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puceSorcières
Mona CHOLLET




Parution :13/09/2018
Format 205 x 140 mm
Pages : 240
Prix : 18 euros
ISBN : 2-355-22122-7


BONUS 
- Deux interviews de Mona Chollet
- Seenthis - Beauté fatale
- Mots de minuit
- Une interview de Mona Chollet par Hubert Artus (Rue 89)
pointille Sorcières

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Table


REMERCIEMENTS

Merci pour les conseils de lecture, les liens et les coupures de presse, les discussions et les encouragements à Guillaume Barou, Akram Belkaïd, Otto Bruun, Irina Cotseli, Thomas Deltombe, Eleonora Faletti, Sébastien Fontenelle, Alain Gresh, Madmeg, Emmanuelle Maupetit, Daria Michel Scotti, Joyce A. Nashawati, Geneviève Sellier, Maïté Simoncini, Sylvie Tissot et Laélia Véron. Bien évidemment, le résultat m’appartient et ne les engage en rien.

Merci à Serge Halimi, qui m’a accordé un congé sabbatique pour travailler à ce livre.

Toute ma gratitude va à Katia Berger, Dominique Brancher et Frédéric Le Van pour leurs précieuses relectures et la justesse de leurs remarques.

Merci à mon éditeur, Grégoire Chamayou.

Et un merci particulier, une fois de plus, à Thomas Lemahieu.

« Inutile d’adhérer à WITCH. Si vous êtes une femme

et que vous osez regarder à l’intérieur de vous-même,

alors vous êtes une sorcière. »

Manifeste de WITCH
(Women’s International
Terrorist Conspiracy from Hell),
New York, 1968

 

LES HÉRITIÈRES.
INTRODUCTION

Bien sûr, il y a eu celle du Blanche-Neige de Walt Disney, avec ses cheveux gris filasse sous sa capuche noire, son nez crochu orné d’une verrue, son rictus imbécile découvrant une dent unique plantée dans sa mâchoire inférieure, ses sourcils épais au-dessus de ses yeux fous qui accentuaient encore son expression maléfique. Mais la sorcière qui a le plus marqué mon enfance, ce n’est pas elle : c’est Floppy Le Redoux.

Floppy apparaît dans Le Château des enfants volés, un roman jeunesse de l’autrice suédoise Maria Gripe (1923-2007)1 qui se déroule dans une contrée nordique imaginaire. Elle vit dans une maison perchée au sommet d’une colline, abritée sous un très vieux pommier dont la silhouette, visible de loin, se découpe sur le ciel. L’endroit est paisible et beau, mais les habitants du village voisin évitent de s’y aventurer, car autrefois s’y dressait une potence. La nuit, on peut apercevoir une faible lueur à la fenêtre tandis que la vieille femme tisse tout en conversant avec son corbeau, Solon, borgne depuis qu’il a perdu un œil en se penchant sur le Puits-de-la-Sagesse. Plus encore que par les pouvoirs magiques de la sorcière, j’étais impressionnée par l’aura qui émanait d’elle, faite de calme profond, de mystère, de clairvoyance.

La façon dont son apparence était décrite me fascinait. « Elle sortait toujours enveloppée dans une ample cape bleu foncé, dont le large col, claquant au vent, faisait flop-flop autour de sa tête » – d’où le surnom de « Floppy ». « Elle était aussi coiffée d’un drôle de chapeau. Ses bords souples étaient parsemés de fleurs retombant d’une haute calotte violette garnie de papillons. » Ceux qui croisaient son chemin étaient frappés par l’éclat de ses yeux bleus, qui « changeaient continuellement et exerçaient un véritable pouvoir sur les gens ». C’est peut-être bien l’image de Floppy Le Redoux qui m’a préparée à apprécier plus tard, quand je me suis intéressée à la mode, les créations imposantes d’un Yohji Yamamoto, ses vêtements amples, ses chapeaux immenses, sortes de refuges de tissu, aux antipodes du modèle esthétique dominant selon lequel les filles doivent dévoiler le plus de peau et de formes possible2. Restée dans ma mémoire comme un talisman, une ombre bienveillante, Floppy m’avait laissé le souvenir de ce que pouvait être une femme d’envergure.

J’aimais aussi la vie retirée qu’elle menait, et son rapport à la communauté, à la fois distant et impliqué. La colline où s’élève sa maison, écrit Maria Gripe, semble protéger le village « comme s’il était blotti sous son aile ». La sorcière tisse des tapis extraordinaires : « Assise devant son métier, elle méditait tout en travaillant. Ses réflexions concernaient les habitants du village et leur vie. Tant et si bien qu’un beau matin, elle découvrit que, sans s’en douter, elle savait d’avance ce qui leur arrivait. Penchée sur son ouvrage, elle lisait leur avenir dans le dessin qui, tout naturellement, se créait sous ses doigts. » Sa présence dans les rues, si rare et fugitive soit-elle, est un signe d’espoir pour ceux qui la voient passer : elle doit la seconde partie de son surnom – personne ne connaît son véritable nom – au fait qu’elle ne se montre jamais durant l’hiver, et que sa réapparition annonce de façon certaine l’arrivée imminente du printemps, même si ce jour-là le thermomètre marque encore « trente degrés au-dessous de zéro ».

Même les sorcières inquiétantes, celle de Hansel et Gretel ou celle de la rue Mouffetard, ou la babayaga des contes russes, tapie dans son isba juchée sur des pattes de poulet, m’ont toujours inspiré plus d’excitation que de répulsion. Elles fouettaient l’imagination, procuraient des frissons de frayeur délicieuse, donnaient le sens de l’aventure, ouvraient sur un autre monde. Pendant la récréation, à l’école primaire, mes camarades et moi traquions celle qui avait élu domicile derrière les buissons de la cour, obligés de nous en remettre à nous-mêmes face au flegme incompréhensible du corps enseignant. La menace flirtait avec la promesse. On sentait soudain que tout était possible, et peut-être aussi que la joliesse inoffensive, la gentillesse gazouillante n’étaient pas le seul destin féminin envisageable. Sans ce vertige, l’enfance aurait manqué de saveur. Mais, avec Floppy Le Redoux, la sorcière est définitivement devenue pour moi une figure positive. Elle était celle qui avait le dernier mot, qui faisait mordre la poussière aux personnages malfaisants. Elle offrait la jouissance de la revanche sur un adversaire qui vous avait sous-estimée ; un peu comme Fantômette, mais par la force de son esprit plutôt que par ses talents de gymnaste en justaucorps – ce qui m’arrangeait : je détestais le sport. À travers elle m’est venue l’idée qu’être une femme pouvait signifier un pouvoir supplémentaire, alors que jusque-là une impression diffuse me suggérait que c’était plutôt le contraire. Depuis, où que je le rencontre, le mot « sorcière » aimante mon attention, comme s’il annonçait toujours une force qui pouvait être mienne. Quelque chose autour de lui grouille d’énergie. Il renvoie à un savoir au ras du sol, à une force vitale, à une expérience accumulée que le savoir officiel méprise ou réprime. J’aime aussi l’idée d’un art que l’on perfectionne sans relâche tout au long de sa vie, auquel on se consacre et qui protège de tout, ou presque, ne serait-ce que par la passion que l’on y met. La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie.

« UNE VICTIME DES MODERNES ET NON DES ANCIENS »

Il m’a fallu un temps étonnamment long pour mesurer le malentendu que recouvraient la débauche de fantaisie, l’imagerie d’héroïne aux superpouvoirs associées aux sorcières dans les productions culturelles qui m’entouraient. Pour comprendre que, avant de devenir un stimulant pour l’imagination ou un titre honorifique, le mot « sorcière » avait été la pire des marques d’infamie, l’imputation mensongère qui avait valu la torture et la mort à des dizaines de milliers de femmes. Dans la conscience collective, les chasses aux sorcières qui se sont déroulées en Europe, essentiellement aux XVIe et XVIIe siècles, occupent une place étrange. Les procès en sorcellerie reposaient sur des accusations extravagantes – le vol de nuit pour se rendre au sabbat, le pacte et la copulation avec le Diable – qui semblent les avoir entraînés à leur suite dans la sphère de l’irréalité, les arrachant à leur ancrage historique. À nos yeux, quand nous la découvrons aujourd’hui, la première représentation connue d’une femme volant sur un balai, dans la marge du manuscrit de Martin Le Franc Le Champion des dames (1441-1442), a des allures légères et facétieuses ; elle semble surgie d’un film de Tim Burton, du générique de Ma sorcière bien-aimée ou d’une décoration de Halloween. Et pourtant, au moment où elle apparaît, vers 1440, elle annonce des siècles de souffrances. Évoquant l’invention du sabbat, l’historien Guy Bechtel constate : « Ce grand poème idéologique a beaucoup tué3. » Quant aux tortures sexuelles, leur réalité semble s’être dissoute dans l’imagerie sadienne et les émois troubles qu’elle suscite.

En 2016, le Musée Saint-Jean de Bruges a consacré une exposition aux « Sorcières de Bruegel », le maître flamand ayant été le premier peintre à s’emparer de ce thème. Sur un panneau figuraient les noms des dizaines de femmes de la ville brûlées comme sorcières sur la place publique. « Beaucoup d’habitants de Bruges portent toujours ces noms de famille et ignoraient, avant de visiter l’exposition, qu’ils ont peut-être eu une ancêtre accusée de sorcellerie », commentait le directeur du musée4. Il disait cela en souriant, comme si le fait de compter dans son arbre généalogique une innocente massacrée sur la base d’allégations délirantes était une petite anecdote trop sympa à raconter à ses amis. Et l’on s’interroge : de quel autre crime de masse, même ancien, est-il possible de parler ainsi le sourire aux lèvres ?

En anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques désormais considérés comme intolérables, les chasses aux sorcières ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Si elles n’avaient pas eu lieu, nous vivrions probablement dans des sociétés très différentes. Elles nous en disent beaucoup sur les choix qui ont été faits, sur les voies qui ont été privilégiées et celles qui ont été condamnées. Pourtant, nous nous refusons à les regarder en face. Même quand nous acceptons la réalité de cet épisode de l’histoire, nous trouvons des moyens de le tenir à distance. Ainsi, on fait souvent l’erreur de le situer au Moyen Âge, dépeint comme une époque reculée et obscurantiste avec laquelle nous n’aurions plus rien à voir, alors que les grandes chasses se sont déroulées à la Renaissance – elles ont commencé vers 1400 et pris de l’ampleur surtout à partir de 1560. Des exécutions ont encore eu lieu à la fin du XVIIIe siècle, comme celle d’Anna Göldi, décapitée à Glaris, en Suisse, en 1782. La sorcière, écrit Guy Bechtel, « fut une victime des Modernes et non des Anciens5 ».

De même, on met souvent les persécutions sur le compte d’un fanatisme religieux incarné par des inquisiteurs pervers. Or l’Inquisition, avant tout préoccupée des hérétiques, a très peu pourchassé les sorcières ; l’écrasante majorité des condamnations ont été le fait de cours civiles. En matière de sorcellerie, les juges laïcs se sont révélés « plus cruels et plus fanatiques que Rome6 ». La distinction n’a d’ailleurs qu’un sens très relatif dans un monde où il n’existait pas d’en-dehors possible à la croyance religieuse. Même les quelques voix qui s’élevèrent contre les persécutions, comme celle du médecin Jean Wier, qui, en 1563, dénonça un « bain de sang d’innocents », ne remettaient pas en question l’existence du Diable. Quant aux protestants, malgré leur image de plus grande rationalité, ils ont traqué les sorcières avec la même ardeur que les catholiques. Le retour à une lecture littérale de la Bible prôné par la Réforme ne favorisait pas la clémence, au contraire. À Genève, sous Calvin, on exécuta trente-cinq « sorcières », au nom de deux lignes de l’Exode qui disent : « Tu ne laisseras pas vivre la magicienne. » L’intolérance du climat de l’époque, l’orgie sanguinaire des guerres de religion – trois mille protestants tués à Paris à la Saint-Barthélemy, en 1572 – ont nourri la cruauté des deux camps à leur égard.

À vrai dire, c’est précisément parce que les chasses aux sorcières nous parlent de notre monde que nous avons d’excellentes raisons de ne pas les regarder en face. S’y risquer, c’est se confronter au visage le plus désespérant de l’humanité. Elles illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation des discours de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social. Elles illustrent, pour reprendre les mots de Françoise d’Eaubonne, la capacité humaine à « déchaîner un massacre par un raisonnement digne d’un aliéné7 ». La diabolisation des femmes qualifiées de sorcières eut d’ailleurs beaucoup en commun avec l’antisémitisme. On parlait du « sabbat » ou de la « synagogue » des sorcières ; on les soupçonnait, comme les juifs, de conspirer pour détruire la chrétienté et on les représentait, comme eux, avec le nez crochu. En 1618, un greffier qui s’ennuie lors d’une exécution près de Colmar dessine l’accusée dans la marge de son compte rendu : il la représente avec une coiffure traditionnelle juive, « à pendeloques, entourée d’étoiles de David8 ».

Comme souvent, la désignation du bouc émissaire, loin d’être le fait d’une populace grossière, est venue d’en haut, des classes cultivées. La naissance du mythe de la sorcière coïncide à peu près avec celle – en 1454 – de l’imprimerie, qui y a joué un rôle essentiel. Bechtel parle d’une « opération médiatique » qui « utilisa tous les vecteurs d’information de l’époque » : « les livres pour ceux qui lisaient, les sermons pour les autres, pour tous grandes quantités de représentations ». Œuvre de deux inquisiteurs, l’Alsacien Henri Institoris (ou Heinrich Krämer) et le Bâlois Jakob Sprenger, Le Marteau des sorcières (Malleus maleficarum), publié en 1487, a pu être comparé à Mein Kampf d’Adolf Hitler. Réédité une quinzaine de fois, il fut diffusé à trente mille exemplaires dans toute l’Europe durant les grandes chasses : « Pendant ce temps de feu, dans tous les procès, les juges vont s’en servir. Ils vont poser les questions du Malleus et entendre les réponses du Malleus9. » De quoi battre en brèche notre vision un brin idéalisée des premiers usages de l’imprimerie… Accréditant l’idée d’une menace imminente qui exige l’emploi de moyens exceptionnels, Le Marteau des sorcières entretient une hallucination collective. Son succès fait naître d’autres vocations de démonologues, qui nourrissent un véritable filon éditorial. Les auteurs de ces ouvrages – tel le philosophe français Jean Bodin (1530-1596) –, qui y apparaissent comme des fous furieux, étaient par ailleurs des érudits et des hommes de grand renom, souligne Bechtel : « Quel contraste avec la crédulité, la brutalité dont ils firent tous preuve dans leurs exposés démonologiques. »

ÉLIMINER LES TÊTES FÉMININES QUI DÉPASSENT

On ressort glacé de ces récits, et encore davantage quand on est une femme. Certes, de nombreux hommes ont été exécutés pour sorcellerie ; mais la misogynie a été au cœur des persécutions. « Les sorciers sont peu de chose », assure le Malleus maleficarum. Ses auteurs estiment que s’il n’y avait pas la « malice » des femmes, « même en ne disant rien des sorcières, le monde serait libéré d’innombrables périls ». Faibles de corps et d’esprit, animées par un insatiable désir de luxure, elles sont censées faire des proies faciles pour le Diable. Dans les procès, elles ont représenté en moyenne 80 % des accusés et 85 % des condamnés10. Elles étaient aussi plus démunies face à la machine judiciaire : en France, les hommes comptaient pour 20 % des accusés, mais ils furent à l’origine de 50 % des procédures en appel auprès du Parlement. Alors qu’auparavant les tribunaux refusaient leur témoignage, les Européennes n’accédèrent au statut de sujets à part entière aux yeux de la loi que pour être accusées en masse de sorcellerie11. La campagne menée entre 1587 et 1593 dans vingt-deux villages des environs de Trèves, en Allemagne – lieu d’apparition et épicentre, avec la Suisse, des chasses aux sorcières –, fut si féroce que, dans deux d’entre eux, elle ne laissa plus qu’une femme encore en vie ; en tout, on en avait brûlé 368. Des lignées féminines entières furent éliminées : les charges contre Magdelaine Denas, brûlée dans le Cambrésis en 1670, à l’âge de soixante-dix-sept ans, n’étaient pas très claires, mais on avait déjà exécuté sa tante, sa mère et sa fille, et on pensait que la sorcellerie était héréditaire12.

Les accusations ont longtemps épargné les classes supérieures et, quand elles ont fini par les atteindre à leur tour, les procès se sont rapidement éteints. Auparavant, les ennemis politiques de certains notables dénonçaient parfois comme sorcières les filles ou les épouses de ces derniers, parce que c’était plus facile que de s’en prendre directement à eux ; mais, dans leur grande majorité, les victimes appartenaient aux classes populaires. Elles se retrouvaient aux mains d’institutions entièrement masculines : interrogateurs, prêtres ou pasteurs, tortionnaires, gardiens, juges, bourreaux. On imagine leur panique et leur détresse, d’autant plus qu’elles affrontaient en général cette épreuve dans une solitude totale. Les hommes de leur famille prenaient rarement leur défense, quand ils ne se joignaient pas aux accusateurs. Pour certains, cette retenue s’expliquait par la peur, puisque la plupart des hommes accusés l’étaient en tant que proches de « sorcières ». D’autres profitèrent du climat de suspicion généralisée « pour se débarrasser d’épouses ou d’amantes encombrantes, ou pour empêcher la vengeance de celles qu’ils avaient séduites ou violées », relate Silvia Federici, pour qui « ces années de terreur et de propagande semèrent les graines d’une aliénation psychologique profonde des hommes envers les femmes »13.

Certaines accusées étaient à la fois des magiciennes et des guérisseuses ; un mélange déconcertant à nos yeux, mais qui allait de soi à l’époque. Elles jetaient ou levaient des sorts, fournissaient des philtres et des potions, mais elles soignaient aussi les malades et les blessés, ou aidaient les femmes à accoucher. Elles représentaient le seul recours vers lequel le peuple pouvait se tourner et avaient toujours été des membres respectés de la communauté, jusqu’à ce qu’on assimile leurs activités à des agissements diaboliques. Plus largement, cependant, toute tête féminine qui dépassait pouvait susciter des vocations de chasseur de sorcières. Répondre à un voisin, parler haut, avoir un fort caractère ou une sexualité un peu trop libre, être une gêneuse d’une quelconque manière suffisait à vous mettre en danger. Dans une logique familière aux femmes de toutes les époques, chaque comportement et son contraire pouvaient se retourner contre vous : il était suspect de manquer la messe trop souvent, mais il était suspect aussi de ne jamais la manquer ; suspect de se réunir régulièrement avec des amies, mais aussi de mener une vie trop solitaire14… L’épreuve du bain le résume bien. La femme était jetée à l’eau : si elle coulait, elle était innocente ; si elle flottait, elle était une sorcière et devait donc être exécutée. On retrouve également beaucoup le mécanisme du « refus d’aumône » : les riches qui dédaignaient la main tendue d’une mendiante et qui, ensuite, tombaient malades ou souffraient d’une infortune quelconque s’empressaient de l’accuser de leur avoir jeté un sort, transférant ainsi sur elle un obscur sentiment de culpabilité. Dans d’autres cas, on rencontre la logique du bouc émissaire sous sa forme la plus pure : « Des navires sont en difficulté sur la mer ? Digna Robert, en Belgique, est saisie, brûlée, exposée sur une roue (1565). Un moulin près de Bordeaux ne fonctionne plus ? On prétend que Jeanne Noals, dite Gache, l’a “chevillé” (1619)15. » Qu’importe s’il s’agissait de femmes parfaitement inoffensives : leurs concitoyens étaient persuadés qu’elles détenaient un pouvoir de nuire sans limite. Dans La Tempête de Shakespeare (1611), il est dit de l’esclave Caliban que sa mère « était une puissante sorcière », et François Guizot précisait à ce sujet dans sa traduction de 1864 : « Dans toutes les anciennes accusations de sorcellerie en Angleterre, on trouve constamment l’épithète strong (“forte”, “puissante”) associée au mot witch (“sorcière”), comme une qualification spéciale et augmentative. Les tribunaux furent obligés de décider, contre l’opinion populaire, que le mot strong n’ajoutait rien à l’accusation. »

Avoir un corps de femme pouvait suffire à faire de vous une suspecte. Après leur arrestation, les accusées étaient dénudées, rasées et livrées à un « piqueur », qui recherchait minutieusement la marque du Diable, à la surface comme à l’intérieur de leur corps, en y enfonçant des aiguilles. N’importe quelle tache, cicatrice ou irrégularité pouvait faire office de preuve et on comprend que les femmes âgées aient été confondues en masse. Cette marque était censée rester insensible à la douleur ; or beaucoup de prisonnières étaient si choquées par ce viol de leur pudeur – par ce viol tout court – qu’elles s’évanouissaient à moitié et ne réagissaient donc pas aux piqûres. En Écosse, des « piqueurs » passaient même dans les villages et les villes en proposant de démasquer les sorcières qui se dissimulaient parmi leurs habitantes. En 1649, la ville anglaise de Newcastle-upon-Tyne engagea l’un d’eux en lui promettant vingt shillings par condamnée. Trente femmes furent amenées à la mairie et déshabillées. La plupart – quelle surprise – furent déclarées coupables16.

« Comme lorsque je lis le journal, j’en ai appris davantage que je ne l’aurais souhaité sur la cruauté humaine », avoue Anne L. Barstow dans l’introduction à son étude des chasses aux sorcières européennes17. Et, en effet, le récit des tortures est insoutenable : le corps désarticulé par l’estrapade, brûlé par des sièges en métal chauffé à blanc, les os des jambes brisés par les brodequins. Les démonologues recommandent de ne pas se laisser émouvoir par les larmes, attribuées à une ruse diabolique et forcément feintes. Les chasseurs de sorcières se montrent à la fois obsédés et terrifiés par la sexualité féminine. Les interrogateurs demandent inlassablement aux accusées « comment était le pénis du Diable ». Le Marteau des sorcières affirme qu’elles ont le pouvoir de faire disparaître les sexes masculins et qu’elles en conservent des collections entières dans des boîtes ou dans des nids d’oiseau où ils frétillent désespérément (on n’en a cependant jamais retrouvé). Par sa forme phallique, le balai qu’elles chevauchent, en plus d’être un symbole ménager détourné, témoigne de leur liberté sexuelle. Le sabbat est vu comme le lieu d’une sexualité débridée, hors de contrôle. Les tortionnaires jouissent de la domination absolue qu’ils exercent sur les prisonnières ; ils peuvent donner libre cours à leur voyeurisme et leur sadisme sexuel. S’y ajoutent les viols par les gardiens : lorsqu’une détenue est retrouvée étranglée dans son cachot, on dit que le Diable est venu reprendre sa servante. Beaucoup de condamnées, au moment de leur exécution, ne peuvent même plus tenir debout. Mais, même si elles sont soulagées d’en finir, il leur reste à affronter une mort atroce. Le démonologue Henry Boguet relate la fin de Clauda Jam-Guillaume, qui trouve par trois fois la force de s’échapper du bûcher. Le bourreau n’avait pas respecté sa promesse de l’étrangler avant que les flammes ne l’atteignent. Elle l’oblige ainsi à tenir parole : la troisième fois, il l’assomme, de sorte qu’elle meurt inconsciente18.

UNE HISTOIRE NIÉE OU DÉRÉALISÉE

De tout cela, il paraît difficile de ne pas déduire que les chasses aux sorcières ont été une guerre contre les femmes. Et pourtant… Spécialiste des procès en sorcellerie en Nouvelle-Angleterre, Carol F. Karlsen déplore que son « approche en termes de genre ait été ignorée, banalisée ou indirectement contestée » dans les nombreuses publications, savantes ou généralistes, auxquelles a donné lieu, en 1992, le 300anniversaire de l’affaire des sorcières de Salem19. Anne L. Barstow juge « aussi extraordinaire que ces événements eux-mêmes » l’obstination mise par les historiens à nier que les chasses aux sorcières furent une « explosion de misogynie »20. Elle cite les étonnantes contorsions auxquelles doivent parfois se livrer ses confrères – ou ses consœurs – pour contredire les conclusions qui se dégagent de leurs propres recherches. Guy Bechtel en offre d’ailleurs lui-même une illustration quand, après avoir détaillé la « diabolisation de la femme » qui précéda les chasses aux sorcières, il interroge : « Est-ce à dire que l’antiféminisme explique les bûchers ? » et répond, péremptoire : « Certainement pas. » Il invoque à l’appui de cette conclusion des arguments plutôt faibles : d’abord, « on brûla aussi des hommes » et, ensuite, « l’antiféminisme – qui se développa à la fin du XIIIe siècle – précède d’assez loin le temps des bûchers ». Or, si certains hommes ont été perdus par les dénonciations de femmes « possédées », comme dans les affaires célèbres de Loudun et de Louviers, la plupart n’étaient accusés de sorcellerie, on l’a dit, que par association avec des femmes, ou alors de façon secondaire, ce crime s’ajoutant à d’autres chefs d’accusation. Quant au fait que l’antiféminisme venait de loin, on pourrait y voir au contraire une confirmation du rôle décisif qu’il joua ici. Des siècles de haine et d’obscurantisme semblent avoir culminé dans ce déchaînement de violence, né d’une peur devant la place grandissante que les femmes occupaient alors dans l’espace social21.

Jean Delumeau voit dans le De planctu ecclesiae d’Alvaro Pelayo, rédigé vers 1330 à la demande de Jean XXII, le « document majeur de l’hostilité cléricale à la femme », un « appel à la guerre sainte contre l’alliée du Diable » et le précurseur du Malleus maleficarum. Le franciscain espagnol y affirme notamment que les femmes, « sous un extérieur d’humilité, cachent un tempérament orgueilleux et incorrigible, en quoi elles ressemblent aux Juifs »22. Dès la fin du Moyen Âge, affirme Bechtel, « même les ouvrages les plus laïcs sont empreints de misogynie23 ». En la matière, les pères de l’Église et leurs successeurs prolongeaient d’ailleurs les traditions grecque et romaine. Avant qu’Ève mange le fruit défendu, Pandore, dans la mythologie grecque, avait ouvert l’urne contenant tous les maux de l’humanité. Le christianisme naissant emprunta beaucoup au stoïcisme, déjà ennemi des plaisirs et donc des femmes. « Aucun groupe au monde ne fut jamais si longtemps et si durement insulté », estime Bechtel. À lire cette littérature, on se dit que cette rhétorique devait inévitablement produire un jour ou l’autre une forme de passage à l’acte à grande échelle. En 1593, un pasteur allemand un peu plus pacifique que les autres s’alarme de ces « petites brochures qui colportent en tous lieux l’injure contre les femmes » et dont la lecture « sert de passe-temps aux oisifs » ; « et l’homme du peuple, à force d’entendre et de lire ces choses, est exaspéré contre les femmes, et quand il apprend que l’une d’elles est condamnée à périr sur le bûcher, il s’écrie : “C’est bien fait !” ».

« Hystériques », « pauvres femmes » : Anne L. Barstow souligne également la condescendance dont font preuve beaucoup d’historiens à l’égard des victimes des chasses aux sorcières. Colette Arnould trouve la même attitude chez Voltaire, qui écrivait à propos de la sorcellerie : « Seule l’action de la philosophie a guéri de cette abominable chimère et a appris aux hommes qu’il ne faut pas brûler les imbéciles. » Or, objecte-t-elle, « les imbéciles avaient d’abord été les juges, et ils avaient si bien fait que cette imbécillité-là était devenue contagieuse »24. On retrouve aussi le réflexe de blâmer les victimes : étudiant les chasses dans le sud de l’Allemagne, l’éminent professeur américain Erik Midelfort observe que les femmes « semblaient provoquer une intense misogynie à l’époque » et préconise d’étudier « pourquoi ce groupe se plaçait en situation de bouc émissaire »25. Carol F. Karlsen conteste le portrait souvent dressé des accusées en Nouvelle-Angleterre, qui, en évoquant leur « mauvais caractère » ou leur « personnalité déviante », épouse le point de vue des accusateurs : elle y voit une manifestation de la « tendance profondément enracinée dans notre société à rendre les femmes responsables de la violence qui leur est infligée »26. Peut-être ce mépris et ces préjugés signifient-ils simplement que, même s’ils ne les approuvent pas, même s’ils en perçoivent l’horreur, ceux qui prennent les chasses aux sorcières pour objet d’étude historique restent malgré tout, comme l’était Voltaire, des produits du monde qui a chassé les sorcières. Peut-être faut-il en déduire que le travail nécessaire pour exposer la façon dont cet épisode a transformé les sociétés européennes n’en est encore qu’à ses balbutiements.

Son bilan en vies humaines reste très discuté et ne sera probablement jamais établi avec certitude. Dans les années 1970, on évoquait un million de victimes, voire bien plus. Aujourd’hui, on parle plutôt de cinquante ou cent mille27. N’y sont pas incluses celles qui ont été lynchées, ni celles qui se sont suicidées ou qui sont mortes en prison – soit des suites de la torture, soit en raison de leurs conditions de détention sordides. D’autres, sans perdre la vie, ont été bannies, ou ont vu leur réputation et celle de leur famille ruinées. Mais toutes les femmes, même celles qui n’ont jamais été accusées, ont subi les effets de la chasse aux sorcières. La mise en scène publique des supplices, puissant instrument de terreur et de discipline collective, leur intimait de se montrer discrètes, dociles, soumises, de ne pas faire de vagues. En outre, elles ont dû acquérir d’une manière ou d’une autre la conviction qu’elles incarnaient le mal ; elles ont dû se persuader de leur culpabilité et de leur noirceur fondamentales.

C’en était fini de la sous-culture féminine vivace et solidaire du Moyen Âge, constate Anne L. Barstow. Pour elle, la montée de l’individualisme – au sens d’un repli sur soi et d’une focalisation sur ses seuls intérêts – au cours de la période qui suit doit être, dans le cas des femmes, largement attribuée à la peur28. Il y avait de quoi se sentir incitée à faire profil bas, comme en témoignent certaines affaires. En 1679, à Marchiennes, Péronne Goguillon échappe de peu à une tentative de viol par quatre soldats ivres qui, pour la laisser tranquille, lui extorquent la promesse de leur verser de l’argent. En les dénonçant, son mari attire l’attention sur la mauvaise réputation antérieure de sa femme : elle est brûlée comme sorcière29. De même, dans le cas d’Anna Göldi, son biographe, le journaliste suisse Walter Hauser, a retrouvé la trace d’une plainte pour harcèlement sexuel qu’elle avait déposée contre le médecin qui l’employait comme domestique. Celui-ci l’avait alors accusée de sorcellerie pour allumer un contre-feu30.

DU MAGICIEN D’OZ À STARHAWK

En s’emparant de l’histoire des femmes accusées de sorcellerie, les féministes occidentales ont à la fois perpétué leur subversion – qu’elle ait été délibérée ou pas – et revendiqué, par défi, la puissance terrifiante que leur prêtaient les juges. « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler », dit un slogan célèbre ; ou, en Italie, dans les années 1970 : « Tremblez, tremblez, les sorcières sont revenues ! » (Tremate, tremate, le streghe son tornate !). Elles ont aussi réclamé justice, en luttant contre le traitement léger et édulcoré de cette histoire. En 1985, la ville allemande de Gelnhausen a transformé en attraction touristique sa « Tour aux sorcières », la bâtisse où les accusées de sorcellerie avaient autrefois été emmurées vivantes. Le matin de l’ouverture au public, des manifestantes vêtues de blanc ont défilé autour de l’édifice en arborant des panneaux où figuraient les noms des victimes31. Ces efforts de sensibilisation, d’où qu’ils viennent, ont parfois payé : en 2008, le canton de Glaris a officiellement réhabilité Anna Göldi, grâce à l’obstination de son biographe, et lui a consacré un musée32. Fribourg, Cologne et Nieuport, en Belgique, ont suivi. La Norvège a inauguré en 2013 le mémorial de Steilneset, fruit d’une collaboration entre l’architecte Peter Zumthor et l’artiste Louise Bourgeois, qui rend hommage, à l’endroit même où elles furent brûlées, aux quatre-vingt-onze personnes exécutées dans le comté septentrional de Finnmark33.

La première féministe à exhumer l’histoire des sorcières et à revendiquer elle-même ce titre a été l’Américaine Matilda Joslyn Gage (1826-1898), qui militait pour le droit de vote des femmes, mais aussi pour les droits des Amérindiens et l’abolition de l’esclavage – elle fut condamnée pour avoir aidé des esclaves à s’enfuir. Dans Femme, Église et État, en 1893, elle livra une lecture féministe des chasses aux sorcières : « Quand, au lieu de “sorcières”, on choisit de lire “femmes”, on gagne une meilleure compréhension des cruautés infligées par l’Église à cette portion de l’humanité34. » Elle a inspiré le personnage de Glinda dans Le Magicien d’Oz, écrit par Lyman Frank Baum, dont elle était la belle-mère. En adaptant ce roman au cinéma, en 1939, Victor Fleming a donné naissance à la première « bonne sorcière » de la culture populaire35.

Puis, en 1968, le jour de Halloween, à New York, surgit le mouvement Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell (WITCH), dont les membres défilèrent dans Wall Street et dansèrent la sarabande, main dans la main, vêtus de capes noires, devant la Bourse. « Les yeux fermés, la tête baissée, les femmes entonnèrent un chant berbère (sacré aux yeux des sorcières algériennes) et proclamèrent l’effondrement imminent de diverses actions. Quelques heures plus tard, le marché clôtura en baisse d’un point et demi, et le lendemain, il chuta de cinq points », racontait quelques années plus tard l’une d’entre elles, Robin Morgan36. Elle soulignait toutefois leur ignorance totale, à l’époque, de l’histoire des sorcières : « À la Bourse, nous avons demandé une entrevue avec Satan, notre supérieur – un faux pas qui, avec le recul, me consterne : c’est l’Église catholique qui a inventé Satan et qui a ensuite accusé les sorcières d’être satanistes. Nous avons mordu à l’hameçon patriarcal sur ce sujet, et sur tant d’autres. Nous étions complètement stupides. Mais nous étions stupides avec du style37. » C’est vrai : les photos de l’événement en témoignent. En France, le féminisme de la deuxième vague a notamment vu la création de la revue Sorcières, publiée à Paris entre 1976 et 1981 sous la direction de Xavière Gauthier et à laquelle collaborèrent Hélène Cixous, Marguerite Duras, Luce Irigaray, Julia Kristeva, Nancy Huston ou encore Annie Leclerc38. Il faut aussi mentionner la très belle chanson d’Anne Sylvestre, qui, en plus de ses comptines pour enfants, est l’autrice d’un important répertoire féministe : Une sorcière comme les autres, écrite en 197539.

En 1979 paraissait aux États-Unis The Spiral Dance, le premier livre de Starhawk. Il allait devenir un ouvrage de référence sur le culte néopaïen de la déesse. Le nom de la sorcière californienne – née Miriam Simos en 1951 – n’arriva cependant aux oreilles européennes qu’en 1999, lors de la participation remarquée de Starhawk et de ses amis aux manifestations contre la réunion de l’Organisation mondiale du commerce à Seattle, qui marquèrent la naissance de l’altermondialisme. En 2003, l’éditeur Philippe Pignarre et la philosophe Isabelle Stengers publiaient la première traduction française d’un de ses livres : Femmes, magie et politique, qui date de 198240. En signalant sur une liste de discussion l’article que je lui avais consacré, je me rappelle avoir déchaîné les sarcasmes furieux d’un autre abonné, un auteur de romans policiers qui n’avait pas eu de mots assez durs pour me dire l’accablement dans lequel le plongeait la notion de « sorcellerie néopaïenne ». Une quinzaine d’années plus tard, son opinion n’a pas forcément changé, mais la référence a beaucoup perdu de son incongruité. Aujourd’hui, les sorcières sont partout. Aux États-Unis, elles prennent part au mouvement Black Lives Matter (« Les vies des Noirs comptent », contre les meurtres racistes commis par la police), jettent des sorts à Donald Trump, protestent contre les suprémacistes blancs ou contre la remise en question du droit à l’avortement. À Portland (Oregon) et ailleurs, des groupes ressuscitent WITCH. En France, en 2015, Isabelle Cambourakis a baptisé « Sorcières » la collection féministe qu’elle a créée au sein de la maison d’édition familiale. Elle a commencé par y republier Femmes, magie et politique, qui a rencontré beaucoup plus d’écho que la première fois41 – d’autant plus que venait de paraître la traduction française de Caliban et la sorcière de Silvia Federici. Et lors des manifestations de septembre 2017 contre la casse du code du travail est apparu, à Paris et à Toulouse, un Witch Bloc féministe et anarchiste qui a défilé avec des chapeaux pointus et une banderole « Macron au chaudron ».

Les misogynes se montrent eux aussi, comme autrefois, obsédés par la figure de la sorcière. « Le féminisme encourage les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes », tonnait déjà en 1992 le télévangéliste américain Pat Robertson dans une tirade restée célèbre (suscitant chez beaucoup cette réaction : « Où est-ce qu’on s’inscrit ? »). Durant la campagne présidentielle de 2016 aux États-Unis, la haine manifestée à l’égard de Hillary Clinton a dépassé de très loin les critiques, même les plus virulentes, que l’on pouvait légitimement lui adresser. La candidate démocrate a été associée au « Mal » et abondamment comparée à une sorcière, c’est-à-dire attaquée en tant que femme, et non en tant que dirigeante politique. Après sa défaite, certains ont exhumé sur YouTube la chanson qui salue la mort de la Méchante Sorcière de l’Est dans Le Magicien d’Oz : Ding Dong, the Witch Is Dead (« Ding dong, la sorcière est morte ») – une ritournelle qui avait déjà resurgi lors de la disparition de Margaret Thatcher en 2013. Cette référence a été brandie non seulement par les électeurs de Donald Trump, mais aussi par certains partisans du rival de Hillary Clinton à la primaire. Sur le site officiel de Bernie Sanders, l’un d’eux a annoncé une collecte de fonds sous l’intitulé Bern the Witch (un jeu de mots avec Burn the Witch, « Brûlez la sorcière », avec « Bern » comme « Bernie » au lieu de burn) ; une annonce que l’équipe de campagne du sénateur du Vermont a retirée dès qu’elle lui a été signalée42. Dans la série des plaisanteries pénibles, l’éditorialiste conservateur Rush Limbaugh a assené : She’s a witch with a capital B (« C’est une sorcière avec un P majuscule ») – il ignorait sans doute qu’au XVIIe siècle un protagoniste de l’affaire de Salem, dans le Massachusetts, avait déjà exploité cette consonance en traitant l’une des accusatrices, sa servante Sarah Churchill, de bitch witch (« pute sorcière »)43. En réaction sont apparus chez les électrices démocrates des badges « Les sorcières pour Hillary » ou « Les harpies pour Hillary »44.

Un tournant notable s’est produit ces dernières années dans la façon dont les féministes françaises appréhendent la figure de la sorcière. Dans leur présentation de Femmes, magie et politique, en 2003, les éditeurs écrivaient : « En France, ceux qui font de la politique ont pris l’habitude de se méfier de tout ce qui relève de la spiritualité, qu’ils ont vite fait de taxer d’être d’extrême droite. Magie et politique ne font pas bon ménage et si des femmes décident de s’appeler sorcières, c’est en se débarrassant de ce qu’elles considèrent comme des superstitions et de vieilles croyances, en ne retenant que la persécution dont elles furent victimes de la part des pouvoirs patriarcaux. » Ce constat n’est plus aussi vrai aujourd’hui. En France comme aux États-Unis, de jeunes féministes, mais aussi des hommes gays et des trans, revendiquent tranquillement le recours à la magie. Entre l’été 2017 et le printemps 2018, la journaliste et autrice Jack Parker a édité Witch, Please, la « newsletter des sorcières modernes », qui comptait plusieurs milliers d’abonnés. Elle y diffusait des photos de son autel et de ses grimoires personnels, des interviews d’autres sorcières, ainsi que des conseils de rituels en lien avec la position des astres et les phases de la lune.

Ces nouvelles adeptes ne suivent aucune liturgie commune : « La sorcellerie étant une pratique, elle n’a pas besoin d’être accompagnée d’un culte religieux, mais peut parfaitement se combiner à lui, explique Mæl, une sorcière française. Il n’y a pas ici d’incompatibilité fondamentale. On trouve ainsi des sorcières des grandes religions monothéistes (chrétiennes, musulmanes, juives), des sorcières athées, des sorcières agnostiques, mais aussi des sorcières des religions païennes et néopaïennes (polythéistes, wiccanes, hellénistes, etc.)45. » Starhawk – qui s’inscrit pour sa part dans le cadre très vaste de la Wicca, la religion néopaïenne – prône elle aussi l’invention de rituels en fonction des besoins. Elle raconte par exemple comment est né celui par lequel elle et ses amies fêtent le solstice d’hiver, en allumant un grand feu sur la plage puis en plongeant dans les vagues de l’océan, bras levés, avec des chants et des vociférations de jubilation : « Au cours d’un des premiers solstices que nous avons célébrés, nous sommes allées sur la plage regarder le soleil se coucher avant notre rituel du soir. Une femme a dit : “Enlevons nos vêtements et sautons dans l’eau ! Allez, chiche !” Je me rappelle lui avoir répondu : “Tu es folle”, mais nous l’avons fait quand même. Après quelques années, nous avons eu l’idée d’allumer un feu, histoire de conjurer l’hypothermie, et ainsi une tradition est née. (Faites quelque chose une fois, c’est une expérience. Faites-le deux fois, c’est une tradition.)46 »

LA VISITEUSE DU CRÉPUSCULE

Comment expliquer cette vogue inédite ? Celles et ceux qui pratiquent la sorcellerie ont grandi avec Harry Potter, mais aussi avec les séries Charmed – dont les héroïnes sont trois sœurs sorcières – et Buffy contre les vampires – où Willow, d’abord lycéenne timide et effacée, devient une puissante sorcière –, ce qui peut avoir joué un rôle. La magie apparaît paradoxalement comme un recours très pragmatique, un sursaut vital, une manière de s’ancrer dans le monde et dans sa vie à une époque où tout semble se liguer pour vous précariser et vous affaiblir. Dans sa newsletter du 16 juillet 2017, Jack Parker refusait de trancher la question « effet placebo ou vraie magie ancestrale » : « L’important, c’est que ça marche et que ça nous fasse du bien, non ? […] On est toujours en train de chercher le sens de la vie, celui de notre existence, et pourquoi et comment et où vais-je et que suis-je et que vais-je devenir, alors si on peut s’accrocher à deux-trois trucs qui nous rassurent et qu’on a l’impression de maîtriser en cours de route, pourquoi cracher dans la soupe ? » Sans avoir de pratique de la magie au sens littéral, je retrouve là quelque chose que j’ai défendu en plaidant, ailleurs47, pour le temps à soi, le retrait régulier du monde, l’abandon confiant aux pouvoirs de l’imaginaire et de la rêverie. Avec son insistance sur la pensée positive et ses invitations à « découvrir sa déesse intérieure », la vogue de la sorcellerie forme aussi un sous-genre à part entière dans le vaste filon du développement personnel. Une mince ligne de crête sépare ce développement personnel – fortement mêlé de spiritualité – du féminisme et de l’empowerment politique, qui impliquent la critique des systèmes d’oppression ; mais, sur cette ligne de crête, il se passe des choses tout à fait dignes d’intérêt.

Peut-être aussi la catastrophe écologique, de plus en plus visible, a-t-elle diminué le prestige et le pouvoir d’intimidation de la société technicienne, levant les inhibitions à s’affirmer sorcière. Quand un système d’appréhension du monde qui se présente comme suprêmement rationnel aboutit à détruire le milieu vital de l’humanité, on peut être amené à remettre en question ce qu’on avait pris l’habitude de ranger dans les catégories du rationnel et de l’irrationnel. De fait, la vision mécaniste du monde témoigne d’une conception de la science désormais caduque. Les découvertes les plus récentes, au lieu de les renvoyer dans le domaine du farfelu ou du charlatanisme, convergent avec les intuitions des sorcières. « La physique moderne, écrit Starhawk, ne parle plus des atomes séparés et isolés d’une matière morte, mais de vagues de flux d’énergies, de probabilités, de phénomènes qui changent quand on les observe ; elle reconnaît ce que les chamans et les sorcières ont toujours su : que l’énergie et la matière ne sont pas des forces séparées mais des formes différentes de la même chose48. » On assiste, comme alors, à un renforcement de tous les types de domination, symbolisé par l’élection à la tête du pays le plus puissant du monde d’un milliardaire professant une misogynie et un racisme décomplexés ; de sorte que la magie apparaît à nouveau comme l’arme des opprimés. La sorcière surgit au crépuscule, alors que tout semble perdu. Elle est celle qui parvient à trouver des réserves d’espoir au cœur du désespoir. « Lorsque nous entamerons une nouvelle trajectoire, tous les pouvoirs de la vie, de la fertilité et de la régénération abonderont autour de nous. Et lorsque nous nous allierons à ces pouvoirs, des miracles pourront arriver », écrivait Starhawk en 2005, dans un récit des jours qu’elle a passés à La Nouvelle-Orléans pour prêter main-forte aux rescapés de l’ouragan Katrina49.

L’affrontement entre les défenseurs des droits des femmes ou des minorités sexuelles et les tenants d’idéologies réactionnaires s’exacerbe. Le 6 septembre 2017, à Louisville, dans le Kentucky, le groupe WITCH local manifestait pour défendre le dernier centre d’IVG de l’État, menacé de fermeture, en clamant : « Les fanatiques religieux américains crucifient les droits des femmes depuis 160050. » Il en résulte un esprit du temps fait d’un curieux mélange de sophistication technologique et d’archaïsme oppressif, qu’a bien saisi la série The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate), adaptée du roman éponyme de Margaret Atwood. Ainsi, en février 2017, un groupe de sorcières – auxquelles s’est jointe la chanteuse Lana Del Rey – se donnait rendez-vous au pied de la Trump Tower à New York afin de provoquer la destitution du président. Les organisateurs demandaient de se procurer « un fil noir, du soufre, des plumes, du sel, une bougie orange ou blanche ou encore une photo “désavantageuse” de Donald Trump ». En réaction, les chrétiens nationalistes ont invité à contrer cette offensive spirituelle en récitant un psaume de David. Ils ont fait passer le mot sur Twitter avec le hashtag #PrayerResistance51. Oui, drôle d’ambiance…

Dans un rapport (assez déjanté) publié en août 2015, le bureau de style new-yorkais K-Hole annonçait avoir identifié une nouvelle tendance culturelle : la « magie du chaos ». Il ne s’était pas trompé. L’autrice d’une enquête consacrée au million d’Américains adeptes d’un culte païen52 parue cette année-là témoignait : « Quand j’ai commencé à travailler sur ce livre, les gens à qui j’en parlais me regardaient d’un œil vide. Au moment de sa sortie, on m’a accusée de surfer sur la tendance53 ! » Pratique spirituelle et/ou politique, la sorcellerie est aussi une esthétique, une mode… et un filon commercial. Elle a ses hashtags sur Instagram et ses rayons virtuels sur Etsy, ses influenceuses et ses autoentrepreneuses, qui vendent en ligne sorts, bougies, grimoires, superaliments, huiles essentielles et cristaux. Elle inspire les couturiers ; les marques s’en emparent. Rien d’étonnant à cela : après tout, le capitalisme passe son temps à nous revendre sous la forme de produits ce qu’il a commencé par détruire. Mais il y a peut-être aussi une affinité naturelle à l’œuvre ici. Jean Baudrillard a mis en lumière en 1970 à quel point l’idéologie de la consommation est imprégnée de pensée magique, parlant d’une « mentalité miraculeuse54 ». Dans son rapport, K-Hole établit un parallèle entre la logique de la magie et celle d’une stratégie de marque : « Toutes deux sont affaire de création. Mais, alors que la promotion d’une marque implique d’implanter des idées dans le cerveau du public, la magie consiste à les implanter dans le vôtre. » La magie a « ses symboles et ses mantras » ; les marques ont « leurs logos et leurs slogans »55.

Avant même que la sorcellerie ne devienne un concept rentable, on peut penser que l’industrie cosmétique, en particulier, a bâti une partie de sa prospérité sur une obscure nostalgie de la magie présente chez beaucoup de femmes, en leur vendant ses pots et ses fioles, ses actifs miraculeux, ses promesses de transformation, son immersion dans un univers enchanté. C’est flagrant avec la marque française Garancia, dont les produits s’appellent « Huile ensorcelante aux super pouvoirs », « Pschitt magique », « Eau de sourcellerie », « Diabolique Tomate », « Bal masqué des sorciers » ou « Que mes rougeurs disparaissent ! ». Mais aussi avec la marque de produits naturels de luxe Susanne Kaufmann : sa créatrice est « une Autrichienne qui a grandi dans la forêt de Bregenz. Enfant, sa grand-mère lui transmet sa passion des plantes avec lesquelles elle élabore des remèdes56 ». De même, le mot anglais glamour (comme le mot français « charme ») a perdu son ancien sens de « sortilège » pour signifier simplement « beauté », « éclat » ; il est associé au show-biz et au magazine féminin qui porte son nom. « Le patriarcat nous a volé notre cosmos et nous l’a rendu sous la forme du magazine Cosmopolitan et des cosmétiques », résume Mary Daly57.

La « routine quotidienne » (daily routine) de beauté, rubrique des magazines féminins où une femme en vue expose la façon dont elle prend soin de sa peau et, plus globalement, de sa forme et de sa santé, suscite une fascination largement partagée (y compris par moi). Des chaînes YouTube et des sites Internet (le plus célèbre étant l’Américain Into The Gloss) lui sont consacrés, et on la retrouve y compris dans des médias féministes. Les lignes de cosmétiques constituent une jungle dans laquelle il faut beaucoup de temps, d’énergie et d’argent pour se retrouver, et ces rubriques contribuent à y immerger les consommatrices, à entretenir leur obsession pour les marques et les produits. Impliquant de cultiver une expertise particulière, des secrets transmis entre femmes (il y est souvent fait référence à ce que l’interviewée a appris de sa mère), une science des principes actifs et des protocoles, une discipline, mais donnant aussi un sentiment d’ordre, de maîtrise et de plaisir dans un quotidien parfois chaotique, la daily routine pourrait bien apparaître comme une forme dégradée de l’initiation des sorcières. On parle d’ailleurs de « rituels » de beauté et celles qui les maîtrisent le mieux sont qualifiées de « prêtresses ».

COMMENT CETTE HISTOIRE A FAÇONNÉ NOTRE MONDE

Les pages qui suivent ne parleront toutefois que très peu de la sorcellerie contemporaine, du moins dans son sens littéral. Ce qui m’intéresse, au vu de l’histoire que j’ai retracée ici dans ses grandes lignes, c’est plutôt d’explorer la postérité des chasses aux sorcières en Europe et aux États-Unis. Celles-ci ont à la fois traduit et amplifié les préjugés à l’égard des femmes, l’opprobre qui frappait certaines d’entre elles. Elles ont réprimé certains comportements, certaines manières d’être. Nous avons hérité de ces représentations forgées et perpétuées au fil des siècles. Ces images négatives continuent à produire, au mieux, de la censure ou de l’autocensure, des empêchements ; au pire, de l’hostilité, voire de la violence. Et, quand bien même il existerait une volonté sincère et largement partagée de leur faire subir un examen critique, nous n’avons pas de passé de rechange. Comme l’écrit Françoise d’Eaubonne, « les contemporains sont façonnés par des événements qu’ils peuvent ignorer et dont la mémoire même se sera perdue ; mais rien ne peut empêcher qu’ils seraient différents, et penseraient peut-être d’autre façon, si ces événements n’avaient pas eu lieu58 ».

Le champ est immense, mais j’aimerais me concentrer sur quatre aspects de cette histoire. Il y a d’abord le coup porté à toutes les velléités d’indépendance féminine (chapitre 1). Parmi les accusées de sorcellerie, on relève une surreprésentation des célibataires et des veuves, c’est-à-dire de toutes celles qui n’étaient pas subordonnées à un homme59. À cette époque, les femmes sont évincées de la place qu’elles occupaient dans le monde du travail. On les expulse des corporations ; l’apprentissage des métiers se formalise et on leur en interdit l’accès. La femme seule, en particulier, subit une « pression économique insoutenable60 ». En Allemagne, les veuves de maîtres artisans ne sont plus autorisées à poursuivre l’œuvre de leur mari. Quant aux femmes mariées, la réintroduction du droit romain en Europe à partir du XIe siècle a consacré leur incapacité juridique, tout en leur laissant une marge d’autonomie qui, au XVIe siècle, se referme. Jean Bodin, dont on choisit pudiquement d’oublier le joyeux passe-temps de démonologue, est resté célèbre pour sa théorie de l’État (Les Six Livres de la République). Or, fait remarquer Armelle Le Bras-Chopard, il se distingue par une vision où le bon gouvernement de la famille et celui de l’État, tous deux assurés par une autorité masculine, se renforcent mutuellement ; ce qui n’est peut-être pas sans lien avec son obsession des sorcières. L’incapacité sociale de la femme mariée sera consacrée en France par le code civil de 1804. Les chasses auront rempli leur office : plus besoin de brûler de prétendues sorcières, dès lors que la loi « permet de brider l’autonomie de toutes les femmes61 »… Aujourd’hui, l’indépendance des femmes, même quand elle est possible juridiquement et matériellement, continue de susciter un scepticisme général. Leur lien avec un homme et des enfants, vécu sur le mode du don de soi, reste considéré comme le cœur de leur identité. La façon dont les filles sont élevées et socialisées leur apprend à redouter la solitude et laisse leurs facultés d’autonomie largement en friche. Derrière la figure fameuse de la « célibataire à chat », laissée-pour-compte censée être un objet de pitié et de dérision, on distingue l’ombre de la redoutable sorcière d’autrefois, flanquée de son « familier » diabolique.

Dans le même temps, l’époque des chasses aux sorcières a vu la criminalisation de la contraception et de l’avortement. En France, une loi promulguée en 1556 oblige toute femme enceinte à déclarer sa grossesse et à disposer d’un témoin lors de l’accouchement. L’infanticide y devient un crimen exceptum – ce que n’est même pas la sorcellerie62. Parmi les accusations portées contre les « sorcières » figurait souvent celle d’avoir fait mourir des enfants ; du sabbat, on disait qu’on y dévorait des cadavres d’enfants. La sorcière est l’« antimère63 ». Beaucoup d’accusées étaient des guérisseuses qui jouaient le rôle de sage-femme, mais qui aidaient aussi les femmes désireuses d’empêcher ou d’interrompre une grossesse. Pour Silvia Federici, les chasses aux sorcières ont permis de préparer la division sexuée du travail requise par le capitalisme, en réservant le travail rémunéré aux hommes et en assignant les femmes à la mise au monde et à l’éducation de la future main-d’œuvre64. Cette assignation dure jusqu’à aujourd’hui : les femmes sont libres d’avoir des enfants ou pas… à condition de choisir d’en avoir. Celles qui n’en souhaitent pas sont parfois assimilées à des créatures sans cœur, obscurément mauvaises, malveillantes à l’égard de ceux des autres (chapitre 2).

Les chasses aux sorcières ont aussi inscrit profondément dans les consciences une image très négative de la vieille femme (chapitre 3). Certes, on a brûlé de toutes jeunes « sorcières », et même des enfants de sept ou huit ans, filles et garçons ; mais les plus âgées, jugées à la fois répugnantes par leur aspect et particulièrement dangereuses du fait de leur expérience, ont été les « victimes favorites des chasses65 ». « Au lieu de recevoir les soins et la tendresse dus aux femmes âgées, celles-ci ont été si souvent accusées de sorcellerie que, pendant des années, il fut inhabituel que l’une d’elles, dans le Nord de l’Europe, meure dans son lit », écrivait Matilda Joslyn Gage66. L’obsession haineuse des peintres (Quentin Metsys, Hans Baldung, Niklaus Manuel Deutsch) et des poètes (Ronsard, Du Bellay)67 pour la vieille femme s’explique par le culte de la jeunesse qui se développe à l’époque et par le fait que les femmes vivent désormais plus longtemps. En outre, la privatisation de terres autrefois partagées – ce qu’on a appelé en Angleterre les « enclosures » – au cours de l’accumulation primitive qui a préparé l’avènement du capitalisme a particulièrement pénalisé les femmes. Les hommes accédaient plus facilement au travail rémunéré, devenu le seul moyen de subsister. Elles dépendaient plus qu’eux des communaux, ces terres où il était possible de faire paître des vaches, de ramasser du bois ou des herbes68. Ce processus a, à la fois, sapé leur indépendance et réduit les plus vieilles à la mendicité quand elles ne pouvaient pas compter sur le soutien de leurs enfants. Bouche désormais inutile à nourrir, la femme ménopausée, au comportement et à la parole parfois plus libres qu’auparavant, est devenue un fléau dont il fallait se débarrasser. On la croyait aussi animée par un désir sexuel encore plus dévorant que dans sa jeunesse – ce qui la poussait à rechercher la copulation avec le Diable ; ce désir apparaissait comme grotesque et suscitait la répulsion. On peut présumer que si, aujourd’hui, les femmes sont réputées se flétrir avec le temps alors que les hommes se bonifient, si l’âge les pénalise sur le plan amoureux et conjugal, si la course à la jeunesse prend pour elles un tour aussi désespéré, c’est largement en raison de ces représentations qui continuent de hanter notre imaginaire, des sorcières de Goya à celles de Walt Disney. La vieillesse des femmes reste, d’une manière ou d’une autre, laide, honteuse, menaçante, diabolique.

L’asservissement des femmes nécessaire à la mise en place du système capitaliste est allé de pair avec celui des peuples déclarés « inférieurs », esclaves et colonisés, pourvoyeurs de ressources et de main-d’œuvre gratuites – c’est la thèse de Silvia Federici69. Mais il s’est aussi accompagné d’une mise en coupe réglée de la nature, et de l’instauration d’une nouvelle conception du savoir. Il en a découlé une science arrogante, nourrie de mépris à l’égard du féminin, associé à l’irrationnel, au sentimental, à l’hystérie, à une nature qu’il s’agissait de dominer (chapitre 4). La médecine moderne, en particulier, s’est construite sur ce modèle et en lien direct avec les chasses aux sorcières, qui ont permis aux médecins officiels de l’époque d’éliminer la concurrence des guérisseuses – en général bien plus compétentes qu’eux. Elle a hérité d’un rapport structurellement agressif au patient, et plus encore à la patiente, comme en témoignent les maltraitances et les violences de plus en plus souvent dénoncées depuis quelques années, en particulier grâce aux réseaux sociaux. Notre glorification d’une « raison » souvent pas si rationnelle que cela, et notre rapport belliqueux à la nature, auquel nous sommes si habitués que nous ne le voyons même plus, ont de tout temps subi des remises en question – qui deviennent aujourd’hui plus urgentes que jamais. Ces remises en question se font parfois hors de toute logique de genre, mais parfois, aussi, sous un angle féministe. Certaines penseuses jugent en effet indispensable de dénouer conjointement deux dominations qui ont été imposées ensemble. En plus de contester les inégalités qu’elles subissent à l’intérieur d’un système, elles osent critiquer ce système lui-même : elles veulent renverser un ordre symbolique et un mode de connaissance qui se sont construits explicitement contre elles.

DÉVORER LE CŒUR DU MARIN DE HYDRA

Impossible de prétendre à l’exhaustivité sur de tels sujets. Je proposerai seulement, pour chacun d’eux, un cheminement balisé par mes réflexions et mes lectures. Je m’appuierai pour cela sur les autrices qui, à mes yeux, incarnent le mieux le défi lancé aux interdits décrits ci-dessus – puisque mener une vie indépendante, vieillir, avoir la maîtrise de son corps et de son sexe reste d’une certaine manière interdit aux femmes. Sur celles, en somme, qui sont pour moi des sorcières modernes, dont la force et la perspicacité m’aiguillonnent autant que celles de Floppy Le Redoux dans mon enfance, m’aidant à conjurer les foudres du patriarcat et à slalomer entre ses injonctions. Qu’elles se définissent ou non comme féministes, elles refusent de renoncer au plein exercice de leurs capacités et de leur liberté, à l’exploration de leurs désirs et de leurs possibilités, à la pleine jouissance d’elles-mêmes. Elles s’exposent par là à une sanction sociale, laquelle peut s’exercer simplement à travers les réflexes et les condamnations que chacun a intégrés sans y réfléchir, tant la définition étroite de ce que doit être une femme est profondément ancrée. Passer en revue les interdits qu’elles subvertissent permet de mesurer à la fois l’oppression ordinaire que nous subissons et l’audace dont elles font preuve.

J’ai écrit ailleurs, en ne plaisantant qu’à moitié, que je me proposais de fonder le courant « poule mouillée » du féminisme70. Je suis une aimable bourgeoise bien élevée et cela m’embarrasse toujours de me faire remarquer. Je sors du rang uniquement quand je ne peux pas faire autrement, lorsque mes convictions et mes aspirations m’y obligent. J’écris des livres comme celui-ci pour me donner du courage. Dès lors, je mesure l’importance galvanisante des modèles identificatoires. Il y a quelques années, un magazine avait dressé le portrait de quelques femmes de tous âges qui ne teignaient pas leurs cheveux blancs ; un choix en apparence anodin, mais qui fait immédiatement resurgir le spectre de la sorcière. L’une d’elles, la designer Annabelle Adie, se souvenait du choc que lui avait fait, dans les années 1980, la découverte de Marie Seznec, jeune mannequin de Christian Lacroix à la chevelure entièrement blanche : « Quand je l’ai vue à l’occasion d’un défilé, j’ai été subjuguée. J’avais une vingtaine d’années. Déjà, je grisonnais. Elle a confirmé mes convictions : jamais de teinture71 ! » Plus récemment, la journaliste de mode Sophie Fontanel a consacré un livre à sa propre décision de ne plus se teindre les cheveux, et elle l’a intitulé Une apparition. L’apparition est à la fois celle de ce soi éclatant que la teinture dissimulait et celle de l’impressionnante femme aux cheveux blancs dont la vision, à une terrasse de café, l’a décidée à franchir le pas72. Aux États-Unis, le Mary Tyler Moore Show, qui, dans les années 1970, mettait en scène le personnage – réel – d’une journaliste célibataire et heureuse de l’être, a été une révélation pour certaines téléspectatrices. Katie Couric, devenue en 2006 la première femme à présenter seule un important journal du soir à la télévision américaine, se souvenait en 2009 : « Je voyais cette femme libre, qui gagnait sa vie toute seule, et je me disais : “Je veux ça73.” » Retraçant le cheminement qui l’a amenée à ne pas faire d’enfant, l’écrivaine Pam Houston évoque, elle, l’influence de sa professeure d’études féministes à l’université de Denison (Ohio) en 1980, Nan Nowik, qui, « grande, élégante », portait des DIU74 en guise de boucles d’oreilles75

De retour d’un voyage à Hydra, une amie grecque me raconte qu’elle y a vu, exposé dans le petit musée local, le cœur embaumé du marin de l’île qui a le plus farouchement combattu les Turcs. « Est-ce que tu crois que si on le mangeait, on deviendrait aussi courageuse que lui ? » me demande-t-elle, songeuse. Inutile de recourir à des moyens aussi extrêmes : quand il s’agit de faire sienne la force de quelqu’un, le contact avec une image, une pensée, peut suffire à produire des effets spectaculaires. Dans cette façon qu’ont les femmes de se tendre la main, de se faire la courte échelle – de façon délibérée ou à leur insu –, on peut voir le contraire parfait de la logique du « plein la vue » qui régit les rubriques people et d’innombrables fils Instagram : non pas l’entretien d’une illusion de vie parfaite, propre uniquement à susciter l’envie et la frustration, voire la haine de soi et le désespoir, mais une invite généreuse, qui permet une identification constructive, stimulante, sans tricher avec les failles et les faiblesses. La première attitude domine dans la vaste et lucrative compétition pour le titre de celle qui incarnera le mieux les archétypes de la féminité traditionnelle – la gravure de mode, la mère et/ou la maîtresse de maison parfaite. La seconde, au contraire, nourrit la dissidence par rapport à ces modèles. Elle montre qu’il est possible d’exister et de s’épanouir en dehors d’eux et que, contrairement à ce dont veut nous persuader un discours subtilement intimidateur, la damnation ne nous attend pas au coin du bois dès que nous nous écartons du droit chemin. Il y a sans doute toujours une part d’idéalisation ou d’illusion dans la croyance que les autres « savent », détiennent un secret qui vous échappe ; mais ici, du moins, c’est une idéalisation qui donne des ailes, et non une idéalisation qui déprime et qui paralyse.

Certaines photos de l’intellectuelle américaine Susan Sontag (1933-2004) la montrent avec une grande mèche blanche au milieu de ses cheveux noirs. Cette mèche était le signe d’un albinisme partiel. Sophie Fontanel, qui en est également atteinte, raconte qu’en Bourgogne, en 1460, une femme du nom de Yolande fut brûlée comme sorcière : en lui rasant le crâne, on y avait trouvé une tache de dépigmentation liée à cet albinisme, qui était apparue comme la marque du Diable. Il y a peu, j’ai revu une de ces photos de Susan Sontag. Je me suis aperçue que je la trouvais belle, alors que, il y a vingt-cinq ans, elle me semblait avoir quelque chose d’un peu dur, dérangeant. À l’époque, même si je ne me l’étais pas formulé clairement, elle me rappelait la hideuse et terrifiante Cruella dans Les 101 Dalmatiens de Walt Disney. Le simple fait d’en avoir pris conscience a fait se volatiliser l’ombre de la sorcière maléfique qui parasitait ma perception de cette femme et de toutes celles qui lui ressemblent.

Dans son livre, Fontanel énumère les raisons pour lesquelles elle trouve beau le blanc de ses cheveux : « Blanc comme tant de choses belles et blanches, les murs peints à la chaux en Grèce, le marbre de Carrare, le sable des bains de mer, la nacre des coquillages, la craie sur le tableau, un bain au lait, le radieux d’un baiser, la pente enneigée, la tête de Cary Grant recevant un Oscar d’honneur, ma mère m’amenant à la neige, l’hiver76. » Autant d’évocations qui conjurent en douceur les associations d’idées issues d’un lourd passé misogyne. Il y a là à mes yeux une sorte de magie. Dans un documentaire qui lui était consacré, l’auteur de bande dessinée Alan Moore (V comme Vendetta) disait : « Je crois que la magie est de l’art, et que l’art est littéralement de la magie. L’art, comme la magie, consiste à manipuler les symboles, les mots ou les images pour produire des changements dans la conscience. En fait, jeter un sort, c’est simplement dire, manipuler les mots, pour changer la conscience des gens, et c’est pourquoi je crois qu’un artiste ou un écrivain est ce qu’il y a de plus proche, dans le monde contemporain, d’un chaman77. » Aller débusquer, dans les strates d’images et de discours accumulés, ce que nous prenons pour des vérités immuables, mettre en évidence le caractère arbitraire et contingent des représentations qui nous emprisonnent à notre insu et leur en substituer d’autres, qui nous permettent d’exister pleinement et nous enveloppent d’approbation : voilà une forme de sorcellerie à laquelle je serais heureuse de m’exercer jusqu’à la fin de mes jours.


1. UNE VIE À SOI.
LE FLÉAU DE L’INDÉPENDANCE FÉMININE

« Bonjour Gloria, je suis si heureuse d’avoir enfin l’occasion de vous parler… »

Ce jour de mars 1990, sur CNN, Larry King reçoit Gloria Steinem, monstre sacré du féminisme aux États-Unis. Une téléspectatrice appelle de Cleveland, Ohio. La voix est douce et on présume qu’il s’agit d’une admiratrice. Mais, très vite, on comprend qu’on s’est trompé. « Je pense que votre mouvement a été un échec complet, accuse la voix suave. Je pense que vous êtes l’une des causes principales du déclin de notre belle famille et de notre belle société américaines. Quelques questions : j’aimerais savoir si vous êtes mariée ? si vous avez des enfants ?… » Par deux fois, l’invitée, très calme, répond crânement « non ». Interrompue par le présentateur, qui tente diplomatiquement de résumer son propos, la vengeresse anonyme conclut en lançant : « Je pense que Gloria Steinem devrait brûler en enfer ! »1.

Journaliste devenue très active dans la défense des droits des femmes au début des années 1970, Gloria Steinem (née en 1934) a toujours donné du fil à retordre à ses ennemis. D’abord, sa beauté et ses nombreux amants invalident l’allégation classique selon laquelle les revendications féministes ne feraient que dissimuler l’aigreur et la frustration de laiderons à qui aucun homme n’a fait l’honneur de jeter son dévolu sur elles. En outre, la vie pleine et intense qu’elle a menée et qu’elle mène toujours, tourbillon de voyages et de découvertes, de militantisme et d’écriture, d’amours et d’amitiés, complique sérieusement la tâche à ceux pour qui l’existence d’une femme ne saurait avoir de sens sans le couple et la maternité. À un journaliste qui lui demandait pourquoi elle ne se mariait pas, elle avait fait cette réponse restée célèbre : « Je n’arrive pas à m’accoupler en captivité. »

Elle a dérogé à cette ligne de conduite à l’âge de soixante-six ans, pour que son compagnon d’alors, qui était sud-africain, puisse obtenir sa green card et rester aux États-Unis. Elle l’a épousé en Oklahoma, chez son amie la leader amérindienne Wilma Mankiller, lors d’une cérémonie cherokee suivie d’un « fantastique petit déjeuner » ; pour l’occasion, elle avait revêtu son « plus beau jean ». Son mari est mort d’un cancer trois ans plus tard. « Parce que nous avons été légalement mariés, certains pensent qu’il a été l’amour de ma vie, et que j’ai été le sien, confiait Steinem des années plus tard à la journaliste Rebecca Traister, qui enquêtait sur l’histoire du célibat féminin aux États-Unis. C’est vraiment ne rien comprendre à la singularité humaine. Il avait été marié deux fois auparavant et il avait de merveilleux enfants adultes. J’avais vécu plusieurs histoires heureuses avec des hommes qui sont encore mes amis et qui constituent ma famille choisie. Certaines personnes ont un seul partenaire au cours de leur vie, mais ce n’est pas le cas de la plupart d’entre nous. Et chacun de nos amours est essentiel et unique2. »

Jusqu’à la fin des années 1960, rappelle Rebecca Traister, le féminisme américain était dominé par la tendance Betty Friedan – autrice en 1963 de La Mystique féminine, critique retentissante de l’idéal de la femme au foyer. Friedan défendait « celles qui voulaient l’égalité, mais tout en continuant d’aimer leur mari et leurs enfants ». La critique du mariage en tant que tel n’est apparue dans le mouvement que grâce à la naissance du combat pour les droits des homosexuels et à la plus grande visibilité des lesbiennes. Mais, même alors, il paraissait impensable à beaucoup de militantes que l’on puisse être hétérosexuelle et ne pas souhaiter se marier3 ; « du moins jusqu’à ce que Gloria apparaisse ». Grâce à elle et à quelques autres, en 1973, Newsweek constatait qu’il était « enfin possible d’être à la fois célibataire et entière ». À la fin de la décennie, le taux de divorce avait explosé, atteignant près de 50 %4.

ASSISTÉES, FRAUDEUSES ET ÉLECTRONS LIBRES

Il faut toutefois préciser que, cette fois encore, les féministes blanches américaines réinventaient l’eau chaude. D’une part, les femmes noires, descendantes d’esclaves, n’avaient jamais été soumises à l’idéal de domesticité dénoncé par Betty Friedan. Elles revendiquaient fièrement leur statut de travailleuses, comme l’avait théorisé dès 1930 l’avocate Sadie Alexander, première Africaine-Américaine à décrocher – en 1921 – un doctorat en économie5. À cela s’ajoutait une longue tradition d’engagement politique et communautaire. L’impressionnante Annette Richter, par exemple, qui a le même âge que Gloria Steinem et qui, comme elle, a vécu essentiellement seule et est restée sans enfants, aurait sans doute mérité de devenir une figure aussi célèbre qu’elle. Après des études brillantes, elle a travaillé toute sa vie pour le gouvernement à Washington, tout en dirigeant la société d’entraide secrète de femmes noires que son arrière-arrière-grand-mère avait fondée en 1867, alors qu’elle était encore une esclave6. Par ailleurs, les Africaines-Américaines, en raison de la dégradation de leur situation économique après la Seconde Guerre mondiale, avaient cessé en grand nombre de se marier et commencé bien avant les Blanches à avoir des enfants hors mariage. Cela leur avait valu, dès 1965, un blâme du sous-secrétaire d’État au Travail Daniel Patrick Moynihan, qui les accusait de mettre en danger la « structure patriarcale de la société américaine »7.

À partir de la présidence de Ronald Reagan, dans les années 1980, le discours conservateur a créé la figure honnie de la welfare queen, la « reine de l’aide sociale », qui peut être noire ou blanche, même si, dans le premier cas, il s’y ajoute une connotation raciste. Le président lui-même colporta pendant plus de dix ans l’histoire – mensongère – de l’une de ces « reines » qui, affirmait-il sans vergogne, utilisait « quatre-vingts noms, trente adresses et douze cartes de sécurité sociale », grâce à quoi son revenu net d’impôt était « supérieur à 150 000 dollars »8. En somme, la dénonciation – bien connue en France – des « assistés » et des « fraudeurs », mais au féminin… Durant sa campagne pour devenir gouverneur de la Floride, en 1994, Jeb Bush estimait que celles qui touchaient l’aide sociale feraient mieux « de prendre leur vie en main et de trouver un mari ». Dans le roman d’Ariel Gore Nous étions des sorcières, qui se déroule en Californie au début des années 1990, l’héroïne, une jeune mère célibataire (blanche), commet l’erreur de confier à sa nouvelle voisine, dans le coin de banlieue où elle vient de s’installer, qu’elle survit grâce à des timbres alimentaires. Apprenant cela, le mari de la voisine vient hurler des insultes sous ses fenêtres ; il lui vole son chèque dans sa boîte à lettres. La jeune femme déménage en catastrophe le jour où, rentrant chez elle avec sa fille, elle trouve, clouée à la porte de sa maison, une poupée peinturlurée de rouge avec les mots : « Crève, salope assistée (welfare slut) »9. En 2017, un tribunal du Michigan a effectué une recherche en paternité pour un enfant de huit ans né d’un viol ; sans consulter personne, il a accordé l’autorité parentale conjointe et le droit de visite au violeur, dont il a aussi ajouté le nom sur le certificat de naissance et à qui il a communiqué l’adresse de sa victime. La jeune femme a commenté : « Je touchais des bons alimentaires et le paiement de l’assurance maladie pour mon fils. Je suppose qu’ils cherchaient un moyen de faire des économies. »10 Une femme doit avoir un maître, quitte à ce qu’il s’agisse de l’homme qui l’a enlevée et séquestrée alors qu’elle avait douze ans.

L’un des artisans de la désastreuse réforme de l’aide sociale menée en 1996 par Bill Clinton, qui saccagea un filet de sécurité aux mailles déjà très larges11, parlait encore en 2012 du mariage comme de la « meilleure arme antipauvreté ». Ce qui, argue Rebecca Traister, revient à tout faire à l’envers : « Si les hommes politiques s’inquiètent de la baisse du nombre de mariages, ils devraient augmenter le montant de l’aide sociale » – puisqu’on se marie plus facilement lorsqu’on jouit d’un minimum de stabilité économique. « Et s’ils s’inquiètent de la pauvreté, ils devraient augmenter le montant de l’aide sociale. C’est aussi simple que cela. » En outre, fait-elle remarquer, même si les femmes non mariées réclamaient réellement un « État-mari », qu’y aurait-il de scandaleux à cela, quand les hommes blancs, « et en particulier les hommes blancs riches et mariés », ont longtemps bénéficié du soutien d’un « État-épouse » pour assurer leur propre indépendance à travers des subventions, des prêts ou des réductions d’impôt12 ? Mais l’idée que les femmes sont des individus souverains, et non de simples appendices, des attelages en attente d’un cheval de trait, peine à se frayer un chemin dans les esprits – et pas seulement chez les politiciens conservateurs.

En 1971, Gloria Steinem a cofondé le mensuel féministe Ms. Magazine. Ni « Miss » (qui désigne une célibataire) ni « Mrs. » (qui désigne une femme mariée), « Ms. » (qui se prononce « Mizz ») est l’équivalent féminin exact de « Mr. », « monsieur » : un titre qui ne dit rien du statut matrimonial de la personne qu’il désigne. Il a été inventé en 1961 par une militante des droits civiques, Sheila Michaels. Elle en avait eu l’idée en voyant une faute de frappe sur une lettre adressée à sa colocataire. Elle-même n’avait jamais été la « propriété d’un père », puisque ses parents n’étaient pas mariés ; elle ne voulait pas devenir celle d’un mari et elle cherchait un terme qui exprime cela. À l’époque, beaucoup de jeunes filles se mariaient à dix-huit ans et Michaels en avait vingt-deux : être une « miss » signifiait être un « accessoire resté sur une étagère ». Pendant dix ans, elle se présenta comme « Ms. », en supportant les rires et les quolibets. Puis une amie de Gloria Steinem qui avait entendu parler de son idée la souffla aux fondatrices du magazine, qui cherchaient un titre. En adoptant « Ms. », elles popularisèrent enfin le terme, qui connut un large succès. La même année, Bella Abzug, députée de l’État de New York, fit passer une loi qui autorisait son usage sur les formulaires fédéraux. Interrogé sur le sujet à la télévision en 1972, Richard Nixon, pris de court, répondit avec un petit rire gêné qu’il était « sans doute un peu vieux jeu », mais qu’il préférait en rester à « Miss » ou « Mrs. ». Dans un enregistrement secret de la Maison-Blanche, on l’entend maugréer auprès de son conseiller Henry Kissinger, après l’émission : « Mais merde, combien de gens ont réellement lu Gloria Steinem et en ont quelque chose à foutre13 ? » En rappelant l’histoire de ce mot, en 2007, la journaliste du Guardian Eve Kay se souvenait de sa propre fierté le jour où elle avait ouvert son premier compte en banque en s’inscrivant comme « Ms » (le titre étant aussi usité, sans point, au Royaume-Uni) : « J’étais une personne indépendante, avec une identité indépendante, et “Ms” l’exprimait parfaitement. C’était un petit pas symbolique – je savais que cela ne signifiait pas que les femmes étaient les égales des hommes –, mais il importait d’annoncer au moins mon intention d’être libre. » Elle encourageait les lectrices à faire de même : « Choisissez “Miss” et vous voilà condamnée à une immaturité infantile. Choisissez “Mrs” et vous voilà condamnée à être le bien meuble d’un type. Choisissez “Ms” et vous devenez une femme adulte pleinement responsable de sa vie14. »

Lorsque, en France, quarante longues années plus tard, Osez le féminisme ! et les Chiennes de garde ont enfin mis le sujet sur la table avec leur campagne « “Mademoiselle”, la case en trop », qui demandait la disparition de cette option sur les formulaires administratifs, la démarche a été perçue comme une énième lubie de féministes désœuvrées. Les réactions ont oscillé entre les soupirs de nostalgie, les trémolos sur l’assassinat de la galanterie française par ces garces et les injonctions ulcérées à se mobiliser « sur des sujets plus graves ». « On a d’abord cru à un gag », se gaussait Alix Girod de l’Ain dans un éditorial de Elle. Elle rappelait un usage honorifique et marginal du « mademoiselle », quand on l’attribue à des actrices célèbres qui n’ont jamais été liées durablement à un seul homme : « Il faut défendre mademoiselle parce que Mademoiselle Jeanne Moreau, Mademoiselle Catherine Deneuve et Mademoiselle Isabelle Adjani. » Dans cette optique, elle soutenait avec un brin de mauvaise foi que généraliser le « madame » – en français, on n’a pas inventé de troisième terme – revenait à traiter toutes les femmes comme des femmes mariées : « Ça signifierait que, pour ces féministes-là, c’est mieux d’être officiellement casée, plus respectable ? » – ce qui n’était évidemment pas le propos des associations concernées. Très vite, toutefois, il apparaissait que son véritable regret tenait à la connotation de jeunesse associée à « mademoiselle » : « Il faut défendre mademoiselle parce que, quand le marchand de primeurs de la rue Cadet m’appelle comme ça, je ne suis pas dupe, mais je sens que je vais avoir droit à mon basilic gratuit. » (Elle oubliait que, en l’occurrence, les canonnières de la dictature féministe n’étaient dirigées que sur les formulaires administratifs et ne mettaient donc pas forcément en péril son basilic gratuit.) Elle concluait en réclamant que l’on ajoute plutôt une case « Pcsse », afin de défendre « notre droit inaliénable à être des princesses »15… Si navrant soit-il, son propos avait le mérite de révéler combien les femmes sont conditionnées à chérir leur infantilisation et à déduire leur valeur de leur objectification – ou du moins les femmes françaises, car, dans le même temps, Marie Claire assurait que, au Québec, « ce terme témoigne d’une pensée si archaïque qu’appeler une femme “mademoiselle” garantit une claque en retour16 ».

LAVENTURIÈRE, MODÈLE INTERDIT

Si elle n’en a pas l’exclusivité, la célibataire incarne l’indépendance féminine sous sa forme la plus visible, la plus évidente. Cela en fait une figure haïssable pour les réactionnaires, mais la rend aussi intimidante pour nombre d’autres femmes. Le modèle de la division sexuelle du travail dont nous restons prisonniers produit aussi d’importants effets psychologiques. Rien, dans la façon dont la plupart des filles sont éduquées, ne les encourage à croire en leur propre force, en leurs propres ressources, à cultiver et à valoriser l’autonomie. Elles sont poussées non seulement à considérer le couple et la famille comme les éléments essentiels de leur accomplissement personnel, mais aussi à se concevoir comme fragiles et démunies, et à rechercher la sécurité affective à tout prix, de sorte que leur admiration pour les figures d’aventurières intrépides restera purement théorique et sans effet sur leur propre vie. Sur un site de presse américain, en 2017, une lectrice lançait cet appel au secours : « Dites-moi de ne pas me marier ! » Âgée de vingt ans, elle avait perdu sa mère deux ans et demi plus tôt. Son père s’apprêtait à se remarier et à vendre la maison familiale, et ses deux sœurs étaient déjà mariées – l’une ayant des enfants et l’autre des projets d’enfant. À son prochain retour dans sa ville natale, elle devrait partager la chambre de la nouvelle belle-fille de son père, âgée de neuf ans, et cette perspective la déprimait. Elle n’avait pas de petit ami, mais, tout en sachant que cet état d’esprit risquait de lui faire prendre de mauvaises décisions, elle était obsédée par le désir de se marier elle aussi. Dans sa réponse, la journaliste soulignait le handicap dont souffrent les filles lorsqu’il s’agit d’affronter les bouleversements de l’âge adulte, en raison de la façon dont elles sont socialisées : « Les garçons sont incités à envisager leur trajectoire future de la façon la plus aventureuse possible. Conquérir le monde tout seul représente le destin le plus romantique qu’ils puissent imaginer, en espérant qu’une femme ne viendra pas tout gâcher en leur mettant le fil à la patte. Mais, pour une femme, la perspective de tracer son chemin dans le monde est dépeinte comme triste et pathétique aussi longtemps qu’il n’y a pas un type dans le tableau. Et c’est une tâche si énorme que de réinventer le monde en dehors de ces conventions étroites17 ! »

Cela ne signifie pas qu’un homme ne peut pas souffrir de manque affectif ou de solitude ; mais, au moins, il n’est pas environné de représentations culturelles qui aggravent – ou qui créent – la misère de sa situation. Au contraire : la culture lui offre des appuis. Même le geek renfermé et mal dans sa peau a pris sa revanche, devenant le Prométhée du monde contemporain, auréolé d’argent et de succès. Comme le dit un journaliste, « dans la culture masculine il n’y a pas de princesse charmante, pas de mariage merveilleux avec des costumes magnifiques18 ». A contrario, les femmes apprennent à rêver de « romance » – davantage que d’« amour », selon la distinction établie par Gloria Steinem : « Plus une culture est patriarcale et polarisée en termes de genre, plus elle valorise la romance », écrit-elle. Au lieu de développer en soi toute la palette des qualités humaines, on se contente de la palette de celles qui sont dites féminines ou masculines, en cherchant sa complétude à travers l’autre, dans des relations superficielles vécues sur le mode de l’addiction. Et les femmes y sont davantage vulnérables : « Dans la mesure où la plupart des qualités humaines sont étiquetées “masculines”, et où seules quelques-unes sont “féminines”, elles ont un plus grand besoin de projeter des parts vitales d’elles-mêmes sur un autre être humain19. »

Dans ce contexte, la femme indépendante suscite un scepticisme général. La sociologue Érika Flahault montre comment ce scepticisme s’est exprimé en France dès l’apparition, au début du XXe siècle, de femmes sans conjoint qui vivaient seules – alors qu’auparavant elles étaient « prises en charge par leur parenté, leur clan ou leur communauté dans presque tous les cas ». Elle exhume ces mots du journaliste Maurice de Waleffe20, en 1927 : « Un homme n’est jamais seul, à moins d’échouer comme Robinson Crusoë sur une île déserte : quand il se fait gardien de phare, berger ou anachorète, c’est qu’il le veut bien et que son humeur l’y pousse. Admirons-le, car la grandeur d’une âme se mesure à la richesse de sa vie intérieure, et il faut être diablement riche pour se suffire à soi-même. Mais vous ne verrez jamais de femme choisir cette grandeur-là. Plus tendres parce que plus faibles, elles ont plus besoin que nous de société. » Et, en 1967, dans un livre très lu, le médecin André Soubiran s’interrogeait : « Il faudrait savoir si la psychologie féminine s’accommode aussi bien qu’on pense de la liberté et de la non-domination de l’homme21. »

Il ne faut pas sous-estimer le besoin que nous avons de représentations – partagées par la majorité ou issues d’une contre-culture – qui, même sans que nous en soyons clairement conscients, nous soutiennent, donnent sens, élan, écho et profondeur à nos choix de vie. Nous avons besoin de calques sous le tracé de notre existence, pour l’animer, la soutenir et la valider, pour y entremêler l’existence des autres et y manifester leur présence, leur approbation. Quelques films des années 1970, portés par le féminisme de cette époque, ont pu jouer ce rôle pour les femmes indépendantes. Dans Ma brillante carrière de Gillian Armstrong, par exemple, sorti en 1979, Judy Davis incarne Sybylla Melvyn, une jeune Australienne du XIXe siècle ballottée entre la famille fortunée de sa mère et la pauvreté de la ferme paternelle22. Fantasque, joyeuse, passionnée d’art, Sybylla se révolte contre la perspective du mariage. Elle rencontre l’amour en la personne d’un riche héritier. Quand, après quelques péripéties, il lui demande sa main, elle refuse : « Je ne veux pas devenir une partie de la vie de quelqu’un avant d’avoir vécu la mienne », lui explique-t-elle, désolée. Elle lui confie qu’elle veut écrire : « Mais je dois le faire maintenant. Et je dois le faire seule. » Dans la dernière scène, elle achève un manuscrit. Au moment de l’envoyer à l’éditeur, elle savoure son bonheur, appuyée à la clôture d’un champ, dans la lumière dorée du soleil.

Un happy end qui n’implique pas un homme et l’amour : c’est si exceptionnel que même moi, qui visionnais le film précisément pour y trouver cela, cela m’a un peu alarmée. Durant la scène où Sybylla éconduit l’amoureux, une partie de moi la comprenait (« Je ne veux pas devenir une épouse dans le bush qui a un enfant par an », lui dit-elle), mais une autre ne pouvait pas s’empêcher d’avoir envie de lui crier : « Quand même, meuf, tu es sûre ? » À l’époque où se déroule le film, refuser le mariage impliquait de renoncer complètement à vivre cet amour, alors que ce ne serait plus le cas par la suite – « Merde au mariage, pas aux hommes », clamait un tract distribué au Congrès pour l’union des femmes de New York en 196923. Cela donne une dimension dramatique au choix de Sybylla, mais permet aussi d’affirmer un parti pris radical : oui, une femme aussi peut vouloir par-dessus tout réaliser sa vocation.

« Rudement futée, cette façon dont les hommes se sont arrangés pour mener la vie si dure aux femmes célibataires que, pour la plupart, elles sont tout heureuses de se marier, même mal », soupire Isadora Wing, l’héroïne du roman d’Erica Jong Le Complexe d’Icare, qui, en 1973, a exploré dans toutes ses ramifications cette damnation féminine. Jeune poétesse, Isadora Wing (son nom de famille signifie « aile » en anglais) fugue en abandonnant son second mari afin de suivre un autre homme pour qui elle a eu le coup de foudre. Elle évoque les fringales irrépressibles qui l’habitent après cinq ans de mariage, cette « envie furieuse de foutre le camp, de vérifier si l’on est encore entière, si l’on a encore la force de tenir le coup, seule dans une cabane forestière, sans devenir folle » ; mais elle éprouve aussi des bouffées de nostalgie et de tendresse pour son mari (« Que je vienne à le perdre, et je ne serai même plus capable de me rappeler mon propre nom »). Pour une part, cette tension entre le besoin d’un ancrage amoureux et le besoin de liberté est partagée par les hommes et les femmes ; c’est elle qui rend le couple à la fois si désirable et si problématique. Mais Isadora se rend compte que, en tant que femme, elle est mal armée pour l’indépendance, même quand celle-ci lui devient nécessaire. Elle doute d’avoir le courage de ses ambitions. Elle se voudrait moins obsédée par l’amour, capable de se concentrer sur son travail et sur ses livres, de se réaliser à travers eux à l’instar d’un homme, mais elle constate que, quand elle écrit, c’est encore pour qu’on l’aime. Elle craint d’être à jamais incapable de savourer sa liberté sans culpabilité. Son premier mari, devenu fou, avait tenté de se jeter par la fenêtre en l’entraînant avec lui ; mais, même après cela, elle n’assume pas de l’avoir quitté : « Ce fut moi que je choisis, et le remords m’en tient encore. » Elle se rend compte qu’elle « ne peut se concevoir sans homme » : « Sinon, je me sentais aussi perdue qu’un chien sans maître, qu’un arbre sans racines ; j’étais une créature sans visage, une chose indéfinie. » Pourtant, la plupart des mariages qu’elle voit autour d’elle la consternent : « La question n’est pas : Quand cela a-t-il mal tourné ? Non, mais : Quand cela a-t-il jamais tourné rond ? »24 Il lui semble que les célibataires ne rêvent que de mariage tandis que les épouses ne rêvent que d’évasion.

« Le dictionnaire définit “un aventurier” comme “une personne qui vit, qui apprécie ou qui recherche l’aventure”, mais “une aventurière” comme “une femme prête à tout pour acquérir de la richesse ou une position sociale” », relève Gloria Steinem25. Elle-même, de par son éducation très peu conventionnelle, a échappé à ce conditionnement qui pousse les filles à rechercher la sécurité : son père, qui avait toujours refusé d’être salarié, gagnait sa vie en exerçant divers métiers, comme celui de brocanteur itinérant, et entraînait toute la famille avec lui sur la route, de sorte qu’elle lisait sur la banquette arrière au lieu d’aller à l’école (elle n’a été scolarisée qu’à l’âge de douze ans). Il avait une telle « phobie du domicile », raconte-t-elle, que lorsqu’ils s’apercevaient qu’ils avaient oublié quelque chose à la maison, même s’ils venaient juste de partir, il préférait racheter les affaires manquantes plutôt que de rebrousser chemin. Dès qu’elle eut six ans, quand elle avait besoin de vêtements, il lui donnait de l’argent et attendait dans la voiture pendant qu’elle choisissait ce qui lui plaisait ; il en résultait « des achats aussi satisfaisants qu’un chapeau rouge de dame, des chaussures de Pâques vendues avec un lapin vivant ou une veste de cowgirl à franges ». Autrement dit, il la laissait libre de définir qui elle était. Plus tard, toujours entre deux avions, elle a reproduit le mode de vie de ce père adoré. Le jour où l’employeur pour qui elle travaillait à distance lui a demandé d’être présente au bureau deux jours par semaine, elle a « donné sa démission, acheté un cornet de glace et flâné dans les rues ensoleillées de Manhattan ». Son appartement a longtemps été un amas indistinct de cartons et de valises, et c’est seulement à la cinquantaine qu’elle a développé un certain sens du foyer : après quelques mois passés « à nidifier et à acquérir des draps et des bougies avec un plaisir quasi orgastique », elle a découvert que le fait de se sentir bien chez elle rehaussait le goût des voyages, et inversement. Mais, quoi qu’il en soit, draps et bougies n’ont pas été sa première préoccupation. Elle n’a pas appris d’emblée à se comporter comme une « fille » (elle raconte que, enfant, quand un adulte voulait l’embrasser sur la joue, elle le mordait26) et elle y a probablement beaucoup gagné.

Érika Flahault, dans son enquête sociologique de 2009 sur la « solitude résidentielle des femmes » en France, distingue les femmes « en manque » – celles qui subissent leur situation et qui en souffrent –, les femmes « en marche » – celles qui apprennent à l’apprécier – et les « apostates du conjugal » : celles qui ont délibérément organisé leur vie, leurs amours et leurs amitiés en dehors du cadre du couple. Les premières, remarque-t-elle, indépendamment de leur trajectoire personnelle, mais aussi de leur classe sociale – l’une est une ancienne agricultrice, une autre une grande bourgeoise –, se retrouvent complètement démunies dès qu’elles n’ont pas, ou plus, la possibilité d’incarner la bonne épouse ou la bonne mère : elles partagent « une même socialisation fortement marquée par la division sexuelle des rôles et un attachement profond à ces rôles traditionnels, qu’elles aient eu ou non l’occasion de les assumer ». À l’opposé, les « apostates du conjugal » ont toujours cultivé une distance critique, voire une défiance totale à l’égard de ces rôles. Ce sont aussi des femmes créatives, qui lisent beaucoup et qui ont une vie intérieure intense : « Elles existent hors du regard de l’homme et hors du regard de l’autre car leur solitude est peuplée d’œuvres et d’individus, de vivants et de morts, de proches et d’inconnus dont la fréquentation – en chair et en os ou en pensée à travers des œuvres – constitue la base de leur construction identitaire. »27 Elles se conçoivent comme des individus, et non comme des représentantes d’archétypes féminins. Loin de l’isolement misérable que les préjugés associent au fait de vivre seule, cet affinement inlassable de leur identité produit un double effet : il leur permet d’apprivoiser et même de savourer cette solitude à laquelle la plupart des gens, mariés ou pas, sont confrontés, au moins par périodes, au cours de leur vie, mais aussi de nouer des relations particulièrement intenses, car émanant du cœur de leur personnalité plutôt que de rôles sociaux convenus. En ce sens, la connaissance de soi n’est pas un « égoïsme », un repli sur soi, mais une voie royale vers les autres. Contrairement à ce que veut nous faire croire une propagande insistante, la féminité traditionnelle n’est pas une planche de salut : chercher à l’incarner, adhérer à ses valeurs, loin d’assurer notre immunité, nous affaiblit et nous appauvrit.

La pitié réservée aux femmes célibataires pourrait bien dissimuler une tentative de conjurer la menace qu’elles représentent. En témoigne le cliché de la « fille à chat », dont le félin est censé combler les manques affectifs28. La journaliste et chroniqueuse Nadia Daam a ainsi publié un livre intitulé Comment ne pas devenir une fille à chat. L’art d’être célibataire sans sentir la croquette29. Dans son spectacle « Je parle toute seule », l’humoriste Blanche Gardin raconte que ses amis lui ont conseillé de prendre un chat, signe à ses yeux que sa situation est vraiment désespérée : « On ne te dit pas : “Prends un hamster, ça vit deux ou trois ans, d’ici là tu auras rencontré quelqu’un” ; non : on te propose une solution sur vingt ans, quand même ! » Or le chat est l’« esprit familier » – que l’on appelle aussi tout simplement « le familier » – attitré de la sorcière, une entité surnaturelle qui l’assiste dans sa pratique de la magie et avec lequel elle peut parfois échanger son apparence. Dans le générique animé de Ma sorcière bien-aimée, Samantha se transforme en chat pour se frotter contre la jambe de son mari, avant de sauter dans ses bras et de redevenir elle-même. Dans L’Adorable Voisine (Bell, Book and Candle, 1958), de Richard Quine, la sorcière interprétée par Kim Novak, qui tient une boutique d’art africain à New York, demande à son siamois, Pyewacket – nom classique d’un familier –, de lui apporter un homme pour Noël. En 1233, une bulle du pape Grégoire IX avait déclaré le chat « serviteur du Diable ». Puis, en 1484, Innocent VIII ordonna que tous les chats vus en compagnie d’une femme soient considérés comme des familiers ; les « sorcières » devaient être brûlées avec leurs animaux. L’extermination des chats contribua à augmenter la population de rats, et donc à aggraver les épidémies de peste – pour lesquelles on blâmait les sorcières30… Matilda Joslyn Gage remarquait, en 1893, la persistance de la méfiance envers les chats noirs héritée de cette époque, qui se traduisait par la moindre valeur de leur fourrure sur le marché31.

SUS AUX RÉFRACTAIRES

Quand les femmes ont l’audace de prétendre à l’indépendance, une machine de guerre se met en place pour les y faire renoncer par le chantage, l’intimidation ou la menace. Pour la journaliste Susan Faludi, tout au long de l’histoire, chaque progrès dans leur émancipation, si timide soit-il, a suscité une contre-offensive. Après la Seconde Guerre mondiale, le sociologue américain Willard Waller estimait que l’« indépendance d’esprit de certaines » avait « échappé à tout contrôle » à la faveur des bouleversements engendrés par le conflit32, comme en écho au Malleus maleficarum : « Une femme qui pense seule pense à mal. » Les hommes, en effet, ressentent la plus petite brise d’égalité comme un typhon dévastateur – un peu comme les populations majoritaires se sentent agressées et se voient à la veille d’être submergées dès que les victimes du racisme manifestent la moindre velléité de se défendre. Outre la répugnance à renoncer à ses privilèges (privilège masculin ou privilège blanc), cette réaction trahit l’incapacité des dominants à comprendre l’expérience des dominés, mais peut-être aussi, en dépit de leurs protestations d’innocence indignées, une mauvaise conscience ravageuse (« Nous leur faisons tant de mal que si nous leur laissons la moindre marge de manœuvre, ils vont nous détruire »).

Pour sa part, Susan Faludi a minutieusement détaillé, dans un livre paru en 199133, les multiples manifestations de ce qu’elle appelle la « revanche », ou le « retour de bâton » : la véritable campagne de propagande qui s’est développée tout au long des années 1980 aux États-Unis, à travers la presse, la télévision, le cinéma et les ouvrages de psychologie, pour contrer les avancées féministes de la décennie précédente. Avec un quart de siècle de recul, la grossièreté des moyens employés frappe encore davantage. Elle atteste une fois de plus que la raison d’être des médias est souvent l’idéologie et non l’information : études biaisées reprises sans aucun regard critique, totale absence de scrupules et de rigueur, paresse intellectuelle, opportunisme, sensationnalisme, panurgisme, fonctionnement en circuit fermé hors de tout lien avec une quelconque réalité… « Ce type de journalisme ne tire pas sa crédibilité des faits réels, mais de son pouvoir de répétition », observe Faludi. La thèse martelée et déclinée sur tous les supports au cours de cette période tient en deux mensonges : 1) les féministes ont gagné, elles ont obtenu l’égalité ; 2) maintenant, elles sont malheureuses et seules.

La seconde assertion ne vise pas à décrire une situation, mais à faire peur, à lancer un avertissement : celles qui osent déserter leur place et vouloir vivre pour elles-mêmes, au lieu de rester au service de leur mari et de leurs enfants, travaillent à leur propre malheur. Pour les en dissuader, on vise précisément ce qui, du fait de leur éducation, constitue leur point faible : leur peur panique de se retrouver livrées à elles-mêmes. « Elle redoute le crépuscule, ce moment pénible où l’obscurité enveloppe la ville et où les lumières s’allument une à une dans les cuisines chaleureuses », écrit vicieusement le New York Times dans un article sur les célibataires. Un manuel de psychologie intitulé Belles, intelligentes et seules met en garde contre le « mythe de l’autonomie ». Newsweek clame que les célibataires de plus de quarante ans ont « plus de chances d’être attaquées par un terroriste que de trouver un mari ». De toutes parts, on conjure les femmes de prendre garde au rapide déclin de leur fertilité, d’abandonner leurs ridicules plans sur la comète et de faire des enfants le plus tôt possible. On stigmatise les épouses qui n’ont pas su « faire de leur mari le centre de leur existence ». Des « experts » signalent une prétendue « augmentation du nombre de crises cardiaques et de suicides » chez les femmes actives. La presse publie des articles apocalyptiques sur les crèches sobrement intitulés « MAMAN, NE ME LAISSE PAS ICI ! ». Au zoo de San Francisco, « Koko, gorille femelle, dit à son gardien qu’elle veut un enfant ! », s’attendrit un quotidien local. Films et magazines se peuplent de mères au foyer resplendissantes et de célibataires exsangues dont le problème est qu’elles « attendent trop de la vie »34.

La presse française entonne le même refrain, comme en témoignent ces quelques titres du Monde entre 1979 et 1987 : « Quand on appelle liberté la solitude », « Femmes, libres mais seules », « La France des femmes seules », « “Quand je rentre, personne ne m’attend” »35… Érika Flahault constate toutefois que, même à d’autres périodes, que ce soit dans la presse généraliste ou dans la presse féminine, le discours sur les femmes indépendantes n’a jamais été approbateur. Il a toujours été teinté de misérabilisme ou de condescendance. Là aussi, il s’agit davantage de produire un effet que de décrire une situation : « Placés dans la bouche d’une femme qui se prétend épanouie dans la solitude, des propos du type “Une femme n’est pas faite pour vivre sans homme” ont un impact beaucoup plus pervers que dans tout autre contexte. » Il faut lire la presse féministe de l’époque pour trouver des articles sur le sujet qui ne visent pas à ramener dans le troupeau la brebis égarée. Cette presse est la seule, en particulier, à prendre en compte l’« assaut culturel prolongé36 » que l’on fait subir aux femmes vivant seules, et à envisager qu’il puisse expliquer le malaise éprouvé par nombre d’entre elles. Il y a en effet quelque chose de presque fascinant dans la façon dont la société leur met la misère pour mieux les confondre ensuite : « Ah ! Tu vois comme tu es malheureuse ! » Dans ces journaux, « loin d’être nié, analyse Érika Flahault, le choix d’une vie solitaire est rendu à sa juste dimension, celle d’une victoire sur les pressions multiples qui s’exercent sur l’individu dès sa naissance et conditionnent une grande partie de ses actes, “une bagarre contre les archétypes que l’on porte en soi, les conventions, la pression sociale continue et renouvelée” (Antoinette, février 1985)37 ». Là, soudain, on entend d’autres témoignages, d’autres points de vue, comme celui-ci, dans la Revue d’en face, en juin 1979 : « Lente éclosion des désirs, réappropriation du corps, du lit, de l’espace et du temps. Apprentissage du plaisir pour soi, de la vacuité, de la disponibilité aux autres et au monde. »

Aujourd’hui, les rappels à la norme n’ont pas disparu : en 2011, Tracy McMillan, autrice et scénariste (elle a notamment participé à l’écriture de la série Mad Men), a fait un carton avec un billet – le plus lu de l’histoire du HuffPost – intitulé « Pourquoi vous n’êtes pas mariée ». Prétendant décrire une réalité, l’article révélait surtout l’image remarquablement méprisante et haineuse qu’elle se faisait de la lectrice célibataire. Elle commençait par faire mine de pénétrer sa psychologie en décelant l’envie qui, malgré ses efforts pour faire bonne figure et se persuader qu’elle était satisfaite de son sort, pointait à l’égard de ses amies déjà casées. Forte de la supériorité que lui conféraient ses trois expériences matrimoniales, elle détaillait ses hypothèses : si vous n’êtes pas mariée, c’est parce que « vous êtes une salope », parce que « vous êtes superficielle », parce que « vous êtes une menteuse »… Elle mettait en garde contre la colère, en particulier : « Vous êtes énervée. Contre votre mère. Contre le complexe militaro-industriel. Contre [la politicienne conservatrice] Sarah Palin. Et ça fait peur aux hommes. […] La plupart veulent juste épouser une femme qui est gentille avec eux. Avez-vous déjà vu Kim Kardashian en colère ? Je ne crois pas. Vous avez vu Kim Kardashian sourire, se tortiller et faire une sex-tape. La colère des femmes terrifie les hommes. Je sais, il peut paraître injuste de devoir composer avec la peur et le sentiment d’insécurité des hommes pour pouvoir vous marier. Mais en réalité cela tombe très bien, puisque composer avec la peur et le sentiment d’insécurité des hommes est précisément une grande partie de ce que vous aurez à faire en tant qu’épouse. » Elle invitait à ne pas se montrer trop difficile dans le choix d’un partenaire, car « c’est là le comportement d’une adolescente ; or les adolescentes ne sont jamais contentes. Et elles se sentent aussi rarement d’humeur à cuisiner ». Enfin, bien sûr, elle admonestait les « égoïstes » : « Si vous n’êtes pas mariée, vous pensez probablement beaucoup à vous-même. Vous pensez à vos cuisses, à vos tenues, à vos sillons nasogéniens38. Vous pensez à votre carrière ou, si vous n’en avez pas, vous pensez à vous inscrire au yoga39. » Lire ces lignes en songeant à la longue histoire du sacrifice féminin, et à la dose de misogynie qu’il faut avoir intégrée pour ne pas envisager que le désir de réalisation personnelle puisse prendre d’autres visages que ceux-là, donne légèrement le vertige. Je ne vois pas l’équivalent d’une injonction aussi crue à la soumission et au renoncement dans le paysage médiatique français, où la promotion de la famille traditionnelle se fait peut-être davantage sous couvert de chic et de bon goût, à travers les images d’intérieurs idylliques et les interviews où des parents branchés racontent leur quotidien, leurs loisirs et leurs voyages, et donnent leurs adresses préférées40.

L’OMBRE DES BÛCHERS

Au cinéma, le personnage de célibataire démoniaque le plus emblématique des années 1980 reste celui d’Alex Forrest – interprété par Glenn Close – dans Liaison fatale d’Adrian Lyne. Michael Douglas y incarne Dan Gallagher, un avocat qui, dans un moment de faiblesse, alors que son épouse et sa fille se sont absentées pour deux jours, cède aux avances d’une éditrice sexy croisée lors d’une soirée. Ils passent un week-end torride, mais, lorsqu’il veut s’en aller, la laissant à nouveau seule dans son loft vide et triste, elle s’accroche à lui et se taillade les poignets pour le retenir. Par la suite, les scènes montrant la joyeuse vie de famille de Dan auprès de son épouse douce et équilibrée (elle ne travaille pas) alternent avec les plans où Alex, en larmes, rendue à sa solitude lugubre, écoute Madame Butterfly en éteignant et rallumant sans cesse une lampe. À la fois pathétique et inquiétante, elle se met à le harceler, puis s’en prend à sa famille – dans une scène fameuse, elle tue le lapin de la fillette et le fait bouillir dans une marmite. Elle est enceinte de lui et elle refuse d’avorter : « J’ai trente-six ans, c’est peut-être ma dernière chance d’avoir un enfant ! » Comme sous le regard perçant de Tracy McMillan, la professionnelle émancipée et sûre d’elle tombe le masque, révélant une créature misérable qui se languit dans l’attente du sauveur susceptible de la faire accéder au rang de compagne et de mère.

Le film s’achève sur le meurtre de l’amante par l’épouse dans la salle de bains de la villa familiale où elle s’est introduite. Dans une première version, Alex se suicidait ; mais, après avoir montré cette fin à un public-test, la production – au grand dam de Glenn Close, qui s’y opposa en vain – en fit tourner une autre, plus conforme à ses désirs : « Le public voulait absolument tuer Alex, et non lui permettre de se tuer », explique placidement Michael Douglas41. À l’époque, dans les cinémas, des hommes manifestaient leur enthousiasme durant cette scène en vociférant : « Vas-y, écrase-lui la gueule à la pute ! »42. Après le dénouement du drame, alors que la police repart, le couple regagne l’intérieur de la maison, enlacé, et la caméra zoome sur une photo de famille encadrée sur une commode. Tout au long du film, déjà, la réalisation offrait régulièrement des gros plans lourdingues sur les photos de famille des Gallagher, soulignant par de savants cadrages tantôt le remords de l’époux infidèle, tantôt la rage impuissante de l’amante. À l’occasion des trente ans de Liaison fatale, en 2017, Adrian Lyne gémissait : « L’idée que j’aie voulu condamner les femmes qui font carrière et dire qu’elles étaient toutes des psychopathes est stupide. Je suis féministe43 ! » Il est vrai qu’aujourd’hui le féminisme est à nouveau à la mode… Ces protestations paraissent toutefois assez dérisoires au vu de la façon dont, à en croire Susan Faludi, le scénario a été inlassablement remanié dans un sens plus réactionnaire. Alors que, au départ, l’épouse était enseignante, elle est devenue femme au foyer ; la production a demandé que l’on rende le personnage du mari plus sympathique, en chargeant celui de l’amante. Adrian Lyne a eu l’idée d’habiller Alex de cuir noir et de l’installer tout près de la halle aux viandes de New York. En bas de chez elle, des feux brûlent dans des fûts en métal semblables à des « chaudrons de sorcière »44.

Mais la revanche que détaille Faludi ne s’est pas exercée que dans la sphère symbolique – même si, dans ce domaine aussi, elle a eu des effets tout à fait concrets. De même que, à l’époque des chasses aux sorcières, on multipliait les obstacles devant celles qui voulaient travailler comme les hommes, en leur interdisant l’accès à l’instruction ou en les expulsant des corporations, certaines se sont heurtées à une hostilité sans merci. En témoigne l’histoire de Betty Riggs et de ses collègues, employées de l’entreprise American Cyanamid (devenue depuis Cytec Industries) en Virginie de l’Ouest. En 1974, la direction est contrainte par les autorités à embaucher des femmes sur les chaînes de production. Y voyant une chance unique de sortir des boulots à 1 dollar de l’heure où elle est cantonnée, de pouvoir subvenir aux besoins de ses parents et de son fils et, à terme, quitter son mari violent, Betty Riggs fait le siège de la direction, qui rejette sa candidature sous divers prétextes. Au bout d’un an, elle réussit enfin à se faire engager, comme trente-cinq autres. Elle travaille à l’atelier des colorants où, la première année, la production s’améliore considérablement. Mais les employées sont harcelées par leurs collègues masculins ; un jour, elles voient une affichette qui dit : « Sauvez un emploi, tuez une femme. » Comme si cela ne suffisait pas, le mari de Betty Riggs met le feu à sa voiture sur le parking ; il s’introduit dans l’atelier pour lui casser la figure. Puis, à la fin de la décennie, l’entreprise s’intéresse soudain aux effets sur la santé de ses employées des substances qu’elles manipulent. Tout en se refusant à mettre en place des mesures de protection supplémentaires et alors que ces substances menacent aussi la santé reproductive des hommes, elle décide que les femmes fécondes de moins de cinquante ans ne pourront plus travailler dans cet atelier… à moins de se faire stériliser. Les salariées, au nombre de sept, sont déchirées. Cinq d’entre elles, parce qu’elles ont absolument besoin de cet emploi, se résignent à se faire opérer – dont Betty Riggs, qui n’a alors que vingt-six ans. Moins de deux ans plus tard, fin 1979, la direction, aux prises avec les services gouvernementaux chargés de veiller à la sécurité au travail, réagit en fermant l’atelier des colorants : « Les postes pour lesquels les femmes ont sacrifié leur utérus sont supprimés. » Elles perdront le procès qu’elles intenteront à l’entreprise : un juge fédéral estimera qu’elles ont « eu le choix »45. Betty Riggs devra retourner aux « boulots de femme » et gagner sa vie en faisant des ménages. Pas de bûcher ici, mais toujours un pouvoir patriarcal qui exclut, qui cogne et qui mutile pour maintenir les réfractaires dans leur position d’éternelles subalternes.

QUI EST LE DIABLE ?

Qui est ce Diable dont le spectre, à partir du XIVe siècle, s’est mis à grandir aux yeux des hommes de pouvoir européens derrière chaque guérisseuse, chaque magicienne, chaque femme un peu trop audacieuse ou remuante, jusqu’à faire d’elles une menace mortelle pour la société ? Et si le Diable, c’était l’autonomie ?

« Toute la question du pouvoir, c’est de séparer les hommes de ce qu’ils peuvent. Il n’y a pas de pouvoir si les gens sont autonomes. L’histoire de la sorcellerie, pour moi, c’est aussi l’histoire de l’autonomie. D’ailleurs, une sorcière mariée, comme dans Ma sorcière bien-aimée, c’est étrange… Les pouvoirs doivent toujours faire des exemples, montrer qu’on ne pourra pas continuer sans eux. En politique internationale, les pays les plus inquiétés sont toujours ceux qui veulent être indépendants », observe l’essayiste Pacôme Thiellement46. Aujourd’hui encore, au Ghana, parmi les femmes contraintes de vivre dans des « camps de sorcières », 70 % ont été accusées après la mort de leur mari47. Dans le film (de fiction) de Rungano Nyoni I Am Not a Witch (2017), qui se déroule dans un camp semblable en Zambie, les « sorcières » sont attachées à une bobine géante en bois par un long ruban blanc fixé dans leur dos, ce qui permet de contrôler strictement, au mètre près, leur liberté de mouvement. Ce dispositif est censé les empêcher de s’envoler pour aller commettre des meurtres – sans lui, elles seraient capables de voler « jusqu’au Royaume-Uni », dit-on. Si elles coupaient le ruban, elles se transformeraient en chèvres. Lui montrant sa propre bobine désormais hors d’usage, l’épouse du représentant local du gouvernement explique à Shula, la fillette envoyée dans ce camp, qu’elle aussi a été une sorcière, autrefois. Seules la respectabilité acquise par le mariage, ainsi qu’une docilité et une obéissance absolues, souligne-t-elle, lui ont permis de couper le ruban sans être changée en chèvre.

En Europe, avant la grande vague des procès en sorcellerie, il y avait eu au XVe siècle, comme un signe avant-coureur, le démantèlement du statut particulier des béguines, ces communautés de femmes présentes surtout en France, en Allemagne et en Belgique. Souvent veuves, ni épouses ni nonnes, échappant à toute autorité masculine, elles vivaient en communauté, dans de petites maisons individuelles voisinant avec des jardins potagers et médicinaux, allant et venant en toute liberté. Dans un roman plein de sensualité, Aline Kiner a redonné vie au grand béguinage royal de Paris, dont les vestiges sont encore visibles dans le Marais48. Son héroïne, la vieille Ysabel, l’herboriste du béguinage, dont le logis embaume « le bois brûlé et les herbes amères », a « des yeux étranges, ni verts ni bleus, qui captent les nuances du ciel, des plantes de son jardin, des gouttes d’eau traversées par la lumière lorsqu’il pleut » – une sœur de Floppy Le Redoux. Certaines béguines vivent et travaillent même hors les murs, telle Jeanne du Faut, qui tient un commerce de soieries florissant. Elles connaissent une prospérité physique, intellectuelle et spirituelle aux antipodes du flétrissement auquel furent condamnées les milliers de femmes enfermées dans des couvents. (Au XIXe siècle, le poète Théophile Gautier, qui a confié sa fille aux religieuses de Notre-Dame de la Miséricorde, constate un jour qu’elle pue ; quand il réclame pour elle un bain par semaine, les sœurs, scandalisées, lui répondent que « la toilette de la religieuse consiste simplement à secouer sa chemise49 ».) L’exécution de Marguerite Porete, une béguine du Hainaut brûlée pour hérésie en place de Grève (devant l’actuelle mairie de Paris) en 1310, sonne le glas de la tolérance dont faisaient l’objet ces femmes, de plus en plus mal vues en raison de leur « double refus d’obéissance, au prêtre et à l’époux50 ».

De nos jours, l’État n’organise plus des exécutions publiques de prétendues sorcières, mais la peine de mort pour les femmes qui veulent être libres s’est en quelque sorte privatisée : quand l’une d’elles est tuée par son compagnon ou son ex-compagnon (ce qui, en France, se produit une fois tous les trois jours en moyenne), c’est souvent parce qu’elle est partie ou qu’elle a annoncé son intention de le faire, telle Émilie Hallouin, ligotée par son mari sur les rails du TGV Paris-Nantes le 12 juin 2017, jour de ses trente-quatre ans51. Et la presse traite ces meurtres avec la même trivialité déréalisante que celle avec laquelle on évoque les bûchers des sorcières52. Lorsqu’un homme immole son épouse par le feu au Plessis-Robinson, Le Parisien (23 septembre 2017) commence par titrer : « Il met le feu à sa femme et incendie l’appartement », comme si la victime était un bien meuble et comme si l’information essentielle était l’incendie de l’appartement ; le journaliste semble presque trouver cocasse la maladresse du mari. Les seuls cas où l’on accorde à un féminicide la place qu’il mérite, où l’on reconnaît sa gravité, c’est lorsque le meurtrier est noir ou arabe, mais il s’agit alors d’alimenter le racisme et non de défendre la cause des femmes.

Au-delà de sa dimension de comédie hollywoodienne légère, le film de René Clair J’ai épousé une sorcière (1942) peut être vu comme une célébration décomplexée de l’écrasement des femmes indépendantes. Exécutée avec son père pour sorcellerie dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, Jennifer (Veronica Lake) se réincarne au XXe siècle avec le projet de se venger du descendant de son accusateur. Mais elle boit par accident le philtre qu’elle lui destinait et c’est elle qui tombe amoureuse de lui. Désormais, ses pouvoirs lui servent à assurer la victoire de son homme aux élections : un vrai rêve de patriarche. Après quoi, lorsqu’il rentre à la maison, elle se précipite pour l’aider à mettre ses pantoufles et lui annonce son intention de renoncer à la magie pour devenir une « simple épouse qui sait se rendre utile ». Dès le départ, à vrai dire, cette sorcière infantile, capricieuse et enjôleuse, sous la tutelle de son père avant de passer sous celle de son mari, n’avait rien de la créature incontrôlable censée avoir terrifié ses juges. Ce sont littéralement des instances masculines qui lui insufflent vie. Lorsque son père et elle ressuscitent en esprit, elle le supplie : « Père, donnez-moi un corps ! », car elle rêve d’avoir à nouveau « des lèvres pour mentir à un homme et le faire souffrir » – et ici le portrait de la sorcière rejoint les lieux communs de la misogynie ordinaire. Il accède à son désir et lui donne l’apparence d’une « toute petite chose », comme le dit avec attendrissement une matrone qui lui prête une robe ; une jolie petite chose éthérée et gracieuse telle que Hollywood en produira encore tant, qui ne prend pas trop de place et qui s’habille d’une chemise de nuit en dentelle ou d’un manteau de fourrure pour mieux vamper son futur époux. Puis, quand son père veut la priver de cette enveloppe charnelle pour la punir d’être tombée amoureuse d’un mortel, c’est un baiser de l’élu (doublement élu, donc) qui la ranime, telle la Belle au bois dormant. Elle finit tricotant au coin de feu, entourée de sa famille, ce qui est apparemment un happy end. Certes, sa petite fille commence à parcourir la maison à califourchon sur un balai ; « J’ai peur que nous ayons des problèmes avec elle un jour », soupire-t-elle. Mais pas d’inquiétude : elle sera matée comme sa mère. Grâce à l’« amour », bien sûr, qui est « plus fort que la sorcellerie ». On retrouve le thème de la sorcière qui renonce avec bonheur à ses pouvoirs pour se marier dans L’Adorable Voisine53.

En revanche, dans le film de George Miller Les Sorcières d’Eastwick (1987), qui se déroule dans les années 1980 dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, Daryl Van Horne, alias le Diable, incarné par Jack Nicholson, déclare ne pas croire au mariage : « Bon pour l’homme, nul pour la femme. Elle meurt ! Elle suffoque ! » Quand, à leur première rencontre, Alexandra (Cher) lui annonce qu’elle est veuve, il lui répond : « Désolé… Mais vous faites partie des chanceuses. Quand une épouse se débarrasse d’un mari, ou un mari d’une épouse, que ce soit par la mort, la désertion ou le divorce, la femme éclot ! Elle s’épanouit ! Comme une fleur. Comme un fruit. Elle est mûre. Cela, c’est une femme pour moi. » Des exécutions de sorcières ont autrefois eu lieu dans le château où il a emménagé, ce qui l’amène à livrer son interprétation du phénomène : « La queue des hommes devient molle lorsqu’ils se retrouvent face à une femme puissante, alors comment réagissent-ils ? Ils la brûlent, la torturent, la traitent de sorcière. Jusqu’à ce que toutes les femmes aient peur : peur d’elles-mêmes, peur des hommes. » Avant son arrivée dans la ville, les trois sorcières interprétées par Cher, Michelle Pfeiffer et Susan Sarandon osaient à peine croire à leurs pouvoirs magiques. Ce sont pourtant elles qui l’ont fait surgir, par inadvertance, un soir de pluie où elles imaginaient l’homme idéal et l’appelaient de leurs vœux tout en buvant des cocktails – avant de conclure en soupirant que les hommes « n’étaient pas la réponse à tout » et de se demander pourquoi elles finissaient toujours par parler d’eux. Jusqu’à son entrée fracassante dans leur vie, elles ne cessaient de se brider, de se réfréner, de faire semblant d’être la « moitié de ce qu’elles étaient » pour se conformer aux règles d’une société patriarcale et puritaine. Lui, au contraire, les encourage à donner toute leur mesure, à laisser libre cours à leur énergie, à leur créativité, à leur sexualité. Il se présente comme un homme au-delà des hommes ordinaires, qu’elles ne doivent pas craindre d’effrayer : « Vas-y. Je peux encaisser » (I can take it), ne cesse-t-il de leur répéter. Ici, non seulement on est hors du schéma conjugal, mais l’amour et le désir décuplent les pouvoirs de la sorcière au lieu de les annihiler. Qui plus est, les trois héroïnes finiront par se débarrasser du cher Daryl Van Horne. C’est l’occasion de remarquer le paradoxe que représente la figure du Diable, maître de celles qui n’ont pas de maître. Les démonologues de la Renaissance ne pouvaient même pas concevoir une autonomie totale des femmes : à leurs yeux, la liberté de celles qu’ils accusaient de sorcellerie s’expliquait par une autre subordination ; elles étaient forcément sous la coupe du Diable, c’est-à-dire encore soumises à une autorité masculine.

DES FEMMES TOUJOURS « FONDUES »

Mais l’autonomie n’est pas l’apanage des célibataires ou des veuves. Elle peut aussi s’exercer au sein du foyer, au nez et à la barbe du mari. C’est bien ce que symbolise la fiction du vol nocturne de la sorcière, qui l’amène à déserter la couche conjugale en trompant la vigilance de l’homme endormi pour enfourcher son balai et partir au sabbat. Dans le délire des démonologues, qui trahit les hantises masculines de leur temps, le vol de la sorcière, écrit Armelle Le Bras-Chopard, « figure une liberté d’aller et venir, non seulement sans la permission du mari, mais le plus souvent à son insu si lui-même n’est pas sorcier, voire à son détriment. En utilisant un bâton, un barreau de chaise, qu’elle met entre ses jambes, la sorcière s’attribue un ersatz du membre viril qui lui fait défaut. En transgressant fictivement son sexe pour se donner celui d’un homme, elle transgresse aussi son genre féminin : elle se donne cette facilité de mouvement qui, dans l’ordre social, est un apanage masculin. […] En s’octroyant cette autonomie, et donc en se soustrayant à celui qui exerce sa propre liberté d’abord par la domination qu’il a sur elle, elle lui subtilise une part de son pouvoir : cet envol est un vol54 ».

L’autonomie, contrairement à ce que veut faire croire aujourd’hui le chantage de la « revanche », ne signifie pas l’absence de liens, mais la possibilité de nouer des liens qui respectent notre intégrité, notre libre arbitre, qui favorisent notre épanouissement au lieu de l’entraver, et cela quel que soit notre mode de vie, seule ou en couple, avec ou sans enfants. La sorcière, écrit Pam Grossman, est le « seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seule55 ». Or le modèle promu à l’époque des chasses aux sorcières, imposé d’abord par la violence et plus tard – avec la constitution de l’idéal de la femme au foyer, au XIXe siècle – par un savant mélange de flatterie, de séduction et de menace, enchaîne les femmes à leur rôle reproductif et délégitime leur participation au monde du travail. Par là, il les place dans une position où leur identité risque sans cesse d’être brouillée, atrophiée, phagocytée. Il les empêche d’exister et de se réaliser pour en faire des représentantes d’une prétendue essence féminine. En 1969, à New York, le groupe WITCH avait perturbé un salon du mariage en y lâchant des souris56. L’un de ses slogans pestait : « Être une épouse pour toujours, mais une personne, jamais ».

Aujourd’hui, celle qui partage sa vie avec un homme et des enfants doit toujours lutter de toutes ses forces si elle ne veut pas devenir une « femme fondue ». L’expression est de Colette Cosnier, qui s’est penchée sur les Brigitte, série à l’eau de rose en quarante volumes de Berthe Bernage qui a commencé à paraître dans les années 1930. À travers son héroïne, qui a dix-huit ans dans le premier tome et est arrière-grand-mère dans les derniers, l’autrice voulait « composer une sorte de traité de la vie moderne à l’usage de la jeune fille, puis de l’épouse et de la mère », explique Colette Cosnier. Ainsi, quand Brigitte couve ses enfants du regard, attendrie, Berthe Bernage écrit : « Roseline se fondra quelque jour dans une autre famille, tandis que lui, le petit homme qui serre ses poings minuscules et déjà volontaires, il sera “lui”. »57 On pourrait se croire à mille lieues d’un univers aussi réactionnaire (pendant la guerre, Brigitte, bien sûr, sans jamais le dire explicitement, fut pétainiste, et à l’occasion antisémite). Et pourtant… Au sein de la famille hétéroparentale, les besoins d’une femme doivent toujours s’effacer devant ceux de son compagnon et de ses enfants. « Les femmes s’entendent souvent dire que la bonne manière d’être une mère, c’est de se fondre dans la vie des autres », écrit la sociologue Orna Donath58. Dans les couples les plus progressistes, si cette logique archaïque n’est plus théorisée – ce serait inadmissible –, elle se met en place presque magiquement, lorsque la charge du foyer tombe sur les mères tel un gigantesque éboulis. La journaliste et autrice Titiou Lecoq, qui a la trentaine, raconte qu’elle ne s’était jamais sentie concernée par les discriminations sexistes : « Et puis, badaboum… j’ai eu des enfants. Et là, moi qui étais un “je” absolu, j’ai compris ce que ça voulait dire être une femme – et que, pas de bol, j’en étais une. » Non seulement une part énorme de l’identité des femmes se trouve rabattue sur leur rôle domestique et maternel, mais elles écopent aussi de la part ingrate de la parentalité : Titiou Lecoq note que, d’après les études sur le sujet, « seules les activités de jeux et de socialisation des enfants sont également partagées ». Elle commente : « Et je comprends les mecs. Moi aussi, je trouve plus sympa de me promener en forêt avec les enfants que de trier les fringues trop petites59. »

La fonte de l’identité dans la maternité dépasse toutefois la question des tâches éducatives et domestiques. La poétesse et essayiste américaine Adrienne Rich se souvenait que, lors de sa première grossesse, en 1955, elle avait cessé d’écrire de la poésie et même de lire, se contentant de prendre des cours de couture : « J’avais cousu des rideaux pour la chambre du bébé, préparé des brassières, et gommé autant que faire se peut la femme que j’avais été quelques mois plus tôt. […] Je me sentais perçue par le monde simplement comme une femme enceinte, et il me semblait plus facile, moins inquiétant, de me percevoir moi-même ainsi. » Autour d’elle, on se montrait en effet déterminé à ne pas la laisser être à la fois une écrivaine et une future mère. Alors qu’elle devait aller faire une lecture de ses poèmes dans une prestigieuse école de garçons en Nouvelle-Angleterre, le professeur annula son invitation lorsqu’il apprit qu’elle était enceinte de sept mois, estimant que son état « empêcherait les garçons d’écouter [s]a poésie »60. En 2005 encore, dans Un heureux événement, la romancière Éliette Abécassis démontrait la prégnance de ce préjugé d’incompatibilité. Un matin, alors que la narratrice, à un stade avancé de sa grossesse, a rendez-vous avec son directeur de thèse, elle se demande, catastrophée : « Si par miracle j’arrivais à me lever, comment allais-je pouvoir me montrer à lui dans cet état ? J’avais eu suffisamment de mal à établir une relation d’égale à égal avec lui. Quel mensonge allais-je lui raconter pour justifier ma transformation61 ? » Comme si les hormones de grossesse inhibaient le fonctionnement du cerveau ou qu’il était scandaleux de vouloir à la fois penser et enfanter.

Ce réflexe évoque la théorie de la « conservation d’énergie » développée par les médecins au XIXe siècle : les organes et les fonctions du corps humain étaient censés lutter pour s’approprier la quantité limitée d’énergie qui y circule. Dès lors, les femmes, dont l’existence avait pour but suprême la reproduction, devaient « conserver leur énergie en elles, autour de l’utérus », expliquent Barbara Ehrenreich et Deirdre English. Enceintes, elles devaient rester allongées et éviter toute autre activité, en particulier intellectuelle : « Les médecins et les pédagogues ont rapidement conclu que l’éducation supérieure pouvait être dangereuse pour la santé des femmes. Une croissance cérébrale trop soutenue, avertissaient-ils, atrophierait l’utérus. Le développement du système reproducteur ne permettait tout simplement pas le développement de l’intelligence62. » Ne serions-nous pas encore imprégnés de l’imaginaire issu de ces théories fantaisistes, qui servaient à justifier la relégation sociale des femmes ? Ces fantasmes archaïques sur le corps féminin nourrissent encore la relégation sociale – franche ou discrète – qui frappe les mères : on les célèbre en tant qu’illustrations d’un idéal un peu mièvre, mais on les nie en tant que personnes.

On se souvient que Tracy McMillan recommandait de ravaler toute colère pour avoir une chance qu’un homme daigne nous épouser. La censure de la colère joue un grand rôle dans l’effacement de l’identité. « La colère féminine menace l’institution de la maternité », écrit Adrienne Rich, qui cite cette réplique de Marmee à sa fille Jo dans Les Quatre Filles du docteur March : « Je suis en proie à la colère presque tous les jours de ma vie, Jo ; mais j’ai appris à ne pas la manifester et j’espère encore apprendre à ne plus la ressentir ; quand bien même cela devrait me prendre quarante autres années de ma vie. » Puisque l’« emploi » de la mère de famille est d’assurer l’atmosphère pacifique et sereine du foyer, de veiller au bien-être à la fois mental et matériel de tous les autres membres de la maisonnée, « son agacement propre apparaît illégitime »63. Aujourd’hui, on mettra en avant l’éducation non violente, la nécessité de respecter les enfants, de ne pas les traumatiser. « Il faut donner le change et s’efforcer, en toutes circonstances, de leur tenir un discours propre et amical, un discours citoyen. Sans aspérités. Neutre. Compassionnel », persifle Corinne Maier dans son pamphlet No Kid64. Petite, j’ai eu très peur des savons de ma mère. Mais je crois que j’aurais été encore bien plus terrifiée si je l’avais entendue s’adresser à moi comme un haut-parleur de la SNCF. « Il faut sortir de ce paradoxe moderne qui fait que l’idée de l’enfant comme un individu qu’on aide à devenir lui-même ramène les femmes non à un statut d’individu qui vit sa vie, mais à la fonction maternelle, la privant, elle, de son individualité », analyse Titiou Lecoq65.

Au travail aussi, on court le risque d’être « fondue ». Il s’y produit la même sujétion, la même réduction à un rôle stéréotypé. La répression des soignantes – guérisseuses des campagnes ou praticiennes officiellement reconnues – et l’instauration d’un monopole masculin sur la médecine, survenues en Europe à la Renaissance et aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, l’illustrent de façon exemplaire : lorsque les femmes seront autorisées à revenir dans la profession médicale, ce sera en tant qu’infirmières, c’est-à-dire dans la position subalterne d’assistantes du Grand Homme de Science, qu’on leur assignera au nom de leurs « qualités naturelles »66. Aujourd’hui, en France, non seulement nombre de travailleuses sont à temps partiel (un tiers des femmes, contre 8 % des hommes67) et n’ont donc pas d’indépendance financière – c’est-à-dire pas d’indépendance tout court –, mais elles sont cantonnées dans des professions liées à l’éducation, au soin des enfants et des personnes âgées, ou dans des fonctions d’assistance : « Près de la moitié des femmes (47 %) se concentre toujours dans une dizaine de métiers comme infirmière (87,7 % de femmes), aide à domicile ou assistante maternelle (97,7 %), agent d’entretien, secrétaire ou enseignante68. » Or, au Moyen Âge, les Européennes avaient accès comme les hommes à de nombreux métiers, souligne Silvia Federici : « Dans les villes médiévales, les femmes travaillaient comme forgeronnes, bouchères, boulangères, chandelières, chapelières, brasseuses, cardeuses de laine et détaillantes. » En Angleterre, « soixante-douze des quatre-vingt-cinq corporations comptaient des femmes dans leurs rangs » et, dans certaines d’entre elles, elles étaient dominantes69. C’est donc une reconquête, et non une conquête, qui a débuté au XXe siècle. Une reconquête très loin d’être achevée : les femmes restent des intruses dans le monde du travail. La psychologue Marie Pezé voit un lien direct entre les postes de subordination qu’elles occupent et le harcèlement, les agressions sexuelles qu’elles subissent : « Tant que cette infériorisation du destin des femmes ne sera pas attrapée à bras-le-corps, nous ne réglerons rien », estime-t-elle70.

LE RÉFLEXE DE SERVIR

Même quand elles disposent des moyens d’embrasser une profession prestigieuse ou un métier créatif, un obstacle psychologique, ou le manque d’encouragements de l’entourage, peut les retenir de se lancer. Elles préféreront alors vivre leur vocation par procuration, en jouant les conseillères, les « petites mains » ou les faire-valoir pour un homme admiré, ami, employeur ou compagnon, toujours sur le modèle médecin/infirmière. C’est l’inhibition que vise à faire sauter ce slogan féministe vu sur un tee-shirt : « Sois le médecin que tes parents voulaient que tu épouses » (Be the doctor your parents always wanted you to marry). Certes, l’histoire de la science et l’histoire de l’art sont remplies d’hommes qui se sont approprié les travaux d’une compagne – Scott Fitzgerald, par exemple, qui insérait dans ses livres des écrits de sa femme, Zelda, et qui, lorsqu’il fut question qu’elle publie un recueil de textes, suggéra comme titre : Épouse d’auteur71. Mais il s’y ajoute une intériorisation par les femmes elles-mêmes de cette position de seconde ou d’assistante.

Isadora Wing, l’héroïne d’Erica Jong, a été mise en garde contre les artistes ou les aspirants artistes par sa mère, qui a payé la leçon au prix fort, comme sa fille le raconte : « Mon grand-père peignait souvent ses propres tableaux sur ceux de ma mère, au lieu d’aller acheter des toiles neuves. Pour lui échapper, ma mère se tourna pour un temps vers la poésie, mais rencontra alors mon père, qui, écrivant lui-même des chansons, lui volait ses images poétiques pour s’en servir dans ses propres couplets. » Quant à Isadora, quelles que soient la sincérité et la profondeur de son désir d’écrire (« Je voulais être neuve, me bâtir une vie neuve en écrivant »), elle doute sans cesse d’elle-même. Ses deux premières ébauches de roman ont des narrateurs masculins : « Je partais tout bonnement de l’hypothèse que l’opinion d’une femme, les gens n’en avaient cure. » Tous les sujets qu’elle connaît bien lui paraissent « banals » et « trop féminins ». Et elle ne peut guère compter sur la ferveur de son entourage pour l’encourager. Sa sœur, mère de neuf enfants, trouve sa poésie « masturbatoire » et « exhibitionniste » et lui reproche sa « stérilité » : « Tu te conduis dans la vie comme si écrire était la chose la plus importante du monde ! » Dans la postface rédigée pour les quarante ans du Complexe d’Icare, en 2013, Erica Jong avouait que, après en avoir vendu vingt-sept millions d’exemplaires dans des dizaines de langues, avec une adaptation cinématographique en préparation, elle se sentait encore « dans la peau d’une poétesse qui aurait la mauvaise habitude d’écrire des romans72 ». Et pourtant, le livre est là, avec sa narratrice et ses sujets « féminins » ; des millions de lectrices s’y sont retrouvées, des millions de lecteurs l’ont apprécié. Il symbolise à la fois la victoire d’Isadora et celle d’Erica, victoire sur leurs doutes et leurs complexes, sur leurs craintes de ne jamais réussir à trouver et à imposer leur voix.

Pour ma part, je me souviens du déclic qui s’est produit in extremis dans ma tête quand, il y a une quinzaine d’années, un philosophe que j’admirais m’a proposé de publier un livre d’entretiens avec lui – une bonne affaire pour lui, dans la mesure où je me taperais le boulot d’écriture. Il tenait des propos féministes : je ne pouvais pas me méfier, n’est-ce pas ? Je n’avais pas encore compris que c’était le meilleur moyen de renforcer mon adhésion, et donc ma disponibilité. Mais lorsqu’il m’a dit : « Tu sais, il y aura aussi ton nom sur la couverture, pas seulement le mien », l’insistance louche avec laquelle il me faisait miroiter cet honneur grandiose m’a soudain mis la puce à l’oreille. J’ai commencé à sentir le mot « PIGEONNE » clignoter sur mon front. Puis, quelques jours plus tard, il m’a appelée : il venait de retrouver un vieil ami, homme de presse célèbre, et ils avaient enregistré leur conversation dans l’idée d’en faire un livre. Il se demandait si cela « m’amuserait » de la retranscrire. Lorsque j’ai répondu, sans doute un peu sèchement : « Euh… Non », il s’est empressé de préciser : « Pas de problème, pas de problème ! C’était seulement si ça t’amusait ! » Il avait misé sur la probabilité que mon enthousiasme pour son œuvre, combiné à ma serviabilité féminine et à mon sentiment d’infériorité, me transforme en secrétaire bénévole corvéable à merci – et il avait failli avoir raison. Définitivement refroidie, j’ai renoncé à notre projet commun. À la place, j’ai fait un livre sur la couverture duquel mon nom figure seul.

Mais refuser de vous sacrifier, ou vouloir poursuivre vos propres buts, vous attire une réprobation immédiate. Si votre rébellion intervient dans le cadre professionnel, on vous accusera d’être prétentieuse, individualiste, carriériste, d’avoir la grosse tête. Il se trouvera tout de suite des hommes pour vous vanter la beauté du dévouement à une cause qui dépasse votre petite personne, les gratifications infiniment supérieures qu’il vous apporterait – eux-mêmes le pratiquent assez peu, c’est vrai, mais enfin, ils en ont entendu parler. Par un incroyable hasard, le service de cette cause tendra en général à se confondre avec le service de leur carrière. Et leur chantage fonctionne, tant il est difficile de disputer aux hommes cette aura impalpable, mais décisive, de légitimité et de prestige qui les entoure quand ils se mettent à écrire, à créer ou à filmer, ou quand ils se lancent dans n’importe quelle entreprise ambitieuse.

Si vous vous rebellez dans le cadre familial, en refusant d’organiser toute votre vie autour de votre progéniture, vous serez une mégère, une mauvaise mère. Là aussi, on vous invitera à dépasser le souci de votre petite personne. On vous vantera les effets souverains de la maternité sur la déplorable tendance au nombrilisme qui caractérise apparemment les femmes : « C’est seulement en ayant un bébé qu’une femme peut arrêter de ne penser qu’à elle-même », déclare une jeune Américaine73. Immanquablement, on vous rappellera que « personne ne vous a obligée à faire des enfants », tant le droit à la contraception et à l’avortement a eu pour effet pervers de renforcer les normes de la « bonne » maternité74 – et beaucoup moins celles de la « bonne » paternité, curieusement, bien que les hommes soient censés participer à la décision de procréer. Ce sont avant tout les mères que visent ces petites phrases relevant en apparence du bon sens, telles que : « On ne fait pas des enfants pour les faire élever par quelqu’un d’autre. » Certes ; mais on ne fait pas non plus des enfants pour rester collée à eux en permanence ni pour renoncer à cultiver toutes ses autres dimensions. Et les élever, cela peut être aussi leur offrir l’image d’une adulte équilibrée et pas trop aliénée ou frustrée75. Enfin, certaines s’entendront traiter d’enfants gâtées, de petites natures incapables d’assumer les contraintes élémentaires de l’existence. Or, insiste Adrienne Rich, « l’institution de la maternité ne se confond pas avec l’acte de porter et d’élever des enfants, pas plus que l’institution de l’hétérosexualité ne se confond avec intimité et amour sexuel76 ».

À la parution du livre de Simone de Beauvoir Le Deuxième Sexe, le critique et écrivain André Rousseau soupirait : « Comment faire comprendre [à la femme] que c’est au bout du don de soi que sont les enrichissements infinis77 ? » Dans les années 1960 encore, dans l’Encyclopédie de la femme publiée par les éditions Nathan, la doctoresse Monsarrat évoquait en ces termes l’éducation des filles : « Elle doit se faire dans le sens le plus altruiste. Le rôle de la femme dans la vie est de tout donner autour d’elle, confort, joie, beauté, tout en gardant le sourire, sans faire figure de martyre, sans mauvaise humeur, sans fatigue apparente. C’est une lourde tâche ; il faut entraîner notre fille à ce renoncement perpétuel et heureux. Dès la première année, elle doit savoir spontanément partager ses jouets, ses bonbons et donner ce qu’elle a autour d’elle, surtout ce à quoi elle tient le plus78. » Une autrice américaine contemporaine avoue sa perplexité en se rendant compte que, depuis qu’elle est mère, quand elle mange des crackers, elle prend ceux qui sont cassés et laisse les biscuits intacts à son mari et à sa fille79. En 1975, le collectif français Les Chimères, s’élevant contre la « maternité esclave », relevait que même une féministe comme Évelyne Sullerot (1924-2017) parlait de l’époque où ses enfants étaient petits comme d’années « justificatrices »80. Les femmes intègrent la conviction que leur raison de vivre est de servir les autres, ce qui augmente encore leur souffrance lorsqu’elles ne peuvent pas enfanter. Au début des années 1990, une Mexicaine-Américaine du nom de Martina racontait comment, après avoir appris qu’elle devait se faire enlever l’utérus pour raisons médicales, elle avait appelé sa mère, en pleurs : « Je lui ai dit : “Je suppose que désormais on peut considérer que je suis complètement inutile, parce que ce n’est pas comme si je lui offrais [à son mari] un intérieur étincelant. C’est même lui qui cuisine, et maintenant, je ne suis même pas capable de faire cela81 !” »

Le seul destin féminin concevable reste le don de soi. Ou, plus précisément, un don de soi qui passe par l’abandon de ses potentialités créatives plutôt que par leur réalisation ; parce que après tout, et heureusement, on peut aussi enrichir son entourage, immédiat ou plus large, en exploitant sa singularité et en donnant libre cours à ses aspirations personnelles. Peut-être est-ce même la seule forme de don de soi que nous devrions rechercher, en répartissant au mieux la part incompressible de sacrifice nécessaire qui resterait, s’il en reste une. En attendant, le gaspillage de nos potentialités continue. « Une “vraie femme”, c’est un cimetière de désirs, de rêves manqués, d’illusions », écrivaient Les Chimères82. Il serait temps que les femmes – souvent si peu sûres d’elles, de leurs capacités, de la pertinence de ce qu’elles ont à apporter, de leur droit à une vie pour elles-mêmes – apprennent à se défendre face à la culpabilisation et à l’intimidation, qu’elles prennent au sérieux leurs aspirations et qu’elles les préservent avec une inflexibilité totale face aux figures d’autorité masculines qui tentent de détourner leur énergie à leur profit. « Choisissez-vous toujours vous-même, conseille Amina Sow, une travailleuse du numérique rencontrée par Rebecca Traister. Si vous vous donnez la priorité, vous pourrez emprunter des chemins incroyables. Bien sûr, les gens vous traiteront d’égoïste. Mais non. Vous avez des capacités. Vous avez des rêves83. »

Au sein des classes moyennes et supérieures, nombre de mères renoncent à faire pleinement usage de l’éducation qu’elles ont reçue pour se consacrer à celle de leurs enfants, qu’elles veulent la meilleure possible, et cette abnégation révèle une contradiction fondamentale. Le temps, l’argent et l’énergie dépensés pour assurer la réussite et l’épanouissement des petits traduisent, au moins de manière implicite, l’espoir qu’ils accompliront de grandes choses. Les nombreux psychologues, auteurs et éducateurs qui proposent de repérer et d’aider les enfants surdoués, ou à « haut potentiel », confirment l’omniprésence de cette préoccupation. On peut en déduire l’existence d’un large consensus quant à l’importance de la réalisation de soi et à la légitimité du besoin de reconnaissance. Et, bien sûr, ces efforts concernent autant les petites filles que les petits garçons. Personne n’assumerait un traitement différencié : nous ne sommes plus au XIXe siècle. Pourtant, si plus tard ces petites filles ont elles-mêmes des enfants, il est probable qu’une partie de ces ressources auront été dépensées en vain. Lorsqu’elles arriveront à l’âge adulte, soudain, par un étrange tour de passe-passe, tout le monde considérera qu’il ne s’agit plus pour elles de réussir leur vie, mais avant tout de réussir leur vie de famille – à croire que tout ce cirque autour de leur éducation visait surtout à occuper leur mère. C’est principalement sur elles que reposera la responsabilité d’assurer la réussite future de leurs propres enfants. Et si elles souhaitent mener de front vie familiale, vie personnelle et vie professionnelle, il y a de gros risques pour que la maternité les pénalise dans leur parcours, quand la paternité ne nuit en rien à une carrière ou à une vocation – au contraire. En somme, si on voulait être cohérent, il faudrait soit lever le pied sur l’éducation des filles, soit intégrer à leur formation un sérieux entraînement à la guérilla contre le patriarcat, tout en s’employant activement à faire en sorte que cette situation change.

L’« INSTITUTION DE LA MATERNITÉ », BOULET AU PIED

Bien sûr, rien n’interdit à une femme d’avoir des enfants et de se réaliser en même temps dans d’autres domaines. Au contraire, vous y êtes même vivement encouragée : en posant la cerise de l’accomplissement personnel sur le gâteau de la maternité, vous flatterez notre bonne conscience et notre narcissisme collectif. Nous n’aimons pas nous avouer que nous voyons les femmes avant tout comme des reproductrices. (« Bonne chance pour votre vrai projet ! », lançait une universitaire québécoise à une autre, enceinte84.) Mais alors, vous avez intérêt à avoir beaucoup d’énergie, un bon sens de l’organisation et une grande capacité de résistance à la fatigue ; vous avez intérêt à ne pas trop aimer dormir ou paresser, à ne pas détester les horaires, à savoir faire plusieurs choses à la fois. Les autrices se bousculent d’ailleurs au portillon pour vous galvaniser, avec des titres du genre : Choisissez tout ou Comment avoir un enfant sans vous perdre85. L’art de la « conciliation » alimente un filon éditorial ; il a ses championnes, qu’on interviewe dans les rubriques dédiées sur les blogs et dans les magazines féminins – j’ai vu une fois un père célibataire invité à décrire son quotidien, et une autre fois une mère homosexuelle, mais dans l’écrasante majorité des cas on n’interroge à ce sujet que des femmes hétérosexuelles. Cela peut se comprendre, dans la mesure où ce sont effectivement elles qui rencontrent le plus de difficultés à cet égard86, mais cela contribue à naturaliser cette situation, en escamotant la profonde injustice sociale qu’elle représente. Cela donne le sentiment qu’il n’y a pas d’élément extérieur dans l’équation, que tout dépend d’elles et de leur degré d’organisation, et culpabilise celles qui s’en sortent moins bien en leur faisant croire que le problème, c’est elles.

Il y a quelques années, l’écrivaine Nathacha Appanah avait interviewé sur leur travail, pour une émission de radio, trois consœurs et deux confrères parisiens. Les hommes, raconte-t-elle, lui avaient donné rendez-vous l’un sur le parvis du Sacré-Cœur, l’autre dans un café à Belleville. Les femmes l’avaient reçue chez elles : « Pendant que nous parlions de leurs livres, de la naissance de ceux-ci, des rituels, de la discipline, l’une d’entre elles a terminé une vaisselle, m’a fait un thé, une autre a rangé des jouets qui traînaient dans le salon tout en surveillant l’heure de la sortie de l’école. Cette dernière m’avait confié qu’elle se réveillait tous les jours à cinq heures du matin pour pouvoir écrire. » À l’époque, Nathacha Appanah n’avait pas d’enfant et jouissait d’une totale liberté. Quand elle est devenue mère, elle a expérimenté à son tour ce « morcellement du temps », la « gymnastique mentale entre gérer l’annulation subite de la baby-sitter et le nœud qui bloque un roman à la page vingt-deux ». « J’ai passé des mois à rechercher cet ancien moi, qui était plus concentré, plus efficace », avoue-t-elle. Lorsque, discutant avec un écrivain qui a trois enfants et qui voyage beaucoup, elle lui demande comment il fait, il lui répond qu’il a « beaucoup de chance ». Elle commente : « “Beaucoup de chance”, c’est, je crois, une façon moderne de dire “Jai une épouse formidable”. » Et elle fait les comptes : « Flannery O’Connor, Virginia Woolf, Katherine Mansfield, Simone de Beauvoir : pas d’enfants. Toni Morrison : deux enfants, a publié son premier roman à trente-neuf ans. Penelope Fitzgerald : trois enfants, a publié son premier roman à soixante ans. Saul Bellow : plusieurs enfants, plusieurs romans. John Updike : plusieurs enfants, plusieurs romans. »87

Elle ne précisait pas si les personnes qu’elle avait rencontrées appartenaient ou non à la petite minorité d’écrivains qui vivent de leur plume. Or l’accomplissement de soi est évidemment encore plus difficile quand il passe par une activité qui s’ajoute au travail rémunéré au lieu de se confondre avec lui. Certes, l’expérience de la maternité peut aussi stimuler la créativité ; mais encore faut-il parvenir à réunir les conditions matérielles qui permettent à l’œuvre de voir le jour, ce qui n’est pas donné à toutes : il existe de fortes disparités en termes de métiers, d’agencements familiaux, de ressources financières, de santé et d’énergie. Dans ses écrits autobiographiques, Erica Jong, qui a eu une fille à trente-six ans et qui a adoré être mère, se moque de ce qu’elle appelle l’« alternative des bas-bleus : soit le bébé, soit le livre88 », alternative à laquelle elle avait longtemps cru ; mais il est probablement plus facile de s’en moquer quand on est une autrice de best-sellers que lorsqu’on se bat pour caser l’exercice de ses talents dans les interstices que nous laisse un boulot alimentaire.

« Je ne serais jamais là où j’en suis aujourd’hui sur le plan littéraire si j’étais hétérosexuelle, déclarait en 1997 la romancière britannique Jeanette Winterson. Parce que – et ceci m’a déjà valu beaucoup d’ennuis auparavant, mais allons-y pour les ennuis une nouvelle fois – je ne peux pas songer à un seul modèle littéraire féminin qui ait accompli le travail qu’elle désirait tout en menant une vie hétérosexuelle ordinaire et en ayant des enfants. Où est-elle ? » Elle expliquait avoir eu, plus jeune, quelques aventures avec des hommes, qu’elle avait toujours évité « instinctivement » de prolonger afin de protéger sa vocation. « La question de savoir comment les femmes vont vivre avec les hommes et élever des enfants et accomplir le travail qu’elles veulent accomplir n’a en aucune manière été affrontée avec honnêteté89. »

Certaines, cependant, qu’elles vivent avec les hommes ou pas, qu’elles se sentent ou non requises par une vocation, trouvent un autre moyen d’échapper à l’engloutissement dans le rôle de la servante dévouée : ne pas élever d’enfants ; se donner naissance à soi-même, plutôt que transmettre la vie ; inventer une identité féminine qui fasse l’économie de la maternité.


2. LE DÉSIR DE LA STÉRILITÉ.
PAS D’ENFANT, UNE POSSIBILITÉ

« La seule attitude cohérente quand on a réellement pris conscience de ce que notre société a fait de la maternité est de la refuser, écrivaient Les Chimères il y a quarante ans. Mais les choses sont loin d’être aussi simples, parce que l’on se refuse alors à une expérience humaine importante1. » Pour Adrienne Rich, il était clair que la maternité en tant qu’institution avait « maintenu la femme dans un ghetto et dégradé les potentialités féminines ». Ayant été parmi les premières à écrire avec une honnêteté totale sur l’ambivalence des mères – elle a eu trois fils –, elle déclarait : « Les abîmes de ce conflit, entre la sauvegarde de soi et les sentiments maternels, peuvent représenter (et ce fut le cas pour moi) une véritable agonie. Cette douleur-là n’est pas la moindre des douleurs de l’enfantement. »2 Corinne Maier, elle, n’a pas ces états d’âme : « Vous voulez l’égalité ? Commencez par cesser de faire des enfants3. » Une grève des ventres : c’était là la grande crainte exprimée lors des débats (entre hommes) qui ont précédé l’autorisation de la contraception, ce qui constitue un singulier aveu – car enfin, si la maternité dans notre société est une expérience si uniformément merveilleuse, pourquoi les femmes s’en détourneraient-elles ?

Dès lors, celles qui ne ressentent pas le désir de procréer jouissent d’un avantage certain. Elles s’épargnent les déchirements qu’évoque Adrienne Rich et voient disparaître comme par enchantement l’un des plus gros obstacles, si ce n’est le plus gros obstacle, à l’égalité (mais pas tous non plus, qu’on se rassure), ce qui peut susciter une franche euphorie. Une jeune femme qui, certaine de ne pas vouloir d’enfants, s’est fait ligaturer les trompes se souvient de son exaltation lors de son premier rapport sexuel après l’intervention, de son « immense sentiment de liberté » : « Je me rappelle que je me disais : “C’est comme ça que les hommes doivent se sentir !” Il n’y avait tout simplement pas la moindre possibilité que je tombe enceinte4. »

En Europe, le pouvoir politique a commencé à se montrer obsédé par la contraception, l’avortement et l’infanticide à partir de l’époque des chasses aux sorcières5. Tous trois – même s’il ne s’agit pas de mettre le dernier sur le même plan que les deux premiers – ont souvent été des armes de protestation, à la fois contre la condition faite aux femmes et contre l’ordre social en général. Dans Beloved (1987), de Toni Morrison, l’héroïne, Sethe, tue son bébé, une petite fille, pour lui épargner une vie d’esclave. Dans le roman6 que Maryse Condé a consacré à Tituba, l’esclave qui fit partie des accusées dans l’affaire des sorcières de Salem en 1692, l’héroïne décide d’avorter quand elle s’aperçoit qu’elle est enceinte de l’homme qu’elle aime, John Indien. Tous deux appartiennent alors au sinistre pasteur Samuel Parris et se sentent perdus dans ce Massachusetts glacial, entourés de villageois hostiles et obsédés par le Mal. « Pour une esclave, la maternité n’est pas un bonheur, déclare Tituba. Elle revient à expulser dans un monde de servitude et d’abjection un petit innocent dont il lui sera impossible de changer la destinée. Pendant toute mon enfance, j’avais vu des esclaves assassiner leurs nouveau-nés en plantant une longue épine dans l’œuf encore gélatineux de leur tête, en sectionnant avec une lame empoisonnée leur ligament ombilical ou encore en les abandonnant de nuit dans un lieu parcouru par des esprits irrités. Pendant toute mon enfance, j’avais entendu des esclaves échanger les recettes des potions, des lavements, des injections qui stérilisent à jamais les matrices et les transforment en tombeaux tapissés de suaires écarlates. » Quand elle se retrouve accusée de sorcellerie, John Indien la supplie de dénoncer tous ceux qu’on lui demandera de dénoncer, de faire tout ce qu’il faudra pour rester en vie, au nom de leurs futurs enfants. Elle lui lance : « Je n’enfanterai jamais dans ce monde sans lumière ! » À sa sortie de prison, elle hurle quand le forgeron fracasse d’un coup de maillet les chaînes qu’elle porte aux chevilles et aux poignets : « Peu d’individus ont cette déveine : naître par deux fois. » Apprenant qu’elle va être vendue à un nouveau maître, elle commence à « douter sérieusement » que la vie soit un don, comme le lui répétait la vieille sorcière qui lui a tout appris. « La vie ne serait un don que si chacun d’entre nous pouvait choisir le ventre qui le porterait. Or être précipité dans les chairs d’une miséreuse, d’une égoïste, d’une garce qui se vengera sur nous des déboires de sa propre vie, faire partie de la cohorte des exploités, des humiliés, de ceux à qui on impose un nom, une langue, des croyances, ah, quel calvaire ! » Face aux atrocités sans fin dont elle est témoin, elle se prend à « imaginer un autre cours pour la vie, une autre signification, une autre urgence ». Il faut que « la vie change de goût », pense-t-elle. Néanmoins, la maternité continue de lui inspirer des sentiments ambivalents ; elle hésite, doute de sa résolution. De retour à la Barbade, son île natale, et redevenue une guérisseuse libre, vivant à l’écart dans une cabane de fortune, elle contemple la petite fille à peine née qu’elle vient de sauver, reposant sur le sein de sa mère, et elle craint de s’être trompée en refusant la maternité. À nouveau enceinte, elle décide de garder l’enfant, mais d’agir pour que le monde change avant sa naissance. Comme on peut le deviner, l’affrontement ne tournera pas à son avantage.

Aujourd’hui, l’infanticide, pratiqué dans des situations de panique et de détresse, suscite l’horreur de la société, qui voit en celle qui l’a commis un monstre, sans vouloir s’interroger sur les circonstances qui l’ont conduite à cette extrémité ou sans vouloir admettre qu’une femme puisse refuser à tout prix d’être mère. À l’hiver 2018, en Gironde, Ramona Canete, trente-sept ans, a été jugée pour cinq infanticides. Ces bébés étaient nés de viols conjugaux : « J’exprime mon refus, je pleure pendant les rapports, je pleure après les rapports », disait l’accusée7. Le mari a cependant comparu comme simple témoin. En 1974, aux États-Unis, Joanne Michulski, trente-huit ans, décapita avec un couteau de boucher, sur la pelouse de son pavillon de banlieue, les deux plus jeunes de ses huit enfants. Elle fut jugée démente et internée. Son mari déclara qu’elle n’avait jamais usé de violence contre eux auparavant et qu’elle semblait au contraire leur porter un grand amour. Il s’avéra seulement qu’aucun de ces enfants n’avait été désiré. Le pasteur qui habitait la maison voisine témoigna que la jeune femme paraissait « tranquillement désespérée » depuis l’installation de la famille dans le quartier. « Au lieu de reconnaître la violence institutionnelle de la maternité patriarcale, la société stigmatise ces femmes, qui finissent par exploser en violence psychopathologique », analyse Adrienne Rich8. Un collectif féministe français a recueilli en 2006 le témoignage d’une anonyme, vraisemblablement âgée, qui racontait avoir, par deux fois, accouché seule et étouffé le bébé. Elle s’était mariée à dix-huit ans et, à vingt et un ans, elle avait déjà trois enfants, avec lesquels elle était enfermée à la maison. « J’avais l’impression d’être un tiroir : toc, on met un enfant et, quand c’est vide, on en remet un autre, et voilà. » Lorsqu’elle essaie de se soustraire aux rapports sexuels, son mari la bat. « Je n’avais pas à avoir de désirs, j’avais tout ce que je pouvais désirer, paraît-il : je mangeais tous les jours, j’avais des enfants qui allaient à l’école. Il ne voulait pas savoir si j’avais d’autres espérances, c’était le moindre de ses soucis. » Elle essaie d’avorter par tous les moyens et y parvient neuf fois, mais cela ne marche pas toujours. « C’est une situation inhumaine mais, au moment où tu le fais, c’est ta seule solution. » Le collectif qui diffuse son histoire met en garde contre l’illusion selon laquelle, avec l’autorisation de la contraception et de l’avortement, il n’y aurait plus en France de grossesses non désirées menées à leur terme9.

Améliorer son sort, ou le rendre simplement vivable, passe par la possibilité de faire les enfants que l’on veut, ou de ne pas en faire du tout. Jules Michelet insiste sur la violence sociale de l’époque qui voit apparaître la sorcière. Selon lui, pour que puisse naître le mythe du pacte avec le Diable, il fallut la « pression fatale d’un âge de fer » ; il fallut que « l’enfer même parût un abri, un asile, contre l’enfer d’ici-bas ». Dans ce contexte, le serf « craint excessivement d’empirer son sort en multipliant des enfants qu’il ne pourra nourrir » ; la femme vit dans la hantise des grossesses. Durant tout le XVIe siècle « va croissant le désir de la stérilité ». À l’opposé, « le prêtre, le seigneur » veulent qu’on augmente le nombre de leurs serfs. Dans l’imaginaire que partagent oppresseurs et opprimés, le sabbat apparaît comme le lieu symbolique de cet affrontement. Il offre aux pauvres un recours fantasmatique contre cette injonction à procréer. Les démonologues s’accordent en effet à dire que « jamais femme n’en revint enceinte » : « Satan fait germer la moisson, mais il rend la femme inféconde », résume Michelet10. Dans le monde réel, ce sont les guérisseuses qui se trouvent au cœur des pratiques visant à limiter les naissances, et cela explique la férocité de la répression qui les frappe.

« Que l’enfer même parût un abri » : très loin de Michelet, on retrouve ce renversement dans le roman d’Alexandre Papadiamantis Les Petites Filles et la Mort (1903). Khadoula, une vieille campagnarde grecque, sage-femme et guérisseuse, fille de sorcière, est accablée par le sort des femmes dans sa société : non seulement les filles passent d’un esclavage à l’autre, du service de leurs parents à celui de leur mari et de leurs enfants, mais leur famille doit se ruiner pour payer leur dot. Dès lors, elle ne peut s’empêcher de ressentir du soulagement lorsqu’elle assiste à l’enterrement d’une petite fille de son entourage : « Quand le soir la vieille Khadoula regagnait la maison mortuaire pour prendre part à la cérémonie de la Consolation – de consolation elle n’en trouvait aucune, mais elle était là toute rayonnante de joie et remerciait le Ciel à haute voix pour l’innocent nouveau-né et pour ses parents. Et le chagrin était joie et la mort était vie, et tout se métamorphosait et se retournait. » Elle s’interroge : « Que peut-on bien faire d’utile pour les pauvres ? Le plus grand cadeau qu’on pourrait leur faire, ce serait d’avoir à leur donner, pardon mon Dieu ! de l’herbe à rendre stérile. Ou à la rigueur de l’herbe à faire des garçons… » Contemplant sa petite-fille qui vient de naître, Khadoula murmure avec amertume : « Elle est là pour souffrir et pour nous faire souffrir. » Perdant la tête, elle finit par étrangler le bébé et s’enfonce dans une fuite en avant meurtrière. Jusqu’au dénouement inéluctable, et malgré l’horreur de ses actes, Papadiamantis accompagne son héroïne dans son exil loin de la société des hommes, dans son retour aux éléments11.

UN ÉLAN VERS D’AUTRES POSSIBLES

Avant la grande peste de 1348, qui tua environ un tiers de la population européenne, l’Église était restée assez indifférente à la question de la natalité ; idéalement, elle aurait même préféré pouvoir convertir les masses à l’abstinence. Cela change par la suite. À la fin du XVIe siècle, le franciscain Jean Benedicti préconise une natalité sans frein, assurant aux familles que, comme pour les oiseaux, « Dieu pourvoira à leurs besoins »12. La démographie européenne explosera au cours du XVIIIe siècle, sans que cela empêche les natalistes de persister, avec des motivations peu reluisantes. À la fin du XIXe siècle, en France – où le taux de fécondité a marqué le pas un siècle plus tôt, à rebours de la tendance européenne –, les ligues natalistes agissent « “au nom de la paix sociale, de l’intérêt national et de la protection de la race” : la concurrence pour l’emploi entre les familles ouvrières les rend plus dociles ; il faut de nombreux soldats pour la guerre ; l’immigration issue des colonies représente un danger pour l’identité nationale13 ».

En vertu d’un paradoxe guère difficile à dénouer, le souci du bien-être de l’humanité et le respect de la vie se trouvent du côté de ceux qui acceptent ou qui prônent la limitation des naissances. Les chasseurs de sorcières n’hésitaient pas à torturer des suspectes enceintes, ni à exécuter de jeunes enfants ou à les obliger à assister au supplice de leurs parents14. De nos jours, rien n’est plus mensonger que cette étiquette « pro-vie » dont s’affublent les militants anti-avortement : un grand nombre d’entre eux sont aussi favorables à la peine de mort ou, aux États-Unis, à la libre circulation des armes (plus de quinze mille morts en 201715), et on ne les voit pas militer avec autant d’ardeur contre les guerres, ni contre la pollution, dont on estime qu’elle a été responsable d’une mort sur six survenues dans le monde en 201516. La « vie » ne les passionne que lorsqu’il s’agit de pourrir celle des femmes. Le natalisme est affaire de pouvoir, et non d’amour de l’humanité. Il ne concerne d’ailleurs que la « bonne » catégorie de femmes : comme l’a montré l’historienne Françoise Vergès, dans les années 1960-1970 l’État français, tout en refusant de légaliser l’avortement et la contraception en métropole, les encourageait dans les départements d’outre-mer ; à la Réunion, des médecins blancs pratiquaient des milliers de stérilisations et d’avortements forcés17.

Décider de rompre la chaîne des générations peut être une manière de redonner du jeu à sa condition, de rebattre les cartes d’un rapport de forces, de desserrer l’étau de la fatalité, d’élargir l’espace de l’ici et du maintenant. Aux États-Unis, dans les années 1990, les chercheuses Carolyn M. Morell et Karen Seccombe ont montré que le choix de rester sans enfants n’est pas réservé à une minorité de femmes des classes supérieures : parmi celles qu’avait interrogées Morell, les trois quarts venaient de milieux pauvres ou ouvriers. Toutes avaient fait carrière et elles attribuaient directement leur ascension sociale à leur décision de ne pas enfanter. L’une d’elles, Gloria, médecin de quarante-trois ans, déclarait : « Si j’avais été gentille et docile, aujourd’hui, je vivrais probablement en Floride avec six enfants, je serais mariée à un mécanicien et je me demanderais comment payer la prochaine facture. Ce n’est pas ce que je voulais. » Sara, quarante-six ans, qui avait grandi dans un quartier d’immigrants juifs d’Europe de l’Est au sud de Philadelphie, racontait : « C’était largement une vie de ghetto, et je voulais croire qu’il existait plus et mieux que ça. Dès l’âge de huit ou neuf ans, il m’arrivait de disparaître pour la journée. Je prenais le tramway jusqu’au centre-ville, je marchais jusqu’à Rittenhouse Square, puis je prenais le bus jusqu’à l’université de Pennsylvanie, simplement pour regarder et écouter. » En 1905, une travailleuse sociale américaine anonyme qui signait « Une épouse sans enfant » écrivait : « J’ai constaté que si les femmes étaient dominées, c’était toujours parce qu’elles avaient des enfants et pas d’argent, la présence des premiers empêchant l’obtention du second. J’ai découvert qu’une somme d’argent suffisante, honnêtement gagnée, pouvait permettre d’acquérir la liberté, l’indépendance, l’estime de soi et le pouvoir de vivre sa propre vie18. » Le refus de la maternité n’est pas non plus forcément un choix de femmes blanches : parmi les Africaines-Américaines nées entre 1900 et 1919, un tiers sont restées sans enfant, soit plus que parmi les Blanches19.

La révolte contre l’état du monde et contre le genre de vie dont doit se satisfaire la majorité se trouvait encore au cœur du réquisitoire de Corinne Maier en 2007. Elle maudissait les casernements successifs de l’école et de l’entreprise – des enfermements que l’on est censé considérer comme une chance, qui plus est. Elle déplorait que faire des enfants serve à « transférer à la génération suivante » la question du sens de la vie. « Nous vivons dans une société de fourmis, où travailler et pouponner modèle l’horizon ultime de la condition humaine. Une société pour laquelle la vie se limite à gagner son pain et à se reproduire est une société sans avenir car sans rêves20. » Elle voyait dans la procréation le verrou du système actuel, dans la mesure où elle nous conduit à perpétuer un mode de vie qui nous mène à la catastrophe écologique et où elle garantit notre docilité (parce que nous avons « des enfants à nourrir », un crédit sur le dos, etc.). L’écrivaine Chloé Delaume – mise à l’honneur par Camille Ducellier dans son film Sorcières, mes sœurs21 – lui fait écho : « Je suis la Nullipare, jamais je n’enfanterai. J’exècre les lignées et leurs fictions toxiques, la notion d’héritage ne relève que du virus pour le dernier porteur. » Ou encore : « Contrer la peur au ventre est tout ce qui vous occupe, le remplir d’embryons : un acte anxiolytique, pour un peuple qui ne survit que sous antidépresseurs22. »

Je suis presque effrayée de constater à quel point, chez moi aussi, alors que je crois être une personne plutôt gentille et placide, la question de la procréation et des raisons pour lesquelles je la refuse fait très vite affluer une colère énorme – et revoilà la colère… La réticence à faire des enfants peut être une manière de tenir la société responsable de ses manquements et de ses échecs, de refuser de passer l’éponge, de décréter qu’il n’y aura pas d’arrangement, ce qui explique sans doute le malaise suscité chez les autres. Mais ce « non » est l’envers d’un « oui » : il découle de l’idée que l’aventure humaine aurait pu tellement mieux tourner, d’une révolte contre ce que nous faisons de la vie et du monde. Et du sentiment de pouvoir mieux échapper à la résignation, aux pesanteurs et aux pièges du sort commun à travers une existence dépourvue d’enfant. Ce choix offre une sorte de poche d’oxygène, de corne d’abondance. Il autorise l’excès, la démesure : une orgie de temps à soi et de liberté, que l’on peut explorer, dans lesquels on peut se rouler à en perdre le souffle, sans craindre d’en abuser, mais avec l’intuition que les choses intéressantes commencent là où d’ordinaire on juge raisonnable de les arrêter. Dans ma logique, ne pas transmettre la vie permet d’en jouir pleinement. Jusqu’ici, cette disposition m’a valu une seule fois de me disputer avec un ami ; une dispute virulente, qui a éclaté sans crier gare à un détour de la conversation, et dont notre amitié, malgré nos efforts, ne s’est jamais vraiment remise. Cet homme, né la même année que mon père, reste très marqué par son éducation catholique, même s’il est loin de s’y réduire (nous ne serions pas amis sinon), et cette sensibilité explique sans doute sa réaction. En outre, dans le feu d’une discussion, son discours retrouve vite des accents religieux. Il m’a donc assené, en brandissant très haut un index vengeur : « L’espérance ne se divise pas ! » Mais voilà : parfois, s’abstenir de procréer représente le meilleur moyen de ne pas « diviser l’espérance ».

L’ALCHIMIE SUBTILE DU (NON-)DÉSIR D’ENFANT

Cette attitude fait de moi une quasi-exception embarrassante dans la société où je vis. En France, seuls 4,3 % des femmes et 6,3 % des hommes déclarent ne pas vouloir d’enfant23. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le nombre de femmes sans enfant a baissé tout au long du XXe siècle, l’« infécondité définitive » (quelle qu’en soit la raison) atteignant aujourd’hui 13 %24. Même si la natalité a connu pour la première fois une baisse en 2015, puis à nouveau en 2016 et 2017, la France détient toujours le record européen – avec l’Irlande25. L’une des explications avancées est le développement des services d’accueil de la petite enfance, qui épargne aux femmes de devoir choisir entre travail et maternité comme c’est le cas en Allemagne. En revanche, la floraison de publications sur la vie sans enfants observée ces dernières années aux États-Unis s’explique par le fait que le taux de natalité du pays a atteint son plus bas niveau historique en 2013 – sans que cela soit forcément un drame, notamment grâce à l’immigration. La proportion de femmes entre quarante et quarante-quatre ans n’ayant jamais enfanté est passée de 10 % en 1976 à 18 % en 2008, et toutes les communautés sont concernées26. L’écrivaine Laura Kipnis estime que la natalité continuera de baisser « aussi longtemps qu’il n’y aura pas un meilleur arrangement pour les femmes. Pas seulement une plus grande implication des pères, mais beaucoup plus de ressources publiques investies dans la garde des enfants, avec des équipes de professionnels bien payés – pas des femmes sous-payées, à la maison avec leurs propres enfants27 ». En Europe, outre l’Allemagne, c’est dans le Sud (Italie, Grèce, Espagne) que l’infécondité augmente, notamment en raison de la précarité dévastatrice engendrée par la politique de l’Union européenne ainsi que de l’absence de mesures et de modes de garde adaptés. Parmi les femmes nées dans les années 1970, près d’une sur quatre pourrait rester sans enfant28.

On ne saurait tracer une frontière nette entre deux catégories : d’un côté, celles et ceux qui n’ont pas d’enfants parce qu’ils n’en veulent pas et, de l’autre, celles et ceux qui en ont parce qu’ils l’ont voulu. Certains n’ont pas de descendance par impossibilité économique, ou en raison des circonstances de leur vie privée, alors qu’ils en auraient souhaité une ; inversement, d’autres accueillent des enfants qui n’étaient pas vraiment au programme, d’autant plus que l’avortement reste peu légitime culturellement : même sans être opposés à ce droit, des couples pourront répugner à y avoir recours s’ils ont la stabilité économique et affective qui leur permet de laisser la grossesse aller jusqu’à son terme. En outre, compte tenu de la propagande omniprésente en faveur de la famille, on peut présumer qu’un grand nombre de parents ont cédé à une pression sociale plutôt qu’à un élan propre. « Je pense sincèrement qu’aujourd’hui le désir d’enfant est à 90 % social et à 10 % subjectif et spontané », dit Sandra, l’une des personnes volontairement sans enfant interrogées par Charlotte Debest29. (Je suis ouverte à la discussion sur ces pourcentages.) Toutefois, on peut présumer que, au départ, il existe chez chacun un désir ou un non-désir d’enfant – quel que soit le destin futur de ce désir ou de ce non-désir – et que, ensuite, nous l’étayons avec des arguments plus ou moins articulés. Cette disposition naît d’une alchimie complexe et mystérieuse, qui déjoue tous les préjugés. Ayant eu une enfance malheureuse, on pourra aspirer soit à la réparer symboliquement soit à arrêter les frais. D’un tempérament joyeux et optimiste, on pourra vouloir rester sans descendance ; dépressif, on pourra en souhaiter une. Impossible de prédire sur quelle case s’arrêtera la grande roue des affects à cet égard. « Une personne pourra vouloir devenir parent et une autre ne pas vouloir le devenir exactement pour les mêmes raisons : le désir de jouer un rôle, d’exercer une influence, de trouver son identité, de créer une intimité avec quelqu’un, la quête de plaisir ou d’immortalité », remarque Laurie Lisle30. De plus, l’être humain est capable de grandes merveilles, mais aussi d’horreurs insoutenables ; la vie est belle mais dure, mais belle, mais dure, mais belle, mais dure, etc., de sorte qu’il est pour le moins intrusif et présomptueux de juger à la place des autres s’ils veulent s’arrêter à « belle » ou à « dure » et choisir de la transmettre ou non.

Certains ont envie de se voir eux-mêmes et de voir leur partenaire reflétés dans un nouvel être et/ou sont séduits par la perspective d’un quotidien avec des enfants, tandis que d’autres désirent soit mener leur vie seuls, soit se consacrer pleinement à leur vie de couple. Ayant choisi cette dernière configuration, la psychothérapeute et écrivaine Jeanne Safer disait en 2015 vivre depuis trente-cinq ans avec son mari dans une « intimité intellectuelle et émotionnelle rare31 ». Les uns auront envie d’augmenter la vie, d’accueillir ce qui vient, en assumant le bordel joyeux ou moins joyeux qui en découlera ; d’autres choisiront une existence plus concentrée, plus ramassée, plus calme – deux formes différentes d’intensité. Pour ma part, et sans même entrer dans les débats sur l’efficacité écologique d’une baisse de la natalité, je ne pourrais pas ajouter un membre à la société alors que celle-ci a si spectaculairement échoué à établir un rapport harmonieux à son milieu vital et semble si bien partie pour le détruire tout à fait. Je le souhaite d’autant moins que je me sens moi-même un pur produit de la société de consommation et que mes enfants ne pourraient donc pas compter sur moi pour les aider à s’adapter au paradigme de la crise écologique. Je me reconnais assez dans ces mots de la romancière américaine Pam Houston : « Je ne voulais rien avoir à faire avec des couches-culottes fabriquées avec des dérivés de pétrole ; je ne voulais pas être responsable d’une maison de rêve supplémentaire construite sur une terre autrefois sauvage32. » Mais lorsque je vois Hamza, bientôt sept ans, pédaler avec enthousiasme vers la plage sur un chemin de l’île d’Yeu, son petit casque sur la tête, mon cœur fond : même si cela ne me fait pas changer d’avis, je comprends que l’on puisse aussi considérer que la beauté du monde est toujours là et qu’il est encore temps de la partager avec un enfant, en échappant à l’hypnotisme de la catastrophe.

Il y a de la place pour toutes les conceptions, me semble-t-il. J’ai seulement du mal à comprendre pourquoi celle à laquelle j’adhère est si peu admissible et pourquoi un consensus inentamable persiste autour de l’idée que, pour tous, réussir sa vie implique d’avoir une descendance. Ceux qui dérogent à la règle s’entendent dire ce que l’on n’ose plus (trop) dire aux homosexuels, à savoir : « Et si tout le monde faisait comme toi ? » Même dans les sciences humaines, on rencontre cette mentalité obtuse. Quand la sociologue Anne Gotman interroge des hommes et des femmes sur leur « volonté de ne pas engendrer », elle multiplie les commentaires malveillants qui discréditent plus ou moins insidieusement leurs propos. Elle diagnostique par exemple chez eux un « rapport troublé à l’altérité », ou leur reproche de « négliger la dimension instituante du principe généalogique et anthropologique de la perpétuation de l’espèce » – quoi que cela veuille dire. Quand elle écrit : « Comment contester que les enfants prennent du temps et donc du temps sur le travail, sur la vie sociale et sur la vie personnelle ? », elle ajoute aussitôt : « Mais est-ce là la question ? » Et quand une femme qu’elle interroge déclare : « Je ne veux pas d’enfant, je ne vois pas où est le problème », elle se mue en psychanalyste de bazar pour estimer que la seconde partie de la phrase « peut être lue comme l’aveu d’une question »… Son livre suinte à chaque page la désapprobation. Elle accuse les personnes concernées de se « victimiser » et de manifester l’« exigence » qu’on valide leur choix33

UNE ZONE DE NON-PENSÉE

Avec sept milliards et demi d’êtres humains, tout danger d’extinction de l’espèce paraît écarté – ou du moins tout danger d’extinction faute de naissances. Comme tient à le souligner l’autrice et comédienne Betsy Salkind, « quand Dieu a dit : “Croissez et multipliez”, il n’y avait que deux personnes sur Terre34 ». En Occident, du moins, la contraception est largement accessible, et un enfant n’a plus rien d’un atout économique indispensable – au contraire. Qui plus est, nous vivons une époque caractérisée par la perte de la foi dans un avenir meilleur (voire dans un avenir tout court), sur une planète surpeuplée, intoxiquée de pollutions diverses, où l’exploitation fait rage, dans un Occident où le fascisme menace. Je pense à ce dessin de Willem qui date de 2006 : une réunion de famille bourgeoise dans une pièce cossue, chaude et rassurante ; sur un côté, la paroi de la maison s’ouvre sur un monde extérieur ravagé, jonché de carcasses de voitures et de bâtiments en ruine, où des êtres décharnés se traînent au milieu des rats. Sur le seuil, d’un geste large, le père désigne ce décor de désolation à sa fille et à son fils effarés : « Un jour, tout cela sera à vous ! » Et pourtant, avouez la moindre hésitation à propulser quelqu’un dans un tel environnement, et tout le monde pousse des cris horrifiés. Certes, il existe aussi toujours une foule de raisons de désirer un enfant ; mais cela ne va pas non plus complètement de soi. N’aurions-nous pas oublié de procéder à une petite mise à jour de nos présupposés ?

Une extraordinaire paresse intellectuelle, une spectaculaire absence de réflexion entoure ce sujet, sous le prétexte douteux qu’il relèverait de l’« instinct ». On ne cesse de nous donner des recettes censées convenir à tous, remarque l’essayiste et féministe américaine Rebecca Solnit ; ces recettes échouent avec constance, sans que cela empêche « qu’on nous les redonne encore et encore ». Elle observe : « L’idée que la vie devrait avoir un sens émerge rarement. Non seulement les activités standards [le mariage et les enfants] sont supposées avoir un sens en elles-mêmes, mais elles sont considérées comme les seules qui en aient un. » Elle déplore l’unanimisme qui enferme tant de gens dans des existences en tout point conformes aux prescriptions sociales, « et pourtant entièrement misérables ». Elle rappelle : « Il y a tant d’autres choses à aimer au-delà de sa propre descendance, tant de choses qui ont besoin d’amour, tant d’autre travail d’amour qui nécessite d’être accompli de par le monde. »35 C’est ce manque d’imagination que révélait, en creux, la critique furibonde de No Kid, le livre de Corinne Maier, parue dans Elle sous la plume de Michèle Fitoussi : « Il ne ressort de tout ce ressassement baveux qu’une idéologie mollassonne, déjà présente dans le précédent ouvrage [Bonjour paresse, sur l’ennui au travail et les moyens d’y résister]. Le droit au plaisir comme unique credo. Et qu’on supprime tout ce qui gêne. […] Ainsi débarrassés des fléaux de l’existence, tous nos jours seraient voués à l’amusement béat ou à la contemplation de notre nombril, en grignotant des biscuits au gingembre [?]. Sans amour et sans humour. Deux composantes essentielles au bonheur, mais qui lui font, dommage pour elle, cruellement défaut36. » Ici, comme dans J’ai épousé une sorcière, l’invocation de l’« amour » sert de couverture aux gardiens de l’ordre établi pour faire taire toute critique.

Ne pas avoir d’enfant, c’est savoir qu’à votre mort vous ne laisserez pas derrière vous quelqu’un que vous aurez mis au monde, que vous aurez en partie façonné et à qui vous aurez légué une atmosphère familiale, le bagage énorme – parfois écrasant – d’histoires, de destins, de douleurs et de trésors accumulés par les générations précédentes et dont vous aviez vous-même hérité. Vous pouvez espérer être pleuré-e par votre compagnon ou votre compagne, par vos frères et sœurs, par vos amis, mais ce n’est pas tout à fait la même chose. C’est peut-être là la seule chose difficile à accepter dans cette situation. « Mon unique regret, c’est de savoir que personne ne pensera à moi comme je pense à ma mère », dit Dianne, qui témoigne dans un livre consacré aux « familles de deux personnes »37. Pour autant, cela ne signifie pas ne rien transmettre. Le même manque d’imagination nous empêche de voir que la transmission – outre que les enfants ne s’en chargent pas toujours, ou pas forcément d’une façon qui vous satisfait – emprunte de nombreux chemins : chaque existence humaine bouscule une infinité de quilles et laisse une empreinte profonde, qu’il n’est pas toujours en notre pouvoir de cartographier. Deux Américains volontairement sans enfants racontaient que, s’ils s’apprêtaient à démissionner de leur travail et à partir parcourir le monde à bicyclette pendant un an, c’était grâce à une conversation avec des cyclistes croisés sur une plage, qui ne se douteraient jamais des répercussions de cette rencontre : « Nous ne savons jamais comment nous affectons les autres38. » Les enfants ne sont que la manifestation la plus évidente du passage sur Terre de la plupart d’entre nous, la seule que nous soyons entraînés à repérer. De surcroît, même eux ont toujours beaucoup plus que deux géniteurs : n’êtes-vous pas un peu responsable, par exemple, de l’existence de l’enfant qu’a eu plus tard, avec quelqu’un d’autre, le compagnon ou la compagne que vous avez quitté-e, ou de celui conçu par deux amis que vous avez présentés l’un à l’autre ?

Malgré la généralisation de la contraception, il est apparemment toujours impensable que l’on puisse aimer et désirer une personne sans vouloir un enfant avec elle. Les femmes qui annoncent ne pas vouloir devenir mères s’entendent ainsi répéter que c’est parce qu’elles n’ont pas encore « rencontré le bon ». Il semble aussi subsister la conviction obscure selon laquelle seul un rapport fécondant est un véritable rapport sexuel, peut-être parce qu’il offre la seule preuve possible de l’activité sexuelle, attestant par là que son protagoniste masculin est un « vrai homme » et sa protagoniste féminine une « vraie femme » – une vision des choses que conteste la réplique provocatrice attribuée à Pauline Bonaparte : « Les enfants ? Je préfère en commencer cent qu’en terminer un seul. » Il ne faut pas exclure l’hypothèse selon laquelle on fait parfois des enfants pour prouver qu’on baise (ce qui fait cher payé la minute de frime, à mon humble avis). Ou pour prouver qu’on n’est pas gay, s’autorisant par là à se montrer discrètement homophobe.

LE DERNIER BASTION DE LA « NATURE »

La procréation chez les couples hétérosexuels, et plus précisément la maternité, est le dernier domaine où, même chez les progressistes, l’argument de la « nature », dont nous avons appris à nous méfier partout ailleurs, règne en maître. On sait que, au fil des siècles, les thèses les plus fantaisistes – et les plus oppressives – ont été justifiées par les preuves « évidentes et indiscutables » qu’était censée fournir l’observation de la « nature ». Gustave Le Bon affirmait par exemple en 1879 : « Les cerveaux de nombre de femmes sont plus rapprochés en taille de ceux des gorilles que des cerveaux mâles les plus développés. Cette infériorité est si évidente que nul ne peut la contester pour un moment ; son degré seul vaut la peine d’être discuté39. » Avec le recul, le caractère ridicule de ce genre de considérations nous apparaît clairement. Désormais, on évite de déduire d’une conformation physique un certain type de disposition, ou une injonction à un comportement déterminé. Dans les milieux progressistes, plus personne, par exemple, n’irait expliquer aux gays et aux lesbiennes que leurs pratiques sexuelles sont problématiques, qu’ils et elles désirent les mauvaises personnes et que leurs organes n’ont pas été conçus pour être utilisés de cette manière, « pardon mais vous avez mal lu le mode d’emploi, la nature dit que… ». En revanche, dès qu’il s’agit de femmes et de bébés, tout le monde se lâche : c’est la fête du slip de la nature – si j’ose dire. Vous n’avez plus face à vous que des partisans enthousiastes du déterminisme biologique le plus étroit.

Elles ont un utérus : c’est bien la preuve irréfutable qu’elles doivent faire des enfants, n’est-ce pas ? On n’a pas bougé d’un pouce depuis l’article « Femme » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, au XVIIIe siècle, qui concluait, au terme d’une description physique : « Tous ces faits prouvent que la destination de la femme est d’avoir des enfants et de les nourrir40. » On continue à croire dur comme fer qu’elles sont programmées pour désirer être mères. Autrefois, on invoquait l’action autonome de leur utérus, « animal redoutable », « possédé du désir de faire des enfants », « vivant, rebelle au raisonnement, qui s’efforce sous l’action de ses désirs furieux de tout dominer »41. L’utérus sauteur a cédé la place dans les imaginaires à cet organe mystérieux appelé « horloge biologique », dont aucune radiographie n’a encore pu localiser l’emplacement précis, mais dont on entend distinctement le tic-tac en se penchant sur leur ventre lorsqu’elles ont entre trente-cinq et quarante ans. « Nous avons pris l’habitude de considérer des métaphores comme “l’horloge biologique” non comme des métaphores, mais comme de simples descriptions, neutres et factuelles, du corps humain », remarque l’essayiste Moira Weigel. Or l’expression « horloge biologique », appliquée à la fertilité des femmes, est apparue pour la première fois le 16 mars 1978 dans un article du Washington Post intitulé « L’horloge tourne pour la femme qui fait carrière »42. Autrement dit : elle est une manifestation précoce du backlash, et son intégration fulgurante à l’anatomie féminine en fait un phénomène unique dans l’histoire de l’évolution, qui aurait de quoi stupéfier Darwin… En outre, puisque leur corps offre aux femmes la possibilité de porter un enfant, la Nature veut également que ce soit à elles de changer les couches de ladite ou dudit enfant après sa naissance, de prendre les rendez-vous chez le pédiatre et aussi, tant qu’on y est, de laver le sol de la cuisine, de faire les lessives et de penser à racheter du papier hygiénique pendant les vingt-cinq années qui suivent. Cela s’appelle l’« instinct maternel ». Oui, la Nature commande très précisément cela, et pas, par exemple, que la société, pour les remercier d’assumer la plus grosse part dans la perpétuation de l’espèce, mette tout en œuvre pour compenser les inconvénients qui en découlent pour elles ; mais alors pas du tout. Si vous avez compris cela, c’est que vous avez mal écouté la Nature.

Des représentations archaïques traînent dans les esprits au sujet des femmes qui n’ont jamais enfanté. L’insistance sur l’« épanouissement » et le « rayonnement » attribués d’office aux futures mères – alors que, à en croire les intéressées, les expériences de la grossesse sont très diverses – implique d’accorder une foi persistante, par contraste, aux images de vieilles filles au corps desséché par la vacuité de leur utérus. C’est ignorer que, comme l’écrit Laurie Lisle, l’utérus, même vide, est un organe bien vivant, « actif, avec ses sensations menstruelles et sexuelles43 ». De surcroît, rappelons que, lorsqu’il n’est pas occupé, il reste de taille réduite, de sorte que l’image d’une cavité envahie de toiles d’araignées et balayée de vents lugubres qui font « hou ! hou ! » relève du fantasme. Mais on attribue à l’enfantement la vertu de combler les besoins érotiques et émotionnels des femmes et, par là, de les réguler, alors qu’autrement ils seraient incontrôlables. Esquiver la maternité, c’est donc se soustraire à un processus de purification et de domestication, à la seule rédemption possible pour un corps qui, au fil des siècles, a cristallisé tant d’interrogations, de frayeurs, de répulsion. « Le mariage et la maternité sont les antidotes venant sublimer ce corps toujours en défaut », comme l’écrit David Le Breton44. Refuser ces antidotes, c’est continuer à semer le trouble, à susciter des regards suspicieux ou apitoyés. Là encore, pourtant, les expériences individuelles contredisent les préjugés. Ayant accumulé les problèmes de santé au cours de ma vie, j’éprouve un grand soulagement à ne pas avoir dû partager avec un enfant, en le portant d’abord dans mon ventre puis dans mes bras, les ressources physiques qu’il me restait.

Au cours d’un colloque, alors que je venais de plaider pour que l’on puisse dissocier le destin féminin de la maternité, l’intervenant suivant, un médecin spécialiste des problèmes d’infertilité, a commencé par déclarer d’un air grave que mes propos auraient été « terribles à entendre » pour ses patientes. Cela m’a stupéfiée. Il me semblait qu’ils auraient pu leur être d’une certaine utilité, au contraire, si elles devaient finalement échouer à tomber enceintes : elles devraient alors surmonter le regret de ne pas avoir pu réaliser leur désir, mais il n’était pas nécessaire qu’il s’y ajoute le sentiment d’être des femmes incomplètes ou ratées. Nombre de médecins se permettent de faire ainsi la morale à celles qui ne veulent pas d’enfants, en leur disant qu’elles « devraient penser à celles qui n’en ont pas ». Or « la maternité n’est pas un phénomène de vases communicants », comme le rappelle Martin Winckler dans son livre sur la maltraitance médicale en France45. Certes, une femme qui a du mal à tomber enceinte pourra avoir un mouvement de jalousie envers celles qui dédaignent cette possibilité, mais deux secondes de réflexion suffisent pour en mesurer le caractère irrationnel : se forcer à faire un enfant par égard envers une autre qui n’y arrive pas n’aboutirait qu’à un redoublement de malheur. Tout autre raisonnement implique de voir les femmes comme des représentantes interchangeables d’une essence unique, et non comme des personnes singulières, dotées de caractères et de désirs distincts.

Cette vision est très répandue, si l’on en croit la résistance remarquable suscitée par cette vérité pourtant élémentaire : apprendre que l’on est enceinte, c’est merveilleux lorsqu’on veut un enfant, et c’est un coup dur lorsqu’on n’en veut pas. Or les articles en ligne décrivant les premiers signes d’une grossesse partent du principe que toutes les lectrices arrivant sur cette page désirent être enceintes, alors que, selon toute vraisemblance, un nombre non négligeable d’entre elles la consultent l’angoisse au ventre. « Vous avez arrêté votre moyen de contraception et vous attendez. Mais l’attente vous semble si longue à chaque cycle… » présume par exemple Aufeminin.com (« Comment détecter un début de grossesse ») ; les sujets liés s’intitulent « Booster sa fertilité : quatre-vingts aliments à privilégier » ou « Les meilleures positions pour tomber enceinte ».

En raison d’un retard de règles, une de mes amies a eu un jour très peur d’être enceinte de son amant. Pour diverses raisons, il était toutefois à peu près impossible qu’elle le soit réellement. L’une de ses proches, psychiatre, a interprété sa frayeur comme la manifestation du désir inconscient de concevoir un enfant avec cet homme, dont elle était très amoureuse. Mon amie, elle, voyait les choses autrement : l’idée d’être enceinte lui inspirait une telle terreur qu’elle paniquait dès qu’elle perdait la certitude absolue de ne pas l’être. « Je veux bien envisager l’hypothèse d’une ambivalence inconsciente – vraiment très, très inconsciente, alors… Mais est-on sûr que la norme, par défaut, chez tout le monde, c’est le désir d’enfant ? » me demandait-elle, perplexe. Bonne question… qui, pour beaucoup, ne mérite même pas d’être posée. Martin Winckler raconte son effarement quand il a un jour entendu des confrères lui dire : « Oui, bon, mais quand tu prescris un stérilet ou un implant, tu te rends compte que c’est une violence imposée au désir inconscient des femmes d’être enceintes ? Au moins, celles qui prennent la pilule peuvent l’oublier et satisfaire leur pulsion refoulée ! » Une jeune femme lui a aussi rapporté ces propos de son gynécologue : « Si vous avez mal durant vos règles, c’est parce que votre corps réclame une grossesse. »46

Dans La Femme et le Docteur Dreuf – anagramme transparente –, l’éminent gynécanalyste mis en scène par la romancière suédoise Mare Kandre recommande à sa patiente, pour apaiser les tourments qui épuisent ses faibles capacités intellectuelles, le remède universel de la maternité, connue pour son « immense sainteté » et son « action purificatrice sur le psychisme féminin ». Il manque tomber de son fauteuil lorsque la jeune écervelée lui répond qu’elle ne veut pas d’enfants. « Ma petite demoiselle, TOUTES les femmes en veulent ! […] Pour certaines raisons, la femme est et reste généralement inconsciente de ses sentiments, de ses désirs et de ses besoins réels. […] Ses véritables sentiments doivent être interprétés par un analyste de mon calibre pour que la femme ne se laisse pas totalement entraîner, engloutir par ceux-ci, pour qu’elle ne rate pas sa voie, cause du désordre et soit à l’origine du chaos le plus total dans le monde civilisé ! » Pour appuyer son propos, il lui met entre les mains un volume poussiéreux de l’œuvre de son mentor, le regretté professeur Popokoff. Il lui fait déchiffrer le passage où il est écrit qu’« au fond d’elles-mêmes toutes les femmes désirent des enfants » – avant de le lui retirer précipitamment des mains parce que l’idée vient de l’effleurer qu’elle a peut-être ses règles. Il lui assène : « Vous n’avez quand même pas l’intention de vous placer au-dessus de la science médicale ! L’expertise de la femme a nécessité des siècles de travail de recherche intense dans les morgues et les asiles pour arriver à ce résultat. D’innombrables expériences ont été effectuées, les théories ont été testées maintes fois sur des cochons, des crapauds, des vers solitaires et des chèvres. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ces faits incontestables sont documentés ! »47. Comment ne pas se laisser convaincre, en effet ?

Plus inattendu : même une féministe comme Erica Jong partage ce présupposé. Revenant sur le mouvement des femmes dans les années 1970 aux États-Unis, elle expliquait ainsi l’échec d’une alliance entre le courant Betty Friedan (épouse et mère) et le courant Gloria Steinem (célibataire sans enfant) : « Celles qui avaient rejeté la vie de famille méprisaient celles qui l’avaient choisie. Peut-être cette haine était-elle faite en partie d’amertume. Car le désir d’enfant est si fort que le prix à payer pour y renoncer est exorbitant48. » Étrange allégation. S’il fallait trouver des traces de mépris, de haine et d’amertume dans cette histoire, ce serait plutôt chez Betty Friedan, qui accusait Gloria Steinem de décrédibiliser le mouvement en y amenant des gourgandines, des pauvresses et des lesbiennes. De nombreux témoignages la décrivent comme une personnalité acrimonieuse et difficile, tandis que Steinem respire la sérénité, de sorte que ces deux figures paraissent particulièrement mal choisies s’il s’agit d’illustrer les préjugés sur le systématisme du désir de maternité et l’apaisement qu’apporterait sa réalisation. Que l’on puisse écrire de telles contre vérités montre la force du dogme.

De même, en France, en 2002, la psychiatre Geneviève Serre avait rencontré pour un article cinq femmes volontairement sans enfant, qu’elle avait abordées avec scepticisme. Elle écrivait à leur sujet : « Le fait que plusieurs d’entre elles aient été enceintes, parfois à plusieurs reprises, et qu’elles aient pris la décision d’avorter peut permettre de faire l’hypothèse que le désir d’enfant était là, mais qu’il n’a pas été entendu49. » La grossesse comme manifestation d’un désir inconscient d’enfant : cela vaut-il aussi pour celles qui ont été violées ? Ou pour celles qui, lorsque l’avortement est illégal, risquent leur vie pour se débarrasser d’un embryon ? Par ailleurs, s’il faut admettre une ambivalence ou un désir inconscient, dans le cas de mon amie hantée par la crainte d’être enceinte on ne peut exclure l’hypothèse d’une aspiration passagère à la normalité : il n’est pas facile de ramer à contre-courant une vie durant. Une jeune femme volontairement sans enfant dit ainsi son impression persistante de « passer pour une bête de cirque50 ».

Un homme qui ne devient pas père déroge à une fonction sociale, tandis qu’une femme est censée jouer dans la maternité la réalisation de son identité profonde. Logiquement, si le désir d’enfant était naturel, on devrait pouvoir détecter une anomalie biologique chez celles qui ne l’éprouvent pas. À défaut, on leur conseillera de consulter ; ou alors, ayant intériorisé la norme, elles le feront d’elles-mêmes. Il faut se soigner, travailler sur soi, jusqu’à ce que le désir d’enfant surgisse. On retrouve là ce paradoxe qui s’observe aussi dans le domaine des pratiques de beauté : être une « vraie femme » implique de suer sang et eau pour faire advenir ce qui est censé découler de sa nature profonde. Lorsqu’il s’agit de procréation, le discours psychanalytique et psychiatrique se montre remarquablement efficace pour prendre le relais des discours sur la nature, en donnant une vague aura d’autorité scientifique aux pires clichés. Ayant identifié chez les femmes qu’elle a rencontrées des qualités à ses yeux « masculines », telles que « l’indépendance, l’efficacité, la discipline, les centres d’intérêt comme la politique », Geneviève Serre écrit : « Ce côté masculin, autonome et indépendant, est peut-être une entrave à l’accès à une position féminine plus passive, plus réceptive dans le fait d’accepter le don de la vie, ce qui est probablement nécessaire pour l’accès à la maternité51. » Les mères, des créatures indolentes et dépendantes qui se contentent de barboter dans le grand mystère de la vie et laissent la politique aux hommes : vous avez demandé le XIXe siècle, ne quittez pas.

DANS LA CLAIRIÈRE

Celles qui refusent la maternité sont aussi confrontées au préjugé selon lequel elles détestent les enfants, telles les sorcières dévorant à belles dents de petits corps rôtis durant le sabbat ou jetant un sort mortel au fils du voisin. C’est doublement exaspérant. D’abord parce que c’est loin d’être toujours le cas : parfois, c’est même une forte empathie avec les enfants qui peut vous retenir d’en mettre au monde, alors que d’autres pourront choisir d’en avoir pour des motifs discutables. Lucie Joubert ironise à ce sujet : « Quoi de plus incitatif à la procréation que la perspective terrifiante de ces longues années dans un foyer de personnes âgées, sans visite, sans distraction ? Cauchemar que certains contournent en ayant huit enfants, un pour chaque jour de la semaine, plus un – on n’est jamais trop prudent52. » Le nombre d’enfants maltraités, battus ou violés incite aussi à se demander si vraiment tous les gens qui en ont les aiment. Par ailleurs, on a le droit de ne pas rechercher la compagnie des enfants, voire de les détester franchement, quitte à dépouiller impitoyablement l’entourage de ses illusions en foulant aux pieds l’image de douceur et de dévouement qu’il associe à la Femme. Là encore, de toute façon, il n’y a pas de bon comportement possible. Fatiguées des regards entendus ou des commentaires qu’elles suscitent (« Ça te va tellement bien », « Tu ferais une mère formidable ») dès qu’elles s’attendrissent devant un enfant ou qu’elles le prennent dans leurs bras, certaines pourront préférer afficher un dédain radical, quitte à passer pour des monstres. Car oui, on peut aimer les enfants, et aimer passer des moments avec eux, sans pour autant en vouloir à soi : « Je cuisine aussi très bien, et je n’ai aucune envie d’ouvrir un restaurant ! » lance l’héroïne de la bande dessinée Et toi, quand est-ce que tu t’y mets ?53.

L’écrivaine Elizabeth Gilbert estime qu’il existe trois catégories de femmes : « Celles qui sont nées pour être mères, celles qui sont nées pour être tantes, et celles qui ne devraient en aucun cas être autorisées à s’approcher d’un enfant à moins de trois mètres. Et il est très important de comprendre à quelle catégorie on appartient, car les erreurs dans ce domaine engendrent chagrin et tragédie. » Elle-même fait partie de la « brigade des tantes »54. En 2006, dans un magazine féminin français, une jeune femme avait témoigné des prodiges dont est capable cette brigade. Enfant, elle était partie en vacances avec une amie chez la tante de celle-ci. À la descente de l’avion, elle avait découvert que la tante en question était Sabine Azéma – l’une des rares actrices françaises qui, lorsqu’on l’interroge à ce sujet, assume sereinement son choix de ne pas être devenue mère. Ces vacances s’étaient répétées plusieurs années de suite : « Sabine nous a loué une petite caméra et nous a poussées à écrire des scénarios qu’on tournait après. On passe des heures à chercher des déguisements au marché. Sabine a réservé une petite voiture, mais, comme elle déteste rouler, elle reste des heures derrière un camion et on hurle de rire. On n’est pas des enfants, elle n’est pas une adulte, c’est de la magie. Des vacances à la Monsieur Hulot, surtout pas de McDo, mais des salons de thé ambiance “Arsenic et vieilles dentelles”, un jardin d’hôtel plutôt que le square bondé. Sabine nous offre des objets extraordinaires, des toupies de New York, des crayons d’Angleterre. Et surtout, elle nous insuffle son sens du bonheur55. » Il y a une richesse sous-estimée dans cette diversité des rôles possibles. Un jour, alors qu’elle avait la quarantaine et qu’elle participait au Tonight Show, Gloria Steinem s’était vu interpeller par l’animatrice Joan Rivers : « Ma fille a été la plus grande joie de ma vie et je ne peux pas imaginer qu’elle ne soit pas là. Ne regrettez-vous pas de ne pas avoir eu d’enfant ? » À quoi elle avait répliqué : « Eh bien, Joan, si toutes les femmes avaient des enfants, il n’y aurait personne pour vous dire comment c’est de ne pas en avoir56. »

Bien des femmes ont exposé les raisons pour lesquelles le sens qu’elles voulaient donner à leur vie était incompatible avec la maternité. Chantal Thomas, amoureuse de liberté, de solitude, de voyages, le dit très simplement : « Rien dans cette histoire ne m’a jamais attirée, ni la grossesse, ni l’accouchement, ni le quotidien de nourrir un enfant, de m’en occuper, de l’éduquer57. » Ce qui frappe à la lecture de La Force de l’âge chez la jeune Simone de Beauvoir, c’est son appétit absolu, sans limite : elle dévore les livres, elle se gave de films, elle est obnubilée par le désir de devenir écrivaine. La même voracité l’habite à l’égard du monde physique. Nommée professeure à Marseille, elle découvre la marche. Elle part en excursion dès qu’elle le peut, avalant les kilomètres, se soûlant de paysages et de sensations, sans même avoir toujours l’équipement adéquat, sans se laisser arrêter (malgré quelques alertes) ni par la crainte des accidents ni par celle des agressions ; elle sème les amis qui prétendent la suivre. Elle chérit sa liberté, comme en témoigne la volupté avec laquelle elle saisit, en quelques traits, le charme des chambres successives dont elle prend possession. Elle adore vivre seule, dès ses années d’étudiante à Paris : « Je pouvais rentrer à l’aube ou lire au lit toute la nuit, dormir en plein midi, rester claquemurée vingt-quatre heures de suite, descendre brusquement dans la rue. Je déjeunais d’un bortsch chez Dominique, je dînais à La Coupole d’une tasse de chocolat. J’aimais le chocolat, le bortsch, les longues siestes et les nuits sans sommeil, mais j’aimais surtout mon caprice. Presque rien ne le contrariait. Je constatai joyeusement que le “sérieux de l’existence”, dont les adultes m’avaient rebattu les oreilles, en vérité ne pesait pas lourd. » Comment ne pas voir qu’une grossesse aurait coupé court à cet élan, à cette ardeur, l’aurait éloignée de tout ce qu’elle aimait, de tout ce qui lui importait ? Dans le même livre, elle s’explique sur son évitement de la maternité, sujet sur lequel on l’a « si souvent prise à partie », dit-elle : « Mon bonheur était trop compact pour qu’aucune nouveauté pût m’allécher. […] Je ne rêvais pas du tout de me retrouver dans une chair issue de moi. […] Je n’ai pas eu l’impression de refuser la maternité ; elle n’était pas mon lot ; en demeurant sans enfant, j’accomplissais ma condition naturelle. »58 Ce sentiment d’étrangeté que certaines éprouvent, une amie le confirme en me confiant que lorsqu’elle a avorté, à l’âge de vingt ans, l’opération est restée pour elle totalement abstraite : « C’est comme si j’avais eu l’appendicite. »

Quant à Gloria Steinem, son autobiographie, Ma vie sur la route, parue en 2015, s’achève par ces mots :

Ce livre est dédié au Dr John Sharpe de Londres, qui, en 1957, une décennie avant que les médecins anglais soient légalement autorisés à pratiquer une interruption de grossesse pour un autre motif que la santé de la femme, a pris le risque considérable d’admettre pour un avortement une Américaine de vingt-deux ans en route pour l’Inde.

Sachant seulement qu’elle avait rompu ses fiançailles dans son pays pour s’élancer vers un destin inconnu, il lui dit : « Vous devez me promettre deux choses. La première, c’est de ne dire mon nom à personne. La deuxième, c’est de faire ce que vous voudrez de votre vie. »

Cher Dr Sharpe, je crois que vous, qui saviez que la loi était injuste, ne m’en voudrez pas de dire ceci, si longtemps après votre mort :

J’ai fait de mon mieux avec ma vie.

Ce livre est pour vous59.

Dans son cas, le fait de ne pas prolonger la chaîne des générations, loin de représenter une trahison à l’égard de sa propre mère, constituait un moyen de lui rendre justice, d’assumer son héritage, d’honorer son histoire familiale. Avant sa naissance, sa mère, Ruth, qui avait commencé une carrière de journaliste, avait été à deux doigts d’abandonner son mari et sa première fille et de partir tenter sa chance à New York avec une amie. « Si je la pressais en lui demandant : “Mais pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Pourquoi n’as-tu pas emmené ma sœur avec toi à New York ?”, elle me répondait que ce n’était pas grave, qu’elle avait de la chance de nous avoir, ma sœur et moi, raconte Steinem. Si j’insistais, elle ajoutait : “Si j’étais partie, tu ne serais jamais née !” Je n’ai jamais eu le courage de lui dire : “Mais toi, tu serais née.” » Après la séparation de ses parents, la jeune Gloria a vécu seule avec sa mère, devenue dépressive. Dès qu’elle a pu s’échapper, elle est partie à New York et a réalisé son rêve à sa place. Elle écrit en guise d’hommage : « Comme tant de femmes avant elle – et comme tant d’autres aujourd’hui encore –, elle n’a jamais eu de voyage à elle. J’aurais tellement voulu qu’elle puisse suivre la voie qu’elle aimait. »60

Alors que je travaille à ce chapitre, je découvre, en fouillant dans des papiers ayant appartenu à mon père, un cahier bleu délavé portant l’inscription « École supérieure de commerce de Neuchâtel ». À l’intérieur, rien d’autre qu’une longue liste de références littéraires, tracées de son écriture anguleuse et élégante. Il y avait recopié le sommaire d’une revue intitulée Le Livre de demain, avec des titres de Maurice Maeterlinck ou Edmond Jaloux. La mort précoce de son père, alors qu’il avait douze ans, et les bouleversements qu’elle a suscités dans sa vie l’ont privé des études littéraires dont il rêvait. Lui si cultivé, si curieux, il a été obligé de faire des études commerciales pour lesquelles il n’avait aucune disposition. Par la suite, il a très bien gagné sa vie, mais il n’a jamais réussi à redresser son parcours, et rien n’a pu dissiper ce regret, la souffrance de ces talents inemployés. Bien avant de prendre clairement conscience de ce crève-cœur, j’ai vécu moi aussi immergée dans un monde où il n’y avait rien de plus réel, rien de plus digne d’intérêt que les livres et l’écriture. Peut-être nos parents nous communiquent-ils parfois des passions si violentes qu’elles ne laissent de la place pour rien d’autre – surtout quand eux-mêmes n’ont pas pu s’y adonner comme ils l’auraient voulu. Peut-être y a-t-il des besoins de réparation qui ne souffrent pas de demi-mesure ; qui exigent que l’on trace une clairière dans la forêt des générations et que l’on s’y établisse, en oubliant tout le reste.

UNE PAROLE INADMISSIBLE

Tout cela reste cependant irrecevable pour beaucoup. Dans un livre où elle estimait que « les femmes qui n’enfantent pas sont des erreurs », des « veuves d’elles-mêmes », la comédienne Macha Méril jugeait bon de s’adresser en ces termes au fantôme de Simone de Beauvoir : « Géniale Simone, ici vous avez péché par mauvaise foi. Vous auriez aimé avoir des enfants, vous aussi, mais vos choix et ce diable [sic] de Sartre vous en ont détournée. Avec votre amour américain [l’écrivain Nelson Algren], vous avez été à un cheveu de laisser votre chair de femme se livrer à la maternité. Vous n’en auriez pas été moins brillante, et votre cerveau n’aurait pas tourné moins vite. » (Lucie Joubert, qui cite ces propos, commente : « Le cerveau, non, mais le stylo, peut-être, comment savoir ? »)61. En 1987, Michèle Fitoussi, la journaliste de Elle que le livre de Corinne Maier a mise dans une telle rage, avait publié Le Ras-le-bol des superwomen, consacré aux difficultés à concilier famille et travail et aux pénibles conséquences de l’émancipation. Mais hors de question, apparemment, que certaines s’autorisent à s’alléger la vie en éliminant l’un des éléments de l’équation. Ou, du moins, pas celui-là.

Quand on ne met pas en doute la « bonne foi » des femmes volontairement sans enfant, on leur cherche des maternités de substitution : les professeures seraient des mères pour leurs élèves ou leurs étudiants, les livres seraient les rejetons des écrivaines, etc. Dans un essai où elle réfléchit aux façons de « surmonter le stigmate de l’absence d’enfant », Laurie Lisle évoque longuement les maternités symboliques ; cela correspond apparemment à un besoin personnel respectable, mais, à en croire les commentaires lus en ligne, cette insistance a agacé nombre de lectrices qui n’étaient pas dans les mêmes dispositions62. « Je veux désapprendre le maternage », dit pour sa part Clothilde, volontairement sans enfant, lorsqu’elle évoque son activité d’enseignante en école d’infirmière et son rapport avec ses élèves63.

Pour le sens commun, toute autre réalisation que la maternité apparaît non seulement comme un substitut, mais comme un pis-aller. On en trouve une illustration dans le film d’Anne Fontaine Coco avant Chanel (2009), consacré aux débuts de Gabrielle Chanel. La jeune femme est amoureuse d’un homme qui, à la fin du film, meurt dans un accident de la route. On la voit en larmes, puis, sans transition, on assiste à son premier triomphe professionnel. Après un défilé, l’assistance l’applaudit et l’acclame, tandis qu’elle reste assise dans un coin, le regard dans le vague, mélancolique. En conclusion, le commentaire nous dit qu’elle a connu par la suite un immense succès, mais qu’elle ne s’est jamais mariée et n’a jamais eu d’enfant. On en retire l’impression qu’après ce deuil elle a vécu comme une nonne, uniquement préoccupée de sa carrière après la perte de son grand amour. Or, en réalité, Chanel a eu une vie riche et mouvementée : elle a eu des amis et des amants, qu’apparemment elle a aimés, au moins pour certains. Il y a quelque chose de manipulateur – ou, plus vraisemblablement, la facilité du cliché – à laisser entendre que sa carrière aurait été un palliatif à son malheur privé. Elle avait commencé à créer bien avant la mort de son amant, mue par une nécessité profonde, et ce travail lui a, à l’évidence, apporté d’immenses satisfactions.

Quand elle les voit hésiter, Elizabeth Gilbert encourage ses interlocuteurs à l’interroger sur sa non-maternité, car elle juge nécessaire de parler de ce sujet. Rebecca Solnit, au contraire, déplore qu’on lui pose aussi souvent la question : « L’un de mes buts en tant qu’écrivaine est de chercher des manières de valoriser ce qui est insaisissable et négligé, de décrire les nuances et les déclinaisons de signification, de célébrer à la fois la vie publique et la vie solitaire, et – pour reprendre les mots de John Berger – de trouver “une autre façon de raconter”. Cela contribue à expliquer pourquoi je trouve si décourageant de me cogner sans cesse aux mêmes sempiternelles façons de raconter64. » Son propre article sur le sujet est né d’une conférence qu’elle avait donnée à propos de Virginia Woolf. À son vif étonnement, la discussion avec la salle qui a suivi a très vite dérivé sur l’absence d’enfants de l’autrice de Mrs Dalloway ou de La Promenade au phare. De ce côté-ci de l’Atlantique, en 2016, Marie Darrieussecq a eu la même surprise. Alors qu’elle était invitée à évoquer sa nouvelle traduction d’Une chambre à soi (sous le titre Un lieu à soi) sur France Culture, l’animateur a lui aussi mis cette question sur la table. Elle a commencé par lui répondre patiemment que la souffrance de Virginia Woolf avait certes été immense, mais que rien ne permettait de penser que son absence de progéniture y avait joué un rôle. Puis, comme il insistait, elle a explosé : « Mais ça m’ennuie, ça ! Excusez-moi, je reste polie, mais ça m’agace ! Est-ce qu’on se pose ces questions sur un écrivain célibataire sans enfants ? Je m’en fiche ! Je trouve que là, c’est vraiment la réduire à son corps de femme, et ce n’est pas ce qu’elle fait dans cet essai65. » De quoi donner raison à Pam Grossman lorsqu’elle écrit, dans son avant-propos à une célébration de « sorcières littéraires » parmi lesquelles Woolf figure en bonne place, que « les femmes qui créent autre chose que des enfants restent considérées par beaucoup comme dangereuses66 ». Autant le savoir : même être Virginia Woolf ne peut vous dédouaner de ne pas avoir été mère. Lectrice qui envisagerais de ne pas te reproduire, ou qui aurais négligé de le faire, te voilà prévenue : inutile de te fouler à écrire des chefs-d’œuvre pour essayer de détourner l’attention de ce grave manquement qui t’a certainement rendue très malheureuse, même à ton insu. Si tu veux en écrire, fais-le pour d’autres raisons, pour le plaisir ; et sinon, consacre plutôt les loisirs de ta scandaleuse existence à lire des romans sous un arbre, peinarde, ou à tout ce que tu voudras d’autre.

Le traumatisme causé par le mouvement féministe des années 1970 a suscité de nombreux mythes. Par exemple, aucun soutien-gorge n’a été brûlé en public à cette époque et, pourtant, tout le monde reste absolument persuadé que, comme l’écrit Susan Faludi, « le féminisme a immolé sur ses bûchers la totalité de la production de lingerie67 ». De même, on l’accuse parfois d’avoir méprisé la maternité ou culpabilisé celles qui y aspiraient. Or cela a pu être le cas dans certains comportements individuels – ce qui est certes regrettable –, mais pas dans la théorie produite alors. Aux États-Unis, la chercheuse Ann Snitow n’a trouvé aucune trace d’une supposée « haine des mères » dans le corpus de textes de l’époque68. Quant à l’éphémère National Organization of Non-Parents (NON) fondée en 1972 par Ellen Peck, elle n’avait pas de liens avec le mouvement féministe. En réalité, la possibilité de ne pas enfanter a même été très peu, voire pas du tout défendue. Une exception notable : la « Déclaration sur la contraception » signée dans les années 1960 par un groupe d’Africaines-Américaines. À certains hommes noirs qui considéraient la contraception comme une forme de génocide, elles répondaient que c’était au contraire la « liberté de combattre le génocide des femmes et des enfants noirs », car celles qui restaient sans enfant avaient davantage de pouvoir69. En France, les manifestantes scandaient : « Un enfant si je veux, quand je veux » : « La radicalité du “si je veux” était mitigée par le “quand je veux”, analyse Christine Delphy. La campagne a toujours mis l’accent sur le contrôle du moment et du nombre des naissances, jamais sur leur principe. En clair, jamais le mouvement féministe n’a osé exprimer l’idée qu’une femme pouvait ne pas vouloir d’enfant du tout70. » Pour Charlotte Debest, « le bouillonnement réflexif, social et psychanalytique des années 1970 a, d’une certaine manière, amené à cette étonnante injonction : “Faites comme vous voulez mais devenez parents” ». Les femmes, en particulier, subissent une paradoxale « injonction au désir d’enfant ». Et elles y sont d’autant plus sensibles que, comme le remarque l’une de celles – volontairement sans enfant – qu’a rencontrées la sociologue, elles ont tendance à « ne pas faire la part de ce qu’elles veulent et de ce qu’on veut d’elles »71. Jeanne Safer dit ainsi avoir un jour pris conscience qu’elle ne désirait pas un enfant : elle « désirait désirer un enfant72 ». La « liberté de choix » dont nous sommes censées disposer est ainsi largement illusoire.

Il résulte de ce contexte culturel une absence totale de soutien pour celles qui s’abstiennent. « Je ne sais pas dans quelle mesure tu peux ne pas désirer d’enfant de manière sereine », dit à Charlotte Debest l’une des femmes qu’elle interroge73. Cette légitimité fragile, voire inexistante, les poussera à se demander, dès que quelque chose ira de travers dans leur vie, si la cause de leur infortune ne tient pas à leur absence de descendance. Je m’aperçois moi-même que, dès que je me cogne les orteils contre un meuble (j’exagère à peine), j’ai le réflexe de présumer que c’est la punition qui arrive. Plus ou moins consciemment, je suis toujours en train d’attendre la punition pour m’être autorisée à vivre la vie que je voulais vivre. En revanche, une mère, quel que soit le pétrin dans lequel elle pourra se trouver, sera rarement poussée à se demander si sa décision d’enfanter y a joué un rôle. En témoigne cette anecdote relatée par Chantal Thomas : « Une femme vient à moi, juste pour me raconter comment par les manigances d’une belle-fille avare elle a été chassée de sa propre maison, en Bretagne. Constatant que son histoire m’indiffère, elle attaque : “Et vous ? Vous êtes contente de vos enfants ? Vous vous entendez bien avec eux ? – Je n’ai pas d’enfants. (Silence, long regard.) – Ce doit être une chose terrible”, dit-elle, et elle me tourne le dos74. »

À quinze ans, alors que j’étais déjà certaine de ne pas vouloir devenir mère, j’avais été un peu ébranlée par la vision du film de Woody Allen Une autre femme, dont l’héroïne, interprétée par Gena Rowlands, est une professeure de philosophie d’une cinquantaine d’années. À la fin du film, elle s’écroule en sanglotant : « Je crois que j’aurais voulu un enfant ! » Il m’a fallu un certain temps pour comprendre que cette scène n’était pas le reflet d’une réalité objective et implacable, et que Woody Allen n’était pas forcément une référence féministe75. Il reste que, face aux femmes volontairement sans descendance, on brandit toujours cette menace : « Un jour, tu le regretteras ! » Cela traduit un raisonnement très étrange. Peut-on se forcer à faire quelque chose qu’on n’a aucune envie de faire uniquement pour prévenir un hypothétique regret situé dans un avenir lointain ? Cet argument ramène les personnes concernées précisément à la logique que nombre d’entre elles cherchent à fuir, cette logique de prévoyance à laquelle incite la présence d’un enfant et qui peut dévorer le présent dans l’espoir d’assurer l’avenir : prendre un crédit, se tuer au travail, se soucier du patrimoine qu’on lui léguera, de la façon dont on paiera ses études…

Quoi qu’il en soit, et n’en déplaise à Woody Allen, il semble que la décision de ne pas enfanter ne suscite guère, dans la durée, l’affliction tant promise. Geneviève Serre avait dû reconnaître, en dépit de ses préjugés, que les femmes qu’elle avait rencontrées ne ressentaient « pas de manque, pas de regret76 ». Pierre Panel, chirurgien-gynécologue, constate, chez les patientes qui se sont fait stériliser, un taux de regret « infime » : « Les regrets que l’on a, c’est essentiellement chez des patientes qui ont subi – et je dis bien subi – une stérilisation tubaire avant la légalisation77, c’est-à-dire dans un contexte où ça avait été globalement décidé plus par le médecin que par la femme elle-même78. » Quand le regret se manifeste, il peut être authentique, bien sûr. Mais des chercheurs ont aussi émis l’hypothèse d’un regret contraint : « En clair, c’est parce que les femmes se sont fait dire toute leur vie qu’une femme n’est pas complète tant qu’elle n’a pas enfanté, qu’elles éprouvent un manque ou se sentent dévalorisées lorsqu’elles deviennent plus âgées », résume Lucie Joubert, qui ajoute : « Changeons le message, et peut-être verra-t-on s’évanouir le spectre du regret. »79 Que la société valide la liberté des femmes d’être ce qu’elles veulent : et puis quoi encore ? « Je n’ai pas envie qu’on me demande de me marier, de faire des gosses, de travailler, comme ci, comme ça. Je veux juste être quelqu’un », lance Linda, trente-sept ans80.

LE DERNIER SECRET

Il y a le regret qui existe peu, voire pas du tout, et dont on parle pourtant abondamment ; et puis il y a le regret qui semble exister davantage, mais dont il est interdit de parler : celui que suscite parfois la maternité. On peut dire toutes les horreurs que l’on veut sur la parentalité, mais à condition de ne jamais oublier de conclure que, malgré tout, elle nous rend si heureux. C’est précisément cette règle qu’a enfreinte avec fracas Corinne Maier dans No Kid : « Si je n’avais pas d’enfants, je serais en train de faire le tour du monde avec l’argent que j’ai gagné avec mes bouquins. Au lieu de ça, je suis assignée à résidence chez moi, à servir des repas, obligée de me lever à sept heures du matin tous les jours de la semaine, de faire réciter des leçons stupidissimes et de faire tourner le lave-linge. Tout ça pour des gosses qui me prennent pour leur bonniche. Certains jours, je regrette, et j’ose le dire. » Ou, plus loin : « Qui sait ce que je serais devenue si je n’avais pas d’enfants, si j’étais moins empêtrée dans l’intendance, les courses à faire et les repas à distribuer ? J’avoue que je n’attends qu’une chose : que mes enfants passent leur bac pour que je puisse enfin consacrer davantage de temps à mes petites activités créatives. J’aurai alors cinquante ans. Plus tard, quand je serai grande, pour moi la vie va commencer. »81 La transgression de ce tabou a déchaîné la vindicte de Michèle Fitoussi : « Cette envie de faire disparaître une progéniture qui nous fatigue et nous pourrit la vie, laquelle d’entre nous ne l’a jamais éprouvée ? À Elle, les plumes les plus caustiques en ont tartiné des pages entières, mais avec la drôlerie et le talent nécessaires pour faire passer la pilule82. » « Drôlerie » et « talent » sont ici les noms de code pour « modération » et « conformisme ». Le défoulement n’est autorisé que s’il se met au service d’une réaffirmation de la norme. Maier n’est toutefois pas la seule à avoir osé passer outre. « Je me suis fait un enfant dans le dos », clamait en 2011 l’actrice Anémone. Elle s’était résignée à mener à terme une grossesse après avoir subi trois avortements, dont deux dans de mauvaises conditions. Elle expliquait que, ses deux plus gros besoins étant la solitude et la liberté, elle aurait été « beaucoup plus heureuse » si elle n’avait pas eu d’enfants (elle en a eu deux). « Faut compter vingt ans, dit-elle. Après le bébé tout rond, il y a l’enfant qui devient osseux et qu’il faut inscrire et emmener à des petits cours de tout et n’importe quoi. C’est usant, la vie file et ce n’est plus la vôtre. »83 La journaliste Françoise Giroud, elle aussi, disait de son fils : « Du jour où il est né, j’ai marché avec une pierre autour du cou84. »

« Cette femme devrait être traînée dans la rue, ses dents devraient être arrachées avec un marteau, et ensuite tous les enfants de la ville devraient être mis en rang et invités à découper un morceau de son corps avec un couteau. Puis elle devrait être brûlée vive. » C’est là l’une des attaques anonymes qui ont visé sur un forum de discussion allemand la sociologue israélienne Orna Donath, autrice d’une enquête donnant la parole à des femmes qui regrettent d’être devenues mères85. Beaucoup se sont scandalisés de la démarche de Corinne Maier, qui infligeait à ses enfants, sans précautions excessives, la révélation publique de son regret de les avoir mis au monde et du poids qu’ils représentaient pour elle ; au contraire, les mères qui témoignent dans l’étude d’Orna Donath sont toutes anonymes, sans que l’hostilité suscitée soit moindre, comme on le voit. Si les réactions n’ont pas toujours été aussi violentes, de toutes parts on s’est efforcé de nier les résultats de ses travaux. À la radio française, une intervenante déclarait par exemple que les dispositions des femmes interrogées s’expliquaient sûrement par la situation de guerre que connaît leur pays ; or l’occupation de la Palestine et ses répercussions sur la société israélienne ne sont jamais mentionnées parmi les motifs du regret. D’autres présumaient que Donath avait rencontré des mères de jeunes enfants, qui, quelques années plus tard, avec le recul, reviendraient à de meilleurs sentiments ; or certaines étaient déjà grands-mères. Sur les réseaux sociaux allemands, où cette étude a suscité des débats sans fin en 2016 sous le hashtag #RegrettingMotherhood, une mère de deux adolescents tançait les participantes à l’étude : « C’est très dommage que ces femmes ne parviennent pas à s’enrichir au contact de leurs enfants, à apprendre à évoluer, à découvrir des sentiments très profonds avec eux, à être capables de voir le monde avec des yeux neufs, à apprécier encore les petites choses de la vie, à redéfinir ce que sont le respect, l’attention et l’amour, mais aussi à être capables de vivre une grande joie. En fait, il s’agit de mettre de côté son égoïsme et de montrer de l’humilité. » Elle concluait par ces mots : « L’AMOUR N’EST PAS À DÉBATTRE ! »86. À quel moment, au juste, l’« amour » est-il devenu un bâillon sur la bouche des femmes ? L’amour ne mérite-t-il pas mieux ? Les femmes ne méritent-elles pas mieux ?

« La société ne tolère qu’une seule réponse des mères à la question de la maternité : “J’adore ça” », résume Orna Donath. Or le regret existe ; et comme tous les secrets, quand il n’est pas dit, il suppure, ou il éclate dans les moments de crise ou de conflit. Il paraît illusoire de croire que les enfants puissent ne pas le sentir, le deviner. Nombre des écrivains américains – hommes et femmes, homo et hétérosexuels – qui ont témoigné de leur refus de procréer dans l’ouvrage collectif Égoïstes, superficiels et nombrilistes racontent n’avoir jamais pu croire aux représentations idéalisées de la famille parce qu’ils étaient témoins de la frustration et de l’amertume de leurs propres parents, et en particulier de leur mère. « À travers l’exemple de ma mère, j’ai appris qu’il n’y a pas de garantie dans la maternité », dit Danielle Henderson87. Michelle Huneven raconte comment la sienne, qui a « clairement désiré des enfants », s’est retrouvée désemparée par leur présence. Un rien suffisait à la mettre en rage : « Une question d’enfant, un livre déplacé. » Quand Michelle est adolescente, sa mère fait irruption dans sa chambre à tout propos pour l’accuser d’un méfait ou d’un autre. Un jour, elle a un malaise dû à son diabète ; roulée en boule sur son lit, son mari auprès d’elle, elle aperçoit ses deux filles sur le seuil de la chambre et crie : « Qui sont ces maudites enfants ? Fais-les disparaître ! Je ne veux pas d’enfants ! Débarrasse-toi d’elles ! » Michelle, alors âgée de dix ans, dit en avoir ressenti une sorte de soulagement : « Enfin, ce que je suspectais de longue date avait été dit. »88 Donner à ce sentiment un cadre où il pourrait s’exprimer permettrait peut-être de l’apprivoiser, de le canaliser et d’amoindrir autant que possible la douleur qu’il peut causer. Les femmes concernées pourraient se confier à une personne proche, ou même s’en ouvrir à leurs enfants, au moment opportun. Dire à son enfant, au cours d’une conversation paisible : « Tu sais, je t’adore, je suis si heureuse que tu existes, mais je ne suis pas sûre que j’étais taillée pour ce rôle », ce n’est pas du tout la même chose que lui hurler dessus qu’il nous empêche de vivre et qu’on voudrait qu’il ne soit jamais né. Cela pourrait même dissiper chez lui la hantise qu’une insuffisance de sa part soit à l’origine de ce regret qu’il pouvait sentir obscurément ; la peur de s’être montré décevant, de n’avoir pas été à la hauteur des attentes maternelles.

Orna Donath elle-même ne veut pas être mère, et elle s’est sans cesse entendu dire qu’elle le regretterait. « Le regret est utilisé comme une menace pour forcer les récalcitrantes à la maternité même quand l’avortement n’est pas un problème », analyse-t-elle. S’étonnant que personne ne semble envisager que l’on puisse, a contrario, regretter d’avoir mis au monde un ou des enfants, elle a décidé d’enquêter sur ce sujet. Sa propre position a créé un lien d’empathie et de compréhension mutuelle avec les femmes qui ont répondu à son annonce : leur aspiration partagée à « n’être la mère de personne » les a rapprochées. De même, observe-t-elle, des femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfant alors qu’elles en désirent auront sans doute de plus fortes affinités avec des mères heureuses de l’être qu’avec des femmes volontairement sans enfant. Cela l’amène à remarquer que notre statut familial ne dit pas forcément grand-chose de notre identité profonde. D’une manière générale, elle refuse d’opposer les mères et les non-mères : l’édition américaine de son livre s’ouvre sur un hommage à sa grand-mère récemment disparue, Noga Donath, qui avait adoré être mère, et avec qui elle avait eu de longues discussions, chacune écoutant l’autre avec curiosité et bienveillance, cherchant à la comprendre, souhaitant son bonheur et se réjouissant de ses accomplissements. Adrienne Rich, elle aussi, écrivait : « Opposer “femme dépourvue d’enfants” à “mère” marque un faux antagonisme, qui a bénéficié aux institutions de la maternité et à celles de l’hétérosexualité. On prête à ces catégories davantage de simplicité qu’elles n’en ont89. »

Le sujet de l’étude de Donath est bien le regret, et non la simple ambivalence. Les femmes qu’elle a rencontrées disent que, si elles pouvaient revenir en arrière, elles ne le referaient pas. Alors que la maternité est censée vous faire passer de « défectueuse » à « complète », chez elles, c’est le contraire qui s’est produit. « Si un petit lutin apparaissait et me demandait si je voulais qu’il les fasse disparaître, qu’il fasse en sorte que rien ne soit jamais arrivé, je répondrais “oui” sans hésiter », dit Sophia, qui a deux jeunes enfants. « C’est simplement un fardeau insupportable pour moi », déclare Sky, mère de trois adolescents. Toutes aiment leurs enfants ; ce qu’elles n’aiment pas, c’est l’expérience de la maternité, ce qu’elle fait d’elles et de leur vie. « Je ne voudrais pas qu’ils ne soient pas là. Je voudrais seulement ne pas être mère », résume Charlotte. « Je suis une excellente mère, aucun doute là-dessus, précise Sophia. Je suis une mère dont les enfants sont importants pour elle ; je les aime, je leur lis des histoires, je recherche les conseils de professionnels, je fais de mon mieux pour leur donner une bonne éducation et beaucoup de chaleur et d’amour. Mais je déteste être mère. Je déteste être mère. Je déteste être celle qui fixe les limites, qui doit punir. Je hais le manque de liberté, de spontanéité. » Anémone, elle aussi, fait cette distinction : « Quand je les ai en face de moi, je ne peux pas les regarder en me disant que je les regrette, cela n’a pas de sens, mais je regrette d’avoir été mère90. » Tirtza, dont les enfants ont la trentaine et sont eux-mêmes parents, a pris conscience de son erreur dès la naissance de son premier bébé : « J’ai tout de suite compris que ce n’était pas pour moi. Et pas seulement que ce n’était pas pour moi : que c’était le cauchemar de ma vie. » Carmel, mère de deux adolescents, a vécu une expérience semblable : « Ce jour-là, j’ai commencé à comprendre ce que j’avais fait. Ça s’est intensifié avec les années. » Face à ces témoignages, Donath conclut que, si certaines femmes font une dépression post-partum sans que cela atteigne leur désir profond d’être mères, et sans que cela préjuge de leur bonheur futur, chez d’autres, la naissance d’un enfant est le moment d’un choc qui n’appelle pas de réconciliation ultérieure. Elle plaide pour qu’on le reconnaisse et pour qu’on les autorise à s’ouvrir de ce qu’elles vivent.

Certaines remettent en question le conditionnement subi, les vérités généralement admises sur la parentalité : « Quand on dit “Rien ne vaut le sourire d’un enfant”, c’est du pipeau. Ce n’est pas vrai du tout », assène Sunny, mère de quatre enfants. Mais, parmi les rares avantages qu’elles voient à la maternité, il y a le fait de se sentir intégrées, conformes aux attentes sociales. Elles ont le sentiment d’avoir « rempli leur devoir », comme le dit Debra ; au moins, on leur fiche la paix. Brenda, qui a eu trois enfants, se souvient de son bonheur après chaque naissance : « La proximité et l’intimité avec le bébé, le sentiment d’appartenance, la fierté : tu as réalisé un rêve. C’est le rêve de quelqu’un d’autre, mais n’empêche, tu l’as réalisé. » Beaucoup avouent que si elles ont eu plusieurs enfants, alors qu’elles avaient compris dès le premier qu’elles n’étaient pas faites pour cela, c’est à cause de la pression sociale. Rose, qui en a deux, dit qu’elle ne le referait jamais si elle savait mieux à quoi s’attendre et si elle avait « un entourage capable de [la] soutenir et d’accepter ce genre de décision ». On a là l’envers exact de la situation décrite par Géraldine, la jeune femme rencontrée par Charlotte Debest qui jugeait à peu près impossible de « ne pas désirer d’enfant de manière sereine91 ». D’un côté, un choix aliéné, douloureux, mais (un peu) adouci par l’approbation sociale qui l’entoure ; de l’autre, un choix effectué en accord avec soi-même, qui pourrait être bien vécu, mais miné par la réprobation plus ou moins diffuse de l’entourage. « En tant que femme qui a choisi de rester sans enfant, j’ai généralement un seul problème : les autres adultes », dit aussi Danielle Henderson92.

En somme, dans l’état actuel des choses, un seul type de femme peut vivre sa situation dans une totale tranquillité d’esprit, en conjuguant l’accord avec elle-même et l’approbation de la société : celle qui a un ou plusieurs enfants qu’elle a désirés, qui se sent enrichie par cette expérience et qui ne la paie pas d’un prix trop élevé, que ce soit grâce à une situation financière confortable, grâce à un métier qui la comble tout en lui laissant du temps pour sa vie de famille, grâce à un ou une partenaire qui prend sa part des tâches éducatives et domestiques, grâce à un entourage – parents, amis – qui l’aide, ou grâce à tout cela à la fois. (Si c’est dû à sa bonne situation financière, il y a toutefois de fortes probabilités pour que son bien-être repose sur une employée de maison ou une nounou qui sacrifie le sien dans un emploi mal payé et peu gratifiant.) Les autres sont toutes condamnées à une forme de tourment plus ou moins grand, et à s’envier les unes les autres, ce qui contribue à les diviser. Adrienne Rich racontait ainsi sa conversation avec une « lettrée brillante » et sans enfants de sa génération : « Elle évoque ses impressions lors de réunions et de rencontres avec des épouses d’enseignants dont la plupart ont ou aimeraient avoir des enfants. Il lui semblait alors que ses enquêtes passionnées, la valeur reconnue de son travail faisaient d’elle, seule femme célibataire du groupe, la femme “stérile” qui, parmi tant de femmes qui étaient mères, avait humainement fait faillite. Je demandai : “Avez-vous une idée du nombre de femmes qui aimeraient jouir de l’indépendance qui est la vôtre, pour travailler, pour méditer, pour voyager, pour pouvoir entrer dans une pièce comme vous le faites, en qualité de vous-même, et non en qualité de mère d’enfants ou d’épouse d’un homme93 ? ” » Pour toutes, il est très difficile de ne pas se retrouver, au moins par moments, à désirer ce qu’on n’a pas, et donc à ne pas très bien savoir où on habite.

Toutes les femmes qui témoignent dans le livre d’Orna Donath sont à la fois rongées par la culpabilité et soulagées qu’on leur donne enfin l’occasion de parler. Elles sont terrifiées à l’idée que leurs enfants apprennent ce qu’elles avouent là. Maya, enceinte de son troisième, insiste elle aussi sur le fait qu’elle est une très bonne mère et affirme : « Personne ne peut le deviner [qu’elle n’aime pas être mère]. Et si personne ne peut le deviner à mon sujet, alors c’est impossible à deviner chez qui que ce soit. » Certaines sont déterminées à ne jamais parler de leurs sentiments à leurs enfants, persuadées qu’ils ne pourraient pas comprendre et qu’ils en seraient terriblement blessés ; mais pas toutes. Ainsi, Rotem se réjouit de la publication de l’étude car elle juge important de diffuser l’idée que la parentalité ne devrait pas être un passage obligé, précisément pour le bien de ses filles : « C’est trop tard pour moi, j’ai déjà deux enfants, mais je veux au moins que mes filles aient cette option. »

La chercheuse invite à voir dans l’expérience des mères qu’elle a rencontrées le signe non seulement que la société devrait rendre la maternité moins difficile, mais aussi qu’il faudrait réviser l’obligation faite aux femmes de devenir mères. Le regret de certaines « indique qu’il existe des voies que la société leur interdit d’emprunter, en effaçant d’emblée les chemins alternatifs tels que la non-maternité ». Si l’on ouvrait ces chemins condamnés, il n’est pas certain que le monde s’écroulerait. Peut-être même que l’on éviterait beaucoup de drames, de souffrances inutiles, de gâchis. Et que l’on verrait s’épanouir des possibilités de bonheur insoupçonnées.


3. L’IVRESSE DES CIMES.
BRISER L’IMAGE DE LA « VIEILLE PEAU »

Un soir d’été, il y a quelques années, je dînais avec mon amie D. à une terrasse de restaurant où les tables étaient très proches les unes des autres. D. est une sorte de virtuose de la conversation : passionnée, généreuse, perspicace, dotée d’une capacité d’écoute prodigieuse et presque illimitée. Mais, dans le feu de la discussion, et peut-être aussi parce qu’elle a l’habitude de l’estrade depuis laquelle elle s’adresse à ses étudiants, elle a tendance à oublier de brider l’amplitude de sa voix – ce qui peut être un brin embarrassant quand elle récapitule, pour mieux les analyser, les derniers développements de votre vie personnelle, soumettant ainsi vos problèmes affectifs à la sagacité d’une assemblée d’inconnus. Ce soir-là, un couple dîne à côté de nous. La femme tient à peine dix minutes avant d’éclater :

— Mademoiselle, s’il vous plaît ! Ce n’est pas possible ! On ne s’entend plus parler !

Mon amie se confond aussitôt en excuses et pique du nez dans son assiette, penaude. Mais, quelques instants plus tard, elle relève vers moi un visage radieux. Les yeux brillants, elle me chuchote, triomphante :

— Elle m’a appelée « mademoiselle » !

Je comprends exactement ce qu’elle veut dire. Nous sommes toutes les deux dans la première moitié de la quarantaine, c’est-à-dire à une période de notre vie où, en tant qu’intellectuelles à la situation professionnelle stable, qui n’exercent pas un travail pénible, qui disposent des moyens de manger sainement, de se soigner et de faire du sport, nous avons encore droit à quelques « mademoiselle » perdus au milieu des « madame » devenus la règle. Je les remarque, moi aussi. Comment ne pas les remarquer ? Un homme s’entend donner du « monsieur » de ses dix-huit ans à la fin de sa vie ; mais, pour une femme, il y a forcément ce moment où, en toute innocence, les personnes croisées dans sa vie quotidienne se liguent pour lui signifier qu’elle a cessé d’avoir l’air jeune. Je me rappelle avoir été contrariée et même offensée par les premiers « madame ». Ils m’ont fait un choc. Il m’a fallu un certain temps pour me persuader que ce n’était pas une insulte et que ma valeur ne dépendait pas de ma jeunesse. J’ai beau me moquer d’Alix Girod de l’Ain lorsqu’elle avoue candidement son attachement aux « mademoiselle » de son marchand de primeurs, je m’étais accoutumée au privilège précieux entre tous que représente la jeunesse pour une femme. Sans que je m’en aperçoive, il s’était profondément entremêlé à mon sens de ma propre identité, et j’ai eu du mal à y renoncer.

Je renâcle en attaquant ce chapitre. Une partie de moi n’a pas envie de se confronter déjà au sujet de l’âge : après tout, me dis-je, je n’ai même pas quarante-cinq ans. Comme le remarquait dans les années 1980 l’autrice américaine Cynthia Rich, « nous apprenons très tôt à nous enorgueillir de notre distance – et de notre supériorité – par rapport aux vieilles femmes1 ». Pas facile de se déprendre de cet apprentissage. Peu à peu, je comprends à quel point j’avais peu réfléchi jusqu’ici aux préjugés et aux peurs que m’inspire la vieillesse. On dit souvent que le vieillissement et la mort sont tabous dans notre société ; sauf que c’est seulement le vieillissement des femmes qui est caché. Même quand la très chic revue anglophone Sabat, qui traite de la sorcellerie contemporaine2, consacre un numéro à l’archétype de la « vieille peau » (« The Crone »), dont elle célèbre la puissance, elle réussit à y faire figurer essentiellement, y compris en couverture, des femmes jeunes, au visage lisse et au corps ferme ; l’une d’elles est très classiquement une mannequin de l’agence Elite. À travers ses photos de mode, la presse féminine, semaine après semaine, mois après mois, invite ses lectrices à s’identifier à des modèles ayant entre seize et vingt-cinq ans, laissant ainsi dans l’ombre l’âge et l’apparence de bon nombre d’entre elles.

Compagne de Cynthia Rich et autrice de textes fondateurs sur l’âgisme, Barbara Macdonald (1913-2000) racontait en 1984 comment, en vieillissant, elle s’était retrouvée confrontée à une nouvelle forme d’invisibilité : « J’avais vécu toute ma vie sans que les romans, les films, la radio ou la télévision me disent jamais que les lesbiennes existaient ou qu’on pouvait être heureuse d’être une lesbienne. Désormais, rien ne me disait que les vieilles femmes existaient ou qu’on pouvait être heureuse d’être une vieille femme3. » Elle était particulièrement triste et furieuse de voir que le silence et les préjugés n’épargnaient pas les milieux féministes – loin de là. Dans les réunions, elle constatait toujours qu’elle était la plus âgée, ce qui l’amenait à se demander où étaient passées toutes les autres, toutes celles avec qui elle avait milité dans sa jeunesse. À Cambridge, dans le Massachusetts, alors qu’elle avait la soixantaine, elle fréquentait un café-cinéma féministe dont les murs étaient ornés d’affiches représentant Virginia Woolf, Mary Wollstonecraft, Gertrude Stein ou Emma Goldman. À propos des autres habituées, toutes plus jeunes qu’elle, elle écrit : « Elles n’ont pas de place dans leur tête pour moi, et aucune idée de la raison pour laquelle je viens. Et pourtant, j’ai à peu près l’âge de la plupart des femmes qui figurent sur leurs affiches et dont elles tirent leur inspiration4. »

Elle relate une expérience cuisante. Avant le départ d’une marche de nuit féministe à Boston, alors qu’elle a soixante-cinq ans, elle s’aperçoit soudain que l’une des organisatrices est en train de parler avec Cynthia Rich (qui a vingt ans de moins qu’elle) et qu’apparemment elles parlent d’elle. L’organisatrice craint qu’elle ne soit pas capable de tenir le rythme et veut la déplacer dans une autre partie du cortège. Barbara se met en colère. Elle se sent humiliée : parce que la jeune femme a présumé qu’elle ne savait pas évaluer elle-même ses propres forces et parce qu’elle n’a pas été capable de s’adresser à elle directement. Les excuses plusieurs fois réitérées de l’organisatrice mortifiée, qui a compris son indélicatesse, restent impuissantes à dissiper son malaise. Elle est découragée : après s’être sentie toute sa vie, en tant que femme, un problème dans un monde d’hommes, elle se sent, en tant que femme âgée, un problème dans un monde de femmes. « Si je ne peux pas être chez moi ici, alors où ? »5

Elle fait aussi une remarque intéressante, lorsqu’elle commente un classement proposé en 1979 par Ms. Magazine : « Quatre-vingts femmes à suivre durant les années 1980 ». Parmi elles, seules six ont la cinquantaine, et une la soixantaine : « L’invisibilité, c’est ça », dit-elle. Même pour les quadragénaires citées, le message est décourageant : elles peuvent en déduire qu’elles-mêmes deviendront invisibles d’ici dix ans. Mais il y a pire : le magazine a demandé d’établir ce classement à des personnalités plus âgées et il le justifie en expliquant que « les femmes en vue ont la responsabilité de promouvoir les autres ». Barbara Macdonald, elle, subodore dans cette logique un relent « de sacrifice et d’invisibilité maternelles6 ». D’une manière générale, Cynthia Rich et elle plaident pour que les féministes s’affranchissent des repères et des rôles de la famille patriarcale. Rich observe que, lorsque deux femmes discutent librement, elles peuvent rester soudain paralysées si l’une d’elles se dit : « Elle pourrait être ma fille » ou « Elle pourrait être ma grand-mère ». Même la notion de « sororité » lui inspire de la méfiance. « Les étiquettes disent que nous allons continuer à être de bonnes servantes – à nous contrôler nous-mêmes et à contrôler les autres, comme le font toujours les bonnes servantes. Nous allons nous river mutuellement à nos rôles. Nous allons nous dénier mutuellement le pouvoir subversif qui réside dans les possibilités. » Et, en effet, je me souviens de ma surprise légèrement affligée devant le titre paresseux d’un portrait récemment consacré à Gloria Steinem dans la presse française7 : « Mamie fait de la résistance ». Non seulement il était impropre, puisque Steinem n’est la grand-mère de personne – et cela souligne que rien n’est prévu dans notre vocabulaire pour ce cas de figure –, mais il la réduisait à un stéréotype condescendant dont elle ne pourrait pas être plus éloignée. « Chaque fois que nous voyons [une femme âgée] comme une “grand-mère”, nous nions le courage de son indépendance ; nous invalidons sa liberté, écrit Cynthia Rich. Nous lui disons, à rebours de son propre choix, que sa véritable place est à la maison8. »

TOUJOURS DÉJÀ VIEILLES

En 1972, l’intellectuelle américaine Susan Sontag avait consacré un brillant article au « deux poids, deux mesures » du vieillissement chez les hommes et les femmes9. Elle y évoque une de ses amies qui, le jour de ses vingt et un ans, se lamentait : « La meilleure partie de ma vie est terminée. J’ai cessé d’être jeune ! » À trente ans, elle décréta que, cette fois, c’était « vraiment la fin ». Dix ans plus tard, elle raconta à Susan (qui n’y avait pas assisté) que son quarantième anniversaire avait été le pire de sa vie, mais qu’elle était bien décidée à profiter du peu d’années qu’il lui restait. Et je me revois moi-même, le soir de la fête que j’avais organisée pour mes vingt ans, incapable de parler à mes invités d’autre chose que de mon angoisse à l’idée d’être désormais vieille – la boute-en-train totale ; ils n’avaient pas dû regretter le déplacement, les pauvres. Je ne comprends plus l’état d’esprit qui était le mien ce soir-là, mais je m’en souviens très nettement. Ces dernières années, deux grandes figures qui y étaient confrontées, Thérèse Clerc, la fondatrice de la Maison des Babayagas – une maison de retraite autogérée pour femmes – à Montreuil, et l’écrivaine Benoîte Groult (toutes deux mortes en 2016), ont fait émerger la question de l’âge dans le féminisme français10. Mais il faut parler aussi de ce sentiment d’obsolescence programmée, de cette hantise de la péremption qui marque toute l’existence des femmes et qui leur est propre : on imagine mal un homme se rouler par terre le soir de ses vingt ans en gémissant qu’il est vieux. « Depuis que j’ai vingt-deux ans, les journalistes me demandent : “Avez-vous peur de vieillir ?” », témoigne l’actrice Penélope Cruz11. Barbara Macdonald remarquait en 1986 : « Le message que reçoivent les jeunes femmes, c’est qu’il est merveilleux d’être jeune et affreux d’être vieille. Mais comment pouvez-vous prendre un bon départ dans la vie si on vous dit en même temps à quel point la fin est terrible12 ? »

Pour une bonne part, la hantise de la péremption chez les femmes concerne leur capacité à enfanter, bien sûr. Et, à première vue, dans ce domaine, elle paraît justifiée par des données biologiques : de plus grandes difficultés à tomber enceinte après trente-cinq ans, de plus grands risques de malformation de l’enfant après quarante ans. Martin Winckler souligne cependant l’alarmisme excessif entretenu par les médecins : « À trente-cinq ans, quatre-vingt-trois femmes sur cent peuvent avoir un enfant, et à quarante elles sont encore soixante-sept sur cent ! C’est loin d’être le tableau catastrophiste que beaucoup de médecins peignent13 ! » En outre, les cas d’hommes célèbres devenus pères à un âge avancé – comme Mick Jagger, qui a accueilli son huitième enfant en 2016, alors qu’il avait soixante-treize ans et qu’il était déjà arrière-grand-père – donnent l’illusion que, pour les hommes, l’âge ne compte pas. Or leur fertilité à eux aussi décline avec le temps : elle est à son maximum à 30-34 ans, puis elle diminue peu à peu et, à 55-59 ans, elle est deux fois plus faible. Le délai de conception et même le risque de fausse couche, d’anomalie chromosomique ou de maladie génétique du fœtus augmentent avec l’âge du père14. Bien sûr, une femme doit aussi être assez en forme pour supporter la grossesse et l’accouchement ; mais, après la naissance, il vaut mieux que les parents soient tous les deux aptes à prendre soin de l’enfant. Ne se préoccuper que de l’âge de la mère revient à renforcer un modèle où la part éprouvante des soins et de l’éducation repose uniquement sur elle. (Les deux derniers enfants de Mick Jagger sont d’ailleurs élevés par leurs mères respectives, dont il était déjà séparé à leur naissance. Il s’est contenté de leur fournir un toit et de leur verser une pension alimentaire à la mesure de ses moyens15.) Enfin, l’idée, sans équivalent pour les hommes, selon laquelle on ne peut être réellement « femme » et épanouie que si on est mère engendre une pression supplémentaire, qui n’a rien de naturel.

Mais l’inquiétude concerne aussi l’apparence physique. Dans une certaine mesure, le jeunisme ambiant affecte les femmes et les hommes, et les seconds peuvent eux aussi souffrir des effets de l’âge. Mais le regard de la société sur les unes et sur les autres est très différent. Un homme n’est jamais disqualifié sur le plan amoureux et sexuel du fait de son âge et, lorsqu’il commence à présenter des signes de vieillissement, il ne suscite ni les mêmes regards apitoyés ni la même répulsion. On se pâme devant le beau visage tanné de Clint Eastwood, quatre-vingt-sept ans à l’heure où j’écris. Une étude a montré que, à Hollywood, les stars féminines voient leur salaire augmenter jusqu’à l’âge de trente-quatre ans, puis décroître rapidement ensuite, alors que leurs partenaires masculins atteignent leur salaire maximum à l’âge de cinquante et un ans et conservent des revenus stables par la suite16. Durant les primaires démocrates pour l’élection présidentielle de 2008 aux États-Unis, l’éditorialiste conservateur Rush Limbaugh avait lancé, en parlant de Hillary Clinton : « Est-ce que ce pays a vraiment envie de voir une femme vieillir sous ses yeux jour après jour ? » Or, au cours des deux mandats de Barack Obama, le monde a été le témoin attendri à la fois du grisonnement du président américain et de l’élégance avec laquelle il l’assumait (« C’est l’effet Maison-Blanche »). Peut-être que Rush Limbaugh n’était pas attendri, lui, mais il n’aurait du moins jamais eu l’idée d’en faire un argument à charge contre lui.

« Les hommes ne vieillissent pas mieux que les femmes ; ils ont seulement l’autorisation de vieillir. » La regrettée Carrie Fisher avait retweeté cette réflexion quand, en 2015, des spectateurs du nouvel épisode de la saga Star Wars s’étaient scandalisés de constater que Leia n’était plus la brunette en bikini intergalactique d’il y a quarante ans (certains réclamaient même d’être remboursés)17. On se moque parfois des hommes qui se teignent les cheveux : après l’élection de François Hollande, son prédécesseur Nicolas Sarkozy claironnait à son entourage : « T’en connais, toi, des hommes qui se teignent les cheveux ? » Cinq ans plus tard, l’ancien communicant du président « socialiste » jurait encore que c’était faux, histoire de lui épargner cette honte. Mais personne ne juge ridicule que la majorité des femmes teignent les leurs. Au cours des derniers six mois de 2017, en France, 2 % des hommes de plus de quarante-cinq ans disaient l’avoir fait, contre 63 % des femmes18. À l’époque où Susan Sontag écrivait son article, Pablo Picasso, qui mourrait quelques mois plus tard, était photographié en caleçon dans son atelier, ou folâtrant en maillot de bain aux côtés de sa dernière compagne, Jacqueline Roque, de quarante-cinq ans sa cadette : « On n’imagine pas une femme de quatre-vingt-dix ans se faire photographier comme lui en plein air, dans sa propriété du sud de la France, vêtue seulement d’un short et de sandales », commentait Sontag19.

« LE CŒUR A SES RAISONS »

La péremption des femmes se reflète aussi dans la différence d’âge que l’on observe au sein de tant de couples. En France, en 2012, parmi ceux vivant sous le même toit, l’homme était plus âgé (ne serait-ce que d’un an) dans huit cas sur dix20. Dans 19 % des couples, l’homme avait cinq à neuf ans de plus que sa compagne, tandis que la situation inverse n’en concernait que 4 %. Certes, la proportion de ceux où la femme est plus âgée augmente : 16 % de ceux formés dans les années 2000, contre 10 % de ceux formés dans les années 1960. Mais, depuis les années 1950, le nombre d’unions où plus de dix ans séparent les partenaires a presque doublé, passant de 8 % à 14 %21. Certains assument sans ambages leur goût pour la jeunesse. Un photographe de quarante-trois ans, récemment séparé, confie par exemple : « L’idée de commencer une relation avec une femme de mon âge me bloque complètement. Une fois, sur Tinder, j’ai monté le curseur à trente-neuf ans, mais ce n’était vraiment pas possible22. » Frédéric Beigbeder, qui a épousé à quarante-huit ans une femme de vingt-quatre ans, clame que « l’écart d’âge est le secret des couples qui durent ». Il a consacré un roman à la relation entre J. D. Salinger et la jeune Oona O’Neill, devenue plus tard l’épouse de Charlie Chaplin, dont trente-six ans la séparaient. À soixante-quatorze ans, l’écrivain suisse Roland Jaccard (par ailleurs membre fondateur du magazine d’extrême droite Causeur) a cosigné avec sa compagne Marie Céhère, de cinquante ans sa cadette, un récit de leur rencontre ; il dit avoir « observé que les femmes vieillissaient en un temps record, et plus mal que les hommes »23. Et quand le magazine Esquire a connu une épiphanie et décidé de célébrer les « femmes de quarante-deux ans », décrétées finalement pas si répulsives que cela, le site Slate a répliqué par une ode ironique à l’« homme de cinquante-six ans »… soit l’âge du rédacteur de l’article d’Esquire24.

Le cinéma contribue à normaliser cet ordre des choses. En 2015, l’actrice américaine Maggie Gyllenhaal a protesté publiquement après avoir été jugée trop vieille, à trente-sept ans, pour interpréter l’amante d’un homme de cinquante-cinq ans25. Plusieurs médias américains ont produit des graphiques montrant l’énormité routinière des écarts d’âge sur grand écran, bien plus importants que dans la vie. Ils y voyaient le signe que le cinéma reste une industrie d’hommes, qui traduit donc leurs fantasmes26. Le HuffPost a procédé de même pour le cinéma français et publié lui aussi des courbes tout à fait éloquentes – en particulier pour des acteurs comme Daniel Auteuil, Thierry Lhermitte ou François Cluzet –, quoique les écarts soient un peu moindres qu’outre-Atlantique. Il concluait : « Nous ne sommes pas tombés sur un seul poids lourd du cinéma français actuel qui avait principalement eu pour partenaires des femmes de son âge27. » Présentant la cérémonie des Golden Globes à Hollywood en 2014, les humoristes Tina Fey et Amy Poehler avaient résumé en ces termes l’intrigue de Gravity, dans lequel George Clooney et Sandra Bullock interprètent des astronautes : « Ce film raconte comment George Clooney préfère encore se laisser dériver dans l’espace et mourir plutôt que de passer une seule minute de plus enfermé avec une femme du même âge que lui. »

Quand, bien plus rarement, une femme a un partenaire plus jeune qu’elle, l’écart d’âge, loin de passer comme une lettre à la poste, est abondamment souligné et commenté. On la qualifie de « cougar », terme dont il n’existe pas d’équivalent pour les hommes. Un ami me raconte que, dans l’école primaire de sa fille, une élève amoureuse d’un garçon d’une classe inférieure a eu droit à cette étiquette… En 2017, le monde politique a offert une parfaite illustration de cette différence de traitement. De vingt-quatre ans plus âgée que son époux, Brigitte Macron a été la cible d’incessantes « blagues » et remarques sexistes. En une de Charlie Hebdo (10 mai 2017), un dessin de Riss, sous le titre « Il va faire des miracles ! », montrait le nouveau président de la République désignant fièrement le ventre rond de son épouse : manière, encore et toujours, de réduire les femmes à leur utilité procréative et de stigmatiser les femmes ménopausées. A contrario, Donald Trump a fait l’objet d’innombrables railleries portant (légitimement) sur à peu près tous les aspects de sa personne, mais jamais sur les vingt-trois ans qui le séparent de son épouse Melania28.

Des livres de femmes qui ont abordé le sujet ces dernières années jettent une lumière crue sur le degré de misogynie et la violence des rapports de force qui peuvent s’exprimer dans les relations dites amoureuses. L’héroïne du roman déprimant de Camille Laurens Celle que vous croyez, qui approche de la cinquantaine, s’invente sur Facebook l’identité d’une séduisante célibataire de vingt-quatre ans. L’éditeur le présente comme l’histoire d’une femme « qui ne veut pas renoncer au désir »29. Je ne sais pas quel présupposé me fascine le plus là-dedans : celui selon lequel, à quarante-huit ans, il faudrait éviter d’embarrasser tout le monde en prétendant avoir encore une vie amoureuse, ou celui selon lequel « ne pas renoncer » impliquerait de diviser son âge par deux. Quoi qu’il en soit, le vrai sujet du roman me semble être le niveau d’abjection de ses protagonistes masculins, tous odieux. La géographe Sylvie Brunel, elle, a publié un livre issu de sa propre histoire30 : en 2009, alors qu’il était à la tête du tristement fameux « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale », son époux Éric Besson, avec qui elle a eu trois enfants, l’a quittée après vingt-six ans de mariage pour une étudiante de vingt-trois ans. Elle évoque toutes les femmes pareillement « répudiées » autour d’elle, telle Agnès, à qui son mari a déclaré, quand elle a eu quarante-cinq ans, qu’elle n’était qu’une « grosse vache », avant de tout mettre en œuvre pour l’expulser de sa maison afin de pouvoir refaire sa vie avec une autre, de vingt ans plus jeune.

Sylvie Brunel se demande si la libération des femmes n’a pas été surtout celle des hommes : avant la généralisation du divorce, remarque-t-elle, ils avaient des maîtresses sans quitter leur épouse, ce qui garantissait au moins à celle-ci une certaine sécurité matérielle. Son ex-mari, pressé d’être libre, lui a laissé l’intégralité de leurs biens, mais elle constate que, pour beaucoup d’autres, la séparation implique un appauvrissement brutal : « Je connais un nombre incroyable de femmes qui non seulement se sont fait larguer, mais doivent affronter la mauvaise foi d’un mari pingre, égoïste, querelleur, qui organise son insolvabilité et refuse même de pourvoir aux besoins les plus élémentaires de ses enfants » – enfants dont elles conservent évidemment la charge. En général, ces épouses ont assumé l’essentiel des tâches domestiques et éducatives, mais aussi négligé ou sacrifié leur carrière. Sylvie Brunel raconte que Besson n’a jamais su comment marche le lave-linge et que, quand il était élu local, ses administrés l’arrêtaient dans la rue, elle, pour lui confier leurs problèmes, avec cette formule magnifique : « Comme je sais que votre mari est très occupé… » Le film de Blandine Lenoir Aurore (2016) montre la même situation, mais dans un milieu moins bourgeois. Agnès Jaoui y interprète une femme de cinquante ans, mère de deux filles, qui a longtemps assuré la comptabilité de la petite entreprise de son époux. Il ne reste aucune trace de ces années d’activité – aucune cotisation retraite, en particulier –, puisque son mari, qui par la suite l’a quittée pour aller fonder une autre famille, n’a jamais jugé utile de lui faire des fiches de paie. Quand elle claque la porte du restaurant où elle était serveuse, elle se retrouve dans une solitude et une précarité totales. La séparation devient alors ce moment de vérité où apparaît au grand jour le déséquilibre qui régnait au sein du couple et où le gagnant part en raflant la mise. En France, 34,9 % des familles monoparentales, soit deux millions de personnes, vivent au-dessous du seuil de pauvreté, contre 11,8 % des personnes en couple. Il s’agit dans 82 % des cas de femmes seules avec des enfants31.

La psychologie évolutionniste, toujours prompte à justifier les inégalités par la génétique en ignorant tout bonnement l’influence de la culture32, expliquera que les hommes sont programmés pour disséminer leurs gènes auprès du maximum de spécimens féminins jeunes, c’est-à-dire présentant tous les signes extérieurs de fécondité, et que la mise au rebut des spécimens préménopausés n’est qu’un effet collatéral des exigences de la perpétuation de l’espèce, effet bien triste mais auquel il faut se résigner. Là encore, cependant, l’existence d’un seul homme qui aime et désire une compagne ménopausée – et inutile de dire qu’il y en a beaucoup – suffit à invalider cette théorie, sauf à déceler chez lui une défectuosité génétique. On peut plutôt voir dans cette situation la persistance d’un ordre patriarcal ancien. En France, jusqu’en 2006, l’âge légal du mariage était de dix-huit ans pour les garçons, mais de quinze ans pour les filles33. L’écart d’âge dans les couples actuels représente pour le sociologue Éric Macé la trace de l’époque « où la définition sociale des femmes se faisait par la conjugalité reproductive » ; où l’homme, en vieillissant, « augmentait son pouvoir économique et social », tandis que la femme « perdait son capital corporel : sa beauté et sa fécondité »34. Cet ordre des choses n’est apparemment pas si révolu que cela. Désormais libres, en théorie, de gagner leur vie et d’accumuler elles aussi du pouvoir économique et social, les femmes en sont souvent empêchées par le fait que la charge des enfants repose sur elles, c’est-à-dire par le fait qu’elles restent « définies par la conjugalité reproductive ». Dès lors, la possibilité de divorcer facilement, même si elle reste évidemment une bonne chose, permet à leur compagnon de les quitter en milieu de vie pour une femme au « capital corporel » intact.

Étudiant l’usage du critère de l’âge sur le site de rencontres Meetic, une autre sociologue, Marie Bergström, a constaté que, à partir de quarante ans, la part des utilisateurs qui après une séparation recherchent exclusivement des femmes plus jeunes va croissant. Elle l’explique par le fait que c’est en général leur ex-femme qui a la garde des enfants et qu’ils sont moins éprouvés qu’elles par leur éducation. Un homme de quarante-quatre ans, divorcé, raconte par exemple que, à leur rencontre, sa nouvelle compagne s’est d’abord inquiétée du fait qu’il vivait loin de chez elle. Il lui a assuré que ce ne serait pas un problème, car « rien ne le retenait » dans la ville où il habitait, bien qu’il soit père de deux enfants adolescents. « Pour l’amour, j’aurais même pu traverser les océans », dit-il… « La séparation rend les hommes jeunes de nouveau, conclut la chercheuse. Célibataires et sans enfants à charge, ils sont prêts pour un nouveau départ et sollicitent des femmes qui, jeunes “également”, sont susceptibles de partager leurs ambitions. » Fait intéressant, on retrouve ce sentiment de jeunesse chez les femmes célibataires sans enfant, telle cette écrivaine de quarante-neuf ans qui, désireuse de rencontrer un nouveau compagnon, a fixé comme âge minimum trente-cinq ans et comme âge maximum cinquante ans : « Mais j’avais déjà du mal avec ça. Je regardais les photos d’hommes dans la cinquantaine et ils avaient l’air si vieux ! »35.

L’inégalité entre les sexes liée à l’âge est à la fois l’une des plus faciles à constater et l’une des plus difficiles à contester. On ne peut pas obliger les gens à trouver beaux les signes du vieillissement chez une femme, me direz-vous. À l’époque où Sophie Fontanel prenait à témoin ses abonnés Instagram du lent blanchissement de sa chevelure, j’étais restée rêveuse devant un commentaire qui disait : « On ne va pas se mentir : c’est moche. » (Fontanel a l’intelligence de considérer que les commentaires agressifs disent quelque chose de ceux qui les profèrent, de leur haine d’eux-mêmes, et non d’elle.) Comment peut-on à ce point ne pas se rendre compte du conditionnement, des préjugés, de la longue histoire des représentations qui déterminent notre regard et forgent nos conceptions de ce qui est beau ou laid ? Les anonymes qui harcèlent les féministes sur Twitter leur disent souvent qu’elles sont « laides » : « Toutes les insoumises sont laides », décrypte David Le Breton36. Et la philosophe américaine Mary Daly observait que la « beauté des femmes créatives et fortes » est « “laide” selon les critères de beauté misogynes »37. Prendre de l’âge, c’est-à-dire perdre sa fécondité, sa séduction – du moins selon les critères dominants – et son rôle de pourvoyeuse de soins pour un mari ou des enfants, c’est être une insoumise, même malgré soi. C’est réveiller la peur que suscite toujours une femme lorsqu’elle « n’existe pas uniquement pour créer d’autres êtres et prendre soin d’eux, mais aussi pour se créer elle-même et prendre soin d’elle-même », comme l’écrit Cynthia Rich. Le corps féminin vieillissant agit comme « un rappel du fait que les femmes ont un “soi” qui n’existe pas que pour les autres »38. Dans ces conditions, comment pourrait-il ne pas passer pour laid ?

Le même problème se pose au sujet de la différence d’âge dans les couples et des femmes délaissées quand elles atteignent le milieu ou la fin de la quarantaine. L’opinion généralement admise est qu’il s’agit d’une sorte de fatalité. La banalité de ce scénario contribue à le faire accepter. « Mon mari est parti avec une plus jeune. Ha, ha », lance avec amertume Erica, l’héroïne du film de Paul Mazursky Une femme libre (1978). On ne va tout de même pas interdire aux hommes de quitter une femme qu’ils n’aiment plus, ni tolérer que les féministes aggravent encore leur cas en prétendant se mêler des choix amoureux des gens. Après tout, comme disait Woody Allen à propos de sa relation avec Soon-Yi Previn, fille adoptive de son ex-compagne Mia Farrow et plus jeune que lui de trente-cinq ans, « le cœur a ses raisons39 ». Par ailleurs – et plus sérieusement –, la différence d’âge en faveur des hommes dans les couples est si profondément inscrite dans les mœurs qu’elle recouvre des situations très diverses. Même lorsque l’écart est très important, on ne peut exclure la possibilité que certains de ces couples existent simplement parce que la société le permet, sans que l’âge de chaque partenaire soit déterminant dans l’attrait qu’il exerce sur l’autre. Impossible de prétendre que tous les hommes concernés sont des salauds dominateurs et toutes les femmes des idiotes soumises ou des opportunistes – cela impliquerait d’ailleurs de me fâcher avec environ 80 % de mon entourage, si ce n’est avec moi-même, et je n’y tiens pas. Il n’en reste pas moins que ce schéma mérite d’être interrogé.

UN ARRÊT SUR IMAGE ÉTERNEL ?

La série américaine Broad City met en scène les aventures de deux jeunes New-Yorkaises fauchées, Ilana et Abbi. Au début d’un épisode diffusé en octobre 201740, Ilana découvre le premier cheveu blanc d’Abbi et clame sa jalousie : « Tu deviens une sorcière ! Une sorcière trop stylée et puissante ! Tu es magique ! » Abbi ne partage pas cet enthousiasme. Plus tard dans la journée, comme si elle jouissait d’un nouveau statut, elle rencontre effectivement une sorcière, mais elle croise aussi son ex-petit ami qui se promène avec sa compagne et leur enfant. Déprimée, elle craque et se rend chez une dermatologue pour se faire injecter du Botox. (Pendant ce temps, Ilana va consulter une grande prêtresse du sexe parce qu’elle n’arrive plus à jouir depuis l’élection de Trump.) La dermatologue a cinquante et un ans, mais elle en paraît vingt de moins : « Paraître jeune, c’est le deuxième boulot à plein-temps de beaucoup de femmes. Celui où on perd de l’argent », dit-elle, enjouée. Effrayée par les images « avant/après » quelque peu radicales qui ornent son cabinet, Abbi commence à regretter d’être venue. Avant de s’enfuir, elle lui déclare : « Je vous trouve superbe, et je suis sûre que vous le seriez tout autant sans tout ce que vous vous infligez. » À ces mots, la dermatologue pouffe de rire, avant de se figer, consternée : « Oh non ! J’ai ri… », et de tâter la peau de son visage avec inquiétude. (L’épisode s’achève par un grand sabbat au cœur de Central Park où se retrouvent Ilana, la prêtresse du sexe et d’autres sorcières. Abbi y amène la dermatologue.)

Pour tenter de s’épargner le triste sort de la compagne délaissée et humiliée, et plus largement l’opprobre lié à l’âge, les femmes qui en ont les moyens s’acharnent en effet à maintenir leur apparence aussi inchangée que possible. Elles relèvent ce défi absurde : prétendre que le temps ne passe pas, et donc ressembler à ce que notre société considère comme la seule forme acceptable pour une femme de plus de trente ans : une jeune fille embaumée vivante. La plus grande ambition que l’on puisse nourrir est d’être « bien conservée ». La pression sur les célébrités est évidemment particulièrement forte. À plus de soixante ans, Inès de la Fressange a gardé le corps longiligne, le visage lisse et le casque de cheveux châtains de l’époque où elle défilait pour Chanel, il y a quarante ans. Les top models des années 1990 consacrent vraisemblablement toute leur existence (et une bonne partie de leur fortune) à faire en sorte que, à chacune de leurs apparitions, le monde se dise : « Waouh ! Elle n’a pas changé ! » C’était le sens assumé du défilé Versace de septembre 2017, qui réunissait Carla Bruni, Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Cindy Crawford et Helena Christensen, toutes vêtues de la même robe dorée ultramoulante, dévoilant leurs silhouettes toujours aussi élancées et leurs jambes toujours aussi fuselées. Donatella Versace expliquait s’être inspirée d’une campagne de 1994 où Cindy Crawford posait avec d’autres mannequins de l’époque dans le même modèle de robe. Sur les réseaux sociaux, certains ont vu dans cet événement un retour des « vraies femmes ». Sophie Fontanel commentait : « C’est déjà drôle, au fond, de trouver “vraies” des femmes quasiment toutes remasterisées par la médecine esthétique. Je dis cela sans méchanceté, car chacun fait comme il veut et peut. C’est juste que, par cette image virale, on nous donne une cocasse vision de la femme, une femme qui aurait changé le moins possible en vingt-cinq ans, pas de rides, pas de mou, pas de cheveux blancs, comme si changer était vraiment la chose à ne pas faire. » Elle concluait : « La représentation de la femme de cinquante ans, de sa beauté, de sa liberté, reste une terre inexplorée. »41

Aux antipodes de cette logique, le photographe américain Nicholas Nixon réalise chaque année depuis 1975 un portrait de groupe en noir et blanc de son épouse, Bebe Brown, et de ses trois sœurs, Heather, Mimi et Laurie. Il documente ainsi sereinement leur vieillissement, le montrant comme un objet d’intérêt et d’émotion, laissant imaginer l’état intérieur de chacune, leurs relations les unes avec les autres, les événements qu’elles ont traversés. « Nous sommes chaque jour bombardés d’images de femmes, mais les représentations de femmes qui vieillissent de manière visible restent trop rares, observe la journaliste Isabel Flower. Plus étrange encore, des femmes dont nous savons bien qu’elles ont vieilli nous sont montrées suspendues dans une jeunesse chimérique, flirtant avec le bionique. Nicholas Nixon, lui, s’intéresse à ces femmes en tant que sujets, et pas seulement en tant qu’images. Ce qu’il veut, c’est montrer le passage du temps, et non le défier. Année après année, ses photographies des sœurs Brown en sont venues à rythmer l’avancée de nos propres vies42. »

Fait notable, le magazine américain Allure a annoncé en 2017 qu’il bannirait désormais de ses pages le qualificatif « anti-âge », utilisé à propos de traitements ou de cosmétiques : « S’il y a un fait inévitable dans la vie, c’est que nous vieillissons, écrivait sa rédactrice en chef, Michelle Lee. À chaque minute. À chaque seconde. Et vieillir est une chose merveilleuse, car cela signifie que nous avons la possibilité, chaque jour, de vivre une vie pleine et heureuse. […] Les mots sont importants. Quand ils parlent d’une femme de plus de quarante ans, les gens ont tendance à dire : “Elle est splendide… pour son âge.” La prochaine fois que vous vous surprendrez à vouloir prononcer cette formule, envisagez la possibilité de dire simplement : “Elle est splendide.” […] Il ne s’agit pas de prétendre que tout est formidable dans le fait de vieillir ; mais il faudrait arrêter de considérer la vie comme une colline dont on se met à dévaler la pente en roue libre à partir de trente-cinq ans43. » Une collection de lieux communs ? Peut-être ; mais il arrive que ces lieux communs deviennent une affaire de vie ou de mort. En Suisse, en 2016, l’association d’assistance au suicide Exit a aidé à mourir une octogénaire qui n’était atteinte d’aucune maladie incurable, ce qui a donné lieu à une enquête. Son médecin a expliqué que cette vieille dame, « extrêmement coquette », « ne supportait pas de vieillir »44. Comme il a été confirmé qu’elle avait toute sa lucidité, l’affaire a été classée. Mais verrait-on un homme demander à mourir pour les mêmes raisons ?

Dans Une apparition, Sophie Fontanel énonce sa philosophie : « Les femmes ne sont pas condamnées à rester telles qu’elles ont été dans leur jeunesse. Elles ont le droit de s’enrichir d’un autre aspect, d’une autre beauté45. » (Elle précise : « Je ne dis pas que c’est un devoir, et chacune fait comme bon lui semble. » De même, je m’efforce ici de mettre en évidence ce que la société attend de nous et ce qu’elle nous défend d’être, sans prétendre pour autant qu’il faudrait systématiquement en prendre le contre-pied. Être une femme n’a rien de simple et chacune de nous effectue ses arbitrages – toujours susceptibles d’évoluer, dans un sens ou dans un autre – comme elle le peut et comme elle le souhaite.) Même une féministe sans peur et sans reproche comme Benoîte Groult n’envisageait pas que la beauté et la jeunesse puissent être deux choses différentes : « Le souci de la beauté n’est pas en soi antiféministe », arguait-elle pour expliquer son lifting46 – et, avec ce qu’elle racontait de la dureté du sort réservé aux femmes vieillissantes dans son milieu, personne ne pourra le lui reprocher. Sophie Fontanel, elle, revendique cette distinction, au contraire : « Je ne cherche pas la jeunesse, je cherche la beauté », écrit-elle47. Pour ma part, quand je revois des photos de moi à vingt-cinq ans, j’ai d’abord un pincement au cœur de regret devant ma peau de bébé et ma chevelure entièrement brune. Mais, tout compte fait, je me préfère avec mes mèches blanches. Je me trouve moins banale. Abstraction faite du regard des autres, parfois perplexe ou réprobateur, j’aime l’idée de laisser mes cheveux se métamorphoser lentement, développer leurs nuances et leurs reflets, avec la douceur et la luminosité que cela leur apporte. L’idée de recouvrir ce trait distinctif d’une teinture standardisée me déprime. J’aime cette impression de me laisser aller en toute confiance dans les bras du temps qui passe, au lieu de me cabrer, de me crisper.

Le souci anxieux de conserver l’apparence de l’extrême jeunesse a pour effet de polariser les catégories des « jeunes » et des « vieilles ». Les cheveux blancs sont d’autant plus associés à la vieillesse et à l’infécondité qu’on ne les voit quasiment que chez des femmes âgées ; or il n’est pas rare qu’ils apparaissent dès la fin de la vingtaine, voire plus tôt. À l’automne 2017, Sarah Harris, directrice de la mode du Vogue britannique, célèbre pour sa longue chevelure grise, a posté sur Instagram une photo troublante d’elle à la maternité, sa fille à peine née lovée au creux de son bras. Elle dit avoir eu ses premiers cheveux blancs à l’âge de seize ans et avoir arrêté de les teindre au milieu de la vingtaine48. Mais, surtout, le diktat délirant de l’éternelle jeunesse – une de ces nombreuses quadratures du cercle qu’elles sont censées résoudre – condamne les femmes à vivre dans les faux-semblants et la honte d’elles-mêmes. L’Américaine Anne Kreamer a publié en 2007 un livre sur l’acceptation de ses cheveux blancs. Le déclic lui est venu à quarante-neuf ans, en voyant une photo où elle posait entre sa fille blonde et une amie aux cheveux blancs, alors qu’elle-même teignait les siens depuis des années sans se poser de question. Elle a eu un choc : « Je me suis fait l’effet d’un trou noir entre Kate, habillée gaiement, et mon amie Aki, saisie sur le point d’éclater de rire. Mon casque d’acajou sombre et profond et mes vêtements foncés aspiraient toute lumière de ma présence. Voir cette personne, cette version de moi-même, m’a fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre. En une seconde, toutes mes années d’artifices soigneux, dans le but de préserver ce que je croyais être une apparence jeune, ont volé en éclats. Tout ce qui restait, c’était une femme d’âge moyen, à l’air confus et négligé, avec des cheveux teints dans une couleur bien trop foncée. […] Kate avait l’air réelle. Aki avait l’air réelle. Moi, j’avais l’air de faire semblant d’être quelqu’un que je n’étais pas49. » C’est aussi cette assignation à la dissimulation qui a fini par déprimer Sophie Fontanel – elle ne « pouvait plus se voir en teinture », dit-elle. Cette contrainte lui gâchait la vie : en sortant de l’eau, en vacances, au lieu d’être tout entière à son plaisir de la baignade et du soleil, elle redoutait que l’on voie les racines blanches de ses cheveux mouillés. L’injonction faite aux femmes de paraître éternellement jeunes lui apparaît comme une manière subtile de les neutraliser : on les oblige à tricher, puis on prend prétexte de leurs tricheries pour dénoncer leur fausseté et mieux les disqualifier50. Et, en effet, les actrices, si elles ne veulent pas s’attirer des commentaires haineux parce qu’elles ont vieilli, doivent prendre le risque de devenir des objets de risée si leur médecin esthétique ou leur chirurgien a la main un peu trop lourde. (Susan Sontag définit les actrices comme « des professionnelles payées très cher pour faire ce que l’on enseigne aux autres femmes à faire en amatrices51 ».)

QUAND LES FEMMES COMMENCENT À RÉPONDRE

Par ailleurs, une question se pose : et si tous ces efforts ne servaient à rien ? « Faire semblant d’être jeune et être jeune sont deux choses différentes, et quiconque y regarde de près peut voir la différence », écrit Anne Kreamer52. Il y a de la perversité à lancer les femmes dans cette course perdue d’avance. De surcroît, même quand l’une d’elles réussit le tour de force de conserver l’apparence de ses trente ans ou, de l’avis général, « reste » superbe « pour son âge », pour son compagnon, refaire sa vie avec une plus jeune semble souvent représenter une opportunité irrésistible. Les premières images d’Une femme libre, le film de Paul Mazursky déjà cité, montrent un couple a priori idéal : après dix-sept ans de mariage, Erica et Martin, New-Yorkais aisés, parents d’une adolescente, restent liés par une grande complicité. Ils ont une vie sexuelle épanouie, rient et discutent ensemble. Mais le monde s’écroule soudain pour Erica quand son mari fond en larmes et lui avoue qu’il est tombé amoureux d’une femme de vingt-six ans. Qu’elle ait conservé un corps de jeune fille n’a rien empêché. Dans la vraie vie, même Sharon Stone, sans doute la femme célèbre qui s’applique le plus sérieusement à ne pas vieillir, et dont les exploits dans ce domaine sont régulièrement salués par la presse féminine ou people, a vu son mariage sombrer lorsque son époux s’est affiché avec une jeune maîtresse. Jane Fonda, elle aussi, a été quittée par son deuxième mari pour une femme de vingt ans plus jeune. Et après s’être séparé, au terme d’une relation de dix-huit ans, de la sublime Monica Bellucci – qui a deux ans de plus que lui –, l’acteur Vincent Cassel s’est remis en couple avec une mannequin de trente ans sa cadette.

Dans son livre, Sylvie Brunel évoque cette impression, lorsque son mari la quitte, de ne pas reconnaître celui avec qui elle a partagé sa vie, de se retrouver face à un étranger. De fait, quand un homme, en milieu de vie, échange sa compagne contre une plus jeune, cela peut jeter le doute, rétrospectivement, sur les motivations qui l’ont fait rester dans cette première relation. La femme quittée peut se demander s’il n’a aimé en elle que sa jeunesse ; s’il n’appréciait pas avant tout les services rendus, ainsi que le statut que lui donnaient le couple et la paternité. Mais, surtout, une question se pose : et s’il ne pouvait aimer qu’une femme qu’il domine ? Car ce schéma implique une double violence : à l’égard de l’épouse délaissée, mais aussi, de manière plus feutrée, à l’égard de la nouvelle compagne. Lorsqu’il évoquait sa relation avec Soon-Yi Previn, Woody Allen précisait ne pas considérer l’égalité comme un prérequis dans un couple : « Parfois l’égalité dans une relation est formidable, mais parfois aussi c’est l’inégalité qui fait que ça marche53. » Même si le déséquilibre n’est pas toujours massif, et s’il n’est (heureusement) pas toujours recherché de façon délibérée, la différence d’âge augmente la probabilité que l’homme ait l’avantage sur au moins un de ces plans : social, professionnel, financier, intellectuel. Dès lors, ce que recherchent certains hommes, ce n’est peut-être pas tant un corps féminin jeune que ce qu’il dénote : un statut inférieur, une expérience moindre. (La focalisation érotique exclusive sur des corps jeunes repose sur une fausse évidence, puisque, encore une fois, il est admis que des corps masculins de plus de quarante-cinq ans soient jugés désirables.)

Dans la façon dont les hommes sont élevés et socialisés, comme on l’a dit, « il n’y a pas de princesse charmante ». Au contraire : ils apprennent à se méfier de l’amour, à le voir comme un piège, comme une menace pour leur indépendance, et le couple, presque comme un mal nécessaire54. Les femmes, elles, sont conditionnées à attendre l’amour qui les rendra heureuses, qui leur fera connaître les richesses et les plaisirs de l’intimité partagée, qui les révélera à elles-mêmes. Elles se montreront donc prêtes à tous les sacrifices, jusqu’au masochisme, pour que « ça marche ». Quand l’une entre dans une relation en la voulant de tout son être tandis que l’autre s’y engage à reculons, tous les ingrédients d’un marché de dupes sont réunis. (Sylvie Brunel raconte que, à leur mariage, Éric Besson l’a humiliée publiquement en contestant haut et fort l’obligation de fidélité faite aux époux.) Même quand ils se prêteront à une relation et donneront l’illusion de s’y impliquer, les hommes qui auront intégré ce modèle resteront alors profondément seuls, au sens où ils ne souhaiteront pas particulièrement le partage auquel leurs compagnes aspirent. Ils l’assimileront à une corvée, une nuisance, une menace. Tout ce qu’ils voudront, c’est la paix. Les manuels de psychologie qui enseignent à la lectrice l’art de communiquer avec l’homme sans l’énerver, hantés par la figure de la « harceleuse », le disent bien. L’un d’eux conseille par exemple : « Quand il rentre à la maison fourbu par une longue et fastidieuse journée de travail, ne vous jetez pas sur lui pour l’accabler de questions sur des sujets aussi importants à vos yeux que l’avenir de votre couple et la qualité de ses sentiments pour vous55. » Manière de sous-entendre que c’est avant tout elle qui a demandé à être là, et qui doit donc faire des efforts. (Pour la même raison, on évitera de demander à l’homme de préparer le dîner ou de descendre la poubelle ; ou alors, en employant mille détours, roucoulements et flatteries.)

Dès lors, pour ces hommes, le problème d’une compagne qui avance en âge, c’est qu’elle ne peut plus passer pour une représentante de la catégorie toujours un peu générique de la « jeune femme », avec les qualités morales de fraîcheur, d’ingénuité, d’inoffensivité qu’on lui associe plus ou moins consciemment – et pas forcément à raison, d’ailleurs. Avec le temps, sa dimension d’individu est devenue plus nette. Elle a gagné en expérience, si ce n’est en assurance. Or le seuil de tolérance est bas : une femme sûre d’elle, qui affirme ses opinions, ses désirs et ses refus, passe très vite pour une harpie, une mégère, à la fois aux yeux de son conjoint et aux yeux de l’entourage. (Une amie me raconte que, lorsqu’il lui arrive de reprendre ou de contredire son compagnon devant leurs amis, ceux-ci ne manquent jamais de le relever ; en revanche, quand l’inverse se produit, ils ne le remarquent même pas.) Valérie Solanas décrivait ainsi les conséquences de cette sourdine permanente imposée aux femmes : « La gentillesse, la politesse, la “dignité”, le sentiment d’insécurité et la claustration mentale ont peu de chances de s’allier à l’intensité et à l’humour, qualités dont ne peut se passer une conversation digne de ce nom. Et la conversation digne de ce nom ne court pas les rues, étant donné que seules les femmes tout à fait sûres d’elles, arrogantes, exubérantes et fortiches sont capables d’avoir une conversation intense et spirituelle de vraies salopes56. »

Un homme qui n’est pas intéressé par un échange d’égal à égale préférera alors se tourner vers une plus jeune. Il pourra y trouver une admiration inconditionnelle, jugée plus valorisante que le regard de celle qui le connaît intimement pour avoir vécu avec lui pendant dix, quinze ou vingt ans, même si elle l’aime toujours. J’ai déjà défendu dans Beauté fatale l’hypothèse selon laquelle les amateurs de jeunes filles cherchent avant tout à préserver un confort mental, en citant ces mots d’une proche collaboratrice de John Casablancas (1942-2013), le fondateur de l’agence de mannequins Elite : « À dix-huit ans, on commence à réfléchir et à devenir intelligente. Le jour où les filles devenaient un peu plus matures et commençaient à avoir leurs propres opinions, c’était fini. John voulait être adulé, alors qu’elles se mettaient à lui répondre57. » Ce confort mental intègre cet « érotisme de ventriloques » si répandu que nous le confondons en général avec l’érotisme tout court58. Personnage pour le moins trouble, Casablancas a fait l’objet en 2016 d’un biopic hagiographique, salué par toute la presse féminine, intitulé L’Homme qui aimait les femmes – ou plus exactement les femmes de moins de dix-huit ans, donc. Le chanteur Claude François tenait les mêmes propos : « J’aime les filles jusqu’à dix-sept, dix-huit ans, après je commence à me méfier. Si j’ai des aventures au-delà de dix-huit ans ? Bien sûr, heureusement. Mais après dix-huit ans, je me méfie parce qu’elles commencent à réfléchir, elles sont plus naturelles [sic]. Cela commence même quelquefois avant59. »

Si les chasses aux sorcières ont particulièrement visé des femmes âgées, c’est parce que celles-ci manifestaient une assurance intolérable. Face à leurs voisins, aux prêtres ou aux pasteurs, et même face aux juges et aux bourreaux, elles répondaient, écrit Anne L. Barstow – « elles répondaient, à une époque où on attendait de plus en plus des femmes qu’elles se montrent soumises ». Elles le pouvaient d’autant mieux qu’elles n’étaient plus encadrées par un père, un mari ou des enfants. Il s’agissait de femmes « qui parlaient haut et fort, qui n’avaient pas la langue dans leur poche, qui avaient un esprit indépendant »60. Rien d’étonnant que cette parole si redoutée, si mal vécue, pût être assimilée à un mauvais sort. Pour l’historien John Demos, le premier motif des accusations de sorcellerie portées contre des femmes d’âge moyen ou avancé en Nouvelle-Angleterre était leur « arrogance », en particulier à l’égard de leurs maris61. Incarner l’archétype de la mégère, toujours si vivace aujourd’hui, pouvait valoir la mort. Au XVIe siècle, en Angleterre et en Écosse, l’insolence féminine était également punie au moyen de la « bride de mégère » (scold’s bridle) ou « bride de sorcière » : un dispositif métallique qui enserrait la tête, muni de piques qui transperçaient la langue au moindre mouvement.

LES GARDIENNES DE LA LISIÈRE

Plus largement, ce qui semble rédhibitoire dans l’âge d’une femme, c’est l’expérience. C’est ce qui a valu le bûcher à tant de vieillardes : « Le maléfice, c’était un art. [Les sorcières] avaient donc dû faire leurs classes, apprendre leur savoir, devenir expérimentées : les femmes âgées étaient alors naturellement plus suspectes que les jeunes », explique Guy Bechtel62. Les classiques des studios Disney tels que Blanche-Neige et les sept nains ou La Belle au bois dormant « mettent en scène un affrontement générationnel entre de vieilles sorcières et de jeunes beautés, faisant ainsi reposer la valeur d’une femme sur sa fertilité et sa jeunesse – jamais sur une sagesse durement acquise », observe Kristen J. Sollee63. Voilà sans doute l’une des raisons pour lesquelles les cheveux blancs sont bien acceptés chez les hommes et mal vus chez les femmes : parce que l’expérience qu’ils dénotent est jugée séduisante et rassurante chez les premiers, et menaçante chez les secondes. En France, l’homme politique de droite Laurent Wauquiez, indigné que l’on puisse « s’en prendre à son physique » (chaton…), a démenti s’être teint les cheveux en gris pour paraître plus expérimenté et inspirer davantage confiance, comme l’avait affirmé Le Monde64. Le simple fait que ce soupçon puisse être plausible en dit long.

Il existe une racine commune entre le mot allemand Hexe (« sorcière ») et les mots anglais hag (synonyme de crone : « vieille peau ») et hedge (« haie » et, par extension, « lisière », « limite »). Hag n’avait pas, à l’origine, de sens péjoratif : il désignait la « femme sage qui se tenait à la lisière – à la frontière entre le village et l’étendue sauvage, entre le monde humain et le monde spirituel », explique Starhawk65. Avec les chasses aux sorcières, ce savoir sacré et ce pouvoir, autrefois admirés, ont été présentés comme dangereux, mortifères. Analysant le tableau de Hans Baldung Les Trois Âges et la Mort (XVIe siècle), au centre duquel figure une vieille femme, l’historienne Lynn Botelho observe : « Descendant légèrement, le regard du spectateur rencontre une chouette, animal associé notoirement à la nuit, à l’obscurité et au mal. L’arrière-plan du tableau confirme le présage néfaste de la chouette. Il est désolé, ravagé et en ruine. Il montre des arbres morts couverts de mousse et des remparts détruits par la guerre. Le soleil est voilé par les nuages. La vieille femme règne sur cette scène d’apocalypse, de déclin et de destruction, comme si elle l’avait provoquée66. »

La disqualification de l’expérience des femmes représente une perte et une mutilation immenses. Les inciter à changer le moins possible, à censurer les signes de leur évolution, c’est les enfermer dans une logique débilitante. Il suffit de réfléchir une minute pour mesurer l’idéalisation folle qu’implique le culte de la jeunesse. L’une des raisons qui me font fuir la maternité, c’est que pour rien au monde je ne voudrais accompagner un nouvel être à travers ces périodes si ingrates que sont l’enfance et l’adolescence, et devoir les revivre à travers lui, le voir passer par les mêmes épreuves, les mêmes pensums, se cogner aux mêmes déconvenues liées à la maladresse, à la naïveté, à l’ignorance. L’enfance se caractérise par une capacité de perception et d’imagination fabuleuse, dont on peut garder la nostalgie sa vie durant, mais aussi par une vulnérabilité et une impuissance franchement pénibles. Il y a une sorte de volupté à mesurer tout ce qu’on a compris, appris, gagné au fil des années, et à sentir que cette aisance fait boule de neige.

Évidemment, le temps qui passe prête aussi le flanc au malheur, aux déceptions et aux regrets. Mais, si on a la chance de ne pas avoir connu de drame majeur – ou, parfois, même si on en a connu un –, il augmente aussi le recul, et avec lui la marge de manœuvre, la capacité à se mouvoir dans sa propre existence. Je pense à tout ce qui en moi a été apaisé, équilibré, apprivoisé, à tout ce dont je me suis délestée, avec de moins en moins de scrupules et d’hésitations, heureuse d’avoir enfin les coudées franches, de pouvoir aller à l’essentiel. Chaque événement, chaque rencontre résonne avec les événements et les rencontres précédentes, en approfondit le sens. Les amitiés, les amours, les réflexions gagnent en amplitude, s’épanouissent, s’affinent, s’enrichissent. Le passage du temps procure la même impression que lors d’une marche en montagne, quand vous approchez du sommet et que vous commencez à pressentir le paysage que vous découvrirez de là-haut. Il n’y aura sans doute jamais de sommet, on mourra sans l’avoir atteint, mais la simple sensation de sa proximité est grisante. Mimer éternellement l’impuissance et la vulnérabilité de l’extrême jeunesse permet de montrer patte blanche dans une société qui condamne les femmes sûres d’elles ; mais cela oblige à se priver de l’essentiel de sa puissance et de son plaisir de vivre. Il y a quelques années, le magazine Marie Claire, dans un article dont le titre proclamait : « Plus belles à quarante-cinq ans qu’à vingt-cinq ! », usait d’un argument étrange. Les femmes de cinquante ans ont du mal à croire qu’elles plaisent plus que jamais aux hommes, expliquait la journaliste, avant d’ajouter : « Mais plus elles doutent, plus elles émeuvent. Or, on le sait, question séduction, la vulnérabilité est une arme fatale… » À tout âge, apparemment, l’essentiel serait donc de conserver sa capacité à passer pour une pauvre chose sans défense.

Même si la société la censure, on gagne une force qui, parfois, permet même de transformer les épreuves de la vie. Atteinte d’un cancer du sein en 1978, alors qu’elle avait quarante-quatre ans, soit l’« âge auquel les femmes, dans la description qu’en font les médias grand public, se flétrissent et voient décliner leur identité sexuelle », l’essayiste et poétesse africaine-américaine Audre Lorde remarquait : « Contrairement à l’image propagée par ces médias, je me perçois, moi, comme une femme en pleine possession de ses moyens, parvenue au maximum de ses capacités, de ses forces psychiques, et satisfaisant au mieux ses désirs. Je me suis libérée d’une bonne partie des contraintes, des peurs et de l’indécision de mes jeunes années, et la pratique de la survie, au fil des ans, m’a appris à estimer ma propre beauté et à reconnaître celle des autres. J’ai aussi appris à apprécier les leçons qu’enseigne la survie, ainsi que mes propres perceptions. Je ressens plus de choses, tout en sachant mieux les estimer à leur juste valeur, et je relie ce ressenti à ce que je connais pour façonner ma propre vision du monde, tracer une voie susceptible d’aboutir à de véritables changements. Dans une telle phase d’affirmation et de déploiement, même l’apparition d’un cancer potentiellement mortel et le traumatisme d’une mastectomie arrivent à être intégrés comme un accélérateur pour une existence plus essentielle, plus dynamique67. »

Les années apportent un sentiment de démultiplication, magnifiquement saisi par Gloria Steinem dans un passage de son livre Une révolution intérieure, écrit alors qu’elle approchait de la soixantaine. Elle évoque ses rencontres fugitives, à New York, dans les lieux familiers qu’elle arpente depuis des décennies, avec d’anciennes versions d’elle-même : « Elle ne peut pas me voir dans l’avenir, mais moi, je la vois très clairement. Elle me dépasse d’un pas pressé, inquiète à l’idée d’être en retard à un rendez-vous où elle n’a pas envie d’aller. Elle est assise à une table de restaurant et verse des larmes de rage en se disputant avec un amant qui n’est pas pour elle. Elle avance à grandes enjambées dans ma direction, vêtue des jeans et des bottes en cuir lie-de-vin qu’elle a portés pendant une décennie, et je me souviens de la sensation exacte de ces bottes à mes pieds. […] Elle se précipite vers moi à la sortie d’une salle de conférences, parlant, riant, débordant d’optimisme. » Forte du temps qui a passé depuis, elle considère cet ancien soi avec des sentiments mélangés : « Longtemps, elle m’impatientait. Pourquoi perdait-elle tout ce temps ? Pourquoi était-elle avec cet homme ? à ce rendez-vous ? Pourquoi oubliait-elle de dire la chose la plus importante ? Pourquoi n’était-elle pas plus sage, plus productive, plus heureuse ? Mais, ces derniers temps, j’ai commencé à ressentir de la tendresse, une accumulation de larmes à l’arrière de ma gorge, quand je la voyais. Je me dis : “Elle fait de son mieux. Elle a survécu – et elle se donne tellement de mal.” Parfois, je voudrais pouvoir revenir en arrière et la prendre dans mes bras68. »

LA « FIGURE PRIVILÉGIÉE DE L’ABJECTION »

Que les femmes âgées soient redoutées en raison de leur expérience ne signifie pas pour autant que le corps féminin vieillissant n’inspire pas une vraie répulsion – révélatrice de celle suscitée par le corps féminin en général. La Sylvie Brunel réelle, dans son livre, et l’Aurore fictive, dans le film du même nom, s’aperçoivent toutes les deux de l’horreur que semble susciter leur âge. Alors qu’elle rend visite à son ex-mari, qui garde les deux petites filles qu’il a eues avec sa nouvelle compagne, Aurore doit ôter son pull à cause d’une bouffée de chaleur soudaine. Elle veut lui en expliquer les raisons, mais il l’arrête aussitôt et se bouche les oreilles pour ne pas entendre le mot « ménopause ». Sylvie Brunel raconte qu’un éditeur à qui elle exposait son projet de livre lui a répondu : « Je pense que vous n’avez rien à gagner à parler de ça. Vous allez abîmer votre image… Il y a des mots qui choquent, c’est tout. “Ménopause”, c’est comme “hémorroïdes”, quelque chose dont on ne parle pas… » Et qu’une de ses amies, qui hésitait à suivre un traitement contre les troubles de la ménopause réputé cancérigène, s’est entendu répliquer par son gynécologue : « Mieux vaut un cancer que la ménopause. Un cancer, au moins, ça se soigne. »69

L’une des interprétations du scénario de la femme quittée en milieu de vie, c’est que son compagnon ne supporte pas de voir en elle, comme dans un miroir, son propre vieillissement. Ou qu’il espère se régénérer à travers sa nouvelle compagne : « Aimer la génération qui suit est une forme de vampirisme », déclare par exemple Frédéric Beigbeder, qui évoque son « côté Dracula »70. Mais on peut aussi formuler une autre hypothèse : il voit le vieillissement de sa femme, mais pas le sien. Parce que, lui, il n’a pas de corps. « Les hommes n’ont pas de corps » : c’est une phrase de Virginie Despentes que, à mon avis, il faut prendre tout à fait au sérieux71. Occuper une position dominante dans l’économie, la politique, les relations amoureuses et familiales, mais aussi dans la création artistique et littéraire, leur permet d’être des sujets absolus et de faire des femmes des objets absolus. La culture occidentale a décidé très tôt que le corps était répugnant et que le corps, c’était la femme (et vice-versa). Théologiens et philosophes projetaient sur les femmes leur horreur du corps, feignant ainsi d’en être eux-mêmes dépourvus. Saint Augustin explique que, chez l’homme, le corps reflète l’âme, mais pas chez la femme72. « L’homme est esprit, la femme est sensation », affirme saint Ambroise. Odon de Cluny (mort en 942) interpelle vigoureusement ses semblables : « Nous qui répugnons à toucher, même du bout des doigts, du vomi et du fumier, comment pouvons-nous désirer serrer dans nos bras ce sac de fiente ? » Cette défiance et cet archaïsme restent bien vivaces. Dans les images artistiques, médiatiques et publicitaires qui nous entourent, comme autrefois « il n’est pratiquement de corps que de femmes », observe David Le Breton73. Et le goût des plastiques parfaites n’empêche pas – au contraire – la répulsion pour le corps féminin. Comme en écho à Odon de Cluny, le 21 décembre 2015, au cours d’un meeting de la campagne présidentielle aux États-Unis, Donald Trump commentait ainsi une brève absence de Hillary Clinton, qui avait profité d’une pause publicitaire pendant un débat du Parti démocrate pour se rendre aux toilettes : « Je sais où elle est allée. C’est trop dégoûtant, je ne veux pas en parler. Non, ne le dites pas ! » (Les Américains l’ont échappé belle : ils ont failli être dirigés par quelqu’un qui va aux toilettes.)

Pour Jean Delumeau, « la répulsion à l’égard du “deuxième sexe” était renforcée par le spectacle de la décrépitude d’un être plus proche que l’homme de la matière et donc plus rapidement et plus visiblement “périssable” que celui qui prétend incarner l’esprit74 ». Le degré de crédit qu’il accorde à ce raisonnement n’est pas très clair, mais on voit bien que, considéré froidement, il est aberrant. Les hommes ont beau « prétendre incarner l’esprit », ils sont tout aussi « proches de la matière » que les femmes, et leur dépérissement n’est ni moins rapide ni moins visible. Ils ont seulement le pouvoir de faire en sorte que cela ne compte pas. Dans la sphère privée, dans la rue, au travail, à l’Assemblée nationale…, ils peuvent faire connaître bruyamment aux femmes le plaisir ou le déplaisir que leur procure le spectacle de leur corps ou de leur tenue, leur reprocher leur poids ou leur âge, sans que jamais leur propre corps ou leur propre tenue, leur propre poids ou leur propre âge entrent en ligne de compte. Pour attaquer Hillary Clinton sur le fait qu’elle doit parfois soulager un besoin naturel, Donald Trump doit pouvoir prétendre, au moins implicitement, que lui-même n’a ni vessie ni intestins. Il y faut un aplomb incroyable, que lui fournissent plus de deux millénaires de culture misogyne. C’est là un exemple chimiquement pur de l’arbitraire que permet une position de domination : les hommes n’ont pas de corps parce que. C’est tout.

Jean Delumeau souligne que « la Renaissance et l’âge baroque ont laissé, spécialement sous la plume des poètes appartenant à la caste aristocratique – Ronsard, Du Bellay, Agrippa d’Aubigné, Sigogne, Saint-Amant, etc. –, un portrait ignoble de la vieille femme laide, le plus souvent représentée comme une carcasse squelettique ». Ronsard conseillait déjà au lecteur de « laisser la vieille » et de « prendre une nouvelle »75. Son poème « Contre Denise sorcière » n’est qu’une longue litanie d’injures adressées à une vieille femme du Vendômois qui avait été soupçonnée de sorcellerie et fouettée nue. « La vieillesse féminine devient en Occident la figure privilégiée de l’abjection », écrit Antonio Dominguez Leiva. Sa diabolisation dans les sermons et les pastorales instaure un « code de hideur physique qui va conduire tout droit au gynécide du XVIe siècle »76. Ce « code de hideur » reste en vigueur. Dans une enquête sociologique sur le « monde social des vieilles femmes » publiée en 1979 aux États-Unis, l’une des enquêtées racontait par exemple qu’un groupe d’enfants à qui elle avait souri en les croisant dans la rue lui avaient crié en retour : « Tu es moche, moche, moche ! »77.

Pourquoi les cheveux blancs chez une femme laisseraient-ils si souvent présumer qu’elle est « négligée », si ce n’est parce qu’ils convoquent immédiatement l’image de la sorcière vêtue de hardes ? Analysant la façon dont un groupe de vieilles femmes étaient décrites dans un article de la presse locale en 1982 à Boston, Cynthia Rich relevait que l’une d’elles avait, selon les mots de la journaliste, « des cheveux gris bien entretenus »78 : cette précision paraîtrait-elle nécessaire s’il s’agissait de cheveux blonds ou bruns ? Sophie Fontanel raconte que, quand elle a cessé de teindre les siens, une de ses amies a été aussi consternée que si elle avait « arrêté de se laver »79. Dans son cas, la présomption de « négligence » est d’autant plus révélatrice qu’elle est particulièrement à côté de la plaque : elle s’applique à une femme élégante et soignée, qui a du goût, qui travaille dans la mode… Durant sa période de transition entre les teintures et le blanc, la mise en échec de ce présupposé archaïque plongeait donc les passants dans la perplexité : « Déroutés, les regards filaient vers mes racines. Puis, aussi soudainement, sautaient de mes cheveux à mes habits, comme si un indice se situait là, dans un “laisser-aller” global que j’aurais pu avoir. Et qui aurait pu expliquer. Mais si on observait ma mise, comme on dit, on tombait sur mes vêtements bien repassés, sur une coquetterie. Je n’avais renoncé à rien d’autre qu’aux teintures80. »

L’association spontanée de la vieillesse féminine avec la mort conserve aussi une vivacité remarquable, comme en témoigne cette logorrhée d’une violence inouïe que lui adresse une journaliste italienne : « Vous n’ignorez pas que, quand on meurt, les cheveux et les ongles continuent de pousser, et que ça donne des choses… C’est terrifiant. C’est un sujet d’épouvante. Trois centimètres de cheveux blancs vous sautent à la gueule si jamais vous rouvrez le couvercle quelques jours après l’inhumation. Bon, en même temps, vous me direz, personne n’ouvre jamais le cercueil, enfin c’est très rare, Dieu merci. Et vous, là, vous voudriez vous balader couvercle ouvert, au vu et au su de tout le monde81 ! » De même, une amie me suggérait il y a peu que, si elle ne supportait pas l’idée de voir sa mère avec les cheveux blancs, c’était peut-être parce que cela l’amenait à penser à sa mort. Mais qui pense à la mort en voyant Richard Gere ou Harrison Ford ?

Souvent, aussi, dans la littérature ou la peinture, on trouve une juxtaposition spectaculaire entre des images de séduction féminine et des images de décrépitude ou de mort. Jean Delumeau relève « la permanence et l’ancienneté du thème iconographique et littéraire de la femme apparemment accorte mais dont le dos, les seins ou le ventre sont déjà pourriture82 ». Au XIXe siècle, Charles Baudelaire reprend ce thème dans le poème « Une charogne ». Son narrateur, se promenant avec son amante, tombe sur une carcasse animale en décomposition, qu’il décrit avec un luxe de détails complaisant. Son réflexe est d’y voir le destin futur de la femme qui l’accompagne, et non le sien : « Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, / À cette horrible infection, / Étoile de mes yeux, soleil de ma nature, / Vous, mon ange et ma passion ! » Le procédé n’a pas disparu aujourd’hui. Il reste une sorte de réflexe narratif presque machinal, comme en a encore témoigné en 2016 une scène de la saison 6 de Game of Thrones. Dans l’intimité de sa chambre, à la lueur de la bougie, Mélisandre, la « sorcière rouge », qui s’est servie de ses charmes pour soumettre à son pouvoir de nombreux personnages masculins de la série, enlève son collier et contemple dans la glace celle qu’elle est réellement : une vieillarde voûtée et triste, au cheveu blanc et rare, aux seins pendants et au ventre flasque. On peut voir dans ces rapprochements une sorte de conjuration, de soulagement, voire de triomphe, puisque ce corps dont on anticipe ou dont on constate le flétrissement perd ses attraits, et donc le pouvoir qu’il exerçait sur le sujet masculin. Mais il peut aussi signifier que le vieillissement révèle la noirceur et la malignité fondamentales de la femme. « On semble penser que la nature finit toujours par ressortir ; que la femme, belle en sa jeunesse, ressemble tôt ou tard à ce qu’elle est vraiment, quelqu’un dont le cœur est laid », commente Guy Bechtel83.

LE DÉSIR DIABOLISÉ

C’est aussi la sexualité des femmes âgées qui, à l’époque, suscitait une crainte particulière. N’ayant plus de droit légitime à une vie sexuelle puisqu’elles ne pouvaient plus enfanter et qu’elles étaient parfois veuves, mais expérimentées et toujours désirantes, elles apparaissaient comme des figures immorales et dangereuses pour l’ordre social. On les supposait amères, car elles avaient perdu le statut respecté qui allait avec le rôle de mère, et envieuses des plus jeunes. Au XVe siècle, écrit Lynn Botelho, un rapprochement direct est établi « entre les femmes ménopausées et les sorcières, qui souligne l’infécondité des unes comme des autres84 ». Elles sont perçues comme « obsédées par le sexe, insatiables au point de ne pouvoir être satisfaites par de simples mortels85 ». Érasme, dans son Éloge de la folie, en donne une description éloquente : « Les vieilles amoureuses, ces cadavres à peine mouvants qui semblent revenus des enfers, et qui puent déjà comme des charognes, le cœur leur en dit encore : lascives comme une chienne en chaleur, elles ne respirent que les plaisirs sales, et vous disent franchement que sans eux la vie n’est plus rien. » Là encore, on retrouve la trace de cette imagerie dans les propos terrifiés de la journaliste italienne à Sophie Fontanel : « Comment la voyez-vous, votre vie sexuelle ? Vous vous imaginez, à califourchon sur un type avec des cheveux de sorcière ? Déjà que les hommes ont peur des femmes mais alors en plus si on se met à les effrayer, les pauvres, il ne faudra pas s’étonner si un jour ils arrêtent complètement de bander86 ! »

Ces visions infernales incitent à se demander si une autre signification ne se cache pas derrière le terme « négligé » si souvent associé aux cheveux blancs. En novembre 2017, le magazine féminin Grazia a mis Sophie Fontanel en couverture, ce qui représentait un progrès digne d’être salué. Mais, en pages intérieures, un article de conseils capillaires enjoignait celles qui seraient tentées de l’imiter de « préférer une coupe courte et structurée, maximum au carré ; sinon ça fait trop négligé87 ». L’injonction est classique. Il s’agit de minimiser l’étendue de cette chevelure offensante, mais aussi d’imposer une ligne de démarcation nette entre deux catégories de femmes : d’un côté, celles qui peuvent conserver leur sensualité, leur désir de séduction, grâce à des cheveux blonds, châtains, roux ou bruns, naturels ou teints ; de l’autre, celles qui « renoncent » et qui doivent l’indiquer par une coupe stricte. On peut présumer qu’une crinière blanche fait resurgir le spectre du sabbat, d’une sorcière qui donne libre cours à ses désirs, qui échappe à toutes les entraves. Quelques années plus tôt, un autre magazine insistait d’ailleurs plutôt sur la « discipline » : « Le gris est joli sur une coupe précise et des cheveux disciplinés (sans être forcément courts). Les bouclées passent leur chemin88. »

« Des cheveux ébouriffés, désobéissants ou indisciplinés sont censés désigner la sorcière, écrit l’autrice ésotérique américaine Judika Illes. Même si elle essaie de les garder sous contrôle, les cheveux d’une sorcière surgissent de son foulard ou refusent de rester attachés en queue-de-cheval89. » Dans Les Sorcières d’Eastwick, quand Jane Spofford (Susan Sarandon) assume enfin pleinement ses pouvoirs et ses désirs, elle laisse cascader son impressionnante chevelure rousse et frisée, auparavant retenue en une tresse bien serrée. Avec sa chevelure blanche indomptée, remarquable à la fois par sa couleur et sa liberté, la chanteuse Patti Smith, qui se contente de pratiquer son art sans se soucier de donner le moindre de ces signes de joliesse, de contention et de délicatesse attendus des femmes, a tout d’une sorcière moderne. En 2008, le New York Times Magazine n’a pu s’empêcher de demander à cette légende vivante du rock pourquoi elle n’utilise pas d’après-shampoing – histoire de lisser tout cela, je suppose90. Dès lors – de même que, à propos d’une célibataire, « pathétique » signifie en réalité « dangereuse » –, « négligée » ne signifierait-il pas en réalité « affranchie », « incontrôlable » ?

Dans sa description des « vieilles amoureuses », Érasme ajoutait : « Ces vieilles chèvres courent donc le jeune bouc, et quand elles trouvent un Adonis, elles payent libéralement sa répugnance et ses fatigues91. » Aujourd’hui encore, quand une femme célèbre de plus de quarante ans a un amant plus jeune, même si elle est très loin de présenter l’aspect des vieillardes décrites plus haut, le vocabulaire employé dans la presse people insinue clairement qu’il s’agit d’un gigolo : on parle du toy boy (« jouet ») de Sharon Stone, Demi Moore, Robin Wright ou Madonna. Lorsqu’il était marié à Demi Moore, de seize ans son aînée, l’acteur Ashton Kutcher a d’ailleurs tourné par dérision dans un film intitulé Toy Boy. On n’accuse pourtant pas – ou du moins pas ouvertement – de vénalité les jeunes compagnes d’hommes célèbres âgés, alors même que ceux-ci se donnent beaucoup moins de peine que leurs homologues féminines pour conserver une apparence de jeunesse.

Lorsque l’actrice Monica Bellucci, à cinquante et un ans, confiait trouver quelque chose de « très érotique » à la « puissance » dégagée par des hommes âgés comme Mick Jagger, Paris Match s’ébaubissait, incrédule : « Est-ce qu’il faut en déduire que vous avez autant de désir aujourd’hui qu’à vingt ans92 ? » Le monde vacille sur ses bases à cette simple hypothèse. Comme la norme dominante a décidé que les femmes ne sont plus séduisantes après quarante-cinq ans – grand maximum –, on présume ingénument qu’à cet âge leur libido part en fumée. Cela revient à rabattre le désir qu’elles éprouvent sur celui qu’elles sont censées susciter : érotisme de ventriloques, toujours. Et explique le tabou persistant sur la sexualité des femmes âgées : comme le remarque Sylvie Brunel, on imagine mal Mona Ozouf se vanter de son ardeur sexuelle intacte comme le faisait feu Jean d’Ormesson. Et c’est d’autant plus injuste, remarquait Susan Sontag, que les femmes trouvent en général l’épanouissement sexuel plus tard que les hommes, « non pour des raisons biologiques mais parce que cette culture les retarde » : « Privées de la plupart des exutoires offerts aux hommes pour leur énergie sexuelle, il leur faut tout ce temps pour lever certaines de leurs inhibitions. Le moment où elles commencent à être disqualifiées en tant que personnes sexuellement attirantes est précisément celui où elles arrivent à maturité du point de vue sexuel. Le “deux poids, deux mesures” du vieillissement les prive de ces années, entre trente-cinq et cinquante ans, qui pourraient être les meilleures de leur vie sexuelle »93.

En 2000, au Portugal, une ancienne femme de ménage, Maria Ivone Carvalho Pinto de Sousa Morais, a porté plainte devant la cour administrative de Lisbonne. Cinq ans plus tôt, alors qu’elle avait la cinquantaine, un fiasco chirurgical l’avait laissée avec des difficultés à s’asseoir et à marcher, des douleurs intenses et des problèmes gynécologiques qui lui interdisaient toute vie sexuelle. La cour lui a donné raison et lui a alloué des réparations, lesquelles ont cependant été réduites l’année suivante par la Cour suprême. Les arguments de cette révision étaient les suivants : « Avec toute la considération pour les dommages causés à la plaignante, nous pensons que l’allocation allouée pour réparation est excessive. Il n’est en effet pas établi que la plaignante a perdu ses capacités de mener à bien ses tâches domestiques, […] et si l’on tient compte de l’âge de ses enfants, elle ne doit probablement s’occuper que de son mari, ce qui exclut la nécessité d’une aide ménagère à plein-temps. […] Par ailleurs, on ne doit pas oublier qu’à l’époque de l’opération, la plaignante avait déjà cinquante ans, qu’elle avait été mère deux fois, et qu’à cet âge, non seulement le sexe n’est plus aussi important que dans la jeunesse, mais qu’en plus son intérêt diminue avec l’âge. » À l’été 2017, la Cour européenne des droits de l’homme a fini par donner raison à la plaignante. Sur les sept juges européens, deux (représentant l’un le Luxembourg et l’autre la Slovénie) s’y sont cependant opposés, ce qui a provoqué un vif affrontement entre eux et leurs deux collègues féminines (représentant respectivement l’Ukraine et la Roumanie)94.

« INVENTER L’AUTRE LOI »

« Nous nous sommes aimés follement. J’ai rarement connu une passion aussi physique, aussi intense. Dès qu’on se retrouvait, on se dévorait, littéralement. On pouvait passer des journées d’affilée sans quitter ma chambre… »

Dans Aurore, l’héroïne, devenue femme de ménage, est engagée dans une maison de retraite autogérée pour femmes – la Maison des Babayagas de Montreuil, fondée par Thérèse Clerc et inaugurée en 2012, même si elle n’est pas nommée dans le film. Confrontée, dans sa vie personnelle, à tant de rebuffades et de déceptions, un jour, tout en nettoyant le sol, elle craque et se met à pleurer. L’une des habitantes, interprétée par l’une des véritables « Babayagas », Arghyro Bardis, dite Iro (morte peu après le tournage), la relève pour la consoler. Elles ont ensuite une longue conversation, au cours de laquelle la vieille femme, âgée de plus de soixante-dix ans, lui raconte ce souvenir amoureux. « C’était quand, ça ? » lui demande Aurore, rêveuse. Comme elle, on s’attend à ce qu’il s’agisse d’un souvenir de jeunesse. Réponse : « Il y a trois ans. Quel bonheur nous avons eu ! Et la vie nous a séparés… » La divine surprise qu’éprouve Aurore se lit sur son visage. Quand elle repart, plus tard, en marchant dans la rue, abritée sous son parapluie, elle sourit toute seule. Alors qu’elle essuyait jusqu’ici rejet sur rejet, ne cessant de se cogner à des préjugés qui la disqualifiaient, elle a ouvert à son insu une porte dérobée vers un univers où, découvre-t-elle, règnent d’autres lois – une fantaisie, une liberté, une générosité dont elle ne soupçonnait pas la possibilité.

En 2006, Thérèse Clerc, qui était bisexuelle, a tourné dans le (merveilleux) film de Jean-Luc Raynaud L’Art de vieillir. « Ce sont des histoires nobles de cul, expliquait-elle avec malice trois ans plus tard. Nous l’avons diffusé la semaine dernière à des jeunes du lycée : ils sont restés comme assommés. Je leur ai dit : “Écoutez, les enfants, cela vous dérange à ce point ?” Il faut croire, on n’a rien pu en tirer. En revanche, les vieux sont assez contents95… » Dans une séquence du film de Camille Ducellier Sorcières, mes sœurs, la même Thérèse Clerc se masturbe devant la caméra. C’était en 2010 ; elle était alors âgée de quatre-vingt-trois ans. Non seulement elle affirmait tranquillement sa sexualité, sa force vitale, mais la beauté de son visage filmé en plan fixe emplit l’écran, stupéfiante. Elle renvoie à leur inanité toutes les images haineuses imposées par les cohortes de curés, de peintres et de plumitifs misogynes qui ont eu bien trop longtemps le monopole de la parole et de la représentation. « Être sorcière, c’est être subversive à la loi, dit-elle de sa voix grave. C’est inventer l’autre loi. »

L’héroïne du film de Paul Mazursky Une femme libre trouve elle aussi une porte dérobée dans l’univers de son obsolescence programmée. Effondrée après le départ de Martin, parti avec sa dulcinée de vingt-six ans, Erica se reprend peu à peu. Elle s’enhardit, recommence à sortir et, après toutes ces années où elle n’a couché qu’avec son mari, décide de tester le sexe sans sentiments ; sauf qu’elle trébuche accidentellement sur le grand amour. Dans la galerie où elle travaille, elle fait la connaissance de Saul, un peintre fantaisiste et charismatique (incarné par l’acteur britannique Alan Bates). Les amants entament alors un pas de deux fascinant (Jill Clayburgh, qui incarne Erica, n’a pas volé son prix d’interprétation au Festival de Cannes en 1978). Ils jouent, s’enlacent, se tournent autour, se découvrent ; s’affrontent, aussi. Au cours de plusieurs scènes, ils semblent sur la corde raide : une dispute couve, éclate, et on pressent que leur histoire pourrait tourner court. Mais, chaque fois, ils se rétablissent in extremis. D’un regard, d’une gaminerie, d’un sourire, ils renouent une complicité qui paraît irrésistible. Au terme d’une de leurs joutes, Erica peste : « Les hommes ! » À quoi Saul, évidemment, réplique aussitôt : « Les femmes ! » Tels des sauteurs à la perche, ils trouvent ensemble une liberté qui leur permet de passer par-dessus ce qu’il y a de piégé et de plombant dans les rôles convenus de femme et d’homme, mais aussi dans les situations qu’ils vivent – le dîner où Erica présente Saul à sa fille adolescente, par exemple. En comparaison, le couple formé par Martin avec sa compagne plus jeune semble soudain banal, minable, étriqué. Alors que le départ de son mari était d’abord apparu à Erica comme la fin du monde, et aussi blessant et humiliant qu’il ait pu être, il lui a offert l’occasion d’une renaissance. Pour pouvoir prétendre, comme le font certains, que lutter contre le sexisme de beaucoup de scénarios impliquerait de ne produire que des films puritains, démonstratifs et ennuyeux, il faut non seulement manquer gravement d’imagination, mais aussi ignorer tout ce pan du cinéma auquel appartient Une femme libre.

Dans un tout autre genre, on trouve un exemple de mise en déroute de la loi patriarcale dans un classique hollywoodien : Ève (All About Eve, 1950), de Joseph L. Mankiewicz. Régnant sur la scène new-yorkaise, Margo Channing (Bette Davis) est une comédienne gouailleuse, à la personnalité spirituelle et flamboyante. Au faîte de sa gloire, elle prend sous son aile la jeune Eve Harrington, passionnée de théâtre, et l’introduit dans son cercle rapproché. Mais elle se rend vite compte de son erreur. Derrière l’admiratrice humble et transie se dissimule une garce sans scrupules, bien décidée à tout lui voler : ses rôles, mais aussi son compagnon, Bill Sampson, également acteur96. Or Margo est fragile : elle vient d’avoir quarante ans et redoute déjà le déclin de sa carrière. De surcroît, Bill, dont elle est très amoureuse, a huit ans de moins qu’elle. La suite paraît écrite d’avance. Eve se révèle une comédienne surdouée, et elle a pour elle la fraîcheur que Margo est en train de perdre. Il serait dans l’ordre des choses qu’elle triomphe et qu’on mette son aînée au rebut – la jeune femme énonce d’ailleurs cet objectif, en termes à peine plus choisis, dans une interview. Elle pourrait former avec Bill un couple plus classique, plein d’avenir, susceptible de séduire la presse et le public. Face à cette perspective, Margo est terrifiée, et elle est incapable de le cacher. Elle enrage, tempête, se soûle, multiplie les scandales et accable Bill de scènes de jalousie anticipée. On présume qu’elle va ainsi précipiter le coup qu’elle voudrait éviter : lassé, il va se réfugier d’autant plus vite dans les bras de la douce Eve. En attendant, il tente de la rassurer, proteste de son amour, mais sans parvenir à apaiser son sentiment d’insécurité. Il l’accuse d’être paranoïaque, ce qui n’est que partiellement vrai : il y a bien une offensive sans merci de la part de sa rivale et tous les paramètres semblent réunis pour que cette offensive réussisse. Dans un rare moment de calme, Margo, se confiant à une amie, soupire sur ce tempérament qui la pousse à « descendre en piqué sur un balai en hurlant de toutes [ses] forces ». Elle reconnaît avoir réagi de manière excessive quand elle a vu Eve « si jeune, féminine et sans défense » : tout ce qu’elle-même voudrait tant être pour son amant, dit-elle. En somme, il lui semble impossible que la sorcière, la « mégère », l’emporte face à la jeune femme apparemment docile et inoffensive. Elle refuse de croire que leur lien, à Bill et elle, puisse se révéler plus fort que les inflexibles lois de la société ; elle a trop peur de s’illusionner. Pourtant, quand Eve se jette à sa tête, Bill la repousse avec un mépris amusé. Et, lorsqu’ils se retrouvent, Margo accepte enfin sa demande en mariage. Sur scène, Eve connaîtra le succès fulgurant dont elle rêvait, mais sans provoquer pour autant la chute de son aînée – et, au passage, elle aura vendu son âme.

Parfois, aussi, la vie fait mentir les préjugés. Même Colette, si peu conformiste, semblait avoir intégré l’idée que la vieillesse des femmes est une déchéance irrémédiable, faisant d’elles des êtres repoussants. Ses romans Chéri et La Fin de Chéri (1920 et 1926) racontent la liaison de Léa, qui approche de la cinquantaine, avec un jeune homme qui, au bout de quelques années, bien qu’il l’aime encore, la quittera pour épouser une jeune femme. L’histoire finit mal. Cinq ans après leur rupture, Chéri se rend sur un coup de tête chez Léa, qu’il n’arrive pas à oublier. En la revoyant, il est traumatisé par sa transformation. « Une femme écrivait, le dos tourné […]. Chéri distingua un large dos, le bourrelet grenu de la nuque, au-dessus de gros cheveux gris vigoureux, taillés comme ceux de sa mère. “Allons bon, elle n’est pas seule. Qu’est-ce que c’est que cette bonne femme-là ?” […] La dame au poil gris se retourna, et Chéri reçut en plein visage le choc de ses yeux bleus. » Le vieillissement a le pouvoir de ravir l’identité tout entière des femmes, de les vider de leur substance : il a substitué à l’ancienne Léa une créature inconnue, asexuée. « Elle n’était pas monstrueuse, mais vaste, et chargée d’un plantureux développement de toutes les parties de son corps. […] La jupe unie, la longue veste impersonnelle entrouverte sur du linge à jabot, annonçaient l’abdication, la rétractation normales de la féminité, et une sorte de dignité sans sexe. » Durant leur entrevue, il la supplie intérieurement : « Cesse ! Reparais ! Jette cette mascarade ! Tu es bien quelque part là-dessous, puisque je t’entends parler ! »97. Quelques semaines plus tard, dans une chambre tapissée de photographies de Léa jeune, Chéri met fin à ses jours.

Évidemment, on peut considérer que le drame qui transparaît dans la nouvelle apparence de Léa n’est pas tant celui du vieillissement féminin que celui de l’abandon, de la rupture amoureuse. Et qu’elle révèle surtout au jeune homme l’erreur qu’il a commise en la quittant : s’il avait été plus courageux, moins cynique (il s’est marié pour accroître sa fortune), sa maîtresse n’aurait pas vieilli de cette façon. C’est la souffrance, la déception, et pas simplement l’âge, qui l’ont transformée ainsi. Au cours des semaines d’errance qui séparent ces brèves et désastreuses retrouvailles de son suicide, Chéri songe d’ailleurs avec regret à tout ce temps irrémédiablement perdu par sa faute : s’il était resté avec elle, « c’étaient trois, quatre ans de bons, des centaines, des centaines de jours et de nuits, gagnés, mis en réserve pour l’amour… ». Mais il est vrai aussi que les deux romans étaient hantés dès le début par l’horreur, l’effroi que suscite la figure de la vieille femme. Le matin, aux derniers temps de leur liaison, Léa prenait soin de mettre son collier de perles avant le réveil de Chéri, pour lui dissimuler le relâchement de son cou. Face à une rombière de leur entourage, hideuse et grotesque, flanquée d’un tout jeune homme au regard vide, elle avait l’impression de voir son image future. Et puis, dans ce milieu mondain, cruel et superficiel où personne ne se fait de cadeau, le vieillissement est un signe de faiblesse qui ne pardonne pas.

Quoi qu’il en soit, dans la propre vie de Colette, les choses se sont passées bien moins tragiquement. Peu avant la cinquantaine, elle a entamé une liaison avec Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari, âgé de dix-sept ans. Puis, à cinquante-deux ans, elle a rencontré Maurice Goudeket, qui en avait alors trente-six et qui est devenu son troisième mari. Ils ont vécu ensemble jusqu’à la mort de l’écrivaine, en 1954, à quatre-vingt-un ans98. En somme, si l’âge a dépouillé Léa de son identité, sa créatrice, elle, est demeurée elle-même, pleinement en possession de tout ce qui la rendait digne d’être aimée. Il nous reste d’ailleurs autant d’images de la vieillesse de Colette que de sa jeunesse, et ce ne sont pas celles qui ont le moins de charme : elles la montrent écrivant dans son lit dans son appartement parisien, ses fenêtres ouvertes sur les jardins du Palais-Royal, entourée de ses chats, savourant encore tout ce que la vie pouvait lui offrir malgré les divers maux physiques qui l’accablaient.

Aujourd’hui, la possibilité pour les femmes de vieillir en bonne santé et dans de bonnes conditions matérielles est gravement compromise par le niveau de leurs retraites, inférieures de 42 % à celles des hommes en moyenne. Cela s’explique par le fait qu’elles travaillent davantage à temps partiel et que ce sont elles qui s’arrêtent pour élever les enfants – le « plafond de mère », toujours99. Mais il n’est pas nécessaire qu’à cette inégalité objective s’en ajoute une autre, qui les amène à se convaincre que l’âge diminue leur valeur. La force des stéréotypes et des préjugés peut avoir quelque chose de profondément démoralisant ; mais elle offre aussi une chance, celle de tracer de nouveaux chemins. Elle donne l’occasion de goûter aux joies de l’insolence, de l’aventure, de l’invention, et d’observer qui se déclare prêt à en être – en évitant de perdre son temps avec les autres. Elle invite à se montrer iconoclaste, au sens premier du terme, c’est-à-dire à briser les anciennes images et la malédiction qu’elles colportent.

À la fin de son article, en 1972, Susan Sontag écrivait : « Les femmes ont une autre option. Elles peuvent aspirer à être sages, et pas simplement gentilles ; à être compétentes, et pas simplement utiles ; à être fortes, et pas simplement gracieuses ; à avoir de l’ambition pour elles-mêmes, et pas simplement pour elles-mêmes en relation avec des hommes et des enfants. Elles peuvent se laisser vieillir naturellement et sans honte, protestant ainsi activement, en leur désobéissant, contre les conventions nées du “deux poids, deux mesures” de la société par rapport à l’âge. Au lieu d’être des filles, des filles aussi longtemps que possible, qui deviennent ensuite des femmes d’âge moyen humiliées, puis des vieilles femmes obscènes, elles peuvent devenir des femmes beaucoup plus tôt – et rester des adultes actives, en jouissant de la longue carrière érotique dont elles sont capables, bien plus longtemps. Les femmes devraient permettre à leur visage de raconter la vie qu’elles ont vécue. Les femmes devraient dire la vérité. » Presque un demi-siècle plus tard, ce programme reste à la disposition de toutes celles qui voudraient s’en emparer.


4. METTRE CE MONDE CUL PAR-DESSUS TÊTE.
GUERRE À LA NATURE, GUERRE AUX FEMMES

Par bien des aspects, je suis stupide.

En toutes circonstances, et depuis toujours, s’il s’agit de poser une question idiote, ou de faire une réponse totalement à côté de la plaque à une question, ou de formuler un commentaire absurde, à tous les coups je suis la femme de la situation. Il m’arrive de surprendre un regard incrédule posé sur moi et de deviner ce que cette personne est en train de se dire : « Pourtant, il paraît qu’elle écrit des livres… » ou : « La vache, ils engagent vraiment n’importe qui, au Monde diplomatique… » J’en retire le même sentiment de honte que si j’avais trébuché et effectué un vol plané avant de m’écraser au sol sous les yeux d’une assemblée ébahie (chose que, par ailleurs, je suis parfaitement capable de faire aussi). Cet aspect de moi-même m’exaspère d’autant plus qu’il s’obstine à échapper à tout contrôle. En général, une demi-seconde après que les mots sont sortis de ma bouche, je partage déjà la consternation de mon ou de mes interlocuteurs ; sauf que c’est trop tard. C’est plus fort que moi et, au bout de presque quarante-cinq ans de ces coups d’éclat réguliers, je suis arrivée à la conclusion que je devais me résigner à vivre avec. Mais ce n’est pas facile.

Pour une part, cette bêtise tient sans doute à des caractéristiques personnelles. Un manque total de sens pratique, lié à un déficit d’expérience dramatique. Une attention un peu flottante, un niveau de distraction qui fascine tous les observateurs et qui augmente encore quand je néglige de mettre mes lunettes, le brouillard visuel accroissant le brouillard mental dans lequel j’évolue. Une timidité qui me fait vite paniquer et qui ne favorise pas les bons réflexes. Une disposition générale qui me rend mieux capable de saisir et d’analyser les éléments d’une situation avec un maximum de recul plutôt que sur le moment – pour le dire simplement : j’ai l’esprit lent. Mais je crois qu’il y a aussi une forte dimension genrée dans ma stupidité. Je suis impulsive, émotive, parfois naïve. Je suis un cliché sexiste ambulant, une authentique tête de linotte, l’archétype de la gonzesse irrationnelle. Je suis nulle dans tous les domaines où les femmes sont réputées nulles. Au lycée, j’ai failli redoubler à cause des sciences. Je n’ai aucun sens de l’orientation. Si j’avais le permis (remerciez le Ciel que je ne l’aie pas), je serais une vache à lait pour mon garagiste, qui pourrait me fourguer les réparations les plus fantaisistes. Dans ma vie professionnelle, j’entretiens des relations de forte défiance réciproque avec l’économie et la géopolitique – soit des bastions masculins caractérisés, au plus près des leviers du pouvoir.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que l’intelligence n’est pas une qualité absolue, mais qu’elle peut connaître des variations spectaculaires en fonction des contextes dans lesquels nous nous trouvons et des personnes que nous avons en face de nous. Les circonstances et les interlocuteurs ont le pouvoir de révéler ou d’aimanter des parties très diverses de nous-mêmes, de stimuler ou de paralyser nos capacités intellectuelles. Or la société assigne aux femmes et aux hommes des domaines de compétence très différents, et très différemment valorisés, de sorte que les premières se retrouvent plus souvent en situation d’être bêtes. Ce sont elles qui courent le plus de risques de se révéler déficientes dans les domaines prestigieux, ceux qui sont censés compter vraiment, tandis que ceux où elles auront développé des aptitudes seront négligés, méprisés ou parfois carrément invisibles. Elles auront aussi moins confiance en elles. Notre nullité est une prophétie autoréalisatrice. Parfois je dis des âneries par ignorance, mais parfois aussi j’en dis parce que mon cerveau se fige, parce que mes neurones s’égaillent comme une volée d’étourneaux et que je perds mes moyens. Je suis prisonnière d’un cercle vicieux : je sens la condescendance ou le mépris de mon interlocuteur, alors je dis une énormité, confirmant ainsi ce jugement à la fois aux yeux des autres et aux miens. L’interlocuteur en question pourra être aussi bien un confrère journaliste que le réparateur du lave-linge, lequel, à peine arrivé, me pose une question sur le fonctionnement de l’appareil et, avant même que j’aie eu le temps d’ouvrir la bouche pour répondre, la répète d’un ton brusque et impatient, comme s’il était fortement conscient d’avoir en face de lui une personne pas très intelligente (et pourtant, une fois n’est pas coutume, je m’apprêtais à lui faire une réponse sensée). Le sexisme se manifeste à tous les bouts de l’échelle sociale, vous offrant en un délicieux effet stéréo le rappel permanent de votre débilité profonde. Et il faut que je me prépare pour mes vieux jours, car, apparemment, la seule chose qui existe de plus idiot qu’une femme, c’est une femme âgée. Cynthia Rich racontait que quand elle se rendait dans un magasin d’informatique avec Barbara Macdonald, et que celle-ci posait une question au vendeur, il répondait en la regardant, elle (elle avait alors la quarantaine, et Macdonald la soixantaine)1.

Après des siècles où les hommes de science ou de religion, les médecins, les hommes politiques, les philosophes, les écrivains, les artistes, les révolutionnaires, les amuseurs publics ont martelé sur tous les tons la bêtise congénitale et l’incompétence intellectuelle sans remède des femmes, en les justifiant au besoin par les plus folles élucubrations sur les défaillances de leur anatomie, il serait très étonnant que nous ne nous sentions pas légèrement inhibées. Dans une litanie saisissante résumant les discours tenus au fil du temps sur les femmes, l’autrice américaine Susan Griffin écrit :

Il est décidé que le cerveau des femmes est défectueux. Que les fibres de leur cerveau sont faibles. Que, à cause de leurs règles, l’apport de sang au cerveau est affaibli.

Tout le savoir abstrait, le savoir aride, prévient-on, doit être abandonné à l’esprit solide et industrieux de l’homme. « Pour cette raison, ajoute-t-on, les femmes n’apprendront jamais la géométrie. »

Il existe une controverse pour savoir si, oui ou non, il faut leur apprendre l’arithmétique.

À une femme qui possède un télescope, il est suggéré qu’elle s’en débarrasse, et qu’elle « arrête de chercher à savoir ce qui se passe sur la Lune »2.

Les considérations sur l’« esprit solide et industrieux » et l’interdit jeté sur la géométrie sont dus à Emmanuel Kant, tandis que la référence au télescope vient d’une tirade de Chrysale à Philaminte dans Les Femmes savantes de Molière (1672) : « Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, / Et laisser la science aux docteurs de la ville ; / M’ôter, pour faire bien, du grenier de céans, / Cette longue lunette à faire peur aux gens, / Et cent brimborions dont l’aspect importune : / Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la Lune / Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous. » Les deux citations ne sont pas vraiment équivalentes, puisque, dans le second cas, c’est un personnage qui parle, et il n’est pas question de refaire ici le débat sur la misogynie de Molière. Pour autant, certaines images semblent avoir la vie dure. Alors que je suis plongée dans ces lectures, une publicité pour un site de vente en ligne montre une vue en coupe d’un cerveau de femme où sont inscrites ces pensées : « L’astronomie, c’est pas trop mon truc. Mais l’anatomie de mon voisin, oui… » Il s’agit de vendre un télescope à 49,99 euros3.

Ces présupposés expliquent aussi pourquoi les femmes continuent de se faire « expliquer la vie » par des hommes d’une absolue arrogance, pour reprendre le titre d’un célèbre texte de Rebecca Solnit4. Cet article est né en 2008, au lendemain d’une soirée mondaine où son interlocuteur l’avait entretenue d’un livre récemment publié sur le sujet dont ils étaient en train de parler, et dont il avait lu un résumé dans le New York Times… sans se rendre compte qu’il avait l’autrice en face de lui. Il montrait une assurance telle que, un moment, elle avait été prête à croire qu’elle avait pu rater la publication d’un livre important sur le même sujet que le sien. « Ce syndrome, commente-t-elle, est une guerre que presque toutes les femmes affrontent au quotidien, une guerre qui se joue aussi en elles, à travers la conviction d’être quantité négligeable, l’invitation à se taire, une guerre dont je ne suis moi-même pas tout à fait libérée malgré une assez belle carrière d’écrivaine (riche en recherches et faits bien employés). Après tout, le temps d’un instant, j’ai été disposée à ce que M. Important et sa confiance démesurée écrasent ma certitude vacillante. » Au saut du lit, le lendemain, elle a rédigé son article d’une traite et, dès sa mise en ligne, il s’est répandu comme une traînée de poudre : « Il avait touché une corde sensible. Mis des nerfs à vif. » Parmi les innombrables réactions qu’elle a reçues, il y a eu celle de cet homme d’un certain âge vivant à Indianapolis qui lui a envoyé un message pour lui dire qu’« il n’avait jamais été injuste envers une femme, que ce soit sur le plan personnel ou professionnel » et pour lui reprocher « de ne pas fréquenter des hommes plus normaux » et ne pas s’être « renseignée ne serait-ce qu’un peu avant de parler ». « Après quoi il m’a donné des conseils sur la façon dont je devrais vivre ma vie et s’est appesanti sur mon “complexe d’infériorité”. »

On finit par intégrer ce regard sur soi, cette évidence de sa propre inanité, de sa propre incompétence. Lorsque, dans la rue, des touristes tout à fait aimables et innocents me demandent un renseignement, au moindre doute je leur réponds qu’il serait plus prudent de s’adresser à quelqu’un d’autre ; mais, en général, dès qu’ils se sont éloignés, je me rends compte que j’aurais très bien su leur indiquer le chemin. « Sens de l’orientation », « économie » : dès qu’un terme de ce genre se met à clignoter dans mon esprit, c’est la panique, comme autrefois avec le mot « maths ». Il y a quelques années, des chercheurs de l’université de Provence ont proposé à deux groupes d’élèves de l’école primaire de reproduire de mémoire une figure géométrique assez compliquée. À l’un des groupes, ils ont annoncé un exercice de « géométrie » ; à l’autre, un exercice de « dessin ». Dans le premier groupe, les filles ont réussi moins bien que les garçons. Dans le second, libérées de l’ombre terrifiante des mathématiques et n’anticipant donc pas leur propre échec, elles ont réussi mieux qu’eux5. Vers la fin du lycée, j’ai eu moi aussi une occasion de m’affranchir brièvement de ces limitations paralysantes que j’avais fini par croire immuables. J’ai eu une professeure passionnée par sa discipline, aussi patiente que bienveillante, très loin des cow-boys suffisants auxquels j’étais habituée. Chose inconcevable, grâce à elle, deux ans avant la Maturité (l’équivalent suisse du bac), je suis presque devenue bonne en maths et j’ai eu une note tout à fait honorable à l’examen. À l’oral, après avoir mené ma démonstration sans accroc, j’ai donné la bonne réponse à une question un peu piégeuse, et elle s’est exclamée : « Bravo ! » C’était il y a vingt-cinq ans, et je n’ai jamais oublié ce « bravo », si improbable pour moi devant un tableau noir couvert de chiffres. Ma stupidité n’était pas une fatalité : vertige. (En 2014, l’Iranienne Maryam Mirzakhani – morte d’un cancer trois ans plus tard, à l’âge de quarante ans – a été la première femme à obtenir la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel pour les mathématiques.)

« EXCELLENCE À QUOI ? »

À côté des disciplines où j’étais perdue, il y en a toujours eu d’autres dans lesquelles je me sentais à l’aise, qui me donnaient des motifs de fierté – au lycée, après avoir failli me crasher à cause des sciences, j’ai eu le prix de version grecque à la Maturité. Mais j’avais intégré l’idée selon laquelle il s’agissait de domaines subalternes, ce qui justifiait ma position de gentil petit satellite intellectuel, condamné à tourner indéfiniment autour de la Planète du Vrai Savoir en égrenant sa jolie musique flûtée. Peu à peu, toutefois, j’ai commencé à interroger cette vérité communément admise. Aujourd’hui, certaines de mes incompétences m’inspirent toujours un regret sans mélange. Ainsi, je suis très loin d’éprouver pour les choses pratiques le dédain dont on me soupçonne parfois (comme tous les intellos) et je suis désolée d’être une telle cruche en la matière. Mais, en dehors de cela, je trouve de plus en plus le courage de contester les critères dominants d’évaluation de l’intelligence.

En tant que lectrice, par exemple, j’étais tombée amoureuse du Monde diplomatique pour ses textes littéraires et philosophiques, ses regards sur l’époque et la société, ses engagements, ses signatures de grands intellectuels, son iconographie sophistiquée et décalée. J’y voyais une sorte de journalisme poétique qui me plaisait beaucoup. Quand j’ai commencé à y travailler, j’ai été déconcertée par la passion de nombre de mes collègues pour les chiffres, les cartes, les tableaux, toutes choses dont j’avais à peine remarqué la présence jusque-là. Non seulement j’y reste hermétique, mais, les rares fois où je me penche sur eux et où un éclair de compréhension zèbre les ténèbres de mon cerveau, je ne me sens en rien comblée dans mon désir de connaissance. Je ne nie pas leur utilité ou leur qualité, ni le fait qu’ils sont très appréciés d’une partie de nos lecteurs ; mais il existe aussi des gens, dont je suis, à qui ils ne parlent pas et qui préfèrent d’autres modes d’appréhension du monde, pas moins riches d’enseignements. Au début, j’en avais honte, mais, désormais, je l’assume. D’une manière générale, en vieillissant, dans le domaine du savoir je vois de mieux en mieux les limites, les angles morts, les faiblesses de ceux qui me prennent de haut. Je conteste – au moins en mon for intérieur – à la fois la valeur absolue de ma stupidité face à eux et la valeur absolue de leur intelligence face à moi, alors que, pour eux, elle va de soi. Ce qui se comprend : pourquoi s’encombreraient-ils de ces subtilités alors qu’ils ont la chance d’être du bon côté de la barrière de l’intelligence ? Voilà peut-être pourquoi j’écris des livres : pour créer moi-même des lieux où je suis compétente (enfin… j’espère) ; pour faire émerger des sujets qui n’étaient parfois même pas constitués ou identifiés comme tels, en affirmant leur pertinence, leur dignité.

Quand on parle de la place des femmes à l’université, on évoque en général la proportion d’étudiantes ou de professeures, ou la présence quasi exclusive d’hommes dans certaines filières. On déplore le sexisme – de la part des étudiants et des professeurs – ou le manque de confiance en elles qui empêchent les filles de choisir la physique ou l’informatique. Mais on oublie trop souvent, me semble-t-il, de s’interroger sur le contenu même de l’enseignement, en négligeant le fait que, pour des jeunes femmes, entrer à l’université implique d’assimiler un savoir, des méthodes et des codes qui, au fil des siècles, se sont constitués très largement sans elles (quand ce n’est pas contre elles). Si vous pointez ce problème, on vous soupçonnera aussitôt d’essentialisme : voudriez-vous suggérer que les femmes ont un cerveau différent, qu’elles ont une manière « typiquement féminine » d’aborder le savoir ? Que, si elles avaient eu leur mot à dire, elles auraient ajouté des petits cœurs dans les formules mathématiques, peut-être ? Or l’accusation d’essentialisme est réversible : c’est précisément parce que les femmes et les hommes ne constituent pas des essences figées dans un espace abstrait, mais deux groupes qui entretiennent des relations prises dans le mouvement et les vicissitudes de l’histoire, qu’on ne peut pas considérer le savoir universitaire comme objectif et le doter d’une valeur absolue.

On a coutume de dire que l’histoire est écrite par les vainqueurs ; depuis quelques années, par exemple, chaque mois d’octobre le Jour de Christophe Colomb offre l’occasion de contester avec toujours plus de force l’histoire officielle en montrant combien, dans l’expression « découverte de l’Amérique », le mot « découverte » est à lui seul problématique, et en rappelant que le valeureux explorateur des uns fut l’envahisseur sanguinaire des autres. D’une certaine manière, les femmes, elles aussi, sont des perdantes de l’histoire – une histoire très violente, comme ces pages l’auront rappelé. Pourquoi seraient-elles les seules vaincues à ne pas avoir droit à un point de vue ? Bien sûr, la condition de femme ne déterminera jamais un point de vue unique. Il pourra se trouver des historiens pour adopter une approche féministe, de même que certaines historiennes pourront rejeter la lecture des chasses aux sorcières en termes féministes. Mais il existe aussi des descendants de colonisés qui trouvent des charmes à la colonisation, des descendants d’esclaves qui se désintéressent complètement du sujet de l’esclavage, et des Blancs qui se passionnent pour ces deux sujets. Pour autant, peut-on prétendre que l’appartenance au groupe concerné est une question sans importance ? Comme on l’a rappelé, le fait que l’histoire en tant que discipline ait été façonnée par des hommes n’a pas été sans effets sur le traitement des chasses aux sorcières ou plutôt, pour commencer, sur leur non-traitement, car elles ont longtemps été tout simplement ignorées, ou mentionnées au détour d’une note de bas de page. Encore un exemple : quand Erik Midelfort écrit que, dans des sociétés peu à l’aise avec le concept de femme célibataire, les chasses aux sorcières ont eu un rôle « thérapeutique », Mary Daly se demande deux choses. D’abord, si on oserait utiliser le même qualificatif à propos des pogroms contre les Juifs ou du lynchage des Noirs. Et ensuite : thérapeutique pour qui6 ?…

Dans son livre sur l’estime de soi, au début des années 1990, Gloria Steinem citait une étude portant sur deux cent mille étudiantes et étudiants de premier cycle aux États-Unis qui mettait en évidence une augmentation notable de la tendance à l’autodénigrement chez les jeunes femmes durant leur passage à l’université, tandis que l’estime de soi de leurs camarades masculins était soit maintenue soit renforcée. Nombre d’universitaires manifestaient à l’époque une vive résistance à la diversification du canon académique pour y faire une plus grande place aux femmes et aux minorités. Ils pourfendaient le « politiquement correct », ou « PC », dont Robin Morgan – l’une des fondatrices de WITCH – remarquait pourtant qu’il aurait tout aussi bien pu signifier plain courtesy : « simple politesse ». Ils prétendaient se faire les gardiens de l’« excellence ». « Comme si la question la plus importante n’était pas : excellence à quoi ? », commentait Steinem. Ils freinaient des quatre fers parce qu’ils avaient compris, selon elle, que le changement n’impliquait pas seulement d’intégrer les femmes et les minorités dans le cursus, ou dans quelque structure existante, « mais aussi d’apprendre à voir avec des yeux nouveaux, de questionner la notion même de “normes” à l’aune desquelles toute expérience autre devait être jugée »7.

Il m’a toujours semblé que mon insatisfaction face à l’hégémonie des sciences dures et à une certaine manière d’aborder le monde, froide, carrée, objective, surplombante, avait à voir avec ma condition de femme, mais, faute de pouvoir préciser ce rapport, je répugnais à le formuler. C’est encore le spectre de l’essentialisme qui me retenait. Je ne voulais pas me retrouver à défendre une manière « féminine » de voir et de faire les choses ; d’ailleurs, je voyais bien que toutes les femmes n’étaient pas comme moi, de même que je retrouvais ma sensibilité intellectuelle chez des hommes. Je me suis donc contentée de creuser une idée qui, dans tous mes essais, revient de manière obsessionnelle, quel que soit le sujet traité – même si j’écrivais un livre sur la reproduction des crustacés, je trouverais probablement le moyen de la placer. Je formule et reformule sans cesse une critique de ce culte de la rationalité (ou plutôt de ce qu’on prend pour de la rationalité) qui nous paraît si naturel que nous ne l’identifions souvent même plus comme tel. Ce culte détermine à la fois notre manière d’envisager le monde, d’organiser la connaissance à son sujet, et la façon dont nous agissons sur lui, dont nous le transformons. Il nous amène à le concevoir comme un ensemble d’objets séparés, inertes et sans mystère, perçus sous le seul angle de leur utilité immédiate, qu’il est possible de connaître de manière objective et qu’il s’agit de mettre en coupe réglée pour les enrôler au service de la production et du progrès. Il reste tributaire de la science conquérante du XIXe siècle, alors que, depuis, la physique quantique est venue jeter le trouble dans cet optimisme, pour ne pas dire dans cette arrogance. Elle nous parle plutôt d’un monde où chaque mystère élucidé en fait surgir d’autres et où, selon toute vraisemblance, cette quête n’aura jamais de fin ; d’un monde où les objets ne sont pas séparés, mais enchevêtrés les uns aux autres ; où l’on a d’ailleurs affaire plutôt à des flux d’énergie, à des processus, qu’à des objets à l’identité stable ; où la présence de l’observateur influe sur le déroulement de l’expérience ; où, loin de pouvoir s’accrocher à des règles immuables, on constate de l’irrégularité, de l’imprévisibilité, des « sauts » inexplicables. C’est tout cela qui fait dire à Starhawk que la physique moderne confirme les intuitions des sorcières. Le physicien Bernard d’Espagnat estimait que, compte tenu de la résistance à la connaissance ultime que semblent désormais présenter la matière et le monde, il n’est pas absurde de s’en remettre à l’art pour nous donner des aperçus fugitifs de ce qui échappera toujours à notre entendement8 : une conclusion dont on imagine les conséquences vertigineuses pour l’organisation du savoir à laquelle nous sommes habitués…

Même si, un siècle après ces découvertes, nous avons du mal à en intégrer les implications, elles apportent un démenti sec à une vision du monde qui a pris son essor au XVIIe siècle, en particulier avec René Descartes, qui, dans une formule célèbre du Discours de la méthode, rêvait de voir les hommes se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Dans une œuvre capitale, le géographe Augustin Berque analyse les désordres nés de la posture cartésienne face au monde9. Jean-François Billeter, lui, retrace le parcours de la « réaction en chaîne », soit la lente extension à toute la planète, à partir de l’Occident de la Renaissance, d’une logique marchande, froidement calculatrice, présentée à tort comme un sommet de rationalité10. Et Michael Löwy et Robert Sayre ont montré comment les romantiques, aujourd’hui vus comme une bande de dandys pâlichons et exaltés, avaient compris l’erreur fondamentale du système qui s’était imposé. Même s’ils voulaient explorer et valoriser d’autres sphères psychiques, les romantiques ne professaient pas un refus de la raison : ils cherchaient plutôt à « opposer à la rationalité instrumentale – au service de la domination sur la nature et sur les êtres humains – une rationalité humaine substantielle »11.

Tous ces penseurs m’ont aidée à préciser mon malaise face à la civilisation dans laquelle nous baignons ; face à son rapport au monde conquérant, tapageur, agressif ; face à sa croyance naïve et absurde dans la possibilité de séparer le corps de l’esprit, la raison de l’émotion ; face à son narcissisme aveugle – voire allergique – à tout ce qui n’est pas elle ; face à son habitude de défigurer son territoire par des aberrations architecturales et urbanistiques, ou encore d’utiliser un canon pour tuer une mouche (sans parler du fait même de tuer la mouche) ; face à ses arêtes trop vives, à ses lumières trop crues ; face à son intolérance à l’ombre, au flou, au mystère12 ; face à l’impression générale de marchandisation morbide qui s’en dégage. Ces auteurs nourrissent un sentiment de regret, non pas à l’égard de ce qui a été, mais à l’égard de ce qui aurait pu être. Jusqu’ici, je n’avais jamais trouvé une manière satisfaisante d’articuler cette obsession avec mon féminisme, même s’il me semblait qu’il y avait un lien. Mais, avec l’histoire des chasses aux sorcières et l’interprétation qu’en ont donnée nombre d’autrices, tout s’éclaire. C’est comme si j’avais mis en place une pièce capitale de mon puzzle.

LA MORT DE LA NATURE

Caliban et la sorcière, le titre du livre de Silvia Federici, fait référence à un personnage de La Tempête de Shakespeare, un être difforme à la peau noire, fils d’une sorcière, hideux aussi bien moralement que physiquement, que Prospero qualifie d’« esclave venimeux » et de « fruit des ténèbres ». Caliban symbolise les esclaves et les colonisés dont l’exploitation, comme celle des femmes, a permis l’accumulation primitive nécessaire à l’essor du capitalisme. Mais l’asservissement des femmes a aussi été parallèle à un autre, auquel il était peut-être encore plus étroitement lié : celui de la nature. C’est en particulier la thèse développée en 1980 par la philosophe écoféministe Carolyn Merchant dans La Mort de la nature13, un ouvrage qui complète celui de Federici. Elle y retrace comment, à la Renaissance, l’intensification des activités humaines, qui exigeait d’énormes quantités de métal et de bois ainsi que de vastes superficies cultivables, et qui altérait la physionomie de la Terre à une échelle inédite, a impliqué un bouleversement identique dans les mentalités.

L’ancienne vision considérait le monde comme un organisme vivant, souvent associé à une figure maternelle et nourricière. Depuis l’Antiquité, une condamnation – formulée par Pline l’Ancien, Ovide ou Sénèque – pesait en particulier sur l’extraction minière, associée à un acte d’agression motivé par l’avarice (pour l’or) ou par la soif de meurtre (pour le fer). Aux XVIe et XVIIe siècles, il s’y ajoute la lubricité, dénoncée par les poètes Edmund Spenser et John Milton, qui évoquent un viol de la Terre. L’imaginaire du temps perçoit « une corrélation directe entre l’activité minière et le fait de fouiller dans les coins et les recoins d’un corps de femme14 ». La mine était vue comme le vagin de la Terre mère, et les cavités où gisaient les métaux enfouis dans son sein, comme son utérus. Les anciens schémas mentaux, devenus intenables, allaient peu à peu être remplacés par d’autres, qui, en dévitalisant le corps du monde, dissiperaient tous les scrupules et permettraient une exploitation sans frein. De même, la frénésie commerciale nouvelle requérait des quantités fantastiques de bois pour construire des quais, des ponts, des écluses, des péniches, des navires, mais aussi pour produire du savon, des fûts de bière ou du verre. Il en résulta la première apparition d’un souci gestionnaire de cette nature considérée comme une « ressource » : en 1470, à Venise, une loi décide que c’est désormais l’Arsenal, et non les officiels de la ville, qui organisera la coupe des chênes. Merchant résume ainsi le panorama général qui émerge : « Au fur et à mesure que les villes européennes grandissaient et que les forêts reculaient, que les marais étaient drainés et des réseaux de canaux géométriques tracés dans le paysage, que d’immenses et puissantes roues hydrauliques, fourneaux, forges et grues se mirent à dominer l’environnement de travail, de plus en plus de gens commencèrent à faire l’expérience d’une nature altérée et manipulée par des machines. Il en résulta une lente mais inexorable aliénation par rapport à la relation directe, immédiate et organique qui avait jusque-là constitué les fondements de l’expérience humaine. » La vision mécaniste qui s’impose alors postule que la connaissance du monde peut être « certaine et cohérente » ; le désordre de la vie organique cède la place à la « stabilité des lois mathématiques et des identités ». Le monde est désormais perçu comme mort, et la matière comme passive. Le modèle de la machine, et en particulier de l’horloge, s’impose partout. Descartes, dans le Discours de la méthode, assimile les animaux à des automates. Thomas Hobbes – qui avait probablement eu vent de la première machine à calculer conçue par Blaise Pascal en 1642 – compare le raisonnement à une simple succession d’additions et de soustractions15.

Il se produit à cette époque ce que Susan Bordo appelle un « drame de la parturition » : un arrachement à l’univers organique et maternel du Moyen Âge pour se projeter dans un monde neuf où règnent « la clarté, le détachement et l’objectivité ». L’être humain en émerge « comme une entité résolument séparée, ayant rompu tout lien de continuité avec l’univers dont il partageait autrefois l’âme ». La philosophe américaine y voit une « fuite loin du féminin, loin de la mémoire de l’union avec le monde maternel, et un rejet de toutes les valeurs qui y sont associées », remplacées par une obsession de la mise à distance, de la démarcation16. Ce que Guy Bechtel dit autrement : la « machine à fabriquer l’homme nouveau » était aussi une « machine à tuer les femmes anciennes »17. Apparaît alors un « modèle de connaissance hypermasculinisé », un « style cognitif masculin », froid et impersonnel. Cette interprétation, souligne Bordo, n’a rien d’un fantasme de féministe du XXe siècle : « Les fondateurs de la science moderne affirmaient consciemment et explicitement que la “masculinité” de la science inaugurait une ère nouvelle. Et ils associaient la masculinité avec une relation épistémologique au monde plus propre, plus pure, plus objective et plus disciplinée. » Le savant anglais Francis Bacon proclamait ainsi une « naissance masculine du temps »18.

Tout le rapport du sujet à lui-même et au monde qui l’entoure est bouleversé. Le corps est pensé comme séparé de l’âme et répudié : « Je ne suis point cet assemblage de membres que l’on appelle le corps humain », écrit Descartes (Discours de la méthode). Silvia Federici voit là des conceptions qui permettront plus tard d’en faire l’« instrument adéquat à la régularité et aux automatismes requis par la discipline capitaliste19 ». Susan Bordo rappelle que le dédain pour le corps – comparé à une prison ou à une cage – dans la philosophie occidentale remonte à la Grèce antique20 ; mais, pour Platon comme pour Aristote, explique-t-elle, le corps et l’âme étaient inextricablement entremêlés, la seconde ne pouvant s’évader du premier qu’à la mort. Descartes, lui, franchit une étape supplémentaire : il en fait deux substances radicalement distinctes. Pour lui, l’esprit humain « ne participe à rien de ce qui appartient au corps » (Discours de la méthode).

Ayant cessé d’être perçue comme un giron nourricier, la nature devient une force désordonnée et sauvage qu’il s’agit de dompter. Et il en va de même des femmes, montre Carolyn Merchant. Celles-ci sont dites plus proches de la nature que les hommes et plus passionnées qu’eux sexuellement (l’entreprise répressive réussira si bien que, aujourd’hui, elles passent pour moins sexuelles que les hommes). « La sorcière, symbole de la violence de la nature, déchaînait des orages, causait des maladies, détruisait les récoltes, empêchait la génération et tuait les jeunes enfants. La femme qui causait du désordre, comme la nature chaotique, devait être placée sous contrôle. » Une fois jugulées et domestiquées, toutes deux pourraient être réduites à une fonction décorative, devenir des « ressources psychologiques et récréatives pour le mari-entrepreneur harassé »21.

Francis Bacon (1561-1626), considéré comme le père de la science moderne, incarne de façon saisissante le parallèle entre ces deux dominations. Pendant une dizaine d’années, il fut un proche conseiller du roi Jacques Ier et occupa diverses fonctions au sommet du pouvoir, notamment celle de procureur général. Jacques Ier, auteur d’un traité de démonologie, avait modifié la législation dès son accession au trône d’Angleterre : désormais, toute pratique de la sorcellerie, et plus seulement celle qui avait servi à tuer, serait punie de mort. Pour Carolyn Merchant, Bacon, dans ses livres, préconise implicitement d’appliquer à la nature les mêmes méthodes qu’aux suspectes de sorcellerie. L’imagerie à laquelle il recourt pour cerner ses objectifs et ses méthodes scientifiques dérive directement de la Cour de justice – ou de la salle de torture – où il a passé tant de temps. Il recommande de soumettre la nature à la question pour la forcer à livrer ses secrets : il ne faut pas croire, écrit-il, que « l’inquisition de la nature est en quoi que ce soit interdite » ; au contraire, celle-ci doit être « réduite en esclavage », « mise aux fers » et « modelée » par les arts mécaniques22. Le langage actuel porte encore la trace de cette posture conquérante, teintée d’une sexualité virile et agressive : on parle d’un « esprit pénétrant » ou, en anglais, de hard facts – de faits « durs », c’est-à-dire indiscutables23. On la retrouve même chez un philosophe écologiste comme l’Américain Aldo Leopold (1887-1948), qui écrit : « Un écologiste est quelqu’un qui a conscience, humblement, qu’à chaque coup de cognée il inscrit sa signature sur la face de sa terre24. »

Au XIXe siècle, la nature, enfin domptée, pourra être dépeinte sous les traits d’une femme docile qui n’oppose plus de résistance aux assauts de la science. Une œuvre du sculpteur français Louis-Ernest Barrias (1841-1905), intitulée La Nature se dévoilant, représente ainsi une femme dépoitraillée retirant d’un geste gracieux le voile qui lui couvre la tête. Difficile de ne pas penser, en la voyant aujourd’hui, aux affiches de propagande françaises qui, durant la guerre d’Algérie, incitaient les Algériennes à ôter leur voile (« N’êtes-vous donc pas jolie ? Dévoilez-vous ! »), ainsi qu’à la loi de 2004 interdisant le foulard à l’école. Il est apparemment intolérable que la femme – à plus forte raison la femme « indigène » – et la nature, soumises à la même logique, prétendent dissimuler quoi que ce soit au regard patriarcal occidental. La pratique qui consistait à raser entièrement – poils et cheveux – le corps des suspectes de sorcellerie pour permettre son inspection exhaustive avait comme annoncé cette exigence de tout voir pour mieux dominer.

DREUF, POPOKOFF ET LES AUTRES

La rue où se trouve le cabinet du docteur Dreuf, que nous avons déjà rencontré, s’appelle la rue de la Scoptophilie – aussi dite « pulsion scopique » et décrite par Sigmund Freud comme le plaisir pris à regarder une personne placée en situation d’objet, en lien avec une sensation de contrôle. Elle est située dans la ville (fictive) de Tris. Au moment où l’histoire commence, le soir tombe. Le docteur est dans son bureau, une petite pièce poussiéreuse ; les rayons de la bibliothèque sont ornés de bocaux en verre jauni où flottent « quelques utérus imbibés de formol et quelques seins de femmes », ainsi qu’un fœtus féminin avorté25. À cette heure, la gouvernante du gynécanalyste a déjà commencé à lui préparer son dîner. L’avant-dernière patiente de la journée vient d’arriver et de s’allonger sur le divan. C’est la première fois qu’elle vient. Elle s’appelle Eva et elle est venue consulter « cet homme jouissant d’une grande renommée, incontestablement un expert », parce qu’elle souffre d’un mal étrange : elle se sent habitée par la voix et le destin de centaines de femmes de toutes les époques. Au cours d’une très longue consultation, dans une sorte de transe, vont parler successivement par sa bouche une pécheresse biblique, une nonne enfermée dans un couvent, une vieille femme condamnée à être brûlée comme sorcière, une jeune paysanne violée dans la forêt alors qu’elle ramassait du bois, une aristocrate contrainte à l’immobilité et qui étouffe sous ses lourdes toilettes, une épouse internée de force par son mari, une prostituée morte des suites d’un avortement clandestin.

Dreuf va – plus ou moins – écouter, tour à tour ennuyé, distrait, persifleur, impatienté, inquiet, irrité. Il se demande ce qu’il doit faire de cette hystérique-là : l’envoyer à l’asile ou simplement l’assommer de médicaments ? « Mais oui, mais oui », marmonne-t-il tout bas tandis qu’elle déblatère. Des souvenirs des femmes qui l’ont effrayé ou humilié dans sa jeunesse défilent dans l’esprit de cet homme aux allures de gnome, qui s’accroche à sa science et à ses formules mathématiques pour conjurer la terreur que lui inspire la gent féminine : « Le paradis par la nonne puissance le fruit fois le bûcher et la racine de la petite fille souillée moins le champ de boue et la pute, qui nous font donc… » Lorsque surgit dans le récit de sa patiente un chasseur de sorcières, il se souvient avec émotion, soudain attentif, que son maître, Popokoff, descendait lui-même d’une « longue lignée d’éminents chasseurs de sorcières ». Il demande à la jeune femme de lui décrire cet homme. « C’est un personnage extrêmement désagréable, répond Eva. Il porte de grandes bottes en cuir, il tient une longue canne dure, et il est vêtu d’un immense manteau, noir comme la nuit. Il a votre âge, docteur, et… oui… Oui, je vous assure, il y a en lui quelque chose qui me fait penser à vous-même, docteur Dreuf ! » Le praticien s’illumine, flatté, avant de se rembrunir, parce qu’il lui semble avoir perçu un « léger trémolo moqueur » dans la voix de l’analysée.

Si, dans son roman, l’écrivaine suédoise Mare Kandre (1962-2005) visait avant tout Sigmund Freud et la psychanalyse, ce sont plus généralement le médecin et l’homme de science qui sont la cible de cette satire délectable. La médecine semble bien avoir été la scène centrale sur laquelle s’est jouée la guerre de la science moderne contre les femmes. La médecine telle que nous la connaissons s’est construite sur leur élimination physique : les chasses aux sorcières ont visé d’abord les guérisseuses, comme on l’a vu. S’appuyant sur l’expérience, celles-ci étaient bien plus compétentes que les médecins officiels, dont beaucoup étaient de piteux Diafoirus, mais qui profitèrent néanmoins de l’élimination de cette concurrence « déloyale » tout en s’appropriant nombre de leurs découvertes. Dès le XIIIe siècle, cependant – soit bien avant le début des chasses aux sorcières –, avec l’apparition d’écoles de médecine dans les universités européennes, la profession médicale avait été interdite aux femmes. En 1322, Jacqueline Félicie de Almania, une noble florentine qui s’était installée à Paris, fut traînée devant les tribunaux par la faculté de la ville pour exercice illégal de la médecine. Six témoins affirmèrent qu’elle les avait guéris, et l’un d’eux déclara qu’elle « en savait plus dans l’art de la chirurgie et de la médecine que les plus grands médecins ou chirurgiens de Paris », mais cela ne fit qu’aggraver son cas, puisque, en tant que femme, elle n’était tout simplement pas censée exercer26. Le destin du recueil dit Trotula, consacré aux maladies gynécologiques et baptisé ainsi en référence à Trota, une fameuse soignante de Salerne, montre bien le processus d’effacement des femmes non seulement dans la pratique, mais aussi dans la constitution de la littérature médicale. Assemblé à la fin du XIIe siècle, le Trotula connaît diverses tribulations et finit par atterrir en 1566 entre les mains d’un éditeur allemand qui l’intègre à un ensemble plus vaste, le Gynaeciorum libri. Mettant en doute l’identité de Trota, il l’attribue à un médecin nommé Eros. « De la sorte, la liste des auteurs grecs, latins et arabes rassemblés dans le Gynaeciorum accuse une remarquable homogénéité : ce sont tous des hommes discourant sur le corps féminin et s’affichant comme les vrais détenteurs du savoir gynécologique », conclut Dominique Brancher27. Aux États-Unis, où la profession médicale est encore plus masculine qu’en Europe, l’éviction des femmes s’est produite plus tardivement, au XIXe siècle. Le coup de force de l’homme (en) blanc issu de la classe moyenne suscita une résistance acharnée, notamment à travers le Mouvement populaire pour la santé, mais il fut finalement victorieux28.

Le médecin hospitalier français anonyme qui, sur Europe 1 en 2017, revendiquait fièrement de « mettre la main au cul » de ses collègues féminines « pour rigoler » serait probablement moins hilare si l’une d’elles, partageant son souci de « détendre tout le monde », s’avisait à cette fin de lui tâter les bijoux de famille ou de lui administrer une claque sur les fesses29. Le fameux « esprit carabin » et la « nécessité de décompresser », sempiternellement invoqués pour justifier le harcèlement sexiste30 subi par les femmes médecins de la part de leurs collègues et supérieurs, dissimulent selon toute vraisemblance l’hostilité que suscite leur présence. Ils dissimulent la conviction qu’elles ne devraient pas être là, qu’elles sont des intruses, perpétuant un ressentiment qui vient de très loin. Quand, en 2018, une dizaine d’internes, dont une majorité de femmes, ont fait campagne pour le retrait d’une fresque pornographique accrochée au mur dans le réfectoire des internes à l’hôpital Purpan de Toulouse, certains de leurs collègues se sont montrés réticents, car ils considéraient cet « art carabin » comme « faisant partie intégrante de l’histoire de la médecine »31 : on ne saurait mieux dire… De même, une chirurgienne rapporte ce propos de son patron au moment où elle quittait son service, au début de sa carrière : « Vous avez peut-être de l’avenir dans ce métier, mon petit. Vous êtes la première pisseuse que je ne parviens pas à faire pleurer au bloc32. »

Les patientes, elles aussi, font les frais de cette ambiance de corps de garde. En témoignent les réflexions sur leur corps lorsqu’elles sont endormies au bloc opératoire, ou cet épisode vécu par une jeune femme lors d’une consultation chez son gynécologue : « La dernière fois, pendant que j’allais demander un autre rendez-vous à la secrétaire, il est entré dans le bureau de son confrère et il s’est mis à lui décrire mes seins. Je les ai entendus rire. La secrétaire était pétrifiée, j’ai compris que ce n’était pas la première fois qu’elle entendait ça. Je n’y suis jamais retournée33. » Comme l’armée, la médecine est un corps de métier où semblent régner une hostilité foncière envers les femmes et un culte des attitudes viriles – on y a horreur des comportements de « chochotte ». Mais ce qui ne peut guère surprendre dans une institution vouée à l’exercice de la violence étonne davantage dans une discipline où il s’agit de soigner.

De façon frappante, la médecine concentre aujourd’hui encore tous les aspects de la science née à l’époque des chasses aux sorcières : l’esprit de conquête agressif et la haine des femmes ; la croyance dans la toute-puissance de la science et de ceux qui l’exercent, mais aussi dans la séparation du corps et de l’esprit, et dans une rationalité froide, débarrassée de toute émotion. Pour commencer, elle perpétue cette volonté de subjugation, de domination dont Carolyn Merchant a retracé la naissance. Parfois jusqu’à la caricature : en décembre 2017, un chirurgien britannique a été jugé pour avoir gravé ses initiales au laser sur le foie de deux patients au cours de transplantations d’organes34. Et cette attitude a tendance à s’exacerber face à des patientes. D’abord, comme le fait remarquer Florence Montreynaud, « les organes féminins sont jalonnés de noms masculins », tels des drapeaux plantés sur les diverses parties de notre anatomie : « Les conduits reliant chacun des deux ovaires à l’utérus se sont appelés jusqu’en 1997 les trompes de Fallope, chirurgien italien du XVIe siècle – avant de devenir les trompes utérines. Les petits sacs situés dans les ovaires et dans lesquels, de la puberté à la ménopause, mûrit chaque mois un ovule sont les follicules de De Graaf, médecin hollandais du XVIIe siècle. Les glandes qui sécrètent le liquide humidifiant la vulve et l’entrée du vagin portent le nom de Bartholin, anatomiste danois du XVIIe siècle. En outre, au XXe siècle, une zone de plaisir située dans le vagin a reçu l’appellation de point G, initiale du médecin allemand Ernst Gräfenberg. Imaginez l’équivalent chez l’homme : les corps caverneux d’Émilienne Dupont, ou le canal de Catherine de Chaumont35… »

Cette mainmise est loin de rester abstraite. Le monde médical paraît très soucieux d’exercer un contrôle permanent sur le corps féminin et de s’y assurer un accès illimité. Comme dans une répétition inlassable du processus de domestication conjointe de la nature et des femmes, il semble qu’il faille toujours réduire ce corps à la passivité, s’assurer de sa docilité. Martin Winckler remet par exemple en question le « rituel immuable », l’« obligation sacrée » que représente en France pour toutes, dès la puberté et même si l’on est en parfaite santé, la consultation gynécologique annuelle. Celle-ci n’a d’après lui aucune justification : « L’idée selon laquelle il faudrait pratiquer, “dès le début de l’activité sexuelle, puis tous les ans”, un examen gynécologique, un examen des seins et un frottis “pour ne pas passer à côté de quelque chose” (sous-entendu : un cancer du col, de l’ovaire ou des seins) est médicalement infondée, a fortiori pour les femmes de moins de trente ans, chez qui ces cancers sont très rares et ne sont, de toute manière, pas dépistés en consultation “tout venant”. Et quand, au bout d’un an, la patiente va bien, le médecin peut renouveler la prescription [de la contraception] sans l’examiner ! Pourquoi ? C’est très simple : si la femme va bien, la probabilité qu’il lui trouve “quelque chose” est quasi inexistante. Alors, franchement, pourquoi l’enquiquiner ? » Oui, pourquoi ? Il arrive que ce rituel bascule dans le glauque : Winckler évoque le cas de deux adolescentes à qui leur médecin, qui était aussi le maire de leur commune, imposait un examen des seins et un examen gynécologique tous les trois mois36. Mais son motif semble avant tout profondément idéologique. La blogueuse et autrice Marie-Hélène Lahaye souligne le titre éloquent d’un communiqué des gynécologues et obstétriciens français qui, en juin 2016, s’opposaient à un élargissement des compétences des sages-femmes libérales : ils dénonçaient des mesures qui nuisaient à la « surveillance médicale » des femmes… Mary Daly, elle, voit dans ce rituel l’entretien chez toutes les femmes d’un état de préoccupation anxieuse – comparable à celle liée aux normes de beauté – qui draine une partie de leurs forces37.

Nombre de médecins sont si sûrs de leur bon droit qu’ils peuvent tomber dans l’illégalité sans même en avoir conscience. En 2015 a été découverte sur Internet une note interne de la faculté de médecine de Lyon-Sud qui invitait les étudiants en gynécologie à s’entraîner à la pratique du toucher vaginal sur des patientes endormies au bloc opératoire. Sur les réseaux sociaux, raconte Marie-Hélène Lahaye, beaucoup de médecins et d’étudiants se sont offusqués quand on leur a rappelé que chaque geste médical nécessite le consentement de la patiente ou du patient, et que l’introduction des doigts dans le vagin est assimilable à un viol. Certains ont protesté qu’il n’y avait là « rien de sexuel » et qu’ils n’y prenaient « aucun plaisir », proposant ainsi une révision pour le moins audacieuse de la définition du viol. D’autres ont poussé l’impudence jusqu’à arguer que, s’ils respectaient la procédure et demandaient l’autorisation des patientes, celles-ci risquaient de refuser… À force de lire et d’entendre que les touchers vaginaux et rectaux sont des gestes anodins dépourvus de tout caractère sexuel, Marie-Hélène Lahaye a suggéré sur Twitter que, dans ce cas, les étudiants en médecine pourraient s’entraîner à cette pratique entre eux : « J’avoue ne pas avoir suscité un enthousiasme délirant. »38

Autre rituel problématique : le défilé de membres du personnel médical qui, lorsqu’une femme est sur le point d’accoucher, viennent successivement introduire deux doigts dans son vagin pour évaluer la dilatation du col de l’utérus, sans lui en demander l’autorisation ni même l’en informer au préalable, et parfois sans délicatesse excessive. Lahaye invite à imaginer l’équivalent pour d’autres parties du corps : vous êtes chez le dentiste et, régulièrement, des inconnus entrent dans la pièce pour venir fourrer leurs doigts à l’intérieur de votre bouche ; ou alors, vous vous rendez chez un spécialiste pour un examen rectal et une dizaine de personnes introduisent à tour de rôle leur doigt dans votre anus… « Une telle pratique, conclut-elle, est inconcevable dans l’ensemble des disciplines médicales, sauf en obstétrique, celle qui consiste à accéder au sexe des femmes. »39 Se manifeste là, sous une forme exacerbée, le présupposé selon lequel le corps d’une femme appartient à tout le monde sauf à elle, qui se retrouve à des degrés divers dans toute la société et qui explique qu’on ne soit pas censée se formaliser outre mesure d’une main aux fesses, par exemple.

TOUTES DES AFFABULATRICES

Avant d’aller plus loin, il faut préciser qu’il ne s’agit pas de nier ici l’immense dévouement que manifestent un grand nombre de professionnels de santé, dans des conditions de travail souvent extrêmement éprouvantes. Comme beaucoup de patients ou de proches de patients, j’ai une dette envers ceux-là, et je m’en voudrais de leur donner le sentiment d’être ingrate ou injuste. Mais les coupes budgétaires et la logique de rentabilité ne sont peut-être pas les seuls obstacles qu’ils rencontrent dans leur combat pour défendre l’idée qu’ils se font de leur métier : ils se heurtent aussi, qu’ils en soient conscients ou non, à une logique structurelle, héritée de la façon dont leur profession s’est construite historiquement ; une logique qu’épousent pleinement ceux de leurs confrères qui se montrent méprisants, brutaux et misogynes. Mary Daly va jusqu’à estimer que la gynécologie est la continuation de la démonologie par d’autres moyens : le médecin, comme le chasseur de sorcières, peut arguer qu’il ne fait que tenter de sauver la femme d’un mal auquel sa nature fragile l’expose particulièrement ; un mal appelé autrefois le Diable, et aujourd’hui la Maladie40. Et, en effet, difficile de nier la longue histoire des violences infligées aux femmes par la médecine, que je ne prétends pas retracer ici. Citons seulement l’ablation d’ovaires sains, imaginée dans les années 1870 et pratiquée à grande échelle pour remédier à un appétit sexuel jugé excessif ou pour corriger un « comportement indiscipliné » (en général dans le cadre conjugal), ainsi que l’ablation du clitoris – aux États-Unis, la dernière clitoridectomie enregistrée a été pratiquée en 1948 sur une fillette de cinq ans pour la « guérir » de la masturbation41 ; ou encore la lobotomie, qui permettait de « rendre le patient à sa famille dans un état inoffensif, un véritable animal domestique », le patient étant dans l’écrasante majorité des cas une patiente42.

Aujourd’hui, les cas de maltraitance et de violences43 s’ajoutent à une négligence et une désinvolture qui, conjuguées à la soif de profit et au cynisme des laboratoires pharmaceutiques, ont des effets criminels. Ces dernières années, un nombre impressionnant de scandales sanitaires ont transformé la vie des patientes en calvaire, quand ils ne les ont pas tuées : les prothèses mammaires françaises PIP, écoulées par dizaines de milliers dans le monde, dont le silicone fuit dans le corps ; les implants de stérilisation Essure (laboratoire Bayer), dont le métal semble ravager l’organisme de certaines femmes ; les pilules contraceptives de troisième et quatrième générations, qui augmentent fortement le risque de thrombose, d’embolie pulmonaire et d’accident vasculaire cérébral44 ; les prothèses vaginales Prolift (laboratoire Johnson & Johnson), destinées à soigner les descentes d’organes, qui se sont révélées de véritables instruments de torture, au point qu’une victime témoigne : « Je n’ai jamais eu le courage de me suicider, mais j’espérais très fort ne pas me réveiller le lendemain45. » On peut y ajouter le Mediator de Servier, antidiabétique qui a tué entre mille cinq cents et deux mille personnes et qui avait surtout été prescrit comme coupe-faim, donc essentiellement à des femmes, ainsi que le Levothyrox : au printemps 2017, les laboratoires Merck ont changé la formule de ce médicament qui supplée aux défaillances de la thyroïde et qui est pris par trois millions de personnes en France, dont 80 % de femmes ; la nouvelle formule a provoqué chez des milliers de personnes des effets secondaires extrêmement pénibles et handicapants.

Après la Seconde Guerre mondiale, il y avait aussi eu le scandale du Distilbène, ce médicament censé prévenir les fausses couches qui a causé, chez les filles des patientes, des problèmes de fertilité, des grossesses à risque, des fausses couches, des malformations et des cancers. La fin de l’indication de prescription date de 1971 aux États-Unis et de 1977 en France, où, commercialisé par le laboratoire UCB Pharma, il a été administré à deux cent mille femmes. Les effets se feraient sentir sur trois générations. Ils touchent aussi des garçons. En 2011, un jeune homme, handicapé à 80 %, a obtenu réparation devant la justice : le Distilbène pris par sa grand-mère en 1958 avait provoqué une malformation utérine chez sa fille, qui, en 1989, a accouché d’un grand prématuré46. De même, le thalidomide, commercialisé entre 1956 et 1961 pour soulager les nausées des femmes enceintes, aurait causé des malformations chez quelque dix mille bébés dans le monde. Le groupe Diageo a payé des millions de dollars de dédommagement, en 2012, à une Australienne née sans bras ni jambes47.

On commence aussi à mesurer à quel point les préjugés sur les femmes nuisent à leur prise en charge médicale. « À symptôme égal, une patiente qui se plaint d’oppression dans la poitrine se verra prescrire des anxiolytiques, alors qu’un homme sera orienté vers un cardiologue », explique par exemple la neurobiologiste Catherine Vidal48. De même, nombreuses sont celles qui souffrent le martyre pendant des années quand elles ont leurs règles avant que l’on détecte une endométriose. Cette maladie touche une femme sur dix en âge de procréer et commence pourtant tout juste à être mieux connue. En France, elle a fait l’objet d’une campagne nationale de sensibilisation en 201649. Souvent, ces dysfonctionnements ont à voir avec le fameux « c’est dans votre tête » – le « mais oui, mais oui… » que marmonne le docteur Dreuf ; avec l’impossibilité de se faire entendre, d’obtenir que sa parole soit prise au sérieux – on l’a constaté encore une fois dans la crise du Levothyrox. Une patiente est toujours suspectée d’affabuler, d’exagérer, d’être ignorante, émotive, irrationnelle. (Dois-je préciser que je débite rarement autant de bêtises à la minute que face à un médecin désagréable ?) « Certaines études attirent l’attention sur le sexisme inconscient des médecins, qui coupent la parole aux femmes plus souvent qu’aux hommes », signale Martin Winckler50. Après avoir si longtemps considéré les femmes comme faibles, malades et déficientes par nature – au XIXe siècle, dans la bourgeoisie, on les traitait en invalides chroniques, les enjoignant sans cesse de rester alitées, jusqu’à les rendre folles d’ennui –, la médecine semble avoir changé d’avis. Désormais, elle suspecte tous leurs maux d’être d’origine « psychosomatique ». En somme, elles sont passées de « physiquement malades » à « mentalement malades »51. Une journaliste américaine estime que le succès actuel de l’industrie du bien-être – yoga, détox, smoothies et acupuncture – auprès des femmes aisées, souvent tourné en dérision, s’explique par la disqualification et la déshumanisation qu’elles expérimentent au sein du système médical dominant. Cette industrie, observe-t-elle, « se spécialise dans la création d’espaces accueillants à l’éclairage tamisé, où l’on se sent choyé et détendu, et où le corps féminin est la référence52 ». « Quoi que vous pensiez de la détox et de ceux qui la vendent, renchérit une de ses consœurs, il s’agit essentiellement de gens qui se soucient de vous, qui savent combien le bonheur et la santé sont des choses fragiles, et qui veulent que vous ayez une bonne vie53. »

Début 2018, la série médicale américaine Grey’s Anatomy a illustré de façon exemplaire le mauvais accueil fait aux femmes dans le système conventionnel. Persuadée d’être en train de faire une crise cardiaque, Miranda Bailey, l’une des héroïnes de la série, se rend aux urgences de l’hôpital le plus proche54. Le médecin qui la prend en charge se montre sceptique et lui refuse les examens plus approfondis qu’elle réclame. On assiste alors à la confrontation entre une femme noire, elle-même médecin, et un confrère blanc, diplômé de Yale, condescendant et plein de morgue. Les chances de Bailey d’être crue s’amenuisent encore quand elle doit admettre qu’elle souffre d’un trouble obsessionnel compulsif : on lui envoie un psychiatre. Bien sûr, il s’avérera finalement qu’elle avait raison et le spectateur – la spectatrice plus encore – pourra savourer la déconfiture du grand ponte arrogant. L’épisode s’inspire de l’expérience d’une des scénaristes de Grey’s Anatomy, qu’un médecin avait un jour traitée de « Juive névrosée »55. Mais, au moment de sa diffusion, il faisait aussi écho à l’histoire que venait de relater la joueuse de tennis Serena Williams : elle avait eu le plus grand mal à se faire entendre lorsque, après son accouchement en septembre 2017, elle avait ressenti les premiers symptômes d’une embolie pulmonaire, au point qu’elle avait failli en mourir. Son histoire a mis en lumière le fait que les États-Unis ont le plus fort taux de mortalité maternelle du monde développé et que ce taux est encore plus élevé pour les femmes noires : « Les complications de la grossesse tuent trois à quatre fois plus de mères noires que de mères blanches non hispaniques, et les bébés nés de femmes noires meurent deux fois plus souvent56. » Cela tient à leurs plus mauvaises conditions de vie, qui impliquent un moins bon suivi médical, au stress accru qu’elles subissent, mais aussi aux préjugés racistes qui font qu’on les prend (encore) moins au sérieux. Même, donc, quand il s’agit d’une patiente riche et célèbre, possédant qui plus est, en tant que sportive de haut niveau, une parfaite connaissance de son corps. Deux cas tragiques ont montré les effets meurtriers de ce même mépris en France : la mort, en décembre 2017, de Naomi Musenga, jeune Strasbourgeoise d’origine congolaise moquée par les opératrices du Samu lorsqu’elle a tenté d’obtenir de l’aide, mais aussi celle, en 2007 près de Perpignan, de Noélanie, une fillette d’origine tahitienne victime d’une tentative d’étranglement de la part de ses camarades de classe qui la traitaient de « noiraude » ; les médecins ont refusé de la soigner, décrétant qu’elle « simulait »57.

NAISSANCE D’UNE SOLIDARITÉ SUBLIMINALE

« Je hais les médecins. Les médecins sont debout, les malades sont couchés. […] Et les médecins debout paradent au pied des lits de pauvres qui sont couchés et qui vont mourir et les médecins leur jettent à la gueule sans les voir des mots gréco-latins que les pauvres couchés ne comprennent jamais, et les pauvres couchés n’osent pas demander pour ne pas déranger le médecin debout qui pue la science et qui cache sa propre peur de la mort en distribuant sans sourciller ses sentences définitives et ses antibiotiques approximatifs comme un pape au balcon dispersant la parole et le sirop de Dieu sur le monde à ses pieds. » Peu avant la mort de Pierre Desproges, d’un cancer, en 1988, j’avais éprouvé un flash de reconnaissance à la lecture de ce réquisitoire, prononcé dans le Tribunal des flagrants délires. En 1988, j’avais quinze ans : c’est dire si mes mauvaises expériences avec le corps médical ont été précoces. En raison d’un problème de santé détecté quand j’avais douze ans, j’ai été trimballée d’un spécialiste à l’autre pendant des années. Femme, jeune, timide et ignorante, face à des hommes d’âge mûr auréolés de tout le prestige de la science : j’ai eu un bon aperçu de la relation de pouvoir violemment asymétrique si bien décrite par Mare Kandre. Je me revois, à moitié nue au milieu du cabinet, examinée sous toutes les coutures par des praticiens qui parlaient de moi comme si je n’étais pas là et qui me manipulaient rudement, sans égards pour ma pudeur d’adolescente. Je me souviens de mains molles et froides, d’odeurs d’haleines et d’aftershaves, de blouses blanches frôlant ma peau nue. Puis, à l’âge adulte, j’ai subi une opération gynécologique qui, censée pouvoir se dérouler sans anesthésie, s’est très mal passée. Me jugeant trop douillette, on m’a engueulée. Comme le spéculum me faisait mal, le médecin – une femme – s’est énervé : j’ai eu droit à une remarque venimeuse, gratuite et déplacée qui me présumait incapable de tolérer quoi que ce soit dans le vagin (parce qu’un spéculum, comme chacune sait, c’est tellement agréable). Alors que je suis d’habitude une patiente plutôt docile, je me suis rebellée : je me suis débattue quand on m’a collé d’autorité un masque sur la figure pour pouvoir m’envoyer dans les vapes et en finir. J’ai exigé qu’on me laisse souffler une minute avant de le remettre en place. Seule une infirmière a paru compatir ; les autres étaient excédés du temps que je leur faisais perdre.

Ces dernières années, en France, les blogs et les réseaux sociaux ont fait émerger la question de la maltraitance médicale, par exemple à travers le Tumblr Je n’ai pas consenti58. L’activisme déployé en ligne a percolé, et les médias se sont emparés en particulier du sujet des violences obstétricales, poussant la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, à commander un rapport sur le sujet à l’été 201759. Cette première libération de la parole présentait beaucoup de points communs avec le mouvement #MeToo qui allait naître quelques semaines plus tard, dans la foulée de l’affaire Weinstein, pour dénoncer le harcèlement et les agressions sexuels. Dans les deux cas, on assiste à un grand élan collectif pour tenter de renverser le rapport de force, d’imposer la prise en compte de la subjectivité et du vécu des femmes, de subvertir enfin les mille ruses rhétoriques qui permettent de minimiser sans cesse les violences qu’elles subissent. Les récits des autres, leur détermination à ne pas se laisser faire, persuadent chacune de sa propre légitimité à refuser certains comportements. Ils autorisent à assumer son dégoût, en faisant enfin taire la petite voix qui jusque-là disait : « Mais non, c’est toi qui es trop sensible, trop prude, trop pudique, trop douillette… » Il y a quelque chose d’euphorisant, de galvanisant à faire ainsi tomber les murs entre des expériences isolées ; ou à voir à l’écran une Miranda Bailey se bagarrer pour se faire entendre, en refusant de se laisser intimider, quand on a soi-même expérimenté le poids écrasant de l’autorité médicale. Je m’aperçois que l’espoir de changer les choses m’amène à m’intéresser activement au sujet, alors qu’auparavant je ne demandais qu’à oublier les expériences pénibles.

Forte de cette solidarité subliminale, je suis désormais un peu moins paralysée face aux médecins désagréables (il m’arrive heureusement aussi d’en rencontrer de tout à fait sympathiques). Et je constate qu’ils n’aiment pas cela. Ils sont capables de prendre une simple question sur ce qu’ils sont en train de faire, posée en toute amabilité, comme un affront inadmissible, un crime de lèse-majesté. Un bon patient est apparemment un patient qui se tait. Et l’argument massue arrive très vite : ce geste au sujet duquel tu oses poser une question pourrait bien te sauver la vie. Une de mes amies a accouché dans une maternité parisienne « historique », pionnière dans la prise en compte du bien-être des patientes, et a pourtant été très choquée par la façon dont les choses se sont déroulées, par la façon dont on l’a effrayée et rudoyée. Quelque temps après la naissance de son fils, revenant pour une consultation, elle a tenté de mettre le problème sur la table. Ses interlocuteurs ont coupé court à ses doléances en lui rétorquant : « Vous vous portez bien et votre enfant aussi, que voulez-vous de plus ? » L’argument est étrange. Elle était en bonne santé, elle avait eu une grossesse normale : il n’était pas très étonnant qu’elle et son fils se portent bien ; c’était même la moindre des choses. Mais, comme l’écrit Marie-Hélène Lahaye, brandir le spectre de la mort « est la meilleure arme pour dissuader les femmes d’aspirer au respect de leur corps et pour maintenir leur soumission au pouvoir médical60 ». À en croire Martin Winckler, c’est aussi la meilleure arme pour dissuader les étudiants en médecine de poser trop de questions sur les pratiques qu’on leur enseigne, en les terrorisant : « Si tu n’apprends pas les bons gestes, et si tu ne les fais pas comme on te les apprend, les patients mourront61. » Souvent, la menace est très exagérée – en particulier s’agissant des femmes enceintes, qui ne sont pas malades. Mais soit : parfois, elle est bien réelle. Face à un médecin, on est toujours en position de faiblesse : parce qu’on souffre d’une affection plus ou moins grave, et éventuellement mortelle ; parce qu’il détient un savoir qu’on n’a pas et que si quelqu’un a le pouvoir de nous sauver, c’est lui62 ; parce qu’on est couché et qu’il est debout, comme disait Desproges. Mais cette situation de vulnérabilité devrait plaider pour qu’il fasse preuve d’un minimum d’égards, pas pour que le malade la boucle. Elle a d’ailleurs tendance à exacerber toutes les émotions : elle rend la maltraitance d’autant plus blessante, et elle suscite une gratitude éternelle quand on a affaire à un soignant qui se comporte avec empathie et délicatesse.

TRAITER LE PATIENT COMME UNE PERSONNE

On reste rêveuse en essayant d’imaginer ce que pourrait être la médecine occidentale aujourd’hui si ce coup de force – contre les guérisseuses, contre les femmes en général et contre toutes les valeurs qui leur étaient associées – ne s’était pas produit. Chassées de la profession médicale, les femmes, on l’a dit, ont d’abord été autorisées à y revenir en tant qu’infirmières. L’infirmière, observent Barbara Ehrenreich et Deirdre English, est la Femme idéalisée, douce, maternelle, dévouée, de même que le médecin est l’Homme idéalisé, auréolé du prestige de la science – les auteurs de romans à l’eau de rose ne s’y sont pas trompés. À lui l’établissement du diagnostic et la prescription du traitement ; à elle l’accompagnement et les soins quotidiens. Le grand homme ne va tout de même pas « gaspiller ses talents et sa coûteuse formation universitaire dans les détails fastidieux des soins aux malades »63. Winckler décrit ainsi la perpétuation de cette division des tâches dans l’enseignement dispensé aux médecins français : leur formation vise avant tout à leur faire acquérir les « postures avalisant l’autorité des médecins sur tous les autres citoyens », non à leur apprendre « des gestes destinés à soulager ceux qui souffrent. Les soins, c’est l’affaire de la profession infirmière, des sages-femmes, des kinésithérapeutes, des psychologues. L’affaire des médecins, c’est le savoir et les pouvoirs qui en découlent »64.

Or, font remarquer Ehrenreich et English, « soigner, dans son sens le plus plein, consiste à apporter à la fois des remèdes et des soins, à être docteur et infirmière. Les guérisseuses des temps anciens avaient combiné les deux fonctions et étaient estimées pour les deux65 ». Lors de son retour à la Barbade après ses sombres années à Salem, Tituba, la sorcière dont Maryse Condé a imaginé le destin, s’établit à nouveau comme guérisseuse ; on lui amène un jour un jeune esclave rebelle, que les deux cent cinquante coups de fouet infligés par son maître ont presque tué : « Je fis étendre Iphigene (c’était son nom) sur une paillasse dans un angle de ma chambre afin que pas un de ses soupirs ne m’échappe », dit-elle66. La connaissance du patient, l’attention permanente qu’on lui porte font partie intégrante du traitement. Elles obligent aussi à l’envisager comme une personne plutôt que comme un corps passif, inerte, interchangeable. Cette seconde approche, qui perpétue la séparation entre le corps et l’âme ou l’esprit, favorise la maltraitance en déshumanisant le malade. C’est elle qui, couplée à la mentalité dominatrice décrite plus haut, explique que l’on puisse le manipuler en toute désinvolture – comme une simple mécanique – ou parler de lui comme s’il n’était pas là.

Se placer sur un pied d’égalité avec le patient, l’aborder comme un tout, implique non seulement de ne pas séparer son corps de son esprit, mais aussi de considérer son corps avec davantage de bienveillance que ne le fait un grand savant épris de pureté rationnelle. Le corps, à la lumière du nouveau paradigme dont nous avons vu l’avènement, agit comme un rappel contrariant, humiliant, de l’animalité de l’être humain. Pour Silvia Federici, l’obsession de l’époque des chasses aux sorcières pour les excréments, en particulier, s’explique à la fois par le « besoin bourgeois de réguler et nettoyer le corps-machine de tout élément qui pourrait interrompre son activité » et par le fait qu’ils symbolisent les « humeurs maladives » censées habiter le corps : pour les puritains, ces humeurs « devinrent le signe visible de la corruption de la nature humaine, une sorte de péché originel qui devait être combattu, subjugué, exorcisé. D’où l’usage de purges, vomitifs et lavements administrés aux enfants ou aux “possédés” pour leur faire expulser leurs diableries »67. Jules Michelet affirme que les sorcières, à l’opposé, procédèrent à la « réhabilitation du ventre et des fonctions digestives ». « Elles professèrent hardiment : “Rien d’impur et rien d’immonde.” […] Rien d’impur que le mal moral. Toute chose physique est pure ; nulle ne peut être éloignée du regard et de l’étude, interdite par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dégoût. » Selon lui, cette attitude allait déjà à l’encontre de la mentalité du Moyen Âge, qui, pratiquant une hiérarchie du « haut » et du « bas », jugeait l’esprit noble et le corps non noble, le ciel noble et l’abîme non noble : « Pourquoi ? “C’est que le ciel est haut.” Mais le ciel n’est ni haut ni bas. Il est dessus et dessous. L’abîme, qu’est-ce ? Rien du tout. – Même sottise sur le monde, et le petit monde de l’homme. Celui-ci est d’une pièce ; tout y est solidaire de tout. Si le ventre est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans cesse à lui préparer le sucre de digestion, ne travaille pas moins pour lui. »68

Accepter de considérer le patient comme une personne, comme un égal, c’est aussi s’exposer à éprouver de l’empathie, c’est-à-dire – horreur – de l’émotion. Or, conformément au mythe de l’homme de science froid et détaché, on apprend aussi aux aspirants médecins à nier leurs émotions. « Tout se passe comme si, pendant leurs stages hospitaliers, on attendait d’eux qu’ils ne s’engagent pas, qu’ils restent émotionnellement aussi distants que possible de leurs patients. Ce qui, bien entendu, est impossible », observe Winckler. Souvent, ils se « désensibilisent » au cours de leurs études, par repli défensif, parce qu’ils sont stressés, débordés, désemparés face à la souffrance dont ils sont témoins, et parce que la posture de supériorité qu’on leur inculque implique d’avoir l’air fort, et donc de rester impassible. Certains patients ont même appris à se sentir rassurés par cette attitude ou, du moins, à présumer qu’elle n’empêche pas d’être un bon médecin. Une idée à laquelle Winckler se charge de faire un sort : « Il n’y a pas de médecin “froid, distant, mais compétent”. »69 La peur de ses propres émotions ne semble même pas épargner une étudiante en médecine féministe et éminemment sympathique, qui écrivait sur Twitter le 30 janvier 2018 : « Patiente en pleurs qui me raconte les violences qu’elles a subies sur son parcours migratoire, les viols collectifs en prison en Libye, les tortures. Bah dans ces moments-là je dois paraître méga froide, parce que si je me blinde pas je pleure aussi, hein. » Comme plusieurs personnes lui faisaient remarquer qu’il n’y a pas de honte à pleurer, elle s’agaça : « Hé mais c’est bon, j’ai expliqué plus bas pourquoi je ne veux pas… Si j’ai pas envie j’ai pas envie, chacun-e son truc. Fatigant ces injonctions. » On peut cependant douter qu’il s’agisse seulement d’une préférence personnelle.

L’idée que les médecins puissent montrer leurs émotions semble les terroriser, eux, et terroriser certains patients, comme si la révélation de leur humanité et de leur vulnérabilité risquait de les priver de leurs compétences, de les réduire à l’impuissance – ce qui dit bien sur quoi reposent ces compétences dans notre esprit. On semble imaginer un torrent qui emporterait tout sur son passage, les transformant en loques hagardes et les empêchant de faire leur travail. Je me souviens pourtant de cet oncologue qui suivait un de mes proches atteint d’un cancer. Lors des dernières consultations, lorsqu’il est devenu clair qu’il ne pourrait plus maintenir son patient en vie encore très longtemps, il lui arrivait d’avoir les larmes aux yeux. J’en ai été très touchée lorsqu’on me l’a raconté, plus tard ; je me suis sentie soutenue dans mon deuil. Ces larmes attestaient qu’il avait vu en face de lui un homme, et non un cas. Quoi de plus naturel, s’agissant de quelqu’un qu’il accompagnait depuis plusieurs années ? Cette reconnaissance de leur commune humanité ne faisait en rien de lui un moins bon médecin ; au contraire. Quel message envoie, à l’opposé, une totale impassibilité face à la souffrance ? À moins d’être un psychopathe, qui peut prétendre ne rien ressentir en entendant un récit comme celui de la patiente de cette étudiante en médecine ? Le psychopathe serait-il le modèle inavoué du bon médecin ? Et refouler ses émotions permet-il réellement de s’en protéger ?

QUAND L’IRRATIONALITÉ N’EST PAS DU CÔTÉ QUE L’ON CROIT

De toutes les disciplines médicales, c’est l’obstétrique qui perpétue de la façon la plus évidente à la fois la guerre contre les femmes et les biais de la science moderne. « La sorcière et son équivalent, la sage-femme, se trouvaient au centre symbolique du combat pour le contrôle de la matière et de la nature, essentiel pour les nouvelles relations établies dans les sphères de la production et de la reproduction », écrit Carolyn Merchant70. Deux instruments ont permis de mettre les sages-femmes sur la touche et d’assurer un nouveau marché aux médecins « réguliers », c’est-à-dire de sexe masculin : le spéculum et le forceps. Le premier fut inventé dans les années 1840 par un médecin de l’Alabama, James Marion Sims, qui se livra à des expériences sur des esclaves ; il fit subir à l’une d’elles, nommée Anarcha, une trentaine d’opérations sans anesthésie. « Racisme et sexisme sont incorporés dans l’objet lui-même – pensez-y la prochaine fois que vous aurez les pieds dans les étriers », lance la journaliste canadienne Sarah Barmak, autrice d’un livre sur la façon dont les femmes se réapproprient leur sexe aujourd’hui71. Le forceps, lui, fut inventé bien plus tôt, au XVIe siècle, par Peter Chamberlen, un huguenot émigré en Angleterre. Au siècle suivant, en 1670, son neveu Hugh voulut faire une démonstration de son usage devant François Mauriceau à l’Hôtel-Dieu à Paris, mais l’opération fut un désastre : elle se solda par la mort de la mère et de l’enfant. En Angleterre, l’instrument fut classé comme instrument chirurgical, et la pratique de la chirurgie était interdite aux femmes… Les sages-femmes, qui accusaient les médecins d’en faire un usage dangereux, protestèrent en vain72. Leur pétition contre Peter Chamberlen III, en 1634, resta sans effet. Une violente campagne de dénigrement les accusa d’incompétence et d’obscurantisme. À la fin du XVIIe siècle, l’accouchement était entièrement aux mains de praticiens masculins73. En France, en 1760, Elizabeth Nihell, sage-femme anglaise officiant à l’Hôtel-Dieu, affirmait n’avoir jamais vu une naissance requérant l’aide d’un instrument. Dans son Traité sur l’art de l’obstétrique, elle accusait les chirurgiens d’employer le forceps pour des raisons de convenance personnelle, pour écourter le travail74.

Par une sinistre ironie, les médecins et les chirurgiens s’étaient débarrassés des sages-femmes en les accusant, notamment, de malpropreté. Or, entre le XVIIe et le XIXe siècle, dans les premières maternités, où n’accouchaient alors que des femmes des classes populaires, la fièvre puerpérale faisait des ravages. En février 1866, par exemple, le quart de celles qui avaient accouché à l’hôpital-maternité de Paris moururent. Le médecin américain Oliver Wendell Holmes raconte qu’à Vienne, vers 1840, on les mettait à deux dans les cercueils afin de dissimuler l’hécatombe75. En 1797, la fièvre puerpérale tua aussi l’intellectuelle et féministe anglaise Mary Wollstonecraft76 après la naissance de sa seconde fille (la future Mary Shelley, autrice de Frankenstein). Au milieu du XIXe siècle, Ignace Philippe Semmelweis, qui exerçait à l’hôpital de Vienne, comprit l’origine de cette « épidémie » : après avoir disséqué des cadavres, les médecins allaient pratiquer des accouchements sans s’être lavé les mains… Lorsqu’il obligea tous ses collègues à le faire avant d’entrer dans la salle de travail, le taux de mortalité chuta. Il était torturé par la culpabilité : « Dieu seul connaît le nombre de patientes qui, par ma faute, sont descendues prématurément au tombeau. » Mais sa découverte suscita un tollé chez ses confrères, offusqués à l’idée que leurs mains puissent être des vecteurs de mort. Au cours des années qui suivirent, Semmelweis vit les portes se fermer devant lui. Atteint de dépression, il mourut en 1865 dans un asile psychiatrique de Vienne. Dès 1795, un médecin écossais, Alexander Gordon, avait émis une hypothèse semblable à la sienne, sans rencontrer aucun écho ; et Holmes, arrivé aux mêmes conclusions, subit les mêmes attaques : il fut traité d’irresponsable et d’arriviste qui cherchait à se faire remarquer77… Le lavage de mains systématique ne fut instauré que vingt ans après la mort de Semmelweis.

Dans son livre Accouchement : les femmes méritent mieux, Marie-Hélène Lahaye ne se contente pas de dénoncer les violences obstétricales : indépendamment du comportement individuel, plus ou moins bienveillant, des médecins, des sages-femmes et des infirmières, elle montre en détail tout ce qu’il y a d’aberrant et de discutable dans la façon dont la plupart d’entre nous sont venu-e-s au monde et/ou ont accouché. Elle invite à revoir entièrement notre façon de concevoir et d’organiser la naissance, à laquelle nous sommes si habitués que nous n’imaginons même plus qu’on puisse faire autrement. Il y a pourtant beaucoup à contester, à commencer par la norme de la position allongée sur le dos, qui est la moins commode pour la femme et pour l’enfant, puisqu’elle les prive de l’aide de la gravité. Le médecin uruguayen Roberto Caldeyro-Barcia en parlait comme de la pire position, « à l’exception de la pendaison par les pieds78 ». Elle n’arrange en définitive qu’un seul protagoniste : le praticien placé entre les jambes de la parturiente, à laquelle il vole la vedette. L’équivalent, en somme, de la position du missionnaire dans l’acte sexuel, toutes deux étant considérées comme les seules « convenables » et mettant en scène « un homme actif et besogneux sur une femme passive plutôt allongée en étoile de mer »79. De façon révélatrice, c’est Louis XIV qui, en 1663, alors que sa maîtresse, Louise de la Vallière, s’apprêtait à accoucher, aurait demandé au médecin de l’installer sur le dos « afin qu’il puisse assister à la naissance en étant caché derrière une tenture ». Toujours cette obsession de voir… Cinq ans plus tard, le médecin du roi, Mauriceau – celui-là même devant qui Hugh Chamberlen avait fait sa démonstration ratée de l’usage du forceps –, prônait cette position dans son influent traité sur l’accouchement.

L’ÉBAUCHE D’UN AUTRE MONDE

D’un côté, la salle de travail telle que nous la connaissons : bruyante, violemment éclairée, avec son personnel médical qui s’agite en tous sens et ses parturientes dûment neutralisées, entravées par le monitoring, auxquelles on impose une position et des procédures toutes identiques – soit un modèle d’organisation « fordiste, de travail à la chaîne et de standardisation », observe Marie-Hélène Lahaye80. (Adrienne Rich, qui tenait dans Naître d’une femme, en 1976, un propos très semblable, remarque que l’on peut certes avoir besoin d’assistance et de secours durant un accouchement, mais qu’« il y a une différence entre appeler au secours et réclamer d’être annihilée81 ».) De l’autre, la « salle nature » d’une clinique, où s’est déroulé l’accouchement de l’autrice elle-même, en présence de sa sage-femme et de son compagnon. « Dans la pénombre et sur fond de musique relaxante, raconte-t-elle, j’adoptais librement les positions que mon corps dictait, rampant comme une panthère entre les installations, m’agrippant telle une guenon aux engins à ma disposition. Je ne ressentais pas de douleur, mais une incroyable puissance. Je poussais des cris de force, des hurlements d’énergie, des gémissements d’immensité. » En lisant ces deux descriptions, j’ai l’impression de retrouver dans le premier lieu tous les traits de la civilisation tapageuse dont j’ai dit plus haut le malaise qu’elle m’inspire, et de voir dans le second l’ébauche de ce que pourrait être un autre monde, qui entretiendrait avec la nature – et avec les femmes – des rapports plus apaisés. Deux univers très différents dans lesquels accueillir un nouvel être humain ; deux façons de lui annoncer la couleur…

L’approche de Lahaye est aussi intéressante pour mon propos parce qu’elle ne revendique pas une position irrationnelle face à une médecine qui serait, elle, rationnelle : au contraire, elle lui conteste sa prétention à la rationalité. Son livre est bardé de notes de page et de références scientifiques. Si elle plaide pour que les femmes retrouvent la maîtrise de leur accouchement, ce n’est pas au nom d’un supposé « instinct » qui leur donnerait une science infuse du processus : l’accouchement, dit-elle, est un « ensemble de réflexes », quelque chose que le corps sait faire tout seul, comme vomir, « mais avec une issue bien plus réjouissante », et pour lequel il a surtout besoin qu’on lui fiche la paix. Elle montre comment le stress induit par le protocole hospitalier crée les problèmes qu’il se targuera ensuite de résoudre : « Le bruit du monitoring, et l’alarme stridente qui retentit si un capteur est déplacé, peut provoquer une hausse d’adrénaline chez la femme. Or la production d’adrénaline s’oppose à la production d’ocytocine, l’hormone qui provoque, entre autres, la contraction de l’utérus et qui est indispensable à l’accouchement. Les contractions vont alors devenir moins efficaces. Pour compenser cela, l’équipe médicale peut décider d’injecter une dose d’ocytocine, ce qui modifie la nature des contractions et augmente la douleur, par défaut de libération d’une autre hormone, l’endorphine. La mère peut alors ressentir le besoin d’une péridurale pour lutter contre la douleur, avec pour effet son immobilisation, facteur qui peut amener à un nouveau ralentissement du travail. » Cette logique l’amène à conclure que, parmi celles qui disent : « Je serais morte si je n’avais pas accouché à l’hôpital », bon nombre devraient plutôt dire : « À l’hôpital, on a failli me tuer. » Contrairement à une idée reçue, ce n’est d’ailleurs pas la norme de l’accouchement à l’hôpital qui a fait baisser la mortalité maternelle : « L’effondrement de la mortalité en couches entre 1945 et 1950 est le résultat de l’amélioration des conditions de vie, de l’hygiène et des progrès de la médecine en général, bien plus que de l’interventionnisme obstétrical au moment de l’accouchement. »

En dépit de leur activité parallèle de magiciennes, qui peut nous laisser sceptiques, les guérisseuses visées par les chasses aux sorcières étaient déjà du côté de la raison, bien davantage que les médecins officiels de l’époque, « plus dangereux et moins efficaces », affirment Barbara Ehrenreich et Deirdre English. À la faculté, ceux-ci étudiaient Platon, Aristote et la théologie ; ils avaient recours aux saignées et aux sangsues. Si vaine qu’elle ait été, leur prétention à guérir se heurtait en outre aux réticences des autorités religieuses, pour lesquelles elle interférait avec les desseins de Dieu. Au XIVe siècle, ils avaient le droit d’exercer, mais ils devaient démontrer que « l’attention qu’ils portaient au corps ne mettait pas l’âme en danger ». (« En fait, les comptes rendus qui nous restent de leur formation médicale font paraître plus probable que c’était le corps qu’ils mettaient en danger », persiflent Ehrenreich et English.) Si la médecine officielle réservée aux riches était tolérée, les guérisseuses, elles, ne bénéficiaient pas de la même indulgence. Elles rejetaient activement le fatalisme que le clergé voulait inculquer au peuple face à la maladie, et que Jules Michelet résume en ces termes : « Vous avez péché, et Dieu vous afflige. Remerciez ; c’est autant de moins sur les peines de l’autre vie. Résignez-vous, souffrez, mourez. L’Église a ses prières des morts82. » De même, les femmes devaient souffrir en mettant leurs enfants au monde pour expier le péché originel. Les guérisseuses les soulageaient avec de l’ergot de seigle, dont sont encore dérivés de nos jours certains médicaments administrés pendant et après l’accouchement. Nombre des plantes qu’elles utilisaient font ainsi toujours partie de la pharmacopée moderne. « Ce furent les sorcières qui développèrent une compréhension approfondie des os et des muscles, des plantes et des médicaments, alors que les médecins tiraient encore leurs diagnostics de l’astrologie83. » Autrement dit, l’audace, la clairvoyance, le refus de la résignation et l’arrachement aux vieilles superstitions n’étaient pas forcément du côté que l’on croit. « Nous avons des preuves abondantes du fait que les prétendues “sorcières” figuraient parmi les personnalités les plus profondément scientifiques de leur temps », écrivait déjà Matilda Joslyn Gage en 189384. Les associer au Diable signifiait qu’elles avaient outrepassé le domaine auquel elles étaient censées se cantonner, et empiété sur les prérogatives masculines. « La mort par torture était la méthode de l’Église pour réprimer l’intellect des femmes, la connaissance étant considérée comme maléfique entre leurs mains85. »

LA RÉVOLTE DES « BONNES FEMMES HYSTÉRIQUES »

Aujourd’hui, la contestation de l’ordre symbolique instauré à la Renaissance ne se limite évidemment pas au domaine médical. Reprenons l’exemple du bannissement des émotions et de leur attribution dépréciative aux femmes, et à elles seules – une logique particulièrement marquée chez les médecins, mais présente dans toute la société. En 1985, la militante africaine-américaine Cora Tucker avait pris la tête de la bataille contre l’implantation d’un site d’enfouissement de déchets radioactifs dans le comté pauvre et noir de Halifax, en Virginie, où elle vivait. Elle racontait combien elle avait d’abord été blessée quand les représentants – masculins et blancs – des autorités l’avaient traitée de « femme au foyer hystérique ». Puis elle y avait réfléchi et, à la réunion suivante, quand ils avaient réitéré leur insulte, elle leur avait répliqué : « Vous avez parfaitement raison. Nous sommes hystériques et quand il est question de vie ou de mort, en particulier de la mienne, je deviens hystérique. Si les hommes ne deviennent pas hystériques, alors quelque chose ne tourne pas rond chez eux86. » En somme, les émotions ne nous égarent pas toujours : parfois, au contraire, quand nous les écoutons, elles nous sauvent. C’est le cas non seulement quand on veut nous faire vivre aux abords d’un site radioactif, mais aussi dans les situations de harcèlement ou de maltraitance évoquées plus haut, par exemple. En accordant du crédit à ce qu’elles ressentent – dégoût, colère, rejet, révolte –, aux signaux d’alarme qui emplissent leur corps et leur esprit, les victimes peuvent trouver la force de se défendre, quand derrière la voix de la raison se dissimule en réalité celle de l’autorité, intimidante, paralysante.

Bien sûr, les émotions peuvent aussi nous aveugler, nous rendre manipulables. Mais on ne se protégera pas de ce risque en prétendant en faire abstraction ; car, de toute façon, elles sont toujours là. En remerciant, au début de son livre, tous ceux qui ont contribué à sa réflexion, Susan Griffin précise qu’elle entend le mot « réflexion » tel qu’il est construit dans la calligraphie chinoise, « cerveau » et « cœur » réunis87. Le philosophe Michel Hulin, quant à lui, rappelle qu’il est illusoire de prétendre à une rationalité pure, débarrassée de tout affect. À la racine de toute discipline intellectuelle, fait-il valoir, même la plus carrée, la plus rigoureuse, il y a une préférence affective – ne serait-ce que celle qui nous fait préférer « l’ordonné au chaotique, le clair au confus, le complet à l’incomplet, le cohérent au contradictoire ». Il écrit : « Plus profondément, l’affectivité, avec son inévitable dimension de partialité, est au cœur même de l’acte de comprendre, en ce sens qu’une conscience parfaitement neutre et inaccessible à toute considération de valeurs se bornerait à laisser les choses dans l’état où elles se présentent à nous. » Et il conclut : « C’est sur le sol mouvant de la préférence affective que repose l’édifice entier de nos constructions théoriques dans toutes les provinces du savoir. »88

À y regarder de plus près, il y a quelque chose de puéril dans cette prétention si invraisemblable à une rationalité immatérielle, pure, transparente, objective. De puéril et de profondément apeuré. Confronté à un personnage qui paraît inaccessible au doute, sûr de lui, de son savoir et de sa supériorité – qu’il soit médecin, savant, intellectuel ou pilier de bar –, on a du mal à imaginer que cette posture puisse dissimuler une insécurité fondamentale. Et pourtant cette hypothèse mérite d’être envisagée, comme nous le souffle Mare Kandre en débusquant, dans La Femme et le Docteur Dreuf, le petit garçon terrifié tapi derrière le grand homme de science. À l’origine, il faut d’ailleurs se souvenir que l’attitude cartésienne face au monde est née pour conjurer une immense déstabilisation. En montrant que la Terre tournait autour du Soleil, Copernic avait bouleversé la cosmogonie de l’époque ; un bouleversement encore redoublé par le dominicain Giordano Bruno (1548-1600), qui postula l’infinité de l’univers, faisant un sort à l’« univers clos et douillet de l’imaginaire médiéval », comme l’écrit Susan Bordo. En même temps, les premières versions du télescope catapultaient l’observateur dans les gouffres célestes. Désormais, « l’infini avait ouvert ses mâchoires ». La tâche de Descartes consista à répondre à l’anxiété née de cette déflagration, à effectuer le voyage « du doute et du désespoir vers la certitude et l’espoir ». Comme par une réaction de dépit, ou de défense, il forgea, à l’égard de cet univers désormais perçu comme vaste et vide, indifférent et froid, une attitude de détachement maximal. Son génie fut de transformer une expérience « de perte et d’éloignement » en un moteur pour la connaissance et le progrès humain. Au terme de l’opération, « le paysage cauchemardesque d’un univers infini était devenu le laboratoire bien éclairé de la science et de la philosophie modernes »89.

Celles et ceux qui, aujourd’hui, voient des inconvénients à vivre dans ce laboratoire se heurtent souvent à l’incompréhension et à la désapprobation de leurs contemporains. On leur reproche de remettre en question une société technicienne dont ils sont par ailleurs dépendants et dont ils apprécient le confort – même si cet argument perd de sa portée au fur et à mesure que la crise écologique a des effets toujours plus directs et flagrants. Cette logique rappelle les tentatives pour faire taire les patients qui critiquent le système médical, sous prétexte que leur santé et parfois leur vie en dépendent. Elle nous culpabilise et nous condamne à la soumission, à la résignation. Pouvons-nous être tenus pour responsables de la société dans laquelle nous avons vu le jour et par rapport à laquelle notre marge de manœuvre est inévitablement limitée ? En tirer argument pour nous interdire de la critiquer aboutit à nous lier les mains face à la catastrophe, à désarmer la pensée et, plus largement, à étouffer l’imagination, l’envie et la capacité de se rappeler que les choses ne sont pas condamnées à être ce qu’elles sont.

Il est d’ailleurs très étonnant que beaucoup de gens semblent ne même pas envisager que l’histoire aurait pu être différente, que le progrès aurait pu prendre un autre visage et que nous aurions pu – que nous pourrions toujours – en avoir les bienfaits sans en avoir les travers. Une attitude brutalement résumée dans l’adage binaire, ou plutôt le chantage, qui proclame : « Le nucléaire ou l’âge de pierre » (avec pour résultat que nous aurons probablement les deux). Ainsi, au terme de son histoire très fouillée des chasses aux sorcières en Europe, qui n’en occulte aucune horreur, qui restitue le déroulement des faits et discute avec finesse leur signification culturelle, Guy Bechtel en arrive à la conclusion surprenante selon laquelle, en substance, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. En effet, il estime que cet épisode s’inscrivait dans le cadre d’une « révolution », et les révolutions, argue-t-il, « ne peuvent s’accomplir que par l’anéantissement des positions adverses et de ceux qui les soutiennent (ou dont on prétend qu’ils les soutiennent) ». Il affirme : « Le mouvement qui a voulu tuer les sorcières, inconsciemment bien sûr, est aussi celui qui plus tard a fait naître et penser Montesquieu, Voltaire et Kant. » En somme, il donne sa bénédiction à la logique qu’il a lui-même résumée par cette formule : « Tuer les femmes anciennes pour fabriquer l’homme nouveau »90. Il illustre par là le fait que, encore une fois, les historiens des chasses aux sorcières sont eux-mêmes des produits du monde qui a chassé les sorcières, et qu’ils restent prisonniers du cadre de pensée qu’elles ont construit. Un point de vue à comparer avec celui, très différent, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English : elles évoquent non seulement les tragédies individuelles – les aspirations étouffées et l’élan brisé des victimes –, mais aussi tout ce dont la société s’est privée en les pourchassant, tout ce qu’elles ont été empêchées de développer et de transmettre. Elles parlent d’un « immense gaspillage de talent et de connaissance » et invitent « à regagner, ou au moins à pointer du doigt, ce qui a été perdu »91

Le besoin qu’a Bechtel de faire entrer à toute force l’histoire affreuse qu’il vient de reconstituer dans le récit vertueux de l’avènement du progrès le pousse à formuler des hypothèses pour le moins tirées par les cheveux : « Il est probable qu’à l’injustifiable massacre des sorcières, on fut redevable à terme, au moins pour partie, d’une modification des mentalités vers plus de rationalité, plus de justice, le renforcement des droits de la défense, la prise de conscience des droits de l’homme », écrit-il. Ou comment justifier ce que l’on vient de qualifier dans la même phrase d’« injustifiable »… L’analyse de Matilda Joslyn Gage (en 1893, rappelons-le) paraît nettement plus plausible : « Durant cette période, l’esprit des gens fut entraîné dans une seule direction. La leçon principale enseignée par l’Église, selon laquelle il fallait trahir ses amis pour assurer son propre salut, donna naissance à un égoïsme intense. Tout sentiment humanitaire fut perdu dans les efforts de chacun pour assurer sa sécurité aux dépens des autres, même les plus proches par les liens du sang ou de l’affection. La pitié, la tendresse, la compassion furent éradiquées. L’honnêteté déserta la chrétienté ; la peur, le chagrin et la cruauté régnèrent sans partage. […] Le mépris et la haine des femmes furent inculqués avec une intensité plus grande ; l’amour du pouvoir et la trahison figurèrent parmi les leçons d’égoïsme enseignées par l’Église. Toute révérence pour le grand âge fut perdue. Les chagrins et les souffrances d’une longue vie n’éveillèrent plus aucune sympathie dans les cœurs92. » Un tableau propre à calmer les envolées humanistes hasardeuses.

PENSER DEUX LIBÉRATIONS À LA FOIS

Même si l’ordre symbolique qui fétichise le détachement et l’objectivité s’est largement forgé contre les femmes et tout ce qui leur était associé, il va de soi que, par la suite – et à plus forte raison aujourd’hui, cinq siècles après sa naissance –, il s’est émancipé de cette logique. Dans les interactions quotidiennes comme dans la vie intellectuelle, il subit de multiples remises en question, incidentes ou délibérées, et nombre de ces remises en question se font en dehors de toute référence à une logique de genre. Même si des hommes et des femmes (moi, par exemple) incarnent jusqu’à la caricature chacun de ses pôles, c’est-à-dire, respectivement, la masculinité positiviste et la féminité émotive, ce système est critiqué par nombre d’hommes et épousé par nombre de femmes. Mais on peut aussi choisir de le contester d’un point de vue féministe. De nombreux personnages de sorcière expriment un désaccord lucide et résolu avec la vision du monde portée par ceux qui les écrasent sous leur botte. « Elle m’apprit que tout vit, tout a une âme, un souffle. Que tout doit être respecté. L’homme n’est pas un maître parcourant à cheval son royaume », dit la Tituba de Maryse Condé à propos de la vieille esclave qui lui a transmis son savoir93.

Certaines penseuses mènent cette critique en reprenant à leur compte l’association entre les femmes et la nature faite autrefois par les philosophes, et en accréditant l’idée que les femmes seraient plus « naturelles » que les hommes, qu’elles auraient des affinités particulières avec le monde sauvage. La défenseuse la plus célèbre de cette thèse, même si elle ne se réfère pas à la formation de la science moderne et n’appartient pas à proprement parler à l’écoféminisme, est sans doute Clarissa Pinkola Estés, autrice du best-seller Femmes qui courent avec les loups94. Revoilà l’essentialisme, qui a suscité de vives polémiques au sein – ou peut-être surtout autour – du mouvement écoféministe, certains de ses courants étant accusés de porter une vision de ce genre. Ce mouvement est né dans les années 1980, lorsque, dans les pays anglo-saxons, des militantes ont fait le lien entre l’exploitation des ressources naturelles et la domination qu’elles subissaient. Mais cet essentialisme, peut-on vraiment se satisfaire de le récuser, comme le fait par exemple Janet Biehl, qui fut proche du théoricien écosocialiste Murray Bookchin95 ? Selon la philosophe Catherine Larrère, « pour libérer les femmes de la domination qui pèse sur elles, il ne suffit pas de déconstruire leur naturalisation pour les rapatrier du côté des hommes – celui de la culture. Ce serait ne faire le travail qu’à moitié, et laisser la nature en plan. La cause de la nature y perdrait, mais tout autant celle des femmes96 ». Les écoféministes, explique Émilie Hache, veulent pouvoir se réapproprier, investir et célébrer ce corps qui a été diabolisé (c’est le cas de le dire), dégradé et vilipendé pendant des siècles ; et elles veulent aussi pouvoir questionner le rapport guerrier à la nature qui s’est développé en parallèle. Le problème qui se pose à elles pourrait se résumer ainsi : « Comment (re)construire un lien avec une nature dont on a été exclue ou dont on s’est exclue parce qu’on y a été identifiée de force et négativement ? »97.

Dans le même temps, elles refusent que la « nature » serve de prétexte pour leur imposer un destin ou un comportement normés tels que la maternité ou l’hétérosexualité. L’expérience méconnue du « retour à la terre » de communautés séparatistes lesbiennes dans les années 1970 en Oregon98 témoigne bien de cette attitude (en plus d’avoir de quoi rendre catatoniques ceux qui, en France, sortent de leurs gonds à la simple idée que des femmes – ou des victimes du racisme – organisent une réunion non mixte de deux heures). « Pourquoi laisser aux hétérosexuels le monopole d’une sexualité “naturelle” et penser que les mouvements queer n’ont pu se développer que dans les villes, loin de la nature et contre celle-ci ? » interroge Catherine Larrère, qui ne voit « pas de raison de construire le féminisme sur le déni de la nature »99. De même, pourquoi la réinvention du lien à la nature impliquerait-elle d’imposer aux femmes des maternités qu’elles ne désirent pas, en violant leur souveraineté sur leur propre corps ? Historiquement, d’ailleurs, comme on l’a vu, la guerre contre la nature est allée de pair avec la guerre contre celles qui prétendaient maîtriser leur fécondité. Cela démontre l’ineptie des catholiques réactionnaires qui fondent aujourd’hui leur croisade anti-avortement sur une prétendue « écologie intégrale » et veulent, selon la formule navrante de leur figure de proue en France, Eugénie Bastié, « défendre à la fois les pingouins et les embryons100 ». L’écologie a bon dos…

Émilie Hache le constate avec effarement : il suffit que certaines autrices écoféministes célèbrent le corps des femmes ou se réfèrent à la déesse pour « susciter des hurlements scandalisés » et s’attirer des accusations d’essentialisme. « Que s’est-il passé pour que toute référence au corps, i. e. au corps féminin, soit devenue impossible ? » se demande-t-elle. Une démonstration des mille et une ruses de la misogynie, de sa profondeur et de sa ténacité, peut-être ? Elle invite à une plus grande ouverture d’esprit : « Au lieu d’y voir l’affirmation d’une essence et la réitération du discours patriarcal, il faut lire [les textes ecoféministes] comme des actes de guérison et d’émancipation (empowerment), des tentatives pragmatiques de réparation culturelle face à des siècles de dénigrement des femmes et de reconnexion à la terre/nature. »101 Elle regrette que l’anxiété démesurée suscitée par le spectre de l’essentialisme aboutisse à inhiber la pensée et l’action. Mais, surtout, ce qui se cristallise là, la virulence des critiques, représente selon elle une manière de punir le mouvement écoféministe pour son audace. Car de l’audace, il en a, incontestablement. Il en faut pour remettre en question non seulement le sort qui vous est fait, mais aussi l’ordre global dans lequel il s’inscrit. À mes yeux, cette audace s’inscrit dans la même logique que celle observée depuis quelques années au sujet des agressions sexuelles ou des maltraitances médicales. Elle en est simplement l’extension : il s’agit toujours de contraindre le monde à entendre enfin son récit et son point de vue sur les choses, de dévoiler l’envers du décor et de le mettre sur la place publique.

« VOTRE MONDE NE ME CONVIENT PAS »

Un épisode de l’affaire Weinstein, à l’hiver 2018, m’est apparu comme un cas d’école à cet égard. Longtemps attendu, le témoignage de l’actrice Uma Thurman102 a complètement pulvérisé ce monument de la culture pop qu’était Kill Bill (2003-2004), réalisé par Quentin Tarantino et produit par la société de Harvey Weinstein, Miramax. Jusque-là, on nous l’avait présenté comme un film féministe, montrant une héroïne invincible, pleine de ressources, à la fois forte et sexy, interprétée par une actrice régnant sur Hollywood et liée à son metteur en scène par une complicité indéfectible. Au terme du récit d’Uma Thurman, on s’est retrouvé face à l’histoire effrayante d’une comédienne qui, après avoir déjà subi un viol à l’âge de seize ans, a été agressée sexuellement, comme des dizaines de ses consœurs, par le producteur du film. Quant à Tarantino, après avoir eu avec elle un comportement franchement malsain tout au long du tournage, il a failli la tuer en la poussant à exécuter elle-même une cascade au volant d’une voiture qui est allée s’écraser contre un arbre – un accident dont elle a publié la vidéo sur Instagram, comme un contrepoint amer au film, après avoir dû insister pendant des années pour que le metteur en scène la lui communique. Loin de se confondre avec la guerrière glorieuse qu’elle interprétait à l’écran ou avec la star éthérée et voluptueuse, sublimée par le Pilates et les soins de beauté, que nous vendaient les magazines, Thurman apparaissait comme une femme éprouvée, qui gardait de cet épisode des séquelles à la nuque et aux genoux. Même la photo illustrant l’entretien dans le New York Times, montrant une quadragénaire que l’on devinait certes aisée et privilégiée, mais humaine, ordinaire, à la mine un peu fatiguée, tranchait avec l’imagerie lisse et irréelle des photoshoperies habituelles. Tout à coup, avec cette parole et avec mille autres, on pressentait à quel point le monde vu par les femmes est différent du monde que l’on nous vend tous les jours. Ce que l’on désignait par la formule convenue de « libération de la parole » avait presque l’effet d’un sort, d’une formule magique, déchaînant orages et tempêtes, semant le chaos dans notre univers familier. Les grands mythes de notre culture tombaient comme des dominos et ceux qui, sur les réseaux sociaux, nous prêtaient une volonté de censure quand nous relayions ces changements de perspective brutaux trahissaient sans doute leur affolement de sentir le sol se dérober sous leurs pieds. Ayant moi-même grandi avec ces mythes, en y adhérant pleinement – j’ai parfois encore le réflexe de vouloir citer une blague de Woody Allen –, je n’étais pas moins affolée qu’eux. Mais, contrairement à eux, je vivais cet effondrement comme une libération, une percée décisive, comme une transfiguration de l’univers social. On avait le sentiment qu’une nouvelle image du monde luttait pour advenir.

Votre monde ne me convient pas : le culte de la déesse pratiqué par Starhawk et d’autres sorcières représente peut-être la manière la plus radicale de l’affirmer et d’entreprendre d’y remédier, même s’il peut apparaître au premier abord comme une lubie New Age. Bien que nous vivions dans des sociétés largement sécularisées, et bien que nombre de femmes et d’hommes ne croient plus en Dieu, explique l’écrivaine écoféministe Carol P. Christ, les religions patriarcales ont façonné notre culture, nos valeurs et nos représentations, et nous restons imprégnés d’un modèle d’autorité masculin qui en est directement issu : « La raison de la persistance effective des symboles religieux réside dans le fait que l’esprit a horreur du vide. Les systèmes symboliques ne peuvent pas simplement être rejetés ; ils doivent être remplacés103. » Dès lors, pour une femme, pratiquer le culte de la déesse, se nourrir de ses images, c’est chasser une représentation par une autre. C’est se recentrer, s’autoriser à être soi-même la source de son salut, puiser ses ressources en soi, au lieu de s’en remettre toujours à des figures masculines légitimes et providentielles. Une amie qui n’a jamais entendu parler du culte néopaïen de la déesse me confie que, quand elle a besoin de se sentir en contact avec sa propre force, elle s’imagine sous les traits de la déesse de la mer qui apparaît dans Ponyo sur la falaise, le film d’animation de Hayao Miyazaki (2008) ; une figure à la fois douce et puissante, qui lui correspond parfaitement puisque la maternité est une dimension très importante de sa vie (la déesse est la mère de Ponyo).

En 2017, l’artiste noire américaine Harmonia Rosales a réinterprété la fresque de Michel-Ange La Création d’Adam, peinte sur la voûte de la Chapelle Sixtine au Vatican. Elle a remplacé Adam et Dieu, représentés sous les traits de deux hommes blancs, par deux femmes noires, et elle a baptisé son œuvre La Création de Dieu : une manière de clamer que le roi est nu. Son tableau donne le vertige. Il nous fait prendre conscience de ce que les représentations auxquelles nous sommes habitués et qui nous ont façonnés ont d’arbitraire, de relatif, de contestable. Le livre de Susan Griffin Femme et nature produit le même effet : en dressant le catalogue des grandes vérités au sujet des hommes, des femmes, de la nature, de la connaissance, de l’univers, etc., qui se sont imposées au fil des siècles, et en se contentant de les livrer à notre examen critique, l’autrice nous invite à les considérer d’un œil neuf, à identifier les préjugés qui traînent dans notre esprit104. Une invitation suprêmement excitante à la liberté et à l’invention – excitante et nécessaire, puisque le système qui nous a été légué est à bout de souffle.

En 1980, Carolyn Merchant formulait ce diagnostic à la fin de La Mort de la nature : « Le monde doit à nouveau être mis sens dessus dessous » (The world must once again be turned upside down)105. Elle écrivait ces mots au lendemain de l’accident survenu à la centrale nucléaire de Three Mile Island, en Pennsylvanie, en mars 1979. Si on voulait déterminer aujourd’hui ce qui pourrait justifier une telle conclusion, on n’aurait que l’embarras du choix. Remettre le monde sens dessus dessous : pas une mince affaire. Mais il peut y avoir une immense volupté – la volupté de l’audace, de l’insolence, de l’affirmation vitale, du défi à l’autorité – à laisser notre pensée et notre imagination suivre les chemins sur lesquels nous entraînent les chuchotements des sorcières. À tenter de préciser l’image d’un monde qui assurerait le bien-être de l’humanité par un accord avec la nature, et non en remportant sur elle une victoire à la Pyrrhus ; d’un monde où la libre exultation de nos corps et de nos esprits ne serait plus assimilée à un sabbat infernal.


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