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puceL’ultime combat
Bernard GOLDSTEIN




Parution :23/10/2008
Format 205 x 140 mm
Pages : 276
Prix : 21 euros
ISBN : 2-355-22016-6


BONUS 
pointille L'ultime combat

Lyber Zones

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Bernard Goldstein
L’ultime combat
Nos années au ghetto de Varsovie
Traduit et adapté du yiddish par E. Dal et V. Clerck-Ayguesparse
Avant-propos de Marek Edelman
Notice biographique par Leonard Shatzkin
Préface de Daniel Blatman




NOTE DE L’ÉDITEUR

Une première version de ces mémoires, beaucoup plus substantielle, parut en yiddish dans l’immédiat après-guerre à New York – ville dans laquelle s’était installé Bernard Goldstein (1889-1959) et où il est mort –, sous le titre Finf yor in Varshever geto [Cinq années dans le ghetto de Varsovie]note. Leonard Shatzkin, ami américain de Goldstein, réalisa dans la foulée une adaptation anglaise qui parut deux ans plus tard sous le titre The Stars Bear Witness [Les étoiles pour témoins], par référence à un vers célèbre de l’hymne du Bund, le mouvement socialiste juif dont Goldstein était l’un des dirigeantsnote.

La présente version française est la réédition d’un ouvrage paru fugacement au début des années 1960 chez l’éditeur belge La Renaissance du livre, sous le titre Cinq Années dans le ghetto de Varsovie note. Il s’agit également d’une adaptation, réalisée dans des circonstances qu’il fallait éclaircir. Une première traduction, très littérale, réalisée directement à partir du yiddish par un certain E. Dal – dont nous ne sommes pas parvenus à retrouver la trace –, fut confiée, via des réseaux socialistes belges, à Viviane Clerck-Ayguesparse, aujourd’hui charmante grand-mère vivant à Bruxelles, qui avait à l’époque mis à profit la durée de sa grossesse pour remettre entièrement en forme l’ouvrage. Il est vrai qu’elle était la fille d’un grand écrivain belge, proche des milieux socialistes par l’intermédiaire desquels il semble que le texte yiddish ait transité – une piste probable puisque, comme on l’apprendra en lisant ce livre, Bernard Goldstein fit halte à Bruxelles avant son exil américain.

Décidés à republier ce texte en français, nous partîmes sur la piste des ayants droit. J’eus au téléphone, à New York, un monsieur que m’avait indiqué le YIVO Institute for Jewish Research et dont je compris après coup qu’il n’était autre que le « Majus » qu’on retrouvera à la dernière page de cet ouvrage.

Grâce à Mark Novogrodsky, puisque c’était lui, je retrouvai les coordonnées de la belle-fille de Bernard Goldstein, une vieille femme en colère qui vit aujourd’hui dans une petite ville en Israël. Au téléphone, l’accueil fut rude : « Pourquoi vous intéressez-vous à ces vieux socialistes ? Ils sont morts, ils ont perdu. » Il n’y eut pas de réponse à mes courriers et je compris que nous n’obtiendrions pas de sa part l’autorisation de republier ce livre. Je persistai pourtant dans mes recherches, épaulée par la fille de Leonard Shatzkin, Karen, énergique avocate new-yorkaise, francophone et grande spécialiste du droit d’auteur. Grâce à ses recherches, nous pûmes nous assurer auprès du bureau du copyright à Washington que le texte original était bien passé dans le domaine public. Nous pouvions faire cette réédition.

La voici, accompagnée d’un avant-propos que Marek Edelman nous a fait l’immense honneur d’écrire. Jeune camarade et ami de Goldstein à l’époque, il est aujourd’hui le dernier survivant de l’état-major de l’insurrection du ghetto de Varsovie.

G. C.
Paris, août 2008.

AVANT-PROPOS Par Marek Edelmannote

Je ne vais pas écrire ici ce que vous pouvez lire dans ce livre. La vie et l’activité de Bernard Goldstein y sont parfaitement bien décrites.

Pour moi, du moins jusqu’à ce que la guerre éclate, Bernard Goldstein était d’abord et avant tout le père de mon copain de classe Janek, un militant très en vue du Bund, un haut responsable et, autant que je m’en souvienne, le chef de la milice du Bundnote.

C’est dans le ghetto, par la suite, que nous sommes devenus amis. Bernard ne pouvait pas sortir dans la rue car il était recherché par les Allemands. J’allais toujours chez lui vers midi et nous jouions ensemble au « roi rouge » (un jeu de cartes que je ne peux pas vous expliquer ici, mais auquel tous les Juifs savent jouer). Il y avait aussi Abrasza (prononcer Abracha) et Adam Sznajdmil (Berek). Je ne sais pas vraiment pourquoi ils m’avaient pris dans leur cercle – sans doute leur fallait-il un quatrième joueur. Cela se passait je crois au numéro 12 de la rue Nowolipie. Ensuite, nous allions déjeuner tous ensemble au 31, rue Dzielna, chez madame Buksowa. Elle nous servait de la soupe et d’autres plats que j’ai oubliés. Dans le ghetto, la famine régnait. Après la guerre, cette madame Buksowa est tombée amoureuse d’un certain Falek. Ils allaient se marier, mais la femme de Falek est revenue et l’a reconquis. Buksowa, roulée dans la farine, finit par partir toute seule pour l’Australie.

Bernard passa en zone « aryenne » bien avant qu’éclate l’insurrection dans le ghetto. Il n’était déjà plus dans le ghetto lorsque je rejoignis l’Organisation juive de combat. Avant son départ, il me disait d’organiser toujours nos actions de façon à ce que l’on pense que nous avions beaucoup de monde. Je lui répondais que nous n’avions pas beaucoup de monde, et lui demandais où il voulait que je trouve tout ce monde. Bernard m’expliqua que sa méthode était de réunir des petits groupes et de les transporter en calèche le moment venu, afin qu’ils assurent toujours la présence là où quelque chose se passait ou allait se passer. C’est Bernard qui avait organisé, à Pâques 1940, la riposte contre le pogrom monté par les Allemands dans le ghetto, pour lequel ils avaient amené des gens des environs de Varsovie. Avant la guerre, Bernard avait de même organisé les portefaix de la rue Ptasia, qui savaient manier les barres de leurs chariots à marchandises pour faire le coup de poing. Je l’ai décrit dans Les Mémoires du ghetto :

« À Pâques 1940, un pogrom est organisé qui dure plusieurs jours. Des aviateurs allemands engagent des voyous polonais à 4 zlotys la journée. Durant quatre jours, les voyous se déchaînent impunément. Le quatrième jour, la milice du Bund organise des opérations de représailles. Cela donne lieu à quatre grandes batailles de rue : la première, rue Solna – marché Mirowska ; la deuxième, rue Krochmalna – place Grzybowski ; la troisième rue Karmelicka – rue Nowolipie – et la quatrième rue Niska – rue Zamenhof. Le camarade Bernard Goldstein dirige ces opérations depuis sa planquenote. »

Mais la philosophie particulière de la guérilla de rue qu’il convenait de mener dans le ghetto contre les Allemands était tout à fait étrangère à Bernard. Il ne concevait pas que les conditions de lutte dans le ghetto fussent entièrement différentes.

Je veux surtout dire ici que Bernard Goldstein a été un personnage très important. Non pas parce qu’il exerçait des fonctions importantes dans la vie partidaire et syndicale juive, ni même parce qu’il prenait en charge de manière si efficace la défense de la population juive contre les excès antisémites et les scissions communistes qui détruisaient le mouvement ouvrier, mais avant tout par sa bonté, par sa sensibilité, au service de toutes les victimes. Nous nous en sommes tout particulièrement aperçus dans le ghetto, où il prodiguait son aide et ses conseils à tous les affamés, à tous ceux qui n’arrivaient pas à se débrouiller ou à trouver leur place dans cette nouvelle réalité tragique. Pour certains, sa sollicitude fut un don de la vie. Grâce à lui, beaucoup ont été sauvés. Il a aidé certains combattants et militants politiques à traverser la dure période de la guerre, tant psychiquement que physiquement.

Dans le ghetto, les Allemands le recherchaient, et, après la guerre, quand les Allemands furent partis, les communistes le traquèrent à leur tour. Lorsqu’ils finirent par l’arrêter, il fut sauvé par un homme qui le connaissait pour avoir aidé les autres.

Que l’attitude de Bernard Goldstein soit un exemple pour ceux qui traversent des difficultés. Dans des situations adverses et mêmes extrêmes, qu’il soit pour tous un exemple de comment se comporter pour aider ceux qui en ont besoin.

M. E.
Lodz, le 8 mars 2007 (traduit du polonais par Jan Malewski).

À PROPOS DE L’AUTEURnote
Par Leonard Shatzkin

Ce qui suit s’inspire pour beaucoup de la brève esquisse biographique que J. S. Herz a publiée dans l’édition en yiddish de cet ouvrage, Finf yor in Varshaver Ghetto.

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours entendu parler du « Camarade Bernard ». Il a toujours été à mes yeux un héros presque légendaire, une sorte de Robin des Bois ou de Jesse James. Pour les centaines de milliers de Juifs que comptait la Pologne, il a longtemps fait figure de véritable champion qui prenait fait et cause pour eux, contre des ennemis très proches et fort peu romanesques.

Mon père a quitté la Pologne à la fin de la Première Guerre mondiale pour éviter d’avoir à servir dans l’armée contre le jeune régime révolutionnaire établi en Russie. Il apporta avec lui en Amérique l’esprit du Mouvement socialiste juif auquel il avait consacré toute son existence au pays. Le soir, il avait l’habitude de retrouver ses compagnons d’exil, avec lesquels il entonnait les chants révolutionnaires de leur jeunesse, évoquait les bons vieux jours, l’activité politique clandestine, et les fois où ils avaient échappé de justesse à la police tsariste. Le nom du Camarade Bernard revenait toujours dans les conversations.

Mais les immigrants socialistes juifs n’étaient pas seulement mus par la nostalgie. Ils se tenaient très au fait des événements qui se déroulaient dans leur pays d’origine, et notamment des activités de l’Union générale des travailleurs juifsnote – le Bund. De temps à autre, le Bund envoyait un délégué aux États-Unis, en général pour lever des fonds destinés à ouvrir une nouvelle imprimerie, équiper un théâtre, agrandir le sanatorium pour enfants de Medem, ou contribuer à l’un des nombreux autres projets de l’organisation. Ces visites étaient pour moi de véritables vacances. On m’autorisait à rester éveillé jusque tard et à m’asseoir aux pieds de notre invité pendant qu’il nous parlait des Juifs de Pologne.

La conversation ne manquait pas de revenir au Camarade Bernard, et j’écoutais émerveillé le récit de ses hauts faits. Ces récits étaient pour moi autant de brefs aperçus sur un monde excitant, qui éclipsaient les histoires de cow-boys et d’Indiens les plus palpitantes. Mais c’étaient aussi des aperçus sur un monde réel, où des individus en chair et en os luttaient pour sauver leur vie.

Bernard Goldstein est né en 1889 à Shedltze, à tout juste trois heures de Varsovie. La génération à laquelle il appartenait était destinée à offrir ses meilleurs fils à la vague révolutionnaire qui balayait l’Europe de l’Est, et à laquelle Bernard se joignit très tôt. À l’âge de treize ans, son imagination déjà enfiévrée par les récits que ses deux frères aînés rapportaient au sujet de l’agitation antitsariste à Varsovie, il se mit à lire la littérature révolutionnaire interdite et à assister aux réunions des groupes de jeunesse clandestins. Il connut son baptême du feu à seize ans, lorsque, au mois de mai 1905, en pleine guerre russo-japonaise, il participa à un rassemblement secret de quatre cents personnes dans la forêt de Yugan, près de chez lui. Le rassemblement était organisé par le Bund, qui était alors un jeune parti politique juif.

Soudain, le groupe fut encerclé par un important détachement de cavalerie et par des fantassins.

« Qui est l’orateur ? », demanda avec colère le commandant, l’officier Kosakov.

Personne ne répondit.

« Livrez-le ! », lança-t-il. La foule s’obstina dans son silence.

« Sabres au clair ! », ordonna Kosakov.

La foule se fit plus compacte, serra les coudes et, défiant les soldats, entonna des chants révolutionnaires. Les chevaux s’y frayèrent un chemin ; les sabres et les baïonnettes tournoyèrent sans merci. Lorsque Kosakov donna finalement l’ordre d’arrêter l’assaut, quatre-vingts blessés gisaient à terre.

Tous les présents furent arrêtés et emmenés à la prison de Schedltze, où on les fit courir entre deux rangées de soldats qui les frappaient au passage. Bernard garda toute sa vie une cicatrice au menton, là où un sabre l’avait tailladé. Le jeune garçon de seize ans ne recula pas devant l’épreuve, et il fut envoyé à l’hôpital avec les blessés plus graves. Il s’en échappa presque aussitôt : noué autour du torse, sous ses vêtements trempés de sang, il portait le drapeau rouge du Bund qui ne devait jamais tomber aux mains de l’ennemi.

À la fin de l’année 1905, Bernard quitta son village pour rejoindre Varsovie, la capitale bouillonnante des Juifs d’Europe de l’Est et le cœur de l’agitation antitsariste. C’est là que, devenu membre du Bund, il s’engouffra dans la déferlante révolutionnaire.

En 1906, on l’envoya à Varsovie pour prêter assistance aux fourreurs qui s’étaient mis en grève dans la ville voisine de Kaluszyn. Alors que Bernard et le meneur de la grève prenaient place autour d’une table pour négocier avec les employeurs, la police fit irruption. Les deux hommes furent arrêtés, ligotés, placés sur un chariot et livrés aux regards des passants à travers la ville.

Une fois arrivés à la prison, on les jeta délibérément parmi les criminels de droit commun, qui haïssaient les révolutionnaires plus encore que les forces de l’ordre, dans la mesure où ceux-ci luttaient contre la criminalité beaucoup plus vaillamment qu’une police corrompue. Là, les criminels trouvèrent l’occasion de prendre leur revanche sur les « politiques ». Un groupe de malfrats accula Bernard dans un coin et le roua de coups, jusqu’à ce que l’un d’entre eux, un voleur nommé Piesak, dévisage la victime :

« Laissez le garçon tranquille ! », ordonna-t-il. Les hommes reculèrent. L’habileté dont Piesak faisait preuve dans le maniement du couteau faisait de lui une autorité parmi les hors-la-loi.

Piesak s’était souvenu qu’un an auparavant, le garçon avait été son compagnon de cellule à la prison de Shedltze, et un attachement sentimental le poussa à devenir le protecteur de Bernard.

L’arrestation de Bernard entraîna un boycott des fourreurs de Kaluszyn : aucun chargement de peausseries en provenance de Kaluszyn ne pouvait entrer à Varsovie tant que Bernard et ses camarades étaient en prison. Les fourreurs de Kaluszyn se sentirent en devoir d’intervenir, ce dont ils s’acquittèrent de la façon la plus simple et la plus directe qui soit : ils achetèrent les autorités en échange de la libération des prisonniers.

La vague révolutionnaire connut un reflux en 1907 et en 1908. Des milliers de personnes furent emprisonnées à la suite du soulèvement prématuré de 1905, et un plus grand nombre encore vécurent sous la terreur qu’instaura le régime tsariste. Les ouvriers étaient découragés et apathiques. Le 1er mai 1908, Bernard fut dépêché à l’usine de chaussures située au 14 de la rue Leshno, où il devait prendre la parole au cours d’un rassemblement ouvrier. Comme il montait sur le podium, il fut accueilli par une volée de torchons mouillés, aux cris de : « Plus de grèves ! Plus de révolution ! » Ni l’épisode de la forêt de Yugan ni le passage à tabac dans la prison de Kaluszyn ne l’avaient fait pleurer, mais la désertion politique des ouvriers lui arracha des larmes.

Il refusa cependant d’abandonner la lutte. Il organisa les peintres en bâtiment et fut arrêté après s’être mis à la tête de leur grève. Lorsqu’il organisa les forgerons et les charpentiers, il fut de nouveau arrêté. Cette fois, après avoir purgé sa peine de prison, il fut exilé dans un village aux confins de la Pologne.

Ne supportant pas l’exil, il s’échappa et revint à Varsovie, où le mouvement révolutionnaire donnait des signes de renaissance. Il s’attacha à organiser les mouvements de jeunesse et les ouvriers du textile. En 1913, il participa à l’organisation de la grève générale décrétée pour protester contre l’ignoble procès antijuif fait à Mendel Beylis pour meurtre rituel.

Bernard était l’un des deux délégués élus pour représenter le Bund de Varsovie auprès de la convention socialiste qui devait se tenir à Vienne en 1914, avant que les hostilités de la Première Guerre mondiale ne viennent remettre en cause ce projet.

En 1915, il fut de nouveau arrêté au cours d’une réunion secrète des dirigeants syndicaux de Varsovie. Alors que les Allemands s’approchaient de la capitale polonaise, le gouvernement russe fit évacuer ses prisonniers : Bernard se retrouva ainsi entraîné au plus profond de la Russie, d’abord jusqu’à Moscou, puis jusqu’à Tver, où il fut libéré sur parole. Il parvint à retourner à Moscou et de là à rejoindre Kiev à l’aide d’un faux passeport, en vue de reprendre ses activités révolutionnaires. C’est là qu’il fut rattrapé par la police : pour avoir enfreint sa parole, il fut condamné à l’exil en Sibérie.

Le voyage à pied jusqu’en Sibérie fut long et difficile ; il fallut sept mois, ponctués de nombreux séjours en prison, pour que Bernard rejoigne finalement son lieu d’exil, la ville de Lukyanova dans la province de Ienisseïsk. Là, il tomba rapidement malade. Le docteur le plus proche se trouvait à Pirovsk, à quatre-vingts kilomètres, mais aucun exilé n’avait le droit de quitter sa résidence sans permission. Bernard se rendit auprès du commissaire de police local afin d’obtenir l’autorisation de faire le déplacement.

Le commissaire examina le prisonnier, et alla jusqu’à lui écarquiller les paupières pour s’assurer qu’il ne feignait pas la maladie. Agacé, Bernard lui demanda ironiquement s’il était médecin.

Un tel manque de respect de la part d’un exilé était sans précédent. L’officier répondit en lui assénant une gifle cinglante. Bernard bondit par-dessus le bureau, s’empara d’une lampe à pétrole ouvragée, et la fracassa sur le crâne du commissaire.

Plusieurs seconds se ruèrent dans la pièce pour venger la dignité de celui qui représentait le tsar. Ils passèrent à tabac le prisonnier malade, le lièrent pieds et poings, et le ramenèrent à son lit.

L’incident déclencha une véritable tourmente parmi les exilés politiques. La nouvelle se propagea de Lukyanova jusqu’à Pirovsk et Yolansk, faisant sensation sur son passage. Les exilés envoyèrent des pétitions outrées au gouverneur de Krasnoïarsk, en protestation contre le traitement inhumain que les autorités avaient réservé à un prisonnier malade. Trois semaines plus tard, le gouverneur laissa entendre qu’on allait emmener Bernard chez le médecin à Pirovsk.

Là, Bernard apprit qu’il souffrait d’un cas de pneumonie grave. Le médecin, qui était lui-même un exilé, ordonna son hospitalisation. Ses compagnons d’infortune se firent un honneur de prendre soin de leur camarade qui avait réagi avec fierté à l’insulte du commissaire de police. Ils virent dans son geste la défense de la dignité de tous les prisonniers.

Lorsque Bernard sortit de l’hôpital, le commissaire de police demanda à plusieurs reprises son retour à Lukyanova, mais le médecin refusa obstinément d’admettre que son patient était remis. Censé être en convalescence, Bernard passait son temps à Pirovsk entre la chasse et la pêche.

Un jour, un paysan arriva de Ienisseïsk dans tous ses états et annonça que le Petit père du peuple n’était plus tsar et que des rumeurs faisaient état de troubles. Hélas, il exhorta aussi les villageois à prier pour la santé du Petit père. La révolution avait débuté dix jours auparavant.

Les exilés politiques de Pirovsk passèrent à l’action. Armés de fusils de chasse, ils encerclèrent les cinq policiers, les désarmèrent, occupèrent le bureau de poste et hissèrent le drapeau rouge, après quoi il n’y avait rien d’autre à faire.

Encore ignorant de ce revers de fortune politique, le commissaire de la police tsariste arriva à Pirovsk accompagné de deux gardes pour une visite de routine. On arrêta son superbe attelage, tiré par trois chevaux, qui fit un précieux butin révolutionnaire, et on tint un conseil de guerre afin de statuer sur le sort du prisonnier. La plupart des exilés avaient souffert aux mains de cet officier et réclamaient vengeance, en vertu de quoi il fut condamné à mort. L’honneur d’exécuter la sentence revint naturellement à Bernard Goldstein, qui avait souffert le plus.

Le chef de la police fut attaché à un arbre et Bernard, armé d’un revolver, se plaça face à lui. La terreur qui s’empara du prisonnier à la perspective de mourir fut telle que Bernard renonça à tirer. Lorsque ses compagnons lui reprochèrent sa faiblesse, il déclara que la révolution victorieuse devait faire preuve d’une attitude généreuse, y compris vis-à-vis d’un malveillant serviteur du tsar.

Les exilés retournèrent chez eux triomphalement, acclamés dans chaque gare par les chants des manifestants. Dans la capitale russe, une foule imposante emmenée par une délégation du Soviet de Petrograd les attendait pour parader à travers la ville.

Mais, pour Bernard, le répit fut de courte durée. Il revint à Kiev, où il s’enrôla dans l’armée pour défendre la jeune révolution. Ses compagnons d’armes l’élurent au Soviet ukrainien, et il participa à lutte acharnée qui opposait les révolutionnaires aux forces réactionnaires ukrainiennes qui s’étaient alliées avec les Allemands. À Kiev, il organisa une milice de travailleurs juifs qui participa activement au renversement du gouvernement réactionnaire de Hetman Skorpadsky.

En 1919, alors que les premiers nuages commençaient à voiler les rayons lumineux de la révolution, le mal du pays ramena Bernard à Varsovie. Là, dans une Pologne nouvellement indépendante, il reprit sa place dans le Mouvement ouvrier juif. Les événements des années précédentes avaient grossi les rangs des forces révolutionnaires, et le Bund comme les syndicats avaient reconstitué toutes leurs énergies.

Bernard fut presque immédiatement élu au praesidium du Bund de Varsovie et au Comité exécutif de la fédération des syndicats. Il fut chargé notamment de travailler auprès des corps de métier les plus pauvres.

Si ses activités l’amenèrent à côtoyer de nombreux ouvriers, il s’occupa plus particulièrement des boulangers, des travailleurs des transports et des ouvriers des abattoirs – considérés comme des éléments durs, peu cohésifs et difficiles à organiser. Les hauts faits dont il s’était rendu l’auteur ainsi que l’influence qu’il avait auprès d’eux se révélèrent fondamentaux au cours des années difficiles qui suivirent. Son honnêteté obstinée lui valut la dévotion d’hommes qui ne connaissaient que la force ou la ruse.

Les travailleurs des transports constituaient un groupe très important. À Varsovie, des milliers de Juifs gagnaient leur vie comme porteurs, conducteurs de chariots, de droshky et, plus tard, comme chauffeurs. Le dos humain restait le moyen de transport le plus répandu, et les porteurs, qui étaient les mieux payés, constituaient l’aristocratie du métier. Ils étaient forts physiquement, mais arriérés d’un point de vue intellectuel et culturel.

Les ouvriers des transports étaient aussi très proches de la pègre. Ils vivaient dans les mêmes rues, habitaient les mêmes appartements, et comptaient souvent des criminels parmi leurs amis proches, quand ce n’était parmi les membres de leur propre famille. La frontière qui séparait ceux qui travaillaient dur de ceux qui gagnaient facilement leur vie menaçait en permanence de s’effacer, et Bernard devait constamment veiller à ce qu’un mur sépare ces deux mondes.

Il était aussi actif auprès des ouvriers des abattoirs, qui constituaient eux aussi un curieux monde à part, disposant de ses propres hiérarchies sociales. Les travailleurs des abattoirs dominaient les bouchers et les ouvriers des usines de saucisses. Qu’ils soient polonais ou juifs, ils étaient souvent dans un état de légère ébriété, car travailler le ventre vide leur était difficile. Un rien suffisait à faire éclater une rixe entre ces hommes toujours tachés de sang, mais qui ne perdaient jamais la tête. Le signe le plus sûr d’une rixe imminente était le cliquetis des couteaux sanguinolents sur le carrelage, lorsque les ouvriers les tiraient de leurs bottes et les jetaient à terre : personne ne voulait tuer un camarade dans le feu de l’action.

Au travail, ils étaient divisés en équipes de soixante ou soixante-dix hommes et payés collectivement. Les Juifs et les Polonais travaillaient côte à côte, et les relations entre les deux groupes étaient bonnes, bien que les uns comme les autres fussent fortement nationalistes, indisciplinés et impulsifs. Ils entraient fréquemment en conflit au sujet des conditions de travail, mais ils parvenaient à résoudre ces disputes de façon amicale. Ils buvaient et jouaient aux cartes ensemble, et vivaient de façon harmonieuse.

Il fallait enseigner les choses les plus élémentaires à ces ouvriers endurcis et revêches, et les éduquer comme on le fait avec les enfants. Les syndicats devaient casser leur habitude de faire arbitrer les disputes par les membres du groupe qui étaient les plus forts, et mettre à bas la hiérarchie des durs qui faisaient la loi et se comportaient en petits tyrans.

En cas d’outrage moral grave, les membres étaient exclus du syndicat. Il fallait à chaque fois convaincre les membres que l’ouvrier en question s’était rendu coupable d’une faute et que l’expulsion était nécessaire. En montrant l’exemple et en faisant preuve de patience et de compréhension, Bernard acquit une forte autorité parmi les ouvriers des abattoirs et ceux des transports, et leur montra comment, même dans des conditions de pauvreté extrême, il leur était possible de vivre dignement.

Bernard était plus qu’un officier politique : il faisait figure de père confesseur et d’arbitre des litiges domestiques.

Son administration porta ses fruits, et les ouvriers syndiqués eurent de plus en plus à cœur de maintenir une réputation irréprochable. Peu à peu, leurs habitudes changèrent. Lorsqu’un d’entre eux mourait, ses camarades offraient son travail à son fils, ou venaient financièrement en aide à sa veuve et à sa famille. Ils éradiquèrent la pratique qui consistait à extorquer de vastes sommes d’argent aux ouvriers qui cherchaient à se faire admettre au sein des équipes. Et on ne permettait plus aux plus forts de prélever la part du lion sur les revenus de l’équipe.

Un incident embarrassant qui opposa Bernard à un jeune porteur du marché illustre la position qu’il occupait parmi ces hommes. Le porteur était surnommé « Petite mère » parce qu’il ressemblait à sa mère, qui était de petite stature. Il était aussi extrêmement large d’épaules et exceptionnellement fort, et avait l’habitude de porter les charges les plus lourdes et de les hisser sans effort par-dessus sa tête pour les porter sur son dos.

Les ouvriers des abattoirs et des transports les mieux payés aimaient mener un certain train de vie. Les mariages, les circoncisions et les fêtes de toutes sortes étaient prétextes à de grands banquets auxquels ils conviaient une foule de gens et parfois même la fanfare du syndicat. « Petite mère » organisa une grande fête à son domicile de la rue Krochmalna, à laquelle Bernard fut convié. Lorsque ce denier se présenta à l’entrée, il fut accueilli par la fanfare qui joua l’hymne du Bund. On l’escorta en grande pompe jusqu’à l’appartement de « Petite mère », où la table vacillait sous les bouteilles d’alcool, les poissons, les oies, et des montagnes de nourriture.

Bernard parcourut des yeux la table, les murs de la pièce, le sol, la femme du porteur et leur enfant, puis se retourna en silence et quitta les lieux. L’atmosphère parmi les invités tourna à la consternation et la fête fut totalement gâchée.

Membre de la milice du Bund, « Petite mère » refusa de participer à la réunion suivante, qu’il passa à aller et venir devant le siège. Au cours de la réunion, ses amis firent un scandale et demandèrent en hurlant que Bernard s’explique au sujet de l’affront qu’il avait fait à un camarade du parti.

Bernard se leva pour répondre : « Lorsque je suis entré dans l’appartement, dit-il, j’ai vu que les murs étaient sales et couverts de toiles d’araignée ; une épaisse couche de saleté recouvrait le sol ; et même sa femme et son jeune enfant n’étaient pas lavés mais revêtus d’oripeaux souillés. Si quelqu’un peut se permettre de donner une telle fête, cette même personne devrait d’abord veiller à prendre soin de son foyer et de sa famille. »

Le silence était total. La réunion fut reportée.

Quelques semaines plus tard, « Petite mère » invita à nouveau Bernard à une fête – dans son appartement récemment repeint et récuré de fond en comble. Son épouse et leur enfant étaient propres et leurs vêtements d’un blanc étincelant. Cette fois-ci, il n’y eut aucun mauvais sentiment. « Petite mère » était radieux au milieu de ses invités satisfaits, et riait sans cacher son plaisir. L’histoire fit le tour de la rue Krochmalna.

« J’aurais pu parler d’hygiène jusqu’à en perdre la voix », déclara Bernard par la suite. « Ils n’auraient pas même compris ce dont je parlais. Mais j’ai gâché une simcha, ce qui les a fait réfléchir. »

Si Bernard consacrait beaucoup de temps à l’organisation syndicale, il était aussi actif au sein du parti, où il était chargé de toutes les grandes manifestations politiques. Au cours des deux décennies de l’entre-deux-guerres, il n’y eut pas un seul rassemblement de masse ou une seule manifestation du Bund de Varsovie dont Bernard n’ait été le principal organisateur.

En raison de ses nombreuses activités syndicales et politiques, il était en contact permanent avec les dirigeants ouvriers polonais ainsi qu’avec d’autres grandes figures de la vie publique polonaise. Au cours des années 1920-1921, le Bund de Varsovie jugea nécessaire la création de groupes de défense spéciaux afin de protéger les participants aux manifestations des attaques menées par les casseurs polonais, et de maintenir l’ordre dans les salles de réunion combles. Bernard fut placé à la tête de ces groupes peu de temps après leur création.

Outre les casseurs, et plus tard les bandes fascistes organisées, la milice dut souvent affronter la terreur communiste. Dans leur campagne visant à scinder le mouvement ouvrier et à détruire les socialistes, les communistes ne reculaient devant rien et recouraient aisément à l’intimidation. Ils envoyaient souvent des groupes armés de revolvers disperser les rassemblements d’ouvriers. Ils tentèrent même de disperser la convention nationale du Syndicat juif des ouvriers du transport en tirant des coups de feu. Ils n’hésitèrent pas à attaquer à main armée le célèbre sanatorium pour enfants de Medem à Miedzeszyn, près de Varsovie. Ces attaques étaient le fait de gros bras à qui les communistes fournissaient une justification idéologique de leur propre prédilection pour la violence.

La milice du Bund était assez remontée et assez forte pour donner aux attaquants communistes une leçon qui leur aurait fait passer toute envie de continuer leurs activités de sabotage. Mais cela aurait entraîné un bain de sang que Bernard se refusait à autoriser.

Bien qu’il eût confiné la milice à un rôle strictement défensif et pris garde d’éviter tout épisode susceptible d’entraîner des victimes, la presse communiste mena une campagne de diffamation obscène contre lui. Malgré cela, certains communistes qui comptaient parmi les plus importants maintenaient des relations amicales avec lui. Ce fut par exemple le cas de Stefan Krulikovsky, un député communiste du Sejm qui confia à Bernard la garde de sa jeune fille après le décès de son épouse. De nombreux communistes raisonnables se rendaient compte que, si Bernard venait à disparaître, une importante digue qui empêchait le déferlement d’une vague de revanches sanglantes céderait par la même occasion. Cela expliquait en partie pourquoi Bernard pouvait se montrer ouvertement dans les situations les plus dangereuses sans qu’on le prenne pour cible.

Pourtant, on attenta à sa vie en 1929, à la suite d’une condamnation à mort formelle décrétée par le Parti communiste. Alors qu’il rentrait chez lui à une heure tardive, plusieurs hommes jaillirent d’une voiture au moment où il s’apprêtait à ouvrir le portail de la cour, et ouvrirent le feu. Il riposta et toucha l’un des assaillants, qui s’effondra au sol. Les autres jetèrent le blessé dans la voiture et s’enfuirent, laissant Bernard indemne. À la suite de cet épisode, on ne fit aucune autre tentative d’exécuter la sentence.

Nombreux étaient ceux qui adhéraient au Bund pour trouver de l’aide et se protéger contre les injustices. Dans la condition d’impuissance qui était la leur, il semblait que rien n’était impossible au Bund. Leurs requêtes étaient en général transmises à Bernard, et beaucoup de membres s’adressaient directement à lui.

Après la prise de pouvoir de Hitler en Allemagne, l’antisémitisme prit un tournant plus dur en Pologne. Les endeks antisémites et réactionnaires du Parti national démocrate ainsi que la Falanga fasciste (Narodova Mlodshesh) cherchaient depuis longtemps à se hisser au pouvoir en jouant sur des slogans antijuifs. Ils disposaient désormais d’un exemple concret du traitement qu’il fallait réserver aux Juifs. Pour sa part, le gouvernement polonais, qui était composé de partisans de Piłsudski, versa lui aussi dans l’antisémitisme, en partie pour contrer la propagande qui en faisait un gouvernement « judéophile », ce qui envenima plus encore la campagne antijuive. Par ailleurs, les phalangistes et les endeks ne se contentaient pas de propagande : ils passaient immédiatement des paroles aux actes.

À Varsovie, on tenta d’interdire aux Juifs l’accès aux parcs et aux jardins publics. À la veille des fêtes nationales, des manifestants stationnaient devant les magasins juifs pour empêcher les Polonais d’y entrer. Au début de l’année scolaire, on stoppait les étudiants polonais à la porte des librairies tenues par des Juifs. À l’Université, à l’Institut polytechnique, et dans d’autres établissements d’enseignement supérieur, les étudiants juifs ne pouvaient prendre place à côté des Polonais. Il arrivait enfin qu’on s’en prenne physiquement à des Juifs en pleine rue.

La presse juive protesta contre ces outrages aussi vivement que la censure le lui permettait, et des représentants juifs en appelèrent au gouvernement – en vain. Le comité du Bund de Varsovie aborda le problème à maintes reprises et conclut que la résistance active était le seul recours. Le Bund fut la seule organisation qui se décida à combattre activement les antisémites et, dans la mesure où il dirigeait la milice, l’essentiel de cette tâche revint à Bernard Goldstein.

Bernard rechercha et reçut souvent l’appui des organisations ouvrières polonaises. Il était particulièrement soucieux que le conflit ne dégénère pas en une lutte entre Juifs et non-Juifs. L’hitlérisme était un danger mortel non seulement pour les Juifs mais aussi pour tous les ouvriers, et il en allait de même pour le fascisme antisémite polonais. La participation active des ouvriers socialistes polonais dans la défense des populations juives illustrait cette leçon et empêcha que des fractions entières de la jeunesse polonaise ne rejoignent les rangs des fascistes.

La plupart du temps, cependant, le Bund luttait seul. Plus d’une fois, les groupes de la milice durent se rendre à l’Université de Varsovie et à Polytechnique pour protéger les étudiants juifs en infériorité numérique par rapport aux groupes d’antisémites enragés. Emmenés par Michel Klepfish, les étudiants du Bund distribuaient des tracts aux portes des établissements pour protester contre les places-ghettos et les attaques de casseurs, tandis que, dans les amphithéâtres, les étudiants juifs se tenaient debout et refusaient de s’asseoir sur les bancs qui leur étaient réservés.

Les dirigeants de la Falanga fasciste savaient que le cœur de la résistance se trouvait au 26 de la rue Dluga, au quartier général du Bund : ils firent sauter le bâtiment à l’aide d’une bombe à retardement.

Une telle arrogance ne pouvait rester impunie. Bernard organisa un groupe de bundistes et de socialistes polonais qui se rendirent au siège de la phalange, dans la rue Bratska, au cœur du quartier polonais, et mirent les locaux en pièces. Tous les membres de la phalange trouvés sur les lieux furent soigneusement passés à tabac.

La Falanga, qui tout comme les endeks avait cherché à donner l’impression que les Juifs étaient sans défense et que l’on pouvait les tourmenter impunément, apprit à ses dépens que de tels actes ne restaient pas impunis. Si les organes judiciaires officiels demeuraient passifs, les ouvriers juifs prenaient sur eux de protéger la population juive et de punir les coupables. Le téléphone sonnait continuellement au siège du Bund lorsque tantôt une section, tantôt une autre demandaient des renforts pour se protéger d’attaques antisémites, et des escouades étaient toujours dépêchées sur les lieux.

Les activités de Bernard étaient concentrées à Varsovie, mais il lui arrivait aussi de se rendre dans des villes de moindre importance pour prêter main-forte.

En 1930, des débordements antijuifs eurent lieu à Minsk-Mazowiecki. Lorsque de tels épisodes se vérifiaient, la censure interdisait formellement l’usage du terme « pogrom ». Il est vrai qu’aucun Juif ne trouva la mort, mais un grand nombre de Juifs furent victimes de violences physiques, et on brisa les fenêtres de nombreuses habitations appartenant à des Juifs. Certaines maisons furent même incendiées.

C’est un jeune Juif du village voisin de Kaluszyn, souffrant de troubles mentaux, qui avait mis le feu aux poudres en tuant d’un coup d’arme à feu un sergent de l’armée polonaise. Les endeks lancèrent le slogan « Sang contre sang ! » : verser le sang de la race supérieure slave était un crime pour lequel tous les Juifs devaient payer.

Les funérailles du sergent devaient avoir lieu quelques jours plus tard, et elles risquaient de se transformer en nouveau pogrom. Le comité central du Bund envoya Bernard Goldstein et Yosef Gutgold à Minsk-Mazowiecki, où ils entrèrent en contact avec l’organisation locale du PPS (Parti socialiste polonais). Avec l’aide des ouvriers polonais de la chaussure, ils organisèrent une campagne visant à contrer la propagande antijuive à laquelle la population polonaise était exposée.

Au cours des heures tendues qui précédèrent les funérailles, les endeks mirent le feu à une habitation que ses propriétaires juifs, effrayés, avaient désertée. Les flammes ne se contentèrent pas d’avaler les murs juifs et s’étendirent à l’habitation voisine, qui appartenait à des Polonais. Personne ne tenta d’intervenir. La foule rassemblée regardait avec indifférence l’incendie s’étendre au toit de la seconde habitation.

Soudain, un homme se détacha et s’engouffra dans le bâtiment en flammes, d’où il ressortit en portant de jeunes enfants, puis une vieille femme affaiblie qu’il aidait à avancer. Il monta ensuite sur le toit et fit chercher de l’eau pour éteindre la fournaise.

C’est alors que la foule sortit de sa torpeur. Quelqu’un cria : « Regardez ! Les endeks ont mis le feu à une habitation polonaise – et c’est un Juif qui lutte contre les flammes ! »

Des cris s’élevèrent un peu partout : « À bas les endeks ! À bas les vandales ! »

Le Juif sur le toit n’était autre que Bernard.

La foule était entièrement composée d’ouvriers polonais et de villageois ordinaires. L’histoire de l’incendie d’une maison polonaise par les endeks et du Juif qui avait mis sa vie en péril pour sauver les enfants polonais qui s’y trouvaient fit le tour du village. L’humeur des habitants changea immédiatement, et Bernard s’empressa de sillonner la ville avec Yosef Gutgold pour faire sortir dans la rue les Juifs apeurés qui s’étaient barricadés chez eux et tirer profit de l’atmosphère qui s’était installée en les incitant à rétablir des relations amicales avec leurs voisins polonais.

En 1936, Bernard fut envoyé à Lodz pour s’acquitter d’une mission difficile. Principal centre industriel et seconde ville du pays, Lodz devait renouveler son conseil municipal au cours d’élections prévues cette année-là. Placés sous la direction de Kovalski, les endeks de la ville étaient plus hardis qu’ailleurs et singeaient au plus près les méthodes de Hitler. Au début de la campagne électorale, ils avaient posé des affiches sommant les Juifs de ne pas se présenter aux bureaux de vote et de rester chez eux le jour des élections.

Les endeks de Lodz pouvaient compter sur des bandes importantes et bien armées, et Bernard, qui avait été envoyé sur les lieux pour déjouer leurs projets, savait que les organisations ouvrières juives ne disposaient pas des forces suffisantes pour s’opposer à eux. Si la première tentative d’empêcher les Juifs d’exercer leurs droits civiques devait réussir, tout le monde savait ce que cela signifierait pour l’ensemble des Juifs polonais : l’expérience de Lodz serait amenée à se répéter à travers tout le pays. Des mesures exceptionnelles s’imposaient.

Bernard arriva à Lodz deux semaines avant les élections et chercha à se mettre en relation avec un petit Juif chétif et parcheminé qui se faisait appeler Mendele. D’autres surnommaient Mendele « le Roi des Forts », car il était à la tête d’une petite armée de voleurs et de criminels. Bernard chercha à le convaincre que son aide était nécessaire pour protéger les Juifs de Lodz. Au premier abord, Mendele refusa d’entamer la discussion avec lui. Il ne savait rien des élections ; il avait ses propres chats à fouetter, et il refusait de se laisser entraîner dans des querelles politiques qui ne le concernaient pas.

Bernard le persuada finalement d’appeler à Varsovie et de demander l’avis de certains amis importants qu’il avait dans la capitale. À l’issue de la conversation téléphonique, Mendele était un autre homme – ses contacts à Varsovie connaissaient bien Bernard.

Il mit sur pied un groupe de gros bras, juifs et chrétiens, qu’il mit à la disposition de ce dernier. Ils étaient selon lui en mesure d’affronter n’importe quelle situation, ce qui n’empêcha pas Bernard d’amener des renforts de la milice de Varsovie.

Les voyous endeks, dont la plupart gravitaient dans l’orbite de la coterie de Mendele, furent informés à l’avance que le jour de l’élection risquait d’être chaud. Leur enthousiasme pour la guerre sainte céda le pas. Confrontés à un groupe qui les connaissait et qui pouvait les affronter d’égal à égal, leur goût du combat recula lui aussi et, à l’exception de quelques échauffourées de rigueur, la journée des élections se déroula dans une ambiance calme et sereine.

Dans la soirée, après la fermeture des sièges électoraux, Mendele rassembla ses troupes pour célébrer la victoire en servant à boire et à manger. Bernard était présent, pour les remercier et prendre congé. Heureux et fier, Mendele prononça un long discours, ponctué de termes hauts en couleur. Il fit l’éloge de leur action, qui avait permis d’éviter un pogrom sanglant. À mesure qu’il parlait, son enthousiasme ne cessait de croître et l’assemblée l’écoutait d’autant plus attentivement.

Et personne ne perdit sa bonne humeur lorsque, fendant l’air de ses bras chétifs, Mendele s’écria : « Il n’y aura pas de paie pour le travail accompli aujourd’hui. Nous avons accompli une grande mitzvah, et il n’y a pas de rémunération pour les mitzvahs ! »

Il va de soi que les diverses activités de Bernard en faveur de la population juive n’étaient pas un secret pour les autorités.

Un jour, à la suite d’une arrestation survenue à l’issue d’un combat de rue à Varsovie, le gouverneur fédéral de la ville, Yaroshevitch, et le chef de la Sûreté, le capitaine Runge, menacèrent de l’envoyer dans le sinistre camp de concentration de Kartuz Bereza. Le dirigeant du Bund, Henryk Erlich, rencontra Runge et lui demanda de libérer Bernard. Runge fit amener ce dernier en présence d’Erlich.

Bernard venait d’entrer dans la pièce quand Runge lui demanda avec véhémence : « Qui commande dans la capitale de la Pologne, vous ou moi ? »

Il répondit posément : « Aussi longtemps que vous refuserez de protéger les Juifs, c’est moi qui m’en chargerai. Si je dois aller à Kartuz Bereza pour ça, il ne tient qu’à vous de m’y envoyer. »

La tâche la plus difficile de toute la carrière politique de Bernard Goldstein consista à coucher sur le papier l’histoire consignée dans les pages qui suivent. Il refusa pendant longtemps de s’embarquer dans cette délicate aventure. Ce n’est qu’à la demande insistante de ses camarades, et notamment de feu Shloime Mendelsohn, qu’il accepta de s’y essayer.

Son statut de dirigeant avant la guerre et la position qu’il occupa dans le mouvement juif clandestin au cours de la guerre font de lui un chroniqueur des dernières heures des Juifs de Varsovie. Des souvenirs torturés que lui ont laissés ces cinq années et demie, il est parvenu à tirer un tableau d’ombre et de lumière – le bien y côtoie le mal ; la couardise, l’héroïsme ; la misère, la gloire. Tel est, en guise d’adieu, le dernier service qu’il a rendu aux Juifs de Varsovie.

En faisant appel à son sens du devoir, ses amis sont venus à bout de son refus obstiné d’écrire ce livre, mais rien n’a pu ébranler sa modestie. On ne trouvera pas au fil de ces pages le récit complet de ses activités sous l’occupation. D’autres sources nous apprennent qu’il y eut des face-à-face sanglants, que Bernard organisa et auxquels il participa. Il se refuse à en parler. À ses yeux, les héros du ghetto de Varsovie sont morts au combat, et il ne revient à personne de prendre la pose sur leurs cendres.

L. S.
New York, 1949 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Guilhot).

PRÉFACE. LE BUND, BERNARD GOLDSTEIN ET L’INSURRECTION DU GHETTO DE VARSOVIE
Par Daniel Blatmannote

Le mouvement de l’Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie – le Bund – (Algemayner yidisher arbeter-bund in Lite, Poylen un Rusland) s’est constitué et structuré en Europe de l’Est dans les années 1880 et 1890 du XIXe siècle, alors que la population juive y subissait de profondes mutations. Les modes et les cadres de vie anciens ainsi que les leaderships traditionnels perdaient l’impact qui avait été le leur pendant de longues années. Ils étaient supplantés par de nouveaux organismes et des partis politiques qui attestaient une tendance de nature révolutionnaire et d’essence catégorique pour résoudre les problèmes fondamentaux du peuple juif. L’idéal de la révolution sociale, d’une part, et l’aspiration à la renaissance nationale dans la patrie historique, d’autre part, mettaient la jeune génération des Juifs d’Europe de l’Est devant un défi d’envergure quasiment messianique. « La quête de solutions radicales pour des problèmes qui ne pouvaient être résolus que partiellement », selon la définition de Jonathan Frankelnote, conduisit des dizaines de milliers de jeunes Juifs, romanesques et convaincus, vers les rives de la Terre promise ou dans les rangs de mouvements révolutionnaires et d’organisations ouvrières. Le Bund est le produit de ce contexte social et politique.

En octobre 1897, l’apparition du Bund, qui se voulait être l’organe politique porte-parole du prolétariat juif, marque la fin d’un processus entamé deux ou trois décennies auparavant. Ce mouvement ouvrier était le fruit de la pénétration dans les agglomérations urbaines d’Europe de l’Est d’idées et de convictions sur la nécessité historique d’un changement social et économique radical. Celles-ci influencèrent autant l’ouvrier russe, polonais ou lituanien que le Juif. Le Bund est le produit de l’éclatement des cadres traditionnels qui isolaient les Juifs de leur entourage et freinaient toute éventualité d’une influence réciproque entre Juifs et non-Juifs. Et, par-dessus tout, le Bund était le résultat de la rencontre passionnante d’une large couche de travailleurs juifs et de la nouvelle intelligentsia juive révolutionnaire d’Europe de l’Est. Le caractère particulier de ce mouvement est la résultante de cette rencontre. C’est elle qui définit pour de longues années la culture politique du Bund.

L’impact de l’apparition et de l’activité du Bund sur la nouvelle culture politique de la société juive en d’Europe de l’Est fut colossal. Pendant de longues années, les Juifs entretenaient avec le gouvernement du tsar une relation de méfiance et de réserve. Ce gouvernement était en général hostile, mais il fallait toujours apprendre à s’en accommoder, à le respecter et arriver à s’entendre avec lui afin de s’assurer une existence future. Le Bund introduisit un nouveau mode de pensée dans les cadres d’activité des Juifs d’Europe de l’Est : le gouvernement ne devait plus être un facteur avec qui il fallait apprendre à vivre et à qui il fallait obéir, mais une entité qu’il fallait combattre, corriger et même aspirer à remplacernote. Au début du XXe siècle, devant la violence des pogroms que subirent les agglomérations juives d’Ukraine et de Pologne, cette attitude se trouva confirmée. L’hostilité envers le gouvernement ne venait pas seulement de sa politique discriminatoire envers les Juifs, mais aussi du fait que celui-ci menaçait bel et bien leur existence future.

Parallèlement à l’idéal de la révolution socialiste et de l’égalité civile intégrale, l’idée d’une autonomie nationale et culturelle était cruciale dans l’idéologie du Bund. Celle-ci apparut de manière claire et précise en 1905 dans la plate-forme du parti. L’autonomie nationale et culturelle s’appuyait sur l’exigence selon laquelle certains domaines passeraient de l’autorité de l’État aux instances démocratiques élues de chacune des minorités nationales vivant dans l’immense territoire qui constituait l’Empire russe. Ces domaines étaient la culture, l’éducation nationale et le droit interne. Par essence, l’idée d’autonomie culturelle et nationale s’appuie sur la langue nationale. Le yiddish était la langue de la nation juive.

Le Bund s’était édifié dans une tradition d’activité illégale et l’abnégation de ses adhérents l’avait forgé. Des figures de révolutionnaires et d’activistes juifs qui s’étaient élevés contre le pouvoir, comme le jeune ouvrier juif, Hirsch Lekert à Vilna, façonnèrent la tradition révolutionnaire du mouvementnote. Dans les années 1903-1905, se forma la conscience du Bund, mouvement qui, certes, lutte contre l’antisémitisme mais qui compte aussi parmi les pionniers du camp révolutionnaire général. La mobilisation de dizaines de milliers d’ouvriers et d’étudiants juifs, suite à l’appel du Bund à participer aux grandes manifestations de l’année révolutionnaire de 1905, dans presque toutes les grandes villes de la « zone de résidence » de Russie et du Congrès de Pologne renforça la conviction, au sein du Bund, que le parti était devenu en quelques années un facteur politique essentiel pour les Juifs d’Europe de l’Est. Selon des données du début du XXe siècle, le Bund comptait près de 34 000 membres, organisés en 274 sections. Même si ces données ne sont pas des plus précises, on peut cependant affirmer que le Bund était alors le plus grand et le plus structuré des partis juifs d’Europe de l’Est.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le Bund s’est forgé dans une tradition d’activité illégale et de dévouement de ses membres. L’ethos de la lutte contre un gouvernement hostile et ses exécutants nourrissait sa tradition politique. Presque tous les activistes saillants du Bund avaient fait de la prison en Russie ou avaient été exilés en Sibérie. Dans leurs mémoires, l’époque de l’activité illégale et l’expérience de la prison apparaissent comme des événements ayant marqué à long terme leur vision du monde. Certains ont même défini cette période comme la plus significative de leur vienote. Dans ce contexte, sont nés nombre de mythes d’héroïsme et d’abnégation qui ont été véhiculés au sein du mouvement comme des valeurs modèles. Ceux-ci se sont maintenus jusqu’au temps du combat que le mouvement entreprendra bien des années plus tard, contre les nazis dans le ghetto de Varsovie. L’action politique illégale du Bund, pour laquelle ses membres ont souvent payé de leur liberté personnelle, établit un cadre politique et social qui lui était propre. L’appartenance au mouvement conférait à ses membres un sens particulier de la vie et ceux-ci ne parlaient pas seulement de leur mouvement en termes de travail politique, mais quasiment comme d’un sacerdoce. « Le parti était une sorte de Temple », écrit un des premiers bundistes. Un style de vie quelque peu puritain, où la volonté individuelle cédait le pas devant l’objectif collectif, se développa au sein du Bund. Le mouvement et l’amitié intime qui s’y créèrent furent un substitut de la famille nucléaire dont les membres actifs s’étaient détachés en rejoignant ce mouvement révolutionnaire.

La guerre qui éclata en Europe en été 1914 et ses conséquences marquèrent le Bund de manière significative. Elle entraîna une rupture progressive du Bund avec ses racines profondes au sein du mouvement révolutionnaire en Russie et la création d’un parti politique agissant dans le cadre de l’État polonais indépendant. En novembre 1914, se réunirent à Varsovie quelques vétérans du Bund qui vivaient en Pologne ou en Europe occidentale quand la guerre éclata. Ils avaient le sentiment que la guerre couperait la Pologne de la Russie et que le parti ne pourrait maintenir un cadre structurel unique. La figure la plus marquante du groupe était Vladimir Medem, qui était en prison à Varsovie et avait été libéré dès l’entrée des Allemands dans la villenote. L’ascendant de Medem en tant que théoricien et leader politique et la relative liberté qui régnait dans la Pologne occupée par les Allemands firent que la Pologne devint très vite un centre indépendant d’activité du parti.

En Pologne, au début des années 1920, le Bund prit un nouvel essor. Cent quarante sections représentant 9 500 membres avaient participé à son premier congrès national, en 1919. Les bastions du parti se trouvaient à Varsovie (près de 2 000 membres), Lodz (près de 1 700) et Lublin (près de 1 400). Il ne faudrait toutefois pas évaluer le poids ou l’impact du Bund dans la société juive qu’en fonction du nombre de ses adhérents ou de ses sections. Dès le début des années 1920, l’influence du parti est notable dans les rangs des syndicats juifs, qui comptaient bien plus d’adhérents que n’en comptait le parti. Ainsi à Lodz, en 1919, n’étaient inscrits au Bund que 738 membres, alors que les syndicats sous l’égide de ce parti comptaient plus de 11 000 militants.

Le parcours des militants de ces années-là montre bien qu’il s’agissait d’un jeune parti en reconstitution. Au congrès du Bund qui eut lieu en décembre 1924 à Varsovie, se réunirent 75 représentants de sections. Trente-huit d’entre eux avaient entre trente et quarante ans, et 23 entre vingt et trente ans. Seuls deux congressistes avaient plus de cinquante ans et quatre seulement étaient nés en territoire russe. Tous les autres étaient nés dans la Pologne indépendante ou en Galicie, territoires appartenant à la Deuxième République polonaise, proclamée en 1918 après la Première Guerre mondiale. Seuls, 21 représentants avaient milité au Bund dans le passé. Vingt-six avaient appartenu précédemment à d’autres partis socialistes juifs, 20 à des partis socialistes polonais et 6 à d’autres partis. Le tableau qui se dégage de ces données est que le Bund polonais du début des années 1920 était un parti de jeunes militants, issus de la classe ouvrière juive de Polognenote.

Bernard Goldstein était un de ces militants qui formaient la nouvelle base du parti après la Première Guerre mondiale. Il est né en 1889 dans la ville de Shedltze au nord-est de Varsovie, dans une typique famille juive d’artisans. Son père, Michael, Juif pratiquant, était menuisier. Les sept enfants de la famille devinrent eux aussi artisans, en grandissant. Jusqu’à l’âge de douze ans, Goldstein étudia au héder mais, à treize ans, il interrompit ses études pour commencer à travailler, à l’instar de nombreux autres enfants juifs de la classe ouvrière. C’était l’époque où de nombreux jeunes Juifs se trouvèrent pour la première fois en présence de l’action du Bund. Déjà, lors des événements de la révolution de 1905 qui avaient balayé les villes de Pologne, le jeune ouvrier juif de seize ans avait participé à l’organisation de manifestations ouvrières contre le régime et à des affrontements avec des unités de la police russe. Cette période représente une époque d’initiation unique dans la biographie de nombre de jeunes Juifs révolutionnaires. Après la retombée de la vague révolutionnaire de 1907, ces jeunes sont restés profondément attachés à l’idée d’une révolution socialiste et au mouvement ouvrier juif – le Bund – qui avait constitué leur cadre d’activité. En 1915, Goldstein fut arrêté à Varsovie pour activité révolutionnaire et lors de l’avance allemande vers la ville, les Russes évacuèrent les prisonniers politiques vers la Russie. Il réussit à s’enfuir grâce à des faux papiers et arriva à Kiev où il fut arrêté avant d’être exilé en Sibérie. Quand la révolution bolchevique éclata en Russie, il revint à Kiev et c’est là que l’atteignit la nouvelle de la fin de la guerre et de l’établissement d’un État polonais indépendantnote.

Goldstein raconte les circonstances de sa décision de retourner immédiatement à Varsovie. Le Bund en Ukraine était dans un état très précaire et tout laissait penser que le gouvernement des bolcheviques n’allait pas lui rendre la vie facile. Les bundistes originaires de Pologne pensaient tous qu’il fallait s’efforcer de rentrer chez eux et la recommandation que leur adressa dans ce sens le Bund de Pologne ne fit que les renforcer dans leur détermination que l’avenir du mouvement ouvrier juif se trouvait dans l’État polonais qui venait de retrouver son indépendance. Mais, au-delà de toute préoccupation politique, rentrer à Varsovie était pour Goldstein rentrer chez lui, vers le lieu auquel il appartenait, vers le prolétariat juif au sein duquel il avait œuvré et qui lui avait insufflé sa conscience de classe et sa conscience nationalenote.

Après la Première Guerre mondiale et le retour à une activité légale dans l’État polonais indépendant, les conceptions du mouvement s’aiguisèrent également. Dès sa création, vers la fin du XIXe siècle, le Bund s’était opposé au sionisme. De son point de vue, il s’agissait d’un mouvement qui représentait les intérêts de la bourgeoisie juive et dont les objectifs étaient totalement étrangers à ceux de la classe ouvrière juive. Cependant, dans la Pologne d’après la Première Guerre mondiale, s’était créée une situation nouvelle. La Déclaration Balfournote et le Foyer national juif en Palestine suscitèrent un engouement sioniste sans précédent. Le rêve sioniste n’apparaissait plus comme une utopie. Il devenait une réalité qui semblait devoir rapidement se réaliser. Vladimir Medem perçut le changement d’état d’esprit qui était en train de se produire et c’est lui qui insuffla à l’idéologie du mouvement sa composante essentielle – le concept de doikeyt – qui entre les deux guerres fut le signe distinctif du parti. Cette conception revendiquait l’attachement et le lien aux lieux et à la culture dans lesquels vivaient les Juifs en Europe de l’Est et elle ne pouvait envisager l’avenir de ce peuple que là où était son passé, là où s’était développé et créé son bagage culturel. L’opposition de Medem au sionisme en tant que mouvement prônant l’idée d’émigration massive des Juifs des pays où ils vivaient s’appuyait sur l’hypothèse qu’une telle émigration couperait le peuple juif de ses propres sources de culture et d’identité, telles qu’elles s’étaient développées en Europe de l’Estnote. Entre les deux guerres, le Bund s’était approprié le rôle de dépositaire de la culture juive yiddish laïque. Ce parti luttait contre ce qui lui semblait illusoire et irresponsable – rassembler l’ensemble des Juifs dans un foyer national en Terre d’Israël – et il s’opposa violemment à toute tentative de développer en Pologne une nouvelle culture hébraïque au détriment de la culture yiddish originellenote.

À partir du milieu des années 1920, le Bund élargit ses domaines d’activité et s’adressa à des cercles plus larges. Il participa aux élections pour la direction des communautés juives, pour les conseils municipaux et pour le Sejm polonais. Il se détacha progressivement du Parti socialiste polonais (Polska Partia Socjalistyczna – PPS), sur lequel il s’appuyait et dont il avait été dépendant durant les premières années de l’État polonais indépendant ; et, pour les Juifs, il commença à apparaître comme un parti socialiste juif ayant des objectifs proprement juifs. Mais le Bund ne fit une percée d’envergure qu’au bout de dix ans, lors des élections municipales à Lodz en 1936. Pour la première fois, le parti obtint un succès politique significatif dans la deuxième ville de Pologne, alors qu’il se présentait seul, sans le soutien du PPS. Après ces élections, la stratégie politique du Bund changea. Ce parti, qui au niveau politique national était presque un parti satellite des socialistes polonais, devint pour les Juifs, un allié politique du Parti socialiste polonaisnote. En décembre 1938, aux élections municipales tenues dans les grandes villes de Pologne, le Bund obtint des résultats impressionnants. À Varsovie, il obtint 17 sièges au conseil municipal sur les 20 élus des partis juifs. Ces estimables résultats électoraux se confirmèrent également aux élections municipales de Pologne du début de 1939note.

Le Bund était le parti essentiel du syndicalisme juif, mais dans ce domaine également il devait se définir et déterminer des positions propres à des associations professionnelles juives distinctes, face à celles élaborées par le PPS ou les communistes. Le Bund avait toujours souligné que ses associations professionnelles veillaient aux besoins particuliers de l’ouvrier juif, non seulement en tant qu’ouvrier, mais également en tant que Juifnote. Vers la fin de la Première Guerre mondiale, à Varsovie seulement, plus de 15 000 travailleurs juifs étaient rassemblés en quinze syndicats différents. Jusqu’à la fin des années 1930, l’association syndicale juive comprenait plus de 70 000 ouvriers et le Bund en était la composante essentiellenote.

C’est Victor Adler, le leader du Bund en Pologne et dirigeant le syndicalisme juif dans le pays, qui déclara que les besoins de l’ouvrier juif étaient différents de ceux de l’ouvrier polonais. Il voulait faire en sorte que le syndicalisme juif repose sur des bases bien plus larges que celles d’une simple organisation professionnelle et il désirait créer pour l’ouvrier juif un cadre dont l’objectif serait à la fois la défense professionnelle, l’acquisition du savoir et une activité culturelle. À partir de 1925, l’une des actions particulières des syndicats juifs qui ne correspondaient pas à celles de l’ouvrier polonais fut la lutte pour le « droit au travail » des ouvriers juifs. La décision de combattre pour l’égalité du droit au travail pour les Juifs intervint suite à plusieurs mesures du gouvernement polonais qui écartaient les ouvriers juifs de différents secteurs économiquesnote. Le nouveau service chargé de la lutte pour le droit au travail ouvrit des bureaux dans les différentes villes de Pologne. Il réagissait à des atteintes et à une discrimination contre les ouvriers juifs. Ses militants, des Juifs et des ouvriers polonais, membres du PPS qui collaboraient avec eux, tentaient de modifier les statuts et les règlements discriminatoires en vigueur sur les lieux de travailnote.

Telle était aussi la sphère d’action de Bernard Goldstein après son retour à Varsovie et sa rapide intégration au sein de la direction du parti dans cette ville. Mais, très vite, il fut appelé à créer une nouvelle structure : une milice de défense du parti afin d’assurer la présence du parti dans la rue, dans les manifestations des ouvriers et celles du parti, face à la concurrence hostile et âpre qui se développa entre le Bund et les communistes juifs.

Dès le début du XXe siècle, le Bund avait déjà connu l’expérience des descentes illégales dans la rue, quand il manifestait contre le gouvernement du tsar. Goldstein raconte les hésitations qu’eut la direction du Bund quand fut émise l’idée de créer une milice de défense du parti. Le Bund ne pouvait rester indifférent alors que d’autres partis, et plus particulièrement les communistes juifs, faisaient tout leur possible pour s’attirer le prolétariat juif. Cependant, la création d’une telle milice de parti pouvait susciter des affrontements violents, tant avec d’autres groupes d’ouvriers juifs qu’avec la police polonaise. En fin de compte, cette milice du parti sous l’égide de Goldstein fut formée pour être une organisation ayant pour objectifs la défense et la sécurité du parti et de ses militants, tout recours à un excès de violence étant formellement interdit. Tout cela n’empêcha pas des cas d’extrême violence de se produire à l’encontre des communistes juifs, surtout vers la fin des années 1920. L’un des cas les plus notoires date de juin 1927, quand des Juifs communistes battirent en brèche un rassemblement national du syndicat des porteurs juifs, sous l’égide du Bund. Au cours de la rixe qui éclata, plusieurs participants furent gravement blessés. Les violences entre bundistes et communistes se poursuivirent durant plusieurs jours dans les quartiers juifs de Varsovie. À un certain moment, on craignit même que Goldstein fût considéré par les communistes comme un obstacle à écarternote.

Vers le milieu des années 1930, le Bund avait cessé d’être un mouvement hésitant cherchant à se frayer une place au sein de la société juive de Pologne et il tenait le haut du pavé de la vie juive du pays. En mars 1936, il fut le fer de lance de la lutte contre l’antisémitisme quand il déclara la grève générale des Juifs de Pologne le 17 du mois, suite à de violentes manifestations dans la ville de Przytyk et à la vague antisémite qui ravagea alors le pays. D’une certaine manière, l’organisation et l’initiative de cette grève constituèrent une sorte de « test » pour le parti. L’appel à une action de protestation, à laquelle se joignirent aussi d’autres cercles politiques juifs opposés au Bund – comme les sionistes ou les religieux – et qui jouit aussi du large soutien des syndicats polonais fit du Bund un parti prêt à s’engager dans une mission politique à caractère spécifiquement juif et national. Très vite, vers la fin des années 1930, les ouvriers juifs qui constituaient la milice de défense du parti durent, là où s’étaient produits des actes de violence contre des Juifs, affronter des voyous antisémites polonais et des militants d’extrême droitenote.

Plus il intervenait dans la vie juive, plus le Bund s’éloignait des sacro-saintes règles idéologiques traditionnelles qui avaient été les siennes au cours de ses années de formation, après la Première Guerre mondiale. L’idéologie bundiste, qui dès le départ était à l’écoute de la réalité et des besoins vitaux des classes juives populaires, s’élabora en Pologne entre les deux guerres sur un mode souple et pragmatique. Plus le Bund étendait son action dans le domaine de l’éducation juive, les syndicats, la culture juive et la lutte contre l’antisémitisme, plus son identité nationale juive s’affirmait. À sa façon, le Bund a assigné à l’existence juive compliquée et riche en remous de la Pologne de l’entre-deux-guerres une orientation et une direction. Mais la réalité dépassait ses capacités de proposer une véritable solution. Comme tous les mouvements et les organisations politiques juifs, le Bund ne pouvait que proposer une solution partielle.

Dès les premiers jours de la conquête allemande en Pologne, vers la fin de 1939, se formèrent au sein du Bund plusieurs cercles d’action. Les anciens dirigeants du parti, membres du Comité central, avaient quitté Varsovie, tout comme la plupart des militants et des dirigeants des partis juifs. Depuis le siège de Varsovie, en septembre 1939, ils avaient été remplacés par un nouveau cercle de militants. Parmi ceux-ci, celui qui laissa l’empreinte la plus marquante sur l’histoire du Bund en Pologne pendant la Shoah fut Abraham Blum (Abrasza), ingénieur de par sa formation et éducateur de par son travail, l’un des chefs de la branche du Bund de Varsovie. Avant la guerre, il était le pivot de la structure clandestine du Bund. Il créa cette organisation politique clandestine du parti avec des jeunes, membres du Zukunft (L’Avenir), une organisation des jeunes bundistes qui étaient demeurés dans la ville ou y étaient revenus – de Vilna – vers la fin de 1939 ou au début de 1940. Ce groupe de militants parvint à éviter l’effondrement total du parti. Il noua des liens avec des camarades polonais membres du PPS et organisa une action d’assistance aux réfugiés et aux membres du parti venus à Varsovienote.

Le large cercle des sympathisants du Bund de la fin des années 1930 cessa ses activités durant l’occupation allemande et la période du ghetto. La plupart des gens étaient trop accaparés par leurs propres problèmes existentiels douloureux. Mais, dans les agglomérations juives où le Bund était influent avant la guerre, l’action clandestine se poursuivit durant les premières années de l’occupation. Il en fut ainsi à Lodz, Piotrkow-Trybunalski, Wlocwlazek, Czestochowa, Cracovie et bien entendu à Varsovie. Partout, c’était un petit noyau de militants dont l’action se résumait surtout à la mise en place de cadres d’aide et d’assistance. Il est certain que cette structure d’organisation des années 1930 aida le Bund à l’heure critique où il entra dans la clandestiniténote. Avec les mouvements de jeunesse pionnière, le Bund parvint aussi à établir une structure clandestine qui assura la liaison avec les autres grandes agglomérations du gouvernement général. Des agents de liaison comme Jacob Celemanski partirent de Varsovie vers différents ghettos pour y apporter des informations et de l’argent à leurs homologues. La presse clandestine du Bund, dont la diffusion était supérieure à celle de tous les journaux qui paraissaient dans le ghetto, parvint aux membres du parti dans d’autres ghettos et même à des camarades du mouvement socialiste polonais clandestinnote.

La structure clandestine du Bund était différente de celle des mouvements de jeunesse ou des autres partis clandestins du ghetto de Varsovie. À côté des militants du Tsukunft qui faisaient la majorité du travail éducatif clandestin, agissait une direction clandestine du parti dirigée par Moritz Orzech, seul membre du Comité central du parti à être resté dans le ghetto. Il y avait avec lui quelques anciens activistes des syndicats, comme Lozer Klog, Bernard Goldstein, Sonya Novogrodzky – qui remplit un rôle essentiel dans l’action d’assistance du parti dans le ghetto – et Abrasza Blum. Goldstein relate l’état d’esprit de la direction du parti dans le ghetto : « Tout ce qui existait avant la guerre est-il irrémédiablement perdu ? Les Juifs sont-ils condamnés à vivre dans la soumission, sous la domination bestiale nazie, sans aucun droit et sans aucun espoir ? Les militants refusèrent, après le démantèlement du mouvement, de s’abandonner au désespoir comme le faisaient tant de gens, et ils décidèrent de faire passer à leurs sympathisants un message de renouveau et de continuité, à l’occasion du cinquantenaire du Bund qui devait avoir lieu dans le ghetto en octobre 1941. Cet événement, qui rassembla semble-t-il de nombreux participants au cours d’une série de rencontres et de manifestations tenues dans divers endroits du ghetto, marque une borne dans l’histoire de la résistance du Bund dans le ghetto de Varsovie. La presse clandestine du parti apporta elle aussi une contribution importante pour maintenir le lien avec les membres du parti et elle souligna dans ses publications la tradition de lutte du Bund contre des régimes tyranniques et contre la répression, tradition qui remontait aux premiers jours du mouvementnote.

Parallèlement, certains militants agissaient en dehors du ghetto. Le plus saillant fut Léon Feiner, l’un des chefs du Bund à Cracovie avant la guerre. Leur rôle principal était de garder des liens avec leurs camarades de la résistance polonaise et de mobiliser de l’aide pour le travail clandestin du Bund. Mais l’activité du Bund durant la guerre était aussi obligée de compter avec les cadres du parti établis hors de Pologne. Dès le début du conflit, une représentation politique du Bund siégeait à New York. En 1941, après l’arrivée de la plupart des membres du Comité central qui avaient quitté la Pologne et obtenu des visas d’entrée aux États-Unis, celle-ci devint le principal centre politique du parti. C’était là que se faisait la liaison avec les organisations de travailleurs juifs des États-Unis et que l’on rassemblait l’argent pour aider les camarades en Pologne ou en Union soviétique. Là également se faisait la jonction avec le gouvernement polonais en exil à Londres. En 1942, Arthur Ziegelbaum fut envoyé de New York en tant que représentant du Bund au Conseil national qui travaillait aux côtés du gouvernement polonais en exil à Londres. Après son suicide en 1943 pour protester contre l’inaction générale des grandes puissances et du gouvernement polonais devant le génocide de Pologne, il fut remplacé par Emmanuel Szerernote.

Il n’y a pas d’autre exemple de la structure clandestine particulière du Bund parmi les autres cercles juifs de résistance ayant agi en Pologne durant la Shoah. Le Bund parvint à établir dans le ghetto un cadre qui coiffait à la fois une œuvre d’éducation et d’information auprès des jeunes du ghetto, une activité d’aide et d’assistance, des clubs de travailleurs qui poursuivaient la tradition de rassemblement professionnel du parti des années 1930 et même un encadrement d’aide médicale limitée qui fonctionnait avec les cellules du parti, ses groupes de jeunes et ses groupes de travailleursnote. Parallèlement à cette activité à l’intérieur du ghetto, un petit groupe de militants agissait en dehors et était en relation avec la résistance polonaise, la direction du parti aux États-Unis et le gouvernement polonais en exil. L’importance de ces différents cadres fait que le parti pouvait se glorifier de ne pas s’être écroulé face à la terreur nazie et l’enfermement dans le ghetto, ces derniers n’ayant eu raison ni de son existence ni de son activité.

L’importance de la structure clandestine particulière du Bund apparut au début de 1942, quand les militants de la résistance juive du ghetto de Varsovie reçurent des nouvelles convergentes sur l’extermination des Juifs en Pologne et en Lituanie. Avec l’aide de la résistance polonaise, Léon Feiner envoya en mai 1942 un long rapport détaillé sur l’extermination en Pologne. Ce rapport, le premier émanant de la Résistance agissant dans le ghetto de Varsovie, fut remis au gouvernement polonais en exil et à des facteurs internationaux en Grande-Bretagne et aux États-Unisnote.

Le Bund ne s’était joint à l’Organisation juive de combat qu’au bout d’un long et laborieux processus. Au printemps 1942, au moment de la première tentative amorcée dans le ghetto de Varsovie pour s’organiser et établir un cadre commun à tous les partis et mouvements politiques, les dirigeants du Bund avaient refusé de s’y associer. Les militants des mouvements de jeunesse pionnière, Yitshak (Antek) Zuckerman en tête, virent dans ce refus de s’associer à l’Organisation juive de combat l’expression d’une faiblesse idéologique et pratique du Bund, qui refusait de reconnaître la spécificité de la situation des Juifs face à la conquête nazie. Mais les réticences du Bund avaient alors des causes bien plus complexes.

En été 1941, l’activité clandestine du Bund avait subi un coup dur. Une agent de liaison polonaise, membre de la Résistance socialiste polonaise fut arrêtée alors qu’elle transportait des journaux clandestins du Bund qu’elle tentait de faire passer à des membres du mouvement dans différents ghettos. Suite à son arrestation, des militants clandestins du Bund furent arrêtés dans plusieurs villes et le réseau d’activité de résistance du mouvement en dehors de Varsovie fut presque totalement liquidé. À Varsovie même, l’activité fut pratiquement paralysée, étant donné que l’on craignait que la Gestapo ne détienne également des renseignements sur les dirigeants du parti dans le ghettonote.

Le 18 avril 1942, les Allemands perpétrèrent l’assassinat planifié de cinquante-deux personnes, dont quelques figures centrales de l’activité publique et clandestine du ghetto. Parmi eux, il y avait cinq jeunes membres du Zukunft. Le Bund accusa le coup alors que les jeunes du mouvement tentaient de restaurer les structures de base du parti qui s’étaient effondrées quelques mois plus tôt, dans le but de reprendre une activité en règle. En s’associant dans un cadre commun avec les mouvements de la jeunesse pionnière, le Bund serait arrivé bien moins préparé et organisé que les autres groupements de résistance. Au printemps 1942, le Bund avait tenté de créer ses propres groupes de résistance. Dans ce but, il avait même négocié avec des camarades polonais à l’extérieur du ghetto, mais il avait essuyé un cuisant échec. Les capacités des Polonais à faire passer à la résistance bundiste de l’argent ou des armes étaient très réduites. Goldstein, comme d’autres militants chevronnés, quitta le ghetto afin de trouver de l’aide et des sources de financement alors que le Bund s’efforçait d’organiser ses propres groupes armés. Il décrit l’aide limitée qu’accordèrent les socialistes polonais à l’Organisation juive de combat. Ils se bornèrent à enseigner comment préparer des bouteilles incendiaires, sans pouvoir fournir de vraies armesnote.

La controverse autour de la création de l’Organisation juive de combat n’était pas seulement idéologique. Le Bund se considérait sans nul doute comme partie intégrante du large camp antifasciste auquel appartenaient aussi les cercles socialistes et libéraux polonais. S’organiser pour mener un combat juif distinct était pour les dirigeants du Bund un acte irresponsable et aventureux. Le chef du Comité central clandestin du Bund dans le ghetto, Moritz Orzech, vieux militant du parti, prétendait que les Juifs ne pourraient rien faire tout seuls. La crise que traversa le Bund en 1942 ne venait cependant pas d’une réticence de la part de la direction de la Résistance à reconnaître la spécificité du destin des Juifs ou la véritable signification de la « solution finale » nazie. Celles-ci n’étaient que trop comprises. Mais le Bund avait réalisé que la Résistance polonaise repousserait certainement l’appel des Juifs – surtout du Bund – à participer à l’organisation de la résistance. Dès que les jeunes du Bund dirigés par Abrasza Blum comprirent que les Juifs resteraient seuls, ils se joignirent aux autres organisations et mouvements du ghetto de Varsovie pour créer l’Organisation juive de combat (˙ZOB) et pour lutter ensemble contre les Allemands lors de la révolte qui allait éclater en avril 1943.

Comment ces jeunes bundistes considéraient-ils les objectifs de lutte et le combat contre les Allemands ? Quel était leur idéal quand ils décidèrent de prendre les armes ? En quoi celui-ci ressemblait-il et en quoi différait-il de la résistance nationale juive prônée par les jeunes des mouvements de jeunesse sionistes ? Et, enfin, qu’est-il resté de l’héritage du Bund après la guerre ?

Le 15 avril 1942, quelque trente militants de Zukunft, le mouvement de jeunesse du Bund, tinrent une réunion dans le ghetto de Varsovie. À l’ordre du jour, se trouvait, entre autres, la question du destin tragique de la population juive dans les régions occupées de l’est de la Pologne et de l’Union soviétique, et quelle devait être la position du mouvement face à cette nouvelle situation. Dans le protocole de cette réunion, on peut lire :

« Notre rôle est d’appeler la jeunesse – ceux qui encourent une mort tragique et l’ensemble de la jeunesse juive – à ne pas désespérer, à affronter la mort avec une fierté tout humaine et à ne pas se laisser mener comme un troupeau à l’abattoir. Appeler aujourd’hui à la résistance active – comme le font certains groupes irresponsables – signifie appeler la jeunesse à se suicider. C’est pourquoi nous disons : Agissez avec dignité et fierté. S’il faut mourir, il faudra mourir dignement. C’est cela que nous demandons et c’est ce que nous disons à la jeunesse juivenote. »

Jacob Celemanski parle d’une réunion (il se peut qu’il se réfère à cette même réunion) où les membres du Bund et les jeunes militants ont discuté de la meilleure manière de résister. Il relate que la discussion tourna autour de deux alternatives : créer une organisation commune avec les mouvements de jeunesse sionistes et communistes ou créer une organisation distincte, comme l’avaient fait les gens du Betar et les révisionnistes (l’Union militaire juive – ˙ZZW) et coordonner leurs actions avec l’Organisation juive de combat. En fin de compte, la décision qui fut prise ne découla pas d’une décision idéologique, mais du fait que la majorité des militants étaient convaincus qu’une organisation commune serait mieux à même de remplir les objectifs de combat. Un des jeunes militants de la résistance du mouvement, Avraham Feiner, dit qu’une organisation commune était susceptible d’attirer des jeunes qui ne s’identifiaient pas avec des groupes politiques définis et n’avaient pas de liens antérieurs avec la résistance, ce qui ne serait pas le cas d’une organisation distincte créée sur la base d’un partinote. Le choix fut donc politique et pratique et non idéologique.

Il semble qu’au printemps 1942, les jeunes bundistes ne considéraient pas la défense du ghetto en termes de défense de l’honneur national. L’esprit de cette manière de faire témoigne plutôt de la détresse et du sentiment d’impuissance qui s’expriment dans l’obligation de mourir dignement. La décision de la date de la révolte était une décision politique, qui, selon la tradition bundiste, devait être prise par l’exécutif du parti. Le Bund divergeait des autres mouvements qui s’activaient dans le ghetto, non seulement parce qu’il avait une vision différente de la nationalité juive, mais aussi parce que sa structure d’organisation interne était autre. Face à la dimension nationale, symbolique, qui soulignait le message historique de l’unité nationale juive et mettait en valeur l’acte d’abnégation de soi et sa signification historique, comme le soulignaient les militants des mouvements de jeunesse sionistes, on continuait, au Bund, à voir dans la résistance un acte politique. Marek Edelman, le représentant du Bund au quartier général de l’Organisation juive de combat, le dit à l’écrivain-journaliste Hanna Krall en 1977. Quand il arriva au bunker de la rue Mila où s’étaient retranchés Mordechai Anilewitcz et le groupe de combattants qui était avec lui et qu’il vit le nombre de Juifs, dont ceux de l’Organisation juive de combat, qui s’étaient suicidés, il raconte que, déjà alors, certains lui dirent : « C’est bien ce qu’ils devaient faire… Le peuple a péri. Ses soldats ont péri. Une mort symbolique. » Et il poursuit : « Il ne fallait pas le faire. Bien que ce soit un très beau symbole, on ne sacrifie pas sa vie pour des symboles. Je n’avais aucun doute à ce sujetnote. »

Dans un des derniers numéros de la presse bundiste clandestine du ghetto, paru après la grande déportation vers Treblinka, Oyf der vokh (« Sur le rempart »), début décembre 1942, on peut lire :

« Le danger plane au-dessus de nous tous… Face au vide, ne soyons pas comme un amas d’ordures, comme des vers. Aidez-vous les uns les autres… Ne vous laissez pas mener comme un troupeau à l’abattoir. Préparez-vous à vous défendre. Souvenez-vous que nous aussi, la population civile juive, nous sommes au front de la lutte pour la liberté humaine. »

La pénible prise de conscience de l’effondrement de la politique, fondement de l’existence et de l’activité du Bund depuis sa création, est caractéristique de l’attitude des jeunes bundistes qui se joignirent à l’Organisation juive de combat pour combattre les nazis. Dans un contexte où l’action et l’idéologie politiques n’avaient plus aucune valeur ni aucune signification, la seule chose qu’il restait à faire était de se battre afin de mourir dignement, tout le reste n’ayant de toute façon plus aucune signification.

Après la guerre, le débat entre les différents récits de la révolte s’est aiguisé et radicalisé. Le chercheur James Young prétend que l’expérience du ghetto, du camp ou, dans ce cas précis, de la résistance a été structurée et modelée par ceux qui ont écrit leurs mémoires après la guerre, en accord maximal avec leur idéologie. Les Juifs hassidiques, les sionistes socialistes, les sionistes révisionnistes, les bundistes, les Juifs assimilés ou communistes – tous ont partagé le même destin imposé par la terreur nazie ; mais chacun d’entre eux a vu, compris et transmis son témoignage et a expliqué le sens de son expérience différemment, en fonction de son parcours personnel et selon sa conception idéologique et son échelle de valeursnote.

Le récit bundiste ne put être transmis à un large public après la Shoah. Peu de militants du Bund étaient encore en vie le jour de la libération pour rédiger leurs mémoires de la guerre et de la Résistance. Dans leurs mémoires, les quelques rares survivants de l’Organisation juive de combat et de la révolte du ghetto de Varsovie ont surtout parlé de destruction, et beaucoup moins d’héroïsme. Edelman témoigna de ce fait dès 1945. Sa perspective était celle d’un jeune bundiste affirmant que c’est par pur hasard que l’histoire l’a amené à remplir le rôle qu’il a joué, que c’est seulement par hasard qu’il a survécu et que c’est lui qui témoigne. Il ne partage pas, sur le sens des événements subis par le peuple juif pendant cette période d’extermination, le sentiment historique de certains dirigeants des mouvements de jeunesse sionistes. Sur les actes d’héroïsme inscrits à jamais dans les annales de l’histoire, il ne dit presque rien. Il avait beaucoup à dire, par contre, sur les Juifs menés à la mortnote. En 1977, dans un entretien avec Krall, il parvint à expliquer son point de vue d’une manière beaucoup plus élaborée. Il se peut que l’écrivain l’ait aidé pour cela en lui soufflant : « On n’est pas en train d’écrire l’histoire. Nous parlons de la mémoirenote. »

La destruction : tel était le sentiment qui dominait chez les survivants d’un mouvement qui tout au long de son existence, cinquante années durant, avait toujours intensément participé à la vie juive en l’Europe de l’Est. Une fois ce judaïsme disparu, ils perdirent eux aussi, dans une grande mesure, la saveur et la justification de l’action politique. Bernard Goldstein résume cruellement ce phénomène dans les quelques lignes qu’il nota alors qu’il arpentait pour la dernière fois les ruines du ghetto au printemps 1945, avant de quitter Varsovie pour toujours :

« Avant que je ne quitte Varsovie, l’Organisation juive de combat organisa avec les autres partis ouvriers une manifestation de souvenir pour marquer le deuxième anniversaire de la révolte du ghetto de Varsovie. Je me suis trouvé avec un groupe d’amis proches qui avaient participé à la révolte et au mouvement de résistance, sur les ruines de l’endroit où s’élevait la prison de la rue Zamenhof, où se tenait ce rassemblement. J’ai regardé autour de moi… tout cet espace tout autour, il n’y avait que ruines et encore des ruines… Je ne pouvais même pas m’orienter, voir où se trouvaient autrefois les rues Nalewki, Franciszkanka, Zamenhof, Nowolipie ou Karmelicka ou d’autres rues et ruelles où j’avais passé toute ma vie, dans lesquelles je connaissais chaque coin, chaque maison, jusqu’au moindre endroit… Une sensation de triste vérité me rongea… Un lourd nuage recouvrit ma pensée, mon âme, mon esprit – et paralysa ma vision, assombrit ma vue, obscurcit cette journée de printemps, ce ciel bleu…

Une douleur violente me fendit le cœur : Est-ce la fin ? Est-ce l’aboutissement de centaines de générations de vie, de création, d’art, de Tora, de hassidisme, de Lumières, de bundisme, de sionisme, de folkisme – de combats et de luttes ? Cela – ce désert abandonné ?!

Adieu ruines sanglantes, restes ardents de cet édifice grand et merveilleux qu’étaient autrefois les Juifs de Varsovienote !… »

Les mouvements de jeunesse sionistes, partenaires du Bund dans la révolte du ghetto, comptaient après la guerre des figures comme Aba Kovner, Antek Zuckerman, Ruszka Korczak et Zivia Lubetkin, qui créèrent une puissante tradition. De plus, les dirigeants des mouvements sionistes de la révolte des ghettos avaient un public, une communauté qui avaient assimilé leur message et l’avaient intégré à leurs valeurs. La jeune société israélienne, qui avait adopté la tradition de résistance et de combat national des Juifs du ghetto, a enseigné ces valeurs à des générations entières de jeunes.

Le Bund, lui, n’avait pratiquement pas de héros après la guerre. Il n’était pas non plus évident qu’il y eût un public juif prêt à recevoir le récit de la résistance bundiste durant la Shoah, avec son parcours et ses hésitations propres. Aux États-Unis, en Belgique, en France, en Amérique du Sud ou en Australie, où s’établirent la plupart des membres du Bund qui avaient quitté la Pologne après la Shoah, grandit une nouvelle génération juive à laquelle la tradition politique et idéologique du parti ouvrier juif d’Europe de l’Est était totalement étrangère. Et, sans mouvement ouvrier juif, sans culture yiddish et sans combat contre l’antisémitisme ou contre des régimes qui discriminaient les Juifs, il ne pouvait pas non plus y avoir de Bund.

D. B.
Jérusalem, juillet 2008 (traduit de l’hébreu par Fabienne Bergmann).


1. DÉPART DE VARSOVIE – RETOUR À VARSOVIE

La guerre éclata le vendredi 1er septembre 1939, à l’aube. Le 5 septembre, au matin, les troupes polonaises évacuèrent Varsovie. Le gouvernement et les autorités municipales ordonnèrent à tous les hommes en état de porter les armes de quitter la capitale. La radio lança un appel dans ce sens et le Comité central du Bundnote décida à son tour de partir.

Le noyau actif de notre organisation quitta donc Varsovie dans la nuit du 5 au 6 septembre ; je faisais partie de ce groupe. Tantôt à pied, tantôt dans des voitures de fortune, nous errâmes sur les routes et c’est en pleine campagne que nous apprîmes, le 9 septembre, que le maire de Varsovie, en accord avec les groupements politiques, avait décidé de défendre la capitale.

Le Comité central décida, en conséquence, que deux de ses membres, Victor Alter et moi-même, retourneraient à Varsovie. Accompagnés de quelques jeunes camarades, nous nous mîmes en route. Les voies d’accès à la ville étaient bloquées par des convois de troupes, et nous partîmes à pied, en longeant le chemin de fer Lublin-Varsovie. C’est ainsi que nous assistâmes, pour la première fois, à un bombardement aérien. Couchés contre le sol, nous vîmes les bombardiers allemands piquer vers la voie, arroser de bombes et de rafales de mitrailleuse tout le secteur environnant. Dès que le bombardement eut pris fin, nous nous remîmes en marche ; le long de la voie, de nombreux cadavres jonchaient le sol…

Nous marchâmes ainsi jusqu’à la nuit, puis nous dormîmes chez un paysan, dans sa grange. Au matin, le maire du village nous procura une charrette et nous arrivâmes, le 11 septembre, à Lublin. La ville était entièrement occupée par les troupes polonaises : les autorités civiles l’avaient déjà quittée. Le désordre qui y régnait était effarant, car les bombardements avaient déjà causé de terribles ravages.

Victor Alter demanda au commandement militaire l’autorisation de poursuivre notre route vers Varsovie – en vain. On nous expliqua que des combats avaient déjà lieu autour de la capitale, et qu’il valait mieux attendre quelques jours. Nous nous trouvâmes donc forcés de rester à Lublin et Victor Alter mit cette halte involontaire à profit pour faire reparaître sur place l’hebdomadaire du Bund, La Voix de Lublin. En dépit des difficultés techniques considérables, telles que le manque de papier et l’absence de linotypistes, un numéro de ce journal parut rapidement. En première page, nous y publiâmes une proclamation intitulée : « La lutte continue ! » Nous engagions la population à ne pas céder à la panique, à ne pas faiblir, à poursuivre le combat. Chaque pouce de terre devait être défendu !

Le désordre qui régnait dans la ville prenait des proportions de plus en plus grandes. Le front se rapprochait. Bientôt, les autorités militaires décidèrent d’évacuer Lublin et de se replier sur la rivière Bug. Nous décidâmes de partir nous aussi dans cette direction ; deux jours plus tard, Lublin tombait aux mains des Allemands et, désemparés, ne sachant que faire, nous nous résolûmes à regagner la ville. Nous errâmes à travers bois et champs, nous traversâmes des villages en ruine, des fermes incendiées, dans un paysage de désolation.

À Lublin, occupée par les troupes ennemies, les Allemands donnaient déjà libre cours à leur brutalité. Le couvre-feu avait été fixé à sept heures du soir et, après cette heure, personne n’avait le droit de circuler dans les rues. Les soldats battaient les passants, pillaient les magasins juifs ; le célèbre séminaire israélite était le théâtre d’orgies sadiques. Les Allemands obligeaient les rabbins et les séminaristes à danser et à chanter, revêtus de leurs vêtements de prière ; puis ils leur arrachaient la barbe et les torturaient. Nombre d’entre eux, grièvement blessés, durent ensuite être transférés à l’hôpital.

Un jour, le bruit courut que l’armée soviétique avait franchi la frontière proche et avait pénétré en territoire polonais ! On crut d’abord que les Russes venaient au secours de la Pologne, mais, très vite, il devint clair que les Soviets agissaient en accord étroit avec les Allemands et qu’ils ne tarderaient pas à atteindre Lublin. On disait qu’ils n’étaient plus qu’à cinq ou six kilomètres de la ville ; des officiers soviétiques avaient même été vus à Lublin, et ils saluaient amicalement les officiers allemands qu’ils y rencontraient ! La question se posait de savoir comment on allait recevoir l’armée soviétique. Les communistes locaux proposaient d’ériger à l’entrée de la ville un arc de triomphe et de former un conseil ouvrier qui se chargerait d’administrer la cité. Les socialistes polonais et nous-mêmes refusâmes, estimant que seuls les partis politiques, et non un conseil ouvrier, étaient qualifiés pour prendre en main les questions administratives. À notre avis, seule la classe ouvrière polonaise était habilitée à former un gouvernement.

Mais il apparut rapidement que l’accord germano-soviétique prévoyait autre chose : les Russes s’arrêtèrent sur le Bug, devenu ligne frontière provisoire, et qui coupa en deux le territoire polonais, séparant les deux zones d’occupation : l’allemande et la soviétique. Nous fûmes désespérés : l’URSS avait donc bien conclu un accord avec l’Allemagne, et les deux armées fraternisaient, à présent, sur notre territoire ! Nous apprîmes que, dans une ville proche, Wlodawa, dont l’armée soviétique s’était retirée pour céder la place aux Allemands, une sorte de cérémonie avait eu lieu, au cours de laquelle un orchestre militaire allemand avait joué… l’Internationale, tandis que la fanfare russe avait entonné l’hymne nazi, Horst Wessel ! Nous nous sentions profondément meurtris par cette absurdité de cauchemar.

Une panique épouvantable s’empara rapidement des Juifs de Lublin, qui tous voulaient échapper aux hitlériens et gagner la zone d’occupation soviétique. De nombreux membres du Bund tentèrent aussi leur chance ; quant à moi, je décidai qu’il était de mon devoir d’obéir aux directives du Comité central et de rejoindre Varsovie.

Après d’innombrables difficultés, je réussis à obtenir une place dans un camion et, après un voyage de dix heures, j’arrivai enfin dans la capitale.

C’était le 3 octobre 1939, au soir.

Dès Grochow, un des faubourgs de Varsovie, j’eus le spectacle de ruines épouvantables : maisons incendiées, rues défoncées, dépavées, immeubles fumant encore. Des vestiges de ce qui avait dû être des barricades rendaient la circulation difficile. Dans les rues, on voyait marcher des civils sombres et las ; des chevaux morts gisaient sur les trottoirs, et des gens se précipitaient sur les cadavres pour y découper des morceaux de viande…

Dans mon appartement, rue Nowolipie, je trouvai installée la famille de mon frère ainsi que des camarades du Bund, demeurés sans toit à la suite de l’incendie de leurs maisons.


2. COMMENT VÉCUT LA POPULATION JUIVE AU DÉBUT DE L’OCCUPATION

J’allais connaître la vie de la population juive de Varsovie, telle qu’elle se présentait aux premiers temps de l’occupation allemande.

Les actes de violence dont j’avais déjà été témoin à Lublin se répétaient ici. Les soldats allaient de maison en maison, de boutique en boutique et, sous prétexte de chercher des armes, volaient tout ce dont ils avaient envie. Le long des rues et aux carrefours, de grands camions de l’armée se trouvaient arrêtés ; des soldats les entouraient, obligeant les passants à y empiler les objets volés. Après l’heure du couvre-feu, ils pénétraient dans les maisons, fouillaient et pillaient tout, massacrant ceux qui osaient élever un mot de protestation.

L’atmosphère était lourde de terreur et d’angoisse. On osait à peine, même en plein jour, se montrer dans la rue.

Mais cette peur ne servit à rien. En effet, bientôt parut une ordonnance enjoignant aux commissariats de police de fournir chaque jour un certain contingent de civils, destinés au travail obligatoire. Au début, la communauté juive obéit à cet ordre afin d’éviter les rafles. Mais les commissaires eurent beau fournir régulièrement le nombre de travailleurs exigé, les rafles dans les rues et dans les maisons ne cessèrent pas.

Des patrouilles allemandes se présentaient dans les cours des immeubles et hurlaient : « Tous les hommes en bas ! » Ceux qui refusaient de descendre étaient fusillés.

Les travailleurs se voyaient confisquer leurs papiers d’identité et recevaient l’ordre de se présenter chaque jour sur le chantier désigné. La période de travail durait plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Beaucoup en revenaient meurtris et couverts de sang. Souvent, dans un dessein sadique, les plus âgés étaient chargés des besognes les plus pénibles. Il y eut de nombreux décès et exécutions.

J’ai déjà dit que la Communauté juive s’était chargée de recruter les travailleurs pour le service obligatoire afin d’épargner à la population la terreur des rafles. Chaque jour, les autorités allemandes lui communiquaient les instructions concernant le nombre d’hommes à fournir et le lieu où ceux-ci devaient se rendre. La Communauté envoyait des convocations aux personnes désignées. Ces billets indiquaient la date de la prestation et portaient l’avertissement suivant : les requis qui ne se présenteraient pas seraient signalés immédiatement à la police et sévèrement punis. Les rassemblements se faisaient à six heures du matin devant l’immeuble de la Communauté ou place Grzybow. Des chefs d’équipe permanents inscrivaient les ouvriers et les accompagnaient sur les chantiers sous la garde de soldats allemands.

En décembre 1939, une nouvelle ordonnance obligea tous les Juifs de sexe masculin, âgés de douze à soixante ans, à se faire inscrire pour le travail obligatoire. La Communauté mit deux mois pour procéder à leur enregistrement. Tout homme inscrit reçut une carte portant sa photographie et mentionnant son identité, sa profession, ses occupations. Chaque mois, il lui fallait faire timbrer cette carte au bureau de la Communauté. Celui qui exerçait un travail régulier devait, en outre, verser au moins 20 zlotys à chaque vérification de sa fiche. Grâce à cette taxe, il était plus ou moins assuré de travailler à l’intérieur de la ville. Les Juifs sans emploi étaient portés sur la liste des « bataillons de travailleurs » envoyés, en général, dans des camps, à l’extérieur de la ville ; ils subissaient là l’enfer de l’esclavage, des souffrances morales et physiques ainsi que les pires humiliations. Ces bataillons de travailleurs étaient habituellement chargés de la construction des routes, de l’élargissement et de la consolidation des berges de la Vistule. Ils travaillaient comme de véritables bagnards. Des milliers d’entre eux ne revinrent jamais.

Lorsqu’un requis n’obéissait pas à la convocation, la police arrêtait une personne de son entourage – souvent un malade ou un vieillard.

Les employés de la Communauté n’étaient pas soumis au travail obligatoire ; plus tard, les fonctionnaires d’autres institutions sociales en furent également dispensés. Néanmoins, les exemptés devaient aussi faire timbrer leur carte chaque mois, et payer 20 zlotys. Les riches se libéraient en versant au bureau du travail de la Communauté des sommes plus ou moins importantes, suivant leur fortune.

On promit des secours aux familles des requis, mais ils ne furent pas toujours payés. C’est pourquoi le nombre des consommateurs dans les soupes populaires organisées par les institutions d’assistance sociale ne fit sans cesse qu’augmenter.

La gêne en raison de l’insuffisance de logements était extrême. Les bombardements avaient détruit des centaines d’immeubles, dans le centre de la ville. Dans le quartier juif, des milliers de personnes avaient perdu leur logement ainsi que leur mobilier et s’étaient vues obligées de se caser n’importe où. Avant même que le ghetto ne fût institué, on chassa des quartiers résidentiels tous leurs habitants juifs, en confisquant meubles et installations. Il était interdit aux expulsés d’emporter quoi que ce soit. On ne leur donnait d’ailleurs que quelques minutes pour partir, dans la tenue où ils se trouvaient.

Chaque département des autorités allemandes, l’Armée, la Gestapo, l’Administration civile, était autonome et réquisitionnait les plus belles demeures au profit de ses officiers et de ses fonctionnaires.

Les réserves de vivres d’avant guerre étaient épuisées. Des stocks considérables avaient été détruits au cours du siège et des bombardements de la capitale. Se procurer un pain, un peu de lait, quelques œufs devint un problème essentiel et obsédant. L’apport des villages était minime. Une charrette paysanne, qui réussissait parfois à franchir les barrages sans encombre et arrivait en ville était vidée en un clin d’œil.

Parfois, des femmes et des enfants, risquant le tout pour le tout, se rendaient dans les villages des environs pour y acheter un peu de nourriture. Pour cela il leur fallait se glisser à travers champs et bois, le sac sur l’épaule, en s’efforçant d’éviter les postes de garde qui se dressaient aux portes de la ville. Néanmoins, ils étaient souvent pris. Le ravitaillement qu’ils transportaient était confisqué et ils regagnaient leur logis, épuisés et copieusement rossés.

Pour compenser cette disette, le commerce en plein air se développa. Depuis la place Muranow jusqu’à Nalewki, et jusque très loin dans l’avenue Marszalkowska, ainsi que dans les rues adjacentes, les vendeurs s’alignaient les uns à côté des autres. On voyait là des hommes, des femmes, des enfants qui offraient aux passants tout ce qu’ils pouvaient désirer : une chemise, un drap, une serviette de toilette, une paire de bas, un ustensile de cuisine, un outil, un morceau de savon, des boutons, des épingles, etc. Le produit de la vente était immédiatement utilisé pour l’achat d’objets plus indispensables : principalement des aliments, quelques vêtements, des chaussures.

Ce « marché libre » ne dura pas longtemps. La vente sur la voie publique fut bientôt interdite. On assista à des chasses à l’homme : un vendeur poursuivi par la police se précipite, sa marchandise à la main, dans une maison ou un escalier, s’échappe par la cave d’un immeuble en ruine ou bien par le grenier…

Dès les premières semaines de la guerre, les ruines de Varsovie se remplirent de dizaines de milliers de réfugiés accourus de tous les coins du pays. Les habitants des petites villes de province, angoissés, terrorisés, désespérés, se ruaient vers la grande collectivité juive, vers la capitale, avec une étincelle d’espoir au cœur : peut-être y seraient-ils mieux ? Peut-être y seraient-ils plus tranquilles ?

Ils fuyaient des villes et des villages sinistrés. Il en arriva des colonies entières, chassées par les Allemands. La plupart venaient à Varsovie malgré l’ordre des Allemands de se rendre ailleurs. Le problème des réfugiés devint l’un des plus angoissants pour notre ville détruite. Nous n’avions pas de logement pour eux, pas de locaux pour les installer ; pas de ravitaillement, aucune possibilité d’adoucir la terrible misère de leurs masses qui emplissaient déjà les écoles, les synagogues et tous les espaces appartenant à la Communauté.

Certains réfugiés fortunés s’installèrent chez des parents ou payèrent des sommes élevées pour un minuscule logement. Mais la masse était constituée de gens pauvres et sans attaches ; avec leurs familles, ils errèrent de ruine en ruine et furent rapidement décimés par la faim et la maladie.


3. LA VIE POLITIQUE ET SOCIALE

À peine arrivés, les Allemands firent savoir que les attributions de la Communauté juive seraient dorénavant différentes : celle-ci ne serait plus une institution s’occupant uniquement de questions religieuses, elle devenait une organisation raciale responsable de toutes les questions concernant les personnes appartenant à la « race juive ». Les autorités allemandes stipulèrent que les convertis appartenaient à la Communauté juive et que, comme tels, ils pouvaient participer à son administration.

Un Judenrat (Conseil de la communauté juive) comprenant vingt-quatre membres (il y en eut douze dans les villes de moins de dix mille habitants) fut créé à Varsovie. Après entente, ces membres furent désignés par les Juifs eux-mêmes et leur nomination ratifiée par les Allemands. Le Conseil était formé de représentants des associations politiques de toutes nuances et des institutions sociales. Les sionistes et les orthodoxes étaient en majorité. Il y avait des représentants, des commerçants, des artisans, des gagne-petit.

Le Judenrat devait remplir des fonctions qui étaient celles d’institutions d’État : contrôle ; délivrance des patentes, perception des impôts ; recensement de la population, établissement de listes, etc.

Mais, en fait, le Judenrat fut contraint de devenir l’organe d’exécution de la politique d’extermination nazie. La population juive y vit la machine infernale d’où lui venaient directement ses souffrances et ses malheurs.

Quant au Bund, son activité ne fut interrompue ni pendant le siège et les bombardements de Varsovie ni plus tard, pendant l’occupation de la ville par les hordes nazies. Pendant le siège, le Volkszeitung (Journal du peuple) parut régulièrement – bien entendu sous un format réduit et seulement sur deux pages. À la rédaction travaillèrent nos camarades : Arthur Ziegelbaum, Victor Schulman et d’autres ; à la composition : Lozer Klog. Tous participèrent à la diffusion du journal. Nous y publiâmes les proclamations et les avis concernant la défense de Varsovie, les communiqués de guerre et des informations sur les batailles qui se déroulaient autour de la ville. Grâce à sa parution, de nombreux jeunes ouvriers juifs se rallièrent aux groupes de défense dont le quartier général se trouvait rue Warecka, au siège de la rédaction du Robotnik organe du PPS (Parti socialiste polonais).

Quand les bombardements étaient moins violents, le Volkszeitung tirait à 10 000 ou 12 000 exemplaires. Lorsque l’usine à gaz fut endommagée, les linotypes ne purent plus fonctionner. Il fallut composer à la main et le journal dut être réduit. Quelques jours plus tard, la station électrique, à son tour, fut atteinte par les bombes. Les rotatives s’arrêtèrent et nous imprimâmes le journal à la main. Nous peinâmes ainsi durant les derniers jours du bombardement. Finalement, sans gaz, sans électricité, sans eau, nous fûmes contraints d’arrêter la publication.

Tous les collaborateurs de la rédaction, de l’imprimerie et de l’administration demeuraient jour et nuit dans les caves du 7, rue Nowolipie où se trouvait également le siège de la coopérative des relieurs dont les soupiraux s’ouvraient rue Milna. Ces caves étaient utilisées comme abris par les habitants de l’immeuble et par ceux des immeubles voisins. Nous étions tellement à l’étroit que nous dormîmes souvent debout. Mais malgré la grêle de grenades et de shrapnells, malgré les nuages de fumée qui couvraient la ville continuellement bombardée, presque chaque jour dans les rues juives de Varsovie montait la voix des crieurs qui annonçaient : « Le Journal du peuple ! Le Journal du peuple ! »

Aussitôt après la prise de Varsovie, quand les gens commencèrent à sortir des caves et des abris, où ils s’étaient terrés pendant toute la durée du siège, le Bund rétablit les contacts avec les diverses institutions et avec les camarades dispersés dans la ville en ruine. La plupart des locaux du parti étaient sinistrés ; on rouvrit les cantines dans ceux qui subsistaient. Les cantines étaient les seuls endroits de réunion possibles pour des groupes assez nombreux. Le réseau des organisations nouvelles ou ressuscitées ne pouvait se tisser qu’autour d’elles.

La reconstitution et le développement de notre organisation nous prirent beaucoup de temps, car ces opérations exigeaient la plus grande prudence. Nous avions à faire passer dans la clandestinité une organisation de masse aussi largement ramifiée que l’était le Bund, avant la guerre. Devant le danger mortel de la terreur nazie, nous dûmes arrêter le fonctionnement de tout le réseau d’institutions et de confédérations et nous adapter à de nouvelles et terribles circonstances comme n’en avait jamais connu jusqu’ici l’histoire des mouvements révolutionnaires.

En premier lieu, nous devions nous attacher à édifier l’organisation. Le Comité central du Bund – organisme directeur, avant l’état d’occupation – désigna des hommes de confiance parmi les membres du parti. Leur tâche fut d’établir la liste de tous les anciens membres, de rétablir le contact avec eux, de leur donner l’assistance nécessaire, etc.

Les administrations syndicales, de leur côté, formèrent un Conseil central composé de délégués de chaque syndicat, qui coordonna l’activité de tous les syndicats professionnels. Selon le même système et sur le même modèle fut créé le Bund de la jeunesse : Zukunft (Avenir). Un représentant du CC du Zukunft fit partie du CC du parti, avec voix consultative.

Le Skifnote lui aussi se divisa en mains et en dizains (districts). Il délégua un représentant au CC du Zukunft qui contrôla son activité.

Dans tous les secteurs de l’organisation, on veilla strictement au respect des principes de la conspiration : le membre qui ne participait pas à un certain travail devait l’ignorer. Chaque main devait ignorer qui appartenait à une autre main. Quand une main était constituée, un délégué du Comité assistait à sa première réunion et recevait le serment de chaque membre. Ce délégué avertissait chacun d’eux qu’il allait se trouver devant une tâche grave et dangereuse : il était à présent infiniment plus difficile qu’autrefois d’être membre du parti ; les victimes seraient nombreuses. Celui qui ne se sentait pas capable de supporter des tortures dans le cas où il serait arrêté devait renoncer à entrer dans l’organisation.

Debout, la main droite levée, le nouveau membre répétait les termes de son serment :

« Je jure devant le Bund de ne dénoncer aucun de mes camarades, de ne révéler à personne, pas même à mes plus proches parents, mon appartenance au parti ; d’exécuter toutes les décisions de l’organisation et de la servir fidèlement jusqu’à mon dernier souffle. »


4. TERREUR ALLEMANDE

La haine contre les Juifs se manifesta plus violemment de jour en jour.

Terreur brutale, exécutions, tortures, pillages, brigandages, chasses à l’homme, dans les rues – comme à des chiens enragés – l’« insigne » obligatoire (en l’occurrence un bouclier de David bleu sur un brassard blanc), les wagons réservés dans les tramways – bref, tout un déluge d’ordonnances particulières, de limitations et de répressions créèrent autour des Juifs une atmosphère d’isolement complet. Chaque décret antijuif était amplement expliqué et commenté par l’organe polonais nazi Le Nouveau Courrier de Varsovie aux populations polonaises : les Juifs sont de dangereux parasites, des porcs sales et galeux ; ils propagent toutes sortes d’épidémies ; ils font le malheur des populations qui les entourent. On projeta des films spéciaux montrant les Juifs sales, couverts de poux, atteints de multiples maladies contagieuses ; on y démontrait que tout groupement de Juifs était un foyer d’infection dégageant toutes sortes de miasmes et de bacilles extrêmement nocifs, un danger mortel pour tous ses voisins ; les Juifs de Pologne étaient en liaison, par des voies secrètes, avec leurs frères de l’étranger, les ploutocrates millionnaires qui avaient provoqué la guerre et attiré tant de misères sur la Pologne. C’était pour toutes ces raisons qu’il fallait les isoler complètement, les séparer de tous par un mur épais, comme des pestiférés.

L’excitation continuelle à l’aide d’affiches, d’ordonnances, d’articles de presse empoisonna littéralement l’atmosphère. Chaque Polonais absorbait chaque jour sa ration de « poison juif ». Les tendances antisémites qui existaient déjà dans l’esprit de larges couches de la population polonaise se développèrent. Elles se concrétisèrent en violences, en cruautés, en une sorte de soif de sang. La chasse aux Juifs ! Les bandits, les voyous, le rebut de la société et même des étudiants se laissèrent aller au torrent de haine et d’aversion qui déferlait sur les Juifs et aidèrent les nazis dans leur sanglante œuvre d’extermination. Les Volksdeutschen devinrent les « collaborateurs » les plus actifs et les plus dévoués. Qui pouvait prouver qu’une de ses arrière-grands-mères était d’origine allemande devenait aussitôt un Volksdeutsch, c’est-à-dire un porte-flambeau de la culture nazie, un élément d’exécution de sa politique, un rouage de la gigantesque machine qui prétendait diriger le monde !

Ces Volksdeutschen, en réalité des Polonais qui avaient vécu dans le voisinage des Juifs et les connaissaient bien, devinrent les plus dangereux des indicateurs, ces maîtres chanteurs qui empoisonnèrent la vie des Juifs et les dépouillèrent de tous leurs biens en les tenant sous la menace d’une dénonciation. Ils indiquaient aux Allemands les Juifs qui profitaient de leurs traits aryens et montaient dans les tramways qui leur étaient interdits ou ceux qui ne portaient pas l’étoile de David. Ils leur désignaient les demeures des Juifs riches et recevaient en échange de leurs renseignements une partie des biens pillés. Ils montraient autant d’insolence que les nazis eux-mêmes.

Le Juif vivait continuellement dans la terreur d’être arrêté, torturé, dépouillé. Il tremblait devant sa propre ombre, son voisin, le moindre petit voyou.

Cette atmosphère empoisonnait tout et tout le monde. L’intellectuel chrétien ou l’homme du peuple, qui autrefois ne portait pas en lui ce poison, devait à présent posséder une grande force d’âme et un sens moral élevé pour pouvoir résister à une pareille excitation et ne pas être profondément influencé. Une certaine partie de l’élite – sans parler bien entendu des ouvriers socialistes – eut cette force de résistance. Nous rencontrâmes souvent des gens qui risquèrent leur vie et leur liberté pour aider les Juifs jusqu’à la limite de leurs possibilités. Il en fut de même de certains paysans qui reçurent chez eux des persécutés, les cachèrent, les nourrirent, les vêtirent. Les crimes sanglants dont les Juifs étaient les victimes atteignirent une horreur telle, qu’ils parurent exagérés même aux antisémites ! Certains articles de leur presse clandestine critiquèrent les Polonais qui aidaient les Allemands à exterminer les Juifs. Quand la Pologne sera libre, écrivaient-ils, nous mettrons nous-mêmes de l’ordre dans notre pays ; mais, aujourd’hui, nous n’avons pas le droit d’aider les nazis, nos pires ennemis, même quand il s’agit d’anéantir les Juifs…

Vivant dans une telle ambiance, nous ne fûmes pas étonnés outre mesure, lorsqu’un pogrom éclata la veille des Pâques chrétiennes, au début du mois d’avril 1940. Des bagarres entre ouvriers juifs et polonais s’étaient déjà produites. Peu de temps auparavant, un voyou s’en était pris, rue Zombkowska, à un hassid juif et lui avait tiré la barbe et les favoris. À ce moment passait un ouvrier des abattoirs, le camarade Fridmann. Prenant le parti du Juif, il corrigea sévèrement le voyou. Un attroupement se forma aussitôt qui dégénéra en une bagarre générale entre Juifs et voyous. Les Allemands arrêtèrent Fridmann et le fusillèrent le lendemain. Cette affaire sema l’épouvante parmi les Juifs de la ville.

Le pogrom de Pâques, lui, avait été organisé à l’avance. Des groupes de voyous, jeunes pour la plupart, entreprirent, dans diverses rues du quartier juif, de détrousser et de battre les passants. Ils se précipitèrent dans les magasins, dans les maisons, en hurlant « Hourrah », « Tapez sur les Juifs ! », « Mort aux Juifs ! », frappant, pillant, brisant les vitres, défonçant les portes et les meubles, détruisant tout ce qu’ils ne pouvaient pas emporter. Ces agressions eurent lieu surtout près de la porte de Fer où se dressaient de nombreux éventaires juifs, ainsi que dans les rues avoisinantes. Ce furent principalement les élèves de l’école artisanale polonaise de la rue Leszno qui se déchaînèrent : vers deux heures de l’après-midi, à la fin des cours, les élèves des classes supérieures se répandirent dans la rue en poussant des cris sauvages et ils se mêlèrent aux pogromards. Les Juifs, pris de panique, verrouillèrent portes et fenêtres et se cachèrent dans les greniers et dans les caves. Cette scène se répéta trois jours plus tard, de midi à six heures du soir environ. En raison de la grande panique qui gagna tout le quartier, il fut impossible de déterminer au juste le nombre de Juifs blessés. Les Allemands ne prirent pas une part ouverte au pogrom. Ils ne le contrecarrèrent pas non plus. On en vit beaucoup qui photographièrent ou filmèrent ces terribles scènes en souriant fièrement, ravis des fruits portés par leur propagande. Les photos, comme nous l’apprîmes, furent publiées plus tard dans des journaux illustrés nazis, en Allemagne et dans les pays occupés. Les films projetés devaient prouver la haine que les Polonais ressentaient envers les Juifs et expliquer l’action épuratrice des Allemands.

La nouvelle du déclenchement de ce pogrom se répandit à travers le secteur juif avec la vitesse de l’éclair. Nos camarades, hommes de confiance ou responsables de groupes politiques, furent prévenus des événements. Certains pensèrent que nous ne devions pas nous laisser maltraiter et qu’il fallait résister par la force. Vers quatre heures de l’après-midi, le comité du Bund se réunit chez moi et nous discutâmes la question de la résistance. Nous avions devant nous le danger de la « responsabilité collective », le souvenir de la fusillade tragique des cinquante-trois Juifs de la rue Nalewki, celui de l’exécution du camarade Fridmann et d’autres assassinats de ce genre. Néanmoins, nous résolûmes, quoi qu’il arrivât, de résister, même à l’arme blanche, même avec des bâtons ou des barres de fer.

Nous mobilisâmes les groupes de combat des bouchers, des camionneurs et de la milice bundiste. Ces trois groupes devaient entrer en action sur trois points différents.

Quand les pogromards apparurent le lendemain dans les rues en question, ils rencontrèrent nos hommes munis de gourdins, de barres de fer et d’autres armes du même genre. Les combats furent sanglants. Les ambulances de la ville durent emporter de nombreux voyous dans les divers hôpitaux. Quant à nous, nous veillâmes à ce que nos blessés ne fussent pas emmenés avec les autres et nous les emportâmes dans des demeures privées. La bataille dura plusieurs heures. À peine un groupe de voyous venait-il d’être mis en fuite, qu’apparaissaient d’autres équipes. Les bagarres se déplaçaient rapidement. La sortie de nos groupes d’autodéfense poussa de nombreux ouvriers passant dans les rues à se ranger à nos côtés pour disperser les pogromards. Les bagarres durèrent jusqu’à six heures du soir (le couvre-feu était à huit heures).

Comme je l’ai dit plus haut, de nombreuses personnes non organisées prirent courageusement part aux combats. De plus, un petit groupe de socialistes polonais, à qui nous avions demandé de l’aide, sortit avec nos camarades. Ils s’efforcèrent de calmer les voyous, firent appel à leurs sentiments d’humanité et essayèrent de s’opposer au pogrom. Les pogromards leur crièrent : « Larbins de Juifs ! », et leur jetèrent des pierres. Pourtant, quelques passants chrétiens isolés réagirent vigoureusement et insultèrent les canailles.

Des éléments bourgeois de la population juive commencèrent à prétendre que nous faisions courir un danger terrible à toute la population juive de la ville. Il fallait, soutenaient-ils, cesser immédiatement la résistance car elle excitait davantage les bandits ; peut-être le pogrom s’éteindrait-il de lui-même ?…. Mais le troisième jour, la résistance reprit. Enfin, vers une heure de l’après-midi, la police polonaise, prétendant agir sur l’ordre des Allemands, se mit à disperser aussi bien les pogromards que nos équipes d’autodéfense. Les combats cessèrent. Pendant toute la durée des bagarres, les Allemands n’avaient pas cessé de filmer les scènes de rue.

Un sentiment de soulagement et de contentement envahit la population juive après cette manifestation de notre résistance. Elle aida notre organisation à secourir les blessés. De nombreux camarades furent obligés de rester longtemps chez eux pour soigner leurs blessures. Malgré de mauvaises conditions, l’aide médicale fut remarquablement organisée. On parla du Bund avec reconnaissance (il est à remarquer qu’aucun autre groupement ne prit part à cette action). On se souvint des opérations défensives déclenchées par le Bund lors des agressions et des pogroms d’avant guerre. Les anciens bundistes, que nous n’avions pas pu admettre lors de la réorganisation du parti sous sa nouvelle forme, insistèrent pour réintégrer le Bund. Ils voulaient servir leur parti tout comme autrefois. Nous fûmes forcés d’élargir notre organisation et d’accepter de nouveaux membres, de former de nouvelles recrues, quoique la situation actuelle exigeât plus de prudence que jamais. Les cadres du parti durent être complétés en conséquence.

La presse clandestine socialiste et démocratique réagit vigoureusement contre le pogrom ; cette presse souligna que le pogrom avait été organisé par les Allemands pour intensifier l’agitation antisémite et elle accusa ceux-ci d’avoir été les instigateurs de ce conflit sous une apparente neutralité.

Très rapidement, la terreur allemande se déchaîna. La veille de Pâques 1940, un gendarme allemand qui s’était signalé dans la région par sa brutalité fut assassiné, entre Wawer et Anin. Aussitôt, les Allemands cernèrent ces localités, tirèrent de leurs demeures plus de cent Polonais innocents qu’ils fusillèrent immédiatement et en arrêtèrent cent autres qu’ils conduisirent à la prison de Varsovie. Cette répression massive déclencha une panique folle. Un village voisin, Grochow, se vida presque entièrement de ses habitants. Une nouvelle opération de répression se déroula plus tard, en 1941, contre les intellectuels polonais et le monde artistique. L’artiste bien connu, Igo Sym, avait été exécuté par un groupe de résistants pour avoir trahi son pays : c’était un indicateur de la Gestapo. Les Allemands arrêtèrent et massacrèrent alors plus de deux cents Polonais de profession libérale, de nombreux savants, des professeurs et surtout des artistes.

L’anéantissement de l’élite polonaise s’étendit à tout le pays. On déporta à Auschwitz ou à Dachau des professeurs (presque tous ceux de l’Université de Cracovie), des instituteurs, des avocats, des intellectuels. On arrêta et déporta des prêtres par milliers.

Les Polonais furent particulièrement affectés par l’enlèvement de nombreux souvenirs historiques, tels que les statues de Chopin, de Kilinski, à Varsovie ; au cours de la nuit du 11 novembre 1939, le jour de l’anniversaire de l’indépendance polonaise, les Allemands firent sauter le monument de la liberté, à Lodz.

La résistance polonaise s’organisa. Des dizaines de journaux clandestins parurent. Chaque groupement politique eut son organe de presse. La presse clandestine invita les populations à ne pas fraterniser avec les Allemands, à boycotter les cinémas, les théâtres, les salles de concert que les Allemands ouvraient spécialement pour les Polonais, ainsi que les cafés fréquentés par les Allemands.

La presse clandestine prit une influence telle que le 1er septembre 1940, premier anniversaire de l’agression nazie contre la Pologne, à l’appel de cette presse, personne ne se montra, entre quatorze et seize heures, dans les rues de Varsovie qui restèrent désertes. Ce silence tragique et unanime fit une profonde impression.

Un jour, les Allemands invitèrent les habitants à se faire inscrire pour le travail volontaire en Allemagne en promettant de hauts salaires et des conditions de vie intéressantes. La presse clandestine, cependant, engagea la population à ne pas se faire enregistrer. Aussi, la chasse à l’homme commença-t-elle également dans les quartiers chrétiens. On assista aux mêmes scènes que celles qui avaient eu lieu dans les rues juives. Des rafles furent opérées dans les villages avec une brutalité particulière. Quand un village ne fournissait pas le contingent de travailleurs exigé par les Allemands, il était cerné par les troupes, fouillé de fond en comble. Tous ceux qu’on trouvait étaient emmenés sans qu’il fût tenu compte de leur âge ou de leur état de santé. Le dimanche ou les jours de fête, la Gestapo et les soldats se ruaient dans les églises pleines et emmenaient des centaines de Polonais.

Des gendarmes postés dans les gares confisquaient les produits que les paysans allaient vendre à la ville.

Varsovie, peuplée d’un million d’habitants, n’avait qu’un seul organe de presse officiel : Le Nouveau Courrier de Varsovie, édité par les Allemands. Quand notre organisation se fut constituée et que les liaisons furent rétablies, nous concentrâmes nos efforts pour faire reparaître notre journal. L’entreprise était des plus difficile. Nous avions maintenu jusque-là les liaisons avec les autres organisations et groupements politiques de la Résistance, grâce à des circulaires communiquant des renseignements et des instructions divers qui n’avaient trait qu’à la vie intérieure de la Résistance. Le journal pouvait nous permettre de publier des informations concernant la situation militaire sur les fronts alliés, la politique allemande, la terreur nazie, etc.

En dépit de toutes les difficultés, nous réussîmes à nous procurer deux machines, une à caractères polonais, l’autre à caractères yiddish. Nous installâmes la « partie technique » dans un logement soigneusement isolé et le Bulletin commença à paraître en février 1940. Chaque numéro comportait 10 à 12 pages du format ordinaire du papier à lettres. Le numéro 10 parut sur 16 pages.

Le travail d’impression, comme la diffusion, représentait un danger permanent et exigeait la plus sévère circonspection. Il arriva souvent dans la zone aryenne, qu’à la suite de la découverte de l’imprimerie d’un journal clandestin, tous les locataires de l’immeuble fussent extirpés de chez eux et fusillés sur place. Nos techniciens assumèrent en véritables héros ce risque mortel. Le jour, ils vaquaient à leurs occupations habituelles ; la nuit, ils travaillaient au Bulletin, à la lueur vacillante d’une bougie, la plupart du temps épuisés, souffrant de la faim.

Le Bulletin parut régulièrement deux fois par mois. Parfois, un retard survenait, pour des raisons techniques. La parution de chaque numéro provoquait la joie et l’admiration générales. C’était une vraie fête pour les camarades du parti. Les gens de l’extérieur offraient jusqu’à 20 zlotys pour se le procurer.

Dès le deuxième numéro, nous publiâmes une liste de souscription en faveur du « fonds de presse ». Quoique jusque-là nous n’eussions jamais fait aucun appel d’argent, nos camarades nous avaient fait parvenir leurs souscriptions aussitôt que le premier numéro avait paru. L’un d’eux nous offrit le papier nécessaire à la première édition…


5. L’INSTAURATION DU GHETTO

Avant même l’instauration du ghetto, avant même la séparation totale de la population juive d’avec les non-Juifs, les Allemands entreprirent progressivement d’éliminer de certains quartiers de la ville leurs habitants israélites. Au cours des six ou sept premiers mois, les Juifs furent peu à peu chassés des plus belles rues du sud de la ville. Or tous leurs appartements étaient bondés de parents et d’amis venus ou expulsés d’agglomérations sinistrées. Toutes les villes bordant la Vistule avaient été débarrassées de leurs habitants juifs, qui s’étaient rendus à Varsovie.

Affolés, coupés de leurs communautés ancestrales, ils étaient accourus dans la capitale, transis de peur, afin de chercher abri et de se serrer auprès des centaines de milliers de leurs frères de malheur. Ils remplissaient tous les recoins de la ville en ruine. La plupart des expulsions s’étaient faites comme elles se firent dans les beaux quartiers de Varsovie. Ici comme là-bas, on n’avait accordé aux habitants qu’un délai minimum pour vider les lieux, quelques heures seulement dans la plupart des cas. Les concierges reçurent l’ordre de ne pas laisser les Juifs emporter de chez eux des bagages importants. Tout devait rester : meubles, vaisselle, vêtements, linge, objets divers. L’ordre d’expulsion arrivait toujours subitement, sans aucun avertissement préalable. Souvent une personne, sortie en ville pour quelque occupation, n’était plus autorisée à rentrer chez elle : pendant son absence, l’ordre d’expulser les Juifs de la maison ou de la rue était survenu, son appartement était sous scellés ou même déjà occupé par des Allemands !

En échange de sommes importantes, surtout en solides valeurs étrangères, il était possible à cette époque de « racheter » aux nazis des immeubles entiers, des sections de rues ou des rues entières, d’où les Juifs allaient être expulsés.

Il existait, en effet, des intermédiaires spécialisés grâce auxquels la Communauté sauvait des immeubles dont les locataires pouvaient, pendant quelque temps encore, conserver la partie qu’ils habitaient. À vrai dire, même dans ce cas, ces malheureux n’étaient pas délivrés de l’angoisse de l’expulsion ou de toute autre surprise terrible.

Les libertés laissées aux Juifs se réduisirent de plus en plus. On leur interdit de pénétrer dans le jardin de Saxe, de se montrer place Piłsudski (appelée par les Allemands place Adolf-Hitler). On leur réserva des wagons particuliers dans les tramways : au lieu du numéro de la ligne figurait un bouclier de David bleu ; sur chaque flanc on accrocha des plaques portant cette inscription en allemand et en polonais « réservé aux Juifs ». L’ombre du ghetto grandissait, oppressait les cœurs, obsédait les esprits.

Le plan des Allemands consista à faire réaliser le ghetto par la communauté juive elle-même. Les dirigeants de la Communauté discutèrent plusieurs jours de suite l’ordonnance allemande instaurant le ghetto. La majorité avait déjà décidé d’accepter de mettre en œuvre la nouvelle loi. C’est alors que notre camarade Arthur Ziegelbaum fit cette déclaration :

« La décision qui vient d’être prise a un caractère historique. Je vois que je n’ai pas réussi à vous prouver que nous n’avons pas le droit de nous soumettre. Je ne me sens pas assez de force morale pour vous suivre. Je sens que je n’aurais pas le droit de vivre si le ghetto était réalisé par nous. C’est pourquoi je dépose mon mandat. Je sais que le devoir du président sera d’informer aussitôt la Gestapo de ma démission ; je mesure les conséquences que mon geste peut avoir pour moi personnellement, mais je ne puis agir autrement… »

L’effet fut considérable. On reprit la discussion de la question : la Communauté devait-elle exécuter l’ordonnance de la Gestapo ? On trouva un compromis : la Communauté ne serait pas l’exécutrice de cet ordre, mais elle avertirait les Juifs de façon qu’ils puissent se préparer à évacuer, pour la date fixée, les rues désignées par les Allemands.

Le lendemain, des milliers de Juifs se présentèrent devant le siège de la Communauté, en quête d’instructions précises. C’est là, devant une foule de plus de dix mille personnes, qu’Arthur Ziegelbaum tint son discours historique. Il invita la population à ne pas perdre courage et à ne pas se rendre au ghetto de son plein gré. Ce discours eut une répercussion immense. Derrière le camarade Ziegelbaum, se dressait l’autorité du parti des travailleurs juifs, le Bund.

C’est seulement le 16 octobre 1940, jour le plus sombre de cette époque pour les Juifs de Varsovie, que fut rendue publique l’ordonnance allemande instituant le ghetto. Elle fut affichée en deux langues – allemand et yiddish – sur tous les murs de la ville. Les Juifs habitant en dehors d’un périmètre indiqué avaient jusqu’au 31 octobre pour s’installer à l’intérieur ; les chrétiens habitant à l’intérieur devaient déménager dans les mêmes délais. Mais, alors que les Juifs qui n’avaient pas encore vidé les lieux à la date prévue étaient traités avec la dernière brutalité (on jeta leur mobilier dans la rue, on leur infligea de lourdes amendes), les chrétiens se trouvant dans le même cas obtinrent plusieurs sursis et bénéficièrent de divers avantages destinés à faciliter leur déplacement. Officiellement, les Juifs étaient autorisés à vider leurs magasins, dépôts ou entreprises et à emmener avec eux dans le ghetto matériel et marchandises. En fait, la plupart des locaux commerciaux ou industriels avaient été mis sous scellés bien avant le 31 octobre et les Juifs, contraints d’abandonner tous leurs biens, entrèrent au ghetto dépouillés et ruinés. Les commerçants juifs propriétaires d’affaires situées en dehors des limites du ghetto et les commerçants chrétiens installés à l’intérieur durent procéder à l’échange de leurs boutiques et de leurs marchandises. Là encore, cet échange fut une duperie : les Juifs laissèrent leurs marchandises, comme convenu, mais en arrivant au ghetto, ils ne trouvèrent pas celles que les commerçants « aryens » avec lesquels ils avaient traité auraient dû leur laisser : ceux-ci les avaient emportées avec eux !

L’atmosphère qui régna alors fut celle d’une folle panique, de lamentations éperdues, de scènes infernales. On voyait des gens désespérés, déchirés de douleur, courir au hasard les yeux emplis d’épouvante à la recherche d’une charrette à bras pour transporter quelques objets personnels qu’ils avaient réussi à sauver.

L’exode des expulsés commença. De longues files de charrettes, de voitures d’enfant, de véhicules hétéroclites chargés de bébés en pleurs, de malades, s’allongèrent depuis les quartiers interdits jusqu’au ghetto. Hommes et femmes avancent péniblement écrasés par l’amertume et les souffrances.

Voici un laitier de Pelcowizna, ou de Tcherniakov, qui tire une vache au bout d’une corde et qui cherche avec désespoir un endroit pour se loger avec sa bête. Voici un charretier de Praga ou de Powazki, avec son maigre cheval. Près de cent cinquante mille Juifs et quatre-vingt mille chrétiens durent changer de quartier. Durant ces quinze jours toute la vie de la ville fut arrêtée. Ce ne furent que lamentations et cris de douleur d’une foule accablée…

Par une sorte d’obligation morale, on partagea les logis. Chacun recevait quelqu’un dans sa chambre, dans son logement étroit. Nous fûmes obligés de diviser les familles, séparer le mari de sa femme, les enfants de leurs parents : nous n’avions pas d’autre ressource.

L’évacuation de l’hôpital juif de la rue Czysta fut une opération terrible. À cet hôpital énorme aux installations des plus modernes, deux petits bâtiments situés rue Leszno furent désignés. L’école d’infirmières dépendant de l’hôpital fut transférée rue Marianska.

À cette époque, près de deux mille personnes, parmi lesquelles des centaines de malades graves et des opérés, se trouvaient hospitalisées. L’établissement était entièrement à la charge des Juifs, les nazis ayant interdit à la municipalité qui, avant la guerre, le subventionnait, de lui accorder tout subside. La Communauté dut collecter à plusieurs reprises parmi ses ressortissants, de l’argent, du linge, des vêtements et du matériel. Les épidémies, la famine, l’épuisement fournissaient sans cesse de nouveaux malades à l’hôpital déjà surchargé. Les lits manquèrent. Les malades couchés sur une paillasse étendue à même le sol encombrèrent les couloirs. La nourriture était strictement limitée à la ration permise par les cartes individuelles – qui ne donnait généralement droit qu’à un peu de pain. Le personnel médical, les infirmières, les employés souffraient souvent de la faim.

Lors de l’évacuation de l’hôpital, les nazis n’autorisèrent pas le déménagement des nombreux appareils médicaux. Il fallut renvoyer chez eux beaucoup de grands malades, c’est-à-dire les condamner à une mort rapide. Ceux qui ne pouvaient marcher furent transportés sur des charrettes, des civières, de simples brouettes. Les règles d’hygiène les plus élémentaires ne purent dans ces conditions être respectées. Il fut même impossible d’isoler les malades contagieux. Nombreux furent les malades qui moururent au cours du transfert.

Pour ajouter à ces souffrances, les limites du ghetto furent modifiées trois fois. Certains tronçons de rue furent retranchés du ghetto. Aussi, des réfugiés qui avaient réussi à se loger durent se remettre en quête d’un autre gîte. Chaque morceau de rue, chaque maison fut l’objet de marchandages entre Juifs, Polonais et Allemands. Une fois relogé, on n’était jamais certain de ne pas être expulsé une nouvelle fois.

Le 31 octobre 1940, les limites du ghetto furent enfin fixées. Désormais, sous peine de trois mois à un an de prison et d’une lourde amende, il était interdit aux Juifs, sauf autorisation spéciale, de sortir de la zone qui leur était réservée.

Par contre, les Polonais, résidant jusque-là dans cette zone obtinrent des délais successifs pour changer de domicile, et ils purent circuler librement pendant plusieurs semaines encore, entre les deux secteurs.

L’enceinte du ghetto se présentait sous la forme de murs de deux briques d’épaisseur et hauts de 2 mètres 50 à 3 mètres environ. Le faîte en était hérissé de tessons de bouteilles et, en partie, de fils de fer barbelés. Ils furent construits par des ouvriers juifs et chrétiens payés par la Communauté sur les ordres des Allemands.

L’enceinte était percée d’une vingtaine de portes. La rue Okopowa était barrée par deux murs, un de chaque côté de la rue Gesia. Une porte donnant accès au cimetière juif était ménagée là ; un billet délivré par le poste de garde était indispensable pour la franchir. Toutes les portes étaient surveillées par des gendarmes polonais et allemands ainsi que par des agents de police. De plus, des patrouilles à bicyclette et à motocyclette circulaient sans arrêt autour de l’enceinte.

Au début, les Juifs ne purent en croire leurs yeux. Des explications diverses furent avancées : de toute façon, affirma-t-on, il ne s’agissait que d’un contrôle… En échange de quelques zlotys, on pourrait entrer et sortir à sa guise. « Bah, ils ne vont pas étouffer toute la vie économique de la cité en interrompant complètement les relations commerciales entre Juifs et chrétiens… »

C’est ainsi que les Juifs, avec des hochements de tête, regardèrent construire le mur du ghetto.


6. LA VIE AU GHETTO

Ce n’est pas sans tristesse et sans une profonde répugnance que j’évoque le souvenir de la police juive qui fut la honte et la plaie du demi-million de Juifs enfermés dans le ghetto de Varsovie.

Avant même la création du ghetto, les Allemands avaient ordonné au Judenrat de constituer ce qu’ils appelèrent un « Service du maintien de l’ordre juif ». La Communauté fit coller dans les rues des affiches invitant les hommes âgés de moins de trente-cinq ans et possédant une instruction moyenne, à se présenter devant une commission spéciale d’enrôlement. Mille postes étaient prévus, mais, par la suite, ce chiffre fut porté à deux mille.

Dès l’ouverture du bureau de recrutement, ce fut la ruée ; car devenir policier signifiait être exempté du travail obligatoire, échapper aux rafles, à la déportation et, par-dessus tout, être placé dans une situation privilégiée par rapport au reste de la population juive absolument sans défense entre les mains de ses persécuteurs. Chacun fit agir ses relations, sollicita des recommandations auprès de la commission d’enrôlement. On offrit des pots-de-vin sous toutes les formes. Des hommes dotés d’une instruction supérieure, des employés de banque et de bureau, toute une jeunesse magnifique n’eut plus d’autre ambition que d’entrer dans les rangs de cette police dont l’uniforme consistait en une casquette noire ornée d’une étoile bleue de David. (Les policiers juifs n’étaient cependant pas dispensés du port du brassard avec l’étoile.)

La police juive fut divisée en commissariats, et en brigades de quartier. Un certain converti nommé Scherinsky, ancien commissaire de police à Varsovie, en fut nommé le commandant.

Au commencement, la police juive collabora avec la police polonaise. Mais, après la réalisation du ghetto, les agents polonais furent retirés petit à petit. Si les Allemands laissèrent une dizaine de chrétiens, ce ne fut que pour faire surveiller Polonais et Juifs les uns par les autres.

Tout d’abord nous nous demandâmes s’il ne serait pas de bonne politique de faire entrer dans la police des camarades du parti : ils pourraient nous être utiles en certaines circonstances et dans certaines situations. Les dirigeants du Bund décidèrent néanmoins à l’unanimité qu’aucun bundiste n’entrerait dans cet organisme, destiné inévitablement à devenir un instrument utilisé par les Allemands pour appliquer leur politique antijuive.

La pénurie de logements, le manque de nourriture, le désespoir, les sombres perspectives d’avenir, le sentiment de se trouver à la merci de fauves à l’apparence humaine réduisirent considérablement la résistance physique et morale de la population. De multiples épidémies se déclarèrent, notamment le typhus sous toutes ses formes. Pour lutter contre ces épidémies, on employa les moyens les plus brutaux, sans le moindre respect des besoins et des souffrances des malades et de leur entourage. L’Administration polonaise organisa une colonne sanitaire ayant pour mission de combattre les maladies épidémiques, d’isoler les malades et de prendre les mesures nécessaires pour éviter la contagion. C’est pourquoi on vida souvent des immeubles entiers afin de les désinfecter et d’emmener au bain tous les locataires. D’autres fois, on donnait l’ordre de nettoyer une maison de fond en comble. La colonne sanitaire était composée de médecins et d’infirmiers allemands et polonais. Aucun Juif n’en fit jamais partie. C’est pourquoi elle se permit toutes les brutalités à l’égard de la population juive. Les locataires payèrent des pots-de-vin considérables pour être autorisés à quitter un immeuble consigné et se rendre à leur travail.

La situation alimentaire devint catastrophique. Pendant les premiers temps de l’occupation, l’arrivée des produits ne fut pas entravée. Commerçants polonais, marchands, paysans pouvaient entrer librement et circuler dans les rues des quartiers juifs avec leurs marchandises. Certes, l’échange et la vente libre des denrées n’existaient plus. Le contrôle des pouvoirs publics était sévère. Cependant, lorsque le vendeur et le consommateur pouvaient se rencontrer librement, le troc et la vente s’organisaient assez facilement, malgré la surveillance. Mais, après l’instauration du ghetto, quand les murs et les fils de fer barbelés séparèrent les Juifs des chrétiens, aucun contact direct ne fut plus possible. La ration de produits alimentaires délivrée en échange des tickets était presque nulle ; 20 grammes de pain par jour, un peu de semoule, très rarement un peu de sucre, ne sont pas suffisants pour nourrir un homme.

Au début, les habitants du ghetto furent autorisés à recevoir des colis de l’extérieur par le moyen de la poste. Ceux dont un parent ou un ami habitant la province était en mesure de leur expédier des colis alimentaires avaient de la chance ! Mais très vite cette tolérance fut supprimée ; les colis arrivés de l’étranger furent rarement distribués. Plus tard, vers l’année 1942, tous furent confisqués sans exception. On voyait parfois des camions vides arriver devant le bureau de poste du ghetto et repartir chargés de colis.

Au début, les travailleurs polonais vinrent encore travailler dans les fabriques et les entreprises situées à l’intérieur du ghetto. Grâce à eux, il fut possible de se procurer de petites quantités de denrées qu’ils introduisaient en fraude. Plus tard, quand les travailleurs chrétiens n’eurent plus le droit d’entrer, les dernières sources de ravitaillement se trouvèrent taries.

Au commencement, la peine sanctionnant la contrebande consista en une amende pouvant atteindre 1 000 zlotys, ou un emprisonnement de trois à six mois. Ensuite, la peine fut portée à 10 000 zlotys d’amende et un an de prison. Plus tard encore, parut une ordonnance menaçant de la peine de mort tout Juif qui passerait dans la zone aryenne et tout chrétien qui cacherait un Juif. C’est ainsi qu’on fusilla de nombreuses personnes surprises au moment où elles introduisaient en fraude dans le ghetto des marchandises contingentées.

Cependant la faim brisa toutes les barrières. La contrebande s’organisa rapidement sur une vaste échelle. Les fraudeurs utilisèrent les moyens les plus compliqués et les plus invraisemblables. Mais, par-dessus les inventions les plus extraordinaires, les voies les plus imprévues, un moyen très simple domina : le pot-de-vin ! Les policiers de tout acabit, les gendarmes de tous grades en bénéficièrent abondamment. Sur le marché du ghetto, les prix des marchandises montaient ou baissaient selon que ce jour-là les contrebandiers avaient pu opérer ou non, que le passage avait coûté peu ou beaucoup d’argent, ou qu’un chargement avait été « brûlé » entièrement ou en partie seulement.

Les tramways furent souvent utilisés pour la contrebande. Il y en avait de deux sortes : les trams juifs qui ne roulaient qu’à l’intérieur du ghetto, et les trams aryens qui le traversaient sans s’arrêter. Les conducteurs et les receveurs de l’un et de l’autre cachaient dans les wagons des sacs de marchandises qu’ils remettaient au ghetto à des complices juifs. En ce qui concerne les trams juifs, les livraisons s’effectuaient aux points d’arrêt. En ce qui concerne les tramways aryens, l’employé jetait son sac en un point convenu d’avance, le destinataire le rattrapait au vol. La police et les gendarmes de garde aux portes du ghetto étaient achetés et faisaient semblant de ne rien voir.

Beaucoup de gardiens d’immeubles aryens situés dans les rues voisines du ghetto pratiquaient la contrebande. Des trous avaient été percés dans l’enceinte du ghetto et l’on introduisait par là des marchandises. On pratiquait un orifice dans la muraille, puis on le bouchait pour en ouvrir un autre plus loin, et ainsi de suite. On jetait par-dessus le mur d’enceinte une corde dont l’extrémité était nouée à un crochet ; des complices polonais y suspendaient les paquets que l’on hissait en halant. C’était tout juste si l’on ne rongeait pas les murs avec les dents pour pouvoir se procurer un peu de nourriture et calmer sa faim !….

Ce trafic se fit souvent dans des conditions très dangereuses et la contrebande coûta des centaines de vies humaines, surtout parmi les jeunes. Les enfants, en effet, n’hésitaient pas à grimper sur le faîte du mur pour prendre livraison d’un sac de denrées alimentaires. Ils escaladaient la muraille en s’aidant de leurs épaules et tendaient les mains pour saisir le colis ficelé. Soudain, une détonation retentissait ! Ils s’écroulaient de l’autre côté. Le gendarme n’avait pas résisté à une aussi belle cible ! Peu après, un ballot retombait à l’intérieur du ghetto. Il contenait les corps ensanglantés : le sol aryen ne pouvait les recueillir, il fallait qu’ils retournent à la terre du ghetto.

Par des trous percés sous les murs, des enfants se glissaient dans la zone aryenne. Ou bien, guettant les portes du ghetto, ils se faufilaient dehors lorsque la sentinelle avait le dos tourné. Une fois dans la zone aryenne, ils pénétraient furtivement, comme des souris, dans les immeubles, frappaient doucement à une porte et, les yeux dilatés de peur et de souffrance, attendaient qu’on leur ouvrît.

Parfois on leur donnait un morceau de pain, quelques pommes de terre. Alors ils ramenaient vite leur trésor au ghetto et risquaient encore leur vie pour rentrer. Toute la journée, des parents mortellement anxieux attendaient le retour de leur enfant devenu leur soutien ; puis ils mangeaient en pleurant la maigre pitance qu’ils leur rapportaient…

Au prix de pots-de-vin énormes, un trafic important s’institua. Les gendarmes allemands laissèrent passer par les portes du ghetto de gros camions de ravitaillement. Jamais on n’obtenait de la viande contre les tickets : le marché noir de cette denrée était particulièrement bien organisé ! On faisait entrer des vaches, des bœufs, à l’aide de passerelles enjambant les murs ! Il va de soi que ceci n’était possible qu’avec le consentement de la police.

Les morts étaient transportés au cimetière sur une charrette à bras. Il existait quatre bureaux de pompes funèbres. Des dizaines de ces charrettes circulaient entre le ghetto et le cimetière. Pour le trajet du retour, les cercueils étaient remplis de denrées que des trafiquants polonais entreposaient dans le cimetière chrétien contigu au cimetière juif. On introduisit ainsi au ghetto du blé moulu à l’aide de moulins à bras primitifs.

On soudoya les fonctionnaires de l’intendance chargés de livrer au ghetto le ravitaillement attribué, et ces fonctionnaires envoyèrent plus de camions de ravitaillement que le nombre prévu. Toutes ces opérations étaient matières à profit pour les fonctionnaires juifs comme pour les fonctionnaires chrétiens.

Le trafic du lait s’effectuait par la fenêtre d’un immeuble aryen donnant sur le ghetto : on faisait descendre un mince tube de métal par lequel on déversait le lait !

Le temps et l’expérience aidant, des « artistes » de la contrebande, inventeurs d’astuces invraisemblables, se multiplièrent. J’ai déjà cité les moulins à bras, mais il exista aussi des moulins électriques. Ils étaient installés dans des caves très profondes auxquelles on accédait par une étroite ouverture. Quelques rares personnes seulement connaissaient les dangereuses cachettes. Les meuniers clandestins craignaient les « Juifs débrouillards » presque autant que les Allemands car lorsque ces malins découvraient une affaire de ce genre, ils faisaient « chanter » les meuniers et exigeaient une part importante des bénéfices. Ces « débrouillards » formèrent des bandes organisées et concurrentes, qui en vinrent souvent à la lutte ouverte et aux rixes.

Les grandes entreprises de fraude furent, naturellement, dirigées par d’anciens commerçants : négociants en grains et en farine, meuniers, boulangers, bouchers détaillants ou grossistes, ouvriers bouchers, charcutiers. Autour de ces « puissants » frétillait le menu fretin : voituriers, portefaix, voleurs sans situation, voyous de tout acabit.

Outre le marché noir de l’alimentation, du vêtement, du cuir, et d’autres articles intéressant toute la population, le ghetto connut aussi un trafic de devises et de bijoux. On fabriqua même de la joaillerie. La plus importante des bourses clandestines de devises et de pierres précieuses se tint dans le nouveau palais de justice, dont une moitié était en zone aryenne. Les chrétiens y entraient d’un côté et les Juifs de l’autre. C’est dans cette « zone neutre » que se négocièrent des devises de toutes sortes, valeurs, pierres précieuses et bijoux. Les fonctionnaires de la justice, les avocats polonais et autres habitués du palais qui avaient le droit de circuler librement dans l’immeuble jouèrent le rôle d’intermédiaires. Ils prenaient les commandes, effectuaient les livraisons.

À l’intérieur même du ghetto, les joailliers et les orfèvres gagnèrent beaucoup d’argent, car les Allemands, profitant de l’honnêteté, de l’habileté des ouvriers juifs et du bon marché de leur main-d’œuvre, leur firent fabriquer de nombreux bijoux. En général, les Allemands passèrent leurs commandes par le canal de Polonais. Ceux-ci se chargèrent également de transmettre les commandes d’autres Polonais. Beaucoup d’entre eux, malgré les dangers, pénétraient dans le ghetto en arborant une étoile de David sur le bras : le jeu en valait la peine !….

Aucun artiste, aucun peintre ne pourrait, je crois, représenter les rues du ghetto.

Ma plume n’est pas capable non plus de dépeindre ces rues. Ma mémoire affaiblie s’efforce de retrouver des images, des épisodes de ce drame, de cet interminable cauchemar qui dura cinq ans, sans répit, sans discontinuité…

1941 : époque du typhus, conséquence de la famine. Il sévit particulièrement dans le ghetto. Le nombre de ses victimes atteint chaque mois six ou sept mille personnes, parfois plus. Sur les pavés gisent des cadavres nus recouverts de papiers sales : faute d’argent pour payer les obsèques, les Juifs les plus pieux se voient contraints de commettre le plus grave des péchés, celui qui consiste à ne pas honorer les morts, alors même qu’il s’agit de parents aimés, de frères, de sœurs ou d’enfants ! Les quelques hardes que possédait le mort lui ont été enlevées, car elles peuvent servir aux survivants. Les cadavres dépouillés sont déposés la nuit sur la chaussée et l’on se contente de leur couvrir le visage avec un morceau de papier !….

Tous ces morts anonymes sont jetés par dizaines dans une fosse commune et inhumés sans cérémonie, sans la moindre prière. Comment respecter les rites, creuser une fosse pour chacun alors qu’ils sont des milliers ?

Le long du mur de l’église catholique, des gens à demi morts sont assis sur le trottoir, vêtus de quelques haillons et boursouflés par la faim. Leur chair couleur de parchemin est couverte de plaies vives. Des enfants malades, les yeux révulsés halètent, la gorge ronflante. Les adultes, squelettiques et blêmes, hurlent :

« Un peu de pain !…. »

La rue est noire de monde, mais on s’évite. On a peur du contact des typhiques. Un Juif sale et loqueteux, pieds nus, l’écume aux lèvres, pousse devant lui une sorte de petite voiture où s’entassent plusieurs enfants qui gémissent :

« Du pain !…. Du pain !…. »

Soudain, se produit une bousculade. Des clameurs fusent, des jurons.

« Attrapez-le ! Attrapez-le !…. »

Un garçonnet aux vêtements en lambeaux court. Ses pieds hideux de saleté pataugent dans la boue. Le gamin s’affale mais ne lâche pas le petit pain volé dans lequel il mord à belles dents. Le propriétaire du pain se précipite sur lui et essaie de lui arracher son bien qu’il a eu tant de mal à obtenir et que l’autre a déjà largement entamé. Il veut le reprendre, même souillé de boue, humide de la salive du « voleur » peut-être typhique !

Ceux qui, dans leur désespoir et sous l’empire de la faim, eurent la force et l’audace de transgresser les lois sacrées de la propriété pour un morceau de pain formèrent une catégorie particulière. Les volés et les policiers avaient beau les frapper cruellement, il était aussi impossible de se débarrasser d’eux que de la famine elle-même.

Une autre bousculade. D’autres bruits, d’autres cris, des coups de sifflet, un ronflement de moteur : un camion chargé de gendarmes allemands roule à toute vitesse. Il est près d’une heure. C’est la relève de la garde de la prison. Le camion fonce dans la foule compacte, les soldats descendent et frappent les « sales Juifs », les « galeux propagateurs de typhus », à coups de cravache, à coups de fouet, à coups de baïonnette ou de crosse de fusil.

« Sale youpin ! Pourriture ! »

Rue Zelazna, les Juifs devaient emprunter une passerelle pour traverser une rue qui ne faisait pas partie du ghetto. En cet endroit, comme aussi un peu plus loin, au carrefour de la rue Leszno, se déroulèrent maintes scènes horribles. Souvent des soldats allemands du poste de garde arrêtèrent des Juifs, pour le plaisir de les humilier. Une brique ou une pierre dans chaque main, sous une grêle de coups et au milieu des Allemands éclatant de rires lourds, ils soulevaient et abaissaient les bras en cadence :

« En haut ! En bas ! En haut ! En bas ! Une, deux ! Une, deux ! Une, deux ! »

Les maîtres de la race des seigneurs donnaient une leçon de gymnastique !….

Dans cette atmosphère lourde de lamentations, de sanglots, de tumultes, des sons harmonieux s’élèvent parfois : ce sont des chants, de la musique classique ou du jazz. Les sons proviennent d’une cour, d’un coin de rue : un groupe d’artistes, de chanteurs ou de musiciens d’un orchestre philharmonique joue ou chante dans l’espoir de recueillir de quoi acheter un morceau de pain. Des locataires, des passants jettent quelques piécettes dans la casquette ou dans l’écuelle tendue. Les artistes remercient en grimaçant puis vont un peu plus loin :

La pauvreté danse

La pauvreté bondit

Le Besoin chante une chanson…

Le ghetto faisait partie intégrante du mécanisme économique de l’appareil de guerre nazi. Des Allemands, comme Tebenz, mirent sur pied dans le ghetto même de gigantesques fabriques où l’on confectionna des vêtements militaires et civils dans les étoffes d’excellente qualité volées par les Allemands dans toute la Pologne. Un Allemand de Dantzig, Shulz, qui avant la guerre traitait des affaires avec des Juifs polonais, ouvrit rue Nowolipie plusieurs ateliers où l’on travailla le cuir et la fourrure. Leszczinsky, un Polonais, monta rue Ogrodowa de vastes ateliers d’habillement. Une société commerciale composée d’Allemands, de Volksdeutschen, de Polonais et de Juifs entreprit la fabrication d’articles de brosserie. La matière première fut fournie par les autorités allemandes. La production était utilisée généralement pour les besoins militaires et, peut-être, en partie, pour satisfaire la demande de milieux privés ayant quelque attache avec l’armée. Dans ces usines ne travaillèrent que des Juifs du ghetto. Leur nombre atteignit plusieurs dizaines de milliers. Chez Tebenz les effectifs, au début de 1943, dépassèrent quinze mille ouvriers. Leur salaire était infime. Chaque ouvrier avait droit à 2 litres de soupe par jour au prix de 60 à 70 groschen ; sa condition était celle d’un esclave. L’un des surveillants de l’usine Tebenz était un certain Ian, un Volksdeutsch, qui travaillait, avant la guerre, dans une maison juive de confection. Il frappait sauvagement les ouvriers avec une courroie et les menaçait de les faire envoyer dans un camp de travail, à la moindre manifestation de mécontentement. Quand une délégation de travailleurs voulut se présenter à la direction pour se plaindre des mauvais traitements dont ils étaient l’objet, Ian les avertit qu’ils seraient immédiatement livrés à la Gestapo sous l’inculpation de sabotage.

« Et puis, ajouta-t-il, je connais parfaitement ceux d’entre vous, socialistes et bundistes, qui faisaient partie des syndicats de l’habillement avant la guerre. Alors, gare ! »

La terreur des camps de travail obligatoire, la crainte d’être pris dans la rue et déporté pendaient, comme une épée de Damoclès, sur la tête de chacun. Aussi estimait-on qu’entrer en esclavage dans l’une de ces usines était une chance particulière ! La carte de travail était une fiche de sauvetage. Grâce à elle on pouvait dormir à peu près tranquille, circuler sans crainte dans les rues, être assuré d’un morceau de pain sec pour calmer sa faim.

Comme je l’ai déjà dit, la production de ces usines était surtout destinée au front oriental. Pourtant, grâce à des pots-de-vin, à des combinaisons diverses, une petite partie des produits manufacturés restait au ghetto.

Certains travailleurs, trois à quatre mille environ, furent employés, en zone aryenne, au chemin de fer, dans des usines de guerre, des établissements militaires. Chaque jour, à l’aube, ils se rassemblaient près des portes du ghetto. De là une escorte militaire les conduisait sur leur lieu de travail respectif puis les ramenait le soir. Par l’intermédiaire de ces travailleurs qui jouissaient chaque jour de l’« air aryen » s’effectuèrent des trocs de marchandises. Grâce à toutes sortes de ruses, ils sortaient des objets qu’ils échangeaient en zone aryenne contre des articles introuvables au ghetto. Le soir, près des portes, parents, amis, commerçants, trafiquants attendaient leur retour. À peine étaient-ils rentrés, les affaires commençaient…

La Communauté, l’ORTnote, le Jointnote, des artisans et de simples ouvriers organisèrent des coopératives pour sauver le ghetto de la famine. Comme le pain était rare, on suçait un bonbon pendant des heures pour tromper sa faim. Aussi, certaines coopératives entreprirent-elles la fabrication de confiseries et de confitures. Une partie de la production était vendue à l’intérieur du ghetto, le reste sortait en fraude et était vendu à des clients aryens. Les bas salaires payés aux ouvriers permettaient à ces fabriques de vendre leurs marchandises à des prix sans concurrence.

Les chevaux disparurent à peu près complètement du ghetto : un certain nombre fut réquisitionné par les Allemands, d’autres abattus et mangés. Pour qu’un cheval pût nourrir son maître, il aurait fallu que celui-ci le nourrît ; or l’avoine était utilisée pour l’alimentation humaine et l’homme ne pouvait se payer le luxe de partager un tel régal avec un animal ! Le voiturier « liquidait » sa bête et s’attelait lui-même dans les brancards. C’est ainsi qu’on vit apparaître des pousse-pousse, ou rickshaws (ce terme entra dans le vocabulaire du ghetto). Il y eut des rickshaws pour voyageurs et des rickshaws pour marchandises. Ils avaient la forme de caisses montées sur trois roues et étaient mus par des pédales comme des bicyclettes. Lorsque les rues étaient couvertes de boue ou de neige, le conducteur descendait de son siège et poussait avec les bras, le corps et les jambes son véhicule chargé de passagers ou de marchandises. On compta au ghetto environ un millier de pousse-pousse.

De nombreux intellectuels gagnèrent leur vie en conduisant ces vélos-taxis, ainsi que d’anciens chauffeurs, des étudiants, des jeunes de toutes classes. Il leur suffisait d’avoir une force physique suffisante pour effectuer ce travail de cheval.

Tous les Juifs, sans exception, étaient menacés d’extermination ; il existait néanmoins au ghetto une discrimination sociale flagrante. Au milieu de l’horreur qui régnait, certains s’arrangèrent pour mener une vie de jouissance et de plaisir. Dans ces rues où se déroulaient des scènes déchirantes, dans ces rues jonchées de cadavres, peuplées d’enfants tuberculeux, s’étalaient des magasins regorgeant de nourriture, des bars débitant les boissons les plus coûteuses. Au 4 de la rue Leszno s’ouvrit un café-restaurant à spectacle : le « Stuka » ; un autre au 13 de la rue Tlomatzka. Ces deux établissements étaient tenus par des Juifs abjects qui s’étaient associés à des agents de la Gestapo. La danseuse Monuawna en était la principale directrice. Il y eut également le restaurant « Schulz », bien connu avant la guerre – le restaurant « À la fourchette », et enfin le « Britania », boîte de nuit et restaurant-bar. Les principaux clients de ces lieux de plaisir étaient des Juifs, collaborateurs de la Gestapo, fonctionnaires de police, riches commerçants en relations d’affaires avec les Allemands, rois du marché noir, trafiquants de devises ou autres parasites enrichis grâce aux nazis. Le principal foyer de débauche était le « Britania ». Ses clients étaient autorisés à circuler dans les rues après le couvre-feu, car la fête s’y prolongeait jusqu’au petit jour. Quand les noceurs quittaient le cabaret, une horde de mendiants enflés par la faim les assaillait. Ils repoussaient brutalement ces importuns qui troublaient leur tranquillité et gâtaient leur plaisir. Sur les trottoirs gisaient déjà les cadavres nus déposés durant la nuit, ayant pour tout suaire une feuille de papier sale sur le visage. Sans la moindre gêne, les ivrognes enjambaient les corps raidis. Dans ces établissements, les nazis filmèrent des scènes d’orgie pour montrer à l’univers la belle vie que menaient les Juifs du ghetto ! En outre, ils réalisèrent de la manière suivante, un film sur la vie de Tcherniakow, le chef du Judenrat. Ils lui ordonnèrent de décorer son appartement et d’inviter des femmes élégantes vêtues de leurs plus jolies toilettes. Tous durent s’asseoir devant des tables richement dressées, chargées de mets et de vins. Tcherniakow était à la place d’honneur. Le film s’intitula Une orgie chez le président du Judenrat !

Non contents de ce truquage, les Allemands filmèrent, en outre, dans l’établissement de bains rituels, des femmes et des hommes qu’ils obligèrent à se mettre nus ; ceci afin de démontrer l’immoralité et la dépravation des Juifs.

Bien entendu, ils ne filmèrent pas les cadavres abandonnés dans les rues, les cachexiques, squelettiques, errant à demi nus, les enfants déficients quémandant un morceau de pain…

Ces amusements infâmes qui se déroulèrent dans le ghetto avec la complicité des Allemands, durèrent jusqu’à l’époque des déportations qui commencèrent en juillet 1942.


7. LES ŒUVRES SOCIALES

La charge de l’Assistance reposa entièrement sur le Comité juif de distribution, le Joint. Quoique le ghetto fût coupé du reste du monde, le Joint continua de recevoir d’importantes sommes d’argent, de diverses sources. Il fut subventionné par les dons de riches Juifs et par les États-Unis, jusqu’à leur entrée en guerre. Plus tard, la Jitos (Société juive d’assistance sociale) rassembla toutes les associations de bienfaisance, y compris le Joint.

Le Bund eut l’idée de constituer dans le ghetto des comités d’immeubles auxquels fut dévolue la tâche d’organiser, de contrôler et de distribuer les secours. Ces comités jouèrent un rôle extrêmement important. Élus par les locataires, ils défendirent leurs intérêts et les protégèrent. Chaque immeuble devint une sorte de petite communauté indépendante ; le comité se préoccupait de sa santé, de son alimentation, de son moral. Le Bund en organisa une soixantaine.

L’un des problèmes les plus poignants fut celui de l’enfance malheureuse ; le nombre d’enfants abandonnés ne cessait d’augmenter, malgré une mortalité considérable. Que le père ou la mère mourût, que le père fût envoyé au travail obligatoire, et l’enfant, sans protection, devenait la proie de la faim et de la maladie. Isolés, ou par groupes, ils erraient, loqueteux, couverts de gale et de poux, les pieds nus, de cour en cour, de carrefour en carrefour, chantant pour mendier, clamant leur détresse et leur faim. Ils encombraient les rues, poursuivaient les passants la main tendue en murmurant une prière au milieu d’un sanglot. D’autres n’avaient même plus la force de marcher : effondrés sur le sol, ils vivaient dans la boue et les détritus.

Nous lançâmes des appels dans nos journaux clandestins pour exhorter la population à alléger autant que possible la misère de ces enfants. Malheureusement il ne fut pas possible de réaliser de grandes choses. Le Centosnote créa plusieurs internats. Poussés par l’opinion publique, quelques nouveaux riches subventionnèrent des homes d’enfants.

Le Bund ouvrit un internat qui recueillit environ deux cents enfants vagabonds. Pour les vêtir, nous montâmes un atelier de confection de vêtements et de linge, où des camarades, hommes et femmes, vinrent travailler bénévolement le soir, après leurs occupations.

À partir de l’instauration du ghetto, le Judenrat fut le seul organisme habilité à représenter les Juifs de Varsovie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Toutes les ordonnances allemandes concernant les Juifs passèrent par le Judenrat. Celui-ci dirigea et régla toute la vie du ghetto. Il délivra les licences commerciales et industrielles et les cartes d’artisan ; il organisa le ravitaillement, répartit les produits délivrés par l’intendance allemande. Il entretint les écoles et autres établissements d’éducation. En ce qui concerne l’assistance sociale, il eut la haute main sur les hôpitaux et les cliniques. Il posséda même son propre appareil juridique : un tribunal répressif ainsi que sa propre force publique : la police juive. Les membres du Conseil juif furent au nombre de vingt-quatre. Il employait environ cinq mille personnes. Les Allemands avaient tout de suite décrété que la communauté juive devait subvenir à ses propres besoins et couvrir ses dépenses. Le Judenrat, devenant insensiblement l’organe exécutif des ordonnances allemandes, commença à être détesté par la population.

En raison de leur aspect extérieur, les Juifs pratiquants souffrirent plus que les autres des vexations allemandes. Certains restèrent plusieurs années sans sortir de chez eux, afin de n’être pas obligés de couper leurs papillotes. Les sacrifices qu’ils s’imposèrent pour respecter leurs rites furent remarquables ; ils se rassemblaient en secret pour prier et étudier les textes sacrés. Ce fut la forme de leur résistance contre l’ennemi détesté. Ils maintinrent leurs écoles religieuses et leurs séminaires pourtant sévèrement interdits par les Allemands sous prétexte du danger d’épidémies.

Les communistes juifs, peu nombreux, ne jouèrent aucun rôle sur le plan social. À la suite du pacte germano-soviétique, la plupart d’entre eux eurent honte d’avouer leur appartenance politique. On ne les admettait pas dans l’administration des syndicats et, en général, ils étaient traités en ennemis. Ce ne fut qu’au cours de la seconde moitié de 1941, après l’agression d’Hitler contre l’URSS, qu’un groupement communiste apparut au ghetto. Il mena une propagande active pour l’aide à la Russie contre l’ennemi commun. Lors du soulèvement final du ghetto (avril-mai 1943), ils constituèrent un groupe de combattants et furent représentés dans l’Organisation juive de combat.


8. LE BUND, LE SKIF ET LE ZUKUNFT. LEUR ACTIVITÉ ET LEUR RÔLE AU GHETTO

En automne 1941, les Allemands triomphaient sur tous les fronts. Leur avance irrésistible en Russie nous démoralisait. Nous ne pouvions plus espérer une prompte fin de la guerre. Pourrions-nous même seulement tenir jusqu’au bout ? Presque toute l’Europe se trouvait sous la botte sanglante d’Hitler.

À cette époque, les nazis intensifièrent leur propagande. Ils installèrent dans le ghetto de gigantesques haut-parleurs qui claironnèrent toute la journée leurs victoires et annoncèrent aux Juifs l’avènement du règne nazi sur le monde entier.

Ils engagèrent les Polonais à constituer des légions antibolcheviques, non parce qu’ils avaient besoin de leur aide, mais parce qu’ils considéraient leur présence dans les rangs des soldats allemands comme le symbole de leur soumission.

Une période de malheurs s’abattit sur le ghetto. Tout était donc vraiment perdu ? Aucun secours n’était plus à attendre ? Nous sentîmes qu’il ne fallait pas laisser la population sombrer dans le désespoir, qu’il fallait faire quelque chose pour remonter son moral. Tout n’était pas encore perdu. Nous décidâmes d’organiser des réunions pour célébrer, au mois d’octobre, l’anniversaire de la création du Bund. Notre presse lutta pour réconforter les bundistes. Nous rappelâmes les luttes héroïques d’autrefois, le rôle joué par le Bund dans ces combats et dans la vie juive. Une dizaine de réunions commémoratives eurent lieu.

Nos orateurs comparèrent la situation actuelle à celle de la Première Guerre mondiale ; les Allemands avaient aussi commencé par remporter victoire sur victoire, par occuper presque toute l’Europe et pourtant, ce furent les Alliés qui gagnèrent la guerre. Ils démontrèrent que selon toute probabilité les États-Unis entreraient en guerre et que la Russie, en dépit de ses revers actuels, rétablirait la situation. Finalement, l’Allemagne serait écrasée !

Je me souviens de la réunion au cours de laquelle je pris la parole. C’était à la cantine du syndicat de l’habillement. Les assistants, au nombre d’une cinquantaine, arrivèrent vers cinq heures de l’après-midi. Après mon allocution, une discussion animée s’engagea. Cette fois encore, elle tourna autour de l’URSS. On critiqua vivement la honteuse position de compromis que son gouvernement avait d’abord prise en composant avec le fascisme pour éviter la guerre.

On reconnut cependant que, même forcée, l’entrée en guerre de la Russie ajoutait aujourd’hui un poids considérable dans le plateau de la balance, en faveur des puissances alliées, et que nous, socialistes, nous devions aider la Russie dans toute la mesure de nos moyens à remporter la victoire finale. À la fin de la réunion, je constatai une certaine détente dans l’atmosphère. En regagnant nos tristes demeures nous emportions avec nous un clair rayon d’espoir, une foi en des temps meilleurs.

D’autres réunions eurent lieu. Tous, nous étions enthousiasmés par leur réussite. Chacun de nous conservait l’impression que le désespoir et le découragement avaient fondu peu à peu dans les discussions et qu’une trêve était intervenue dans la tension nerveuse qui déprimait les assistants.

Au cours de la même semaine, notre chœur des Jeunesses du Zukunft (dirigé comme avant la guerre par le camarade Gladstein) organisa un grand concert dans la salle de la bibliothèque judaïque.

Le ghetto parla longtemps, avec admiration, de ces réunions où s’étaient manifestés la vitalité et le courage bundistes.

Toute la presse clandestine polonaise prit position contre le diabolique projet allemand de créer des Légions polonaises. Elle conseilla à la population de ne pas participer aux règlements de comptes entre l’Allemagne et la Russie pour ne pas aider les nazis, les ennemis les plus terribles de la Pologne ; nous réglerons plus tard nos différends avec la Russie, affirmait la presse polonaise. Pour le moment, tous les efforts devaient tendre vers un seul but : écraser le nazisme.

Parmi les institutions du parti, l’une des plus efficientes fut la Croix-Rouge bundiste. Partout autour de nous, nous n’apercevions que cruauté, retour à la barbarie, famine et misère. Le parti se devait de prendre soin de ses membres et sympathisants, non seulement en leur accordant son appui moral, mais autant que possible en soulageant leur existence quotidienne, en les protégeant, bref, en s’efforçant de leur donner le sentiment de faire partie d’un tout solidaire. La Croix-Rouge bundiste, malgré la pénurie générale, s’évertua à remplir cette mission.

Elle désigna des délégués auprès de chaque groupe politique, de chaque syndicat professionnel, de chaque comité de locataires ; leur mission consista à s’informer des camarades particulièrement malheureux et à les secourir. Elle fut alimentée par un fonds spécial du parti. Celui-ci imposa même un prélèvement sur les colis reçus de l’étranger par nos camarades : 20 % du contenu de chaque paquet furent obligatoirement remis à la Croix-Rouge.

Les persécutions, les discriminations raciales, les violences dont ils furent l’objet provoquèrent chez les Juifs une vigoureuse réaction de défense morale et intellectuelle. Ils entreprirent de reconstituer leur enseignement. En avril 1941, c’est-à-dire six mois après l’institution du ghetto, les Allemands leur accordèrent l’autorisation d’ouvrir des écoles, sous la réserve que l’enseignement s’y ferait exclusivement en langues juive et hébraïque. Comme il n’existait pas de locaux suffisamment vastes pour des classes normales, nous conservâmes, outre les écoles, des cours à effectifs réduits organisés clandestinement. Au total, les classes régulières et ces cours furent suivis par une vingtaine de milliers d’enfants. Le recrutement des élèves fut confié aux comités des locataires. En raison du manque de locaux, l’enseignement fut dispensé en « demi-journées ». On distribuait, une fois par jour, aux élèves, une soupe qu’ils mangeaient en classe.

Le personnel enseignant se recruta surtout parmi les anciens maîtres d’école de la Communauté et des écoles primaires publiques. Comme les livres scolaires étaient extrêmement rares, les maîtres enseignèrent de mémoire. Ils parvinrent cependant à reconstituer tant bien que mal un manuel rudimentaire qui fut dactylographié à quelques dizaines d’exemplaires.

Un comité de patronage se constitua auprès de chaque école pour trouver les fonds manquants destinés à couvrir ses dépenses. Certaines écoles pauvres furent entièrement entretenues par le Judenrat.

Les écoles les mieux installées étaient protégées par les éléments les plus fortunés du ghetto.

Outre un enseignement général, les écoles s’efforcèrent de donner aux enfants une éducation culturelle. Elles organisèrent des chorales, des représentations enfantines, des matinées musicales et dramatiques.

L’été, au moment des grandes chaleurs, nous organisâmes des colonies d’enfants. Les petits avaient besoin de grand air, mais au ghetto il n’existait pour ainsi dire pas d’espaces verts. Les « vacances au grand air » des enfants du ghetto s’écoulèrent donc, la plupart du temps, au milieu des décombres de maisons écrasées par les bombardements. Les enfants, tirés de leurs logements étouffants et surpeuplés, étaient emmenés sur ces espaces « dégagés », couverts de briques, d’ustensiles rouillés, d’objets hors d’usage et de plâtras. C’est là qu’ils passèrent les chaudes journées de l’été. Leurs maîtres organisèrent toutes sortes de jeux, ils les firent chanter et danser. Les colonies d’enfants souffrirent beaucoup de l’incinération des ordures. En effet, lorsque les balayeurs de la communauté n’avaient pas eu le temps d’enlever les ordures, les locataires brûlaient eux-mêmes leurs détritus dans les cours par mesure d’hygiène. Les fumées nauséabondes qui empestaient l’air étaient rabattues par le vent sur les groupes d’enfants jouant aux alentours.

Les Allemands n’autorisèrent que les écoles primaires. L’enseignement secondaire était proscrit. Mais les parents des élèves qui n’avaient pas terminé leurs études avant la guerre organisèrent des cours clandestins dont le programme correspondait à peu près à celui de la dernière année du lycée, ceci afin de permettre à leurs enfants de passer ultérieurement leur baccalauréat. Cet enseignement présenta un caractère doublement illégal car il était fait en polonais. Comme la plupart de ces parents étaient d’un milieu aisé, ils purent payer des salaires suffisants aux professeurs. Les inspecteurs polonais invités aux examens délivrèrent des certificats de fin d’études : tout ceci évidemment, dans le plus grand secret.

L’Association ORT organisa des cours professionnels de couture, lingerie, corseterie, chapellerie, confiserie. La fabrication des bonbons était absolument illégale, néanmoins les cours furent publics. Les conditions alimentaires précaires provoquèrent la fabrication très active de confiseries ; il était beaucoup plus facile d’acheter quelques bonbons, que l’on suçait des heures entières : pour calmer sa faim, que de se procurer du pain ou tout autre aliment. Des cours d’électrotechnique de l’ORT fonctionnèrent également, ainsi que des cours techniques supérieurs. Ces derniers furent surtout fréquentés par les anciens étudiants de l’École polytechnique et de nombreux autres. Les cours de l’ORT donnaient à leurs élèves non seulement la faculté de terminer leur formation professionnelle pour leur permettre de gagner plus ou moins bien leur vie comme ouvriers spécialisés, mais encore la possibilité d’échapper au travail obligatoire. Tous les cours de l’ORT furent surchargés d’élèves.

Le célèbre savant Ludwig Hirschfeld, prix Nobel, auteur de nombreux ouvrages scientifiques en langue allemande, gratifia les élèves du ghetto d’un enseignement supérieur de médecine. Élève en Allemagne, il avait enseigné durant de longues années à l’Université de Heidelberg et à celle de Magdebourg. À la libération de la Pologne, il fut nommé professeur à l’École de médecine, puis directeur de l’Institut bactériologique. Il n’était juif que par son origine. Il avait toujours vécu loin des milieux juifs et du judaïsme ; les Allemands l’envoyèrent cependant au ghetto. Il survécut aux déportations et il devint recteur de l’Université polonaise de Breslau. Il est mort, aujourd’hui.

Seule parmi les établissements médicaux, l’école d’infirmerie dépendant de l’hôpital juif eut une existence légale. Quand l’hôpital s’installa au ghetto, les cours, ne pouvant être donnés dans ses nouveaux locaux trop exigus, furent plusieurs fois déplacés. La directrice de l’école, notre camarade Louba Belitzka-Blum, femme d’Abrasza Blum, ne se découragea jamais ; elle ne ménagea ni ses efforts ni sa santé, pour que l’école pût continuer tant bien que mal à fonctionner.

Nous nous efforçâmes de maintenir ne fût-ce qu’une apparence de la vie d’antan et c’est pourquoi nous ressuscitâmes presque toutes les anciennes institutions. Sur l’initiative des camarades Michel Klepfisch et Zalman Fridrich, la société d’éducation physique Morgenstern (Étoile du matin) fut reconstituée, bien entendu sous un autre nom. Elle fonctionna, malgré l’horreur des circonstances et en dépit de l’interdiction allemande. On y pratiqua l’éducation physique, la gymnastique rythmique et différents sports. En guise de stade, elle bénéficia de l’emplacement d’immeubles démolis !…. Le Judenrat lui demanda des instructeurs pour diriger les jeux d’enfants dans ses écoles et ses semi-colonies de vacances.

Des cérémonies furent organisées à l’occasion des anniversaires de la mort des grands écrivains juifs : Mendelé, Schalom Aleichem et Peretz. Au cours de matinées littéraires, des personnalités du monde intellectuel et des camarades bundistes donnèrent des conférences. Nous instaurâmes des cours de langue yiddish. Les auditeurs furent, pour la plupart, d’anciens maîtres d’école publique, des fonctionnaires et des employés des institutions du Judenrat, qui ne connaissaient que très peu ou pas du tout la langue juive que leur nouveau travail social ou pédagogique les obligeait à utiliser.

Des scènes de la vie de tous les jours défilent dans ma mémoire. Les cours et les chambres grouillent de monde. Ici, une literie s’aère : là, des femmes au visage livide cousent, assises sur des marches. D’autres lavent ; d’autres, un bébé dans les bras, s’affairent autour d’enfants malades de la jaunisse. Un groupe d’enfants a formé une ronde et tourne en battant des mains, en sautillant. Au milieu du cercle, une fillette de quatorze ans mène le jeu. Les enfants, les yeux tournés vers elle, l’oreille attentive, suivent ses gestes et obéissent à sa voix : c’est un jardin d’enfants dirigé par une des monitrices bundistes.

J’observe les enfants, leur teint cireux, leurs yeux rayonnants, leurs mouvements rythmés et gracieux. Je les écoute chanter. Ils ont oublié la faim lancinante, l’expression de douleur du visage de leurs parents, les histoires horribles qui circulent, les misères et les souffrances de la vie du ghetto. Pour eux, aujourd’hui, c’est fête. Une joie enfantine illumine leur minuscule visage. Presque chaque immeuble posséda son jardin d’enfants. Le désir de vivre, l’instinct de conservation avaient poussé à leur création. Mais « jardin » n’était qu’un nom, un mot, rappelant des institutions d’autrefois, les conditions de vie normales… Comme cet autrefois heureux est loin de l’effroyable aujourd’hui ! Deux années à peine les séparent mais il semble qu’il s’agisse de toute une éternité. Qu’il est loin cet autrefois où nos petits, bien soignés et bien nourris, se roulaient dans l’herbe verte des vrais jardins d’enfants…

La Jeunesse socialiste juive lutta énergiquement contre la vague d’amoralité et de désespoir que les Allemands introduisirent au ghetto par leurs méthodes de vol, de brigandage, par leur mépris de la vie humaine. Les « Jeunesses bundistes », qui, avant la guerre, avaient joué un rôle si important dans la vie de la jeunesse ouvrière juive, se dressèrent au premier rang de ce combat. Elles se réorganisèrent peu de temps après l’occupation et firent reparaître une ou deux fois par mois leur périodique La Voix des Jeunes diffusé à travers le pays par des courriers secrets. Je désire rappeler ici l’attitude de nos jeunes devant le travail obligatoire. Ils suivirent les consignes du Bund et s’opposèrent par tous les moyens au travail forcé, aux départs dans les camps. Ils sabotèrent le travail pour l’ennemi.

Le Bund toujours soucieux du sort des travailleurs organisa des coopératives ouvrières et ouvrit des « salons » de coiffure qui furent des plus utiles pour lutter contre les déplorables conditions d’hygiène du ghetto. Il s’efforça, en outre, d’enrayer le nombre toujours croissant de vols commis par de jeunes garçons. Ces voleurs à la tire, poussés par la faim, avaient acquis une dextérité surprenante. Surpris en flagrant délit de vol par un bundiste, ils étaient secourus et raisonnés plutôt que battus.

Prisonniers de l’enfer, souffrant eux-mêmes de la faim, écrasés par le souci quotidien de leur subsistance, les bundistes témoignèrent, envers les malheureux et les abandonnés, d’une humanité, d’une fraternité étonnantes que seule pouvait expliquer une foi en un avenir meilleur.

Les ouvriers, membres du parti, devaient obligatoirement adhérer aux syndicats professionnels. Ceux-ci servirent aux masses populaires de centres de ralliement et conservèrent une activité sociale intense malgré l’occupation. Ils ouvrirent des cantines, ils répartirent le travail entre leurs adhérents et créèrent de nouvelles possibilités d’emplois. Ils assistèrent socialement leurs membres les plus nécessiteux et délivrèrent des rations alimentaires.

Les buts politiques qu’ils s’assignèrent furent surtout la lutte contre le nazisme. Les syndiqués avaient pour mot d’ordre de saboter tout travail effectué pour les Allemands. Malgré la terreur nazie, des séries entières d’équipements militaires furent renvoyées par leurs destinataires pour rectification, parce qu’elles s’étaient révélées défectueuses et impropres à l’usage. Les Allemands menaçaient alors toute la fabrique ou tout l’atelier des sanctions les plus graves mais ne découvraient jamais les saboteurs.


9. SOUS LE GLAIVE

La menace de mort devint de plus en plus précise. Le plus petit délit était passible de la peine capitale.

Au cours de l’hiver 1941-1942, au plus dur des combats sur le front russe, un décret ordonna aux Juifs de remettre aux autorités allemandes toutes les fourrures qu’ils possédaient. Il leur était absolument interdit d’en conserver le plus petit morceau, sous peine d’être fusillés.

De longues files s’étirèrent devant le bâtiment du Judenrat : les uns apportaient un manteau d’astrakan, d’autres une pelisse, d’autres un col, ou même quelques morceaux détachés. Les gens attendaient, des heures entières, avant d’être introduits dans le bureau où s’effectuaient les dépôts. Les fourrures étaient destinées aux soldats allemands combattant sur le front russe, car les nazis n’avaient pas prévu une campagne d’hiver en Russie et manquaient de vêtements chauds. Les Polonais aryens ne furent pas soumis à cette obligation. Les Juifs seuls durent se dépouiller ; ils durent découdre jusqu’aux petits cols de fourrure des manteaux d’enfants ! Les bonnets de fourrure dont les vieillards pieux se coiffaient le jour du sabbat allèrent protéger des têtes de nazis.

Les habitants du ghetto eurent deux jours pour « se mettre en règle ». Mais, au terme de ce délai, les Allemands durent leur accorder une semaine supplémentaire, car des milliers de personnes faisaient encore la queue et n’avaient pu être reçues. De nombreux Juifs préférèrent brûler leurs fourrures plutôt que de les remettre aux nazis. D’autres les vendirent à des Polonais pour une bouchée de pain, malgré le risque de mort qu’ils encouraient.

En février 1942, la prison juive fut cernée par les SS. La Gestapo en fit sortir une vingtaine de Juifs des deux sexes incarcérés pour avoir franchi irrégulièrement les limites du ghetto, et les fit fusiller dans la cour. Les geôles étaient alors pleines de « criminels » de la même espèce. Tous crurent qu’ils allaient subir le même sort. Ils se mirent alors à hurler si fort que leurs clameurs désespérées franchirent les murs de la prison et furent entendues dans tout le voisinage. Une panique indescriptible envahit le ghetto. Les dirigeants du Judenrat se précipitèrent aux portes de tous les services allemands pour demander la grâce des autres condamnés. Des centaines de personnes, en pleurs, assiégèrent le bâtiment de la Communauté, suppliant le personnel de faire quelque chose pour un être cher menacé. Finalement, le Judenrat réussit à obtenir la grâce des survivants ; les exécutions furent suspendues. On raconta que le commissaire du ghetto, Aussenwald, était intervenu en faveur des Juifs, et avait fait valoir devant ses supérieurs que les Juifs, qui venaient de faire preuve de bonne volonté en donnant toutes leurs fourrures pour les combattants allemands, méritaient une mesure de clémence. Les cadavres des fusillés furent portés directement au cimetière juif et enterrés dans une fosse commune. On refusa aux familles l’autorisation de les inhumer dans leurs tombes particulières. Ce fut seulement après l’exécution qu’on afficha à la porte de la prison la liste des fusillés. Cette liste était accompagnée d’un avis signalant que les prisonniers désignés avaient été condamnés et exécutés pour avoir passé frauduleusement l’enceinte du ghetto.

Les nuits du ghetto sont noires. La lune pâle accentue l’impression de tristesse qui nous enveloppe. Des cauchemars nous hantent. Des soupirs et des gémissements emplissent l’air étouffant…

La nuit de printemps du 17 avril 1942 était sombre comme les autres. Il semblait que rien de particulier ne s’y produirait, qu’elle serait une banale nuit du ghetto, peuplée des mauvais rêves habituels, sans plus. Comme d’habitude, je dors d’un sommeil inquiet et m’éveille souvent, couvert d’une sueur froide. Soudain, un coup de feu éclate devant ma fenêtre, dans l’immeuble du numéro 13, rue de la Gesia. Je bondis à la fenêtre. L’obscurité épaisse est traversée par le faisceau lumineux d’un projecteur qui frappe le mur de la prison militaire située en face de chez moi. Encore un coup de feu, puis un autre ! Des corps tombent. Le phare s’éteint enfin. Des pas lourds résonnent sur les pavés puis s’évanouissent. De nouveau, c’est le silence et l’obscurité complète. Il doit être deux heures du matin.

Je ne puis me rendormir. Je reste jusqu’au matin le front collé à la vitre, essayant de percer des yeux l’obscurité, espérant deviner le mystère sanglant…

À l’aube, je vois des hommes laver à grande eau le trottoir inondé de sang…

Cette nuit-là, plusieurs dizaines de personnes, en différents points du ghetto, avaient été tirées de chez elles et immédiatement fusillées. Le matin, sur l’ordre de la police, les voitures des pompes funèbres vinrent enlever les corps et les voisins furent contraints de laver les flaques de sang… Des policiers juifs avaient conduit la Gestapo et les SS aux demeures des victimes.

Parmi nos camarades exécutés cette nuit-là, je citerai Moïse Goldberg. Quand on vint le chercher, sa femme demanda :

« Où l’emmenez-vous ?

– Ce ne sera pas long, lui répondit-on, il va revenir dans un instant !

– Puis-je le suivre ?

– Mais certainement ! »

Elle partit, emmenant avec elle son enfant âgé de trois ans. Dans la rue, les Allemands les fusillèrent tous les trois…

Bleimann, le président du syndicat patronal des boulangers, fut invité à emporter des cigarettes et des objets personnels. Sa femme fut également autorisée à le suivre. Ils furent tous deux abattus devant leur maison.

On arrêta également Schon, un typographe. Son fils, voyant arriver les policiers, sauta par la fenêtre et s’enfuit. On le fusilla dans la rue et il s’écroula grièvement blessé. Les Allemands, le croyant mort, s’éloignèrent. On réussit à le sauver. Il mourut plus tard à Treblinka.

La fin de Moïse Schkliar fut particulièrement atroce. Il était lui aussi ouvrier typographe. Il avait mené dans la clandestinité une activité remarquable. Arrêté, il ne fut pas fusillé immédiatement comme le furent les autres. Il resta deux semaines en prison. On le tortura effroyablement pour lui faire dénoncer les camarades qui imprimaient des tracts. Il ne révéla aucun nom. Deux semaines après son arrestation, on le fit sortir de la prison et on le fusilla à l’angle des rues Dzielna et Smocza. Des voisins entendirent une détonation et aperçurent par la fenêtre un homme affalé dans une mare de sang ; un policier juif lui enlevait ses bottes. Ils se précipitèrent dans la rue et reconnurent le corps. On prévint sa femme et ses deux fils (l’un est mort de tuberculose au ghetto, et l’autre fut massacré à Majdanek). Nous l’ensevelîmes dans une tombe particulière. Son corps martyrisé était marqué par les tortures : ses doigts et ses organes génitaux avaient été écrasés, ses plantes de pieds brûlées ; les ecchymoses et les blessures étaient innombrables… Nous retrouvâmes plus tard l’ignoble policier juif qui avait détroussé le cadavre et nous lui réglâmes son compte.

Plusieurs camarades furent sauvés pour n’avoir pas dormi chez eux. La veille, tard dans la soirée, Sonia Novogrodsky avait reçu un billet anonyme l’avertissant que des arrestations auraient lieu cette nuit-là. L’heure du couvre-feu avait déjà sonné, mais Sonia quitta son appartement et se rendit chez Lazare Klog, qui habitait la même rue, pour le prévenir. Tous deux passèrent la nuit ailleurs, dans une cachette. La police vint chez l’un et l’autre mais ne les trouva évidemment pas.

Ces exécutions massives provoquèrent une nouvelle panique. On raconta que la Gestapo se proposait de supprimer les imprimeries clandestines en même temps que les camarades qui s’occupaient de l’impression et de la diffusion de la littérature illégale. La preuve : de nombreux ouvriers typographes se trouvaient parmi les fusillés ! Le chef de la Communauté, Adam Tcherniakow, convoqua Moritz Orzech et lui déclara, sous le sceau du plus grand secret, qu’il savait par des gens de la Gestapo que celle-ci procéderait à d’autres exécutions massives aussi longtemps que continuerait la parution des journaux et des tracts. Il demanda à Orzech d’intervenir auprès du Bund pour faire cesser une activité qui provoquerait encore des victimes. Orzech lui répliqua qu’il ne s’agissait pas seulement pour les Allemands, de littérature clandestine : c’était le commencement de l’extermination systématique de tous les Juifs. Il lui dit que nous savions de source sûre que les Allemands brûlaient les Juifs à Chelmno et à Belsen. Ni concessions ni soumission n’apaiseraient le loup nazi. Notre direction centrale étudia néanmoins la suggestion de Tcherniakow et la rejeta.

La terreur entra dans une phase nouvelle, plus sanglante encore. Presque chaque nuit des soldats bloquaient une maison et en tiraient des dizaines de personnes qu’ils fusillaient sur-le-champ. Le nombre de ces exécutions ne cessait de croître.

Les Allemands amenaient des gens, la nuit, dans le ghetto pour les y abattre. Nous ignorions le nom des victimes et le motif de leur exécution. Le ghetto était devenu une sorte d’abattoir et nous avions l’obligation d’enlever les cadavres. L’atmosphère, lourde de sang et de peur, devint de plus en plus irrespirable.

En juillet, commença la tragédie des déportations massives.

La direction de toute l’Organisation clandestine de résistance me fut confiée. À partir de ce moment il me fallut vivre dans le secret le plus absolu, disparaître complètement. Il me fut interdit de participer à toute action sociale ; je n’eus plus le droit de me montrer dans les endroits publics, d’entrer dans un café ou un restaurant. On devait oublier mon existence. Mon nouveau rôle n’était pas des plus facile à remplir, car tout Varsovie savait qui j’étais. Le Bund avait exercé, avant la guerre, une activité incessante. La police me connaissait parfaitement ; or les policiers polonais étaient restés en grande majorité au service des Allemands – ce qui rendait ma situation plus dangereuse encore.

Mon logement ne pouvait être connu que de quelques rares camarades, mais je devais pourtant recevoir les messagers venus de province et les dirigeants des autres mouvements clandestins, présider des réunions chez moi, avoir des consultations, me rendre à des séances secrètes. Mon travail rencontra donc de grandes difficultés. On conçoit que dans de telles conditions le secret de ma retraite était difficile à garder. Je possédais deux résidences : l’une au 12, de la rue Nowolipie (un de mes frères qui ne participait pas à notre mouvement habitait la même maison) et l’autre rue Leszno, chez madame Perenson. Malgré toutes nos précautions, il nous fut impossible d’éviter que mes deux logements fussent toujours remplis de visiteurs.

L’étreinte se resserra de plus en plus autour de notre organisation qui s’élargissait. Plus le nombre de journaux clandestins et de tracts augmentait, plus précise devenait la chasse de la Gestapo. Plus la police nous pourchassait, plus nombreux étaient les camarades qu’il fallait cacher. Ceux qui étaient sur le point d’être découverts en province venaient à Varsovie en comptant sur la grande confusion qui régnait au ghetto, sur les secours et les possibilités du parti. Notre Croix-Rouge dut leur procurer des abris, des papiers, de l’argent, des vivres.

La lutte entra dans sa phase critique. Nous décidâmes de nous tenir sur nos gardes pour sauvegarder notre activité et nos institutions. Il fallait d’abord faire disparaître toutes les traces qui pouvaient dénoncer notre organisation clandestine. Il fut interdit à tout membre dirigeant de passer la nuit chez lui. Notre journal, trop connu comme organe du Bund, changea de nom et s’appela désormais L’Appel, afin de dérouter l’ennemi. Cependant, nos agents de renseignements apprirent que la Gestapo était tombée sur la piste de notre imprimerie installée chez Barnbaum. Le Comité central donna tous pouvoirs à Marek Edelman et à Welvele Rozowski pour déménager l’imprimerie. Nous désignâmes pour les aider, quelques autres militants. En l’espace d’une seule journée, l’opération fut accomplie. Tout fut sauvé, même le stock de papier ! Celui-ci était des plus précieux car l’approvisionnement en était devenu difficile et, de plus, extrêmement dangereux.

Les camarades Barnbaum et sa femme, ainsi que Zifermann qui travaillait à l’imprimerie, mais habitait à côté, déménagèrent eux aussi.

Le lendemain, la Gestapo fit une descente dans le local abandonné et, bien entendu, elle n’y trouva rien ! Elle laissa une convocation invitant Barnbaum à se présenter à la police. Elle revint le soir mais dut encore repartir bredouille. La réussite du sauvetage de l’imprimerie et de nos camarades encouragea nos membres et donna plus d’élan encore à leur esprit d’entreprise. Le commandement de la milice (Abrasza, Berek et moi) lança un ordre de mobilisation. Chaque membre de la milice était invité à redoubler de vigilance, à recruter de nouveaux militants avec beaucoup de circonspection et à se procurer des armes à tout prix. Orzech fut délégué en zone aryenne avec la mission spéciale de trouver des armes coûte que coûte ! Nous nous adressâmes aux dirigeants du Joint et à toutes les organisations de résistance polonaises pour obtenir des capitaux et des armes.

Désormais, notre mot d’ordre fut : « Des armes ! » Il galvanisa tous les cœurs, domina tous les autres problèmes. Tous commencèrent à comprendre, enfin, qu’il fallait combattre les armes à la main, qu’il n’y avait pas d’autre issue pour sortir de cette situation désespérée.

La Gestapo vint aussi chez moi… Un matin, le gardien de l’immeuble monte et me prévient de ce que deux agents en civil (des Juifs selon toute apparence) viennent de sortir de chez lui. Ils ont examiné attentivement son registre et ont paru y chercher un nom précis. Il a remarqué qu’ils se sont longuement arrêtés à la page réservée aux noms commençant par la lettre G. Il pense qu’ils sont venus s’assurer de mon adresse.

À ce moment, Abrasza Blum se trouvait par hasard chez moi. Nous décidâmes de partir immédiatement. Dans la rue, j’aperçus des individus suspects faisant les cent pas devant la porte de l’immeuble. Nous sortîmes par une issue creusée au bas d’un mur de la cour et débouchâmes dans l’ancien lycée. De là, par une autre ouverture, nous gagnâmes l’immeuble sis au 14 de la rue Nowolipie, où se trouvait l’ancien logement de Kazdan, occupé par la camarade Canine et son enfant ainsi que par Rosa Katz, membre actif du Bund clandestin et du syndicat des employés des hôpitaux. Dix minutes plus tard, nous vîmes arriver dans la rue un camion chargé de SS. Ceux-ci montèrent directement chez moi, perquisitionnèrent puis repartirent après avoir laissé un avis m’ordonnant de me présenter le lendemain, très tôt, au siège de la Gestapo.

Le lendemain, des agents de la Gestapo revinrent pour savoir pourquoi je n’avais pas obéi à la convocation. Mon frère n’était pas chez lui. Ils emmenèrent comme otage le fils d’un autre de mes frères, un garçon de vingt-huit ans. Je fus déchiré par l’idée du danger qui le menaçait. Il était bundiste, membre du syndicat des employés de commerce. Je résolus de me rendre aux Allemands, mais le parti me l’interdit. Les nazis torturèrent le jeune homme pour essayer de lui faire révéler ce qu’il savait à mon sujet. Il avait entrevu souvent, chez moi, des camarades de la Résistance et il connaissait mon travail clandestin. Pourtant il ne prononça pas un mot et mourut martyrisé.

Je ne pouvais demeurer longtemps chez mes amis. Aussi, quelques jours plus tard, vêtu d’un long cafetan et coiffé d’un haut bonnet, je partis, accompagné de madame Etkine qui me conduisit chez elle, au 60 de la rue Leszno. La camarade Zigelbaum possédait là une chambre mais elle se trouvait à cette époque au sanatorium Medem, de sorte que sa chambre était libre. J’y restai confiné environ deux mois. Personne, à part madame Etkine, ne connaissait ma présence. Pour tous, la chambre était fermée à clef, parce que Mania habitait provisoirement au Sanatorium. Ma seule « sentinelle » était un jeune garçon de dix ans, le neveu d’Etkine. Il savait que tout le monde devait ignorer qu’un homme vivait dans cette pièce, mais il ne savait pas qui j’étais et pourquoi je m’y trouvais. Chaque fois que la sonnette retentissait à la porte, il attendait, pour ouvrir, que j’eusse disparu et que toute trace de ma présence fût effacée. Il remplit admirablement son rôle.

Parmi nos camarades et dans ma famille, on répandit le bruit que j’étais parti en mission. C’est ainsi que mes traces s’évanouirent pendant un certain temps.

La Gestapo, cependant, n’en continua pas moins à me rechercher activement.

Au bout de quelques mois, deux incidents nous firent craindre que, malgré toutes nos précautions, la légende de mon départ du ghetto ne résisterait plus longtemps ! Comme j’écartais prudemment, un jour, le rideau de la fenêtre, je fus surpris par un camarade tailleur qui habitait juste en face. Il raconta à des camarades d’atelier, sous le sceau du secret, qu’il m’avait aperçu… Un autre jour, je fus trahi dans mon logement même. Etkin évitait, à cause de moi, de réunir chez lui le comité des locataires dont il faisait partie, mais il n’y réussit pas toujours. Un jour l’artiste Samberg, lui aussi membre du Comité, se mit à évoquer l’un de ses anciens rôles. Il fallait, pour les besoins de son jeu, qu’il ouvrît une porte. Samberg, emporté par l’action, se précipita vers la porte de ma chambre et la poussa si vigoureusement qu’elle s’ouvrit. Je n’avais par allumé, mais la lumière de l’autre pièce m’éclaira. Samberg m’aperçut. Comprenant immédiatement la situation, il porta instinctivement sa main à la bouche. Mais ma retraite était découverte : mon changement de résidence fut décidé.

Je m’installai alors au numéro 13 de la rue Gesia chez Mania Wasser (femme de Chaim Wasser, membre du Comité central). Mania et sa fille Hanusia habitaient avec des parents : le frère de Wasser, un dentiste, et sa famille. La sœur de Mania, Roma Brandès, et sa fille venaient chaque jour déjeuner. En tout, une dizaine de personnes occupaient cet appartement de cinq pièces. Nous n’étions donc pas trop serrés. Je disposais d’une chambre pour moi seul.

Bien que mes colocataires fussent tous des camarades très proches, mon nouveau refuge était loin d’être sûr en raison du grand nombre de personnes qui y vivaient et qui le fréquentaient. Il n’existait pourtant pas d’autre solution pour le moment, car le problème du logement au ghetto restait l’un des plus angoissants. Abrasza Blum et Berek Szneidemil firent solennellement jurer à Mania Wasser et à sa fille qu’elles ne dévoileraient ma présence à personne et qu’elles resteraient toujours sur le qui-vive. Je fus inscrit sous le nom de Malinowski.

La camarade Koziolek me servit d’agent de liaison avec le monde extérieur. Elle était fille d’un ancien rédacteur du journal social-démocrate allemand. Socialiste, d’un dévouement admirable, elle accomplissait son travail avec une abnégation complète et elle nous fut d’un secours précieux pour nos liaisons.

Comme je ne pouvais sortir, je fus coupé du monde extérieur. Parmi les dirigeants du mouvement, quelques camarades, triés sur le volet, connaissaient ma cachette. Eux seuls me rendaient visite dans le logement d’où partaient les fils de l’organisation de résistance. Mais presque tous ignoraient que j’habitais là en permanence ; ils croyaient que cette chambre n’était qu’un lieu de rendez-vous passager. C’est là que je rencontrai le camarade polonais Ronges, dirigeant du Syndicat international des transporteurs (ancien PPS) avant la guerre, membre du Comité central des syndicats ouvriers. Ronges s’introduisait au ghetto pour s’entretenir avec moi. À une heure fixée, Hanusia se posta devant le kiosque de l’arrêt du tramway. Un homme grand et maigre, vêtu d’un long manteau de cuir, lui demanda :

« Avez-vous vu Bernatzkin ? »

C’était le signe convenu. Elle le mena chez moi. À cette réunion assistèrent les camarades Orzech et Abrasza Blum. Nous avions beaucoup de questions à traiter avec Ronges : en premier lieu celle des fournitures d’armes ; ensuite, l’établissement de liaisons entre nous et nos camarades des ghettos de province. Ronges, grâce à ses fonctions, pouvait nous aider car il avait la possibilité de visiter de nombreuses villes du pays ; nous discutâmes, enfin, de l’organisation des échanges de tracts et de littérature clandestine entre la Résistance du ghetto et la Résistance polonaise.

C’est dans ce logement qu’eut lieu ma rencontre avec Léon Feiner qui avait réussi à quitter la zone soviétique et à gagner Varsovie. Quand, après son évasion, il arriva dans le secteur aryen de Varsovie, il était à bout de forces, épuisé par les longs mois passés dans la prison russe de Lida (non loin de Wilna). Il réussit à retrouver son vieil ami, l’avocat Stopnitzki, un membre du PPS qui avait fait partie en même temps que lui du syndicat des avocats socialistes. Stopnitzki lui procura des papiers d’aryen, l’installa dans l’appartement du célèbre artiste polonais Zelwerowitch, habité alors par la fille de ce dernier. Stopnitzki, en rapport avec Orzech encore au ghetto, lui annonça l’arrivée de Feiner. En sa qualité d’ancien membre du Comité central du Bund d’avant guerre, Feiner fut admis immédiatement dans le Comité central du Bund clandestin et nous entreprîmes de le faire entrer au ghetto pour qu’il pût assister à une réunion du Comité central organisée à son intention, nos tentatives prirent un temps assez long. Détail tragique : l’un des obstacles qui se présentèrent fut… le col de fourrure qu’il portait à son manteau ! Au ghetto, aucun Juif ne pouvait arborer une fourrure. Il fallut donc lui chercher un autre manteau ! Finalement, nous réussîmes à surmonter toutes les difficultés. Klein trouva la solution. On fit monter Feiner dans une ambulance et on le fit passer pour un malade. On avait fourni au chauffeur un sauf-conduit pour son passager.

Feiner arriva chez moi. Nous nous regardâmes, les yeux pleins de larmes. Après tant d’événements, tant de terribles catastrophes, quelle joie de pouvoir discuter à nouveau des problèmes qui nous préoccupaient !

Feiner avait terriblement maigri. On eût dit qu’il s’était tassé. Qu’étaient devenues sa silhouette élancée, son élégance d’antan ?….

« Et encore ! me dit-il, je me suis ressaisi depuis mon arrivée à Varsovie ! Si tu m’avais vu après mon retour de la zone soviétique !… »

Et il nous raconta avec son flegme habituel l’épopée terrible de sa vie en Russie.

« J’ai séjourné longtemps dans le camp de concentration polonais de Kartiez-Berez. Ce que j’ai enduré chez nos “camarades” russes dépasse tout !…. Ils m’ont interrogé durant des nuits entières, m’ont humilié, insulté : moi, un membre du Comité central du Bund, j’étais un espion ! Je leur ai expliqué que j’étais avocat, que j’avais défendu des communistes devant les tribunaux polonais. Ils se sont moqués de moi ! Allons donc ! Un contre-révolutionnaire, un fasciste, qui prétend avoir défendu des communistes ! Ils m’ont affamé. Fischgrund et moi étions devenus maigres à faire peur, sales, couverts de poux… Finalement, nous avons eu de la “chance” : les nazis ont avancé. Ils nous ont cependant gardés jusqu’au dernier moment. Ce n’est que lorsque les gardiens russes sont partis que nous avons réussi à défoncer les portes et à nous évader. Nous avons fait à pied presque tout le trajet de Lida à Varsovie. Durant des semaines, nous avons erré pieds nus, vêtus de haillons, mourant de faim, plus misérables que des vagabonds d’avant guerre ! »

Feiner ne resta que quelques jours dans le ghetto. Il vécut dans le logement de Carolo Scherr. À l’issue de la conférence, nous le fîmes repasser en zone aryenne.

Nous avions décidé qu’un Conseil du parti suivrait la réunion du Comité central. Mais toute notre activité fut interrompue par les sanglants événements de la nuit sinistre du 17 avril 1942.


10. VEILLE DE LA GRANDE DÉPORTATION DE JUILLET 1942

Bien avant cette sinistre nuit, de nouveaux visages étaient apparus au ghetto. Des Juifs allemands et tchèques bien vêtus, munis de somptueux bagages, furent amenés en auto de la gare centrale de Varsovie au ghetto et installés dans la synagogue de la rue Tlomatzka, dans la bibliothèque judaïque et dans les bâtiments voisins. Les Allemands créèrent autour d’eux une atmosphère de « Juifs privilégiés ». Ils bénéficièrent d’un service spécial au bureau de poste, et d’une clinique particulière dotée d’un personnel médical. Ces nouveaux venus racontèrent qu’ils avaient laissé leurs biens entre les mains d’amis aryens qui les leur garderaient jusqu’à la fin de la guerre. Ces amis leur enverraient des colis alimentaires. Certains de ces Juifs avaient même des fils mobilisés dans l’armée allemande. Certains, aussi, étaient des convertis et d’autres étaient des chrétiens ne comptant dans leur ascendance qu’une grand-mère juive.

Un certain nombre de ces Juifs venus d’Allemagne allèrent travailler dans des fabriques ou des ateliers ; aux autres Juifs, ils marquèrent par leur attitude qu’ils ne se trouvaient là que pour un temps déterminé : ils ne doutaient pas une minute qu’après la guerre ils seraient renvoyés chez eux !

Par contre, la plupart des Juifs tchèques n’étaient pas aussi optimistes. Leurs synagogues avaient été brûlées et ils pensaient, comme nous, que les nazis réserveraient à tous les Juifs, sans distinction, une fin sanglante.

À la même époque, les Allemands envoyèrent dans le ghetto de nombreux Tziganes originaires des pays les plus divers : Russie, Allemagne, Roumanie, Pologne, Hongrie. Beaucoup furent incarcérés dans la prison juive. On avait l’impression que les Allemands projetaient de faire du ghetto de Varsovie le centre de rassemblement de tous ceux qu’ils avaient décidé d’exterminer. Ce sentiment, pourtant, n’était pas unanime, certains croyaient que les Allemands avaient l’intention d’y constituer une sorte de réserve de Juifs européens. Sinon, pourquoi les avoir transportés jusqu’ici alors qu’ils pouvaient les tuer sur place ? Voilà les opinions qui se manifestaient à la veille du coup de tonnerre de juillet 1942.

Les rafles dans les rues servirent de prologue au drame. Dans la nuit du 17 avril 1942, les policiers juifs accompagnés de SS allemands et de gendarmes se répandirent comme une meute de chiens dans les rues du ghetto, arrêtèrent tous les passants de sexe masculin et les jetèrent, en les rouant de coups, dans un cercle de soldats. Les prisonniers meurtris et couverts de sang attendaient, effondrés, d’être menés au centre de rassemblement et de là aux travaux forcés à Smolensk, sur le front oriental. C’était cela l’idée diabolique trouvée par les Allemands ; puisqu’il leur fallait de nombreux ouvriers pour construire des fortifications, des routes ou des ponts, pourquoi laisser les Juifs croupir, inutiles, dans des ghettos surpeuplés ? Pourquoi ne pas les faire travailler pour l’Allemagne ?

Les rafles, toujours plus cruelles, continuèrent à bouleverser le ghetto. Les rues retentissaient des hurlements, des sanglots désespérés des épouses et des enfants, des insultes ordurières des policiers. De ma fenêtre, j’assistai, un jour, à une scène sauvage : un policier a agrippé un jeune homme malingre. Celui-ci, tête nue, les cheveux noirs en broussaille, les yeux brillants d’un éclat fou, se débat avec énergie. De sa veste pend une manche à moitié arrachée. Le policier le frappe avec sa matraque de caoutchouc, le tire, l’entraîne peu à peu vers le jardinet où se trouve déjà parqué un groupe d’hommes hagards. L’un crie : « Prévenez ma femme et mes enfants !…. » Un autre sanglote : « Je vous en supplie, qu’on m’apporte un vêtement !…. » Un troisième : « Je voudrais un peu de nourriture pour emporter ! Je n’ai rien à manger ! Je vais mourir de faim en route !…. »

Les Allemands rassemblaient en général ces malheureux dans un commissariat de police. Celui-ci était alors assiégé jour et nuit par les familles. La seule fois où le commissaire Aussenwald fit savoir qu’on pouvait, jusqu’à minuit seulement, apporter des colis aux prisonniers, ce fut le jour de l’instauration du couvre-feu à huit heures ! Ce soir-là, seuls osèrent sortir ceux qui tenaient à tout prix à porter un colis de vêtements ou de nourriture à l’être cher qu’ils ne reverraient certainement plus.

Chaque nuit se déroulaient les mêmes scènes. Des milliers d’hommes furent ainsi arrachés à leurs familles pour être envoyés aux travaux forcés, dans de terribles conditions. Pas un seul foyer ne fut épargné. Le désespoir écrasa le ghetto gagné par la terreur et l’incertitude du lendemain. Quand on se couchait le soir l’on n’était jamais sûr de ne pas se retrouver le matin, roué de coups, dans un wagon à bestiaux, roulant vers une destination inconnue.

Il y eut aussi les exécutions en plein jour. Sans cesse, des détonations crépitaient, surtout du côté de la passerelle qui reliait le petit ghetto au grand ghetto. Des gendarmes allemands et des SS tiraient sur les passants juifs pour s’amuser et pour les effrayer ! Le matin, les cadavres des dizaines de victimes des fusillades nocturnes gisaient dans les rues. Comme on ne trouvait aucun papier sur les corps, il était impossible, en ce qui concerne les femmes, de reconnaître s’il s’agissait de Juives ou de chrétiennes.

La répression s’intensifia aux abords de l’enceinte du ghetto et dans les rues voisines où se pratiquait la contrebande avec la zone aryenne. Les gendarmes tuaient sans pitié les enfants qu’ils soupçonnaient de frauder. Il devint périlleux de s’aventurer dans ces parages. Par cette surveillance, les Allemands faisaient perdre aux Juifs tout espoir d’entretenir encore des relations avec le monde extérieur. Ils leur montraient qu’ils étaient irrémédiablement enterrés vivants, qu’il n’y avait plus pour eux aucune issue…

Le bruit courut un jour que Himmler était arrivé à Varsovie. Tout le monde comprit la signification d’une telle visite. On raconta que ses brigades répressives, spécialisées dans la liquidation des ghettos et des communautés juives, l’avaient accompagné. Des bruits horrifiants circulèrent sur les méthodes employées par ces brigades composées d’hommes spécialement entraînés pour cette sinistre besogne.

Des camarades, qui avaient réussi à s’évader d’une ville de province, racontèrent les forfaits dont ils avaient été les témoins. Tous ces récits se propageaient dans une atmosphère de terreur et laissaient pressentir l’approche de drames plus effroyables encore.

C’est dans ce climat que se posa à nous, dans toute sa gravité, la question : que faire ? La réponse s’imposait d’elle-même puisque nous avions déjà lancé le mot d’ordre : « Armons-nous et résistons jusqu’à la mort ! » Malheureusement, depuis notre appel de 1942, nous n’avions reçu d’armes de nulle part, quoique nous nous fussions adressés à tous les mouvements de résistance polonais. La terreur s’accentuait. Aux exécutions diurnes et nocturnes vint s’ajouter l’opération du 18 juillet. Cette nuit-là, les nazis emmenèrent une centaine de médecins – tant de l’hôpital juif que praticiens privés ainsi que quelques membres du Judenrat parmi lesquels l’ingénieur Joseph Jaschunsky, vice-président de la Communauté, savant connu, ancien collaborateur de l’Ort, l’une des personnalités juives les plus éminentes. Le but de cette opération fut sans doute de terroriser les représentants juifs pour les amener à collaborer plus étroitement à la réalisation du plan diabolique de déportation, c’est-à-dire d’extermination…

Le 20 juillet 1942, plusieurs membres de la Gestapo se ruèrent dans les bureaux du Judenrat, la cravache et le revolver à la main. Ils rassemblèrent le Conseil et annoncèrent que tous les éléments « non productifs » du ghetto seraient envoyés au travail sur le front oriental. Ils estimaient à soixante mille le nombre de ces personnes. L’« épuration » – comme ils appelèrent cela – aurait lieu les jours prochains. Le Judenrat devait annoncer cette décision à la population et inviter les éléments visés à se présenter volontairement au Centre de rassemblement. Toute tentative d’entraver l’épuration attirerait une sanction grave : l’exécution des otages arrêtés le 18 juillet.

Le lendemain, cette nouvelle ordonnance fut rendue publique. Aussitôt des divergences de vues naquirent parmi les divers éléments du ghetto. Nous, les bundistes, ainsi que quelques autres groupements tels que les « sionistes Halutznote » et « Ashomernote », estimions que l’opération projetée était purement et simplement une liquidation camouflée et qu’il fallait combattre pour échapper à la mort. D’autres soutenaient qu’il ne s’agissait vraiment que de la réquisition d’éléments improductifs et qu’après le départ de ces soixante mille personnes le ghetto pourrait poursuivre son existence. Je ne suis pas certain que les éléments modérés fussent intimement persuadés qu’il s’agissait de déportation au travail.

Je pense qu’ils obéissaient surtout à une sorte d’autosuggestion provoquée par l’imminence du danger de mort. Nous avions de nombreuses preuves pour justifier notre position : nos informations concernant Chelmno et Belschitz, les histoires de wagons bourrés de Juifs et hermétiquement fermés, les exécutions massives dans le ghetto et la liquidation des diverses bourgades juives de province. Au dernier moment s’ajouta une nouvelle et terrible preuve : lors des négociations sur les déportations, la Communauté proposa aux Allemands de fournir elle-même le contingent d’ouvriers. Les nazis refusèrent en déclarant qu’ils voulaient une fois pour toutes nettoyer le ghetto de ses éléments improductifs, à la charge de la population productive déjà affectée par la famine et la pénurie des articles les plus indispensables.

Il ne faisait aucun doute que les Allemands avaient préparé un plan machiavélique et qu’ils en poursuivaient méthodiquement l’exécution dans la terreur et dans le sang.

Mais nos avertissements furent vains. Presque tous étaient possédés par une telle soif de vivre qu’ils s’accrochaient à toutes les illusions.

Le ghetto commença à bouillonner. Une chasse éperdue aux certificats de travail se déclencha. Chacun s’imaginait qu’un papier attestant qu’il exerçait une occupation « productive » le sauverait de la déportation. Des milliers de zlotys, des diamants, des bijoux, de l’or furent offerts en échange d’une carte de travail ou d’un engagement dans une usine. Les plus riches versèrent des sommes énormes à des Allemands ou à des Volksdeutchen pour obtenir une part dans une affaire mixte ou pour acheter des machines destinées au montage de nouveaux ateliers. Des officines se spécialisèrent dans la fabrication de faux certificats. Nous-mêmes, nous créâmes un laboratoire de production de cartes de la Jitos, du Judenrat ou d’autres organismes du même genre dont les collaborateurs étaient « protégés ». Nous en distribuâmes à tous nos camarades en danger. La possession d’une carte de travailleur fut à cette époque le plus grand bonheur qu’un individu pût imaginer !…. C’était une protection divine contre la mort et l’extermination !…. En l’espace de quelques jours se forma une barrière entre les éléments « productifs » et les « non-productifs », les premiers ayant une chance de survivre, les seconds étant voués à la mort…

Nous nous trouvâmes bientôt devant une situation tragique. Nous attendions les armes promises, mais nous commencions à déceler jusque dans nos rangs des manifestations de l’opinion commune selon laquelle une résistance armée entraînerait le ghetto entier dans une mort certaine. Beaucoup estimaient préférable de sacrifier seulement soixante mille personnes.

C’est dans cette atmosphère d’incertitude, au milieu de ces débats de conscience que se tint, le 23 juillet, lendemain du premier jour des déportations, l’importante réunion consultative du Bund. Y assistèrent les membres du Comité central du conseil du parti, ceux de la Coopérative varsovienne, du Comité central des syndicats professionnels et du Zukunft, les camarades Abrasza Blum, Moritz Orzech, Berek Szneidemil, Sonia Novogrodsky, Bernard Goldstein, Lazare Klog, Paw, Mirmelstein, Wohland, Henech Rus, Wolf Rozowsky, Marek Edelman, Grilak et Samsonnovitch.

Nous siégions, dans le logement des camarades Etkine. Nous nous rencontrions là, le cœur serré, désespérés, conscients de la responsabilité des décisions à prendre, honteux de rester en vie au prix de soixante mille Juifs exterminés.

« Quel droit moral avons-nous, demanda un camarade, de sacrifier soixante mille de nos frères pour prolonger notre vie d’esclaves ? Il serait déshonorant de ne pas combattre, de mourir d’une mort ignoble de bœufs à l’abattoir…

– Il faut mourir en combattant, résister même sans armes, avec de simples barres de, fer, des bâtons ou même nos poings nus ! Mettons le feu aux usines qui travaillent pour l’ennemi et mourons ! s’exclama un camarade dont les yeux brillaient de la fièvre du désespoir.

– Les travailleurs qui se sont procuré des cartes de travail au péril de leur vie et sont entrés dans les fabriques en croyant que c’était là le seul moyen d’échapper à la mort se tourneront contre nous et nous empêcheront de mettre le feu à leurs ateliers… Nous-mêmes leur avons procuré les papiers nécessaires en leur laissant entrevoir ce mince rayon d’espoir… Comment, à présent, éteindre cet espoir que nous avons allumé ?…. murmura un autre, tandis que des larmes coulaient sur son pauvre visage désespéré.

– Mais nous savons avec certitude que la mort nous attend tous sans exception, « productifs » ou « non-productifs », répliqua un troisième. Après ces soixante mille, ce sera le tour des autres ! Alors pourquoi attendre et ne pas décider de frapper un grand coup, de lutter jusqu’à la mort pour montrer à l’ennemi que nous ne sommes pas des moutons effarés qu’on mène vers l’égorgement… »

Après de longues discussions nous décidâmes qu’il fallait pousser le ghetto à opposer aux Allemands une résistance farouche mais organisée, à mourir en héros, et non en animaux de boucherie. Nous donnâmes des instructions dans ce sens à Orzech et à Abrasza Blum nommés délégués à une conférence générale de tous les partis et de toutes les organisations. Cependant, au cours de cette conférence, nos camarades eurent beau défendre énergiquement notre point de vue, ils ne furent soutenus que par les délégués des Halutz et des Ashomer. La grande majorité des autres représentants, influencée par la panique générale, s’imaginait que la brute allemande se contenterait peut-être de soixante mille victimes…

Pendant que nos délégués luttaient, nous les attendions tristement, paralysés par le poids terrible de notre responsabilité. Il était presque l’heure du couvre-feu quand ils revinrent, épuisés, à bout de souffle. Avec douleur, ils nous rapportèrent l’attitude des autres délégués devant notre proposition de résistance désespérée. Nous dûmes admettre que nous ne pouvions pas aller à l’encontre de la volonté de la grande majorité et que, par conséquent, il nous était impossible d’entreprendre, seuls à présent, une résistance active. Nous décidâmes donc d’exhorter les masses du ghetto à s’opposer d’une manière passive aux déportations : ne pas se présenter volontairement au centre de rassemblement, éviter de se laisser prendre, refuser de suivre les policiers.

Nous fîmes connaître notre nouvelle prise de position par un tract que nous intitulâmes : L’Assaut. Il contenait un article de Moritz Orzech intitulé : « Soyons sur nos gardes ». Notre camarade y exposait la situation, commentait le caractère et le vrai but des déportations et indiquait la manière de s’y opposer :

« Juifs, on vous trompe – écrivait Orzech –, ne croyez pas qu’on vous envoie travailler et qu’il ne vous arrivera rien d’autre. En réalité on vous expédie à la mort ! Il s’agit de l’une des phases d’un plan diabolique d’extermination déjà appliqué en province… Ne vous laissez pas prendre de votre plein gré, résistez avec les dents, les ongles, ne vous présentez pas au centre de rassemblement, luttez pour votre vie !…. »

L’Assaut fut largement distribué et nous en collâmes des exemplaires dans les rues. En l’espace de quatre jours nous en refîmes trois tirages.


11. LA DÉPORTATION

Devant la prison de la rue Gesia, un cordon de policiers juifs est aligné. Derrière, des Allemands en armes braquent leurs fusils vers la rue où se presse une foule de gens blêmes, loqueteux, aux yeux brillants de fièvre et de peur folle. Dans l’air montent des sanglots, des lamentations. Soudain, une fusillade éclate, des cris sauvages retentissent.

« R-r-aus ! W-weg ! » (Dehors, fichez le camp !)

La foule se met à courir. La rue se vide. Mais pas pour longtemps. Bientôt des groupes se reforment le long des murs, sous les portails de la prison : chacun cherche à apercevoir ceux qui vont sortir, espère savoir dans quelles conditions ils se trouvent et surtout où on les mènera.

La prison doit être vidée aujourd’hui, liquidée… Soudain tous les détenus, et parmi eux des centaines de condamnés à mort pour contrebande ou autres délits, sortent dans la rue. Ils se traînent péniblement sur leurs jambes affaiblies. Par-dessus la tête des soldats, jaillissent des pleurs, des plaintes, des appels vibrants, des questions. La foule, composée surtout de femmes, d’enfants et de gens âgés, suit de loin la troupe que les soldats emmènent… Une nouvelle fusillade disperse la foule. Des cadavres et des blessés s’écroulent… Pendant quelques minutes, la rue est vide… Puis aussitôt elle se remplit !

C’est ainsi que la vague humaine refluant puis déferlant, accompagne les prisonniers jusqu’au Centre de rassemblement, d’où ils partiront en wagons à bestiaux vers une mort certaine : Treblinka ! Nous, nous savons qu’il en sera ainsi ! Nous en sommes sûrs. Mais trop de gens refusent de nous croire…

Voici que sortent aussi de la prison des voitures chargées de malades, de vieillards, d’enfants, incapables de marcher. Les envoie-t-on aussi travailler, ces ombres qui n’ont presque plus d’apparence humaine ? Quel sort affreux attend ces malheureux ? De temps à autre, au coin d’une rue, l’un des prisonniers bondit hors des rangs et tente de s’échapper en se mêlant à la foule. Les policiers le rattrapent, le bourrent de coups de crosse, de coups de cravache, puis le ramènent brutalement, couvert de sang, parmi ses compagnons. Et la marche à la mort reprend. Les Allemands se dirigent maintenant vers les chambrettes où croupissent les réfugiés venus de province qui n’ont pu se procurer de logement dans le ghetto surpeuplé. Les policiers juifs, les SS et les gendarmes les font sortir à coups de botte. Les malades, les femmes, les enfants sont saisis comme des chiens, secoués, frappés et jetés dans des voitures. Ici aussi, l’opération a commencé par une fusillade destinée à débarrasser la rue des spectateurs. Aucune différence n’a été faite entre ceux qu’on prend dans les maisons et ceux qu’on arrête dans la rue. Une mère court derrière une voiture en hurlant : on a pris son enfant. Ses cris et ses pleurs lui valent une pluie de coups. Puis elle est jetée, elle aussi, dans la voiture…

La légende de l’envoi au travail perdit beaucoup de sa crédibilité au cours des jours qui suivirent, quand commença la liquidation des maisons d’enfants et des orphelinats.

Un matin parut une ordonnance sommant tous les possesseurs de camions ou de grandes voitures de se présenter avec leurs véhicules à la police. Sur les plates-formes des véhicules les policiers installèrent de hautes cages de bois, puis, tels des ramasseurs de chiens, se lancèrent à la chasse aux enfants. De l’intérieur des cages montaient des cris. Des mères suivaient les camions en pleurant. Les policiers jetaient dans les voitures celles qui s’approchaient trop près. Tous les malades qui traînaient dans les rues, les mendiants, tous les passants qui n’avaient pas assez de force pour fuir furent également ramassés : les Allemands nettoyaient le ghetto de ses éléments improductifs !….

Tant que durèrent ces opérations, la circulation des tramways reliant le grand au petit ghetto fut interrompue. Cet arrêt faillit coûter la vie au célèbre petit mendiant de neuf ans, Moniek le Traminot. Les employés de la compagnie aimaient bien le jeune garçon à cause de sa vivacité et de son intelligence. Ils le laissaient mendier dans les tramways. Il avait fini par faire partie intégrante de l’organisation des transports ! Quand on arrêta le tram, Moniek resta sans travail et n’eut plus rien d’autre à faire que d’errer dans les rues. C’est ainsi qu’il s’en fallut de peu qu’il ne fût jeté dans la caisse aux enfants : un policier allemand, l’apercevant, courut vers lui. Moniek détala et joua des jambes aussi vite qu’il put. Seulement, il était petit ; il sentit qu’il allait être pris… Il n’échapperait pas à la cage… Il tourna dans une rue perpendiculaire et aperçut le kiosque d’un bureau de tabac vide. Il s’engouffra à l’intérieur, se blottit contre les planches, au ras du sol et attendit, le cœur battant… L’Allemand n’aperçut pas la petite ombre chétive aplatie sur le sol et Moniek, cette fois-là, fut épargné !

La peur crût d’heure en heure. Les boulangers cessèrent de faire du pain : à quoi bon pétrir quand on a déjà le couteau sur la gorge !

C’est alors que survint le suicide du président du Judenrat, Adam Tcherniakow. Il avait été de ceux qui s’étaient imaginé que l’opération de nettoyage se limiterait à la déportation des soixante mille éléments improductifs. Lorsqu’il vit les Allemands tirer les malades des prisons, ramasser les enfants dans les rues, opérer des rafles dans les orphelinats et les maisons d’enfants, emmener des gens incapables de travailler, il saisit enfin que le but des Allemands était d’exterminer tous les Juifs. Il comprit que les nazis ne tenaient aucun compte du Judenrat, que leur exigence concernant la fourniture journalière de dix mille hommes n’avait été dictée que pour la forme. En fait, ils agissaient seuls et ne faisaient que ce que bon leur semblait. Il comprit aussi qu’ils désiraient seulement lui faire endosser toute la responsabilité des crimes en faisant croire aux habitants du ghetto que le Judenrat était l’exécuteur des déportations et des liquidations massives. Refusant alors de n’être, entre les mains des Allemands, que l’outil de leur œuvre d’extermination, sentant qu’il n’y avait plus d’issue et que l’anéantissement complet menaçait le ghetto, Adam Tcherniakow s’empoisonna dans son bureau.

Tcherniakow aurait dû, avant de mourir, annoncer clairement et publiquement à la population persécutée du ghetto les raisons de son suicide, lui expliquer que le Judenrat ne devait plus rester l’instrument des assassins et qu’il décidait de le dissoudre. Il aurait dû lancer à la face des Allemands la malédiction de tout le ghetto et de tout le peuple juif. Ce sentiment, nous ne l’exprimâmes pas ouvertement.

Alors que le ghetto est détruit depuis des années et qu’il ne reste qu’un monceau de cendres de ses martyrs et de ses combattants, il m’est extrêmement pénible de rappeler, aujourd’hui, le jugement que notre organisme porta alors sur la mort de Tcherniakow. Il est vrai, pourtant, que chacun de nous à titre individuel, approuva et admira sa fin de martyr.

Les Allemands désignèrent l’ingénieur Lichtenbauw pour remplacer Tcherniakow. Ils insistèrent pour que la Communauté recommande à ses ressortissants de s’engager en masse pour le travail. Au nom du Judenrat, un avis signé par le nouveau président porta à la connaissance de la population que les volontaires pouvaient se présenter avec leur famille. On leur garantissait qu’ils ne seraient pas séparés et iraient travailler au même endroit. Chaque travailleur recevrait trois kilos de pain et un kilo de confiture qui seraient distribués par les soins du Judenrat au Centre de rassemblement. La faim et le désespoir incitèrent de nombreux Juifs à ne pas négliger cette chance de salut. Peut-être, se disaient-ils, ne s’agissait-il vraiment que d’aller travailler ? Peut-être resterait-on vraiment en famille ?

En outre, les fonctionnaires allemands et juifs propagèrent le bruit que des lettres de nombreux déportés étaient déjà parvenues. Ils travaillaient et mangeaient à leur faim ! Ces lettres, bien entendu, étaient apocryphes ou avaient été extorquées. On disait qu’elles venaient de Brisk, de Kobrine et même de Minsk. La suggestion fut si forte, le désir de vivre si puissant que les habitants du ghetto ne voulurent écouter aucune mise en garde. Le pain et la confiture délivrés comme provisions de route tentaient trop les affamés. Des centaines, des milliers d’entre eux se présentèrent au Centre de rassemblement, le baluchon sur l’épaule, les valises à la main ; chacun emportait le plus possible de ses pauvres hardes : l’homme pieux, son châle de prière et ses phylactères, l’ouvrier, quelques outils. Les Allemands furent si « magnanimes » qu’ils ne limitèrent même pas le poids des bagages ! En réalité, ils voulaient entretenir l’illusion qu’ils les retiraient du ghetto surpeuplé, ravagé par les maladies, les épidémies et la famine, pour les envoyer travailler dans des conditions bien meilleures.

Au cours de ces journées terribles, les rues offrirent un spectacle extraordinaire : de longues files de pousse-pousse s’étiraient chargés de magnifiques valises de cuir, de riches literies, d’objets d’art. À côté des voitures marchent des Juifs allemands et tchèques, fiers et bien vêtus. La veille, les Allemands avaient donné l’ordre à tous les propriétaires de pousse-pousse d’amener leurs véhicules devant les immeubles habités par ces Juifs. Quant à ces derniers, ils avaient été avisés qu’ils devaient se présenter avec tous leurs bagages au Centre de rassemblement. Tous, sans exception, se présentèrent avec la foi naïve que les Allemands les déplaçaient pour améliorer leurs conditions d’existence ! Comme je l’ai déjà dit, ces gens s’étaient gardés de tout contact avec le ghetto. Ils se considéraient comme appartenant à un milieu supérieur et ignoraient tout des bruits horribles qui couraient sur le sort des déportés.

Les nazis agirent de la même façon avec les Juifs « étrangers », ceux qui possédaient un passeport de citoyen d’un pays neutre. Ils furent convoqués avec leurs bagages et leurs biens (argent, bijoux, argenterie) à la prison Pawiak. Tous furent ensuite embarqués dans un train spécial et envoyés vers une destination inconnue. Plus tard nous apprîmes que celle-ci était Treblinka…

La chasse à l’homme s’intensifia. La police juive accompagnée de nazis, d’Ukrainiens, de Lettons cerna des immeubles et des quartiers entiers. Ils pénétrèrent dans les logements, perquisitionnèrent, fouillèrent, extirpèrent de leurs cachettes tous les habitants qu’ils pouvaient trouver et les traînèrent au Centre de rassemblement. La chasse se poursuivait de sept heures du matin à six heures du soir. Des scènes atroces se déroulèrent : de petits enfants s’accrochaient à leur père, des femmes à leur mari ; des gens se roulaient sur le sol, se débattaient, refusaient de se laisser emmener. Avec une férocité inouïe, les policiers frappaient leurs victimes, tiraient des coups de feu. Les clameurs, les pleurs, les prières des malheureux se mêlaient aux basses injures, aux cris brutaux des policiers… Des Juifs qui disposaient de sommes importantes purent acheter les policiers, mais ils n’étaient alors que provisoirement sauvés car les rafles succédaient aux rafles et personne n’était assuré de ne pas retomber le lendemain entre les griffes d’autres chiens de chasse…

Dès les premiers jours, sur la place du rassemblement, nous assistâmes aux horribles scènes de la « sélection ». Ce mot reste gravé avec le fer et le sang dans nos souvenirs…

Les nazis armés de cravaches et de fouets passent lentement devant les rangs des victimes ; après avoir examiné durement chacune d’elles, ils les trient : les gens âgés, les débiles, ceux qui leur paraissent malades, les infirmes, ils les font sortir des rangs, et les envoient au cimetière juif où une équipe spéciale les fusille immédiatement et les jette dans des fosses communes.

Une seconde catégorie, peu nombreuse, est choisie pour aller réellement travailler non loin de Varsovie. (Ce fut là l’un des moyens les plus vils employés par les Allemands pour endormir la vigilance de la population en lui faisant croire qu’ils étaient vraiment en quête de travailleurs.)

Une troisième catégorie, composée en grande majorité des volontaires et des non-volontaires arrêtés dans les rafles, est conduite près du Centre de rassemblement puis entassée dans des wagons à bestiaux. Deux trains manœuvrés par des cheminots allemands quittèrent chaque jour Varsovie, sous la surveillance de soldats. Ils furent dirigés, nous l’apprîmes plus tard, vers Malkine-Sokolawa et, de là, vers Treblinka. Nous savions que les nazis menaient tous ces malheureux à la mort. Les renseignements que nous recevions étaient probants. Nous ne cessâmes de le répéter. Mais où menaient ces « trains de la mort » ? Où se trouvait le lieu d’exécution ? Comment se déroulait cette action démoniaque ? Nous résolûmes de lancer un de nos camarades sur leur piste. Nous désignâmes Salomon Fridrich, un des plus courageux résistants du ghetto. Ce gaillard robuste et bien bâti avait un type vraiment aryen. Un camarade polonais du PPS, un cheminot, qui effectuait le même trajet que ces trains de déportés et connaissait leur direction, indiqua à Fridrich la manière de voyager clandestinement. Il parvint jusqu’à Sokolow. De là, les Allemands avaient construit un nouvel embranchement qui accédait, au village de Treblinka où ils avaient aménagé un vaste camp comprenant deux divisions : l’une pour les Juifs, l’autre pour les Polonais. À Sokolow, Fridrich apprit par les Juifs de l’endroit que chaque jour des trains arrivaient aux camps. Les habitants avaient entendu dire que des actes atroces s’y passaient, mais ils ignoraient les détails. À Sokolow, Fridrich rencontra tout à fait par hasard, le vieux bundiste Ezriel Wallach. Il se trouvait dans un état effrayant, couvert de blessures et vêtu de haillons. Wallach lui raconta cette histoire horrible : tous les Juifs amenés à Treblinka – en principe pour travailler – étaient asphyxiés dans des chambres à gaz, où les nazis les introduisaient en leur faisant croire qu’ils allaient prendre une douche et se nettoyer avant d’être admis aux camps de travail… Wallach avait été pris, lui aussi, à Varsovie et amené à Treblinka. Mais il avait réussi à fuir.

En possession de ces nouvelles terribles, Fridrich revint à Varsovie.

Nous publiâmes aussitôt un numéro de L’Assaut contenant les révélations de notre camarade. Cette fois, nous pûmes, avec certitude complète, faire connaître l’objectif infernal des déportations. Grâce au témoignage de notre émissaire et de Wallach nous pûmes détailler le sort réservé aux déportés.

À nouveau, L’Assaut conjura ses lecteurs : « Ne vous laissez pas leurrer, écartez toutes illusions ! Ils vous mènent à la mort, à l’extermination ! Ne vous laissez pas abattre comme des chiens, ne vous rendez pas de plein gré entre les mains de vos bourreaux… »

J’habitais toujours au n° 13 de la rue Gesia, chez Wasser. Le mois de juillet touchait à sa fin. Le ghetto retentissait de cris de détresse. Tous les jours, de sept heures du matin à six heures du soir se succédaient rafles, blocages d’immeubles, perquisitions, exécutions dans les rues, cortèges sinistres vers le Centre de rassemblement. Chaque jour, les mêmes scènes se répétaient : barrages de police, expulsions des maisons. Des gens ensanglantés, les vêtements en lambeaux, étaient poussés brutalement derrière le cordon de policiers et de soldats allemands armés.

Notre immeuble avait été cerné à plusieurs reprises, mais chaque fois, jusqu’à présent, Mania Wasser et sa fille avaient été épargnées grâce à leur qualité d’ouvrières dans un atelier de couture. Le frère de Wasser qui habitait avec nous fut emmené. Quant à moi, j’avais toujours réussi à me dissimuler. Je possédais bien une carte d’employé du Jitos, mais elle ne constituait pas une protection absolument sûre…

Un matin, à huit heures, nous entendons soudain un bruit pesant de bottes, accompagné de coups de fusil. La panique, l’affolement saisit les locataires ! Notre immeuble est bloqué ! Dans les escaliers, par toutes les portes, les policiers juifs font irruption. Je perçois un fracas retentissant de vitres et de portes défoncées… Je les entends sur le palier… Cette fois, il est trop tard pour me cacher. Je vais certainement être pris. Je n’ai pas le temps de réfléchir et d’examiner la situation ; déjà un policier juif entre dans ma chambre. Je lui montre ma carte du Jitos. Il me donne néanmoins l’ordre de descendre dans la cour pour y faire contrôler mes papiers : s’ils sont en règle, il me relâchera !

Je descends. Dans la cour, je me glisse jusqu’à la porte cochère gardée par la police. Je montre ma carte à un policier en lui fourrant un billet de 100 zlotys dans la main… et je suis « libre » ! Le portail franchi, je reprends difficilement ma respiration, je me sens baigné d’une sueur froide. Il faut absolument que je m’éloigne immédiatement. Mais où aller ? Dans le silence angoissant de la rue, je marche rapidement en rasant les murs, dans la direction du n° 24 de la rue Nowolipie, où se trouvent les bureaux du Jitos. En chemin, je rencontre Rebecca Rosenstein et Bluma Klog. Elles sont affolées en me voyant dehors ! Rue Nowolipie, Abrasza Blum sort en courant du bureau du Jitos où il travaille pour la forme. Il m’adresse de vives remontrances parce que j’ai osé sortir. Je lui raconte ce qui s’est passé. Je dois, à présent, trouver un autre refuge.

On me conduit chez Etkine, rue Leszno, dans mon ancienne cachette.

Le lendemain, des camarades font venir Sonia Novogrodsky auprès de moi. Puisque nos faux passeports étrangers indiquent que nous sommes mariés, il est préférable que nous habitions ensemble, pour le cas où nous aurions à les produire.

Nous restâmes chez Etkine quatre à cinq jours. De notre fenêtre qui donnait rue Ogrodowa, nous pouvions voir, chaque matin, à l’aube, les policiers juifs se rassembler devant le commissariat central. On les répartissait en deux groupes : l’un franchissait une petite porte ouvrant sur notre cour, gagnait la rue Leszno et se dirigeait vers le grand ghetto ; l’autre suivait la rue Ogrodowa dans la direction de la rue Zelazna et du petit ghetto. Il nous était pénible de voir ces policiers juifs dans l’exercice de leur sinistre fonction ! J’eus le cœur particulièrement serré et des larmes me montèrent aux yeux quand j’aperçus dans les rangs des « limiers » juifs certains fonctionnaires du Judenrat qui arboraient un brassard où s’étalait l’inscription : « préposé aux expulsions… »

Les nazis avaient exigé que tous les employés des œuvres sociales, non soumis à la déportation, fussent mis à la disposition de la police juive pour l’aider dans ses opérations. Ils menacèrent d’arrêter ceux qui refuseraient. Un conseil des délégués de toutes les œuvres sociales se réunit. Après des discussions pénibles, il fut décidé que les employés refuseraient de collaborer aux expulsions et aux arrestations. Mais, par peur, plusieurs fonctionnaires du Judenrat acceptèrent pourtant ce travail ignoble et accompagnèrent les commandos ! Ils durent accomplir les mêmes horreurs que les nazis, les Ukrainiens et les policiers juifs. Ils accomplirent ce travail sanglant contre leurs frères de race, souvent même contre leurs propres parents…

Nouvelle perquisition ! Un Ukrainien ivre, les yeux injectés de sang, nous pousse dans l’escalier. Nous descendons. Au premier étage l’ivrogne nous laisse, Sonia et moi, sur le palier, pour se ruer dans un appartement… Je continue vivement à descendre en entraînant Sonia. Arrivés dans la cour nous courons vers la petite porte qui débouche rue Ogrodowa. Nous la franchissons. Dans la cour voisine, j’aperçois un ancien chauffeur que je connais et qui est actuellement gardien de l’immeuble. Malgré les risques qu’il court, il nous dissimule chez lui. Nous restâmes cachés plusieurs heures. La journée était déjà fort avancée lorsque nous quittâmes le logis du chauffeur. Nous nous dirigeâmes alors vers la rue Smocza sans savoir où nous pourrions trouver une cachette sûre. Nous étions hantés par une pensée unique : quitter au plus vite la rue Ogrodowa ! Nous devions absolument rejoindre la rue Smocza et le ghetto grouillant de monde avant l’heure du couvre-feu. À peine arrivés rue Smocza, nous entendons crépiter une fusillade ! Nous bondissons sous une porte cochère pour attendre que l’alerte passe. Nous nous rappelons alors que c’est précisément dans cet immeuble qu’habite la camarade Buks, dirigeante de l’une de nos cantines populaires, femme courageuse par excellence. Rien ne l’arrêtait lorsqu’il s’agissait d’aider quelqu’un… Malheureusement, son logement est déjà surpeuplé et il nous est impossible d’y séjourner longtemps sans danger. Avant l’heure du couvre-feu nous réussissons à atteindre l’immeuble du bureau de poste juif qui forme le coin de la rue Gesia. Dans ce bâtiment énorme qui s’étendait jusqu’à la rue Wolinska, habitaient Léon Kersk et sa femme. Léon était l’ancien secrétaire du Syndicat socialiste des artisans, et membre du présidium du Conseil central des syndicats professionnels du ghetto. Il travaillait alors dans une fabrique de vêtements et militait activement dans le Bund clandestin. Outre Sonia et moi, on fit venir chez lui Lazare Klog, qui venait de perdre sa femme et la fille de son fils, toutes deux tombées entre les mains des policiers juifs !….

Là, nous vécûmes à l’abri, dans des conditions relativement bonnes. Nous logions la nuit dans l’appartement, mais, le jour, nous montions au grenier. Celui-ci, en forme de longue galerie et situé directement sous le toit du building, était rempli de recoins, encombré d’objets hétéroclites, tapissé de poussière, de saletés, de toiles d’araignée. Nous avions de là-haut un merveilleux poste d’observation sur les rues avoisinantes car une bombe avait troué le mur. Nous regardons vers le bas. Des bandes d’Allemands, d’Ukrainiens, de policiers juifs armés de haches, de barres de fer, de matraques parcourent les rues, défoncent les portes et les vitrines des boutiques pour chercher ceux qui pourraient s’y terrer. Ils profitent de l’occasion pour voler tout ce qu’ils trouvent. Devant eux, les rues se sont subitement vidées. Seuls les coups de hache et de barre de fer troublent le silence qui s’est établi. Ici et là gisent des cadavres, des blessés qui gémissent encore, agitent légèrement la main ou la jambe.

Nous tînmes, dans cet abri, une dizaine de jours, malgré plusieurs rafles. Nous ne fûmes pas découverts jusqu’au jour où, par malheur… Nous sommes tapis, frémissant de peur, dans un recoin du grenier. Soudain, de la rue, nous parvient le tumulte que nous connaissons trop bien : détonations, fracas de portes défoncées, ordres, jurons… Les cris se rapprochent. Quelqu’un monte au grenier !…. Nous avons été trahis par les verres de thé laissés sur la table de notre chambre. Nous étions en train de boire du thé quand nous avons perçu le vacarme annonciateur de la rafle. Nous avons précipitamment gagné le grenier. Devant nos verres contenant une boisson encore chaude, les policiers ont compris que nous venions de quitter la pièce et ils ont cherché jusqu’au grenier.

Caché dans l’ombre, je vois un policier passer tout près de moi. Je m’élance, mon couteau à la main, et le saisis à la gorge. L’homme, affolé de peur, perd tout contrôle sur lui-même. Sonia se met à hurler hystériquement :

« Ne le tue pas ! Ne le tue pas !…. »

Le policier me supplie de le lâcher. Il me promet de s’en aller sans nous faire de mal… À ce moment survient un second policier. Je repousse le premier et je les avertis tous deux que nous ne nous laisserons pas prendre vivants… Nous les tuerons ou nous mourrons !….

Le nouvel arrivant entreprend de s’excuser : des soldats ukrainiens attendent en bas, il faudrait leur « graisser la patte »… Sonia leur remet 500 zlotys et ils s’en vont !

Notre cachette découverte, il nous fallait de nouveau en trouver une autre. D’ailleurs nous n’aurions pu rester là, car la liquidation du petit ghetto commençait. Les Allemands avaient donné l’ordre d’évacuer les rues qui constituaient le petit ghetto. Les habitants de ce quartier eurent deux jours pour aller s’installer dans le grand ghetto. Les services du Judenrat, logés rue Grzybowska, durent déménager. Ils choisirent comme nouveau siège l’immeuble où nous nous cachions. Une nouvelle fois nous partîmes.

Le tableau qui s’offrit à nous, durant ces deux jours, nous rappela l’instauration du ghetto. Dans toutes les rues et les ruelles reliant le grand et le petit ghetto, sur la passerelle, se pressait une foule d’êtres décharnés et en guenilles, chargés de ballots de literie, d’enfants en pleurs. L’un tire une charrette où s’entassent des objets divers ; un autre traîne une vache efflanquée, dernier soutien d’une existence misérable. De temps à autre la masse des errants s’agite au bruit d’une fusillade. L’encombrement est indescriptible, la foule particulièrement dense. C’est aujourd’hui le deuxième et dernier jour. La mort menace. Vite, il faut passer le plus vite possible de l’autre côté ! Est-ce la dernière étape ? Est-ce la dernière des pérégrinations ? Personne n’a plus d’illusions ! Les visages expriment l’égarement et le désespoir. Personne n’a plus la force de supporter tant de souffrances. Nous sommes dans un cul-de-sac, il n’y a plus d’issue, plus de secours possible. Mais, aujourd’hui, la question du logement n’est plus un problème. La place ne manque pas. Des centaines de milliers de personnes ont déjà été liquidées et sont passées par les chambres à gaz. Leurs logements ont été vidés, leurs pauvres biens volés. Les nouveaux candidats à la mort pourront « librement » occuper des lieux « libres ». Mais alors que tous les Juifs se traînaient du petit ghetto vers le grand, le sort voulut que Sonia et moi parcourions le chemin inverse… Notre route, en effet, nous menait du grand au petit ghetto.

Kersk et Mirmelstein, qui travaillaient à la fabrique Tebenz, installée dans l’immeuble de l’école commerciale à l’angle des rues Walicow et Prosta, nous procurèrent, à Sonia, à Klog et à moi, des cartes de travailleur de cette fabrique. Nous eûmes même l’autorisation d’habiter dans les environs immédiats de l’établissement, au même titre que les autres ouvriers. Gepner, de Lodz, était directeur des magasins. Son fils Abraham était surveillant et montait la garde avec les Allemands ; c’était un beau garçon blond qu’on eût pris pour un pur Allemand. Cette dernière particularité lui permit de nous faire passer sans encombre de notre ancienne cachette à la fabrique maintenue dans le petit ghetto.

Le trajet fut terrible ! Partout nous croisâmes des files d’expulsés dont les cris déchirants se mêlaient au bruit des coups de feu. Nous remontâmes péniblement ce courant formé par une foule compacte, des voitures hétéroclites, des enfants en larmes. Des cadavres et des blessés gisaient sur le pavé…

Nous voici enfin de l’autre côté de la passerelle, serrant précieusement nos certificats de travail dans nos poches. Nous serviront-ils ? Une souffrance immense étreint nos cœurs et brise notre courage. Tout ce que nous avons bâti au prix de tant de peines et de sang est aujourd’hui saccagé. Nous ne sommes plus poussés que par l’élan. Il ne nous reste plus longtemps à vivre, notre fin est proche. Le certificat de travail était simplement destiné à nous permettre d’atteindre le quartier de la fabrique. Il ne pouvait être question pour nous d’y travailler, car trop d’ouvriers nous connaissaient, ni de nous montrer aux nombreux fonctionnaires allemands et aux policiers qui circulaient dans les ateliers. Pour l’instant nous devions continuer à être enterrés vivants, à nous tapir.

Nous allâmes loger chez Galant, un ouvrier sûr de la fabrique. Il possédait trois pièces. Onze personnes y vivaient : Galant, sa mère, sa femme et son enfant, sa sœur (la femme de Nuremberg) et son enfant. Nuremberg n’était pas à Varsovie. Nous l’avions envoyé en mission à Lodz pour y organiser le travail clandestin. Habitaient là, également, Léon Kersk, sa femme ainsi que nous trois. Nous restâmes confinés nuit et jour dans l’appartement, n’ayant presque rien à manger. Les ouvriers de la fabrique recevaient comme salaire, pour un travail de forçat, une ration de famine composée de deux maigres soupes et d’un morceau de pain par jour. Nos compagnons nous rapportaient ce qu’ils pouvaient pour calmer notre faim. Ils dérobaient une pomme de terre, un croûton de pain, qu’ils partageaient avec nous…

Pendant l’évacuation du petit ghetto, les opérations de déportation cessèrent. Au cours de ces deux jours, les commandos d’épuration ou plutôt, les commandos d’extermination, ne sévirent pas. Tout se passait comme si les chasses dans les rues, les rafles et les perquisitions appartenaient au passé et il semblait qu’on ne reverrait plus le cauchemar des déportations. Pourtant, nous ne tardâmes pas à apprendre que des opérations de nettoyage étaient en cours dans la région d’Otwock. Les Allemands y avaient aménagé des camps entourés de fils de fer barbelés. Ces bruits furent confirmés par Orzech, envoyé en mission dans la zone « aryenne » pour informer le monde extérieur des atrocités qui se déroulaient dans le ghetto de Varsovie. La police recherchait Orzech depuis longtemps. Il réussit à se dissimuler au ghetto. En pleine opération de déportation, il s’enfuit dans la zone aryenne. Il nous apprit que, pendant la période d’accalmie, les commandos opéraient dans la région d’Otwock. En deux jours ils déportèrent toute la population des ghettos, vidèrent les établissements juifs, les orphelinats, les sanas, les maisons d’enfants et leur personnel. Tous furent embarqués dans des wagons plombés et expédiés dans la direction prise par les déportés de Varsovie : Treblinka ! Comme dans un cauchemar, nous reçûmes, par bribes, des détails sur la liquidation de notre magnifique établissement de santé, le sanatorium Medem de Miedzyszyn. C’était l’été, le sanatorium abritait plus de cent enfants, des maîtres, des éducatrices, des médecins, du personnel technique. Un matin, au milieu du mois d’août, alors que les enfants reposaient encore paisiblement dans leur petit lit, les bâtiments furent cernés par les assassins du commando d’extermination armés jusqu’aux dents. L’ordre fut donné à tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur du sana de sortir dans la cour. Les enfants se mirent à crier, s’accrochèrent à leur lit, aux fenêtres, aux portes, aux tables, refusant de se laisser emporter, mordant les mains des brutes, griffant, se débattant. Mais, finalement, tous furent entassés dans des camions et conduits à la gare de Miedzyszyn.

La camarade Ziegelbaum et son fils purent échapper à l’évacuation en se cachant dans une cave (tous deux moururent un peu plus tard). Friedmann et sa femme s’enfuirent dans la forêt et errèrent plusieurs jours, à moitié fous, épuisés par la fatigue et la faim ; finalement ils furent pris et fusillés par les Allemands. La femme de Friedmann n’avait pas l’aspect d’une Juive. Seule, elle aurait pu échapper à la mort, mais elle ne voulut pas abandonner son mari moralement très ébranlé par les événements. Ils moururent ensemble. Quelques autres furent cachés par des paysans, mais la majorité du personnel partagea le sort des enfants et mourut avec eux… Rosa Eichner eut une conduite particulièrement héroïque. Elle consola les enfants, s’efforça de les tranquilliser, rassembla autour d’elle un groupe important avec lequel elle monta dans un camion. Sa sœur, qui était infirmière, et Janek, son jeune fils, se joignirent à elle. Les autres camarades suivirent son exemple et apaisèrent, de la même façon, les enfants qui les entouraient.

Le massacre de tant d’enfants nous porta un coup particulièrement dur. Nous espérions, malgré l’évidence, qu’ils échapperaient à la mort, que la main criminelle épargnerait nos petits, espoirs d’une génération en train de périr… Et voici que leur mort était survenue !

Dès lors, nous nous considérâmes comme définitivement perdus. Il n’y avait plus aucun espoir, aucune échappatoire. Nous étions pris, broyés dans la tenaille sanglante…

Les rafles reprirent, brutales et sauvages. Pour donner plus de piment à leur entreprise et activer la liquidation, les Allemands inventèrent le plus vil procédé : chaque policier juif eut l’obligation de livrer aux Allemands sept « têtes » par jour, sous peine d’être lui-même déporté ! Les résultats furent horribles : pour sauver sa propre vie, le policier juif devait en détruire sept autres tous les jours et envoyer à la mort ses proches, ses amis, parfois même ses propres parents ! Oui, on vit des dizaines de fois un policier juif, mener sa vieille mère à l’abattoir en se donnant pour excuse qu’elle finirait de toute façon par être tuée !….

Je ne puis décrire le ghetto à cette époque, ni ce que nous ressentîmes ni ce que nous vécûmes ; nous qui nous considérions déjà comme des morts, comme des êtres d’un autre monde. À chaque minute, nous nous attendions à mourir. Nous ne parlions que de la mort imminente. Le fils de Sonia, Majus, était aux États-Unis. Mon fils, Janek, quelque part au Japon ou en Chine, en route vers l’Amérique. Elle et moi possédions des porte-monnaie de cuir. Elle avait reçu le sien de sa sœur habitant le Mexique ; le mien m’avait été rapporté quelques années plus tôt d’Amérique par Salomon Mendelsohn. Nous échangeâmes ces objets et nous nous jurâmes mutuellement que si l’un de nous deux survivait à l’autre, il remettrait ce souvenir au fils du disparu, c’est-à-dire moi à Majus et elle à Janek.

Le danger se rapprochait.

Un soir, après le couvre-feu, les camarades Gepner et Neumark surgissent chez nous, bouleversés. Des Allemands leur ont confié qu’une sélection se prépare pour le lendemain dans notre secteur. On projette de cerner l’usine pour faciliter les opérations. Il faut partir immédiatement ! Nous vécûmes toute la nuit dans la fièvre des préparatifs, bien décidés, en cas d’échec, à ne pas nous laisser prendre vivants et à nous battre jusqu’à la mort… Sonia hésitait à nous accompagner. Elle était, nerveusement, fort ébranlée. Gepner lui avait procuré un papier certifiant qu’elle était l’épouse de l’un des directeurs. De plus, elle possédait un passeport étranger. Dans son désarroi elle se cramponnait à l’idée que peut-être, grâce à ces documents, elle pourrait glisser entre les mailles du filet. À l’aube, le jeune Gepner et Neumark vinrent nous chercher. Sonia, à la dernière minute, résolut de rester ! Nous nous séparâmes, avec émotion, après un long regard d’adieu.

Les camarades nous firent traverser la cour de l’usine et nous cachèrent dans un réduit, plein de gravats. Ils fermèrent la porte derrière nous avec un gros cadenas, puis s’éloignèrent. À travers une mince fente nous pouvions apercevoir, très difficilement il est vrai, un étroit secteur de la cour.

L’usine fonctionnait nuit et jour. À sept heures du matin elle fut cernée par des policiers, des Ukrainiens et des SS. Les ouvriers de l’équipe de nuit, prêts à rentrer chez eux, ne furent pas autorisés à sortir. L’équipe de jour qui arrivait fut laissée à l’extérieur.

Nous ne voyons pas ce qui se passe dans la rue. Nous percevons seulement des clameurs, des cris de femmes et d’enfants, le grondement des soldats. À travers la fente nous voyons comment se déroule, dans la cour, la sélection : des SS armés sont alignés, commandés par un officier à l’uniforme orné de passementeries rouges. Devant eux défilent les ouvriers et les ouvrières de l’équipe de nuit, tenant à peine sur leurs jambes, épuisés par une nuit de labeur ardu. Nous en voyons certains se diriger à droite, d’autres à gauche, suivant l’indication d’une cravache tenue par un soldat. Ceux qui sont désignés pour la déportation sont immédiatement emmenés dans la rue. Ceux qui sont maintenus au travail sont parqués dans un coin de la cour.

Tapis dans notre trou, l’œil à la fente, le cœur battant, les tempes douloureuses, nous regardons. Sommes-nous toujours vivants ou sommes-nous déjà dans les rangs de ceux désignés pour mourir ? Klog murmure :

« Ils vont venir ici… Ce sera bientôt notre tour !

– Courage, Lazare ! soufflé-je en rassemblant ma dernière énergie. Sois prêt !…. Nous nous battrons, avec les ongles s’il le faut, comme des chats… Nous leur sauterons à la gorge. »

Malgré la menace de la mort, Klog ne perd pas le goût de la plaisanterie :

« Soit, fait-il, montre-moi donc comment tu feras ! »

Puis il ajoute :

« Bah, il ne se produira rien. »

Toujours des cris et des pleurs. Le brouhaha devient indescriptible. Des maris tendent leurs bras vers leur femme, des femmes vers leur mari : la cravache du destin les sépare pour toujours…

Tous les locataires des maisons environnantes sont poussés dans la rue – hommes, femmes, enfants, pêle-mêle. Les condamnés sont encerclés et immédiatement emmenés vers les wagons.

Les opérations durèrent jusqu’à deux heures de l’après-midi. Nous apprîmes plus tard qu’environ cinq cents personnes avaient été arrêtées et, parmi elles, Sonia ainsi que Mme Nuremberg et son enfant. La mère de Galant, âgée de soixante-six ans, s’était cachée dans un buffet, près de la porte du palier. Tchichik, de la Commission des métiers du vêtement réussit à se glisser hors des rangs d’un groupe de prisonniers que l’on conduisait au Centre de rassemblement. Nous alertâmes les camarades de l’hôpital situé près du centre pour tenter de les sauver. Mais, nous l’apprîmes par la suite, eux aussi avaient été embarqués dans les wagons.

Ce jour-là, la fabrique ne travailla pas, ni la nuit suivante. Nous restâmes dissimulés jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Le calme revenu, Neumark et Gepner déverrouillèrent la porte et nous reconduisirent dans notre logement. De toutes les fenêtres s’échappaient des lamentations. Chaque famille pleurait des victimes.

Mes nerfs sont sur le point de céder. Je n’en puis plus… Les camarades rescapés sont effroyablement abattus. Ils se sentent plus que jamais menacés : les bourreaux ne tiennent plus aucun compte des « permis de vivre », c’est-à-dire des cartes de travail. Il est évident que notre fin approche, avec la liquidation totale. Que faire ?…

Je reçus une lettre d’Abrasza Blum et de Berek m’invitant à quitter la fabrique au plus vite et à venir les rejoindre. Je réunis mes camarades de l’usine pour discuter avec eux de la nouvelle situation et de la tactique à suivre désormais. Tous furent d’accord pour juger que la tragédie avançait vers son dénouement sanglant. Il fallait être prêts à toute éventualité. J’attirai leur attention sur la nécessité de savoir où se trouvaient entreposés les marchandises et les tissus faciles à enflammer. En cas de nouvelle sélection, nous refuserions de nous livrer et nous mettrions le feu aux ateliers. Mieux valait mourir en ne laissant derrière soi qu’un tas de cendres, mieux valait tomber en combattant que de se laisser mener, comme des moutons à l’abattoir. Les camarades devaient s’efforcer de rester groupés, de conserver entre eux un contact permanent et d’être sans relâche sur le qui-vive. La masse des ouvriers devrait être prudemment préparée à la fin imminente. Il fallait entretenir leur courage afin qu’ils puissent être prêts au pire et à agir comme nous. Organiser des réunions, discuter ouvertement de la situation seraient trop dangereux ; mais chaque camarade, selon ses possibilités, s’efforcerait de préparer son entourage et de le convaincre qu’il n’y avait d’autre solution qu’une lutte sans merci.

Je quittai mes camarades de l’usine car je devais retourner le lendemain dans le grand ghetto.

C’est ma dernière nuit avec Lazare Klog. Nous nous disons adieu avec émotion. Nous avons tant de fois affronté la mort ensemble ! Ensemble, nous avons organisé le Bund clandestin, ensemble nous avons souffert et espéré !…. À présent, tout est fini, tout s’écroule ! Le peu qui survit encore est voué à l’anéantissement…

Nous retrouverons-nous un jour ? Verrons-nous la libération ?

Cette nuit-là, précisément, des avions russes bombardèrent la ville. Des bombes tombèrent, sur l’ancien théâtre de la Scala et dans les environs. Les Allemands furent saisis de panique. L’équipe de nuit interrompit son travail et descendit dans les caves. La garde du Centre de rassemblement quitta son poste pour aller s’abriter. De nombreux internés réussirent ainsi à s’échapper. Nous parlâmes, Lazare et moi, de ce bombardement qui nous réconfortait, nous rendait quelque espoir. Réussirions-nous à tenir ?….

Le fils de Mirmelstein, qui travaillait au bureau de la fabrique, me fournit un certificat stipulant que j’étais employé chez Tebenz et étais envoyé en mission dans l’annexe du grand ghetto pour y régler des questions d’ordre professionnel. À six heures et demie du matin, le vieux Kostrinsky (Kostek) que son emploi à l’usine appelait tous les jours au grand ghetto m’emmena avec lui. Nous franchîmes sans incident le poste de garde et arrivâmes au coin de la rue Gesia et de la rue Zamenhof où m’attendaient déjà Abraham Feiner et Berek Szneidemil. Les rues avaient un aspect étrangement triste : des ouvriers, un paquet sous le bras, se pressaient vers leur travail. Chacun regardait autour de lui avec terreur, tendait l’oreille au moindre bruit insolite, au moindre son de voix. Cette heure matinale était la plus propice pour circuler dans les rues car les rafles ne commençaient habituellement qu’un peu plus tard, après l’ouverture des usines.

Berek me conduisit au 31 de la rue Gesia où s’abritait provisoirement l’école d’infirmières de l’hôpital juif, dirigée par la camarade Louba Bielitska-Blum. On me dissimula dans la réserve, pour la nuit seulement car il eût été extrêmement périlleux pour moi d’y demeurer le jour. Au petit matin, je grimpai à l’aide d’une échelle, au deuxième étage d’une maison en ruine qui se dressait dans la cour, et je tirai l’échelle à moi. Les enfants de Louba et de sa sœur Riwa passèrent la journée là-haut avec moi. Notre silence était troublé par le martèlement des bottes, les cris, les jurons, les plaintes. Quand les bruits se rapprochaient, nous nous serrions davantage contre les murs de pierre…

Je passai trois jours dans cette étrange cachette, puis j’eus l’occasion d’avoir un entretien avec Abrasza Blum. Celui-ci était inscrit à la grande brosserie de la rue Swietojerska qui occupait trois ou quatre mille ouvriers. Il me rejoignit une nuit dans mon refuge pour me parler de ma situation. Il me fit connaître la décision de notre organisation : je devais gagner la zone aryenne où je lutterais beaucoup plus efficacement. Nous n’avions encore reçu aucune arme de là et la liaison avec l’extérieur s’était gravement relâchée en raison des rafles et des déportations. Grâce à mes nombreuses relations parmi les organisations ouvrières polonaises, il me serait facile de réaliser les contacts nécessaires, de trouver un refuge et d’obtenir des armes pour le ghetto. Ici, j’étais plutôt une charge.

Abrasza me raconta comment, au cours des dernières semaines, il avait été deux fois arrêté et emmené au Centre de rassemblement. La première fois, il avait réussi à s’échapper grâce à la complicité d’un policier juif, Merenholz, ancien membre du PPS, qui nous avait déjà souvent aidés. (Plus tard, Merenholz s’enfuit dans la zone aryenne où je le rencontrai. Il mourut au cours du soulèvement général de Varsovie, en 1944.) La seconde fois, Abrasza se présenta volontairement. C’était au moment de la déportation de l’école que dirigeait sa femme Louba. Lorsqu’il apprit l’arrestation de sa femme et de ses deux enfants, il se rendit en hâte à l’école afin d’unir son sort à celui des siens. Cette fois-là, un miracle survint : les organisations juives obtinrent des Allemands la libération des élèves et du personnel !…

Nous conversâmes toute la nuit et évaluâmes les chances que je possédais de ce côté-ci et de l’autre. La conclusion s’imposait : je devais passer en zone aryenne. Notre caisse ne possédait plus que peu d’argent. Abrasza me donna 100 dollars et m’organisa un rendez-vous avec des camarades en liaison avec l’extérieur. À sept heures du matin, j’étais à la porte de mon refuge. Solnik et Samuel le Cordonnier arrivèrent et me conduisirent dans le logement de ce dernier, rue Stawki. J’y restai toute la journée. Le soir, nous apprîmes qu’une nouvelle sélection aurait lieu le lendemain. Nous étions le 5 septembre 1942. Le ghetto ne comptait à cette époque que cent vingt à cent trente mille survivants. Les autres avaient été liquidés. Ce jour-là, les Allemands donnèrent l’ordre à tous les habitants de sortir dans la rue dès six heures du matin et de se rassembler aux carrefours suivants : Gesia-Zamenhof, Kupiecka, Wolinska, Mila-Lubecka, Niska-Stawki ainsi que sur la place Parizowski. Toute personne qui serait trouvée à l’intérieur d’un immeuble serait exécutée sur place. Ces rues se situaient à proximité du Centre de rassemblement : les assassins désiraient réduire au minimum la tâche de traîner leurs victimes jusqu’au lieu d’exécution… Que vais-je faire ? Depuis l’aube, tout le quartier est gardé par des SS, des Ukrainiens et des Lettons. Le dernier acte de la tragédie va se jouer. Il faut échapper aux griffes de la mort, tenter de sortir du cercle de feu qui nous emprisonne.

Du logement de Samuel Benkart on me conduisit dans l’ancienne tannerie Wronsky, sise au 73 de la rue Stawki où les Allemands avaient installé une usine métallurgique. Ce bâtiment énorme comprenait de nombreuses caves et de multiples recoins sombres susceptibles de fournir de bonnes cachettes. Une petite porte du rez-de-chaussée donnait sur une courette sans fenêtre où se dressait une cabane pleine de chiffons. Cette courette communiquait par un portail avec une cour débouchant rue Okopowa dans la zone aryenne. Un trafic intense de contrebande s’était toujours effectué de ce côté. C’est par là que nous comptions nous glisser en zone aryenne, Wronsky – le propriétaire de l’usine – et moi. Mais à peine Wronsky eut-il ouvert la petite porte donnant sur la courette qu’une foule de gens désireux d’échapper à la sélection aperçut son geste et se rua derrière lui. Une centaine de personnes égarées par la peur envahirent la grande cour. Le gardien de l’immeuble de la rue Okopowa, pris de panique, ferma le portail extérieur. Chacun se mit aussitôt à chercher fiévreusement un abri qui pût le dérober aux yeux des brutes qu’on craignait de voir surgir d’un instant à l’autre dans l’usine… Des soldats postés rue Okopowa eurent bientôt l’attention attirée par le brouhaha qui s’élevait de la cour. Ils accoururent, entrèrent dans l’usine et aperçurent la foule. Ils ouvrirent immédiatement le feu. Une soixantaine de corps tombèrent. Les rescapés refluèrent précipitamment. Les uns se cachèrent dans l’usine, les autres restèrent dans la courette, cherchant en vain un refuge.

La famille Wronsky, Solnik, Samuel Benkart et moi nous réussîmes à pénétrer dans la cabane en passant par une lucarne et nous nous dissimulâmes sous les chiffons, attendant la mort…

Nous entendîmes des coups de feu claquant dans le bâtiment de l’usine, les clameurs et les cris d’épouvante des malheureux restés dans la cour, les gémissements des blessés et de ceux qu’on emmenait.

L’opération de ratissage dura plusieurs heures. Nous attendions, nous attendions, complètement enfouis dans les chiffons… Mon cœur battait à tout rompre, mes tempes étaient brûlantes. Était-ce la fin ? Allais-je donc mourir ici, dans les vieux chiffons, parmi les détritus ?…. Il est vrai, me disais-je, que ma vie, à présent, n’a pas plus de valeur que ces hardes, protection dérisoire contre la mort… Le soir, quand le silence fut revenu, je cherchai le moyen de nous tirer de là. Wronsky connaissait tous les recoins de son usine. Il me dit qu’une large cuve servant autrefois à tremper les peaux, était enfoncée sous le sol de la cabane. Nous entreprîmes de la dégager. Nous creusâmes la terre durant de longues heures en nous servant de nos mains et de tous les objets rigides que nous pûmes trouver. À la fin, nous réussîmes à sortir la cuve de terre. La cabane était adossée à un mur derrière lequel s’étendait une cour débouchant dans la rue Niska. La cavité laissée dans le sol par la cuve facilita le creusement d’un tunnel sous ce mur. Nous continuâmes à creuser toute la nuit. Finalement, la galerie fut terminée. Nous nous nettoyâmes un peu et aussitôt qu’il fit jour nous sortîmes dans la rue et nous nous séparâmes.

Je marchai vers la rue Lubecka sans savoir chez qui aller. J’avançai comme dans un rêve. Dans les rues, j’aperçus des ombres humaines qui erraient sans doute depuis la veille.

Elles avaient dormi dans les ruisseaux, sur les trottoirs. L’un faisait chauffer un peu d’eau sur un feu de bois, l’autre grignotait un quignon de pain ; des enfants sanglotaient, des adultes pleuraient en silence. Tous les yeux trahissaient une peur intense, folle.

J’appris que la sélection de la veille avait été exécutée avec une brutalité particulièrement sadique. Chaque direction d’usine, d’entreprise, d’œuvre sociale reçut l’ordre des autorités nazies de choisir elle-même un nombre déterminé d’ouvriers ou d’employés et de leur délivrer un numéro. Puis, les numérotés et les non-numérotés furent conduits à l’un des carrefours désignés où s’opéra alors une nouvelle et dernière sélection allemande.

On peut imaginer le débat de conscience des chefs d’entreprise à qui il incomba de distribuer ces numéros, c’est-à-dire condamner à mort une partie de leur personnel ! Il est vrai que les possesseurs de numéro n’étaient pas certains d’être épargnés puisqu’ils devaient encore affronter les Allemands. Mais ils conservaient un mince espoir de survie.

J’errai longtemps sans savoir où aller quand je rencontrai la camarade Wolkowitch. Elle me dit que plusieurs camarades se sont réfugiés dans un logement du 51, de la rue Mila. Elle m’y conduit. J’entre et aperçois Léon Mischelsohn en compagnie de sa femme et de sa fille, Damazer avec sa femme et son enfant, et Avigdor Mendelsohn. Personne ne nous regarde. Tous semblent pétrifiés, abîmés dans la douleur. Il règne une atmosphère de complète résignation. La femme de Damazer lève vers moi ses yeux dilatés de terreur :

« Camarade Bernard ! Un enfant, n’est-ce pas, on peut en avoir un autre ?…. Nous sommes encore jeunes… »

Elle ne me quitte pas du regard, elle attend que je l’absolve pour le terrible crime qu’elle envisage : abandonner son enfant parce que ceux qui en ont un sont condamnés d’avance… Seule, elle aura peut-être une chance d’échapper… Je reste silencieux, mes yeux fixés sur les siens.

« Non !…. Non !…. s’écrie Damazer le visage inondé de larmes. Non, non, je n’abandonnerai pas mon enfant, je partirai avec lui… »

Avigdor Mendelsohn vient vers moi et m’étreint. Des larmes coulent le long de ses joues.

« Il ne me reste plus aucun des miens… Fanny et ma sœur ont été prises. »

Il murmure à mon oreille qu’il connaît un endroit, dans l’immeuble, où l’on pourrait se cacher. Je lui dis que je vais revenir un peu plus tard et je retourne dans la rue. Je dois absolument tenter de gagner la zone aryenne.

Les ouvriers de la brosserie de la rue Swietojerska devaient se rassembler rue Ostrowska. Je m’y rends. La rue est noire de monde. Assis sur les trottoirs, sur la chaussée, des hommes attendent, un paquet à la main. Des enfants errent en pleurant et en appelant « Papa ! Maman ! » Le spectacle est étrange : des hommes se rasent, se lavent, se brossent et se nettoient ; des femmes se poudrent, se fardent les lèvres et les joues, arrangent leurs cheveux en se regardant dans leur glace, rectifient leurs vêtements : il s’agit de plaire au diable ! Il s’agit de paraître à son avantage devant les sélectionneurs, de sembler apte au travail, capable de se rendre utile…

Que se passe-t-il dans le cerveau, dans l’âme de ces malheureux balancés entre la vie et la mort ?

Voici Vojland, le poète, le musicien. Il berce dans ses bras son enfant, un bébé âgé de trois mois. Il attend dans la foule. Voici Abramek Bortenstein, le plus actif parmi nos jeunes. Il attend, portant sur l’épaule une grande valise percée de petits trous à l’intérieur de laquelle il a dissimulé son petit. Il est soucieux : va-t-il pouvoir passer sans qu’on découvre sa supercherie ?…. Voici un peu plus loin Ruth Perenson tenant son fils par la main ; voici sa sœur, Blumenthal avec sa fillette. Voici, là-bas, la silhouette massive du Lodzien Gabid ; il y a à peine trois mois que nous l’avons fait venir ici du village de Galicie où il se cachait. Il tenait absolument à venir à Varsovie rejoindre ses camarades et travailler avec eux dans la Résistance. À présent il attend dans les rangs des condamnés. C’est une belle journée d’été. Le soleil inonde la ville, les maisons en ruine, les hommes en ruine qui attendent, résignés, écrasés, menacés de mort. Une poussière jaune monte des gravats, pénètre dans la gorge et dans les narines. Tous les corps sont dévorés de soif et de faim. Je dois me mettre dans la file, je ne puis échapper à la « sélection ». Je m’infiltre parmi les brossiers. Des amis me procurent les papiers d’un ouvrier déjà emmené vers le Centre de rassemblement : la photographie d’identité est celle d’un homme à barbe, aussi pourrai-je passer pour lui… Je suis certain que mon sort sera le même que le sien, car « un homme portant la barbe ne peut pas être un ouvrier très qualifié » et d’ailleurs je ne possède pas de numéro. J’attends, résigné moi aussi, déjà prêt à accepter ce qui va arriver, quand soudain j’aperçois Abrasza Blum. J’ai sur moi les 100 dollars qu’il m’a donnés quand j’étais sur le point de passer en zone aryenne. Je les lui rends : Abrasza paraît beaucoup plus jeune que moi et possède un numéro ; il a donc des chances de franchir l’obstacle…

Mon rang avance. J’aperçois déjà les uniformes des SS. Autour de moi, ce sont des scènes dignes de l’enfer : une mère repousse son enfant pour se présenter seule devant ses bourreaux ; des femmes se fardent, chacun se pomponne, se compose une bonne mine, un visage souriant…

– À droite ! À gauche ! Au commandement bref répondent des cris de désespoir, des sanglots déchirants ; des cravaches fendent l’air, on entend un bruit mat de coup…

– À droite ! À droite, le Centre de rassemblement nous attend. Les soldats saisissent les victimes, les poussent, en les frappant, vers le groupe des condamnés. Une femme tenant un enfant s’avance. On veut le lui arracher. On la pousse vers la gauche, vers la vie, vers le travail, mais elle refuse de donner son petit. Elle le serre contre elle en suffoquant de peur. Les soldats excédés la rejettent brutalement à droite. Elle mourra, mais avec son enfant.

Berek Szneidemil, hors de lui, passe devant nous en courant. Je le vois se disputer avec une personne attachée à la direction de l’usine. Quelques numéros n’ont pas encore été attribués et Berek en exige pour des camarades qu’il voudrait essayer de sauver. Cependant, le détenteur de tickets préfère les garder pour des proches…

Nous avançons. Nous voici déjà à l’angle de la rue Smocza. À mes côtés, devant moi, derrière moi, des camarades qui, eux, ont des numéros, s’efforcent de me dissimuler dans l’espoir de me faire passer en même temps qu’eux. J’entends un grognement :

« À droite !…. »

Je ressens une douleur vive à la tête : une cravache s’est abattue… Je suis poussé vers le groupe de la rue Smocza.

Me voici à présent dans une file d’environ deux cents personnes, encadrées de brutes ivres retournées à l’état sauvage. Je n’aperçois autour de moi aucun de mes camarades. Je suis seul, plongé dans un abîme de désolation et de terreur. Je regarde, hagard, mes compagnons de misère et les fauves aux visages d’hommes qui nous surveillent en ricanant joyeusement. Un soldat arrache des mains d’un malheureux une montre ou une bague et le roue ensuite de coups de poing, de coups de genou. Personne ne s’occupe de la victime. Cette scène est un événement quotidien, naturel.

Mon cerveau recommence à travailler fiévreusement. Dans le chaos de mes pensées, une décision se dégage comme une loi : me sauver ! Je n’ai plus rien à perdre puisque tout est perdu ! Il faut risquer le tout pour le tout. Peut-être réussirai-je.

La foule s’ébranle dans un vacarme de cris. Les coups pleuvent. Une fusillade éclate et le tumulte grandit encore, la panique s’empare du troupeau.

« Halte ! Halte ! », hurlent les SS.

Je fonce hors des rangs, bondis comme un chat et me glisse dans un immeuble juste en face de l’usine métallurgique Aranovicz. J’entre dans un logement vide. Nulle âme qui vive ! Je reprends mon souffle et regarde par la fenêtre, par un trou du double-rideau déchiré. Les condamnés poursuivent leur route. La file rampe et s’étire. De mon poste, j’embrasse toute la rue. Chaque coin m’en est familier, mon pied a foulé chaque pavé de sa chaussée… Je vois l’énorme cour de l’usine : combien de meetings s’y sont déroulés, combien de grèves y avons-nous organisées parmi le personnel. Comme les images d’un kaléidoscope, défilent dans ma mémoire les vingt années d’activité du Bund dans le quartier où fourmillaient les prolétaires luttant pour un avenir meilleur. Là, tout près, à l’angle de la rue, les fascistes polonais ont tué le petit Abrahem Schenker, un enfant de trois ans que sa mère soulevait dans ses bras pour qu’il pût admirer le défilé du 1er mai… Là se sont déroulés nos réunions clandestines, nos combats depuis l’instauration du ghetto…

Je suis « libre ». Je demeure encore étonné de cette liberté. Plus de brutes armées de revolvers, de cravaches et de fouets. Mais où aller ? Je me rappelle soudain qu’Avigdor Mendelsohn m’a confié ce matin qu’il existe une cachette au 51, de la rue Mila. J’y vais. Le portail de l’immeuble est fermé. La maison est surveillée et a été perquisitionnée. J’assiste à la sortie des locataires qui sont poussés avec brutalité vers le cordon de troupes. J’aperçois Mischelsohn – blême et exténué – ainsi que sa femme et sa fille ; Anke Wolkowitch ; Damazer, sa femme et son enfant ; puis je distingue Liebhober ; bref, tous les camarades rencontrés ce matin ! Je ne vois pas Avigdor. Il doit s’être caché.

Je m’éloigne rapidement et emprunte la rue Lubecka. Je rencontre Gabid, Liebeskind et Dorothée Kociolek. Ils me racontent qu’ils se sont échappés eux aussi d’un groupe de sélectionnés et qu’ils ne savent où aller. Nous avons tous faim et soif. Je leur dis de m’accompagner : je vais essayer de trouver du pain. Nous longeons la rue Mila où se trouve une boulangerie. J’ai à peine pénétré dans la cour qu’une fusillade éclate. Je me précipite dans un escalier et j’attends que le calme soit revenu. Je ressors. Dehors, il n’y a plus personne ! J’avais vu mes camarades pour la dernière fois. J’appris par la suite qu’ils avaient été pris et envoyés à Treblinka.

J’erre de nouveau seul. Je suis las, j’ai très faim maintenant. On m’interpelle : ce sont Nahoum et Schalom Schmielnicky, que je connais depuis de longues années. Nahoum est un camarade d’études de mon fils Yanek et de Majus. Ils sont épuisés mais n’ont pas perdu courage.

« Bernard, me confie-t-il, nous venons d’apprendre qu’à l’usine Oxako, la sélection est terminée et que le travail a repris. En soudoyant les gardes il est possible d’y pénétrer. Si on y arrive, on est sauvé. Déjà de nombreuses personnes ont pu échapper à la sélection en se faisant introduire dans l’usine…

– Je n’ai pas d’argent.

– Nous en avons, me déclarent-ils. Nous avons même une montre en or. En route ! »

L’usine occupe une partie des rues Niska, Okopowa et Mila, à la limite du ghetto. Mes compagnons et moi y arrivons par la rue Sochatchowska. Une foule se presse devant la porte. Les gardes se mettent soudain à crier puis à tirer. Nous nous couchons sur le sol. Je me renseigne : les « bons » gardes sont partis et ont été remplacés par des « mauvais ». Des blessés geignent autour de moi… J’ai perdu mes compagnons de vue. En glissant sur le ventre je recule, recule et me dégage de la masse terrorisée aplatie sur la chaussée et le trottoir… Quand je juge le moment opportun, je me lève et tourne en courant dans la rue Lubecka. À l’angle de la rue Niska, je m’arrête, hésitant. Soudain j’aperçois venant vers moi, un camion des établissements Oxako chargé de caisses. Je reconnais l’homme qui conduit : c’est le « gros Wolf ». Un policier juif est assis près de lui. Je cours derrière le camion en criant :

« Wolf ! Wolf ! »

Il arrête sa voiture, me regarde étonné et demande :

« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? »

Il ne m’a pas reconnu, ma barbe me transformant complètement le visage. Je lui dis :

« Je suis Bernard !

– Oh ! Bernard ! Bernard ! »

Il se précipite vers moi. Dans l’effort qu’il fait pour retenir ses larmes, son visage grimace. Il ne peut que murmurer :

« Bernard ! Bernard ! »

Il se domine et m’ordonne brusquement :

« Monte ! »

Le policier juif qui assiste à la scène s’exclame :

« Dis donc, toi, combien touches-tu pour cette “tête” ? »

Wolf l’injurie violemment :

« Salaud ! Pourriture ! Tu sais qui c’est ? C’est Bernard ! »

L’autre reste bouche bée. Il semble aussi me connaître. Il a dû entendre parler de moi. Il me tend amicalement la main, m’aide à grimper et nous roulons vers l’usine. Nous passons sans encombre devant le poste de garde. Mes compagnons disent quelque chose à la sentinelle, et nous voici dans l’usine. Le camion s’arrête. Les hommes hésitent. Ils ont eu très peur. Wolf pleure, désespéré :

« Bernard, je ne sais pas où te cacher ! Qu’allons-nous faire ? »

Le policier dit soudain :

« Viens avec moi, je vais te trouver quelque chose. »

Il m’emmène un peu plus loin dans la rue et me fait entrer dans une boulangerie au n° 74. C’est une coopérative qui existait déjà avant la guerre. Je connais tous les ouvriers qui y travaillent.

« Je vous amène Bernard ! dit le policier. »

Les ouvriers m’entourent, me considèrent. Tout d’abord, personne ne me reconnaît, mais bientôt ils me font fête. Nous conversons longuement. Ils me donnent du pain, du thé. Les forces me reviennent peu à peu. Je me sens soulagé. On me donne un tablier blanc et on me dit d’aller et de venir en faisant semblant d’être occupé.

Dans le fournil j’entends des récits à faire dresser les cheveux sur la tête : un horrible commerce de vies juives s’est organisé dans l’usine ! Certains ouvriers, de connivence avec la garde allemande, se sont fait verser des sommes considérables par des Juifs désireux d’être introduits dans l’usine pour échapper à la sélection. La plupart du temps, après avoir dépouillé leurs victimes, ces voyous les ont rejetées dehors !

Hélas, des hommes du peuple martyrisé s’associent aux assassins, partagent le butin avec eux puis leur livrent les malheureux, dépouillés. Quel marécage de pourriture…

Il fait nuit. Assis dans un coin, je sommeille lourdement.

Quelqu’un me secoue :

« Camarade Bernard, une rafle ! L’usine est cernée ! Si on vous trouve ici, nous sommes tous perdus ! Fuyez ! »

Je me précipite dans la cour. Ma fuite désordonnée et sans fin reprend. De la rue me parviennent des hurlements et la résonance des piétinements de bottes cloutées. Des projecteurs balaient tous les recoins de leurs faisceaux lumineux. Je me précipite vers un escalier qui me conduit dans une sorte de grenier. Une lueur éclaire l’escalier derrière moi. J’entends des pas pesants… Ma main rencontre un appui de lit en bois appuyé contre un mur. Je me glisse derrière et m’allonge au ras du sol. Là, je heurte le corps d’un être vivant ; une femme halète près de moi. Nous nous aplatissons le plus possible. Elle se colle à moi, sa bouche contre mon épaule. Son cœur bat la chamade. Des sanglots étouffés lui échappent…

Les limiers sont montés à plusieurs reprises et ont promené la lumière de leur lampe électrique dans le grenier. Chaque fois, nous avons tremblé de peur : la femme se serrait davantage contre moi, son cœur tapait plus fort… Une crainte me hantait : elle va avoir une crise, elle va mourir dans mes bras, agrippée à moi ! Les pas se rapprochent. Le faisceau d’une lampe de poche fouille le grenier… Une voix résonne : « Personne ! Nous sommes déjà venus ici ! »

Les pas s’éloignent. Un silence de mort nous enveloppe de nouveau. Nous sommes sauvés… du moins pour le moment. La femme ne cesse de trembler. Elle ne me lâche pas. J’essaye à présent de la calmer par mes paroles, de lui donner un peu de courage. Un rayon de soleil pénètre par une fente du toit. Le grenier s’éclaire un peu. Je distingue les contours de son visage : c’est une jeune et belle fille d’une vingtaine d’années, à la physionomie intelligente, aux yeux noirs et brillants. Elle tremble et elle pleure. Elle me raconte brièvement que ses parents, ses frères, sa sœur – tous ont été tués. En payant une forte somme aux gardes, elle a pu pénétrer hier dans l’usine. Elle connaît des gens qui y travaillent mais ne sait comment les trouver. Elle a failli être expulsée mais elle a réussi à se cacher dans ce grenier. Elle possède de l’or, des diamants, de l’argent. Elle me demande si je ne pourrais pas l’aider.

Elle est prise d’une nouvelle crise de larmes.

Je lui parle doucement ; je n’ai besoin ni de son or ni de son argent. J’essaye, moi-même, de sauver ma vie. Peut-être réussirons-nous à nous sauver ensemble…

Le danger immédiat passé, nous nous sentîmes tous deux dévorés par une faim atroce : elle et moi n’avions ni mangé ni bu depuis vingt-quatre heures ! Je décide de descendre pour me procurer du pain et de l’eau. J’inspecte prudemment les lieux avant de sortir. Je traverse la cour. Devant la boulangerie une longue file patiente déjà. Je me mets dans les rangs. Les employés de la boulangerie me reconnaissent et me délivrent un pain (au prix de 80 zlotys) ainsi qu’une bouteille d’eau. En repartant, j’aperçois dans la queue un ouvrier boucher que je connais bien. Je m’approche de lui, lui dis qui je suis, car au premier coup d’œil il ne m’a pas reconnu. Il reste abasourdi devant mon aspect. Il voudrait m’aider, mais ne sait comment : lui-même se cache dans un bunker. S’il m’emmène avec lui les autres le mettront dehors. Il hésite. Nous restons un instant silencieux puis il lui vient soudain une idée. De la tête, il m’indique une direction : « Tu trouveras là-bas Isaac Meisner et Funnann. Tous deux font partie de la garde de la fabrique. Ils pourront peut-être t’aider… »

Je distingue en effet, au loin, ces deux camarades, mais avant d’aller les retrouver je porte le pain et la bouteille d’eau à ma sœur de malheur. Je lui dis que cette demi-heure est la moins dangereuse pour sortir dans la rue car c’est le moment où les gens se rendent à leur travail. Qu’elle parte maintenant à la recherche de ses amis, pendant que je m’enquiers d’un abri : si je n’en trouve pas, je reviendrai ici, dans ce grenier. Nous nous séparons, les larmes aux yeux. Elle me remercie avec émotion. Je redescends et me dirige vers Isaac et Furmann. La même scène se répète : ils ne reconnaissent pas tout d’abord l’homme barbu qui leur parle. Puis, en pleurant, ils répètent mon nom inlassablement. Eux aussi sont désespérés.

« Bernard ! Ah, Bernard ! Nous ne savons où vous cacher !…. Quel malheur ! Quel malheur ! Impossible de vous faire engager comme ouvrier : on vous connaît trop, vous serez très vite découvert et beaucoup d’entre nous seront massacrés… »

Pendant que nous parlons, survient un autre gardien. Ils s’écartent, discutent un moment avec lui… L’autre s’approche de moi :

« Venez, camarade Bernard ! »

Évidemment, je ne lui demande pas où il me mène. Nous longeons la rue, traversons les clôtures de barbelés qui divisent le territoire de l’usine. Nous gagnons le secteur neutre qui sépare le ghetto de la zone aryenne. Il me fait entrer dans une maisonnette de bois qui se dresse, à découvert, rue Niska. Les volets de la façade sont clos. Il m’indique ma chambre puis me conduit dans la cour, près d’une palissade dont il soulève une latte : derrière se trouve un poteau ; il me fait glisser dans cet étroit espace et laisse retomber la planche.

Je reste un instant dans cette posture, coincé entre la palissade et le poteau. Impossible de faire le moindre mouvement. On ne peut que rester debout, immobile…

« Ceci est la première cachette, explique-t-il. Venez, à présent je vais vous en indiquer une autre. »

À l’entrée de la maisonnette, une échelle conduit à la trappe d’un grenier. Nous grimpons. En haut, le plancher est recouvert de terre, de chiffons, de débris ; des toiles d’araignée tapissent le plafond et les coins. Il écarte une large planche du parquet recouverte de détritus et découvre une cavité pouvant abriter un homme couché. Il me dit de m’y étendre et repousse la planche sur moi :

« Ça, c’est la deuxième cachette ! »

Le camouflage des deux cachettes est parfait : les planches de la palissade et du parquet, quand elles sont rabattues, se confondent admirablement avec les autres.

L’inconnu, qui m’appelle toujours « camarade Bernard », me donne des instructions complémentaires : je dois rester sur mes gardes toute la journée et surveiller la rue à travers une fente de volet. Pendant la journée je puis allumer l’électricité pour un bref instant, mais surtout pas le soir ! À l’annonce d’une rafle, je dois, en premier lieu, me précipiter dans la cachette de la palissade, car c’est la plus sûre. Si je n’en ai pas le temps, je gagne alors le grenier ! Mais il ne faut pas que j’oublie de tirer l’échelle derrière moi…

Il me fit répéter plusieurs fois l’exercice de me dissimuler dans l’une puis dans l’autre cachette. Ensuite, il partit. Toutes les portes des chambres et celle de la cour devaient rester ouvertes. Celle de la façade était verrouillée. On eût dit vraiment une maison vide, inhabitée !

Le soir, l’inconnu revint, m’apporta à manger : une gamelle de soupe et un morceau de pain. Il me raconta ce qui se passait en ville. Les rafles duraient toujours. Il me donna de nouvelles instructions : je ne devais pas dormir la nuit, en prévision d’une rafle toujours possible. Aucun de mes camarades, me dit-il, ne pouvait venir ici en raison du danger que cela constituait. Ils l’avaient chargé de me procurer de la nourriture et d’assurer la liaison entre nous.

Je passai la nuit seul. Dans les ténèbres, je prêtais l’oreille à chaque bruit, chaque souffle. J’écoutais, tous mes sens tendus. Soudain, j’entendis un craquement dans un coin, puis dans un autre. Quelque chose bougeait. Je n’étais donc pas seul ! J’avais des amis autour de moi : des rats ! N’étais-je pas un rat moi-même, enfoui sous terre, ignoble créature craignant de mourir ? C’est donc en compagnie des rats que je vécus cette première nuit. Mes nerfs exacerbés réagissaient au moindre bruit et je revenais vite à l’horrible réalité. Au matin, je repris mon observation à la fente du volet. J’attends avec curiosité la venue de cet ami inconnu. Il arrive à midi. Il m’apporte encore de la nourriture, de l’eau, et même, cette fois, des cigarettes qui seront un excellent remède pour mes nerfs. Je lui demande quel est son nom, combien je lui dois.

« À Dieu ne plaise que je vous fasse payer ! Je vous donnerai même de l’argent si vous en désirez, s’écrie-t-il. D’ailleurs, ce sont vos camarades qui vous envoient tout cela. Quant à mon nom, qu’importe, vous ne me connaissez pas ! »

Il me relate les horreurs qui se déroulent en ville. Quand il s’adresse à moi, il continue à m’appeler « camarade Bernard ». Les yeux baissés, il refuse de répondre à mes questions concernant son identité. Le soir, il m’apporte du pain et un morceau de saucisson (je n’en ai pas mangé depuis des mois !). Ma curiosité est à son comble. Je lui déclare catégoriquement que je n’accepterai plus rien de lui s’il ne me dit pas qui il est et comment il me connaît.

Sans me regarder en face, il se décide finalement à parler :

« Je vous connais, parce que mon frère a appartenu au Bund. Mon nom est Kalman Wolkenbrojt. Mon frère s’appelait Siméon. Mon père, Fischel-Maniès, était grainetier rue Lubecka. »

Je me souviens : Fischel-Maniès n’avait pas très bon renom dans son quartier. Son fils, Siméon, un ouvrier fourreur était membre du service d’ordre que je commandais. Je me rappelle aussi dans quelles circonstances étranges je rencontrai un frère de Siméon, probablement Kalman. Je ne reconnais pourtant pas à présent, en ce grand et beau garçon, le jeune homme à qui j’eus alors affaire. Ce devait être cinq ou six ans avant la guerre. Un camarade malade, devait changer de résidence, et s’installer à Otwock. Nous fîmes ses paquets. De la voiture de déménagement, une malle contenant des vêtements et divers objets disparut. J’essayai de la retrouver. Par des portefaix, j’appris que le fils de Fischel-Maniès, un voleur à la roulotte bien connu, avait été vu aux alentours. Je retrouvai le gaillard et lui demandai de rendre la malle. Après maintes dénégations et de longues hésitations, il m’avoua qu’il avait engagé le colis chez un prêteur. Je lui remboursai le montant du gage et il me rapporta le panier ! Et c’était cet homme-là que j’avais à présent devant moi et qui n’osait pas me regarder droit dans les yeux.

« Plus tard, me raconte-t-il, avec une franchise évidente, j’ai changé. Je suis allé à l’étranger et j’y ai gagné de l’argent honnêtement. Je suis revenu à Varsovie juste avant la guerre, et c’est ainsi que je me trouve ici… »

Je restai sept jours dans cette cachette. Kalman me rendait visite deux fois par jour, m’apportait des aliments, des cigarettes, des nouvelles. Le calme revint en ville. Les rafles cessèrent. Kalman arriva le septième jour accompagné d’Isaac et de Furmann.

« Vous êtes libre ! », m’annoncèrent-ils joyeusement.

Ils m’embrassèrent.

Les assassins des commandos d’extermination ont quitté la ville ! On peut désormais circuler sans crainte dans les rues !

Nous nous séparâmes après de chauds adieux. Je jetai un dernier regard ému à la maisonnette de bois qui m’avait sauvé et à mon nouvel ami Kalman.

La journée était resplendissante. Mes yeux désaccoutumés à la lumière se fermaient. Je marchai, étourdi, ébloui, dans la lumière du soleil qui m’inondait.

J’avais le cœur serré. Je revoyais ces trois hommes simples. Quelle chaleur, quelle cordialité ils m’avaient témoignées ! Avec quelle humanité ils m’avaient recueilli ! Avec quel soin ils avaient veillé sur ma vie ! Qu’est-ce donc qui avait provoqué cette manifestation d’amitié, cette solidarité réconfortante au milieu d’un pareil écroulement, dans cet abîme d’amoralité et de férocité animale ?

Le « camarade Bernard », pensai-je, est, sans doute, pour ces gens simples, le symbole, le souvenir d’un passé et d’un parti qui représentaient ce que le genre humain avait de meilleur…

Les opérations de déportation s’étaient poursuivies durant sept à huit semaines au cours desquelles nous avions été coupés les uns des autres. Chaque jour, dix à douze mille personnes avaient été embarquées. Les usines elles-mêmes n’étaient plus sûres puisque des sélections y avaient été effectuées. Toute vie publique avait été interrompue. Des milliers de camarades du parti avaient été enlevés. Il nous fut donc impossible de maintenir le contact entre nous. Quand l’orage fut passé, nous réorganisâmes nos réunions. Le centre de la vie sociale et politique se transporta dans le périmètre des usines. Environ cent à cent trente mille personnes travaillaient encore dans les quinze à vingt grandes entreprises industrielles qui fonctionnaient pour l’ennemi. Puis plusieurs d’entre elles furent à leur tour liquidées et il ne resta que l’usine Tebenz, l’usine Schulz et deux ou trois autres. Combien de Juifs survivaient, à présent ?

Le parti avait perdu beaucoup de sang ; néanmoins, il continua son action politique et sociale.

Lentement, nous rétablîmes des liaisons entre les bundistes survivants qui constituèrent des petites délégations de trois, cinq ou sept personnes. Puis nous organisâmes des contacts entre le personnel des dernières usines.

L’usine Tebenz était située dans le grand ghetto ; l’usine de brosserie, rue Wiejska ; l’usine Schulz occupait tous les immeubles de la rue Nowolipie, entre la rue Karmelicka et la rue Smocza ; une usine métallurgique se trouvait rue Kupiecka. Il n’y avait plus un seul Juif dans les autres rues ! Il était interdit de circuler d’une usine à l’autre. Chacune d’elles était entourée de clôtures. On entrait dans chaque zone par un portail gardé. Là, étaient concentrés les derniers Juifs encore vivants ! Il serait facile de les ramasser pour les emmener !

Tous savaient à présent que personne ne survivrait. Il fallait se préparer à l’ultime combat !


12. APRÈS LES DÉPORTATIONS

Nous respirâmes un peu. Le cauchemar des rafles répétées s’estompa, et nous n’éprouvâmes plus l’impression de balancer nuit et jour entre la vie et la mort.

Les rues ont perdu leur agitation bouillonnante de naguère. Les boutiques aux portes béantes sont vides, les maisons désertes. Dans les cours gisent des objets ménagers, des débris de meubles. Une désolation sans nom règne partout. Les habitants ont tout abandonné ne sachant plus que faire de ce qui avait constitué le cadre de leur vie. Un vent de tempête a soufflé, qui n’a laissé derrière lui qu’un désert. Près de cent mille personnes ont été capturées au cours des dernières opérations. Il n’en reste plus que quarante ou cinquante mille inscrites, pour la plupart, dans des usines ou des établissements sociaux.

Les rares passants que je rencontre semblent des fantômes effarés, des êtres venus d’un autre monde ; leurs yeux remplis de terreur vous examinent bizarrement comme s’ils essayent de reconnaître en vous un être cher échappé par miracle à la fournaise infernale…

Je retrouve la jeune femme qui se cachait dans le grenier de l’usine Oaxko. Nous nous réjouissons comme de grands amis qui ne se seraient pas vus depuis de longues années. Elle me dit son nom : Zilberman. Elle appartient à une famille très riche de Varsovie. Elle me raconte qu’au prix d’une somme élevée elle a de nouveau réussi à s’installer dans l’usine. Elle vient d’en sortir pour se mettre à la recherche de sa famille, de ses amis. Elle espère retrouver quelques-uns d’entre eux…

Rue Zamenhof, je rencontre Israël Wiener, un ouvrier tailleur, chef de la milice du syndicat de l’habillement. À mon aspect, il sursaute et m’emmène aussitôt chez lui. Après dix jours je puis enfin me laver, me nettoyer, changer de linge et de vêtements. Je bois du thé, mange un peu et me mets au lit.

On fit connaître mon existence aux camarades des usines de brosserie. Le soir même, Abrasza Blum, Marek Edelman et Berek Szneidemil vinrent me retrouver.

Nous voici de nouveau ensemble… Bouleversés par cette rencontre miraculeuse, nous nous regardons en silence. Les mots nous manquent pour nous exprimer. Nous sommes en vie, nous existons, nous remuons… Où sont-ils, nos camarades, les êtres chers que nous aimions ? Qui nous a choisis, qui les a condamnés ? Quel sera notre destin, à nous, les rares survivants ?

De la confusion se dégagent peu à peu des lambeaux d’idées. Les mots nous reviennent, les phrases se forment, la conversation s’engage. J’apprends qu’une lettre d’Orzech, qui se trouve dans la zone aryenne, nous est enfin parvenue. Il demande ce que je suis devenu, pourquoi je ne suis pas encore là-bas. Le monde est informé des événements du ghetto. La propagande destinée à nous procurer des armes a été intensifiée. À présent, existent de solides espoirs ; des promesses fermes ont été faites. On rassemble de l’argent… L’état d’esprit des rescapés ? Les travailleurs des fabriques ne conservent plus aucune illusion. Ils savent que le calme actuel n’est qu’une pause. Bientôt l’extermination reprendra son cours. Nous récapitulons nos possibilités. Nous devons renforcer notre activité, nous préparer à une lutte désespérée, opérer le rassemblement de toutes les forces car la fin du ghetto est imminente. Notre conversation dura toute la nuit. Au matin, Abrasza retourna travailler à l’usine.

Je vécus trois jours chez Wiener. L’atmosphère y était tendue car l’immeuble était occupé par de petits ateliers n’employant qu’un nombre restreint d’ouvriers. Il était peu probable que les Allemands montrent quelque égard pour cette pauvre production. Comme d’excellents artisans travaillaient là, ils entrèrent en pourparlers avec Tebenz afin d’obtenir leur transfert dans cette usine.

Les camarades ne savent que faire de moi. Travailler dans un atelier ou à l’hôpital m’est impossible, à cause de ma notoriété. Il faut donc que je parte car le sol redevient, à nouveau, brûlant sous mes pas. Ils me conduisirent, pour un temps très court, au n° 22, de la rue Pawia, chez les employés de l’hôpital. Mais le même jour arriva l’ordre d’évacuer cette rue : les employés devaient immédiatement se transporter au n° 4-8, de la rue Gesia, où serait réinstallé l’hôpital. Le personnel m’emmena avec lui.

L’hôpital du ghetto avait souffert de maintes et maintes tracasseries. Sans cesse, on l’avait déplacé d’un local à l’autre ; or chaque évacuation devenait une tâche surhumaine, car les brutes n’accordaient pour le déplacement qu’un délai de quelques heures. Chaque fois, une partie du matériel s’égarait : linge, mobilier, appareils. La rue Gesia était la dernière étape. De l’ancien personnel dont l’effectif atteignait autrefois un millier d’employés il ne restait qu’un petit groupe – cent personnes à peine. De nombreux médecins, des infirmières, des techniciens, des manœuvres avaient déjà été déportés et massacrés.

Le soir de ce jour-là, les survivants se rassemblèrent et moi parmi eux. Tous se réjouirent de ma présence, comme si je revenais d’un autre monde. Ils étaient persuadés que j’étais mort depuis longtemps. Malgré notre joie, l’ambiance restait lourde. Chacun sentait qu’on ne le laisserait pas longtemps dans ce nouveau lieu et que l’épilogue de la tragédie approchait. Le désespoir grandissait : pourquoi réorganiser de nouveau l’hôpital ? Pour qui ? Pour combien de temps ? C’était quand même le dernier pas vers la mort !….

Malgré cette certitude, l’instinct de conservation nous poussait à songer au salut. Nous parlâmes de la zone aryenne, seul secours possible. Seules deux personnes de l’hôpital avaient le droit de s’y rendre pour les besoins du service. Grâce à elles, nous obtenions de temps à autre quelques vivres passés en fraude, nous gardions des contacts avec l’extérieur, organisions les passages, trouvions des logements, faisions établir les faux papiers nécessaires. Passer dans la zone aryenne et s’y organiser exigeaient des sommes énormes. Où les trouver maintenant ? La doctoresse Anna Broido-Heller me déclara qu’elle n’envisageait pas d’aller en zone aryenne tant que des Juifs se trouveraient encore au ghetto et auraient peut-être besoin de l’hôpital. J’avais fait la connaissance d’Anna Broido-Heller avant la Première Guerre mondiale. Elle venait alors de Suisse où elle avait terminé ses études de médecine. Elle se rallia immédiatement au Bund et, avec son mari l’ingénieur Eliezer Heller, elle milita activement dans notre organisation. Sa vie entière fut consacrée à l’action sociale. Elle avait fondé des maisons d’enfants, des établissements pour orphelins et enfants abandonnés. Elle avait été l’âme du sanatorium Medem. Elle avait participé à toutes les évacuations de l’hôpital en apportant son réconfort de véritable sainte. À présent, elle décidait de rester à l’hôpital jusqu’à l’ultime minute, si ses forces le lui permettaient, pour s’efforcer de soulager les dernières souffrances des malheureux encore vivants.

« Je serai parmi les derniers à partir ! », me dit-elle d’une voix ferme.

Je ne restai à l’hôpital que trois jours. Ce refuge était trop dangereux pour moi en raison de l’incessant va-et-vient qui y régnait. En outre, les Allemands devaient venir l’inspecter et je ne possédais pas de « numéro » justifiant ma présence…

Les camarades me conduisirent dans le logement occupé par Bartman et sa femme, au n° 30 de la rue Franciszkanska. Comme si j’étais un grand malade, j’y allai, accompagné par la doctoresse Inka Schweiger, vêtue de sa blouse blanche et de son bonnet.

Bartman était employé au service des confiscations de biens. Sa femme Éva travaillait dans un bureau du Judenrat. Tous deux partagèrent avec moi leur ration de famine. Dans le même immeuble, habitait Haimovitch, agent de liaison entre le Judenrat et le service des transports qui livrait le ravitaillement au ghetto. Sa fonction lui donnait le droit de sortir du ghetto. Il portait un uniforme spécial : une casquette entourée d’un galon bleu et ornée, devant, d’une étoile de David. Le même jour, Grilac, un des collaborateurs les plus actifs de notre organisation clandestine vint également s’installer dans l’immeuble. Il habitait auparavant dans la zone des usines de brosserie. Comme on l’avait informé qu’une « sélection » devait y être effectuée et qu’il n’avait pas de numéro, il avait décidé de changer de résidence. Sa femme, elle, possédait un numéro, mais elle n’avait voulu à aucun prix laisser son mari partir seul et avait préféré lier son sort au sien. Ils avaient gagné la rue Franciszkanska en passant d’un immeuble à l’autre par des galeries, des caves, des greniers. Grilac me rapporta que des groupes de combat s’étaient déjà constitués dans les fabriques. On n’attendait plus que les armes…

J’eus, chez Bartman, une entrevue avec Guzik, le directeur financier du Joint, que j’avais fait mander. Je lui demandai une avance de fonds et des numéros pour les camarades les plus exposés. Il me répondit qu’il était extrêmement difficile d’obtenir des « numéros » : les besoins en étaient considérables et les sources en étaient à peu près taries. Par contre, en ce qui concernait l’argent, il me promit de verser une somme importante à Abrasza Blum si le transfert qu’il attendait d’un jour à l’autre lui parvenait.

Quelques jours plus tard, l’occasion de gagner la zone aryenne se présenta enfin à moi.


13. LE GHETTO SE PRÉPARE À LA LUTTE À MORT

Je devais, selon nos plans, sortir du ghetto au milieu d’un groupe d’ouvriers se rendant à un chantier établi sur l’aérodrome d’Okecie. Ces ouvriers habitaient dans des baraquements construits sur les lieux du travail, mais ils étaient autorisés, une fois tous les quinze jours, à passer une ou deux journées chez eux, au ghetto. L’obtention de ces permissions leur coûtait beaucoup d’argent en pots-de-vin. Mais ces frais étaient largement amortis grâce à la contrebande qu’ils pratiquaient entre les deux zones. Le point de rassemblement de ces permissionnaires se trouvait, au ghetto, devant le n° 15 de la rue Mila. Le camarade Heniek Tuchmacher, un ouvrier métallurgiste, chef d’équipe à l’aérodrome, devait régler mon départ : me faire inscrire sur la liste des ouvriers, ou, si ce moyen était impossible, soudoyer les gardes, selon la méthode habituelle. Fridrich m’attendrait en zone aryenne et me conduirait dans un logement déjà préparé.

Marek Edelman m’accompagna au point de rassemblement. Il possédait une carte de travailleur de l’hôpital juif. Quand je quittai le n° 30 de la rue Franciskanska, j’étais effroyablement affaibli et pouvais à peine me traîner sur des jambes enflées. De plus, ma barbe me vieillissait. Je n’avais vraiment pas l’allure d’un ouvrier choisi parmi les rares rescapés du ghetto pour travailler en zone aryenne ! Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas reculer. Tout était prêt. De nouveau, mon destin reposait sur le tranchant d’une lame ! La réussite signifierait la vie ; l’échec, la mort.

Nous traversons les rues désertes. Une tristesse infinie se dégage des portes et des fenêtres béantes, des maisons qui, hier encore, grouillaient de vie… Où sont à présent les habitants de ces immeubles vides, de ces cours désolées ? Tous ont été engloutis par le Centre de rassemblement, tous sont partis vers le massacre…

Marek me conduit par la main : c’est un jeune employé de l’hôpital qui mène un vieillard chancelant… Mon cerveau est torturé par le doute : réussirons-nous ? Deux ans auparavant, ce même Marek m’accompagnait aux réunions clandestines. Il marchait à dix ou quinze pas derrière moi sans me quitter des yeux une seconde ; et, pendant toute la durée de la séance, il montait la garde devant la porte du local. Aujourd’hui, Marek m’accompagne vers une autre destination, aujourd’hui Marek me conduit par la main. La distance qui nous sépare n’est plus la même qu’autrefois… Un chat traverse la rue en courant. Il est peut-être le seul être vivant de tout ce bloc de maisons. Il est onze heures. Nous devons arriver tôt car le groupe part à quatorze heures pour le chantier. Arrivé au lieu de rassemblement, je reconnais parmi les ouvriers de nombreux visages. Presque tous les camarades sont sceptiques. Comment passerai-je le contrôle sans incident, dans l’état où je me trouve ? On dirait un vieillard qui tient à peine debout… Certains me suggèrent de raser ma barbe : je refuse : je serais immédiatement reconnu. D’autres affirment qu’il serait très dangereux que je reste dans le groupe ; tous pourraient en pâtir ! Mais Heniek Tuchmacher, en sa qualité de chef, déclare catégoriquement que je partirai avec eux.

Nous suivons la rue Mila, puis la rue Zamenhof. À l’angle de la rue Gesia, nous franchissons le nouveau poste, installé là depuis les dernières déportations. Je me faufile sans encombre. Il n’y a pas eu de contrôle individuel. Le chef du poste s’est contenté de vérifier le nombre des ouvriers du groupe. Soudain, nous rencontrons une patrouille allemande. Au commandement : « Garde à vous ! », nous défilons au pas, raides et bien alignés. Les soldats nous transpercent de leurs regards cruels… Voici la rue Nowolipie, la rue Karmelicka, la rue Lesno… À la porte de l’usine Tebenz, j’aperçois notre chère camarade Carola Scherr qui me considère en silence. Ses yeux pleins de larmes accompagnent ma marche. Ce fut notre dernier adieu car elle mourut un peu plus tard à Treblinka. Tout le long du trajet, je me cache au milieu de mes camarades pour que ma barbe n’attire pas trop les regards. Marek ne me quitte pas d’une semelle. Nous arrivons enfin à l’extrémité de la rue Zelazna. Une surprise nous y attend : Les SS qui doivent nous pointer et nous conduire à Okecie ne sont pas encore arrivés. Nous les attendons une heure dans ce lieu dangereux, grouillant de dénonciateurs, de trafiquants de toutes sortes, de policiers et d’agents en civil. J’ai l’impression que ma barbe et mon air maladif sautent aux yeux de chacun et que je suis le centre de la curiosité de tous…

Mais voici les SS. Le contrôle commence. Un soldat appelle les noms inscrits sur sa liste. Le mien s’y trouve. Cependant, au moment où je m’avance, le SS me regarde et me pousse à l’écart ; puis il continue à crier les noms suivants. Je monte sur le trottoir. Pour comble de malheur, je ne distingue pas, de l’autre côté, Fridrich qui devrait m’attendre. Tant qu’il n’est pas là, je ne puis risquer de passer, car je ne saurais où aller. Le cœur battant, luttant intérieurement pour décider si je passe ou non, j’attends dans la foule, avec ma barbe, mes pieds enflés et mon visage de malade. Je ne quitte pas des yeux Heniek Tuchmacher qui va et vient parmi les ouvriers et les SS. Soudain, il me lance de loin un clin d’œil complice… Il doit avoir enfin aperçu Fridrich et soudoyé le SS. Je comprends immédiatement et saute sur une charrette où s’empilent les valises et les paquets des ouvriers comme si j’étais préposé à la surveillance des bagages. Je n’ai que le temps de serrer fortement la main de Marek pour lui dire adieu. Le chariot s’ébranle… et franchit bientôt le contrôle.

J’aperçois Fridrich assis dans une camionnette. Je descends furtivement de la charrette, puis, sur un signe, je grimpe vivement dans la cabine de sa voiture et j’arrache mon brassard portant l’étoile de David…

Les premiers instants d’étonnement, d’attente angoissée et de choc psychique passés, je subis une forte dépression. Une sorte de paix stupide m’envahit et paralyse mes sensations. C’est un beau jour clair de novembre. Les rayons dorés du soleil d’automne baignent les maisons et les rues. À l’intérieur du ghetto, je n’avais ni vu ni senti ce beau soleil de l’automne polonais… Par la vitre de la portière je regarde l’agitation des rues et la circulation intense. Des tramways passent, une foule compacte court, s’agite. De nombreux magasins sont ouverts, des cafés, des restaurants. Des soldats se mêlent aux passants. Échappé d’une cité morte je tombe dans un torrent de vie bruyante et tourbillonnante…

L’auto s’arrêta rue Ogrodowa. Fridrich descendit puis revint vingt minutes plus tard, accompagné d’un jeune Polonais âgé, semblait-il, de dix-huit ans. Celui-ci me prit le bras en m’appelant « mon petit oncle » et m’emmena à travers des ruelles étroites jusqu’à l’énorme bâtiment de l’usine d’armement Zbrojownia. Rachetée depuis l’occupation par les établissements viennois Steyer, l’usine fonctionnait à plein rendement et employait quelque deux mille ouvriers. En face des ateliers se dressait un immeuble où étaient logés les employés de l’établissement et de nombreux Allemands. Mon guide m’aida à monter au premier étage. Je pénétrai dans un petit logement de trois pièces. Mon nouvel hôte et sa femme travaillaient à la fabrique. Le jeune homme qui m’avait conduit était le frère de la femme. L’une des chambres était occupée par Zilia, la femme de Fridrich et leur enfant de cinq ans. C’est dans ces conditions extraordinaires que je la revis après une très longue séparation. Elle éclata en sanglots sans pouvoir prononcer une parole…

Le jour, je vivais dans leur chambre qui n’avait pour tout mobilier qu’un lit étroit.

Là, nous restions enfermés toute la journée, car les autres locataires de l’immeuble devaient, bien entendu, ignorer complètement notre existence ; or nos hôtes recevaient beaucoup d’amis, surtout le soir. Ils jouaient aux cartes, bavardaient et se communiquaient les nouvelles. Le sort de la fillette était pitoyable. Cette enfant blonde et vive, aux gais yeux bleus, débordait de vie. Elle ne comprenait pas pourquoi nous étions obligés de rester enfermés toute la journée dans cette chambrette sans jamais en descendre, même pour nous promener quelques instants dans la cour ! Elle voyait par la fenêtre des enfants s’amuser et elle se mettait à pleurer. Elle voulait sortir, elle aussi, pour jouer avec les autres. Sa mère essayait de la consoler, mais en vain. Parfois, il fallait lui enfoncer un tampon dans la bouche pour éviter d’être trahis par ses cris…

Ces scènes se répétaient souvent. Les sanglots de l’enfant irritaient et terrorisaient notre hôtesse qui craignait un malheur.

Notre hôte se nommait Chomutowski et était, avant la guerre, un fonctionnaire, arpenteur forestier. Il travaillait à présent à l’usine d’armement. Il faisait partie de l’organisation secrète démocratique. Il nous rapportait très souvent les informations de la radio clandestine. Leur voisin, un ingénieur originaire de Haute-Silésie, militait dans le parti ND (National-Démocratique, parti réactionnaire et antisémite polonais) et travaillait dans la même usine. Il faisait partie du mouvement clandestin ND. Souvent il venait discuter politique avec nos hôtes. Nous devions alors rester immobiles dans notre chambre et retenir notre respiration en veillant à ce que l’enfant ne trahisse pas notre présence par des cris ou des pleurs. Les heures que nous passions ainsi restèrent parmi les plus pénibles de notre vie cachée.

Un jour, l’ingénieur demanda à nos hôtes l’autorisation de passer la nuit chez eux ; il craignait de dormir chez lui parce que les Allemands venaient de publier une ordonnance invitant tous les anciens officiers polonais à se faire enregistrer. L’ingénieur, qui avait servi comme officier au cours de la dernière guerre, avait décidé de ne pas se présenter. Nos hôtes furent embarrassés, mais il leur fut cependant impossible de refuser, malgré les risques que nous courions tous. Cette nuit-là fut terrible. Nous la vécûmes dans les transes, tremblant que la fillette ne s’éveillât en pleurant ou qu’elle ne se mît à parler trop fort. Cette vie ne pouvait s’éterniser. Nos hôtes et nous-mêmes réfléchîmes à la façon de délivrer la fillette Fridrich de cette prison infernale et de lui assurer une plus grande liberté. Chomutowski avait une sœur qui dirigeait un établissement religieux près de Cracovie. C’est chez elle que nous décidâmes d’envoyer l’enfant. La fillette fut préparée au voyage : on lui raconta qu’on allait l’emmener chez une tante où elle verrait d’autres enfants avec lesquels elle pourrait jouer dans la campagne… Pendant plusieurs jours, notre hôtesse enseigna à la fillette à l’appeler « tante » ; elle l’habitua à répondre à son nouveau nom. Peu à peu, la petite connut son rôle. L’instinct du danger lui donna sans doute la force et la persévérance nécessaires.

Les Chomutowski nous cachèrent l’adresse de l’établissement où ils conduisirent la petite. Ils expliquèrent avec raison que les parents, s’ils étaient arrêtés, ne résisteraient pas à la torture et révéleraient cette adresse qui les compromettait.

Je restai douze jours sans sortir de mon refuge. Fridrich venait une fois par semaine. Il habitait chez le père de madame Chomutowski. Sous prétexte que je n’avais plus d’argent, j’obtins enfin de mon hôte la permission de sortir en ville pour m’en procurer. Par l’intermédiaire de Fridrich, je réussis à rencontrer Moritz Orzech et Léon Feiner. Ils habitaient Zoliborz. Nous convînmes qu’à une certaine heure, j’arriverais place Wilson par le tramway et qu’Orzech m’y attendrait.

Au jour dit, je quittai le logement de la rue Wola et pris le tramway de la ligne n° 21 qui m’emmena à Krakowskie Przedmiescie. Là, j’attendis le tramway de la ligne n° 17 qui desservait la place Wilson. Dans le wagon, je me trouvai face à face avec un officier de police polonais qui me connaissait pour avoir été de service, autrefois, à nos réunions bundistes. Il me regarda d’un air perplexe. Ma barbe, sans doute, le déroutait. Je surpris son regard et m’attendis, effrayé, à ce qu’il m’adressât la parole. Nos regards se croisèrent deux ou trois fois. Ce fut tout et je respirai, soulagé.

L’aspect des rues me parut insolite, après les événements que j’avais vécus au ghetto. Les passants étaient décemment vêtus. À première vue, rien ne semblait avoir changé.

Voici le viaduc, puis la place Wilson. Je descends. Je crois voir des gens suspects rôder autour de moi… J’avance néanmoins sans hésiter : je suis un vieillard malade qui, la canne à la main, poursuit son chemin. J’aperçois devant moi un homme mûr aux petites moustaches soignées. Il me regarde et se met en marche. C’est Orzech. Je le suis. Sa mauvaise mine me frappe. Il a beaucoup changé depuis la dernière fois que je l’ai vu, au ghetto, il y a deux mois. On dirait qu’une brume est descendue sur son visage, qu’il a perdu sa vivacité d’autrefois, la sûreté de ses mouvements.

Orzech occupait une chambre dans l’appartement d’une famille polonaise. La femme n’était pas à la maison ; la fille s’en alla au moment de notre arrivée. Peu après, arriva Léon Feiner. Lui aussi avait terriblement vieilli depuis le mois d’avril. Ses cheveux et sa moustache étaient complètement gris.

La réunion fut de pure forme car la moitié seulement du Comité central y assistait, les autres membres vivant au ghetto. Chacun de nous communiqua aux autres les informations qu’il possédait. Orzech et Feiner étaient mieux renseignés que moi sur les derniers événements. Nous savions déjà que toute la région et la ville d’Otwock avaient été « nettoyées » des Juifs ; de même, Kaluszin, Sedletz, Minsk-Mazowiecki. Nous avions reçu un rapport détaillé sur l’anéantissement du sanatorium Medem. J’appris qu’Orzech était recherché en zone aryenne par la Gestapo… Nous écoutâmes avec émotion l’histoire dramatique de Mania Ziegelbaum (la femme d’Arthur) et de son enfant. Elle avait réussi à se cacher dans une cave du sanatorium. L’évacuation terminée, elle se rendit dans un village proche de Miedzyszyn où elle vécut quelque temps chez des paysans. Elle ne put cependant demeurer là longtemps. Elle gagna Varsovie et se réfugia chez l’avocat socialiste Stopnicki. Elle passa la nuit chez lui. Ce refuge était, malheureusement, trop dangereux, pour qu’elle y séjournât. Tous les efforts de Stopnicki pour lui trouver un refuge furent vains. Elle erra alors quelques jours avec son enfant dans la campagne entourant Zoliborz puis finalement elle retourna au ghetto où elle pénétra en fraude en se mêlant à un groupe d’ouvriers.

Je fis un compte rendu sur l’organisation des groupes du ghetto. Ceux-ci n’attendaient plus que des armes… Orzech et Feiner m’affirmèrent que nous en aurions bientôt. Nous décidâmes aussi de nouer, par tous les moyens, des relations avec les déportés juifs des camps. Nous résolûmes d’autre part de nous mettre immédiatement en campagne pour trouver à tout prix des abris en zone aryenne : l’exemple tragique de Mania était pour nous un grave avertissement.

Orzech nous rendit compte des liaisons qu’il avait pu établir avec l’étranger, grâce au gouvernement polonais de Londres. Il avait déjà réussi à expédier plusieurs dépêches par la radio clandestine. Il avait fait connaître au monde les dernières déportations et la situation actuelle des Juifs de Pologne. Malheureusement aucune réponse ne lui était encore parvenue.

Après avoir convenu d’un système de liaison, nous nous séparâmes et je retournai à Wola.

Je ne trouvais pas d’autre résidence. Peu de Polonais avaient le courage de risquer leur vie pour cacher des Juifs. En outre, après les déportations massives du ghetto, le nombre des évadés en zone aryenne avait augmenté. Chaque jour, la demande de logements croissait. En même temps la chasse aux Juifs s’intensifiait à l’extérieur du ghetto. Les maîtres chanteurs pullulaient. Il était dangereux de se montrer dehors, même bien déguisé. Nous dûmes accueillir dans notre logement une autre réfugiée : Pola Finker, la femme de Heniek Tuchmacher, à qui je devais mon passage en zone aryenne.

Un jour, notre hôtesse nous annonça, tremblante de peur, que la commission sanitaire allait venir inspecter les appartements. Nous devions nous éloigner pour un jour ou deux ! Où aller ? Nous réussîmes à convaincre le père de madame Chomutowski, Czerbinski, de nous accepter chez lui pour deux jours. Ce ne fut pas aisé car son logement de la rue Zelazna abritait déjà, outre Fridrich, d’autres camarades recherchés par la Gestapo. De plus, des chefs de la résistance s’y retrouvaient tels Berman (Poalé-Sionnote de gauche), Guzik (du Joint), Kirkenbaum (Sioniste), le docteur Ringelblum. Mais nous n’avions pas d’autre possibilité.

Je partis seul et arrivai sans encombre. Paula et Cila sortirent, accompagnées de notre hôte. À l’angle de la rue Mlynarska, un groupe de vauriens les assaillit. Chomutowski réussit à fuir. Quant aux femmes, elles furent dépouillées des objets de toilette et des vêtements qu’elles emportaient. Pieds nus et presque dévêtues, elles parvinrent frigorifiées, rue Zelazna, tenaillées par la crainte de tomber entre les mains d’autres bêtes encore plus féroces…

Après que la commission sanitaire eut effectué sa visite, nous retournâmes chez Chomutowski. Une quinzaine de jours plus tard, notre hôtesse nous avertit qu’une seconde commission allait venir ! Nous retournâmes pour un jour chez Czerbinski. Nous ne fûmes pas surpris quand les Chomutowski refusèrent de nous reprendre… Au prix de beaucoup de difficultés, nous réussîmes alors à persuader Czerbinski de nous garder quelques jours, le temps nécessaire pour trouver un autre logement !….

Je vécus là deux semaines. Le camarade Berek Szneidemil arriva un soir du ghetto pour discuter avec moi des préparatifs du soulèvement. Il passa la nuit dans notre logement. Nous examinâmes ensemble tous les problèmes en suspens, convînmes des liaisons nécessaires puis nous nous séparâmes au matin.

Le logement de Czerbinski ne me paraissait pas des plus sûr. Lui-même, sans aucun doute, trafiquait avec les Allemands. Un jour, en effet, il ramena chez lui un Juif et sa fille. Le lendemain, les Allemands se présentèrent. Une horrible discussion s’engagea entre eux et le Juif sur le montant d’une rançon. Nous apprîmes que le malheureux avait dû verser aux soldats une somme de 15 000 zlotys en échange de sa liberté. Pour éviter de courir un semblable danger, nous réussîmes à acheter un logement au n° 11 de la rue Swietojerska. Paula Flincker, Ruth Perenson et Cila Fridrich s’y installèrent. Grinberg, un camarade ouvrier confiseur, viendrait bientôt les y rejoindre après s’être évadé du ghetto. Nous apprîmes avec une infinie tristesse que notre ami Heniek Tuchmacker avait été arrêté en lui faisant franchir l’enceinte du ghetto. Emmené au siège de la police, il fut torturé puis fusillé. Grinberg, lui, réussit à fuir, à l’intérieur du ghetto, par une autre issue. Heniek Tuchmacher avait joué un rôle important dans la contrebande des armes destinées au soulèvement. Dans sa cave, les Allemands découvrirent un dépôt d’armes. Au même moment, Paula Flincker et Cila Fridrich furent arrêtées et déportées à Lublin dans un camp de femmes. Elles furent massacrées à Majdanek. Ruth Perenson fut également arrêtée, mais nous eûmes la chance de la faire évader et de la ramener au ghetto.

Quant à moi, je ne m’étais pas réfugié dans le logement peu sûr de la rue Swietojerska, car j’avais convaincu Chomutowski de me reprendre chez lui.

Aucune illusion n’était plus permise aux habitants du ghetto. La déportation signifiait l’extermination. L’idée du soulèvement et de la lutte à mort prit de jour en jour plus de force. Elle s’empara de tous les milieux du ghetto, gagna les quelque cinquante mille Juifs encore vivants.

Le mot d’ordre des ouvriers fut désormais : « Aux armes ! Mort à l’ennemi. »

Au ghetto, on continuait à travailler dans les usines, à se traîner sous bonne escorte vers les chantiers de l’extérieur, mais les cerveaux travaillaient, les pensées n’avaient plus qu’un seul objet, la lutte ! Tout le monde – et pas seulement les groupes organisés – ne songeait qu’à la manière de se procurer des armes. On utilisa tous les moyens…

À cette époque fut créée l’Organisation juive de combat qui groupa tous les organismes et activa fiévreusement les préparatifs. Chaque usine, chaque atelier du ghetto eut ses groupes de combat qui stockèrent des armes à l’intérieur des usines, sous les yeux mêmes de l’ennemi pourtant vigilant. Ils fortifièrent des endroits déterminés, aménagèrent des cachettes, des passages, organisèrent des réseaux de liaison, établirent des points stratégiques.

À cette époque, également, se fonda le Conseil pour l’aide aux Juifs, sous commission du gouvernement clandestin de Pologne qui rassemblait des délégués de la plupart des partis polonais. Son but fut de procurer aux Juifs de l’argent, des armes, des faux papiers, des logements, de placer les enfants. Le Bund fut représenté à ce Conseil par Léon Feiner. Le Comité national juif (dont faisaient partie toutes les organisations juives, sauf le Bund) délégua Adolf Berman, du Poalé-Sion. Nous fondâmes en même temps, le 20 octobre 1942, au ghetto, un Comité de coordination de tous les partis juifs. Abrasza Blum et Berek Szneidemil y représentèrent le Bund. L’Organisation juive de combat dépendit de ce comité.

En zone aryenne, le Bund constitua un groupe spécial chargé de constituer des stocks d’armes et de les introduire au ghetto. Les chefs en étaient Celemanski, Michel Klepfisz, Zalman Fridrich, Wladka et Chaïm Ellenbaum. Ils se réunissaient au n° 3 de la rue Gornoslaska, dans l’appartement d’un ouvrier polonais, Stephan Macho. Klepfisz avait travaillé avec lui, avant la guerre, dans une usine métallurgique. Stephan nous prêta son logement et nous aida même à acheter et à transporter les armes.

Au milieu de notre travail, un malheur survint à Michel Klepfisz : un policier polonais l’arrêta dans la rue. Il resta dix jours en prison. Tous nos efforts pour le faire évader échouèrent. Il fut dirigé sur Treblinka. Cependant, dans le train qui l’emportait, il réussit par miracle à arracher les barreaux de la lucarne du wagon et il sauta la nuit sur la voie. En tombant, il se blessa à la jambe, mais il parvint quand même à regagner Varsovie, supportant la douleur avec un courage extraordinaire. Nous le soignâmes pendant une semaine dans notre cachette. Guéri, il alla suivre des cours de guerre à la section militaire du PPS. Sa qualité d’ingénieur lui permit d’assimiler rapidement la technique des explosifs. Il se spécialisa surtout dans la fabrication des grenades et des bouteilles-bombes (bombes Molotov). Ces bouteilles, remplies de liquide incendiaire et d’explosifs puissants, détruisirent de nombreux tanks allemands, pendant le soulèvement.

L’achat du matériel de guerre rencontrait des difficultés énormes, en raison des terribles dangers qu’il comportait. Pourtant, nous nous organisâmes peu à peu. Souvent, les rencontres et les transactions avaient lieu sur le champ de foire, place Kazimievza. C’est là que nous centralisions les renseignements. C’est là que des gardiens de dépôts militaires, des soldats allemands, des Polonais travaillant dans des arsenaux venaient nous proposer des armes volées…

Nos dépêches relatant le soulèvement du ghetto ne semblaient pas avoir ému le monde extérieur. Nous résolûmes d’envoyer un témoin vivant à l’étranger, pour informer les Alliés. Nous savions que Moritz Orzech courait, chez nous, un grand danger. Le filet de la police pouvait se refermer sur lui d’un moment à l’autre. Comme, d’ailleurs, il était à tous égards admirablement qualifié pour cette mission, nous décidâmes de le déléguer.

Il atteignit Kolomya, petit village de Galicie, non loin de la frontière roumaine. Là, les Allemands l’arrêtèrent. Nous utilisâmes tous les moyens en notre pouvoir et ne ménageâmes aucune prébende pour le faire ramener à Varsovie. Tout fut inutile. En août 1943, il fut exécuté à la prison Pawiak.

Sa femme fut arrêtée dans la zone aryenne en 1944 et disparut sans laisser de trace. Sa fille unique survécut au soulèvement de Varsovie, au cours duquel elle servit d’agent de liaison à l’armée secrète, mais elle disparut mystérieusement après son évacuation. On n’entendit plus jamais parler d’elle.


14. PREMIÈRE RÉSISTANCE ARMÉE

Au début de l’année 1943, la terreur s’accrut dans toute la Pologne. Des bandes d’Allemands armés envahissaient les villages, arrêtaient jeunes, vieux, femmes, enfants et envoyaient des centaines de victimes vers une destination inconnue. C’était une sauvage chasse à l’homme.

En ce temps-là, le ghetto retrouva un peu de calme. On s’imagina, à tort, que les monstres avaient oublié les quelques dizaines de milliers de Juifs qui végétaient encore dans des ruines. Brusquement, le 18 janvier 1943, à six heures du matin, les rues, où se hâtaient les forçats des usines et des ateliers, retentirent de cris sauvages, de détonations, de coups de sifflet, de ronflements de moteurs. Des hordes de brutes se ruèrent dans les maisons, en firent sortir tous les habitants, frappèrent et tuèrent ceux qui ne se rangeaient pas assez vite. Les groupes furent dirigés en files vers les centres de rassemblement. Les travailleurs qui attendaient l’ouverture des usines furent également emmenés. Aucun papier, aucune carte de travail ne furent de quelque secours.

L’opération se déroula si vite et si brutalement que nos groupements de résistance, coupés de leurs dépôts d’armes, ne purent se défendre utilement. Quatre groupes seulement, ceux des rues Zamenhof, Mila, Muranowska et Franciszkanska purent réagir. Ils ouvrirent un feu nourri, lancèrent quelques grenades à main, tuèrent une vingtaine d’Allemands. Ce fut pour l’ennemi une surprise considérable : les Juifs employaient des armes à feu ! Jusque-là, au grand jamais, rien de tel ne s’était produit au ghetto.

Ils interrompirent leurs opérations, mais ils avaient déjà eu le temps de rassembler près de deux mille victimes. Plusieurs de nos camarades tombèrent, ce jour-là, au cours des combats.

Le directeur du Joint, Isaac Gutermann, fut tué dans l’escalier d’une maison où il essayait de se réfugier : manquant de souffle, il s’arrêta pour reprendre haleine et une balle le frappa dans le dos…

Le vice-président du Judenrat, Joseph Jaszunski, se trouva parmi les personnes emmenées au Centre de rassemblement. Il fut remarqué par un officier de la Gestapo auquel il avait souvent eu affaire en raison de ses fonctions. Celui-ci s’approcha de lui et le gifla…

Cette première résistance armée connut un retentissement énorme, aussi bien dans le ghetto qu’à l’extérieur. La première manifestation de nos groupes armés excita l’ardeur générale au combat et accéléra nos préparatifs de défense. Toute la presse clandestine polonaise, sans distinction de tendance, célébra avec enthousiasme l’exploit du ghetto. L’armée clandestine polonaise (Armia Krajowa) nous transmit un petit contingent d’armes composé de 50 revolvers, 50 grenades et d’une certaine quantité d’explosifs.

Le moral remonta. Les Allemands flairèrent le changement d’attitude du ghetto. Les soldats craignirent désormais de circuler seuls, le soir, dans les rues.

L’Organisation juive de combat (OJC) résolut de débarrasser sur-le-champ le ghetto des valets juifs de la Gestapo. Des groupes de contre-espionnage dépistèrent et supprimèrent un certain nombre de ces ignobles individus.

Bientôt, des sentiments de révolte balayèrent les dernières traces de résignation. La Résistance prit de l’assurance, devint plus agressive. Une fois même, elle réussit à délivrer plusieurs prisonniers que les soldats allemands conduisaient au Centre de rassemblement : nos groupes de combat qui guettaient la colonne attaquèrent l’escorte ; dans l’affolement général une dizaine de personnes réussirent à fuir.

L’OJC institua une taxe d’armement et arrêta les personnes riches qui refusaient de payer. Le Judenrat lui-même fut imposé. L’influence et la puissance de l’OJC s’accrurent de jour en jour dans le ghetto.

Outre les ouvriers d’usine organisés en détachements de combat, selon les règles précises de la stratégie clandestine, on arma des groupes de jeunes qui furent casernés dans certains immeubles. On les entretint, on les nourrit. Leur mission était d’être toujours prêts à intervenir.

Cette organisation avait été dictée par les événements sanglants du 18 janvier. En effet, ce jour-là, les groupes de résistance dispersés n’avaient pu atteindre leurs dépôts d’armes. Pour cette raison le nouveau plan comporta la mise en place, en différents points du ghetto, de groupes « casernés » susceptibles de s’armer et d’intervenir à n’importe quel moment au signal d’alerte.

La tactique du Bund fut la suivante : il constitua quatre groupes casernés, composés surtout de jeunes, mais c’est aux groupes armés des usines qu’il attacha le plus d’importance, car ils étaient formés de travailleurs robustes, d’hommes mûrs dont la plupart avaient déjà reçu une formation paramilitaire au parti et dans les syndicats professionnels. D’autre part, dans l’usine, les ouvriers se sentaient protégés, car leurs armes étaient cachées sur le lieu même de leur travail. Le Bund n’estima donc pas possible ni utile de mobiliser ces camarades pour les enfermer dans les casernes jusqu’au jour du soulèvement. Et, quand ce jour arriva, tous les groupes d’usine participèrent à la bataille et leur héroïsme joua un rôle prépondérant dans le déroulement de l’insurrection. Sans leur participation, celle-ci n’aurait jamais revêtu ce caractère populaire. Grâce à leurs exploits, des centaines de personnes sans parti – compagnons de travail, collègues de métier – se rallièrent à la Résistance. D’ailleurs, si notre premier souci avait été d’armer les groupes d’usine, c’était parce que notre conviction était faite : ou bien le soulèvement prendrait un caractère de masse, ou bien il ne serait pas.

En janvier 1943, le ghetto entier vivait dans la fièvre des préparatifs.

Toute la population se préparait. Chacun pensait : « Puisque, de toute façon, nous sommes voués à la mort, accueillons-la les armes à la main ! Vengeons-nous de nos bourreaux ! Ne leur faisons pas présent de notre vie ! »

Je revois mes rencontres avec Michel Klepfisz et Zalman Fridrich, quelque part, dans une de nos résidences secrètes de la zone aryenne où nous préparions les transports d’armes et d’explosifs pour la Résistance du ghetto.

La spécialité de Klepfisz était la fabrication des bouteilles explosives. Il avait déjà introduit au ghetto plus de 2 000 litres d’essence destinés à leur fabrication. En outre, pour activer leur production, il avait équipé une petite fabrique et il enseignait la technique des explosifs à nos groupes armés. Pourtant, Klepfisz n’était pas encore satisfait ; il s’agitait, réclamait : « Il faut faire plus, beaucoup plus !…. » Selon lui, nous ne fournissions jamais assez d’armes ni de dynamite. Un désir de vengeance le dévorait… On eût dit qu’il était entièrement tourné vers un autre monde mystérieux.

« Ils ont brûlé mes parents…, ma sœur est enterrée au cimetière chrétien de Brudno…, ma fille a été placée dans un couvent, ma femme est servante chez des Aryens ; tout ce que je désire désormais, c’est mourir en combattant… »

La flamme d’une résolution désespérée brillait dans ses yeux bleus. Ses lèvres minces et serrées exprimaient une volonté farouche. En le regardant je me rappelais les événements de l’année 1920. Dans la Pologne renaissante, alors en guerre contre l’URSS, le Bund fut liquidé et passa immédiatement dans l’illégalité. Ce fut au domicile des parents de Klepfisz, au n° 30 de la rue Swietojerska, que nous installâmes le secrétariat du parti. J’y vis souvent le petit Klepfisz, garçonnet blond aux yeux bleus, courir, vif et espiègle, à travers l’appartement…

Plus tard, étudiant de Polytechnique, membre du groupe de combat que je commandais, il se distingua dans les bagarres qui nous opposaient aux étudiants fascistes, au cours de la lutte contre les « bancs-ghettos » réservés aux Juifs dans les universités… L’homme résolu qui me parle aujourd’hui, c’est cet enfant d’alors, à présent héros de la lutte la plus terrible que le monde ait jamais connue.

Zalman Fridrich, lui aussi, je l’ai vu grandir. Il a été élevé dans nos écoles, éduqué au sein du Bund. Assis en face de moi, cet « Aryen » blond, au visage mince et pâle, baisse la tête. Il pense à ses malheurs.

« Mon père, ma mère, ma sœur : brûlés. Ma femme, déportée à Majdanek, ma fille, cachée dans un couvent… »

Il brandit ses deux poings serrés : « Je les vengerai, je les vengerai ! »

Le ghetto se mit fiévreusement à construire des bunkers, des souterrains. Les locataires se cotisèrent pour payer des ingénieurs, des architectes, des techniciens qui érigèrent des refuges secrets et réalisèrent les inventions les plus extraordinaires. On embaucha des spécialistes. On creusa des tunnels, des passages d’un immeuble à l’autre, dans les greniers ou dans les caves ; on établit ainsi un vaste réseau de communications qui, plus tard, au cours du soulèvement, se révéla extrêmement utile au point de vue stratégique. Des tunnels débouchaient dans la zone aryenne, d’autres communiquaient avec les égouts ou les grandes conduites d’eau ; les bunkers furent dotés d’électricité, d’eau potable, de moyens de chauffage ; on y stocka du combustible, des vivres : biscottes, semoule, légumes secs susceptibles d’être conservés longtemps. En même temps les ruses les plus habiles, les idées les plus astucieuses furent mises en œuvre pour camoufler les cachettes : on construisit parallèlement au mur d’une chambre une cloison derrière laquelle plusieurs personnes pouvaient se tenir debout, côte à côte, pendant la durée de la rafle. Des armoires, pleines d’effets, possédaient un double fond assurant le passage d’un corps humain et communiquant avec un double mur. On transforma les caves : sous l’ancienne, était dissimulée une fosse profonde à laquelle on accédait par un couloir ; un système de ventilation camouflé permettait d’y séjourner. L’entrée en était masquée par une trappe recouverte de terre et de chiffons. Seul un indice connu seulement des initiés signalait l’emplacement de l’entrée…

Dans les cuisines, les portes des fours dissimulaient l’entrée d’une galerie. Un déclic spécial permettait de faire pivoter le devant du fourneau…

Les habitants du ghetto étaient de plus en plus convaincus qu’il n’y aurait, pour eux, aucune échappatoire. Le nombre de ceux qui pourraient gagner la zone aryenne en achetant les SS serait minime car ce moyen exigerait des sommes introuvables. Les évadés du ghetto vivaient eux aussi dans une terreur perpétuelle. En zone aryenne, la répression grandissait : rafles, assassinats, arrestations se succédaient sans arrêt. Tout Polonais sur lequel pesait le moindre soupçon d’entretenir des rapports avec le ghetto ou de cacher des Juifs était fusillé sans pitié. De nombreux Juifs furent obligés de revenir au ghetto après avoir cherché, en vain, un refuge à l’extérieur.

Non, il n’y avait plus d’espoir ! Pleins de cette certitude, les survivants se préparèrent à l’ultime combat. Chacun ne songea plus qu’à se procurer une arme et il y consacra souvent toute sa fortune. À quoi servaient, désormais, l’argent, les bijoux, les vêtements, puisque la dernière heure était proche et qu’on pouvait, en échange de ces valeurs inutiles, obtenir un fusil capable de tuer l’ennemi ou… peut-être… peut-être… de permettre la fuite !….

Les espoirs se portèrent sur les organisations de résistance. On obéit à leurs ordres avec une confiance totale ; le tout-puissant Judenrat vit son ancien pouvoir s’évanouir.

Les Allemands soupçonnaient la nouvelle force qui animait le ghetto. Ils savaient que celui-ci s’armait. Ils décidèrent de réaliser en douceur la dernière étape vers la liquidation totale. Leur tactique fut alors d’éviter les scènes dramatiques des sélections et des rafles.

Les derniers Juifs qui survivaient travaillaient dans des usines produisant pour l’armée. Tebenz fut nommé commissaire à l’évacuation et fut chargé de transférer toutes les usines avec leurs ateliers, leur matériel, leur outillage, leur personnel à Trawniki et à Poniatow, deux bourgs voisins de Lublin. Tebenz s’entoura de propagandistes qui rassemblèrent les ouvriers de chaque établissement et leur vantèrent les avantages de leurs nouvelles résidences : ils y vivraient en paix, dans un cadre champêtre ; ils seraient bien payés, bien nourris au lieu de pourrir dans un ghetto ravagé par les épidémies et débordant de saleté…

Tebenz intervint en personne au cours de ces réunions : il donna sa parole d’honneur que les ouvriers et leurs familles n’étaient déplacés que pour travailler ailleurs et qu’ils ne devaient pas accorder foi aux bruits malveillants qui circulaient et parlaient de massacres dans les camps…

Notre organisation de combat lança un appel énergique aux habitants du ghetto pour les prévenir que leur transfert à Trawniki et à Poniatow signifiait en réalité une déportation sous une nouvelle forme qui aboutirait aussi à l’extermination… Les Juifs connaissaient le crédit qu’on pouvait accorder à la parole d’honneur des bourreaux et des traîtres ! Personne ne devait se présenter volontairement aux points de rassemblement désignés !

Cette proclamation fut efficace. Peu nombreux furent les présents au jour fixé. Pas un seul des deux mille ouvriers des usines de brosserie ne répondit à la convocation. Tebenz essaya d’entamer une discussion par voie d’affiches avec les Organisations de combat juives ; il réaffirma notamment, sous la garantie de sa parole d’honneur, que les Allemands désiraient seulement nettoyer le ghetto et que les ouvriers bénéficieraient de bien meilleures conditions de travail et d’existence s’ils acceptaient d’en sortir. Le ghetto torturé se rappelait le langage qu’on lui tenait depuis trois ans et qui n’avait contenu que menaces de mort et promesses de misère. Ce mensonge ne servit qu’à renforcer son esprit combatif…

Au cours des quelques semaines qui précédèrent le soulèvement, l’ardeur combative devint si forte que, pour la première fois, des incendies ravagèrent les usines et les immeubles quand les Allemands essayèrent de les évacuer. Ce fut le cas, par exemple, aux ateliers de bois Alhnan, rue Smocza. Aux usines de brosserie, des incendies mystérieux se déclarèrent dans les wagons déjà chargés de matières premières et de machines. Au centre de rassemblement, un groupe d’ouvriers ramassés dans le ghetto refusa de monter dans les wagons. L’un d’eux, le jeune bundiste Pele, prit la parole et exhorta ses camarades et ne pas se laisser emmener sans résistance. La garde allemande ouvrit le feu et soixante hommes furent tués.

Chaque survivant du ghetto devint un combattant : il forgea sa douleur pour la transformer en arme…

Après ces troubles, les Allemands changèrent de nouveau leur tactique : un beau jour, le bruit courut qu’ils avaient renoncé à leur plan d’évacuation et avaient décidé, au contraire, d’intensifier la production des usines du ghetto en raison des besoins accrus de l’armée qui combattait à l’Est. Non seulement, les usines ne seraient donc pas évacuées, mais encore du nouveau personnel allait être engagé !

Cette ruse destinée sans doute à endormir notre vigilance et à affaiblir notre combativité resta sans effet. Depuis la journée dramatique du 18 janvier, le ghetto était devenu un champ de bataille et tous ses habitants s’étaient transformés en soldats.

L’expérience nous avait démontré que les batailles dispersées dans les rues étaient vouées à l’échec. Nous établîmes de nouveaux plans : toutes les usines, tous les points où stationnaient des groupes « casernés » reçurent l’ordre de se fortifier pour pouvoir résister à une attaque de l’ennemi. Des voies de repli par les passages souterrains, par les greniers ou par les toits devaient être préparées d’avance pour permettre aux occupants d’un point qui cédait de rejoindre un autre groupe pour continuer le combat. Il fallait causer le plus de pertes possible à l’ennemi. Chaque blockhaus devait donc posséder une réserve importante de munitions. L’Organisation juive de combat s’efforça de répartir le plus équitablement possible les colis d’armes arrivés de zone aryenne.

À l’extérieur, nous décuplâmes notre activité pour trouver des armes. L’AK (armée secrète polonaise) nous procura un assez grand nombre de grenades à main et de revolvers avec leurs munitions. Le Mouvement socialiste polonais nous aida à acheter de grandes quantités d’essence, de dynamite et d’autres explosifs destinés aux « laboratoires » de Michel Klepfisz. Le groupe bundiste chargé d’introduire les armements au ghetto se composait notamment de Zalman Fridrich, Michel Klepfisz, Celemanski, Wladka, Ellenbogen et Tuchmacher.

Les voies d’accès au ghetto furent contrôlées par des camarades de l’Organisation juive de combat qui surveillèrent nuit et jour l’acheminement des colis d’armes. Le trafic fut particulièrement animé aux abords de la place Parizowski. Les passeurs semblaient gagnés par une sorte d’ivresse du danger ! Tous les moyens leur étaient bons : ils soudoyaient des gendarmes allemands, corrompaient des soldats… Quant aux policiers juifs, personne n’y faisait plus attention : leur règne était terminé.

Les convoyeurs accompagnaient les colis jusque dans le ghetto et y restaient souvent plusieurs jours, puis ils regagnaient la zone aryenne pour prendre livraison d’un nouveau convoi. Quelques jours avant l’éclatement du soulèvement, Michel Klepfisz et Zalman Fridrich introduisirent le dernier chargement d’armes. Aucun de nous ne se douta que c’était le dernier. Car nous ne pouvions prévoir le moment que choisiraient les nazis pour faire irruption dans le ghetto. Nous savions qu’ils ne tarderaient plus et qu’ils se lasseraient de la propagande inefficace de Tebenz. N’atteignant pas leur but par la « douceur », ils retourneraient fatalement à leurs vieux procédés et se jetteraient sur le ghetto avec une brutalité accrue.

Notre attente devint de plus en plus fiévreuse. Nous rassemblâmes avec ardeur le plus de munitions possible que nous lançâmes de l’autre côté de l’enceinte ; puis nous nous préparâmes à l’explosion que nous sentions imminente.


15. SECOND SOULÈVEMENT ARMÉ

L’Organisation de combat se trouvait en état d’alerte. La respiration coupée, le ghetto attendait le dernier acte de la tragédie qui se jouait depuis plus de trois ans. Chacun, le cœur battant, prêtait l’oreille au moindre bruit nocturne, au plus léger murmure. L’OJC installa des postes d’observation aux portes du ghetto. Les équipes y surveillèrent les mouvements de l’ennemi afin d’avertir les centres stratégiques à la première alerte. Et l’ennemi se présenta.

Le dimanche 19 avril, à deux heures du matin (c’était la première nuit de la pâque juive) des postes de garde composés de soldats allemands, de policiers, de SS, de policiers polonais, de troupes ukrainiennes et lettones, furent disposés tous les vingt pas à l’extérieur de l’enceinte du ghetto, longue de plusieurs kilomètres. Toute évasion devenait impossible. À cinq heures, quand les premières personnes munies de sauf-conduits se présentèrent aux portes, elles ne furent pas autorisées à sortir. Toute circulation entre les deux zones fut pratiquement bloquée dans les deux sens.

À six heures du matin, sous les rayons dorés d’un soleil printanier, les hordes nazies envahirent le ghetto avec leurs tanks, leurs voitures blindées, leurs mitrailleuses. Les troupes empruntèrent la rue Zamenhof dans la direction des rues Kupiecka, Mila, Muranovska, Nalewki Franciszkanska. Ces rues, en effet, délimitaient le « ghetto sauvage » où habitaient les éléments non employés dans les usines. Depuis les opérations de déportation, chaque fabrique formait avec les bâtiments où logeaient ses ouvriers un ghetto séparé. Au « ghetto sauvage » vivaient les employés des diverses institutions ou administrations et les personnes travaillant à l’extérieur. Les Allemands attaquèrent d’abord le « ghetto sauvage » pour faire croire aux travailleurs d’usine qu’ils n’étaient pas visés et pour les maintenir ainsi dans l’inaction.

Dès l’entrée des Allemands, les guetteurs de l’OJC alertèrent les postes de combat. Les Allemands essuyèrent le feu des groupes embusqués au n° 29 et au 39 de la rue Zamenhof. Ils furent arrosés par une pluie de grenades et de bouteilles incendiaires et laissèrent de nombreux morts. Deux tanks flambèrent avec leurs équipages. Nos hommes, lors de ce premier contact, ne subirent aucune perte.

Cette résistance énergique surprit et démonta les Allemands qui se replièrent en hâte hors du ghetto…

Le lendemain, très tôt, ils apparurent de nouveau. Ils progressèrent cette fois en ordre dispersé, tantôt en ligne, tantôt en file, rasant les murs, tirant des rafales de mitraillette dans les fenêtres et dans toutes les ouvertures d’où ils pouvaient craindre une attaque. Ils entrèrent par la rue Tlomatzka et avancèrent d’une part, le long de la rue Nalewki dans la direction de la rue Mila, et d’autre part dans la rue Zamenhof, vers la rue Swietojerska, de façon à cerner les points de résistance qu’ils avaient repérés la veille. Mais ce jour-là, de même que le lendemain et les jours suivants, les groupes d’usine entrèrent dans la bataille. Les Allemands furent accueillis par une pluie de grenades, de bombes à la dynamite, de bouteilles incendiaires qui tomba sur eux des fenêtres, des toits, des greniers. Une formation allemande de trois cents hommes qui avait pénétré dans la rue Swietojerska, sauta sur une mine placée à la hauteur du 30 et du 32. Des morceaux de corps volèrent dans les airs. Nos combattants se retirèrent par les greniers et par les toits des maisons de la rue Swietojerska. Mais la bataille ne faisait que commencer. Elle devint très violente dans cette dernière rue, autour des usines de brosserie. Un groupe commandé par Michel Klepfisz accrocha une importante unité allemande qui contre-attaqua. Le groupe défendit chaque maison, chaque étage, combattit dans les escaliers et fut finalement acculé dans un grenier. Les Allemands, selon leur habitude, mirent le feu à l’immeuble. Nos camarades s’échappèrent par un trou préparé d’avance dans le mur et continuèrent le combat dans l’immeuble voisin. Le cinquième jour de la bataille le groupe de Klepfisz, effectuant une retraite du même genre, se trouva face à face, dans un grenier, avec des soldats allemands. Dans l’obscurité, la lutte fut confuse et farouche. Une mitrailleuse allemande embusquée derrière une cheminée immobilisait nos hommes dans un coin. Deux camarades décidèrent de s’approcher en rampant pour lancer une grenade. À ce moment, Klepfisz se rua sur la mitrailleuse qui cessa son tir. Une heure plus tard, quand les Allemands furent « nettoyés » on trouva le corps de Klepfisz percé de deux balles à hauteur de l’estomac.

Dans les lourdes pertes qu’ils subissaient au cours des corps à corps, les Allemands adoptèrent une autre tactique : place Krasinski, place Parizowski, square Krasinski, place Zytnia et Bonifraterska, ils mirent en batterie des canons qui ouvrirent le feu sur le ghetto. Des vagues d’avions bombardèrent en piqué et lancèrent des bombes incendiaires. Rapidement, toute l’étendue du ghetto fut noyée sous les flammes. Dès le premier jour, l’eau et l’électricité avaient été coupées par les Allemands. L’incendie se développa librement. Dans l’âpre fumée qui les enveloppait, les résistants juifs se retirèrent d’un blockhaus à l’autre sous la pression de l’ennemi. Les postes furent bientôt isolés les uns des autres. Chacun d’eux dut se battre isolément. Il ne pouvait plus être question de plan d’ensemble. Chaque point devint une forteresse assiégée, cernée de feu, engloutie dans des nuages de fumée. Armés de revolvers, de grenades, de bouteilles incendiaires, couvrant leur bouche avec des mouchoirs humides pour se protéger de la fumée suffocante, les combattants du ghetto se battirent obstinément contre un ennemi infiniment supérieur en hommes, en armes, et utilisant les moyens les plus modernes. Tous les habitants du ghetto participèrent à la bataille, absolument tous : jeunes, vieux, petits et grands, hommes et femmes. Tous ceux qui se dissimulaient dans des bunkers, sortirent, les armes à la main. Chacun, dans la mesure de ses possibilités, s’efforça d’aider les groupes de combat organisés, soit en assurant la liaison entre les immeubles, soit en portant de l’eau, des vivres ou des munitions aux combattants soit en préparant des chemins de repli. De nombreux résistants s’étaient procuré des uniformes et des casques allemands. Ils s’en servirent pour se rapprocher de l’ennemi et lui porter des coups mortels ou pour se retirer en trompant leurs poursuivants.

Le ghetto n’était plus qu’un gigantesque brasier. Les Allemands mitraillaient et arrosaient de bombes incendiaires tous les points de résistance. Les trottoirs s’étaient mués en rivières de goudron, rendant impossible la circulation le long des maisons. Les balles et les grenades tombaient comme de la grêle. Des habitants cernés par les flammes, étouffés par la fumée se jetèrent dans le feu, plutôt que de se livrer entre les mains de l’ennemi. La fusillade crépitait sans arrêt. Des explosions déchiraient l’air, des balcons en flammes s’écroulaient, des toits, des pans de mur s’effondraient avec fracas, des nuages de fumée montaient vers le ciel bleu…

La nuit, un silence tragique retombait sur la ville obscure qu’éclairaient seulement les lueurs de l’incendie.

Les Allemands s’aidèrent de chiens policiers pour fouiller méthodiquement les maisons et découvrir les bunkers camouflés. Ils torturèrent les malheureux qui tombaient entre leurs griffes pour leur faire révéler les retranchements secrets des résistants… et promettaient la vie sauve à ceux qui les renseigneraient.

Les postes de garde placés autour du ghetto, en zone aryenne, furent renforcés pour interdire aux civils l’approche de l’enceinte. Rue Bonifraterska, le trafic des tramways fut arrêté parce qu’il était facile d’être témoin, de là, de la révolte de nos camarades.

Dans les rues voisines, des attroupements de Polonais dispersés par les Allemands se reformaient sans cesse. Sous l’effet des déflagrations, des vitres éclataient à chaque instant. Les maisons les plus proches du ghetto furent donc évacuées de force. Des affiches apposées sur tous les murs avertirent les habitants que quiconque cacherait un Juif serait immédiatement exécuté. Les rafles se multiplièrent : les Allemands recherchaient les Juifs évadés. La population polonaise entière fut maintenue dans la terreur.

Une grande nervosité se manifesta chez les Allemands : la résistance du ghetto les décontenançait et ils craignaient un soulèvement général des Polonais. Leurs journaux ne consacrèrent que de courts entrefilets aux événements ; ils annoncèrent simplement que les Juifs avaient refusé de travailler et résistaient à la réquisition…

Par contre, la presse clandestine polonaise de toute tendance détailla le soulèvement avec enthousiasme. Elle fit paraître régulièrement des communiqués concernant le déroulement de la bataille. Parmi les Polonais, les opinions divergeaient. Dans l’ensemble, la grande masse de la population aryenne était désorientée et, surtout, incapable de prendre conscience des conséquences et du sens historique du soulèvement. La peur de la mort et de l’extermination, la terreur incessante, les exécutions, les persécutions, la constatation de son impuissance décourageaient l’homme de la rue. L’intense propagande antisémite effectuée par les Allemands depuis trois ans avait empoisonné son esprit et complètement vidé son cœur de tout sentiment humain à l’égard des Juifs. Les sympathisants envers la Résistance étaient eux-mêmes à ce point écrasés par la domination ennemie qu’ils ne songeaient pas à nous apporter une aide organisée et active. « Une lutte ouverte, en ce moment, disaient-ils, signifierait notre anéantissement complet… » Ils n’acceptèrent pas non plus de témoigner par une grève générale, comme nous le proposâmes à la Résistance polonaise, leur sympathie pour les combattants du ghetto et de protester contre les méthodes allemandes. Et il n’était pas question de démonstration dans les rues !….

Dès que la nouvelle du soulèvement nous fut parvenue, nous lançâmes au nom de l’Organisation juive de combat une proclamation à la population polonaise et au monde entier, à l’aide d’affiches, de tracts, et par la radio clandestine. En voici le texte :

« Polonais ! Citoyens !

Soldats de la Liberté !

Dans le tonnerre des canons avec lesquels l’armée allemande bombarde nos maisons, nos mères, nos femmes, nos enfants,

Dans le crépitement des mitrailleuses,

À travers les nuages de fumée et de feu, par-dessus les flots de sang qui submergent le ghetto de Varsovie massacré,

Nous vous envoyons, nous, prisonniers du ghetto, notre cordial et fraternel salut.

Nous savons que vous assistez avec douleur, avec des larmes de pitié, avec étonnement et horreur à la fin de ce combat que nous menons depuis plusieurs jours déjà contre l’odieux occupant. Sachez que chaque seuil du ghetto continuera d’être une forteresse, que nous mourrons tous dans ce combat plutôt que de nous rendre,

Qu’ensemble avec vous, nous aspirons à la vengeance, à l’expiation de tous les crimes commis par notre ennemi commun,

Nous nous battons pour notre liberté et pour la vôtre,

Pour notre honneur et pour le vôtre,

Pour notre dignité humaine, sociale, nationale comme pour la vôtre.

Nous voulons venger les crimes d’Auschwitz, de Treblinka, de Belsen, de Majdanek !

Vive la fraternité d’âme et de sang de la Pologne combattante !

Vive la liberté !

À mort les bourreaux !

Vive la lutte sans merci contre l’occupant !

23 avril 1943. 

Organisation juive de combat. » 

Une proclamation dans le même sens fut lancée au nom du Bund clandestin. Ces appels parvinrent au monde extérieur. Il faut au moins que l’on sache – pensions-nous – que ce sont les derniers jours de notre agonie ! Il faut au moins que, plus tard, on nous venge !

Les puissantes armées alliées, dressées sur tous les fronts, combattaient fraternellement. Mais le front du ghetto de Varsovie resta seul. Ses héroïques combattants furent brûlés sur ses ruines. Leurs appels désespérés furent noyés dans les nuages de fumée, étouffés par le tonnerre des canons…

Le seul écho que nous reçûmes fut cette nouvelle, diffusée par la radio clandestine : l’héroïque et loyal Arthur Ziegelbaum, notre représentant auprès du gouvernement polonais en exil, s’était donné la mort à Londres, au cours de la nuit du 12 mai, pour protester contre le silence et l’indifférence du monde devant le drame du ghetto. Il avait laissé une lettre d’adieu qui disait :

« Je ne puis rester silencieux, je ne puis vivre, alors que les survivants de la population juive de Pologne, dont je suis le représentant, sont en train de périr. Mes camarades du ghetto de Varsovie ont pris les armes, dans un ultime élan héroïque. Le destin ne voulait pas que je meure là-bas, avec eux, mais je leur appartiens. J’appartiens à leur fosse commune. Ma mort est une protestation énergique contre l’inaction, l’indifférence du monde entier qui assiste sans réagir à l’extermination de mon peuple.

Je sais le peu d’importance que présente aujourd’hui une vie humaine, mais n’ayant rien pu faire de ma vie, j’espère, par ma mort, contribuer à rompre le silence de ceux qui pourraient à présent, au dernier moment, sauver du massacre, les quelques Juifs de Pologne encore vivants. Ma vie appartient au peuple juif de Pologne et je la lui donne. J’espère que la poignée de Juifs qui subsistent sur les quelques millions qui vivaient en Pologne avant la guerre, vivra assez pour assister à la libération d’un monde nouveau où régnera la liberté et la justice du vrai Socialisme. Je crois qu’une telle Pologne surgira et qu’un tel monde verra le jour… »

Nous ressentîmes douloureusement le suicide de Ziegelbaum et en comprîmes la signification. Dans une édition d’un Bulletin qui paraissait en zone aryenne, nous fîmes savoir aux résistants qu’un autre de nos combattants était tombé, à Londres…

Quant à nous, demeurés en zone aryenne, nous fûmes agités de sentiments divers : désir de vengeance, rage devant notre impuissance, désespoir. Nous étions fiers de nos combattants. Chaque coup de canon résonnait dans notre cœur. Oh, pourquoi n’étions-nous pas là-bas avec eux, puisque ici aussi la mort nous menaçait sans cesse ? Puisque de toute façon nous étions condamnés, pourquoi ne pas mourir avec ceux qui nous étaient si chers, si proches ?….

Le dixième jour de la révolte – le 30 avril –, deux émissaires de l’Organisation de combat s’échappèrent du ghetto : Zalman Fridrich et Roteiser (membre des Haloutznote), envoyés par le commandement pour organiser en zone aryenne le sauvetage des survivants.

Un feu d’enfer ravageait le ghetto. Nos camarades défendaient chaque bunker, chaque maison. Cependant, les rangs des combattants s’éclaircissaient de plus en plus. Personne ne se rendait. Quand il ne leur restait plus qu’une seule balle, et qu’ils ne pouvaient plus tuer un dernier ennemi, les assiégés se donnaient la mort. Les Allemands lançaient des gaz asphyxiants dans chaque trou pouvant receler la cachette de résistants. Brûlés par les flammes, étouffés par les gaz, déchiquetés par les obus, les rares survivants de cet enfer essayèrent de fuir.

Nos deux émissaires s’évadèrent au milieu de la nuit par une galerie souterraine partant de la rue Muranowska. Ils débouchèrent dans un vaste bâtiment désert plein de cadavres de Juifs ! Quand le jour se leva, ils se glissèrent dehors. Ils rencontrèrent un employé de tramway qui se rendait à son travail. Ils lui confièrent qu’ils étaient des Polonais entrés en fraude au ghetto pour acheter des objets aux Juifs. Le soulèvement les avait surpris à l’intérieur et ils étaient restés cachés. L’ouvrier les félicita d’avoir échappé à de si grands dangers. Il leur raconta que les cadavres qu’ils avaient vus dans le bâtiment étaient ceux de Juifs qui avaient tenté de s’évader du ghetto. Découverts par les Allemands, ils avaient immédiatement été abattus !….

Fridrich avait un aspect physique de pur Polonais. Roteiser, lui avec son nez retroussé, rappelait tout à fait par l’allure un gavroche des faubourgs ouvriers de Varsovie ; il parlait le polonais avec un accent populaire et il connaissait parfaitement l’argot. Malgré cela, comme ils se dirigeaient vers la rue Bonifraterska pour y prendre le tramway, ils remarquèrent qu’ils étaient suivis par deux individus suspects, apparemment des maîtres chanteurs. Ils réussirent à dépister leurs suiveurs et à gagner l’un des sièges de la Résistance. Le même jour, ils rencontrèrent des représentants de l’Organisation juive de combat délégués en zone aryenne et leur exposèrent l’objet de leur mission.

Comment rentrer au ghetto et en faire évader le petit groupe de survivants qui s’y battaient encore ? Il n’y avait pas d’autre moyen que les égouts dont les ramifications s’étendaient sous toute la ville. Mais s’y aventurer sans en posséder, sinon le plan complet, du moins celui de certaines branches, c’était aller à la mort. On avait toutes les chances de périr soit par l’asphyxie que provoquaient les gaz délétères répandus dans les galeries, soit par noyade dans les torrents d’eau sale. Des dizaines de personnes qui s’y aventurèrent pour se sauver y trouvèrent, en effet, une mort horrible.

Nous prîmes immédiatement contact avec la Résistance polonaise. Elle nous mit en rapport avec des ouvriers égoutiers qui connaissaient bien le réseau et qui nous indiquèrent les meilleures galeries accédant au ghetto. Nous découvrîmes également des contrebandiers qui avaient utilisé couramment pour leur trafic plusieurs de ces passages souterrains. Kazik partit avec eux, bravant des difficultés inouïes, avançant sur les mains et les genoux dans le courant boueux qui leur montait souvent jusqu’à la bouche ; ils entrèrent finalement au ghetto où flambait toujours l’incendie et où crépitaient encore ici et là des fusillades.

Le 10 mai, un groupe important de combattants conduits par Abrasza Blum, Marek Edelman et Lubetkin, réussit à fuir par les égouts de la rue Prosta. Mais leur équipée faillit échouer à son terme. Le camion qui devait les recueillir était en retard ; ils durent l’attendre plusieurs heures, allongés dans une canalisation haute d’une cinquantaine de centimètres et baignant dans l’eau sale. À dix heures du matin, le camion arriva enfin ; mais le groupe de résistants polonais armés qui devaient protéger leur sortie ne vint pas au rendez-vous. Nos hommes résolurent alors d’assurer eux-mêmes leur protection. À cette heure-là, la rue Prosta était noire de monde. La foule assista avec stupéfaction et terreur à une scène extraordinaire. Blones et quelques autres bondirent près du camion, la mitraillette braquée sur les passants attroupés. Malgré leur aspect d’épuisement, la flamme qui brillait dans leurs yeux indiquait clairement leur résolution farouche de tirer sur quiconque oserait s’approcher. Leurs compagnons, squelettiques, pareils à des revenants, la mitraillette accrochée au cou, sortirent un à un de l’égout. Ils avaient perdu tout aspect humain. Une fois montés dans le camion, chacun mettait son arme en position, prêt à défendre chèrement sa vie. Quand tous furent embarqués, le camion démarra en trombe et gagna le bois de Lomianki près de Varsovie, où nous avions préparé des cachettes provisoires.

Nous ne cherchâmes pas à savoir pourquoi le groupe polonais qui devait protéger nos camarades n’était pas venu. L’essentiel était que l’opération se fût déroulée sans accroc !

Un deuxième groupe qui devait sortir un peu plus tard, mourut dans l’égout ! Les Allemands avaient en effet dépisté le même jour cette voie d’évasion. Après avoir occupé tout le quartier, ils lancèrent des grenades à gaz dans les canalisations. Personne n’en réchappa. Tous ceux qui se trouvaient dans l’égout périrent…

Les évadés ne purent rester plus de deux ou trois jours dans les bois. Comme il était impossible de les cacher tous en ville, il fallut en emmener un certain nombre à Pludy. Là résidait Ruszka, la fille de Klog, avec son mari Léon Wasserman et leur fillette âgée de deux ans. Fridrich conduisit chez eux Blones, sa sœur Gita et le jeune Blones, âgé de quatorze ans qui s’était distingué au ghetto en accomplissant de dangereuses missions de liaison entre les postes de combat. Il emmena également Fajge Goldstein. Peu après leur arrivée à Pludy, survinrent les policiers allemands et la Gestapo. Nos camarades se défendirent courageusement par les armes, mais tous périrent sauf la fillette de Klog qu’une vieille paysanne réussit à sauver et à cacher chez elle. L’enfant a survécu.

Un autre groupe quitta le bois de Lomianka pour se dissimuler dans celui de Wyszkow. Il se rallia là-bas aux formations de partisans polonais.

Nous étions au désespoir. Malgré tous nos efforts nous ne trouvions pas de logements pour les rescapés. Les quelques camarades qui vivaient en zone aryenne étaient eux-mêmes menacés d’être expulsés au moindre caprice de leurs logeurs qui, en fait, risquaient leur vie. Pendant que les derniers combats faisaient rage au ghetto, les Allemands fouillaient minutieusement la zone aryenne, arrêtaient les suspects, abattaient des centaines de personnes circulant trop près de l’enceinte du ghetto. Toutes les bouches d’égout, toutes les canalisations, toutes les voies que pourraient emprunter des rescapés pour s’échapper du ghetto, étaient gardées par des chiens policiers, animaux et humains. Les dénonciateurs déployaient une vive activité ; c’était pour eux une période de grande prospérité ! Varsovie étouffait dans une atmosphère de terreur sanglante, d’exécutions, de chantages et de pourriture morale.

Abrasza Blum, à la rayonnante personnalité, périt quelques jours après son évasion. Il ne trouva pas une seule cachette où il pût demeurer plus de vingt-quatre heures. Il passait chaque journée et chaque nuit dans un refuge différent, ballotté d’abri en abri. Sa femme Luba se cachait dans un endroit, leurs deux enfants dans un autre. La mort le menaçait. Une nuit qu’il se trouvait dans le logement de la camarade Wladka, la Gestapo se présenta, perquisitionna et le trouva. Les policiers l’enfermèrent dans l’appartement, puis allèrent chercher une auto pour l’emmener. Abrasza Blum noua bout à bout plusieurs draps et, dans l’obscurité se laissa glisser du quatrième étage dans une cour inconnue. Mais un nœud se rompit. Abrasza tomba si malheureusement qu’il se brisa une jambe et fut ainsi repris. Beaucoup de rescapés moururent.

Le jour même de son évasion du ghetto, par les égouts, Rosowski, l’un des chefs du soulèvement, devint la proie des dénonciateurs. Les forbans lui soutirèrent le peu d’argent qu’il possédait. Menacé d’une dénonciation, il sortit de sa cachette à Zoliborz pour tenter de trouver l’importante rançon exigée. Il lui fallut faire de nombreuses démarches. Il ne trouva pas de refuge. Le soir, comme il se hâtait de rentrer car l’heure du couvre-feu approchait, il fut arrêté par un Allemand employé au chemin de fer et il fut abattu…

Le ghetto fumait et se consumait lentement. Nous écoutions étreints de pitié le bruit des explosions, de la fusillade. Aucune liaison n’était plus possible. Nous apprîmes qu’un groupe important de Juifs faits prisonniers avait été conduit à Trawnik et à Poniatow dans des camps de travail. D’autres avaient déjà été dirigés sur Treblinka et Majdanek. Au mois de juin, les Allemands commencèrent à enrôler des ouvriers polonais pour déblayer les ruines du ghetto, raser les immeubles démolis et récupérer les métaux utiles. Outre la brigade des travailleurs polonais, ils formèrent également une brigade spéciale composée de Juifs grecs, français, roumains, hongrois, venus de divers camps. Les prisonniers juifs portaient l’uniforme à rayures des déportés. On les enfermait le soir dans les immeubles de la rue Gésia, ancien siège des institutions du Judenrat. Les deux brigades travaillaient strictement isolées l’une de l’autre. Toute communication entre elles était interdite. Les travailleurs juifs étaient traités en bagnards. Les Polonais, ouvriers volontaires, portaient des insignes spéciaux qui leur permettaient de franchir l’enceinte du ghetto.

Les Polonais travaillèrent volontiers sur ce chantier, car ils y trouvaient souvent des réserves de vivres, des vêtements, des objets de valeur tels que les dents en or des cadavres, les alliances, les montres, les boucles d’oreilles. Parfois même ils découvraient un bunker abritant des Juifs encore vivants qui leur achetaient des aliments au prix fort ou leur remettaient tout ce qu’ils possédaient pour ne pas être livrés !

Jusqu’au mois de juillet, nous reçûmes encore, par l’intermédiaire de travailleurs polonais, des messages de rescapés dissimulés dans le ghetto qui demandaient des vivres et des secours. De longs mois après l’insurrection, des explosions retentirent encore : le déblayage se poursuivait. Les cadavres et les débris de corps humains étaient brûlés. Les Allemands installèrent même deux lignes de chemin de fer pour évacuer le matériel récupéré.

Jusqu’au soulèvement général de Varsovie, en 1944, les ruines du ghetto furent utilisées par les Allemands comme lieu d’exécution des Polonais condamnés à mort…

Le ghetto brûlait. Les survivants, fonctionnaires du Judenrat ou de la police, résistants réfugiés en zone aryenne, vivaient dans la terreur constante d’être arrêtés et massacrés. Un jour, une étincelle d’espoir brilla devant eux : au mois de mai, le bruit se répandit que la Gestapo possédait un grand nombre de visas envoyés par les consulats de pays neutres et destinés à leurs ressortissants juifs. Comme la plupart des personnes auxquelles ces visas étaient destinés avaient péri, la Gestapo était, selon les rumeurs, disposée à vendre – évidemment très cher – les visas disponibles. Elle attribuerait aux acheteurs l’identité des disparus.

Des agents juifs de la Gestapo, tels Koenig, Adam et d’autres, devinrent les représentants officiels d’un nouveau service qui s’occupa d’inscrire les candidats désirant partir à l’étranger. Ceux-ci seraient rassemblés dans des camps spéciaux (à Vittel, à Hanovre, etc.). Le bureau d’inscription s’installa à l’hôtel Impérial, rue Chmielna. Il connut un tel succès que le local se montra bientôt trop exigu et qu’il dut être transféré à l’hôtel Polski, rue Dluga. Les personnes inscrites furent envoyées à la prison de Pawiak. De là, elles devaient partir en convoi vers les camps spéciaux.

Ces nouveaux « citoyens étrangers » furent autorisés à emporter avec eux tous les bagages et objets de valeur qu’ils désiraient. Ceux qui craignaient de transporter des sommes importantes les échangèrent aussitôt contre de l’or, des diamants, etc. Ce fut une aubaine pour les agents de la Gestapo. Chaque passeport leur rapporta des milliers de zlotys. Je connais une famille qui versa 75 000 zlotys pour l’ensemble de ses membres !….

Des lettres envoyées de ces camps spéciaux parvinrent aux Juifs de Varsovie. Elles racontaient que les bénéficiaires des passeports étrangers se trouvaient sous la protection de la Croix-Rouge internationale, qu’ils étaient fort bien traités, que les enfants étaient l’objet de soins spéciaux. Ce fut la bousculade aux portes de l’hôtel Polski ! Le Joint finança le sauvetage d’un certain nombre de dirigeants des œuvres sociales. Gouzik lui-même s’installa à l’hôtel Polski et s’occupa de l’inscription des candidats. Il était tellement persuadé de l’efficacité de ce moyen qu’il procura des passeports à son frère et à sa famille !

Le gouvernement clandestin polonais nous avertit que, selon ses renseignements, il s’agissait là d’une nouvelle escroquerie de la Gestapo, d’un infâme traquenard destiné à mettre la main sur les derniers Juifs cachés. Nous éprouvions des doutes ; aussi nous mîmes les gens en garde. Ce fut en vain. L’enthousiasme faiblit d’autant moins qu’on apprit que plusieurs agents juifs de la Gestapo avaient fait inscrire leur propre famille !…. Adam, par exemple, partit lui-même après avoir éloigné ses proches.

Rien ne put détourner les candidats, pas même le fait qu’une nuit, la Gestapo fit irruption dans l’hôtel Polski, y arrêta plusieurs dizaines de personnes non inscrites, les emmena à la prison et les fusilla le lendemain matin. Nous jetâmes des cris d’alarme ; mais des rescapés désemparés voyaient là une planche de salut. Qui obtenait enfin un visa s’estimait le plus heureux des hommes : c’était un ressuscité !

L’opération dura jusqu’en novembre 1943. En février 1944, nous reçûmes des renseignements, horrifiants. Nos avertissements avaient été fondés : toutes les personnes munies de passeports étrangers et transférées à Vittel, à Hanovre et dans les autres camps spéciaux avaient été massacrées… Cette affaire avait été diaboliquement montée par la Gestapo pour exterminer encore quelques milliers de Juifs qui se cachaient hors du ghetto et pour s’emparer de leurs biens.


16. EN ZONE ARYENNE

Comme je l’ai déjà dit, les Allemands, de crainte que l’exemple juif n’entraînât les Polonais à s’insurger à leur tour, intensifièrent leurs mesures de terreur après le soulèvement du ghetto. Plusieurs actions particulièrement audacieuses de la Résistance polonaise leur prouvèrent son activité croissante : une voiture cellulaire qui transportait des prisonniers, dont plusieurs condamnés à mort, à la prison de Pawiak, fut attaquée en plein jour. Les gardiens furent tués et tous les détenus libérés… Une auto chargée d’importants fonds de la banque de Pologne subit le même sort. Cet exploit fut habilement organisé : une charrette à bras pleine de caisses vides traversa la chaussée devant l’auto et se fit bousculer par elle. Les caisses se répandirent sur la chaussée. L’auto dut s’arrêter. Aussitôt plusieurs résistants bondirent, tuèrent les convoyeurs et disparurent en emportant l’argent. La rage des nazis atteignit son paroxysme.

En octobre 1943, le ministre du Travail du Reich, le docteur Ley, un ivrogne et un forban, vint en visite à Varsovie. Dans un discours radiodiffusé, il avertit la population qu’à la moindre tentative de rébellion, la ville entière serait anéantie, rasée. La terreur des premiers jours de guerre reprit de plus belle avec son cortège d’exécutions publiques. Rue Leszno, les Allemands pendirent une dizaine de personnes aux balcons et leurs cadavres restèrent exposés durant quarante-huit heures. Un nazi ayant été assassiné, une vingtaine de Polonais furent fusillés les uns après les autres devant le mur du ministère de l’Agriculture, rue Senatorska. La place Kercelak, toujours encombrée de pauvres gens, vendant et achetant n’importe quoi, fut un beau jour cernée par les soldats, la police et la Gestapo. Ils dispersèrent la foule, confisquèrent les marchandises puis incendièrent les baraques et les échoppes. En un instant, l’immense place fut couverte de ruines fumantes. Dans les rues, les rafles se multiplièrent, ainsi que les chasses à l’homme. Les immeubles furent fouillés un à un de la cave au grenier, leurs habitants frappés, assommés, emmenés. Des centaines de personnes disparurent à jamais…

On voit dans quelle atmosphère de terreur vivaient les rares rescapés juifs, après la liquidation du ghetto.

J’ai évoqué à plusieurs reprises le rôle des « zmalzovniks », des dénonciateurs, ces ignobles pirates, qui furent les ennemis les plus terribles des Juifs réfugiés en zone aryenne. La Gestapo, les SS, la police étaient reconnaissables de loin ; mais d’autres inquisiteurs méconnaissables nous poursuivaient sans répit. Ces voyous polonais faisaient un vrai commerce des vies juives !…. Ils étaient des centaines qui s’adonnaient à cet ignoble trafic : rechercher, reconnaître, poursuivre les Juifs vivant sous une fausse identité. Plusieurs de mes camarades furent obligés de payer des mensualités à leurs persécuteurs, et quand ils n’avaient plus d’argent pour régler cet « impôt du sang », ils étaient livrés aux Allemands.

Étudiantes connaissant dans la rue un ancien condisciple juif, bourgeois rencontrant un ancien voisin, commerçants, les maîtres chanteurs appartenaient à tous les milieux. Ils s’étaient organisés en bandes et formaient une association largement ramifiée qui opérait dans des secteurs différents, surveillait les issues du ghetto, examinait chaque passant suspect et le suivait pas à pas. La proie qui leur tombait sous les griffes leur échappait rarement. On avait beau se cacher dans les rues plus écartées, les chacals retrouvaient la trace. Quand l’un d’eux avait réussi à extorquer une rançon à sa victime, un second se présentait peu de temps après en proférant des menaces, puis c’était un troisième, un quatrième, jusqu’à l’épuisement complet des ressources du malheureux qui était alors dénoncé.

Pendant des centaines d’années, Juifs et chrétiens polonais avaient vécu côte à côte, avaient entretenu des relations amicales, s’étaient confondus en une seule communauté. Comment concevoir que, dans ce terrible drame qui les écrasait tous, certains éléments de l’un de ces deux peuples aient trouvé une source de bénéfices en vendant l’autre à l’ennemi commun ?

À maintes reprises, nous demandâmes à la Résistance polonaise de prendre des mesures contre ces maîtres chanteurs et de les considérer comme des collaborateurs nazis passibles de la peine de mort. La presse clandestine publiait souvent des condamnations d’individus collaborant avec les Allemands ; elle divulguait au public les noms des traîtres exécutés. Les dénonciateurs furent condamnés par la presse clandestine mais ils ne furent jamais l’objet d’un programme de sanctions.

La Résistance polonaise ne jugea pas nécessaire d’inclure dans le programme de ses activités, la lutte contre les délateurs. Ils étaient connus. Pourtant la Résistance ne les inquiéta pas. Elle se contenta de quelques faibles avertissements et n’entreprit aucune action efficace contre eux. Je ne désire pas approfondir les raisons psychologiques d’une attitude aussi particulière. Je m’étonne simplement que ces actes inhumains se soient précisément produits à un moment où la société polonaise était traversée par un courant de mysticisme religieux grâce auquel elle semblait trouver un soulagement à ses souffrances.

Après la bataille du ghetto nous fûmes placés devant un devoir urgent : organiser l’aide aux survivants. Nous commencions à être informés de la liquidation des ghettos de province, des soulèvements dans certains camps. De partout, des malheureux nous réclamaient des secours, des armes. Nous reçûmes des appels des camps Trawnik, de Poniatow, de Plaszow et de Belsen. Des évadés réfugiés dans les forêts, cernés, menacés de retomber entre les mains de l’ennemi, arrivèrent en masse à Varsovie. À l’intérieur et aux environs de la ville, se réfugièrent bientôt une vingtaine de milliers de fugitifs. Le Bund seul avait à sa charge environ trois mille personnes. Dans l’ensemble, huit à neuf mille personnes bénéficièrent des secours organisés par nos groupements.

Le Comité de secours juif constitué au sein du gouvernement polonais clandestin reçut quelques fonds, relativement faibles, des faux papiers, des cartes de travailleurs et autres documents du même genre. Il existait deux catégories de papiers d’identité : les « mous » établis à des noms fictifs, et les « durs » portant le nom de personnes décédées et figurant par conséquent sur les registres de l’état civil. Il est facile de comprendre que les derniers donnaient à leurs détenteurs une sécurité plus grande en cas d’enquête ; ils étaient d’ailleurs délivrés directement par des fonctionnaires de l’état civil ou des magistrats.

Nous organisâmes un réseau de liaison grâce à des messagers qui se rendaient dans les résidences secrètes de nos protégés, dans les camps, dans les forêts, leur portaient des secours et nous ramenaient des renseignements précis. Évidemment, les dénonciateurs compliquèrent énormément notre tâche.

Je m’étais installé pour la seconde fois chez les Chomutowski. Je soupçonnais depuis longtemps Cherebinski d’entretenir des rapports avec les Allemands, bien qu’il eût recueilli chez lui plusieurs de nos camarades. J’acquis bientôt la certitude que mes soupçons étaient fondés.

Dans notre immeuble habitaient des Polonais travaillant à l’usine et des fonctionnaires allemands. En me logeant chez eux, les Chomutowski risquaient leur vie. Il fallait donc veiller à ce que rien ne trahît ma présence. Cet été-là, les Chomutowski partirent en vacances. Leur absence devait durer quinze jours. Avant leur départ, ils me préparèrent de la nourriture en quantité suffisante ; ils verrouillèrent l’appartement et je restai seul. Durant deux semaines, il me fallut veiller à ne pas provoquer le plus petit bruit, pas même celui de l’eau coulant dans les tuyaux. Pour boire, la difficulté n’était pas trop grande : j’ouvrais très peu le robinet et laissais une cruche se remplir goutte à goutte. Le problème était plus difficile en ce qui concernait la chasse de la toilette : j’éprouvais mille angoisses quand je ne pouvais plus faire autrement que de l’actionner…

Quand les Chomutowski furent revenus, Cherebinski arriva un jour et je les entendis chuchoter toute une soirée. Je ne compris pas leur conversation, mais je remarquai plus tard que mon hôtesse était bouleversée ; je compris que quelque chose de terrible se préparait.

Le lendemain matin, de très bonne heure, on frappe à la porte du logement. Madame Chomutowski ouvre. J’entends une voix rude et insolente : « Est-ce qu’un nommé Malinowski habite ici ? » C’était ce nom que portaient mes papiers. Mon hôtesse répond affirmativement. Aussitôt, ma porte s’ouvre brutalement et trois voyous chaussés de hautes bottes pénètrent dans ma chambre :

« Debout ! »

Je prends un air étonné : « Pourquoi dois-je me lever ? Que se passe-t-il donc ? »

L’un des hommes qui porte une veste de cuir brun arrache rapidement ma couverture et examine avec ses yeux d’assassin une certaine partie de mon corps nu.

« Ah, ah !…. Debout tout de suite ! Allons, debout ! hurle un autre en mauvais allemand. » Je suis pris. Je demande :

« Soit, alors, combien ?

– Pas question d’argent ! Lève-toi ! Ne fais pas l’idiot ! » Tout en me levant, j’insiste :

« Dites-moi tout de même… Combien vous faut-il ?

– Vingt mille ! »

Je pâlis. Où prendre une telle somme ? Par la porte ouverte, j’aperçois dans la pièce voisine madame Chamutowski qui pleure. Je passe devant elle et pénètre dans la chambre où repose son père. Je demande à Cherebinski d’intervenir pour faire baisser la rançon. Je ne possède que 6 000 zlotys. Il refuse d’abord pour la forme en affirmant qu’il ne peut rien ; mais j’insiste. Il va trouver les trois hommes, parlemente, revient et me dit qu’il a réussi à ramener leurs exigences à 10 000 zlotys. Il m’avancera les 4 000 zlotys qui me manquent… Je les lui rendrai plus tard… Il me promet également de me trouver un autre abri rue Zelazna, chez lui…

Les individus empochèrent mes 6 000 zlotys et raflèrent tous mes objets et vêtements personnels. Ils partirent après m’avoir averti que si je n’avais pas quitté les lieux avant une demi-heure, d’autres qu’eux viendraient me chercher…

Je sortis dans la rue. J’étais de nouveau un vagabond accablé de dégoût. J’éprouvais un sentiment d’immense solitude, d’abandon.

Où aller ?….

Je me souvins d’un camarade, Zimmerman, qui travaillait non loin de la rue Wola, au Secours social. C’était un Polonais, membre du PPS, un ancien dirigeant du syndicat des transports. J’allai le trouver. Zimmerman se montra consterné. Où me conduire ? Chez lui ? Impossible ! Il était environné d’ennemis, étroitement surveillé. Il partit me chercher un abri et me pria de revenir deux heures plus tard. Au bout de la rue, je rencontrai Wladka. Nous nous dirigeâmes ensemble vers la rue Wolska. Arrivés au coin de cette dernière rue, nous sommes surpris par une rafle ! La foule effrayée reflue précipitamment. Je me sépare de ma compagne et lui demande de se rendre auprès de Zimmerman pour s’enquérir du résultat de ses démarches. Quant à moi, je me rends place de la Banque dans l’ancien café Bojmowicz où je rencontrerai peut-être Klin.

J’eus la chance de le trouver. Il m’apprit qu’il attendait Fischgrund. Celui-ci, arrivé en effet peu après, me remit 300 zlotys et m’indiqua un petit restaurant place du Théâtre, où je retrouverai peut-être nos agents de liaison chargés de la recherche des logements : Feinmesser (Marysia) et Inka Schweiger.

J’entrai au restaurant au moment précis où elles en sortaient. Elles me conduisirent rue Zlota, dans l’appartement inhabité d’un médecin ; celui-ci n’y passait que quelques heures par jour pour ses visites. Là je restai trois jours. Elles me dénichèrent ensuite, à Saska Kempa, une mansarde occupée par une vieille femme, son fils et un de leurs cousins. Cette famille m’abandonna un coin de la pièce. Les deux hommes travaillaient au déblaiement du ghetto. Ils me décrivirent ce qu’ils voyaient là-bas. Ils avaient manifestement gagné de l’argent en vendant des objets trouvés dans les ruines et ramenés en fraude, car ils avaient ouvert une buvette non loin de chez eux. Mon refuge actuel présentait un avantage sur les précédents : mes hôtes me permettaient de sortir.

Au bout de quelque temps, Celemanski logea avec moi. Ce camarade avait vécu chez la mère de Jan, un socialiste polonais qui travaillait dans la Résistance, et nous aidait beaucoup. C’est Jan qui recueillit la fillette de Ruzka Klog, massacrée comme je l’ai déjà raconté plus haut, à Pludy. Il devait être tué plus tard dans l’insurrection de Varsovie.

Celemanski avait dû quitter le logement de la sympathique vieille femme parce qu’un jour, un ouvrier polonais qui buvait chez elle lui avait dit, copieusement ivre :

« Nous savons que tu es juif, mais n’aie pas peur, on ne te fera pas d’ennuis !…. »

Celemanski ne resta pas longtemps avec moi. Il s’installa dans la buvette. À sa place arriva la petite Zoska (Rebecca Morschkowitch), membre du Haloutz, et résistante active. Elle aussi fut tuée le premier jour de l’insurrection générale de Varsovie.

Un matin, à six heures, mon hôtesse entra en trombe, en criant :

« La police ! Une rafle ! »

Nous nous précipitons dehors. De loin, nous apercevons déjà les casques des soldats. Des camions s’arrêtent. Des gendarmes en bondissent. Des gens blêmes de peur courent affolés dans tous les sens. Ils escaladent des clôtures, grimpent sur les toits. Beaucoup sont pieds nus, à moitié vêtus. C’est une débandade indescriptible. Nous traversons en courant un terrain vague et nous sautons dans un tramway qui passait et nous mène jusqu’au terminus de la ligne, rue Osita. Rester dans la rue ne serait pas prudent. D’ailleurs il est déjà dix heures. Nous reprenons le tramway et regagnons notre refuge. Notre hôtesse, de garde devant la porte, ne nous laisse pas rentrer : la rafle n’est pas terminée ! En effet, les ruelles du quartier sont sillonnées d’Allemands qui vont et viennent, fouillant les cours et les immeubles. Nous nous éloignons de nouveau. Où pourrions-nous nous cacher jusqu’au soir ? Dans la foule nous nous perdons de vue. Ce n’est que le soir que nous nous retrouverons dans notre logis.

Il me fallut pourtant repartir en quête d’un autre abri car, un jour, Inka Schweiger rencontra à notre porte un individu connu comme dénonciateur et qui lui avait déjà procuré beaucoup de tourment. Cet individu était un client assidu de la buvette et un camarade du fils de notre hôtesse. Nous partîmes immédiatement. Bien nous en prit car le lendemain de notre départ, la police opéra une descente dans le logement et arrêta le cousin de notre hôtesse. Il portait un revolver. Cet homme qui connaissait de nombreuses adresses de Juifs cachés n’en révéla aucune.

Au n° 29 de la rue Grzybowska, en face de la maison communale, existait un local vide, ancien atelier de photographe. Il se composait de deux pièces, d’une cuisine et d’un débarras qui avait servi de laboratoire. Des camarades avaient vécu là jusqu’au soulèvement du ghetto : Spiechler, sa femme, son enfant, Moise Kaufman, Rabinovitch ainsi que son gendre, un ingénieur. Madame Rabinovitch et sa fille (l’épouse de l’ingénieur) avaient été tuées rue Zelazna, alors qu’elles tentaient de sortir du ghetto pour échapper aux opérations de déportation. Tous les locataires de ce local étaient morts à présent : Moise Kaufman envoyé en mission au ghetto peu de jours avant le soulèvement y était tombé en combattant. Spichler, sa femme et son enfant ainsi que Rabinovitch comptaient parmi les victimes de l’hôtel Polski (ils étaient morts à Hanovre).

Le propriétaire ne voulait plus laisser des Juifs s’installer dans son local. Il était terrorisé par les rafles et par les exécutions qui avaient suivi le soulèvement du ghetto. Pourtant, le problème du logement s’aggravait et nous ne pouvions perdre cette occasion. Après maintes supplications, Marysia obtint du propriétaire l’autorisation de nous installer dans son logement, moyennant la somme considérable de 25 000 zlotys. Il n’accepta finalement qu’à cette condition : une chrétienne, Anina Pawlicka, nous servirait de « couverture », et elle prendrait sur elle la responsabilité des futurs locataires. Elle veillerait sur eux, les approvisionnerait, ne laisserait entrer aucun étranger.

Anina Pawlicka était une femme bonne et courageuse, âgée d’une trentaine d’années. Elle avait toujours vécu avec des Juifs. Élevée à Varsovie, dans une colonie d’officiers où son père était sacristain de l’église, elle avait servi avant la guerre chez un certain Rapaport, Juif pieux, propriétaire d’une usine de textile. Elle avait appris chez lui le yiddish. Très attachée à ses patrons, elle avait quitté Lodz avec eux et les avait suivis au ghetto où elle leur avait rendu de grands services grâce à sa qualité de non-juive. Elle seule pouvait librement sortir du ghetto. Elle réussit ainsi à leur procurer des aliments et à leur rapporter des objets qu’ils avaient laissés à Lodz. Les Rapaport s’étaient fait inscrire à l’hôtel Polski et avaient été envoyés à Vittel.

Mes compagnons, dans ce nouveau logis, étaient nombreux : madame Gurman, une femme de soixante-cinq ans environ (elle vit aujourd’hui en Tchécoslovaquie). Ses enfants, eux aussi, partis à Vittel. Ils avaient mis toute leur fortune dans l’achat de leurs passeports – si bien qu’il ne leur était plus resté assez d’argent pour payer celui de leur mère.

Pour les voisins, Anina gagnait sa vie en tricotant des sweaters. Nous logions dans l’ancien laboratoire. Il n’y avait là que l’espace suffisant pour disposer une étroite couchette et une table. Sieraczek et moi dormions par terre. Le lit était réservé à madame Gurman. Anina dormait comme nous sur le sol. Nuit et jour, nous vivions enfermés dans ce cabinet sans voir la lumière du jour. Mais nous possédions un trésor : le bunker construit autrefois par le gendre de Rabinowicz. Ce travail lui avait demandé de nombreuses semaines, car il dut faire venir la terre et les briques par très petites quantités pour ne pas éveiller les soupçons du voisinage. Il avait fortifié une ancienne cave à présent murée. On y accédait de la manière suivante : un tiroir servant à ranger des vieilleries était encastré dans un mur, au ras du sol. En le retirant complètement, on découvrait une ouverture juste assez large pour permettre le passage d’une personne de corpulence moyenne. On glissait alors dans le fond de la cave par une planche inclinée. Quand Anina était à la maison et qu’une alerte se produisait, c’est elle qui repoussait le tiroir derrière nous. Mais elle sortait souvent et, en son absence, nous devions nous-mêmes, refermer le passage. Nous exécutions cet exercice dix ou quinze fois par jour, c’est-à-dire chaque fois qu’un coup ébranlait la porte d’entrée. Cette gymnastique devint rapidement une souffrance intolérable, surtout pour madame Gurman ; l’effort exigé dépassait ses forces. Souvent, nous restions plusieurs heures d’affilée dans la cave, immobiles et muets. L’air humide, empestant la moisissure et la saleté, pénétrait dans notre gorge, et nous oppressait ; de plus, les rats pullulaient… Le danger passé, madame Pawlicka – ou, en son absence, la propriétaire du logement – frappait deux coups dans le tiroir : ce signal indiquait que nous pouvions remonter à « l’air libre »… pour, très souvent, descendre quelques minutes plus tard ! Quand nous allions satisfaire nos besoins naturels, nous n’avions pas le droit de nous servir de la chasse d’eau : elle ne devait fonctionner qu’une seule fois par jour.

Le plus difficile fut d’échapper à la curiosité de l’enfant des propriétaires, un garçonnet de quatre ans. Pour nous laver, nous allions à la cuisine au petit jour, alors que le petit dormait encore ; sa mère verrouillait la porte de sa chambre pour éviter toute surprise. Combien de fois par jour cet « ennemi » nous obligea-t-il à fuir à la cave ! Il est aisé d’imaginer les tourments qu’il nous fit endurer. La femme du gardien de l’immeuble venait souvent rendre visite à nos hôtes. D’autres fois, c’étaient des voisins, des parents. Les visiteurs restaient de longues heures… nous, nous attendions en bas. Parfois, on frappait à la porte pendant que nous mangions : nous nous précipitions dans notre trou, la bouche encore pleine…

Anina éprouvait beaucoup de difficultés pour acheter chaque jour la nourriture nécessaire à cinq personnes. Il lui était impossible de faire ses acquisitions dans les boutiques voisines, car les commerçants auraient trouvé bizarre qu’une femme seule et pauvre achetât tant de nourriture ! Elle allait donc faire ses provisions dans les quartiers lointains. Fréquemment, elle tombait dans une rafle au cours de laquelle les Allemands lui confisquaient ses emplettes. À la maison, même, elle cachait prudemment ses provisions. La préparation de la cuisine rencontrait également des difficultés : la casserole ne devait pas être trop grande, les plats trop importants. Plus d’une fois, nous emportâmes à la cave une marmite hâtivement retirée du feu.

Anina devint extrêmement nerveuse. Le plus petit bruit l’inquiétait. Chaque fois qu’elle apprenait l’arrestation de Juifs, elle était prise d’une angoisse compréhensible quant à notre sort. Il arriva qu’une femme juive fût arrêtée dans notre immeuble même. Anina ne quitta la fenêtre qu’au départ des policiers.

Notre situation devint plus dangereuse et plus précaire encore quand nos propriétaires commencèrent à se disputer entre eux : la femme reprochait à son mari de ne pas lui donner assez d’argent pour les dépenses de la maison et de dilapider en boisson les 25 000 zlotys qu’il avait reçus de nous. Pour apaiser notre hôtesse, nous dûmes lui verser chaque mois un loyer supplémentaire de 100 zlotys ! Parfois, après une algarade plus violente que les autres, elle quittait la maison et restait absente toute la journée, abandonnant ses deux enfants (outre le garçonnet, elle avait un bébé âgé d’un an) à la garde d’Anina. Un fardeau de plus incombait à notre protectrice ! Celle-ci cependant assumait toutes ces tâches comme s’il s’agissait là de devoirs religieux. Elle partageait avec nous les frais communs. Elle repoussa toujours catégoriquement notre offre cent fois répétée de subvenir à ses besoins. Lorsque nous étions arrivés dans le logement, nous étions presque tous sales et couverts de vermine. Nous manquions de linge et de vêtements. Anina lava notre linge, répara, rapiéça nos vêtements. Pour adoucir nos propriétaires elle leur tricota des sweaters. Elle intervint autant qu’elle le put pour calmer les époux chaque fois qu’une dispute commençait à s’élever entre eux.

Anina s’occupa également du fils de Sieraczet. Le jeune homme, chimiste, habitait au n° 17 de la rue Bracka. Il fabriquait dans sa cachette des produits de parfumerie que sa logeuse se chargeait de vendre. Anina lui apportait de la nourriture, du linge, des matières premières pour ses produits et elle servait d’intermédiaire entre son père et lui.

Zygmunt Igla était un jeune bundiste membre du syndicat des employés de commerce de Varsovie. Pendant toute l’occupation il avait milité dans notre organisation de résistance. C’était un garçon de haute taille, large d’épaules, présentant l’aspect d’un pur Polonais. Il était d’un courage étonnant. La nuit comme le jour, il ne se séparait jamais de son revolver chargé.

« Ils ne me prendront pas vivant », avait-il coutume d’affirmer.

Pendant le soulèvement du ghetto, Igla se battit vaillamment. Il réussit à s’évader et à gagner la forêt de Wyszkow. Il vint à Varsovie à plusieurs reprises pour chercher de l’argent et des instructions. Puis il s’installa rue Sliska. Au bout de peu de temps, il dut changer de résidence car des dénonciateurs l’avaient découvert. Il se rendit chez Jablonski, gardien de l’immeuble du n° 14 de la rue Prozna, un de nos hommes de confiance. Il nous avait procuré des logements et, en cas d’urgence, il cachait des amis chez lui pour la durée d’une nuit. Son domicile était l’un des points de rencontre de notre organisation de résistance. Il nous avait aussi beaucoup aidés à trouver des armes pour le soulèvement. Marysia Feinmesser assurait la liaison entre lui et nous.

Deux jours après qu’Igla se fut réfugié chez Jablonski, des gendarmes assiégèrent l’immeuble. Outre Igla, un camarade et une camarade de l’association Hashomer s’y terraient. Tous trois se barricadèrent et ouvrirent le feu sur les assaillants. La bataille dura plusieurs heures. Les gendarmes durent demander des renforts qui arrivèrent en auto blindée. Les soldats, appuyés par des mitrailleuses attaquèrent à coups de grenades. Nos trois héros résistèrent aussi longtemps qu’ils le purent. Ils périrent courageusement faute de munitions, non sans avoir blessé de nombreux Allemands.

Au moment du combat, Jablonski ne se trouvait pas chez lui ; mais il fut arrêté un peu plus tard. On le tortura, il ne parla pas. Il connaissait pourtant de nombreuses adresses de Juifs fugitifs.

Place Grzybowski, chez un ami de Jablonski se cachaient Rosa Odes, sa fille, son gendre, son beau-père et deux autres amis. Leur logeur, de peur d’être dénoncé par Jablonski, s’enfuit après avoir enfermé les six locataires. Ceux-ci, sans nourriture et terrorisés à l’idée d’être pris comme des rats, n’osèrent forcer la porte, persuadés que l’immeuble était surveillé par la police. D’ailleurs, où seraient-ils allés ? Comment auraient-ils trouvé un autre abri ? Marysia, la responsable du groupe, ne savait que faire. Elle vint me trouver pour me demander conseil. Nous dressâmes ensemble un plan pour libérer le groupe : après leur avoir préparé une nouvelle cachette, nous enverrions une équipe armée les délivrer. Cependant, il fallait immédiatement les prévenir que nous connaissions leur situation et que nous prenions les mesures nécessaires. Nous décidâmes qu’Anina leur porterait une lettre.

Quand Anina pénétra dans l’immeuble, le portier la suivit dans l’escalier et la surprit au moment où elle glissait la lettre sous la porte. Il l’arrêta aussitôt. Elle s’efforça de le convaincre qu’elle était venue réclamer une dette, mais il la conduisit auprès du gérant. Celui-ci la laissa repartir en liberté et se contenta de donner l’ordre au portier de chasser les locataires du logement verrouillé. Anina eut très peur : si le gérant l’avait livrée à la police, celle-ci aurait perquisitionné son appartement et nous aurait peut-être découverts et arrêtés. Quand elle revint à la maison, une telle angoisse l’étreignait qu’elle était incapable d’émettre un son. Nous n’apprîmes que le lendemain, par Marysia, ce qui s’était passé. Le portier avait forcé la serrure et ordonné aux malheureux de vider immédiatement les lieux. Le plus vieux, le beau-père de la fille de madame Odes, se jeta du quatrième étage et mourut. Les autres, aidés par des amis chrétiens, réussirent à obtenir une cachette provisoire et à avertir Marysia qui leur procura des abris. Ils étaient restés enfermés vingt-sept jours dans le logement exigu, souffrant de la faim et de la peur…

Un nouveau compagnon se joignit à notre petit groupe : Marek Edelman. Il avait été chassé de la rue Panska par les délateurs. Comme il était difficile de lui trouver sur-le-champ un autre refuge, il se joignit à nous. Son malheur, à lui, était son type spécifiquement juif. Inka Schwefger nous l’amena un soir. Je ne l’avais vu depuis longtemps : exactement depuis le jour où il m’avait accompagné jusqu’à la porte du ghetto. Son visage avait pris une expression beaucoup plus grave, plus dure. Les circonstances dramatiques de la bataille du ghetto, la mort de ses meilleurs camarades, particulièrement celles d’Abrasza Blum et de Berek Szneidemil auxquels il était très attaché, l’avaient beaucoup affecté. Avec un sourire amer, il me parla de la vie qu’il menait à présent : « Toujours le revolver dans la poche, toujours le doigt sur la détente. » Il écouta avec une certaine ironie mes indications sur la manière de se glisser dans la cave au signal d’alerte et les règles très strictes de prudence que nous nous étions imposées en raison de notre existence particulière.

Nous vécûmes ensemble plusieurs semaines ; puis un nouveau malheur survint : la femme du portier raconta un jour à notre propriétaire que, selon les déclarations du locataire du deuxième étage (juste au-dessous de chez nous), la Pawlicka abritait certainement des « chats » chez elle (les Polonais surnommaient ainsi les Juifs cachés). Certains indices ne lui avaient laissé aucun doute… Nos hôtes prirent peur et nous proposèrent de nous en aller « pour quelques jours », le temps de persuader le voisin qu’il se trompait. Anina joua habilement le rôle de l’innocente offensée par une accusation injuste et menaça d’aller se plaindre à la police : comment osait-on inventer contre elle une si vilaine intrigue !….

Nous éloigner pour un jour ou deux, c’était facile à dire ! On ne trouva d’autre abri pour Marek et moi que la mansarde de Wladka. En raison du type juif très prononcé de Marek, nous nous y rendîmes le soir, accompagnés par Celemanski. Nous traversâmes la cour de Wladka sans être remarqués. Devant la mansarde, nous nous heurtâmes à une porte close ! Wladka n’était pas encore arrivée. Anxieux, nous l’attendîmes dans le grenier. Le plus petit bruit, un pas dans l’escalier, une porte qui claquait, nous faisait sursauter. L’heure avançait. Le couvre-feu était proche et Celemanski nous quitta pour regagner son domicile à temps. Nous restâmes seuls et angoissés. Que faire, si Wladka n’arrivait pas ?….

Au bout d’une heure, nous entendîmes enfin des pas. Quelqu’un, à l’étage au-dessous, ouvrit une porte. C’était Wladka. Nous descendîmes, et, dans l’obscurité, nous entrâmes chez elle. La « planque » du logement de Wladka consistait en un passage dissimulé derrière un grand miroir que l’on pouvait faire glisser ; ce passage menait au grenier. Rue Grzybowska, pendant notre absence, se déroulait la cérémonie de réconciliation entre Anina et le voisin ! Celui-ci fut invité dans l’appartement, ainsi que le portier et sa femme. Tout le monde trinqua… Il était visible qu’aucun « chat » ne s’y réfugiait ! Le voisin s’excusa vivement auprès d’Anina et la supplia de ne pas porter plainte. Le lendemain ; accueillis avec joie par Anina, nous pûmes réintégrer notre logement.

Les membres de la famille de notre propriétaire connaissaient notre secret. Plusieurs d’entre eux d’ailleurs « couvraient » des appartements où se cachaient des Juifs. La principale condition qu’on nous avait imposée lors de notre installation était que nous resterions toujours enfermés dans notre chambre. Le quartier en effet fourmillait de dénonciateurs. Les camarades de la Résistance comme Wladka ou Celemanski se rendaient chez moi quand ils désiraient me consulter. Je commençai à « influencer » mon hôte pour qu’il me laisse sortir, ne fût-ce qu’une fois par semaine. Il finit par céder. Il exigea cependant que je sorte au petit jour et ne rentre que le soir. Mes compagnons furent très mécontents, mais je les mis devant le fait accompli.

J’étais déjà considéré par mon propriétaire comme un membre de la famille ; aussi, pour ma première sortie, m’emmena-t-il chez son père, à Brudno, (faubourg de Varsovie) dont c’était la fête. Je me souviens de mon éblouissement quand j’aperçus la lumière du jour en sortant, le matin.

Je fis la connaissance de la famille entière : le père, la mère, le frère Tadek et la sœur. La mère « couvrait » un logement rue Franciszkanska. Pour détourner les soupçons, elle avait confié à ses voisins qu’elle ne s’entendait plus avec son mari et qu’elle préférait habiter seule. Tadek travaillait à l’usine d’armement Steyer. Il faisait partie d’une équipe de nuit. Le jour, il occupait les fonctions de gérant de l’immeuble où demeurait son père. Cet emploi lui permit de nous fournir plusieurs documents précieux : des certificats de domicile, des actes de naissance, des passeports. Sa sœur, elle aussi, travaillait la nuit chez Steyer ; le jour elle habitait avec sa mère rue Franciszkanska.

Le père, un cheminot, était une sorte de philosophe sceptique. Il parlait avec une ironie amère du monde et de ses plaies. La mère était une femme pieuse. Grande, mince, le visage sévère, elle rappelait une religieuse. L’exécution brutale des Juifs découverts dans leurs cachettes l’accablait de tristesse. Durant tout le soulèvement du ghetto, elle n’avait pu dormir une seule nuit : elle écoutait, le cœur serré, le bruit de la fusillade et des explosions.

Un jour, elle m’appela chez elle, rue Franciszkanska, pour me présenter ses locataires. Je rencontrai cinq Juifs, autrefois très riches, originaires de Lodz. Une femme âgée, fort malade, reposait sur un lit, sans soins médicaux. Sa fille, son gendre (un ancien étudiant en médecine) et un autre couple ami tressaient des pantoufles de corde que Tadek et sa mère vendaient pour eux au marché. Les bénéfices, pas très grands, constituaient l’unique ressource de ces gens qui avaient perdu toute leur fortune. Je leur fis par la suite délivrer des secours par la caisse du parti.

Au cours de la seconde moitié de 1943 et au début de 1944, les nazis multiplièrent les perquisitions pour achever l’extermination de tous les Juifs qui se cachaient dans les environs de Varsovie. Les villas, les maisons isolées de la périphérie étaient parfaitement indiquées pour leur servir de cachettes. La plupart des familles riches très assimilées et présentant un type physique « aryen » s’y étaient installées. Quant aux Juifs dotés de traits trop caractéristiques, des propriétaires chrétiens de villas construisirent à leur intention, des bunkers spéciaux dont ils ne sortaient jamais. Leurs logeurs leur fournissaient tout, moyennant des rétributions considérables. Là aussi sévirent les dénonciateurs et maintes cachettes furent découvertes. À Swider, plusieurs familles vivaient cachées dans la villa isolée d’un gros négociant en produits pharmaceutiques nommé Zawadzki. Celui-ci y entreposait des marchandises sur lesquelles il voulait spéculer. Un matin, la villa fut cernée par la Gestapo qui y découvrit sept Juifs. Elle leur donna l’ordre de creuser une fosse et de se dévêtir entièrement ; puis elle les fusilla. Leurs vêtements furent distribués aux Polonais du voisinage. Le propriétaire de la villa ne fut pas inquiété. On se contenta de confisquer son stock.

À Swider également, habitaient Tola Kelson et son mari malade. Tola était une ancienne infirmière de l’hôpital juif. Titulaire d’un sauf-conduit lui permettant de sortir du ghetto, elle nous avait rendu des services importants et avait accompli pour nous de dangereuses missions. Elle et son mari avaient l’aspect physique de vrais Polonais. Ils vivaient sous de fausses identités. Un jour, la Gestapo fit irruption dans leur maison : leur « physique » et leurs faux papiers ne leur furent d’aucun secours : les Allemands examinèrent le mari, un « examen physiologique », découvrirent qu’il était juif et fusillèrent immédiatement le couple.

La camarade Kelson, sœur de Tola et ancien médecin du sanatorium Medem, fut arrêtée, malgré ses faux papiers de chrétienne, dans un café de la rue Miodowa, avec Hanka Feinmesser – sœur de Marysia. Toutes deux étaient soupçonnées par les Allemands de faire de la résistance. Nous ne connûmes jamais le sort qu’ils réservèrent à Hanka. Kelson fut conduite à la prison de Pawiak, où elle resta très longtemps. Elle fut finalement déportée à Auschwitz. Nous lui envoyâmes des vivres (les chrétiens avaient le droit de recevoir des colis). Elle put tenir jusqu’à la libération. Elle vit aujourd’hui en Suède.

Les rafles effectuées dans la banlieue de Varsovie et les massacres qui en résultaient effrayèrent les Polonais. Ils cherchèrent à se débarrasser de leurs locataires clandestins et ils refusèrent désormais d’en héberger de nouveaux. Cette situation provoqua des tragédies effroyables. Je n’en citerai qu’une dont fut victime la femme d’Hechtman, ancien dirigeant du syndicat des typographes et des relieurs. Celui-ci avait été massacré au moment des déportations en même temps que l’un de ses enfants. Sa femme et leur enfant survécurent. Elle réussit à passer en zone aryenne et elle se réfugia à Praga dans le même logement que le fils et la mère de notre camarade Mirmelstein. Madame Hechtman vivait dans une telle peur d’être découverte et dans une telle crainte d’être chassée par ses propriétaires qu’elle ne supporta plus cette atmosphère trop pesante et perdit la raison. Sa maladie prit une forme de folie furieuse. Ses cris sauvages risquaient à tout instant de faire découvrir ses compagnons : devant le danger qui les menaçait, ceux-ci finalement se résolurent à l’empoisonner, pour se sauver et sauver son enfant…

La découverte du grand bunker de la rue Grojecka où vivaient trente-six personnes, parmi lesquelles le docteur Emmanuel Rigelblum, le grand historien, et sa famille, produisit une consternation générale. Ce bunker avait pourtant été aménagé et camouflé de façon particulièrement habile. Dans un jardin rempli de fleurs se dressait une serre au toit de verre. Un vaste bunker avait été construit au début de l’année 1943 sous cette serre. Il pouvait abriter plusieurs dizaines de personnes. Chacun de ses habitants, outre le prix de la pension, devait pour être admis verser au préalable un droit de 10 000 à 15 000 zlotys. La femme du jardinier propriétaire du terrain et de la serre avait ouvert non loin de là une épicerie qui lui permettait d’acheter les vivres nécessaires sans crainte d’attirer l’attention. Aucun des habitants du bunker n’avait le droit de sortir. La nuit seulement, ils étaient autorisés à respirer l’air pendant quelques instants dans le jardin. L’aération du bunker était loin d’être parfaite. La chaleur rendait l’atmosphère suffocante. Pourtant, tel qu’il était, le bunker était bien installé et bien dissimulé. Il avait été construit grâce à l’aide financière du Joint et du Comité de coordination juif. Je devais moi-même aller y habiter mais la stricte interdiction d’en sortir m’en avait toujours empêché ; elle était incompatible avec mon activité clandestine. Il me fallait avoir les coudées franches, pouvoir me rendre en ville à ma guise, accueillir chez moi des camarades. Celemanski qui connaissait très bien le jardinier avait obtenu de lui la permission de pénétrer de temps à autre dans le bunker pour converser avec le docteur Ringelblum et la camarade Melman.

Pendant plus d’un an, jusqu’en mars 1944, le secret fut bien gardé. Nous n’avons jamais réussi à savoir comment il fut découvert. On a raconté à cette époque que la maîtresse du jardinier, après une querelle, s’était vengée en le dénonçant… Quoi qu’il en soit, un jour, à l’aube, le jardin fut cerné par la troupe et la Gestapo. Les soldats se dirigèrent droit vers le bunker et en firent sortir ses trente-six habitants. Ils arrêtèrent également le jardinier. Tous furent emmenés à la prison de Pawiak, où les Allemands les fusillèrent.

Cette trahison provoqua une émotion indescriptible aussi bien dans les rangs de la Résistance que dans la ville. À partir de ce jour, le sauvetage des Juifs devint encore plus difficile.


17. NOTRE ACTIVITÉ CLANDESTINE EN ZONE ARYENNE ET NOS CONTACTS AVEC LE MONDE EXTÉRIEUR

Nous concentrâmes désormais notre activité sur l’envoi de secours dans les camps de travail où les Allemands avaient jeté les survivants des ghettos. Nous devions sauver de la famine ces derniers rescapés. En premier lieu, nous cherchâmes un local où pourraient converger et d’où pourraient partir tous les fils du réseau clandestin qu’il nous fallait à tout prix reconstituer. Nous achetâmes donc pour 10 000 zlotys un appartement au n° 24 de la rue Miodowa, dans l’immeuble des anciennes archives judiciaires. C’était en octobre 1943. Le ghetto était déjà presque entièrement rasé…

Un long corridor. De part et d’autre, une suite de chambres occupées par des locataires de toutes espèces. Les allées et venues sont incessantes. Dans cette agitation intense il serait impossible de contrôler l’activité de chaque individu. Nous ne pouvions trouver meilleur endroit pour le quartier général que nous avions l’intention d’organiser. Dans une chambre s’installèrent Marysia et Inka Schweiger. Toutes deux possédaient des certificats d’employées du service social de secours aux enfants. De là partirent tous nos courriers vers les bunkers, les trous enfouis au plus profond des bois, les camps de travail, les bourgades où vivaient, encore dissimulés, quelques camarades. Là apparaissaient « Mikolai » (Léon Feiner), au visage de gavroche, notre principal agent de liaison avec la résistance polonaise et avec l’étranger ; Fischgrund, qui nous procurait des fausses pièces d’identité ; les dirigeants du PPS, de l’Organisation juive de combat, des Halutz. Là nous décidions de la répartition des fonds. Là aussi se terrait parfois, pendant la nuit un camarade resté brusquement sans abri, un évadé d’un camp de travail, un malheureux traqué.

À cette époque (fin 1943 et début 1944) les organisations juives clandestines étaient en contact, dans la seule région de Varsovie, avec dix mille personnes. Le Bund, pour sa part, en avait deux mille environ sous sa protection, sans compter les internés. Chacun de nos messagers avait ses propres protégés qu’il devait ravitailler, pourvoir de faux papiers, loger et vêtir. Il gardait avec eux des contacts réguliers, leur rendait visite au moins une fois par mois. Il devait être parfaitement informé de leur situation et de leurs besoins les plus urgents.

Le travail de ces messagers était, on le devine, extrêmement dangereux. Il nécessitait un courage, une énergie à toute épreuve, un esprit vif et inventif, car leurs tournées à travers les villages et les campagnes étaient parsemées de multiples incidents qui les opposaient souvent à l’ennemi : l’Allemand ou le mouchard polonais.

Au camp de Skarszysk (près de Radom) se trouvaient, en 1944, le camarade Hennech Russ et sa femme Edzia, ainsi que Blumka Klog (la fille cadette de Lozer), Goldberg de Lodz, et quelques autres camarades. Nous envoyâmes là-bas Zosia. Celle-ci se fit accompagner par une femme ukrainienne qui connaissait plusieurs soldats ukrainiens de la garde du camp. Nous apprîmes ainsi que les internés travaillaient à la fabrication de gaz asphyxiants et paraissaient en triste condition physique. Nous cherchâmes désespérément le moyen de les aider. Nous finîmes par entrer en rapport avec nos camarades par l’intermédiaire d’ouvriers polonais et nous nous efforçâmes d’organiser leur évasion.

Un grand nombre de résistants, hommes et femmes, accomplirent aussi pour nous des missions de liaison et d’évasion.

Un Polonais, le petit Stefan, se dépensa sans compter pour nous trouver des armes et les introduire au ghetto au moment du soulèvement. Pendant cette période, il resta en étroit contact avec Zalman Fridrich et Michel Klepfisz. Plus tard, il nous aida à installer des rescapés dans des logements clandestins et des bunkers. Il fut tué au cours d’un combat entre gendarmes allemands et soldats de la résistance, rue Wolska.

Nous installâmes le secrétariat du parti au n° 24 de la rue Zurawia. À cette adresse se tinrent les réunions du Comité central. Nous y déposâmes les documents les plus importants qui nous arrivaient de l’étranger, les messages que nous préparions pour la radio clandestine polonaise et, parfois des sommes d’argent considérables ; le tout était dissimulé sous le parquet, dans une cachette extrêmement bien aménagée.

Dans ce logement habita aussi Samsonovicz qui avait réussi à s’échapper de Piotrkow, lors de la grande rafle et à rejoindre le ghetto de Varsovie.

C’était un grand appartement de six pièces. La locataire principale, propriétaire d’une maison d’édition qui, avant la guerre, publiait des ouvrages sur l’architecture et la construction, une femme sympathique et intelligente, faisait partie de l’organisation militaire clandestine. Elle aussi nous servit d’agent de liaison, et eut notamment la mission de ravitailler un certain nombre de nos camarades cachés.

Un an s’est écoulé depuis le soulèvement du ghetto. Entre-temps, les Allemands ont subi de lourdes pertes sur tous les fronts ; leur écrasement à Stalingrad a eu des répercussions considérables ; ils ont repris en sens inverse le chemin qu’au cours de leur avance ils avaient jonché de ruines et de cadavres. Ils subissent défaite sur défaite, leur fin est imminente, ils succombent…

Quoique la terreur ne se soit pas relâchée, et que rafles, massacres, exécutions se succèdent sans relâche, tous ceux qu’ils oppriment encore reprennent courage.

Nos quatre réunions du 1er mai 1944 furent l’expression de notre enthousiasme retrouvé, de notre nouvelle ardeur. Environ cinquante de nos camarades, qui pouvaient circuler sans danger en ville grâce à leur aspect aryen, et les délégués du Parti socialiste polonais clandestin y assistèrent. Elles eurent lieu dans nos résidences secrètes : rue Miodowa, rue Chlodna, rue Nowogrodska et rue Zelazna. J’ai déjà évoqué la maison de la rue Miodowa. Le portier du n° 17 de la rue Chlodna était un camarade de confiance. Nous possédions dans ce local un poste de radio et une machine à écrire car nous y avions établi la rédaction de notre Bulletin clandestin. Ruska Goldschmidt gardait le logement de la rue Nowogrodska. Dans celui de la rue Zelazna, loué par Swentochovski, se cachaient plusieurs partisans sortis de la forêt.

Le Comité central du Bund clandestin tint en outre une assemblée solennelle au n° 24 de la rue Zuravia.

Partout régna l’enthousiasme. Après ces années d’épouvante et d’angoisse remplies des événements les plus dramatiques, le bouleversement psychologique auquel on assistait était total.

Nous restâmes transportés de surprise et de joie en entendant à la radio la voix d’Emmanuel Scherer qui, à l’occasion du 1er mai, saluait de Londres les masses juives opprimées. Nous ne nous y attendions pas. Au cours de la réunion nous avions fait fonctionner le poste pour écouter les informations. Soudain, nous, les isolés, les abandonnés, nous entendîmes une voix venue du monde lointain, la voix de notre camarade, de notre représentant au Parlement polonais en exil – qui nous consolait, nous encourageait, nous saluait au nom de nos amis, de nos proches, au nom du prolétariat international, au nom de tous les ennemis du nazisme dressés unanimement dans une dure, âpre, mais victorieuse bataille. Les mots étouffés qui s’échappaient de l’appareil vibraient dans nos oreilles comme une puissante sonnerie triomphale, comme une annonce éclatante : l’heure de la liberté approchait les secours venaient, nous ne devions pas désespérer !

Notre recherche de logements ne connaissait aucun répit. Elle constituait le principal de notre activité car aucune cachette ne restait longtemps sûre. Lorsque nous parvenions, au prix de terribles efforts, à nous procurer un abri pour de nouveaux évadés des ghettos liquidés ou des camps, nous apprenions qu’un ancien refuge avait été découvert ou qu’un propriétaire aryen, effrayé par la terreur allemande, refusait de garder plus longtemps ses locataires clandestins.

Nous soupçonnâmes bientôt que l’appartement de la rue Panska où se cachaient Marek Edelman, Zewi Lubetkin et Zuckermann (Antek), tous membres de l’état-major de l’Organisation juive de combat, n’était plus très sûr. Marysia (Bronka Feinmesser) se mit à l’œuvre avec une énergie et un courage étonnants, elle s’occupa de plusieurs Juifs vivant dans des abris en ville ou dans les bois. Ses missions non seulement absorbaient ses journées entières, mais elles l’exposaient aussi à des dangers permanents. Elle loua néanmoins, encore à son nom, un logement situé au n° 18 de la rue Leszno. Marek, Antek et Zewi, puis plus tard Rebeka Rosenstein et moi-même, nous y transportâmes. Marysia, bien entendu, conserva l’appartement de la rue Miodowa.

Notre nouveau local de la rue Leszno se composait de trois grandes pièces claires. Parallèlement au mur du fond adossé à l’église évangélique, nous élevâmes une cloison de briques derrière laquelle pouvaient se tenir debout une dizaine de personnes, côte à côte. Pour y pénétrer, il fallait s’introduire à l’intérieur d’un énorme bahut ; au fond une planche glissait, découvrant un orifice. Le plus difficile pour nous fut d’apporter les matériaux et d’emporter les gravats sans que personne ne s’en aperçût.

Marysia partageait l’appartement avec une jeune chrétienne, Maria Sawicka, membre du PPS (avant la guerre, monitrice sportive). Officiellement les deux jeunes filles avaient loué ce grand appartement pour y travailler. Maria, couturière, avait besoin d’une pièce séparée pour les essayages. Swetochowski, excellent électricien, installa une signalisation d’alarme à la porte d’entrée : un interrupteur commandant une sonnerie était dissimulé dans les moulures du chambranle. On l’actionnait en enfonçant une pièce de monnaie ou tout autre métal dans une fente étroite. Ainsi, lorsque la sonnette tintait, nous savions que le visiteur était un ami car les autres frappaient. Dans ce dernier cas, nous nous précipitions dans le bahut et gagnions notre cachette…

Marysia ou Maria achetaient nos provisions dans une épicerie située au n° 3 de la rue Leszno, en face de notre immeuble. Cette boutique était tenue par une amie de Marysia qui, elle-même, s’occupait de plusieurs enfants juifs. L’épicière était au courant de notre secret. Seuls avaient le droit de sortir ceux d’entre nous qui présentaient un aspect ordinaire et pouvaient aisément passer pour Aryens – en l’occurrence, Antek et moi. Le physique typiquement juif de Marek nous faisait redouter de graves ennuis. Pour le conduire dans notre nouvelle cachette, il fallut l’habiller en pompier. Swientochowski, qui l’accompagna, appartenait à la brigade de pompiers de l’usine électrique ; il put lui procurer un uniforme.

Après les mois écoulés dans les ténèbres de la cave de la rue Grzybowska, ce logement représenta pour moi une véritable délivrance. Je pus désormais sortir deux ou trois fois par semaine et les autres chefs de la Résistance purent venir me consulter chez moi. La double cloison nous servit également pour abriter des documents importants, les fonds du parti et ceux de l’Organisation juive de combat, ainsi que des armes et des munitions.

Qu’il me soit permis de revenir aux premières années de la guerre. Jusqu’à la fin de l’année 1941, nos relations avec les camarades de l’étranger et notamment avec ceux des États-Unis où s’était constitué un comité du Bund, avaient été assez bien organisées. Elles s’étaient même établies plus facilement que nous ne l’aurions espéré. Nous avions pu recevoir des fonds. Les voies utilisées pour l’envoi de l’argent n’étaient pas toujours sûres, mais sans risques nous n’aurions rien reçu, alors que nos besoins étaient immenses.

Au cours de l’été 1941, le PPS nous informa, de Stockholm, que les camarades Mendelsohn et Scherer nous avaient expédié une importante somme d’argent à Berlin, par l’intermédiaire d’un fonctionnaire de l’ambassade japonaise ! Nous dûmes envoyer immédiatement un émissaire à Berlin pour prendre possession de cet argent. Le PPS de Varsovie trouva un Ukrainien qui commerçait avec les Allemands et voyageait de ce fait librement en Allemagne. Celui-ci rencontra, à Berlin, le fonctionnaire japonais et rapporta les dollars à Varsovie. L’opération nous coûta environ 15 à 20 % de la somme rapportée. Quelques mois plus tard, nous fûmes avisés que d’autres fonds étaient à notre disposition par la même source. Nous envoyâmes de nouveau notre Ukrainien à Berlin. Cette fois, nous ne vîmes jamais l’argent. À son retour, l’homme nous raconta qu’il avait été arrêté, fouillé et que les dollars avaient été confisqués ; il avait même, à grand-peine, sauvé sa vie, paraît-il !

Comment vérifier ? Ce cas ne fut pas unique…

Jusqu’au commencement des déportations, nous avions pu distribuer régulièrement des secours, mais ensuite l’argent ne nous parvint plus. Je me souviens qu’au moment de la dernière « sélection », après plusieurs mois de désorganisation, notre capital s’élevait en tout à 300 dollars répartis également entre trois « trésoriers » Abrasza Blum, Berek Szneidemil et moi-même.

Plus tard, lorsque nous fixâmes en zone aryenne le centre de notre activité, nos frais d’entraide furent plus considérables que jamais. Nous dépendîmes alors entièrement des secours envoyés par l’étranger, notamment par le Jewish Labour Committee (Comité des travailleurs juifs américains). Les fonds nous arrivèrent par des voies plus sûres et plus précises : le gouvernement polonais de Londres nous transmit l’argent au moyen de parachutistes ou de courriers spéciaux. Grâce aux moyens mis à notre disposition par le gouvernement secret de Pologne, nous expédiâmes des rapports à nos camarades du Bund américain et du JLC (Jewish Labour Committee). Au cours des années 1943 et 1944, nos liaisons avec l’étranger furent à peu près régulières. Le monde entier connut le déroulement de la bataille du ghetto, la pénible situation dans laquelle se trouvaient les survivants, l’existence des crématoires et des chambres à gaz, dans les camps… Notre comptabilité fut tenue par Muszkat (Zygmunt) avec une précision et une exactitude scrupuleuses. Le livre de comptes était caché au siège du Comité central, 26, rue Zurawia, sous le parquet…

Notre joie fut grande lorsqu’en juillet 1944 nous reçûmes pour la première fois un microfilm, par l’intermédiaire du gouvernement polonais de Londres. Ce microfilm reproduisait des articles du journal bundiste américain Unzer Zeit ainsi que divers autres documents, notamment la déclaration du Comité américain du Bund concernant la question de la Pologne orientale et sa proposition d’un plébiscite. À cette époque, précisément, ce problème nous préoccupait. Deux opinions différentes se manifestaient parmi nous. Les uns, en minorité, pensaient qu’il fallait tenir compte du « fait accompli » et ne provoquer aucun conflit au sujet des provinces annexées par l’URSS ; les autres en majorité, soutenaient au contraire, la thèse du plébiscite. Le microfilm fut pour nous un signe d’amitié réconfortant de nos camarades d’Amérique. Nous sentîmes mieux le lien qui nous unissait à eux, malgré de nombreuses années de séparation, et par-dessus l’océan, les souffrances et le sang. Grâce à un appareil agrandisseur, nous pûmes déchiffrer les documents et les recopier à la machine en un grand nombre d’exemplaires que nous distribuâmes à nos camarades cachés…

Par la voie clandestine, nous apprîmes la mort des camarades Noech et Wladimir Kossowski, survenue avant l’entrée en guerre des États-Unis. Puis la radio clandestine polonaise nous annonça l’assassinat d’Henrich Erlichnote et de Victor Alter, exécutés en 1941 par les Russes. Nous en fûmes bouleversés, jusqu’au plus profond de notre âme. Aujourd’hui encore, je revois la consternation de nos camarades, leur peine immense, leur désespoir ; la rage brillait dans tous les yeux noyés de larmes. Cette nouvelle souleva même la colère de nos camarades polonais de la résistance. Toute la presse clandestine polonaise publia des articles rappelant le rôle d’Erlich et d’Alter dans le mouvement socialiste juif, polonais et international. Ils insistèrent sur la signification et l’objet de cet horrible crime politique.

Nous éditâmes un numéro spécial du Bulletin où nous exprimâmes notre profonde amertume, notre douleur et notre colère. Nous vivions dans une véritable jungle, pourchassés par des êtres déchaînés qui pouvaient, à tout moment, attenter à notre vie et à celle de nos proches. Nous avions soif d’espoir et de réconfort et voici que nous parvenait, par la radio, l’annonce de la perte des meilleurs de nos chefs. Les plus chers de nos amis, nos camarades les plus dévoués avaient été exécutés de la manière la plus honteuse et leurs assassins avaient souillé leur mémoire par d’odieux mensonges…

Au moment où le soulèvement du ghetto battait son plein, nous lançâmes des SOS désespérés par la voix de la radio clandestine polonaise : « Nous périssons, nous allons être exterminés. Nos forces s’épuisent. Nous luttons à main nue contre un ennemi cuirassé. » C’était un appel à l’aide au monde en lutte contre l’hitlérisme. La seule réponse qui nous parvint fut : « Arthur Ziegelbaum s’est suicidé ! » C’était le seul secours qu’il lui avait été possible de nous apporter et ce fut le seul secours que nous reçûmes de Londres, centre du monde en guerre. Notre représentant avait supplié, quémandé, menacé. Il avait souffert, il avait appelé, mais il s’était heurté à un silence de mort. Avertissements, appels et prières n’avaient rencontré que des oreilles sourdes…

Cette fois-là, nous ressentîmes plus vivement, plus douloureusement encore, notre isolement et notre impuissance. Sans journaux, sans radio, privés de détails et d’explications, nous comprîmes cependant la terrible signification du suicide d’Arthur, tragique bilan des efforts vains qu’il avait déployés pour nous.

Nous fîmes savoir aux survivants de la bataille par un numéro spécial du Bulletin, qu’Arthur Ziegelbaum était mort lui aussi au combat.

Je désire consacrer un chapitre particulier à Moritz Orzech.

Revenons à l’année 1940. Nous savions qu’Orzech, après son arrestation sur un bateau neutre qui l’emportait en Suède, croupissait dans un camp de concentration en Allemagne. Nous n’espérions plus le revoir jamais quand soudain, un matin d’avril 1940, nous apprîmes qu’il se trouvait dans un convoi de prisonniers juifs de l’armée polonaise arrivé à Varsovie.

Les Allemands qui préparaient déjà leur projet d’exterminer le peuple juif avaient décidé, pour feindre la douceur, de renvoyer dans leurs foyers les soldats juifs prisonniers. Nous réussîmes à faire libérer Orzech du convoi. Après les nombreux mois qu’il venait de passer dans les camps, sur les routes et dans les wagons à bestiaux, il faisait pitié à voir. Il nous apparut hâve, sale, vêtu de guenilles, dévoré par les poux. Après son départ de Varsovie, le 6 septembre 1939, il avait vécu à Kowno. Puis les autorités lituaniennes l’avaient reconduit à la frontière et livré aux Allemands qui exigeaient sa tête en raison du ton violent des dépêches qu’il avait envoyées au Forevards note de New York et dans lesquelles il avait stigmatisé les actes de terrorisme dont les Juifs étaient victimes en pays occupés. À la dernière minute, le Comité central du Bund réussit à organiser son évasion. On suppose que lorsqu’il fut arrêté sur le bateau, les soldats allemands qui s’emparèrent de lui ignoraient sa véritable identité, car ils le débarquèrent comme simple citoyen polonais en âge de porter les armes et l’internèrent dans un camp de Polonais non juifs.

Avec Orzech revenu à Varsovie, notre mouvement de résistance s’enrichissait d’une force importante et intelligente. Il se mit aussitôt au travail, avec toute son énergie, toute son ardeur. Dès le lendemain de son retour, il vint me trouver chez moi, rue Nowolipie. Il arriva tout essoufflé car l’heure du couvre-feu avait sonné. Élégamment habillé, rasé de près, il dégageait un souffle de vie, de culture, de raffinement. Sa personne ne ressemblait en rien au prisonnier sale et loqueteux de la veille !

Dans ma chambre se trouvaient Abrasza Blum, Lazare Klog, Berek Szneidemil, Sonia Novogrodsky. Orzech nous submergea de questions sur la situation générale, sur notre activité, sur les camarades. Nous dressâmes ensemble les plans pour l’avenir, nous envisageâmes les moyens de recevoir des fonds de nos camarades de l’étranger et d’établir un réseau de contacts à travers le pays. Orzech insista sur la nécessité de publier sans tarder un journal clandestin rédigé en polonais pour faire connaître aux autres camarades polonais notre travail et nos points de vue.

L’heure du couvre-feu étant passée et mes camarades ne pouvant plus rentrer chez eux, nous continuâmes jusqu’au matin à discuter et à échanger nos vues.

Avec un intérêt passionné, nous écoutâmes Orzech narrer son épopée. Il nous fit part de ses observations sur la vie en Allemagne, sur les tendances qui s’y manifestaient et il nous parla des rencontres qu’il avait faites sur le chemin du retour, au hasard, parmi les prisonniers. Pour nous qui vivions retranchés du monde depuis huit mois et qui n’avions pour toute nourriture que les nouvelles divulguées par la presse nazie de Varsovie, ses récits, ses remarques et ses conclusions furent une source d’espoir.

Le rôle qu’il joua par la suite au ghetto fut considérable. Au Judenrat comme au Joint, il exerça en de nombreux cas une influence déterminante. Il garda un contact permanent avec la Résistance polonaise. Il fut incomparable quand il s’agit de trouver des fonds pour notre mouvement clandestin pour nos institutions sociales. Il assista toujours aux séances du conseil du parti et prit la parole aux principales réunions politiques. Après avoir réussi à se procurer un passeport étranger qui autorisait à circuler d’une zone à l’autre, il risqua souvent sa vie en transportant des tracts et des documents. Quand la Gestapo le rechercha dans le ghetto, nous eûmes beaucoup de difficultés à le cacher, car il ne supportait pas de rester enfermé, inactif.

Il collabora à nos publications polonaises et yiddish. Son article, écrit dans les deux langues, à l’occasion du 1er mai 1941, fut un chef-d’œuvre de la littérature clandestine. Il y préconisait la lutte avec une telle flamme, un tel enthousiasme que tous en furent exaltés. J’ai déjà parlé des articles virulents et tranchants qu’il écrivit à l’époque des déportations. Sans se lasser, il reprocha à la Résistance polonaise, et surtout à sa section socialiste, de combattre trop mollement l’antisémitisme et de ne pas afficher une position plus nette devant l’extermination des Juifs par Hitler. Il proclama que la lutte contre l’hitlérisme ne devait pas avoir pour seul objectif l’indépendance de la Pologne, mais elle devait tendre aussi à l’instauration d’un monde meilleur.

La présence de ses articles éleva le niveau de notre presse clandestine, car il approfondissait tous les problèmes. Il étudia à fond les publications nazies et retourna contre elles leurs propres statistiques. Il démontra ainsi que toute l’économie allemande était basée sur la rapine, l’anarchie et la corruption des pays occupés. Il s’éleva vigoureusement contre la police juive, accusant à travers elle le Judenrat de collaborer aux rafles, aux déportations et au brigandage. Il pensait qu’il fallait créer autour d’elle une atmosphère de haine et d’isolement, comme autour de n’importe quel autre organisme nazi. Il était d’un caractère emporté. Un jour, au cours d’une discussion au sujet d’une femme qui avait vendu illégalement des légumes dans la rue, Orzech gifla un commissaire de police juif. Il fut aussitôt arrêté et faillit être livré aux Allemands. Nous eûmes beaucoup de peine à arranger cette affaire…

À l’époque des déportations, en 1942, la Gestapo fouilla le ghetto pour le trouver. Il déménagea alors en zone aryenne. La Gestapo intensifia ses recherches et les étendit hors du ghetto. C’est alors que nous confiâmes à Orzech la dangereuse mission de gagner l’étranger. Il quitta Varsovie en janvier 1943. Se dirigeant vers la Roumanie, il s’arrêta à Kolomya, en Galicie. La police, qui effectuait un contrôle à l’hôtel où il était descendu, lui confisqua tout l’argent qu’il possédait ainsi que son passeport et l’invita à se présenter le lendemain au commissariat. Il se rendit à cette convocation et fut arrêté.

Dès lors, nous employâmes tous les moyens pour le libérer ou le faire bénéficier, en tant que citoyen étranger, d’un échange de prisonniers. Ces efforts furent vains. En août 1943, il fut assassiné à la prison de Pawiak. Sa femme, arrêtée en zone aryenne en 1944, disparut sans laisser de trace. Nous avons la certitude qu’elle a été dénoncée par d’ignobles maîtres chanteurs qui avaient découvert son identité, alors qu’elle s’efforçait d’obtenir la libération de son mari.

Je rencontrai leur fille unique au cours de l’insurrection générale de Varsovie : elle était agent de liaison dans l’armée clandestine. Après la capitulation des insurgés, je la revis parmi les soldats évacués à Pruszkow. Elle était très abattue, effondrée. Je la trouvai amaigrie, déprimée par la faim, revêtue de haillons. Je lui remis une importante somme d’argent. Depuis ce jour, nous ne savons pas ce qu’elle est devenue. Elle a certainement été tuée…

La Résistance polonaise était loin d’être unie. Elle se composait de différents groupes opposés les uns aux autres. L’Assemblée nationale clandestine intérieure était formée de quatre groupes : le PPS, le Parti paysan, le Parti national démocrate et le Parti chrétien démocrate ; ces partis étaient représentés à l’Assemblée nationale émigrée à Londres. Le Bund, qui était également représenté à cette assemblée par Arthur Ziegelbaum d’abord, puis par Emmanuel Scherer, ne possédait cependant aucun délégué à l’Assemblée clandestine du pays. D’autres groupements n’y siégèrent pas non plus. Il faut citer :

1°) l’opposition PPS, dirigée par le futur président du Conseil Osobka Morawski ;

2°) les démocrates (groupement d’intellectuels) ;

3°) deux groupes syndicalistes.

Lorsque le front russe se rapprocha des frontières de Pologne et qu’il apparut clairement que le pays ne tarderait pas à être libéré des Allemands, les trois groupes précédents et le Bund constituèrent une commission centrale. Ils réclamèrent l’union de toutes les forces démocratiques clandestines et présentèrent au Conseil national les propositions suivantes :

1) admission d’une représentation au Conseil national ;

2) orientation de la politique vers une entente avec la Russie et plébiscite pour régler le sort des zones frontières (Wilna, Russie blanche, Ukraine occidentale) ;

3) orientation, après la guerre, vers une reconstruction socialiste ;

4) réforme agraire dans l’esprit socialiste ;

5) droits égaux aux minorités nationales ;

6) unité du mouvement socialiste par l’admission des communistes au Conseil national (les communistes à cette époque avaient formé leur propre Conseil national auquel ils avaient donné le nom d’Assemblée populaire).

Des négociations s’ouvrirent, mais le Conseil national refusa obstinément l’admission en son sein de tout nouveau groupement : il ne désirait pas changer sa composition et son orientation.

Sur ces entrefaites, éclata l’insurrection générale de Varsovie qui absorba toutes nos forces. Les discussions furent interrompues.


18. L’INSURRECTION DE VARSOVIE

Le 1er août 1944, la population de Varsovie se souleva tout entière. Depuis un certain temps déjà, on sentait l’événement approcher. L’atmosphère devenait de plus en plus brûlante. Plus le front se rapprochait, plus la nervosité des Allemands croissait. Par crainte des actions de guérilla, les nazis intensifièrent leurs mesures de terreur. Parallèlement, la Résistance multiplia les sabotages, les attaques de transports de troupes et de munitions, les dynamitages de convois d’évacuation. Les rues de Varsovie furent de plus en plus souvent le théâtre de scènes inhabituelles : de longues files de charrettes tirées par des chevaux et bourrées de bagages et de matériel se repliaient de la rive orientale de la Vistule, encadrées par des soldats fatigués, abattus, aux tenues débraillées et baissant la tête comme sous le poids de la honte. Les Varsoviens considéraient avec une joie contenue la retraite misérable de cette armée autrefois fière et triomphante qu’ils avaient vue défiler avec ses tanks, ses autos blindées, ses canons, ses motocyclettes, dans sa marche en avant, toujours en avant, vers l’Est…

Sur les grandes artères comme sur les chemins des lointaines campagnes, les Allemands ne résistaient plus aux tentations de la corruption. Ils vendaient les chevaux de trait de l’armée, des effets militaires (draps, couvertures, linge, uniformes). En maints endroits, ils se laissèrent désarmer par les soldats de la Résistance qui attaquaient, jusque dans les bourgs, les dépôts d’armes et de munitions, désarmaient les policiers, confisquaient armements et vivres. De telles actions se répétèrent si souvent que les autorités militaires interdirent aux soldats non protégés de circuler.

L’Armée secrète organisa un siège en règle de la prison de Pawiak, remplie de prisonniers politiques, mais la tentative échoua. Les lignes téléphoniques avaient été préalablement coupées, mais les gardiens de la prison réussirent néanmoins à avertir la police. Des renforts arrivèrent. Après une bataille qui dura deux heures, les assaillants durent se retirer. Il y eut de nombreux morts et blessés des deux côtés.

Quelques jours avant l’insurrection, plusieurs détenus juifs réussirent à s’échapper de la prison par les collecteurs, détériorés à dessein et qu’ils avaient été chargés de réparer.

Les civils allemands et les Volksdeutschen qui avaient saigné la population durant toute la durée de l’occupation, furent saisis d’une panique indescriptible. Ils se mirent à fuir vers la « sainte patrie » ! Comme les trains étaient surchargés en raison de l’évacuation militaire, ils prirent la route sur des camions ou des charrettes, sous les regards haineux de la population polonaise.

La Gestapo, elle-même, se mit à trembler. Tous les services de Lublin reçurent l’ordre de se replier.

L’évacuation des troupes s’effectua surtout la nuit, au moment où la population était enfermée dans les immeubles à cause du couvre-feu. Alors, pareils à des ombres, les soldats envahissaient les rues et les routes. Dans le silence des nuits, nous entendions déjà le tonnerre lointain du front. Ce bruit était pour nous un chant d’espoir qui caressait doucement notre cœur.

Le gouverneur allemand Fischer, avec une audace et une stupidité foncièrement nazies, fit encore, le 15 juillet, coller dans les rues de Varsovie des affiches invitant la population, sur un ton de basse flatterie, à « aider les troupes engagées dans un dur combat contre la sinistre puissance bolchevique ». Il demandait aux habitants de creuser des tranchées destinées à la défense de la ville. Les volontaires devaient se rassembler aux endroits désignés. Personne, bien entendu, ne se présenta. La crainte de la puissance brutale qui avait régné durant cinq ans par le fer et par le sang avait totalement disparu…

L’ordre d’évacuation des grandes usines travaillant pour l’armée obtint un résultat identique. La Résistance s’y opposa et ordonna à ses soldats de protéger par tous les moyens ces usines considérées comme richesses nationales.

À présent, Varsovie était souvent bombardée par les avions soviétiques. C’est avec joie que les habitants couraient aux abris ; mais les Juifs restaient enfermés dans leur chambre car leurs hôtes craignaient encore les voisins. Nous étions, dans nos cachettes, en proie à une double crainte : celle de périr sous les bombes ou d’être découverts par les Allemands.

Peu de temps avant le déclenchement de l’insurrection, nous nous efforçâmes de faire sortir les anciens combattants du ghetto des forêts où ils s’étaient réfugiés. Nous voulions qu’ils ne fussent pas complètement isolés de nous quand le front se rapprocherait.

L’atmosphère devint de plus en plus tendue au fur et à mesure que le jour de l’insurrection se rapprochait. Aucune date précise n’avait été indiquée, mais il apparaissait dans tous les regards que ce jour fatal ne tarderait plus. La radio soviétique ne cessait de demander à la Résistance polonaise de se préparer à l’ultime bataille pour participer à l’anéantissement de l’ennemi commun et conquérir sa liberté.

L’armée clandestine comprenait alors quatre grandes formations :

1°) l’AK (Armia Krajowa) : troupes du gouvernement de Londres ;

2°) la milice du PPS (le Parti socialiste polonais) ;

3°) l’AL (Armia Ludowa) formée de communistes et de sympathisants ;

4°) la PAL (Polska Armia Ludowa) troupes du « rassemblement » dont nous avons déjà parlé, du centre de la gauche démocratique.

En outre, dans les campagnes, se constituèrent des « bataillons verts » ou groupes armés paysans.

Au moment de l’insurrection, toutes ces troupes organisées s’unirent et se mirent à la disposition de l’état-major de l’AK, commandée par le général Bor Komarovski. Les soldats bouillaient d’impatience dans l’attente de la bataille. À trois reprises, la mobilisation fut décrétée, puis l’ordre annulé.

Enfin, elle eut lieu le 1er août 1944.

Nous nous trouvions au n° 24 de la rue Zurawia, au siège du Comité central. Seize heures sonnèrent. Soudain, notre logeuse fit irruption dans la chambre (elle était agent de liaison de la Résistance) et nous annonça :

« L’insurrection est proclamée ! Elle commencera à 17 heures ! »

Dans la rue, nous voyons des gens aux visages graves qui se hâtent, un paquet sous le bras et un sac sur le dos. Des détonations éclatent çà et là. La radio clandestine polonaise appelle tous les Varsoviens à la lutte contre l’occupant. Au nom du gouvernement clandestin, tous les hommes et toutes les femmes âgés d’au moins seize ans sont mobilisés et doivent se placer sous les ordres des organismes militaires gouvernementaux. Ordre est donné d’élever des barricades dans les rues. Chaque bloc d’immeubles doit devenir une forteresse…

Cette nuit-là, entre huit heures du soir et deux heures du matin, des barricades surgirent dans toute la ville. Elles atteignaient parfois le deuxième étage des maisons et ne comportaient qu’une seule ouverture étroite à l’une des extrémités pour la circulation. Dans chaque maison se constituèrent des comités de locataires chargés de veiller sur les habitants, d’intervenir en cas d’incendie, d’arrêter les espions, de maintenir la liaison avec les immeubles voisins, de faire exécuter les ordres du commandement militaire. En fait, les communications entre immeubles ne se firent que par des passages spéciaux percés de cave à cave, car les rues ne cessèrent d’être balayées par le feu des mitrailleuses installées sur les toits par les Allemands.

Dès le commencement de la bataille, les Allemands s’efforcèrent énergiquement de conserver les points stratégiques et les lignes de communication, notamment le pont sur la Vistule qui leur permettait de garder le contact avec l’autre rive. Ils divisèrent la ville en quatre parties qu’ils isolèrent, ce qui eut pour effet d’empêcher les insurgés d’établir un plan d’ensemble. Chacun des quatre secteurs dut combattre pour son propre compte. Ainsi, quatre fronts se formèrent :

1°) à Zoliborz,

2°) dans la vieille ville,

3°) à Mokotow,

4°) au centre.

Les Allemands partant du pont du chemin de fer qu’ils occupaient traversèrent la ville vers l’ouest et cernèrent tout le quartier de Zoliborz ; ils enfoncèrent leurs avant-gardes entre ce quartier et la vieille ville. Grâce à la possession du pont de Kerbedzia, des voies convergeant place du Théâtre, et des rues Elektoralna, Chlodna, Wola, ils coupèrent le centre de la vieille ville. S’installant sur le pont Poniatowski et sur l’avenue Jeruzalemska, ils isolèrent le centre de Mokotow.

Des combats violents éclatèrent dans le quartier Powisle et autour des deux ponts de Kerbedzia et Poniatowski. L’ennemi gagna la vieille ville, la cathédrale Saint-Jean, la rue Bielanska et les rues voisines, les abords de l’immeuble de la Banque de Pologne, la place Napoléon, la grand poste et le gratte-ciel de la compagnie d’assurances anglaise Prudential. Du haut de cet immeuble, les Allemands tenaient sous leur feu tout le secteur environnant. Les combats les plus sanglants se déroulèrent pour la conquête des immeubles de la Banque de Pologne, de la Banque nationale et particulièrement du nouvel immeuble du Télégraphe, rue Poznanska. Faute d’armements suffisants, les insurgés ne purent conserver les immeubles qu’ils occupèrent ; ils subirent de lourdes pertes et durent battre en retraite.

Ils abandonnèrent donc les services de l’électricité, du gaz et de l’eau dont ils s’étaient emparés au cours des premiers jours.

Les résistants ne possédaient ni tanks ni canons. Ils réussirent à en enlever quelques-uns à l’ennemi. D’anciens officiers et des soldats spécialistes les conduisirent. La haine de l’ennemi et le désir de vengeance leur donnèrent un courage inouï. Pendant toute la durée des combats, le commandement militaire multiplia par radio ses exhortations et ses appels. Les imprimeries fermées rouvrirent et imprimèrent des journaux, des tracts. De grandes affiches collées aux murs annoncèrent la constitution d’un gouvernement national et le nom des ministres avec leurs attributions respectives. Nous perdîmes contact avec nos camarades des différentes zones de combat. Mais, grâce à la voix de la radio clandestine, nous conviâmes au nom du Bund tous les Juifs, hommes et femmes, à se rallier aux formations militaires socialistes et démocratiques qui combattaient à proximité des lieux où ils se trouvaient. Par le même moyen, le Comité central du Bund clandestin lança un appel au monde pour demander des secours en faveur de l’insurrection et des combattants qui donnaient leur sang pour la liberté de la Pologne, pour la liberté de l’humanité entière.

La plupart de nos camarades entrèrent dans les formations militaires du PPS, du PAL ou de l’AL.

Le premier jour de l’insurrection, la prison militaire de la rue Dzika fut conquise et les détenus furent libérés. La plupart d’entre eux étaient des Juifs de Grèce, de Hongrie et de Roumanie. Il y avait aussi quelques Juifs polonais. Tous étaient des ouvriers réquisitionnés par les Allemands pour déblayer les ruines du ghetto. Alors que la bataille faisait rage, au milieu du chaos, nous dûmes sans cesse intervenir pour protéger des camarades juifs. L’antisémitisme, en effet, ne se manifestait pas seulement parmi les rebuts de la société qui s’étaient infiltrés dans la Résistance, arrêtaient des Juifs en les accusant d’espionnage, mais aussi parmi les résistants polonais en général, même pendant l’insurrection. Ils refusèrent l’entrée de leurs abris aux Juifs qui se signalaient par leurs traits ou étaient soupçonnés d’être Volksdeutschen. Nous fûmes obligés de leur organiser des abris spéciaux car, fréquemment, nous en rencontrions qui erraient comme des ombres dans la rue, en rasant les murs, à la recherche d’un refuge. Les comités de locataires refusaient parfois de leur délivrer les bons de nourriture nécessaires pour se procurer les rations dans les magasins ou pour bénéficier de la soupe populaire.

Depuis le déclenchement de l’insurrection, la fusillade ne cessait nuit et jour de crépiter. En raison de leur infériorité considérable en armes et en munitions, devant un ennemi doté des armes les plus modernes, les insurgés subirent des pertes sanglantes. Les Allemands mirent en œuvre toutes sortes de machines infernales, tels ces tanks contenant un mouvement d’horlogerie, et qu’ils abandonnèrent dans la rue comme si leurs équipages avaient fui ; quand les insurgés, joyeux s’en emparaient, l’engin explosait.

Ils lâchèrent aussi de petits canons automatiques qui se mouvaient seuls et qu’ils dirigeaient vers les immeubles. Ils s’y fracassaient et faisaient sauter tout le bloc ! Les rues et les places se couvrirent de cadavres. Des corps traînaient des journées entières sur les pavés sans qu’on pût aller les enlever à cause de la fusillade.

Les vivres commencèrent à manquer. Au début, les résistants polonais avaient réussi à enlever aux Allemands d’énormes stocks de ravitaillement entreposés rue Zelazna, dans une brasserie. La population y puisa librement du grain, des conserves, des produits alimentaires variés jusqu’au jour où l’armée intervint. Chacun n’eut le droit de conserver qu’une quantité limitée de vivres, comme rémunération de son travail ! Malgré tout, les rations, à cette époque, suffirent. Les habitants écrasèrent leur grain et confectionnèrent eux-mêmes leur pain. Vers la fin de l’insurrection, les provisions s’épuisèrent.

En ce qui concerne l’eau, la situation fut plus grave. L’ennemi avait rapidement chassé les insurgés des services de l’eau, du gaz et de l’électricité dont la distribution fut interrompue. Aussi, fallut-il creuser dans plusieurs cours d’immeubles des puits provisoires ; mais ils s’avérèrent insuffisants. La population croupissait dans la saleté et l’obscurité. Elle manqua bientôt d’eau pour préparer les repas. Les maladies et les épidémies apparurent. Le moral des combattants baissa de jour en jour.

Avant le soulèvement, les Varsoviens avaient déjà entendu le grondement de la gigantesque bataille qui se déroulait à l’est de la ville entre Russes et Allemands et se rapprochait chaque jour. La radio soviétique ne cessait de faire appel à la Résistance et d’exciter les insurgés. Logiquement, la Résistance comptait sur l’aide soviétique : elle arrivait, elle était là ! Les troupes russes avancèrent en effet jusqu’à Praga, faubourg de Varsovie. Deux semaines après l’éclatement du soulèvement, elles occupèrent une grande partie de ce faubourg, mais les Allemands conservèrent les ponts sur la Vistule. La pression russe semblait croître d’heure en heure.

La population attendait l’entrée imminente des troupes soviétiques dans la ville. Un jour, les Polonais crurent que les ponts avaient sauté et que les Allemands allaient s’enfuir. Les balcons s’ornèrent de drapeaux polonais, des hymnes s’élevèrent. Mais les insurgés s’aperçurent bien vite de leur fatale erreur. L’aide attendue avec tant d’impatience et tant d’espoir ne vint pas. Les troupes soviétiques s’étaient arrêtées à Praga et n’essayaient même pas de franchir la Vistule. Deux observateurs russes, officiers de l’état-major, parvinrent cependant à s’introduire dans la ville et ils nous promirent du secours. Des avions soviétiques nous jetèrent plusieurs fois des vivres, des médicaments et des armes. Mais ce fut tout. Des combats entre avions allemands et russes se déroulaient au-dessus de la ville. Des avions anglais lâchèrent également à plusieurs reprises des colis de nourriture, de médicaments et d’armes. Beaucoup d’entre eux furent abattus et beaucoup tombèrent dans des zones d’occupation allemandes. L’apparition d’avions amis fut accueillie avec enthousiasme par la population, mais, en fait, alors que l’insurrection se déroulait depuis deux mois, aucune aide substantielle ne nous était encore parvenue. L’enthousiasme s’éteignit peu à peu pour faire place dans le cœur des résistants, à un mécontentement grandissant.

L’amertume devint plus grande encore quand la radio et la presse nous apprirent que les Russes refusaient aux avions anglais l’autorisation d’utiliser leurs bases ; ce refus rendait pratiquement impossible toute aide venant de l’Angleterre. Et nous savions que les avions anglais étaient pilotés par des aviateurs polonais qui brûlaient de secourir la Résistance de leur pays !

Pendant ce temps, les fronts intérieurs s’effondraient un à un. La chute de la vieille ville où les combats durèrent trois semaines, sans interruption, nous porta un coup douloureux. La cathédrale Saint-Jean fut rasée, ainsi que le vieux marché et ses maisons historiques du Moyen Âge. La perte de Powisle nous coupa de la rive de la Vistule. Seul le centre de la ville tenait encore faiblement. La bataille diminuait d’intensité. D’horribles histoires circulaient sur le comportement des Allemands à l’égard des populations civiles, dans les quartiers reconquis : ils brûlaient les immeubles avec leurs habitants. Plusieurs centaines de personnes après avoir été entassées dans l’église de la rue Wolska furent massacrées…

Les canalisations d’eau souterraines servaient aux insurgés de voies de communication entre les diverses parties de la ville ; les Allemands y lancèrent des gaz asphyxiants et les communications cessèrent… Là encore périrent plusieurs centaines de personnes.

Des monceaux de cadavres pourrissants encombraient les rues. La grêle de balles, ininterrompue, empêchant de les enlever.

Deux semaines après le début du soulèvement, les Allemands proposèrent par l’intermédiaire de la Croix-Rouge de faire évacuer les enfants, les femmes et les vieillards, ainsi que les inaptes. Ce qui fut fait. Le long des ruelles s’ébranlèrent de longues files de civils et ce spectacle désolant contribua à démoraliser ceux qui restaient. Pour ranimer les courages défaillants, le général Bor Komorowski proclama par la radio et la presse que la lutte continuait et que les renforts étaient attendus. Un petit nombre de soldats polonais de la brigade polono-soviétique du colonel Berling franchit en effet la Vistule sur des canots. Au cours de l’opération, nombre d’entre eux furent coulés par les Allemands. Les rescapés nous racontèrent que les combattants désiraient ardemment attaquer, mais que le commandement soviétique les en empêchait en prétextant des raisons tactiques ou stratégiques. Après le départ des femmes, des enfants, des vieillards et des malades, les Allemands intensifièrent le bombardement du centre de la ville et des derniers points de résistance. Varsovie flamba. Aucun secours ne nous arrivait. Nos forces physiques, notre matériel s’épuisèrent. Aigris, découragés, désespérés, malheureux et affamés, les combattants durent capituler. Ce fut dans un immense sanglot que retentit, à la radio la voix brisée du général Bor Komorowski qui déclara : « Nous n’avons plus de munitions, nous sommes au bout de nos forces, aucune aide ne nous est parvenue et ne nous parviendra plus. Nous sommes obligés de nous rendre. Vive la Pologne libre et indépendante ! »

Les combats avaient duré soixante jours.

Les Alliés demandèrent que les insurgés fussent traités en prisonniers de guerre. Les éléments combattants furent donc envoyés dans des camps de prisonniers.

La population civile fut évacuée à Pruszkow pour être répartie dans divers camps de rassemblement. Les Allemands n’accordèrent qu’un bref délai pour son évacuation. Plus d’un million d’habitants quittèrent Varsovie. Le gouvernement polonais de Londres fit remettre à chaque soldat 30 à 50 dollars, comme prime de démobilisation. Chaque civil fut autorisé à emporter un maximum de 15 kg de bagages.

Routes, chemins et sentiers menant de Varsovie à Pruszkow furent bientôt envahis par une foule d’expulsés avançant sous la pluie battante d’octobre. Ils laissaient derrière eux des rues jonchées de décombres et de cadavres, des immeubles rasés, des flammes, de la fumée, des pierres, une désolation sans nom ! Varsovie n’était plus qu’un tas de gravats !….

Nos camarades combattirent en majorité dans les formations militaires du PPS.

Nous chargeâmes Celemanski, rallié à un groupe PPS combattant au centre, de faire la liaison entre les fronts. Il s’acquitta héroïquement de sa tâche et accomplit des miracles. Le contact avec nos camarades des différents secteurs fut rétabli. Samsonovitch participa à l’attaque de la Banque nationale. Marysia, Marek Edelman et Zuckerman se battirent avec l’AK dans la vieille ville. Quand ce front céda, ils gagnèrent le front de Zoliborz par les égouts. Le docteur Lifschitz servit comme médecin militaire au centre, tandis que sa femme et son fils se battaient à Zoliborz. Le garçon fut tué, mais la femme réussit à s’échapper. Le docteur Lifschitz vit aujourd’hui en Pologne.

« Bolek » Ellenbogen, sa sœur Perla et Celemanski ne quittèrent le centre de la ville qu’aux derniers jours de l’insurrection pour gagner Powisle. De là, Bolek réussit à franchir la Vistule et à rejoindre l’armée rouge à Praga. Perla et Celemanski, eux, furent faits prisonniers et envoyés à Pruszkow, puis dans un camp.

Aujourd’hui Perla et Bolek habitent la Suède et Celemanski vit en France.

Parmi les camarades ramenés de la forêt à Varsovie, peu de temps avant l’insurrection, se trouvaient Hanna Krystal et Jan Bylak. Le mari d’Hanna, Gabriel Frisdorf, rescapé de la bataille du ghetto avait été tué au cours d’un combat dans la forêt de Wyszkow. Deux mois avant l’insurrection générale, nous installâmes Hanna et plusieurs autres camarades, dans un bunker de Varsovie. Au cours de l’insurrection, elle fut capturée en même temps que Bylak et la camarade Papierna, Tous trois furent conduits au quartier général de la Gestapo. Bylak fut immédiatement exécuté ; les nazis obligèrent les deux femmes et plusieurs autres prisonniers à enlever les cadavres des soldats allemands sous la fusillade des insurgés. Un jour, elles réussirent à rejoindre le camp ami malgré la grêle de balles qui les poursuivait. Elles furent ainsi sauvées. À cette époque, Hanna, enceinte de neuf mois, était sur le point d’accoucher. Nous l’installâmes dans une maison de repos pour vieillards, puis dans une « maternité » clandestine. Au milieu de la bataille qui faisait rage, je dus fouiller la ville pour dénicher les objets les plus indispensables à la mère et à l’enfant : une vieille chemise pour faire des couches, un drap, un peu de linge, un peu d’eau bouillie. Hanna gisait dans une cave noire. C’était presque une enfant ; elle avait faim, elle avait soif. Et voici qu’elle allait donner le jour à un petit être qui porterait le nom de son père tombé dans la lutte. Où trouver ce dont ils auraient besoin ? Les incendies flamboyaient, les explosions déchiraient l’air. Toute la ville ne se préoccupait que du combat ; pourtant il fallait trouver.

Six jours après la naissance de l’enfant la Résistance polonaise s’écroula. Hanna restait extrêmement affaiblie, pourtant elle devait partir vers Pruszkow. Son visage typiquement juif la mettait en grand danger d’être découverte et exécutée. Après une nuit d’angoissantes hésitations, je ne vis d’autre solution que celle de supprimer l’enfant et de cacher Hanna dans un bunker de Varsovie. À l’aube, je me rendis donc auprès d’elle. La cave était sombre et humide. En tâtonnant, je trouvai son grabat. Hanna s’éveilla et alluma une bougie qui éclaira son visage blanc comme celui d’une morte et le tas de chiffons où dormait le nouveau-né qui respirait à peine. Je pris dans mes mains le petit être… J’hésitais. Il fallait faire vite. Nous n’avions que deux jours. Je considérai l’enfant, le « fardeau ». Ne mourrait-il pas de toute façon, avec sa mère ? Je n’avais qu’à serrer un peu et tout serait fini…

Pourtant, je n’eus pas ce courage. J’ouvris mes doigts raidis… Son père, l’héroïque Frisdorf surgit devant mes yeux. Son esprit demeurait dans ce petit être que je serrais contre ma poitrine et qui portait son nom. Il revivait en lui !….

Je pris une rapide décision. Je donnai de l’argent à Hanna et je la mis avec son enfant dans le flot des réfugiés en la confiant à des camarades.

J’ai rencontré Hanna avec son enfant, à Lodz, vers la fin de 1945. J’ai serré son fils dans mes bras et j’ai pleuré. Ce n’est que ce jour-là que j’ai pu avouer à Hanna l’horrible projet que je formais quand j’étais allé la chercher pour la faire partir.

Après l’insurrection, la situation des rescapés juifs s’aggrava encore. En raison de l’incessant contrôle allemand, beaucoup d’entre eux n’osaient courir le risque de se mêler aux civils polonais. Il nous fallut leur aménager des bunkers sous les ruines, ce qui nécessitait beaucoup d’argent. Heureusement, deux ou trois semaines avant la liquidation de l’insurrection, nous avions reçu d’importants fonds du Comité ouvrier de New York. Grâce à cette somme considérable, nous pûmes aider efficacement aussi bien nos camarades de Pruszkow que ceux restés à Varsovie. Le bunker de la rue Sienna où s’abritaient des bundistes, anciens partisans et combattants du ghetto, nous coûta environ 1 000 dollars ; nous y constituâmes des réserves de vivres, d’armes et de munitions. Il tint jusqu’à la libération.

La ville en ruine se transforma au moment de la liquidation en un gigantesque champ de foire. En effet, les expulsés, qui n’avaient le droit d’emporter que 15 kg de bagages, vendirent le reste de leurs biens. Les tractations se déroulaient dans la rue ! Les soldats de la Résistance avaient reçu 50 dollars à la fin de l’insurrection. Cette monnaie fut désormais la seule à avoir cours : personne n’acceptait plus de zlotys.

Chacun vendit ce qui lui était le moins nécessaire pour acheter ce dont il avait le plus besoin. Il se fit un trafic de produits alimentaires, de vêtements, d’argenterie, de bijoux. De nombreux habitants enterrèrent leur orfèvrerie dans leur cave avec l’espoir de la retrouver après la guerre. Pendant ces deux jours, les Juifs décidés à rester dans la ville trouvèrent ainsi l’occasion de constituer les stocks de vivres nécessaires. Les fonds que nous distribuâmes sauvèrent des centaines de personnes.


19. AVANT L’ARRIVÉE DES TROUPES RUSSES

Décidé à rester, je pensai tout d’abord m’installer dans le bunker de la rue Sienna. À la dernière minute, pourtant, je laissai la dernière place disponible à Papierna, la sœur de David Papierna de Nowidwor, qui possédait des traits trop accentués pour aller à Pruszkow. Je me rendis donc au n° 24 de la rue Zurawia où habitaient encore Feiner, Muszkat, Lifchitz, Fischgrund et Samsonovitch.

En chemin, je rencontre le camarade polonais Kaminski, dirigeant du PPS clandestin. Il me confie un secret militaire : un corps d’insurgés dont il fait partie va tenter la nuit prochaine une expédition vers l’autre rive de la Vistule. Il me propose de l’accompagner. Je dois me décider sur-le-champ, car, si j’accepte, je n’ai plus le droit de le quitter : tels sont les ordres.

J’acquiesçai et abandonnai mon projet de me rendre rue Zurawia.

Le groupe de résistants se composait de vingt-deux personnes dont trois femmes, tous officiers de l’armée clandestine, et était commandé par un colonel. Nous devions nous retrouver rue Piusa, près du boulevard Ujazdowski et pénétrer à dix heures du soir dans la bouche d’égout de la place des Trois-Croix. Des ouvriers de la ville qui connaissaient les passages souterrains nous accompagneraient. Une galerie nous mènerait à proximité de la berge et nous franchirions la Vistule à la nage, en suivant un fil de fer enroulé autour d’un tourniquet. Nous aurions aussi un canot pneumatique. Chacun de nous recevrait une ceinture de sauvetage et une mitraillette. Nous quitterions nos vêtements pour nager plus facilement (nous étions au mois d’octobre, il faisait humide et froid !….). Arrivés au milieu de la rivière, des soldats russes venus à notre rencontre nous recueilleraient sur des bateaux. Tel était le plan que me révéla Kaminski.

À dix heures du soir, en effet, nous descendons sans encombre dans l’égout. Nous refermons l’ouverture au-dessus de nous et nous nous mettons en marche. Les galeries sont basses ; nous marchons courbés. La canalisation descend vers la Vistule. Nous avançons lentement glissant souvent, noyés jusqu’à mi-corps dans une vase nauséabonde et des saletés de toutes espèces. Nous heurtons des cadavres émergeant de la boue. Il s’agit certainement de victimes des gaz asphyxiants. Plus nous approchons de la Vistule, plus nombreuses sont les canalisations qui débouchent dans le grand canal que nous suivons. Ici et là, notre route est barrée par des fils de fer barbelés disposés par les Allemands. Grâce à une cisaille spéciale, nous les tranchons non sans nous blesser. Il fait noir. Les deux lampes électriques que nous possédons ne suffisent pas à éclairer convenablement notre chemin.

Nous progressons ainsi avec lenteur jusqu’à deux heures du matin. Enfin, nous débouchons sur le bord du fleuve, près des docks de Czerniakow.

Le colonel murmure un ordre bref :

« Déshabillez-vous ! »

Nous disposons le tourniquet, le fixons, nous préparons le canot pneumatique, puis nous nous déshabillons. Nous nous frictionnons le corps avec de l’alcool à brûler pour nous préserver du froid de l’eau glacée. Chacun boucle sa ceinture de sauvetage, accroche au cou sa mitraillette. Je porte toujours outre mon portefeuille contenant mon argent et mes papiers, le porte-monnaie que Sonia Novogrodsky m’a demandé de remettre à son fils, si elle mourait, et dont je ne me suis jamais séparé.

Le colonel chuchote :

« Les six premiers, en avant ! »

Les hommes désignés rampent vers le fleuve. Le premier, excellent nageur, a lié le fil de fer autour de sa taille. Les autres le suivent, en tenant fermement ce fil. Nous sommes étendus à plat ventre sur le sol. Nous regardons nos six compagnons plonger l’un après l’autre dans les vagues, et s’éloigner.

Le tourniquet se déroule, donc, ils avancent… Trois minutes s’écoulent. Les six suivants s’apprêtent à s’élancer à leur tour. Soudain, une lumière nous éblouit. Le fleuve s’illumine en plusieurs points. Une canonnade éclate. Le fil cesse de se dérouler.

Le colonel gronde :

« En arrière !!! »

Nous entrons rapidement dans l’égout et remontons le courant de boue ignoble qui nous saute au visage. Nous montons. Notre progression est cent fois plus pénible qu’à l’aller. L’eau nous entraîne en arrière. Nous avons du mal à avancer. Nous trébuchons de nouveau sur des cadavres qui descendent lentement.

Nous nous passons de l’un à l’autre les mots d’ordre en chuchotant :

« Plus vite !…. Plus vite !…. »

Le danger est grave. Si les Allemands découvrent l’orifice par lequel nous sommes sortis tout à l’heure, ils ne vont pas tarder à y projeter des gaz et nous subirons le même sort que les malheureux dont nous écartons les corps pour passer.

Nous marchâmes toute la nuit avant de parvenir à la bouche d’égout de la place des Trois-Croix. Il était six heures du matin quand remontèrent au jour seize personnes, nues comme des vers, maculées de boue, couvertes de blessures et de meurtrissures, le corps sanglant d’écorchures…

Déjà, des Varsoviens, le sac au dos, se dirigeaient vers Pruszkow… Nous nous élançâmes au pas de course en choisissant les rues les moins fréquentées. Quant à moi, je me précipitai vers la rue Zurawia en cachant mon sexe avec mes mains. Je tremblais de froid et de rage. Une fièvre intérieure me brûlait et mes dents claquaient. Mes jambes fléchissaient de fatigue. Du sang dégoulinait de toutes mes blessures.

C’est dans cet état que j’arrivai chez mes amis.

Le docteur Lifchitz nettoya mes plaies. On m’étendit, on m’essuya, on me lava tant bien que mal (il n’y avait pas beaucoup d’eau), on me frotta le corps avec de l’alcool. Il me fallut plusieurs heures pour retrouver mon calme. À grand-peine, mes camarades réunirent quelques vêtements : un complet, une chemise, une paire de chaussures. Ayant retrouvé alors un aspect un peu plus humain, je leur dis adieu et sortis.

Je restai à Varsovie, persuadé, je ne sais pourquoi, que les Russes franchiraient la Vistule avant deux ou trois semaines.

Vers midi, je rencontrai dans la rue mon ami Guzik. Il me dit qu’il ne quittait pas non plus Varsovie et il m’invita à venir m’installer avec lui dans son bunker de la rue Wiejska sous les ruines d’une école allemande. C’était le dernier jour du délai accordé à la population pour évacuer la ville. L’opération devait être terminée à six heures du soir. Je pénétrai dans le bunker à cinq heures et demie. La nuit était déjà descendue, une pluie serrée tombait.

Une vingtaine de personnes occupaient le bunker, entre autres, l’avocat Novogrodsky, ancien journaliste et officier de la police juive du ghetto, notre camarade Popower, ancien comptable du Judenrat, et sa femme, le lieutenant Remba, évadé de la prison de Pawiak.

Le bunker était solidement construit, grâce d’ailleurs aux Allemands qui avaient creusé sous ce bâtiment, un profond abri contre les bombardements. Quoique l’immeuble eût été pulvérisé par une bombe, l’abri était resté intact. Les Allemands avaient également percé une galerie longue de plus de 50 mètres qui reliait l’abri à la cave de la maison d’en face.

On pénétrait dans le bunker par un orifice caché dans les ruines. La dernière personne à entrer refermait une trappe, la camouflait sous des briques, des pierres, de l’herbe, puis passait par la maison inhabitée où débouchait la galerie. Le bunker possédait une réserve de vivres et de combustible suffisante pour tenir, croyions-nous, jusqu’à l’entrée des Russes dans la ville. Nous avions découvert, dans l’immeuble vide, au bout de la galerie, plusieurs tonneaux remplis d’eau potable que nous gardâmes comme boisson. Pour la cuisine, nous utilisâmes l’eau des réservoirs du chauffage central. Elle n’avait certes pas un goût particulièrement agréable, mais elle était utilisable. Nous l’employâmes aussi pour la toilette, en petites quantités, comme l’exigeait le règlement intérieur que nous établîmes ensemble.

Nous vécûmes en communauté, partageant les vivres en rations égales. Chacun avait même droit à une cuillerée à café de sucre par jour !…. Je fus élu « administrateur ».

La fumée de la cuisine s’échappait par divers orifices, mais cela ne comportait pas de danger particulier, puisque toutes les ruines fumaient ! L’aération n’était pas des meilleure. Nous respirions la fumée à pleins poumons. Nous étions couverts de traînées de suie. Ma charge d’administrateur ne fut pas une sinécure. J’eus sans cesse à apaiser des désaccords, des frictions, des mécontentements entre les cohabitants, gens malheureux, aux nerfs rendus sensibles par la souffrance et l’inquiétude permanentes, de caractères différents, d’humeur changeante. Chacun d’eux, écrasé par le poids de ses propres misères, par le souvenir lancinant de ses morts, avait beaucoup de mal à se plier au régime imposé par la vie en commun. Au bout d’un certain temps, les réserves commencèrent à s’épuiser. Nous envoyâmes, une nuit, une expédition, explorer les ruines voisines et visiter les maisons intactes. Au n° 9 de la rue Hoza, dans les caves d’une maison à moitié démolie qui avait été une base militaire et où nous pensions trouver des stocks, nous découvrîmes en effet des réserves abandonnées par les habitants avant leur départ pour Pruszkow. Nous réussîmes à moudre le grain trouvé avec un moulin à café ordinaire et nous nous évertuâmes à confectionner des plats qui nous feraient oublier notre faim.

Nous établîmes dans la maison vide des points d’observation. Postés derrière des fentes, nos observateurs surveillèrent la ville. La nuit, on n’apercevait que les flammes et la fumée des incendies ainsi que les patrouilles allemandes parcourant les rues. Le jour, on assistait au spectacle des équipes de travailleurs polonais recrutés à Pruszkow qui chargeaient sur d’énormes camions les meubles et les effets abandonnés dans les appartements par les Varsoviens. Les Allemands pillaient les appartements aryens comme ils l’avaient fait des appartements juifs. Quand un immeuble avait été vidé, les Allemands l’arrosaient d’essence et y mettaient le feu…

Nous vécûmes trois semaines dans ce bunker. Du fond de notre trou, nous percevions la canonnade qui ébranlait la ville, le sifflement des shrapnells, les explosions des grenades, le grondement des tanks, le crépitement des mitrailleuses. À chaque instant, une bombe ou un obus pouvait tomber sur nous et nous anéantir.

Nous entendîmes une fois des coups résonner juste au-dessus de nous. On creusait. Des voix nous parvinrent, distinctement :

« Je suis sûr qu’il y a une cave là-dessous et des gens qui y vivent !…. »

Ces paroles déclenchèrent la panique. Tous mes compagnons se ruèrent dans le tunnel. Les observateurs décidèrent de gagner la maison vide et voulurent m’emmener avec eux, mais les autres se mirent à pleurer, refusant de me laisser partir. Je restai avec eux, dans le tunnel où nous passâmes toute la nuit, angoissés par la crainte d’être découverts. Le matin, je rampai avec mille précautions vers notre bunker et constatai que l’entrée du tunnel avait été obturée par des planches : les nazis n’osant sans doute pas pénétrer dans le tunnel par crainte d’une embuscade s’étaient contentés d’en condamner l’entrée. J’arrachai une planche et me glissai dans le bunker. Il était vide. Les Allemands avaient emporté tout notre ravitaillement.

Nous nous concertâmes et il fut décidé que nous irions nous installer dans la cave du n° 9 de la rue Hoza où se trouvaient peut-être des stocks de vivres. Notre départ ne fut pas une tâche facile. Nous devions en effet traverser la place des Trois-Croix, opération qui n’était réalisable que la nuit. Même à ce moment-là, le péril serait grand : la place était illuminée par l’incendie qui embrasait l’ancienne école des sourds-muets. La nuit suivante, nous partîmes après avoir enveloppé nos pieds dans des chiffons pour étouffer le bruit de nos pas. Nous progressâmes par groupes de trois, en rasant les murs. Tandis qu’un groupe traversait la place en rampant sur le ventre, les autres attendaient en se dissimulant parmi les ruines ; quand il était parvenu sans encombre de l’autre côté, le suivant s’élançait à son tour. C’est ainsi que douze d’entre nous, dont Guzik et moi, atteignirent la rue Hoza. Les autres avaient changé d’avis et pris une autre direction.

Nous attendîmes l’aube, dispersés à travers l’immeuble pour éviter d’être tous pris en cas de surprise. Quand le jour se mit à poindre, nous grimpâmes au troisième étage. Les marches étaient brisées et pendaient dans le vide, attachées à des tronçons de plancher. Nous refîmes tous les jours cette ascension pénible. Nous restions recroquevillés là-haut jusqu’à cinq heures du soir ; à ce moment le travail des équipes de déménageurs prenait fin et nous étions donc à peu près sûrs de ne plus être importunés. Nous faisions la cuisine dans la cave (où nous avions trouvé quelques réserves de vivres), sur des briques, à l’aide de charbon et de débris de bois ; le combustible ne faisait pas défaut dans les ruines.

Nous restâmes trois jours en cet endroit. Mais il fallait trouver une autre cachette, aménager quelque part un bunker où nous pourrions entreposer une nouvelle réserve de vivres et envisager un séjour assez long. Nous trouvâmes dans les caves les outils nécessaires : pioches, pelles, marteaux. Accompagné d’un de mes compagnons, jeune homme de vingt-six ans, ancien combattant du ghetto et spécialiste dans la construction des bunkers, je gagnai, une nuit, par les caves, l’aile de l’immeuble donnant rue Wilcza, à la recherche d’un refuge solide.

Je marche en avant en tenant une lampe à carbure. Tout à coup, j’entends un ordre bref en allemand :

« Halte ! Haut les mains ! »

La lumière violente d’un projecteur nous éclaire. J’aperçois deux casques et des mitraillettes braquées sur nous. Pendant une seconde, j’ai la tentation de sortir mon revolver, mais aussitôt je reprends mon sang-froid et lance de toutes mes forces ma lampe dans le projecteur. Celui-ci s’éteint dans un bruit de verre brisé et nous sommes plongés dans une obscurité complète. Je m’accroupis vivement et m’élance en arrière à quatre pattes aussi vite que je peux. Soudain mes mains rencontrent un tas de charbon. Je m’y enfouis complètement et attends là, le cœur battant.

Deux heures environ s’écoulèrent. Je n’entendais plus aucun bruit. Le silence et l’obscurité étaient complets. Il s’était agi sans doute de soldats opérant pour leur propre compte et qui avaient profité de la nuit pour chercher dans les caves des trésors cachés… Vers quatre heures du matin, je me dégageai du tas de charbon et rampai vers la maison de la rue Hoza. Je n’y trouvai plus que quatre personnes, parmi lesquelles Guzik qui dormait. Le camarade qui était parti avec moi n’était pas revenu. Les six autres avaient fui en entendant les cris dans la nuit.

Il nous fallait pourtant trouver coûte que coûte un abri. Il était trop dangereux de rester ici. Guzik, Tichebow et moi partîmes ensemble. Nous errâmes à travers les caves et parvînmes sous la maison faisant l’angle des rues Wilcza et Krucza. Nous préférions rester dans cette zone car nous y connaissions un puits creusé au temps de l’insurrection. L’eau, certes, en était sale et puante et nous ignorions si les Allemands ne l’avaient pas empoisonnée comme ils l’avaient souvent fait ailleurs, mais elle pourrait nous servir pour notre cuisine.

Nous séjournâmes dans des galeries possédant plusieurs issues de façon à pouvoir échapper d’un côté ou de l’autre en cas de danger et éviter d’être pris comme dans un piège à rats. Nous découvrions à peu près dans toutes les caves des aliments, des bouteilles d’eau ainsi que des lampes à carbure et du carbure. Nous découvrîmes même un jour un « trésor » sous forme de 40 boîtes d’allumettes, au moment précis où nous allions en manquer ; nous nous demandions déjà avec angoisse comment nous allions allumer nos lampes et faire du feu pour cuire nos aliments !

La nuit nous partions à la recherche de nourriture. Le jour, nous grimpions aux étages les plus élevés d’une maison endommagée. Là, blottis dans un coin, nous observions la rue. Les Allemands circulaient sur des voiturettes montées sur des roues de bicyclettes. Silencieux comme des voleurs, ils se glissaient dans les maisons qu’ils fouillaient et en ressortaient les bras chargés de paquets dont ils remplissaient leurs véhicules. Des équipes d’ouvriers polonais travaillaient sous la garde d’une escorte allemande. On les voyait, armés de lances d’incendie, arroser d’essence des blocs entiers de maisons, puis y mettre le feu…

Nous étions tous les trois à bout de forces, répugnants de saleté, couverts de vermine. Nous changions de linge aussi souvent que nous le désirions : au cours de nos fouilles, nous trouvions des malles remplies de vêtements ; pourtant, nous ne parvenions pas à nous débarrasser des parasites. La poussière des caves et des gravats collait à notre peau. Pour ajouter à nos malheurs, Tichebow fut atteint de dysenterie. Sa maladie fut un tourment pour tous. Il tenait à peine sur ses jambes. Les diarrhées ne lui laissaient aucun répit ; il lui fallait pourtant, bon gré mal gré, escalader chaque jour les décombres jusqu’au deuxième ou troisième étage, car les caves étaient trop fréquemment visitées par les Allemands et les équipes d’ouvriers ; et il ne fallait laisser en bas aucune trace qui pût déceler notre présence. Guzik lui était arrivé à un tel degré d’épuisement et d’hébétude qu’il me paraissait parfois sur le point de perdre la raison.

Un jour, étendus sur le sol de l’étage supérieur d’un immeuble, nous entendons des pas lourds et des bruits de voix qui s’approchent. Nous nous recroquevillons chacun dans un coin différent. Quelqu’un monte. Les voix se rapprochent encore. Nous avons certainement été découverts, on vient nous chercher… Nous montons au grenier. Pour aller plus loin, il nous faudrait franchir une vaste déchirure produite par une bombe dans le plancher. Je saisis un panneau de porte brisée qui traîne par là et le jette sur le trou, comme un pont suspendu au-dessus du vide. Tichebow et moi passons de l’autre côté. Guzik, pris d’une crise nerveuse, tremble de la tête aux pieds. Il est incapable de passer, il a peur de tomber. Il claque des dents. Je ne sais où je puisai la force nécessaire, mais, revenant sur mes pas, je le saisis, le soulevai sur mon dos et le portai de l’autre côté du trou. Nous enlevâmes aussitôt la planche, avançâmes le plus loin possible dans le grenier et restâmes cachés jusqu’à cinq heures du soir dans un recoin sombre. Quand le silence fut revenu, nous redescendîmes à la cave.

Guzik, Tichebow et moi, nous vécûmes dans ce bloc d’immeubles durant une quinzaine de jours. Nous ne pouvions y demeurer plus longtemps. Il fallait trouver un bunker pour ne plus être astreints à ces incessants et dangereux déplacements des caves aux greniers. Guzik rêvait de parvenir au bunker de la rue Wspolna où il s’était dissimulé pendant l’insurrection. Nous nous mîmes donc un jour en route par les caves. Notre projet était de sortir par la rue Krucza et de gagner ensuite la rue Wspolna en traversant la cour d’un bâtiment donnant sur cette dernière. Arrivé à la porte de cette cour, je me trouvai soudain en face d’un soldat allemand qui surveillait une équipe d’ouvriers. Je me rejette en arrière et nous nous mettons à courir dans une autre direction. À ce moment, nous entendons des cris. Une explosion déchire l’air : l’Allemand vient de jeter une grenade dans la partie du bâtiment vers laquelle nous nous dirigions. De toute évidence, il n’a pas remarqué que nous sommes revenus sur nos pas. Nous sommes sauvés ! Nous dégringolons dans une cave et, aplatis sur le sol d’un réduit noir, nous attendons. Mais l’immeuble brûle. La chaleur commence à nous accabler. La fumée nous suffoque. Pourtant, sortir de là serait dangereux. Nous demeurons donc, surveillant les bruits de pas, les craquements. Soudain, Guzik s’allonge, se raidit, s’endort et se met à ronfler bruyamment. Dans le silence de mort qui règne autour de nous, ces ronflements font un bruit de tonnerre… Je le secoue, je le réveille, j’essaie de le ranimer.

« Partez sans moi ! gémit Guzik. Laissez-moi ici, puisque je vais mourir de toute façon… »

Ses gémissements et ses cris résonnent plus fort encore que ses ronflements ; or nous entendons dans la cour des pas qui vont et viennent ! Je lui mets la main sur la bouche :

« Tais-toi ! lui dis-je avec colère dans un chuchotement. Tais-toi, où nous allons périr tous les trois ! »

Tichebow, lui, ne dit pas un mot. Il est en proie à une violente crise de dysenterie…

Dès qu’il fit nuit, nous sortîmes dans la rue Krucza. Les immeubles du voisinage flambaient. Des flammèches et des braises tombaient sur nous. Nous avançâmes en rasant les maisons en feu, trébuchant sur des poutres calcinées, sur des briques, des pierres croulantes. Finalement nous parvînmes rue Wspolna : la maison sous laquelle se trouvait le bunker de Guzik avait été détruite par l’incendie.

Nous dûmes poursuivre notre chemin. Nous atteignîmes la ruelle Skorupka, qui était en réalité une petite impasse. Ses maisons avaient déjà été ravagées par les flammes. Elle était encombrée de gravats et de pans de murs écroulés. Nous pénétrâmes dans une cave et y trouvâmes un peu de nourriture, mais pas d’eau. D’habitude, lorsque nous découvrions une réserve de vivres, elle comprenait également des bouteilles d’eau. Nous en déduisîmes que les Allemands et les équipes d’ouvriers avaient déjà visité ces lieux et que nous pourrions y vivre quelque temps en paix. Effectivement, cinq jours s’écoulèrent sans incident.

Un jour, nous entendons dehors des voix d’hommes.

« Il y a certainement encore des choses à enlever ici ! Il faut fouiller… »

Un moteur commence à ronfler. Des pioches mécaniques sont mises en branle. Nous sommes perdus !

Nous réussissons pourtant à fuir par une autre issue et à gagner la cave d’une maison voisine. Nous nous y cachâmes jusqu’au soir et décidâmes alors de retourner rue Krucza dans l’espoir d’y retrouver les réserves que nous y avions laissées. Là-bas, au moins, nous étions sûrs d’avoir de l’eau alors qu’ici nous étions torturés par la soif.

La nuit tombée, trois hommes-rats quittèrent la ruelle Skorupka. Il nous était impossible de progresser de cave en cave, car les passages étaient obstrués par les gravats. Nous remontâmes la rue Wspolna que nous suivîmes en rasant les murs, comme à l’aller. Le bruit de nos propres pas nous faisait trembler. Nous nous arrêtions à chaque instant pour écouter. À plusieurs reprises des patrouilles à bicyclette roulèrent non loin de nous sans nous apercevoir. Enfin, un peu avant le jour, nous atteignîmes le but de notre randonnée. Notre stock de vivres avait disparu ! Nous fouillâmes toutes les caves environnantes et découvrîmes heureusement dans l’une d’elles des aliments de luxe : quelques pots de confiture, des bouteilles de sirop et même une pleine marmite de sirop de myrtilles : précieux remède pour la maladie de Tichebow ; mais ni pain, ni semoule, ni sucre. Nous nous nourrîmes donc, exclusivement, les jours suivants, de confitures et de sirop ; cependant, à ce régime, nous nous affaiblissions rapidement. Nous nous mîmes à enfler de faim. Bientôt, nous n’eûmes même plus la force d’entreprendre des randonnées pour chercher une nourriture plus substantielle.

Guzik est à l’agonie. Il me parle d’une voix très faible :

« Je suis à bout… Laissez-moi mourir ici… Partez, partez sans moi ! Je ne te demande qu’une seule chose : veille à faire exécuter mes dernières volontés. »

Il me tend un papier et poursuit :

« J’ai du bien en Palestine… Mon fils… mon seul héritier… raconte-lui tout… tu auras droit à une part de l’héritage.

– J’en ai déjà un à transmettre : le petit porte-monnaie de Sonia Novogrodsky dont je ne me suis jamais séparé. Sonia est morte. Mais toi, tu vis et tu resteras en vie. Je ne veux ni de ton testament ni de ton legs ! », lui répondis-je énergiquement pour tenter de le secouer.

Pauvre Guzik ! Il n’imaginait pas, ce jour-là, qu’il verrait en effet la libération, puis que, deux mois plus tard, il mourrait dans un accident d’avion !

Nous étions au début de décembre. Une nuit, la neige se mit à tomber en abondance. Nous craignîmes désormais d’aller au puits à cause des empreintes que laisseraient nos pas dans la neige. Que faire ? Nous nous procurâmes une planche assez longue. Rassemblant le peu de force qui nous restait, nous tendions la planche du seuil de la porte à la margelle du puits, au-dessus de la neige. Quand nous avions puisé l’eau nécessaire, nous rentrions la planche. C’était pour nous un travail d’une difficulté inouïe, mais la petite quantité de liquide que nous rapportions suffisait à nous réconforter.

Chaque nuit, l’un d’entre nous montait la garde, tandis que les deux autres dormaient. Une nuit, j’entends des pas. Je réveille mes deux compagnons de malheur. Il est trop tard pour sortir. Nous allons être pris !…..

Nous sommes tous les trois debout, tremblants. C’est la fin…

Une voix s’exclame en polonais :

« Mietek ! Il y a du monde ici !

– Qui est là ? demande quelqu’un. »

Nous avions éteint notre lampe au carbure. Quand les pas et les voix furent très proches de notre porte, nous rallumâmes la lampe et sortîmes nos revolvers.

Le canon d’un revolver apparaît dans l’entrebâillement de la porte.

« Amis ! répondis-je en braquant mon pistolet.

– Juifs ? demande quelqu’un, de l’autre côté, mais en yiddish cette fois.

– Oui ! dis-je soulagé. »

La porte s’ouvre vivement. Un homme entre :

« Bernard !!!…. »

Il se jette à mon cou et m’embrasse.

C’est Julek Somkovski, le fils d’un ouvrier transporteur. C’est un sympathisant du Bund. Mietek, son compagnon, est un ancien ouvrier bonnetier. Tous deux vivent – avec la femme de Mietek et un certain nombre d’autres Juifs – dans un bunker de la rue Wspolna, et ils partent chaque nuit en expédition pour rechercher des vivres.

Ils nous emmenèrent, mais nous laissèrent dans une cave proche de leur bunker, car avant de nous y conduire, ils désiraient consulter leurs compagnons. Ils me proposèrent de les accompagner, mais je refusai de me séparer de mes deux camarades.

Le soir, une délégation comprenant l’aîné des occupants du bunker et deux autres personnes vint nous trouver. Nous conversâmes longuement. Ils acceptèrent de nous prendre avec eux, mais nous convînmes que nous resterions encore un jour dans la cave, pour nous nettoyer à fond. Ils nous donnèrent des vêtements et du linge neufs et brûlèrent les nôtres. Guzik et moi fûmes admis au bunker du n° 26 de la rue Wspolna, tandis que Tichebow était reçu dans un bunker voisin.

Mon nouveau refuge était habité par vingt-neuf personnes parmi lesquelles des commerçants, des avocats et… un Juif de Grèce à la réputation, à vrai dire, peu reluisante, de voleur très habile ! Beaucoup d’entre eux me connaissaient pour avoir reçu par moi des secours avant et pendant l’insurrection. Certains me connaissaient même depuis de longues années : c’était le cas des deux aînés ; l’un, Mathias Kulasz (dont le père dirigeait avant la guerre une importante maison de transports), vivait ici avec sa femme et son enfant, et l’autre, le « grand Jacob » de Praga, qui possédait de nombreux camions, avait été chargé au ghetto de l’enlèvement des ordures et y avait pratiqué la contrebande sur une très large échelle.

Je rencontrai aussi dans le bunker, Spiegelman, un ancien artisan tricoteur, qui avait participé à la révolte du camp de la mort de Treblinka, au cours de laquelle il s’était évadé avec Jankel Wiernik.

Parmi les autres se trouvait une chrétienne ! Pendant l’insurrection, elle avait caché des Juifs dans un bunker et puis avait refusé de partir pour Pruszkow, préférant rester avec « ses » Juifs dans le bunker de la rue Wspolna !

Ici, tout était parfaitement organisé. Les habitants étaient divisés en équipes, chargée chacune d’une tâche définie. Trois d’entre elles avaient pour mission de ravitailler la communauté ; chaque nuit, l’une de celles-ci partait explorer les caves. Une autre équipe était chargée de l’ordre intérieur et de la propreté. Une autre était affectée à la préparation de la cuisine. Et ainsi de suite…

Ces vingt-neuf personnes formaient évidemment un ensemble hétéroclite, tant par le caractère que par l’éducation. La plupart étaient de braves gens. Mais les épisodes dramatiques des dernières années avaient ébranlé leurs nerfs et les avaient rendus particulièrement irritables. Leurs forces physiques étaient diminuées. Les disputes et les mésententes devenaient fréquentes. Des conflits « sociaux » éclatèrent même.

En voici un exemple : les aînés, issus de milieux assez bas, prétendaient que les anciens riches – les commerçants, les avocats et d’autres – devaient accomplir ici les tâches les plus répugnantes, comme celle de vider les poubelles.

« Vous avez toujours vécu dans le plaisir, leur répétaient-ils. À vous de faire maintenant un travail sale !…. »

En ce qui concernait la nourriture, la « communauté » était intégrale : tous les vivres rapportés par les équipes exploratrices appartenaient au groupe et étaient versés au stock commun. Par contre, les vêtements, le linge, les bijoux restaient la propriété personnelle de la personne ou du groupe qui les avaient découverts. Ainsi, j’appris que les aînés avaient caché dans le sol de diverses caves des malles bourrées de vêtements, de fourrures, de soieries, de linge et même d’orfèvrerie et de bijoux d’or amassés par eux au cours d’expéditions…

Une nuit, circulant à travers les caves, notre équipe rencontra des paysans d’un village proche de Mokotow venus à la recherche de trésors. Tout le monde savait que les Varsoviens, avant de partir pour Pruszkow, avaient enterré dans leurs caves leurs biens les plus précieux, dans l’espoir de les retrouver au retour. C’est pourquoi les plus audacieux s’infiltraient la nuit, au péril de leur vie, à travers les lignes allemandes pour aller fouiller le sol des caves de la ville.

Deux ou trois de nos ravitailleurs de type aryen portaient des uniformes militaires. Se faisant passer pour des soldats cachés, ils purent ainsi entrer en contact avec ces paysans et troquer avec eux des bijoux ou des vêtements contre des produits alimentaires de la campagne. Bien entendu, ceux-ci ignoraient l’emplacement du bunker et les rencontres avaient lieu en des points convenus. Ce trafic devint très fréquent. Au cours de nos entrevues, les trafiquants nous répétaient les informations de la radio clandestine. Grâce à eux, nous savions ce qui se passait dans le monde. Ils nous apportèrent même une fois un journal allemand. Chacun était satisfait de ce commerce : les paysans recevaient des vêtements et des objets de valeur sans devoir effectuer dans le sol des recherches aléatoires ; quant à nous, nous nous procurions des produits alimentaires frais et étions dispensés d’entreprendre de périlleuses expéditions nocturnes.

Ces fouilleurs de ruines n’acceptaient pas les zlotys et exigeaient des bijoux, ou des dollars. Un nouveau conflit s’éleva dans notre groupe. Mes compagnons prétendirent que Guzik, trésorier du Joint, était « bourré » de dollars destinés à aider les Juifs et que, par conséquent, il devait en donner… Certains allèrent jusqu’à lui reprocher d’avoir insuffisamment secouru les Juifs au ghetto, d’autres, évoquant l’affaire des visas et passeports, l’accusèrent d’avoir collaboré avec la Gestapo. Le conflit prit un tour de plus en plus grave. Un jour, Julek Somkovski me rapporta une conversation qu’il avait surprise et d’où il ressortait que certains de nos compagnons projetaient d’emmener Guzik dehors pour l’assommer et lui prendre ses dollars.

Je mis en œuvre toute mon influence pour empêcher ce crime. Je pris à part, pour les semoncer, chacun de ceux qui montraient le plus d’animosité contre Guzik, je parlai à tous les habitants du bunker réunis… L’atmosphère se détendit un peu. Le prestige du Bund et l’autorité qu’il s’était acquis au ghetto jouèrent dans cette affaire un rôle déterminant.

Le bunker était admirablement camouflé. On y entrait par un étroit orifice. Chaque matin, à l’aube, deux hommes disposaient des gravats à l’extérieur, puis ils allumaient un léger feu pour faire croire à des décombres encore fumants. Rien alors ne distinguait cet endroit des autres.

Un poste d’observation était installé dans le haut d’une maison sinistrée voisine. Leur travail de camouflage terminé, les deux hommes y montaient et y restaient jusqu’à la nuit tombante ; ils surveillaient attentivement les alentours malgré le vent glacial qui soufflait à travers les brèches des murs éventrés malgré les shrapnells qui sifflaient, les canons qui tonnaient.

La vie du bunker se déroulait « normalement ». Il y eut même une cérémonie funèbre. Spiegelman prit froid à la suite d’une expédition nocturne au cours de laquelle il était brusquement passé de la chaleur excessive d’une cave au froid glacial de la rue. La congestion évolua rapidement en tuberculose aiguë et il mourut. Par une nuit sombre et froide, nous glissâmes au prix de grandes difficultés son cadavre raide par l’ouverture étroite où passaient à peine nos souples corps de vivants. Nous le portâmes dans les ruines de l’immeuble voisin. Quelqu’un chuchota la prière des morts. Nous gardâmes une minute de silence en signe de deuil, puis nous l’ensevelîmes sous un tas de pierres…

C’est ainsi que se termina la vie douloureuse de l’artisan Spiegelman ! Ghetto de Varsovie, camp de rassemblement, train de la mort, Treblinka, soulèvement des internés, évasion, errance de bête sauvage à travers les forêts, retour à Varsovie, les caves, les bunkers, la mort toujours imminente, puis, cette fin qui survient quelques semaines à peine avant la délivrance ! Quelque part, rue Wspolna, une tombe s’ajouta aux dizaines de milliers de tombes ignorées, perdues sous les décombres de Varsovie.

Comme le manque de place provoquait de nombreux conflits, nous décidâmes de construire un autre bunker au n° 29 de la rue Wspolna. Nous avions choisi cet endroit à cause du puits creusé dans la cour de l’immeuble. Nous travaillâmes durement pendant une dizaine de jours. Plusieurs d’entre nous se préparaient à s’y installer quand nous découvrîmes un soir que le nouveau bunker avait été incendié. Nous ne sûmes jamais par qui, ni comment… Nous restâmes donc tous dans notre abri, en espérant que cette vie souterraine de parias prendrait bientôt fin. Quatre semaines s’étaient déjà écoulées depuis l’écrasement de l’insurrection de Varsovie.

Brusquement, au cours de la nuit du 15 au 16 janvier 1945, l’équipe partie en expédition de ravitaillement nous raconta à son retour qu’elle avait décelé une agitation insolite rue Marszalkowska : la circulation y semblait très animée, des hommes parlaient en russe !

Tout d’abord, nous restâmes perplexes. L’emploi de la langue russe n’était pas une indication. Il pouvait s’agir simplement de bandits ukrainiens à la solde des Allemands, ou bien de l’armée du général Wlasow. Jusqu’au matin, nous n’osâmes sortir. Dans l’attente anxieuse, aucun d’entre nous ne ferma l’œil… À l’aube, nos observateurs sortirent et revinrent précipitamment : des troupes russes défilaient rue Marszalkowska ! Nous tombâmes dans les bras les uns les autres, nous nous embrassâmes en pleurant de joie et d’émotion.

L’un après l’autre, les hommes-rats sortirent de leur trou et apparurent à la lumière du jour !….

Je me précipitai vers la rue Marszalkowska. Elle était noire de troupes. Des tanks et des autos blindées roulaient à toute allure. De longues files de cavalerie et d’artillerie passaient interminablement dans les rues, parmi les ruines fumantes, les maisons en feu, fonçant vers l’ouest, à la poursuite de l’ennemi.

Je rencontre des Juifs dépenaillés, couverts de crasse, le visage blême, véritables cadavres ambulants… J’apprends que dès hier, 15 janvier, la ville a été prise par les Russes. Je me précipite vers le bunker de la rue Sienna où quatre mois plus tôt s’étaient réfugiés tant de camarades. Que sont-ils devenus ?

Je rencontre sur les ruines un homme que j’interroge. Il ne sait rien. Quelques nuits plus tôt, au cours d’une randonnée dans les caves, il a rencontré quelqu’un qui lui a dit vivre dans un bunker. Je repère l’emplacement de l’abri. Je frappe, je crie à tue-tête. Personne ne répond ! Je cogne en différents endroits. Je hurle dans toutes les ouvertures que j’aperçois. En vain.

Je revins, les trois jours suivants, poursuivre mes recherches. Mes cris et mes coups restèrent sans résultat. Le quatrième jour enfin, je parvins à retrouver mes camarades et à les faire sortir de leur trou. Ils étaient tous devenus physiquement méconnaissables.

Au fur et à mesure que les jours passèrent, on vit de plus en plus de civils circuler dans la ville. La plupart étaient des Polonais. Les Juifs étaient peu nombreux. On apprit bientôt que des cinq cents Juifs réfugiés dans les bunkers au moment de l’évacuation de Varsovie, deux cents environ avaient survécu ! De nombreux bunkers avaient été découverts par les machines à défoncer, repérés par les chiens policiers, ravagés par les incendies ou détruits par des explosions. Des malheureux étaient morts de faim, d’autres de maladie. On sortait des trous des malades qu’on ne savait où mettre. Des hommes squelettiques erraient couverts de vermine, loqueteux, semblables à des ombres. Enfin, au bout de plusieurs jours, arrivèrent de Lublin des vivres et quelques médicaments. Nous pûmes distribuer les premiers secours. Un comité juif se mit à l’œuvre à Praga. Il enregistra les nouveaux venus, délivra à chacun une livre de pain par jour et s’efforça de leur procurer une première aide.

Au début, les autorités militaires interdirent aux civils de circuler sur les pontons militaires reliant Varsovie à Praga (les trois ponts métalliques avaient sauté). À partir du troisième jour, il fut permis de traverser, à certaines heures et sans paquet.

Je retrouvai « Bolek » Ellenbogen qui avait réussi, comme je l’ai déjà raconté, à franchir la Vistule, en compagnie de soldats polonais, au cours de l’insurrection. De Praga, il avait gagné Lublin où il était resté jusqu’à ce jour.

Le 17 janvier, je rencontrai par hasard dans la rue, un camarade, ancien photographe : Sziczlinski. Ce jour-là se déroulait un grand défilé de l’Armée rouge. Sur la place de la gare, en face de l’hôtel Polonia – le seul resté à peu près intact – des tribunes décorées de drapeaux soviétiques et polonais avaient été dressées. Des discours furent prononcés par le maréchal Joukov, par le général polonais Rola-Jimerski, ainsi que par Bierut et Osobka Morawski, membres du Comité provisoire de Lublin. La foule venue de Pruszkow et des villages voisins fut considérable. Je me trouvais parmi les spectateurs lorsque, soudain, je remarquai un soldat polonais qui passait et repassait devant moi en me considérant fixement comme s’il essayait de se rappeler qui j’étais. Son visage m’était totalement inconnu. À la fin il se décida et vint vers moi :

« N’êtes-vous pas Bernard ? »

Quand j’acquiesçai, il se jeta dans mes bras et m’embrassa avec émotion. Il me dit qu’il ne m’avait pas immédiatement reconnu à cause de mon visage ravagé, de ma barbe, des haillons dont j’étais revêtu. Quant à lui, son uniforme et les épreuves qu’il avait endurées l’avaient également rendu méconnaissable pour moi. Replié en Russie, il s’était engagé dans l’armée polonaise avec laquelle il avait combattu. À présent, il avait pour mission de filmer la ville, les ruines, les bunkers avec l’appareil qui pendait sur sa poitrine. Il me proposa de me conduire à Lublin dans l’automobile dont il avait la disposition pour transporter son matériel cinématographique. Je refusai, je préférais rester pour l’instant à Varsovie pour rechercher les camarades encore cachés dans les caves.

Quelques jours plus tard, je vis arriver à Varsovie les Juifs libérés des camps de concentration et encore vêtus de leurs uniformes rayés, d’autres qui étaient restés cachés dans des villages et des forêts, des partisans qui avaient combattu en Lituanie ou dans la région de Bialystok. Nombre d’entre eux, ayant réussi à obtenir un laissez-passer militaire, venaient de Russie… Puis ce fut la ruée des Polonais refluant de Pruszkow. À peine arrivé, chacun se mettait à fouiller l’endroit où il avait enfoui son bien, à chercher le logement qu’il avait habité autrefois et qui, la plupart du temps avait été détruit par les bombardements ou incendié par les Allemands. Des conflits s’élevèrent entre Polonais et Juifs à cause d’un logement, d’un trou, d’un bunker. Dans les rares maisons intactes, les anciens locataires polonais trouvèrent installés des Juifs restés cachés dans la ville et qui, aussitôt la libération, avaient occupé les locaux habitables… Bien entendu, les locataires polonais enjoignirent aux indésirables d’aller se loger ailleurs. De nombreux sans-logis retournèrent alors dans les caves.

Praga était très peu endommagée. Mais ce faubourg était surpeuplé car la population occupait le moindre coin habitable ; dans les rues, devant chaque maison en ruine s’ouvrirent des épiceries improvisées dans des baraques. On y vendit du thé, des morceaux de pain, et toutes sortes d’autres denrées.

Je contractai une dysenterie qui m’épuisa. Luba Bielicka, la femme d’Abrasza Blum, et sa sœur Riwa, qui habitaient à Swider, me prirent chez elles. Elles étaient venues à Varsovie pour reprendre des objets laissés chez des amis chrétiens, mais n’avaient rien retrouvé, l’immeuble ayant été brûlé. Je les rencontrai par hasard dans la rue et elles m’emmenèrent à Swider. Elles me soignèrent durant deux semaines et je me remis un peu.

J’ai déjà dit que Feiner était tombé gravement malade. Il était atteint d’un cancer au poumon. Après la reddition des insurgés de Varsovie, presque tout le Comité central – c’est-à-dire Feiner, Lifszyc, Muszkat et Fischgrund – partit pour Pruszkow. Moi seul restai à Varsovie. J’appris que le docteur Herchenhom, arrivé de Lublin à Pruszkow en auto, était reparti pour Lublin, emmenant Léon Feiner et Fischgrund. Aussitôt arrivé, Feiner avait été admis à l’hôpital. Comme j’avais repris quelques forces, je résolus de me rendre à Lublin pour y retrouver mes camarades et me concerter avec eux sur l’orientation à donner à notre activité, dans les circonstances actuelles.

Il était interdit de voyager sans un sauf-conduit délivré par les autorités militaires ; or un tel document était extrêmement difficile à obtenir. Je réussis heureusement à me faire mettre en rapport avec un officier de l’Armée rouge qui effectuait souvent le parcours de Varsovie à Lublin pour transporter je ne sais quel matériel. Avec lui, je n’avais pas besoin de laissez-passer ! Il m’emmena au prix d’une large rétribution. J’arrivai à destination vers onze heures du soir, c’est-à-dire après l’heure du couvre-feu. Je demandai à un soldat polonais rencontré par hasard de m’accompagner jusqu’à la maison du docteur Herchenhorn. Il accepta et j’arrivai sans encombre.

Le lendemain matin, je sortis dans la rue. La ville était relativement peu endommagée. Une grande animation y régnait. Toutes les boutiques étaient ouvertes. Il est vrai que Lublin était libérée depuis six mois. Une vie à peu près normale s’y était rétablie. Lublin était devenue le siège du Comité provisoire de la Pologne, constitué à Moscou, et du Comité central de secours juif. Deux ou trois quotidiens polonais y paraissaient déjà.

Je partis à la recherche des camarades que j’avais laissés dans cette ville en octobre 1939, avant de retourner à Varsovie. Je ne trouvai personne. J’allai jeter un coup d’œil sur le magnifique immeuble de la « Maison de Peretz » que nous avions fait construire avant la guerre pour y concentrer nos écoles et nos institutions culturelles. Je le trouvai en très mauvais état, peuplé de réfugiés. J’appris que, des quelque deux mille Juifs qui se trouvaient à ce moment-là à Lublin, très peu étaient originaires de cette ville.

Le Comité central du Bund se réunit à l’hôpital autour du lit de Feiner. Les échanges de vues durèrent trois jours. Ce fut en fait une conférence politique du Comité central clandestin…

Feiner était très affaibli. Son visage blême était marqué par sa terrible maladie. Il se montra pourtant très optimiste ; il restait persuadé que sa santé allait s’améliorer.

Szuldenfrei, qui participa aux débats (avec seulement un droit consultatif), nous présenta un rapport concernant l’activité des six derniers mois. Il nous fit savoir qu’il avait fait une déclaration au nom de l’organisation bundiste, auprès du Comité provisoire polonais. Dans cette déclaration, il avait pris position contre le gouvernement polonais de Londres, pour le Comité national provisoire, et pour la reconnaissance des nouvelles frontières orientales de la Pologne. Il demandait au Comité central d’entériner sa déclaration qu’il confirmerait – cette fois au nom du Bund polonais entier – lors de la réunion du Comité national provisoire qui devait se dérouler très prochainement.

Je m’élevai contre la prise d’une telle position qui changeait radicalement l’attitude que le Bund avait manifestée pendant toute l’occupation. Je rappelai que nous avions retiré alors nos délégués de la « centralisation » parce que celle-ci s’était prononcée en faveur du Comité provisoire de Lublin. Je demandai que la réunion fût remise à une date ultérieure afin de permettre aux membres aujourd’hui absents du Comité central d’y participer.

Szuldenfrei se déclara opposé à ma proposition en arguant que la réunion du Comité central provisoire était imminente et qu’il aurait à y parler au nom du Bund entier, puisque le pays était libéré. Le Bund devait adopter une position franche puisque tous les partis l’avaient déjà fait…

Nous discutâmes pendant trois jours, à raison de deux ou trois heures seulement par séance, étant donné l’état de santé précaire de Feiner.

Au début, celui-ci s’était montré d’accord avec moi pour renvoyer la réunion, mais le troisième jour il changea d’avis et, en dépit de mon opposition, la motion de Szuldenfrei fut adoptée. Je déclarai alors qu’après mon votum separatum je ne participerais pas aux débats concernant les autres questions. Je restai encore quelques jours à Lublin. Mon état empirait. Je repartis pour Varsovie et retournai à Swider. Peu de temps après, m’arriva la nouvelle tragique de la mort de Feiner, à l’hôpital de Lublin. J’en fus profondément affecté. Je revoyais le visage blême et amaigri de mon vieil et très cher ami, je revoyais ses yeux bleus et profonds ternis par la maladie, mais brillant encore, parfois, d’un éclat étonnant. Je me rappelais son héroïque activité dans la clandestinité. Tenaillé par les souffrances physiques et morales, vivant dans une tension nerveuse extrême, cet homme porta néanmoins sur ses épaules, pendant cinq années, le poids de responsabilités écrasantes. Et quand commencèrent à briller devant lui les rayons de la liberté, Feiner, qui fut interné pendant de longs mois dans les prisons soviétiques, mon camarade Feiner était mort.


20. JE RETROUVE LA LIBERTÉ

Dans Varsovie en ruine, dans Praga surpeuplée, les visages juifs apparurent de plus en plus nombreux. Sortis des forêts, des bunkers, des camps d’extermination, des fantômes loqueteux erraient à la recherche d’un abri, d’un parent, d’un ami ; ils assiégeaient le Comité juif, pleurant, criant, ergotant, réclamant un vêtement convenable, un peu de nourriture, un toit. Mais le Comité ne disposait que de moyens très limités et était impuissant à satisfaire même le minimum des besoins de tous ces malheureux, déçus et désespérés.

Les Polonais, dans leur majorité, manifestèrent de l’animosité envers les Juifs réapparus. Ceux-ci avaient donc le sentiment d’être repoussés, d’être considérés comme des intrus, des usurpateurs.

Alors que dans les rues se montaient des baraques où des Polonais chrétiens vendaient les marchandises les plus diverses, les Juifs, étant donné l’atmosphère qui les entourait, n’osèrent pas en faire autant. Le marché noir devint une institution polonaise. Dans les rues les plus animées, des Polonais arrêtaient les passants en chuchotant : « J’achète des dollars, de l’or, des diamants… Je cherche des produits manufacturés… J’ai besoin de textiles… » Les Juifs n’osaient plus parler en yiddish. Un jour que le camarade Popover et moi marchions à Grochow, en conversant en cette langue, un individu nous arrêta et nous lança des grossièretés. Nous lui répondîmes vigoureusement. Il se plaignit à un policier qui nous emmena au commissariat où les policiers nous sermonnèrent vertement et nous enjoignirent de ne plus parler yiddish.

Quand j’abordai, avec des camarades polonais de la résistance, ce douloureux sujet, certains me répondirent que c’était la faute de Hitler et de sa propagande, d’autres accusèrent Staline, en vertu du vieux slogan de la réaction polonaise : « Qui dit Juif dit bolchevik ! » Bien sûr, ils regrettaient vivement cet état de choses ; ils parlaient de la nécessité d’entreprendre une vaste campagne de propagande contre l’antisémitisme, mais, en général, ils ne prêtèrent pas une attention particulière à mes avertissements et affichèrent une indifférence absolue à l’endroit de cette question.

La période de transition qui suivit les années sanglantes de l’occupation entraîna une baisse notable de la moralité des populations libérées. Il est vrai que le comportement des libérateurs, notamment de ceux d’entre eux qui manifestèrent les mœurs les plus dissolues, blessa douloureusement les Polonais.

La politique économique des nouveaux maîtres ne fit qu’accroître la confusion et l’anarchie et, par là, le mécontentement et le désarroi de la population. Les Russes commencèrent par enlever une partie de l’outillage et de l’équipement des usines de Lodz et d’autres centres industriels. Les ravages opérés par les Allemands, pendant cinq années de rapines, ne furent pas réparés, bien au contraire ! Le chômage augmenta. De nombreux ouvriers se trouvèrent brusquement sans travail.

La NKVD – police secrète soviétique – opéra des arrestations massives parmi les personnes qu’elle soupçonnait d’avoir appartenu à l’Armia Krajowa. Elle arrêta des éléments ayant milité dans d’autres organisations clandestines telles que le PPS, le Parti paysan, et qui ne voulaient pas s’aligner sur la politique du gouvernement de Lublin. La vague de terreur politique accentua le désordre qui régnait déjà dans le pays. Je citerai, à titre d’exemple, une aventure qui m’arriva, personnellement, en avril 1945 : sur l’initiative du gouvernement provisoire, une cérémonie fut organisée à Praga, dans un local de la rue Mzynierska, pour commémorer le deuxième anniversaire de l’insurrection du ghetto. Au jour fixé, je m’y rendis, accompagné de Riwa Bielicka. Rue Stalowa, je fus abordé par le major Rugg, que j’avais connu à l’époque du soulèvement de Varsovie. Il dirigeait alors les services du ravitaillement. Le major nous avait beaucoup aidés à secourir nos camarades. Il manifesta sa joie de me revoir et m’interrogea sur mes camarades, sur l’activité du Bund… Il me présenta à un ingénieur polonais qui l’accompagnait et qui avait été l’un des chefs de la résistance paysanne. Nous nous dirigeâmes tous les quatre vers le lieu de la cérémonie. Au moment de nous quitter, Rugg exprima le désir de me rencontrer à nouveau et nous convînmes de nous retrouver deux jours plus tard, à onze heures du matin, dans un café de Praga.

Quand, le surlendemain, je quittai Swider pour me rendre à Praga, je rencontrai à la gare l’ingénieur ami de Rugg accompagné de quatre hommes dont l’un portait l’uniforme de capitaine. Ils allaient aussi à Praga. L’ingénieur me présenta à ses amis et nous fîmes le voyage ensemble. Nous nous séparâmes à la descente du train. À onze heures, en entrant au café où j’avais rendez-vous avec Rugg, j’aperçus mes cinq compagnons de voyage ! Ils m’apprirent alors qu’ils attendaient eux aussi le major. Celui-ci leur avait indiqué le même lieu et la même heure qu’à moi-même !

Je m’assis à leur table et, tout en buvant du thé, nous bavardâmes. Rugg arriva en retard et s’excusa vivement. Quelques instants plus tard, nous voyons soudain, par la fenêtre, arriver une voiture. Des officiers de la NKVDnote en descendent et font irruption dans le café. Ils viennent directement à notre table, le revolver à la main, et nous demandent nos papiers. Rugg s’exécute comme tout le monde. Les officiers russes confisquent les pièces que nous leur présentons, nous ordonnent de sortir et nous font monter dans leur voiture.

Tout ceci me parut fort suspect, surtout l’attitude de Rugg. Au moment où, à son côté, je me dirigeais vers la voiture, je lui avais demandé :

« Qu’est-ce que c’est ?…

– Reste tranquille ! avait-il chuchoté. Tu diras que tu es mon cousin. Tu n’auras pas d’ennuis… »

On nous conduisit au siège de la NKVD où l’on nous enferma dans une pièce vide ; elle ne contenait même pas un banc pour s’asseoir ! Les sentinelles restées avec nous dans la chambre nous interdirent de converser et de mettre les mains dans nos poches. Nous attendîmes donc en silence. Au bout de deux heures, l’on commença à faire sortir mes compagnons à tour de rôle, mais à des intervalles de temps assez longs. Aucun ne réapparut. Je restai le dernier. Enfin, ce fut mon tour. Je fus introduit dans une pièce meublée en bureau. Deux officiers étaient assis près d’une table. Un troisième marchait de long en large. L’interrogatoire commença. De temps à autre, un soldat, le revolver au côté, entrait, considérait attentivement mon visage, puis sortait. Je reconnus aussitôt l’odeur spécifique de la terreur bolchevique.

D’abord, ce furent les questions habituelles :

« Ton nom ? Tes occupations ? À quel parti appartiens-tu ? Où habites-tu ? »

Je déclarai que j’étais juif, que mes papiers étaient faux. Je m’appelais en réalité Bernard Goldstein.

« Pourquoi as-tu de faux papiers ? »

J’expliquai qu’au temps de Hitler tous les Juifs étaient obligés de vivre sous une fausse identité pour échapper à la mort.

« Ah ! grogne celui qui m’interroge. Qui étaient ces gens, avec lesquels tu te trouvais lorsqu’on t’a arrêté ?

– À part le major Rugg, je n’en connaissais vaguement qu’un seul qu’il m’avait présenté.

– Comment as-tu connu le major Rugg ?

– C’est un de mes amis. J’ai fait sa connaissance à l’époque du soulèvement de Varsovie.

– De quoi parliez-vous au café ? Quel était l’objet de cette réunion ?

– Nous n’avons pas eu l’occasion de parler et ce n’était pas une réunion. Je venais de m’asseoir avec Rugg quand vous êtes survenus.

– À quel parti politique es-tu inscrit ?

– Au Bund.

– Comment ? Le Bund ? Vous conspirez ?

– Mais non ! Bund est le nom du Parti socialiste juif. »

L’officier, de nouveau, pousse un « Ah ! » plein de signification, comme si je venais de lui révéler quelque chose d’important ! Se peut-il qu’un gradé de la police secrète soit aussi ignorant pour ne pas savoir ce qu’est le Bund ? J’en doute ! Il s’agit plutôt d’un échantillon de ses moyens d’intimidation.

L’officier sonne. Un soldat entre et me reconduit dans la chambre. Les autres n’y sont toujours pas.

Tard dans la soirée, un soldat, le fusil à la bretelle, entra et m’ordonna de le suivre. Il me conduisit à la porte de la rue et me dit :

« Tu es libre ! Tu peux t’en aller !

– Mais mon passeport ? m’écriai-je. On a oublié de me rendre mes papiers !….

– Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ? crie le soldat furieux. »

Nous remontons. Il me rend mes papiers et me chasse.

Je sors envahi d’un dégoût immense. J’ai le cœur serré. Mon corps est couvert de sueur. J’ai envie de pleurer.

Dans la rue, Rugg m’attendait :

« Tu vois, je te l’ai bien dit qu’il ne t’arriverait rien de fâcheux !…. »

Il voulut que nous fixions tout de suite un autre rendez-vous, mais je lui déclarai que j’étais incapable d’y réfléchir à présent, car j’étais trop bouleversé.

J’appris par la suite que les cinq hommes arrêtés au café étaient des chefs de la résistance paysanne. On ne les revit jamais plus. Je sus également, par des camarades du PPS, que le major Rugg était entré au service de la police secrète russe. Pour recevoir la confirmation de ce renseignement, je me rendis spécialement à Podkowa-Lesna où siégeait alors le PPS. Les camarades m’expliquèrent le rôle du major Rugg : il fournissait à la NKVD des informations sur l’activité des partis politiques polonais entrés dans la clandestinité sous l’occupation nazie.

À partir de ce moment, je rencontrais Rugg partout où j’allais. Chaque fois, il insistait pour que nous passions un moment ensemble. Il me questionnait sur telle ou telle personnalité. Il connaissait mon rôle dans la Résistance, il savait que j’avais de nombreuses relations dans les divers partis clandestins et que j’entretenais encore des rapports avec des hommes qui s’étaient trouvés à la tête du combat.

Je compris que cet individu voulait se servir de moi comme d’un fil conducteur et que toutes les personnes que je pourrais rencontrer seraient espionnées ou arrêtées. Je décidai d’éviter dorénavant mes amis. Il fallait surtout que Rugg perdît ma trace au plus vite !

Je partis pour Lodz où je rencontrai deux camarades, anciens partisans, Palewski et Musznik. Ils me dirent qu’ils s’apprêtaient à quitter la Pologne. Nous nous procurâmes tous les trois des passeports de rapatriés tchèques sur lesquels nous réussîmes même à faire apposer le timbre de la NKVD !

Un petit cercle de camarades organisa une soirée d’adieux en mon honneur. Avec une intense émotion, je m’assis parmi eux. Dans mon souvenir des images naissaient… Je revoyais des scènes d’un passé encore proche… Le ghetto et la lutte avec ces amis qui m’entouraient… La clandestinité… La résistance… Cinq années sous la menace continuelle de la mort, cinq années de lutte désespérée pour la vie. Un éclair d’espoir, la perspective de la liberté, d’une vie nouvelle, avaient parfois illuminé notre route sombre qui s’allongeait entre des monceaux de cadavres et de ruines, jusque dans les caves et dans les bunkers.

Peu de temps avant mon départ pour Lodz, l’Organisation juive de combat et tous les partis ouvriers avaient organisé une cérémonie en l’honneur du deuxième anniversaire du soulèvement du ghetto. J’y avais assisté, avec un groupe de camarades ayant participé à l’insurrection du ghetto, puis à celle de Varsovie. La cérémonie s’était déroulée sur les ruines de la rue Zamenhof, à l’emplacement de la prison. Je regardais autour de moi : au loin, l’on ne voyait que ruines. Je ne parvenais même plus à situer les rues Nalewki, Franciszkanska, Zanlenhof, Nowolipie et tant d’autres où s’était écoulée toute ma vie et dont chaque recoin, chaque maison m’étaient familiers…

Une angoisse douloureuse m’avait étreint. C’était donc cela la fin ?…. C’était à cela qu’aboutissaient des siècles de foi et d’études, des siècles de création et de civilisation, le bundisme, le sionisme, le populisme, les luttes sociales, les combats ? À cela ? À cet immense charnier ? Je ressentais en moi et autour de moi un vide qui me laissait pareil à une âme morte errant au hasard dans l’espace, sans raison et sans but, au-dessus d’un désert formé de décombres…

Adieu, briques et pierres, imbibées de la sueur, du sang, des larmes et de la souffrance de millions d’êtres qui ont vécu et travaillé ici, rêvé ou combattu !

Adieu, vestiges calcinés du grandiose édifice qu’était la population juive de Varsovie ! Adieu ! Puisse ce désert déverser une malédiction éternelle sur les assassins et une honte sur le monde « civilisé » qui n’a pas osé élever la voix pour protester, bien qu’il fût au courant des tragiques événements qui se déroulaient.

Le cœur très lourd, je quittai la Pologne, mon pays natal où j’avais passé toute ma vie ; je m’arrachai à cette terre à laquelle j’étais enraciné par toutes mes fibres, pour laquelle j’avais consenti – et étais toujours prêt à consentir – les plus grands sacrifices.

Je franchis la frontière en fraude, tel un voleur, sous un faux nom et grâce à un faux passeport, « citoyen » d’un pays étranger que le train emporte vers un monde étranger.

Arrivé à Prague, je me rendis au siège du Parti social-démocrate, dans l’espoir de retrouver le camarade Silaba, dont j’avais fait la connaissance en 1936 à Vienne, lors des jeux Olympiques ouvriers internationaux. Il n’était pas à Prague. Le secrétaire général, à qui je demandai d’expédier un télégramme à New York, m’informa qu’une censure sévère interdisait aux personnes privées d’expédier des télégrammes.

Palewski, Musznik et moi restâmes à Prague une dizaine de jours, hébergés, grâce à nos papiers de rapatriés tchèques, dans un centre de réfugiés. Puis Musznik et moi décidâmes de gagner la zone d’occupation américaine, persuadés que, de là, il nous serait plus facile de continuer notre voyage. Palewski, lui, préféra rester à Prague.

Pour atteindre Pilsen, de l’autre côté de la ligne de démarcation, il fallait un laissez-passer. Nous n’en avions pas. Nous prîmes néanmoins le train. J’y fis la connaissance d’un officier soviétique qui se rendait également à Pilsen et, bien entendu, n’avait besoin d’aucun sauf-conduit pour circuler d’une zone à l’autre : son uniforme suffisait ! Nous nous tînmes près de lui durant tout le voyage, conversant en langue russe. Nous réussîmes de cette façon à passer sans incident.

Il y avait deux camps à Pilsen : l’un pour les Français, les Belges, les Hollandais, déportés par les nazis ; l’autre réservé aux Polonais. Nous essayâmes de nous faire admettre dans le camp des étrangers, mais comme nous étions « citoyens tchèques », nous fûmes refoulés. Ne sachant où aller, nous passâmes toute la nuit dans l’escalier en compagnie d’autres Juifs polonais dans la même situation. Le lendemain, je fis la connaissance d’un soldat américain qui travaillait dans l’administration des camps. Il était d’origine juive. Je lui racontai notre odyssée et le priai d’essayer de nous faire entrer au camp. En dépit de nombreuses difficultés, il y réussit.

Nous vécûmes là huit jours. J’y fis la connaissance d’un socialiste belge, Pierre, qui avait été déporté par les Allemands. Il était sur le point d’être rapatrié à Bruxelles. Les rapatriements se faisaient par avion. J’écrivis deux lettres à Bruxelles – l’une destinée au ministre d’État, Paul-Henri Spaak et l’autre au professeur Allard, beau-frère de Victor Alter, qui travaillait alors au ministère des Transports. Pierre me promit de remettre personnellement les deux lettres à leurs destinataires.

Un matin, vers huit heures et demie, nous entendons soudain des ronflements de moteurs d’avions. Musznik et moi sortons de notre baraquement pour assister à l’embarquement des rapatriés. Ne pensant pas partir, je laissai tous mes effets dans la baraque. Dehors, j’aperçois déjà plusieurs files de trente à quarante personnes chacune, prêtes au départ. Dans l’une d’elles se trouve mon camarade belge, une valise dans chaque main. Je m’approche, saisis une de ses valises pour l’aider et marche à côté de lui. Arrivé devant l’avion, je monte sans hésiter. Pierre me regarde avec stupéfaction. Sans un mot, il reprend sa valise et nous restons assis l’un à côté de l’autre comme si nous ne nous connaissions pas. Peu de temps après, monte le commandant du bord qui vient vérifier les papiers des passagers. Quand je lui dis que je ne possède aucun document, il me regarde avec étonnement, puis, se mettant soudain en colère, ordonne qu’on me fasse descendre et qu’on me conduise devant le commandant de l’aérodrome.

Celui-ci converse sur le terrain avec d’autres personnes. Debout près de lui, j’attends qu’il décide de mon sort. Au bout d’un instant, je remarque que presque tous les avions sont chargés et bouclés. Un seul ne l’est pas encore : deux passagers s’apprêtent à y monter. Je me glisse derrière le commandant toujours absorbé, je m’approche rapidement de l’avion et me place à la suite des deux voyageurs. Ils entrent, il ne reste plus que moi à l’extérieur. L’aviateur américain chargé de fermer la porte me prenant pour un passager, me crie :

« Que faites-vous encore en bas ? Montez ! Vite ! »

Évidemment, je lui obéis aussitôt ! La porte se referme derrière moi. J’entends gronder les moteurs. L’avion décolle. Nous volons ! Vers où ? Je l’ignore. L’essentiel pour moi, est d’être envolé !….

Musznik, sur l’aérodrome, a assisté ébahi à mon manège et à mon départ…

Deux heures plus tard, nous atterrissons à Bruxelles. L’aérodrome est gardé par des gendarmes. On conduit tous les voyageurs dans un vaste hall fermé. Je regarde de tous côtés : impossible de fuir. La vérification des papiers commence. Mon tour arrive. Je montre mon passeport tchèque… Les officiers du contrôle me regardent avec étonnement : quel est donc ce Tchèque qui arrive de Tchécoslovaquie avec des rapatriés belges !

On me fit sortir du rang. Le contrôle terminé, une voiture cellulaire m’emmena, avec beaucoup d’autres rapatriés d’ailleurs, à la police.

En descendant de la voiture, je remarque un homme qui me paraît juif. Je réussis à m’approcher de lui et le prie d’informer le professeur Allard de ma situation délicate. Mon interlocuteur me tranquillise et m’affirme qu’il ne m’arrivera rien de fâcheux. Il s’en va. Il revient une heure plus tard et déclare alors à la police qu’il me connaît et qu’il répond de moi. On lui fait signer un papier et nous sortons…

J’étais à Bruxelles et j’étais libre !

Après avoir passé la nuit chez un camarade, je me rendis au siège du Bund. J’y rencontrai Jan Nuremberg. Envoyé par nous en mission à Lodz, il y avait été bloqué par l’instauration du ghetto dans cette ville, puis, déporté, avait séjourné dans divers camps de la mort, jusqu’à sa libération par les Américains.

Quelques jours plus tard, arrivèrent également Celemanski et Rebeka Rosenstein.

Mila Alter, la veuve de Victor Alter, vivait en Belgique depuis 1939. Quand je la revis, son fils Jean venait de la rejoindre ; il combattait dans les rangs des forces polonaises libres. Je leur racontai tout ce que je savais sur l’arrestation de Victor et sur sa fin probable dans quelque geôle de la NKVD.

Huit jours après mon arrivée en Belgique, je passai en fraude la frontière française et me rendis à Paris. J’y demeurai une dizaine de jours seulement. J’aurais voulu rester plus longtemps, mais mes camarades belges me harcelaient de lettres pour hâter mon retour. Ce fut en Belgique que je rencontrai Majus Novogrodsky et Ruben Lifschitz, le premier était le fils de Sonia, le second fils de Joschka Lifschitz, ancien président du Zukunft. Eux, mon fils Janek et moi avions quitté ensemble Varsovie, le 6 septembre 1939. Nous nous étions séparés un mois plus tard, à Lublin. Alors, tandis que je retournais à Varsovie, les trois jeunes gens avaient pris le chemin de l’exil. Janek s’était dirigé vers Shanghai – où il se trouvait encore, Majus avait réussi à rejoindre son père aux États-Unis, et Ruben, le sien en Angleterre. Majus était à présent sergent dans l’armée américaine et Ruben pilote dans la brigade polonaise de la RAF (Ruben mourut plus tard en Angleterre dans un accident d’avion). En garnison, l’un en Angleterre et l’autre en Hollande, ils avaient obtenu une permission de deux jours, pour venir me voir.

Je leur racontai les derniers épisodes de la vie de leurs mères, mortes toutes deux dans les camps nazis.

Remplissant la mission sacrée dont je m’étais chargé, je remis à Majus le petit porte-monnaie de cuir de sa mère. Trois ans durant, je ne m’étais pas séparé, même une seconde, de cet objet. Trois ans durant, je l’avais porté suspendu à mon cou, comme une relique. C’était la seule chose que j’avais sur moi, lorsque, nu comme un ver et plongé dans les immondices jusqu’à mi-corps, je pataugeais dans les égouts, en cette nuit glaciale d’octobre…

Les joues de Majus étaient inondées de larmes… Montant d’un océan de sang, la pâle figure de Sonia Novogrodsky réapparut devant mes yeux. Je la revis dans le logement de l’usine Tebenz, prononçant, pour son fils unique, ses dernières paroles.


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