ZONES
pointille
filet haut
puceFist
Marco Vidal




Parution :15/01/2015
Format 205 x 140 mm
Pages : 160
Prix : 13 euros
ISBN : 2-355-22086-7


BONUS 
pointille Fist

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Marco Vidal

FIST

Fiction d’essai

Zones

à J.
à N.
à C.
à D.
à F. 

28 JUIN 2012

1

Un volume grand format immaculé, quatre pages marquées d’un signet. La jeune fille de la BnF chargée des photocopies ouvre le livre avec l’innocence de la routine. Je précise, les images sont un peu violentes. Deux Fist Fuck plein cadre, suivis d’une collection de fragments sous le titre Helmut and Brook (1978) : dos, épaule, bras tronqué. La dernière, un gros plan de poignets insérés dans le rectum, Double Fist Fuck.

2

À l’origine, deux lignes de l’autobiographie d’Edmund White : Fist fucking, as one French savant has pointed out, is our century’s only brand-new contribution to the sexual armamentarium. Deux ans après la confidence du romancier américain, l’historien Edgar Gregersen consacre une courte notice à cette nouveauté : le fist fucking ne figure pas dans le rapport Kinsey de 1948 et il faut attendre les années 1960 et la création du TAIL (Total Anal Involvement League, Ligue pour l’engagement total dans le cul, NdA) pour qu’un groupe de 1 500 personnes revendique sa pratique aux États-Unis. L’anthropologue Gayle Rubin reprend l’affirmation, suivie par l’helléniste et théoricien queer David Halperin. Deux lignes auront suffi à populariser l’idée – pour ne pas dire le dogme – que le fist fucking serait d’invention récente.

3

Aucune source n’atteste la pratique dans le passé : rien sur les cratères grecs, les estampes orientales, les gravures licencieuses, la photographie du XIXe siècle. La main dans le cul jaillit entre la côte Est et la côte Ouest des États-Unis à une époque guère éloignée de la nôtre, mais pas moins exotique pour cela. On exhibe un détail du Jugement dernier de Michel-Ange crayonné par Gustave J. Witkowski lors d’un voyage en Italie : un démon, bras tendu, qui tire par l’entrejambe de sa toge un homme à moitié nu ! Dans un entretien en ligne, Deborah Addington, l’auteur de A Hand in the Bush, dit avoir découvert une gravure du XVIIIe siècle représentant un fist vaginal, mais cette pépite ne se trouve pas dans son livre ! Reste une estampe d’Hokusai extraite du volume Jeunes Pousses de pin : une courtisane empalée sur le membre viril, trois autres jouant avec les pieds de l’amant et le peton d’une partenaire. La composition suggère un frottement, un contact périphérique, une masturbation avec le gros orteil, rien d’un foot fucking !

4

Argument d’autorité supplémentaire en faveur de White et consorts : selon moult commentateurs, le philosophe et historien français à l’origine de l’opinion que le fist fucking serait l’unique contribution des modernes à l’arsenal sexuel serait… Michel Foucault en personne.

5

Si la modernité érotique n’a pas été avare en dispositifs de toutes sortes, aucun ne dérobe longtemps sa généalogie. Prenez le sexe au téléphone, ce coït de vibrations électriques. Une cam peut ajouter aux murmures des amants une constellation mouvante de pixels et un son décalé, et le mobile y a apporté depuis peu le plaisir de préliminaires sur clavier, les sextos, mais, si l’on se détache de la fascination technologique, le phone sex et ses avatars se réduisent à deux caractères bien connus : au XIIIe siècle déjà, Shéhérazade captivait le calife de Bagdad sous le charme de sa voix et le pouvoir de sa parole, et au IIe siècle de notre ère, Juvénal n’avait-il pas anticipé le téléphone rose lorsqu’il écrivait :

Quel membre viril n’est donc excité

par une voix caressante et libertine ?

6

Une autre fantaisie apparemment inédite consiste à glisser un cylindre de métal chromé plus ou moins épais et dentelé dans le canal de l’urètre. Il arrive à deux partenaires de s’exciter de concert, pénis abouchés à la même sonde, face à face, à l’horizontale. Pour raffiné que soit le procédé, il n’a rien d’exclusif, on en trouve un exemple particulièrement atroce dans le roman de Charles Bonnetain, Charlot s’amuse, qui date de 1883. Le frère Origène s’enfonce non une belle tige chromée, mais un porte-plume, la mèche la première, jusqu’à la vessie ! À l’estomac, de l’Américain Chuck Palahniuk, nous apprend que cette bizarrerie était bien connue des Arabes. Dans une lettre à son frère cadet, un Marine en mission au Moyen-Orient rapporte qu’on vend sur les marchés ce qu’on pourrait prendre pour un coupe-papier fantaisie. C’est une tige d’argent ou de cuivre poli, très mince, à peu près de la longueur d’une main, avec une extrémité un peu plus large, ou une grosse boule de métal, ou le genre de bout sculpté qu’on trouve sur le manche des épées. Le petit gars de la marine explique que les Arabes, une fois en érection, s’enfoncent toute la longueur de cette tige métallique dans la queue, puis qu’ils se branlent avec ça et il paraît que c’est bien meilleur. Plus intense.

7

Absorption jusqu’à l’épaule. Violence du boxing. Double, triple fist. Foot fucking. Head fucking. Fist à l’huile de vidange. Depuis une quarantaine d’années, c’est une avalanche, cinéma porno et Internet assurant l’essentiel de la production. Une vidéo du Web montre un unijambiste sodomisant un partenaire avec un moignon de mollet amputé ! Toute une iconographie de la performance résumée par la formule « Jamais rien vu de pareil ». Le fist fucking est pourtant très éloigné de la sophistication du SM. Pas de décorum, de donjon, de salles voûtées, de caves gothiques. Le fist est un peu au porno ce que l’oratorio est à l’opéra. Des positions fixes, des performances statiques. Aucun préparatif, pas de distribution des rôles, de mise en miroir, de Maître ganté frôlant la peau d’un esclave nu à ses genoux. Pas de cire, de rougeurs, de sang, de contorsions baroques. Un homme sur le ventre ou le dos, suspendu à un sling, plus rarement une nacelle, avant-bras dans le rectum : minimaliste et antipornographique. Ce qu’il y a de plus théâtral dans le fist, c’est encore la façon de s’enduire de lubrifiant, comme un acrobate talque ses mains avant le numéro de voltige, avec une ostentation qui arrache des frissons aux spectateurs.

8

Les tirages de la BnF traînent sur mon bureau, l’ordinateur, le couvercle de l’imprimante. Les photos sulfureuses de Robert Mapplethorpe, rééditées en 1999 dans l’album Pictures, ne sont pas des images privées de fiesta sexuelle, des photogrammes de film porno, des documents sociologiques. Les deux Fist Fuck lorgnant vers la statuaire grecque. Le coccyx scintillant, presque romantique, d’Helmut and Brook. L’œil de bronze énucléé. À peine glissé dans une chemise IMAGES au cas où quelqu’un arriverait, Double Fist Fuck échappe à la censure : tant pis pour l’obscénité, ce drôle de Polyphème restera dehors le temps d’écrire sa fable.

LES MOTS ET LA CHOSE

1

En un ou deux mots, avec ou sans trait d’union, fist fucking a d’abord été employé en parallèle de handballing, selon toute apparence par analogie avec la main propulsant la balle dans les buts. La médecine se réfugie derrière une nomenclature latine et parle d’insertion brachio-rectale. L’historien Edgar Gregersen, déjà cité, a proposé gantize, évocation poétique des phalanges enfilant le rectum comme un gant. Dans un souci d’euphémisation, le français a forgé manuculer, qui n’a pas résisté à la proximité du féminin manucurer. Un romancier de science-fiction, Francis Berthelot, a imaginé poinglage, qui se décline en poinglé et poingleur, mais, trop proche cette fois du viril tringlage, l’invention n’a pas eu de postérité, à l’exception d’une reprise par Roland Barthes, crédité à tort de la trouvaille dans une note de la Pléiade. Le terme américain s’est finalement imposé par abrègement. Fist rappelle le sifflement de la fistula latine, le tuyau de fistule. La naturalisation est complète avec fister, verbe du premier groupe, et fisteur, substantif qui décalque l’anglais et mime le français à s’y méprendre.

2

Un linguiste américain a consacré un dictionnaire au mot fuck : The F-Word est le chef-d’œuvre de Jesse Sheidlower. On y apprend que la première attestation de fist fucking remonterait à My Secret Life, une monumentale confession en onze volumes sans nom d’auteur de la fin des années 1880. Encore le mot ne désigne-t-il à sa naissance qu’une masturbation, dont l’équivalent pourrait bien être notre bénin « cinq contre un ». Confirmant les lacunes de l’iconographie, le linguiste obsessionnel nous enseigne que c’est en 1971 qu’apparaît la signification de stimulation sexuelle par introduction de la main dans le rectum ou le vagin. L’intuition foucaldienne est corroborée, mais il ne faudrait pas négliger le discret fingerfuck, masturbation du vagin ou de l’anus avec un seul doigt. Robert Burns, le fils préféré de l’Écosse, l’a immortalisé en 1793 dans des vers pleins de délicatesse :

She mowes like reek throu a’ the week

But finger fuks on Sunday

qui donneraient en bon français :

Elle broute à mort toute la semaine

mais doigte le dimanche.

3

L’introduction d’une main n’est guère envisageable sans lubrifiant approprié. Il en existe deux. Le premier est une mystérieuse matière grasse qui, à température ambiante, se fige en un agglomérat blanc, mais devient rapidement liquide une fois exposée à un petit peu de chaleur. Crisco est une marque de margarine qui remplit les rayonnages des supermarchés américains. La modernité a mis au jour ses qualités érotiques : elle se liquéfie à température de la peau, et sa boîte métallique présente une « gueule » aux bonnes dimensions : poing fermé, on y prélève la dose à étaler. Cerise sur le gâteau : sa blancheur satinée. Dans les appareils culinaires, les artères menacées de cholestérol, sur les muqueuses, Crisco déploie une rassurante nappe soyeuse. Aux Catacombes, dont il sera question plus loin, une planche de bois poncée couvrait le sol, douce comme la peau d’un bébé et toujours recouverte d’une fine couche de Crisco.

4

Ce pionnier blanc de la modernité a pour concurrent une poudre grisâtre qui sert aux examens gynécologiques des animaux de ferme. Le glucose qui entre dans sa composition lui donne une consistance trouble et en interdit l’usage aux libertins diabétiques. Vétérinaire, opaque, moins glamour que le Crisco, le Glube a l’avantage sur son prédécesseur de franchir la barrière de l’anus plus aisément que des paquets récalcitrants de margarine.

5

Il présente quatre particularités qui méritent d’être signalées ici. Primo, insuffisamment dilué, l’exceptionnelle capacité d’absorption de ses cristaux fait éponge, et il assèche la muqueuse au lieu de la lubrifier. Secundo, conséquence cette fois d’une exacte dilution, les vents qui accompagnent un pistonnage vif transforment sa viscosité fluide et veloutée en pluie de colle ! Ce ne sont heureusement que des molécules de sucre et d’eau.

6

Tertio, versé dans la paume ou directement dans le canal du rectum, le goulot déroule un filament discret : on tente comme on peut de briser sa bave d’escargot, on la ficelle au doigt, au poignet, rien à faire, son fil s’allonge aussi loin que le bras l’étire. Un partenaire aguerri souffle la solution au malheureux empêtré dans la toile insécable de ce fil d’Ariane qui encombre le chemin de son plaisir : en replaçant le bouchon sur le flacon, le fil casse net.

7

Une dernière difficulté surgit lors du rinçage. Sous le robinet, sa matière se multiplie : la discrète pellicule lubrifiante vomit des torrents de gélatine qui grossissent en proportion de l’humidité, on ne sait comment se débarrasser de ce monstre visqueux qui accroche des générations spontanées de filaments invisibles au bout des doigts.

8

Le top conduit le bal, le bottom encaisse. Actif et passif en argot yankee. Top is also used as a verb meaning to penetrate another, dit la version anglaise de Wikipedia. Le total top est uniquement actif. Le power top est en bon français un bourrin. Plus difficile, la traduction de service top, actif occasionnel qui opère à la demande. Le versatile top peut sortir de son rôle pour se livrer passivement à l’occasion. L’oral top nique la bouche et pas le cul. Le bottom à son tour se fait pénétrer en cul ou en bouche. Le total bottom est exclusivement passif. Le power bottom est une lope, le versatile bottom un actif à l’occasion, l’oral bottom un suceur. Par la force de l’habitude, le fist a repris le vocabulaire spécialisé du BDSM (Bondage, Discipline, Sadism, Masochism), version outre-Atlantique du sadomasochisme européen (SM).

9

Si, dans le fist, top désigne la main et bottom le réceptacle, les glissements de vocabulaire ne vont pas sans confusions. Le poing dans le cul a toujours paru tendre aux cuirophiles qui ont abrité ses premières manifestations. Parmi les sadomasochistes authentiques, nombreux étaient ceux qui voyaient dans le Crisco la ruine de la culture cuir, et certains étaient outrés par le manque de sens de la mise en scène et du formalisme qui leur semblait caractériser les fisteurs. Les adeptes du hard ne retrouvent pas dans le fist leur imaginaire viril qui emprunte ses codes à la police, à l’armée, joue de la violence, de l’insulte, de la discrimination, et n’est guère effarouché des contusions et du sang. À l’inverse, de nombreux fisteurs n’avaient aucun attrait pour le SM, et certains y étaient clairement hostiles. De nombreux fisteurs voyaient dans le SM au pire une forme de brutalité, et au mieux un intrus qui venait troubler le calme et l’atmosphère méditative qu’ils recherchaient.

10

Rien à faire pour effacer le stigmate de ma visite, mes mains glissent l’une sur l’autre comme deux reptiles dans l’accouplement. L’eau coule. Je frotte. Les molécules se multiplient. Mon partenaire saisit alors une boîte blanche et bleue de sel fin et me saupoudre poignets et avant-bras : aussitôt, la dépouille invisible de mon coupable plaisir se fragmente et disparaît au fond du lavabo.

LES CATACOMBES

1

Les Catacombes à San Francisco sont un des monuments du fist fucking. Depuis longtemps disparues, elles ont aussi, par chance, leur monument, l’étude de l’anthropologue Gayle Rubin sobrement intitulée : « Les Catacombes. Temple du trou du cul ». La première fois que j’entendis parler des Catacombes, ce nom éveilla en moi les images de ces souterrains peuplés de tombes de la Rome antique, où les premiers chrétiens se réfugiaient pour échapper à la persécution de l’État et pratiquer leur religion hors la loi aussi secrètement qu’il leur était possible.

2

Le club privé de l’ancien quartier hispanique de Mission District est lié à la vie et à la mort d’un homme, Steve McEachern. On connaît peu de choses sur ce héros de la révolution des mœurs. Débarqué adolescent à SF au début des années 1960, il a une trentaine d’années au cœur de la décennie suivante. À six cents kilomètres de là naît Drummer. Harcelé par l’administration et la police de Los Angeles, le magazine cuir s’installe dans la ville la plus libérale de la côte Ouest. Jack Fritscher, son rédacteur en chef, est de la génération de Steve. Les deux hommes partagent les mêmes goûts, les mêmes partenaires. Jack travaille bientôt avec Steve auquel il confie le décryptage des bandes d’interview de sa revue. Amateur de plaisirs insolites, Steve fréquente les lieux de la contre-culture en pleine effervescence après les événements de Christopher Street. Il vit depuis peu avec Michael, et décide d’aménager pour son nouvel amant le sous-sol de la belle bâtisse où il habite, au sud de la 21e Rue, entre Valencia et Guerrero. Aménagement d’abord réduit à un modeste Donjon, auquel s’ajoutent rapidement deux salles, et c’est ainsi que le 7 mai 1975 les Catacombes ouvrent au public. Rumeur aidant, le club dédié à la pratique favorite de Steve attire un public d’amateurs qui affluent des quatre coins de la Bay Area, des États-Unis et bientôt du monde entier. En moins d’un an, le nid d’amour privé est devenu La Mecque du fist fucking. Une paire de lions surplombait les marches du basement, rapporte Jack Fritscher. La calme virilité de ces gardiens de ciment reste le meilleur symbole de ces Catacombes du sexe.

3

Pour être invité aux soirées, il fallait être sur la liste de Steve. Pour être sur la liste de Steve, il fallait être recommandé par une de ses connaissances, et souvent il fallait également passer un entretien avec lui. Tout était parfaitement résumé par l’affichette placardée sur la porte : Si tu n’as pas appelé avant, inutile de sonner maintenant. On arrivait entre 21 et 23 heures. Un homme nu et souriant vous ouvrait la porte et vous introduisait dans une petite antichambre qui protégeait la pièce principale du froid et des regards indiscrets. On accédait ensuite à la pièce principale et on montait au poste de commande de Steve, au bout du bar. Là, on se faisait enregistrer, et l’on offrait le prix de l’entrée et ses hommages au maître de maison. On saluait ses amis, on prenait des drogues, on terminait sa manucure, avant de passer progressivement du monde quotidien à l’« aire de jeux » : la Suite nuptiale et le Donjon, deux pièces à l’arrière du bar, où il n’était permis ni de fumer, ni de manger, ni de boire. L’arrière n’était pas dédié à la sociabilité. L’arrière était dédié au sexe.

4

La « Suite nuptiale » devait son nom à une union particulièrement mémorable – que commémorait une plaque en cuivre – qui y avait été consommée sur l’immense lit doté d’un matelas à eau et surmonté de quatre montants dominant la pièce. Tout près du lit à eau, il y avait l’un des équipements que Steve aimait le plus. Il s’agissait de la partie supérieure d’un lit d’hôpital recouverte d’un matelas en mousse et suspendue au plafond par des chaînes et de gros ressorts. Il y a des étrivières en cuir où le passif pouvait poser ses jambes, et l’ensemble pouvait aussi monter et descendre, et se balancer d’avant en arrière. Steve aimait s’y asseoir, la main enfouie dans le cul de son favori du moment, hurlant et hululant tout en se balançant de haut en bas et de bas en haut.

5

L’autre pièce était le Donjon, avec ses grosses poutres, ses poteaux en bois, ses miroirs sur les murs et le plafond, ses lampes à gaz victoriennes qui ajoutaient une touche de mystère XIXe siècle à l’atmosphère ambiante. L’espace était maintenu aussi propre, sûr et chaud que possible. Les équipements étaient bien conçus et solides. Les surfaces étaient lisses. Rien n’était laissé au sol qui pût entraver votre passage. On n’avait pas à veiller à ne pas se cogner les pieds dans du matériel entreposé, à faire attention à des échardes sorties du bois, ou à se demander si tel ou tel équipement supporterait le poids d’un corps. Les slings, le lit avec matelas à eau, le lit d’hôpital et le dispositif de suspension donnaient le sentiment qu’on flottait, qu’on était en apesanteur. Le Crisco lubrifiait le trou du cul. Il lubrifiait le corps entier. Il lubrifiait les murs. Il lubrifiait le chemin qui menait vers des contacts lisses et faciles. Selon Gayle Rubin, seul cet ensemble exceptionnel de conditions a permis une exploration des capacités sensuelles du corps rarement possible dans les sociétés occidentales contemporaines. Une image résume son propos : celle d’un homme debout devant un sling, berçant doucement un autre homme dont il tient la vie au bout de sa main.

6

Le livre de comptes de Steve révèle qu’en une soirée on grillait aux Catacombes pas moins de trois cents serviettes, huit mètres cubes d’eau, et à raison d’une demi-livre par trou de balle, une vingtaine de kilos de Crisco. Au premier anniversaire du club, se pressèrent dans les trois salles de la 21e Rue deux cent cinquante paires de fesses…

7

Le rêve de Steve McEachern s’acheva brutalement le 28 août 1981. Steve et Fred s’étaient joyeusement amusés sur le lit à eau de la « Suite nuptiale » quand, soudain, Steve fut victime d’un arrêt cardiaque et mourut dans les bras de Fred. Inconsolable, Fred plongea dans la sidération et le deuil. Concrètement, les Catacombes avaient vécu.

CYNTHIA SLATER

1

La même année 1975, décidément riche en événements, Cynthia Slater fonde, sur le modèle de la Till Eulenspiegel Society de New York, la Société de Janus, point de rencontre entre sadomasochistes hétéro-, bi- et homosexuels de la Bay Area. Dans une formule qui fait mouche, Jack Fritscher parle de la Société de Janus comme de la Julliard School du SM !

2

Cynthia a été la maîtresse de Steve, qui l’invita aux Catacombes au grand scandale des habitués du club, mais, sur ce point comme sur bien d’autres, Steve répondit qu’ils finiraient « par s’y faire ». La bisexuelle Cynthia fit venir ses maîtresses, et celles-ci à leur tour y amenèrent des maîtresses et des amies. Conformément à la prédiction de Steve, la plupart des hommes finirent par s’y faire, et nombre d’entre eux en vinrent même à apprécier la présence de quelques femmes comme un élément piquant supplémentaire dans une configuration déjà passablement extravagante.

3

Le vendredi, les Catacombes étaient fermées. L’activiste lesbienne Pat Califia proposa qu’on organise ces soirs-là des parties réservées aux femmes. Steve donna son accord et le 1er juin 1979 se déroula le premier d’une longue série d’événements. Le plus souvent, Steve assistait aux soirées féminines, de même que son amant, Fred Heramb, dont il avait fait son officiel après Cynthia. Les soirées du vendredi rassemblaient ainsi trente femmes et deux hommes. Le 21 mars 1980, Cynthia poussa l’aventure plus loin, louant deux étages d’un club de rencontre de San Francisco pour un événement qui devait marquer le début d’une tradition libertine locale en réunissant dans un même lieu lesbiennes, bi- et hétéros kinky.

4

Qu’on ne s’y trompe pas, Cynthia et Steve sont loin d’incarner la mouvance dominante des sexualités cuir et SM des seventies, ils n’ont pas moins contribué à la promotion de plaisirs débridés et courtois, inédits et décloisonnés. Ils ne sont pas morts. Ils s’appellent aujourd’hui Juan Carlos, François et sa sœur Nelly. François vendait des robes. Juan Carlos était prothésiste. Nelly rêvait de tenir un bordel, elle se contentait d’une brasserie. En 2007, ils réhabilitent un corps de ferme à l’abandon, et l’aménagent avec piscine et table d’hôtes. L’utopie californienne à deux heures et demie de Paris, dans un village du Cher. À la Fistinière, la playroom, décorée de fresques d’un grafist, s’appelle la Chapelle Fistine. La charpente a été utilisée pour la croix de Saint-André, indispensable aux plaisirs SM. L’ancienne porcherie est un dortoir. Un jardin sans vis-à-vis où se déroulent les ébats de plein air l’été porte le joli nom de « Parc d’Attrape-fion ». Le discours des hôtes : partager leurs goûts en proposant les meilleures conditions de confort. De Nelly, une blonde quadragénaire, Juan Carlos dit : « C’est un pédé dans un corps de femme. » Une reconnaissance infinie s’échappe de sa voix à l’évocation de sa première fois parmi les hommes. « Quand je fiste un garçon, je veux qu’il se souvienne de ma main. » Dans le reportage de Sébastien Bardos et Jérémie About sur Fluctuat.net, La Fistinière, caméra au poing, Nelly est dans sa cuisine. Elle pétrit une pâte et ses mains délivrent le même message que ses lèvres sensuelles. Se souvenir de sa main, c’est donner forme à l’appareil au fond du récipient : métamorphoser une somme d’ingrédients par un mélange subtilement dosé d’énergie et d’intelligence.

5

En 1999, dix ans après la mort de Cynthia Slater à l’âge de quarante-quatre ans, Pat Califia la dépeignait comme une grande alcoolique et une droguée, suggérant que c’est faute d’avoir trouvé son bonheur dans le milieu SM hétéro qu’elle s’était rabattue sur les milieux gays où son comportement scandaleux, ses mains minuscules et son exhibitionnisme sans honte étaient légendaires. Il faut dire que sur cette côte Ouest américaine, lieu de toutes les utopies, la bisexualité est mal vécue. Pour des militants à peine sortis du placard, elle traduisait moins une ouverture d’esprit qu’une hésitation, une absence de radicalité, une difficulté à mettre le mot juste sur son désir, ou carrément une honte à l’époque de la gay pride. Moins sévère, Jack Fritscher se souvient d’une trentenaire terrestre. Cynthia fut la maîtresse de son propre frère hétéro, ils s’envoyaient en l’air ensemble. Oh putain ! elle, lui et moi, c’était teeeeellement seventies ! Tellement Cabaret, le film de Bob Fosse avec Lisa Minelli, qui chante l’amour libéré : « À deux, c’est mieux que tout seul, mais rien ne vaut à trois. »

CANARD-LAPIN

1

Johan. Journal intime d’un été 75 ne dissimule rien des poppers, des cockrings, des pratiques SM et du fist. Face caméra, un grand gaillard aux allures de poupon parle du plaisir d’infliger des sévices au fil de fer barbelé à des vieux de quarante ou cinquante ans. Dans une autre scène, deux amants s’embrassent à pleine bouche. Plan d’une boîte de Crisco. Le moustachu des deux, à quatre pattes, tête au pied d’une cuvette de WC, ou carrément dedans, sphincters ourlés sous la pression, écume du lubrifiant autour du poignet de l’autre. Le noir-et-blanc du film de Philippe Vallois ne manque pas d’atmosphères solaires, de clairs-obscurs, mais le fist baigne dans la lumière étale et grise d’un rêve accentué par un insert de visages, un homme et une femme dans un style orientaliste. Présenté dans la section Perspectives du cinéma français, à Cannes, en 1976, le film est classé X à sa sortie. Toute la profession, Jean-Louis Bory en tête, prendra la défense d’un jeune réalisateur qui avait le culot de montrer des homosexuels sans la mythologie de l’homosexualité. Pour éviter le circuit porno, le réalisateur devra sacrifier une paire de phallus et le fist. Les négatifs seront détruits. En 2006, la sortie vidéo de Johan programmée, une bobine oubliée sur le coin d’une cabine de projection trente ans plus tôt est retrouvée dans les Archives françaises du film. À l’intérieur, les chutes de Johan.

2

Il existe un Johan sans fist, distribué en 1976 dans quelques salles d’art et d’essai, un Johan en vidéo avec fist en 2006. Le fist de Johan n’était pas au scénario et n’aurait sans doute jamais existé sans la suggestion d’un acteur qui rentrait des États-Unis. Ainsi s’explique la tonalité de la séquence : celle d’une confidence glissée à l’oreille. Tu sais, ça se pratique aux States, une façon d’aimer, une main dans le cul, un truc incroyable, peut-être un fist dans Johan. Johan parle des homos, et aujourd’hui c’est là-bas que ça se passe, on n’a jamais vu ça, même aux States. On se demande à quoi ressemble le truc, comment filmer. L’éclairagiste fait des essais. Lumière plus crue. Pas trop. Ce sera gris. L’exotisme des amants suggère que ça n’a rien d’exclusivement homo, la pilule trop grosse ne passe pas pour autant, la scène sautera à la censure.

3

L’œil du spectateur flotte autour de l’émail immaculé d’une cuvette de WC, se suspend à un grand chant d’amour romantique. Un coup de ciseaux, tout disparaît. Nouveau collage, les lignes resurgissent dans la pâleur fantomatique d’une résurrection. Cette apparition-disparition a son schème, le canard-lapin du psychologue Joseph Jastrow. Le dessin illustre un chapitre des Recherches philosophiques de Ludwig Wittgenstein qui commente ce type d’expérience perceptive. Selon l’endroit où l’œil se pose, la figure naïve révèle vraiment chaque fois quelque chose de différent : tête de lapin avec ses oreilles ou bec de canard. L’hypothèse s’applique parfaitement ici. Selon la manière de voir, la figure d’un événement s’évanouit aussi brutalement qu’elle s’était imposée, pour laisser place, sans moins d’évidence et de brutalité, à quelque chose de différent.

4

Fondée à New York en 1971, la Till Eulenspiegel Society, qui a inspiré la Société de Janus à Cynthia Slater, avait le projet de mettre en rapport masochistes et Maîtres et Maîtresses disponibles sur le marché. Sa fondatrice, Pat Bond, avait découvert le personnage de Till l’Espiègle dans un livre de Theodor Reik. La sagesse de ce héros du folklore allemand, naïf et malin tout à la fois, illustre le paradoxe masochiste, selon le psychanalyste autrichien : Till était par exemple déprimé lorsque au cours de ses vagabondages il descendait aisément une route en pente, mais joyeux lorsqu’il avait à grimper sur le flanc d’une colline. Son explication était qu’en descendant il ne pouvait s’empêcher de songer à l’effort qui suivrait lorsqu’il aurait à attaquer la prochaine colline, tandis que lorsqu’il montait son imagination lui dépeignait le plaisir que lui procurerait la prochaine descente. La descente laisse place à une vision susceptible d’assombrir Till, et la montée substitue à l’effort une vision plaisante. Là encore, même expérience de figures successives, différentes, congruentes que le canard-lapin de Jastrow et Wittgenstein. L’anticipation détruit le plaisir lorsqu’un événement désagréable est en vue, et rend au contraire agréable l’effort lorsque son résultat sera en situation plaisante.

5

Ce qui est vrai de Johan et de Till l’Espiègle l’est des Catacombes. Dans un entretien avec Rostom Mesli, Gayle Rubin nous apprend qu’à la suite de son étude de nouvelles informations ont renouvelé son hypothèse : l’entreprise de Steve McEachern est loin d’avoir été la première du genre. Une figure nouvelle s’autonomise, effaçant celle qui occupait notre regard : là où se détachait la belle bâtisse de la 21e Rue, je vois maintenant une modeste maison plus au nord de Mission District. Un groupe d’hommes en Fred Perry et une femme disparaissent au bout d’une petite rue, ils se dirigent vers un sous-sol sombre. Un souffle humide les enveloppe à l’instant où, quittant la lumière, ils pénètrent l’obscurité. À l’intérieur, les murs ont gardé la trace de vieilles peintures. Sur un fond orangé déteint, des fragments de lettres, barres de F, jambes de A. Le plus âgé, muscles proéminents, crâne ras, bras tatoué, s’approche d’un pan moins endommagé, et surligne de l’index les traces effacées : Fist Fuckers of America. Le timbre de sa voix contre le mur lépreux réveille un souffle rauque d’effort et de plaisir : hors du monde, hors du temps, un boucan d’affamés du sexe réunis en association le samedi soir. J’ouvre les yeux : la scène de la mémoire est un théâtre d’oubli. Les années qui suivirent les événements de Christopher Street et la sortie du placard des gays américains ont rendu visibles une multitude d’initiatives comme celle des Catacombes, mais la violence du présent a refoulé nombre de figures antérieures. Ainsi l’histoire canard-lapin efface-t-elle ses propres traces. Peut-être pour longtemps. Parfois pour toujours.

6

Plus qu’une anecdote, Johan est un modèle pour l’enquête qui commence. Il ne s’agira pas de révéler ce qui aurait été caché, pas davantage de substituer une vérité à une vérité. Il suffira de laisser battre le cœur vivant de l’histoire, jamais aussi univoque qu’on veut bien le croire. L’œil auquel on laisse assez de liberté peut s’exclamer devant l’événement, comme Wittgenstein devant le canard-lapin, maintenant, c’est cela que je vois. Car ce qui est vrai d’une époque l’est de toutes, chaque fragment du passé étant susceptible de révéler des lignes occultées par les formes mieux connues qui occupaient le devant de la scène. Ainsi, au fil du voyage, le fist fucking changera de corps, à la manière d’Orlando, le héros éponyme de Virginia Woolf, traversant les temps, tantôt homme, tantôt femme.

CANARD-LAPIN

1

Johan. Journal intime d’un été 75 ne dissimule rien des poppers, des cockrings, des pratiques SM et du fist. Face caméra, un grand gaillard aux allures de poupon parle du plaisir d’infliger des sévices au fil de fer barbelé à des vieux de quarante ou cinquante ans. Dans une autre scène, deux amants s’embrassent à pleine bouche. Plan d’une boîte de Crisco. Le moustachu des deux, à quatre pattes, tête au pied d’une cuvette de WC, ou carrément dedans, sphincters ourlés sous la pression, écume du lubrifiant autour du poignet de l’autre. Le noir-et-blanc du film de Philippe Vallois ne manque pas d’atmosphères solaires, de clairs-obscurs, mais le fist baigne dans la lumière étale et grise d’un rêve accentué par un insert de visages, un homme et une femme dans un style orientaliste. Présenté dans la section Perspectives du cinéma français, à Cannes, en 1976, le film est classé X à sa sortie. Toute la profession, Jean-Louis Bory en tête, prendra la défense d’un jeune réalisateur qui avait le culot de montrer des homosexuels sans la mythologie de l’homosexualité. Pour éviter le circuit porno, le réalisateur devra sacrifier une paire de phallus et le fist. Les négatifs seront détruits. En 2006, la sortie vidéo de Johan programmée, une bobine oubliée sur le coin d’une cabine de projection trente ans plus tôt est retrouvée dans les Archives françaises du film. À l’intérieur, les chutes de Johan.

2

Il existe un Johan sans fist, distribué en 1976 dans quelques salles d’art et d’essai, un Johan en vidéo avec fist en 2006. Le fist de Johan n’était pas au scénario et n’aurait sans doute jamais existé sans la suggestion d’un acteur qui rentrait des États-Unis. Ainsi s’explique la tonalité de la séquence : celle d’une confidence glissée à l’oreille. Tu sais, ça se pratique aux States, une façon d’aimer, une main dans le cul, un truc incroyable, peut-être un fist dans Johan. Johan parle des homos, et aujourd’hui c’est là-bas que ça se passe, on n’a jamais vu ça, même aux States. On se demande à quoi ressemble le truc, comment filmer. L’éclairagiste fait des essais. Lumière plus crue. Pas trop. Ce sera gris. L’exotisme des amants suggère que ça n’a rien d’exclusivement homo, la pilule trop grosse ne passe pas pour autant, la scène sautera à la censure.

3

L’œil du spectateur flotte autour de l’émail immaculé d’une cuvette de WC, se suspend à un grand chant d’amour romantique. Un coup de ciseaux, tout disparaît. Nouveau collage, les lignes resurgissent dans la pâleur fantomatique d’une résurrection. Cette apparition-disparition a son schème, le canard-lapin du psychologue Joseph Jastrow. Le dessin illustre un chapitre des Recherches philosophiques de Ludwig Wittgenstein qui commente ce type d’expérience perceptive. Selon l’endroit où l’œil se pose, la figure naïve révèle vraiment chaque fois quelque chose de différent : tête de lapin avec ses oreilles ou bec de canard. L’hypothèse s’applique parfaitement ici. Selon la manière de voir, la figure d’un événement s’évanouit aussi brutalement qu’elle s’était imposée, pour laisser place, sans moins d’évidence et de brutalité, à quelque chose de différent.

4

Fondée à New York en 1971, la Till Eulenspiegel Society, qui a inspiré la Société de Janus à Cynthia Slater, avait le projet de mettre en rapport masochistes et Maîtres et Maîtresses disponibles sur le marché. Sa fondatrice, Pat Bond, avait découvert le personnage de Till l’Espiègle dans un livre de Theodor Reik. La sagesse de ce héros du folklore allemand, naïf et malin tout à la fois, illustre le paradoxe masochiste, selon le psychanalyste autrichien : Till était par exemple déprimé lorsque au cours de ses vagabondages il descendait aisément une route en pente, mais joyeux lorsqu’il avait à grimper sur le flanc d’une colline. Son explication était qu’en descendant il ne pouvait s’empêcher de songer à l’effort qui suivrait lorsqu’il aurait à attaquer la prochaine colline, tandis que lorsqu’il montait son imagination lui dépeignait le plaisir que lui procurerait la prochaine descente. La descente laisse place à une vision susceptible d’assombrir Till, et la montée substitue à l’effort une vision plaisante. Là encore, même expérience de figures successives, différentes, congruentes que le canard-lapin de Jastrow et Wittgenstein. L’anticipation détruit le plaisir lorsqu’un événement désagréable est en vue, et rend au contraire agréable l’effort lorsque son résultat sera en situation plaisante.

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Ce qui est vrai de Johan et de Till l’Espiègle l’est des Catacombes. Dans un entretien avec Rostom Mesli, Gayle Rubin nous apprend qu’à la suite de son étude de nouvelles informations ont renouvelé son hypothèse : l’entreprise de Steve McEachern est loin d’avoir été la première du genre. Une figure nouvelle s’autonomise, effaçant celle qui occupait notre regard : là où se détachait la belle bâtisse de la 21e Rue, je vois maintenant une modeste maison plus au nord de Mission District. Un groupe d’hommes en Fred Perry et une femme disparaissent au bout d’une petite rue, ils se dirigent vers un sous-sol sombre. Un souffle humide les enveloppe à l’instant où, quittant la lumière, ils pénètrent l’obscurité. À l’intérieur, les murs ont gardé la trace de vieilles peintures. Sur un fond orangé déteint, des fragments de lettres, barres de F, jambes de A. Le plus âgé, muscles proéminents, crâne ras, bras tatoué, s’approche d’un pan moins endommagé, et surligne de l’index les traces effacées : Fist Fuckers of America. Le timbre de sa voix contre le mur lépreux réveille un souffle rauque d’effort et de plaisir : hors du monde, hors du temps, un boucan d’affamés du sexe réunis en association le samedi soir. J’ouvre les yeux : la scène de la mémoire est un théâtre d’oubli. Les années qui suivirent les événements de Christopher Street et la sortie du placard des gays américains ont rendu visibles une multitude d’initiatives comme celle des Catacombes, mais la violence du présent a refoulé nombre de figures antérieures. Ainsi l’histoire canard-lapin efface-t-elle ses propres traces. Peut-être pour longtemps. Parfois pour toujours.

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Plus qu’une anecdote, Johan est un modèle pour l’enquête qui commence. Il ne s’agira pas de révéler ce qui aurait été caché, pas davantage de substituer une vérité à une vérité. Il suffira de laisser battre le cœur vivant de l’histoire, jamais aussi univoque qu’on veut bien le croire. L’œil auquel on laisse assez de liberté peut s’exclamer devant l’événement, comme Wittgenstein devant le canard-lapin, maintenant, c’est cela que je vois. Car ce qui est vrai d’une époque l’est de toutes, chaque fragment du passé étant susceptible de révéler des lignes occultées par les formes mieux connues qui occupaient le devant de la scène. Ainsi, au fil du voyage, le fist fucking changera de corps, à la manière d’Orlando, le héros éponyme de Virginia Woolf, traversant les temps, tantôt homme, tantôt femme.

JEAN-LUC

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À San Francisco, Steve McEachern vient de mourir. J’ai vingt-trois ans. Tous les mois, j’achète un magazine d’un genre nouveau, un magazine en kiosque qui donne la parole aux homos, une révolution. Au fil des annonces sur papier saumon, chacun présente en quatre-cinq lignes une manière de prendre son pied, sans gêne, sans honte. Avec humour, envie. Très vite apparaissent les « Reflets », des retours sur annonce où la rédaction donne voix et visage à l’un de ces désirs en particulier. Ces singularités, ces fantaisies du corps et de l’imagination, ces explorations raffinées ou délirantes, ces inventions de soi, les unes à côté des autres, c’est Gaipied. Au lieu de prêter une oreille compassionnelle à ces êtres bizarres, on les laisse parler. On les pousse à parler, pas comme à la télé sur les homosexuels ou, pire, de l’homosexualité, mais d’eux, tout simplement. « Et toi, comment tu prends ton pied ? » est la grande question de l’époque. Pas la peine de partager ces bizarreries pour qu’elles existent et s’expriment. C’est Michel Foucault – encore lui – qui a trouvé le nom du journal, il signe un article dans le numéro un, et régulièrement des entretiens jusqu’à sa disparition en 1984.

2

La publication de Gaipied s’est arrêtée en 1992. Je feuillette les 541 numéros comme un album de famille. Je n’avais pas gardé souvenir de la maquette finale. La dernière année, faute de moyens, elle était revenue au pliage d’origine, en quatre, que je revois très bien. Jean-Luc est apparu et le temps s’est arrêté. Un Parisien, un hétéro frayant avec les pédés pour les nécessités d’un plaisir impossible à partager avec les femmes, un cadre d’entreprise, quand, jeune professeur de province, j’avais du mal à me séparer de l’enfance, enseignant à quelques encablures du collège où j’avais fait mes classes, instruisant des potaches qui ignoraient que j’avais été le commensal de leurs aînés au café du lycée, qui n’avait pas changé. Un original, un pervers, aux antipodes de ce que j’étais, je découvre avec le recul que nous avons le même âge. Jean-Luc, que je ne connais pas et ne rencontrerai sans doute jamais, est la matrice de cette enquête. Voici dans le texte son fantasme tel que je le découvris un jour d’octobre 1981. Il ne m’a jamais quitté.

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Jean-Luc accuse bien ses vingt-trois ans. C’est un partisan acharné du fist fucking (littéralement : baiser avec le poing). Physique athlétique à la Kirk Douglas alias Spartacus, il est attaché de direction dans une banque nationalisée. Sa cravate fait un licol raffiné autour de son cou de taureau. Après moult rendez-vous manqués et pas mal de rasades d’alcool, Jean-Luc a parlé.

 

Quand as-tu commencé tes expériences de fist fucking ?

Vers les seize ans. J’ai toujours été sensible de l’anus. À quatorze ans, quand j’ai commencé à faire du vélo, je me suis aperçu que le frottement de la selle me procurait des érections dingues. J’ai un copain camionneur qui m’a avoué ressentir les mêmes sensations avec les trépidations de son bahut. Certains vont même jusqu’à conduire leur camion avec un godemichet dans l’anus. Pendant les courses de vélo, je fantasmais terriblement, mais j’étais malheureux. J’avais le regard accroché par les objets de forme oblongue. Je pensais aussitôt au plaisir qu’ils pourraient me procurer. J’ai débuté avec les flacons de bain moussant, style O’Bao. D’ailleurs, je soupçonne les fabricants de n’être pas tout à fait innocents dans le design de leur flaconnage.

 

Tu as commencé par la sodomie ?

Non, pas du tout ! Au début, j’avais horreur des pédés. Mon père, militaire de carrière, m’a élevé dans la répulsion des homos. Je n’avais pas envie de me faire des types. À dix-sept ans, j’ai même pensé me suicider. J’avais une amie depuis un an et un jour de grand courage, j’ai osé lui demander de m’introduire une courgette dans l’anus. Elle m’a traité de désaxé, a rompu et en a parlé à toute la famille. J’ai eu tellement honte que j’ai quitté ma ville natale de Clermont-Ferrand. J’ai voulu faire une psychanalyse, mais dès la première séance le type m’a dit que je n’étais pas normal. J’ai laissé tomber. Je n’étais pas venu pour m’entendre dire ça.

 

Au début, tu n’aimais pas les pédés. Mais après ?

Ben, j’ai dû faire appel à eux. Je suis hétéro et je sais que ces pratiques ne sont pas réservées uniquement aux homos, mais je n’ose plus m’adresser aux femmes après la déception subie. Et puis les homos sont rapidement disponibles, moins compliqués, et j’ai appris à les aimer.

 

Peut-être parce que tu les utilises ?

Oui, si on veut, parce que dans mes relations je ne les embrasse pas et ne touche jamais leur sexe. D’ailleurs, certains refusent d’aller plus loin. Ils se disent écœurés par mes goûts. Même chez les pédés, le racisme existe. On est toujours le barbare de quelqu’un.

 

En échange de tes exigences, tu ne veux pas faire de concessions ?

J’ai essayé, tu sais ! Mais, quand j’en viens au stade de l’introduction, le type se tire en prétextant n’importe quoi !

 

Je suppose que tu finis par payer ?

Des fois, mais pas toujours. Il existe des endroits dans Paris où se réunissent des sadomasos. Il suffit de s’habiller de cuir et de s’y pointer. Mais là, si tu veux, j’ai un problème. Je trouve forcément un sado pour m’introduire son poing, mais parfois ils sont violents. J’en trouve beaucoup parmi les motards. À l’époque, quand ils se réunissaient à la Bastille, c’était plus chouette pour moi. Une fois, un type qui me paraissait doux comme un enfant forçait pour enfoncer son bras jusqu’au coude. J’ai hurlé, crié au secours. Heureusement, je suis copain avec mon voisin, un étudiant en médecine, qui est au courant de mes pratiques, et il a tapé à la porte. S’il avait pas été là, l’autre con me tuait. Maintenant, je préviens toujours en disant que j’ai un ami à côté et que le mur n’est qu’une cloison. Si c’était une femme qui officiait, je n’aurais pas ces problèmes de violence.

 

Cette extrême sensibilité des muqueuses anales, tu sais d’où elle vient ?

Ne sois pas écœuré car je vais détailler. Voilà, j’étais sujet, il y a une dizaine d’années, aux oxyures. Ce sont de petits vers blancs parasitaires qui nichent dans les intestins, dont tu ne peux jamais te débarrasser complètement. Comme j’ai des hémorroïdes internes, ils descendent dans le rectum et m’occasionnent des démangeaisons. J’ai commencé par introduire des objets pour m’en débarrasser. Puis, après, j’ai ingurgité des remèdes de cheval à base de thym ou d’ail, ainsi qu’un médicament appelé « Povanyl ». Je pense que ces parasites, à force de gesticuler sur les muqueuses anales, ont fini par exciter le rectum et les muscles releveurs de l’anus. Ça plus le vélo, tu devines un peu.

 

Comment se passe exactement la pratique du fist fucking ?

Je respire du « poppers ». Le type me rentre progressivement les doigts, puis la main qu’il referme une fois passés les sphincters. Ensuite, c’est facile, je pousse en arrière jusqu’à ce que je sente le contact sur le coude appelé sigmoïde. Là, il ne faut pas aller plus loin car c’est le début des intestins.

 

Très anatomique, ton explication. Tu as étudié ça de près ?

Forcément puisque j’ai eu des opérations. J’ai attrapé des œdèmes et des fissures anales. Pour les fissures, ça se soigne d’un coup de bistouri électrique. Mais les œdèmes, c’est plus coton. J’ai des hémorroïdes internes qui se sclérosent en formant des œdèmes saignants. Quand j’ai du sang dans mes selles, j’arrête un bon mois, mais je suis tellement excité à la fin de cette période d’abstinence que je me fais faire des double fist fucking.

 

Tu veux dire deux bras dans l’anus ?

Exactement.

 

C’est pas possible, comment l’anus peut-il se dilater de la sorte ?

Et le vagin des femmes qui accouchent, il se dilate pas ? On ne soupçonne pas l’élasticité de certains organes. Tiens, par exemple, ceux qui se retrouvent avec un objet coincé dans le rectum. Pour les opérations, on n’ouvre pas l’aine : on dilate l’anus sous anesthésie, sans provoquer de séquelles.

 

Mais toi, tu as des séquelles ?

Oui, qui viennent de la fréquence de mes rapports.

 

À part les bras, t’introduis-tu d’autres objets ?

Des chaînes, par exemple. J’ai un jeu de chaînes chromées dont l’une mesure deux mètres cinquante et pèse trois kilos. Après mon boulot, je me l’introduis et je pars draguer. Je dois trouver avant minuit, car au bout d’un certain temps ça pèse !

 

Et l’hygiène ?

Mais je suis propre. J’ai le cul aussi propre que la figure. Avant le fist ou avant d’introduire quoi que ce soit, je me fais des lavements d’eau salée. Je m’occupe plus souvent de me laver le cul que les mains.

 

Revenons à ta chaîne. Quand tu as trouvé quelqu’un, il doit te la retirer, je suppose ?

Oui, c’est super ! Je m’installe sur le dos, les jambes écartées, et mon partenaire n’a plus qu’à tirer tout doucement sur le premier chaînon qui est à l’extérieur. Je ressens du plaisir à chaque passage d’un maillon entre les sphincters.

 

Quand, passé minuit, tu n’as pas trouvé de tireur de chaîne, que fais-tu ?

Je rentre chez moi et je la retire moi-même. Évidemment, le plaisir n’est pas le même.

 

Tu as d’autres fantasmes ?

Mon rêve, c’est de terminer un jour sur un head fucking.

 

Tu veux dire une tête dans l’anus ?

Exactement. C’est une mode qui vient des USA. J’ai un copain qui l’a vu pratiquer à San Francisco.

 

La tête ne peut pas se loger entièrement dans le rectum ?

Non, seulement jusqu’au nez afin de ne pas asphyxier l’opérant. Et puis il faut faire ça avec un chauve, ça glisse mieux ! On peut mettre aussi un bonnet de bain en caoutchouc ou une cagoule de plastique bien enduite de KY.

 

Mais tu t’esquintes la santé avec de pareilles épreuves ?

Je sais que je finirai par avoir un anus artificiel, mais je ne peux pas résister à ces pulsions.

 

Que deviendra ton plaisir avec un anus artificiel ? Une poche sur le côté, l’anus cousu ?

Je m’en fous, je profite au maximum. D’ailleurs, les interventions chirurgicales se sont toujours bien passées, et puis j’ai appris qu’on faisait de beaux anus artificiels intérieurs made in USA.

4

J’ai forgé un Jean-Luc à ma fantaisie. Le regard à l’affût dans quelque bar de Bastille, une bombe cachée au creux des entrailles, une bière dans la main, attendant l’expert qui extrairait la puissance qui minait son rectum, l’égrènerait en sensations inoffensives. Les sphincters prêts à exploser sous la charge, le soulagement à chaque anneau libéré, le souffle vidant les poumons, remplissant d’ivresse la tête, la diminution de la pression et du poids, le courant le long des vertèbres, le prolapsus évité, l’éjection de l’intrus qui occupait depuis trop longtemps un espace de transit. Le temps retrouvé avec le bonheur du retard, chaque seconde déclenchant un orgasme, une bulle de paradis gonflée au fil des heures, un frisson compté au plus juste par des doigts scrupuleux. Je n’imaginais rien rencontrer de pareil, mais le fist qui y était associé paraissait plus simple et presque ordinaire en comparaison. Encore n’avais-je aucune idée de la façon dont il se présenterait. Plusieurs années devaient s’écouler avant qu’une occasion ne me soit offerte et, par un signe du destin, la voix au téléphone avait un accent américain. Je devais bien ça, franchir un océan, me déplacer par-delà toute frontière réelle ou imaginaire. Un mot a suffi à rallumer une curiosité jamais éteinte et toujours pas satisfaite. Je n’ai pas hésité. Mon corps vierge a arpenté les rues du centre-ville, j’ai grimpé les escaliers d’un immeuble des années 1930, incapable d’échapper à l’appel qui me guidait. Sur le palier de l’étage, une porte entrouverte.

5

L’Américain attendait. Sa voix éraillée, criblée de fatigue, tordait les mots encore plus qu’au téléphone. Sans un regard pour celui qui venait d’entrer, enfilant poppers sur poppers, il répétait avec son terrible accent : « Vas-y ! Vas-y ! » La pièce était éclairée d’une lumière blafarde, rien ne devait être soustrait, et, des années plus tard, son image est toujours vivante : un homme à quatre pattes sur une serviette humide, cul fendu, sphincter ouvert. Et moi, manche retroussée, plongeant. Ce corps ne ressemblait pas à ceux que j’avais étreints. Sans protection, sans clôture, son intérieur vibrait de courants chauds, une vraie fournaise, une gueule en fusion dégoulinante de sucs qui brûlaient les doigts. Les muqueuses collaient ma main, enroulaient leur feuilleté à mes phalanges sans me laisser le temps de démêler la jungle de leur baiser dévorant. Plus je m’enfonçais, plus le corps cédait à la pression : profond, humide, et de moins en moins consistant. Entre deux prises de pops, des filets d’urine s’échappaient du sexe mou, réchauffant une odeur de pisse, comme si on avait tordu la serviette sous mon nez. Vas-y ! Vas-y ! Il n’était pas avec moi, il était avec sa petite bouteille, il sortait de sa lampe d’Aladin où il retournerait dormir, épuisé. Alors j’ai poursuivi le travail. L’automate qui avait arpenté la ville remplissait son office, barattant une soupe de chairs qui avaient été passées au mixer toute la nuit avant lui.

PREMIERS PAS

1

Les livres naissent du hasard ou de la nécessité, parfois des deux. Courant 2009, la commande d’une anthologie m’a remis sur la piste de Jean-Luc. J’ai cherché son entretien, une pièce de choix pour le volume dont je rêvais. Gaipied disparu, il me fallait retrouver le propriétaire du fonds qui m’a ouvert ses archives. Sitôt en possession du précieux témoignage, il est sorti de mon projet. L’éblouissement intact après toutes ces années exigeait davantage. Je l’ai mis de côté sans savoir ce que j’en ferai, mais bien résolu à lui donner sa pleine mesure, à moins que je ne finisse par garder jalousement ce bijou d’aveu pour ma collection particulière.

2

Dilatation des sphincters, proximité des matières stercorales, risque de perforation, de péritonite, le fist fucking fait horreur quand il ne fait pas peur. Son geste évoque l’extraction de fécalome, ce soin infirmier des grabataires qui consiste à retirer manuellement le contenu du bol fécal. La banale sodomie n’a pas moins suscité de condamnations par le passé, et il y a encore des gens pour évoquer le coït anal et son cortège de scories avec dégoût. Le fist fucking n’est pourtant ni scabreux ni insignifiant. Les sexualités sans phallus sont à l’ordre du jour, et le plaisir du poing accorde à chacun la place qu’il souhaite. Il se pratique entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes, aucun rôle anatomique ou culturel n’est assigné à ses partenaires. Dans le langage moderne, on dirait que c’est une pratique transgenre. À cela s’ajoute l’énigme de son origine, une de ces énigmes propres à exciter l’imagination : la pratique serait d’apparition récente, à peine une cinquantaine d’années selon les meilleurs spécialistes. Mais comment se persuader qu’il aura fallu tant de siècles pour conjoindre main, anus et vagin. À défaut de remonter plus loin que le milieu du siècle dernier, quel a donc été le frein qui a retardé si longtemps l’apparition du fist ? La réponse paraît évidente : la violence et la mort. Te voilà prévenu, hypocrite lecteur – mon semblable, mon frère ! Qui que tu sois, il te faudra payer les lumières de ce livre de quelques grimaces et inévitables haut-le-cœur, si tu n’y es pas encore prêt, referme ce volume, comme la jeune fille de la BnF après les tirages de Mapplethorpe, il n’est pas pour toi.

3

Contact établi avec un pro un mardi. Rendez-vous fixé le jeudi suivant. Délai insupportable pour mon partenaire, toute la journée mon mobile bipe. J’ouvre un fichier en marge de l’enquête qui commence et note ses messages. Après les civilités d’usage (Ok mon mâle. 14 h ça te va 03/07/2012 21:20:14), Jacques (c’est son nom) détaille le plan : (Humm tarriv, serai à quatre pattes chatte bien ouverte 03/07/2012 21:21:57 ; Pour commencer double fist, ok 03/07/2012 21:24:03). Mes réponses doivent paraître viriles et il se plie à ma réserve : (Ok mâle c’est toi qui diriges ta femelle, ok 03/07/2012 21:28:37). Sa logorrhée tactile ne diminue pas pour autant et il commence à préciser ses goûts : (Ok mec j’aime boire la pisse 03/07/2012 21:30:34). Je ne réponds pas, ses messages tarissent pour reprendre à la première heure du lendemain : (Salut, serais tu libre aujourd’hui o lieu de jeudi 04/07/2012 09:51:10). On négocie : (Oui, 14 ok car là je suis vraiment en chaleur 04/07/2012 09:53:25 ; Désolé de te dire ça, chatte en feu 04/07/2012 09:54:58 ; Oui ok salaud, elle a un gros appétit mec 04/07/2012 10:00:50). Finalement, il me sera impossible de déplacer le rendez-vous : (Dmge que tu puisses pas aujourd’hui 14h 04/07/2012 11:56:42). Résolu à patienter, Jacques ne lâche pas la communication : (À demain 14 h. Gants ou pas, me souviens plus 04/07/2012 12:08:51 ; Gants ou pas mec. Ok jus pisse 04/07/2012 12:10:22 ; Ok suis en chaleur pas drôle 04/07/2012 12:18:30). Le soir, il se réjouit : (Coucou demain j’accouche, ok docteur 04/07/2012 18:40:41). Bon prince, je réponds : (et sans césarienne). L’image lui plaît, il développe : (J’espère là mon col d’utérus très ouvert 04/07/2012 18:44:07 ; J’espère que ça va glisser tout seul 04/07/2012 18:48:11). Puis, le jour J, nouvelles inquiétudes : (Toujours ok 05/07/2012 08:20:25). Je réponds : (Oui 05/07/2012 08:25:43). Ça repart : (Humm suis chaud 05/07/2012 08:27/02 ; Ok 14h 05/07/2012 08:36:30). Je parle détails matériels : (Loin du métro ? 05/07/2012 08:31:08). Il embraye : (Non. T’attends à quatre pattes 05/05/2012 08:39:27). Puis : (Tas du pops mec 05:07/2012 09:13:40 ; Ok moi jai 05/07/2012 09:14:56). Il s’impatiente : (Vivement 14 heures mâle 05/07/2012 09:24:22). Je coupe court. Il répond : (Ok 05/07/2012 09:28:50) avant de revenir à la charge : (Tu me diras quand je pourré me laver la chatte 05/07/2012 11:27:24) Il s’inquiète, s’inquiète encore : (Ok, donc tu me fais signe ok 05/07/2012 11:32:16).

4

(Je décolle 05/07/2012 12:52:00). Dans la rame qui démarre, la réponse tombe : (Non je dois partir dernière minute dsl 05/07/2012 13:00:42).

5

Nouveau rendez-vous semaine suivante. Dans le métro, premiers bips couverts par le roulement des rails. La main plonge dans la poche à hauteur de Saint-Lazare, déjà deux textos. Je réponds que je suis en route. Les portes de la correspondance à peine ouvertes, mon téléphone vibre. Claquements, annonces du quai, chassés-croisés de la foule et une voix frénétique, « Tu viens ou pas ? » Je confirme et raccroche. Comme les paperolles de Proust, couloirs de la station et messages de Jacques rallongent un récit écrit d’avance, le plan se complique de détours et de haltes. J’arrive. Laisse-moi le temps. Je suis sur le quai de la 9. Et, pour peu que la réponse tarde, c’est l’avalanche. Me revient alors en mémoire un des premiers messages de la semaine précédente : Pour commencer double fist, ok. Mes mains prisonnières du clavier sont dans le cul de Jacques, enchaînées à ses sphincters, et ce que j’ai voulu, je n’en veux plus. Suite de signes frappés sans appel : défection, et retour. Les bips me poursuivent à travers les couloirs. Une minute auparavant, le spectre de Jacques s’éloignait, il court après moi. Ses messages pleuvent. En deux clics, je fais SUPPRIMER SUPPRIMER SUPPRIMER. Quand mon portable se met à vibrer, je l’éteins. Retour dans le XVIIIe, je dépose l’appareil dans le vide-poches. Le reprends pour effacer les derniers messages. Jacques m’implore de ne pas le laisser tomber. Suivant : Il pleure comme un enfant, il a pris des substances, plein de substances. Suivant : Je ne peux pas le laisser comme ça, pas dans cet état, viens, viens. Et ainsi de suite, encore un, deux, trois, et finalement le silence.

6

Rendez-vous à Bastille. Un matelas, un écran télé, une fenêtre sur le ciel. Pièce sordide et nue à souhait. Un type à quatre pattes, tête tournée vers l’écran, un tissu imprégné de spray du Dr Henning entre les dents. Il pulvérise, sniffe, levant la tête pour se poppériser les yeux d’images. La main droite accrochée à l’épaule, je suis les vertèbres de sa colonne comme le Petit Poucet les cailloux semés sur le chemin et pénètre l’huis distendu. J’entre et sors facilement. J’éprouve du plaisir à tenir un buste en étau, enfourne deux doigts dans sa bouche, l’embrochant, traversant son corps, et flottant à l’aise, quand je sens une contraction, légère d’abord, puis davantage sensible. Je tourne la tête : ses yeux sont blancs, ses traits dépouillés d’expression, il vient d’abandonner la partie. Ma main prisonnière de son cul, il convulse. Je le renverse sur le dos, enfile à la suite les mots que nous n’avons pas échangés, lui caresse le torse, le cou, les joues, le poignet gauche étranglé, essayant de desserrer en douceur l’étau qui tord son corps. Je me retire et il revient à lui. Il a le teint gris, le visage creusé d’un rictus inexpressif, mais pas l’air inquiet. Il se remet à genoux sur le matelas, prêt à poursuivre l’aventure. Il a aimé ce départ, je ne sais pas quel rivage il a touché, mais il veut raccoster. J’hésite. Ma main aurait été sans pitié, il aurait plongé plus profond dans les images pornos et les vapeurs de poppers. Une séance unique, inoubliable, le plaisir passe par là aussi, la bascule, le rétablissement, la chute. Top et bottom sont des acrobates, et chacun attend que son partenaire monte le rejoindre, mais j’ai refusé. Il me raccompagne et me salue comme un bleu sur le pas de la porte. Maintenant que le sang a reflué vers son visage, lui est violet.

UN, DEUX, TROIS, QUATRE…SPHINCTERS

1

Un boyau conduit de l’œsophage aux intestins. Aux deux bords de ses circonvolutions, bouche et anus entrent dans la catégorie sphincter. Du sphincter, le Trésor de la langue française dit : ANAT. Muscle en forme d’anneau, servant à contrôler certaines ouvertures naturelles. Sphincter de l’anus, de l’urètre, du vagin ; sphincter du pylore ; sphincter glottique, utérin ; sphincter lisse, strié ; relâchement, contraction d’un sphincter.

2

Prenons le baiser. Peut-on, avec des mots, définir le baiser ? Je ne le crois pas. La définition la plus scientifique en a été donnée par un éminent physiologiste, pour qui le baiser est la contraction orbiculaire des muscles composant le sphincter buccal.

3

Vert paradis des amours adultes, l’étreinte buccale est la figure idéalisée de l’amour, façon Robert Doisneau : deux êtres et le monde enlacés par-delà identité et frontière dans un tourbillon. Mais le chaste baiser a un jumeau maléfique, un double sombre qui unit la bouche à l’anus. Anulingus en latin, feuille de rose dans le langage populaire. Faire feuille de rose, cette fleur poétique tombée en désuétude, était loin d’évoquer dans le jeune âge où je l’entendis une langue titillant les plis intimes au creux du sillon culier, me surprenait davantage le ton des grands à l’évocation de cette fleur vénéneuse d’aucun bouquet.

4

Il en existe une variante subtilement animale, le colibri, par allusion à cet oiseau qui collecte le nectar des fleurs en introduisant le bec au fond de la corolle. Il faudrait ajouter au volatile pervers qui enfourne la langue profond dans le rectum, un contact non recensé, lointain descendant de l’osculum infame, le baiser des Templiers, il consiste non à titiller l’antre secret, mais à lécher la réversion obscène de ses muqueuses. Ce contact qui soulève les cœurs les mieux accrochés mériterait, eu égard à la tradition hérétique, le nom de baiser de Satan : l’anus, tous muscles boursoufflés, extériorisés en prolapsus écarlate, exhibe des chairs alvéolées mûries par le travail de la main. Les circonvolutions de cette grenade nervurée, gorgée de sucs, attirent irrésistiblement la langue et les lèvres des jardiniers cannibales qui l’ont amoureusement cultivée, et qui n’abandonneraient à personne la dégustation finale de ce fruit exotique.

5

Le panorama sphinctérien ne s’arrête pas en si bon chemin et, avec le sens du corps qu’on lui connaît, Françoise Dolto n’a pas manqué d’étendre à la main les fonctions de la bouche prenante et de l’anus rejetant, organisant autour de ces trois bords les premiers rapports du bébé à son entourage.

6

Une fois adultes, sphincter digital, buccal, anal, auxquels il faudrait ajouter le muscle constricteur de la vulve, dialoguent sur tous les modes du plaisir. Ainsi de l’ancien fist fucking masturbateur et du fingerfuck. Ainsi de la main effleurant les lèvres pour s’adonner à un silencieux baiser qui unit phalanges et lèvres. Ainsi des femmes qui s’enfournent le poignet dans le vagin et des hommes qui l’introduisent dans leur fondement avec la même facilité que d’autres se plient en portefeuille pour une autofellation, acrobatie sphinctérienne elle aussi. Le plaisir humain est tissé d’orifices détournés, de contorsions circassiennes qui abouchent l’être à d’autres êtres pour augmenter la puissance imaginaire du corps. La parole, qui n’a aucun organe, en fournit un bel exemple. Ni la bouche, ni les poumons, ni les cordes vocales, qui forment le sphincter glottique, n’ont de fonction de communication.

7

(Pierrot, à ce moment, descend de l’estrade, s’avance vers une très jolie femme, lui empoigne la tête à deux mains, et lui applique longuement, et à la pigeonne, ce que les Marseillais nomment oun poutoum. Puis il remonte sur l’estrade et continue.)

Notez, mesdames et messieurs, que je n’ai point fait claquer les lèvres. Car le baiser avec fracas, c’est déjà du parlé, du style. Mais le vrai baiser, celui où l’on fond tout son être dans un autre être, celui qui précède et accompagne l’acte que vous savez, celui-là est profond et muet. De la pure pantomime, de l’essence de pantomime.

8

Les lèvres s’entrouvrent et se scellent au contact d’autres lèvres emprisonnant le souffle des amants enlacés. La main suspend sa prise pour s’abandonner à la douceur d’une autre main silencieusement apprivoisée. La bouche accolée à la vulve ou à l’anus sombre au miroir tacite de son néant.

9

Tendresse, violence verbale, commandement du SM : aucun registre de langage ne correspond au fist fucking. Rien à dire ou presque, hors le souffle qui fait résonner, comme les cris de l’enfant aux oreilles de sa mère, l’encouragement à avancer, l’ordre de se tenir à distance, d’insister, de se retirer ou simplement d’attendre. Quand la main déclenche une sensation inédite ou extrême, la vie des amants suspendue flotte dans l’échange d’un regard qu’un mur ne briserait pas. Renouant avec l’hermaphrodisme originel qui hante notre imaginaire depuis le mythe platonicien de l’androgyne, le corps repousse la sexualité au profit d’une nouvelle conjonction. Autour de la bouche et de la langue, de la main et de l’anus, les moitiés se soudent, sans recomposer ni le même ni l’autre, suspendant leur identité à l’ambivalence réversible de fonctions assignées à personne ni à rien.

10

Brun, barbu, bedonnant, souriant de quarante ans, je cueille mon hôte en short et T-shirt, retour d’Espagne. Sur la mezzanine d’un appartement blotti autour de tableaux et de bibliothèques qui grimpent comme lierre jusqu’au plafond, le voici gros ours léchant des coulées d’un miel amoureusement cultivé entre mes fesses. Les odeurs nécessitant chez moi une bonne semaine, notre rendez-vous a été préparé de longtemps à coups de négligences et d’absence de douche. Faute de lumière, le bassin légèrement exhaussé, j’imagine ce qui se passe dressé sur le coude : cela convient-il ? Deux syllabes échappées parmi moult bruits dégustatifs : par-fait ! La nuque sur le coussin d’où les yeux voient l’arête du nez, quelque part en moi un mince trou a été foré d’où s’écoule un courant d’ondes qu’une langue avide absorbe. Un garçon en lèche un autre, c’est tellement simple. Communier dans un moment qui exempte chacun de son identité, oripeaux qu’on pourrait échanger quand je me laisse aller à contempler l’intérieur intellectuellement cossu de mon hôte dégustateur. Je fonds sous sa langue, dans un balancement de lippe humide et de salive. Je reverdis sous la feuille de rose, me couvre de parfums en réponse aux blop blop amoureux de mon ours. Je pourrais demeurer anus et cœur battant du même tambour heureux, mais c’est le moment où forçant une intimité tendrement embrassée, explose une sensation que le baiser de l’ours avait dérobée. Le sphincter a déplié ses pétales et, dans ma tête et sur ma peau, c’est une floraison de chlorophylle, un gras paysage de printemps, une prairie libérée sous la faux d’un seul doigt. J’absorbe la phalange, moi qui ne soutiens pas la plus légère intromission. Le va-et-vient accélère, la sève grimpe le long des sinuosités du ventre, les veines, les artères, remontant à mes tempes sourdes. Le souffle court sous le rythme qui double, triple, mon corps s’épanouit en bouquets de marguerites, de lys, d’edelweiss, cueillis à brassées par des doigts qui lavent ma tête de tout souci.

GLAÇANT LE FEU EN SON CENTRE

1

Le Coleherne est un haut lieu de la drague londonienne des années 1980. Je m’y faisais remarquer avec ma Guinness, une boisson noire typiquement irlandaise, une provocation dans la perfide Albion. Verre sur le rebord de la pissotière, zizi rétréci par le défilé pénien, je n’avais guère de succès, le seul garçon que j’ai levé dans ce temple du cuir habitait Heathrow et bandait pour les serials killers. Il possédait sur la question une impressionnante collection de documents et d’illustrations qu’il déballa devant un jeune invité ahuri, entraîné à une quarantaine de kilomètres de chez lui, une nuit d’août, par le désir et l’alcool.

2

À 15 heures, la faune du pub se rabattait sur le cimetière de Brompton, au début de Fulham Road. C’est là que je goûtai aux poppers. Le type suivi derrière un arbre s’est collé quelque chose sous le nez, avant de me le tendre. J’ai pris une inspiration, index sur la narine, l’autre narine vissée au goulot du flacon, comme j’avais vu faire. Sur les tombes inondées de soleil, des garçons demi-nus bronzaient sur des serviettes de bain, les coudes au coin des marches des mausolées. J’ai blêmi, rougi, viré violet, sous la bouffée de l’éther volatil qui ouvre grand artères et veines à la circulation. Mon cœur s’est coincé à deux cents dans la gorge, le sang est monté à la tête, mes genoux ont fléchi. Toujours planqué, un œil sur les fenêtres au-dessus de nous, un autre sur les allées, d’où pouvaient surgir gardien ou flic, mon alter ego a éjaculé une demi-douzaine de gouttes sur une dalle de marbre tiède à l’inscription effacée.

3

« You like research », m’a dit l’Anglais qui habite Fulham. C’en est un autre qui me reçoit dans le confort d’un appartement en l’absence de son colocataire. Je viens de mettre un doigt entre ses fesses, et la phrase suggère que l’initiative est déplacée. Les Américains ont un mot pour ça. Au générique des films pornos, j’ai longtemps pris kinky pour une marque. C’en était peut-être bien une, du Cadinot exotique, du Marc Dorcel salé, les films Kinky avec majuscule vont de la fessée qui fait rougir au scato vraiment crade. Si une marque est un style, Kinky est bizarre et bazar. Kink désigne en vérité un nœud de corde, et sous sa forme adjective l’ondulation des cheveux : kinky, c’est frisé, crépu. Un pas supplémentaire et nous voici au cœur du sujet : tordu, pervers. Le bénin kinky est plus coquin et moins trash que je ne l’imaginais. Le fist entre dans la catégorie, poing fermé suivant l’étymologie.

4

Un deux-pièces distribué dans le sens des aiguilles d’une montre autour de l’entrée, moulures, rosaces, parquet et meubles en bois ciré, d’une propreté impeccable et terne. Sur un vaisselier, Crisco, Glube, Sopalin. Avec son Marcel, Alain n’est pas laid, il n’est pas beau, il parle d’une voix désuète, imperméable à l’érotisme comme son intérieur. Table contre le mur, un sling au mitan de la salle à manger, il commente : 300 euros au lieu de 1 000, une occasion, une affaire. Du papier journal, une serviette éponge au bord du tablier de cuir. Alain dit qu’il préfère les chaînes aux étriers, avant de vaporiser un coin de bavoir de spray du Dr Henning et le glisser entre ses dents en fermant les paupières, enfin. Les phalanges engluées dans un Glube trop sec, j’ai du mal à bouger. Graisse, pâte filandreuse, eau du lavement et une scorie tombée au sol qui ne sent pas bon. Retour à la salle de bains. Faute de sel, l’eau multiplie la substance de mes doigts poisseux. Je reprends place. Pieds aux chaînes, vulve entrebâillée, pulvérisation, dents serrées, paupières mi-closes, Alain râle. Pur, aérien, le son qui s’échappe de sa poitrine se décape, s’affine, s’aiguise, avant de fuser par les narines avec une chair toute neuve. Sur son berceau de métal et de cuir, il couine comme un nourrisson, puis rectum révulsé, tous muscles dressés, m’expulse comme une fèces.

5

Le spray du Dr Henning est du chlorure d’éthyle, un anesthésiant dentaire qui remplaça un temps éther et chloroforme. Kélène est son nom poétique, il signifie « je calme » en grec. C’est Carlson, chirugien-dentiste de Gothembourg, qui, en 1895, pulvérisant du chlorure d’éthyle sur la gencive pour une extraction dentaire, s’aperçut que sa malade s’était endormie profondément. Les médecins constatèrent très vite à leurs dépens que le Kélène provoque un relâchement du sphincter. Aujourd’hui encore, son action relaxante sur les muscles à fibres lisses en fait un adjuvant précieux du fist. À l’origine, on l’administrait en pulvérisation ou en compresse. Le dosage déterminait ses effets : rapides et brefs, mais dangereux à forte concentration. Le principal risque de cet anesthésiant miracle tient au fait que celui de qui dépend cette quantité, ce n’est pas le médecin, c’est le patient, c’est-à-dire un être endormi, partant inconscient, qui, suivant qu’il respire plus ou moins profondément, s’intoxique plus ou moins. Or n’est-il pas extraordinairement dangereux de laisser ainsi un individu privé momentanément de sa raison, s’administrer un poison mortel ? Après l’enthousiasme, la suspicion. Avec un art de la formule, le Dr Bardet conclut : Tout corps capable de tuer le sentiment est une drogue dangereuse. Et Chassain d’ajouter qu’en l’employant on jongle avec la mort.

6

Souvent, pour obtenir une meilleure relaxation, les homosexuels s’introduisent des drogues par voie rectale. L’introduction d’alcool sous la forme d’un lavement permet par exemple d’atteindre un état d’ivresse rapide. Les substances absorbées par la muqueuse sont drainées par l’intermédiaire des veines rectales vers la veine cave inférieure. Par la réduction ou la neutralisation de l’action de certains composants instables de la digestion par voie stomacale et intestinale, et la mise hors circuit de l’action éliminatrice du foie, les drogues sont potentiellement plus actives. Mais ce mode d’administration peut être dangereux. Doss et Gowitt ont décrit la mort d’un homosexuel de vingt-neuf ans auquel son partenaire avait administré de la cocaïne par voie rectale. Signe de tolérance de ce site Web aux accents cathos, le rectum n’est pas opposé à la génitalité, mais à la bouche, la gourmandise trouvant son double dans le plaisir anal, mais sans la régulation de la fonction digestive. L’anus est dès lors clairement un péché ou une folie. Le dépravé boit au goulot, frotte ses muqueuses pour accélérer l’absorption de la drogue comme les consommateurs de cocaïne. Addiction et perversion se substituent à la morale. Le plus curieux, c’est que le débat n’est pas nouveau. Au début du XVIIe siècle, le lavement aussi a soulevé des polémiques, à commencer par le mot. Par une inexplicable bizarrerie, si le fait de déféquer en public était toléré, la prononciation seule du mot lavement était considérée comme une incongruité par les esprits bien pensants. On proposa clystère qui devait devenir célèbre dans la farce, et l’euphémique remède. Dès lors, écrit Mirabeau, le roi ne demanda plus son lavement, il demanda son remède. Une question encore plus grave apparaît en 1660, une véritable levée de boucliers chez les théologiens : la prise du clystère rompt-elle le jeûne ? On s’était aperçu que les dévotes profitaient de l’opération pour s’introduire secrètement au matin des actes eucharistiques des lavements de succulent bouillon ou de nourrissants consommés. Non seulement l’anus se substitue à la bouche, mais il fait preuve du même péché de gourmandise. Il renverse le mouvement péristaltique d’expulsion en réceptacle nourricier et le jeûne en prise secrète, flattant la vanité des dévotes qui s’affichaient dans toute la splendeur d’un corps secrètement repu malgré la pénitence.

7

Quand on passe de la paresse à la vanité, le crime n’est pas loin. L’anus offre une voie particulièrement retorse d’empoisonnement. La facilité avec laquelle les lavements étaient ordonnés tenta les criminels. Bien des empoisonnements eurent lieu par l’intermédiaire du lavement. Ce procédé offrait un avantage précieux : on pouvait introduire dans l’organisme une substance caustique ou vénéneuse, qui, mélangée à un breuvage, eût éveillé les soupçons par son goût particulier. De plus, quelque méfiance dont fût douée la victime, comment eût-elle jamais eu l’idée de faire goûter son lavement ? Aussi ce procédé fut-il très employé par les criminels ; c’était du reste le seul moyen de faire ingérer l’acide sulfurique ou nitrique dans une potion, à cause de leur saveur brûlante. Lorsque l’acide était très concentré dans le clystère, la mort était rapide ; autrement, l’acide dilué attaquant peu à peu et à diverses reprises la muqueuse intestinale y produisait des ulcérations, des eschares et finalement des perforations intestinales avec leur inévitable conséquence : la péritonite généralisée. Rien ne ressemblait plus à une maladie naturelle. Si la perforation intestinale ne se produisait pas, tout au moins des bribes cicatricielles diminuaient considérablement la lumière du tube digestif et le malade s’acheminait en quelques étapes vers l’occlusion intestinale. Il faut dire toutefois que ce genre d’empoisonnement fut infiniment rare, car la douleur suraiguë causée immédiatement par chaque irrigation intestinale devait rendre rapidement soupçonneux le malade le plus confiant.

8

Condamné à dix ans de réclusion pour meurtre, Hans Eppendorfer devient, à sa sortie de prison, à vingt-sept ans, une vedette de la scène SM des années 1970-1980. Dans un entretien avec Jean-Luc Hennig, il parle des pratiques sado-maso extrêmes, brossant un tableau à glacer le sang d’une méthode pour tuer quelqu’un sans laisser de traces. On prend une feuille de gélatine, on la trempe et on prend du verre très fin, des morceaux de verre très fin pilé, on enveloppe le verre dans cette gélatine et, en faisant le fist fucking, on pousse le bras jusqu’au bout des intestins, puis on le laisse, parce que ça se passe en principe dans des chambres noires où il n’y a pas de témoins. Après deux ou trois heures, la gélatine s’est tellement liquéfiée qu’il ne reste que le verre. C’est une mort terrible parce qu’il est impossible de retirer ce verre des intestins, et le type crève.

9

L’effet des substances sur les muscles lisses de l’anus, le sentiment d’euphorie des poppers ou du spray du Dr Henning ont imposé l’hypothèse que les drogues ont joué un rôle déterminant dans le fist. Selon David Halperin, c’est la chimie qui aurait ouvert le Temple : certes, on a bien pu y mettre des doigts, mais la main, c’est autre chose, une main dans le cul est moderne. Concession pour le moins surprenante : les drogues existent de toujours – c’est une évidence –, pourquoi pas le fist ? Surtout, et l’enquête sur ce point est formelle, on commence par le fist, pas par les drogues, qui interviennent dans un second temps pour repousser les limites, accroître les sensations, potentialiser la performance.

10

La durée ouvre l’espace des corps à la puissance de la caresse la plus intime. L’improbable rencontre de la main et du rectum n’en a pas moins ses doubles, celle d’un vendeur sur le carré de nuit qui le dérobe et le révèle avec brutalité à l’acheteur qui a franchi la frontière de son domaine pour payer sans le nommer ce qu’il cherche. À cette heure de violente ellipse, inéluctablement la même pour vous et pour moi, dit Koltès, qui suffit à faire de chacun l’otage de l’autre.

11

Cou coupé, vaporisée en éther, suspendue dans le vide où elle a disparu, la main circule le long des vaisseaux, multipliant les contacts. Le bottom enroule ses phalanges autour du poignet qui le pénètre : mesure son fût, son enfoncement, actionne son levier pour en orienter le mouvement selon son plaisir. Sobre, conscient, tourné vers le corps hypertrophié au bout du mien, incapable d’endiguer les flux et les reflux qui me bercent, apaisé, repus, heureux, je plane, ma main coulant un poids de plomb, annulant, renversant feu et glace, glace et feu. En distillant les faces d’un plaisir sans organe ni partenaire, top et bottom dessinent le vrai deal du fist.

12

Dans la solitude des champs de coton paraît avoir été écrit tout entier pour le fist. Citations

13

c’est comme un poids dont il faut que je me débarrasse sur quiconque, homme ou animal, qui passe devant moi

14

le désir d’un acheteur est la plus mélancolique chose qui soit, qu’on contemple comme un petit secret qui ne demande qu’à être percé et qu’on prend son temps avant de percer

15

la seule frontière qui existe est celle entre l’acheteur et le vendeur, mais incertaine, tous deux possédant le désir et l’objet du désir, à la fois creux et saillie, avec moins d’injustice encore qu’il y a à être mâle ou femelle parmi les hommes ou les animaux

16

obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu’à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté qu’il y a à donner une forme et un poids au désir

17

ne donnez pas trop tôt ni un genre ni un nom à cette violence

18

tout geste que je prends pour un coup s’achève comme une caresse

19

deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper, avec la violence de l’ennemi ou la douceur de la fraternité

20

je veux être zéro.

AUTRES DEALS

1

Mlle Mars avait quitté son hôtel pour se rendre à la Comédie-Française où elle devait interpréter une héroïne classique. En cours de route, elle fut prise d’une telle colique, qu’elle fit arrêter son équipage, pensant que son mal se dissiperait avec l’arrêt de la voiture. Mais il n’en fut rien ; tout au contraire, les douleurs redoublaient d’acuité. Il ne fallait pas qu’elle songeât à se faire remplacer, sa doublure étant souffrante et le public n’admettant guère qu’on lui changeât son spectacle à la dernière heure. Elle se fit traîner plus morte que vive chez un apothicaire, pour lui demander aide. L’apothicaire était sorti et seul un jeune élève en pharmacie était présent. Mis au courant de la situation, il proposa un lavement. L’actrice accepta : « Mais, madame, continua l’élève, je dois vous faire prendre la position requise pour une telle opération ; je vous prie de m’excuser, car je ne saurais faire autrement. » « Soit. »

Une chaise longue de fortune est installée dans l’arrière-boutique, les voiles importuns sont relevés et l’apprenti se prépare à remplir son office. Hélas, l’actrice est tout imprégnée de parfums capiteux, qui s’exhalent en un subtil encens aux narines du jouvenceau, les flots de dentelle s’étalent à ses yeux émerveillés, le frou-frou de la soie chante tendrement à son oreille. Les sens en émoi, mon étudiant s’affole, il manque son but et, dois-je le dire… se trompe aussi d’instrument. Son forfait accompli, il n’ose lever les yeux sur sa victime, il reste silencieux et n’ose bouger. Mais une voix qu’il sent chargée de sévérité le tire de son marasme : « Combien vous dois-je pour le lavement ? » – « Oh ! madame, croyez bien… toute ma vie… le remords… la splendeur incomparable… excusez ma jeunesse. » Il bafouille, mais on reste sourd à son repentir. La voix reprend implacable : « Combien vous dois-je ? » Ne sachant ce qu’il dit, l’élève répond au hasard : « C’est cinq francs. » – « C’est bien, répond l’interlocutrice, voici dix francs ; donnez-m’en un autre. »

2

Son trou ouvert entre ses fesses dures qu’une main fourrage – une main de femme – qui pousse et pousse à l’intérieur de lui, la force d’un poing remontant le long de la colonne vertébrale, faisant dresser le dos et la queue, remontant jusqu’aux yeux qu’on imagine fermés, paupières froissées. La main imprégnée du suc d’un homme, de cette intériorité qu’on ne croit être que femelle, chaude, musculeuse et douce, la main s’enfonçant maintenant avec la violence nécessaire pour faire que le souffle se hachure, que la nuque de celui qui se soumet dos tourné se casse. Les petits cris, les soupirs mouillés, les halètements, tout ce tapage du plaisir qui monte, que la main possède, dont elle peut faire varier l’intensité, accélérer le rythme, qu’elle peut donner et refuser. Le cul de Prince. Son poing dedans. Prince et Tendre, les héros de Regarde-moi, le roman de Sylvie Gracia, accomplissent une conjonction singulière entre une fille à pédés et un homo. Ce phallus inédit n’est pas une possession. On s’en saisit comme on l’abandonne. Une fois que vous avez mis vos deux mains dans le cul de quelqu’un, vous n’êtes plus jaloux d’une bite. Aucune bite n’est aussi grosse. Et donc, même si j’aimerais en avoir une et que j’y pense, je voudrais certainement aussi pouvoir l’enlever quand je veux et la laisser sur une étagère, déclare l’activiste lesbienne Pat Califia.

3

Amoureux des formes athlétiques, il était d’abord le client d’un jésus qui avait pour métier de lutter dans les baraques de foire. Lorsque l’homme à la ringué se rendait chez lui, ce qui avait lieu une ou deux fois par mois, il n’en sortait jamais qu’après s’être fait maltraiter et complètement dépouiller de tout l’argent qu’il pouvait avoir sur lui. Alors il pleurait et appelait au secours. Ces violences dont il était victime, ces appels désespérés qu’il faisait entendre étaient partie intégrante du plaisir qu’il recherchait. Un jour que ces plaintes étaient plus bruyantes que d’habitude, les voisins durent intervenir. Pour éviter dans l’avenir pareil ennui, il donna ses rendez-vous, le soir, dans des endroits obscurs et déserts de la voie publique. Là, au moins, il pourrait pleurer et se plaindre à son aise, sans avoir à redouter une intervention inopportune.

Cette passion de se faire battre, de se faire voler, fut bientôt connue ; il n’eut plus même le droit de choisir celui par qui il lui était agréable de se faire rosser.

Passionné par tous les gars bien découplés, bien taillés, il allait volontiers les chercher dans les soirées de lutteurs ou dans les bals de barrière.

À son entrée dans une salle, il se formait immédiatement un groupe de cinq ou six individus qui ne le perdaient pas de vue ; l’un d’eux, le mieux bâti, se détachait pour le séduire. Bientôt tous deux, sortis de la salle, disparaissaient dans l’obscurité d’une ruelle de barrière. Après quelques caresses échangées, on entendait des sanglots étouffés et des appels au secours poussés à demi-voix ; c’était la conquête qui commençait à rudoyer et à dévaliser son amoureux. Les camarades qui avaient suivi à distance, intervenaient alors, entouraient le vieux, et le bousculaient de la belle manière, puis lui laissaient un moment de répit. Ce maniaque qui, pour faire durer le plus longtemps possible ce singulier plaisir, avait eu le soin de partager son argent entre toutes ses poches, profitait de ce moment de répit pour frapper du plat de sa main sur un des goussets auquel il faisait rendre le son argentin de sac d’écus des filles de marbre. C’était une invitation que la bande ne se faisait pas répéter deux fois. Une bousculade recommençait, pendant laquelle la poche se trouvait mise à sec. Il jurait alors qu’il ne lui restait plus d’argent. Ses agresseurs faisaient mine de se retirer, mais il courait après eux et, comme pour les inviter à recommencer, frappait avec sa main sur un autre gousset. La bousculade reprenait de plus belle. Cette nouvelle poche vidée, il pleurait et jurait de nouveau ; de nouveau, la bande faisait mine de partir, et de nouveau il courait après elle pour la provoquer.

Ce manège durait jusqu’à ce qu’il fût véritablement, complètement dépouillé ; alors, retournant toutes ses poches pour montrer qu’elles étaient réellement vides, il suppliait à mains jointes qu’on lui rendît l’argent qui lui était nécessaire pour prendre une voiture. Puis, avec les marques de la plus sincère désolation, il s’en allait, et d’une voix entrecoupée par les sanglots, il disait : « Quelle fâcheuse position pour un homme comme moi qui appartient à une si bonne famille. »

4

Les poches de l’homme à la ringué sont de petits anus, des bouches d’étoffe sonnantes et trébuchantes à exonérer de trésors ingénieusement répartis. L’amoureux offre de petites satisfactions aux mains puissantes de ses conquêtes. Cinq phalanges, cinq autres, empoignent, s’immiscent, fouillent, triturent. Le rappel sonne, nouvelle rincée. Fouiller, pincer, trépigner. Tout un poids de paumes, de doigts agiles, rougis, furieux. Becs, serres et ailes de ces oiseaux de mauvaise rue claquant sur un butin en cage. Le rappel n’y fait rien, il faut garder le micheton, éparpiller le gain pour réserver la surprise et prolonger le plaisir de reprise en reprise. Aussi évitent-elles d’aller trop loin, ces vilaines pattes. Et, en dépit des apparences, cette scène du Second Empire joue d’une force qui s’exerce à peine, libérant à doses homéopathiques une violence diluée dans l’intelligence du deal. Comme dans un fist.

PAL

1

Voici un texte de 1795. Il s’agit de La Philosophie dans le boudoir, sous-titre : Les instituteurs immoraux. Sade y raconte en dialogue l’initiation libertine de la jeune Eugénie.

 

EUGÉNIE : Ma bonne, je te dispute l’honneur de sucer ce beau vit.

Elle le prend.

DOLMANCÉ : Ah ! quelles délices, quelle chaleur voluptueuse !… Mais, Eugénie, vous comporterez-vous bien à l’instant de la crise ?

Mme DE SAINT-ANGE : Elle avalera… elle avalera, je réponds d’elle, et d’ailleurs si, par enfantillage… par je ne sais quelle cause, enfin… elle négligeait les devoirs que lui impose ici la lubricité…

DOLMANCÉ, tétanisé : Je ne lui pardonnerais pas, madame… je vous jure qu’elle serait fouettée… qu’elle le serait jusqu’au sang… Ah, sacredieu ! je décharge, mon foutre coule… avale… avale, Eugénie, qu’il n’y en ait pas une goutte de perdue… Et vous, madame, soignez donc mon cul, il s’offre à vous… Ne voyez-vous donc pas comme il bâille, mon foutu cul ?… Ne voyez-vous donc pas comme il appelle vos doigts ?… Foutredieu, mon extase est complète, vous les y enfoncez jusqu’au poignet… Ah ! remettons-nous ; je n’en puis plus… cette charmante fille m’a sucé comme un ange.

 

Mme de Saint-Ange introduisant le poing dans le rectum de Dolmancé serait-elle la première top de l’histoire, la Cynthia Slater du XVIIIe siècle ?

2

En dépit des apparences, le fist de Dolmancé n’en est pas un. Pas vraiment. Pas encore. Dolmancé idolâtre son propre sexe et ne cède aux femmes que sous la clause spéciale de lui livrer les attraits chéris dont il est accoutumé de se servir chez les hommes. Prêtant son vit à la jeune Eugénie, son goût le porte à un surcroît de plaisir, c’est pourquoi ce trou béant pénétré sans préparation par le poignet de Mme de Saint-Ange est d’abord une sodomie.

3

Le début du dialogue nous a appris que le libertin refusait les lubrifiants et voulait qu’on le déchire. Le chevalier de Mirvel, doté d’un membre exceptionnel, a beau prévenir des difficultés de l’entreprise, rien ne l’effaroucha. « Je suis à l’épreuve du bélier, me dit-il, et vous n’aurez même pas la gloire d’être le plus redoutable des hommes qui perforèrent le cul que je vous offre. » […] Le chevalier se présente. Je veux au moins quelques apprêts : « Gardez-vous-en bien, me dit le marquis, vous ôteriez la moitié des sensations que Dolmancé attend de vous ; il veut qu’on le pourfende… il veut qu’on le déchire. »

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Dolmancé conjoint deux figures de l’érotique sadienne : le renversement et la surenchère. La sodomie est la réplique inversée d’une punition mythique. Tout membre étant inférieur à la radicalité criminelle de l’empalement, le libertin y remédie par une monstruosité fantasmatique et la sévérité de l’intromission. Le libertin sadien qui se moque de la loi s’empale sur l’arme de la justice pour en faire son plaisir : Il ne restait plus que Félicité et son jeune amant. « Ah ! foutre, dit Saint-Fond, il faut que le supplice de cette garce-là me dédommage de l’autre ; et puisque c’est la maîtresse qui vient de voir mourir l’amant, je veux ici que ce soit l’amant qui voie expirer la maîtresse. » Il la conduit au cabinet secret et, après une bonne demi-heure de tête-à-tête, il la ramène dans un état affreux. Elle est condamnée à être empalée vive : Saint-Fond lui-même lui enfonce dans le cul un pieu qui lui ressort par la bouche, et ce pieu redressé reste avec la victime, en parade, au salon tout le jour. Mais le libertin peut, comme la Clairwil, faire justice lui-même et devenir empaleur, même sans phallus. Clairwil sonne ensuite, et vous croyez bien que c’est sur un garçon que son choix tombe également : à peine avait-il dix-huit ans ; il était beau comme Adonis ; la coquine le suce, le branle, le fustige, s’en fait lécher le con et le cul ; puis, s’élançant avec lui sur le théâtre, la bougresse l’empale elle-même, en se faisant enculer par un des bourreaux. Le cousinage de la sodomie et de l’empalement est encore l’expression asymptotique du plaisir libertin dans cet ultime exemple tiré des 120 Journées de Sodome : Un homme, dont la première passion était de faire enculer des garçons et des filles devant lui par de très gros vits, empale par le cul, et laisse mourir ainsi, en observant les contorsions de la fille.

5

M. de Tournefort, voyageur français du XVIIIe siècle, ayant visité la Turquie et la Perse, a des pages éclairantes sur ce châtiment cruel : Pour empaler un malheureux, on le couche ventre à terre les mains liées sur le dos ; on lui adosse le bât d’un âne sur lequel s’assoie un valet de bourreau afin de le bien assujettir, tandis qu’un autre lui tient le visage contre terre avec les deux mains qu’il lui appuie fortement sur le cou ; un troisième lui fend le derrière de la culotte avec des ciseaux et lui enfonce un pal, c’est-à-dire une espèce de pieu dans le fondement ; ce pieu est une broche de bois qu’il fait avancer avec les mains autant qu’il peut ; ensuite, un quatrième bourreau chasse cette broche avec un maillet jusqu’à ce qu’elle sorte par la poitrine ou sous l’aisselle : enfin, on plante la broche toute droite.

6

Citant Tissot, Henri Écochard nous apprend que les Hongrois, voisins des Turcs, avaient cru devoir leur emprunter cette coutume, mais en la modifiant au point de vue cérémonial : « Le criminel était étendu tout nu sur le ventre et solidement attaché : le bourreau lui ouvrait le derrière avec une hache et ses aides à coups de maillet enfonçaient le pieu tandis que lui le tournait dans les deux mains pour lui imprimer un mouvement de rotation et le diriger le long de la colonne vertébrale et le faire sortir à la nuque ou à l’épaule. Dans ce cas, le condamné vivait encore quelquefois vingt-quatre heures ; il fumait et buvait même du raki ; mais si le jugement ordonnait que le pal traversât le ventre, la mort était à peu près instantanée. C’est ainsi que périrent trois compagnons de Georges Docza qui s’était mis à la tête de l’insurrection contre la noblesse en 1514. »

7

Marco Mancassola a imaginé dans La Vie sexuelle des super-héros la fin de Bruce Wayne, après l’assassinat de Robin, son maître d’hôtel, dont on apprend pour le coup qu’il était son amant. Il commande à l’énigmatique et belle jeune femme qui l’accompagne ce soir-là : Tu vas aller à côté, dans la salle de bains, et te laver les mains. La lumière est allumée, ne touche à rien. […] Lave-les doucement, avec beaucoup de soin. Fais couler beaucoup d’eau. Je veux t’entendre te laver les mains. Moi je serai ici, je t’attendrai. Préliminaires qui accompagnent une bouffée de poppers. Le tatouage de chauve-souris de Bruce au pectoral gauche, un souvenir du bon vieux temps, révèle à sa partenaire l’identité de Batman pendant que le lecteur ébahi découvre le goût du justicier de Gotham City pour le fist : Ça glisse. Il ne manque que ta main. Mais la jeune femme, en réalité une redoutable adversaire, n’hésite pas à faire de sa main l’instrument d’un destin délicieux et… fatal. « Attends », voulut-il ajouter, mais, avant qu’il n’en ait eu le temps, il perçut la déchirure de son ventre.

8

La mort peut être instantanée ou différée, au bon plaisir de l’autorité. Au XVIIIe siècle, le vice-roi Cuperli fait empaler Nisko, insurgé dans l’île de Candie. Trois jours après l’exécution, il vient voir le malheureux et lui refuse sa dernière prière : « Seigneur, puisque tu es si clément, fais-moi donc tirer un coup de mousquet ! » Un passant charitable lui rendit le service de l’étrangler pendant la nuit. Et comme le plaisir enduré du libertin renverse l’ordre social, la résistance du condamné est une ultime contestation de l’autorité qui l’inflige ; le supplice de Soleyman el Khaléby, l’assassin du général Kléber, est rapporté par Larrey : Le courage et le sang-froid avec lequel Soleyman el Khalébi se laissa brûler la main droite et empaler étonnent l’homme sensible et prouvent combien la ferme volonté de l’individu influe sur les sensations physiques. Il vécut environ quatre heures au milieu des plus cruelles souffrances, sans faire entendre une seule plainte. La brûlure de la main s’était portée jusqu’aux os, et le pal, après avoir dilacéré les viscères du bas-ventre, les nerfs et les vaisseaux, avait fracturé l’os sacrum, deux vertèbres lombaires et s’était implanté dans le canal vertébral. Nous avons vu son squelette au Muséum. Cette froide description rappelle que l’expédition de Bonaparte n’emmenait pas seulement Monge, Geoffroy Saint-Hilaire et Vivant Denon vers la vieille Égypte, qu’elle ne se contenta pas de dresser la description savante du pays et d’exhumer ses trésors. Le jour des obsèques du général Kléber – la dépouille mortelle, transportée sur un char recouvert d’un tapis de velours noir parsemé de larmes d’argent, entourée de trophées d’armes, du casque et de l’épée du général – on passa sans transition au supplice de son assassin selon le rituel islamique.

9

S’il est difficile de voir un fist fucking dans les deux épisodes quasi contemporains du poignet de Mme de Saint-Ange et de l’empalement de Soleyman el Khalébi, l’un comme l’autre renversent le stigmate et miment une mort différée jusqu’à l’extase et au défi. En ce tournant du XVIIIe siècle, empalement et sodomie font cause commune, ensemble ils franchissent le gué qui conduit du pal au phallus, du phallus au poing, du châtiment au plaisir. Mais l’image à peine esquissée s’efface et une autre apparaît, les traits sont les mêmes, seulement disposés de manière différente : une silhouette remonte de loin, sortant du fond des âges, c’est celle d’Achille, la lance de Pélée à la main.

LA LANCE-MEURTRE ET LA MAIN D’ACHILLE

1

Âgé de quinze ans, amiral dans la flotte d’Agamemnon, Achille débarque en Mysie et s’empare de Teuthranie, persuadé, dans la fougue de sa jeunesse, avoir vaincu Troie. Fils d’Hercule et de la mortelle Augé, roi des Mysiens, Télèphe arme ses troupes, poursuit les Grecs et tue un grand nombre d’assaillants, mais, devant le héros achéen, il doit s’enfuir. Dionysos, qui lui en voulait, sema sur son chemin un sarment de vigne qui le fit trébucher. La lance d’Achille atteignit Télèphe à la cuisse. La blessure ne pouvant être guérie que par celui qui la lui avait faite, le voici obligé de suivre ses adversaires à Argos. Travesti en mendiant, il pénètre l’intimité du fils de Pélée et, contre la promesse de la route de Troie, obtient sa guérison.

2

Selon les versions, Achille se serait servi pour cela d’une plante, l’achillée. Sur les conseils d’Ulysse, il aurait frotté sa lance contre un arbre pour en recueillir la rouille ou la poudre. Un cratère du IVe siècle avant notre ère montre le fils de Pélée replongeant sa lance dans la blessure pour la cautériser. C’est la version de Richard Wagner dans Parsifal : le mal guérit le mal, et seule l’arme qui a blessé Amfortas peut soigner la plaie à son flanc, qui se rouvre chaque fois que le Graal est découvert.

3

Toute une tradition s’est construite autour du sentiment amoureux et de la lance, son symbole. En amour, qui fait la blessure la guérit. Amoris vulnus idem sanat, qui facit. Au Ier siècle avant notre ère, Publilius Syrus ouvre le bal dans ses Sentences. Properce, puis Ovide, son contemporain, la reprennent. La Renaissance ne l’a pas oubliée et, dans le Livret des Folastries, Ronsard en donne une formule pleine d’humour.

Lance au bout d’or qui sais et poindre et oindre,

De qui jamais la roideur ne défaut,

Quand en camp clos bras à bras il me faut

Toutes les nuis au dous combat me joindre.

Un contemporain de Ronsard lève pour nous l’énigme : la lance au bout d’or qui sais et poindre et oindre, c’est le phallus, car ceux qui craignent (et non sans cause) d’offenser les aureilles délicates des dames, n’usent point volontiers du propre nom de ce membre, ainsi l’appellent, lance au bout d’or, membre viril, instrument de bon-heur, tribart, loche-prunier, maistre bidaut de la cullebute.

4

Neuf ans que dure le siège de Troie. La peste décime les Achéens. Cédant aux injonctions, Agamemnon se décide à rendre au prêtre d’Apollon, son père, la belle Chryséis. Il exige Briséis en échange. La colère d’Achille ouvre l’Iliade : Agamemnon prétend le priver de sa part de butin. Son bras, qui a contribué à la victoire, veut laver l’affront, mais Pallas lui apparaît et calme son courroux :

Sur la poignée d’argent il retint sa paume robuste,

dans son fourreau rengaina la grande épée.

Le héros jette alors à terre le sceptre décoré de clous d’or, symbole d’autorité, et se rassoit. Toute l’Iliade sera l’histoire d’une main oisive.

5

Achille refuse les ambassades d’Agamemnon. Tout juste consent-il à habiller Patrocle pour défendre les Myrmidons en mauvaise posture. Les armes du héros passent de l’ami à l’ami : ses jambières fines, bien ajustées à l’argent de leurs couvre-chevilles ; la cuirasse chamarrée, constellée ; l’épée de bronze ; le grand bouclier, épais et robuste ; le casque solide hérissé de crins ; les bons javelots, adaptés à sa paume. Toutes, à l’exception de la lance que Chiron offrit au père d’Achille. Ce frêne péliade, pris au sommet du Pélion, pour qu’il porte aux hommes le meurtre reste à l’Éacide qui répugne à jeter sa main dans la bataille. Et gare à Patrocle si l’ivresse de la victoire le poussait trop avant sous les remparts de Troie, tout autre qu’Achille y perdrait la vie.

6

Et encore au moment décisif – la vengeance de Patrocle, le combat final contre Hector –, alors que plus rien ne manque – l’arme divine, la force et l’intelligence du héros, la volonté des dieux –, surprise incompréhensible, la lance manque sa cible :

l’anticipant, [Hector] fléchit : s’envolant, la pique de bronze vint se ficher en terre.

Au moment de vaincre, l’infime tremblement d’Achille ouvre une faille que l’histoire s’est empressée de colmater, confondant l’amour à la lance phallique, abandonnant la main hésitante, la main infiniment amoureuse, dépouillée de sa puissance, en réserve de la guerre, reprisant la blessure de Télèphe, jetant à terre le symbole du pouvoir, pleurant Briséis, habillant l’ami, celant la lance de la victoire, elle tremble une dernière fois avant d’accomplir sa tâche et le destin du héros. Ce poing droit, l’histoire l’a oublié. La lance-meurtre quitte la paume, vibre du choc au bout de sa pointe, la conquête terrasse la vie qui s’enfuit, mais au creux de la main repose une délicatesse supérieure, car ce poing guerrier sait aussi et poindre et oindre.

7

Au tour d’Hector de viser et rater son adversaire. Désarmé, il cherche secours auprès de Déiphobe qui l’a encouragé au combat, mais tout près, plus personne. Athéna, qui avait pris l’apparence du fils de Priam pour tromper le Troyen, a rendu son arme à Achille, qui frappe Hector à l’endroit où la belle chair offre un point faible, à la gorge par où la vie s’en va le plus vite.

8

Franchir le sphincter, c’est pousser la porte d’une forge formidable, un foyer à la chaleur infernale. Introduite aux marges de l’anus, la main est déjà à hauteur du thorax, mais ce n’est pas le cœur battant qu’elle étreint, c’est un rameau de l’aorte qui irrigue le rectum. Aucune cage ne retient cet oiseau sauvage. Sa pulsation affolée n’interrompt jamais la course qui l’emporte. Le bouillonnement des parois artérielles, tendues comme par une érection, accélère sous la caresse le débit de cette verge au jet ininterrompu. L’orgasme de feu et de sang de cette masturbation rectale n’a rien de comparable aux maigres gouttes de lait soutirées au pénis au comble du plaisir. La vie ne fuit plus hors d’elle-même, elle court, ivre d’un bonheur fou, vers un cœur qui bande toujours, toujours plus fort, et vient prendre à la caresse intérieure qui le branle un plaisir sans degré et sans fin.

9

L’Amérique de G. W. Bush est la Grèce d’aujourd’hui. Son Achille a deux visages ; la fragile et blanche Lynndie England et un nègre colossal au nom-valise qui dit l’Amérique et le fist : Amerifist. Visage rond, bras tatoué, le top le plus célèbre du monde est gaucher comme la tortionnaire à la laisse d’Abu Ghraïb. Sexe en semi-érection, il fait le boulot. Pas de mimiques, de singeries, variation et précision des manœuvres, admiration sincère pour le bottom, visage écarlate tourné vers ce qui se passe au bas de son dos, qui en demande encore, encore. Sur son visage, le bonheur l’aide à accueillir une main monumentale, peut-être 14 de taille, peut-être davantage, et pas nécessairement avec poppers. Ses roucoulements mêlés au souffle d’Amerifist culminent dans un râle qui marque la communion quand ça passe. Nombre de vidéos sont enregistrées dans un décor domestique, chambre à coucher, salon, rien à voir avec les culs de basses-fosses des sex clubs. Amerifist travaille des trentenaires BCBG dans des intérieurs de CSP+. Top social, bottom sexuel au corps blanc, sans musculature exagérée, un hiéroglyphe tatoué autour de l’anus rappelant une prédilection et appelant les doigts comme une cible. L’environnement, les fesses, la main, tout d’une propreté impeccable. Et jamais une goutte de sang. Premiers doigts, empan, poignet, avant-bras, double fist, accélération, boxing. Amerifist est à l’image d’un plaisir qui ne se consomme pas dans la fureur obscène, qui se prête à la démultiplication pensive de la durée. Souplesse du poignet, miracle des sphincters qui épaississent, enflent, s’entrouvrent sur la calme béance vermillon du corps et du bonheur.

10

Rendez-vous rue du Temple. L’appartement est un loft, profond, sombre, encombré. Le type est nu, un mètre quatre-vingt-dix, brun, légère euphorie, charme séducteur, dans la lumière d’un écran plat qui diffuse du porno. Il est content que je sois venu, il est rare de dénicher un partenaire l’après-midi. Il me demande le temps d’une cigarette, s’inquiète de la disparition de son chat. Le film tourne sur une scène de fist : garçon musclé allongé, un poing dans le cul, lançant des regards comme des grappins pour attirer plus profond la main de l’autre. Challenge sans concessions, les yeux encaissent le poing et boxent autant que le cul. C’est moi ! Dans la semi-obscurité, je vais des images à mon hôte : la fumée s’échappe en volutes de ses lèvres. Il fixe l’écran. C’est lui. Plus jeune de quatre ou cinq ans peut-être, le corps plus ferme. Nu devant moi, il ne peut cacher un léger ventre de quadra. Le Petit Prince du fist, bottom idole des plateaux pornos, pendant de l’idole top Amerifist. Le film se déroule comme une vidéo de démonstration dans les magasins de bricolage et montre, étape par étape, la bonne manière de procéder. Matthieu s’allonge sur le dos, je suis habillé et commence par m’enduire de gel. La veille, il a fait une touze au fist et son rectum est aussi large que le tunnel du Mont-Blanc. Le bras n’avance pas, il court, aspiré par trois voies désertes, et se retrouve quelque part où il n’est jamais allé. Sensation inédite, comme stopper dans un endroit inconnu après une course échevelée, ayant oublié d’où l’on vient, ce que l’on fait. Le moniteur est là pour me guider pourtant. Il râle mollement, sans parvenir à renverser la fatigue de son corps et la brume de son esprit, il ne prend pas son pied. Son pied, il le prend sur l’écran, allongé sur le dos, buste soulevé, abdos rageurs, encourageant un top qui ne l’épargne pas. Je devrais y aller, je ne peux pas. La main tétanisée, impossible de prendre possession d’un palais trop facilement conquis, et par peur de casser quelque chose l’expérience tourne court. Il continue à fumer et nous parlons. Il a rencontré Amerifist, qui a un appartement à Berlin. Irréelle proximité avec mon idole. Les six degrés de séparation du Hongrois Frigyes Karinthy qui avaient chuté à 4 avec Facebook descendent à 1. Ma main dans la sienne, Matthieu mesure mon petit 8, et je réalise que les phalanges qui m’étreignent ont serré la paluche d’un vivant Achille.

11

Retour dans le XVIIIe, requête sur Internet. Matthieu apparaît, et tout de suite un post d’Amerifist à propos d’un week-end à San Francisco où il a joué avec Matt. Matthieu is a total PIG, of the highest order, and I always enjoy seeing his HUGE rosebud, and gaping hole…

AVEC OU SANS GANT

1

La main plonge, tâtonne au sein d’un espace vivant, comme dans Fort Boyard ces vedettes qui doivent retirer une clé au fond d’une jarre pour le compte d’une association. Ventre opaque, col resserré, abandon des phalanges happées par un organisme sans forme et sans visibilité. Frisson garanti pour celle qui s’y colle et pour le spectateur compatissant devant le dévouement masochique de ces héros au bon cœur. L’imagination au bout d’une main aveugle en plongée rapporte contacts tactiles, chaleurs, mouvements. Yeux révulsés, paupières closes, les doigts naviguent parmi un peuple de sensations sans visage ni contours : lisses carapaces, abdomens mous ou gluants, tiède épaisseur de fourrures, aspérités de crocs, de pinces et d’épines, flasque humidité.

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En protégeant la muqueuse des contacts contaminants, particulièrement la muqueuse anale, plus fine et poreuse que les parois vaginales, le gant paraît étendre la précaution du préservatif à la main. Pour toute une génération qui a vu ses proches décimés par le VIH, la capote a levé l’angoisse de la mort et rendu au plaisir ses droits. Avec ou sans gant, la question ne devrait pas se poser, sauf que le fist n’est pas une pénétration comme une autre. En dépit de l’apparence phallique dont jouit le pervers Dolmancé, la main se tient en deçà du coït, dans une promesse toujours à venir : pareille à une bande de Moebius qui se déroule de l’endroit à l’envers sans retournement et sans effraction, la caresse unit, doucement, d’un seul mouvement infiniment cadencé, top et bottom, main et rectum – et qui aurait jamais idée de caresser ganté ?

3

De latex ou de cuir, le gant habille, déguise, dresse un décor qui condamne les amants à la figuration. Le gant chirurgical prospecte et se retire. Privés de contact par sa mince barrière de latex, il oblige les amants à évoluer dans des espaces cloisonnés, à se parler à travers une sorte d’hygiaphone. Le gant de cuir verni par le lubrifiant est d’une autre nature : ses reflets accentuent la propreté, l’ordre, l’indifférence, la violence d’une pénétration sans âme ni pitié, réactivant des images de SM dont le fist s’est depuis longtemps émancipé.

4

Le gant a un envers, un double intérieur, le conduit anal, dont le nettoyage modifie le milieu en éliminant les matières stercorales. Un commentateur averti recense dans ce domaine autant de techniques que de trous. Je retiens la confidence d’un professionnel qui s’introduit un embout en inox fixé au pommeau de la douche en imaginant une scène sexuelle, condition indispensable à la dilatation. L’opération s’apparente à une masturbation, et il y en a même qui procèdent à une vidange du pénis, pour ne pas être dérangés par l’érection. La toilette qui précède le fist met à disposition un corps purifié de ses séquelles animales. Le rectum du bottom n’a rien à voir avec le circuit organique de l’assimilation et de la déjection, rien non plus avec le corps anatomisé de l’exploration par coloscopie. Même le résidu de l’ablution, il convient de l’évacuer. Bien qu’incolore et inodore, l’eau est un corps étranger et, pour le bonheur des doigts, la muqueuse doit paraître un marbre lisse. L’anus ainsi apprêté a les apparences du corps vivace des animaux débarrassés de leurs viscères par le taxidermiste. Sauf que la toilette reconstitue une anatomie intérieure pour la main seule à laquelle elle offre les puissances infinies d’une marionnette de chair.

5

Aristote distinguait le mouvement de la nature – développement par poussée interne, croissance – de l’art, qui dégage son œuvre par façonnement extérieur, à la manière du marteau et du burin. Il faudrait y ajouter l’expérience d’une main sans finalité qui invente un corps de l’intérieur. Le rythme des organes affranchis de toute fonction se modifie, leurs flux se détournent, se laissent envelopper et libèrent sous les phalanges des potentialités inédites. Par contiguïté, le mouvement parti du sphincter fait vibrer muscles, ventre, poumons, tête, organes sensoriels. Tout se passe non entre main et rectum, mais entre deux corps, l’un réduit à la puissance délicate de la caresse amoureuse, l’autre agité d’un balancement inorganique. C’est la leçon de la nudité : la main doit sentir l’œuvre qu’elle façonne, tenir le corps à distance de son propre engendrement, en moduler l’apparition au plus juste, et finalement jouir de sa propre exploration en partageant un plaisir qui transcende les êtres qui s’y adonnent. La beauté de l’œuvre a des signes fragiles, impalpables, aux antipodes de la violence et de l’amour. La main protégée par l’épiderme, qui est une enveloppe naturelle, se présente sans arme ni cuirasse, innocente, brutale, entière.

6

Des mois durant, opportunité d’un rendez-vous oblige, j’ai eu les ongles coupés ras et des mains saines. À quel point une pratique un peu sophistiquée se développe en habitudes, en soins spécifiques, pour être prêt au cas où. Plus que tout, mes doigts concentraient mon inquiétude, et je craignais pour eux comme un pianiste.

VAGIN

1

L’annonce est parue sur un site de contacts, section Rencontre sans lendemain : Titre : Cherche complice pour fist vaginal. Texte : Moi bi, fin, intello, intéressé par une expérience de fist vaginal avec femme 30/50 ans. Pas de réponse, hors des relances pour mettre en valeur le message moyennant quelques euros. J’ai fait remonter l’annonce d’un clic de jour en jour. En vain. Alors j’ai sillonné le Web, avant, bredouille, de retourner en bibliothèque.

2

Connectez-vous sur le catalogue de la Bibliothèque nationale de France accessible en ligne. Faites une requête par mot. Ligne Titre, entrez : vagin, cliquez. Une vingtaine de pages, à raison de vingt réponses par page, pas moins de quatre cents items. Et, maintenant, lisez : des thèses de médecine : plaies, déchirures, fistules, fibromes, kystes, sarcomes, cancers, chancres et calculs, imperforations, thrombus, dystocie, aplasie, accessoirement tout sur le bourrage du vagin par les tampons glycérinés, et seulement cinq ouvrages : l’Ode au vagin de Clovis Hugues, un anarchiste marseillais qui écrivit en 1906 un pendant au célèbre Ode au priape de Piron ; Les Monologues du vagin d’Eve Ensler, et Les Aventures de ce fabuleux vagin, un livre de Moïra Sauvage sur… Eve Ensler ; ajoutez Comment parler du vagin à ma fille, du docteur Rinieri, et deux fictions : La Fille au vagin doré et Le Vagin de Laura Ingalls, le tour est fait. Peu de chose sur l’origine du monde. Et un seul porno, Vagin public. Vagin est un terme de médecine et de gynécologie, pas d’érotique. Clitoris, en comparaison… Que faire de ces deux syllabes pas loin du vagir infantile, de geindre et girie, une autre plainte. Le Robert sert du Balzac : Elle malade ? mais c’est de girie.

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Tchiiip, qui se présente comme une lesbienne de vingt-cinq ans, écrit pister au lieu de fister, miches au lieu de fesses et renifle un snif parce qu’elle ne peut pas pister sa copine. Voici son pseudo-témoignage, droit sorti d’une bulle de Bretécher : Moi jsui une femme et je me fé pister par ma copine, mé jamai anal un fist anal se serai bocou bocou tro je pense pa ke mes miche suporterai loool mé le fist vaginal hmmmmmm c telmennnn grrrrr ma copine me met son poin juske o dessu du poignet et jador sa kan c bien profonnn bien cho jador sa et jaimerai bien le fair a ma copine mé jai d main tro grande et jai peur de lui fair mal je lui met 3 ou 4 doi mé le pouce ne passe jamai… snif.

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Autre vision : dans l’Ulysse de Joyce, Bello retrousse sa manche et plonge dans la vulve de Molly Bloom. Vous voyez, ça ne manque pas de profondeur ! Eh ! bien, mes petits agneaux ? Ça vous la met en l’air ? (Il fourre son bras dans la figure d’un enchérisseur.) À la régalade, et qu’on se rince la dalle.

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Deborah Addington est l’auteur d’un livre indispensable : A Hand in the Bush. The Fine Art of Vaginal Fisting. Son chapitre clé s’intitule « Fisting : the adventure », c’est un récit en forme de guide de la première fois, c’est surtout une petite histoire d’amour conclue par un orgasme sans pareil. De longs préliminaires, une promenade au bord de la plage, d’un lac ou sur les quais, main dans la main, baignée d’une douceur irréelle accentuée par l’élément de l’eau. Retour à la maison, il s’agit de créer une atmosphère propice, et pour cela rien ne vaut les bougies. Mais ce n’est pas encore suffisant, car un acte aussi singulier doit arriver le plus naturellement possible. Deborah propose aux amantes de s’installer dans un canapé confortable pour lire… un chapitre de son livre, car la sensation des lèvres formant des mots est d’un érotisme incomparable, surtout quand ils ont un caractère sexuel. L’introduction va se faire avec les précautions d’une défloration, la brutalité masculine en moins, ou avec la douceur d’un homme aguerri qui amènerait sa partenaire à lui en demander insensiblement davantage. Encore est le mot lancinant qui n’apparaît jamais et qu’on entend à chaque ligne. Il rythme l’ascension vers l’intériorité et le plaisir. La main est un phallus d’une nature extraordinaire, pas seulement par la taille ou les potentialités, qui dépassent de loin le pâle appendice masculin, c’est un instrument qui n’échappe jamais à la vigilance de l’amour : il fait des pauses, se lubrifie à tour de bras, alterne les explorations, guettant leur effet sur le visage de l’aimée jusqu’à l’acmé final. L’utérus pousse, les parois compriment l’intrus, parfois jusqu’à l’expulsion. Les orgasmes de Deborah Top, ou Deborah Bottom, sont les plus intenses qu’elle ait jamais éprouvés. Il ne manque rien à ce tableau, ni la larme au coin de la paupière en extase, ni la communion, ni le reflet dans l’orgasme de l’une des sensations de l’autre.

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Incolore, blanc, rouge, nacré, le fist vaginal a les couleurs du temps qui irrigue le corps des femmes. Deborah Addington n’en dit curieusement rien, est-ce l’utilisation de gants ou une volonté d’idéalisation, mais son livre tait toute vérité physiologique. Pourtant, à la différence du rectum, dont la fonction se résume à une exonération contrôlable artificiellement par lavement, le sexe féminin est, tout au moins durant une partie de la vie des femmes, le siège de cycles qui modifient continuellement l’équilibre de son milieu. Si le rectum est un espace à visiter, le vagin est un voyage dans le temps, un temps qui se manifeste par des liquides tous différents. Peut-être est-ce le motif inconscient des promenades au bord de l’eau de cette chère Deborah : à l’image du corps féminin, elles érotisent l’expérience qu’elles préludent.

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Les sécrétions féminines sont de trois ordres, dit Catherine Rinieri. La sécrétion d’œstrogènes fait épaissir l’épithélium du vagin qui se desquame en libérant des cellules qui forment un enduit crémeux, blanc et inodore. Au moment du pic de l’ovulation, les glandes de l’utérus produisent une belle glaire qui ressemble à du blanc d’œuf et facilite la circulation des spermatozoïdes. Enfin, en l’absence de fécondation, surviennent les règles. Les règles sont un conglomérat de mucosités et de caillots de sang microscopiques qui ne coagule pas. Le vagin à une temporalité sensuelle qui donne raison à ce médecin du début du siècle dernier, qui écrivait non sans misogynie, mais pas sans poésie, la femme est toute dans son appareil génital. À cela, il faut ajouter d’autres liquides, dont celui lié à la vascularisation qui facilite la lubrification du vagin lors des rapports. Les femmes-fontaines en sont le symbole. Sous le terme squirt, le cinéma porno en a fait une pure et simple éjaculation. Sauf que cette émission humide, qui marque l’abandon du corps et la permission d’aller plus loin, est interprétée, sur un modèle masculin abusivement rassurant, comme une icône de l’orgasme et l’expression spectaculaire de la satisfaction féminine.

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Voici deux textes écrits à la même époque par un médecin et un officier, ils décrivent le traitement d’une seule et même pathologie : le vaginisme.

 

Mme X…, âgée de vingt-cinq ans, sans antécédents pathologiques, sauf un léger degré d’anémie et quelques phénomènes nerveux, était mariée depuis quatre mois sans qu’aucun rapport sexuel eût été possible. Toutes les tentatives provoquaient, au premier contact, une vive douleur et n’aboutissaient à aucun effet utile. L’exploration attentive des organes génitaux ne fit constater ni érosions ni fissures, mais seulement un peu de rougeur de l’orifice vulvaire. La pression exercée en un point quelconque du pourtour de cet orifice était douloureuse, l’introduction du doigt possible, mais douloureuse également. La marche, même prolongée, ne provoquait aucun malaise. J’employais sans succès les toniques, les antispasmodiques, les calmants à l’intérieur et à l’extérieur. Une nuit même, je fis prendre en une seule fois 4 grammes de chloral, mais, même dans ce demi-sommeil, le coït fut impossible. Dans ces conditions, une opération fut proposée et acceptée.

Dans les premiers jours du mois de décembre, après une anesthésie par l’éther, je fis avec le vieux speculum à trois branches d’Ambroise Paré la dilatation vulvaire et immédiatement après la dilatation anale. Les branches de l’instrument avaient été introduites à six ou sept centimètres de profondeur, l’écartement porté entre cinq et six centimètres de diamètre ; la durée de chaque dilatation fut de trois minutes environ. Les suites furent très simples. Les règles qui ne devaient paraître que dix jours plus tard survinrent dès le lendemain et durèrent trois jours. Le premier rapport sexuel eut lieu sept jours après l’opération ; il fut très facile, mais provoqua une légère douleur, moins vive que celle qui accompagnait les tentatives infructueuses d’autrefois. Depuis, une grossesse est survenue, les rapports sexuels sont faciles et non douloureux.

 

Et maintenant :

 

On sait combien est grande la sensibilité dans ce genre d’affection. Je considère comme capital de persuader la malade avant tout qu’on n’exercera aucune violence.

La malade étant dans l’attitude que je préconise, j’applique le doigt enduit de vaseline sur l’une puis sur l’autre des grandes lèvres, très légèrement pour commencer et en demandant si cela fait mal. Puis j’applique le doigt sur d’autres points, très doucement et en posant toujours la même question.

Le lendemain et les jours suivants, je continue de même façon approchant par degrés de l’orifice vaginal. Graduellement, j’arrive à mettre le doigt à l’entrée de l’orifice vulvo-vaginal, je le retire sans, pour ainsi dire, que la malade s’en aperçoive. La séance est terminée. À la suivante, je pénètre un peu, très peu, laissant le doigt cheminer par son seul poids et j’exerce une très légère compression à droite et à gauche. En allant ainsi par degré, et en exerçant toujours cette compression, on réussit en quelques jours à introduire l’index entier. À Dalaro, il y a deux ans, j’ai traité ainsi une femme que j’eus la satisfaction de faire examiner quinze jours plus tard par le Dr S…, sans qu’elle éprouvât la moindre douleur. Cette femme m’a écrit que le vaginisme ne s’était pas reproduit. Je pourrais citer d’autres cas.

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L’auteur du premier texte s’appelle Aubert. Pliant avec méthode le corps à la connaissance et aux instruments de l’art, il s’inscrit dans une tradition symbolisée par le speculum d’Ambroise Paré. La malade anesthésiée hors jeu, seul compte le mécanisme d’une vulve inapte à recevoir le coït et remplir sa fonction. La réussite de l’investigation a une mesure rigoureuse, six ou sept centimètres de profondeur, entre cinq et six centimètres d’écartement, sur une durée de trois minutes. Rien de différent du viol médicalisé sous chloral qui avait d’abord été tenté sans succès avec la complicité du mari. À défaut, ce sera au speculum du médecin de délimiter la forme évidée du coït, faisant place dans le conduit réfractaire à un pénis sur la durée d’un orgasme masculin. La guérison est avérée par le consentement au rapport et une grossesse, toutes choses, à s’en tenir à la lettre du texte, qui relèvent du souhait d’un mari et d’un médecin.

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Avec Charcot et Freud, l’auteur du second texte fait partie de ces pionniers du XIXe siècle qui n’ont pas craint d’approcher le corps hystérique. La première plaquette du Suédois Thure Brandt traduite en français en 1868 s’intitule : Nouvelle Méthode de gymnastique magnétique pour le traitement des maladies des organes du bassin et principalement des affections utérines. Il y confie qu’à partir de 1847 il a eu l’occasion d’étudier de plus près les maladies du sexe féminin connues sous les noms d’affections hystériques et nerveuses, et [il] parvin[t] plus tard à constater que si les cas pathologiques proviennent de l’état anormal des organes utérins, ils peuvent être traités et guéris par des procédés mécaniques, c’est-à-dire par le moyen de manipulations convenables, avec un succès décidé, mais jusqu’ici totalement ignoré. L’accueil est glacial et, en dépit de sa formation médicale, Thure Brandt ne sera guère pris au sérieux.

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Trente ans plus tard, en 1903, la main magique sera décrite par le Dr Saquet au congrès d’Angers de l’Association française pour l’avancée des sciences. Th. Brandt, qui atteignait 1 m 80 de taille au moins, avait une véritable main succulente. Cette main était très grosse, mais non très longue ; l’index ne dépassait pas 10 centimètres de longueur et les autres doigts en proportion ; Brandt était dans la dernière année de son existence où je le vis atteint d’un tremblement professionnel de la main. Ce véritable mouvement vibratoire, existant même au repos, était analogue au tremblement de la paralysie agitante et produisait une vibration apte à combattre spasme et contracture. Succulente : j’ai cherché dans le vieux Littré ce que ce médecin nantais, défenseur de l’esperanto, voulait dire. En botanique, le mot désigne des organes végétaux spongieux, gorgés de sucs, qui ont à peu près la consistance de la chair. Emporté par son enthousiasme, le bon Saquet renverse la comparaison : ce n’est pas la plante qui évoque une chair appétissante et désirable, c’est une main végétale dépouillée de ses phalanges, muscles et tendons, qui métamorphose ses tissus en un corps souple, riche en sève, dont le tremblement intime devient un mouvement d’essence guérisseuse. Cette main ne cesse jamais d’agir, une poussée dynamique, une croissance, l’anime jusqu’à l’extrême limite de l’existence vers le corps souffrant des femmes.

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L’opuscule de 1868 est illustré de schémas à trois détails : lombaires et coccyx, utérus, et un index fascinant de délicatesse qui effleure l’organe, avec indication de la rotation en pointillé. Le doigt ne fait pas irruption, il se conjugue à l’anatomie, et ces dessins innocents ont un air amoureux, non tant de la femme que d’une nature qu’il faudrait, comme les fleurs d’un bouquet, rajuster à fin d’harmonie.

LE Dr B DE L’HÔPITAL B

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J’ai sollicité un entretien auprès du Dr B, qui m’a fait répondre de prendre rendez-vous avec son service. Au téléphone, le secrétariat me demande si je souhaite consulter en gastro-entérologie ou en proctologie. Le hasard des deux spécialités du Dr B rétablit le circuit sphinctérien complet, de la bouche au rectum. Ce sera proctologie, par chance le calendrier le moins chargé. Mon interlocutrice me donne une date dans la quinzaine qui suit. La semaine du rendez-vous, coup de fil du Dr B, tombée par hasard sur ma lettre : elle est désolée, elle ne se souvient plus des suites qu’elle lui a données. Je la rassure, nous avons rendez-vous jeudi à 9 heures.

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Un jeudi de novembre. Bien que je vienne pour un entretien, la secrétaire tient à me constituer un dossier complet. J’attends donc, une chemise couverte de codes-barres sur les genoux. Mon enquête touche à sa fin et je ne sais trop à quoi servira ce rendez-vous, au moins réviser mon anatomie rectale et vérifier mes dernières hypothèses. Les agents en blouse verte s’apostrophent en souriant dans un silence d’hôpital mal réveillé à cette heure matinale. Un patient s’assied à deux chaises, un troisième complète la rangée semée de trous. Quand le docteur arrive, nous sommes quatre à l’attendre. Blouse blanche, longue silhouette, yeux scrutateurs et port de bourgeoise protestante. Je remarque qu’elle a des pieds de petite fille et des jambes de basketteuse. Nonobstant l’heure avancée, le Dr B règle un détail de service, porte grande ouverte : une heure de retard et une tête d’avance sur les patients en rang d’oignons. J’inaugure la matinée. À peine assis, une question : est-ce la première fois que je consulte ? Par-dessus le bureau calibré de l’Assistance publique, je lui rappelle que je fais une enquête. Le médecin se détend et se crispe. Ainsi, elle ressemble carrément à un Wilt l’Échasse, un Tony Parker féminin, retour au vestiaire, balle sous le bras, et avant que j’aie le temps d’enchaîner, un smash : « Je vais d’abord me présenter », dit-elle.

3

Le quotidien d’une proctologue, le tout-venant de la vie des hommes et des femmes vu par le petit bout de la lorgnette. Rien de nouveau sous le soleil : des prostituées moins porteuses de maladies que monsieur Tout-le-monde, marié et père de famille, qui s’est laissé aller à un moment d’égarement. L’entretien revient lentement à l’objet de ma visite. Gayle Rubin dit que le fist fucking consiste à travailler le muscle le plus étroit du corps. Repliant l’index aux creux de l’articulation du pouce, le Dr B schématise le sphincter interne, m’expliquant de l’autre index son mécanisme. C’est un muscle excessivement innervé et d’une nature très sensible. Si un prurit se déclenche, on se gratte pour se soulager, on continue parce que ça fait du bien. Suit la liste des instruments qui ont pris la place des doigts : olisbos, godemichet, et toute la panoplie des objets non destinés qui peuvent prêter leurs contours et leur volume à l’anatomie ou à l’imagination. Elle cite le cas d’un homme arrivé en urgence avec une lampe de poche dans le rectum, le malheureux avait poussé le raffinement jusqu’à s’asseoir dessus : la coque en plastique avait explosé, lacérant la muqueuse, et il avait fallu retirer tige à tige le Mikado sanguinolent de son plaisir.

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Ce muscle si délicat, une légère crispation suffit à le verrouiller, plus rien ne peut alors pénétrer ou sortir par l’orifice sous le contrôle de ce gardien scrupuleux, même le petit doigt ne trouverait pas son chemin. À l’envers du viol et de ses séquelles d’effraction, je pense à toutes ces occasions où, mû par le désir de mon poing, des culs se sont déployés, ont respiré, se sont détendus pour finalement offrir leur fleur rare à mon office bien au-delà de ce que je pouvais attendre d’eux. J’en conclus, sans partager la remarque avec le Dr B, que, pour grossier qu’il soit, le trou de balle n’est pas un muscle qu’on commande, c’est un muscle qu’on séduit.

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Les circonvolutions de l’intestin sont aussi fragiles que les vaisseaux cérébraux, toujours sous la menace de l’anévrisme. Mais, à la différence du cerveau, protégé par le crâne, le côlon a sa porte et la main lui va comme un gant. La sensibilité du sphincter, le point G de la prostate inaugurent le parcours. Plus on s’enfonce, plus les risques augmentent, la membrane de l’intestin, fine comme du papier à cigarettes, enfermant une population de bactéries saprophytes à l’abri du milieu stérile voisin. Quel souci doit guider l’explorateur qui pénètre ces profondeurs irréelles et se meut dans cet espace flottant. La catastrophe, longtemps irréversible avant la découverte des antibiotiques, ne tient qu’à un cheveu.

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Je ne résiste pas à la curiosité de soumettre à une spécialiste le cas du Petit Prince, dont le rectum hors norme avait impressionné le néophyte que j’étais. J’ai dû rougir en présentant ce cas qui me mettait dans une position d’enquêteur jusqu’au coude. Le Dr B me demande la taille de l’individu. Grand. Un bon mètre quatre-vingt-dix. Sa réponse tombe : normal, le rectum est en proportion. C’est comme la bouche, ajoute-t-elle. Différent chez chacun. Ce n’est pas à Matthieu que je pense alors, mais au minuscule gabarit agité d’Angelo. Une fois entré, non sans difficulté, il m’avait été impossible de bouger le petit doigt, et ma seule tentative pour déplier le poing, pensant naïvement accroître son plaisir, s’était soldée par un tir dont mes phalanges entrouvertes avaient recueilli l’augure. Confus, le garçon avait disparu dans sa salle de bains d’où il était revenu dix minutes plus tard, propre et froid.

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Quand je sors du bureau, ils sont une dizaine à poireauter sur leur siège, dix visages qui scrutent impatiemment la porte du cabinet qui s’ouvre enfin comme si j’avais monopolisé à moi seul les quatre-vingt-dix minutes du Dr B. La jalousie se peint sur leurs traits, un sourire éclaire les miens. Sans doute imaginent-ils que je m’en vais avec un remède miracle. Ils pensent à mon fondement, mais il est vierge. Ma joie est de tenir enfin la clé.

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C’était au début de l’entretien. Le Dr B ne répondait pas à une question, elle se défendait. Parlant du rectum, elle se crut obligée de combattre le préjugé qui frappe l’objet de sa science. Il fait sourire, et beaucoup de ceux qui n’ont jamais eu besoin des lumières de la proctologie se demandent ce qui peut conduire à s’occuper d’un pareil endroit. Alors, dans cette minuscule faille d’amour-propre, la solution a jailli, limpide, auréolée de la simplicité de l’évidence, elle a surgi avec la passion de la science perçant les mystères du réel. La basketteuse à blouse blanche a fait une passe, suivie d’une détente sèche, et d’un nouveau smash : « On dit c’est sale, c’est sale. C’est pas parce que c’est du caca que c’est sale. La main, c’est sale. »

SIGMOÏDE

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En 1873, René Dumareau, pionnier du toucher rectal, rend hommage à Celse, son lointain prédécesseur dans cette voie délicate. On ne connaît à peu près rien sur cet auteur qui a rédigé, au début de l’ère chrétienne, une compilation de Médecine. Dans sa préface, il s’interroge sur la meilleure manière d’examiner au-dedans du corps, pendant que l’homme respire encore, regrettant que la dissection des cadavres, bien qu’elle n’ait rien de cruel, soit toujours dégoûtante, sans compter que l’aspect des parties y est fort changé par la mort. La science veut la vie dans son flamboiement : le concert palpitant des cellules, le courant cristallin des flux organiques, le trépignement musculaire, la respiration nerveuse. C’est alors que le hasard joue la partie du savant : N’arrive-t-il pas tous les jours qu’un gladiateur dans l’arène, un soldat dans un combat, un voyageur dans une rencontre de voleurs, soient blessés de manière à mettre à découvert telle ou telle partie intérieure ? Cette vie blessée, c’est la brèche, ouverture involontaire et opportune où jeter l’œil, où glisser une main : palper, soulever, écarter, distinguer dans le nœud des viscères la merveilleuse complication du vivant. Comble de la curiosité, le médecin habile peut, sans donner la mort, mais en travaillant à rétablir la santé, observer le siège, la position, la figure, l’arrangement et les autres qualités des organes intérieurs. Ainsi, il apprend, en secourant son semblable, ce que les autres ne peuvent connaître que par une horrible cruauté.

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Le chirurgien porte la main sous les draps ou sous les vêtements, la face palmaire appliquée sur la partie interne de la cuisse, puis il remonte et arrive au périnée en faisant écarter les jambes du malade : là, à l’origine du sillon interfessier, le doigt rencontre l’anus. L’indication est alors d’aller lentement, plus lentement même que dans le vagin pour vaincre plus facilement la tonicité du sphincter ; sans cette précaution, le malade éprouve souvent une sorte de contrition, ténesme douloureux qui force le médecin à suspendre l’opération [la lenteur, qui doit contourner le trouble du patient, augmente celui du lecteur, dévoilant dans l’ordre anatomique de la progression et l’orgasme de la découverte les plus profonds mystères. Par-dessus tout, impossible d’imaginer pareil relevé à travers des matières artificielles, et je suis persuadé que c’est main nue que Dumareau auscultait].

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On sent d’abord à l’extrémité de l’index, au fond d’une sorte d’infundibulum garni de poils, l’anus et ses plis ; puis, en pressant doucement, on a la sensation d’une surface élastique qui se laisse déprimer, et qui bientôt laisse en son centre un orifice, dans lequel le doigt est assez fortement serré, c’est le sphincter anal. Continuant d’avancer, l’index de suite tombe, pour ainsi dire, dans un large espace aux parois dépressibles et molles, lisses et humides, qui va en s’agrandissant, et contient des matières stercorales [plis, surface élastique, dépression, orifice, large espace aux parois molles, lisses et humides, la beauté naît du souci de nommer tout un monde caché riche de formes et de sensations]. En avant, la pulpe du doigt sent une surface résistante se terminant en pointe inférieurement, à peu près ronde, c’est la prostate, plus dure et plus volumineuse chez le vieillard que chez l’adulte ; au-dessus, on perçoit, mais difficilement, deux petites saillies d’abord réunies, puis s’écartant, c’est l’appareil séminal. En arrière, en comprimant assez fortement, on arrive sur le squelette [le rectum a ses culs-de-sac !]. Parvenu à ce point, le doigt de l’explorateur s’incline en haut à gauche et en arrière dans une sorte d’entonnoir, où l’intestin se rétrécit, c’est alors que, si la vessie est pleine, on peut en avant sentir une fluctuation manifeste [ce n’est plus l’humidité de la muqueuse rectale insidieusement sollicitée, c’est une planète aux contours fluctuants et tièdes, une lune suspendue au ciel d’une autre lune, balle immobile du trou de balle comme deux miroirs face à face renvoient leur image à l’infini] ; en arrière, c’est le sacrum qui arrête l’exploration.

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Un article de Geoff Gilbert me met sur la piste d’une comparaison, une double piste excitante : Henry James et le fist fucking, le rapprochement est de Leo Bersani dans Le rectum est-il une tombe ?, un ouvrage sur le sida. Je ne le trouve pas. « Le rectum » est le premier article d’un recueil que je consulte en anglais, en français. En vain. À relire Geoff Gilbert, je remarque que la piste James + fist passe par la théoricienne queer Eve Kosofsky Sedgwick. Dans son Épistémologie du placard, elle reproduit un extrait des Carnets où James, alors en Californie, évoque le retour dans sa demeure de Lamb House (Rye) : Mon aride et longue aventure achevée, je pourrai [enfoncer] la main, le bras, profondément, bien loin, jusqu’à l’épaule – dans le lourd sac du souvenir – de l’imagination – de l’art – et y pêcher toutes les petites figures et les félicités, tous les petits faits et les fantaisies utiles à mon propos. Voici donc ce fameux fist-as-ecriture. Henry James avance sur des équivalences sans que le lecteur sache laquelle privilégier – du souvenir, de l’imagination, de l’art –, ni si l’énumération est vraiment close, et si ces mots, tous en partie inexacts, ne sont pas là pour suggérer ce qui ne saurait être davantage élucidé. Idem pour les petites figures, les félicités, les petits faits et les fantaisies, tout cela composant un puzzle en vrac sans véritable figure. Autre trait jamesien, la façon de prolonger un sens à élucider par un mouvement qui se perd en lui-même : [enfoncer] la main, le bras, profondément, bien loin, jusqu’à l’épaule. À suivre le geste, rien : et le texte se poursuit sur une de ces déceptions caractéristiques de l’auteur de L’Image dans le tapis : Toutes ces choses sont à présent enveloppées dans trop d’épaisseurs pour que je puisse pénétrer jusqu’à elles ; à trop de profondeur pour que je puisse les sonder. Qu’elles y reposent pour l’instant, dans leurs fraîches et saintes ténèbres, jusqu’à ce que je projette sur elles la douce et paisible clarté du cher L[amb] H[ouse] où elles commenceront à luire, scintiller, prendre forme comme l’or et les gemmes d’une mine.

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Quelques pages plus loin, on trouve un exemple de ces fantômes du réel vers lequel l’écrivain plongera bientôt le bras ; il s’agit du Country Club. James a visité à Baltimore un de ces clubs de loisirs familiaux et cherche à attraper les tonalités de sa petite « valeur ». Entendons, pour parler comme Wittgenstein, la somme des aspects délivrés par la vision d’un dimanche après-midi. Se détache en premier lieu l’image « sportive » de la jeunesse. Les corps du Country Club paraissent désaffectés de leur singularité, notamment sexuelle, et réaffectés au lieu d’une unité utopique. Garçons bronzés, droits, bien découplés, aux visages quelconques, filles vigoureuses et sans charme ont le visage de cette Nouvelle-Angleterre où, vingt ans après en être parti, James vérifie partout, en chacun des deux sexes, l’absence d’un sens, l’absence de la conscience (ou de l’existence) d’un danger venant de l’autre.

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Selon David Halperin, Gayle Rubin posséderait une photo d’une course à S[an] F[rancisco] organisée par une association de fistfuckers qui avaient un club et prévoyaient des événements sportifs dans les rues de SF. Il ajoute que, dans les années 1960, le fist n’était pas simplement une pratique privée. Il y avait des lieux de rencontre pour les gens qui goûtaient ça. Il y avait des associations et même des identités groupales. La Folsom Street Fair, le dernier week-end de septembre à San Francisco, est l’héritier des traditions associatives d’il y a cinquante ans, et des Country Clubs du siècle précédent. On en voit des images sur Youtube. L’exhibition débridée dépouille les identités les plus singulières de leur extravagance. En donnant à tous la liberté d’être sans être à part, la scène ouverte de la rue neutralise le péril imaginaire du désir, et tout un peuple de marginaux gravite à ciel ouvert comme les membres d’une grande famille.

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Deux ans après les Carnets, James fait revivre, dans La Scène américaine, les aspects de la brillante institution sur l’Hudson aperçue lors d’une demi-heure de visite, par un splendide dimanche de mai. Garçons au visage quelconque, filles sans charme ont disparu. À la place, une vaste maison, ses galeries au-dessus du grand fleuve, avec de magnifiques installations pour les plaisirs associés. Autour, la masse du Peuple souverain, pénétrant partout, se donnant en « représentation » à une échelle sans précédent. Puis, à la fin de l’après-midi, sur le quai de l’agréable et grande gare qui s’étend au bord du fleuve comme un proche appendice du club lui-même, les familles, les bandes, les groupes et les couples (l’élément individuel, distinct de l’élément familial, étant remarquablement absent) s’étaient réunis dans le doux crépuscule pour retourner à New York. Toujours plus profond, James repousse la Famille qui a embrassé le fils prodigue fraîchement débarqué de la vieille Europe, la main s’enfonce pour dissoudre son mouvement dans l’heureux milieu lui-même et son rougeoiement diffus et atténué.

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Le fist-as-ecriture traque les aspects d’une vision, et c’est finalement ce que signifie petite « valeur ». Garçons au visage quelconque, filles sans charme, Peuple souverain, familles, bandes, groupes et couples réunis dans le doux crépuscule pour retourner à New York : des Carnets à La Scène américaine, les mots ont tous les visages et aucun en particulier, dessinant un paysage jamais aussi vaste qu’à l’endroit de son resserrement lexical, car ce n’est pas le vocabulaire qui importe – on ne peut appréhender l’univers en prenant au piège ses atomes un par un, dit Hermann Broch –, c’est la phrase qui, dans son mouvement ininterrompu, embrasse, soulève, porte à la lumière et abandonne les mots au seuil de la vérité qu’ils ne sauraient énoncer. La syntaxe jamesienne survole le ciel de mai et le Country Club. La petite « valeur » est moins un nœud de significations, une énigme à percer, qu’un rayonnement qui révèle et dissout l’éclat le plus pur dans les mille nuances de l’heureux milieu où baignent les choses et les êtres. L’après-midi sur l’Hudson ouvert sur une vaste maison s’achève dans un parc. Je m’y promenai en allant d’une impression à l’autre, et je conserve, intensément, celle de l’admirable Parc écarté, trésor de la ville, que j’avais déjà trois ou quatre fois traversé en voiture, mais dont la vie de vacances, lors de cette nuit tiède du dimanche, bourdonnant sous les étoiles des voix languides du retour au pays, attestait plus que jamais la précieuse fonction.

9

La sorte d’entonnoir où l’intestin se rétrécit, c’est le sigmoïde. Arrivé à sa hauteur, Dumareau renonce à l’exploration rectale. C’est dans cette portion du côlon descendant en forme de boucle ouverte, qui doit son nom à la lettre grecque sigma, que se déploie l’écriture jamesienne selon Eve Kosofsky Sedgwick. Court (15 à 30 cm), le sigmoïde forme un trait sans détour. Plus long (60 à 80 cm), il dessine un oméga ouvert des deux côtés à la base. Les doigts enfilent comme un gant son anse plus ou moins marquée. Le gantize de Gregersen : avec lui, la main amorce le passage vers le côlon. Grande est la tentation de briser l’ampoule rectale, franchir la courbe décisive, établir le contact avec l’intériorité violente et crue de l’intestin. Sur certaines vidéos, le poing joue à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf : il bande en avant-bras, en coude, en biceps, s’érige jusqu’à l’épaule. Mais, pour tout cela, il faut franchir l’anse du sigmoïde, ses forêts de crêtes, ses labyrinthes de plis, ses feuilletés de tissus qui entrouvrent et resserrent un miroitement jamais éteint de sensations. Les circonvolutions compliquées de sa tunique sont la croix des endoscopies, et la minuscule caméra exploratoire, qui va au-delà de la frontière qui refoulait le doigt de Dumareau, doit ruser pour se frayer un chemin parmi ses appendices mous, ses sortes d’algues marines, ses mares douceâtres, ses coulées graisseuses, ses pièges. Ce sigma, dernière lettre de l’alphabet du fist, est comme la petite valeur du Country Club, la syntaxe d’une langue étrange et inépuisable.

ACCIDENTS

1

Alain parle de ses accidents. Après une séance, il a souffert d’un prolapsus rectal, des spasmes incontrôlables l’obligeaient à déculer où qu’il se trouvât. Il évoque aussi la main d’un partenaire qui agit sur lui comme un cautère et a le pouvoir de le constiper. Moins amusant, le souvenir d’un saignement vif : il ne pouvait même pas appliquer l’habituel lavement d’eau froide et fut contraint à une longue diète ponctuée d’élancements, comme des coups d’aiguille ; heureusement, ça ne durait pas. Matthieu a la solution en cas de douleur : un suppositoire de Lamaline, un antalgique à base de paracétamol et d’opium. Il décrit ses effets miracles, il ne sent plus rien. Un des partenaires de Jonas lui a pété le coccyx. Sinon, il aura connu plus d’accidents de godemichet que de fist. Une fois, sous cocaïne, un s’était positionné transversalement. Après un sermon, l’interne des urgences voulait opérer. Sous l’emprise de la drogue, Jonas hurlait au novice d’enlever ses grosses pattes et qu’on aille lui chercher un médecin, un vrai. Sinon, en cas de saignement, il se couche et attend.

2

Dans son opuscule de 1878, Des corps étrangers du rectum. Leurs migrations dans l’intestin et leur histoire, Camille Gérard fait le point sur les modes d’extraction des objets de toutes sortes qui ont élu l’intestin pour domicile. On s’amuse de ces solides gaillards qui s’introduisent un bâton pour guérir une constipation résistante, ou un récipient pour mettre fin aux spasmes d’évacuation d’une diarrhée. La technique de Gérard commence avec prudence par une dilatation à l’aide de lavements opiacés ou de bains prolongés, mais le point crucial est l’extraction avec les doigts ou des instruments peu volumineux tels que tenettes, pinces œsophagiennes, etc. À l’époque, ce genre d’intervention est le théâtre de déchirements théoriques vigoureux. L’échec des instruments oblige Gérard à l’emploi des doigts, marquant un net différend avec son confrère allemand Gustav Simon. Écoutons le Teuton sous la plume de son contradicteur : La main étant bien huilée, on introduit d’abord deux doigts dans le sphincter, puis quatre et enfin le pouce et la main entière. La dilatation doit être progressive et aidée par un mouvement de rotation. En suivant ces indications, une main mesurant 25 centimètres [il s’agit de la mesure du tour, pas de la longueur] peut être introduite absolument sans danger. Simon est loin d’être le premier, ajoute Gérard. Un quart de siècle auparavant, Alibrand avait introduit facilement sa main dans le rectum, l’engageant prudemment à la recherche d’un corps étranger qu’elle trouva à l’épigastre dans le côlon transverse [à un mètre quarante de profondeur, NdA]. Gérard passe alors à l’offensive : à la différence de Simon, Alibrand devait être peu convaincu de l’innocuité de cette pratique, car son observation accuse comme terminaison la mort par rupture de l’intestin ; et les contractions intestinales si violentes qu’il a observées pendant son exploration, permettent bien d’attribuer la rupture à l’introduction de la main. Les mêmes accidents sont survenus en Amérique à des chirurgiens qui avaient pratiqué l’exploration du gros intestin d’après les préceptes de Simon. Daudridge signale un cas de mort par péritonite, avec rupture du péritoine, à 5 pouces de l’anus. La main introduite n’avait que 21 centimètres de tour. Sands rapporte un cas de rupture de la tunique musculaire de l’intestin à 8 pouces de l’anus. La main du chirurgien ne mesurait que 19 centimètres de diamètre, elle avait été introduite à 12 pouces de l’anus. Weir. Main de 22 centimètres, introduite à 12 pouces ; déchirure du péritoine. Sabine. Main de 19 centimètres, introduite à 11 pouces ; lacération et ecchymoses de la tunique musculaire.

3

Parti d’une opération d’extraction manuelle, Camille Gérard se focalise sur deux dimensions (le tour de la main, la profondeur de sa pénétration) et un fait (la mort). Si la main est aussi éloquemment criminelle, c’est sans doute par l’adjonction d’un corps volumineux dans un milieu encombré, dilaté, voire déjà blessé par un corps précédent. On s’étonne de ne pas en trouver la conclusion chez l’auteur, de ne pas sentir le paradoxe qu’il y a à accroître le volume d’une dilatation pour la résorber, créant un risque de déchirure et d’infection. Le contre-exemple donné par Gérard est d’une cocasserie involontaire. Un religieux voulant se guérir d’une colique qui le tourmentait violemment, on lui conseilla de s’introduire dans le fondement une bouteille d’eau de la reine de Hongrie, où il y aurait une petite issue au bouchon, de laquelle l’eau distillât peu à peu dans l’intestin (ces sortes de bouteilles sont ordinairement longues), tellement qu’il la poussa si bien, qu’elle entra tout entière dans le rectum ; ce qui l’étonna étrangement. Il ne pouvait aller à la selle, ni recevoir de lavement ; on appréhendait l’inflammation et ensuite la mort. On envoya quérir une sage-femme, voir si elle pourrait introduire la main afin de retirer la bouteille ; ce qu’elle ne put faire. Pinces, becs-de-corbin et tous les speculums n’y firent rien ; on ne pouvait même pas la casser, ce qui aurait été même plus fâcheux, car les pièces l’auraient blessé. Enfin on trouva moyen de faire introduire la main d’un petit garçon de huit à neuf ans, qui eut assez d’adresse pour guérir ce bon religieux. Merveilleuse prudence d’une sage-femme qui ne force pas l’introduction des phalanges et des instruments ! On imagine sans mal, dans la panique autour du prélat, soutane relevée en parturiente, que la ressource d’une menotte plus fine qu’une main adulte, plus précise que les instruments mécaniques, revient à cette sage-femme avisée.

JONAS

1

J’avais dix-neuf ans. J’ai rencontré le fist au sauna, sur un écran vidéo, et tout de suite j’ai su que j’étais fait pour ça. Tout l’appelait en moi. J’en ai besoin, mon corps a cette empreinte. C’est un appétit, ça ne s’explique pas. Grégoire, je l’ai croisé l’année suivante, au même endroit.

2

On a dû s’y reprendre plusieurs fois, finalement c’est passé dans la forêt de Malvoisine, la forêt du roman de Renart. Il y a une photo d’Andres Serrano. Une femme et un homme au sommet d’une colline, un fist dans la nature comme le nôtre.

3

C’est pas le moment où ça passe, la main entre un peu malgré soi, mais après les efforts pour que ça rentre vient l’angoisse que ça ne sorte plus. Notre histoire a commencé là. On était puceaux. On l’a fait à la crème Nivea, sans gants. On a recommencé tout de suite. On est restés cinq ans ensemble. Grégoire avait un poing comme une bite, un poing génital. Il y a des mains qui font peur, des mains reptiliennes.

4

Après Grégoire, j’ai rencontré un autre type, il fumait des pétards. Avec les substances, on va plus loin, on est anesthésiés, les choses deviennent impersonnelles. C’est l’époque où l’anonymat est entré dans ma sexualité.

5

Au début, je n’imaginais pas la toilette, c’était comme ça se trouvait, vide ou plein. S’il y avait de la merde, on s’interrompait. Maintenant, je fais un lavement. Je n’enlève pas le pommeau, c’est comme les embouts spéciaux, ça remonte trop haut. Je préfère prendre le risque de ne pas être totalement propre pour ne pas fatiguer la muqueuse. J’aime la spontanéité. S’intéresser à la matière, c’est une forme d’esprit.

6

Ce que j’aime surtout, c’est l’écartement. La profondeur provoque chez moi une sensation de carie, de nerfs, une sensation de papier alu dans la bouche, comme quand tu manges du chocolat avec un bout d’emballage, et pour le coup c’est plus de l’amour. Si un mec me fiste profond, je récupère le diamètre de son avant-bras. Lui est dans la profondeur, moi dans l’écartement.

7

Je me fais fister sur le ventre, mais pour le double, le dos c’est mieux. C’est magnifique, c’est comme si le mec était menotté à ton cul. C’est toi qui le tiens.

8

L’audace de l’adolescent, déposant un billet. Son étonnement devant le garçon de caisse, attentif à la monnaie plus qu’à son âge. Le corps vierge de ces sensations, pas absolument, mais oui pourtant, passant le seuil, le premier, conduit par la nécessité d’une place à forcer. Le sauna va comme un gant à Jonas. Il est en quête de cette ouverture qui coupe le souffle et affole le cœur. Il la connaît, il a essayé avec griserie, une griserie indécente, aussitôt recouverte d’un bizarre voile d’oubli. Rien d’aussi fort ne devait être vrai, et devant sa mère, son père, à la table familiale, le flacon de shampooing qu’il s’était introduit n’existait plus. C’était une demi-heure auparavant et maintenant, propre, rincé, son phare à sa place sur l’étagère de la salle de bains, au supermarché, dans les publicités où sa forme l’avait fait rêver, lui rappellerait sa première expérience. Le sexe d’un garçon, il avait eu le temps de l’imaginer, pas le mouvement du bassin, le choc qui résonne au fond de soi et fait vibrer chaque coup comme de chercher un emboîtement, un équilibre, un ajustement, avant l’explosion finale. Dans la salle vidéo, serviette repoussée sur la cuisse, un garçon se masturbe. Jonas se douche et va s’asseoir dans la cabane en bois du sauna norvégien. La pellicule d’eau s’évapore et, quand le brasero se rapproche trop de la peau, il rajuste la serviette humide et sort. Les gradins de la salle vidéo sont déserts maintenant. Dans le temple du sexe, l’autel est un écran télé. Un avant-bras, un visage, une lueur folle. Pas de son. La première image : un poing qui entre et sort, des sphincters dilatés, ourlés, pulpeux comme des lèvres qui demandent encore… encore. Jonas en demande encore. Il se rapproche sans bouger, c’est lui, il n’en doute pas. Il se voit. Il est venu pour ça. Les images s’écoulent au rythme de son cœur qui bat, il est fait pour ça. Quelqu’un entre et sort de la salle froide comme de la glace, mais c’est possible. Possible. Le feu de l’appétit qui le dévore n’a pas de nom, juste un rythme de poing entrant et sortant, et dans la tête un tambour de joie : C’est possible. Possible.

9

J’ai ouvert Eureka Street, un roman de Robert McLiam Wilson trouvé dans un bac du boulevard Saint-Michel : Toutes les histoires sont des histoires d’amour. Je l’ai refermé pour t’écrire, Jonas. Si nombreux que soient les départs de cette enquête, tous s’enracinent dans notre rencontre, sa lumière n’a cessé de croître, dévorant les franges de ce qui avait été prévu, programmé, planifié. La station de métro, le code de l’immeuble, le canapé ouvert, les rideaux tirés, tout a brûlé. Quarante ans, des fesses portées comme une paire de bottes, une charpente qui respire une familiarité paysanne. Tu as déménagé depuis, emportant ton pupitre, sa silhouette se découpait dans un fin rai de lumière et, quand mes yeux revenaient à toi, je voyais le Joueur de fifre de Manet. J’ai lavé mes mains, tu m’as servi un whisky. À peine les lèvres au bord du verre, la chaleur de l’alcool a coulé au fond de mon estomac et sa brûlure ne s’est jamais éteinte. À cheval sur ton lit, elle me traversait, traversait tes lèvres, ton visage illuminé. Près de mon dos, la porte de la chambre de bonne donnait sur le couloir, l’étage entier aurait pu nous entendre, mais la lumière avait dévoré l’étage, nous étions seuls, toi et moi. L’après-midi s’est mué en flots de particules : l’or de l’alcool, le verre criblé d’éclats, la fraîcheur des glaçons, les cris des enfants d’une école maternelle en terrasse de l’autre côté de la rue, les rideaux brandillant dans l’air tiède, l’érection du pupitre, tout traversait ma main et vibrait à l’unisson : ondes écarlates de la serviette en coton, ondes immaculées de nos spasmes, ondes glaciales de ma main et de ton sexe unis sous le tison de l’orgasme.

10

Tu aimes bien savoir à quoi sert la main du mec qui te fiste. Quand tu peux, le mercredi, tu vas au spectacle d’un amant marionnettiste et ça te fait quelque chose. Avec sa main, une personne entière s’engouffre en toi, son doigté, l’aura déposée par le métier dans ses phalanges. Un chanteur lyrique t’a confié son rêve d’un pianiste, cette main-là aurait transformé son rectum en clavier, et accompagné comme nul autre le récital de son plaisir. Mais le fist ne se contente pas de détourner un geste magistral, une expertise, une dextérité, une sensibilité. La métonymie joue à rebours, le cul donnant à la main l’onction de son artifice : avec un cul de chanteur, un pianiste accède à un instrument jamais effleuré. Le fan qui a demandé à Marilyn Manson de lui mettre une main n’a pas seulement fait de l’idole pop son amant, il en a fait un grand-prêtre, et dans le show-biz l’histoire se colporte comme le baptême de Jean.

11

Nous reposions, moi habillé, toi nu, comme chaque fois après l’amour je caressais tes cuisses. Prenant mon courage à deux mains, je me suis résolu à la confidence : ta rencontre a déclenché quelque chose. La réponse est tombée : chez toi aussi. Tu n’es pas allé plus loin. Après la première vérité, ce silence a été le premier mensonge. Nous avons pris rendez-vous, accordant une chance supplémentaire à l’amour, mais d’une fois sur l’autre il ne se déclarait pas. Je préférais d’autres images, les soubresauts de tes fesses, ton visage écarlate, le frisson qui me parcourait, sa chaleur dans mon bras. Les masses animées de tes fesses s’appropriaient mes doigts, absorbaient mon poing, en jouaient comme un jongleur la balle. Leur succion opérait dans un milieu inaccessible, à travers un automate fessier qui traduisait et répercutait les mouvements, me laissant une liberté sans pareille. Tu parles du fist en termes d’appétit, et c’est vrai que tes fesses ont un sacré coup de fourchette : leur anneau enserre le poignet et, une fois détaché, mastique au rythme des lombaires, torse oblique, tendu dans un mouvement de prédateur, roucoulant un soubresaut de déglutition avant de s’affaisser. Je ne sentais pas le resserrement de l’anus, pas davantage l’écoulement de sperme. Tu ne bandais presque pas. Ton pénis laissait un trait de bave sur la serviette et je retirais mon poing entier, en douceur.

12

L’été nous a séparés. Deux mois durant, nous n’avons pas échangé, mais tu m’avais mis sur une piste : l’énormité du fist te faisait penser à Moby Dick. Je collectionnais les traductions sans trouver la curiosité ou le temps d’en lire une seule. Il y avait eu Giono, il y a longtemps, puis une dame Guex-Rolle, quand j’appris que le Manosquin ne parlait guère mieux anglais que moi. Armel Guerne, dont j’appréciais les traductions des romantiques allemands, et la dernière en date, de Philippe Jaworsky : c’est finalement elle que j’ai embarquée. Attendant près d’Achab l’animal mythique qui apparaît dans les quarante dernières pages d’un volume qui en compte six cents. Mais, comme souvent, la solution devait arriver bien avant, dès que l’équipage du Pequod dépèce le cachalot et vidange sa tête, mélange de pâté et de melon.

13

Le pâté est un immense gâteau de cire aux alvéoles pleines d’huile, formé par l’entrelacs, sur toute sa longueur, de fibres blanches, élastiques et dures, qui passent en tous sens dans dix mille cellules. Le melon, c’est le réservoir de l’inestimable spermaceti à l’état pur, limpide et odoriférant, nulle huile aussi vierge ailleurs que dans cette partie de l’animal. Pour les besoins de l’opération, le cétacé est maintenu au-dessus de l’eau par d’énormes palans, dont les emmêlements de chanvre, sur ce côté, forment une véritable jungle de cordages. Tashtego à la manœuvre doit trouver le filon à coups de pelle sans risquer une fuite par où l’huile précieuse risquerait de s’écouler. Une fois découverte, on puise à seaux au bout d’une grande perche : Le seau remonte, écumant comme celui de la laitière au moment de la traite… Vers la fin, Tashtego doit pousser sa longue perche toujours plus fort et plus loin à l’intérieur du melon, qui en engloutit au moins vingt pieds. C’est alors que, tombant dans un horrible gargouillis d’huile, il disparaît à la vue. Interrompant la lecture, j’imagine Tashtego dégringolant jusqu’à l’anus de l’animal et débouchant à l’envers de la tête dans un accouchement qui donnerait naissance à un fils oint du sacrement le plus pur. C’est bien d’un accouchement qu’il s’agit chez Melville, mais davantage dionysiaque. La tête du cachalot s’enfonçant dans l’océan, Quipeg plonge et remonte à coups de sabre le pauvre Tash par les cheveux. Il nous expliqua que lors de la première tentative, c’était une jambe qu’il avait saisie ; mais, sachant fort bien que cette position n’était pas la bonne et qu’elle pourrait provoquer de grandes difficultés, il l’avait repoussée et, par d’habiles secousses, avait réussi à faire exécuter une pirouette à l’Indien, de sorte qu’à l’essai suivant, il se présenta à la bonne vieille manière – par la tête. Quant à la grande tête (celle du cachalot), elle se portait aussi bien qu’on pouvait souhaiter.

14

Ne suis-je pas un autre Tashtego, Jonas, plongeant et replongeant dans ce qu’il y a de plus précieux, me perdant dans le monstre de ton corps, remontant toujours plus loin et sortant par ta bouche, dans un aveu qui ne viendra jamais ? Oui, c’est bien un fist, énorme, monumental, mythique, décrit dans Moby Dick, il dit le péril et le bonheur, la vie et la mort. Melville achève son chapitre, imaginant la disparition de Tashtego, par asphyxie dans le parfum du spermaceti le plus blanc et le plus délicat, le cœur de la chambre secrète, le sanctum sanctorum du cachalot ! Un seul exemple de mort plus suave nous revient en mémoire : celle, délicieuse, d’un chasseur d’abeilles de l’Ohio, qui cherchait du miel dans la fourche d’un arbre creux et en trouva une telle quantité qu’il se pencha un peu trop en avant et s’y englua ; il mourut ainsi embaumé.

COUP DE POING

Après deux bonnes heures à picoler et à se goinfrer de vasodilatateurs, Hugo et moi étions suffisamment dingues pour nous lancer dans la plongée philosophico-psychédélico-métaphysique que nous projetions de faire depuis un bail. Mon avant-bras ressemblait à un puissant nageur en train de bondir de l’eau, après une bonne tartine de lubrifiant, jusqu’au coude. Hugo a éclaté de rire au moment où je suis rentré en contact avec la peau tendue et graisseuse de son rectum. J’avais l’impression de glisser ma main dans un baquet d’eau tiède, presque chaude, tant il était humide et bouillonnant. Un clapotis moite s’étirait en longueur au fur et à mesure que je m’enfonçais. J’ai senti la chair tendre de mon coude caresser celle de son trou du cul, tandis que Hugo grognait de plus en plus paisiblement. Je ne me suis pas dégonflé. Lui non plus. J’ai continué à couler lentement dans son orifice, jusqu’à ce que ce soit mon épaule et mon aisselle qui se tiédissent et s’humidifient avant de rentrer également dans son arrière-boutique. J’ai penché la tête, tendu le cou, pour pouvoir les passer dedans. Et puis j’ai tendu mon bras gauche le long de mon corps pour adopter la forme d’un suppositoire – ou d’un gode, selon ce que vous pratiquez le plus. Je me suis senti glisser tout entier dans son cul. Un nouveau clapotis humide m’indiqua que mes pieds venaient de passer en frottant le rebord mou et glissant de l’anus de Hugo. J’avais l’impression de plonger tout entier dans une source chaude. La tiédeur et le silence m’enveloppaient pour mieux m’engloutir.

Seul dans l’obscurité, j’ai longtemps eu peur d’allumer mon briquet. Une pièce de plastique sublime sur laquelle brillait le visage rond et luisant de David Hasselhoff, bardé de cuir sous un ciel rose. Allumer une quelconque flamme dans ce tunnel était aussi suicidaire que de traverser le Bronx en uniforme du Ku-Klux-Klan. Une réaction chimique due au méthane m’aurait expédié fissa hors du délicieux trou de balle de Hugo. Peut-être pas en un seul morceau.

Finir en bouillie, comme mâché par un cyclope. Alors j’ai continué de tâtonner. Avancer à l’aveuglette était un jeu presque plaisant. Il fallait grimper, crapahuter dans de la merde encore chaude, traverser des murs d’excréments au cœur desquels je ne pouvais plus respirer, se laisser glisser le long de conduits flasques avant d’échouer dans des flaques malodorantes. Une aventure sensorielle, intersidérale. J’imaginais Hugo continuer de grogner, se convulser, gémir, au fur et à mesure que j’avançais dans cette expédition, ce Road Tripes Anal. Je ne savais pas dans quelle direction j’allais, mais le fait est que j’y mettais tout mon cœur. Traverser le gros intestin puis l’intestin grêle de son meilleur ami est une chance qui n’est pas donnée à tous. Mon chemin de croix jusqu’à son estomac. Je n’avais qu’une envie : retirer mes vêtements et plonger tout entier dans sa bile chaude. Faire des brasses le long des rebords moussants. Glisser le long de ses parois luisantes et finir en bombe. Éclabousser tout ce qui se trouverait en face de moi. Les effluves de rhum, de tequila, rongeant les carrés de chocolat avalés tout ronds et les restes épars des œufs de Pâques Cadbury fourrés à la crème fouettée et au caramel… Mais, pour l’heure, je n’y étais pas encore. Faire de l’urbex dans l’intestin grêle était certes plus facile – la merde ne s’y accumulait pas comme dans le gros intestin – mais non moins dangereux.

Tout n’était encore qu’enchevêtrements d’enchevêtrements d’enchevêtrements. Au loin, j’apercevais une lumière. Une lumière rougeoyante sur laquelle se baladaient les remous de la bile. Enfin, j’étais arrivé en Terre Sainte.

La voilà, ma cathédrale. À la différence que celle-ci est chaude, colorée de rouge, de rose et parfumée d’odeurs âcres. Les voûtes de l’estomac de Hugo ressemblent à celles des plafonds d’église. Mais elles ne

sont pas souillées des œuvres de Michel-Ange. J’ignore d’où vient la lumière, mais l’œsophage au-dessus de moi, s’envolant comme un chapiteau de cirque, doit bien y être pour quelque chose. J’arrache mes fringues avec vivacité. Je ne les tords même pas. De gros boudins d’excréments tordus, de la vaseline chaude et quelques autres fluides inconnus en chuteraient sans pour autant les rendre un peu moins crades. Alors je me jette nu dans ce lac qui sent la mort, le vomi et la pourriture. L’air au-dessus de sa surface grumeleuse se tord, comme sur le goudron en été. Je me sens dévoré par les brûlures, comme si cette mer était peuplée de poissons en train de me dévorer la chair du cul, des cuisses et des parties inférieures. J’avance à grandes brasses, plongeant le visage dans cette matière qui ne ressemble à rien de ce que je connaissais avant. J’entends un sifflement, quelque chose de strident. Alors je plonge pour y échapper. Le monde du silence. J’ai l’impression d’être une baleine qui s’en va de la surface pour fuir les pêcheurs au harpon. Des rais de lumière brisent les flots et ce qu’il y a en dessous ressemble étrangement aux fonds marins. À la différence que leur bleu obscur laisse place à un jaune ocre, un jaune mordoré, sale et pourrissant. J’ai l’impression de nager dans de l’or liquide. Et puis dans l’ombre de ces bas-fonds, je vois un visage. Quelque chose de squelettique qui me sourit, me jaugeant de ses orbites vides. J’ai envie de crier. Mais comment je fais ça moi, hein ? Alors j’ouvre la bouche et me force, mais rien ne sort sinon de grosses bulles grasses et paresseuses qui peinent à remonter à la surface. Je bats des pieds pour remonter le plus vite possible. Une fois la tête dehors, je souffle pour évacuer les petits morceaux qui me collent au palais et dans les narines. Je reprends ma brasse olympique en redoublant d’efforts avant de m’agripper au rebord glissant pour me hisser hors du lac de bile. J’essuie mes yeux, les rouvre, constate que la lumière œsophagienne a disparu mais que le sifflement strident est toujours bien là. Sur l’autre rive, un homme en smoking noir, jeune et musclé, les cheveux gelés et peroxydés, me lance un clin d’œil en retirant son index et son pouce d’entre ses lèvres. Le sifflement

s’arrête. Il esquisse un léger sourire sur son visage hâlé de surfeur californien, et me fait un geste de la main pour m’indiquer le plafond. Alors je sens un grondement, un tremblement, comme un bruit sourd qui met tout l’estomac en branle. Je glisse le long du rebord et, à peine ai-je le temps de m’affaler dans la bile chaude, que me voici aspiré vers le haut, comme un brin de poussière dans un aspirateur. Les flots de bouffe prédigérée s’envolent avec moi tandis que le surfeur en smoking s’allume une clope en me faisant au revoir de la main droite. Ses pieds à lui restent bien arrimés au sol rose sur lequel courent de petites veines noires. Lorsque j’entre dans l’œsophage, je peux sentir toute la matière puante qui m’accompagne se plaquer avec fracas contre ses parois, tandis que je me retrouve écrasé entre un morceau de pain moite et une tranche de bacon mâchouillée. Et puis c’est là que tout se termine. Noir. Plus rien. Le public applaudit et les rideaux de velours rouge se ferment. That’s All Folk !

Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais complètement nu sur le carrelage blanc de la cuisine. J’ai passé ma main dans mes cheveux. J’ai eu envie de crier. Ils étaient absolument dégueulasses. Mais vraiment ! Et comme j’entendais toujours ces grognements, je me suis retourné pour regarder Hugo. Il convulsait sur le carrelage. Une traînée de bile jaune allait de mon corps nu et sale à sa bouche qui en rejetait davantage. C’est là que j’ai vu ce qui produisait ces grognements. Un avant-bras complet sortait de la bouche de mon ami. Un avant-bras richement enveloppé d’une manche de costard noir dont la main folle tâtonnait sur le carrelage à la recherche de la cigarette presque consumée qui avait roulé à quelques dizaines de centimètres. Les doigts caramel et épileptiques se sont saisis du mégot et la main s’est rétractée. Cette espèce de serpent de luxe, harnaché d’une montre Marc Jacobs d’une sympathique couleur violette – je préfère néanmoins les blanches –, est rentré d’un geste fluide dans la bouche de Hugo. Mon ami a crachoté encore deux maigres jets de bile avant de s’écrouler sur le ventre et de gémir.

Je t’ai jamais parlé de lui, hein ?

Gros fumeur ?

Gros fumeur…

Et le silence se fit entendre.

LA FISSURE

1

Tout commence par une maladie banale et douloureuse, la fissure à l’anus. Jules Rochard, le grand historien de la chirurgie du XIXe siècle, nous apprend que Boyer fut le premier à rendre un compte exact de son mode de production et à signaler l’importance de la contraction spasmodique du sphincter qui l’accompagne et l’entretient. C’est donc à un baron d’Empire, médecin particulier de Napoléon, qu’on doit la solution d’un mal qui n’avait pas de remède. Dans son Traité des maladies chirurgicales, Alexis Boyer remarque que la fissure anale, qui est une nécrose du tissu musculaire, s’accompagne d’une contraction du sphincter ; il a l’idée que celle-ci est la cause de celle-là, et propose un traitement des plus simples, par incision. Un coup de bistouri pour libérer la tension et permettre à l’anneau étranglé de s’oxygéner et se réparer. L’incision du sphincter fit bientôt oublier les moyens illusoires auxquels on avait eu recours jusqu’alors, continue Rochard, et cette opération est restée dans la pratique jusqu’au jour où on s’est aperçu que la dilatation mécanique de cet anneau musculeux pouvait remplacer la section.

2

En 1838, Récamier substitue en effet une méthode manuelle au bistouri. Il introduit un doigt, puis après quelques mouvements légers un deuxième, un troisième et parfois un quatrième. L’opération conduite avec précaution, le chirurgien exécute des va-et-vient dans tous les sens, puis presse le sphincter entre le pouce et les doigts, et après un temps de repos, reprend le pétrissage, ainsi de suite jusqu’à la fin de la douleur. Sa méthode est contestée. Les années précédentes, un charlatan a secoué la France de province. Et c’est par les exploits de ce Moltenot que le numéro de janvier 1838 des Archives générales de médecine ouvre le compte rendu des travaux de Récamier publiés dans la Revue médicale. Le rebouteur Eugène Moltenot, avec ou sans t, pratiquait une médecine de foire qui, portée par la rumeur, finit dans les salons de la Monarchie de Juillet. Avant cela, il sillonne l’Orléanais où il soigne les paysans contre un lit et du pain. Condamné, il doit quitter la campagne pour la ville qui deviendra la scène de son triomphe. Écoutons le rédacteur des Archives : Un charlatan, nommé Moltenot, eut l’heureuse idée d’apporter du soulagement aux personnes trop nombreuses qui implorent vainement chaque jour l’assistance d’une thérapeutique rationnelle. Il eut recours au massage ; ce moyen n’est pas nouveau ; il est fort en usage dans l’Orient, mais chez nous on l’emploie rarement. Les pratiques qu’il employait étaient assez insolites pour qu’il s’attirât beaucoup de chalands. Il visita la fille d’un conseiller de préfecture ; elle était, disait-on, en butte à une gastrite aiguë : il la massa, et en trois jours elle passa de la mort à la vie. Une jeune personne, de quinze à seize ans, souffrait aussi d’une gastrite : Moltenot, sur le rapport de la mère, employa le massage avec beaucoup de réserve et de convenance, la demoiselle guérit parfaitement. La femme d’un notaire, également atteinte d’une gastrite, fut traitée par le sieur Moltenot ; il la massa, il élargissait les parois de l’estomac et suivait les nerfs dans toutes leurs correspondances, tout en usant de la plus grande décence, le mari était présent ; la dame fut débarrassée de ses maux. Un avoué à la cour royale, après avoir passé toute une nuit dans un cataplasme gigantesque, fut massé et guéri de malaises qu’il ne put définir. Les cures de Moltenot se multiplièrent, sa fortune s’en accrut sans doute ; les médecins d’Orléans songèrent cependant à l’arrêter dans l’exploitation de son industrie, et le tribunal, après quelque hésitation, le condamna à 30 F d’amende et aux dépens, attendu l’exercice illégal de la médecine. Il faut dire que Moltenot soignait aussi hémorroïdes et constipation, on devine comment. Et le rédacteur de conclure en mettant dans le même sac douteux le bon Récamier et le célèbre charlatan.

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Une dizaine d’années passent et un certain Maisonneuve ressuscite Récamier, mais en substituant la violence à la douceur. Le muscle rébarbatif doit être maté et tous les moyens sont bons. Voici la description qu’en donne Potherat dans Le Traité de chirurgie : Maisonneuve introduisait un doigt, puis deux, puis trois, puis tous les doigts, la main entière, fermait alors le poing et le retirait sans l’ouvrir ; il faisait donc une dilatation brusque au lieu du massage ou dilatation cadencée de Récamier. C’est ainsi que la dilation forcée s’achemine vers sa gloire. En 1877, Fontan récapitule sa riche histoire. Au speculum d’Ambroise Paré, encore utilisé par Aubert, à la violence de Maisonneuve, il préfère l’instinct des doigts, leur douceur et leur tact si intelligent. Finalement, la dilatation forcée de l’anus est un éloge de la… main : après trois ou quatre séries de dilatations, qui toutes doivent être douces, lentes, mais progressives, [le chirurgien] arrive à appuyer la pulpe de ses doigts contre les plans osseux qui limitent les deux diamètres antéro-postérieur et bilatéral. Il éprouve alors la sensation d’une résistance vaincue. Cette sensation est typique. Ce n’est pas la sensation de déchirure, il n’y a pas de craquement perçu par les doigts, mais une sensation que j’essaierai de caractériser en la comparant à celle que vous donnerait un anneau de gomme élastique que vous dilateriez après l’avoir chauffé ; il serait extensible, mais plus rétractile. Il en est de même pour les sphincters, ils se laissent dilater jusqu’à une certaine limite, au-delà de laquelle ils perdent momentanément une de leur propriété, la rétractabilité. Dilatés jusqu’aux plans osseux du bassin, ils n’accompagnent plus vos doigts ramenés vers le centre du rectum. Ce dernier lui-même est alors béant et laisse voir les nombreux plis de sa muqueuse d’un rouge vif. Autant que possible cette dilatation doit être obtenue sans une goutte de sang, et d’une façon lente et progressive. C’est ainsi que se parachève l’édifice fondé par le génie chirurgical de Boyer, poursuivi par le malheureux Récamier, dévoyé par l’habile Moltenot. À ce stade, la dilatation forcée ne mérite plus guère son nom : c’est un massage de l’anus, un pur et simple fist médical, comme il existe des usages médicaux de l’opium, qui, comme on le sait, est une drogue redoutable. Fontan est un poète qui conjugue comme personne la médecine à l’art : aux bornes osseuses du rectum, une béance rouge vif inonde la médecine d’un éclair esthétique, et on se prend à regretter de n’être pas passé entre les doigts d’un homme assez délicat pour mettre la poésie la plus pure dans un endroit comme ça.

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En 1819, les neuf pages que le volume 31 du Dictionnaire des sciences médicales consacre au massage s’ouvrent sur un aveu : difficile de définir, d’une manière exacte, ce que le mot désigne. De la riche tradition qui vient de Chine, de Grèce, d’Égypte, de Russie, des îles d’Otahiti, des Indes orientales, l’Occident n’a guère retenu que les bains et les frictions. Tous les auteurs s’accordent à dire que le massement [synonyme de massage, NdA], joint aux bains, détermine dans l’économie animale un changement accompagné des plus agréables sensations. L’Européen est prompt à condamner les usages des autres peuples, quand souvent il ne les connaît qu’imparfaitement, mais une fois qu’il y a goûté, il les pousse tout aussi volontiers à l’excès. Cette médecine bénéficie en effet d’une grande faveur chez les femmes transportées sous le ciel fortuné des Indes : elles ne passeraient pas un seul jour sans se faire masser par leurs esclaves, et sacrifient des heures entières à cette occupation. Un demi-siècle plus tard, Estradère ne dira pas autre chose, soulignant en moraliste le péril qui guette les amateurs de massages génito-urinaires : sans doute quelques libertins, tourmentés par leur honteuse passion, mais que l’abus de l’âge avancé met dans l’impossibilité physique de satisfaire, viendront plus d’une fois demander au massage une puissance factice.

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Climat suspicieux, qui explique l’accueil de Thure Brandt en France. Un médecin refusa de lire le titre, jugé offensant, d’une thèse consacrée à ses travaux et renvoya son auteur à des recherches plus sérieuses. Selon un éminent médecin privat-docent, de l’université de Genève, le Dr Bourcart, les pionniers du massage gynécologique étaient franchement traités d’utopistes ou de masturbateurs. L’époque, peut-être l’Occident entier, pressentent et rejettent la promiscuité, surtout lorsqu’elle touche à l’intériorité, et que la médecine, pour les nécessités de son art, fleurte avec l’érotisme. Le corps est un sanctuaire. Et, s’il faut y pénétrer, c’est avec la distance technique des instruments de la chirurgie et la garantie du sommeil du patient. Dans ces conditions, le massage cadencé de Récamier, le massage gynécologique de Thure Brandt se heurtent à une résistance rédhibitoire, et elle entraînera la disparition de leurs techniques. Le Dr B de l’hôpital B nous le confirme : l’efficacité du massage du sphincter dans le traitement des fissures ne fait aucun doute, mais quel médecin prescrirait aujourd’hui pareille thérapeutique ? On contourne l’obstacle par une pommade et en insistant auprès du patient sur la nécessité de masser pour qu’elle pénètre. À défaut de massage cadencé, le malade est renvoyé à une masturbation anale, qui joint peut-être au bénéfice thérapeutique un plaisir secret. Mais, au moins, dans la solitude du soin, l’honneur du corps médical, fût-il prescripteur, est sauf.

TUI NA

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Twist. Shimmy. Piston. Bellows. Le twist titille de façon circulaire l’anus avec le poignet, ou le rectum avec poing fermé. Le shimmy fait vibrer le poing sur place. Le piston entre et sort avec un mouvement de baise, les pros appréciant un va-et-vient vigoureux qui laisse la marge sphinctérienne dilatée, flottante, rageuse, baveuse, affamée. Le beuglard (bellows désigne en anglais la soufflerie d’un accordéon) augmente les sensations et fait couiner de plaisir en jouant de l’ouverture et de la fermeture rythmiques de la paume. Mais que voulaient donc les garçons qui me demandaient de me branler dans leur cul ? Expression codée, plaisanterie, fantasme, horizon inatteignable, pure folie. Il n’est pas rare de partager entre hommes un plaisir contigu, les sensations des partenaires s’accordant et se répondant, l’excitation par frottement provoquant, yeux dans les yeux, la fusion des corps et des âmes. Adolescent, on goûte cuisse contre cuisse ces jeux silencieux, volant à un complice une part de son plaisir pour nourrir le sien. Adulte, on démultiplie ce vol puéril, pénis contre pénis ou verge enfouie dans la forêt pubienne heurtant des testicules qui ballottent à un rythme obscène, symétrique, désaccordé. Mais se branler dans le cul ! Et pourtant, à quatre pattes, sexe au bord de l’anus, main en position, les sphincters font sa place au coulissage génital qui pistonne ensemble doigts et rectum.

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Thure Brandt a suivi les cours de l’Institut royal de gymnastique de Stockholm. Sur les tables de dissection, l’officier de médecine a appris l’anatomie, étudié la physiologie, la pathologie, la mécanique et la gymnastique rythmique sous l’autorité de Branting et Georgii, deux disciples de Henrik Ling. Difficile de se faire une idée de Ling, le père de la gymnastique suédoise, à partir des documents en français et des articles disponibles en anglais sur le Web. Fils de pasteur, né dans la région du Smaland en 1776, voilà ce qui est à peu près sûr, car dès que s’ouvrent les années qui devaient conduire à la création de l’Institut central de gymnastique, en 1813-1814, personne n’est d’accord. Selon les uns, il quitte la Suède pour le Danemark à l’âge de vingt et un ans et y revient sans le sou en 1804, après être passé par l’Allemagne, la France, l’Angleterre. Au cours de ce périple, il aurait rencontré un Chinois nommé Ming qui initia ce brillant escrimeur à l’art du Cong Fou des bonzes Tao-sée. Selon d’autres sources, Ling aurait copié cet art ancestral au tome IV des Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs et les usages des Chinois, publiés par les Jésuites français dans le dernier quart du XVIIIe siècle. En 1857, dans sa Cinésiologie (l’ancêtre de notre kinésithérapie), Dally balaie le voyage et le Chinois. Ling aurait été formé à la pratique de l’escrime par deux maîtres… français. Et, pour la théorie, il a pillé Grecs, Jésuites et bonzes du Tao. Estradère fait le portrait d’un charlatan, ou presque, et lorsqu’en 1812 Ling s’adresse au ministre de l’Instruction publique pour obtenir l’appui du gouvernement suédois, on lui répond : « Nous avons assez de jongleurs et de saltimbanques, sans en mettre encore à la charge de l’État. » Il n’empêche, après la Suède, Ling convaincra l’Europe, et sous le Second Empire et la Troisième République s’ouvriront à Paris des salles de gymnastique suédoise. Sur ses terres natales, cette thérapeutique gagna rapidement ses lettres de noblesse, en quelques décennies les médecins remplacèrent les militaires à la tête de l’Institut de Stockholm. Cette gymnastique comprend des mouvements actifs, effectués par le malade lui-même, ou passifs, sous forme de massages. Au milieu du XIXe siècle, la Suède offrait ainsi des officines de mouvement sur le modèle des officines de médicaments, où un gymnaste exécutait la prescription délivrée à un patient par un médecin patenté.

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Deux mains qui s’ouvrent et se referment sur l’harmonie d’une forme unique, ce sont celles d’un homme jeune aux manches retroussées, face postérieure de l’avant-bras gauche tatouée. Les images tournées à Bruxelles datent de 2009. Une vidéo de 7 minutes 39 accompagnée d’un instrument à cordes aux sonorités grêles et statiques. Baignée d’une lumière cuivrée, une femme brune allongée sur le ventre, dos dénudé. Attaque d’une durée insaisissable sur la tranche des doigts, comme pour une prière. Majeurs droit et gauche asymétriquement croisés déroulent deux points des cervicales aux lombaires, à la manière d’une fermeture Éclair qu’on descendrait le long des vertèbres. Au bas du dos, pivot des mains sur l’axe des pouces, paumes déployées, puis chemin à rebours, index de part et d’autre des vertèbres, pointe des phalanges accolées. Et comme elles se sont répandues sur les flancs, les mains se répartissent à l’intérieur et l’extérieur des épaules et du cou avant de redescendre, conquête faite, dans un geste d’inspection. Un foulage avec la partie la plus souple de la tranche, à hauteur de l’index – les autres doigts en appui prêtant leur ressort –, précède un pétrissage des flancs. Alors, comme si elle avait regagné son espace, se détachant du poignet par roulement, la main livre sa plus belle démonstration : découvrant une nouvelle dimension, elle n’est plus paume, phalanges, tranche, elle se concentre dans le muscle abducteur de l’hypothénar, cette petite éminence à l’intérieur de la main, symétrique de l’éminence musculeuse du pouce. La main enroulée autour y rattache les doigts selon des formes et des tensions variables, paume semi-ouverte, phalanges tendues ou repliées. Son roulement – gun en chinois – se prolonge sans s’apaiser et explore une série de contacts qui se renouvellent sans plus d’intention qu’un déploiement opératoire, où les doigts pliés à hauteur de l’articulation métacarpo-phalangienne et les premières phalanges des quatre doigts intérieurs jouent ensemble. Remplacés par la première phalange puis le métacarpe, passant du plus petit au plus grand, du plus souple au plus rigide, chaque contact soulève d’infimes incidences, comme si, ayant oublié quelque chose, se produisait avec un léger retard une mince explosion. C’est alors que prenant l’épaule par en dessous, l’homme fait saillir l’omoplate de la patiente. La main maîtresse peut tout sans rien craindre. Elle a conquis, délié, elle est à hauteur de ce corps qu’elle a redessiné de l’intérieur, frayant comme un poisson dans l’espace qu’elle habite et explore avec grâce. Pouce, puis index et majeur ensemble, puis l’articulation métacarpo-phalangienne et l’hypothénar, par roulements successifs appuyés, puis la tranche de la main en friction, l’avant-bras et le coude. Le coude ! Le bonheur de cette main, l’abandon extatique de cette femme, c’est le plus beau fist qui m’ait jamais été donné. La main dans son œuvre secrète, la plus secrètement amoureuse, domptant pulsions et violences, avançant et se retirant avec la même innocence, je la voyais. La main trouvant par le corps, le corps par les phalanges, sa nature première et dernière. Voici donc la seule invention de l’Occident, un iota ajouté à une sagesse millénaire, mais avant de s’exercer dans l’amour il avait fallu vaincre la violence de la main. C’est ainsi que je découvris, dans le Classique interne de l’empereur Jaune, le Tui Na, un des arts les plus anciens de la médecine chinoise, un art du massage. Avec lui, ma quête était terminée.

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Le manuel de thérapie par le massage de Weizhong Sun et Arne Kapner contient deux recommandations. Dans le Tui Na, les ongles du thérapeute doivent être manucurés afin d’éviter des griffures et des lésions liées à la pression. Le thérapeute aura également soin d’ôter bagues, montre et bracelet qui pourraient blesser. Quant au patient, on lui demande de vider sa vessie et d’aller à la selle avant le traitement : à cinq mille ans de distance, les préparations rituelles du fist fucking.

FIN DE PARTIE

1

Septembre arriva sans promesse ni rendez-vous. Septembre arriva comme septembre. Après des semaines de silence, le message que j’envoyais à Jonas fut un signal. La saison est-elle terminée ? Es-tu rentré à Paris ? Un retour sibyllin, signé de personne, tomba du ciel comme je sortais de la BnF. Sur la dalle de Perrault, téléphone en main, chiffres et lettres ne me disaient rien. Quel pouvait être ce contact qui me parlait de son week-end à la braderie de Lille ? J’ai stationné à hauteur de la passerelle pour demander quel était ce correspondant parmi ceux que j’avais croisés pour les besoins de mon enquête. Jonas a-t-il cru à un jeu de ma part ? Il a fait semblant de ne pas reconnaître celui à qui il venait de répondre avec retard. L’échange s’est poursuivi à travers le parc de Bercy, le métro et une partie du voyage vers le XVIIIe. Deux anonymes en contact par le fil d’ondes se rapprochant jusqu’à ce que, ayant créé une nouvelle amitié, nous nous rencontrâmes. Filant sa métaphore préférée, il me dit qu’il avait été à la diète. Il n’a pas pris de poppers et, pour l’occasion, m’a abandonné toutes les permissions. Une apothéose, un feu d’artifice au cœur duquel une ombre vacillante enveloppait l’éclat qui nous éblouissait, renvoyant chacun au mensonge qui nous réunissait une fois de plus. Dix jours plus tard, par texto, j’appris qu’il avait rencontré un garçon. Il était amoureux. Il voulait se consacrer à lui. On pouvait se revoir entre copains, si je voulais. C’était une belle nouvelle. Je l’ai félicité. La formule suivante tournait dans ma tête, car au moment de nous séparer je lui devais la vérité. Jonas me l’avait découverte le jour où je lui avais dévoilé le livre qu’il m’avait inspiré, depuis toujours il rêvait d’être une muse. Alors, lettre à lettre, comme on enfonce un clou, j’ai rédigé le dernier message entre nous : « Je te reverrai avec plaisir mais frustré de ne plus pouvoir tremper ma plume dans l’encrier. »

2

« London… London… London… », crie Henrik, les chevaux peinant à fendre la foule du Mall. « London… London… London… » à la fenêtre de sa voiture chapeau tiré, saluant à tue-tête la plus grande ville du monde et le siècle nouveau. L’Union Jack claquant au-dessus de ce jeune Royaume-Uni où se mêlent les senteurs de toute la terre. London, le seul mot qu’Henrik connaisse dans cette langue, dit la joie d’arriver à bon port après des mois sur le continent. Seule une île l’émanciperait de sa belle Suède, il en était convaincu. Moins lyrique, Ming trouva où loger les compères dans cette ville qui ne lui plaisait pas. Où qu’il fût, le Chinois avait l’art de faire apparaître un compatriote aux mille ressources. Le tour avait réussi en Allemagne, en France et même au Danemark, allez savoir comment. Cette fois, la magie sortit d’une boutique au fond d’une ruelle des bords de la Tamise. Ils tombèrent là sur un vieillard à l’œil bridé qui confia leur sort à un enfant. Vif comme une bulle à travers des chemins qu’ils ne retrouveraient jamais, le gamin les conduisit dans une auberge, près de Church Lane, à la jonction de Whitechapel Mille End et Commercial Row. Confortablement logé, Henrik dégota la seule chose qui importait pour lui, une salle d’armes. Il y donnait des cours depuis six mois.

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Installé près d’un poêle, Ming soulage les maux les plus divers. En quelques semaines, le bouche-à-oreille a fait sa fortune. Ming consomme, revend, échange la récompense de son art, déposée en tribut par des patients de tous horizons. Sa réputation, qui n’a guère tardé à franchir les bornes de Whitechapel, attire les gens de partout.

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Pendant ce temps, Henrik est à la manœuvre avec un Écossais de dix-sept ans qui s’essaie sans beaucoup de succès à l’escrime. Mais il s’est pris de passion pour cet ange roux au visage de lait, aux yeux en amande, verts comme un rayon d’été. Tu paieras quand tu sauras tenir ton arme, dit-il. Il prend sa main, ce qu’il ne faut pas faire, plaque ses doigts raides, le plus petit et l’avant-dernier, celui-ci, comme ça, doivent seuls tenir le fleuret. Le pouce, l’index, le doigt du milieu touchent légèrement la poignée, uniquement pour conduire la pointe. Lâche ton arme, et maintenant reprends-la. La main de Morris – c’est le nom du garçon – est un poids, l’arme un autre, les deux s’inclinent sous la gravité. Alors Henrik le désarme et reprend la leçon. Le doigté conduit la pointe, il suffit d’augmenter ou diminuer la pression sur la fusée, comment te montrer ça. Ainsi, vois-tu, et l’arme ailée virevolte. Le doigté fait naître le sentiment du fer. Le sixième sens de l’escrime. La main court à la pointe, là où sont les pensées de ton adversaire – et, croisant le fer, il fixe le jeune homme. La leçon continue au gant. Visage à visage Henrik ferraille de la tranche de la main pour assouplir un poignet trop raide, terminant la joute par une gifle, mauvaise défense. Des larmes perlent dans les yeux de Morris. Henrik caresse sa joue, ça viendra, ne t’inquiète pas, ça finira bien par rentrer. Se redressant, le vaincu répond : Merci Maître. Une fois la salle d’armes déserte, Henrik ôte sa chemise et se vautre sur la table de Ming. Le Chinois lui donne la force d’affronter cette ville où il ne serait pas demeuré une heure sans son compagnon. Voilà, le miracle a lieu, il ne sait comment. Les doigts commencent leur danse, c’est une danse. Un jour, il a installé un miroir en face de son banc sans rien voir qu’une interminable rêverie à laquelle il s’abandonne désormais sans réfléchir. Il ne peut s’opposer aux volontés du Chinois qui pourrait le dépouiller et le tuer sans qu’il réagisse. Ming porte le corps d’Henrik à l’incandescence, la chaleur de ses muscles diffuse de la pointe des pieds au sommet du crâne, et Henrik s’affine, devient lame, et comme la lame tient par le pommeau, un point invisible lui donne sa ligne, son élan, son équilibre, sa légèreté et, quand il se relève, il rayonne. Je ne suis jamais aussi beau qu’au sortir de tes mains, mon ami. Comment s’appelle cet art que je ne posséderai jamais. Tui Na, répond Ming, comme on s’excuse. C’est donc ça, dit Henrik. Tui Na, un art aussi doux qu’un prénom de femme.

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La nuit est tombée sur le boulevard Bessières. Les feux orange, rouge, vert font guirlande de Noël. Au passage des voitures, de plus petits, blancs et rouges, clignotent le long de la chaussée humide. Les gens courent comme si un repas les attendait, une tablée de parents, d’amis, des bougies baignées de sauces et de sucres. Ils sautent les flaques sous leurs chaussures éteintes, s’engouffrent dans les escaliers du métro, à hauteur de la Porte de Saint-Ouen. Mais c’est un soir comme les autres, ils sont pressés de retrouver la télé. Le rendez-vous est boulevard Berthier, tout près par les Maréchaux. Passé la Porte de Clichy, le chantier des Batignolles repousse le trottoir sur la chaussée, à l’abri de barrières jaunes et grises, c’est là que Paris devait loger les Jeux de Londres. Sous le pont désert du RER, sombre et large, tout vibrant des trains qui passent au-dessus, les encombrants rappellent Portobello Road le samedi quand, au bout de la grand-rue marchande des puces, après le bonheur de ce qu’on a vu, touché, acheté, on tombe sur de maigres étals déballés à même le trottoir sous le métro aérien.

6

L’immeuble paraît éteint. La porte est ouverte, c’est le plan. Je la pousse. Les indications suivantes : prendre l’escalier de la pièce principale. La pièce principale a la hauteur de plusieurs étages, presque d’une église, le mur de charpente de cette nef de métal et de verre renvoie les lumières du boulevard. Il n’y a guère de meubles, mais ceux qui sont là sont massifs, sobres. Je grimpe les marches raides. En haut, des cloisons ont été dressées et les murs sont recouverts de moquette. Je chemine à travers ce labyrinthe vers une chambre éclairée au bout du couloir. En face du lit, une silhouette nue dans un immense miroir, sur le dos, jambes repliées. Elle se bouche une narine, aspirant une bouffée de poppers. Un frisson parcourt l’image, c’est le moment d’enlever ma veste, ma montre, me laisser tomber sur le lit bas. Face à moi, des yeux brillants comme des lampions m’encouragent à y aller. Je caresse la raie des fesses, m’attarde sur les sphincters, pèse juste ce qu’il faut sur les chairs boursoufflées. Les premiers contacts vibrent dans les yeux, sur les lèvres, et un léger mouvement de tête me pousse en avant. L’index fait le tour de la margelle entrouverte sur un soupir d’exaspération, mais mon doigt s’arrête, bloqué. Gourmandise ou folie, mon partenaire a les pupilles en feu. Je force, mais le doigt ne veut pas avancer. Je comprends alors ce que son visage me dit : « Tire ! Tire ! » et sans rien faire, aimanté par la seule présence de ma phalange, l’anus se dilate autour de quelque chose qui brille. Le trou bâille sur une bulle d’argent. L’anneau moitié passé, le mouvement se suspend. La tête opine, « Tire ! Tire ! » Alors je tire et l’anneau sort sur un frisson, le spasme diffuse le long du corps qui se détend enfin. Sur son coussin, le type enfile méthodiquement une bouffée dans chaque narine. À moi de jouer : l’index dans le premier anneau, je le titille pour faire apparaître le suivant, la résistance des sphincters refermés sur leur trésor m’excite. Nos regards se rencontrent et se mettent à lutter. Je le tiens au bout de l’index. Concentrées dans un anneau minuscule, toutes les cellules de son corps vibrent comme un essaim d’abeilles. L’orifice s’arrondit et crève, le second maillon est passé en douceur. Il déglutit et attend, et dans le même mouvement je tire : c’est comme s’il montait, montait, en haut d’une corde. Trois anneaux en main, je tiens dans la paume un sexe flaccide et tiède, je l’étreins, le masturbe, sachant ce que ma main fait au fond de ses tripes. Je suis en lui, il m’a ouvert la porte. La porte était ouverte, l’escalier, le couloir de moquette, le miroir et nous deux dedans. J’en retire un quatrième, un cinquième que je renfourne dans son réduit. Ses yeux roulent, le pops enfle dans son nez. Il ferme les paupières et la chaîne déroule un œillet après l’autre. Ses cuisses tremblent, la chaîne se reforme à l’extérieur, dix-vingt anneaux, un mètre, deux. Je vais de plus en plus vite sur la fin. Gorgé de pops, il enrage de bonheur, quand une glaire sanglante accompagne son dernier sursaut. Le sang me dégrise. Il est beau, un sourire extatique sur ses lèvres violettes d’oxygène, il est au-delà de son physique et de tout âge. Il ne doit pas être beaucoup plus vieux que moi, plutôt bien conservé, le cou large, les cuisses musclées, des fesses généreuses de sportif en salle, un tatouage à l’épaule. Sa main prend la mienne pour me remercier. Nous n’avons encore rien dit. Son sourire, sa bouche maquillée en font un jeune homme. La calvitie n’ajoute pas d’années, elle suspend tout âge comme chez les trentenaires à la mode. Je recule, nos mains se séparent, et la sienne qui ne tenait pas vraiment se libère comme le dernier anneau de son anus. Le sang coule entre ses fesses, le filet régulier dessine un coquelicot autour de la chaîne brillante au milieu. Au fond du miroir, la chambre se dédouble. Je le vois dans le lit, jeune extraordinairement, et moi debout. Moi que je reconnais, mais ce n’est pas moi. J’approche la main, comme un enfant découvrant son image, un soi détaché dansant au rythme de ses yeux. Quel âge ai-je donc ? Vingt ans. Vingt ans à peine. Je recule, puis m’approche. Vingt ans. Je ne suis pas boulevard Berthier, je suis loin, au bout d’une chaîne d’années, je l’ai tirée, maillon par maillon, et le corps que j’ai ramené, c’est le mien. Et le corps que j’ai ramené, c’est le sien. Dans mon dos, il n’y a ni chaîne ni sang. Allongé, le garçon sourit, se popse le nez. Il a vingt-trois ans, il s’appelle Jean-Luc, tout à l’heure il a donné une interview à un journal gay. Il a beaucoup bu avant. Parler du plaisir qui est le sien l’a mis en appétit. Il a faim, une faim d’ogre, et maintenant son cul attend mon poing.

7

Glissant la main dans un corps, celui de Jonas me manquait, sa vivacité, sa manière de communiquer. Jonas a rejoint Jean-Luc dans l’ossuaire où s’entassent les os blanchis de désirs partiels, de fantasmes, d’embryons d’amour, de curiosités en tous genres, prisonniers du temps qui nettoie de son fin pinceau les grands bonheurs et les pires horreurs. Un quiproquo entre la dernière rencontre et la séparation. Une épreuve de vérité. Le contact avec Jonas, je l’avais établi sur un rézo téléphonique, une de ces plates-formes où se retrouvent des anonymes en mal de rencontres. J’y naviguais sous le pseudo transparent de Luc. Entrant sur le rézo, le serveur me prévint d’un message. Ce genre de message décalé arrive après qu’on a quitté la plate-forme et attend votre retour. Il disait : « C’est toi Luc ? C’est Jonas. » Je l’entendais sans comprendre. C’était Luc pourtant. Et c’était Jonas. Le destin frappait à la porte avec nos noms, nos masques, nos visages. J’écoutais la phrase, la réécoutais plusieurs fois de suite, il suffit d’appuyer sur la touche 2. Plus j’écoutais, plus l’intonation m’échappait. Sur quelle syllabe portait l’interrogation ? Était-ce Jonas qui demandait Luc ? Un Luc inconnu qui demandait si j’étais Jonas ? Qui était-ce ? Était-ce toi ? Moi ? Devais-je répondre immédiatement, c’est possible, tu aurais trouvé mon message en te reconnectant, et nous aurions dialogué en décalé. Mais c’était tout de suite, j’avais besoin de savoir. Savoir quoi ? Pourquoi savoir ? Je ne voulais pas risquer de te manquer. Tu avais été là, je ne t’avais pas entendu, nous nous étions manqués d’un cheveu, tu arrivais au moment où je m’en étais allé, nos voix avaient été contemporaines, juste assez en tout cas pour que ton oreille accroche le spectre de mon désir et l’interroge. C’est Luc ? C’est Jonas. Pourquoi n’avais-tu pas envoyé de texto ? Et si ce n’était pas toi, qui donc était ce Jonas que je connaissais sans le reconnaître ? Les mots me parlaient de moins en moins. J’aurais simplement dû me taire. Luc n’était pas Luc, Jonas pas Jonas, et nous nous serions retrouvés après un silence supplémentaire. Je t’ai envoyé un message. « C’est toi Luc ? C’est Jonas. » Ce n’était pas toi. Négatif. Ce non a marqué le retour à la réalité. J’avais fait une connerie, dévoilant une part sombre, celle de l’enquêteur qui cherchait d’autres partenaires en dépit de ta rencontre, Jonas. Ton dernier message est arrivé. Tu avais rencontré un garçon, tu étais amoureux, tu voulais te consacrer à lui. J’ai répondu une fois encore. Une fois de trop.

CANTIQUE DU FIST

1

Au chant X de L’Énéide, les jumeaux Thymber et Laridès, fils de Daucus, alliés des Rutules, tombent sous les coups d’Énée. Thymber est décapité. La main de Laridès amputée, ses doigts détachés du corps, encore tout pleins de hargne, cherchent à saisir l’épée pour poursuivre le combat. Cette main capable d’une conjonction inédite avec le corps de l’autre, toujours sur le fil d’un péril jamais rencontré, qu’on va jusqu’à mimer pour mieux jouir de la nouveauté formidable du présent, cette main, le fist en a fait un plaisir, laissant son énigme entière : un événement improbable, dont rien ne semble préluder l’inversion de signe. Pas étonnant que Michel Foucault y ait vu une nouveauté radicale, une part échue à nous autres modernes. Le fist est l’ultime avatar de la grande énigme de l’humanité, celle de sa main. Même sans iconographie, sans récit, le fist fucking a existé avant d’être aperçu par les instruments de l’histoire, et il ne faut guère forcer son imagination pour entrevoir ses sectateurs, des aventuriers curieux de plaisirs rares, à la manière d’Héliogabale, de Gilles de Rais, ou des 120 Journées de Sodome et son château de Silling : à l’intérieur de cette enceinte, les libertins s’isolent dans un cabinet particulier, boîte noire dont la porte refermée interrompt le récit des maquerelles, le tout dans un texte demeuré aux trois quarts inachevé et qu’on connaît sous la forme d’un catalogue-projet. Oui, le fist a existé, comme cette annonce entendue sur le rézo, venue d’une autre époque, qui est de toutes : « Routier cherche crevure, clodo, sdf pour plan sans limites ni retour. »

2

Rectum ou vagin, doigté ou appareillage, premières phalanges ou main entière, la médecine du XIXe siècle s’est occupée de la main, son pouvoir, ses effets, ses limites. Récamier, Fontan, Camille Gérard, Dumareau, Thure Brandt, Moltenot à sa manière, appartiennent à une école du tact, au triple sens de toucher, de doigté, de jugement. Chacun d’eux illustre un résultat obtenu par les doigts, aux antipodes du spéculum d’Ambroise Paré, de la pogne intrusive de Maisonneuve, de Gustav Simon ou du bistouri du génial Boyer, si radical, si incisif. La main-Janus offre deux visages irréconciliables. Celui du doigt corrigeant la nature pour la replacer dans sa disposition originelle quand les outils de l’art taillent avec une furya opératoire dénoncée par Jentzer et Bourcart. À trente siècles de distance, le dilemme d’Achille et sa lance. Quelques décennies seulement après Sade et Bonaparte. La médecine du XIXe siècle aura été l’une des nombreuses résurrections du fist parmi celles que nous connaîtrons un jour, ou jamais peut-être. Finalement, plus loin que ces noms familiers, presque contemporains, le fist a enfoui au fond du corps, dans l’intimité des viscères, l’art de l’empereur Jaune, le père de la Chine, l’inventeur du massage traditionnel, le Tui Na, que je relance en parallèle d’une vidéo d’Amerifist.

3

Il aura donc fallu attendre une série de facteurs. Des réseaux sociaux susceptibles de prendre en charge et réunir une diaspora d’amateurs, des conditions sanitaires propres à réduire les risques et soigner les accidents, la toute-puissance de l’image pour assurer une diffusion à grande échelle, mais cela n’a pas suffi à dissiper l’opprobre qui entoure le fist. Il fallait encore lutter contre le préjugé et faire surgir le fist tel qu’en lui-même : une victoire de la civilisation sur la nature, du plaisir sur la violence, de l’esprit sur le corps, et finalement du corps sur lui-même. L’une des plus radicales expériences qui soient. Ce n’est pas pour rien que les fistés parlent d’accouchement. Un poing dans le cul, chacun devient Tirésias, un Tirésias qui ne cesse d’être homme pour devenir femme, puis femme pour redevenir homme, et dont la jouissance se conclut sur un orgasme transgenre.

4

Le temps est venu de corriger un mot, le mot fist. Fist signifie poing, et poing violence. Serrer le poing est synonyme de force brute, de déchaînement. Henry Plée, pionnier du karaté en France et en Europe, maître le plus haut gradé hors du Japon, élu professeur du siècle en 1999, remarque que fermer le poing n’est pas différent de moucher l’épée afin d’éviter que la pointe ne perfore l’adversaire, le blesse ou le tue. On ferme le poing lors des combats rituels, on l’ouvre pour défendre sa vie. Au fond du rectum, le poing est mieux supporté que l’étirement des doigts, et le réflexe de la main qui entre est de plier aux articulations. Il faut moucher les phalanges dans de brusques moments d’aspiration. Le poing forme capiton, la main occupe alors l’espace en se moulant à lui. Les premiers mouvements apprécient la frontière flottante de l’anatomie. En dehors du doigt du toucher rectal, le poing est le gabarit le mieux approprié à l’opération. Il s’ouvre, la place conquise, dès que le corps appelle son éclosion, et chemine avec précaution, pulpe en avant, jouant du titillement pour se frayer un passage ou l’élargir ce qu’il faut. Ce poing-là n’a ni tension, ni poids, ni violence. Il se dédouble, et il n’est pas rare de l’abandonner au profit du poignet en arrière, dont le fût régulier joue sur les sphincters qu’il masturbe à la manière d’un godemichet. Une légère vibration déplace la sensation de l’intérieur à la marge, dégonflant l’intrus comme une baudruche. Cet artifice substitue le plaisir à la douleur et à la crainte. Il détend l’anus, dilate le volume du rectum autour du poing qui attend que l’action repasse à lui. Alors il se déploie, pas encore vraiment, flottant dans une atmosphère qu’il s’approprie par contact, respirant à coups de détentes subtiles, tanguant depuis l’axe du poignet qui a gagné sa liberté, modulant son volume qui enfle et rétrécit, libérant l’index ou le pouce pour des effleurements, jouant de l’hypothénar et des articulations métacarpo-phalangiennes pour amadouer la muqueuse, se retournant pour libérer le thénar. Pour variées qu’elles soient, ces explorations ont lieu sur place, ne nécessitent guère d’effort et se replient au premier ténesme. Le poing introduit brutalement, le poing qui ne trouve pas sa place, sous lequel le corps s’arc-boute, fait marche arrière. L’anus libéré, les doigts caressent la margelle dans l’attente d’une opportunité. Parler de poing n’a pas de sens. Ce poing est un nœud d’actions plein de délicatesse où se rencontrent top et bottom. Une fois dans le rectum, la main en apesanteur, rien ne se présente à l’ordinaire. Le moindre geste entraîne loin, beaucoup plus qu’on ne le pense, et tout se joue à l’économie. Avec la gravité a disparu son corollaire, la violence. L’apesanteur qui raréfie les muscles rend la force inutile, et les corps s’ajustent d’eux-mêmes dans un ultime et infini accord qui a nom amour.

5

Le Cantique des cantiques est l’énigme poétique de la Bible.

Je suis endormie      et mon cœur est éveillé

                  La voix         de mon ami    qui

frappe      ouvre-moi      ma sœur mon amour

   ma colombe ma merveille            parce que ma

tête      est pleine de rosée                  mes boucles

       des gouttes de nuit.

Ainsi parle le plus ancien, le plus beau des poèmes, le Chant des chants. En substituant chant au traditionnel cantique, Henri Meschonnic voulait désembourber le poème de cette boue d’exégèses, d’utilisations saintes, où l’on ne dit presque plus le texte.

J’ai quitté      ma chemise            comment

   la mettrais-je ?

                     J’ai lavé mes pieds         comment

les salirais-je ?

L’identification des personnages, des lieux, des temps et même de leurs émotions et de leurs actions, tout y est indéterminé, remarque à son tour Paul Ricœur.

Mon ami         a tendu sa main         par l’ouverture

               et mon ventre      était en tumulte à cause

de lui.

Ainsi parlent les strophes trois, quatre et cinq du cinquième Cantique des cantiques. Ambiguïté involontaire de la traduction ? Aberration interprétative d’un lecteur pervers ? Comparons.

Louis Second traduit :

Mon bien-aimé a passé la main par la fenêtre, Et mes entrailles se sont émues pour lui.

Martin traduit :

Mon bien-aimé a avancé sa main par le trou de la porte,

et mes entrailles ont été émues à cause de lui.

Darby traduit :

Mon bien-aimé a avancé sa main par le guichet,

et mes entrailles se sont émues à cause de lui.

Ostervald traduit :

Mon bien-aimé a avancé sa main par le trou de la porte et mes entrailles se sont émues pour lui.

King-James traduit en anglais :

Beloved put in his hand by the hole of the door, and my bowels moved for him.

Renan traduit :

Mon bien-aimé alors a étendu sa main par la fenêtre, et mon sein en a frémi.

Chouraqui traduit :

Mon amant lance sa main par le trou ;

mes boyaux se bouleversent pour lui.

Invariablement un seuil : trou hideux, fenêtre romantique, porte rassurante et banale, guichet incompréhensible ; et un mouvement : avancer, étendre, lancer. Meschonnic traduit l’arc de l’événement qui unit l’homme à la femme et la femme à l’homme par deux mots qui circonscrivent une zone où toute frontière est abolie : maison et corps forment un espace sans délimitation où chantent sans se clore sur l’insaisissable l’appel et l’accueil. La main a le poids d’une chose et la liberté d’une métaphore, et bourgeonne d’images où se déplie le suspens jamais brisé du désir : l’homme avance, ouvre la porte, caresse la peau, pénètre la femme aimée.

Je suis endormie      et mon cœur est éveillé

                  La voix         de mon ami    qui

frappe      ouvre-moi      ma sœur mon amour

   ma colombe ma merveille            parce que ma

tête      est pleine de rosée                  mes boucles

       des gouttes de nuit.

J’ai quitté      ma chemise         comment

   la mettrais-je ?

                     J’ai lavé mes pieds      comment

les salirais-je ?

Irruption inattendue, impérieuse apparition dans le sein des seins, la maison et le sommeil, le corps et le rêve. Dans l’univers métaphorique et sensuel du Chant des chants, l’acte poétique est la comparaison même, ses reprises. La description allégorique de l’époux comme un Temple ou du Temple comme époux, celle de l’épouse rempart ou porte, conduisent l’intensité de la ressemblance jusqu’à l’énigme. Strophe suivante, la tension de la main et l’ouverture à ce qui fait trou et nœud – le ventre – laissent échapper l’affolement du tumulte : c’est le cri intérieur : le verbe dit « hurler », il dit les remous et le bruit de la mer.

Mon ami         a tendu sa main         par l’ouverture

               et mon ventre      était en tumulte à cause

de lui.

Mots sans origine ni passé, ombre portée du désir, où brûlent le rêve de l’autre et de soi, le baiser et la caresse, la peau et les viscères, le chaste et l’impur : inimaginable et lisible effraction, conjonction scandaleuse de la main et du ventre. Ce poème plein de mouvements ne s’arrête à aucun et aucun ne l’arrête, il les récapitule sous le signe d’un impossible mariage, rencontre sereine, éternelle, de l’instable course-apparition-disparition qui emporte par-devers eux l’homme et la femme sans les laisser en paix : rien n’est jamais donné aux amants, ni sacrement ni durée, pas une seconde : ni espace ni temps, ni père ni frères, ni naissance ni génération. Rien, hormis la main qui referme son poing sur la flamme qu’elle étouffe. Rien, l’amour. Rien hormis l’amour.

Moi, j’ai ouvert            à mon ami            et mon

ami         il est perdu il est passé

                     Mon âme      est sortie à ses mots

                je l’ai cherché       et je ne l’ai pas trouvé

                je l’ai appelé            et il ne m’a pas

répondu.

Ruisselant de rosée et de gouttes de nuit, le dehors condense la relève de la lumière et de l’ombre. Ainsi s’étreignent à l’orée crépusculaire de la maison et du corps la sacralité intime du soi et la fraîche haleine du monde.

J’ai quitté      ma chemise            comment

   la mettrais-je ?

                      J’ai lavé mes pieds      comment

les salirais-je ?

Ainsi parle le Poème, le Chant des chants, cantique du fist, poing d’amour. Je referme Meschonnic. Cette enquête s’achève sur presque rien. J’ai bien aperçu ici et là quelques solutions, mais l’énigme demeure. Quand cette impossible-possible étreinte est-elle née ? Aujourd’hui ? Hier ? Plus loin dans le temps ? Passage de l’être au néant, du mal au plaisir, de la mort à la vie, elle gît au cœur d’un échange immémorial, intime, sans traces. Ni d’aujourd’hui, ni de demain, ni même d’après-demain, vraie comme tout amour et tout comme l’amour – improbable.

28 décembre 2012

SOURCES NON PRÉCISÉES DANS LE TEXTE

28 JUIN 2012

2

Edmund WHITE, States of Desire. Travels in Gay America, New York, Dutton, 1980.

Edgar GREGERSEN, Sexual Practices. The Story of Human Sexuality, Londres, Mitchell Beazley, 1982.

Gayle RUBIN, Surveiller et jouir. Anthropologie politique du sexe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Flora Bolter, Christophe Broqua, Nicole-Claude Mathieu et Rostom Mesli, textes réunis et édités par Rostom Mesli, Paris, EPEL, 2010.

David HALPERIN cite Gayle Rubin dans Saint Foucault, traduit de l’anglais (États-Unis) par Didier Eribon, Paris, EPEL, 2000.

 

3

Le dessin de Gustave J. WITKOWSKI est visible à l’adresse : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Witkowski_-_Punishment_of_sodomy.png.

L’entretien de Deborah ADDINGTON peut se lire en ligne à l’adresse : www.vice.com/fr/read/une-main-dans-la-brousse.

 

5

Les vers de JUVÉNAL, extraits des Satires, VI, 196-197, sont cités in Jacques FERRAND, Traité de l’essence et guérison de l’amour ou De la mélancolie érotique, édité par Gérard Jacquin et Éric Foulon, Paris, Anthropos, 2001.

LES MOTS ET LA CHOSE

3

Bruce BENDERSON, « Crisco », Concentré de contre-culture : 50 idées, personnes et événements de l’underground qui ont changé ma vie pour le meilleur ou pour le pire, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Viallet, Paris, Scali, 2007.

Citation de Gayle RUBIN, Surveiller et jouir, op. cit.

 

8

Les définitions sont tirées de Wikipedia : http://en.wikipedia.org/wiki/Top,_bottom_and_versatile.

 

9

Citations de Gayle RUBIN, Surveiller et jouir, op. cit.

LES CATACOMBES

1, 3, 4, 5 et 7

Documentation et citations extraites de l’étude de Gayle RUBIN, « Les Catacombes. Temple du trou du cul », Surveiller et jouir, op. cit.

 

2

Le témoignage de Jack FRITSCHER est disponible en ligne à l’adresse : http://jackfritscher.com/Drummer/Issues/023/Catacombs.html.

CYNTHIA SLATER

1

On peut écouter la voix de Cyntha SLATER à l’adresse : http://

soj.org/sites/default/files/CynthiaandLarryKPOO1.mp3.

 

5

Pat CALIFIA, « Des gays, des lesbiennes et du sexe : tous ensemble » (1983), repris dans Sexe et utopie, traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrick Ythier, Paris, La Musardine, 2008.

CANARD-LAPIN

4

Theodor REIK, Le Masochisme, traduit de l’anglais (États-Unis) par Matila Ghyka, Paris, Payot, 1981.

JEAN-LUC

3

« Les chaînes du sexe. Quelques questions à un fist-fucké », propos recueillis par Bernard PHILSKA, Gaipied, no 31, octobre 1981.

UN, DEUX, TROIS, QUATRE… SPHINCTERS

2 et 7

Jean RICHEPIN, Théâtre chimérique, Eugène Fasquelle, 1896, rééd. Paris, Hachette Livre/BNF, 2012.

 

5

Françoise DOLTO, Solitude, Paris, Gallimard, 1994.

 

9

Expression de Francis BERTHELOT, La Lune noire d’Orion, Paris, Calmann-Lévy, 1980.

GLAÇANT LE FEU EN SON CENTRE

5

Auguste LEBET, Sur les effets physiologiques du chlorure d’éthyle, thèse inaugurale présentée à l’université de Berne pour obtenir le grade de docteur en médecine, Berne, 1901.

Louis MICAUD, Des différents modes d’emploi du chlorure d’éthyle en chirurgie dentaire, thèse présentée à la faculté de médecine et de pharmacie de Lyon, Lyon, Imprimerie Waltener, 1904.

Paul DUPRET, La Mort au cours de l’anesthésie générale par le chlorure d’éthyle, thèse pour le doctorat en médecine, Paris, Vigot frères éditeurs, 1921.

 

6

Citations accessibles à l’adresse : Homosexinfo.org.

 

6 et 7

Dr G. BERTHE, Historique de la purgation, Paris, Henri Jouve éditeur, 1909.

 

8

« Entretien avec Hans Eppendorfer », traduit de l’allemand par Louis-Charles SIRJACQ, Le Fou parle, juin 1980, repris in Jean-Luc HENNIG, Sperme noir, Paris, Pauvert, 1980.

 

9

Entretien de David HALPERIN avec Geneviève BAURAND et Jacques JEDWAB, accessible en ligne à l’adresse : www.groupe-regional-de-psychanalyse.org/Fichiers%20a%20telecharger/impair2-

baurand-jedwab.pdf.

10, 12 à 20

Titre du chapitre et citations tirés de Bernard-Marie KOLTÈS, Dans la solitude des champs de coton, Paris, Minuit, 1986.

AUTRES DEALS

1

Dr G. BERTHE, Historique de la purgation, op. cit.

 

3

François CARLIER, La Prostitution antiphysique (1887), Paris, Le Sycomore, 1981.

PAL

4

Donatien Alphonse François MARQUIS DE SADE, Histoire de Juliette ou les Prospérités du vice, Paris, 10/18, 1997, deuxième et sixième parties.

 

5, 6 et 8

Citations in Henri ÉCOCHARD, De l’empalement, thèse de médecine, Lyon, 1899.

 

8

Citations in Henry BUTTER, Quelques cas d’empalement sans lésion viscérale, thèse de médecine, Montpellier, Imprimerie de la Presse, 1935.

Henry LAURENS, Orientales I. Autour de l’expédition d’Égypte, Paris, CNRS éditions, 2004.

LA LANCE-MEURTRE ET LA MAIN D’ACHILLE

1

Albert SEVERYNS, Le Cycle épique dans l’école d’Aristarque, Bibliothèque de la Faculté de philosophie et de lettres de l’université de Liège, fascicule XL, 1928.

 

2

Ruggero CAMPAGNOLI, « La hache de Ronsard et la lance d’Achille, ou l’ulcère téléphien », RiLUnE, no 7, 2007.

 

3

LA PORTE, Les Épithètes […], Paris, Gabriel Buon, 1571, cité in RONSARD, Œuvres complètes, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1993, vol. I.

 

4 à 7

L’Iliade est citée dans la traduction de Philippe Brunet, Paris, Seuil, 2010.

VAGIN

8

P. AUBERT, De la dilatation des sphincters et de l’extension des muscles (lu à la Société des sciences médicales de Lyon), Lyon, imprimerie de C. Riotor, 1879.

 

Thure BRANDT, Traitement des maladies des femmes, traduit du suédois par Henri Stapfer, Paris, Avenir des Sciences, 1991.

 

11

DR SAQUET, « Traitement du vaginisme par le massage suédois (procédé de Thure Brandt) », Congrès d’Angers, 11 août 1903.

SIGMOÏDE

2 et 3

René DUMAREAU, Du toucher rectal et de sa valeur au point de vue du diagnostic, thèse pour le doctorat de médecine, Paris, 1873.

 

4

Magazine littéraire, no 426, 1er décembre 2003, « Littérature et homosexualité ».

 

6

Entretien de David HALPERIN avec Geneviève BAURAND et Jacques JEDWAB, déjà cité.

Une vidéo de la Folsom Street Fair est par exemple visible à l’adresse : www.youtube.com/watch?v=IAxSL8eiWHo.

COUP DE POING

L’intégralité de la nouvelle de Guillaume LABRUDE est disponible en ligne : www.nouveaujourj.fr/njj/jeunes-et-cultives/169-

coup-de-poing-nouvelle-guillaume, Le Nouveau Jour J, 15 mars 2012. Elle est reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur et du journal.

LA FISSURE

1

Dr Jules ROCHARD, Histoire de la chirurgie française au XIXe siècle : étude historique et critique sur les progrès faits en chirurgie et dans les sciences qui s’y rapportent : depuis la suppression de l’Académie royale de chirurgie jusqu’à l’époque actuelle, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1875.

 

3

J. FONTAN, Du traitement des hémorroïdes par la dilatation forcée des sphincters de l’anus, mémoire présenté à la Société de chirurgie de Paris, séance du 18 octobre 1876, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1877.

 

4

Jean-Dominique-Joachim ESTRADÈRE, Du massage. Son historique. Ses manipulations. Ses effets physiologiques et thérapeutiques, thèse pour le doctorat en médecine, Paris, Imprimerie de L. Martinet, 1863.

TUI NA

1

R. A. FOURNIER, The Intelligent Man’s Guide to Handball (the Sexual Sport), 1983, accessible à l’adresse : http://blocorg.weebly.

com/the-intelligent-mans-guide-to-handball.html.

 

2

Ce paragraphe tire ses informations de Jacques MONET, Émergence de la kinésithérapie en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Une spécialité médicale impossible. Genèse, acteurs et intérêts de 1880 à 1914, thèse pour le doctorat en sociologie, juin 2003. Voir notamment chapitre 7, « Médecine et clinique thérapeutique. Kinésithérapie, massothérapie, gymnastique médicale et éducation physique », consultable à l’adresse : www.bium.univ-paris5.fr/histmed/asclepiades/pdf/monet1.pdf.

 

3

Vidéo disponible à l’adresse : http://teas-star.com/x/france/massage-chinois-tui-na-du-dos-le-zen-hour-massage-bruxelles/

CANTIQUE DU FIST

4

Merci à Nicolas P. pour les précieux renseignements qu’il a bien voulu nous fournir sur la pratique et la philosophie du karaté.

 

5

Les Cinq Rouleaux, traduits de l’hébreu, présentés, commentés et annotés par Henri MESCHONNIC, Paris, Gallimard, 1970.

Paul RICŒUR et André LACOCQUE, Penser la Bible, Paris, Seuil, 2003.

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