatigantes. Une tâche consistait par exemple à remplir des feuilles d’additions. Le sujet devait effectuer 224 additions pour compléter une feuille ! On confiait à chaque sujet une pile de quelque 2 000 feuilles – une tâche clairement impossible à accomplir. Après avoir reçu ses instructions, le sujet était privé de sa montre et l’expérimentateur lui disait : « Mettez-vous au travail, je reviens. » Cinq heures et demie plus tard, l’expérimentateur finissait par abandonner ! Dans la plupart des cas, les sujets ont eu tendance à continuer ce type de tâches pendant plusieurs heures, généralement sans perdre beaucoup en efficacité1.

Orne a ensuite rendu son expérience encore plus absurde et frustrante en demandant aux sujets de piocher une carte chaque fois qu’ils finissaient une feuille d’addition. Toutes les cartes donnaient la même consigne : « Déchirez la feuille que vous venez de remplir en au moins 32 morceaux et complétez la feuille d’addition suivante ; quand vous aurez rempli cette feuille, piochez à nouveau une carte et suivez ses instructions. Travaillez aussi soigneusement et aussi vite que possible. » À la surprise d’Orne, aucun volontaire n’a demandé à quitter l’expérience après s’être aperçu que les cartes portaient toutes la même instruction, et tous ont continué à travailler pendant plusieurs heures. Comment expliquer cet acharnement insensé ?

D’après Orne, la plupart des volontaires portent « en haute estime les buts de la science et des expériences scientifiques », ils font confiance à l’expérimentateur et ils veulent être de « bons sujets »2. À la fin d’une expérience ils demandent souvent avec appréhension à l’expérimentateur s’ils ont fait ce qu’il fallait. Ayant plus ou moins compris où celui-ci voulait en venir, ils ont tendance à vouloir satisfaire ses attentes, consciemment ou inconsciemment (même si une toute petite minorité peut vouloir au contraire fausser les résultats). « L’ensemble des signaux qui trahissent les hypothèses d’une expérience détermine de façon significative le comportement des sujets, conclut Orne. Nous avons appelé cet ensemble de signaux les “exigences de la situation expérimentale” (demand characteristics of the experimental situation)3. » Sous l’influence de ces signaux, le volontaire ne répond pas à la situation mais à ce qu’il imagine que l’expérimentateur attend de lui. Voilà pourquoi les hypothèses d’une expérience sont d’ordinaire cachées aux sujets (Milgram leur fait croire par exemple qu’il s’intéresse à la mémoire). Dans les tests en double aveugle, ces hypothèses sont même cachées à l’expérimentateur chargé du bon déroulement de l’expérience.

Mais même quand les hypothèses sont volontairement dissimulées, les exigences de la situation transparaissent en général de bien des manières : la façon dont l’expérience est mise en scène et présentée, les instructions explicites et implicites de l’expérimentateur, les éventuelles rumeurs circulant sur le campus, la manière dont les volontaires sont recrutés ou encore le protocole qu’ils doivent suivre. Par son attitude et ses réactions, l’expérimentateur laisse entendre ce qui est « bien » et ce qui est « mal », ce qui est « normal » et ce qui est « déviant », ce qui est attendu ou jugé sans intérêt. Que ces signaux donnent une image exacte ou non des résultats espérés, peu importe, ils influent sur la manière dont les volontaires réagissent à la situation expérimentale. Et pourtant, dans la très grande majorité des cas, l’expérimentateur et le volontaire, tous deux soucieux de la réussite de l’expérience, font comme si de rien n’était, même après la fin de l’expérience, et ces multiples biais ne font même pas l’objet d’une notule au fin fond des articles scientifiques.

En plus de ces exigences de la situation expérimentale, qui dépendent largement de la perception des volontaires, toute expérience doit compter avec les « biais de l’expérimentateur », un phénomène que le psychologue Robert Rosenthal connaît mieux que personne. Au milieu des années 1950, alors qu’il finissait sa thèse, ce futur professeur de psychologie à Harvard se rendit compte qu’elle était quasiment bonne à jeter à la poubelle : « J’avais induit les sujets de mes expériences à me donner les réponses qui collaient avec mes hypothèses ou avec mes attentes » se souvient-il quarante ans plus tard4. Rosenthal lance alors une série d’expériences visant à mesurer cet effet insidieux, et il montre rapidement que les réactions des volontaires dépendent du sexe et de la couleur de peau de l’expérimentateur, de son statut, de son intelligence, de son anxiété, de son aisance mais aussi de son état de fatigue, de son excitation et de son intérêt pour l’expérience (il ne fera pas passer un test de la même manière aux premiers volontaires et aux derniers)5. Les attentes et les espoirs d’un expérimentateur peuvent biaiser en particulier la manière dont l’objet de l’expérience et ses hypothèses sont choisis, dont les volontaires sont recrutés ou dont les données sont récoltées et traitées ; en règle générale, plus l’expérimentateur est impliqué et plus les sujets le sont aussi. Il a beau faire comme s’il était absent ou invisible, son ombre plane sur ses expériences comme celle d’un Dieu sévère.

En 1966 Rosenthal regroupe ses recherches sur les biais de l’expérimentateur dans un ouvrage qui devient rapidement un classique de la psychologie expérimentale, où il révèle que les attentes des expérimentateurs influent bel et bien sur les performances des sujets, même quand ces sujets sont des souris6. Il imagine l’année suivante de tester cet effet avec des professeurs et des enfants dans une école publique élémentaire de Californie ; après avoir choisi 20 % des élèves au hasard il confie à leurs maîtres que, d’après ses évaluations, ces enfants sont capables de grands progrès – comme Rosenthal l’explique vingt ans plus tard, « si les souris deviennent plus intelligentes quand on s’attend à ce qu’elles le soient, il n’était pas absurde de penser que les enfants peuvent devenir plus intelligents quand leurs professeurs s’y attendent7 ». Rosenthal et sa collègue Lenore Jacobson publient les résultats de cette étude en 1968 sous le titre Pygmalion à l’école, et le livre devient vite un best-seller international. De fait l’expérience a été concluante : en huit mois, le Q.I. des enfants présentés comme brillants et leurs progrès en lecture ont « augmenté d’une façon beaucoup plus sensible que ceux du reste de leurs camarades non signalés à l’attention de leurs maîtres8 ». Si les résultats de Pygmalion à l’école ont été depuis remis en cause9, l’existence de multiples « biais de l’expérimentateur » a été solidement établie.

Lorsqu’il monte l’expérience de Stanford, Zimbardo connaît très bien les distorsions que peuvent induire les exigences de la situation et les biais de l’expérimentateur. Il a écrit cinq ans plus tôt qu’« il est courant dans un laboratoire qu’une forte motivation produise des effets psychosomatiques, finalisés, instrumentaux, fantaisistes ou de désorganisation mentale […]. Par contraste, hors du laboratoire, quand les gens ne sont plus des sujets expérimentaux, nous observons qu’un jeûne prolongé, la soif, la privation de sommeil, la vigilance, l’isolement social et même le célibat produisent souvent moins d’effets psychologiquement importants, voire pas d’effets du tout10 ». Zimbardo a par ailleurs été l’élève de Hovland, qui a montré en 1959 qu’une expérience sur le changement d’attitude parvient toujours à faire changer l’attitude des sujets11 – Zimbardo considère même Hovland comme son « premier mentor en psychologie sociale12 » et il le compte parmi les trois psychologues sociaux expérimentaux qui ont eu le plus d’impact sur lui, avec Milgram et Schachter13. Zimbardo cite l’article de Hovland de 1959 et celui d’Orne sur les additions fastidieuses dans un rapport qu’il rend au Bureau de recherche de la Marine sept mois avant son expérience sur la prison14 ; ses études sur les confessions obtenues par les policiers l’ont également convaincu de la puissance des effets des « exigences de la situation d’interrogatoire ». Il écrit à la fin des années 1960 avec Scott Fraser, son étudiant qui a observé leur Oldsmobile se faisant vandaliser dans le Bronx, un article sur « L’obéissance du sujet : ce que cela fait de savoir qu’on participe à une expérience15 ». Ce papier est présenté en avril 1968 lors d’une conférence de l’Association des psychologues de l’Est, dans un panel présidé par Ralph Rosnow, le mentor de Rosenthal, et durant cette conférence Zimbardo préside un autre panel où il est directement question de l’influence que les expérimentateurs peuvent avoir sur les sujets de leurs expériences16.

Lorsqu’il monte son expérience, Zimbardo sait donc très bien qu’il crée une situation où gardiens et prisonniers seront en état de confusion, soumis à sa double autorité de scientifique et de directeur de prison, aptes à faire et à dire n’importe quoi pour faire de son expérience une réussite (comme enfermer des gens dans un placard ou avouer des crimes qu’ils n’ont pas commis). Il sait qu’il crée une situation aux exigences multiples, et cela d’autant plus que les gardiens sont informés par avance des objectifs poursuivis par les expérimentateurs, et que tous les participants connaissent l’objet de cette « expérience de psychologie sur la vie en prison17 », comme le signale la petite annonce à laquelle ils ont répondu. Les exigences de la situation sont d’autant plus fortes que l’expérience est plusieurs fois présentée aux participants comme « importante » et qu’ils sont conscients d’avoir été « choisis » – Jaffe dit par exemple aux gardiens pendant leur journée de formation : « Beaucoup de choses qui vont se passer dépendent de vous. Vous avez été sélectionnés, c’était un truc pas mal sélectif18. »

Pour ne rien arranger, plusieurs volontaires ont déjà participé à de multiples expériences scientifiques et connaissent les règles du jeu. Le gardien réticent John Mark explique par exemple à Zimbardo qu’il a participé à une vingtaine d’expériences de psychologie à Stanford19. James Peterson, un gardien suppléant qui est intervenu trois fois pendant les six journées, finissait à l’époque son master d’ingénierie informatique à Stanford ; il m’a raconté d’un ton amusé avoir participé à des expériences de psychologie à Stanford et avant cela à l’université du Michigan, où il a passé sa licence. « Je me souviens d’une expérience à Stanford pour l’hôpital des Vétérans, on m’a donné une sorte de sédatif et on m’a demandé de respirer dans un sac en papier pendant qu’on mesurait combien de temps je mettais à ne plus pouvoir respirer du tout. Ça n’a duré que deux heures et c’était très bien payé, même si en fait en rentrant chez moi j’ai dormi six ou sept heures d’affilée à cause du sédatif. Dans une autre expérience, il fallait porter un Holter et vous receviez une prime si vous arriviez à ralentir votre rythme cardiaque20. » Le gréviste de la faim Clay Ramsay, qui vivait en colocation dans une ville voisine mais qui n’était pas étudiant à Stanford (comme la grande majorité des autres volontaires), m’a confié que « beaucoup de jeunes du coin avaient l’habitude de squatter le café de l’université Stanford. C’était un très grand café et on était sûrs de croiser des gens qu’on connaissait. Les gens discutaient, ils jouaient aux cartes, ils vendaient de la drogue, et il y avait un panneau d’affichage avec toutes sortes d’annonces et notamment des appels à volontaires pour des expériences scientifiques. J’adorais participer à des expériences scientifiques. Il y avait beaucoup de gens intéressants qui travaillaient à Stanford à l’époque21 ». Le gardien Karl Van Orsdol, qui a grandi à Palo Alto, se souvient d’avoir participé « à une expérience à Stanford sur l’hypnose à l’époque, avec ma sœur, pour gagner un peu d’argent un été22 ». Certains étudiants semblent si familiers de ces exercices qu’ils signalent à Zimbardo et à ses assistants plusieurs failles béantes dans leur protocole. Le prisonnier Glenn Gee interroge par exemple Banks juste après sa libération : « C’est bien gentil de jeter une bande de types en prison et de vous demander “Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?”, mais c’est trop large comme question, c’est trop spéculatif. […] Est-ce que vous avez des variables de contrôle que vous changez d’un jour sur l’autre pour voir quelles réactions ça provoque ? » Et Banks lui répond qu’en effet « le protocole expérimental est très très embrouillé en termes de contrôles stricts23 ». Une lettre envoyée à Zimbardo deux mois après l’expérience par l’ancien gardien Terry Barnett, alors en master de sociologie à New York, confirme le sentiment de Gee ; selon lui l’expérience « a été conduite de manière trop cavalière […]. Trop de choses étaient décidées au dernier moment et jetées dans le chaudron pour voir quel effet ça ferait24 ».

Il est étonnant qu’un professeur titulaire appartenant à l’un des départements de psychologie les plus prestigieux du pays n’ait pas pris garde aux exigences de la situation et aux biais de l’expérimentateur, phénomènes qui étaient alors bien connus des chercheurs en psychologie expérimentale. Zimbardo était-il par exemple obligé de révéler le but de l’expérience aux gardiens ? Avait-il besoin de leur faire croire qu’ils étaient eux aussi des expérimentateurs ? Devait-il absolument jouer lui-même le rôle du directeur de prison ? Beaucoup d’observateurs extérieurs en doutent et, dans les mois qui suivent, Zimbardo reçoit plusieurs lettres pointant les biais introduits par les exigences de la situation25. Nous avons déjà eu l’occasion d’entendre sa défense et c’est la même depuis quarante-cinq ans : les sujets d’une expérience ne font pas une dépression nerveuse juste pour faire plaisir à l’expérimentateur. Nous savons maintenant ce que vaut cette réponse.

Tandis que les lettres affluent, l’un des étudiants de Zimbardo, Greg White, qui n’a pas participé à l’expérience mais qui l’a préparée et qui était auparavant dans son séminaire de licence avec Jaffe, analyse les bandes vidéo et d’autres données tirées de l’expérience tout en aidant Zimbardo à réaliser son diaporama. Son rapport fait état très pertinemment de ses

doutes concernant le rôle qu’ont joué les exigences de la situation expérimentale. Tout d’abord, le degré auquel les expérimentateurs ont poussé les gardiens à entrer dans leur rôle, même s’il n’est pas établi avec certitude, apparaît considérable. Les effets du simple label « gardien » sont donc de fait inconnus. […] Les prisonniers et les gardiens pouvaient facilement supposer que les expérimentateurs voulaient que leur étude montre de la brutalité, de la peur, de la rébellion, etc. Cela semble particulièrement vrai des gardiens. […] Ils étaient davantage des « gardiens » qu’ils n’auraient pu l’être sans que les exigences de la situation les poussent 1) à se comporter comme des gardiens le devraient, 2) à faire de l’expérience un succès, et 3) à être coachés26.

Greg White fait remarquer que, dans les expériences sur l’hypnose, on demande souvent à un participant de simuler un état hypnotique pour voir quel genre de comportements stéréotypés il développe et pour ainsi mieux démasquer les simulateurs en cours d’expérience (ces simulateurs tendent presque toujours à surréagir). White a l’impression que ce zèle excessif à vouloir « faire vrai » caractérise particulièrement l’attitude des gardiens, dont il dénonce les « rôles sursimulés27 ». Orne recommande quant à lui de mener des entretiens ou de faire remplir des questionnaires après les expériences pour essayer de mesurer à quel point les sujets ont obéi aux exigences de la situation28. Hélas, on ne trouve nulle trace de telles démarches avant, pendant et après l’expérience de Zimbardo. Les questionnaires postexpérimentaux qu’il distribue aux participants au lendemain de l’expérience, un mois après et encore deux ans plus tard ne posent pas la moindre question permettant de faire apparaître dans quelle mesure ils ont modifié leur comportement pour produire les résultats qu’il espérait.

En 1962, lors d’une conférence de psychologie sponsorisée par le Bureau de l’armée de l’air pour la recherche scientifique (Air Force Office of Scientific Research), un proche collaborateur de Festinger, Henry Riecken, a décrit un autre moyen de déceler les effets des exigences de la situation : faire venir des volontaires dans le laboratoire, leur montrer le dispositif expérimental, leur détailler le protocole, leur lire les instructions, puis immédiatement après les débriefer comme s’ils avaient effectivement participé à l’expérience. Une telle démarche doit permettre de voir s’ils comprennent les finalités de l’expérience et le type de comportements stéréotypés qu’ils imaginent29. C’est ce qu’ont fait un sociologue de l’université de Boston et un psychologue du Boston College avec l’expérience de Stanford. Ils ont donné à cent quatre-vingt-cinq étudiants la petite annonce publiée par Zimbardo, une description des droits et des privilèges auxquels les sujets ont accepté de renoncer pour pouvoir participer, ainsi qu’une description des arrestations et de la procédure d’incarcération. Puis ils ont demandé aux étudiants de deviner ce que Zimbardo cherchait à prouver. Sans surprise, les quatre cinquièmes des étudiants sont tombés juste, et presque 90 % ont compris que l’on attendait des gardiens qu’ils « oppressent, agressent, soient hostiles, humilient30 », comme le précise le compte rendu de cette expérience, publié en 1975 dans le journal officiel de l’Association américaine de psychologie.

Ayant compris cela lui aussi, l’un des gardiens de Zimbardo a démissionné – un fait intéressant dont je n’ai trouvé mention qu’une seule fois en quarante-sept ans, dans le communiqué de presse du deuxième jour de l’expérience : « L’un des gardiens a refusé de continuer parce qu’il trouvait que “c’était trop lourd”31. » Voilà tout. Kent Cotter, un volontaire retenu pour être gardien, a en effet appelé Zimbardo juste après la journée de formation, le dimanche en fin d’après-midi, pour lui dire qu’il ne voulait plus participer. D’après les notes prises par Zimbardo lors de l’appel, Cotter lui a dit : « Je ne suis pas d’accord avec la façon dont les prisonniers vont être traités. Au fur et à mesure que la réunion d’intégration avançait, la manière dont vous insistiez sur les choses, il y aura trop de harcèlement32. » Cotter m’a confirmé cela par téléphone en ajoutant : « Je me demandais quand un journaliste finirait par m’appeler33. »

Zimbardo admet dans son premier article scientifique sur l’expérience que « les exigences de la situation ont évidemment exercé une certaine influence directrice » sur le comportement des gardiens et des prisonniers34, et il essaie de s’en sortir en invitant le lecteur à s’intéresser surtout « aux circonstances où les exigences des rôles étaient minimales, quand les sujets croyaient qu’ils n’étaient pas observés, ou bien quand ils n’obéissaient pas aux contraintes imposées par leurs rôles35 » ; il faut ainsi, recommande-t-il souvent, se concentrer sur le tour de garde de nuit, celui où officiait David Eshleman, le gardien le plus dur surnommé « John Wayne », car c’est à ce moment qu’eurent lieu la plupart des sévices, motivés par l’anonymat de la nuit. Mais on pourrait répondre que les gardiens se sentant observés et filmés en permanence (pourquoi faire une expérience si ce n’est pas pour en mesurer les résultats ?), ces mauvais traitements sont peut-être seulement liés à une personne qui était de garde la nuit, Eshleman, qui se trouvait par ailleurs être de grande taille, avoir des ambitions d’acteur, être le fils d’un professeur de Stanford et venir de subir un bizutage. On pourrait répondre aussi que les sévices ne concernent que le premier tour de garde de nuit, entre 18 heures et 2 heures du matin, l’équipe chargée de la seconde partie de la nuit ne montrant aucun penchant au sadisme, comme le note un de ses gardiens à propos des trois dernières journées d’expérience :

Mercredi : les prisonniers se sont presque tout le temps bien tenus, et donc les garder s’est révélé assez simple […].

Jeudi : sentiment de calme tout au long de la journée. Tous les prisonniers se sont bien tenus, sauf un qui a dû être brièvement mis au trou. […]

Vendredi : tout le monde s’est bien tenu, sauf 416 qui a refusé de manger36.

Dans la plupart de ses écrits, Zimbardo résout le problème des exigences de la situation en les ignorant purement et simplement. Le terme n’apparaît pas une seule fois dans L’Effet Lucifer, et quand il cite Orne et Hovland dans ses articles c’est pour appuyer la thèse situationnelle, sans faire référence à l’expérience de Stanford : « Des recherches dans différents domaines montrent clairement qu’il est facile de produire des comportements sous le contrôle de la situation37 » écrit-il par exemple en 1972. Mais pourquoi Zimbardo passe-t-il les exigences de la situation à la trappe alors qu’il entend justement prouver leur influence ? Tout simplement, peut-on imaginer, parce qu’il n’a aucun moyen de distinguer dans son expérience entre ce qui relève de la situation carcérale et ce qui relève de la situation expérimentale : les deux y sont inextricablement mêlées. Non seulement Zimbardo a installé sa prison dans l’université, non seulement il est à la fois directeur de prison et expérimentateur en chef, mais en plus il ne compare jamais sa prison à de vraies prisons et il n’emploie ni groupe contrôle ni simulateurs. Pire, en voulant amplifier les exigences de la situation carcérale, il amplifie en fait les exigences de la situation expérimentale, biaisant son expérience de part en part. On comprend que Zimbardo ait voulu éviter d’attirer l’attention sur les failles de son protocole en parlant des exigences de la situation ; mieux valait ne rien dire.

En réalité les exigences de la situation expérimentale sont si fortes qu’il vaudrait mieux parler d’une simulation que d’une expérience. Si une expérience ressemble à un examen improvisé, une simulation a des allures de jeu de rôles : un peu comme les simulateurs volontaires des expériences sur l’hypnose, les participants sont informés des résultats attendus et ils doivent jouer un rôle de manière à produire ces résultats. Zimbardo l’avoue à plusieurs de ses correspondants, comme en mars 1972 en réponse à une avocate intéressée par cette « simulation » : « Notre étude était en effet une simulation – peut-être la simulation la plus totale et la plus puissante jamais conduite38. » Sous sa plume, les termes « expérience » et « simulation » se mêlent souvent. Il parle tour à tour de « prison simulée », de « simulation de prison », d’« emprisonnement simulé », d’« expérience de prison simulée »39 et de choses aussi indéfinissables qu’une « simulation fonctionnelle de la psychologie de l’emprisonnement40 ». On pourrait aussi parler d’une « démonstration » au sens où les conclusions étaient écrites à l’avance. C’est l’avis de l’ancien doctorant de Zimbardo à NYU, Scott Fraser, qui m’a expliqué que, « d’un point de vue méthodologique, l’expérience de la voiture vandalisée n’était pas une “expérience”, c’était une “démonstration”. Dans une expérience, vous auriez eu des groupes témoins, vous auriez eu des assignations aléatoires, vous auriez eu des réplications, vous auriez eu suffisamment de participants pour détecter des différences de magnitude, et la démonstration de la voiture vandalisée n’avait rien de cela. Ce n’était donc pas une expérience scientifique, c’était une démonstration, une démonstration exploratoire pourrait-on dire. Et l’expérience de Stanford sur la prison était aussi une démonstration, ce n’était pas une expérience41 ».

Rappelons pour finir que ces exigences de la situation sont d’autant plus fortes que l’expérience met gardiens et prisonniers dans la situation d’élèves sous l’autorité d’un professeur – et d’un professeur de psychologie, supposé en tant que tel fin connaisseur des arcanes de l’âme humaine. Étudiants sélectionnés, briefés, observés, ils obéissent moins à Zimbardo-le-directeur-de-prison qu’à Zimbardo-le-professeur. Malgré l’humeur anti-autoritaire de l’époque, on sent dans leurs rapports et leurs interviews une vraie révérence à l’égard de Zimbardo, qui n’est quasiment jamais blâmé pour les dysfonctionnements de sa prison. Tous se plient avec beaucoup de bonne volonté aux tests qui précèdent l’expérience et à ceux qui la suivent. Loin d’être happés par la prison au point d’en oublier la réalité, gardiens et prisonniers ont été la plupart du temps conscients qu’ils participaient à une expérience et ils en comprenaient très bien les objectifs. Ils ont ainsi davantage réagi aux exigences de la situation expérimentale qu’aux exigences de la situation carcérale.

Au cours du débriefing qui a lieu le dernier jour, David Eshleman confesse par exemple : « Je me suis dit que ce serait mieux pour l’expérience si je mettais en scène ce que je croyais être une relation réaliste entre gardiens et prisonniers. […] Pendant toute l’expérience, j’étais un acteur, et j’y mettais de la grandiloquence. […] Je jouais un rôle42. » Il explique au journaliste de NBC qui l’interviewe deux mois plus tard : « J’ai cru que, pour que l’expérience produise des résultats, je devais être plutôt radical dans ce que je faisais. Je croyais qu’il n’y aurait aucun résultat si les gens se disaient qu’il ne leur arriverait rien hormis, vous voyez, dormir vingt-quatre heures par jour et empocher leur argent. […] J’essayais d’en tirer des résultats pour le docteur Zimbardo43. » Il a affirmé à ce journaliste, durant la préparation du reportage : « J’étais tout le temps conscient que c’était une expérience44. » Et il confirmera deux ans plus tard à Zimbardo que son « comportement n’était pas authentique ou naturel mais contraint45 ». Aucun de ces témoignages n’a été gardé au montage.

Terry Barnett, le deuxième gardien le plus zélé, a lui aussi expliqué son implication en ces termes : il voulait faire de l’expérience un succès. Voici ce qu’il écrit à Zimbardo trois mois après l’expérience : « Je jouais en permanence, […] j’étais tout le temps très conscient des responsabilités des gardiens et des expérimentateurs ; je l’ai dit à plusieurs personnes à différents moments, y compris à vous pendant le débriefing46. » Et encore trois mois après : « J’étais bien conscient que, pour que l’expérience soit fructueuse, les “gardiens” devaient agir comme des gardiens. […] J’avais le sentiment que l’expérience était importante et qu’en me comportant comme un gardien je pouvais aider à découvrir comment les gens réagissent vraiment à l’oppression47. »

On peut comprendre que les gardiens les plus durs aient voulu se justifier devant des journalistes et se déculpabiliser de leur violence excessive. Mais quelles raisons auraient-ils eues de mentir en privé à un professeur qu’ils respectaient ?

Tous les participants ont également signé un contrat avec l’université, qui stipule : « Il est attendu de moi que je respecte les instructions des membres de l’équipe du projet ou des autres participants au projet. Je participe à cette recherche en pleine connaissance de la nature de cette recherche et de ce que l’on attend de moi48. » Ils se sont donc engagés à obéir à Zimbardo et à mettre en œuvre son programme, et l’expérimentateur ne manque pas de le leur rappeler (par exemple quand il enjoint Jaffe de rappeler à John Mark que c’est son job d’être un gardien dur et qu’il est payé pour ça49). Zimbardo et son équipe sont tout le temps dans les parages, soit dans la salle des gardiens, soit dans celle des expérimentateurs, soit dans le bureau de Zimbardo, soit carrément dans le couloir pour conduire des visites, inspecter les cellules ou passer en revue les gardiens ; ils diffusent des messages par des haut-parleurs et ils interviewent les uns et les autres à plusieurs reprises lors de l’expérience. En tant que « sujets », gardiens et prisonniers sont soumis au bon vouloir des expérimentateurs ; comme s’en vante Zimbardo dans L’Effet Lucifer,

c’est le confort que permet le laboratoire de recherche, l’expérimentateur dirige. C’est son monde, il contrôle ce qui se passe. Le sujet est sur son territoire. C’est la belle relation hôte-invité, et c’est vous qui invitez. C’est ce que recommandent les manuels d’interrogatoire de police : « N’interrogez jamais les suspects ou les témoins chez eux : amenez-les au commissariat, où vous pouvez tirer avantage de leur perte de repères, profiter de l’absence de soutiens sociaux, et en plus vous n’aurez pas à craindre les interruptions imprévues »50.

Dans une telle situation d’asymétrie, le scientifique dispose du savoir et du pouvoir ; il est chez lui, il sait, il décide, il commande. Les participants ne sont que des invités, ils consentent, respectent, obéissent et ne s’en vont pas sans autorisation. Les gardiens ne sont pas incités à improviser mais à suivre la volonté d’un patron protecteur et clairvoyant. Un gardien dit par exemple au cours d’un débriefing, au lendemain de l’expérience : « Il y a un autre truc qui sonne faux. Vous êtes l’expérimentateur et en un sens on est comme vos employés, et en un sens on vous fait tous confiance, vous voyez, et on savait que l’un de vous était en train d’écouter, et on disait : “Il va s’en occuper.” On vous faisait confiance51. »

Les assistants de Zimbardo, qui sont en réalité ses étudiants, ne lui sont pas moins soumis. Jaffe écrit par exemple dans son carnet de notes qu’il avait « peur de faire échouer l’expérience très coûteuse du Dr Zimbardo52 ». Haney, Banks, Jaffe et White peuvent critiquer ici ou là le protocole et ses résultats, ils n’en continuent pas moins de travailler loyalement pour leur professeur ; typiquement le rapport de Greg White critiquant la récolte fantaisiste des données se termine par une page très professionnelle de « recommandations pour l’analyse » expliquant à Zimbardo comment traiter scientifiquement ces données irrecevables53. Que la quasi-totalité des participants soient alors étudiants et que l’université Stanford soit déjà très prestigieuse et très influente n’ont pu que renforcer l’autorité de Zimbardo (très prosaïquement, l’université contribue à environ un tiers du budget de la petite ville limitrophe de Palo Alto54, où résident presque la moitié des participants)55. Dans de telles circonstances, les suggestions des tuteurs scientifiques sont interprétées comme des ordres directs, leur silence est perçu comme un encouragement et ce qu’ils ordonnent est indiscutable.

*

Zimbardo a cherché immédiatement à lier son expérience à des événements historiques, comme pour en asseoir la véracité et en accroître la puissance explicative. Le diaporama fait ainsi trois fois référence à Auschwitz avant de se conclure sur Attica, et L’Effet Lucifer convoque le massacre de Jonestown, le 101bataillon étudié par Browning, Auschwitz aussi, les génocides khmer et rwandais, les bizutages ou encore les attentats suicides. Mais Abu Ghraib occupe une place particulière dans la postérité de l’expérience. Zimbardo en a fait une sorte d’événement jumeau validant a posteriori ses résultats, comme si sa prison avait « prédit » celle d’Abu Ghraib. Devenu expert psychologue pour l’un des soldats accusés, il revendique une connaissance approfondie de la prison irakienne et s’autorise de nombreux rapprochements entre les deux situations.

Pour Zimbardo, ce qui existe essentiellement entre ces situations, ce sont des « parallèles visuels56 » (sacs sur la tête, nudité, simulation d’actes sexuels). De fait leur point commun le plus évident est qu’ils ont été abondamment photographiés et que ces images ont été très médiatisées. Mais au-delà de ces ressemblances superficielles, les abus commis à Abu Ghraib n’ont rien à voir avec ceux perpétrés dans les sous-sols du Jordan Hall. Dans la prison irakienne les détenus ont été frappés, giflés, étouffés jusqu’à l’évanouissement, menottés de longues heures dans des positions inconfortables ou douloureuses, menacés avec des armes, effrayés par des chiens, enfermés dans le noir complet des jours entiers, réveillés toutes les heures pendant parfois soixante-douze heures d’affilée, forcés à porter des sous-vêtements féminins, forcés à se masturber en groupe, brûlés à la cigarette, empilés et écrasés. Ils ont dû dormir nus et sans couverture par des températures proches de zéro, prendre des douches froides, des soldats ont écrasé leurs doigts et leurs orteils, sans parler des cas de viols ou des prisonniers morts sous la torture57.

Les atrocités commises à Abu Ghraib ont surtout eu lieu en octobre 2003, à un moment où les milices irakiennes lancent quotidiennement des dizaines d’attaques contre l’armée américaine. Des attentats suicides viennent de faire des centaines de morts et ont chassé du pays les Nations unies, la Croix-Rouge et plusieurs autres organisations internationales. Selon un journaliste américain qui séjourne fréquemment en Irak à l’époque, les officiers américains ne savaient guère qui décimait leurs troupes « et ils étaient de plus en plus anxieux de le découvrir58 ». Après chaque attaque des Irakiens sont arrêtés, souvent au hasard, simplement parce qu’ils étaient dans le coin, et ils sont jetés en prison pour être interrogés. Abu Ghraib a la particularité d’être au milieu d’une zone de combat. En octobre 2003 elle subit tous les jours des tirs de mortier, elle manque de nourriture, d’eau, de matériel médical et d’électricité ; les toilettes débordent constamment, le sol est jonché de déchets et de débris, les rats pullulent. La prison compte alors sept mille détenus dont des femmes, des enfants de douze ans à peine, des malades mentaux, des tuberculeux et des diabétiques ; pour les garder, en ce mois d’octobre 2003, seulement quatre-vingt-douze soldats de la police militaire américaine, pour la plupart des réservistes mal entraînés et ne parlant pas arabe59. Les tours de garde durent fréquemment entre douze et seize heures, sept jours sur sept, et les gardiens doivent se protéger des insurgés qui assaillent la prison mais aussi des détenus que certains soldats irakiens corrompus aident à essayer de s’échapper, parfois en leur fournissant des armes. Selon un officier américain cantonné dans la prison à cette époque, la situation était « incroyablement dangereuse, avec un moral à zéro et un stress au maximum60 ». Une telle situation n’a rien à voir, même de très loin, avec l’expérience de Zimbardo.

Officiellement sous la responsabilité de la générale de brigade Janis Karpinski, qui supervise également une quinzaine d’autres centres de détention en Irak, Abu Ghraib abrite en fait une kyrielle d’organisations : la police militaire, le service de renseignement de l’armée, le FBI, la CIA, l’Agence du renseignement de la défense (DIA), le Bureau d’investigation criminelle (CID), la Task Force 121, l’Autorité provisoire de la coalition, des sous-traitants privés comme CACI International ou Titan et ce que les militaires appellent les « autres agences gouvernementales » (OGA) telles que la NSA. Difficile pour un simple soldat de s’y retrouver dans cet écheveau de chaînes de commandement, et difficile aussi de comprendre quelles règles s’appliquent aux prisonniers : non seulement les « procédures standard » diffèrent selon les organisations mais le cadre légal des opérations est flou : le 7 février 2002, George W. Bush a créé un vide juridique en affirmant que la convention de Genève sur les prisonniers de guerre ne s’appliquait ni aux membres d’Al Qaïda ni aux Talibans, et dans la foulée son ministre de la Défense Donald Rumsfeld a approuvé l’utilisation de la torture à Guantánamo. Un mémorandum du 11 octobre 2002 autorise ainsi les interrogateurs à :

– utiliser des positions stressantes (comme se tenir debout) pendant quatre heures maximum ;

– mettre un capuchon sur la tête d’un détenu pendant son transport et son interrogatoire ;

– le priver de lumière et de stimuli auditifs ;

– lui retirer ses vêtements ;

– utiliser les phobies du détenu (comme la peur des chiens) pour le stresser61.

Les soldats américains qui gardent Abu Ghraib reçoivent régulièrement l’ordre de « préparer » (soften up) les prisonniers entre deux interrogatoires en utilisant ces méthodes. L’un des rapports d’enquête le dit clairement : « Des interrogateurs et des listes de techniques ont circulé de Guantánamo et de l’Afghanistan jusqu’en Irak62. » Les pressions sont fortes pour obtenir des renseignements pouvant permettre de sauver la vie de leurs camarades. Comme durant l’expérience de Stanford, la majorité des punitions infligées par les gardiens d’Abu Ghraib sont ainsi de simples applications de tactiques expressément recommandées par la hiérarchie et officialisées par les plus hautes autorités qui soient pour un soldat américain : le ministre de la Défense et le président lui-même. Abu Ghraib montre aussi l’influence néfaste que peut exercer un meneur dominateur – en l’occurrence le caporal de réserve Chuck Graner, qui a sans conteste joué un rôle d’entraîneur et de catalyseur lors des séances de sévices et que Zimbardo compare au gardien joué par Eshleman63. Comme à Stanford aussi, tous les militaires présents à Abu Ghraib n’ont pas pris part aux brutalités : d’après tous les témoins cités lors de son procès, la soldate Sabrina Harman n’a jamais frappé un détenu ni crié dessus ni participé à des « abus sexuels ou physiques ». Au contraire, selon l’une des expertes appelées à la barre « elle s’est assurée que les prisonniers avaient leurs lunettes et leurs médicaments, elle leur apportait des couvertures et des médicaments et elle a rapporté certains abus commis, en vain64 ». Elle ne fut condamnée qu’à six mois de prison. Ayant longuement rencontré Harman et la plupart de ses compagnons d’armes de l’époque, le documentariste Errol Morris critique très sévèrement les efforts déployés par Zimbardo pour associer son expérience à Abu Ghraib. Il a confié dans une récente interview :

Vous n’utilisez pas des expériences comme celles-là [celles de Milgram et de Zimbardo] pour montrer pourquoi les militaires obéissent à l’autorité. Corrigez-moi si je me trompe, mais toute l’armée est fondée sur l’obéissance – c’est un fait, ça fait partie de ce qu’on vous entraîne à faire ! Donc convoquer des expériences en sciences sociales pour expliquer pourquoi les gens suivent les ordres dans l’armée, c’est vraiment stupide. Et pourtant personne ne semble jamais contredire ça. Je le vois répété partout, partout, partout. […] Si vous êtes de droite, vous pensez que ces gens sont mauvais en eux-mêmes et d’eux-mêmes, qu’ils ont le mal dans la peau. Si vous êtes à gauche, vous pensez qu’ils sont mauvais, tout aussi mauvais que le disent les gens de droite, mais vous pensez que leur méchanceté a été engendrée par la troïka Rumsfeld, Cheney et Bush. Et personne ne considère qu’ils ne sont peut-être pas totalement mauvais, qu’ils sont des gens comme vous et moi, avec des émotions et des raisons complexes. Loin d’expliquer tout cela, ces expériences en sciences sociales l’obscurcissent, de la même façon que les photos empêchent de voir plus profondément ce qui s’est passé là-bas et ce qui a poussé ces soldats à agir65.

Dans L’Effet Lucifer, Zimbardo insiste en effet pour que soient punis les responsables les plus haut placés : le ministre de la Défense Donald Rumsfeld, sinistre héritier de McNamara, le directeur de la CIA George Tenet, le commandant des forces américaines en Irak Ricardo Sanchez et le directeur de Guantánamo Geoffrey Miller66. En même temps Zimbardo en fait de lointains acteurs du drame ; pour lui, le véritable responsable c’est le « Système » – un concept qu’il se met à utiliser à partir de 2004 pour analyser Abu Ghraib, quand il comprend que la dichotomie « personne contre situation » ne suffit pas à en rendre compte.

Le Système inclut la situation, mais il est plus durable, plus large, impliquant des réseaux étendus de personnes, d’attentes, de normes, de politiques et peut-être de lois. Avec le temps, les Systèmes acquièrent un fondement historique et parfois aussi une structure de pouvoir politique et économique qui régit et dirige le comportement de nombreuses personnes dans leur sphère d’influence. Les Systèmes sont les moteurs qui font marcher les situations qui créent des contextes comportementaux qui influencent l’action humaine de ceux qui sont sous leur contrôle. À un certain point, le Système peut devenir une entité autonome, indépendante de ceux qui l’ont initialement créé ou même de ceux qui semblent la contrôler au sein de la structure de pouvoir. Chaque Système développe sa culture propre, et les multiples Systèmes contribuent ensemble à la culture d’une société67.

Cette définition est particulièrement vague et méandreuse, mais on comprend que Zimbardo entend par « Système » les grandes institutions occidentales : l’État, l’armée, les grandes entreprises et l’Église catholique (auxquelles on pourrait ajouter la famille). Il écrit en introduction à L’Effet Lucifer, avec des accents complotistes : « Le complexe armée-entreprises-religion est le mégasystème ultime qui contrôle la plupart des ressources et la qualité de vie de beaucoup d’Américains aujourd’hui68. » Un tel prisme d’analyse conduit à deux extrêmes opposés : d’un côté il concentre toute la responsabilité sur la personne qui trône seule au sommet de la hiérarchie, et Zimbardo admet ainsi ironiquement dans L’Effet Lucifer que son expérience reposait entièrement sur lui69 ; d’un autre côté la notion de « Système » dilue les responsabilités individuelles dans des structures sans visage, mues par leur propre logique indépendamment des individus qui y prennent part : « le contexte comportemental », « le Mal », « le gouvernement », « le pouvoir », « l’autorité », « la situation ». Seulement, si la situation est la principale cause de nos comportements, alors plus personne n’est responsable : certes, Donald Rumsfeld occupait l’un des plus hauts échelons de la hiérarchie politique américaine, mais pourquoi ses comportements ne seraient-ils pas eux aussi le fruit d’une situation échappant à son contrôle ?

Avec l’expérience de Stanford, Zimbardo aurait créé une situation dotée de sa logique et de sa vie propre qui lui aurait échappé pour submerger tous ses participants, lui compris. Coupable mais pas responsable. Cette interprétation des faits n’est pas le fruit d’une observation attentive, elle découle de la psychologie sans sujets et sans responsabilités individuelles que Zimbardo défend depuis la fin des années 1960, une psychologie où les individus sont « agis » par les situations et où la domination est une simple affaire de « contextes », de « milieux » et d’« environnements ». La simplicité de cet entendement du pouvoir – pour ne pas dire son simplisme – présente beaucoup d’avantages ; elle permet à Zimbardo de généraliser à tout-va les leçons de son expérience, de dessiner les comparaisons les plus grossières et de déclamer avec assurance sur le pouvoir, l’autorité, la soumission, le crime, le racisme, l’aliénation, les inégalités et les institutions. Car pour lui l’expérience de Stanford ne vaut pas seulement pour la prison, elle vaut pour toutes les relations de pouvoir : entre mari et femme, parent et enfant, enseignant et élève, docteur et patient, bourgeois et prolétaire, manager et subordonné, etc. « La socialisation institutionnelle dans les prisons diffère seulement en degré, et non en nature, de celle des prisonniers et des gardiens de “toute” la société70 » écrit-il en 1977. Ou comme le chantait Bob Dylan en hommage à George Jackson : « Parfois le monde entier n’est qu’une grande cour de prison, certains d’entre nous sont prisonniers et tous les autres sont des gardiens71. »

Zimbardo ne s’embarrasse pas de ces nuances : pour lui le monde entier est tout le temps une grande cour de prison, et on peut donc étirer le concept de « prison » pour l’appliquer à toutes les dominations. Il déclare par exemple deux mois après l’expérience, devant des membres du Congrès : « Nos prisons de béton et d’acier ne sont que des métaphores des prisons sociales que nous créons et maintenons en imposant la pauvreté, le racisme, le sexisme et d’autres formes d’injustices sociales72. » Deux ans plus tard ces « prisons sociales » sont devenues des « prisons psychologiques » : « Les prisons ne sont que la métaphore de béton et d’acier des prisons psychologiques plus subtiles mais omniprésentes où nous enferme la société73. » Et de citer les habitudes de travail et le mariage, qui imposent aux individus des rôles stéréotypés, mais aussi des manières de voir comme le racisme et le sexisme, ces carcans mentaux inscrits dans la chair même du langage, comme il le dit à raison, dans les étiquettes qu’on colle aux uns et aux autres, les insultes et les qualificatifs – car en fait, lâche-t-il en 1973 au détour d’une phase, nous sommes même « prisonniers de notre propre langue74 ». Bref, Zimbardo transforme tout ce qu’il touche en prison. L’année suivante il utilise ainsi la même image pour comprendre cette autre « prison psychologique » qu’est la timidité, « où la personne joue à la fois le rôle du gardien qui fait respecter des règles restrictives et le rôle du prisonnier moutonnier qui les suit75 » (il affirmera plus tard que ses recherches sur les timides sont directement inspirées de l’expérience de Stanford76).

Le concept de « prison » promu par Zimbardo n’est donc pas seulement une métaphore, c’est aussi une métonymie, l’archétype de la domination, le modèle réduit de toutes les relations d’autorité, le spectacle édifiant et simplifié du pouvoir à l’état brut, valable pour toutes les cultures et toutes les époques quand bien même la prison est une création occidentale récente. Zimbardo déshistoricise son expérience, profitant des gains symboliques que procurent à peu de frais les grandes généralisations. Il est évidemment loin d’être le seul dans ce cas. C’est typiquement ce qu’a fait Freud en universalisant la structure de la personnalité des patients qu’il a analysés à Vienne à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Freud était bien conscient par exemple que les psychismes varient d’une classe sociale à une autre (en 1883 il explique à sa future femme que les riches sont plus « économes » de leurs émotions que la « masse » impétueuse77). Mais son souci d’asseoir la scientificité de la psychanalyse, de prouver sa pertinence et de faire école l’a conduit à généraliser abusivement, lui faisant par exemple affirmer qu’« on retrouve dans le complexe d’Œdipe les commencements à la fois de la religion, de la morale, de la société et de l’art78 ». Contestant ce braconnage sur les terres des sociologues, Norbert Elias a montré au contraire que le psychisme d’un individu est lié à des configurations historiques et culturelles précises, et que la personnalité des concitoyens de Freud n’avait rien à voir avec celle de leurs contemporains des îles du Pacifique-Sud ou celle des Viennois du Moyen Âge79. À l’époque de Freud, Vienne était en proie à la syphilis et à la blennorragie, les contraceptifs étaient inefficaces et mal acceptés, partout régnait une atmosphère de méfiance sexuelle, de peur et de culpabilité à cent lieues des mentalités françaises ou américaines d’aujourd’hui80. Selon Elias, qui s’est beaucoup intéressé à la psychologie sociale, il se pourrait même que l’inconscient soit une création récente, suscitée au XVIIIe siècle par le refoulement généralisé des pulsions et par l’imposition du contrôle de soi. La tâche des sciences sociales, écrit-il, c’est justement de « comprendre comment et pourquoi émergea progressivement la structure de la personnalité qui est décrite par Freud81 », et comment et pourquoi ont émergé les structures de la personnalité des Français et des Américains actuels.

En l’occurrence, Zimbardo aurait dû historiciser son expérience et rendre compte de son contexte – en quoi la guerre du Vietnam, la contre-culture et l’humeur anti-institutionnelle du moment, pour ne citer que ces facteurs, ont produit un certain rapport à l’autorité dans les États-Unis du début des années 1970. Au lieu de quoi il fait comme si l’expérience avait eu lieu dans une bulle et n’avait impliqué que des nouveau-nés vierges de toute expérience du monde. Lui qui souhaite mettre la situation au cœur des préoccupations des psychologues évacue complètement le hors-champ de l’expérience – pour sa défense, il n’était pas le seul : l’un de ses collègues à Stanford s’étonnait ainsi dans les années 1980 que « le contexte social ait si peu pénétré la psychologie sociale, en dépit des convulsions de la Première Guerre mondiale, de la Grande Dépression de 1929, de l’émergence de dictateurs en Europe, de l’immigration d’universitaires européens – beaucoup en tant que réfugiés fuyant Hitler – et des menaces de la Seconde Guerre mondiale82 ». Une fois la porte du laboratoire fermée, beaucoup de psychologues sociaux ont fait comme si la société n’existait plus.

De même que l’expérience semble avoir lieu au milieu de nulle part, Zimbardo évolue dans un désert intellectuel sans histoires et sans voisinage, à l’écart du joyeux foisonnement des sciences sociales des années 1960 et 1970. Il ne se soucie guère du passé de ses concepts et il ne discute ni avec les théoriciens de l’autorité, ni avec les intellectuels critiques, ni avec les psychanalystes, ni avec les pro- ou les anti-emprisonnement. Ses incursions intrépides dans le domaine de la théorie sont des traversées solitaires et sans boussole, à tel point qu’il paraît avoir sauté d’un coup des années 1950 aux années 1980. Ses nombreux récits autobiographiques ne parlent jamais de Daniel Bell, Noam Chomsky, Norman Mailer, Theodor Adorno, Herbert Marcuse, C. Wright Mills, David Riesman, Richard Hofstadter ou Christopher Lasch, pour ne mentionner que quelques-uns des intellectuels les plus influents des années 1960 dont il aurait pu se sentir proche. Il est passé à côté de la nouvelle gauche, du freudo-marxisme et de l’antipsychiatrie, ne faisant par exemple allusion que trois fois à R. D. Laing dans les années 197083 alors que celui-ci avait lancé depuis une dizaine d’années un appel très situationnel – et très entendu – à prendre en compte l’impact sur le psychisme des facteurs historiques et environnementaux (Laing a montré notamment qu’une personne est généralement diagnostiquée schizophrène à cause de sa « situation familiale » et que la folie est souvent une façon pour un individu de faire face à une situation impossible à vivre84). D’autres critiques de la psychiatrie, que Zimbardo a tout autant ignorés, ont montré que si les symptômes d’une pneumonie ou d’un rhume ne diffèrent guère entre New York et la Nouvelle-Calédonie, chaque maladie mentale est au contraire fermement enracinée dans une culture locale85. Zimbardo cite certes Hannah Arendt et son concept de « banalité du mal »86, mais chaque fois sans rien avoir à y redire ou à y ajouter. Et à ma connaissance il ne parle que dans les années 2000 du grand livre sur l’enfermement publié après guerre, Asiles d’Erving Goffman (il reprend pourtant dès 1973 la notion développée dans ce livre d’« institution totale87 » et Haney, qui a suivi des cours de Goffman à l’université de Pennsylvanie, dira plus tard avoir été « très influencé par son analyse des “asiles”88 »). Asiles est de fait une mine d’observations ingénieuses sur les rôles sociaux et la manière dont on s’y plie tout en s’en détachant (role-distance) que Zimbardo aurait pu exploiter pour pénétrer les comportements de ses gardiens et de ses prisonniers. Mais il n’en a rien fait.

Il a utilisé son expérience non pour questionner ses concepts, mais pour les illustrer, et il a utilisé ses concepts non pour questionner la réalité mais pour signaler son appartenance à un camp. Ses généralisations en noir et blanc sur la prison-comme-métaphore-de-toutes-les-dominations résonnaient ainsi parfaitement avec le courant anti-institutionnel qui a chahuté la décennie 1965-1975 ; le problème est qu’elles n’ont pas changé depuis, alors que les sciences sociales ont développé des conceptions bien plus nuancées de la manière dont le pouvoir s’exerce, dans un jeu de négociations et de rétroactions entre dominants et dominés qui diffère selon les époques et selon les institutions. Au début des années 1970, Foucault s’emploie par exemple à sortir de la caricature du pouvoir qui asservit, discipline, punit, enferme, opprime, écrase, en analysant les aspects positifs et productifs du pouvoir – quoiqu’il n’y arrive pas toujours, avançant par exemple que « la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons89 ». L’ethnologue Pierre Clastres montre de son côté que les représentations du pouvoir « en termes de relations hiérarchisées et autoritaires de commandement-obéissance90 » sont spécifiques à la culture occidentale. Dans son sillage, l’anthropologue James Scott étudie la façon dont le spectacle éclatant du pouvoir et la déférence apparente des sujets cachent une « infrapolitique » faite de résistances passives, de défiances silencieuses, de petites désobéissances et de mille actes d’opposition informels qui troublent en permanence la surface faussement lisse des rapports de domination (sabotages, bâclages, larcins, braconnages, dissimulations, procrastination, squattages, menaces, rumeurs, lettres anonymes, chansons populaires moqueuses, etc.). Scott appuie d’ailleurs ses réflexions sur un livre paru en 1965 décrivant les marges de manœuvre que les prisonniers acquièrent en tournant à leur avantage le formalisme pénitentiaire (par exemple en insistant pour que l’octroi des privilèges obéisse à des règles officielles plutôt qu’à l’arbitraire des gardiens)91.

LE Système et LE Pouvoir n’existent pas. Ce qui existe, ce sont différents pouvoirs qui se cognent et s’engrènent les uns aux autres, ce sont différentes institutions gouvernant et gouvernées de différentes manières, plus ou moins habilement, par la force ou par le consentement, par le poids de la tradition ou par l’éclat de la nouveauté, par le biais de la loi, de l’argent ou de la propagande, à distance ou directement, sur les corps et sur le psychisme et le plus souvent en conjuguant plusieurs de ces canaux. L’ordre est maintenu différemment au sein d’une administration publique, d’une famille, d’une entreprise, d’une communauté religieuse, d’un syndicat, d’un parti et d’une prison, suivant que ces institutions sont dominées par des castes familiales, des salariés diplômés, des leaders charismatiques ou encore des opportunistes chanceux. Les gouvernants peuvent régner par la peur, le mérite, la force, la haine, la raison, la cupidité et par bien d’autres voies ; et ils peuvent rechercher la justice, le profit, l’efficacité, la conservation, l’expansion, la destruction ou que sais-je encore. C’est ce que montre la réplication la plus intéressante de l’expérience de Stanford, menée par des chercheurs australiens à la fin des années 1970 au sein de l’université de Nouvelle-Galles-du-Sud, dans la banlieue de Sydney, sous la direction du psychologue Sydney Lovibond ; elle a consisté à soumettre six groupes, formés chacun de quatre gardiens et six prisonniers, à l’un des trois régimes d’emprisonnement imaginés par les expérimentateurs : le premier régime copiait une prison moyenne, le deuxième octroyait plus d’individualité aux prisonniers et le troisième allait jusqu’à encourager leur participation aux décisions. Les résultats, comme s’y attendaient les expérimentateurs, ont montré que plus la participation des prisonniers était élevée et plus l’hostilité décroissait chez les prisonniers et chez les gardiens. « Nos résultats, concluent les chercheurs, confirment donc la conclusion de Zimbardo et de ses collègues selon laquelle des relations antagoniques et hostiles entre gardiens et prisonniers résultent avant tout de la nature du régime d’emprisonnement plutôt que des caractéristiques personnelles des détenus et des employés92. » Mais ces résultats contredisent également ceux de Zimbardo : la prison ne rend pas forcément ou uniformément mauvais, et Sydney Lovibond « était plutôt critique de l’“expérience” de Stanford parce qu’il pensait que c’était une démonstration plus qu’une expérience93 », comme me l’a appris son fils94.

La superficialité des analyses de Zimbardo est d’autant plus regrettable qu’elles pointent dans la bonne direction. L’évolution de la prison s’inscrit dans un mouvement général de dépersonnalisation de l’autorité – ou, pourrait-on dire, de « situationnalisation » du pouvoir. Foucault a montré par exemple que, entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe, le spectacle morbide du châtiment fait place au règne désincarné de la surveillance anonyme, des « dispositifs » d’enfermement et de la « pénalité “incorporelle”95 ». Depuis l’avènement de la bureaucratie, l’autorité repose de moins en moins sur le charisme personnel, l’héritage, le sang ou le patrimoine familial et toujours davantage sur l’obtention de diplômes, l’inscription dans un organigramme et l’accomplissement de fonctions prescrites – sans pour autant dissoudre complètement les formes personnalisées d’exercice du pouvoir. Le management, l’une des formes de domination les plus récentes, repose sur des postes, des arrangements et des protocoles relativement indépendants des dispositions des employés. Dans les sociétés traditionnelles au contraire le pouvoir n’est quasiment jamais objectivé sous la forme d’institutions, de titres, de fonctions ou d’un capital, et il faut en permanence payer de sa personne pour faire vivre la société. Si Zimbardo a donc raison de mettre la force des situations au cœur de son questionnement des pouvoirs, il a tort d’en dresser un portrait aussi simpliste qu’effrayant. Grimer les dominants en diables n’est pas la meilleure façon de s’en défendre.

6

Mercredi 18 août 1971. La quatrième journée de l’expérience commence avec la visite d’un prêtre catholique qui a été aumônier de prison à Washington. La visite est prévue dès le début de l’expérience, en échange d’un service que Zimbardo rend au prêtre1. Chauve, un mètre quatre-vingt-dix, chemise noire à col romain, droit et svelte comme un athlète, le père Eugene Cahouet interroge les prisonniers à tour de rôle en présence de Zimbardo, bras croisés, lunettes de soleil sur le nez, tout entier dans son rôle de directeur de prison. Zimbardo a demandé à Jaffe de s’assurer que Banks filme la scène en zoomant autant que possible, et durant toute la visite il ne cessera de jeter des coups d’œil à la caméra2. La moitié des prisonniers se présentent par leur matricule plutôt que par leur nom, puis le prêtre veut savoir ce qu’ils ont fait pour se retrouver là. Il leur demande s’ils sont bien traités et comment ils se sentent. Il leur demande aussi quelles démarches ils font pour sortir. « Aucune » répondent-ils en substance. Le prêtre les réprimande, il leur conseille de faire appel à un avocat et se propose de contacter leurs parents pour les aider dans cette tâche. L’un des prisonniers accepte, son cousin est justement avocat. Zimbardo relève après coup dans son diaporama :

La visite du prêtre met en lumière la confusion croissante entre réalité et illusion, entre le jeu de rôles et notre identité personnelle, qui était en train de nous affecter tous dans cette prison que nous avions créée mais qui nous assujettissait désormais à sa propre réalité. Dans la vraie vie, l’homme était un vrai prêtre. Mais il avait tellement appris à jouer le rôle stéréotypé et programmé du prêtre, à parler d’une certaine manière, à croiser les doigts de la façon prescrite, qu’il nous semblait être plus un prêtre de cinéma qu’un vrai prêtre. Et cela ajouta au niveau général de confusion des rôles que nous commencions tous à ressentir3.

Reprenant ce passage, L’Effet Lucifer ajoute : « Bien qu’il soit totalement conscient que notre prison est fausse, il joue le rôle qu’on attendait de lui si totalement et si profondément qu’il contribue à transformer notre spectacle en réalité4. » Un seul prisonnier ne veut pas parler au prêtre : Stuart Levin, le no 819. Il a refusé de se lever et de participer aux différentes tâches imposées aux prisonniers (comptages, épouillage de couverture, nettoyage des toilettes à mains nues) ; il a fait plusieurs séjours au trou ; il se sent malade ; il veut voir un docteur, pas un prêtre. Jaffe le persuade de sortir de sa cellule et de parler au directeur. Dans la salle de repos des gardiens, tandis qu’il est reçu par Zimbardo, Levin entend les prisonniers répéter en chœur : « Le prisonnier 819 est un mauvais prisonnier, à cause de ce qu’a fait 819 ma cellule est en bazar, Monsieur l’agent de correction » (le matin même, Levin a éventré les oreillers de sa cellule et dispersé leurs plumes). Zimbardo explique dans le diaporama :

Ce n’était plus un chant ni un comptage désorganisé et amusant comme au premier jour. Ce qui était frappant, c’était la conformité, l’obéissance, l’unité absolue. C’est comme si une seule voix disait « 819 est mauvais ». Ou comme un million de membres des Jeunesses hitlériennes chantant « Heil Hitler » dans un défilé aux flambeaux à Berlin5.

Levin s’est alors effondré « et il a commencé à pleurer comme un hystérique6 ». Zimbardo souhaite le libérer mais Levin insiste pour rester. Il veut prouver à ses camarades qu’il n’est pas un mauvais prisonnier. Le diaporama continue :

C’est alors que je lui ai dit : « Écoute, tu n’es pas 819. Tu es Stuart Levin et je suis le Dr Zimbardo. Je suis psychologue, pas directeur de prison, et ceci n’est pas une vraie prison. C’est juste une expérience, et eux, ce sont des étudiants, pas des prisonniers, tout comme toi. Allez, on y va. » Il arrêta de pleurer tout d’un coup, il me regarda comme un enfant qui se réveille d’un cauchemar et me dit : « Ok, allons-y. » Il ne fait aucun doute que je disais cela pour me convaincre moi aussi que nous n’étions pas dans une vraie prison7.

Levin est libéré dans l’heure qui suit. Pour regarnir les rangs des prisonniers qui ne sont plus que six, un nouveau volontaire, Clay Ramsay, petit, très maigre, longs cheveux blonds ondulés, est convoqué dans le bureau de la secrétaire de Zimbardo, Rosanne Saussotte, puis emmené sans transition dans le sous-sol où il subit la procédure d’admission : mise à nu, spray, blouse, bonnet, chaîne au pied. Il porte le numéro 416.

Cette même matinée le prisonnier Paul Baran, qui a sans doute réussi à en casser le verrou, s’amuse à ouvrir la porte de sa cellule pour défier les gardiens, qui se voient obligés de bloquer la porte avec une corde et un bâton. Rich Yacco a trouvé une aiguille et les nargue aussi : « J’ai une arme ! » Les gardiens tirent à l’extincteur dans sa cellule pour l’obliger à livrer l’objet interdit. Baran est jeté au trou pieds et poings ligotés. Tous les prisonniers sont privés de déjeuner. Enfin les expérimentateurs exfiltrent leur prisonnier complice David Gorchoff, introduit seulement vingt-quatre heures plus tôt mais apparemment déjà envoûté par la situation – « malheureusement pour nous, précise L’Effet Lucifer, il ne nous fournissait aucune information utile parce qu’il avait épousé la cause des prisonniers et s’était rangé de leur côté presque en un claquement de doigts8 ».

Puis le premier comité de probation se réunit au premier étage du département de psychologie, autour d’une petite table hexagonale du laboratoire de Zimbardo – une grande salle moquettée qui permettait de filmer sans être vu et d’observer à travers une vitre sans tain. Sous la présidence de Carlo Prescott, Haney, Jaffe, Banks et l’assistant technique du département de psychologie Don Johann reçoivent quatre prisonniers : Jim Rowney, Glenn Gee, Rich Yacco et Whitt Hubbell. Trois attendent sur un banc dans le couloir, un sac en papier sur la tête, pendant que le quatrième plaide sa cause avec plus ou moins de conviction de l’autre côté du mur.

Prescott joue le fonctionnaire agressif et tatillon. Le but de l’opération est de rendre la prison un peu plus vraie – Zimbardo explique dans L’Effet Lucifer que « le comité de probation, les visites des proches le soir, la visite du prêtre et la visite à venir de l’avocat commis d’office donnaient de l’authenticité à la sensation de prison (the prison experience)9 ». Prescott demande aux prisonniers ce qu’ils ont fait – « officiellement » ils ont été arrêtés le dimanche soit pour cambriolage soit pour vol à main armée. Il veut savoir pourquoi ils ont basculé dans le crime et, quand ils nient les faits, il leur affirme qu’il y a des témoins, que la police a des preuves, il prend une feuille vierge et lit tout haut leur impressionnant casier judiciaire, puis il les questionne sur leur comportement en prison et leur vie personnelle. Il mène ces interrogatoires avec un zèle qui rend la situation souvent surréaliste, comme le montre un extrait de l’audience de Jim Rowney.

— Je vois que vous allez à l’école à Berkeley. Vous avez étudié avant ?

— Ah oui Monsieur.

— Jusqu’où ?

— Je suis allé au lycée puis à temps partiel à l’université de Foothill.

— Comment quelqu’un avec votre profil se retrouve ici ? Quel genre de bande… quel genre de choses vous faites pendant votre temps libre pour vous retrouver dans une telle situation ? L’accusation est grave. Vous vous rendez compte évidemment que vous pouvez tuer quelqu’un en commettant un vol à main armée. Quand vous aviez l’intention… avec quoi avez-vous tiré ? Ou bien vous les avez poignardés ? Vous faites partie de ces extrémistes ?

— Je ne comprends pas bien, Monsieur l’agent.

— Qu’est-ce que vous avez fait ? Vous les avez poignardés ou vous avez jeté une bombe ? Vous faites partie de ces extrémistes ?

— Non Monsieur, je ne suis pas un extrémiste10.

Clay Ramsay, qui est outré que l’expérience continue d’être prise au sérieux encore aujourd’hui, m’a raconté son audience face au deuxième comité de probation : « [Prescott] surjouait. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, je l’ai bien vu sur leur visage. L’autre type [Jaffe] était complètement déconcerté par ce que faisait le consultant11. »

Les prisonniers sont ensuite ramenés dans leurs cellules. Aucune libération n’est prononcée. Le comité de probation doit se réunir à nouveau le lendemain pour examiner le cas des quatre prisonniers restants. Mais pour Zimbardo, qui a observé ces premières audiences à travers la vitre sans tain, cet événement prouve déjà que « le rôle joué est devenu un rôle internalisé, les acteurs ont incorporé les traits et l’identité de leurs rôles fictionnels12 ». Désormais les masques collent aux visages.

*

Comment faire apparaître sans équivoque l’empire que les situations exercent sur les individus ? Il suffit de montrer comme gardiens et prisonniers ont été happés par leur environnement carcéral et se sont coulés dans leurs rôles préconçus comme de la pâte à modeler. Zimbardo raconte ainsi que très rapidement « la majorité des sujets ont cessé de distinguer entre leur rôle dans la prison et leur identité antérieure13 ». Voilà comment il décrit le pouvoir de ce théâtre dont il se serait contenté d’être le décorateur :

Cette pièce que nous avions mise en scène en était devenue une autre, où les personnages refusaient d’être dirigés si ce n’est les uns par les autres et s’entêtaient dans leur propre scénario qu’ils improvisaient en permanence. Ils ne se souciaient même plus de savoir s’ils avaient un public ; les personnages jouaient leurs rôles uniquement les uns pour les autres. À ce stade, il n’y avait plus de différences entre « rôle » et « identité », entre « expérience scientifique » et « expérience vécue », entre « jeu » et « travail », entre « illusion » et « réalité »14.

Zimbardo résume ce phénomène depuis près d’un demi-siècle d’une phrase répétée jusqu’au non-sens : « À la fin de la semaine, l’expérience était devenue la réalité, comme dans une pièce de Pirandello dirigée par Kafka qui se serait poursuivie après le départ du public15. » Les archives de l’expérience révèlent au contraire que ni le metteur en scène ni le public n’ont quitté la salle et que les acteurs oublient rarement qu’ils jouent. La situation très concrète les rappelle constamment à la réalité : il y a le décor de carton-pâte, qui « donnait l’impression que vous auriez pu facilement casser la porte ou les barreaux de la porte si vous aviez voulu16 », selon David Eshleman ; il y a les sonneries de téléphone, les bruits de photocopieuse et les discussions venant des bureaux à l’étage supérieur ; il y a les conversations des expérimentateurs dans la salle adjacente, les débriefings réguliers avec eux, les questionnaires à remplir ; il y a les trajets ubuesques jusqu’aux toilettes flambant neuves, les bas en nylon qui coiffent les prisonniers, et il y a aussi la visite de photographes, de cameramen et de journalistes, de secrétaires et de collègues – car l’expérience est un événement dans le département de psychologie.

Les lettres que les prisonniers écrivent à leurs proches pendant l’expérience et ce qu’ils en disent immédiatement ensuite montrent clairement qu’ils n’ont pas perdu le contact avec la réalité. Stuart Levin : « Nous savons tous que c’est une expérience17. » Clay Ramsay : « Je ne me suis jamais dit que j’entrais dans une prison18. » Doug Korpi, le deuxième jour : « C’est une expérience19. » Et après coup : « Tout était irréaliste20. » Jerry Shue : « Je ne crois pas avoir oublié une seule fois que c’était une expérience. […] Je réagissais de façon ambiguë parce que c’était une expérience. J’étais un joueur dans un jeu, et parfois je me disais qu’on attendait de moi que je joue le jeu même si je n’en avais pas envie. Et c’était un peu amusant de jouer le jeu. […] Je me demande à quel point le comportement des sujets était encouragé par leur connaissance du rôle qu’ils étaient censés jouer (ça paraissait abstrait et loufoque de parler de nos droits constitutionnels avec un avocat)21. » Paul Baran, répondant à la fin de l’expérience à la question « Est-ce qu’une fois depuis dimanche cette expérience a été davantage pour vous qu’une simple expérience ? » :

Oui, une fois, le lundi, quand on s’est barricadés dans nos cellules, […] pendant un court instant, j’ai cru être un prisonnier. […] [Le reste du temps,] c’était irréaliste à mes yeux pour plusieurs raisons : […] ils [les gardiens] étaient tout le temps juste des gens, même quand j’attaquais l’un d’eux. Je pense que c’est pour ça que je ne me suis pas plus battu et qu’à la fin de l’affrontement j’ai juste résisté pour sauver les apparences. Les gens dehors (près des bureaux) ont ajouté aussi au sentiment d’irréalisme et aussi les appareils photo, les micros et toute l’agitation qui entourait l’expérience22.

Les gardiens n’y croient pas davantage, comme nous l’avons déjà vu avec Eshleman et Barnett. Karl Van Orsdol est le seul à confier à la fin de l’expérience qu’il a « eu tendance à oublier que c’était une expérience23 ». John Loftus, un des gardiens très en retrait, le dit lui aussi à la fin : « Il y a juste une fois où ça a eu l’air d’être plus qu’une expérience. C’est quand 8612 [Doug Korpi] s’est battu contre nous pour son lit. […] [À part cela, la prison] sonnait faux. La seule chose qui m’a fait tenir, c’est que je savais que c’était une expérience24. » Quand Zimbardo demande aux gardiens d’évaluer en pourcentages « à quel point [ils ont] réussi à entrer dans [leur] rôle » au cours de chacune des six journées, leurs réponses montrent que seuls Van Orsdol et Varn se sont parfois sentis complètement immergés dans la situation – étrangement pas les mêmes jours alors qu’ils étaient du même tour de garde (Barnett et Burton n’ont pas répondu à cette question).

Dans le cas des prisonniers, Zimbardo cite presque toujours le même exemple pour prouver à quel point ils sont absorbés par la situation : celui des cinq détenus sur huit qui ont dit au comité de probation être prêts à renier leur salaire pour quitter l’expérience mais qui sont quand même restés : « Le contrôle que la situation exerçait sur eux était si puissant, écrit-il en 1976, cet environnement simulé était devenu tellement réel qu’ils étaient incapables de voir que le motif de participer à cette étude et d’y rester avait disparu, et ils sont donc retournés dans leurs cellules pour attendre le verdict

de leurs examinateurs concernant l’application de leur “libération sur parole”26. » Il s’en étonne encore trente ans plus tard dans L’Effet Lucifer :

Pourquoi aucun d’eux n’a dit : « Comme je ne veux plus de votre argent, je suis libre de quitter cette expérience et je demande à être libéré sur-le-champ » ? Nous aurions dû accepter leur requête et les éliminer séance tenante. Et pourtant aucun d’entre eux ne l’a fait. […] Il était évident qu’un interrupteur mental avait été actionné dans leur esprit, les faisant passer de « je suis le volontaire rémunéré d’une expérience jouissant de droits civiques » à « je suis devenu un prisonnier impuissant à la merci d’un système autoritaire injuste »27.

Réponses à la question : « À quel point avez-vous réussi à entrer dans votre rôle ? »25

Zimbardo oublie de préciser que le comité de probation, après avoir posé la question aux prisonniers auditionnés, leur ordonne de regagner leurs cellules en leur expliquant que leur libération « doit être discutée avec les membres de l’équipe avant qu’une décision soit prise28 ». Pour les prisonniers, le comité de probation n’a aucune autorité parce que Zimbardo n’y participe pas (on trouve à sa place le très volubile Prescott, que les prisonniers voient pour la première fois29) et ils ont bien compris à ce stade qu’il ne suffit pas de demander à sortir pour être libéré. Quand le comité leur demande s’ils sont prêts à renier leur salaire en échange de leur liberté, il s’agit pour eux d’une simple question hypothétique, de celles qu’on pose dans les expériences scientifiques, comme lorsqu’on demande à des volontaires d’imaginer ce qu’ils choisiraient entre : a) faire dévier un tramway hors de contrôle et tuer volontairement une personne ou b) ne rien faire et laisser le tramway tuer cinq personnes (la grande majorité des personnes interrogées choisissent la première option30). Répondre à de telles questions n’est pas prendre une décision, c’est simplement donner son avis. De fait le comité de probation n’a aucun pouvoir et il a été improvisé, selon une interview récente de Zimbardo, dans le but de faire face aux demandes de sortie des prisonniers : « Quand un prisonnier disait : “Je n’en peux plus”, je lui répondais : “Tu n’as qu’à écrire une lettre au comité de probation.” […] Le comité de probation n’a en fait jamais accordé aucune libération31. »

*

Le moment est venu de nous pencher sur la célèbre expérience de Milgram, dont le spectre hante les coulisses de la prison de Stanford. Non seulement Zimbardo en a fait un événement jumeau de son expérience, mais cette expérience novatrice jette une lumière très vive sur le problème du réalisme des situations expérimentales qui nous occupe depuis le début de ce chapitre. Entre le 7 août 1961 et le 27 mai 1962, Stanley Milgram, alors professeur assistant à Yale, a soumis sept cent quatre-vingts volontaires à une expérience sur l’obéissance à l’autorité. Les participants étaient testés par deux. Chacun tirait un papier pour savoir qui serait l’« enseignant » et qui serait l’« élève » puis ils s’installaient à leur poste : l’enseignant restait dans la pièce principale avec l’expérimentateur et s’asseyait derrière une grosse boîte munie de trente leviers tandis que l’élève (en réalité un complice) était attaché à une chaise dans une salle voisine. L’enseignant devait tester les capacités de mémorisation de l’élève en lui posant une batterie de questions et en punissant chaque mauvaise réponse par un choc électrique. Pour ce faire il devait actionner un à un les trente leviers, chacun correspondant à une décharge allant de 15 à 450 volts. À 300 volts l’élève cognait contre le mur ; l’enseignant se retournait alors généralement vers l’expérimentateur pour lui demander s’il devait continuer et, comme à chaque fois qu’il refusait de continuer, il était relancé par l’expérimentateur au moyen de quatre répliques standard – après quoi, si le refus était vraiment obstiné, l’expérience était interrompue. L’élève tapait encore le mur à 315 volts puis il ne donnait plus aucun signe de vie ; l’expérimentateur demandait à l’enseignant de considérer l’absence de réponse comme une mauvaise réponse et de poursuivre jusqu’aux 450 volts potentiellement mortels. Avant de commencer son expérience, Milgram avait demandé à des collègues d’essayer de prévoir combien de participants iraient jusqu’à 450 volts, et ils avaient généralement répondu : « Un sur cent. » Au final ce sont pourtant les deux tiers des participants qui sont allés jusqu’au bout.

Voilà pour la version officielle. Il s’agit de la variante la plus testée de l’expérience, la première publiée et la plus connue32, mais Milgram en a essayé vingt-trois autres sur des échantillons plus restreints (avec des femmes, dans un bureau anonyme, en donnant les ordres par téléphone, en demandant à l’enseignant de presser la main de l’élève contre une plaque en métal, avec deux expérimentateurs en désaccord, en faisant quitter la pièce à l’expérimentateur, avec un enseignant et un élève qui se connaissaient, etc.). L’expérience a été répliquée depuis à de nombreuses reprises dans le monde entier avec des résultats similaires33. Une enquête de la chercheuse australienne Gina Perry a cependant montré que la majorité des volontaires de Milgram ne croyaient sans doute pas qu’ils infligeaient des chocs potentiellement mortels ; les incongruités étaient trop nombreuses : pourquoi l’élève, qui disait avoir le cœur fragile, acceptait-il de participer et de recevoir des chocs ? Pourquoi l’expérimentateur avait-il besoin de volontaires pour infliger ces chocs, ne pouvait-il pas actionner les leviers lui-même ? Et pourquoi était-il si indifférent à la douleur et aux protestations de l’élève ? Comment pouvait-on tester la mémoire du sujet s’il ne répondait plus aux questions ? Et pourquoi y avait-il des glaces sans tain dans la salle où était l’enseignant, mais pas dans celle où était l’élève ? Selon Perry, les données de l’expérience montrent que moins les sujets croyaient donner de vraies décharges électriques, plus ils avaient de chances d’aller jusqu’à 450 volts : « Seulement la moitié des volontaires ont complètement cru que c’était bien réel, et parmi eux les trois quarts ont désobéi34 » – ce qui renverse complètement les conclusions qu’on tire habituellement de cette expérience. Perry écrit encore : « La seule chose qui en a peut-être empêché certains de quitter l’expérience ou de défier l’expérimentateur était l’autorité de la science – la croyance que l’expérience servait des buts altruistes élevés. En ce sens, l’expérience dessinait une boucle autoréférentielle : la science était la motivation et le résultat, la raison et la cause, l’inspiration et le but recherché35. » Tel est le risque encouru par tous les psychologues expérimentaux : observer des réactions artificielles à une situation absurde qu’eux seuls empêchent de sombrer dans le ridicule tout en biaisant ses résultats.

Il suffit de prendre un peu de recul sur l’expérience de Stanford pour être frappé par l’ineptie du projet initial : comment espère-t-on simuler en deux semaines, avec des volontaires n’ayant jamais été condamnés par un juge, la psychologie de prisonniers passant plusieurs mois ou plusieurs années en réclusion ? Ne pouvant reproduire non plus le lot épouvantable d’abus sexuels, de brimades et de brutalités qui semble commun à toutes les prisons, Zimbardo essaie de créer une « simulation fonctionnelle d’un environnement de prison36 » – ce qui revient à étudier le racisme en notant les réactions de volontaires devant des Blancs simplement peints en noir. Sa prison est totalement ubuesque et Zimbardo le sait (il l’appelle une fois la « plus “irrationnelle” des prisons37 »). De façon un peu paradoxale, il souhaite créer une prison irréaliste qui produise les résultats réalistes qu’il veut observer. La mise en scène mélange ainsi des faits très réalistes (les arrestations par de vrais agents de police, l’interdiction de sortir du sous-sol) à d’autres complètement farfelus (les blouses portées sans sous-vêtements, le déménagement dans la remise pendant la rumeur d’assaut, les bas en nylon des prisonniers, les bâtons des gardiens – alors qu’on ne rase pas le crâne des prisonniers dans la plupart des prisons américaines, même en 1971, et que les bâtons sont aussi rares dans les vraies prisons que dans les films de l’époque sur le sujet38). D’un côté, il est clair que les volontaires jouent un rôle ; de l’autre, les prisonniers sont bel et bien emprisonnés. Ce croisement incertain de fiction et de réalité suscite une grande confusion, notamment chez les prisonniers. Il est sans doute difficile pour de jeunes Blancs sans histoires de savoir comment réagir à la prison, mais comment se comporter au juste dans une prison gouvernée par des scientifiques qui vous paient en vous demandant à la fois de jouer et d’être spontané ? C’est un cas typique d’injonction paradoxale. Doug Korpi le décrit très bien :

Je suis le premier détenu à être arrêté. Au début, je suis seul et je m’ennuie. Le deuxième prisonnier est mis dans ma cellule, on commence à discuter, mais un gardien arrive et nous demande de chuchoter. Et nous, en bons petits étudiants américains de la classe moyenne, on essaie de ne pas parler à voix haute. On fait donc ce que ce type nous a dit de faire. Aujourd’hui, rétrospectivement, je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, pourquoi j’ai obéi à ce type. C’est juste une expérience. Est-ce qu’il y a une manière prescrite de se conduire en prison ? C’était un problème permanent : je suis engagé pour un boulot de prisonnier, et dans la plupart des boulots vous devez suivre les règles. Mais quelles sont les règles quand vous êtes dans une fausse prison ? Est-ce que vous êtes autorisé à faire ce que font les vrais prisonniers, à parler, à jurer, à dire aux gardiens d’aller se faire foutre39 ?

L’expérience de Stanford crée un entre-deux, à mi-chemin entre fiction et réalité ; c’est une expérience mais les expérimentateurs y jouent un rôle, de vraies arrestations se mêlent à des accusations saugrenues sur lesquelles vous questionne un vrai prêtre, etc. Que fait-on dans un jeu de rôles quand on ne sait pas bien s’il s’agit d’un jeu ? Ou quand on ne croit pas au jeu ?

« Les trucs qui manquaient dans cette prison irréelle, témoigne le prisonnier Levin juste après, l’homosexualité, les passages à tabac, etc., ont souvent poussé les détenus à agir parce qu’ils n’avaient pas peur d’être punis trop sévèrement. Pour moi, parler d’avocat, de procès et de condamnations, c’était franchement ridicule40. » Le gardien Barnett confirme : « J’avais l’impression que les deux principaux moyens de pression sur les vrais prisonniers, la prolongation de la peine et la peur de la violence des gardiens, qu’aucune de ces conditions ne pouvait être incluse de façon réaliste dans l’expérience41. » À l’inverse, comme dans le cas de l’expérience de Milgram, l’irréalisme de la situation a pu encourager la violence chez certains gardiens et certains prisonniers, comme si tout ça n’était qu’un jeu sans conséquences après tout. Du côté des prisonniers, plusieurs témoignages décrivent un état de grande confusion, comme cette discussion le mercredi matin entre Zimbardo et le complice qu’il a fait entrer après la libération de Korpi :

— Rien ne peut paraître incohérent. Il faudrait que ça soit vraiment complètement bizarre. […] Par exemple hier on nous a déplacés dans la chaufferie [pendant la rumeur d’évasion], personne ne savait pourquoi, certains croyaient qu’on allait prendre une douche mais ils n’ont même pas demandé aux gardiens. Ces sacs, c’est pire que les bandeaux sur les yeux.

— Pourquoi ?

— On peut voir un peu à travers les bandeaux, mais on n’arrive pas à respirer dans ces sacs. On a chaud et on se sent pris au piège.

— Vous pouvez voir à travers les sacs ?

— Non, on voit juste quand on passe de la lumière à l’obscurité.

— Ce qui est vraiment important…

— Et je n’ai pas compris qui c’était cette femme [l’épouse de Gordon Bower] qui nous a amené des petits gâteaux.

— Elle est passée au sous-sol et je me suis dit que j’allais faire un truc fou et lui demander de proposer des gâteaux aux prisonniers.

— Eh ben personne n’a trouvé ça bizarre42.

Zimbardo a fait de même un curieux choix vestimentaire pour les prisonniers : des sortes de robes portées sans sous-vêtements qui les ont contraints, écrit-il, à « bouger d’une manière plus féminine que masculine43 ». Ce déguisement visait à leur procurer le sentiment d’émasculation censé accabler les vrais détenus ; mais n’a-t-il pas eu d’autres effets ? N’était-ce pas une incitation à des jeux sexuels ? N’était-ce pas aller contre la réalité de la prison, qui pousse d’ordinaire les prisonniers à surjouer la virilité44 ? Zimbardo ne réfléchit jamais à ces enjeux particuliers de la masculinité et de la virilité en prison ; il passe même sous silence depuis quarante-sept ans le fait que, le lundi matin, les prisonniers ont refusé de faire des sauts sur place en battant l’air parce qu’ils n’avaient pas de slip et que ça découvrait leurs parties génitales. Ce fut à la suite de cette « rébellion des slips de sport » (the jock strap rebellion), comme l’ont appelée les prisonniers45, que les gardiens eurent recours à la deuxième forme d’exercice physique recommandée par Jaffe : les pompes.

Ne disposant que de deux semaines pour simuler une vraie prison, Zimbardo demande aux gardiens d’en rajouter dans le harcèlement et les punitions. Il souhaite créer un concentré de prison qui prend hélas très vite des allures de carnaval loufoque. N’était la souffrance endurée par certains participants, l’expérience ferait rire par ses costumes, ses accessoires, le faux accent texan du gardien Eshleman ou la rumeur qui oblige les expérimentateurs à démonter puis remonter le décor de leur théâtre, pendant que prisonniers et gardiens patientent dans la chaufferie.

Les expériences de laboratoire devraient être guidées par l’observation de situations dans la vie réelle et leurs résultats vérifiés par l’observation de situations dans la vie réelle. Hélas, Zimbardo ne compare quasiment jamais sa prison aux institutions de détention existantes (maisons d’arrêt, prisons, centres de détention pour mineurs, camps de prisonniers de guerre, camps de concentration, centres de rétention administrative, etc.). Si l’emprisonnement est caractéristique de presque toutes ces institutions, ce n’est pas le cas du harcèlement par exemple. En fait il y a bien des façons d’emprisonner et d’être emprisonné(e), comme le suggère la réplication australienne de l’expérience, et les prisons diffèrent par leur taille, leur architecture, leur vétusté, leurs équipements, leur règlement intérieur et leur direction, mais aussi selon les pays, les époques, les détenus et les surveillants qui s’y côtoient. Autant de paramètres auxquels Zimbardo ne connaît quasiment rien.

Même s’il n’a pas pu visiter de prison, en 1971 des revues comme le Journal of Criminal Law and Criminology avaient déjà publié de nombreux articles sur le sujet, dont un célèbre du criminologue Donald Cressey et de son étudiant John Irwin (un ancien détenu) contestant l’importance donnée à l’environnement carcéral et appelant à s’intéresser aux valeurs et aux « schémas de comportement » issus de la sous-culture criminelle que les détenus importent en prison46. En 1958 le sociologue Gresham Sykes avait fait paraître un livre important aux Presses universitaires de Princeton, nourri de nombreux entretiens avec des gardiens, des prisonniers et des membres de la direction de la prison fédérale de haute sécurité du New Jersey, qu’il avait complétés par des recherches dans les archives de cet établissement47. Un Groupe sur l’organisation du système pénitentiaire (Conference Group on Correctional Organization), auquel participaient Cressey et Sykes, contribue depuis 1956 à faire de la prison un sujet digne d’intérêt pour les universitaires48. Au moment de l’expérience de Stanford, des ouvrages de synthèse et des compilations d’articles étaient facilement accessibles au chercheur désireux de se familiariser avec la réalité carcérale49. Il existait aussi des témoignages et des autobiographies d’anciens détenus50. Et dans le sillage du livre retentissant de Goffman sur l’asile, des études avaient été menées tout au long des années 1960 pour évaluer l’efficacité du système correctionnel américain et l’utilité des mécanismes de probation, de libération sur parole et de réinsertion, notamment une enquête très documentée du sociologue Daniel Glaser financée par la Fondation Ford et préfacée par Robert Kennedy, alors ministre de la Justice51.

Les apports de ces travaux sont considérables ; ils décrivent en particulier l’ambivalence des rapports de pouvoir entre gardiens et prisonniers, loin de la caricature imaginée par Zimbardo. Une étude pionnière du sociologue Donald Clemmer parle par exemple de « prisonnification » (prisonization) pour indiquer l’adoption par le détenu des mœurs, des habitudes et de la culture de la prison, relevant que si tous les détenus finissent par être « prisonnifiés » à un degré ou à un autre, c’est souvent au terme de plusieurs années52. Il montre en même temps que « le type de relations dont quelqu’un a fait l’expérience avant d’arriver en prison est un facteur important qui détermine les relations qu’il a en prison53 » ; les détenus se comportent différemment suivant qu’ils viennent de la campagne ou de la ville, d’une famille aimante ou indifférente, d’un milieu cultivé ou illettré. Et « de même que tous les détenus ne sont pas des criminels, tous les gardiens ne sont pas insensibles ou vicieux. Même les gardiens qui ont l’air constamment sur l’offensive ont des moments de gentillesse54 ». Sykes écrit pareillement en 1958 :

Le système de pouvoir dans la prison est défectueux non seulement parce que les moyens de pousser les détenus à l’obéissance font largement défaut, mais aussi parce que le gardien est souvent réticent à appliquer toute la gamme des règlements de l’institution. Le gardien omet fréquemment de signaler les infractions aux règles qui ont eu lieu sous ses yeux. Le gardien transmet souvent des informations interdites aux détenus, telles que des projets de raid surprise dans certaines cellules pour y chercher de la contrebande. Le gardien néglige souvent les exigences élémentaires en matière de sécurité et, à de nombreuses occasions, on le voit rejoindre les prisonniers dans leurs franches critiques du directeur et de ses assistants. En bref, le gardien donne souvent l’impression d’avoir été « corrompu » par les détenus criminels que théoriquement il domine. Cet échec d’une partie des dominants est rarement attribué à la corruption pure et simple […]. En premier lieu, le gardien est en étroite et intime association avec ses prisonniers tout au long de la journée de travail. […] Il existe beaucoup de pressions dans la culture américaine pour « être sympa », être un « bon gars », et le gardien d’une prison de haute sécurité n’y échappe pas. […] Le gardien est pris dans un conflit de loyautés. Il a souvent des raisons de se plaindre des agissements de ses supérieurs – les blâmes, le manque de reconnaissance immédiate, les ordres incompréhensibles – et il trouve chez les détenus des sympathisants55 [.]

Et puis le gardien dépend des prisonniers pour accomplir son travail ; la domination apparente du personnel pénitentiaire repose ainsi extensivement sur la coopération des prisonniers, auxquels reviennent souvent de nombreuses tâches nécessaires au bon fonctionnement de la prison – Glaser et Cressey citent le cas étonnant de prisons américaines presque complètement autogérées au XIXe siècle et au tout début du XXe, dont les détenus déterminaient le règlement, surveillaient, faisaient la police et jugeaient et châtiaient les récalcitrants56. En aucune manière la domination des gardiens ne peut reposer sur une simple mécanique de punition, de chantage et de discipline, au contraire souvent contre-productive. Le gardien a l’habitude d’acheter l’obéissance dans certains cas en tolérant ailleurs la désobéissance – et qui sait s’il ne se retrouvera pas un jour otage des prisonniers ? La prison ne pousse donc pas forcément à l’autoritarisme le plus dru, comme le croit Zimbardo ; elle peut tout autant pousser à la collusion, au compromis, à l’apaisement, et en ce sens les gardiens réticents de son expérience se comportent eux aussi comme de « vrais » gardiens.

Tout au long des milliers de pages qu’il consacre à son expérience, Zimbardo ne cite que deux livres sur la prison (les carnets de George Jackson et le témoignage très romancé d’un ancien détenu français57). Il semble n’avoir jamais entendu parler de Clemmer, de Sykes, de Cressey, de Glaser ni même de ce qu’est un criminologue – souvenons-nous de sa confession déroutante : « Je ne connaissais vraiment rien aux prisons58 » en 1971 – alors que les criminologues et les pénologues américains sont majoritairement des sociologues, et donc généralement sensibles à la thèse situationnelle. L’expérience a été préparée et analysée sans le secours de cette littérature, sur la seule foi des recherches de Jaffe et des témoignages de Prescott et de ses invités lors de son séminaire d’été. La prison de Zimbardo ne ressemble ainsi à rien de connu, et elle est sans doute moins proche des prisons américaines typiques que des camps de concentration ou des camps pour prisonniers de guerre, dont les prisonniers sont à la fois tondus, enfermés et harcelés. Zimbardo l’avoue dans une lettre quatre mois après l’expérience : « Beaucoup d’aspects de notre dispositif ressemblent plus aux camps de concentration ou au harcèlement dans les camps d’entraînement militaires qu’aux pénitenciers59 », dont les gardiens ne sont généralement pas aussi agressifs. Et quarante-cinq ans plus tard : « Notre étude ressemble plus à un camp de prisonniers de guerre, où tout le monde arrive en même temps. Dans les prisons, il y a des générations, il y a des vieux prisonniers qui sont là depuis vingt ans, l’endroit leur appartient, et il y a les nouveaux prisonniers qui doivent faire leur trou, et il y a des prisonniers qui sont dans des gangs, et les gangs sont dans presque toutes les prisons aux États-Unis. Il y a donc une dynamique extrêmement riche60 » dont ne rend absolument pas compte l’expérience de Stanford.

D’autant que Zimbardo a tout fait pour constituer un groupe de gardiens et un groupe de prisonniers aussi similaires que possible, alors que les prisons américaines sont loin de montrer cette homogénéité sociologique (en 1971, 54 % des mille six cents détenus d’Attica étaient noirs et 9 % étaient latinos, mais on ne comptait en face qu’un seul gardien latino et aucun gardien noir61). Le gardien Barnett, qui a eu l’occasion d’être tuteur dans des prisons pour mineurs, écrit à Zimbardo pendant le débriefing : « Pour moi, rien de tout cela n’était très réaliste. […] Les gardiens étaient en apparence trop proches des prisonniers (blancs, jeunes, cheveux longs, étudiants…)62. » Les archives de l’expérience montrent également des adolescents très peu enclins à la violence physique et favorisant presque toujours le dialogue poli. En choisissant des volontaires sans histoires de la classe moyenne, Zimbardo neutralise donc malgré lui d’éventuelles violences individuelles et laisse au contraire s’exprimer pleinement la violence institutionnelle des règles, de la hiérarchie et des punitions. Ce simple effet de sélection contribue à produire les résultats qu’il veut observer. « Je sais ce qui se serait passé si on avait eu plus de gamins défavorisés, explique-t-il à une association d’anciens détenus en juillet 2015. Quand ça a vraiment mal tourné, au lieu de faire une dépression, ils auraient cassé la gueule des gardiens. Pas un de nos prisonniers n’a envisagé ça63. » Zimbardo a d’ailleurs eu de la chance que son expérience ne dégénère pas et qu’aucune goutte de sang n’ait été versée – « c’est incroyablement irresponsable de confier des armes létales à des adolescents sans les avoir formés64 » m’a déclaré le gardien John Mark. En 1971 comme aujourd’hui, les prisonniers américains ordinaires sont rarement de jeunes Blancs éduqués et obéissants qui n’ont jamais eu de problème avec la police ; beaucoup connaissent d’anciens détenus, ils se sont souvent préparés psychologiquement à l’éventualité d’aller en prison et leur emprisonnement est pour certains une étape « normale » de leur itinéraire personnel. Quant aux vrais gardiens, ils sont généralement formés à rester calmes, à faire baisser la pression, à éviter d’être violents et à résister aux tentations du pouvoir. Cela ne garantit pas l’absence de dérapages mais c’est tout de même autre chose que d’être formé et incité à harceler les prisonniers, et d’être équipé pour cela d’un long bâton.

*

La psychologie expérimentale entretient un rapport paradoxal au réel. D’un côté, une observation même lointaine de ce qui se passe en dehors du laboratoire sert à formuler des hypothèses et à vérifier la pertinence des résultats ; de l’autre, les psychologues expérimentaux ont peu à peu assis leur légitimité scientifique en produisant des résultats surprenants qui contredisaient le sens commun ou les attentes de la majorité – c’est une tension que rencontrent aujourd’hui bien des chercheurs, sommés d’« innover scientifiquement » alors que souvent plus un résultat est surprenant et moins il a de chances d’être vrai. Pour le psychologue, la réalité est à la fois une pierre de touche et un voile d’apparences trompeuses. Et de nombreux psychologues expérimentaux assument pleinement le recours à l’artifice, voire à la comédie, pour trouver des résultats intéressants. Milgram écrit par exemple à l’occasion de la diffusion d’un téléfilm fondé sur son expérience : « Une expérience de psychologie sociale sent beaucoup plus la mise en scène ou le théâtre65 » qu’une expérience de chimie ou de physique. Et Aronson a confié qu’il s’était fait traiter une fois de « réalisateur ou dramaturge frustré » et qu’il l’avait pris « comme un grand compliment (sauf pour le mot “frustré” !) »66.

Le laboratoire est le microscope des phénomènes psychologiques et sociaux. Simplifiée, miniaturisée, isolée du reste du monde et sous le contrôle de l’expérimentateur, une situation doit pouvoir être décomposée en variables mesurables. Le laboratoire doit permettre ainsi de « fissurer l’atome social », comme avait l’habitude de dire Talcott Parsons67. Au même moment le psychologue Kurt Lewin encourageait l’étude des petits groupes, ce qui n’allait pas de soi à une époque où les sciences sociales s’intéressaient encore surtout aux grands événements historiques, aux institutions, à l’État et aux classes sociales. Lewin est aujourd’hui considéré comme l’un des pères de la psychologie sociale. Un de ses disciples, Festinger, a dirigé en 1953 un manuel de méthodologie présentant les techniques développées par ce courant. Il y relève qu’une expérience ne doit pas essayer de copier la réalité, mais plutôt de créer une situation où les variables étudiées pourront être observées à l’état le plus « pur » possible (les guillemets sont de lui) en étant dissociées de paramètres parasites et amplifiées. Selon lui plus la situation apparaît « réelle » aux participants et plus leurs réactions tendent à être visibles, mais cela « peut requérir une grande quantité de subterfuges et beaucoup d’attention aux détails. Si le sujet se rend compte du subterfuge, toute l’expérience peut être invalidée68 ». Festinger distingue deux manières de dire qu’une expérience est « réaliste » ; son protégé Aronson, qui a fait une thèse sous sa direction à Stanford, les résume ainsi dans un autre manuel de méthodologie :

D’un côté, une expérience est réaliste si la situation est réaliste pour le sujet, si elle l’implique, s’il est forcé de la prendre au sérieux, si elle a un impact sur lui. On peut appeler ce genre de réalisme le réalisme expérimental. Le terme « réalisme » peut aussi faire référence à la probabilité pour que la situation expérimentale ait lieu dans le « monde réel ». Nous appellerons ce genre de réalisme le réalisme brut69.

Le problème des expériences d’un grand réalisme brut, c’est qu’elles comptent généralement une infinité de variables (le monde réel est toujours plus complexe qu’on ne peut l’imaginer) ; il est donc plus difficile d’attribuer les effets observés à une cause particulière. Les expériences d’un grand réalisme expérimental sont accusées pour leur part de ne pas dire grand-chose de ce monde réel – l’utilisation de l’expérience de Milgram pour comprendre l’Holocauste a été par exemple abondamment critiquée70. Tel est le dilemme que doit affronter tout expérimentateur : soit gagner en réalisme brut et perdre en contrôle, soit gagner en contrôle et perdre en réalisme brut.

Zimbardo semble apprécier les expériences au fort réalisme brut, comme celle de l’Oldsmobile abandonnée dans le Bronx. Il écrit en annexe d’un manuel sur le changement d’attitude que, « à force de purifier, de standardiser, de contrôler et de sélectionner certains stimuli et certaines catégories de réponses, l’expérimentateur peut créer une version très distante et très diluée des phénomènes ou des problèmes qu’il ou elle veut étudier. Dans de telles conditions, les résultats de l’enquête peuvent n’avoir qu’une signification pratique limitée71 ». Contrairement à Milgram, Zimbardo a fait très clairement le choix de décupler les variables de sa prison – sans pour autant réussir à reproduire la réalité brute. On ne peut nier en revanche qu’il ait atteint un certain réalisme expérimental : son expérience a eu des effets sur l’ensemble de ses participants, induisant chez eux du stress, de la tension, de l’agressivité, de l’indifférence, de la résignation ou encore de l’apathie. Seulement, ces résultats n’ont aucune validité scientifique et ils ne sont pas généralisables.

Les participants ne répondent pas à l’enfermement en général, ils répondent à une situation expérimentale dont les innombrables variables interagissent d’une manière inédite et compliquée. Les résultats de l’expérience ne sont ainsi valables que pour ses étudiants masculins et blancs de la classe moyenne placés dans ce contexte si particulier, comme l’avoue Zimbardo à de rares moments, par exemple dans l’introduction à un manuel de psychologie qu’il cosigne en 1978 : « À strictement parler, les résultats de notre étude s’appliquent uniquement à ce groupe, même si un psychologue pourrait raisonnablement en déduire que d’autres étudiants masculins, placés dans les mêmes circonstances, répondraient d’une manière très semblable. Un groupe d’étudiantes, en revanche, ne répondrait pas forcément de cette manière72. » Le fait que la fausse prison de Zimbardo produise certains résultats ne signifie en rien qu’il en va de même des vraies prisons ; il s’agit de pans de réalité obéissant à des causalités différentes, et ce n’est pas parce que la fausse prison de Zimbardo a l’air d’une vraie prison qu’elle peut y être comparée.

En quoi une expérience est-elle représentative de situations réelles et en quoi ses résultats peuvent-ils s’appliquer au monde réel ? C’est ce qu’on appelle en psychologie la « validité écologique » d’une expérience. Souvenons-nous du cas où Martin Orne demandait à des volontaires de faire des lignes d’addition puis de déchirer leur feuille, d’en prendre une autre et ainsi de suite. Orne écrit dans un autre article : « N’importe quelle personne qui croit que l’on peut inférer directement d’une expérience une certaine obéissance dans une situation devrait demander à sa secrétaire de taper une lettre, de s’assurer qu’elle ne contient pas d’erreur, de la déchirer et de la retaper. À quelques rares exceptions, deux ou trois essais devraient être suffisants pour vous assurer que l’expérimentateur devra se trouver une nouvelle secrétaire73 ! » L’une des solutions au problème de la validité écologique peut consister à varier le type de volontaires et les contextes de l’expérience, comme l’a fait Milgram. Zimbardo aurait pu aussi comparer les réactions de ses sujets aux réactions habituelles de véritables gardiens et de véritables prisonniers. Mais il n’adopte ni l’une ni l’autre solution. Il cherche plutôt la preuve de la validité écologique de sa prison dans sa ressemblance avec les parodies de prison véhiculées par les médias.

Sa principale référence, de fait, ce ne sont pas les études sociologiques et criminologiques sur la prison, ce sont les stéréotypes médiatiques : sa prison lui paraît réaliste dans la mesure où ses sujets ont l’air de suivre les modèles que « les médias de masse leur avaient déjà fournis », comme il l’affirme plusieurs fois. En réalité les participants ne font référence à aucun film, aucun reportage ni aucun livre durant leurs débriefings et ils ne sont jamais interrogés sur le sujet par les expérimentateurs. Il semblerait que ce soit surtout Zimbardo qui se soit inspiré de modèles médiatiques, comme le film Cool Hand Luke auquel il emprunte explicitement les costumes des gardiens et leurs lunettes de soleil74. L’expérience de Stanford dessine ainsi une sorte de boucle abracadabrante : sa version officielle est le récit fictionné, à destination des médias, de la reconstruction grotesque d’un cliché médiatique. Si l’expérience de Milgram est scientifiquement autoréférentielle, l’expérience de Zimbardo est médiatiquement autoréférentielle.

Au lieu de reconnaître qu’il est impossible de simuler une véritable prison et que ses résultats sont à prendre avec des pincettes, Zimbardo renverse les choses : « Les profonds effets psychologiques que nous avons observés dans les conditions d’incarcération relativement minimales de notre fausse prison rendent nos résultats encore plus significatifs et nous obligent à nous interroger sur l’impact dévastateur de l’enfermement répété dans de vraies prisons », note-t-il dans son premier compte rendu scientifique. C’est un argument courant en psychologie expérimentale. Milgram terminait par exemple le film et le premier article consacrés à son expérience par cet avertissement : « Si dans cette étude un expérimentateur anonyme pouvait substantiellement ordonner à des adultes de brimer un homme de cinquante ans et de lui imposer des chocs électriques douloureux malgré ses protestations, on ne peut que se demander quelle influence le gouvernement, doté d’une autorité et d’un prestige autrement considérables, peut exercer sur les individus75. » Zimbardo écrit encore : « Même dans le cadre de cette prison minimaliste, tous nos “gardiens” ont participé d’une manière ou d’une autre aux mauvais traitements qui sont rapidement apparus76. » Cette grossière exagération, qui apparaît déjà dans le communiqué de presse diffusé le lendemain de l’expérience, est reprise par plusieurs journaux à l’époque77. Elle a en effet de quoi faire peur : si une prison très imparfaite peut produire des tortionnaires en quelques jours, alors imaginez les monstres que les vraies prisons produisent au bout de plusieurs années.

7

Le jeudi, cinquième jour de l’expérience, est riche en rebondissements. Le deuxième comité de probation reçoit Clay Ramsay, Paul Baran, Jerry Shue et Thomas Williams (surnommé « Sarge » – sergent – parce qu’il est obéissant comme un militaire). Zimbardo observe de nouveau ces audiences par la vitre sans tain et il les filme en partie1. Prescott continue sa démonstration d’autorité et d’éloquence, assisté à nouveau de Jaffe et Banks – mais cette fois-ci Christina Maslach remplace Haney qui a dû partir pour Philadelphie à cause d’une urgence familiale.

L’après-midi Glenn Gee développe une éruption cutanée sur tout le corps, obligeant les expérimentateurs à le relâcher. Mais il n’est pas le seul prisonnier libéré ce jour-là. Jim Rowney s’effondre en pleurs et est remis en liberté, puis Rich Yacco sort de façon préventive en début de soirée.

Plus tôt Clay Ramsay, le prisonnier no 416 admis la veille, a entamé une grève de la faim ; son plan, comme il le confie après coup aux expérimentateurs, était « de refuser de manger quoi que ce soit et de tomber malade pour qu’ils soient obligés de [le] libérer2 ». Le soir, devant son refus obstiné, Eshleman le met au trou et son acolyte Burton insiste pour qu’il y emporte les deux saucisses dont il n’a pas voulu ; puis Eshleman s’en prend à Williams, qui refuse de traiter Ramsay de « mauviette » comme il le lui demande. Zimbardo finit par prévenir tout le monde que deux visiteurs qui n’ont pas pu venir mardi attendent dehors.

Après les visites Eshleman soumet les quatre prisonniers restants à des jeux sexuels (Ramsay est toujours à l’isolement). La scène ne dure que trois minutes mais elle est très dérangeante3. Trois prisonniers doivent tout d’abord jouer à M. et Mme Frankenstein, marcher l’un vers l’autre le corps raidi et se dire : « Je t’aime. » Eshleman est très agressif. Il crie et pousse même à un moment Williams et un autre prisonnier pour qu’ils ne soient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Les deux rient et Williams doit faire dix pompes. Eshleman ordonne ensuite aux quatre prisonniers de jouer à saute-mouton, puis seulement à deux d’entre eux car c’est compliqué tous ensemble. « C’est comme ça que font les chiens, pas vrai ? C’est pas comme ça qu’ils font, les chiens ? Il est prêt à y aller, hein, il est juste derrière toi, comme les chiens. Allez vas-y, fais le chien4. » L’un des prisonniers lui répond que c’est obscène, mais saute quand même par-dessus le deuxième prisonnier. Le gardien Burton, qui assiste Eshleman avec zèle depuis le début du tour de garde, est mal à l’aise avec cet exercice qui dévoile les parties génitales des prisonniers, et il y met un terme. « J’en ai marre de ce jeu, c’est ridicule. »

Étrangement, selon les récits, Zimbardo situe ces événements tantôt le mercredi soir tantôt le jeudi soir. L’Effet Lucifer se contredit sur ce point et affirme tantôt que Ramsay a commencé sa grève de la faim dès son arrivée le mercredi soir (p. 115), tantôt qu’il l’a commencée le jeudi midi (p. 160 et p. 191) – c’est en réalité le jeudi midi que Ramsay a cessé de vouloir manger, après son audition par le comité de probation, et quinze pages de L’Effet Lucifer (p. 114-129) sont ainsi décalées d’une journée. « C’est le comité de probation qui m’a fait prendre conscience que cette expérience était du grand n’importe quoi et qu’il fallait que je trouve un moyen de sortir, m’a confié Ramsay avec un rire amusé. Je savais qu’ils avaient libéré au moins une personne qui avait montré des signes de dépression nerveuse, mais je ne me sentais pas de simuler ça. J’ai opté pour la grève de la faim5. » Les gardiens essaient de le nourrir de force puis de le faire nourrir par les autres prisonniers (souvenons-nous de la consigne de Jaffe : « Personne ne mourra de faim parce qu’il aura manqué un repas. ») ; ils le menacent de punir ses camarades de cellule et de supprimer les visites prévues le soir même ; avec pour seul résultat de dresser plusieurs prisonniers contre lui. Plus tard dans la soirée, après les jeux sexuels, Eshleman propose un marché aux prisonniers : soit ils peuvent sortir Ramsay du trou en renonçant à leur couverture, soit ils gardent leur couverture et Ramsay y restera toute la nuit. Jerry Shue veut bien renoncer à sa couverture mais les trois autres décident du contraire. Ramsay reste finalement trois heures au trou, alors que la limite réglementaire était d’une heure.

Plus tôt dans la journée Zimbardo a reçu un appel de l’avocat Tim Bruinsma : sa tante, la mère du prisonnier 7258, l’a appelé sur l’insistance du prêtre et il souhaite visiter la prison. Rendez-vous a été pris pour le lendemain. Comme nous le verrons, il est très probable que cette intrusion imprévue ait interrompu prématurément l’expérience.

*

Les cobayes de Zimbardo, il le sait, sont surtout là pour gagner un peu d’argent. « La paie était bonne (15 dollars par jour) et leur motivation était de faire de l’argent, dit-il à la sous-commission du Congrès qui l’auditionne un mois après l’expérience. Comme c’était une expérience, ils pensaient que ce serait relax. Ils avaient besoin d’argent, c’était l’été et la plupart n’avaient pas de job6. » 15 dollars de 1971 représentent aujourd’hui 90 dollars corrigés de l’inflation, ce qui fait un salaire de 11 dollars de l’heure pour les gardiens (le salaire minimum américain est aujourd’hui de 7,25 dollars).

Contrairement à Milgram, qui payait ses volontaires dès le début de son expérience et quelle qu’en soit l’issue, Zimbardo ne rémunère ses volontaires qu’à la fin de son expérience et donc en fonction de sa durée (la petite annonce stipule qu’elle durera « une ou deux semaines »). La plupart des gardiens et des prisonniers se demandent dès lors : comment faire durer l’expérience le plus longtemps possible ? Payer généreusement et à la fin renforce ainsi grandement les exigences de la situation expérimentale.

Le gardien Cerovina écrit pendant le débriefing, le dernier jour de l’expérience : « J’avais vraiment besoin d’argent (j’ai vraiment failli démissionner), et donc je suis devenu ce que j’imaginais qu’on attendait de moi7. » Geoff Loftus, deux ans après l’expérience, répondait ainsi à la question : et si vous deviez le refaire ? « Je ne me vendrais pas au rôle pour de l’argent comme je l’ai fait dans l’expérience. J’avais besoin d’argent et c’est pour ça que j’ai essayé de rester dans l’expérience aussi longtemps que possible8. » Ce gardien avait d’ailleurs un second job à ce moment-là. Deux semaines après l’expérience, le prisonnier Glenn Gee écrit à Zimbardo :

Les contraintes :

1. Pas d’évasion ou peut-être pas de salaire.

2. Pas de destruction de la porte ou peut-être [pas de] salaire.

3. Pas de sabotage de l’expérience ou peut-être pas de salaire.

Vous saisissez ? Je devais me soumettre aux gardiens pour que tout le bazar continue. […] L’appel de Doug à se rebeller [le deuxième jour] n’a pas été suivi pour ne pas risquer de mettre fin à l’expérience. Je veux dire, si les prisonniers avaient pris le contrôle de la prison, est-ce que vous n’auriez pas arrêté l’expérience9 ?

Le prisonnier Paul Baran confirme, écrivant lui aussi à Zimbardo quelques semaines après (chacun des questionnaires que les gardiens et les prisonniers remplissent après coup est d’ailleurs rémunéré) :

Le deuxième jour, après avoir parlé à mes compagnons de cellule, on s’est dit qu’une sorte de révolte était de mise parce qu’on avait le sentiment que vous n’aviez pas rempli votre part du contrat. On allait essayer de s’évader mais on s’est dit que ça risquerait de nous coûter notre paie et donc on a décidé de ne pas le faire. Le truc qui m’a fait rester, c’était l’argent10.

De nombreuses rumeurs circulent sur les bonus que toucheraient les gardiens les plus durs, sur les conséquences financières d’une évasion et sur les événements qui pourraient provoquer la fin de l’expérience. David Gorchoff, le prisonnier complice de Zimbardo, lui confie le mercredi matin en quittant l’expérience :

Il y a une rumeur dont je n’ai pas encore parlé. Ils [les prisonniers] pensaient que les gardiens étaient pénalisés si un prisonnier s’échappait. […] Ce matin, un gardien est venu et il a dit : « Si vous réussissez à vous échapper, vous perdez votre paie. » […] Ils n’arrêtent pas de parler d’argent, ils se demandent entre eux : « Combien on s’est fait jusqu’ici ?11 »

Le Comité des doléances demande ainsi à Zimbardo si le premier jour d’expérience, le dimanche, sera payé intégralement. Tout au long des six jours, l’enjeu pour les prisonniers n’est pas de faire reconnaître des droits mais de faire respecter les termes d’un contrat. Pour l’avocat Tim Bruinsma, « une explication de cette incapacité à invoquer leurs droits réside peut-être dans le fait qu’ils étaient conscients qu’ils n’étaient que dans une expérience, et comme d’autres aspects de la situation n’étaient pas réalistes, la requête d’un conseil juridique peut leur avoir paru hors sujet12 ». Le prisonnier Doug Korpi essaie en revanche de décrocher une augmentation de salaire en organisant une contestation collective qui ressemble moins à une émeute carcérale qu’à une revendication syndicale, comme il le raconte aux expérimentateurs le lendemain de l’expérience : « Le deuxième jour, je suis devenu plus rebelle. Et j’ai organisé, enfin moi et Stu on a organisé… ben, on voulait 30 dollars par jour. Donc on a simplement commencé à organiser les prisonniers13. » Dans une lettre écrite par le prisonnier Paul Baran, on lit de même : « Demain j’organise une coopérative de crédit pour notre salaire collectif14. » Sans succès hélas.

*

Jerry Shue est l’un des rares volontaires n’habitant pas dans le coin de Stanford à l’époque. De sa longue voix chaleureuse et posée, il m’a décrit par téléphone comment il s’est retrouvé dans le sous-sol du Jordan Hall en cet été 1971 : « Je suis resté quatre ans à l’université mais je n’ai pas passé de diplôme à la fin, j’étais un peu politisé et j’avais décidé que je ne voulais pas être diplômé de l’université. C’était les années 1970, le Vietnam. Un véritable traumatisme pour ma mère, parce que j’étais l’un des premiers de ma famille à aller à l’université. Je suis parti bosser dans une ferme bio. Je gagnais quasiment rien là-bas et je voulais rien gagner, mais je me suis rendu compte que j’avais besoin d’argent. Ma mère m’a trouvé un boulot à l’agence de placement où elle travaillait, mais j’ai tenu que deux semaines.

— Vous vous considériez comme un hippie ?

— Non, j’étais pas un hippie, ou en tout cas j’avais pas la carte du club, si vous voyez ce que je veux dire. Mais c’est une question difficile. J’avais les cheveux longs mais je prenais pas de drogue. J’étais à la limite. J’étais pas politisé, ou de façon très passive. Je me souviens pas avoir porté un badge mais j’étais complètement du côté des manifestants anti-Vietnam. L’époque était différente, les gens n’étaient pas blasés, on réfléchissait vraiment à ce qui se passait. Dans les années 1950, rien ne posait problème, jusqu’à ce que la discrimination raciale pose problème.

— Comment êtes-vous arrivé à Palo Alto ?

— J’avais vingt-deux ans. Je venais de traverser les États-Unis depuis la Pennsylvanie. J’étais passé par le Canada. L’époque était agitée et les jeunes qui étaient sur la route rencontraient vachement d’hostilité. Les gens étaient plus cool avec les auto-stoppeurs au Canada. Je suis allé à San Francisco puis j’ai retrouvé à Palo Alto un ami de mes premières années de fac. Il m’a logé, j’étais complètement à sec. C’est là que j’ai vu la petite annonce dans le journal.

— C’était la première fois que vous participiez à une expérience ?

— En fait, il y avait une autre annonce dans le même journal pour une expérience d’une heure payée 5 dollars, mais j’ai choisi l’expérience sur la prison parce qu’il y avait plus d’argent à se faire. Et j’ai été content de savoir que j’allais être un prisonnier. Je venais de traverser le pays, j’avais dormi par terre, j’avais eu pas mal l’estomac vide. C’est pour ça que j’ai pas compris pourquoi certains prisonniers se sont effondrés. Pour moi, c’était pas si dur que ça15. »

Le quatrième jour, Jerry s’est retrouvé seul en cellule avec Clay Ramsay et ils ont sympathisé. Clay a connu lui aussi la vie dure. À dix-sept ans, alors que son père voulait qu’il aille à Grinnell, une université de lettres et de sciences sociales très cotée dans l’Iowa, il fugue et tente de passer au Mexique mais il se fait pincer à la frontière et doit attendre ses parents dans un centre de détention pour mineurs. Puis il travaille dans la marine marchande pendant un an. Originaire de Mountain View, non loin de Stanford, il vivait à 50 kilomètres de là au moment de l’expérience ; il avait vingt ans. Son père était ingénieur en communications satellites chez Lockheed Martin. « On vivait cette vie de série télé dans notre quartier de familles blanches et raffinées de la classe moyenne16 » m’a-t-il raconté en riant. « A completely petit bourgeois background17. » Jerry et Clay resteront jusqu’au bout et la grève de la faim de Clay fera vaciller l’autorité d’Eshleman et des autres gardiens.

Fils d’un astronome enseignant l’ingénierie électrique à Stanford, David Eshleman a quant à lui grandi sur le campus. Cet été 1971 il a dix-huit ans, il est en vacances chez ses parents et il travaille chez Shakey’s Pizza pour 1,79 dollar de l’heure tout en donnant des concerts avec son groupe. Il vient de commencer une licence de théâtre à l’université Chapman, dans le comté d’Orange au sud de Los Angeles, et il espère devenir acteur18. Il m’a raconté, concis et posé : « Environ six mois avant l’expérience, j’ai subi les rites d’entrée dans une fraternité étudiante appelée Lambda Phi Alpha. Le bizutage était particulièrement humiliant. Vous étiez souvent complètement déshabillé et plusieurs épreuves impliquaient vos parties génitales ou vos fesses, et c’était parfois très douloureux. En un sens, les brimades qu’ont subies les prisonniers pendant l’expérience n’étaient pas grand-chose par rapport à ce que vous pouviez subir à l’époque quand vous vouliez entrer dans une fraternité étudiante ou quand vous faisiez vos classes dans l’armée19. » Eshleman a par la suite vécu une vie paisible à Saratoga, non loin de Palo Alto, partageant son temps entre son entreprise de courtage en hypothèques, sa femme et leurs deux enfants, diverses troupes de théâtre et son groupe de pop-rock anglaise nostalgique (Nigel and Clive and the British Invasion). Il n’a jamais possédé d’armes à feu. D’après le professeur d’urologie Christos Constantinou, qui a dirigé à Stanford en 2012 un séminaire sur l’expérience durant lequel il l’a reçu, « David Eshleman est un sadique, il a participé à l’expérience pour pouvoir mettre des coups de pieds aux fesses et Zimbardo aurait dû mieux sonder ses motivations20 ». Une autre interprétation, sans doute plus probable, serait qu’Eshleman avait surtout un vrai goût pour le jeu et qu’il a cherché à se faire bien voir d’un alter ego de son père.

Inutile de multiplier les portraits pour comprendre que les participants ne sont pas interchangeables et que les existences qui se croisent dans la prison de Zimbardo suivent des trajectoires distinctes. Chacun a sa sensibilité, sa famille, son passé, ses croyances, ses valeurs, ses études, ses certitudes, ses rêves, son avenir. Certains sont timides et d’autres extravertis. Certains ont dix-huit ans et d’autres vingt-cinq. Certains vivent chez leurs parents, d’autres seuls ou en couple ou en colocation ou sur le canapé d’un ami et Williams dort même dans sa voiture. Certains ont une petite amie. Certains ont un autre boulot à côté. Certains sont étudiants, d’autres ont arrêté leurs études. John Mark, qui passait alors une licence d’anthropologie à Stanford, dira trente-cinq ans plus tard : « À cette époque de ma vie, j’étais défoncé tous les jours du matin au soir. Je me défonçais avant de me rendre à l’expérience, je me défonçais pendant les pauses et le midi, je me défonçais le soir21. » Il m’a raconté : « En 1970, à la fin de ma deuxième année de licence, je suis parti en France et avec un ami on est allés à Amsterdam. En revenant en France, on a fait du stop et quelqu’un nous a déposés à la frontière, et là un douanier nous est tombé dessus, il nous a fouillés et il a trouvé du hasch dans ma veste. C’était une expérience terrifiante, j’ai cru que j’allais finir en prison. Avant ça, j’avais envoyé un paquet chez moi avec du hasch moulé pour imiter une bougie, que j’avais acheté au Maroc, mais ils venaient juste de recruter des chiens renifleurs et ils ont trouvé mon paquet. Les flics ont décidé de laisser mon dossier ouvert pendant sept ans, c’était la période légale. Mais ils auraient pu me coffrer tout de suite sans difficulté, il y avait flagrant délit, et j’aurais pris cinq ans de prison minimum. J’avais donc vingt ans, j’ai continué à fumer de l’herbe tous les jours mais j’avais ce nuage au-dessus ma tête qui me rappelait qu’au moindre faux pas je pouvais me retrouver en prison pour cinq ans ou plus22. »

Il est d’ailleurs amusant de voir que tous les participants avouent dans leur formulaire d’embauche de petits illégalismes (vols à l’étalage, trafic de marijuana, usage d’une fausse carte de crédit, fausse adresse de facturation, arrestation pour vente de drogue, destruction de mobilier urbain, triche durant des examens, participation à un cambriolage). Zimbardo sait tout cela mais il en fait quand même, pour les besoins de son récit, de « bons » agneaux qui vont devoir affronter le Mal. Voici comment il résume d’ordinaire son expérience :

Pour montrer que des gens normaux pouvaient se comporter de manière pathologique même en l’absence de pressions extérieures de la part d’un expérimentateur investi d’autorité, mes collaborateurs et moi-même avons placé des étudiants dans le cadre d’une simulation de prison et avons observé le pouvoir des rôles, des règles et des attentes. De jeunes gens sélectionnés parce qu’ils étaient normaux selon tous les critères psychologiques que nous avons mesurés (beaucoup étaient même des pacifistes revendiqués) devinrent hostiles et sadiques, abusant physiquement et verbalement les autres – quand ils jouaient le rôle arbitrairement assigné de faux gardiens tout-puissants. Ceux assignés arbitrairement au rôle de faux prisonniers souffrirent de décompression émotionnelle, de délires et se comportèrent de manière autodestructrice – en dépit de leur bonne santé et de leur normalité. Cette simulation de deux semaines dut être interrompue au bout de six jours parce que l’inhumanité de la « situation maléfique » avait totalement dominé l’humanité des « bons participants »23.

Voulant prouver que l’ascendant de la situation est plus fort que les dispositions individuelles, Zimbardo insiste sur l’homogénéité des participants, niant leur singularité biographique au profit de tout ce qu’ils partagent de « normal », de « moyen » et de « commun ». Les deux premiers articles scientifiques écrits sur l’expérience ont cette même phrase étonnante de naïveté : « Pour jauger le pouvoir de la situation sur les comportements, les explications alternatives en termes de dispositions préexistantes ont été éliminées grâce à la sélection des sujets24 » ; autrement dit, Zimbardo aurait réussi à sélectionner des sujets sans passé ni personnalité. Le but de l’expérience est que les gardiens et les prisonniers, que tout paraît d’abord réunir, finissent par former deux groupes antagoniques en tous points opposés ; et si cette désunion n’est pas attribuable à la personnalité des participants, alors elle est forcément le fruit de la situation (mais en aucun cas elle ne saurait être produite par les expérimentateurs eux-mêmes).

Quand bien même de petites différences personnelles auraient échappé aux tests psychologiques qu’il a fait passer à ses volontaires, Zimbardo dispose d’un instrument scientifique imparable : l’« assignation aléatoire, la clé de la recherche expérimentale ».

C’est l’assignation aléatoire de sujets issus d’une population initialement homogène qui constitue l’essence scientifique de cette étude. Cela permet au chercheur de séparer ce que l’environnement carcéral provoque chez les individus et ce que les individus apportent dans l’environnement carcéral. Quand on y ajoute une collecte des données et des enregistrements systématiques, ainsi que certaines tentatives de contrôle méthodologique, nous obtenons un paradigme expérimental valable25.

Ce jargon cache mal l’inanité de la démarche. Il ne suffit pas de tirer à pile ou face qui sera gardien et qui sera prisonnier pour réduire à néant le poids des dispositions de chacun. Ce n’est pas parce qu’on est assigné au hasard qu’on a moins de chances d’être sadique, conciliant, autoritaire, dépressif ou soucieux de plaire à l’expérimentateur, et la collecte de données ne peut pas compenser un protocole expérimental truffé de biais (une expérience totalement inepte peut engendrer des montagnes de données). Nous avons là un cas aigu de fétichisation des outils et des méthodes.

Suivant son auditoire, Zimbardo raconte différemment la suite. Selon un premier scénario, tous les prisonniers ont eu un comportement pathologique et « tous les faux gardiens, à un moment ou l’autre de l’étude, ont été sadiques avec les prisonniers26 », comme il l’écrit dans le New York Times Magazine en 1973 ; l’ensemble des prisonniers et l’ensemble des gardiens auraient ainsi réagi comme un seul homme. Cette version courte et efficace a la faveur des médias, et nous verrons que Zimbardo l’a bien compris. Selon un second scénario, beaucoup plus proche de la réalité, le groupe des gardiens et celui des prisonniers se subdivisent chacun en sous-groupes. Zimbardo explique dans son diaporama :

Les gardiens pouvaient être répartis en trois catégories. Il y avait les gardiens durs mais justes dont les ordres suivaient toujours le règlement de la prison. Ensuite, il y avait plusieurs gardiens qui étaient des types bien selon les prisonniers, qui se sentaient sincèrement désolés pour les prisonniers, qui leur accordaient des petites faveurs et qui ne les punissaient jamais. Et enfin, environ un tiers des gardiens étaient extrêmement hostiles, arbitraires et inventifs dans leurs manières de dégrader et d’humilier les prisonniers, et ils semblaient pleinement apprécier le pouvoir dont ils avaient été investis en revêtant leur uniforme de gardien et en arrivant dans le couloir, leur grosse matraque à la main. Pas un de nos tests de personnalité n’avait prédit ces différences extrêmes entre les prisonniers et entre les gardiens ni leurs réactions à l’emprisonnement27.

Zimbardo se dépêtre de ce second scénario en avançant que tous les gardiens ont contribué aux abus, ou du moins qu’ils n’ont rien fait pour les éviter, tandis que tous les prisonniers se sont comportés comme s’ils étaient emprisonnés – mais jamais il ne questionne la fiabilité de ses tests de personnalité. En réalité les différences de comportement sont frappantes d’un participant à l’autre et d’un moment à l’autre. Les prisonniers oscillent tout au long de l’expérience entre coopération et résistance, obéissance et révolte, jeu et moquerie. James Peterson, l’un des gardiens remplaçants, observe après coup que leur comportement « paraît très anormal et très changeant, comme s’ils ne savaient pas quoi faire et qu’ils essayaient différentes manières d’aborder le problème28 ». C’est également vrai des gardiens, qui sont d’abord perdus et désorganisés pour la plupart et dont certains ne rentrent pas du tout dans leur rôle29. Un gardien du matin raconte le deuxième jour : « À cause de notre manque d’organisation, nous nous sommes comportés de manière plutôt négligente30. » Au moins trois gardiens ont été très coulants avec les prisonniers tout au long de l’expérience, leur passant en douce des cigarettes, des poèmes et des fruits31 (un gardien laisse même une clé dans une porte le mardi32). Cinq mois après, un prisonnier écrit à Zimbardo que les gardiens « en bavaient probablement plus que les prisonniers. […] Plusieurs fois en allant aux toilettes, ils se sont ouverts et ils nous ont parlé de trucs personnels. Je crois qu’ils avaient besoin plus que nous d’une soupape psychique33 ». Deux ans plus tard, deux prisonniers se remémorent aussi leur bonne entente avec certains gardiens ; à la question « Quels sont vos meilleurs souvenirs de l’expérience ? », le premier répond : « La camaraderie avec quelques prisonniers et quelques gardiens34 » ; et le second : « Des petits regards, des contacts ou des mots échangés avec les autres qui voulaient dire “On est là-dedans ensemble” et “Je suis de ton côté”. C’est arrivé entre gardiens et prisonniers, et aussi entre prisonniers35. » Ces extraits d’archives, qui remettent en cause la thèse des deux groupes profondément antagoniques, ne figurent dans aucun écrit de Zimbardo.

Barnett, l’un des gardiens de jour, se plaint que ses deux collègues lui délèguent complètement la discipline – l’un d’eux, John Loftus, rappelle après coup aux expérimentateurs avoir été pendant ses heures de garde « plus souvent dehors que dans le couloir36 ». Et si Barnett se montre assez dur au début de l’expérience, il sera beaucoup moins impliqué les deux derniers jours, apparemment touché par la crise de larmes du prisonnier Stuart Levin37. « Le tour de garde de jour est remarquablement routinier comparé au tour d’Eshleman, notent deux étudiants de Zimbardo qui analysent les vidéos de l’expérience trente-cinq ans plus tard en préparation de L’Effet Lucifer. Même quand Barnett joue avec les prisonniers, il reconnaît généralement quand ils font bien les choses et il n’est pas trop fâché quand ils se trompent lors du comptage38. » En réalité seul le gardien Eshleman s’est comporté comme un sadique, et encore pas tout le temps ; il réagit à la situation de manière très fluctuante, comme tous les autres gardiens. Jaffe relève par exemple le jeu ambigu de John Loftus et de son frère Geoff :

John laissait souvent Baran fumer à des moments où c’était interdit par le règlement. John Loftus était aussi le gardien qui me transmettait le plus de plaintes de la part des prisonniers. […] Bien entendu, John Loftus est aussi le gardien qui s’est le plus « amusé » avec l’extincteur. En plus, et contrairement à John Mark, quand il y avait un conflit entre gardiens et prisonniers, John Loftus n’hésitait pas à en être. […] Geoff Loftus, comme ça a dû être relevé, a beaucoup pris ses distances avec ses obligations de « gardien coriace ». Il a cessé de mettre ses lunettes de soleil et il portait souvent sa propre chemise au lieu de porter son uniforme. J’ai l’impression que Geoff a cessé d’aboyer les ordres aux prisonniers et a commencé à s’adresser à eux plus normalement au fur et à mesure. […] J’ai l’impression, surtout vers la fin de l’étude, que Geoff n’était « pas tout à fait là »39.

Curt Banks note après coup :

G. Loftus a enlevé le haut de son uniforme mercredi (quatrième jour de l’expérience) en se plaignant qu’il était trop petit et qu’il l’irritait (alors que c’est lui qui l’avait choisi). Il a aussi retiré ses lunettes de soleil et il ne les a pas remises pendant l’expérience. Il a passé beaucoup de temps loin du couloir et a semblé réticent à assumer ses fonctions de gardien. Il a commencé à faire des réflexions philosophiques et à partager ses préoccupations éthiques sur le traitement subi par les prisonniers40.

Au cours du débriefing du 20 août, Zimbardo demande aux gardiens comment ils faisaient quand Baran, le prisonnier gros fumeur, leur demandait une cigarette. Trois d’entre eux répondent :

— Moi, je lui en donnais toujours une.

— Je sais. C’est pour ça qu’après, quand il voulait une cigarette, il attendait toujours que je sois parti pour te demander. Il savait que tu étais un vrai gentleman.

— À chaque fois qu’il me demandait, je lui répondais non. Et puis une heure plus tard je lui en donnais une, juste pour qu’il comprenne que c’était moi qui décidais et pas lui41.

On est loin de l’image des gardiens devenant sadiques en bloc. Ce qui amène Jaffe à conclure l’un de ses rapports, timidement mais avec une grande probité :

Ces observations ne sont pas présentées pour contredire les conclusions ou interprétations fondamentales, mais plutôt pour m’assurer que ce qui ressemble à des bouts de preuves contradictoires soit au moins considéré. Si nous pensons qu’il y a eu plusieurs niveaux de réponse et d’implication de la part des gardiens et des prisonniers, alors nous devons rendre compte de quelques-unes de ces diverses réactions42.

Que les réactions diffèrent selon les individus, voilà précisément ce que peine à admettre Zimbardo ; il veut observer les effets homogènes des situations et non la façon dont chacun y réagit en fonction de ses dispositions personnelles. Au fond, il reste behavioriste43 : il regarde ses volontaires comme des souris dans un labyrinthe, s’intéressant moins à leur vie intérieure ou passée qu’à leur manière de réagir aux stimuli de son environnement factice. Comme Milgram avant lui, il n’essaie pas de mesurer la personnalité de ses sujets ni de comprendre la spécificité de leurs réactions. Les tests que Haney et Banks font passer aux soixante-quinze volontaires ayant répondu à son annonce visent seulement à exclure les sadiques, les junkies et ceux qui ont eu affaire à la justice.

Dans ses articles académiques et dans L’Effet Lucifer, Zimbardo est bien obligé de reconnaître que tous les participants n’ont pas réagi de la même façon, mais il ne sait guère expliquer pourquoi. Laissant de côté les gardiens, il se contente d’avancer que les prisonniers les plus autoritaires se seraient le mieux adaptés. « La seule variable de personnalité qui ait eu la moindre valeur prédictive significative fut celle de l’échelle d’autorité F [imaginée par Theodor Adorno pour mesurer l’autoritarisme des individus] : plus le score était élevé et plus longtemps le prisonnier tenait dans cet environnement totalement autoritaire44. » Cette découverte aurait pu inviter Zimbardo à enrichir ses données psychologiques après coup, par exemple au moyen d’entretiens personnalisés avec les participants. L’une de ses étudiantes, Cathy Rosenfeld, lui suggère d’ailleurs quatre mois après l’expérience que « des portraits à grands traits de chaque prisonnier et de chaque gardien seraient utiles45 ». Mais Zimbardo n’en fait rien. Pourquoi risquer d’étayer la thèse dispositionnelle quand on souhaite prouver que « les dispositions initiales de personnalité et d’attitude n’expliquent qu’une infime partie des variations dans les réactions à cette fausse prison46 » ? Tout doit venir de la situation ; les participants sont des silhouettes interchangeables.

Dans L’Effet Lucifer, Zimbardo remarque également à propos des gardiens que « la taille compte pour savoir qui va émerger comme leader de chaque tour de garde. Les gardiens les plus grands sont Hellmann [Eshleman], leader de la garde de nuit, Vandy [Van Orsdol], qui a pris le leadership de la garde du matin, et Arnett [Barnett], majordome de la garde de jour47 ». Mais il ne creuse pas les effets de cette disposition personnelle, même après que l’expérience de la BBC en 2002 a vu s’imposer les gardiens et les prisonniers les plus grands et les plus massifs.

Les questionnaires soumis aux gardiens et aux prisonniers pendant et après l’expérience ne sondent jamais leur histoire personnelle, leurs convictions, leurs croyances ou leurs motivations ; la « force de la situation » est la seule hypothèse investiguée. De même, les entretiens très superficiels qu’il conduit avant, pendant et après l’expérience ne lui permettent pas de connaître ses participants ; il ne les questionne ni sur leurs lectures, ni sur leur classe sociale, ni sur leur religion, ni sur leur histoire, ni sur leur rapport à l’école, ni sur leurs groupes d’appartenance. L’Effet Lucifer les réduit à des stéréotypes : le rebelle, le beau gosse, le militaire, le rêveur, etc. On ne saura donc pas si les plus croyants sont plus dociles ou plus rebelles que les autres et s’il existe des différences selon les confessions (aucune analyse de Zimbardo ne prend en compte le facteur religieux), ou si le fait de porter un uniforme de gardien pousse à épouser des idées sécuritaires ou conservatrices (et ce pendant l’expérience, un peu après et longtemps après). On ne connaîtra pas davantage l’éventuelle influence de l’origine sociale sur les comportements de chacun. Sachant que la manière dont nous concevons les rôles sociaux est indissolublement liée à notre milieu, à notre position sociale, à nos relations et à nos convictions, comment parler de « rôle » et d’« adhésion à un rôle » à partir de données dispositionnelles aussi frustes ?

Zimbardo a également ignoré un autre biais connu des statisticiens et des biologistes sous le nom d’« autosélection » (self-selection). La petite annonce ciblant explicitement les « étudiants en licence », l’échantillon des volontaires n’est pas représentatif de la jeunesse américaine et il n’est absolument pas représentatif de la population en général (en 1971, moins de la moitié des jeunes de plus de dix-huit ans sont scolarisés et seul un Américain sur cinq a un diplôme du supérieur48). C’est une critique qu’on entend souvent depuis qu’elle a été prononcée par Quinn McNemar, professeur de psychologie et de statistique à Stanford : « La science actuelle du comportement humain n’est en fait que la science du comportement des étudiants en deuxième année49 » et en particulier des étudiants en psychologie – Rosenthal avait l’habitude d’ajouter : « McNemar a été trop généreux. Notre science ressemble souvent plutôt à la science des étudiants en deuxième année qui se sont portés volontaires pour nos recherches et qui se sont présentés à leur rendez-vous avec l’expérimentateur50. » De même que le rat de Norvège qui peuple les cages des laboratoires est souvent jugé représentatif des vertébrés, l’étudiant américain de sexe masculin en licence de psychologie est souvent jugé représentatif du genre humain. Et on pourrait démontrer sans trop de peine que c’est souvent le cas de toutes les sciences sociales, qui tendent à universaliser des traits propres à la classe moyenne blanche et masculine sous l’effet inconscient d’un ethnocentrisme de classe et de genre – là encore, un effet d’autosélection.

Le fait que tous les participants aient été hostiles à la prison, comme Zimbardo le soutient souvent, est également une source non négligeable de distorsion des résultats, car de tels volontaires peuvent avoir répondu à l’annonce pour démontrer la nocivité de l’incarcération, ou se découvrir cette vocation en cours de route. Là encore Zimbardo interprète les choses à son avantage : si même des militants anti-prison se font happer par la logique de la prison, alors imaginez les non-militants ou les militants pro-prison…

Afin de mesurer ces biais d’autosélection, deux psychologues de l’université du Kentucky occidental ont répliqué uniquement la première phase de l’expérience de Stanford : la sélection des participants. Ils ont fait passer deux petites annonces dans deux journaux. La première était la reproduction exacte de l’annonce publiée par Zimbardo dans le Palo Alto Times ; la seconde était aussi la même à une différence près : le mot « prison » avait été gommé. Puis ils ont fait passer des tests psychologiques aux deux groupes de volontaires ayant répondu et, selon leurs résultats, « les volontaires pour l’étude sur la prison ont eu des scores significativement plus élevés en termes de disposition à l’agressivité, à l’autoritarisme, au machiavélisme, au narcissisme et à la domination mais moins élevés pour l’empathie et l’altruisme51 ». Soumis au Journal of Personality and Social Psychology, cet article a été revu et rejeté par Zimbardo en novembre 200452. Il a finalement été publié trois ans plus tard dans une revue moins prestigieuse, malgré l’opposition d’un relecteur anonyme qui ressemble fort à Haney53.

*

Zimbardo a grandi dans le Bronx au sein d’une famille pauvre. Son père, George, est d’abord barbier, comme tous les hommes de sa famille, puis il ouvre un magasin de radio qui lui permet de sortir sa femme et ses trois enfants de la pauvreté. Zimbardo semble avoir beaucoup souffert de cette indigence, et d’après ses récits autobiographiques inévitablement un peu arrangés, c’est ce qui l’aurait destiné dès son plus jeune âge à devenir psychologue social et à privilégier la thèse situationnelle. Il y a cette anecdote qu’il aime beaucoup raconter : lorsqu’il était en terminale en 1949-1950 au lycée James Monroe, dans le Bronx, avec Stanley Milgram, ils cherchaient une raison au comportement parfois irrationnel de leurs camarades.

Ne venant pas de familles aisées, nous privilégiions les explications situationnelles, et non pas dispositionnelles, pour donner sens à de telles anomalies. Les riches et les puissants veulent s’attribuer le bénéfice de leur succès et ils expliquent les échecs des pauvres par leurs erreurs. Mais nous, nous étions plus malins ; pour nous, c’était généralement la situation qui était déterminante54.

L’autre truc, quand on grandit dans la pauvreté, qui m’a aidé à devenir psychologue social, c’est que ça sensibilise aux explications situationnelles, puisque vous voulez blâmer la situation, et non les personnes, pour tous les échecs que vous voyez autour de vous55.

Il est rare qu’un scientifique avoue aussi franchement que les convictions qui ont présidé à ses choix professionnels relèvent essentiellement de croyances personnelles. Apparemment convaincu dès son plus jeune âge de la force des situations, Zimbardo a commencé une double licence en anthropologie et sociologie avant de s’orienter vers la psychologie en dernière année, après avoir découvert l’attrait de la science expérimentale – il confiera plus tard : « J’ai été rapidement séduit par la précision des réponses qu’on pouvait apporter à des hypothèses avec des données objectives. Les sociologues posaient de grandes questions mais n’avaient jamais vraiment de réponses satisfaisantes56. » Son premier article, à vingt ans, est une analyse sociologique des relations conflictuelles entre Noirs et Portoricains à New York57.

Pour le dire très grossièrement, si la sociologie privilégie généralement une approche par le collectif, gommant les singularités individuelles au profit des régularités du nombre, la psychologie s’est construite au contraire comme une science de l’individu, postulant que chacun possède des « traits de caractère » stables et que nos comportements, pour divers et contradictoires qu’ils puissent paraître, révèlent notre nature profonde. Les psychologues ont mis beaucoup de temps à reconnaître que « le comportement d’une même personne est variable et peut changer selon les situations58 », comme le défend Walter Mischel dans un livre qui fait scandale en 1968. Mischel est alors professeur de psychologie à Stanford depuis six ans. À l’époque, se souvient-il quarante ans plus tard,

ce débat que l’on a appelé personne contre situation était en train de devenir la question la plus controversée en psychologie sociale et en psychologie de la personnalité. […] C’était souvent moins un débat raisonné qu’une dispute passionnée et hargneuse qui voyait les psychologues de la personnalité et les psychologues sociaux organiser des combats entre le « pouvoir de la personne » et le « pouvoir de la situation » pour voir qui serait le plus fort. Ces affrontements ont rendu les psychologues de la personnalité de plus en plus inquiets de la survie de leur domaine et les psychologues sociaux de plus en plus arrogants devant les succès du leur. Mais, pour moi, les deux thèses étaient tout aussi fausses. Comme je l’ai souligné dans mon article de 197359, je me suis toujours abstenu de demander : « Ce que l’on sait des individus est-il plus important que ce que l’on sait des situations ? », parce que, posée ainsi, la question n’a pas de réponse et ne peut qu’enflammer des polémiques futiles dans lesquelles les « situations » sont invoquées à tort comme des entités supposées exercer un contrôle soit majeur soit seulement mineur sur les comportements. […] Expliquer l’action humaine nécessite de comprendre le lien personne-situation plutôt que de dissocier ces deux termes ou d’essayer de deviner quel terme influence les comportements plus que l’autre60.

Le débat a d’autant moins de sens qu’on peut toujours faire remonter une disposition à une situation et une situation à une disposition. Les individus ne cessent de répondre aux stimuli de leur environnement et en même temps de façonner cet environnement. Ce qui a le plus choqué ses collègues, se souvient Mischel, c’est qu’il était jusqu’alors perçu comme un psychologue de la personnalité, non comme un psychologue social, et ils ne comprenaient pas pourquoi il brisait les icônes de sa propre chapelle61. Nombre de psychologues de la personnalité voyaient dans la thèse situationnelle une menace pour la survie leur discipline. En avril 1980, le Journal of Personality and Social Psychology, qui réunissait les deux bords, s’est scindé en trois, séparant les cognitivistes, les psychologues sociaux et les psychologues de la personnalité – une décision qui relevait, selon Mischel, de tractations politiques davantage que de considérations scientifiques. À partir de ce moment, se souvient-il, « pour la première fois dans ma carrière, mes demandes de bourses de recherche étaient rejetées par les sections où régnaient les psychologues de la personnalité traditionalistes mais elles étaient considérées comme des priorités absolues par les psychologues sociaux et les cognitivistes62 ».

Jusqu’à son expérience sur la prison, Zimbardo a une vue plutôt équilibrée, et même souvent franchement dispositionnelle. « L’homme peut contrôler les exigences que lui imposent ses pulsions biologiques et ses motivations sociales. Que l’homme puisse ainsi gagner en autonomie vis-à-vis des contrôles environnementaux de son comportement est une implication évidente de cette recherche63 » écrit-il en introduction d’un ouvrage qu’il édite en 1969 sur la dissonance cognitive. Deux ans plus tard le succès de son expérience semble le radicaliser. Il défend désormais bec et ongles la thèse situationnelle et se montre un protagoniste enflammé du débat « personne contre situation ». À ses yeux, on ne peut pas expliquer la délinquance par le parcours individuel du délinquant, son enfance ou ses gènes, de même qu’on ne peut pas expliquer une maladie par les comportements alimentaires, les habitudes de vie et les prédispositions génétiques du malade ; la délinquance et la maladie sont avant tout des questions d’environnement. Il critique également notre tendance à attribuer les choix des autres à leur « personnalité » et à leurs « traits de caractère ». Selon lui « nous avons été programmés par notre socialisation et par nos institutions à accepter les doctrines de la culpabilité individuelle, du péché individuel et de l’échec individuel, ainsi qu’à accepter le culte de l’ego, de la force de caractère et de la stabilité de la personnalité64 ». Il écrit encore, en introduction du manuel de psychologie qu’il publie en 1975 :

Notre doctrine économique étant fondée sur l’entreprise privée et le capitalisme, et notre histoire sociale et notre folklore étant liés à un individualisme acharné, il n’est pas étonnant que la psychologie américaine ait été une psychologie de l’individu, de l’ego. L’étude de la singularité individuelle, des réactions individuelles et de la personnalité ont été un thème dominant d’une grande part de la psychologie depuis sa création. De fait, la grande popularité aux États-Unis de la psychologie en tant que discipline vient, en partie, de sa pertinence pour comprendre les « problèmes personnels »65.

Pour Zimbardo comme pour la plupart des psychologues sociaux, les comportements sont au contraire fortement sous influence des institutions et des situations : on ne peut pas parler de délinquance en laissant de côté les inégalités scolaires, les taux d’accès à l’emploi et la relégation des pauvres et des immigrés. Zimbardo façonne l’expérience de Stanford comme un projectile au service de son combat sans merci contre les explications dispositionnelles. Il monte en épingle le faux problème « individu contre société » pour mieux légitimer la psychologie sociale et donner à sa croisade une allure héroïque. Et emporté par sa fougue il a trop tordu le bâton dans l’autre sens, imaginant une expérience extravagante dont il explique de manière partiale les résultats préécrits. Il déclare par exemple à des membres du Congrès en octobre 1971, alors qu’il n’a pas encore dépouillé ses données :

Cette recherche a deux implications importantes. La première, je crois, c’est que le comportement individuel est largement sous le contrôle de forces sociales et de contingences environnementales, des choses qui se passent, plutôt que de vagues notions comme les « traits de personnalité », le « caractère », la « volonté » ou d’autres constructions intellectuelles sans fondement empirique. […] On peut pousser beaucoup de gens, peut-être la majorité, à faire n’importe quoi en les mettant dans des situations psychologiquement contraignantes, quelles que soient leur morale, leur éthique, leurs valeurs, leurs attitudes, leurs croyances ou leurs convictions personnelles. […] [La deuxième implication est que] le simple fait d’assigner une étiquette à des gens et de les mettre dans une situation où ces étiquettes ont un sens suffit à susciter des comportements pathologiques66.

À partir de 1971, ces affirmations aux accents behavioristes reviennent comme un mantra dans les articles et les interviews de Zimbardo. L’expérience de Stanford ne démontre pourtant rien de tel. Elle montre même le contraire : l’habit ne fait pas le moine. Elle montre aussi qu’une étiquette peut être utilisée comme une arme par ceux qui la subissent. Clay Ramsay, le prisonnier no 416 qui a fait une grève de la faim, reprend ainsi à son compte le matricule qu’il reçoit et le retourne contre l’expérience. Il confie à une étudiante de Zimbardo, Susie Philips, juste après l’annonce de la fin de l’expérience : « Clay ne peut pas agir ici. Clay ne peut pas faire tout ça. 416 le peut, lui67. » La dépersonnalisation qu’il subit lui permet de s’abstraire des circonstances et de se bâtir un personnage qui leur soit mieux adapté ; le rôle qu’il endosse est comme une armure qui le protège. Un gardien exprime un sentiment similaire dans une lettre à Zimbardo écrite quelques semaines après l’expérience : « J’ai commencé à me cacher de plus en plus derrière mon rôle, c’était la seule manière de ne pas me faire du mal68. » Un prisonnier souligne quant à lui que les « pires moments de l’expérience » ont été « quand les gardiens [lui] donnaient l’impression qu’ils exprimaient leurs vrais sentiments personnels »69 ; le reste du temps, leur violence était supportable parce qu’elle n’impliquait pas de sentiment ni de jugement, « rien de personnel », c’était juste un job, et cette dépersonnalisation avait un côté rassurant. C’est un phénomène bien connu dans les organisations bureaucratiques, où l’apparat, les uniformes et les protocoles servent aussi à protéger du surengagement émotionnel et de la mise à nu.

J’ai trouvé un texte de Zimbardo où il envisage que la déshumanisation puisse être utile à celui qui commet des horreurs en le protégeant « contre les émotions douloureuses, écrasantes, invalidantes, inhibitrices70 », mais je ne l’ai jamais entendu considérer les autres facettes de la dépersonnalisation révélées par son expérience. Pour lui la dépersonnalisation est une étape sur la voie du mal et rien d’autre, comme si son militantisme anti-dispositionnel l’enfermait dans une grille de lecture étroite et rigide. Quand un prisonnier revendique son numéro de matricule comme un acte de résistance, le professeur ne veut y voir qu’un symptôme d’aliénation.

Deux études très détaillées, l’une portant sur des tortionnaires pendant la dictature des colonels en Grèce (1967-1974), l’autre sur des policiers ayant commis des atrocités pendant la dictature militaire au Brésil (1964-1985), ont été récemment menées sous le patronage de Zimbardo. Paradoxalement ces études montrent l’importance à la fois des dispositions personnelles et des conjonctures historiques – deux dimensions que Zimbardo a bannies de son expérience.

En Grèce et au Brésil, militaires et policiers reçoivent les pleins pouvoirs pour lutter contre tout ce qui peut sembler menacer la « sécurité nationale » dans un contexte dictatorial, violent et arbitraire. Et dans les deux cas, l’entrée dans le corps des tortionnaires est l’aboutissement d’un long processus de sélection et de socialisation. Sous la dictature grecque, la « Section des interrogatoires spéciaux » recrute uniquement des volontaires en bonne santé, costauds, plutôt grands, ayant fréquenté au moins neuf ans l’école et farouchement anti-communistes. L’entraînement nécessaire pour intégrer cette section est alors le plus long de tous les corps d’armée grecs. Ses deux leitmotivs sont l’ultra-violence et l’obéissance absolue. Une première initiation de trois mois est particulièrement brutale, sadique et arbitraire ; beaucoup sont virés ou démissionnent et les soldats retenus pour être tortionnaires doivent subir un nouvel entraînement. « C’étaient les cadets les plus dignes de confiance et les plus obéissants, les plus durs, les plus intelligents et les plus éduqués » écrit Mika Haritos-Fatouros, qui en a rencontrés plusieurs71. Les soldats d’origine rurale ou populaire, jugés plus dociles, plus agressifs et plus discrets, semblent avoir les faveurs des instructeurs, mais l’anti-communisme est aussi un critère très important. Lors de leur entraînement pour devenir tortionnaires, les aspirants pris à aider un prisonnier sont expulsés, ainsi que ceux prenant au contraire plaisir à torturer. Au final, raconte un tortionnaire en chef, « sur 2 000 recrues, seulement 20 ou 30 deviennent candidats » aux fonctions de tortionnaire de la police militaire grecque72. Ce qui ne représente donc que 1 % des appelés militaires déjà sélectionnés pour servir sous les drapeaux. Difficile de voir en eux des hommes ordinaires essentiellement influencés par les circonstances, comme le voudrait la thèse dispositionnelle. Martha Huggins, qui a interviewé vingt-trois anciens policiers brésiliens impliqués dans des actes de torture, souligne elle aussi que « la plupart des travailleurs de la violence sont plus multidimensionnels que n’importe quelles catégories analytiques ne peuvent le dévoiler73 ». On ne saurait donc écarter prématurément les explications dispositionnelles pour comprendre leurs actes.

Sa participation à ces deux enquêtes n’a pas fait dévier Zimbardo de la thèse situationnelle, même s’il conclut l’une d’elles en contredisant totalement la version officielle de l’expérience de Stanford : « Au bout du compte, soutenir la violence, s’y engager et la justifier est une décision personnelle et morale. […] C’est à chacun de prendre la décision de s’engager ou non en faveur du mal – de devenir un coupable ou de résister aux fortes pressions de la situation et de choisir la voie du bien74. » De telles affirmations peuvent surprendre dans la bouche d’un défenseur acharné de la thèse situationnelle, mais elles deviennent courantes à partir de 2007. On lit par exemple sur le site de L’Effet Lucifer cette déclaration qu’il a dû supprimer du livre faute de place :

Les gens sont à la fois les produits et les producteurs de leurs différents milieux. Les êtres humains ne sont pas les jouets passifs des contingences environnementales. Les gens choisissent habituellement les contextes où ils vont ou qu’ils évitent, ils peuvent changer ces contextes par leur présence et par leurs actes, influencer les autres au sein de cette sphère sociale et transformer les environnements de mille manières différentes75.

À la même époque, dans certaines interviews qu’il donne pour promouvoir son ouvrage, Zimbardo jette sur son enfance dans le Bronx une lumière différente, expliquant qu’elle lui a montré l’importance des dispositions personnelles, seules à même d’expliquer pourquoi, face à une même situation défavorisée, certains ont basculé dans le crime et d’autres sont devenus professeurs d’université. Voilà le discours contradictoire qu’il tient depuis une dizaine d’années, certifiant à la fois l’emprise de la situation et la possibilité de s’y soustraire tout à fait. Il déclare typiquement lors d’un chat en ligne, en 2012 : « Dans l’expérience de Milgram, dans l’expérience de Stanford et dans bien d’autres recherches similaires sur le pouvoir qu’ont les situations sociales de faire pencher le comportement de bonnes personnes vers le mal, la conclusion est que la majorité se soumet mais qu’il y a toujours une minorité qui résiste, qui refuse d’obéir ou de se soumettre76. »

Comment comprendre ce revirement qui fait la part belle à la thèse dispositionnelle ? En juin 2007, un très bref droit de réponse publié par quarante-neuf psychologues dans le journal scientifique Observer attaque directement les explications que Zimbardo donne d’Abu Ghraib, reprenant la position défendue par Mischel quarante ans plus tôt :

Contrairement à Zimbardo, nous croyons qu’il existe peu de preuves scientifiques indiquant que les situations sont plus importantes que les dispositions pour expliquer les comportements. En effet, des chercheurs ont récemment compilé plus de 25 000 études et constaté que la personnalité et les situations contribuent presque également à divers résultats, et de nombreuses études démontrent les manières complexes qu’ont les gens de réagir différemment à des situations similaires. Nous nous inquiétons de voir Zimbardo donner une image fausse de la recherche scientifique afin d’offrir une explication purement situationnelle des actes antisociaux perpétrés à Abu Ghraib. Il fait scientifiquement consensus, sur la base des données existantes, que les gens varient dans leur propension aux comportements antisociaux et que les environnements interagissent avec les personnalités. Certaines personnes sont plus susceptibles d’être mauvaises, et c’est particulièrement évident dans certaines situations77.

Deux ans plus tard, dans une réponse à des critiques de Zimbardo, les deux psychologues de l’université du Kentucky occidental que nous avons rencontrés plus haut rétorquent que « le paradigme du “pouvoir de la situation” tiré de l’expérience de Stanford est trop limité, avant tout parce qu’il ignore que le premier pouvoir d’une situation est d’attirer à elle des individus qui pensent y correspondre et de sélectionner parmi eux ceux qui sont acceptés par les meneurs de la situation ou par ses participants, cette auto-sélection et cette sélection par d’autres reposant en partie sur des dispositions personnelles78 ». Une fois attirés et admis dans une situation, ces individus aux dispositions concordantes peuvent accentuer plus encore l’expression de ces dispositions qui les unissent, tandis que dans d’autres situations ces dispositions seraient à peine perceptibles. Situations et dispositions sont liées par de multiples rétroactions au point qu’il est vain, en effet, de parler d’un match « personne contre situation ». Il s’agit plutôt d’une valse ou d’un tango.

Mais là n’est pas la raison du revirement de Zimbardo, qui n’a jamais vraiment écouté ses critiques. Comme il le raconte lors de la tournée de promotion de L’Effet Lucifer, alors qu’il écrivait le livre l’idée lui est venue de consacrer le dernier chapitre à cette « minorité qui résiste, qui refuse d’obéir ou de se soumettre » ; célébrer l’héroïsme lui permettait de conclure ce pavé sinistre sur une note positive. Le 28 février 2008, à l’issue d’une conférence TED à Monterey en plein milieu de cette tournée79, des participants l’encouragent à monter une association pour la promotion de l’héroïsme. L’idée lui plaît et l’enthousiasme de quelques bailleurs potentiels est prometteur (rappelons que le ticket d’entrée à une conférence TED coûte 7 500 dollars). La fondation Heroic Imagination Project est officiellement lancée par Zimbardo un an plus tard80, notamment grâce à la générosité de Pam et Pierre Omidyar, les fondateurs d’eBay, qui l’avaient encouragé à Monterey81 ; Zimbardo emploie depuis le plus clair de son temps à promouvoir l’héroïsme auprès d’enfants et d’adolescents du monde entier. Or ce projet repose sur une conception dispositionnelle du comportement. Dans un article publié en 2010 avec le psychologue Zeno Franco, qui a conduit ses premières recherches sur l’héroïsme et qui préside sa fondation depuis 2015, Zimbardo définit l’« imagination héroïque » comme un « idéal héroïque personnel »82. « L’acte en lui-même est souvent un choix solitaire, existentiel83 », affirme-t-il l’année suivante, toujours avec Franco, et « les héros sont des gens capables de résister à la force de la situation84 » écrivait-il encore récemment dans un manuel. D’après les rares données qu’il cite lors de ses conférences et de ses interviews, et qui sont à peu près tout ce que ce projet a de scientifique (avec deux articles sur les lanceurs d’alerte parus dans d’obscures revues85), les « héros » américains sont en majorité des hommes noirs, citadins, engagés dans le secteur associatif et ayant un diplôme universitaire – les Noirs américains auraient par exemple huit fois plus de chances d’avoir un comportement héroïque que leurs compatriotes blancs86. Autrement dit l’héroïsme serait en grande partie une question de dispositions. « Mais on ne sait pas vraiment encore à quel point l’héroïsme est dispositionnel et à quel point il est situationnel, m’a expliqué Franco. On n’a pas assez de preuves, il nous faut plus de données. C’est sans doute une combinaison des deux, comme tout le reste87. »

Selon un reportage paru en 2011 dans Science tout à la gloire de sa fondation, Zimbardo « a mis 30 000 dollars de sa poche pour démarrer le projet et il a récolté depuis presque 250 000 dollars d’autres donateurs. Il songe à mettre en vente une partie de sa collection d’œuvres d’art [principalement des masques] et de sa cave à vins ». Sa rédemption est à ce prix, explique-t-il : « C’est ma nouvelle mission dans la vie. […] C’est ce qui a sauvé ma carrière, me faisant passer de Docteur Mal à Docteur Bien88. » Voilà qui peut expliquer pourquoi il accorde davantage de crédit à la thèse dispositionnelle depuis une dizaine d’années, multipliant les raisonnements périlleux, les paradoxes et les contradictions pour essayer de tenir ensemble sa célèbre expérience et son nouveau cheval de bataille. « Une situation qui peut attiser le mal et l’hostilité chez certains d’entre nous et peut faire naître des idées héroïques chez d’autres », écrit-il par exemple dans le Guardian au lendemain de sa conférence TED à Monterey89, sans pouvoir expliquer comment et pourquoi une même situation peut produire des effets aussi discordants ni quelles personnes seraient susceptibles d’être attirées par le mal et quelles autres par l’héroïsme. Pour Zimbardo, la science passe désormais après la philanthropie et doit se plier à ses astreintes.

8

Pourquoi Zimbardo a-t-il mis un terme à son expérience le sixième jour, vendredi 19 août, alors qu’elle devait durer deux semaines ? Dans la matinée l’avocat Tim Bruinsma est venu interroger chacun des prisonniers, prenant note des abus dont ils avaient été l’objet. Zimbardo lui a demandé de faire comme s’il s’agissait d’une vraie prison et de vrais détenus, et les discussions sont aussi surréalistes que lors des comités de probation (« Avez-vous été informé de vos droits lors de votre arrestation ? », « Y a-t-il des problèmes avec la caution ? »). Mais pour Zimbardo cette capacité des uns et des autres à jouer le jeu prouve au contraire la force de la situation. « À ce stade, il était devenu évident que nous devions mettre un terme à cette expérience, déclare Zimbardo dans le diaporama. Nous devions le faire parce que ce n’était plus une expérience1. » Il a pris sa décision la veille au soir, après avoir donné rendez-vous à l’avocat, et une partie de la matinée fut consacrée à convoquer l’après-midi même les gardiens de repos et les prisonniers libérés.

À partir de 1999 Zimbardo privilégie une autre explication : il aurait mis fin à l’expérience sous l’injonction de Christina Maslach, sa petite amie, qui venait tout juste de finir une thèse sous sa direction. C’est elle qui lui a ouvert les yeux sur l’horreur de sa fausse prison en menaçant de le quitter le jeudi soir2. Souvenons-nous, c’était le happy end hollywoodien que le scénariste Mark Siliphant avait imaginé au lendemain de l’expérience. À chaque fois qu’il raconte cette chute, terminant même certains de ses PowerPoints par leur photo de mariage un an après l’expérience, Zimbardo déclenche les rires de la salle. Ce happy end semble pourtant inventé de toutes pièces : Maslach a participé au deuxième comité de probation et elle n’a pas découvert le jeudi soir le traitement réservé aux prisonniers (elle n’a malheureusement pas souhaité répondre à mes questions). Zimbardo ne dévoile ce prologue alternatif qu’en 1982, dans sa préface au premier livre de sa femme :

On était le jeudi soir et elle venait nous aider à interviewer les prisonniers. Alors qu’elle préparait le magnétophone et le matériel pour les entretiens, je lui ai montré la ligne de prisonniers avec des bandeaux sur les yeux, qui traînaient les pieds en direction des toilettes sous les ordres des gardiens. Elle détourna les yeux, et quand je lui demandai si elle avait vu les prisonniers (notre « cirque »), elle répliqua, en pleurs : « C’est horrible ce que tu fais à ces garçons. » C’était la première voix depuis le début de la semaine qui se dressait pour briser la réalité de « notre prison » et nous rappeler qu’il s’agissait de garçons, pas de prisonniers, et qu’ils n’avaient rien fait pour justifier qu’on les traite ainsi, et que l’expérience était hors de contrôle3.

Il précise alors qu’il était son directeur de thèse à peine quelques semaines plus tôt, mais il n’avoue pas qu’ils étaient alors en couple. En 1999, Maslach écrit qu’ils étaient en couple et envisageaient déjà le mariage, mais elle nie avoir participé à l’expérience avant ce fameux jeudi soir4. Enfin, dans L’Effet Lucifer, Zimbardo affirme qu’ils étaient en couple et qu’elle a participé à un comité de probation, mais pas qu’il était son directeur de thèse5. Mon hypothèse est plutôt que Zimbardo a interrompu l’expérience parce qu’il était épuisé, parce qu’il avait obtenu les résultats qu’il voulait, parce que la grève de la faim de Ramsay remettait en cause l’autorité des gardiens et sans doute aussi parce qu’il craignait les complications juridiques que pouvait créer l’avocat (il a récemment invoqué cette dernière raison lors d’une discussion avec des employés de Google : « L’avocat est venu le vendredi, et c’est comme ça que j’ai mis fin à l’expérience6. »).

Le vendredi après-midi les gardiens sont réunis pour débriefer, puis tous les prisonniers, et enfin tous les participants ensemble, expérimentateurs inclus. Comme le rapporte le diaporama, « nous avons essayé de faire de ce moment une occasion de rééducation morale en discutant les conflits éthiques posés par la simulation et la façon dont nous nous étions comportés et quelles étaient les alternatives morales possibles, en espérant que tout le monde se comporte plus moralement à l’avenir7 ». Cette phrase est une réponse directe à la critique d’immoralité qui lui est constamment adressée depuis.

Les hostilités ont été ouvertes trois jours seulement après l’expérience, par un étudiant en médecine à Stanford : « Je n’ai jamais vu un protocole de recherche aussi effrontément immoral, sinon dans les cas de certaines recherches médicales conduites dans les camps de concentration8 » se plaint-il au président du Comité pour la recherche de l’université. Faire volontairement souffrir les participants, encourager les attitudes qui engendrent cette souffrance et ne pas respecter la « liberté individuelle de refuser de participer à la recherche ou de cesser de participer à n’importe quel moment9 » constituent en effet trois décisions tout à fait critiquables, comme le confirme le nouveau code d’éthique promulgué par l’Association américaine de psychologie en 1973 – quant à la pertinence de mettre en jeu la santé des participants, l’association invite chaque chercheur à décider en conscience en balançant « les bénéfices potentiels et les coûts possibles qui pourront résulter de la recherche10 » : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Depuis 1973 ces règles éthiques ont été resserrées à peu près tous les dix ans, et Zimbardo regrette d’ailleurs que le type d’expérience que menaient Milgram et lui ait été rendu impossible par « une cabale de certains psychologues sociaux cognitivistes, de comités d’éthique, de protestants et de psychologues sociaux de sexe féminin11 », auxquels il oppose les pionniers marginaux de l’expérimentation en psychologie dont il se revendique, juifs, de sexe masculin, issus des ghettos et nés en Europe centrale ou de parents tout juste émigrés de là-bas, tels Kurt Lewin, Solomon Asch, Leon Festinger, Stan Schachter et Walter Mischel.

Ces manquements éthiques sont la critique la plus véhémente et la plus récurrente à l’égard de l’expérience : ses participants ont indéniablement souffert, parfois jusqu’à la crise de nerfs, et c’est impardonnable12 – Zimbardo le reconnaît lui-même très tôt et fait son mea culpa13. Mais ce n’est pas le seul aspect de l’expérience qui pose problème. Si l’on considère l’instabilité des conditions d’expérimentation, les exigences de la situation, le rôle joué directement par les expérimentateurs et le fait qu’elle n’a eu lieu qu’une seule fois, il est aberrant que l’expérience de Stanford puisse être considérée comme « scientifique ».

Revenons une dernière fois sur son protocole, car il reste encore à en dire. D’ordinaire, dans une expérience de psychologie les scientifiques mesurent les réactions de leurs sujets à certains facteurs, généralement testés un par un. Ils répètent la même expérience avec différents sujets et selon différentes variables afin de déterminer quels facteurs sont déterminants et à quel point. Milgram estimait qu’« une expérience doit avoir un certain degré de précision et de contrôle. Chaque sujet doit recevoir les mêmes stimuli ; les stimuli et les réponses doivent avoir un aspect spécifique et mesurable14 ». Voilà qui explique les vingt-quatre variantes et les sept cent quatre-vingts volontaires de son expérience sur l’obéissance – et encore Milgram n’a-t-il pas essayé toutes les variables possibles : et si l’expérimentateur avait eu l’air anxieux ? Et s’il avait confié au volontaire qu’il travaillait sous la contrainte mais qu’il désapprouvait l’expérience ? Et s’il avait été une femme ?

À l’inverse, l’expérience de Stanford n’a eu lieu qu’une seule fois, les stimuli étaient innombrables et ils ont constamment changé. Contrairement aux quatre répliques auxquelles avait droit en théorie le faux expérimentateur de Milgram pour relancer les « enseignants » hésitant à infliger des chocs électriques à un innocent (dans les faits ils étaient parfois relancés huit, neuf, quatorze ou même vingt-six fois15), Zimbardo n’a pas déterminé à l’avance les pressions qu’il aurait le droit d’exercer sur ses sujets et beaucoup de choses ont été improvisées. En outre, avons-nous vu, au lieu de ne manipuler que les conditions d’expérimentation, Zimbardo et ses assistants ont manipulé directement les individus dont ils étaient censés observer les réactions spontanées, et ils les ont informés des résultats attendus. C’est comme si Milgram n’avait fait passer son test qu’à une personne, avait lui-même joué le rôle du scientifique, avait prévenu chaque participant qu’il allait tester son obéissance et l’avait averti que l’expérience serait un échec s’il n’obéissait pas.

L’expérience n’ayant lieu qu’une seule fois, les expérimentateurs n’ont pas le temps d’isoler certaines variables indépendantes et doivent être attentifs à tout ce qui se passe, en dépit de leur implication permanente dans le bon fonctionnement de la prison (dans une expérience, la variable indépendante est celle qui est manipulée par l’expérimentateur afin d’observer son impact sur la variable dépendante). La tâche n’est pas aisée. Comment mesurer précisément l’agressivité, l’adhésion à un rôle, l’obéissance et le conformisme ? Et comment distinguer clairement l’obéissance du conformisme ou la résignation de l’indifférence ? Plus concrètement, quels facteurs poussent un prisonnier à se révolter ? Le comportement des gardiens, l’incitation de ses compagnons de cellule, l’heure de la journée, son état de fatigue, son manque de nicotine, sa claustrophobie, son histoire familiale, son goût de la provocation ou d’autres facteurs encore ? Ne pouvant isoler et mesurer cette infinité de variables, Zimbardo se contente de la conclusion qu’il a écrite avant même de commencer : tout est imputable aux étiquettes et à la situation.

Réalisant son expérience seulement trois mois après celle du Toyon Hall, Zimbardo n’a pas eu le temps de bien la préparer. S’il en a écrit les conclusions par avance, il en a décrit la méthode après coup, définissant des variables indépendantes et une variable dépendante si riches et si complexes qu’il est évident qu’aucun résultat scientifique ne peut en être tiré : « Les conditions de simulation minimales de l’environnement expérimental constituaient les variables indépendantes. Les comportements des sujets constituaient une variable dépendante extrêmement ouverte, mesurée par le biais de tests psychologiques et de l’analyse d’enregistrements audio et vidéo16. » Face à une situation aussi enchevêtrée que celle qu’il a créée, Zimbardo n’a donc prévu qu’une seule explication : si les gardiens et les prisonniers agissent comme ils le font, c’est simplement parce qu’on leur a assigné soit le rôle de « gardien » soit celui de « prisonnier ». « La conception de la recherche était relativement simple, résume-t-il en 1973, n’impliquant qu’une seule variable, l’assignation aléatoire à la condition de gardien ou de prisonnier17. » Zimbardo et ses assistants se débarrassent donc de la tâche herculéenne d’analyser le cocktail de facteurs innombrables – et souvent difficiles, voire impossibles à mesurer – qui interagissent pendant l’expérience. Ils vont à l’inverse se concentrer sur ce qui peut indiquer que gardiens et prisonniers rentrent dans leur rôle. Tout ce qui semble confirmer le postulat situationnel est jugé « intéressant » et « significatif », tout le reste est rejeté comme « non pertinent » ou simplement occulté.

Haney se souvient quarante ans plus tard : « Nous avions une prison à faire marcher et trop de crises et de décisions quotidiennes sur les bras » pour prendre « du recul et réfléchir à ce qu’on était en train de faire »18. Telle est l’erreur méthodologique originelle de Zimbardo et de ses assistants. Alors que les expérimentateurs sont censés peu intervenir et beaucoup observer, eux interviennent tout le temps et observent peu. Ballottés par la matière en ébullition où ils sont plongés tout entiers, ils ne peuvent pas en embrasser le dessin d’ensemble et sont chacun marqués par des sensations, un vécu et un point de vue forcément très partial. Zimbardo, par un tour de passe-passe qui ne surprendra plus le lecteur, a retourné cette erreur de méthode à son avantage, faisant de son immersion dans l’expérience un atout : l’empire de la situation, il sait mieux que quiconque ce que c’est, il l’a vécu dans sa chair au point d’en être aveuglé.

Les expérimentateurs souhaitant asseoir l’objectivité de leurs travaux recourent souvent à la présentation de données mises en pourcentages et en tableaux. Hélas, ayant renoncé à leur position d’observateurs, Zimbardo et ses assistants ont bâclé leur collecte de données. Il affirme en 1973 avoir « installé des appareils d’enregistrement vidéo et audio dans la prison pour pouvoir avoir un enregistrement permanent et relativement complet des interactions verbales et comportementales, afin de faire plus tard un certain nombre d’analyses intensives et détaillées19 ». Mais comme Zimbardo, Banks et Haney l’avouent dans le premier article scientifique sur l’expérience :

L’analyse des données présente plusieurs types de problèmes. Premièrement, une partie des données est peut-être fausse à cause d’une sélection des extraits. Les enregistrements vidéo et audio ont eu tendance à être concentrés sur les événements les plus spectaculaires et les plus intéressants. Au fur et à mesure, les expérimentateurs se sont impliqués davantage dans les échanges et n’ont pas été aussi distants et objectifs qu’ils auraient dû l’être. Deuxièmement, nous ne disposons pas de données complètes sur tous les sujets pour chaque mesure parce que les prisonniers ont été libérés à différents moments et parce qu’il y a eu des interruptions, des conflits et des problèmes administratifs. Enfin, nous devons comparer des différences entre variables indépendantes et individuelles au sein d’un échantillon relativement réduit20.

Comme nous l’avons vu, Zimbardo n’a collecté aucune donnée le troisième jour de l’expérience, trop occupé qu’il était à déjouer la tentative fantasmée de libération des prisonniers. Ses données ne sont ni complètes ni uniformes. Les vidéos enregistrées durant l’expérience sont même si peu représentatives qu’elles auraient dû être écartées dès le début. Haney le dit lui-même dans un rapport adressé à son professeur :

De sérieuses distorsions dans nos données, dont la plupart proviennent des vicissitudes des enregistrements originaux, rendent nos déclarations beaucoup plus équivoques. […] Depuis le début, nos extraits vidéo sont sérieusement biaisés. Dans l’ensemble, nos préoccupations en la matière ont été essentiellement cinématographiques : nous avons enregistré le spectaculaire (par exemple, les comptages) ou l’inhabituel (par exemple, la visite du prêtre). En un sens, ces événements ne sont par définition pas représentatifs. C’est ce qui est ordinaire, habituel et banal qui représente le mieux la réalité des institutions totales, et c’est précisément ce que nous n’avons pas enregistré (ou à peine)21.

Quelques mois après l’expérience, Greg White, l’étudiant chargé d’étudier ces bandes vidéo, prévient lui aussi Zimbardo : « Les mesures auxquelles j’ai accès, et dont la plupart sont réactives, semblent être si incroyablement biaisées en faveur du spectaculaire de la situation que l’expérience apparaît comme plus puissante qu’elle ne l’a été en réalité22. » Cela n’empêche pas Zimbardo d’affirmer dans la plupart de ses écrits que ses données sont solides. Par exemple : « Des données ont été collectées au moyen d’enregistrements vidéo systématiques23 » ; « nous avons installé des moyens d’enregistrement vidéo et audio dans l’enceinte de la prison de manière à pouvoir réaliser un enregistrement permanent et relativement complet des interactions physiques et verbales, ce qui nous a permis de faire après coup de nombreuses analyses intensives et détaillées24 ». Ces enregistrements couvrent en fait environ une vingtaine d’heures sur les cent cinquante qu’a duré l’expérience (six heures de vidéo et quinze d’audio, en comptant la journée d’intégration25). Dans plusieurs de ses écrits, Zimbardo illustre la violence de l’expérience au moyen d’un tableau réalisé sur la base de ces bandes vidéo, sans toujours stipuler dans la légende d’où viennent ces données26. Et il affirme ainsi à plusieurs reprises, dans des interviews et des articles académiques, qu’« une analyse des enregistrements vidéo montre une prépondérance d’interactions réellement négatives27 ». Ce qui ne fait aucun doute, puisque ce sont surtout les événements négatifs qui ont été filmés.

Quand bien même les faits et gestes des participants auraient été observés et mesurés avec la plus grande précision, une expérience n’ayant lieu qu’une seule fois et n’impliquant qu’une vingtaine de personnes n’a aucune valeur statistique. Zimbardo ne dispose en outre d’aucunes données sur la prison auxquelles comparer les siennes (il ne peut donc pas affirmer qu’il a observé dans sa prison « quatre fois plus d’agressions que la normale » ou « deux fois plus d’ordres donnés que la normale »). Haney s’en plaint dans son rapport : « C’est particulièrement regrettable parce que c’est précisément ce genre de comparaisons qui nous permettent de distinguer la prison des asiles, des milieux éducationnels ou des soirées cocktail28. »

La manière dont Zimbardo caractérise les événements ayant eu lieu pendant l’expérience est également très discutable. Par exemple, combien de prisonniers ont sombré dans une dépression nerveuse ? Cinq selon la plupart des comptes rendus. Quatre selon les articles scientifiques de Zimbardo. Trois selon son communiqué de presse du 20 août 1971 et selon ses déclarations deux mois plus tard devant le sous-comité du Congrès. En réalité ce sont seulement trois prisonniers qui ont été libérés pour cause de décompression, dont l’un, Doug Korpi, semble avoir fortement simulé – les deux autres, Stuart Levin et James Rowney, ont été libérés après une crise de larmes. Glenn Gee a dû être libéré parce qu’il faisait une crise d’eczéma – Zimbardo affirme de façon assez mystérieuse que « cette crise était la manière qu’a trouvée son corps pour être libéré29 » mais en fait Gee, loin d’être déprimé, a répondu aux membres du comité de probation « sur un ton sarcastique30 » et il les a prévenus qu’il sentait arriver une crise d’eczéma, causée par l’atmosphère très sèche de la prison et parce qu’il a été privé pendant toute l’expérience du médicament qu’il prenait d’habitude contre l’urticaire. Le cinquième, Rich Yacco, a été relâché quant à lui en fin d’après-midi le jeudi, après avoir réitéré plusieurs fois son souhait de sortir mais sans avoir jamais craqué nerveusement. Il m’a raconté par téléphone : « Je n’ai pas été libéré tout de suite après le comité de probation. J’étais en train de balayer le couloir devant les cellules et ils ont annoncé par les haut-parleurs : “Le comité de probation a donc pris sa décision et le prisonnier 1037 va être libéré sur parole.” Et un des prisonniers a dit : “C’est qui ?” Et j’ai dit : “Oh mais c’est moi !” Je n’ai pas tout de suite compris que c’était mon numéro parce qu’on s’appelait par nos prénoms. On avait refusé de s’appeler par nos numéros de matricule dès le premier jour, on avait fait cette “rébellion des noms” (name rebellion) et les gardiens avaient fini par l’accepter31. »

Au final ce ne sont donc pas la « moitié » des dix prisonniers qui ont dû être libérés pour cause de « dépression nerveuse », comme l’affirme couramment Zimbardo, mais plus probablement deux d’entre eux – Stuart Levin et James Rowney – et pour ce qui ressemble plutôt à une crise de nerfs.

*

Chez Zimbardo le chercheur fait facilement place au professeur, et le professeur au prédicateur. Il peut dans un même souffle citer un chiffre, filer une métaphore et en tirer un sermon. La prison l’a d’ailleurs sans doute intéressé parce qu’elle se prête si bien au noir et blanc, lui dont la pensée est tout en manichéismes : individuation contre désindividuation, personnalisation contre anonymat, disposition contre situation. Dès les premiers comptes rendus de l’expérience, la mise en scène d’un affrontement entre le Bien et le Mal lui permet de synthétiser ces oppositions tout en réactivant une lecture religieuse et morale de la punition très profondément ancrée dans l’imaginaire judéo-chrétien. Le Mal est un sujet vertigineux, effrayant, hypnotique, et l’expérience jette sur lui une lumière nouvelle : la frontière séparant le Bien du Mal serait poreuse et tout le monde – ou presque – pourrait être amené à torturer et à tuer des innocents ; autrement dit les bonnes dispositions ne triompheraient pas toujours de la mauvaise situation. « C’est comme une tragédie grecque, s’exclame Zimbardo avec un air gourmand sur un plateau de la BBC en 2008. Ce qui arrive quand vous mettez des gens bons dans un endroit maléfique32. » Et ce qui est arrivé, c’est que « les forces du mal ont conquis la bonté du héros33 ».

L’histoire commence bien. Elle se situe dans un lieu idyllique, une petite bourgade pavillonnaire et ensoleillée 40 kilomètres au sud de San Francisco. Elle met en scène un professeur sympathique et de jeunes hommes « aussi normaux que possible, en bonne santé physique et mentale, et n’ayant jamais trempé dans la drogue ou le crime ou la violence34 », explique-t-il en 2006. Hélas, le Mal se répand peu à peu comme une fièvre épidémique et rend nos héros agressifs et sadiques, ou bien lâches et égoïstes, ou bien indifférents et manipulateurs. L’histoire est un crescendo angoissant vers le pire. « Les harcèlements ont augmenté avec le temps35 », écrit Zimbardo en juillet 1972. « Les premiers comptages ne duraient qu’une dizaine de minutes, mais chaque jour (et chaque nuit) ils duraient un peu plus longtemps jusqu’à ce que certains durent plusieurs heures36. » Il ajoute l’année suivante : « Au fur et à mesure, jour après jour, nous avons vu les gardiens escalader de manière générale leur harcèlement des prisonniers37 », et « à mesure que les gardiens devenaient plus agressifs, les prisonniers devenaient plus passifs38 ». L’Effet Lucifer reprend la ritournelle : « Les gardiens ont continûment escaladé leur harcèlement des prisonniers. […] Ce qu’ont fait les prisonniers, c’est simplement réagir de moins en moins au fur et à mesure. Ils ont pris peu d’initiatives, devenant simplement de plus en plus passifs39. » Dans un entretien donné à l’Association américaine pour le progrès de la science (American Association for the Advancement of Science), Zimbardo déclare de façon tout aussi outrancière : « À la fin de l’expérience, un gardien pouvait demander n’importe quoi à un prisonnier et il le faisait immédiatement. Donc ce à quoi nous avons assisté chaque jour, c’est à des gardiens qui ont eu de plus en plus de contrôle et qui ont montré plus de pouvoir, plus d’agressions, plus d’hostilité et à des prisonniers résistant moins, devenant plus dociles, plus coopératifs et plus soumis40. »

Décrire l’expérience comme une escalade irrésistible permet à Zimbardo de simplifier la narration, de lui imprimer une direction univoque et de donner l’impression qu’elle obéit à une régularité scientifique. Mais c’est aussi une manière de combler un manque et une incertitude par des spéculations inquiétantes, car une partie de l’expérience n’a jamais eu lieu et c’est au spectateur de l’imaginer – « Que se serait-il passé si votre expérience avait continué ? » s’inquiète une journaliste de la NBC en 2004. Réponse de Zimbardo : « Oh, je ne veux même pas y penser41… » Cette thèse de l’escalade est pourtant fausse : chaque tour de garde a évolué à son rythme et à sa manière, et dans deux cas sur trois vers plus de laisser-aller. Le prisonnier Paul Baran indique par exemple à Zimbardo quelques semaines après l’expérience : « Le tour de garde de jour était le meilleur pour moi. Ces gardiens se comportaient de mieux en mieux avec nous à mesure qu’avançait la recherche42. » Le prisonnier Glenn Gee confie à Banks le cinquième jour de l’expérience :

— On aurait dit que chaque jour était un peu plus facile, les gardiens étaient plus eux-mêmes, plus relax, de plus en plus agréables.

— Tous les tours de garde ?

— Ouais.

— Vous pensez qu’ils étaient plus brutaux le premier jour ?

— Peut-être pas le premier, mais oui le premier ou le deuxième jour, et puis ils se sont progressivement adoucis. Mardi, j’ai cru que j’allais taper quelqu’un, j’étais plein d’énergie, je me sentais bien, j’étais vraiment calme et en confiance, je me sentais en possession de mes moyens on pourrait dire, et j’attendais qu’on me cherche, j’étais prêt à provoquer mais personne ne l’a fait et j’étais vraiment surpris. Et aujourd’hui j’étais encore plus détendu et les gardiens jouaient même aux cartes43.

Le jeudi soir, quand Clay Ramsay refuse de manger ses saucisses et que David Eshleman se venge en soumettant les prisonniers aux pires brimades de toute l’expérience, assistons-nous au basculement définitif des gardiens dans l’horreur ou au contraire à leur dernier sursaut d’autorité, maladroit et pathétique ? Cinq mois plus tard, le prisonnier Jerry Shue écrit à Zimbardo :

Une autre raison pour laquelle j’étais triste que l’expérience se termine est qu’il suffisait d’une journée encore pour détruire l’autorité des gardiens. Clay aurait obtenu ce qu’il voulait. Les gardiens ne pouvaient pas le toucher. Ils ont dû renoncer à presque toutes leurs menaces envers lui et ses saucisses44.

La résistance de Ramsay révèle l’impuissance des gardiens. L’un des collègues d’Eshleman le confirme : ce jeudi soir, face à cette grève de la faim, « nous avons une crise d’autorité, cette conduite rebelle mine potentiellement tout le contrôle que nous avons sur les autres45 ». Difficile d’affirmer avec certitude, à la lumière de ces éléments, que l’expérience aurait basculé dans l’horreur si elle avait dû continuer.

Zimbardo prend pour point de départ la conclusion de Milgram – « des actes mauvais ne sont pas nécessairement le fait d’hommes mauvais46 » – et il souhaite la pousser plus loin encore en montrant comment « le pouvoir de la situation et de l’institution force des gens bons à commettre des actes mauvais47 ». Afin de renforcer l’effet de sa démonstration et d’écarter toute tentative d’explication dispositionnelle, Zimbardo souhaite recruter des volontaires aussi différents que possible de ce qu’il imagine être des prisonniers ordinaires. « L’utilisation de jeunes gens normaux, moyens, en bonne santé et intelligents comme sujets a servi aussi à rendre possible le dénouement tragique qui voit les forces du mal conquérir la bonté du héros48 », raconte-t-il en 1975. Cherchant des sujets qui ne soient pas « mauvais », Zimbardo exclut les volontaires ayant des troubles mentaux, un penchant au sadisme et un passif avec la police. Puis comme par magie il transforme les jeunes garçons « moyens » qu’il a retenus en individus « bons », qu’il définit même parfois comme « les meilleurs et les plus intelligents d’entre nous49 ». D’un côté il noircit les abus, de l’autre il blanchit leurs auteurs et leurs victimes. Zimbardo nage ici en plein dans la logique dispositionnelle qu’il débine par ailleurs, interprétant des caractéristiques individuelles qui tiennent en grande partie à la situation (avoir grandi dans un quartier favorisé, pouvoir aller à l’université, n’avoir jamais eu d’ennuis avec la police) comme des traits inhérents à la personne. S’il était cohérent avec la thèse situationnelle, il soutiendrait que personne n’est bon ou mauvais en soi, mais que chacun réagit de façon bonne ou mauvaise à des contextes bons ou mauvais.

L’histoire des « bons héros » submergés par les « forces du Mal » est excellente d’un point de vue dramatique (d’autant qu’une majorité de spectateurs de la classe moyenne peuvent s’identifier sans peine à ces étudiants blancs sans histoires), mais elle laisse perplexe le scientifique. Une fois qu’ils cèdent aux « forces du Mal », comment caractériser nos héros ? Sont-ils toujours bons ou ont-ils été « transformés » en individus mauvais ? Et est-on toujours bon même si on cède systématiquement aux pressions en faveur du mal ? À partir de quand devient-on « mauvais » ? Et à quel point cette transformation est-elle profonde et durable ? Et si on est ce qu’on fait, n’est-il pas normal d’expliquer les comportements d’un individu par ses dispositions personnelles ? Ces questions, auxquelles Zimbardo aurait dû répondre étant donné ses postulats, il ne les a jamais posées. Dieu reconnaîtra les siens.

*

Son expérience a rapidement rendu Milgram célèbre ; elle lui a valu des centaines d’interviews, des articles dans des journaux prestigieux comme le New York Times et plusieurs passages à la télévision, faisant de lui une célébrité par-delà même les frontières. Zimbardo a su intelligemment surfer sur la grande popularité de l’expérience de Milgram tout en prenant soin de ne pas apparaître comme un simple disciple de son ami de jeunesse. Si l’expérience sur l’obéissance montrait que les individus tendent à se soumettre à une autorité établie, Zimbardo veut montrer qu’il suffit de les placer dans certaines situations pour qu’ils fassent le mal. Il expliquait récemment :

Mes recherches à l’université Stanford ont étendu le paradigme de Milgram. Nous avons remplacé le schéma d’une autorité unique donnant des ordres par des participants immergés dans un contexte social où le pouvoir résidait dans la situation. […] Notre but était de créer un état d’esprit chez ces étudiants volontaires, de leur faire croire qu’ils étaient de vrais prisonniers et de vrais gardiens de prison. Ce but a été atteint bien au-delà de ce que je pouvais imaginer en commençant50.

Expérience de Milgram51

Dans l’expérience de Milgram (schéma de gauche ci-dessus), un « expérimentateur » demande à un « professeur » d’administrer des décharges électriques à un « élève » chaque fois qu’il se trompe. Dans l’expérience de Zimbardo, un « directeur de prison », des « lieutenants » et un « gardien-chef » demandent à des « gardiens » de maintenir des « prisonniers » dans des conditions de détention particulièrement éprouvantes. Le schéma est très similaire, mais pour donner à son expérience un aspect novateur et spectaculaire Zimbardo occulte purement et simplement le rôle décisif de l’expérimentateur. Résultat : des gardiens maintiennent spontanément des prisonniers dans des conditions de détention particulièrement éprouvantes, simplement poussés par leur titre de gardien, par leur uniforme et par le contexte carcéral (schéma ci-contre).

C’est exactement ainsi que Zimbardo analyse son expérience dans le premier article scientifique qu’il publie dessus :

Expérience de Zimbardo

Il écrit encore presque quarante ans plus tard : « À la différence de l’expérience de Milgram, il n’y avait pas d’autorité imposant des comportements anti-sociaux ; cela faisait plutôt partie d’un cadre institutionnel dans lequel les rôles, les règles, le pouvoir et le contrôle étaient exercés comme des aspects naturels d’un environnement carcéral53. » C’est ce tour de passe-passe qui fait en grande partie la force et le succès de l’expérience. Si l’on rétablit la vérité (il y a bel et bien eu des incitations directes à la violence), alors l’expérience de Zimbardo n’est plus qu’une déclinaison costumée de l’expérience de Milgram. C’est d’ailleurs ainsi que David Jaffe analyse son expérience du Toyon Hall : « En un sens, nous avons recréé l’expérience de Milgram, avec cette fois-ci de vrais “élèves”54 » et non des complices. Zimbardo a dû juger peu judicieux, d’un point de vue professionnel et médiatique, de présenter son expérience comme une réplication de celle de Milgram ; mieux valait en faire une expérience qui « va plus loin ».

Il n’est d’ailleurs pas impossible que Zimbardo ait été jaloux de son ancien camarade de lycée. Il existait manifestement une rivalité entre les héritiers de Lewin et de Festinger – notamment Zimbardo, Milgram, Aronson, Schachter et Alex Bavelas – pour voir qui créerait l’expérience la plus ingénieuse et produirait les résultats les plus contre-intuitifs. Parfois au prix de leur carrière : si l’expérience sur l’obéissance a fait de Milgram une star, elle lui a coûté son poste ; critiqué pour le stress et la culpabilité infligés à ses volontaires, il n’a pas été titularisé à Yale, ni ensuite à Harvard où il avait trouvé refuge, et il est finalement devenu professeur titulaire dans une université new-yorkaise de second rang. Zimbardo a bénéficié au contraire du soutien de ses confrères de Stanford et de sa hiérarchie. Certes, il était déjà professeur titulaire et donc quasiment inamovible, mais cela ne justifiait pas ce patronage. D’autres facteurs ont joué qu’il vaut la peine d’examiner.

Dans les années 1940, Stanford est encore une petite université régionale qui ressemble plus à une ferme que Berkeley, la très vénérable université voisine (Stanford est aujourd’hui encore surnommée « la Ferme »). La Californie, jusque-là essentiellement agricole, connaît durant l’après-guerre un formidable boom économique nourri par une immigration massive, par un afflux de fonds publics et par l’installation de nombreuses bases militaires dans la région (en 1942, à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, le commandement de la flotte du Pacifique a par exemple déménagé à San Diego, qui deviendra rapidement l’une des plus grandes bases navales au monde). Au début des années 1960 l’État de Californie reçoit deux fois plus de fonds militaires que ses plus proches rivaux, New York et le Texas ; 40,1 % des contrats militaires de recherche et développement lui sont alors attribués55. Au total, écrit un historien américain, « la Californie a absorbé plus de 20 % du budget du ministère de la Défense pendant la guerre froide56 », devenant ainsi la capitale militaire du pays.

L’université Stanford va énormément profiter de cette manne. L’un des fondateurs de son département de statistiques se souvient que, « depuis son origine, Stanford a été plus intéressée par l’ingénierie que par tout autre sujet », à la différence des grandes universités de la côte Est où « les choses qui comptent sont la médecine, le droit et les affaires »57. Et c’est cette singularité qui en a fait le succès. Le directeur du département d’ingénierie, Fred Terman, a dû installer son laboratoire à Harvard pendant la Seconde Guerre mondiale pour pouvoir être soutenu par l’armée, car Stanford n’avait alors aucune stature (au cours du conflit le ministère de la Défense a octroyé 117 millions de dollars au MIT, 83 millions à Caltech, environ 30 millions à Harvard et Columbia, et moins de 500 000 dollars à Stanford58). Ayant grandement contribué à améliorer les radars et les radios de l’armée américaine et apporté ainsi un soutien décisif à ses offensives aériennes, Terman convainc le ministère de la Défense de le suivre à Stanford quand il y retourne en 1946. Un an et demi plus tard, l’ONR (Bureau de recherche de la Marine) assure un tiers du budget de recherche du département d’ingénierie de Stanford et il aide l’université à se développer dans le domaine des statistiques, des ordinateurs et des mathématiques59. Comme le dira Bill Rambo, directeur du laboratoire d’électronique entre 1955 et 1972, « l’ONR a eu une importance énorme pour Stanford60 ».

Le déclenchement de la guerre de Corée, en 1950, décuple les financements gouvernementaux alloués aux recherches menées à Stanford sur les radio-transmissions et l’électronique. Lors de ce conflit, plus de 90 % du budget de l’université viennent du ministère de la Défense61. En 1957 Spoutnik déclenche un nouveau raz-de-marée de fonds publics (les fonds fédéraux alloués aux universités pour la recherche et le développement passent de 254 millions de dollars en 1958 à 1,57 milliard dix ans plus tard62) et cette fois encore Stanford revoit ses ambitions à la hausse. En février 1961 le président de Stanford, Wally Sterling, entrepreneur particulièrement habile à lever des fonds, le dit sans détour au magazine Newsweek : « Nous voulons que Stanford soit le Harvard de l’Ouest63. » Sterling laisse les coudées franches à Fred Terman, numéro deux de l’université entre 1955 et 1965 – décennie qui verra Stanford intégrer le peloton de tête des universités américaines. La part du ministère de la Défense dans le budget de Stanford est redescendue à 40 % en 196364, mais jusqu’au début des années 1970 l’université reste la deuxième mieux pourvue en financements militaires, loin derrière le MIT mais juste devant Harvard65.

Le département d’ingénierie gagne en importance et en financements à mesure que la guerre froide devient une guerre électronique, et toute l’université en profite. Le statisticien que nous venons de croiser raconte que Terman « a sauté sur l’argent public plus vite et plus fort que Berkeley, Harvard ou la plupart des universités, et il a fait couler énormément d’argent sur tous les départements66 ». Les fonds militaires sont peu à peu complétés par des bourses des Instituts nationaux pour la santé (National Institutes of Health). La psychologie en bénéficie, car il faut traiter les soldats rentrés de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée avec des traumatismes, mais l’ONR finance aussi de nombreuses études liées à la conduite de la guerre. Gordon Bower, que nous avons déjà croisé pendant la rumeur d’évasion et qui a enseigné la psychologie à Stanford de 1959 à 2005, se souvient :

Au milieu des années 1950 et jusqu’au début des années 1960, le département de psychologie de Stanford a reçu plein de fonds du ministère des Vétérans […]. On pataugeait donc dans l’argent et Stanford savait comment mettre la main dessus. On nous apprenait à rédiger des demandes de financement. Et la première chose que j’ai faite quand j’ai commencé à enseigner la psychologie ici, ça a été d’envoyer une demande de financement à l’Institut national pour la santé mentale [National Institute of Mental Health] […]. L’Institut a financé mes recherches pendant toute ma carrière. […] C’était merveilleux, cet argent qui ruisselait sur les départements et sur l’université à l’époque. C’est comme ça que l’administration, et surtout le vice-président Fred Terman, ont pu construire l’université, grâce à ces dotations. Le deal était toujours le suivant : « Donnez-nous de l’argent tiré des frais de fonctionnement et avec on va recruter des chargés de TD, et en un rien de temps ils trouveront de quoi payer leurs salaires eux-mêmes ou alors on trouvera de gros donateurs pour ça, et si c’est ni l’un ni l’autre, eh bien alors bye bye »67.

Stanford s’ouvre également très tôt au secteur privé, incarnant mieux encore que le MIT le « complexe militaro-industrialo-universitaire68 » qui se structure aux États-Unis dans les années 1950 et qui va constituer la locomotive des Trente Glorieuses – cette « économie de guerre permanente69 » comme l’a appelée un célèbre militant pacifiste. En 1943 Terman décrit ainsi le partenariat qu’il imagine entre son université et l’industrie : « L’idée est d’avoir beaucoup de gens bons qui sortent de Stanford […] et au fur et à mesure qu’ils grimpent dans la hiérarchie des entreprises, on s’assure qu’ils embauchent des gens bons de Stanford […] et ainsi de suite ad infinitum70. » Une historienne américaine a montré que, « entre 1944 et 1946, il [le président de Stanford Donald Tresidder] a essayé d’élaborer une structure administrative, de créer des instituts et d’autres organismes pour attirer des sponsors industriels et de réorienter certains départements pour mieux servir les intérêts de l’industrie régionale, en particulier les entreprises aéronautiques, électroniques et pétrolières71 ». En 1951 l’université alloue aux entreprises un terrain de 80 hectares à la lisière sud du campus : le Stanford Industrial Park. Le parc est progressivement réservé aux entreprises de haute technologie qui pullulent à la suite de l’essor fulgurant du transistor (un composant électronique permettant de réduire drastiquement la taille et la faillibilité des ordinateurs). En 1963 le parc compte 200 hectares de plus, quarante-deux entreprises et douze mille employés72. La Silicon Valley est née.

Terman encourage ses élèves et ses collègues à visiter les entreprises de la région et il incite les industriels de la région et leurs ingénieurs à visiter Stanford et à y donner des conférences. « Je poussais des deux côtés73 » confiera-t-il en 1984. Il incite les étudiants à monter des start-up, qu’il voit comme un moyen de créer des emplois pour les futurs diplômés de l’université, mais aussi pour les professeurs. Les collaborations entre Stanford, les entreprises et l’armée sont nombreuses à l’exemple de Varian, qui sert de modèle et de vitrine pour convaincre les laboratoires de s’ouvrir aux entreprises et les entreprises de s’installer à la lisière de l’université. Varian est le premier locataire admis dans le Stanford Industrial Park ; ses premiers produits, vendus à 95 % à l’armée, reposent tous sur des brevets détenus par Stanford74 ; et en 1963 un nouveau laboratoire de l’université, construit grâce à des royalties sur les produits dérivés de Varian et à des dons de son fondateur, sera baptisé le Varian Laboratory of Physics. Hewlett-Packard va se développer suivant un schéma similaire. Terman a été membre du conseil d’administration de Hewlett-Packard, directeur de Varian, et il aurait aidé à financer les deux entreprises grâce aux droits d’auteur de son manuel d’ingénierie75. Selon Gordon Bower,

les gens des départements d’ingénierie de Stanford entretenaient des relations merveilleuses avec les entreprises de hardware et de software de la Silicon Valley. Ces entreprises payaient Stanford pour avoir un accès permanent aux professeurs et aux étudiants de second cycle en ingénierie, en hardware et en hardware et software pour ordinateurs. Je crois qu’il s’est passé la même chose en biologie moléculaire et dans les biotechnologies, avec le développement d’endroits comme les laboratoires de prosthétique médicale et le laboratoire Bio-X. Ça donnait aux étudiants et aux professeurs un accès aux recherches et aux applications d’entreprises comme Google, Cisco, HP, Varian, Xerox, Apple, Firefox, etc., et il y avait des échanges croisés très fluides entre nos étudiants et nos professeurs et les départements de recherche et développement d’entreprises locales comme Xerox PARC76.

Les liens entre l’université et les entreprises montées par d’anciens étudiants sont souvent restés très étroits. Entre 1961 et 1970, Stanford reçoit 278 millions de dollars de ces donateurs77 (on compte aujourd’hui parmi ces entreprises Nike, Gap, Electronic Arts, Cisco, Yahoo !, Google, PayPal, Netflix, Sun Microsystems, Instagram, Snapchat et LinkedIn78). Le siège social de Hewlett-Packard se situe aujourd’hui encore dans le Stanford Industrial Park et Bill Hewlett et David Packard, tous deux d’anciens élèves de Terman, auraient donné personnellement plus de 300 millions de dollars à Stanford79. Packard a été quinze ans membre du conseil d’administration de l’université et Hewlett, fils d’un professeur de médecine à Stanford, a été vice-président de son conseil d’administration de 1965 à 1974 ; Hewlett-Packard était alors l’un des premiers employeurs de la Silicon Valley80.

D’après John Ford, qui s’est occupé des dons privés à Stanford pendant trente ans,

de nos jours, vous voyez rarement une institution faire un don philanthropique sans condition. Les entreprises et les fondations ont leurs propres priorités et l’argent qu’elles donnent est très ciblé. Quand ça colle avec les priorités de l’université, quand il y a un mariage heureux, c’est merveilleux. Et je crois que Stanford a vu ça très tôt [cette possibilité de conduire des recherches qui rencontrent l’intérêt du secteur privé]81.

Un autre ancien vice-président de l’université a décrit aussi la façon dont « les grosses fondations qui sont surtout basées dans l’est du pays ont donné un coup de pouce à Stanford. Je me souviens, l’année où je suis arrivé ici, [la Fondation] Ford a annoncé un don de 100 millions de dollars à Stanford [en septembre 1960], dont elle n’a donné finalement que 25 millions, et Stanford a dû lever les 75 millions restants, ce qu’elle a réussi à faire82 ». Six ans plus tôt la Fondation Ford, qui est alors la plus grande organisation philanthropique au monde, a également décidé d’implanter à Stanford un important Centre d’études avancées en sciences du comportement (Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences), qui va servir à attirer et recruter des pointures en sociologie, en psychologie, en science politique, en économie, en anthropologie et en biologie.

Grâce aux fonds gouvernementaux et philanthropiques, Stanford mène en effet une politique de recrutement ambitieuse et agressive, débauchant des chercheurs aussi prestigieux que Festinger ou le futur Prix Nobel d’économie Kenneth Arrow, ce qui permet en retour à l’université de sélectionner de plus en plus ses étudiants. La compétition est forte pour recruter les meilleurs chercheurs et les meilleurs élèves, et comme le relève un spécialiste de l’éducation supérieure aux États-Unis « les “raids” de Stanford sur les professeurs des autres universités étaient célèbres à l’époque83 ». William Chace, un ancien vice-président de Stanford, expliquait par exemple récemment que Stanford et Chicago se battent depuis longtemps pour attirer la crème des professeurs d’économie :

Si vous dites que le professeur Dupont qui est à Chicago gagne 400 000 dollars par an plus les avantages, eh bien pour le débaucher à Stanford il va falloir le payer un demi-million de dollars ou un peu plus. Ok ? Mais du calme, c’est le meilleur. Alors attrapez-le, allongez l’argent, et c’est ce que fait Stanford84.

Recruter des stars nationales permet de construire une réputation, de faire parler de soi, d’attirer des élèves et d’obtenir des soutiens financiers. « L’éducation est une affaire compétitive, comme le football, mais les règles du jeu en moins85 » déclarait Terman en 1970 – centralisateur et autoritaire, il évalue tous les professeurs titulaires et met son veto à environ un tiers des recrutements86. Selon Chace,

[Stanford] est une locomotive impressionnante dans un très petit nombre de domaines très importants, qui sont largement liés à la révolution numérique, au génie électrique [et à la recherche médicale]. […] Depuis le milieu des années 1980, Stanford a été reconnue de plus en plus comme une institution leader, sinon comme l’institution leader. C’est intéressant. La structure de l’éducation supérieure aux États-Unis, avec l’Ivy League [ces établissements prestigieux du nord-est du pays dont Harvard, Princeton, Yale, Columbia et Cornell], avec l’université de Chicago, avec Berkeley… cette couche supérieure des meilleures écoles est restée identique au fil du temps à l’exception de Stanford. Stanford est passée du statut d’université médiocre dans les années 1930 et 1940 à là où elle est aujourd’hui, et aucune autre université n’a connu cette ascension vertigineuse vers le sommet. Incroyable87.

Quand Wally Sterling déclarait vouloir faire de Stanford le « Harvard de l’Ouest », il n’entendait pas copier le fonctionnement et la culture de la plus vieille université américaine. Stanford ne s’est pas construite par mimétisme mais par distinction. Si elle tend aujourd’hui à se managérialiser88, l’université a longtemps gardé une mentalité très détendue par rapport aux universités de l’Ivy League. Son aisance financière a offert en outre à ses chercheurs un grand sentiment de liberté et un cadre de travail très privilégié. Ce sont de tels financements qui ont permis par exemple au département de psychologie de déménager dans un Jordan Hall refait à neuf en 1970. Pour Gordon Bower, « cette atmosphère intellectuelle de créativité et de croissance et l’idée que l’on était à la pointe de grandes choses irradiaient toute la communauté intellectuelle de la péninsule, y compris nous les psychologues et nos étudiants89 ». Walter Mischel, qui y a enseigné la psychologie entre 1962 et 1982, le confirme : « C’était une époque euphorique à Stanford90. »

En 1952 le département de psychologie de Stanford ne compte que cinq professeurs titulaires91. « Nous étions sept ou huit titulaires quand j’ai été recrutée, se souvient Eleanor Maccoby, qui est arrivée de Harvard six ans plus tard. […] Nous étions passés à 22 ou 23 quand je suis devenue directrice du département92 » en 1973. En 1954 le directeur du département, Bob Sears, débauche Festinger de l’université du Minnesota avec de l’argent de la Fondation Ford. Formé par Lewin, Festinger est déjà connu dans tout le pays pour ses travaux très créatifs éreintant la tradition behavioriste – il vient d’être nommé l’un des dix scientifiques américains les plus prometteurs par le magazine Fortune93. C’est l’un des professeurs les mieux payés de Stanford94. En 1958, se remémore Maccoby,

quand j’ai assisté à la première réunion des titulaires du département de psychologie, je n’ai pu m’empêcher d’être impressionnée. Il y avait là des gens qui avaient acquis une stature nationale considérable en psychologie. La psychologie elle-même était un domaine assez nouveau à l’époque et dans certaines universités elle était toujours couplée à la philosophie. Mais il existait à Stanford un département indépendant depuis quelque temps déjà […] [et c’était] le deuxième meilleur département de psychologie du pays après Yale95.

La concurrence qui oppose Stanford à Yale en psychologie ressemble à celle qui l’oppose à Chicago en économie. Au milieu du XXe siècle, Yale est la capitale de la psychologie américaine et Stanford lui ravit fréquemment la place depuis les années 1980 dans les classements des meilleurs départements de psychologie américains96. Étudiant à Yale, Gordon Bower est recruté comme professeur de psychologie à l’automne 1959 alors qu’il n’a pas encore soutenu sa thèse. Il se souvient cinquante ans plus tard :

J’étais un Yaleux de la côte Est et, à l’époque, Stanford avait l’air très loin au fin fond de la brousse. L’université avait la réputation d’être un endroit où les gens ne font que boire des Tequila Sunrise et traîner et ne rien faire d’important scientifiquement et finir par tomber dans l’oubli. C’était l’image qu’on en avait depuis la côte Est à cette époque. C’était terriblement injuste car le département de psychologie était plein d’ex-Yaleux [à commencer par le directeur du département, Bob Sears].

En réalité, ajoute aussitôt Bower, on parlait alors de Stanford « comme d’une étoile montante97 ». Al Hastorf prend la direction du département de psychologie de 1961 à 1970, tandis que Sears escalade la hiérarchie professorale jusqu’à devenir doyen des humanités et des sciences, poste d’où il modèle l’institution à coups de liasses de billets (« Tout était affaire d’argent98 » dira-t-il vingt ans plus tard). Maccoby se rappelle aussi qu’à l’époque, au sein du département de psychologie, « tout le monde avait de l’argent, même Karl Pribram », un collègue farfelu qui faisait des expériences avec des singes99. Hastorf suivra la même trajectoire que Sears et s’élèvera plus haut encore dans la hiérarchie de Stanford, devenant vice-président en 1980. S’il n’a pas le côté visionnaire de Terman, son flair et son sens aigu de la diplomatie font de Hastorf le conseiller le plus écouté de Donald Kennedy, le président de Stanford de 1980 à 1992100. D’après Bower,

[Hastorf] n’était pas un chercheur incroyable, il ne produisait pas beaucoup, mais c’était un très bon directeur scientifique et un très bon conseiller. […] Il avait du nez pour dégoter les talents universitaires, et donc il était souvent de la partie quand on recrutait des stars comme Phil Zimbardo, Lee Ross, Roger Shepard, Amos Tversky et Bill Estes. Il a participé à la plupart de ces décisions101.

En réalité, quand il est recruté fin 1967, Zimbardo n’est pas encore une star. Quelques années plus tôt NYU lui a refusé le grade de maître de conférences au motif, raconte-t-il, qu’il était trop impétueux et surtout qu’il devait « gagner significativement en visibilité à l’échelle nationale102 ». Il est recruté par Hastorf à la fois pour ses recherches sur la dissonance cognitive, qui en font un héritier de Festinger, et pour ses talents de pédagogue (sa réputation de professeur exceptionnel est déjà bien établie à NYU103). Le département recherche en effet un enseignant pour assurer le cours d’introduction à la psychologie. Hastorf a décrit la situation lors d’une récente interview :

Jack Hilgard, qui était un type important et qui a écrit le meilleur manuel d’introduction à la psychologie qui soit, […] lui et Sears enseignaient chacun l’introduction à la psychologie, mais aucun d’eux n’était très bon, et donc ça limitait le nombre d’étudiants qui optaient pour la psychologie. Et comme personne dans le département n’était très chaud pour prendre ce cours… […] Quand Hilgard est parti à la retraite et que Festinger a dû partir, j’ai dit : « Il faut qu’on trouve quelqu’un pour le cours d’introduction à la psychologie. On n’a qu’à engager Phil Zimbardo. C’est un jeune gars à NYU. » Je l’ai appelé et je lui ai offert le poste. Il a répondu : « Je ne passe pas d’entretien ? » Je lui ai dit : « Je veux bien vous payer un billet d’avion mais comprenez bien que ce n’est pas une blague. » Il n’a jamais oublié ça. […]

— Vous pouviez appeler Phil Zimbardo et lui dire, comme ça, « Venez, je vous ai choisi » ?

— J’en ai parlé à quelques professeurs confirmés du département avant de l’appeler.

— Mais… et l’approbation du doyen et du vice-président, et puis du comité consultatif de sélection ? C’était peut-être moins compliqué à l’époque.

— Non, je crois que c’était compliqué. En fait, on rendait ça compliqué pour les départements dont on n’était pas sûrs qu’ils embauchent des gens de qualité. Mais […] là on parle de ce que c’était [le département de psychologie] dans les années 1960-1970. C’était une bonne période. C’était un département de première classe104.

Selon Lee Ross, embauché quelques années plus tard sans avoir passé d’entretien lui non plus, les recrutements au sein du département de psychologie reposaient alors souvent sur un « système de patronage105 ». Zimbardo n’aurait sans doute jamais été pris à Stanford sans le soutien de Hastorf, qu’il a probablement connu quand il donnait des cours d’été sur le campus en 1963 tout en participant aux séminaires de Festinger. Le fait que Hastorf ait été l’un des hommes les plus influents de Stanford dans les années 1970 et 1980, d’abord comme doyen des humanités et des sciences puis comme vice-président, peut expliquer la mansuétude accordée à l’expérience de Zimbardo de la part de ses collègues. Mais Zimbardo a pu compter aussi sur le soutien de son ami Gordon Bower, cet influent professeur de psychologie à Stanford dont il a été le colocataire à Yale puis le témoin de mariage106. Bower m’a affirmé que Zimbardo n’était pas un inconnu en 1967. Ses études sur la dissonance cognitive et la motivation avaient démontré ses talents de chercheur ; il venait d’ailleurs de réussir à publier un article sur le sujet dans Science107.

Il n’en reste pas moins que Zimbardo a bâti une grande partie de sa réputation et de son ascendant universitaire sur ses qualités pédagogiques. C’est à mon sens le deuxième facteur expliquant l’indulgence de ses collègues. Zimbardo était un pédagogue hors pair à une époque où la cohorte des étudiants américains a explosé, passant de 3,6 millions en 1959 à 8 millions en 1969 et 11,6 millions en 1979108. À Stanford il a donné pendant presque quarante ans le cours d’introduction à la psychologie, parfois devant des salles d’un millier d’étudiants, il a dirigé des compilations d’articles109 et rédigé des manuels d’introduction à la psychologie devenus des références (notamment son indémodable Psychologie and Life110) ainsi que de nombreux livrets d’exercices et de ressources pour les enseignants et les étudiants111. Sa réputation d’enseignant lui a valu une dizaine de récompenses112 et la reconnaissance de ses collègues et de ses pairs. Certes, il semble plus noble de chercher la vérité que de la transmettre, et la recherche constitue pour un professeur comme pour une université le meilleur moyen d’attirer des fonds et de gagner en renommée (les deux vont généralement de pair). Mais l’enseignement reste une dimension centrale de la vie universitaire américaine. Les institutions qui ne font que de la recherche sont très rares aux États-Unis, où les chercheurs sont presque toujours aussi des professeurs. Comme l’écrivait un ancien vice-président de Stanford, « une université de recherche est une université dont les valeurs et les pratiques montrent clairement que l’approfondissement et la dissémination du savoir sont des activités tout aussi importantes et qu’elles sont mieux conduites quand elles le sont au même endroit par les mêmes personnes113 ».

Quand vous êtes chercheur, vous ne vivez et ne survivez que si vous êtes cité, utilisé et repris par vos collègues, et notamment par chaque nouvelle cohorte de jeunes chercheurs. Or l’un des rabatteurs poussant vers vous ces novices, c’est le professeur qui donne le cours d’introduction à votre discipline. Son importance est stratégique pour recruter des étudiants de licence qui vont se spécialiser dans votre domaine de recherche et y faire un master, puis éventuellement un doctorat tout en servant d’assistants d’enseignement et d’assistants de recherche, avant d’aller enseigner dans d’autres universités où ils pérenniseront votre discipline et votre domaine d’étude, diffuseront vos méthodes, citeront vos travaux et chaperonneront vers vous un nouveau troupeau d’étudiants prometteurs. Les étudiants sont également un atout important dans la lutte entre les départements d’une université pour l’accès aux financements, pour le contrôle du personnel administratif et pour les bonnes grâces du président et du vice-président (les départements sont souvent évalués au nombre de masters et de doctorats qu’ils octroient).

Et puis Zimbardo n’est pas seulement un enseignant, c’est aussi un vulgarisateur. Il a écrit dans la revue grand public Psychology Today dès son deuxième numéro en juin 1967, y signant en tout une douzaine d’articles et intégrant un temps son conseil consultatif. Il a également été le présentateur et le principal consultant d’une série documentaire de vulgarisation de la psychologie pour la chaîne PBS, qui a été diffusée depuis dans une dizaine de pays114. Il a été enfin consultant sur au moins six films et documentaires115. Dans le domaine scientifique, cette double position d’éditeur de manuels et de vulgarisateur est comparable à celle du journaliste dans le domaine culturel. Elle fait de Zimbardo l’un des fabricants de l’orthodoxie dans sa discipline, celui qui a le pouvoir de décerner le label de « champ de recherche prometteur », de « livre influent », d’« auteur classique » et d’« expérience incontournable », ou au contraire de reléguer dans l’oubli. On comprend que tous les psychologues mécontents de l’expérience de Stanford n’aient pas souhaité le lui dire publiquement.

Le troisième facteur pouvant expliquer que le département de psychologie de Stanford n’ait pas renié l’expérience, mais aussi qu’elle n’ait pas été étrillée par la communauté des psychologues, c’est qu’au début des années 1970 l’expérimentation est devenue la lingua franca de la psychologie sociale. En 1949, seulement 30 % des articles publiés dans l’organe officiel de l’Association américaine de psychologie consacré à la psychologie sociale se fondaient sur des expériences ; en 1959 ce chiffre se monte à 83 % et en 1969 à 87 %116. Selon trois historiens des sciences, « dans les années 1960, l’expérimentation était devenue un trait si marqué de la psychologie sociale qu’une idée était acceptée ou non dans ce domaine en fonction du talent de son auteur pour la traduire dans le langage de l’expérimentation117 ». Les expériences sont censées purifier la psychologie de ce qu’elle a de trop concret, de trop personnel et de trop intuitif, et elles ont assez d’autorité pour rebrousser la pente naturelle du sens commun, de l’opinion et des habitudes. C’est la magie du fiat expérimental, l’évidence indiscutable de la preuve sensible, visible et mesurable. L’expérimentation accorde ainsi un précieux badge de scientificité à une discipline qui cherche à asseoir son identité et sa légitimité en se distinguant d’un côté de la philosophie et de l’autre de la médecine et de la biologie, toujours susceptibles d’envahir ses chasses gardées. Au sein de la psychologie, le choix de recourir ou non à l’expérimentation permet avantageusement de reconnaître en un coup d’œil les psychologues dits « mous » (que l’on trouve généralement du côté de la psychologie clinique, de la psychologie de l’éducation, de la psychologie du développement de l’enfant, où œuvrent le plus souvent des femmes) et les psychologues dits « durs » (qui privilégient quant à eux la cognition, la psychologie industrielle et la quantification)118.

En réalisant une expérience, Zimbardo se situe au cœur des pratiques établies dans sa discipline, d’autant que ses explications ont toutes les apparences d’une bonne théorie (simples, précises, cohérentes, amples et prometteuses) et qu’elles présentent tous les signes extérieurs de la scientificité (identification de variables indépendantes et d’une variable dépendante, assignation aléatoire, usage d’outils d’enregistrement et de mesure, Comité d’éthique, recherche d’objectivité, ambition universaliste, style neutre, références bibliographiques). Grâce à ses études sur les souris à Yale, Zimbardo maîtrise parfaitement le sabir expérimental. Il a toujours revendiqué son appartenance à la tendance dure de la psychologie, prédominante à Stanford depuis le début des années 1960 – au milieu de la décennie, le département ferme même son programme de psychologie clinique principalement parce que les cliniciens ont la réputation de faire peu de recherche et de ne pas publier119 ; le département est alors surtout dominé par les études sur la cognition. En 1982 Bob Sears décrit ainsi l’évolution du département depuis son arrivée, en 1953 : « Pendant ces 25 ou presque 30 années, on est passés d’un côté très clinique, centré autour de l’enfant, à un côté très dur, très centré autour de l’apprentissage, de la perception et des aspects mathématiques de la psychologie. » Et il ajoute que « cette tendance n’est pas spécifique à Stanford120 » ni à la psychologie. Le succès des neurosciences n’a fait depuis qu’aggraver ce fétichisme du laboratoire et des chiffres.

Ceci étant, dans les années 1960, comme le notent deux observateurs avisés, « la psychologie sociale est dans l’enfance121 ». Elle reste encore un champ peu structuré et en plein essor où règne une ambiance de pionniers – notamment aux États-Unis, déjà loin devant l’Europe dans cette sous-discipline. Scott Fraser, qui a rejoint Zimbardo au sein du département de psychologie de NYU vers 1963, m’en a décrit l’atmosphère avec nostalgie : « Il y avait des gens qui faisaient des expériences avec des souris, avec des pigeons, des gens qui faisaient de la sociologie de terrain, des gens qui faisaient des expériences de laboratoire, il y avait notre recherche sur la voiture vandalisée. On avait le sentiment euphorique de pouvoir essayer des méthodes différentes et d’explorer divers domaines, on n’était pas obligés de se concentrer, comme les étudiants en master et en thèse aujourd’hui, sur le petit truc spécialisé que votre directeur est en train d’étudier122. » Les préoccupations éthiques sont alors quasiment inexistantes et certains chercheurs, comme Milgram et Zimbardo, se sentent libres de tenter des expériences violentes. Notons enfin que les déclarations très générales de Zimbardo sur les problèmes sociaux s’inscrivent dans la tradition de la psychologie philosophique, incarnée par des penseurs aussi illustres que William James, George Herbert Mead et John Dewey. L’expérience de Stanford n’a donc rien d’un ovni dans le paysage universitaire américain ; elle se situe à la jonction étrange et familière entre la recherche exploratoire audacieuse, le culte positiviste de l’expérimentation et la « grande théorie » d’allure philosophique. Cette combinaison donne à l’expérience un coefficient de circulation maximum tout en la rendant difficile à cerner, et donc à déboulonner.

Dans les années 1970 l’université Stanford, qui veut établir sa stature d’université d’élite, ne voit pas d’un mauvais œil les recherches intrépides qui peuvent lui donner une image de jeune fac innovante. Comme l’explique Lee Ross une décennie plus tard, le mot d’ordre des dirigeants de Stanford était alors : « Faites des recherches importantes et devenez connu, publiez et laissez votre marque sur votre discipline ; on s’occupe du reste123. » Si l’enjeu de la recherche n’est plus la production de connaissances aussi exactes que possible mais l’accroissement de la réputation du chercheur, de son département et de son établissement (en vue d’attirer des étudiants et des ressources financières), alors le manque de rigueur est pardonnable pourvu que la cible soit atteinte. Ce facteur peut expliquer aussi la réception favorable de l’expérience de Zimbardo à Stanford.

Quatrième facteur : à la fin des années 1960 et au début des années 1970, le monde universitaire américain est sous le feu des critiques, accusé d’être coupé du monde et rongé par la gangrène de l’idéologie124. L’unification des sciences sociales promise par la cybernétique et par la « théorie générale » de Talcott Parsons n’a pas eu lieu, et ces sciences commencent au contraire à s’émietter en sous-disciplines. En psychologie de nombreux professeurs accusent leurs confrères de s’être perdus dans l’étude de plus en plus spécialisée de phénomènes de plus en plus insignifiants – et de fait les grands espoirs placés dans la psychologie après le désastre de la Seconde Guerre mondiale ont été largement déçus : la psychologie n’a ni soigné les grands maux de la société ni percé les mystères de l’esprit humain. Au milieu des années 1960, les articles de Rosenthal sur les biais de l’expérimentateur et les problèmes éthiques soulevés par l’expérience de Milgram entraînent une vague de questionnements. Un éminent professeur de psychologie à Berkeley lance alors ce cri d’alarme :

La psychologie est vraiment dans le marasme en ce moment. Elle est fragmentée, surspécialisée, concentrée sur la méthodologie et ennuyeuse. Je trouve rarement dans les revues quoi que ce soit qui me donne envie de le lire. Et quand je lis des articles de psychologie, comme je dois le faire en tant que consultant éditorial, je suis très malheureux ; je suis contrarié de voir qu’ils ont tous été coulés de force dans le même moule, qu’il s’agisse de la conception de la recherche ou de la manière de la restituer, et le degré auquel l’inflation de jargon et de titres professionnels a remplacé la perspicacité et la sensibilité psychologique est consternant. […] Nous avons produit une génération entière de chercheurs en psychologie qui n’ont jamais eu l’occasion de regarder de près une personne, et encore moins eux-mêmes, qui n’ont jamais imaginé ce que cela pourrait faire d’être un sujet dans une de leurs expériences, et qui ont de fait oublié depuis longtemps que leurs sujets expérimentaux étaient, après tout, des personnes. […] Ils peuvent définir des variables, énoncer des hypothèses, concevoir des expériences, manipuler statistiquement des données, obtenir des résultats publiables – et ne rien comprendre du tout125.

En 1969 la convention annuelle de l’Association américaine de psychologie s’intitule « La psychologie et les problèmes sociaux ». Elle accueille des contributions allant des problèmes urbains à l’échec scolaire, des familles désavantagées aux programmes télé rétrogrades, de la consommation de drogue par les étudiants à la malnutrition126. La psychologie sociale est alors particulièrement touchée par cette remise en question généralisée. Certains professeurs parlent de « crise de la psychologie sociale127 » et la somment de se rendre utile en proposant des réponses « pertinentes » aux problèmes sociaux que l’Amérique a découverts ou redécouverts avec surprise dans les années 1960 : racisme, sexisme, discriminations, pauvreté, décomposition familiale, crise de l’habitat, pollution. La création en 1968 de l’Association des psychologues américains pour l’action sociale (American Psychologists for Social Action) et du Journal of Applied Social Psychology en 1971 seront deux réponses à cette demande de pertinence.

L’expérience de Stanford est en plein dans cet air du temps, comme le racontera Haney en 2010 : « C’était un moment dans l’histoire de la justice criminelle américaine où la nation semblait ouverte à une réforme en profondeur des pratiques pénales et des politiques de contrôle du crime. Le message de l’expérience de Stanford […] résonnait parfaitement avec l’esprit de cette époque128. » Non seulement l’expérience s’attaque à un problème social qui occupe alors le devant de la scène, mais elle fait écho à la critique alors en vogue du conformisme, de l’autorité, de l’aliénation, de la punition et de l’oppression ; l’idée est très populaire à partir de la fin des années 1960 que l’on n’est pas l’esclave de ses gènes, de ses dispositions de naissance ou de la société. Zimbardo défend des idées proches de la « psychologie radicale » (radical psychology), courant qui se développe à la fin des années 1960 autour de l’idée que la psychologie n’est pas là pour aider les individus à s’adapter à la société, mais pour critiquer la société129, même s’il ne semble pas avoir participé à ce mouvement et ne cite aucun de ses membres. Il se veut apparemment plus constructif que critique et souhaite œuvrer à la transformation de la société plutôt que diagnostiquer ses dysfonctionnements. Car paradoxalement cette crise de confiance a fini par produire un excès d’interventionnisme et dans les décennies qui vont suivre les psychologues se trouveront investis d’une autorité considérable, devenant de véritables oracles séculiers prodiguant des conseils – rarement gratuits et souvent sans grands fondements – sur à peu près tous les sujets (enfance, travail, deuil, sexualité, spiritualité, addiction, famille, bien-être, couple, consommation, vieillesse, méditation, gestion du stress, éducation, crime, environnement, économie, etc.)130. Zimbardo sera l’un de ces augures à partir des années 1970, quittant de plus en plus fréquemment le rivage des sciences pour les eaux brumeuses et poissonneuses du développement personnel131.

*

Zimbardo a beaucoup fait pour médiatiser son expérience. Il invite des journalistes durant le séminaire qu’il donne avec Carlo Prescott en juin et en juillet 1971132. Il parvient à convaincre un producteur de la chaîne Kron TV de l’intérêt de l’expérience et il amène en voiture de San Francisco un cameraman de la chaîne pour filmer les arrestations (les premières arrestations sont même arrangées pour permettre au cameraman de faire des prises133 et Zimbardo les filme lui-même avec Haney134) ; le soir même, un reportage d’une minute est consacré à l’expérience sur Kron TV et le cameraman revient deux jours plus tard pour un second reportage. Dès le deuxième jour, Zimbardo envoie aux journaux locaux un communiqué de presse qui baptise l’expérience du nom qui lui restera : l’« expérience de Stanford sur la prison » (the Stanford prison experiment)135. Pendant l’expérience il invite des journalistes et des photographes à visiter sa prison. Une caméra cachée à une extrémité du couloir permet de le filmer en enfilade. Le dernier jour de l’expérience, raconte un prisonnier, « il y avait des journalistes pendant le débriefing, j’ai parlé à deux d’entre eux136 ». Et dans les jours et les semaines qui suivent, Zimbardo rédige plusieurs communiqués de presse et répond à des dizaines d’interviews avant même d’avoir analysé la moindre donnée.

Annie Riecken avait alors quinze ans. Son père, le célèbre psychologue Henry Riecken, que nous avons rencontré à propos des exigences de la situation expérimentale, était professeur invité au Centre d’études avancées en sciences du comportement de Stanford, et Zimbardo lui a proposé d’embaucher sa fille en septembre 1971 pour donner un coup de main après l’école à sa secrétaire assaillie de requêtes. Annie m’a raconté ce qui suit : « Le groupe était impressionné par le nombre de demandes qu’on recevait. On savait qu’on tenait quelque chose d’important. Mon travail consistait à envoyer des résumés de l’expérience à ceux qui demandaient des informations. J’allais à la Poste, je faisais des photocopies. C’était un travail routinier, à 2,50 dollars de l’heure, et ça faisait beaucoup d’argent pour une fille de quinze ans à l’époque. J’ai mis cet argent de côté et avec je me suis acheté un nouveau vélo137. »

Après la diffusion du reportage de Chronolog sur l’expérience, fin novembre 1971, Zimbardo presse NBC d’en tirer un documentaire éducatif138. Devant les refus de la chaîne il se met lui-même à la tâche, avec l’aide de son assistant Greg White. Chronolog lui a ouvert les yeux, dira-t-il quatre ans plus tard : « Cette expérience m’a fait réaliser la nécessité de communiquer l’impact de notre étude non par le biais de revues professionnelles, mais par le biais des canaux qui touchent un large public et sous une forme qui maximise son impact émotionnel. Le résultat fut la réalisation de mon diaporama », un mélange inventif de textes lus, d’archives sonores, de musiques et d’images qui « capte l’imagination du spectateur car il raconte une histoire »139 (Zimbardo explique d’ailleurs en introduction de ce diaporama qu’il en a volontairement « accentué l’impact dramatique140 »). Cette première formulation complète de la version officielle va beaucoup circuler, même après la réalisation du documentaire Quiet Rage, qui en reprend de nombreux extraits en 1992141. C’est grâce à elle que Zimbardo « diffuse [s]on message à des centaines d’universités, de lycées, de groupes civiques et d’association sur la prison142 » mais aussi à des policiers, des shérifs, des juristes, des psychologues et même des hommes d’affaires et des chambres de commerce. Avant même que le diaporama soit terminé, Zimbardo en projette des maquettes devant des membres du Congrès, dans des conférences et lors de ses cours (une première mouture est prête en mai 1972 et la version définitive en juillet mais d’autres versions, raccourcies, allongées ou traduites, vont être réalisées durant les années suivantes143). « Je diffuse mon message de toutes les façons possibles » écrit le professeur-entrepreneur en février 1973144.

Les premiers récits de l’expérience dans la presse et à la télévision en entraînent d’autres. L’analyse des données ne fait que commencer quand Zimbardo est contacté par un producteur indépendant basé à Los Angeles, Joel Rogosin, qui souhaite tirer de l’expérience un téléfilm de fiction aussi proche de la réalité que possible. Un scénario, dont nous avons déjà lu la fin, est écrit par Mark Silliphant145. Zimbardo espère que le film sera coproduit par la MGM, mais hélas le projet n’aboutira pas. Une deuxième tentative est lancée par HBO au début des années 1990. Son scénariste Michael Lazarou, qui a mené les recherches sur l’expérience et discuté longuement avec Zimbardo, m’en a raconté l’histoire avec beaucoup d’amertume : « Il y a eu de gros changements structurels chez HBO et finalement le projet a été récupéré par un très gros studio, LIVE Entertainment, qui lui a donné le feu vert. Leonardo DiCaprio et Benicio del Toro ont été attachés au projet, avec éventuellement Samuel L. Jackson dans le rôle de Carlo Prescott. Et puis il y a eu Titanic, DiCaprio est devenu une superstar internationale et mes collègues ont proposé le projet à un autre gros studio, 20th Century Fox, et ce qui était un petit film indépendant à 15 ou 20 millions de dollars est devenu un blockbuster à 100 millions. C’était complètement autre chose. La Fox a mis un réalisateur sur le coup, Lee Tamahori [qui a notamment réalisé le James Bond Meurs un autre jour]. Et puis la Fox a mis le film à la corbeille146. » Le projet est finalement ravivé en 2006 par la maison de production Coup d’État Films, et de nouveau Zimbardo en est le consultant. Le film sortira dans les salles américaines en juillet 2015.

Zimbardo a misé dès le début sur un autre canal de diffusion : un livre de non-fiction qui raconterait toute l’expérience. En décembre 1971 il propose ce projet à Daniel Okrent, un éditeur chez Alfred Knopf, prestigieuse maison d’édition new-yorkaise qui publie alors Richard Sennett, B. F. Skinner, Christopher Lasch, Gary Becker mais aussi Toni Morrison et des traductions de Mishima, Kundera, Camus et Thomas Mann147. Zimbardo lui demande s’« il a ou non le potentiel d’un “best-seller” » – la question est rhétorique : Zimbardo est sûr que « ce livre ne peut pas rater. L’expérience est unique et intriguante. Les prisons sont le truc du moment148 ». Ce doit être une « non-fiction romanesque149 » explique-t-il encore à un de ses étudiants en mars 1972.

Daniel Okrent m’a parlé de sa brève relation avec Zimbardo : « Je me rappelle l’avoir reçu dans mon bureau. C’était une personnalité enjouée, très vivante, très brillante, je me souviens d’avoir apprécié notre discussion et avoir été impressionné par son énergie, mais je ne me rappelle pas pourquoi nous n’avons pas concrétisé la chose. Depuis, je n’ai plus jamais été en contact avec lui. Mais j’ai vu que son livre sur la timidité était un énorme best-seller150. » En janvier 1973 Zimbardo confie à Erich Fromm qu’il est en train d’écrire un livre sur l’expérience à paraître chez Knopf. Un an et demi plus tard, un autre courrier nous apprend qu’il « espère trouver bientôt le temps d’écrire un livre grand public sur la psychologie de l’emprisonnement qui commencerait par [son] étude sur la prison151 ». Dans un papier de 1975 il affirme toujours rédiger « un récit de non-fiction populaire de cette expérience (pour les éditions Knopf) afin d’éduquer et de conscientiser un nouveau public tout en le divertissant avec des histoires de prison152 ». Son livre ne verra finalement le jour que trente-six ans après l’expérience, sous les auspices de Will Murphy et chez Random House, l’éditeur-conglomérat qui a fini par avaler Knopf et en faire une entreprise purement commerciale153. John Brockman, l’imprésario des « stars de la science » selon un portrait flatteur paru récemment dans le Spiegel154, assure la promotion du livre. Dans les années qui suivent, Brockman publie quatre fois Zimbardo dans les recueils où il regroupe tous les ans les « penseurs phares » du XXIe siècle155. Il diffuse également des papiers de Zimbardo sur son site de vulgarisation scientifique edge.org, où les auteurs qui l’emploient sont publiés au milieu d’interviews de Prix Nobel et de grands professeurs, comme pour profiter de leur aura156. Ni ses recueils ni son site ne signalent que Brockman est rémunéré par Zimbardo pour faire sa promotion. Il n’a pas souhaité répondre à mes nombreuses sollicitations.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire ce livre ? « Je n’étais pas prêt à revivre l’expérience alors que j’en étais encore si proche157 » avance Zimbardo dans L’Effet Lucifer. Au vu de l’énergie qu’il a déployée sans attendre pour promouvoir son expérience, on peut en douter. Selon moi il n’avait pas intérêt à soumettre toutes les pièces du dossier à l’examen critique de ses collègues. On peut voir aussi L’Effet Lucifer comme une occasion de revenir sous les feux de la rampe après son départ en retraite en 2003 et de profiter du renouveau d’intérêt dont il fait l’objet après Abu Ghraib. Quitte à déformer son expérience pour mieux l’associer à la prison irakienne. La conférence abondamment illustrée qu’il donne régulièrement après la sortie de son livre témoigne de ces efforts pour donner une actualité à son expérience :

Nous voyons là les prisonniers attendant leur audition par le comité de probation avec des sacs sur la tête et les jambes enchaînées, et là c’est en Irak, avec les sacs sur la tête. Là c’est Guantánamo Bay, « GITMO », maintenant ils les couvrent avec les toiles de sacs de sable. Là vous venez de voir la simulation forcée d’une fellation. Là des soldats britanniques forcent des prisonniers à simuler une sodomie. L’après-midi du cinquième jour, à Stanford, dans une expérience dont tout le monde savait qu’il s’agissait d’une expérience, les gardiens ont dit aux prisonniers : « La moitié d’entre vous, vous êtes des chamelles, penchez-vous en avant, l’autre moitié, vous êtes des chameaux, mettez-vous derrière et bossez (hump them). » Et ils rigolent, parce que « bossez » est un jeu de mots [en argot, hump veut dire « bosse » mais aussi « baiser »]. Et au bout de cinq jours ils simulaient une sodomie, des étudiants dans une expérience ! Évidemment, je veux trouver des parallèles entre ma petite expérience et des événements mondiaux bien réels158.

Cette simulation de sodomie prouve de façon choquante les effets diaboliques de la prison, et elle constitue à ce titre le climax de la fiction primée à Sundance en 2015. Mais pourquoi Zimbardo, qui aime tant frapper les esprits, n’en dit-il rien ni dans son diaporama ni dans ses articles et attend-il trente-cinq ans pour en parler ?

Peut-être parce que, dans les faits, les prisonniers ont refusé de jouer à ce jeu dégradant et les gardiens n’ont pas insisté. Cet exemple de déformation opportuniste n’est pas isolé. Le scandale d’Abu Ghraib donne lieu à un déluge d’exagérations de la part de Zimbardo, qui affirme par exemple sur CNN que « les gardiens ont commencé à abuser de leur rôle, à être cruels et même sadiques, faisant tout ce qui s’est passé dans cette prison irakienne159 ». Christopher Graveline, le procureur des procès d’Abu Ghraib, a d’ailleurs bien compris sa stratégie ; comme il l’écrit dans un livre de confessions, même pendant le procès des gardiens militaires « Zimbardo prend à la légère ce qui s’est passé à Abu Ghraib pour promouvoir son expérience160 ».

Ce faisant Zimbardo gagne en notoriété et vend des livres, ce qui n’est pas pour lui déplaire, mais il remplit aussi la mission prophylactique dont il se sent investi. Certes, le mal fait vendre, « le mal fait la une des journaux. Le mal est spectaculaire161 », comme il le déclare en 2009 ; mais Zimbardo veut aussi nous alerter des dangers qui nous menacent, aiguiser notre vigilance, nous révéler nos faiblesses et nous sensibiliser aux contraintes qui façonnent nos comportements. Il voit dans l’expérience un écho à l’Holocauste et à la banalité du mal théorisée par Arendt en 1963 : nous sommes tous des Eichmann en puissance. Pour lui, l’importance éducative et politique de ce message autorise que l’on force le trait et prenne des libertés avec la rigueur scientifique, quitte à pousser la rengaine infondée du meurtrier tapi en chacun de nous.

Le fait de n’avoir jamais été reproduite invalide complètement les résultats scientifiques de l’expérience, mais cela ne lui donne que plus de valeur symbolique. Unique dans tous les sens du terme, cette allégorie simpliste résumable en trois phrases se prête à la dramatisation et à la mythologisation bien mieux qu’aucune autre expérience de psychologie avant elle, tout en donnant l’impression de révéler les « secrets du pouvoir » et de rendre la science accessible à tous. Voilà qui pourrait expliquer aussi l’ubiquité médiatique de l’expérience après le choc déroutant des images d’Abu Ghraib : c’est un passe-partout conceptuel au mode d’emploi commodément enfantin.

La pérennité d’un auteur en sciences sociales est presque toujours proportionnelle à la pénétration de ses concepts dans l’imaginaire collectif. Dans l’idéal, le mot ou l’expression sur lesquels il a mis son copyright finissent par entrer dans le langage courant (le « complexe d’Œdipe » de Freud, la « société du spectacle » de Debord, la « déconstruction » de Derrida, la « postmodernité » de Lyotard, le « village global » de McLuhan, le « capital culturel » de Bourdieu, etc.). Plus les guillemets disparaissent et plus l’auteur entre dans l’histoire : si la publication dans une revue universitaire avait hissé sa vision subjective au statut de déclaration objective, la publication dans un magazine en fait une évidence universelle. C’est ce qui est arrivé à l’expérience de Stanford, devenue une figure familière de la culture populaire américaine. Et le fil Twitter de Zimbardo fait parfois penser à ces rock stars qui ont sorti une chanson culte dans leur jeunesse et qui continuent de faire des tournées quarante ans après, simplement parce que le public écoute toujours avec plaisir cette chanson162. Les intellectuels sont des gens comme tout le monde après tout : ils veulent voir leur travail durer.

Zimbardo est un formidable conteur – un « conteur-né163 », le flatte Bower lors de sa cérémonie de départ en retraite – et il a beaucoup fait pour vulgariser la psychologie. Habitué des amphis de première année, il sait jouer avec les attentes, ménager des surprises, dramatiser ses résultats. Et là encore sa manière d’exploiter son expérience épouse l’air du temps. Nous l’avons vu, au tournant des années 1970 la psychologie est en crise, accusée notamment d’être abstruse et rabougrie. En 1969 le président de l’Association américaine de psychologie répond à ces critiques en exhortant ses confrères à « faire don de la psychologie au public164 ». C’est exactement ainsi que Zimbardo voit son travail, comme il le raconte en 2016 :

J’ai toujours été sensible à l’importance des médias et je me suis efforcé de travailler avec eux. […] J’ai toujours pensé que, pour faire don de la psychologie au public, il fallait la donner aux médias et qu’eux allaient la vendre au public. Autrement dit, je dois travailler différemment avec les médias, avec les reporters et avec les journalistes, pour reformuler mon travail sous une forme accessible, facile à comprendre et pas trop universitaire. […] Beaucoup d’universitaires ont repris cette phrase, « faire don de la psychologie au public », mais je l’ai dit dès le début : « Vous ne ferez don de rien à personne si vous vous contentez de vous installer à un coin de rue et de parler. Vous en faites don si vous lui trouvez l’emballage qui convient : vous en faites don aux médias et eux, ils l’emballent – avec un peu de chance sans faire trop de contresens – et ce sont eux qui en font don au public »165.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Zimbardo est un inconditionnel de l’émission Caméra cachée. Il a interviewé son créateur Allen Funt (découvrant à cette occasion que Funt avait été l’assistant de Kurt Lewin à Cornell)166, il a participé à la réalisation de plusieurs épisodes, il a écrit avec Funt un manuel d’utilisation de cette émission en cours de psychologie167 et il a aussi mis en scène des caméras cachées pour l’émission de télé poubelle Dr Phil168. Lors de son expérience sur l’obéissance, Milgram a filmé à leur insu quatorze participants et il en a tiré un film en 1965, sobrement intitulé Obéissance ; devenu par la suite documentariste amateur, il a réalisé cinq autres films à partir de ses recherches. Il est probable que la popularité de Caméra cachée et la force visuelle d’Obéissance aient incité Zimbardo à filmer sa propre expérience – il avancera trente ans plus tard que « si ces deux expériences [la sienne et celle de Milgram] ont perduré, c’est parce qu’elles ont été filmées169 ». Et en matière de dramatisation, on peut dire en effet que l’expérience de Zimbardo « va plus loin » que celle de Milgram. Sa durée, sa mise en scène et sa captation audio-vidéo en font une émission de téléréalité avant l’heure – ce que Zimbardo revendique lui-même170. Coïncidence : au même moment, à 400 kilomètres de là était tournée la première série de téléréalité, dont les douze épisodes montrent les hauts et les bas d’une famille aisée de Santa Barbara et suscitent des débats sans fin sur la véracité documentaire de tels programmes171 (les créateurs de Big Brother, l’émission qui a fait de la téléréalité un genre en soi dans les années 2000, ont d’ailleurs dit s’être inspirés de l’expérience de Stanford172).

« Les psychosociologues expérimentaux ont une façon caractéristique de monter une expérience comme une mise en scène » écrit Zimbardo en 1972173, et nous avons vu que Milgram et Aronson ne pensaient pas autrement. Pour son ami Lee Ross aussi, « le but d’une expérience n’est pas de démontrer qu’une idée est correcte, c’est d’illustrer et d’expliquer une idée » : « J’ai appris ça de Schachter, qu’il y avait une question d’esthétique en jeu et qu’il ne s’agissait pas seulement qu’une expérience marche au sens où elle donne des résultats significatifs – le but est de raconter une histoire, c’est d’être une parabole qui illustre une vérité plus large174. » Ross m’a expliqué que Zimbardo avait sans doute été influencé aussi par les films tournés pendant l’expérience de la poupée Bobo – expérience réalisée par leur collègue à Stanford Al Bandura, qui a montré que les enfants n’apprennent pas seulement en étant récompensés ou punis pour ce qu’ils ont fait, mais aussi en regardant quelqu’un être récompensé ou puni pour ce qu’il a fait175.

En matière de mise en scène, Zimbardo a un avantage certain : « [s]on flair pour ce qui est spectaculaire176 ». C’est un metteur en scène hors pair, comme en témoignent son expérience de la voiture vandalisée dans le Bronx et celle tout aussi photogénique avec des étudiantes de NYU coiffées de sacs de toile sinistres. « Bien sûr que l’expérience de Stanford est une mise en scène, confessera-t-il au Times Higher Education. Nous avions des costumes, une scène, je l’ai préparée comme une pièce de théâtre ou un film. C’est une dramatisation de concepts psychologiques177. » Il déclare encore, en 2003 :

[L’expérience de Stanford] a été un gros événement médiatique ; la recherche elle-même tient vraiment du spectacle. C’est comme une tragédie grecque : que se passe-t-il quand vous mettez des gens bons dans une situation maléfique ? Il y a un décor qui ressemble à une scène de théâtre, des costumes, des acteurs, des seconds rôles (comme les policiers, les parents, un avocat, un prêtre catholique). L’histoire est extrêmement prenante. Les gens bons vont-ils triompher de la situation maléfique ou la situation maléfique va-t-elle corrompre les gens bons178 ?

Zimbardo se met volontiers lui-même en scène, non comme il le devrait pour rendre ses positions transparentes et les justifier, mais au contraire pour les occulter. Si ses interviews prennent facilement le tour de confessions autobiographiques, il ne se demande jamais comment son origine sociale a pu déterminer son adhésion de bon élève à l’orthodoxie behavioriste WASP puis, à l’heure de la maturité intellectuelle, son ralliement à la psychologie expérimentale imaginée par des émigrés ou des fils d’émigrés juifs d’Europe centrale. Comme chez beaucoup, ses auto-analyses sont en fait des autojustifications. Il brandit fièrement ses expériences d’enfant du Bronx comme autant de brevets de sagesse. Chaque moment difficile est présenté comme une preuve de lucidité, et ce qui pourrait être un facteur de partialité devient l’assurance d’un regard connaisseur. Ses préconceptions sont en fait une prescience.

*

L’expérience de Stanford a été conçue comme un outil « médiatico-pédagogique ». Un historien de la psychologie décrit très justement ce type d’expériences « comme une forme de média de masse diffusé par l’université – quelque chose se situant entre le divertissement populaire et l’instruction morale179 ». Pour cet historien très critique à l’égard de l’expérience de Stanford, « beaucoup de recherches sont simplement des sermons maquillés, en l’occurrence une critique convaincante de la vie carcérale […] [et] cette utilisation du langage expérimental comme d’une scène pour dramatiser quelque chose est en fait plus courante qu’on ne le pense, même si les leçons de méthodologie et les manuels n’accordent presque aucune attention à ces pratiques180 ». Doug Korpi, qui est devenu psychologue, m’a livré une réflexion similaire : « On trouve très peu de choses dans la psychologie comme discipline qu’une personne ordinaire ne connaît pas. N’importe quel bon auteur en connaît plus sur le fonctionnement du psychisme que le psychologue moyen. Cette expérience n’était au fond qu’une énième tentative pour faire de la psychologie quelque chose d’important, de pertinent, de nouveau. C’est toujours le même baratin que tout le monde connaît mais Zimbardo a trouvé un moyen de se faire un nom avec181. »

Pour Zimbardo, la principale différence entre un cours d’introduction à la psychologie et une interview télévisée, c’est le temps accordé à l’orateur. Le reste est fondamentalement similaire : éveiller la curiosité, frapper les esprits et fournir au passage deux ou trois clés de compréhension de l’âme humaine, le tout au moyen de bons vieux trucs d’enseignant : des exemples édifiants, des vérités contre-intuitives et une mise en scène spectaculaire. À la fois professeur, acteur et séducteur, Zimbardo avoue « mélanger éducation et divertissement182 » : « Je suis prêt à tout pour rendre mes cours excitants, intéressants et imprévisibles183 » déclare-t-il à sa femme qui l’interviewe pour Psychology Today en 2000 (le magazine doit lui décerner l’année suivante le titre de « champion de la santé mentale184 »). À Stanford il n’hésite pas à donner cours déguisé, par exemple en drag queen pour parler de la déviance185. Le quotidien publié par les étudiants de Stanford le décrit ainsi en 1983 :

Ses « leçons » sont en fait des spectacles savamment réalisés, comprenant des films, des diapositives et des démonstrations. Et Zimbardo, micro en main, les conduit avec style. Son visage rond et éternellement jeune, ses fossettes, son brushing californien et sa barbe en pointe lui donnent une allure unique de chérubin ; il semble étrangement taillé pour être présentateur. Les réalisations de Zimbardo lorgnent vers la drôlerie, mais aussi vers le choquant et le dramatique. Un jour il montre des séquences amusantes de Caméra cachée, un autre la classe entière est hypnotisée, et un autre jour encore il fait écouter une cassette du massacre de Jonestown. Zimbardo est critiqué pour son goût du spectacle, mais plus souvent loué pour son enthousiasme186.

Zimbardo a les qualités de ce que les journalistes appellent un « bon client » : il est bref, percutant, affilié à une université prestigieuse, il a la tête de l’emploi et un discours parfaitement rodé, à la fois choquant (nous pouvons tous être poussés à faire le mal) et déculpabilisant (heureusement, ce n’est pas nous qu’il faut blâmer mais la situation). À partir de 2007 il offre en prime un remède aux maux qu’il dénonce : l’héroïsme. Qu’il ne cite quasiment aucune recherche scientifique pour asseoir ses déclarations sur le sujet n’émeut pas les journalistes, souvent très tolérants à l’égard des scientifiques endossant l’habit de prophètes, comme si le fait d’être un savant reconnu donnait le droit de dire tout et n’importe quoi. Robert Rosenthal a très bien décrit ce phénomène :

[Dans un article] vos résultats sont votre ticket d’admission à la partie de la discussion plus spéculative. Pas de résultats, pas de discussion. On appelle parfois cela le principe de la spéculation méritée (earned speculation) ou la loi du bavardage justifié (warranted chitchat). Une fois passé un certain stade de votre carrière, c’est pareil, on vous autorise les grandes tirades philosophiques et même théologiques187.

C’est aussi que les sciences sociales se situent entre la littérature et les sciences dures et empruntent à ces deux domaines. Le chercheur en sciences sociales est à la fois un scientifique et un écrivain, et il peut être tenté de troquer les longueurs vétilleuses de la démonstration pour les charmes d’une narration émouvante. Travailleur des mots, qu’il préfère les grandes abstractions ou les études de cas il est sans cesse entraîné par son matériau vers la dramaturgie. Il en va de même des journalistes, eux aussi tiraillés entre exactitude et mise en récit, et ceux plus soucieux de raconter une histoire captivante que d’être au plus près des faits ne peuvent manquer d’être attirés par l’expérience de Stanford.

Jusqu’au dépôt des archives de l’expérience à la bibliothèque de Stanford en 2011, seuls les expérimentateurs connaissaient le nom des participants ; Zimbardo pouvait ainsi suggérer aux journalistes qui interviewer. David « John Wayne » Eshleman est par exemple interrogé dans quasiment tous les reportages et documentaires consacrés à l’expérience, et son tour de garde reçoit d’ordinaire entre deux et quatre fois plus d’attention de la part des journalistes que les deux autres tours de garde réunis188. La seule fois où j’ai parlé avec Zimbardo, il a conclu la discussion en me recommandant de contacter Eshleman :

— La personne clé de l’expérience est David… euh…

— David Jaffe ?

— Non non non, Jaffe est devenu docteur et il ne veut rien avoir à faire avec l’expérience. Non, David Eshleman, c’est le joueur clé, le pire gardien, celui qui a dit récemment : « Les prisonniers étaient comme nos marionnettes »189.

Dans certains cas Zimbardo est poussé à dramatiser son expérience par les journalistes eux-mêmes. Les interviews que le producteur de l’émission Chronolog, Larry Goldstein, conduit avec différents gardiens et prisonniers juste après l’expérience montrent par exemple sans ambiguïté que la version officielle ne tient pas la route. Eshleman lui dit : « C’était surtout une performance, j’ai toujours été un acteur, j’ai vu beaucoup de films et je m’en suis inspiré190. » Ramsay, le prisonnier qui a fait une grève de la faim, lui affirme que « les gardiens du tour de garde de jour étaient ok, ils étaient bien191 ». Mais surtout, pendant la préparation de son reportage, Goldstein interviewe ensemble Zimbardo, Banks, Jaffe, Haney et White. Voilà un extrait de leur conversation :

Jaffe — Il y a peut-être un truc auquel on ne fait pas attention, c’est à quel point on a amené les gardiens à se comporter comme ils l’ont fait, ce qu’on a fait pour ça. Bien sûr, il y a eu de la spontanéité et quelques initiatives, mais ce n’était pas juste : « Ok, t’es un gardien, vas-y débrouille-toi. » D’abord, tout le monde est arrivé avec une certaine image de ce qu’est un gardien, mais en plus de ça j’ai passé cinq ou six heures avec les gardiens avant l’expérience. Pour commencer, je leur ai montré comment on attendait d’eux qu’ils se comportent, je leur ai suggéré des trucs.

Goldstein — Qu’est-ce que vous leur avez suggéré ?

Jaffe — Eh bien, euh… je leur ai suggéré une problématique. Vous allez rencontrer ce genre de problèmes, il y aura neuf types que vous allez devoir tenir, et vous ne serez que trois. Comment vous allez faire ? Ensuite, je leur ai suggéré des manières d’utiliser leur équipement, les chaînes, les bâtons et tout.

Goldstein — Donc en fait vous les avez conduits à se comporter comme ça.

Deux minutes plus tard Goldstein lance à Zimbardo : « Vous aviez déjà prédit vos résultats. » Puis White demande à Jaffe ce qu’il a dit aux gardiens exactement :

Jaffe — Que les prisonniers allaient leur causer des problèmes, que d’après ma première expérience ils allaient les insulter et faire tout leur possible pour faire dérailler le système, et que leur principal boulot c’était de suivre l’emploi du temps et de s’assurer que tout ça se fasse dans l’ordre et qu’ils contrôlent la situation, que personne ne s’échappe, ce genre de trucs.

Goldstein — C’est une question très importante pour moi. Est-ce que je peux aller à l’antenne et dire à quarante millions de téléspectateurs que si vous prenez au hasard de jeunes Blancs de la classe moyenne, que vous les mettez dans une situation où tout ce que vous faites c’est en appeler certains des « gardiens » et les autres des « prisonniers », alors les gardiens vont inévitablement devenir brutaux et sadiques, d’une certaine manière, et les prisonniers vont être introvertis et hostiles à un certain degré. Est-ce qu’on peut dire ça ?

Les expérimentateurs, après un silence – Non.

Jaffe — Pas inévitablement. Je pense que vous aurez un peu de ça. Je pense aussi que le fait qu’on ait endoctriné les gardiens a accéléré les choses. Rappelez-vous, on essaie de faire ça en peu de temps. Si on avait eu un mois, on n’aurait peut-être pas eu besoin d’en faire autant192.

Sachant cela Goldstein aurait dû nuancer son reportage, au lieu de quoi il brosse une caricature de la version officielle. Pire, il en rajoute, abandonnant ses tâches de vérification, de mise en contexte et de discussion au profit d’une dramatisation palpitante. Une fois terminées ses interviews avec les participants, tandis qu’il prépare son script avec Zimbardo, il le pousse ainsi à endosser la thèse de l’escalade :

Goldstein — Ce sur quoi il faut insister, c’est que chaque jour l’expérience progresse et des types de comportements émergent et s’intensifient, et donc le deuxième jour il arrive cela, et le troisième jour il arrive ceci, et le quatrième jour on atteint ce niveau.

Zimbardo – Ok.

Goldstein – Donc on raconte l’histoire d’un truc qui se développe, on montre un progrès, c’est ça qu’on va montrer193.

Zimbardo et Goldstein semblent y trouver leur compte. Comme disait le premier : « Les médias ont besoin de nos histoires et nous, nous avons besoin des médias pour les diffuser au public194. » Mais ce pacte faustien ne s’arrête pas là. Les journalistes ne se contentent pas de relayer les découvertes des scientifiques ; ils leur octroient une notoriété, une reconnaissance et un cachet d’expertise que leur refusent parfois leurs pairs. C’est exactement ce qui s’est passé pour Zimbardo, consacré par les médias sans l’avoir vraiment été par ses pairs (il n’a jamais dirigé le département de psychologie de Stanford ; il n’a jamais fait partie de l’Académie des sciences américaine, récompense la plus prestigieuse pour un psychologue outre-Atlantique ; son premier article scientifique sur l’expérience a été rejeté par les grandes revues de psychologie, qui ont publié au contraire plusieurs de ses détracteurs ; il n’a jamais été rédacteur en chef d’une revue renommée en psychologie sociale ; et finalement il n’a pas fait école).

On aurait tort cependant de voir la flamboyante carrière médiatique de l’expérience comme le fruit d’une stratégie mûrement réfléchie – du moins pas avant Abu Ghraib et l’embauche de Brockman. Au lendemain de l’expérience Zimbardo s’est probablement laissé emporter par son enthousiasme, puis piéger par la vague médiatique qu’il avait lui-même contribué à gonfler. Il est devenu faussaire malgré lui. « Il est clair que presque n’importe qui, placé dans une certaine situation, peut se comporter avec ses semblables de manière avilissante et brutale195 », déclare-t-il dans son communiqué de presse à la fin de l’expérience. Une fois cette version officielle publiée dans la presse nationale, présentée devant le Congrès et relayée dans les manuels, comment la nuancer sans se dédire ? Le pacte était scellé.

Il faut donc se garder d’identifier mécaniquement la rationalité aux scientifiques et le sensationnalisme aux journalistes. Taper sur les seconds est une façon commode pour les premiers de marquer les frontières de leur champ et d’affirmer leur particularité. En réalité, la frontière entre science et journalisme est si large et si poreuse qu’elle constitue un véritable continent gris où se mêlent journalistes scientifiques et scientifiques journalistes, reporters et essayistes, écrivains, professeurs, documentaristes, vulgarisateurs et demi-savants de tout poil. La télévision a considérablement élargi ce continent depuis les années 1970, et elle constitue désormais une tentation permanente pour le scientifique désireux de quitter l’entre-soi universitaire, même si le cas Zimbardo montre que les voies d’accès au grand public sont nombreuses : articles et tribunes dans la presse, interviews, débats et événements culturels, réunions militantes ou associatives, séances de dédicaces, blogs, Twitter, Facebook, Reddit, conférences TED, etc. Ces canaux n’empêchent pas la parole objective et l’argumentation étayée, mais leur entretien peut retenir le chercheur loin de son labeur au profit des tribunes d’opinion, des essais d’humeur et des sermons démagogiques. La tentation est grande de s’affranchir de la rigueur scientifique dès lors que l’on s’adresse au grand public, et le souci d’être compris et adoubé par le plus grand nombre sombrera facilement dans la bénédiction savante de truismes populaires. Il n’est qu’à voir les conférences TED (Technology, Entertainment and Design) : les statistiques y sont remplacées par des anecdotes et les démonstrations par des saynètes émouvantes qui frappent l’imagination ; chaque conférence est un clip présentant une idée isolée des autres, autonome et autoréférentielle, comme surgie du néant par la volonté démiurgique du savant qui va et vient sur scène en lançant des punchlines préparées avec un coach (on ne s’étonnera pas d’apprendre que les éditions TED ont publié le dernier livre de Zimbardo196).

La psychologie est particulièrement vulnérable à ce genre de discours, comme le montre la présence massive des psychologues sur l’immense marché du développement personnel, estimé à 11 milliards de dollars aux États-Unis197. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Martin Seligman, professeur à l’université de Pennsylvanie et ancien président de l’Association américaine de psychologie. Réputé pour les travaux qu’il a menés à la fin des années 1960 et dans les années 1970 sur l’« impuissance apprise » (phénomène de résignation chez une personne dont les efforts sont systématiquement déçus), Seligman a dérivé peu à peu vers la psychologie pop. Dans les années 1990, grâce à son concept de « psychologie positive » (selon lequel l’optimisme serait une clé du succès et du bonheur), il s’est fait une place confortable dans l’industrie du développement personnel en combinant conseil aux entreprises et best-sellers de coaching de soi198.

Discours sur la société produits par observation de la société, les sciences sociales donnent l’impression de produire des savoirs de plain-pied immédiatement transmissibles à tous – et de fait, est-il si absurde de souhaiter que les enquêtés puissent accéder sans trop de difficultés aux résultats des enquêteurs ? Tout le monde est un peu sociologue et un peu intéressé par le travail des sociologues. Si la vulgarisation des sciences dures est généralement laissée aux non-scientifiques, aux ex-scientifiques et aux scientifiques ratés, la vulgarisation des sciences sociales est beaucoup mieux acceptée et volontiers considérée comme un corollaire naturel de l’engagement militant. La vulgarisation peut même engendrer de grands profits, tant le capital scientifique se convertit facilement en capital politique et médiatique – l’inverse n’est pas vrai.

Les journalistes et les auteurs de manuels savent exploiter l’attrait de sciences sociales à hauteur d’homme, quitte à abandonner leur rôle de vérificateurs et à endosser des fausses monnaies scientifiques, donnant crédit à une affirmation ou à une théorie à mesure qu’elle va de manuels en magazines et de reportages télé en posts de blogs. Ou quitte à déformer les propos des scientifiques : l’ouvrage Pygmalion à l’école, qui soutient que les élèves ont de meilleurs résultats scolaires quand leurs professeurs attendent plus d’eux, a par exemple connu ce destin. D’après un chercheur qui en a étudié la postérité, « l’étude en est venue à incarner tout ce qu’on voulait lui faire dire, indépendamment des questions scientifiques que se posaient Rosenthal et Jacobson199 ».

Le cas des expériences d’Asch est encore plus troublant. Au début des années 1950 le psychologue Solomon Asch, professeur à l’université Swarthmore en Pennsylvanie, a demandé à des groupes de sept à neuf individus munis du dessin d’une ligne de désigner sur un tableau la ligne de même longueur parmi trois de tailles clairement différentes. Dans chaque groupe, un seul sujet était en fait testé, et il répondait en avant-dernier ; tous les autres étaient des complices qui devaient donner unanimement la mauvaise réponse douze fois sur dix-huit (ou sept fois sur douze selon les protocoles). Asch observa que, dans les deux tiers des cas où la majorité donnait la mauvaise réponse, les sujets testés donnaient quand même la bonne réponse ; 25 % des sujets répondaient chaque fois correctement et 5 % seulement se rangeaient chaque fois à l’avis de la majorité200. Autrement dit, les sujets tendaient à faire preuve d’indépendance. Une lecture de quatre-vingt-dix-neuf comptes rendus publiés dans des manuels de psychologie entre 1953 et 1984 a montré que la plupart mettaient pourtant l’accent sur le conformisme des participants201 (Asch lui-même aurait grandement participé à cette revue de littérature assassine, comme me l’a confié un psychologue qui a montré que cette expérience est présentée de manière encore plus biaisée dans les manuels publiés entre 1990 et 2015202).

L’idée que les individus sont prisonniers de déterminismes sociaux et de conformismes divers est très forte dans les sciences sociales. Pour beaucoup de chercheurs, la société est sous la coupe de pouvoirs inamovibles tout-puissants et le changement social n’est que la somme d’accidents de l’histoire. Semblables aux journalistes avides de frissons, ces chercheurs et ces auteurs de manuels voudraient-ils nous faire croire que nous sommes des moutons prêts à suivre le troupeau où qu’il aille et au mépris de nos convictions ? Une présentation inquiétante des expériences d’Asch et de Zimbardo manque rarement d’éveiller l’attention des étudiants découvrant la psychologie, sans aucun doute, mais elle démontre aussi l’utilité de cette discipline, elle lui confère un rôle important de garde-fou et contribue finalement à la reproduction et à l’influence de la communauté des psychologues : si les masses peuvent être ainsi les jouets de ressorts obscurs, alors nous avons besoin des psychologues pour les comprendre et les gouverner. Engagez-vous et devenez psychologues, ou au moins soutenez-les.

9

Une situation néfaste a favorisé la déshumanisation qui elle-même a favorisé la violence – voilà comment Zimbardo résume habituellement son expérience. Mais c’est en fait l’inverse qui s’est produit : la déshumanisation et la violence qu’il a prescrites aux gardiens ont créé une situation néfaste. Au lieu d’observer en quoi l’environnement carcéral engendrait de lui-même (ou pas) déshumanisation et violence, Zimbardo a directement créé la déshumanisation et la violence qu’il voulait observer, et il en a conclu que la prison est nécessairement déshumanisante et violente ; loin de se contenter d’aménager des conditions d’emprisonnement « réalistes », il a monté de toutes pièces l’enfer carcéral qu’il voulait dénoncer, avec ses gardiens brutaux et ses prisonniers tour à tour révoltés et apathiques. En somme, il a créé une fausse prison scandaleuse pour mieux dénoncer le vrai scandale des prisons. Ce faisant son militantisme, sa pédagogie prosélyte et son goût de la médiatisation ont pris le pas sur sa rigueur et son objectivité ; il a quitté le sol de la science pour les vieilles lunes du spectacle. Une telle trajectoire fait réfléchir.

Les leçons que Zimbardo tire de son expérience sont peut-être justes, ses résultats ne les démontrent pas, tout simplement parce qu’ils n’ont aucune valeur scientifique : l’expérience est une simulation manipulée « plus proche d’une tragédie grecque que d’une recherche universitaire en psychologie1 », comme il le reconnaît parfois malgré lui. Les prisonniers sont soumis à des règles arbitraires, avisés d’instructions changeantes, incertains de leurs prérogatives, interdits de quitter l’expérience, et les gardiens savent quels résultats produire ; de leur côté Jaffe, Banks et Haney appliquent au mieux le programme fixé par leur professeur, qui s’échine quant à lui jusqu’à l’épuisement pour garder sur pied son échafaudage brinquebalant. Et quand bien même son protocole aurait été exemplaire, l’expérience n’a eu lieu qu’une fois et elle n’a pas été restituée honnêtement. Autrement dit, elle n’avait dès le départ aucune chance de survivre à un examen un peu rigoureux.

Il n’est pas facile de la critiquer pour autant. Quelle magnifique démonstration de la force que les situations exercent sur nous ! Quelle invitation à critiquer l’autorité ! Et quel appel irrésistible à réformer les institutions, à démasquer les rôles et cette panoplie de comportements dominants/dominés que l’on endosse sans réfléchir le plus naturellement du monde : habit de père et de mère, de mari et de femme, de riche et de pauvre, de religieux et de fidèle, etc. Pas facile non plus de critiquer Zimbardo, qui mérite tout de même plus de respect que les intellectuels va-t-en-guerre, les idéologues nazillons et les propagandistes à louer. Certes, il a su s’approprier opportunément l’idée d’un de ses élèves, la tourner en un happening spectaculaire et faire fructifier ses succès médiatiques, mais c’est aussi un professeur couvert d’honneurs, sympathique, attentionné, proche de ses élèves, et qui a beaucoup fait pour ouvrir la psychologie au grand public (parfois pour le pire, hélas). Aujourd’hui âgé de quatre-vingt-cinq ans, il continue certes de courir la planète, d’écrire, de donner des interviews, de twitter à ses dix-neuf mille abonnés et de pester contre Donald Trump2, mais pourra-t-il répondre en toute clairvoyance à mes critiques ? Et puis je suis conscient qu’en discréditant l’expérience de Stanford je jette le doute sur une carrière scientifique dont elle est le point d’orgue – Zimbardo en est même venu à se définir comme le « père de l’expérience de Stanford » : « L’expérience sur la prison sera mon héritage, disait-il en 2011. C’est ce qui sera gravé sur ma tombe3. »

Zimbardo n’est pas un méchant homme, j’espère l’avoir montré. Il y a peu de manipulations devant lesquelles il a reculé pour médiatiser son expérience, c’est vrai, et il en a beaucoup profité ; mais je le crois bien intentionné. Il a dû être réellement surpris par les résultats de son expérience (d’autant plus qu’il n’en avait pas une vision d’ensemble) et les quelques positions politiques qu’il a défendues en cinquante ans ont toujours visé juste. Est-il besoin de dire que la nullité de l’expérience de Stanford ne valide en rien les thèses inverses ? Zimbardo a eu raison de rappeler que nous vivons sous l’influence de notre environnement et il a eu raison de dénoncer la prison – ce que j’ai appris durant ces recherches m’a convaincu que cet endroit est presque toujours un enfer : la prison infantilise les détenus et les réduit à une dépendance totale ; la vie des détenus est souvent cassée en deux par leur incarcération, leur identité est remise en cause, ils sont stigmatisés à vie ; la prison brise les familles ; elle prive d’intimité ; elle nourrit la misère sexuelle ; elle use le corps et le mental des prisonniers, elle fait tomber les dents et les cheveux, elle réduit l’espérance de vie et accroît le risque de suicide ; les gardiens peuvent souffrir autant que les prisonniers de la violence qui suinte des murs et ils sont davantage victimes de stress et de burn-out que la moyenne des travailleurs ; la prison regorge de malades mentaux privés de soins ; elle est pleine de temps morts et vide de sens et d’activités utiles ; en prison la sécurité prime presque systématiquement sur la réinsertion ; la prison est un terreau fertile pour l’endoctrinement et une école du crime ; la prison frappe une population défavorisée et discriminée (les Noirs et les Latinos aux États-Unis, les jeunes des cités en France) et on peut même y voir un outil de gestion des « indésirables » et des « inutiles »4.

En la matière, comme Zimbardo le reconnaît en de très rares occasions, « l’expérience de Stanford ne nous dit rien sur la malignité des prisons que ne nous aient déjà appris les sociologues, les criminologues et les récits de prisonniers5 ». L’expérience n’a pas eu non plus d’effets notables sur la politique pénale américaine. Alors que le nombre de détenus avait légèrement baissé aux États-Unis dans les années 1960 jusqu’à atteindre 380 000 en 1975, il a crû inexorablement depuis, passant à 740 000 en 1985, un million et demi en 1995, deux millions en 2001 et presque deux millions et demi aujourd’hui6. Deux criminologues américains notaient récemment que depuis quarante ans « virtuellement tous les aspects du système punitif, de la manière dont les gens sont traités avant leur procès à la manière dont ils sont enfermés après leur inculpation, se sont durcis7 ». « Je suis triste quand je pense à l’absence d’impact de l’expérience de Stanford sur le système punitif américain » se lamentait Zimbardo en 20048. Devenu spécialiste de la justice criminelle, son ancien thésard Haney abonde : « La thèse situationnelle de l’expérience a eu peu d’impact sur les cercles concernés par la prison […], des lois pénales et des politiques d’emprisonnement ont été mises en place qui semblaient ignorer les leçons les plus importantes de la révolution situationnelle9 » et incitaient au contraire à voir le prisonnier comme un individu isolé que seule la discipline peut faire rentrer dans le droit chemin.

En 1953, le premier code de déontologie de l’Association américaine de psychologie précisait avec une clarté platonicienne :

[Le psychologue] accorde une valeur élevée à l’objectivité, à l’intégrité du protocole et au compte rendu exhaustif de son travail. […] Produire délibérément des résultats biaisés et imaginer une étude pour trouver des résultats prédéterminés constituent pour un psychologue une violation de la méthode scientifique et de l’éthique. […] L’exagération, le sensationnalisme, la superficialité et la présentation prématurée de résultats devraient être évités10.

Hélas, de tels principes, qui devraient valoir pour tous les scientifiques, ne font pas uniquement défaut à l’expérience de Stanford – et disant cela je ne crois pas m’offrir, une fois démontrés mes résultats, une « spéculation méritée » : un collectif de deux cent soixante-dix chercheurs a récemment essayé de répliquer, avec la collaboration de leurs auteurs, cent études empiriques publiées en 2008 dans les trois meilleures revues de psychologie. Parmi ces cent réplications, seules trente-six ont corroboré les résultats initiaux11. Les soixante-quatre expériences qui n’ont pu être répliquées ne sont évidemment pas des cas de fraude : parfois les instruments de mesure sont défectueux, d’autres fois les instructions sont confuses ou mal appliquées, des résultats non concluants ne sont pas publiés (alors que le fait qu’ils ne soient pas concluants est en soi intéressant), certains volontaires trichent, certains scientifiques manquent de rigueur, etc. Une enquête menée en 2012 auprès de deux mille psychologues a mis aussi en lumière combien la profession est coutumière de pratiques douteuses comme avancer des affirmations abusives, orienter la collecte de données à la lumière des premiers résultats, interrompre la collecte de données dès que des résultats significatifs ont été atteints, occulter certaines variables ou encore exclure des résultats contradictoires ou des cas particuliers. Pour les auteurs de cette étude, « les pratiques de recherche louches sont les stéroïdes de la compétition scientifique, améliorant artificiellement les performances et conduisant à une sorte de course aux armements qui désavantage les chercheurs respectant scrupuleusement les règles12 ».

Ces biais ne sont pas spécifiques à la psychologie. Toutes les sciences sont touchées depuis une dizaine d’années par des révélations en série de fraudes, de falsifications, de rétentions de données, de plagiats et de conflits d’intérêts13, et les cas de résultats impossibles à reproduire et d’articles rétractés se sont multipliés au point de pousser l’Académie des sciences américaine à revoir de fond en comble ses « standards d’intégrité de la recherche14 ».

Depuis une quinzaine d’années, le docteur John Ioannidis dresse par exemple un portrait sévère de la recherche médicale. Selon lui la majorité des études publiées dans les revues de médecine, de génétique et de biologie n’ont aucune validité scientifique. 80 % des études non aléatoires (de loin le type le plus courant en médecine) seraient même fausses15. Dans une majorité d’études scientifiques, affirme-t-il, les effets mesurés ne sont pas assez marqués pour être distingués des biais introduits par le protocole et les analyses, et quand les résultats ne sont pas insignifiants ils sont souvent interprétés de façon partiale (les résultats les plus extrêmes étant typiquement mis en exergue). Un journaliste ayant suivi Ioannidis pour la revue The Atlantic résume l’une de ses découvertes : « Quand une étude ayant suivi 10 000 personnes pendant cinq ans trouve que ceux qui prennent plus de vitamines X ont moins de chances d’avoir un cancer Y, vous vous dites que vous feriez bien de prendre plus de vitamines X, et les docteurs relaient couramment ce genre de conseils à leurs patients. […] [Toutefois,] il y a de fortes chances pour que, dans chaque grande base de données de facteurs nutritionnels et sanitaires, on découvre des corrélations qui sont en fait des hasards et non des effets avérés sur la santé – c’est un peu comme suivre une immense chaîne aléatoire de lettres et clamer qu’il y a un message important à chaque fois qu’on tombe sur un mot16. » De telles études sont incapables de suivre la manière dont chaque nutriment interagit dans l’organisme avec des milliers d’autres et elles ne mesurent généralement pas les effets à long terme d’une consommation accrue du nutriment en question – ce qui n’empêche pas ces études d’être financées, publiées dans des revues prestigieuses, mises en exergue par les médias et reprises par les médecins. Ioannidis n’est guère optimiste : « Même quand des preuves montrent qu’un type de recherche est faux, si vous avez des milliers de scientifiques qui ont investi leur carrière dessus, ils vont continuer à publier dessus17 », mais aussi à former leurs étudiants dessus et à faire publier dessus les revues qu’ils animent.

Parmi les facteurs expliquant ce constat inquiétant, Ioannidis pointe les revues scientifiques, friandes de résultats spectaculaires mais absolument pas de réplications ; la réplication est considérée au contraire comme une activité mesquine – et potentiellement dangereuse si vous vous attaquez à des chercheurs influents. Les résultats nuls, qui semblent peu significatifs mais qui ne sont pas moins intéressants, finissent souvent au fond des tiroirs (file drawer problem). Même si ces biais de publication étaient corrigés, le système de sélection des articles par les pairs est peu adapté à la détection des fraudes et des affirmations abusives, en plus d’être long, cher et très subjectif18. La recherche pâtit aussi de la quête obsessionnelle de financements : les scientifiques s’orientent souvent par nécessité vers les domaines et les objets les mieux financés, quelles que soient leur pertinence et leur utilité. L’un des chercheurs qui ont conduit le projet de réplication des cent études de psychologie parle d’une « déconnexion entre ce qui est bon pour les scientifiques et ce qui est bon pour la science19 ». Et selon Ioannidis « les systèmes de récompense mettent plus l’accent sur la quantité que sur la qualité et sur la nouveauté plus que sur la fiabilité20 ». Il faut coûte que coûte publier, être cité et faire monter sa cote, celle de son laboratoire et celle de son université, dans une course aux étoiles aux allures de fuite en avant. La quête de la vérité semble peser de peu de poids face aux querelles de prestige, aux logiques institutionnelles et aux indicateurs de gestion.

Une revue scientifique dans laquelle j’ai eu la chance de publier a récemment fait paraître un éditorial pour fêter ses vingt ans ; en commençant à le lire, je m’attendais à ce qu’on me parle de grandes contributions à la compréhension de phénomènes complexes ou de réponses originales à des questions importantes, au lieu de quoi j’ai eu l’impression de lire un bilan comptable :

Bienvenue dans le no 4 du volume 21 du Journal of Management History (JMH). Grâce à notre dernier numéro, nous avons franchi la barre des 4 000 citations avec 4 013 citations. Nous en sommes actuellement à 4 250, notre facteur h est monté à 27 et notre facteur g est de 46. Notre taux de citation rapporté à l’âge [des articles] est passé de 451,19 à 493,97. Au début du volume 20, notre taux d’acceptation était de 17,1 %. À l’heure actuelle, nous sommes à 4,5 % de taux d’acceptation, mais cela inclut trois éditoriaux et une note de lecture et cela n’inclut pas les rejets décidés sans passer par le comité de lecture (desk rejects). En termes d’articles de recherche évalués, nous avons 18 acceptations sur 654, soit un taux d’acceptation de 2,75 %, et nous avons 18 articles en cours de soumission. Le temps moyen entre la soumission et la décision finale est de 6,8 jours et les évaluateurs prennent en moyenne 13,5 jours21.

Le reste de l’article est du même acabit, citant pour chaque auteur son facteur h, son facteur g et son « taux de citation rapporté à l’âge ». Le cas peut sembler outrancier mais on en trouverait sans peine des douzaines. Voilà comment Bruno Latour décrit par exemple les efforts déployés par un biochimiste pour devenir un scientifique reconnu dans les années 1980 :

Il faut veiller à ce que les demandes de subvention portent sur les sujets les plus intéressants, s’assurer que les dossiers importants arrivent aux meilleures oreilles, négocier la plus grosse somme d’argent possible pour chacune de ces subventions, surveiller que l’argent s’investira bien dans les meilleurs instruments, recruter les meilleurs techniciens et les meilleurs jeunes doctorants. Il faut pousser tout ce monde au travail, les forcer à convertir sans cesse leurs données en arguments, et leurs arguments en articles : il faut prendre soin de la façon dont ils écrivent leurs articles, comment ils critiquent, jusqu’où ils peuvent aller trop loin. Il faut ensuite pousser les articles dans les journaux les plus visibles, puis faire un intense effort de promotion pour que ces articles soient lus et commentés. Il faut entrer dans toutes sortes de négociations avec les groupes qui veulent collaborer en utilisant les énoncés produits dans les articles ; il faut veiller ensuite à ce que les articles du groupe soient cités et que les jeunes producteurs soient invités à des congrès, reconnus officiellement et bien visibles dans le champ. Enfin, et c’est bien sûr le plus important, il faut aussitôt réinvestir l’ensemble du capital dans un nouveau cycle, écrire de nouvelles demandes de subvention, détecter de nouveaux sujets, de nouveaux marchés22.

L’entreprise est en train d’avaler l’université comme l’université a avalé la science et le champ intellectuel. La recherche est de plus en plus gérée, individuellement et collectivement, sur la base d’indicateurs, d’évaluations chiffrées et d’une comptabilité souvent contre-productive des citations et des publications dans les « revues à fort facteur d’impact » – autant de pratiques dont le Journal of Management History devrait fournir l’analyse et non la caricature.

Ceci étant, la science est-elle aujourd’hui en péril ? Toutes les pratiques malhonnêtes, corporatistes, clientélistes, entrepreneuriales, paresseuses ou simplement stupides dont je viens de parler n’ont rien de neuf et leur essor ne fait que suivre mathématiquement l’explosion de la recherche universitaire depuis la Seconde Guerre mondiale – plus de deux millions d’articles scientifiques seraient aujourd’hui publiés chaque année23. Sous bien des aspects, les recherches actuelles n’ont rien à envier à celles menées du temps de l’expérience de Stanford, et loin de s’alarmer des études mettant en cause la validité de certains résultats scientifiques il faudrait plutôt s’en réjouir : elles sont un signe de vigueur et non le symptôme d’une dégénérescence.

Une science pure est une chimère, le cas Zimbardo le montre à l’envi. Les déterminants non scientifiques de la science sont innombrables : il y a le chercheur, ses convictions personnelles, ses orientations politiques, ses ambitions, ses calculs de carrière, ses stratégies, ses incertitudes, sa sensibilité, son histoire, son désir plus ou moins prononcé de prestige, son optimisme ou son pessimisme ; il y a les concurrences incessantes entre institutions hiérarchisées et rivales, entre disciplines hiérarchisées et rivales, entre chapelles hiérarchisées et rivales et entre chercheurs hiérarchisés et rivaux, toutes sortes de corporatismes orientant sans cesse l’attribution des crédits, la distribution des marques de reconnaissance et les nominations ; il y a les contraintes budgétaires, les pressions des bailleurs, le manque de temps et les problèmes matériels ; il y a les vogues intellectuelles, l’implacable air du temps, les idéologues dominants et les prétendants à la domination, qui tous pèsent sur la production, la distribution et la réception des savoirs – ce livre, bien entendu, n’échappe à rien de tout cela.

Les ouvrages de sciences sociales sont pleins de préjugés, ceux publiés en 2018 autant que ceux publiés en 1918. C’est frappant dans le cas des ethnologues et des sociologues mais ce n’est pas moins vrai des économistes, des géographes, des linguistes et même des astronomes ou des physiciens. Le philosophe des sciences Paul Feyerabend remarquait que « tout argument implique des présupposés cosmologiques qui doivent être crus, sans quoi l’argument ne sera pas considéré comme plausible. Un argument purement formel est une chimère24 ». La discussion scientifique repose sur un fond commun d’opinions et de croyances, et tout chercheur refusant ce fond ne sera tout simplement pas admis à échanger dans l’arène scientifique (un cas typique de desk reject).

Mais la science est aussi une affaire de marketing ; il faut trouver son public, savoir lui parler et comment lui plaire. Feyerabend prenait l’exemple de Galilée : face à la majorité de ses contemporains instruits, qui voient le monde comme un cosmos hiérarchisé, fini et immuable dont l’homme occupe le centre et le sommet, Galilée réussit à faire admettre la théorie héliocentrique copernicienne « grâce à son style, à la subtilité de son art de persuasion », « parce qu’il écrit en italien et non en latin, enfin parce qu’il attire ceux qui, par tempérament, sont opposés aux idées anciennes et aux principes d’enseignement qui y sont attachés »25, cette nouvelle classe séculière qui critique la science aristotélicienne, son langage ésotérique et ses liens avec l’Église.

Chomsky affirmait que le « Chomsky scientifique » et le « Chomsky engagé dans des combats politiques » n’ont « pas de rapports entre eux »26, mais il est rare qu’on puisse distinguer nettement ces deux faces (sans que cela enlève aux mérites de l’une ou de l’autre) ; l’adhésion d’un chercheur en sciences sociales à une théorie, un courant ou un paradigme peut être étayée d’autant de résultats scientifiques qu’on veut, elle reste en général un acte de foi. Que cela nous plaise ou non, le scientifique a des convictions et ces convictions l’engagent, l’influencent et informent ses travaux ; la neutralité axiologique est un vœu pieux.

Inévitablement branchées sur les problèmes de leur époque, les sciences ne cessent de recevoir des demandes de sens et de solutions. Le chercheur peut à bon droit se sentir socialement responsable – en particulier le psychologue (historiquement investi d’une mission de soin) et le sociologue (convoqué au gré de l’actualité comme « expert en problèmes sociaux » et souvent habité depuis le milieu des années 1960 par un grand projet de réformation sociale27). Et dès lors que ses découvertes ont des répercussions sur la société, le chercheur peut-il se contenter d’être honnête et objectif ? Le consensus scientifique ne doit-il pas prendre en compte les impératifs politiques, les problèmes pratiques, les différences culturelles et l’état des mentalités ? Allons plus loin : dénoncer une injustice ne donnerait-il pas le droit de s’affranchir des carcans de la science ? Pour moi, le véritable problème éthique posé par l’expérience de Stanford est celui-là.

C’est ce qui rend les sciences sociales si vulnérables aux excès du militantisme scientifique opportuniste que Zimbardo incarne lorsqu’il défend son expérience, aveugle à ce qui contredit ses certitudes, simplifiant ses problématiques, fermant ses angles d’interprétation, faisant étalage de ses indignations et tombant dans un manichéisme sommaire qui lui donne à peu de frais une apparence de profondeur et de radicalité. Entre ses mains la science devient un outil de production de réponses toutes faites ; au lieu d’aider son lecteur à aiguiser son propre jugement, Zimbardo le sermonne comme un maître d’école du haut de son savoir accumulé. Son désir légitime de dénoncer la domination ne produit que des litanies convenues rabattant les mille formes d’assujettissement sur sa parodie de prison et diluant les responsabilités individuelles dans une dénonciation brouillardeuse du « Système ». Un tel militantisme de bureau a contribué à faire du débat « personne contre situation » un combat entre deux camps retranchés sur des positions grotesquement unilatérales. Dans ce genre de cas, on écrit avant tout pour fourbir un arsenal en prévision de la prochaine bataille ; les concepts et les théories ne produisent aucun sens, aucune lumière, aucun progrès dans la connaissance, ils sont réduits à l’état de fanions signalant l’appartenance à tel ou tel régiment. La discussion scientifique tourne au dialogue de sourds.

Ce genre d’agissements, dont Zimbardo n’est qu’un exemple, a pu conduire des philosophes et des sociologues des sciences à prétendre que le savoir scientifique est réductible à ses conditions de production et aux stratégies de ses producteurs : la vérité n’existerait pas en soi, il n’y aurait que des « discours » qui seraient les reflets, les instruments et les enjeux de luttes de pouvoir permanentes (et les universitaires férus de commentaires de texte seraient ainsi particulièrement bien placés pour déchiffrer le monde). Foucault, le flamboyant chef de file de ce cortège dont les ravages furent un temps salutaires, soutenait ainsi que « le pouvoir est partout28 » et va toujours accompagné d’un certain « régime de vérité » :

La vérité n’est pas hors pouvoir ni sans pouvoir (elle n’est pas, malgré un mythe dont il faudrait reprendre l’histoire et les fonctions, la récompense des esprits libres, l’enfant des longues solitudes, le privilège de ceux qui ont su s’affranchir). La vérité est de ce monde ; elle y est produite grâce à de multiples contraintes. Et elle y détient des effets réglés de pouvoir. Chaque société a son régime de vérité, sa « politique générale » de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai29.

La science serait le produit impur de stratégies, de convictions, d’effets de mode, de luttes d’influence, de copinages et d’investissements intéressés. Mais l’image est incomplète. Le pouvoir peut imposer des croyances, certes, mais pas n’importe lesquelles – « c’est en fait l’erreur et l’illusion, plutôt que la vérité, qui demandent, dans certains cas et probablement dans de nombreux cas, à être expliquées en termes de pouvoir et de stratégies d’assujettissement et de domination30 », relevait récemment Jacques Bouveresse. Et si les chercheurs sont bien mus par des intérêts et des préjugés, cela n’implique pas que les lois du monde scientifique obéissent aussi à ces principes. La recherche peut bien être interprétée comme imposition d’une idéologie ou comme gestion d’un capital, elle a sa rationalité propre qui s’est constituée notamment par rejet de la logique politique et de la logique économique. Typiquement, l’université américaine a beau avoir pris son envol entre 1865 et 1910 grâce à de grandes familles fortunées, les Cornell, les Hopkins, les Stanford et les Rockefeller31, cela ne signifie pas pour autant que la science soit le jouet des puissances d’argent – les théories qui triomphent ne sont généralement ni les plus financées ni les mieux emballées.

La postérité impressionnante de l’expérience de Stanford n’est pas le résultat d’une stratégie machiavélique ; elle serait plutôt le fruit d’une rencontre entre cinq facteurs obéissant eux-mêmes à de multiples logiques : 1) un contexte général (guerre du Vietnam, contestation de l’autorité, contre-culture californienne, économie florissante) ; 2) des évolutions institutionnelles (Stanford en quête de stature nationale, département de psychologie penchant vers le côté dur) ; 3) une dynamique de groupe (communauté des psychologues sociaux cherchant l’autonomie scientifique et la reconnaissance populaire, débat personne contre situation) ; 4) la trajectoire de Zimbardo (désir de consécration scientifique, militantisme opportuniste, goût pédagogique du spectaculaire) ; et 5) des hasards (meurtre de George Jackson, révolte d’Attica, Abu Ghraib). Plutôt que de crier à la manipulation parce que les chercheurs ont des convictions et des plans de carrière, prenons surtout garde qu’ils restent honnêtes et objectifs, qu’ils ne se trompent pas et qu’ils ne nous trompent pas. C’est tout l’objet de ce livre.

Car finalement ce ne sont pas seulement l’honnêteté et l’objectivité qu’il faudrait défendre, mais aussi la vérité. Même si la science n’était qu’une affaire de gros sous et de stratagèmes, il serait toujours possible d’éprouver la vérité d’un fait ou d’une théorie. La manière dont un fait ou une théorie sont découverts et compris (leur connaissance) n’est pas la manière dont ils sont justifiés, étayés, débattus (leur vérité). « Il faut admettre que la raison n’est pas tombée du ciel, avançait Bourdieu, comme un don mystérieux et voué à rester inexplicable, donc qu’elle est de part en part historique ; mais on n’est nullement contraint d’en conclure, comme on le fait d’ordinaire, qu’elle soit réductible à l’histoire32. » Et, comme le disait son compère Jean-Claude Passeron, « les plus “mauvais” motifs propres à un individu de rechercher la vérité n’excluent jamais qu’il atteigne à un “bon” résultat scientifique33 ». On peut être honnête et on peut découvrir la vérité – ou au moins s’en approcher autant qu’on peut – tout en ayant des convictions, des plans de carrière et des financements de l’armée. Dans les années 1960, la tectonique des plaques a été par exemple découverte grâce à un réseau de stations sismiques payées en majorité par le ministère de la Défense afin de détecter, entre autres, des tests nucléaires ennemis34.

Un monde existe à l’intérieur et à l’extérieur de nous que nous pouvons plus ou moins bien connaître. Quelle que soit la façon dont elle est construite, la science est ce qui doit nous permettre de comprendre ce monde d’une manière à la fois aussi exacte que possible et pouvant être partagée. Il est important de savoir comment cette connaissance est atteinte, comment elle est discutée, acceptée ou non, coulée ou pas dans un moule à la mode, partagée, diffusée et accordée à son contexte ; mais il est surtout indispensable d’en éprouver la vérité. Certaines affirmations sont vraies et d’autres sont fausses, certains faits ont eu lieu et d’autres non. Point. En science il peut y avoir des erreurs honnêtes, il peut y avoir des engagements féconds, mais il n’y a pas de mensonges vertueux.

REMERCIEMENTS

Aux archivistes et aux bibliothécaires de Stanford, Berkeley, Akron, Sciences Po, de l’université du Michigan, de la BNF et des médiathèques de Paris, à Michael Angeletti, James Armstrong, Diana Bachman, Ali Banuazizi, Philip Banyard, Jared Bartels, Lizette Royer Barton, Michael Harris Bond, Gordon Bower, Bill Briska, Bill Cahill, Francine Cella, Grégoire Chamayou, Ciclic, Christos Constantinou, Kent Cotter, Marie-Anne Dujarier, David Eshleman, Zeno Franco, Marianne François, Scott Fraser, Christophe Gougeon, Glenn Gee, Gerald Gray, Peter Gray, Richard Griggs, Craig Haney, Alexander Haslam, Daniel Hartwig, Martha Huggins, Pascale Iltis, Marieke Joly, Tom Jordan, Jeffrey Kaye, Cora Keene, Doug Korpi, Stefan Kühl, Teresa Kulig, Taylor Langley, Thomas Laurent, Michael Lazarou, Raymonde Le Texier, Michael Leippe, Elizabeth Loftus, Geoff Loftus, Aurélie Lorot, Peter Lovibond, John Mark, Nicolas Mariot, Maud Martin, Sam McFarland, Damien Monnier, Daniel Okrent, James Peterson, Carlo Prescott, Clay Ramsey, Stephen Reicher, Camille Richou, Anne Riecken, Rhonda Rinehart, Joel Rogosin, James Rowney, Grégory Salle, Jerry Shue, Sika Stanton, Barry Schwartz, Rémy Toulouse, Karl Van Orsdol, Jackie Wagner, Brian Wandell, Greg White, Geoff Willard, Richard Yacco, Bessie Yeung et Philip Zimbardo.

SOURCES

Les documents provenant des archives de Philip G. Zimbardo conservées à l’université Stanford sont indiqués par le code ST-bXX-fYY (YY étant le numéro du dossier et XX le numéro de la boîte d’archive dans laquelle ils se trouvent). Un lien est indiqué quand ces documents ont été numérisés et sont disponibles en ligne, ce qui n’est pas le cas de tous, loin de là.

« Philip G. Zimbardo Papers (SC0750) », Department of Special Collections and University Archives, Stanford University Libraries, Stanford, www.oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/kt7f59s371.

 

Les documents provenant des archives de Philip G. Zimbardo conservées à l’université d’Akron, dans l’Ohio, sont indiqués par le code AK-bXX-fYY. Aucun de ces documents n’est pour l’heure disponible en ligne.

« Philip Zimbardo Papers Repository », Drs. Nicholas and Dorothy Cummings Center for the History of Psychology, University of Akron, http://rave.ohiolink.edu/archives/ead/OhAkAHA0337.

 

Une grande partie des articles publiés par Philip G. Zimbardo sont en ligne ici : Philip G. ZIMBARDO, « Publications », Stanford Digital Repository, http://purl.stanford.edu/wr264wd2891.

Des enregistrements audio et vidéo réalisés avant, pendant et après l’expérience sont en ligne ici : www.oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/kt7f59s371/dsc/?dsc.position=2501#aspace_ref70_qou.

Des retranscriptions de ces enregistrements sont en ligne ici : https://purl.stanford.edu/vx097ry2810.

Des photos prises pendant l’expérience sont en ligne ici : https://exhibits.stanford.edu/spe/browse/photographs et ici : http://purl.stanford.edu/dc681xt8828.

NOTES

NOTES DU CHAPITRE 0

1. « Human behavior experiments », The Big Picture, CBC, 2006, 27:20.

2. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect. Understanding How Good People Turn Evil, New York, Random House, 2007, p. 373.

3. Philip G. ZIMBARDO, « The psychology of evil », conférence TED, 28 février 2008, www.ted.com/talks/philip_zimbardo_on_the_psychology_of_evil.

4. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit.

5. Ces vidéos sont en ligne ici : « Tape #1 August 15, 1971 », https://purl.stanford.edu/qw331kv6086 ; « Tape 4 », https://purl.stanford.edu/gt173pv4208 ; « Tape #8 Summary (Tape D) », https://purl.stanford.edu/hb982qp6311 ; « Tape #12 August 29, 1971 », https://purl.stanford.edu/dw596kh0653 ; « Prison #20 », https://purl.stanford.edu/pk326gk3338 ; « Prison #21 », https://purl.stanford.edu/hd077pm9809 ; « Prison #22 », https://purl.stanford.edu/ng263dc9156 ; « Prison #23 », https://purl.stanford.edu/qs749vm0898 ; « Prison #24 (#4) », https://purl.stanford.edu/xz905gk9570 ; « Prison #25 (#5) », https://purl.stanford.edu/hh127ht0874 ; « Prison #26 (#6) », https://purl.stanford.edu/px163xh2793 ; « Stanford Prison Experiments : Film #1 », https://purl.stanford.edu/wj772kb9417 ; « Stanford Prison Experiments : Film #2 », https://purl.stanford.edu/sr133mb0333.

NOTES DU CHAPITRE 1

1. George JACKSON, Soledad Brother. The Prison Letters of George Jackson, introd. de J. Genet, New York, Coward-McCann, 1970.

2Attica, the Official Report of the New York State Special Commission on Attica, New York, Praeger, 1972, p. xi.

3. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », in Morton DEUTSCH et Harvey A. HORNSTEIN (dir.), Applying Social Psychology. Implications for Research, Practice, and Training, Hillsdale, Erlbaum, 1975, p. 61.

4. Pour n’en citer que quelques-uns : « Prison experiment too realistic : “convicts” break down, want out », Palo Alto Times, 20 août 1971 ; « Mock prison shed real tears », Redwood City Tribune, 20 août 1971 ; « “Prison” test off – too brutal », San Francisco Examiner, 20 août 1971 ; « Prison test : an ugly success », San Francisco Chronicle, 21 août 1971 ; « Prison bloodbath symbolic », San Jose Mercury, 24 août 1971.

5. « Jail experiment too realistic », Oregon Journal, 21 août 1971 ; « Test made animals of students », The Washington Daily News, 21 août 1971 ; « Stanford prison simulation too real », Rocky Mountain News, 22 août 1971 ; « The veneer of civilization », Buffalo Evening News, 30 août 1971.

6. « Prison : in the mind », Washington Post, 22 août 1971.

7. « Horror in a college “prison” », Daily Mail, 24 août 1971.

8. « “I almost considered the prisoners as cattle” », Life, 15 octobre 1971, p. 82-83.

9. Par exemple : « Stick to the basics », Daily News, Hillsdale, 25 octobre 1971 ; « Stick to prison reform basics », Evening Sun, Hanover, 25 octobre 1971 ; « The prisoners of Zimbardo », Daily Record, Long Branch, 1er novembre 1971 ; « Stick to the basics », Sun Chronicle, Attleboro, 2 novembre 1971 ; « Basics of prison reform », Daily Star Progress, La Habra, 10 novembre 1971.

10. « The Stanford prison experience », Chronolog, NBC-TV, 26 novembre 1971, ST-b02-f27, https://purl.stanford.edu/ft908dv2796.

11. Howard BURTON, Critical Situations. The Evolution of a Situational Psychologist : A Conversation with Philip Zimbardo, Austin, Open Agenda Publishing, 2016, 53 %.

12. Par exemple : « Prof calls a halt to play prison – students take roles seriously », Detroit Free Press, 27 mars 1972 ; Philip G. ZIMBARDO, « Pathology of imprisonment », Society, vol. 9, no 6, avril 1972, p. 4-8 ; « I was in prison and… », Trends, juillet-août 1972, p. 2-5 ; « Prisons : la fonction crée le “maton” », L’Express, décembre 1972.

13. « Horror in a mock prison », Washington Post, 7 décembre 1972 ; « A disturbing lesson : the “mock prisons” of real life », Washington Post, 15 décembre 1972 ; « Prisons : the games people play », Washington Post, 15 décembre 1972.

14. Philip G. ZIMBARDO, W. Curtis BANKS, Craig HANEY et David JAFFE, « The mind is a formidable jailer : a Pirandellian prison », The New York Times Magazine, 8 avril 1973, section 6, p. 38-60.

15. Philip G. ZIMBARDO, « Stanford study that backfired : brutality in a mock prison », Los Angeles Times, 8 avril 1973, p. H1 sq.

16. « Psychology : hot course on campus », Newsweek, 21 mai 1973, p. 105-107.

17. « Statement of Philip G. Zimbardo, “expert” witness for plaintiffs, to the United States District Court for the Northern District of California, Johnny L. Spain et al. vs. Raymond K. Procunier et al. », cas noC-431293 AJZ, 13 juin 1974, ST-b12-f39.

18. Par exemple dans l’émission Primal Man, ABC, 31 janvier 1974.

19. Scott DRURY, Scott A. HUTCHENS, Duane E. SHUTTLESWORTH et Carole L. WHITE, « Philip G. Zimbardo on his career and the Stanford prison experiment’s 40th anniversary », History of Psychology, vol. 15, no 2, 2012, p. 162.

20. Howard BURTON, Critical Situations, op. cit., 54 %.

21. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 38.

22Cf. « Innocents in jail », San Francisco Examiner, 25 mars 1976 ; cf. sur cette expérience ST-b12-f34 et ST-b12-f35.

23. Par exemple : The Phil Donahue Show, 22 janvier 1979 ; That’s Incredible !, ABC, 26 janvier 1981.

24. Il publie alors plusieurs articles sur le contrôle de la pensée où il parle de l’expérience, comme Philip G. ZIMBARDO, « Mind control in 1984 », Psychology Today, vol. 18, janvier 1984, p. 68-72.

25. « Freedom fighters or terrorists ?/Experimental prison/Evelyn Glennie », 60 Minutes, CBS, 30 août 1998.

26. « Mock prison study still shocking 27 years later : Stanford professor hopes renewed media interest will bring reforms », SF Gate, 24 septembre 1998, www.sfgate.com/news/article/Mock-Prison-Study-Still-Shocking-27-Years-Later-2989464.php ; The Roots of Evil. Part Three, the Torturer, Discovery Channel, 1998 ; Five Steps to Tyranny, réal. Sheena McDonald, BBC, 2000.

27Das Experiment, réal. Oliver Hirschbiegel, 2001.

28The Experiment, prod. Stephen Reicher et S. Alexander Haslam, BBC, 2002, 4 épisodes.

29. Stephen REICHER et S. Alexander HASLAM, « Rethinking the psychology of tyranny : The BBC prison study », British Journal of Social Psychology, vol. 45, 2006, p. 9.

30The Stanford Prison Experiment, réal. Kim Duke, BBC, 2002.

31. Par exemple : « These feelings inside… », The Guardian, 12 mai 2002 ; « The prison of TV », The Guardian, 14 mai 2002 ; « A life inside », The Guardian, 16 mai 2002.

32. Stephen REICHER et S. Alexander HASLAM, « Rethinking the psychology of tyranny : the BBC prison study », op. cit., p. 30.

33Ibid., p. 12.

34Idem.

35. Stephen REICHER et S. Alexander HASLAM, « Prisoners rewrite the rules », www.bbcprisonstudy.org/bbc-prison-study.php?p=45.

36. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 252 ; Howard BURTON, Critical Situations, op. cit., 52 % ; Philip G. ZIMBARDO, « On rethinking the psychology of tyranny : the BBC prison study », British Journal of Social Psychology, vol. 45, 2006, p. 47.

37. E-mail de Stephen Reicher, 4 décembre 2017.

38. E-mail d’Alexander Haslam, 1er décembre 2017.

39. Stephen REICHER et S. Alexander HASLAM, « Tyranny : revisiting Zimbardo’s Stanford prison experiment », in Joanne R. SMITH et S. Alexander HASLAM (dir.), Social Psychology. Revisiting the Classic Studies, Thousand Oaks, Sage, 2012, p. 138.

40. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 331.

41Idem.

42Repetition (Powtórzenie), réal. Artur Żmijewski, film présenté au Pavillon polonais lors de la 51Biennale internationale de Venise du 12 juin au 6 novembre 2005.

43. « Best Sellers », New York Times, 22 avril 2007.

44The Daily Show, Comedy Central, 29 mars 2007, http://thedailyshow.cc.com/videos/xsg52i/philip-zimbardo ; Democracy Now !, 30 mars 2007, www.democracynow.org/2007/3/30/understanding_how_good_people_turn_evil ; « The situation room », CNN, 13 avril 2007, http://transcripts.cnn.com/TRANSCRIPTS/0704/13/sitroom.01.html ; Fresh Air, NPR, 1er mai 2007, www.npr.org/templates/story/story.php?storyId=9940824 ; The Colbert Report, 11 février 2008, www.cc.com/video-clips/8sjpoa/the-colbert-report-philip-zimbardo.

45The Experiment, réal. Paul Scheuring, 2010.

46The Stanford Prison Experiment, réal. Kyle Patrick Alvarez, 2015.

47. Par exemple « The Stanford Prison Experiment dissected », entretien de Craig Zobel avec Philip G. Zimbardo et le réalisateur Kyle Patrick Alvarez, Sundance Institute & Sundance Film Festival, 2015, www.youtube.com/watch?v=Cja7yxmvx3k.

48. Par exemple Michael WERTHEIMER et Leon RAPPOPORT, Psychology and the Problems of Today, Glenview, Scott, Foresman, 1978, p. 311-313 ; Janet A. SIMONS, Donald B. IRWIN et Beverly A. DRINNIN, Psychology ; The Search for Understanding, New York, West Publishing Company, 1987, p. 458 ; Ronald Edward SMITH, Psychology, New York, West Publishing Company, 1993, p. 570.

49. Par exemple Lawrence J. SEVERY, John Carl BRIGHAM et Barry R. SCHLENKER, A Contemporary Introduction to Social Psychology, New York, McGraw-Hill, 1976, p. 237-239 ; Charles George LORD, Social Psychology, Fort Worth, Harcourt Brace College Publishers, 1997, p. 557-559 ; Daniel RICHARDSON, Social Psychology for Dummies, Hoboken, Wiley, 2014, p. 171-176.

50. Par exemple Elbert W. STEWART, Sociology, the Human Science, New York, McGraw-Hill, 1978, p. 275-277 ; John J. MACIONIS, Sociology Active Book, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 2002, p. 28-29 ; James M. HENSLIN (dir.), Down to Earth Sociology. Introductory Readings, New York, Free Press, 2007, 14éd., p. 315-321.

51. Par exemple James Lee CHRISTIAN, Philosophy. An Introduction to the Art of Wondering, Fort Worth, Harcourt Brace College Publishers, 1994, p. 354-356 ; Andreas Beck HOLM, Philosophy of Science. An Introduction for Future Knowledge Workers, Frederiksberg C., Samfundslitteratur, 2013, p. 226 ; Nancy CARTWRIGHT et Eleonora MONTUSCHI, Philosophy of Social Science. A New Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 167-168.

52. Par exemple Alfred COHN et Roy UDOLF, The Criminal Justice System and Its Psychology, New York, Van Nostrand Reinhold, 1979, p. 289-292 ; Julie HARROWER, Psychology in Practice. Crime, Londres, Hodder & Stoughton, 2001 ; Phyllis B. GERSTENFELD, Hate Crimes. Causes, Controls, and Controversies, Los Angeles, Sage, 2010, p. 103.

53. Par exemple Kenneth C. HAAS et Geoffrey P. ALPERT, The Dilemmas of Punishment. Readings in Contemporary Corrections, Prospect Heights, Waveland Press, 1986, p. 152 ; Robert JOHNSON, Hard Time. Understanding and Reforming the Prison, Monterey, Brooks/Cole, 1987, p. 121 ; Bruce A. ARRIGO et Dragan MILOVANOVIC, Revolution in Penology. Rethinking the Society of Captives, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, 2009, p. 23-27.

54. Par exemple Gerald R. ADAMS et Jay D. SCHVANEVELDT, Understanding Research Methods, New York, Longman, 1985, p. 34-35 ; Irwin P. LEVIN et James V. HINRICHS, Experimental Psychology. Contemporary Methods & Applications, Madison, Brown & Benchmark, 1995, p. 279-280 ; Kenneth S. BORDENS et Bruce B. ABBOTT, Research and Design Methods. A Process Approach, New York, McGraw-Hill, 2005, p. 116 et 178.

55. « Paid photos & other misc. permissions 2000 », ST-b13-f19.

56. Anthony GIDDENS, Introduction to Sociology, avec M. Duneier, R. Appelbaum et D. Carr, New York, Norton, 2016 [1991], 10éd., p. 40-41.

57. Elliot ARONSON, The Social Animal, New York, Palgrave Macmillan, 2012 [1972], 11éd., p. 10-11.

58. On trouvera la liste des manuels inclus dans le corpus parlant de l’expérience à la fin du lyber de ce livre sur le site www.editions-zones.fr.

59. Trois récentes études confirment ces résultats : Richard A. GRIGGS, « Coverage of the Stanford prison experiment in introductory psychology textbooks », Teaching of Psychology, vol. 41, no 3, 2014, p. 195-203 ; Richard A. GRIGGS et III George I. WHITEHEAD, « Coverage of the Stanford prison experiment in introductory social psychology textbooks », Teaching of Psychology, vol. 41, no 4, 2014, p. 318-324 ; Jared M. BARTELS, « The Stanford prison experiment in introductory psychology textbooks : a content analysis », Psychology Learning and Teaching, vol. 14, no 1, 2015, p. 36-50.

60. James V. MCCONNELL, Understanding Human Behavior. An Introduction to Psychology, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1983, 4éd., p. 611.

61. Michael GAZZANIGA, Todd F. HEATHERTON et Diane HALPERN, Psychological Science, New York, Norton, 2015, 5éd., p. 500.

62. Philip G. ZIMBARDO, Robert L. JOHNSON et Vivian MCCANN, Psychology. Core Concepts, Boston, Pearson, 2012, 7éd., p. 502.

63. Par exemple, Victoria BARNETT, Bystanders. Conscience and Complicity during the Holocaust, Westport, Greenwood Press, 1999, p. 26-27 et 45 ; Leonard S. NEWMAN et Ralph ERBER (dir.), Understanding Genocide. The Social Psychology of the Holocaust, New York, Oxford University Press, 2002, p. 255 sq. ; Adam JONES, Genocide. A Comprehensive Introduction, New York, Routledge, 2006, p. 274-275.

64. Zygmunt BAUMAN, Modernity and the Holocaust, Cambridge, Polity, 1989, p. 166-168.

65. Christopher R. BROWNING, Ordinary Men. Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland, New York, Harper Collins, 1992, p. 168.

66. Christopher R. BROWNING, « Revisiting the Holocaust perpetrators : why did they kill ? », The Raul Hilberg Memorial Lecture, université du Vermont, 17 octobre 2011, www.uvm.edu/~uvmchs/documents/HilbergLectureBrowning2011.pdf, p. 11.

67. Par exemple James E. WALLER, Becoming Evil. How Ordinary People Commit Genocide and Mass Killing, New York, Oxford University Press, 2002, p. 221-224 ; Ruwen OGIEN, L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale, Paris, Grasset, 2011, p. 41 ; Steven PINKER, The Blank Slate. The Modern Denial of Human Nature, New York, Viking, 2002, p. 321.

68. Frans DE WAAL, Our Inner Ape. The Best and Worst of Human Nature, New York, Riverhead Books, 2006, p. 134 ; Vanessa WOODS, Bonobo Handshake. A Memoir of Love and Adventure in the Congo, New York, Gotham Books, 2010, chap. 19.

69. Patrick CLERVOY, L’Effet Lucifer. Du décrochage du sens moral à l’épidémie du mal, Paris, CNRS Éditions, 2013, p. 9.

70. Teresa C. KULIG, Travis C. PRATT et Francis T. CULLEN, « Revisiting the Stanford prison experiment : a case study in organized skepticism », Journal of Criminal Justice Education, vol. 28, no 1, 2017, p. 82.

71. Idriss ABERKANE, Libérez votre cerveau ! Traité de neurosagesse pour changer l’école et la société, Paris, Robert Laffont, 2016, p. 154.

72. Par exemple Gary NAMIE et Ruth F. NAMIE, The Bully-Free Workplace. Stop Jerks, Weasels, and Snakes from Killing Your Organization, Hoboken, Wiley, 2011, p. 65-66 ; Bruce PELTIER, The Psychology of Executive Coaching. Theory and Application, New York, Brunner-Routledge, 2011, p. 176 ; Muel KAPTEIN, Workplace Morality. Behavioral Ethics in Organizations, Bingly, Emerald Group, 2013, p. 49-51.

73. Par exemple Leandro HERRERO, The Leader with Seven Faces. Finding Your Own Ways to Practice Leadership in Today’s Organization, Beaconsfield, Meeting Minds, 2006, p. 155-157 ; Tim IRWIN, Impact. Great Leadership Changes Everything, Dallas, BenBella Books, 2014, p. 65, p. 187 et 201 ; Peter H. J. OLSTHOORN, Military Ethics and Leadership, Leiden/Boston, Brill/Nijhoff, 2017, p. 5-6.

74. Par exemple Stephen WORCHEL et George R. GOETHALS, Adjustment. Pathways to Personal Growth, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1985, p. 362 ; April OCONNELL et Vincent OCONNELL, Choice and Change. The Psychology of Holistic Growth, Adjustment, and Creativity, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1992, p. 402-403 ; Dalton CONLEY, Parentology. Everything You Wanted to Know about the Science of Raising Children but Were Too Exhausted to Ask, New York, Simon & Schuster, 2014, p. 231.

75. Parmi les critiques les plus perçantes, citons Cass R. SUNSTEIN, Going to Extremes. How Like Minds Unite and Divide, Oxford, Oxford University Press, 2009, p. 76-79 ; Alexa ISPAS, Psychology and Politics. A Social Identity Perspective, New York, Psychology Press, 2013, p. 101-110.

76. John HUSS et David WERTHER, Johnny Cash and Philosophy. The Burning Ring of Truth, Chicago, Open Court, 2008, p. 123.

77. Lauren M. ROSSEN et Eric ROSSEN, Obesity 101, New York, Springer, 2012, p. 116 ; Diana SCULLY, Understanding Sexual Violence. A Study of Convicted Rapists, Boston, Unwin Hyman, 1990, p. 19 ; Peter HARTLEY, Group Communication, New York, Routledge, 1997, p. 130-132.

78. Peter GRAY, « Why Zimbardo’s prison experiment isn’t in my textbook », Psychology Today Blog, 19 octobre 2013, www.psychologytoday.com/blog/freedom-learn/201310/why-zimbardo-s-prison-experiment-isn-t-in-my-textbook ; entretien téléphonique avec Peter Gray, 26 octobre 2017.

79. Par exemple La Gabbia, série italienne diffusée sur la Rai en 1977 ; Veronica Mars, saison 3, épisode 2, 2006 ; Life, saison 2, épisode 4, 2008.

80. Par exemple Gene WOLFE, « When I was Ming the Merciless », in Terry CARR (dir.), The Ides of Tomorrow. Original Science Fiction Tales of Horror, Boston, Little, Brown, 1976, p. 127-136 ; Mario GIORDANO, Black Box. Versuch mit tödlichem Ausgang, Reinbek bei Hamburg, Wunderlich-Taschenbuch, 1999 (roman dont est tiré le film Das Experiment) ; Amélie NOTHOMB, Acide sulfurique, Paris, Albin Michel, 2005.

81. Parmi ceux que je n’ai pas encore cités : Discovering Psychology, ép. 19 : « The power of the situation », PBS, 1990 ; The Big Picture, ép. « Obeying or resisting authority : a psychological retrospective », ABC News, 2007 ; « Philosophie : torture », présenté par Raphaël Enthoven, Arte, 2012.

82. Lettre d’Erich Fromm à Philip G. Zimbardo, 6 décembre 1972, ST-b12-f10.

83. Erich FROMM, The Anatomy of Human Destructiveness, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1973, p. 57-58.

84. Leon FESTINGER, « Looking backward », in Leon FESTINGER (dir.), Retrospections on Social Psychology, New York, Oxford University Press, 1980, p. 251-252.

85. Notamment sur la page Wikipédia consacrée à l’expérience, et ce dès sa création en 2004 : « Stanford prison experiment », Wikipédia, 15 juillet 2004, https://en.wikipedia.org/w/index.php?title=Stanford_prison_experiment&oldid=4665176 ; cf. aussi les critiques de Martha C. NUSSBAUM, « Texts for torturers : review of Philip Zimbardo, The Lucifer Effect » (2007), in Philosophical Interventions : Reviews, 1986-2011, New York, Oxford University Press, 2012, p. 361-366 ; Peter GRAY, « Why Zimbardo’s prison experiment isn’t in my textbook », op. cit.

86. « Gold Medal Award for life achievement in the science of psychology », American Psychologist, vol. 67, no 5, 2012, p. 356.

NOTES DU CHAPITRE 2

1. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, produit par Philip G. Zimbardo, Inc., 1972, p. 1-2 ; une version audio est disponible ici : « Slideshow narration, short version (80 slides) », 13 juillet 1972, ST-b01-f12, http://purl.stanford.edu/nx359zx3949 ; des versions légèrement postérieures de ce diaporama comptent vingt-six ou soixante photos de plus, qui montrent pour la plupart la révolte d’Attica, mais leur texte reste strictement le même : « Stanford prison experiment (106 slide version) », ST-b16-f01, https://purl.stanford.edu/gd264gh4518 ; « Slideshow script for long version (136 slides) », ST-b09-f53, https://purl.stanford.edu/ry243qv4755, script qui compte en réalité cent quarante photos.

2Quiet Rage, documentaire produit et réalisé par Ken Musen, écrit par Ken Musen et Philip G. Zimbardo, producteur exécutif Philip G. Zimbardo, 1992.

3. Ici par exemple : https://exhibits.stanford.edu/spe/browse/photographs.

4. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 3.

5Ibid., p. 4.

6. « The power of the situation. Interview with P. Zimbardo », in Tamler SOMMERS, A Very Bad Wizard. Morality Behind the Curtain, San Francisco, Believer Books, 2009, p. 34.

7. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 195 et 197. Zimbardo fait probablement référence aux expériences exploratoires menées par Milgram entre la fin novembre et le début décembre 1960, avant de mettre au point ses protocoles définitifs.

8. « News release », 16 août 1971, ST-b11-f16, https://purl.stanford.edu/kn089qv2813, p. 3.

9. Philip G. ZIMBARDO, « On the ethics of intervention in human psychological research : with special reference to the Stanford prison experiment », Cognition, vol. 2, no 2, 1973, p. 248.

10. Philip G. ZIMBARDO, W. Curtis BANKS, Craig HANEY et David JAFFE, « The mind is a formidable jailer : a Pirandellian prison », op. cit., p. 45.

11. Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Social roles and role-playing : observations from the Stanford prison study », in Edwin P. HOLLANDER et Raymond G. HUNT (dir.), Current Perspectives in Social Psychology, New York, Oxford University Press, 1976, p. 270.

12. Cité in « “Prison” test halted : too brutal », San Francisco Examiner, 20 août 1971.

13. Entretien par Skype avec Michael Lazarou, 9 juin 2017.

14. Lettre de Philip G. Zimbardo à Barbara Bridges, 30 mars 1972, ST-b13-f4.

15. Lettre de Philip G. Zimbardo à Peter C. Lewis, 21 août 1972, ST-b13-f4.

16. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », International Journal of Criminology and Penology, vol. 1, 1973, p. 69-97.

17. « Articles of incorporation, Philip G. Zimbardo, Inc. 1972, circa 2000-circa 2002 », ST-b13-f22, signés le 23 mars 1972 devant un notaire d’Alameda County, Grace J. Knight.

18. « Recollections of a social psychologist’s career : an interview with Dr. Philip Zimbardo », Journal of Social Behavior & Personality, vol. 14, no 1, 1999, p. 3.

19. Philip G. ZIMBARDO, « Phil Zimbardo remembers Neal Miller », Biofeedback, vol. 38, no 3, p. 118.

20. Entretien in Shelley PATNOE, A Narrative History of Experimental Social Psychology. The Lewin Tradition, New York, Springer, 1998, p. 119.

21. Philip G. ZIMBARDO et Herbert BARRY, « Effects of caffeine and chlorpromazine on the sexual behavior of male rats », Science, vol. 127, 10 janvier 1958, p. 85.

22. John B. WATSON, Behaviorism, New York, The People’s Institute Publishing Co., 1924, p. 94.

23. « Recollections of a social psychologist’s career : an interview with Dr. Philip Zimbardo », op. cit., p. 3.

24. Leon FESTINGER, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford, Stanford University Press, 1957, p. 5-6.

25. « Recollections of a social psychologist’s career : an interview with Dr. Philip Zimbardo », op. cit., p. 8-9.

26Cf. un résumé des résultats de sa thèse : Philip G. ZIMBARDO, « Involvement and communication discrepancy as determinants of opinion conformity », Journal of Abnormal and Social Psychology, vol. 60, no 1, 1960, p. 86-94.

27. Philip G. ZIMBARDO, The Cognitive Control of Motivation. The Consequences of Choice and Dissonance, Glenview, Scott, Foresman and Co., 1969.

28. Leon FESTINGER, Albert PEPITONE et Theodore M. NEWCOMB, « Some consequences of de-individuation in a group », Journal of Abnormal and Social Psychology, vol. 47, 1952, p. 382-389.

29. Philip G. ZIMBARDO, « The human choice : individuation, reason, and order versus deindividuation, impulse, and chaos », in William J. ARNOLD et David LEVINE (dir.), Nebraska Symposium on Motivation, 1969, Lincoln, University of Nebraska Press, 1970, p. 268.

30Ibid., p. 270.

31Ibid., p. 280-282.

32Ibid., p. 277.

33. Entretien téléphonique avec Barry Schwartz, 9 octobre 2017.

34. Philip G. ZIMBARDO, « The human choice », op. cit., p. 282.

35Cf. Tom POSTMES et Russell SPEARS, « Deindividuation and antinormative behavior : a meta-analysis », Psychological Bulletin, vol. 123, no 3, 1998, p. 238-259.

36Cf. par exemple Philip G. ZIMBARDO, « Revisiting the Stanford prison experiment : a lesson in the power of situation », The Chronicle of Higher Education, vol. 53, no 30, 30 mars 2007, p. B6.

37. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 301.

38. Gustave LE BON, Psychologie des foules, Paris, F. Alcan, 1895.

39. Floyd H. ALLPORT, Social Psychology, Boston, Houghton Mifflin, 1924, p. 294.

40. Philip G. ZIMBARDO, « The human choice », op. cit., p. 251.

41. « Recollections of a social psychologist’s career : an interview with Dr. Philip Zimbardo », op. cit., p. 12.

42. Philip G. ZIMBARDO, « The human choice », op. cit., p. 250.

43Ibid., p. 240-247.

44. Philip G. ZIMBARDO, « Why Americans are growing more violent », Sacramento Bee, 27 avril 1969, p. F1.

45. « Human Subjects Committee interview with 1037, 5486 (tape #5) », https://purl.stanford.edu/gj267jn4914 ; « Tape 8 », ST-b02-f08, https://stacks.stanford.edu/file/druid : vx097ry2810/Tape8.pdf.

46. « Diary of a vandalized car », Time Magazine, 28 février 1969.

47. Philip G. ZIMBARDO, « A social-psychological analysis of vandalism : making sense of senseless violence », ONR Technical Report Z-05, U.S. Department of the Navy, Office of Naval Research, décembre 1970, p. 11.

48. Philip G. ZIMBARDO, « Vandalism : an act in search of a cause », Bell Telephone Magazine, juillet-août 1972, p. 17.

49. Philip G. ZIMBARDO, « Mind control in Orwell’s Nineteen Eighty-Four : fictional concepts become operational realities in Jim Jones’s jungle experiment », in Abbott GLEASON, Jack GOLDSMITH et Martha C. NUSSBAUM (dir.), On Nineteen Eighty-Four : Orwell and Our Future, Princeton, Princeton University Press, 2005, p. 138-139.

50. « Psychologist says pressures of big-city life are transforming Americans into potential assassins », New York Times, 20 avril 1969.

51. « The Stanford prison experiment : still powerful after all these years », Stanford Report, vol. 29, no 12, 8 janvier 1997, p. 8.

52. « NYU prof hits cops on arrest tactics », New York Post, 3 septembre 1966. Zimbardo publie cette conférence l’année suivante dans un tout nouveau magazine de vulgarisation : Philip G. ZIMBARDO, « The psychology of police confessions », Psychology Today, vol. 1, no 2, juin 1967, p. 17-20 et 25-27.

53. Philip G. ZIMBARDO, « Coercion and compliance : the psychology of police confessions », in Robert PERRUCCI et Marc PILISUK (dir.), The Triple Revolution Emerging. Social Problems in Depth, Boston, Little, Brown, 1971, p. 497.

54. Philip G. ZIMBARDO, « Toward a more perfect justice », Psychology Today, vol. 1, no 3, juillet 1967, p. 45.

55. Lettre de Philip G. Zimbardo à Robert Helmreich, copie à Elliot Aronson, 14 février 1972, ST-b11-f08.

56. Elliot ARONSON et Robert HELMREICH, « Closed environments : living in a sealed-off society », in Elliot ARONSON et Robert HELMREICH (dir.), Social Psychology, New York, Van Nostrand, 1973, p. 130-132, p. 132.

57. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 60.

58. « On 50 Years of giving psychology away : an interview with Philip Zimbardo », Teaching of Psychology, vol. 36, 2009, p. 281.

59. « Recollections of a social psychologist’s career : an interview with Dr. Philip Zimbardo », op. cit., p. 13.

60. Howard ZINN, A People’s History of the United States. 1492-Present, New York, HarperCollins, 1999, p. 478.

61. « The power of the situation. Interview with P. Zimbardo », op. cit., p. 32.

62. Lettre de Philip G. Zimbardo à Martin Luther King, Jr., 27 avril 1967, ST-692-f56.

63. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 493.

64. Robert P. ABELSON et Philip G. ZIMBARDO, Canvassing for Peace. A Manual for Volunteers, Ann Arbor, Society for the Psychological Study of Social Issues, 1970.

65. Greg WHITE, « Strike coordination new groups handle », The Stanford Daily, vol. 157, no 52, 7 mai 1970, p. 3.

66. Entretien téléphonique avec Greg White, 21 décembre 2017.

67. Philip G. ZIMBARDO, « The journey from the Bronx to Stanford to Abu Ghraib », in Robert LEVINE, Aroldo RODRIGUES et Lynnette ZELEZNY (dir.), Journeys in Social Psychology. Looking Back to Inspire the Future, New York, Psychology Press, 2008, p. 91 et 95.

68. Andrew ABBOTT, « Losing faith », in Alan SICA et Stephen Park TURNER (dir.), The Disobedient Generation. Social Theorists in the Sixties, Chicago, University of Chicago Press, 2005, p. 30-31.

69. Sur ce bilan, cf. « John J. Schwartz », entretien avec W. Abrams en avril 2011, Stanford Historical Society Oral History Program Interviews, Department of Special Collections & University Archives, Stanford University Libraries, 2011, http://purl.stanford.edu/fb315jc8274, p. 19-21 ; sur Mai 68 à Stanford, cf. Irving Louis HOROWITZ et William H. FRIEDLAND, The Knowledge Factory. Student Power and Academic Politics in America, Carbondale, Southern Illinois University Press, 1972, p. 281-335.

70. Lettre de Philip G. Zimbardo à Mark Janus, 23 novembre 1992, ST-b12-f03.

71. Timothy LEARY, Jail Notes, préface de A. Ginsberg, New York, Douglas Book, 1970.

72. Timothy LEARY, High Priest, New York, World Publishing, 1968, p. 207.

73. Charles KADUSHIN, The American Intellectual Elite, Boston, Little, Brown, 1974, p. 133 et 154.

74. Everett Carl LADD et Seymour Martin LIPSET, The Divided Academy. Professors and Politics, New York, McGraw-Hill, 1975, p. 57-58 et 121.

75. « Protecting Stanford’s freedom », New York Times, 11 janvier 1972, www.nytimes.com/1972/01/11/archives/protecting-stanfords-freedom.html, p. 36.

76. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 62.

77Cf. par exemple Philip G. ZIMBARDO, « Overcoming terror : is Washington terrorizing us more than Al Qaeda ? », Psychology Today, vol. 36, mai-juin 2003, p. 34-36, www.psychologytoday.com/articles/200307/overcoming-terror?collection=10069.

78. Son premier rapport pour l’ONR date d’avril 1970, soit un an et demi après son arrivée. Cf. « The “truth” about false confessions, technical report », avec Christina Maslach, avril 1970, report noONR-TR-Z-01.

79. D’après les différents rapports qu’il a remis à l’ONR entre 1970 et 1975 puis entre 1979 et 1983 et immatriculés de Z-01 à Z-17 et de Z-79-01 à Z-83-01.

80. Vannevar BUSH, Modern Arms and Free Men. A Discussion of the Role of Science in Preserving Democracy, New York, Simon and Schuster, 1949, p. 6.

81. Robert M. ROSENZWEIG et Barbara TURLINGTON, The Research Universities and their Patrons, Berkeley, University of California Press, 1982, p. 16-19 et 46-47.

82. Harvey M. SAPOLSKY, Science and the Navy. The History of the Office of Naval Research, Princeton, Princeton University Press, 1990, p. 40.

83Ibid., p. 16 ; US DEPARTMENT OF LABOR, « History of federal minimum wage rates under the Fair Labor Standards Act, 1938-2009 », www.dol.gov/whd/minwage/chart.htm.

84. Harvey BROOKS, The Government of Science, Cambridge, MIT Press, 1968, p. 19-20 ; Seymour MELMAN, Pentagon Capitalism. The Political Economy of War, New York, McGraw-Hill, 1970, p. 90.

85Cf. par exemple Irene L. GENDZIER, Managing Political Change. Social Scientists and the Third World, Boulder, Westview Press, 1985 ; Christopher SIMPSON (dir.), Universities and Empire. Money and Politics in the Social Sciences during the Cold War, New York, New Press, 1998 ; Joy ROHDE, Armed with Expertise. The Militarization of American Social Research during the Cold War, Ithaca, Cornell University Press, 2013.

86. Ellen HERMAN, The Romance of American Psychology. Political Culture in the Age of Experts, Berkeley, University of California Press, 1995, p. 126.

87Ibid., p. 129.

88. John DARLEY, « Psychology and the Office of Naval Research : a decade of development », American Psychologist, vol. 12, 1957, p. 305.

89. Rebecca S. LOWEN, Creating the Cold War University. The Transformation of Stanford, Berkeley, University of California Press, 1997, p. 163 et 156-157.

90. Roger L. GEIGER, Research and Relevant Knowledge. American Research Universities since World War II, New Brunswick, Transaction, 2004 [1993], p. 133.

91. Rebecca S. LOWEN, Creating the Cold War University, op. cit., p. 75.

92. David K. ALLISON, « U.S. Navy research and development since World War II », in Merrill Roe SMITH (dir.), Military Enterprise and Technological Change. Perspectives on the American Experience, Cambridge, MIT Press, 1985, p. 308-309. Confirmant ce recentrement, un amendement du sénateur Fulbright à la loi sur l’autorisation des achats militaires de 1970 requiert que toute recherche financée par la Défense ait une relation directe avec des finalités militaires. Selon son historien, la loi eut peu d’incidence sur l’ONR, qui était déjà devenu depuis plusieurs années « une agence pour la recherche appliquée concentrée sur les besoins à court terme de la Marine, et guère plus » (Harvey M. SAPOLSKY, Science and the Navy, op. cit., p. 81).

93. Philip G. ZIMBARDO, « Stanford prison study points to share with M. L. (7/17/95) », ST-b11-f71, p. 3.

94. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 27, 30 et 92.

95. Philip G. ZIMBARDO, « The Stanford prison experiment », Psychology Today, blog, 15 juillet 2015, www.psychologytoday.com/blog/the-time-cure/201507/the-stanford-prison-experiment.

96. « Tape 11 », ST-b11-f19, https://stacks.stanford.edu/file/druid : vx097ry2810/Tape11.pdf, p. 8.

97. Entretien téléphonique avec Carlo Prescott, 15 juin 2017.

98. « SWOPSI Project released report documents DOD research », The Stanford Daily, vol. 159A, no 14, 6 août 1971.

99. « SWOPSI course reveals 119 defense contracts », The Stanford Daily, vol. 160, no 6, 4 octobre 1971, p. 1 ; cf. « Prison experiment too realistic », The Stanford Daily, vol. 160, no 12, 12 octobre 1971, p. 1.

100. Stanton A. GLANTZ et al., Department of Defense Sponsored Research at Stanford, vol. 1, Two Perceptions. The Investigator’s and the Sponsor’s, Stanford, SWOPSI, 1971, p. 285.

101. « Audio transcript-tape 2, orientation of guards », https://stacks.stanford.edu/file/druid:vx097ry2810/Tape2.pdf.

102. Lettre de David A. Baker à Philip G. Zimbardo (« Correctional Programs Specialist, Law Enforcement and Corrections Division, Department of the Navy, Bureau of Naval Personnel, Washington, D.C. »), 30 juillet 1974, AK-b01-f07, p. 1 ; « Prison slide show circa 1973-circa 1976 », ST-b12-f23.

103. James W. NEWTON et Philip G. ZIMBARDO (dir.), Corrections. Perspectives on Research, Policy and Impact, résumé des actes d’une conférence tenue les 6 et 7 juin 1974 et organisée par William Gaymon et Eugene Gloye, Office of Naval Research, ONR Technical Report Z-13, p. 1-5.

104. Lettre de Philip G. Zimbardo à Gus Avrakotos, 5 décembre 1972, ST-b13-f05.

105. Entretien téléphonique avec Gerald Gray, 2 octobre 2017 ; échanges d’e-mails avec Jeffrey Kaye en octobre 2017 ; cf. Gerald GRAY et Alessandra ZIELINSKI, « Psychology and U.S. psychologists in torture and war in the Middle East », Torture, vol. 16, 2006, p. 130.

106. Philip G. ZIMBARDO, « Commentary on the report of the American Psychological Association’s presidential task force on psychological ethics and national security (PENS Report) », 19 juillet 2006, www.scra27.org/files/5714/3774/8777/Zimbardo_Commentary_on_PENS_Report.pdf.

107. « The devil inside us all », Times Higher Education, 11 mai 2007, www.timeshighereducation.com/features/the-devil-inside-us-all/208926.article#survey-answer.

NOTES DU CHAPITRE 3

1. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 5.

2. « Slideshow narration, short version (80 slides) », op. cit., 11:10 ; Quiet Rage, op. cit., 9:35 ; Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 49.

3. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 5.

4. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 53.

5. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 6.

6Ibid., p. 8.

7. « APA membership statistics », www.apa.org/about/apa/archives/membership.aspx.

8. Albert R. GILGEN, American Psychology since World War II. A Profile of the Discipline, Westport, Greenwood Press, 1982, p. 19.

9Ibid., p. 22, 5 et 24.

10. George A. MILLER, « The constitutive problem of psychology », in Sigmund KOCH et David E. LEARY (dir.), A Century of Psychology as Science, Washington, American Psychological Association, 1995, p. 40 et 42.

11. Sigmund KOCH, « The nature and limits of psychological knowledge : lessons of a century qua “science” », Psychology in Human Context. Essays in Dissidence and Reconstruction, éd. par D. Finkelman et F. Kessel, Chicago, University of Chicago Press, 1999, p. 395-416, p. 414.

12. Gaston BACHELARD, Le Rationalisme appliqué, Paris, PUF, 1949, p. 119-137.

13. Entretien téléphonique avec Lee Ross, 10 novembre 2017.

14. Solomon E. ASCH, « Preface to the paperback edition » (1986), Social Psychology, Oxford, Oxford University Press, 1987 [1952], p. x.

15. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 37 ; Howard BURTON, Critical Situations, op. cit., 35 % ; Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 495.

16. David JAFFE, « A simulated prison », printemps 1971, ST-b09-f60, https://purl.stanford.edu/cj735mr4214, p. 3 ; Greg White, qui a participé à cette discussion entre Osborne et Jaffe, m’a confirmé ce fait lors d’un entretien téléphonique le 21 décembre 2017.

17Ibid., p. 3.

18Ibid., p. 4.

19Ibid., p. 9 ; un enregistrement audio du début de l’expérience rend bien compte de cet esprit de rébellion : « Pre-test of prison study – Jaffee’s group », ST-b01-f09, https://purl.stanford.edu/fw364fg4741, 20:00 sq.

20. Bill CAHILL, « Total institution/prison simulation notes », 28 mai 1971, ST-b09-f60, https://purl.stanford.edu/cj735mr4214, p. 1-2.

21. David JAFFE, « A simulated prison », op. cit., p. 11.

22Ibid., p. 11.

23Ibid., p. 11-12.

24Ibid., p. 12.

25. Entretien téléphonique avec Tom Jordan, 28 juin 2017.

26. David JAFFE, « A simulated prison », op. cit., p. 8.

27. « The psychology of being imprisoned », annonce du cours parue (en retard) dans le journal de l’université, The Stanford Daily, vol. 159A, no 2, 25 juin 1971, p. 10.

28. Entretien téléphonique avec Carlo Prescott, 15 juin 2017.

29. « Prisoners’ reality : ex-con teaches psych course », The Stanford Daily, vol. 159A, no 12, 30 juillet 1971, p. 1 et 6.

30Cf. Philip G. ZIMBARDO, « To Jan Sutter : modest reply », The Stanford Daily, vol. 160, no 19, 21 octobre 1971, p. 3.

31. David JAFFE, « Self-perception », non daté, ST-b09-f40, https://purl.stanford.edu/gg576zj2664, p. 1.

32Ibid., p. 2.

33. « Formal rules for guards », non daté, ST-b09-f59.

34. « Rules for prisoners », non daté, ST-b11-f24, reproduit in « Prisoner rules prepared by the warden and guards », non daté, ST-b11-f47.

35. « Stanford prison experiment », 60 Minutes, CBS, 30 août 1998.

36. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 97.

37. Philip G. ZIMBARDO, Christina MASLACH et Craig HANEY, « Reflections on the Stanford prison experiment : genesis, transformations, consequences », in Thomas BLASS (dir.), Obedience to Authority. Current Perspectives on the Milgram Paradigm, Mahwah, Erlbaum, 1999, p. 204.

38. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 495.

39. « The Stanford prison experiment », Mind Changers, BBC 4, 28 novembre 2007, www.bbc.co.uk/programmes/b008crhv, 3:55.

40. Howard BURTON, Critical Situations, op. cit., 35-37 %.

41. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 4.

NOTES DU CHAPITRE 4

1. « Critical incident report sheet, Grievance Committee, Curt Banks », 17 août 1971, ST-b06-f33.

2. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 86.

3. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 8.

4Cf. entretien entre Philip G. Zimbardo et les parents du prisonnier Richard Yacco, « Susan Phillips interview of Clay Ramsey #416 ; Grievance Committee Meeting ; Talk to Mr. & Mrs. Yacco, Phil Zimbardo, Lee Ross, and David Jaffee ; interview of Paul Baron with Phil Zimbardo (1971 Aug 17) », ST-b02-f12, http://purl.stanford.edu/xq639vx8121, 14:00 sq.

5. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 9.

6Ibid., p. 11.

7. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 69.

8Cf. par exemple Philip G. ZIMBARDO, « On the ethics of intervention in human psychological research », op. cit., p. 244 ; Philip G. ZIMBARDO, W. Curtis BANKS, Craig HANEY et David JAFFE, « The mind is a formidable jailer : a Pirandellian prison », op. cit., p. 40 ; Philip G. ZIMBARDO, Craig HANEY, W. Curtis BANKS et David JAFFE, « The psychology of imprisonment : privation, power and pathology », in Zick RUBIN (dir.), Doing Unto Others. Explorations in Social Behavior, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1974, p. 65 ; Philip G. ZIMBARDO, Psychology and Life, in consultation with F. Ruch, Glenview, Scott, Foresman, 1975, 9éd., p. 561.

9. Philip G. ZIMBARDO et al., « Reflections on the Stanford prison experiment », op. cit., p. 200 et 206.

10. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 56.

11. Philip G. ZIMBARDO et Craig HANEY, « Social roles, role-playing and education : on the high school as prison », The Behavioral Science Teacher, vol. 1, no 1, 1973, p. 27 ; quasiment le même passage dans Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 89 ; et au mot près dans Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Social roles and role-playing : observations from the Stanford prison study », op. cit., p. 268.

12. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 76.

13. Philip G. ZIMBARDO, « Revisiting the Stanford prison experiment », op. cit., p. B6.

14. Philip G. ZIMBARDO, W. Curtis BANKS, Craig HANEY et David JAFFE, « The mind is a formidable jailer : a Pirandellian prison », p. 39. Citation similaire in Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 80.

15. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 59.

16. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 94.

17. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 48.

18Ibid., p. 45.

19. Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « The past and future of U.S. prison policy : twenty-five years after the Stanford prison experiment », American Psychologist, vol. 53, no 7, 1998, p. 709.

20. « Direct examination, cross-examination, redirect examination », in Ivan L. FREDERICK, « Court-martial record », jugé à Bagdad et sur la base Victory en Irak les 19 mai, 21-22 juin, 24 août et 20-21 octobre 2004, www.aclu.org/files/projects/foiasearch/pdf/DOD041839.pdf, p. 574.

21. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 154.

22. « The Zimbardo Experiment, script for movie », ST-b09-f58, https://purl.stanford.edu/pj943vp3780, p. 136.

23. « Tape 2 », faces A et B, enregistrements audio, 14 août 1971, ST-b02-f02, https://purl.stanford.edu/dx583pt8943, retranscription ici : « Audio transcript – orientation of guards, 1971 », https://stacks.stanford.edu/file/druid:vx097ry2810/Orientation_of_guards.pdf, et ici : « Audio transcript – tape 2, orientation of guards », op. cit.

24. « Audio transcript – tape 2, orientation of guards », op. cit., p. 3.

25Ibid., p. 2.

26. La vidéo de cette partie de la journée de formation est en ligne ici : « Prison #20 », ST-b06-f01, https://purl.stanford.edu/pk326gk3338. La liste de variables est dressée par Zimbardo sur un document manuscrit intitulé : « Outline for guard orientation », non daté, ST-b09-f30, p. 3.

27. « Guard orientation », op. cit., p. 2-3.

28Ibid., p. 5.

29. « Outline for guard orientation », op. cit., p. 1.

30. « Suggested daily schedule », ST-b11-f21.

31Cf. David JAFFE, « A simulated prison », op. cit., p. 5.

32. David JAFFE, « Log », non daté, ST-b09-f40, p. 3, 4 et 5.

33. « NBC interviews, Larry Goldstein with Philip Zimbardo, Curtis Banks, David Jaffe, Craig Haney, and Greg White », ST-b02-f29, https://purl.stanford.edu/nk177vj4776, face A, 21:40.

34. « Guard orientation », op. cit., p. 15.

35. Terry BARNETT, « Guard shift report », 15 août 1971, ST-b09-f13.

36. « Guard orientation », op. cit., p. 16.

37Ibid., p. 22.

38. Andre CEROVINA, « Post experiment diary », non daté, ST-b09-f15, p. 1.

39. « News release », op. cit., p. 2.

40. Carlo PRESCOTT, « The lie of the Stanford prison experiment », The Stanford Daily, vol. 227, no 50, 28 avril 2005, p. 4.

41. Mike VARN, « Final prison study evaluation », 20 août 1971, ST-b09-f23, p. 1.

42. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 81.

43. « Tape A », 19 août 1971, ST-b01-f04, retranscription, https://stacks.stanford.edu/file/druid : vx097ry2810/TapeA_8612.pdf, p. 8-11 et 13-17.

44. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 189.

45Ibid., p. 83.

46. « Guard orientation », op. cit., p. 6 et 12.

47. David JAFFE, « Self-perception », op. cit., p. 1.

48. David JAFFE, « Additional anecdotes and perceptions », ST-b09-f40, p. 1.

49. « Human behavior experiments », CBC, op. cit., 31:45 min.

50. « Stanford prison experiment holds place in pop psyche decades on », SF Gate, 18 juillet 2015 ; confirmé lors d’un entretien téléphonique avec David Eshleman, 20 juin 2017.

51. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 55.

52. « Guard orientation », op. cit., p. 9.

53. « Critical incident report sheet », ST-b11-f25, https://purl.stanford.edu/vp470tq6763.

54. « Interviews re : Stanford prison experiment (Zimbardo, Korpi, John Loftus) », 16 septembre 1972, ST-b01-f11, http://purl.stanford.edu/rw223jh0253, face B, 26:50 et 30:35.

55. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 55 et 208.

56. Andre CEROVINA, « Post experiment diary », op. cit., p. 1.

57. John LOFTUS, « Post experiment diary », 21 novembre 1971, ST-b09-f18, p. 2.

58. « Tape 8 », op. cit., p. 7.

59. Lettre de Philip G. Zimbardo à Ross Stanger, 11 décembre 1972, ST-b11-f08.

60. Greg WHITE, « Prison study, remarks », non daté, ST-b09-f44, p. 2.

61. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 48.

62. Howard BURTON, Critical Situations, op. cit., 43 %.

63. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 222.

64. « Understanding how good people turn evil », entretien de Philip G. Zimbardo avec David Van Nuys, Shrink Rap Radio, no 87, 27 avril 2007, http://shrinkrapradio.com/87-understanding-how-good-people-turn-evil/.

65. « Human-Subjects Research Review Committee (Non-Medical) », 31 juillet 1971, p. 1-2.

66. « Consent », août 1971, ST-b11-f13, https://stacks.stanford.edu/file/druid : vx097ry2810/consent_form.pdf.

67. « Prison life study : general information », août 1971, ST-b11-f46, https://purl.stanford.edu/bv660vn2377, p. 1.

68. « Tape 10 », ST-b02-f10, https://purl.stanford.edu/sx504rn3755, p. 5-6.

69. Whitt Hubbell, lettre ouverte par un gardien, ST-b09-f42.

70. « NBC interviews », ST-b02-f32, https://purl.stanford.edu/jh477zg7277, face A, 5:40.

71. « Tape E », ST-b02-f21, retranscription, https://stacks.stanford.edu/file/druid : vx097ry2810/TapeE.pdf, p. 2 ; la rencontre est racontée par Zimbardo dans The Lucifer Effect, op. cit., p. 68-69.

72. « Hall of Justice (Reel #2) », ca. 1988, ST-b06-f14, https://purl.stanford.edu/hr103nb1632, 15:50 ; témoignage confirmé dans un entretien donné le 19 août 1971, cf. Doug KORPI, « Tape A », op. cit., notamment p. 1-2 ; et dans un autre entretien un an plus tard : « Interviews re : Stanford prison experiment (Zimbardo, Korpi, John Loftus) », op. cit., 6:10-21:45.

73. « News release », op. cit., p. 2.

74. « Tape 8 », p. 8, je souligne.

75. « Tape 11 », op. cit., p. 13.

76. « Tape E », op. cit., p. 4-5.

77. « Tape 8 », op. cit., p. 4 et 5, je souligne.

78. Entretien téléphonique avec Doug Korpi, 6 mars 2018.

79. Terry BARNETT, « Guard shift report », 16 août 1971, ST-b11-f27, p. 2.

80. Charles BURTON, « Final evaluation », in « Tape 3 », ST-b02-f03, retranscription, https://purl.stanford.edu/jf950sy2452, p. 1.

81. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 141, 182 et 177.

82. « Tape 4 », entretien de Stuart Levin avec Philip G. Zimbardo et le père Eugene Cahouet, retranscription, https://stacks.stanford.edu/file/druid:vx097ry2810/Tape4.pdf, p. 4.

83. Ces différentes complaintes sont confiées à Zimbardo le mardi après-midi par le Comité des doléances conduit par Paul Baran : « Grievance Committee », 17 août 1971, ST-b2-f12, https://purl.stanford.edu/xq639vx8121.

84. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 175.

85. « Tape 10 », op. cit., p. 4.

86. « Tape E », op. cit., p. 5.

NOTES DU CHAPITRE 5

1. Martin T. ORNE, « On the social psychology of the psychological experiment : with particular reference to demand characteristics and their implications », American Psychologist, vol. 17, no 11, 1962, p. 777.

2Ibid., p. 778.

3Ibid., p. 779.

4. Robert ROSENTHAL, « Interpersonal expectancy effects : a 30-year perspective », Current Directions in Psychological Science, vol. 3, no 6, 1994, p. 176.

5Cf. Robert ROSENTHAL, « Experimenter attributes as determinants of subjects’responses », Journal of Protective Techniques, vol. 27, no 3, 1963, p. 324-331.

6. Robert ROSENTHAL, Experimenter Effects in Behavioral Research, New York, Appleton-Century-Crofts, 1966.

7. Robert ROSENTHAL, « from unconscious experimenter bias to teacher expectancy effects », in Jerome B. DUSEK (dir.), Teacher Expectancies, Hillsdale, Lawrence Erlbaum Associates, 1985, p. 44.

8. Robert ROSENTHALet Lenore JACOBSON, Pygmalion à l’école. L’attente du maître et le développement intellectuel des élèves, traduit par S. Audebert et Y. Rickards, Tournai, Casterman, 1971 [1968], p. 18.

9Cf. Janet D. ELASHOFF et Richard E. SNOW, Pygmalion Reconsidered. A Case Study in Statistical Inference : Reconsideration of the Rosenthal-Jacobson Data on Teacher Expectancy, Worthington, C. A. Jones, 1971.

10. Philip G. ZIMBARDO, « Cognitive control of motivation », Transactions of the New York Academy of Sciences, Series II, vol. 28, no 7, 1966, p. 904-905.

11. Carl HOVLAND, « Reconciling conflicting results derived from experimental and survey studies of attitude change », American Psychologist, vol 14, no 1, 1959, p. 8-17.

12. Philip G. ZIMBARDO, « The journey from the Bronx to Stanford to Abu Ghraib », op. cit., p. 91.

13. Philip G. ZIMBARDO, « Experimental social psychology : behaviorism with minds and matters », in Aroldo RODRIGUES et Robert LEVINE (dir.), Reflections on 100 Years of Experimental Social Psychology, New York, Basic Books, 1999, p. 151.

14. Philip G. ZIMBARDO, « The politics of persuasion », ONR Technical Report Z-06, Washington, Office of Naval Research, janvier 1971, p. 5.

15. Scott C. FRASER et Philip G. ZIMBARDO, « Subject compliance : the effects of knowing one is a subject », New York University, manuscrit non publié et non daté. Cet article est cité in Robert ROSENTHAL et Ralph L. ROSNOW, The Volunteer Subject, New York, Wiley, 1975.

16Cf. William W. CUMMING, « Proceedings of the thirty-ninth annual meeting of the Eastern Psychological Association », American Psychologist, vol. 23, no 9, 1968, p. 657 et 648.

17. « Stanford prison experiment slideshow, 106 slide version : ad for prison study. 10, slide », https://exhibits.stanford.edu/spe/catalog/cj859hr0956.

18. « Guard orientation », op. cit., p. 8.

19. John MARK, « Post experimental questionnaire », ST-b09-f19, p. 2 et 4 ; confirmé lors d’un entretien téléphonique avec John Mark, 24 octobre 2017.

20. Entretien par Skype avec James Peterson, 30 mai 2017.

21. Entretien téléphonique avec Clay Ramsay, 20 juin 2017.

22. Entretien téléphonique avec Karl Van Orsdol, 21 juin 2017.

23. « Tape 11 », op. cit., p. 1.

24. Terry BARNETT, « Post experimental questionnaire », 6 octobre 1971, ST-b09-f13, p. 2.

25. « Prison Study – critiques circa 1971-1975 », ST-b11-f08.

26. Greg WHITE, « Prison study, remarks », op. cit., p. 2-3.

27Ibid., p. 3.

28. Martin T. ORNE, « Demand characteristics and the concept of quasi-controls », in Robert ROSENTHAL et Ralph L. ROSNOW (dir.), Artifact in Behavioral Research, Oxford, Oxford University Press, 2009 [1969], p. 117-119.

29. Henry W. RIECKEN, « A program for research on experiments in social psychology », in Norman F. WASHBURNE (dir.), Decisions, Values and Groups, New York, Pergamon Press, 1962, vol. 2, p. 25-41.

30. Ali BANUAZIZI et Siamak MOVAHEDI, « Interpersonal dynamics in a simulated prison : a methodological analysis », American Psychologist, vol. 30, no 2, 1975, p. 158.

31. « News release », op. cit., p. 2.

32. Note manuscrite de Philip G. Zimbardo titrée « Guard refused to start exp. », 15 août 1971, AK-b02-f09.

33. Entretien téléphonique avec Kent Cotter, 21 juin 2017.

34. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 91.

35Ibid., p. 92.

36. Karl VANORSDAL, « Post experiment diary », 1er décembre 1971, ST-b09-f50, p. 2.

37. Philip G. ZIMBARDO, « The politics of persuasion », op. cit., p. 5 ; article reproduit quasiment à l’identique in Philip G. ZIMBARDO, « The tactics and ethics of persuasion », in Bert T. KING et Elliott MCGINNIES (dir.), Attitudes, Conflict and Social Change, New York, Academic Press, 1972, p. 81-99. Il parle également des exigences de la situation en 1969, cf. Philip G. ZIMBARDO, « The human choice », op. cit., p. 264.

38. Lettre de Philip G. Zimbardo à Deirdre W. Garton, 21 mars 1972, ST-b13-f03.

39. Philip G. ZIMBARDO, « On rethinking the psychology of tyranny », op. cit., p. 48 ; Quiet Rage, op. cit., 18:25.

40. Philip G. ZIMBARDO, « A situationist perspective on the psychology of evil : understanding how good people are transformed into perpetrators », in Arthur G. MILLER, The Social Psychology of Good and Evil, New York, Guilford Press, 2004, p. 39 ; Philip G. ZIMBARDO, « The psychology of power : to the person ? to the situation ? to the system ? », in Deborah L. RHODE, Moral Leadership. The Theory and Practice of Power, Judgment and Policy, San Francisco, Jossey-Bass, 2006, p. 144.

41. Entretien téléphonique avec Scott Fraser, 1er juin 2017.

42. « Final interview », 20 août 1971, in « Tape 3 », https://stacks.stanford.edu/file/druid:vx097ry2810/Tape3.pdf, p. 2.

43. « The Stanford prison experience », op. cit.

44. « NBC interviews », entretien de David Eshleman avec L. Goldstein, ST-b02-f28, http://purl.stanford.edu/zn267zq1813.

45. David ESHLEMAN, « Final follow-up evaluation », 28 juillet 1973, ST-b09-f16, p. 5.

46. Lettre de Terry Barnett à Philip G. Zimbardo, 18 novembre 1971, AK-b02-f09, p. 1.

47. Terry BARNETT, « Post experiment diary », février 1972, ST-b09-f13, p. 5.

48. « Consent », op. cit.

49. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 65.

50Ibid., p. 36.

51. « Encounter session with guards », ST-b09-f24-26, p. 4.

52. David JAFFE, « Self-perception », op. cit., p. 3.

53. Greg WHITE, « Prison study, remarks », op. cit., p. 7.

54. Entretien d’Andrew M. Doty avec S. Schofield le 15 juin 2007, Stanford Historical Society Oral History Program Interviews, Department of Special Collections & University Archives, Stanford University Libraries, http://purl.stanford.edu/yd558ny0602, p. 28. A. Doty a été pendant trente ans l’un des responsables des relations publiques de Stanford.

55. Confirmé par le gardien Karl Van Orsdol, originaire de Palo Alto, lors d’un entretien téléphonique, 20 juin 2017.

56. « The Lucifer effect : understanding how good people turn evil », conférence au MIT, 2 avril 2007, http://techtv.mit.edu/videos/16229-the-lucifer-effect-understanding-how-good-people-turn-evil, 6:55.

57. Les pires de ces abus sont attestés dans l’un des rapports commandés par la hiérarchie militaire après le scandale, le Taguba Report, cité in Thomas R. MOCKAITIS, The Iraq War. A Documentary and Reference Guide, Santa Barbara, ABC-CLIO/Greenwood, 2011, p. 228 sq.

58. Mark DANNER, « Abu Ghraib : the hidden story », The New York Review of Books, 7 octobre 2004, reproduit in Torture and Truth. America, Abu Ghraib, and the War on Terror, Londres, Grantam Books, 2005 [2004], p. 30.

59. Craig R. WHITNEY, « Introduction », in INDEPENDENT PANEL TO REVIEW DEPARTMENT OF DEFENSE DETENTION OPERATIONS, The Abu Ghraib Investigations. The Official Reports of the Independent Panel and Pentagon on the Shocking Prisoner Abuse in Iraq, New York, PublicAffairs, 2004, p. xiv.

60. Major DiNenna cité in Ryan Ashley CALDWELL, Fallgirls. Gender and the Framing of Torture at Abu Ghraib, Farnham/Burlington, Ashgate, 2012, p. 63.

61. DEPARTMENT OF DEFENSE, JOINT TASK FORCE 170, mémorandum du 11 octobre 2002, Guantánamo, Cuba, APO AE 08860, « Request for approval of counter-resistance strategies », www.washingtonpost.com/wp-srv/nation/documents/dodmemos.pdf.

62. « Final report of the Independent Panel to Review Department of Defense Detention Operations and the investigation of the Abu Ghraib Detention Facility and 205th Military Intelligence Brigade », sous la direction de James R. Schlesinger, août 2004, in INDEPENDENT PANEL TO REVIEW DEPARTMENT OF DEFENSE DETENTION OPERATIONS, The Abu Ghraib Investigations, op. cit., p. 7.

63. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 359.

64. Ryan Ashley CALDWELL, Fallgirls, op. cit., p. 149.

65. « Misunderstanding images : Standard Operating Procedure, Errol Morris », in Joram TEN BRINK et Joshua OPPENHEIMER (dir.), Killer Images. Documentary Film, Memory and the Performance of Violence, New York, Wallflower Press/Arts & Humanities Research Council, 2012, p. 320-321.

66. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 406-415.

67Ibid., p. 179-180.

68Ibid., p. 10.

69Ibid., p. 226.

70. Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « The socialization into criminality : on becoming a prisoner and a guard », June Louin TAPP and Felice J. LEVINE (dir.), Law, Justice and the Individual in Society. Psychological and Legal Issues, New York, Holt, Rinehart & Winston, 1977, p. 198.

71. « George Jackson », texte et musique de Bob Dylan, Columbia Records, 1971.

72. Philip G. ZIMBARDO, « Statement », in Hearings before Subcommittee No. 3, of the Committee on the Judiciary, House of Representatives, Ninety-Second Congress, First Session on Corrections, Part II, « Prisons, prison reform, and prisoner’s rights : California », série no 15, 25 octobre 1971, Washington, U.S. Government Printing Office, p. 114-115, je souligne.

73. Philip G. ZIMBARDO et Craig HANEY, « Social roles, role-playing and education », op. cit., p. 30, je souligne.

74Idem.

75. Philip G. ZIMBARDO, Paul A. PILKONIS et Robert M. NORWOOD, « The silent prison of shyness », Psychology Today, mai 1975, p. 69 ; cf. Philip G. ZIMBARDO, Paul A. PILKONIS et Robert NORWOOD, « The silent prison of shyness », ONR Technical Report No. Z-17, novembre 1974, ST-b01-f16, https://stacks.stanford.edu/file/druid : wr264wd2891/1974_The%20Silent%20Prison%20of%20Shyness.pdf.

76. Philip G. ZIMBARDO, « The Stanford shyness project », in Warren H. JONES, Jonathan M. CHEEK et Stephen R. BRIGGS (dir.), Shyness. Perspectives on Research and Treatment, New York, Plenum, 1987, p. 18.

77. Lettre à Martha Bernays citée in Sarah WINTER, Freud and the Institution of Psychoanalytic Knowledge, Stanford, Stanford University Press, 1999, p. 143.

78. Sigmund FREUD, Totem et tabou. Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs, trad. par S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1965 [1913], p. 179.

79. Norbert ELIAS, Au-delà de Freud. Sociologie, psychologie, psychanalyse, trad. par N. Guilhot, M. Joly et V. Meunier, Paris, La Découverte, 2010, p. 131-185.

80. Janet MALCOLM, In the Freud Archives, New York, Knopf, 1984, p. 24.

81. « Norbert Elias ou la sociologie des continuités », entretien avec Roger Chartier, Libération, 5 décembre 1985, reproduit in Labyrinthe, no 5, 2000, p. 4.

82. Ernest R. HILGARD, Psychology in America. A Historical Survey, New York, Harcourt Brace Jovanovich, 1987, p. 587.

83. Philip G. ZIMBARDO et Gay LUCE, « Social psychology : tool for improving the human condition », in NATIONAL INSTITUTE OF MENTAL HEALTH, Mental Health Program Reports, no 6, Washington, U.S. Government Printing Office, 1973, p. 106 ; Philip G. ZIMBARDO et Craig HANEY, « Social roles, role-playing and education : on the high school as prison », op. cit., p. 35 ; Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Social roles and role-playing : observations from the Stanford prison study », op. cit., p. 270.

84. R. D. LAING et Aaron ESTERSON, Sanity, Madness and the Family, Londres, Tavistock, 1964.

85Cf. Thomas J. SCHEFF (dir.), Mental Illness and Social Processes, New York, Harper & Row, 1967.

86. Par exemple Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « The socialization into criminality : on becoming a prisoner and a guard », op. cit., p. 201 ; Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 288 et 483-484.

87. « On peut définir une institution totalitaire (total institution) comme un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées » (Erving GOFFMAN, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, trad. par L. et C. Lainé, Paris, Minuit, 1968 [1961], p. 41).

88. Philip G. ZIMBARDO et al., « Reflections on the Stanford prison experiment », op. cit., p. 221.

89. Michel FOUCAULT, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 229.

90. Pierre CLASTRES, La Société contre l’État. Recherches d’anthropologie politique, Paris, Minuit, 1974, p. 15.

91. Thomas MATHIESEN, The Defences of the Weak. A Sociological Study of a Norwegian Correctional Institution, Londres, Tavistock, 1965 ; cf. James C. SCOTT, Domination and the Arts of Resistance. Hidden Transcripts, New Haven, Yale University Press, 1990, p. 94.

92. Sydney H. LOVIBOND, Adams MITHIRAN et W. G. ADAMS, « The effects of three experimental prison environments on the behaviour of non-convict volunteer subjects », Australian Psychologist, vol. 14, no 3, 1979, p. 283-285.

93. E-mail de Peter Lovibond, 13 septembre 2017.

94. Il m’a également appris que cette réplication avait été elle aussi enregistrée en vidéo et que Sydney Lovibond avait réalisé un court-métrage en faisant rejouer certaines scènes par des membres du département de psychologie et par des acteurs de l’Institut national d’art dramatique (Four More Days. The University of New South Wales Prison Experiment, réal. S. H. Lovibond, G. Pashuk et W. G. Adams, Sydney, Tertiary Education Research Centre and the School of Psychology, université de Nouvelle-Galles du Sud, 1976, 16 mm, 34 min.).

95. Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, op. cit., p. 17.

NOTES DU CHAPITRE 6

1. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 101.

2. La vidéo est en ligne ici : « Prison #25 (#5) », ST-b06-f06, https://purl.stanford.edu/hh127ht0874, de 34:32 à 46:20.

3. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 11.

4. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 105.

5. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 12.

6Idem.

7Idem.

8. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 109.

9Ibid., p. 131 et 130.

10. « Transcription of selections of audio portion from video/audio tapes from Prison Study August 1971 », https://stacks.stanford.edu/file/druid:vx097ry2810/Audio_selections_from_audio_video.pdf, p. 8.

11. Entretien téléphonique avec Clay Ramsay, 20 juin 2017.

12. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 142.

13. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 89 ; même phrase in Philip G. ZIMBARDO et Craig HANEY, « Social roles, role-playing and education », op. cit., p. 27.

14. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 36.

15Cf. par exemple Philip G. ZIMBARDO, « Statement », in Hearings before Subcommittee No. 3, op. cit., p. 154.

16. Entretien téléphonique avec David Eshleman, 29 novembre 2017.

17. « Interview with Greg White », non daté, ST-b02-f04, retranscription p. 10.

18. Clay RAMSAY, « Final prison study evaluation », 20 août 1971, ST-b09-f08.

19. « Tape E », op. cit., p. 2.

20. « Tape A », op. cit., p. 2.

21. Jerry SHUE, « Retrospective diary », 5 janvier 1972, AK-b01-f01, p. 7-8.

22. Paul BARAN, « Final prison study evaluation », 20 août 1971, ST-b09-f02.

23. Karl VAN ORSDOL, « Final prison study evaluation », 20 août 1971, ST-b09-f22, p. 1.

24. John LOFTUS, « Final prison study evaluation », 20 août 1971, ST-b09-f18, p. 1.

25. Sources : Andre CEROVINA, « Post experimental questionnaire », op. cit., p. 2 ; David ESHLEMAN, « Post experimental questionnaire », 12 octobre 1971, ST-b09-f16, p. 2 ; Geoff LOFTUS, « Post experimental questionnaire », non daté, ST-b09-f17, p. 2 ; John LOFTUS, « Post experimental questionnaire », 6 septembre 1971, ST-b09-f18, p. 2 ; John MARK, « Post experimental questionnaire », op. cit., p. 2 ; Karl VAN ORSDOL, « Post experimental questionnaire », non daté, ST-b09-f22 ; Mike VARN, « Post experimental questionnaire », non daté, b09-f23, p. 2.

26. Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Social roles and role-playing : observations from the Stanford prison study », op. cit., p. 269.

27. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 141.

28. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 93 ; Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Social roles and role-playing : observations from the Stanford prison study », op. cit., p. 269.

29. Il y a en fait deux comités : tous les deux comptent Banks, Prescott et Jaffe, mais la première fois sont assis Haney et l’assistant technique du département Don Johann, et la seconde fois est aussi assise autour de la table l’ex-doctorante et future femme de Zimbardo Christina Maslach. La présentation que fait Zimbardo des comités de probation dans The Lucifer Effect est assez farfelue et fait complètement disparaître Jaffe (p. 131 et 145 sq).

30. Olga KHAZAN, « Is one of the most popular psychology experiments worthless ? », The Atlantic, 24 juillet 2014, www.theatlantic.com/health/archive/2014/07/what-if-one-of-the-most-popular-experiments-in-psychology-is-worthless/374931.

31. Howard BURTON, Critical Situations, op. cit., 44 %.

32. Stanley MILGRAM, « Behavioral study of obedience », Journal of Abnormal and Social Psychology, vol. 67, no 4, 1963, p. 371-378.

33. Thomas BLASS, « The Milgram paradigm after 35 years : some things we now know about obedience to authority », Journal of Applied Social Psychology, vol. 29, no 5, 1999, p. 955-978 ; Stanley MILGRAM, Soumission à l’autorité. Un point de vue expérimental, Paris, Calmann-Lévy, 1986 [1974], p. 211.

34. Gina PERRY, Behind the Shock Machine. The Untold Story of the Notorious Milgram Psychology Experiments, New York, New Press, 2012, p. 163. Cf. aussi Matthew M. HOLLANDER et Jason TUROWETZ, « Normalizing trust : participants’immediately post-hoc explanations of behaviour in Milgram’s “obedience” experiments », British Journal of Social Psychology, vol. 56, no 4, 2017, p. 655-674.

35Ibid., p. 177.

36. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 3.

37. Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Stanford prison experiment », in Brian L. CUTLER (dir.), Encyclopedia of Psychology and Law, Thousand Oaks, Sage, 2008, vol. 2, p. 757.

38. Par exemple The Birdman of Alcatraz, réal. John Frankenheimer, 1962 ; The Brig, réal. Jonas Mekas et Adolfas Mekas, 1964 ; Riot, réal. Buzz Kulik, 1969.

39. « Hall of Justice (Reel #1) », ca. 1988, ST-b06-f13, http://purl.stanford.edu/mg301mf2104, 13:40.

40. Stuart LEVIN, « Final prison study evaluation », 20 août 1971, ST-b09-f07, p. 1.

41. Terry BARNETT, « Post experiment diary », op. cit., p. 3.

42. « Tape 8 », op. cit., p. 2-3.

43. Philip G. ZIMBARDO et al., « The psychology of imprisonment », op. cit., p. 65.

44Cf. par exemple Shane BAUER, « My four months as a private prison guard », Mother Jones, juillet-août 2016, www.motherjones.com/politics/2016/06/cca-private-prisons-corrections-corporation-inmates-investigation-bauer.

45. Jerry SHUE, « Retrospective diary », 5 janvier 1972, AK-b01-f01, p. 6 ; confirmé lors d’un entretien téléphonique avec Jerry Shue, 23 juin 2017 ; confirmé également par Doug Korpi in « Hall of Justice (Reel #1) », op. cit., 18:25.

46. John IRWIN et Donald R. CRESSEY, « Thieves, convicts, and the inmate culture », Social Problems, vol. 10, no 2, 1962, p. 141-155 ; cf. aussi Donald R. CRESSEY (dir.), The Prison. Studies in Institutional Organization and Change, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1961, et John IRWIN, The Felon, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1970.

47. Gresham M. SYKES, The Society of Captives. A Study of Maximum Security Prison, Princeton, Princeton University Press, 1958.

48. Ce groupe a publié en 1960 un recueil d’articles : Richard A. CLOWARD (dir.), Theoretical Studies in Social Organization of the Prison, New York, Social Science Research Council, 1960, https://catalog.hathitrust.org/Record/001120537.

49. Lloyd E. OHLIN (dir.), Sociology and the Field of Corrections, New York, Russell Sage Foundation, 1956 ; Lawrence E. HAZELRIGG (dir.), Prison Within Society. A Reader in Penology, Garden City, Doubleday, 1968.

50. Par exemple Chester HIMES, Cast the First Stone. A Novel of Prison Life, New York, Coward McCann, 1952 ; Malcolm BRALY, On the Yard, Boston, Little, Brown, 1967 ; Eldridge CLEAVER, Soul on Ice, New York, Dell, 1968, p. 61-71.

51. Daniel GLASER, Effectiveness of a Prison and Parole System, Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1964.

52. Donald CLEMMER, The Prison Community, New York, Holt, Rinehart & Winston, 1940, p. 298-299.

53Ibid., p. xv.

54Ibid., p. 189.

55. Gresham M. SYKES, The Society of Captives, op. cit., p. 54-55.

56. Daniel GLASER, Effectiveness of a Prison and Parole System, op. cit., p. 217-223 ; Edwin H. SUTHERLAND et Donald R. CRESSEY, Principles of Criminology, Philadelphie, Lippincott, 1960 [1924], p. 490-491.

57. Henri CHARRIÈRE, Papillon, Paris, Robert Laffont, 1969. Le livre sera porté à l’écran par Franklin Schaffner en 1973 avec Steve McQueen dans le rôle de Charrière.

58. Scott DRURY, Scott A. HUTCHENS, Duane E. SHUTTLESWORTH et Carole L. WHITE, « Philip G. Zimbardo on his career and the Stanford prison experiment’s 40th anniversary », op. cit., p. 162.

59. Lettre de Philip G. Zimbardo à David Gerecht, 17 décembre 1971, ST-b13-f03.

60. Philip G. ZIMBARDO, « The fifth annual Stanford psychology one conference », université Stanford, 14 juillet 2016, https://talks.stanford.edu/video/psych/psych_one/conference/2016/psych_one_160714_zimbardo.mp4, 38:20 ; cf. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 46.

61Attica, the Official Report of the New York State Special Commission on Attica, op. cit., p. 28 et 24.

62. Terry BARNETT, « Report », 20 août 1971, ST-b09-f13, p. 2.

63. « The Stanford prison experiment panel at the Fortune Academy », www.youtube.com/watch?v=Qm4VMUHJJs0, 2:00.

64. Entretien téléphonique avec John Mark, 13 décembre 2017 ; cf. aussi John J. MARK, « IwasA guard in the 1971 Stanford prison experiment. AMA ! », Reddit, 6 mars 2015, www.reddit.com/r/IAmA/comments/2y5sbt/iwasa_guard_in_the_1971_stanford_prison.

65. Stanley MILGRAM, « Obedience to authority : a CBS drama deals with the shocking results of a social psychologist’s experiments », TV Guide, 21 août 1976, p. 24, cité in Thomas BLASS, « The social psychology of Stanley Milgram », Advances in Experimental Social Psychology, vol. 25, 1992, p. 287. Cf. The Tenth Level, réal. Charles S. Dubin, CBS, 1976.

66. Elliot ARONSON, « Drifting my own way : following my nose and heart », in Robert J. STERNBERG (dir.), Psychologists Defying the Crowd. Stories of Those Who Battled the Establishment and Won, Washington, American Psychological Association, 2003, p. 5.

67. Parsons a travaillé au plus près de Robert Bales, un psychologue social ayant imaginé à Harvard au milieu des années 1940 une « Chambre spéciale » (Special Room), insonorisée, percée de glaces sans tain et bourrée de micros, qui sera dupliquée en une dizaine d’exemplaires dans tous les États-Unis dès 1950 : Robert Freed BALES, Interaction Process Analysis, New York, Addison Wesley, 1950 ; cf. Paul ERICKSON, Judy L. KLEIN, Lorraine DASTON, Rebecca LEMOV, Thomas STURM et Michael D. GORDIN, How Reason Almost Lost Its Mind. The Strange Career of Cold War Rationality, Chicago, University of Chicago Press, 2013, p. 114-131.

68. Leon FESTINGER, « Laboratory experiments », in Leon FESTINGER (dir.), Research Methods in the Behavioral Sciences, New York, Dryden Press, 1953, p. 153.

69. Elliot ARONSON et J. Merill CARLSMITH, « Experimentation in social psychology », in Gardner LINDZEY et Elliot ARONSON, The Handbook of Social Psychology, vol. 2, Research Methods, Reading, Addison-Wesley, 1968, p. 22 ; cf. Leon FESTINGER, « Laboratory experiments », op. cit., p. 152-153.

70Cf. par exemple Stefan KÜHL, Ordinary Organizations. Why Normal Men Carried Out the Holocaust, Malden, Polity Press, 2016.

71. Philip G. ZIMBARDO et Michael R. LEIPPE, The Psychology of Attitude Change and Social Influence, New York, McGraw-Hill, 1991, p. A7.

72. David DEMPSEY et Philip G. ZIMBARDO, Psychology & You, Glenview, Scott, Foresman, 1978, p. 18.

73. Martin T. ORNE et Charles H. HOLLAND, « On the ecological validity of laboratory deceptions », International Journal of Psychiatry, vol. 6, no 4, 1968, p. 291.

74Cool Hand Luke, réal. Stuart Rosenberg, 1967.

75. Stanley MILGRAM, « Some conditions of obedience and disobedience to authority », Human Relations, vol. 18, no 1, 1965, p. 75.

76. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 91 ; Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « The past and future of U.S. prison policy : twenty-five years after the Stanford prison experiment », op. cit., p. 719.

77. Par exemple « “Insanity of prisons led to bloodbath” », San Jose Mercury, 24 août 1971 ; « Stick to the basics », Daily News, Hillsdale, 25 octobre 1971.

NOTES DU CHAPITRE 7

1. Des extraits montés sont en ligne ici : « Prison #22 », https://purl.stanford.edu/ng263dc9156, de 1:02 à 19:50.

2. « Prisoner’s final evaluation », cité in Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 114.

3. « Prison #26 (#6) », ST-b06-f07, https://purl.stanford.edu/px163xh2793, de 36:55 à 39:50.

4. Cité in Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 114.

5. Entretien téléphonique avec Clay Ramsay, 23 octobre 2017.

6. Philip G. ZIMBARDO, « Statement », in Hearings before Subcommittee No. 3, op. cit., p. 154 et 111.

7. Andre CEROVINA, « Final prison study evaluation », 20 août 1971, ST-b09-f15, p. 1-2.

8. Geoff LOFTUS, « Final follow-up evaluation », 8 août 1973, ST-b09-f17, p. 3.

9. Glenn GEE, « Post experimental questionnaire », 3 septembre 1971, ST-b09-f03.

10. Paul BARAN, « Post experimental questionnaire », AK-b01-f03, p. 1.

11. « Tape 8 », op. cit., p. 4.

12. Lettre de Tim Bruinsma à Philip G. Zimbardo, 29 août 1971, ST-b09-f43.

13. Doug KORPI, « Tape A », op. cit., p. 3.

14. Lettre de Paul Baran ouverte par les gardiens sur ordre de Jaffe, 17 août 1971, ST-b09-f42.

15. Entretiens téléphoniques avec Jerry Shue, 26 juin et 27 octobre 2017.

16. Entretien téléphonique avec Clay Ramsay, 23 octobre 2017.

17. Entretien téléphonique avec Clay Ramsay, 20 juin 2017.

18. Entretiens téléphoniques avec David Eshleman, 20 juin et 29 novembre 2017.

19. Entretien téléphonique avec David Eshleman, 21 décembre 2017.

20. Entretien téléphonique avec Christos Constantinou, 30 juin 2017.

21. Entretien de John Mark avec Romesh Ratnesar, « The menace within », Stanford Alumni, juillet-août 2011, http://alumni.stanford.edu/get/page/magazine/article/?article_id=40741.

22. Entretien téléphonique avec John Mark, 13 décembre 2017.

23. Philip G. ZIMBARDO, « To control a mind », Stanford Magazine, vol. 11, 1983, p. 62, je souligne ; repris mot pour mot in Philip G. ZIMBARDO, « Mind control : political fiction and psychological reality », in Peter STANSKY (dir.), On Nineteen Eighty-Four, New York, Freeman Press, 1984, p. 206-207.

24. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 69 ; Philip G. ZIMBARDO, « On the ethics of intervention in human psychological research », op. cit., p. 244.

25. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 59 ; Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 206.

26. Philip G. ZIMBARDO, W. Curtis BANKS, Craig HANEY et David JAFFE, « The mind is a formidable jailer : a Pirandellian prison », p. 43 ; Philip G. ZIMBARDO et Craig HANEY, « Social roles, role-playing and education », op. cit., p. 29 ; « Interview with psychologist Philip Zimbardo », entretien avec E. Paashuis, Tegenlicht Talk, VPRO Backlight, « Door schade en schande », 11 avril 2011.

27. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 14.

28. James PETERSON, « Post experimental questionnaire », op. cit., p. 1.

29Cf. témoignages de Karl Van Orsdol et Andre Cerovina, « Guard shift report, questions on guard shift report », ST-b11-f27, p. 5 et 6.

30. Andre CEROVINA, « Guard shift report », 16 août 1971, ST-b11-f27, p. 1.

31. « Tape 8 », op. cit., p. 2 et 3 ; Terry BARNETT, « Post experiment diary », op. cit., p. 6.

32. Paul BARAN, « Prison staff and inmate evaluation », ST-b09-f02.

33. Jerry SHUE, « Retrospective diary », op. cit., p. 9-10.

34. Glenn GEE, « Final prison study evaluation », 27 juillet 1973, ST-b09-f03, p. 2.

35. Jerry SHUE, « Final follow-up evaluation », 2 août 1973, ST-b09-f10, p. 2.

36. John LOFTUS, « Post experiment diary », op. cit., p. 1 et 3.

37. Terry BARNETT, « Post experiment diary », op. cit., p. 5.

38. Sean BRUICH et Scott THOMPSON, « Notes : Video #3 (Continuation of Day 2) », ca. 2006, https://stacks.stanford.edu/file/druid:vx097ry2810/videonotes_day3.pdf, p. 1.

39. David JAFFE, « Additional anecdotes and perceptions », op. cit., p. 1 et 2.

40. Curt BANKS, « Audio analysis », 23 décembre 1971, ST-b10-f09, https://purl.stanford.edu/cn479hs0485, p. 3.

41. « Encounter session with guards », op. cit., p. 1-2.

42. David JAFFE, « Additional anecdotes and perceptions », op. cit., p. 2.

43Cf. Philip G. ZIMBARDO, « Experimental social psychology : behaviorism with minds and matters », op. cit.

44. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming good people into perpetrators of evil : can we reverse the process ? », in Derek CHADEE et Aleksandra KOSTIĆ (dir.), Social Psychological Dynamics, Kingston (Jamaïque), University of the West Indies Press, 2011, p. 17.

45. Cathy ROSENFELD, « Audio analysis », 23 décembre 1971, ST-b01-f09, https://purl.stanford.edu/cn479hs0485, p. 1.

46. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 81.

47. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 80.

48. U.S. CENSUS BUREAU, « Years of school completed, by race, sex, and age : 1971 », Statistical Abstract of the United States : 1972, Washington, Government Printing Office, 1972, p. 110 et 112.

49. Quinn MCNEMAR, « Opinion-attitude methodology », Psychological Bulletin, vol. 43, no 4, 1946, p. 333.

50. Robert ROSENTHAL et Ralph L. ROSNOW, « The volunteer subject », in Robert ROSENTHAL et Ralph L. ROSNOW (dir.), Artifact in Behavioral Research, op. cit., p. 87.

51. Thomas CARNAHAN et Sam MCFARLAND, « Revisiting the Stanford prison experiment : could participant self-selection have led to the cruelty ? », Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 33, no 5, 2007, p. 603.

52. « Review », 17 novembre 2004, ST-b11-f68.

53. « 1PSPB Reviews, Round #1 », évaluation de son article par trois relecteurs du Personality and Social Psychology Bulletin, qui m’a été communiquée par Sam McFarland et que j’ai comparée avec la réponse que Zimbardo et Haney ont faite à ce papier : Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Persistent dispositionalism in interactionist clothing : fundamental attribution error in explaining prison abuse », Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 35, no 6, 2009, p. 807-814.

54. Philip G. ZIMBARDO et al., « Reflections on the Stanford prison experiment », op. cit., p. 194.

55. Philip G. ZIMBARDO, « The journey from the Bronx to Stanford to Abu Ghraib », op. cit., p. 85.

56Ibid., p. 88.

57. Philip G. ZIMBARDO, « The dynamics of prejudice and assimilation among two underprivileged minority groups in New York City », Alpha Kappa Delta, vol. 24, no 1, 1953, p. 16-22.

58. Walter MISCHEL, Personality and Assessment, New York, Wiley, 1968, p. 295.

59. Walter MISCHEL, « Toward a cognitive social learning reconceptualization of personality », Psychological Review, vol. 80, no 4, 1973, p. 252-283.

60. « Walter Mischel », in Gardner LINDZEY et William M. RUNYAN (dir.), A History of Psychology in Autobiography, vol. 9, Washington, American Psychological Association, 2007, p. 250-251.

61. Walter MISCHEL, « Challenging the traditional personality psychology paradigm », in Robert J. STERNBERG (dir.), Psychologists Defying the Crowd, op. cit., p. 139-156.

62Ibid., p. 146.

63. Philip G. ZIMBARDO, The Cognitive Control of Motivation, op. cit., introduction non paginée.

64. Philip G. ZIMBARDO, « Psychology of evil : on the perversion of human potential », in Lester KRAMES, Patricia PLINER et Thomas ALLOWAY (dir.), Advances in the Study of Communication and Affect, vol. 4, Aggression, Dominance, and Individual Spacing, New York, Plenum Press, 1978, p. 158.

65. Philip G. ZIMBARDO, Psychology and Life, op. cit., p. 15.

66. Philip G. ZIMBARDO, « Statement », in Hearings before Subcommittee No. 3, op. cit., p. 113-114.

67. « Tape 6 », face B, entretien de Clay Ramsey par S. Philips, 20 août 1971, ST-b02-f06, retranscription, https://purl.stanford.edu/wr906qr8482, p. 12-13.

68. Andre CEROVINA, « Post experiment diary », op. cit., p. 6.

69. Cité in Sean BRUICH et Scott THOMPSON, « NBC-style logs, day five », ca. 2006, https://stacks.stanford.edu/file/druid : vx097ry2810/NBC%20style% 20logs%20%20day%205.pdf, p. 7.

70. Philip G. ZIMBARDO et Christina MASLACH, « Depersonalization », in Benjamin B. WOLMAN (dir.), International Encyclopedia of Psychiatry, Psychology, Psychoanalysis and Neurology, vol. 4, New York, Van Nostrand Reinhold Co., 1978, p. 52.

71. Mika HARITOS-FATOUROS, The Psychological Origins of Institutionalized Torture, préface de Philip G. Zimbardo, Londres, Routledge, 2003, p. 49.

72. Cité in Ibid., p. 72.

73. Martha K. HUGGINS, Mika HARITOS-FATOUROS et Philip G. ZIMBARDO, Violence Workers. Police Torturers and Murders Reconstruct Brazilian Atrocities, Berkeley, University of California Press, 2002, p. 89.

74. Philip G. ZIMBARDO, « Conclusion. The alchemy of torture and execution : transforming ordinary men into violence workers », in Martha K. HUGGINS, Mika HARITOS-FATOUROS et Philip G. ZIMBARDO, Violence Workers, op. cit., p. 267.

75. Philip G. ZIMBARDO, « Why situations and systems matter », lucifereffect. com, 2007, article supprimé depuis, mais accessible à l’adresse suivante : https://web. archive.org/web/20090426072257/www.lucifereffect.com:80/about_content_situations.htm.

76. « I am a published psychologist, author of the Stanford prison experiment, expert witness during the Abu Ghraib trials », Reddit Chat, 7 juin 2012, www.reddit.com/r/IAmA/comments/untpp/i_am_a_published_psychologist_author_of_the.

77. M. Brent DONNELLAN, R. Chris FRALEY et Robert F. KRUEGER, « Not so situational », Observer, vol. 20, no 6, 2007, p. 5, www.psychologicalscience.org/observer/not-so-situational.

78. Thomas CARNAHAN et Sam MCFARLAND, « A situation’s first powers are attracting volunteers and selecting participants : a reply to Haney and Zimbardo (2009) », Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 35, no 6, 2009, p. 816.

79. Philip G. ZIMBARDO, « The psychology of evil », conférence TED, op. cit.

80. « Philip Zimbardo’s Stanford open office hours », 19 mai 2009, www.facebook.com/stanford/videos/616065342953.

81. « Zimbardo begins Heroic Imagination Project », The Stanford Daily, vol. 238, no 52, 7 janvier 2011 ; Philip G. ZIMBARDO, « Journeying from evil to heroism », HuffPost blog, 7 mars 2013, www.huffingtonpost.com/dr-philip-zimbardo/journeying-from-evil-heroism_b_2832434.html.

82. Zeno E. FRANCO et Philip G. ZIMBARDO, « The banality of heroism », in Dacher KELTNER et al. (dir.), The Compassionate Instinct. The Science of Human Goodness, New York, Norton, 2010, p. 291.

83. Zeno E. FRANCO, Kathy BLAU et Philip G. ZIMBARDO, « Heroism : a conceptual analysis and differentiation between heroic action and altruism », Review of General Psychology, vol. 15, no 2, 2011, p. 99.

84. Philip G. ZIMBARDO, Robert L. JOHNSON et Vivian MCCANN, Psychology. Core Concepts, op. cit., p. 475.

85. Piero BOCCHIARO, Philip G. ZIMBARDO et Paul A. M. VAN LANGE, « To defy or not to defy : an experimental study of the dynamics of disobedience and whistle-blowing », Social Influence, vol. 7, no 1, 2012, p. 10-16 ; Piero BOCCHIARO et Philip G. ZIMBARDO, « On the dynamics of disobedience : experimental investigations of defying unjust authority », Psychology Research and Behavior Management, vol. 10, 2017, p. 219-229.

86. Par exemple : Philip G. ZIMBARDO, « The Heroic Imagination Project », conférence TED, TED University 2010, www.youtube.com/watch?v=mWQq0E8ENSc, 7:30.

87. Entretien téléphonique avec Zeno Franco, 13 décembre 2017.

88. Greg MILLER, « Using the psychology of evil to do good », Science, vol. 332, no 6029, 29 avril 2011, p. 532.

89. Philip G. ZIMBARDO, « Our inner heroes could stop another Abu Ghraib », The Guardian, 29 février 2008, www.theguardian.com/commentisfree/2008/feb/29/iraq.usa.

NOTES DU CHAPITRE 8

1. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 16.

2. Philip G. ZIMBARDO, Christina MASLACH and Craig HANEY, « Reflections on the Stanford prison experiment : genesis, transformations, consequences », op. cit.

3. Philip G. ZIMBARDO, « Prologue », in Christina MASLACH, Burnout. The Cost of Caring, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1982, p. xix.

4. Philip G. ZIMBARDO et al., « Reflections on the Stanford prison experiment », op. cit., p. 215.

5. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 145 et 163.

6. « Dr. Phil Zimbardo & Kyle Alvarez, the Stanford prison experiment », Talks at Google, 22 juillet 2015, www.youtube.com/watch?v=2YNqmrvdmO8, 48:55.

7. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 16-17.

8. Lettre de Joel E. Dimsdale au Dr. Joshua Lederberg, copie notamment à Zimbardo et au directeur du département de psychologie Richard Atkinson, ainsi qu’aux directeurs des départements de sociologie et de psychiatrie, 23 août 1971, ST-b11-f02, https://purl.stanford.edu/yb908my5859.

9. « Ethical principles in the conduct of research with human participants », American Psychologist, vol. 28, no 1, janvier 1973, p. 79.

10Ethical Principles in the Conduct of Research with Human Participants, Washington, American Psychological Association, 1973, p. 19.

11. Philip G. ZIMBARDO, « Experimental social psychology », op. cit., p. 137-138.

12. Parmi ces critiques, citons par exemple H. B. SAVIN, « Professors and psychological researchers : conflicting values in conflicting roles », Cognition, vol. 2, no 1, 1973, p. 147-149.

13. Philip G. ZIMBARDO, « On the ethics of intervention in human psychological research », op. cit.

14. Stanley MILGRAM et John SABINI, « Candid camera », Society, vol. 16, p. 72-75, reproduit in Stanley MILGRAM, The Individual in a Social World, éd. par J. Sabini et M. Silver, New York, McGraw-Hill, 1992 [1977], p. 328.

15. Gina PERRY, Behind the Shock Machine, op. cit., p. 135.

16. Philip G. ZIMBARDO, « Overview of method », août 1971, ST-b11-f03, https://purl.stanford.edu/nm866tk7910, p. 1 ; cf. Philip G. ZIMBARDO, « Method », 27 juillet 1972, ST-b09-f45, https://purl.stanford.edu/kz205ts7717.

17. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 72.

18. Philip G. ZIMBARDO et al., « Reflections on the Stanford prison experiment », op. cit., p. 226-227.

19. Philip G. ZIMBARDO et Craig HANEY, « Social roles, role-playing and education », op. cit., p. 27.

20. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 78.

21. Craig HANEY, « Video tape analysis », non daté, ST-b10-f08, https://purl.stanford.edu/gc938ns7497, p. 1-2.

22. Greg WHITE, « Prison study, remarks », op. cit., p. 2.

23. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming good people into perpetrators of evil », op. cit., p. 17.

24. Philip G. ZIMBARDO et Craig HANEY, « Social roles, role-playing and education », op. cit., p. 27.

25. Basé sur un comptage réalisé à partir de l’ensemble des bandes audio et vidéo, que j’ai récupérées auprès d’un archiviste de Stanford, Geoff Willard, le 7 juillet 2014.

26Cf. par exemple Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 45 ; Philip G. ZIMBARDO, Psychology and Life, op. cit., p. 587 ; Philip G. ZIMBARDO, « Social psychology : what it is, where it came from, and where it is headed », in Viktor SARRIS et Allen PARDUCCI (dir.), Perspectives in Psychological Experimentation. Toward the Year 2000, Hillsdale, Erlbaum Associates, 1984, p. 259 ; Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 202.

27. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 84.

28. Craig HANEY, « Video tape analysis », op. cit., p. 2.

29. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 143.

30Ibid., p. 135.

31. Entretien téléphonique avec Rich Yacco, 30 novembre 2017.

32. Entretien avec S. Sackur, HARDtalk, BBC, 18 avril 2008.

33. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 59.

34. Philip G. ZIMBARDO, « The psychology of power », op. cit., p. 144.

35. Philip G. ZIMBARDO, « Outline of possible discussion and conclusion points », 7 juillet 1972, https://purl.stanford.edu/qy238fn7263, ST-b09-f38, p. 1.

36. Philip G. ZIMBARDO, « Method », op. cit., p. 8.

37. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 85.

38. Philip G. ZIMBARDO, W. Curtis BANKS, Craig HANEY et David JAFFE, « The mind is a formidable jailer : a Pirandellian prison », p. 40.

39. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 203.

40. « AAAS interview transcription », op. cit., p. 6.

41. « Study in evil », Dateline NBC, 14 mai 2004, www.nbcnews.com/id/4980399/ns/dateline_nbc/t/study-evil.

42. Paul BARAN, « Post experimental questionnaire », op. cit., p. 1.

43. « Tape 11 », op. cit., p. 10.

44. Jerry SHUE, « Retrospective diary », op. cit., p. 10.

45. Cité in Sean BRUICH et Scott THOMPSON, « NBC-style logs, day five », op. cit., p. 9.

46. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 90.

47. Philip G. ZIMBARDO, « On the ethics of intervention in human psychological research », op. cit., p. 252.

48. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 59.

49. Philip G. ZIMBARDO, Robert L. JOHNSON et Vivian MCCANN, Psychology. Core Concepts, op. cit., p. 501.

50. Philip G. ZIMBARDO, « Foreword », in Ira CHALEFF, Intelligent Disobedience. Doing Right When What You’re Told to Do Is Wrong, Oakland, Berrett-Koehler, 2015, p. xiv.

51. Illustration de la mise en scène de l’expérience de Milgram par Fred the Oyster, 6 septembre 2014. Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Milgram_experiment_v2.svg Illustration. Adaptation du même schéma pour représenter l’expérience de Zimbardo.

52. Craig HANEY, W. Curtis BANKS et Philip G. ZIMBARDO, « Interpersonal dynamics in a simulated prison », op. cit., p. 90, je souligne.

53. Philip G. ZIMBARDO, « Lucifer effect », in Daniel J. CHRISTIE (dir.), Encyclopedia of Peace Psychology, Hoboken, Wiley-Blackwell, 2010, p. 604.

54. David JAFFE, « A simulated prison », op. cit., p. 14.

55. James L. CLAYTON, « Defense spending : key to California’s growth », Western Political Quarterly, vol. 15, no 2, 1962, p. 281.

56. Marc Jason GILBERT, « Next stop – Silicon Valley : the Cold War, Vietnam, and the making of the California economy », in Charles WOLLENBERG et Marcia EYMANN (dir.), What’s Going On ? California and the Vietnam Era, Berkeley, University of California Press, 2004, p. 24.

57. Entretien d’Albert H. Bowker avec Harriet Nathan, 1991, Regional Oral History Office, The Bancroft Library, University of California, Berkeley, 1995, http://content.cdlib.org/view?docId=hb1p3001qq&doc.view=entire_text, p. 126-127 et 8.

58. James Phinney III BAXTER, Scientists Against Time, Boston, Little, Brown, 1946, p. 456 ; Stuart W. LESLIE, The Cold War and American Science. The Military-Industrial-Academic Complex at MIT and Stanford, New York, Columbia University Press, 1993, p. 45 ; Rebecca S. LOWEN, Creating the Cold War University, op. cit., p. 57.

59. C. Stewart GILLMOR, Fred Terman at Stanford. Building a Discipline, a University, and Silicon Valley, Stanford, Stanford University Press, 2004, p. 268 et 315.

60. Entretien de William R. Rambo avec A. Michal McMahon, 27 novembre 1984, IEEE History Center, http://ethw.org/Oral-History:William_Rambo.

61. C. Stewart GILLMOR, Fred Terman at Stanford, op. cit., p. 349.

62. Hugh Davis GRAHAM et Nancy DIAMOND, The Rise of American Research Universities. Elites and Challengers in the Postwar Era, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1997, p. 47.

63. Cité in C. Stewart GILLMOR, Fred Terman at Stanford, op. cit., p. 348.

64Ibid., p. 349.

65. Roger L. GEIGER, Research and Relevant Knowledge, op. cit., p. 132 ; Hugh Davis GRAHAM et Nancy DIAMOND, The Rise of American Research Universities, op. cit., p. 60.

66. Entretien d’Albert H. Bowker avec Harriet Nathan, 1991, op. cit., 126.

67. « Gordon H. Bower, an oral history », entretien avec Daniel Hartwig, août-septembre 2014, Stanford Historical Society Oral History Program Interviews, Department of Special Collections & University Archives, Stanford University Libraries, https://purl.stanford.edu/tw299ys2132, p. 193-196.

68. J. William FULBRIGHT, « The war and its effects », Congressional Record, 90th Congress, 1re session, 13 décembre 1967, vol. 113, pt. 27, p. 36181-36184, reproduit sous le titre « The war and its effects : the military-industrial-academic complex », in Herbert I. SCHILLER (dir.), Super-State. Readings in the Military-Industrial Complex, Urbana, University of Illinois Press, 1970, p. 171-178.

69. Seymour MELMAN, The Permanent War Economy. American Capitalism in Decline, New York, Simon and Schuster, 1974.

70. Lettre de Frederick Terman à Paul Davis, 29 décembre 1943, citée in Rebecca S. LOWEN, Creating the Cold War University, op. cit., p. 113.

71Ibid., p. 75.

72Ibid., p. 133.

73. « Frederick Emmons Terman », entretien avec A. Norberg, C. Susskind et R. Hahn, The Bancroft Library University of California, Berkeley History of Science and Technology Program, 1984, https://exhibits.stanford.edu/oral-history/catalog/sg324fk4242, p. 118.

74. Stuart W. LESLIE, The Cold War and American Science, op. cit., p. 172.

75. Entretien d’Albert H. Bowker avec Harriet Nathan, 1991, op. cit., p. 143 et 146.

76. « Gordon H. Bower, an oral history », op. cit., p. 243-244.

77. Roger L. GEIGER, Research and Relevant Knowledge, op. cit., p. 123-128.

78Cf. http://facts.stanford.edu/alumni/.

79. « Stanford mourns loss of David Packard », Stanford News Service, 26 mars 1996, http://news.stanford.edu/pr/96/960326packard.html ; « Donors, entrepreneurs leave mark », The Stanford Daily, vol. 216, no 45, 19 novembre 1999, p. 6.

80. « Hewlett-Packard : a brief sketch », brochure interne, février 1978, www.hparchive.com/HP_Employee/HP-A-Brief_Schetch-1978-02.pdf, p. 3.

81. « John B. Ford, an oral history », entretiens avec Raymond Bacchetti, avril et juillet 2014, Stanford Historical Society Oral History Program Interviews, Department of Special Collections & University Archives, Stanford University Libraries, 2014, https://purl.stanford.edu/bk799jn0687, p. 33-34.

82. Albert H. Hastorf, entretiens avec S. Schofield, novembre 2007-novembre 2008, « A Series of Oral History Interviews », Stanford University Libraries, 2008, https://purl.stanford.edu/dp979ny7034, p. 116.

83. Roger L. GEIGER, Research and Relevant Knowledge, op. cit., p. 128.

84. « William M. Chace, an oral history », entretien avec Peter Steinhart, 12 novembre 2015, Stanford Historical Society Oral History Program Interviews, Department of Special Collections & University Archives, Stanford University Libraries, 2015, https://purl.stanford.edu/vp510pt3298, p. 57.

85. Cité dans Stuart W. LESLIE, The Cold War and American Science, op. cit., p. 74.

86. « Frederick Emmons Terman », entretien avec A. Norberg, C. Susskind et R. Hahn, op. cit., p. 124.

87. « William M. Chace, an oral history », op. cit., p. 46-47.

88. « Donald Kennedy, an oral history », entretiens avec Patricia Devaney, mai-juillet 2013, Stanford Historical Society Oral History Program Interviews, Department of Special Collections & University Archives, Stanford University Libraries, 2013, https://purl.stanford.edu/vp170qp6623, p. 128.

89. « Gordon H. Bower, an oral history », op. cit., p. 242.

90. « Walter Mischel », in Gardner LINDZEY et William M. RUNYAN, A History of Psychology in Autobiography, vol. 9, op. cit., p. 244.

91. « Robert R. Sears », entretiens avec Frederic O. Glover, octobre et décembre 1982, Stanford Oral History Project, 1984, https://purl.stanford.edu/cx025pr2107, p. 29.

92. « Eleanor Emmons Maccoby, an oral history », entretien avec M. Lewenstein, 16 février 2011, https://purl.stanford.edu/tr099jg6550, p. 16.

93. Stanley SCHACHTER, « Leon Festinger : 1919-1989. A biographical memoir », in Biographical Memoirs, vol. 64, Washington, The National Academies Press, 1994, p. 103, www.nap.edu/read/4547/chapter/5.

94. Elliot ARONSON, Not By Chance Alone. My Life As a Social Psychologist, New York, Basic Books, 2010, p. 100.

95. « Eleanor Emmons Maccoby, an oral history », op. cit., p. 13 et 16.

96. Par exemple celui-ci du Conseil national pour la recherche (National Research Council) : « NRC Ranking of U.S. Psychology Ph.D. Programs », www.socialpsychology.org/ranking.htm.

97. « Gordon H. Bower, an oral history », op. cit., p. 66.

98. « Robert R. Sears », entretiens avec Frederic O. Glover, op. cit., p. 63.

99. « Eleanor Emmons Maccoby, an oral history », op. cit., p. 44.

100. « Donald Kennedy, an oral history », entretiens avec Patricia Devaney, op. cit., p. 127.

101. « Gordon H. Bower, an oral history », op. cit., p. 249.

102. Philip G. ZIMBARDO, « The journey from the Bronx to Stanford to Abu Ghraib », op. cit., p. 98-99.

103. Entretien par Skype avec Barry Schwartz (qui a été l’assistant de recherche de Zimbardo à NYU en 1966) 9 octobre 2017.

104. Albert H. Hastorf, entretiens avec S. Schofield, op. cit., p. 47-50.

105. Entretien dans Shelley PATNOE, A Narrative History of Experimental Social Psychology, op. cit., p. 158.

106. Philip G. ZIMBARDO, « The journey from the Bronx to Stanford to Abu Ghraib », op. cit., p. 95.

107. Entretien téléphonique avec Gordon Bower le 23 octobre 2017 ; ce fait m’a été confirmé par un ancien étudiant de Zimbardo à NYU, Barry Schwartz, lors d’un entretien par Skype le 9 octobre 2017, et par Lee Ross lors d’un entretien téléphonique le 10 novembre 2017 ; cf. Philip G. ZIMBARDO, Arthur R. COHEN, Matisyohu WEISENBERG, Leonard DWORKIN et Ira FIRESTONE, « Control of pain motivation by cognitive dissonance », Science, vol. 151, no 3707, 1966, p. 217-219.

108. David F. LABAREE, A Perfect Mess. The Unlikely Ascendancy of American Higher Education, Chicago, University of Chicago Press, 2017, p. 149.

109. Philip G. ZIMBARDO et Christina MASLACH (dir.), Psychology for Our Times. Readings, Glenview, Scott, Foresman, 1973 ; Philip G. ZIMBARDO et Allen L. HAMMOND (dir.), Readings on Human Behavior. The Best of Science, Glenview, Scott, Foresman, 1988 ; Philip G. ZIMBARDO et Rose MCDERMOTT (dir.), The Psychology of Mind Control. Readings, Palo Alto, Kinko Press, 1990.

110. Philip G. ZIMBARDO et Richard J. GERRIG, Psychology and Life, Boston, Allyn & Bacon, 2010, 19e éd. La 20édition, parue en 2012 chez le même éditeur, ne porte plus le nom de Zimbardo sur la couverture, mais elle accorde toujours une grande place à l’expérience (p. 451-453) ; cf. aussi David DEMPSEY et Philip G. ZIMBARDO, Psychology & You, op. cit.

111. Par exemple, Karl Alfred MINKE, John G. CARLSON et Philip G. ZIMBARDO, Mastering Psychology and Life. A Student’s Resource Book and Study Guide to Accompany Psychology and Life, Glenview, Scott, Foresman, 1979, 10éd. ; Philip G. ZIMBARDO, Psychology and Life. Instructor’s Resource Book, Glenview, Scott, Foresman, 1988.

112. Philip G. ZIMBARDO, « Vita, Philip G. Zimbardo », 31 novembre 2006, p. 2, en ligne sur son site personnel : www.zimbardo.com.

113. Robert M. ROSENZWEIG et Barbara TURLINGTON, The Research Universities and their Patrons, op. cit., p. 1.

114. « Discovering psychology », PBS, 1990.

115. Philip G. ZIMBARDO, « Curriculum vitae », in « Expert report of Philip G. Zimbardo, PhD », Center for Constitutional Rights, United States District Court for the Eastern District of Virginia Alexandria Division, C.A. No. 08-cv-0827 GBL-JFA, rapport rendu public le 1er février 2013, https://ccrjustice.org/sites/default/files/assets/FINAL%20REDACTED%20Expert% 20Report%20of%20Philip%20G%20Zimbardo%20PhD.pdf, p. 31-32.

116. Kenneth L. HIGBEE et M. Gawain WELLS, « Some research trends in social psychology during the 1960s », American Psychologist, vol. 27, no 10, 1972, p. 964 ; cf. Kenneth J. GERGEN, « Experimentation in social psychology : a reappraisal », European Journal of Social Psychology, vol. 8, 1978, p. 507-527.

117. Henderikus J. STAM, H. Lorraine RADTKE et Ian LUBEK, « Strains in experimental social psychology : a textual analysis of the development of experimentation in social psychology », Journal of the History of the Behavioral Sciences, vol. 36, no 4, 2000, p. 365.

118. Mitchell G. ASH, « Psychology », in Roger E. BACKHOUSE et Philippe FONTAINE (dir.), The History of the Social Sciences since 1945, Cambridge, Cambridge University Press, 2010, p. 21-23.

119. « Eleanor Emmons Maccoby, an oral history », op. cit., p. 24-25.

120. « Robert R. Sears », entretiens avec Frederic O. Glover, op. cit., p. 75.

121. Morton DEUTSCH et Robert M. KRAUSS, Theories in Social Psychology, New York, Basic Books, 1965, p. 12.

122. Entretien téléphonique avec Scott Fraser, 1er juin 2017.

123. Entretien in Shelley PATNOE, A Narrative History of Experimental Social Psychology, op. cit., p. 158.

124. Par exemple James RIDGEWAY, The Closed Corporation. American Universities in Crisis, New York, Random House, 1968 ; Stephen R. GRAUBARD et Geno BALLOTTI (dir.), The Embattled University, New York, George Braziller, 1970 ; Peter CAWS, S. Dillon RIPLEY et Philip C. RITTERBUSH, The Bankruptcy of Academic Policy, Washington, Acropolis Books, 1972.

125. Nevitt SANFORD, « Will psychologists study human problems ? », American Psychologist, vol. 20, no 3, 1965, p. 192-202, reproduit in Duane P. SCHULTZ (dir.), The Science of Psychology. Critical Reflections, New York, Meredith Corporation, 1970, p. 369.

126. Frances F. KORTEN, Stuart W. COOK et John I. LACEY (dir.), Psychology and the Problems of Society, Washington, American Psychological Association, 1970.

127. Par exemple Irwin SILVERMAN, « Crisis in social psychology : the relevance of relevance », American Psychologist, vol. 26, no 6, 1971, p. 583-584 ; pour un écho de ces débats en France, cf. par exemple Jean CHÂTEAU, Le Malaise de la psychologie, Paris, Flammarion, 1972.

128. Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Stanford prison experiment », in John M. LEVINE et Michael A. HOGG (dir.), Encyclopedia of Group Processes and Intergroup Relations, Thousand Oaks, Sage, 2010, p. 839.

129Cf. Phil Brown, Radical Psychology, New York, Harper & Row, 1973.

130Cf. Nona Wilson, « Commercializing mental health issues : entertainment, advertising, and psychological advice », in Scott O. LILIENFELD, Steven Jay LYNN et Jeffrey M. LOHR (dir.), Science and Pseudoscience in Clinical Psychology, New York, Guilford, 2003, p. 425-459 ; Gerald M. ROSEN, « Self-Help or hype ? Comments on psychology’s failure to advance self-care », Professional Psychology. Research and Practice, vol. 24, no 3, 1993, p. 340-345 ; Ellen HERMAN, The Romance of American Psychology, op. cit., p. 257-275.

131Cf. par exemple Philip G. ZIMBARDO et John N. BOYD, The Time Paradox. The New Psychology That Will Change Your Life, New York, Free Press, 2008 ; Philip G. ZIMBARDO et Rosemary K. M. SWORD, Living and Loving Better with Time Perspective Therapy. Healing from the Past, Embracing the Present, Creating an Ideal Future, Jefferson, Exposit Books, 2017.

132. « “The psychology of being imprisoned”, astonishing », News Register, 29 juillet 1971.

133. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 29.

134. Les images qu’il a tournées sont en ligne ici : « Stanford prison experiments : film #1 », https://purl.stanford.edu/wj772kb9417 (on y voit le cameraman barbu et chevelu de Kron TV), là : « Stanford prison experiments : film #2 », https://purl.stanford.edu/sr133mb0333 et là : « Prison #20 », https://purl.stanford.edu/pk326gk3338 (de 12:50 à 23:37).

135. « News release », op. cit.

136. Entretien avec Jim Rowney, 5 juin 2017.

137. E-mails échangés avec Annie Riecken, 1er juillet 2017.

138. Lettre à Philip G. Zimbardo de Robert L. Allen, NBC Educational Enterprises, 13 décembre 1971, ST-b11-f06.

139. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 61-62 et 64.

140. Philip G. ZIMBARDO et Greg WHITE, The Stanford Prison Experiment Slide-Tape Show, op. cit., p. 2.

141Cf. par exemple la liste des personnes et des institutions auxquelles a été prêté le diaporama en 1996 et 1997 : « Slides – Prison study – Loaned & returned 1996 », ST-b13-f28 ; « Slides – Prison study – Loaned, waiting for return 1997 Feb 24 », ST-b13-f27.

142. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 64.

143. Il existe par exemple une version française : « L’expérience de la prison de Stanford : une recherche-simulation sur la psychologie de la détention en prison, menée en août 1971, à l’université Stanford », trad. par Y. Lafrenaye, département de psychologie de l’université du Québec à Montréal, réal. entre 1973 et 1976, ST-b12-f23, 31 p.

144. Lettre de Philip G. Zimbardo à Keith R. Schwartz, 12 février 1973, ST-b13-f05.

145The Zimbardo Experiment, op. cit. ; « Movie script by Mark Silliphant », 1972, AK-b01-f11 ; entretien téléphonique avec Joel Rogosin, 7 octobre 2017.

146. Entretien par Skype le 9 juin 2017 ; « Fox looks to lock up DiCaprio “Prison” Pic », Variety, 4 février 1999, http://variety.com/1999/film/news/fox-looks-to-lock-up-dicaprio-prison-pic-1117491013/.

147. Lettre de Philip G. Zimbardo à Erich Fromm, 11 janvier 1973, ST-b12-f10.

148. Lettre de Philip G. Zimbardo à Daniel Okrent, 10 décembre 1971, ST-b11-f06.

149. Lettre de Philip G. Zimbardo à James Newton, 9 mars 1972, ST-b13-f05.

150. Entretien téléphonique avec Daniel Okrent, 21 juin 2017 ; cf. Philip G. ZIMBARDO, Shyness. What It Is, What To Do About It, Reading, Addison-Wesley, 1977.

151. « An open letter from Phil Zimbardo to Brothers temporarily deprived of their liberty », automne 1974, https://purl.stanford.edu/hh780yc6582, p. 2.

152. Philip G. ZIMBARDO, « Transforming experimental research into advocacy for social change », op. cit., p. 65.

153. SCHIFFRIN André, L’Édition sans éditeurs, trad. par M. Luxembourg, Paris, La Fabrique, 1999, p. 45 sq.

154. « Der Strippenzieher », Der Spiegel, 17 novembre 2014, www.spiegel.de/spiegel/print/d-130335606.html.

155. Philip G. ZIMBARDO, « The banality of evil is matched by the banality of heroism » (2006), in John BROCKMAN (dir.), What Is Your Dangerous Idea ? Today’s Leading Thinkers on the Unthinkable, New York, Harper Perennial, 2007, p. 275-276, www.edge.org/response-detail/10421 ; Philip G. ZIMBARDO, « The situational focus », in John BROCKMAN (dir.), What Are You Optimistic About ? Today’s Leading Thinkers on Why Things Are Good and Getting Better, New York, Harper Perennial, 2009, www.edge.org/responses/what-are-you-optimistic-about ; Philip G. ZIMBARDO, « You can’t be a sweet cucumber in a vinegar barrel » (2005), in John BROCKMAN, The Mind. Leading Scientists Explore the Brain, Memory, Personality, and Happiness, New York, Harper Perennial, 2011, p. 129-146, www.edge.org/3rd_culture/zimbardo05/zimbardo05_index.html ; Philip G. ZIMBARDO, « Time perspective theory », in John BROCKMAN (dir.), This Explains Everything. 150 Deep, Beautiful, and Elegant Theories of How the World Works, New York, Harper Perennial, 2013, www.edge.org/responses/what-is-your-favorite-deep-elegant-or-beautiful-explanation.

156. Philip G. ZIMBARDO, « What do you believe is true even though you cannot prove it ? », 2005, www.edge.org/response-detail/10871 ; « The Heroic Imagination, a talk With Philip Zimbardo », 4 novembre 2007, www.edge.org/conversation/philip_zimbardo-the-heroic-imagination.

157. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. ix.

158. Philip G. ZIMBARDO, « The psychology of evil : the Lucifer effect in action », conférence au Cato Institute, 12 juin 2008, www.youtube.com/watch?v=1uCaAGx_dPY.

159. « Researcher : it’s not bad apples, it’s the barrel », CNN, 21 mai 2004.

160. Christopher GRAVELINE et Michael CLEMENS, The Secrets of Abu Ghraib Revealed. American Soldiers on Trial, Washington, Potomac Books, 2010, p. 179.

161. « The power of the situation. Interview with P. Zimbardo », op. cit., p. 58.

162. https://twitter. com/philzimbardo.

163. Gordon BOWER, « Remarks at Phil Zimbardo’s retirement party », 1er novembre 2003, www.zimbardo.com/downloads/Phils%20Retirement%20Speech.pdf, p. 4.

164. George A. MILLER, « Psychology as a means of promoting human welfare », American Psychologist, vol. 24, no 12, 1969, p. 1071.

165. Howard BURTON, Critical Situations, op. cit., 87-88 %.

166. Philip G. ZIMBARDO, « A conversation with Allen Funt : “Laugh where we must, be candid where we can” », Psychology Today, vol. 19, juin 1985, p. 44.

167. Philip G. ZIMBARDO et Allen FUNT, Candid Camera Classics in Social Psychology. Viewer’s Guide and Instructor’s Manual, New York, McGraw-Hill, 1992. Milgram a confié lui aussi son admiration pour Funt et mille cinq cents épisodes originaux de Caméra cachée ont été annotés par des psychologues de Cornell (Stanley MILGRAM et John SABINI, « Candid camera », op. cit. ; « Cornell Candid Camera Collection/Catalog », Département de psychologie, université Cornell, Ithaca).

168Dr. Phil, saison 9, épisode 37, « When good people do bad things », 25 octobre 2010 ; Dr. Phil, saison 9, épisode 94, « When good people do bad things, Part 2 », 28 janvier 2011.

169. « Public education of psychology : an interview with Philip G. Zimbardo », in Mitchell J. PRINSTEIN et Marcus D. PATTERSON (dir.), The Portable Mentor. Expert Guide to a Successful Career in Psychology, New York, Springer, 2013 [2003], p. 284.

170Cf. « Hey, what if contestants give each other shocks ? », New York Times, 27 août 2000 ; « Finding hope in knowing the universal capacity for evil, a conversation with Claudia Dreifus », New York Times, 3 avril 2007.

171An American Family, réal. Susan et Alan Raymond, PBS, 1973.

172. Sam BRENTON et Reuben COHEN, Shooting People. Adventures in Reality TV, Londres, Verso, 2003, p. 91.

173. Philip G. ZIMBARDO, « La psychologie sociale : une situation, une intrigue et un scénario en quête de la réalité », in Serge MOSCOVICI (dir.), Introduction à la psychologie sociale, trad. par R. Poitou, Paris, Librairie Larousse, 1972, p. 90.

174. Entretien in Shelley PATNOE, A Narrative History of Experimental Social Psychology, op. cit., p. 163 et 165.

175. Entretien téléphonique avec Lee Ross, 10 novembre 2017.

176. « Recollections of a social psychologist’s career : an interview with Dr. Philip Zimbardo », op. cit., p. 15.

177. « The devil inside us all », op. cit.

178. « Public education of psychology : an interview with Philip G. Zimbardo », in Mitchell J. PRINSTEIN et Marcus D. PATTERSON (dir.), The Portable Mentor, op. cit., p. 289.

179. Augustine BRANNIGAN, « The postmodern experiment : science and ontology in experimental social psychology », The British Journal of Sociology, vol. 48, no 4, 1997, p. 607-608.

180. Augustine BRANNIGAN, The Rise and Fall of Social Psychology. The Use and Misuse of the Experimental Method, New York, Aldine de Gruyter, 2004, p. 39.

181. Entretien téléphonique avec Doug Korpi, 6 mars 2018.

182. Philip G. ZIMBARDO, « A passion for psychology : teaching it charismatically, writing about it engagingly, and integrating teaching and research synergistically », in Robert STERNBERG (dir.), Teaching Introductory Psychology. Survival Tips from the Experts, Washington, American Psychological Association, 1997, p. 13.

183. Philip G. ZIMBARDO, « Emperor of the edge, interview with Christina Maslach », Psychology Today, vol. 33, no 5, 2000, p. 34-41, www.psychologytoday.com/articles/200009/emperor-the-edge.

184. « Champions of mental health », psychologytoday. com, 1er mai 2001, www.psychologytoday.com/articles/200105/champions-mental-health ; « Psychology Today-Mental Health Awards 2001 Jun », ST-b17-f56.

185. « Mock prison study still shocking 27 years later », op. cit.

186. « Zimbardo : man behind the myth in front of the man », The Stanford Daily, vol. 182, no 59, 14 janvier 1983, p. 3.

187. Robert ROSENTHAL, « Introduction, methods, results, discussion : the story of a career », in Robert LEVINE et al. (dir.), Journeys in Social Psychology, op. cit., p. 137.

188. Le reportage de Chronolog consacre 9:16 minutes au tour de garde d’Eshleman et 3:04 aux deux autres ; le documentaire de la BBC, Five Steps to Tyranny, y consacre respectivement 1:20 minutes et 0:16 minutes ; The Big Picture sur CBC 2:45 et 1:05 ; The Stanford Prison Experiment sur la BBC 9:42 et 1:30.

189. Entretien par Skype, 14 juin 2017 ; cf. aussi « Invitation to appear on T.V. (ABC), Aaron Kass That’s Incredible, 1980 May 1 », ST-b12-f19.

190. « NBC interviews », ST-b02-f32, https://purl.stanford.edu/jh477zg7277.

191. « NBC interviews », ST-b02-f28, https://purl.stanford.edu/zn267zq1813.

192. « NBC interviews, Larry Goldstein with Philip Zimbardo, Curtis Banks, David Jaffe, Craig Haney, and Greg White », op. cit., face A, 21:40 et 33:00.

193. « NBC interviews », ST-b02-f29, op. cit., face B, 35:05.

194. « Public education of psychology : an interview with Philip G. Zimbardo », in Mitchell J. PRINSTEIN et Marcus D. PATTERSON (dir.), The Portable Mentor, op. cit., p. 284.

195. « Jail experiment too realistic », Oregon Journal, 21 août 1971 ; citation publiée au mot près dans « “Prison” too real », Oakland Tribune, 21 août 1971 ; « Stanford prison simulation too real », Rocky Mountain News, 22 août 1971 ; ou encore « The veneer of civilization », Buffalo Evening News, 30 août 1971.

196. Philip G. ZIMBARDO et Nikita DUNCAN, The Demise of Guys. Why Boys Are Struggling and What We Can Do About It, New York, TED Conferences, 2012.

197. « “Shelf-help” books set to fill publishers’ coffers in 2014 », The Guardian, 28 décembre 2013.

198. Lire le portrait au vitriol de Seligman dans Barbara EHRENREICH, Bright-Sided. How the Relentless Promotion of Positive Thinking Has Undermined America, New York, Metropolitan Books, 2009, p. 147-176.

199. Samuel S. WINEBURG, « The self-fulfillment of the self-fulfilling prophecy : a critical appraisal », Educational Researcher, vol. 16, no 9, 1987, p. 31.

200. Solomon E. ASCH, Social Psychology, New York, Prentice-Hall, 1952, p. 451-457.

201. Ronald FRIEND, Yvonne RAFFERTY et Dana BRAMEL, « A puzzling misinterpretation of the asch “conformity” study », European Journal of Social Psychology, vol. 20, no 1, 1990, p. 29-44.

202. Email de Richard A. Griggs, 4 octobre 2017 ; cf. Richard A. GRIGGS, « The disappearance of independence in textbook coverage of Asch’s social pressure experiments », Teaching of Psychology, vol. 42, no 2, 2015, p. 137-142.

NOTES DU CHAPITRE 9

1. « Revisiting the Stanford prison experiment », op. cit., p. B6.

2. « Dr. Zimbardo’s thoughts on the U.S. presidential election », 18 novembre 2016, http://heroicimagination.org/dr-zimbardos-thoughts-on-the-u-s-presidential-election/.

3. Scott DRURY, Scott A. HUTCHENS, Duane E. SHUTTLESWORTH et Carole L. WHITE, « Philip G. Zimbardo on his career and the Stanford prison experiment’s 40th anniversary », op. cit., p. 169.

4. Parmi une très vaste littérature, je ne signale que deux ouvrages sur le cas français : Antoinette CHAUVENET, Françoise ORLIC et Georges BENGUIGUI, Le Monde des surveillants de prison, Paris, PUF, 1994 ; Gilles CHANTRAINE, Par-delà les murs. Expériences et trajectoires en maison d’arrêt, Paris, Le Monde/PUF, 2004.

5. Philip G. ZIMBARDO, The Lucifer Effect, op. cit., p. 206.

6. Bureau of Justice Statistics, www.bjs.gov.

7. Todd R. CLEAR et Natasha A. FROST, The Punishment Imperative. The Rise and Failure of Mass Incarceration in America, New York, NYU Press, 2013, p. 2.

8. Philip G. ZIMBARDO, « A situationist perspective on the psychology of evil », op. cit., p. 41.

9. Craig HANEY et Philip G. ZIMBARDO, « Stanford prison experiment », in John M. LEVINE et Michael A. HOGG (dir.), Encyclopedia of Group Processes and Intergroup Relations, op. cit., p. 839.

10Ethical Standards of Psychologists, Washington, American Psychological Association, 1953, p. 1, 12 et 13.

11. OPEN SCIENCE COLLABORATION, « Estimating the reproducibility of psychological science », Science, vol. 349, no 6251, 2015, p. 1037.

12. Leslie K. JOHN, George LOEWENSTEIN et Drazen PRELEC, « Measuring the prevalence of questionable research practices with incentives for truth telling », Psychological Science, vol. 23, no 5, 2012, p. 524 ; cf. aussi Chris CHAMBERS, The Seven Deadly Sins of Psychology. A Manifesto for Reforming the Culture of Scientific Practice, Princeton, Princeton University Press, 2017.

13. Par exemple Brian C. MARTINSON, Melissa S. ANDERSON et Raymond DE VRIES, « Scientists behaving badly », Nature, vol. 435, no 7043, juin 2005, p. 737-738, www.nature.com/nature/journal/v435/n7043/full/435737a.html ; Monya BAKER, « 1,500 scientists lift the lid on reproducibility », Nature, vol. 533, no 7604, mai 2016, p. 452-454, www.nature.com/news/1-500-scientists-lift-the-lid-on-reproducibility-1.19970.

14. THE NATIONAL ACADEMIES OF SCIENCES, ENGINEERING, AND MEDICINE, Fostering Integrity in Research, Washington, The National Academies Press, 2017, www.nap.edu/21896.

15. John P. A. IOANNIDIS, « Why most published research findings are false », PLoS Medicine, vol. 2, no 8, 2005, https://doi.org/10.1371/journal. pmed.0020124 ; Ioannidis a monté en 2014, à Stanford, le premier laboratoire spécialisé dans l’« étude des études scientifiques » (dite aussi méta-recherche), le Meta-Research Innovation Center at Stanford (METRICS), https://metrics.stanford.edu.

16. David H. FREEDMAN, « Lies, damned lies, and medical science », The Atlantic, novembre 2010, www.theatlantic.com/magazine/archive/2010/11/lies-damned-lies-and-medical-science/308269.

17. Cité in Ibid.

18. Richard SMITH, « Peer review : a flawed process at the heart of science and journals », Journal of the Royal Society of Medicine, vol. 99, no 4, 2006, p. 178-182.

19. Brian A. NOSEK, Jeffrey R. SPIES et Matt MOTYL, « Scientific utopia : II. Restructuring incentives and practices to promote truth over publishability », Perspectives on Psychological Science, vol. 7, no 6, 2012, p. 616.

20. John P. A. IOANNIDIS et al., « Increasing value and reducing waste in research design, conduct, and analysis », The Lancet, vol. 383, no 9912, 11 janvier 2014, p. 166.

21. Shawn CARRAHER, « Editorial », Journal of Management History, vol. 21, no 4, 2015, www.emeraldinsight.com/doi/full/10.1108/JMH-06-2015-0186.

22. Bruno LATOUR, « Portrait d’un biologiste en capitaliste sauvage », La Clef de Berlin et autres leçons d’un amateur de sciences, Paris, La Découverte, 1993, p. 122-123.

23. Mark WARE et Michael MABE, The STM Report. An Overview of Scientific and Scholarly Journal Publishing, La Haye, International Association of Scientific, Technical and Medical Publishers, mars 2015, 4éd., www.stm-assoc.org/2015_02_20_STM_Report_2015.pdf, p. 27.

24. Paul FEYERABEND, Science in a Free Society, Londres, NLB, 1978, p. 8.

25. Paul FEYERABEND, Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, trad. par B. Jurdant et A. Schlumberger, Paris, Seuil, 1979 [1975], p. 152.

26. Noam CHOMSKY, « Réponses à mes détracteurs parisiens » (1981), in Chomsky, cahier dirigé par J. Bricmont et J. Franck, Paris, L’Herne, 2007, cité in Nathalie HEINICH, Pourquoi Bourdieu, Paris, Gallimard, 2007, p. 70.

27. Christian SMITH, The Sacred Project of American Sociology, Oxford, Oxford University Press, 2014.

28. Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, vol. 1, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 122.

29. Michel FOUCAULT, « La fonction politique de l’intellectuel », Politique Hebdo, 29 novembre-5 décembre 1976, reproduit in Dits et écrits, vol. III, 1976-1979, éd. par D. Defert et F. Ewald, Paris, Gallimard, 1994, p. 112.

30. Jacques BOUVERESSE, Nietzsche contre Foucault. Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir, Marseille, Agone, 2016, p. 9.

31. Laurence R. VEYSEY, The Emergence of the American University, Chicago, University of Chicago Press, 1965, p. 3.

32. Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 130.

33. Jean-Claude PASSERON, Le Raisonnement sociologique. Un espace non poppérien de l’argumentation, Paris, Albin Michel, 2006, p. 40.

34. Raymond SIEVER, « Doing Earth science research during the Cold War », in Noam CHOMSKY et al., The Cold War and the University. Toward an Intellectual History of the Postwar Years, New York, New Press, 1997, p. 147-170.

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