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puceRéflexions sur la traite et l’esclavage des nègres
Ottobah CUGOANO




Parution :26/03/2009
Format 205 x 140 mm
Pages : 120
Prix : 13 euros
ISBN : 2-355-22017-4


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Ottobah Cugoano
Réflexions sur la traite et l’esclavage des Nègres
Avant-propos de Elsa Dorlin

AVANT-PROPOS
Par Elsa Dorlin

En 1787 paraît à Londres un ouvrage intitulé Thoughts and Sentiments on the Evil and Wicked Traffic of the Slavery and Commerce of the Human Species, Humbly Submitted to the Inhabitants of Great-Britain, by Ottobah Cugoano, a Native of Africa. Traduit l’année suivante en françaisnote, ce texte constitue l’un des premiers écrits abolitionnistes rédigés par un ancien esclave. L’auteur est né en 1757 sur la côte de Fantin, à Agimaque, sur le territoire de l’actuel Ghana. Après avoir été razzié par des trafiquants d’esclaves vers l’âge de douze ans, il fut déporté à la Grenade et réduit en esclavage sur une plantation avant d’être racheté et emmené en Angleterre. Rebaptisé John Stuart, il entra alors au service d’un couple londonien, le peintre Richard Cosway et sa femme Maria, musicienne et compositrice, auxquels il devra son affranchissement.

ÉCRIRE EN SON NOM : LES SLAVE NARRATIVES

À Londres, Ottobah Cugoano rencontre Olaudah Equiano, lui aussi ancien esclave, intellectuel et ardent militant de la cause des Noirs, avec lequel il crée une société abolitionniste baptisée The Sons of Africa. Cette organisation cherche à mobiliser l’opinion publique en lançant des pétitions dénonçant les atrocités commises par les colons anglais et leurs « vils agentsnote » — trafiquants d’esclaves en Afrique, armateurs ou capitaines de vaisseaux négriers sur les mers, contremaîtres aux colonies… Deux ans après la publication des Réflexions sur la traite et l’esclavage des Nègres de Cugoano, Equiano publie The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African. Le livre, qui connaît un réel succès en Angleterre, ne sera étonnamment pas traduit en français avant la fin du XXe sièclenote. Plusieurs fois réédité du vivant même de l’auteur, il devient l’un des plus importants plaidoyers en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Le genre des slave narratives note — récits d’esclaves — se développe à partir de 1760 et produit de nombreux textes qui constituèrent autant d’armes discursives dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage. En Angleterre, les sociétés abolitionnistes d’inspiration philanthropique tentent ainsi de faire largement connaître les conditions inhumaines de capture des Africains et de vie des esclaves déportés aux colonies. Les souvenirs d’esclaves font entendre de véritables témoignages à charge contre les nations européennes, à tel point que les partisans de l’esclavage dénonceront nombre de récits comme étant des textes forgés de toutes piècesnote. Dans ce contexte, le livre de Cugoano apparaît comme un document de première importance.

UNE AUTRE PHILOSOPHIE DES LUMIÈRES

Les Réflexions sur la traite et l’esclavage des Nègres d’Ottobah Cugoano s’ouvrent sur le récit de sa capture et de sa déportation à la Grenade. Il y décrit sa peur, les douleurs, les larmes et les cris de ses compagnons. Des souvenirs « qu’aucune langue ne peut exprimernote ». Lorsqu’il évoque ensuite les supplices infligés aux esclaves sur le territoire des « habitations » — c’est-à-dire dans la propriété de leurs maîtres, réputés seuls véritables « habitants » des lieux —, Cugoano n’entre pas dans les détails. Il décrit des corps déchirés par les coups de fouet, dévorés par le travail et la faimnote, mais on ne lira pas davantage. Comme si toute description factuelle extensive de la condition d’esclave était insupportable, littéralement incroyable.

L’épisode du départ pour l’Angleterre et de la vente de l’auteur comme serviteur à un couple de Londoniens éclairés marque une renaissance tout autant biographique que stylistique. L’arrivée à Londres correspond à la conversion de Cugoano au christianisme. Par la religion, il accède à la lecture et à l’écriture : d’abord autodidacte, il sera ensuite envoyé à l’école par ses maîtres.

Après avoir raconté cet événement marquant, le style change et le texte autobiographique se mue en traité philosophique. Sa démonstration en spirale procède à une mise en accusation méthodique de la traite et de l’esclavage transatlantiques. La démarche de Cugoano consiste à dénoncer les « sophismes de la barbarienote » en s’appuyant sur les lumières de la raison. Ce faisant, il s’inscrit dans une tradition de pensée qui, au moins depuis la fin du XVIe siècle, a mis la philosophie au service de la reconnaissance de l’égalité parmi les hommes, quels que soient leur sexe, leur couleur ou leur conditionnote.

Dans sa réfutation, Cugoano s’applique à déconstruire les lieux communs et les préjugés sur lesquels s’élèvent les discours esclavagistes. Sa critique vise premièrement le prétendu droit sacré de propriété dont se revendiquent les colons : quelle peut être la légitimité d’une propriété qui ne se fonde en fait que sur le vol, le rapt, l’enlèvement d’hommes et de femmes par millions ? L’argumentation de Cugoano est d’une logique implacable : si l’Europe reconnaît le droit de propriété comme étant un droit naturel et, partant, le vol comme un crime abominable, alors l’esclavage est un crime, qui, comme tel, doit être aboli.

Le système esclavagiste est un véritable « brigandage » né d’une immense chasse à l’homme orchestrée par les nations européennes sur le continent africain. Aux colons européens qui chercheraient à éluder leurs responsabilités au prétexte que les razzias furent d’abord organisées par des marchands africains, Cugoano rappelle que l’esclavage infra-africain constituait une pratique de guerre ou un moyen de représailles limité dans le temps — en aucun cas un système global tel quel mis en place avec la traite transatlantique. En cas de conflit, les vaincus devenaient traditionnellement les serviteurs des vainqueurs, comme à Athènes ou à Rome ; de la même façon, il était d’usage, avant l’arrivée des Européens, d’obliger un créancier insolvable à travailler pour un temps à son service. L’esclavage moderne est tout autre, et aucune pratique ou coutume « locale » ne peut légitimer cette piraterie généralisée.

UN CRIME QUI BAFOUE TOUTES LES LOIS

Le système esclavagiste ne porte pas seulement atteinte au droit de propriété légitime — à commencer par le droit à disposer de soi-même et de son corps —, il bafoue aussi, en même temps que toutes les lois humaines, celles de la raison, toutes les lois naturelles et divines.

Cugoano entreprend de réfuter les discours racistes sur l’infériorité naturelle des Africains. Qu’est-ce qui justifie que les Blancs s’octroient le privilège de réduire en esclavage les Noirs ? Les défenseurs de l’esclavage s’appuient tantôt sur les lois de la nature, tantôt sur les lois divines pour dénier aux Africains la jouissance des « droits naturels » dont se gargarisent par ailleurs les philosophes européens. Pour les réfuter, Cugoano endosse tour à tour les habits du naturaliste et ceux du théologien.

En bon naturaliste chrétien, il défend la thèse du monogénisme, théorie selon laquelle tous les hommes descendent d’une seule et même « souche » (une autre manière de dire que tous les hommes appartiennent à la même famille, tous descendant d’Adam). Dans ce schéma, les différences parmi les hommes n’apparaissent plus alors que comme des différenciations : « La différence que nous apercevons maintenant [entre les hommes] n’est venue qu’après leur dispersion sur les diverses parties du globenote. » La couleur, au même titre que toutes les autres différences phénotypiques entre les hommes, donne lieu à des variétés humaines historicisables, qui ne remettent pas en question l’unité du genre humain ou ne justifient pas de le subdiviser en espèces originellement distinctes. Ce sont les différents climats, les différents milieux de vie et leurs diverses ressources, mais aussi les manières de vivre, les coutumes et les institutions politiques qui ont influé sur les « complexions » — c’est-à-dire les traits naturels — et les ont fait varier à l’infini. La conclusion de Cugoano est sans appel : « Toutes les espèces du genre humain sont donc égales entre elles, elles ont donc toutes les mêmes droits à la jouissance des bienfaits de la diviniténote. » Les implications morales d’une telle conception impliquent que tous sont soumis à la « loi de la rectitude, de l’équité et de l’amournote ».

À l’opposé de ce discours, les polygénistes défendaient, notamment en France sous l’influence de Voltaire, une conception proprement raciste de l’histoire — une position qui, il est vrai, sapait accessoirement les dogmes théologiques classiques que ménageait encore le monogénisme. Les polygénistes, pourfendeurs de l’unité adamique de l’humanité, ont absolutisé les différences de couleur comme de morphologie à l’œuvre dans le genre humain, définissant des espèces originaires incommensurables, aux qualités et vertus distinctes et naturellement inégales. Au mythe du couple d’Adam et Ève, ils ont opposé la « malédiction de Cham », renvoyant les théologiens à leurs propres contradictionsnote. Cet épisode de la Genèse (ch. 9 et 10) a été traditionnellement utilisé dans le cadre du racisme prémoderne, largement diffusé par l’Églisenote. Après le déluge, Noé débarque avec ses trois fils — ceux qui peupleront la terre : Japhet, Sem et Cham. Un jour que Noé s’est enivré, Cham le surprend nu dans son sommeil. Ses deux autres fils, détournant le regard, recouvrent d’un manteau la nudité leur père. Dégrisé, Noé bénit Japhet et Sem et maudit un des fils de Cham, Canaan : « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit pour ses frères l’esclave des esclaves ! »

Cugoano ironise sur l’interprétation, selon lui fallacieuse, de ce passage et propose une autre lecture. Sur la foi de cet épisode biblique, on considérait traditionnellement les peuples d’Afrique comme les descendants de Cham, la noirceur de leur peau figurant leur malédiction originelle. Or, comme le rappelle non sans malice Cugoano, ce ne sont pas tous les descendants de Cham qui ont été maudits, mais seulement les fils de Canaan, et ces derniers n’ont pas peuplé l’Afrique — dont les habitants descendent quant à eux du fils aîné de Cham, Chus — mais l’Asie occidentale. Or il se trouve, à en croire Cugoano, que certains descendants de Canaan, à défaut de peupler l’Afrique, ont quitté au cours des siècles l’Asie occidentale pour émigrer… en Angleterrenote !

LA MODERNITÉ OU L’ENSAUVAGEMENT DE L’EUROPE

Les lois de la raison, de la nature, comme celles de Dieunote, sont ainsi foulées aux pieds par l’Europe des Lumières. Les Africains, eux, « n’ont vu pousser que des roncesnote ».

Cugoano développe une attaque en règle de la civilisation européenne et décrit un processus par lequel l’Europe s’est littéralement barbarisée : « La cruauté de nos bourreaux a nui à nos bourreaux eux-mêmesnote. » Les oppresseurs européens se sont comme imités les uns les autres, dans une escalade d’exactions qu’aucun progrès dit civilisationnel ne pourra jamais justifier : les Portugais ont inauguré cette déprédation sans précédent, les Espagnols les ont immédiatement imités, puis les Anglais et les Français… Les colons ont déshumanisé les Africains, réduits en esclavage sous le regard complice des métropoles européennesnote. Mais, en faisant le commerce d’hommes et de femmes, ils ont porté atteinte à l’humanité entière, y compris à leur propre humanité. Le paradoxe de l’esclavage réside dans le fait de donner un prix à un être humain : ce que l’on paye, en vérité, ce sont ses ravisseurs, ce sont les négriers et les marchands. La vie de cet être, elle, n’a désormais plus aucune valeur, elle « n’est d’aucun prixnote ». Or ce processus de déshumanisation n’aura eu de cesse de réduire les peuples civilisés à l’état sauvage. Pour Ottobah Cugoano, le processus de civilisation en Europe équivaut à un imperceptible mais implacable processus de désensibilisation et de déraison, mû par le seul intérêt : se rendre insensibles, muets, sourds, aveugles a été l’une des conditions de possibilité de ses massacres et de ses brigandagesnote.

Il n’y a aucune ruse à l’œuvre dans cette histoire de la modernité. La cruauté de ces « monstres barbares, appelés colonsnote » les apparente à des bêtes féroces et voracesnote et, avec eux, l’Europe entière. En 1955, dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire parlera de l’« ensauvagement du continent européen » : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moralnote. » En 1787, Cugoano interpelle Dieu : comment a-t-il pu laisser impunies de telles exactions commises en son nom ? « Ô mon Dieu, quand voudrez-vous que l’homme ne soit plus méchantnote ? »

ABOLISSEZ L’ESCLAVAGE OU TREMBLEZ !

Dans la première partie de l’ouvrage, Cugoano semblait renoncer à toute vengeance. Critiquant la loi du Talion, il se voulait magnanime : « Ne craignez pas que les Africains se vengent, ils ont appris à pardonner les injures note. » Ces propos détonnent avec la seconde partie de l’ouvrage, qui se fait plus menaçante : « Tremblez, monstres, tremblez ; le sang d’un million d’assassinés dépose contre vous. […] Le jour de la vengeance luira bientôtnote. » Pourtant, entre ces deux énoncés, la contradiction n’est qu’apparente : si la vengeance est interdite aux hommes, elle demeure absolument dans les prérogatives de Dieu. Faute d’abolir l’esclavage qui bafoue les lois divines, les nations européennes auront à subir la colère céleste. Et les calamités de l’Égypte s’abattront sur l’Europe.

Dans la pensée de Cugoano, il ne peut y avoir de pardon sans réparation : pas de pardon sans mémoire du crime note, pas de pardon sans justice note. L’abolition — présentée ici avec des modalités d’application précisesnote — constitue la seule réponse valable à laquelle les nations européennes doivent se résoudre si elles veulent expier leurs crimes et conjurer la menace.

Face à ce qui pourrait apparaître comme une indifférence divine, Cugoano veut constamment sauver sa foi. Mais sa croyance affichée et sa confiance sans cesse martelée en les préceptes de la religion chrétienne apparaissent aussi comme un mode de conscientisation et de politisation : sauver Dieu est ainsi l’occasion d’écrire une autre histoire, au terme de laquelle une autre réalité s’annoncenote.

Dieu semble différer son courroux ? Rien n’est moins sûr. En Europe, les guerres, les ouragans, les tremblements de terre, mais aussi « les dettes nationales, l’oppression des princes, la rébellion des sujets note » peuvent être légitimement attribués à la colère divine. L’Angleterre esclavagiste, ses nobles, son clergé, ses juges et ses « princes injustes » subissent déjà la vengeance de Dieu. Les révolutions des peuples atlantiquesnote sont ainsi pensées dans une même et seule histoire providentielle. Elles sont elles aussi la marque de sa volonté ici-bas. La malédiction a désormais changé de camp et la menace, figurée par la colère d’une puissance divine, est inexorable. Les voix des esclaves finiront un jour par porter : mais elles se seront alors transmuées en « fureur indomptable qui renversera toutnote ». Le texte de Cugoano s’achève ainsi sur l’attente d’un autre jugement dernier : l’annonce des révoltes esclaves et le fracas des luttes de libération à venir.
Elsa Dorlin
Paris, 8 janvier 2009.
Elsa Dorlin, maître de conférences en philosophie à l’université Paris-I-Sorbonne, est notamment l’auteur de La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française (La Découverte, 2006).

« Celui qui volera un homme et le vendra mourra dès qu’il sera convaincu de son crime. »
Exode, ch. 21, v. 16.

PRÉFACE DU TRADUCTEUR À LA PREMIÈRE ÉDITION FRANÇAISE (1788)note

Cet ouvrage, comme le titre l’annonce, est l’ouvrage d’un Nègre ; M. Piatolinote, qui a vécu longtemps à Londres et qui a connu particulièrement Ottobah Cugoano, m’a envoyé une note italienne, dont voici la traduction : « L’Africain auteur des Réflexions sur la traite et l’esclavage des Nègres est doux de caractère et simple dans ses manières ; ses mœurs sont excellentes ; son âge est entre trente-six et quarante ans, il est très religieux ; la Bible est sa principale étude ; il est depuis quelques années au service de M. Richard Cosway, premier peintre du prince de Galles. Sa fidélité, son exactitude et son intelligence lui ont mérité l’estime et l’amitié de ses maîtres. Il est marié à une Anglaise et vit très bien avec elle. Il parle et écrit l’anglais ; il entend le français qu’il étudie avec plaisir. Je le connais particulièrement ; il m’a donné son ouvrage qui a fait à Londres la plus grande sensation. »

Depuis quelques années, l’humanité s’est élevée contre la servitude des Nègres ; tous les philosophes, tous les gens de bien, ont dit : l’esclavage est contraire à la nature, il faut abolir la traite des Nègres ; mais tous employaient seulement les armes de la raisonnote. Une voix s’est fait entendre en Angleterre et a prouvé, par les Livres saints, que le vol, l’achat et la vente des hommes sont des forfaits abominables, des forfaits dignes de mort ; et cette voix est la voix d’un Nègre.

Ce malheureux, longtemps esclave lui-même, a vu les traitements affreux que subissent les Africains transportés en Amérique ; libre ensuite, il a vu les Européens insulter et calomnier les Nègres sans les connaître ; il a étudié la Bible, il a vu l’avarice protéger la servitude, pendant que la religion la proscrivait. Il a écrit sans méthode, il est vrai, ses sentiments et ses réflexions ; il n’a pas connu les formes qu’exigent les règles austères du goût ; mais il a fait un ouvrage intéressant pour tous ceux qui aiment le talent sans culture, et pour tous les amis de l’humanité et de la religion.

Sans doute ces derniers ne liront pas sans plaisir un livre qui lave leur cause d’un des reproches que l’ignorance et l’injustice lui faisaient. Ils verront que si l’esclavage est opposé aux lois de la raison, il l’est encore aux lois de la religion ; et, en se rappelant que l’auteur est un Nègre, en admirant sa piété et ses connaissances, ils apprendront avec attendrissement que, si les Noirs étaient libres et instruits, ils courberaient leur front sous le joug salutaire d’une religion de paix, de bienfaisance, de charité et de modération.

Le bon Cugoano démontre à tous les lecteurs que l’esclavage est un crime ; et son ouvrage et ses qualités prouvent que les Nègres ne sont pas des hommes dégénérés, et qu’ils peuvent avoir des vertus et des talents. Les Africains esclaves sont vicieux, oui : mais leurs vices sont l’ouvrage des colons. Ils naissent avec des passions violentes. Dirigeons ces passions vers le bien. Elles ressemblent à celles de tous les peuples élevés dans un état à demi sauvage et n’ont jamais été un obstacle à la civilisation.

L’écrit dont je publie la traduction ne ressemble à aucun de ceux qui existent ; le nom de l’auteur n’est cependant pas son seul mérite. Il a des défauts sans doute, mais on doit lui pardonner des longueurs et des répétitions ; lorsqu’on parle de ses maux, des maux de sa patrie, de ses compatriotes et de ses amis, il est impossible de s’arrêter. Les plaintes sont verbeuses ; l’homme vivement affecté se tait ou, s’il parle, il revient sans cesse sur ce qu’il a déjà dit ; tout lui rappelle ses souffrances, il craint toujours de n’avoir pas tout dit, de n’avoir pas été entendu. Ainsi, le bon abbé de Saint-Pierre redisait dans tous ses ouvrages les abus qu’il avait découverts et les vérités qu’il voulait graver dans tous les cœurs et dans toutes les têtes. Ainsi, le bon Ottobah revient toujours à ce qu’il a déjà prouvé.

L’infortuné a peu de confiance en ses forces, il est modeste, il s’appuie sur des autorités ; voilà encore ce que fait Cugoano, voilà aussi son excuse. Il a été malheureux, il est très religieux ; la Bible est la base de son livre et de ses raisonnements. Sa tête est forte, il est conséquent, il nous a crus moins inconséquents que nous ne le sommes. Il a vu partout des temples élevés au Dieu du christianisme, et des ministres chargés de nous répéter ses préceptes ; il a dû être persuadé que nous suivions et que nous lisions toujours avec plaisir ce que nous écoutions toujours avec respect. Lui ferons-nous un crime d’avoir eu trop bonne opinion de nous ?

Il est quelquefois un peu mystique ; et sa dévotion naïve le rend intéressant ; il est d’ailleurs clair et intelligible ; et en cela il est bien supérieur aux Grecs du Moyen Âge, qui, depuis la décadence de l’école d’Alexandrie, se sont seulement occupés de mysticités inintelligibles et de chimères au moins absurdes. Peut-être n’est-il pas déshonorant pour un Africain, sans maître et sans modèle, de raisonner mieux que des hommes qui lisaient cependant Démosthène, Aristote, Cicéron, Tacite, etc.

RÉFLEXIONS SUR LA TRAITE ET L’ESCLAVAGE DES NÈGRES

« La même loi et le même usage seront pour vous, et pour les étrangers qui séjourneront parmi vous ; agissez donc avec tous les hommes comme vous voulez qu’ils en agissent avec vous. »
Nom., ch. 15, v. 15. Matt., ch. 8, v. 12.

Plusieurs Blancs distingués par leur science, leur habileté, leur humanité, leur générosité et leur candeur ont écrit contre l’infâme trafic des esclaves africains, transportés çà et là dans l’Amérique par des colons et des marchands, à la honte des nations chrétiennes ; ce serait un crime que de ne pas remercier avec reconnaissance ces êtres vertueux et respectables de leurs efforts bienfaisants pour faire supprimer totalement l’inique commerce des Noirs, et empêcher le vol, l’achat, la vente et l’esclavage des hommes et des enfants !

Les philosophes qui ont tâché de rétablir parmi les hommes tous égaux les droits de la nature, dont on a spécialement et si injustement dépouillé le pauvre et infortuné peuple noir, ont été approuvés et applaudis par ceux qui ont de la bonté, et par ceux qui veulent que leurs noms soient à jamais honorés. Ils suivent ce précepte : « Ouvre ta bouche, juge avec équité, plaide la cause du pauvre et de l’indigent ; car le généreux imagine des choses généreuses et se soutient dans ses principes par des choses généreuses. » Et ils peuvent dire avec Job : « Je ne pleure pas sur celui qui est malheureux ; mais sur celui dont l’âme n’est pas compatissante pour le pauvre. »

Les auteurs bienfaisants qui ont écrit contre l’iniquité du trafic de la servitude et de l’oppression ont produit beaucoup de bien et ont fait rejaillir beaucoup d’honneur sur eux-mêmes, sur l’humanité, et sur leurs pays ; ils ont éloigné, de leur patrie, la barbarie sauvage. La classe du peuple qui connaît la probité et l’humanité, et qui est digne de l’approbation et de l’imitation de tous les hommes, est convenue de rejeter l’esclavage loin d’elle, et elle l’a adouci dans les districts respectifs de l’Amérique ; non pas, cependant, en proportion de ses prétentions célèbres à la liberté. Espérons que cette réforme sera continuée et terminée. Enfin, malgré tout ce qui a été fait et écrit contre cette injustice exécrable, elle a toujours une grande extension dans les colonies, et une avidité aussi cruelle et aussi oppressive que jamais. Plus on a pratiqué le mal et la méchanceté, plus il est difficile de les abandonner ! Rien dans l’histoire ne peut égaler la cruauté des tortures et des meurtres dont on a accablé, sous divers prétextes, les esclaves modernes, si l’on excepte les annales sanglantes de l’Inquisition, les croisades, la conjuration des Poudres, la Saint-Barthélemy, les dragonnades, etc.

Il est évident que les esclaves africains, qui ont de l’intelligence et qui sont parents des chrétiens, ne devraient pas être traités avec indignité. Il est encore évident que l’infâme trafic de l’esclavage ne peut être admis en totalité ou en partie que par ceux qui n’ont ni humanité ni sensibilité et qui sont des barbares et des assassins.

Le trafic de la servitude paraît d’une scélératesse excessive, même sans l’histoire des traitements affreux subis par les Nègres ; puisque, dans chaque partie et sous chaque point de vue, il est absolument ennemi de toute idée de justice, d’équité, de raison et d’humanité. Les pensées et les sentiments que je proposerai contre l’odieux négoce des hommes sont tirés de l’Écriture sainte ou en sont les conséquences, et j’y joindrai des observations que j’ai été à portée de recueillir ; quelques-unes de ces observations me conduiront à examiner pourquoi on a seulement commercé des Africains ; mais, quelles que soient les causes qui ont produit l’esclavage, je ferai voir qu’elles viennent d’une nature vicieuse et criminelle.

La nécessité et les circonstances peuvent forcer les hommes à devenir voleurs. Mais les voleurs d’hommes, d’enfants, qui tendent des pièges aux Nègres et qui violent les droits communs pour s’enrichir, sont toujours misérables, méchants et détestables. Celui qui ôte aux hommes leur liberté et les accable par l’esclavage est le voleur le plus coupable et le plus opposé aux préceptes des lois divines, qui commandent que « tout homme aime son prochain comme lui-même, et ne fasse pas à autrui ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît ». Comme toutes les autres lois ont été portées par les voleurs d’esclaves eux-mêmes, elles ne peuvent donc pas être d’un meilleur genre ni d’un meilleur caractère qu’eux.

Peut-il y avoir de l’honnêteté parmi des voleurs ? Cette comparaison m’a paru dure ; mais elle est si vraie qu’elle seule peut exprimer mes pensées et mes sentiments. J’espère que le lecteur impartial voudra bien excuser de tels défauts comme provenant d’une mauvaise éducation et du ressentiment des cruels coups de fouet appliqués sur les épaules de mille hommes, pour mille fois moins de crimes que je n’en pourrais reprocher dans cet écrit à la méchanceté prodigieuse et à l’avarice brutale des colons et des marchands.

Il est bien décourageant pour un homme comme moi de me rappeler la flétrissure dont quelques écrivains ont voulu accabler les Nègres, en disant « qu’un Africain ne peut parvenir à aucun degré de vrai savoir, qu’il est incapable de s’imbiber d’aucun sentiment de probité, et qu’il est né pour être esclave ». Je pense que ceux qui ne se font pas de scrupule de traiter l’espèce humaine comme des bêtes de somme sont non seulement des brutes, mais sont encore méchants et bas, et que leurs flétrissures sont injustes et fausses. Si de tels hommes peuvent se vanter d’être parvenus à de si hauts degrés de savoir qu’aucun Africain n’y puisse monter, je les laisse posséder tous ces avantages sans leur porter envie ; mais je crains bien qu’ils aient seulement une grande portion de méchanceté et que les Nègres aient seulement la peau très épaisse. Un homme qui a de la bonté ne veut ni parler ni agir comme un homme méchant ; mais, si un homme est méchant, il est indifférent qu’il soit noir ou blanc.

Qu’importe que je sois noir ou blanc ; j’ai été de bonne heure enlevé du lieu de ma naissance, avec dix-huit ou vingt jeunes garçons ou jeunes filles. Nous passions la vie à coudre les jours aux jours ; nous étions sur la côte, où nous fûmes attrapés finement par les voleurs d’esclaves, conduits à la factorerie et, de là, par les rondes ordinaires du commerce, transportés à la Grenade. Peut-être ne ferais-je pas mal de donner la relation de mes divers changements de captivité.

Je suis né sur la côte de Fantin, dans une ville connue sous le nom d’Agimaque, où mon père était un des amis d’un des rois de la contrée ; le vieux roi mourut, on me laissa dans sa famille ; j’y vécus, jouissant de la paix et de la tranquillité pendant vingt lunes (deux ans). Alors, Ambro Accasa, neveu et successeur du roi, m’envoya visiter un de mes oncles, qui demeurait à une grande distance d’Agimaque ; j’arrivai le premier jour à Assinée, et le troisième à l’habitation de mon oncle, où je restai environ trois mois ; je voulais déjà retourner à Agimaque, vers mon père et mon jeune ami : je passais, avec mon oncle, des jours hasardeux dans les bois ; nous nous amusions à cueillir des fruits et à attraper des oiseaux. Une fois, je refusai d’aller à la halte, lieu suspect et où je craignais d’être happé par quelque puissance ennemie ; mais un de mes compagnons m’ayant dit que, parce que j’appartenais à un grand prince, les aventures ou le Bounsam (le diable) m’épouvantaient, je m’impatientai tellement que je pris la résolution de rejoindre la halte. Nous entrâmes dans les bois comme à l’ordinaire, et à peine avions-nous marché deux heures que plusieurs grands brigands fondirent sur nous, en disant : « Vous avez offensé le lord, suivez-nous, vous lui répondrez, et à nous-mêmes encore auparavant. »

Quelques-uns entreprirent en vain de s’enfuir ; les voleurs sortirent leurs pistolets et leurs sabres, en nous menaçant de nous tuer tous si l’un de nous avait l’audace de remuer. Le chef nous dit qu’il était notre ami, qu’il obtiendrait notre pardon du lord et qu’il serait médiateur entre lui et nous. Il nous divisa en plusieurs bandes et nous les suivîmes. Nous quittâmes bientôt le chemin que nous connaissions. En arrivant le soir vers une ville, les brigands nous dirent qu’un des leurs y vivait, qu’il était trop tard pour aller plus loin et que nous y passerions la nuit : le lendemain, trois hommes, dont le langage était différent du nôtre, parlèrent de nous à ceux qui nous avaient gardés pendant la nuit et qui répondirent que nous étions des fugitifs. Nous demandâmes aux gardes ce que ces hommes leur avaient dit, les gardes nous répondirent que ces hommes étaient venus pour les prier de partir le lendemain et pour les régaler dans le jour. Nous crûmes alors que notre condamnation allait être prononcée et que nos ravisseurs nous dévoreraient comme leur proie ; mais à peine étions-nous au milieu de la journée que nous vîmes arriver une grande multitude de peuple, jouant de divers instruments ; leur musique, leurs danses et leurs singeries nous firent beaucoup de plaisir. Cependant, le soir, nous étions persuadés que nous ne serions pas en vie le jour suivant. Lorsque le temps de se coucher arriva, on nous envoya dans les maisons de différents particuliers. Le lendemain, je demandai où étaient mes guides et mes compagnons, on me dit qu’ils étaient allés porter, à une habitation située sur la côte de la mer, du rhum, des fusils et de la poudre. Je soupçonnai quelque perfidie, je perdis l’espérance de retourner chez mon oncle et je refusai, pendant plusieurs jours, de boire et de manger. Enfin, le maître de la maison m’ayant promis de faire tous ses efforts pour me renvoyer chez mon oncle, je mangeai des fruits avec lui. Il crut que dans la suite je serais plus tranquille, et il m’envoya passer cinq à six jours à son habitation. Je m’informai, pendant ce temps-là, de mes compagnons, mais en vain. Revenu à la ville, j’entendis le maître de la maison dire à un autre homme : « Il partira bientôt », et l’autre répondre : « Le plus tôt sera le mieux. » Alors cet homme vint à moi, me dit qu’il savait les relations que j’avais à Agimaque et qu’il m’y conduirait le lendemain.

Après avoir voyagé tout le jour, nous arrivâmes en un lieu où nous soupâmes et prîmes du repos. Mon guide portait une grande bourse et de la poudre d’or, pour acheter, disait-il, à Agimaque quelques morceaux de terre sur la côte de la mer. Le lendemain, nous continuâmes notre route et, le soir, nous entrâmes dans une ville, où je vis une multitude de Blancs qui m’effrayèrent ; je craignais qu’ils ne me mangeassent, parce que, suivant notre nation, ils dévorent les enfants, dans la partie intérieure de la contrée. Je passai toute la nuit dans une inquiétude affreuse ; le lendemain, je mangeai promptement la nourriture que l’on m’avait apportée, je désirais de partir bien vite. Lorsque mon guide, mon ravisseur, m’annonça qu’il allait, avec quelques personnes, au château voisin pour acheter des terres. Je sortis, et je vis, et je ressentis bientôt des horreurs que je ne puis décrire ; je vis plusieurs de mes misérables compatriotes enchaînés deux à deux, les uns avaient des menottes, les autres les mains liées derrière le dos. Nous fûmes conduits à la file les uns des autres jusqu’au château ; dès que j’y fus arrivé, je demandai à mon guide pourquoi j’y avais été amené. « Pour que tu apprennes, dit-il, le chemin de Browfow note » ; il prit ensuite un fusil, du linge et du plomb ; il m’annonça qu’il devait me laisser et il me quitta. Je me lamentai amèrement et on me traîna en prison pour trois jours. Là, je vis plusieurs de mes compagnons captifs ; là, j’entendis leurs cris et leurs gémissements. Dès que le vaisseau destiné à nous embarquer fut prêt, je fus témoin de la scène la plus horrible : on n’entendait que le cliquetis des chaînes, le sifflement des fouets et le hurlement de mes compatriotes. Quelques-uns d’eux ne voulant pas quitter la terre furent déchirés à coups de fouet. Quand nous fûmes en mer, nous vîmes plusieurs marchands noirs venir à bord, mais on nous chassa tous dans nos trous et on ne nous permit pas de leur parler. Nous côtoyâmes pendant plusieurs jours mon pays natal et il me fut impossible de trouver quelqu’un qui pût informer Accasa, le roi d’Agimaque, de ma situation. En quittant ces parages, nous aurions préféré la mort à la vie. Nous fîmes le projet de brûler le vaisseau et de périr tous ensemble dans les flammes ; mais nous fûmes trahis par une de nos compatriotes, qui couchait dans la chambre de quelques-uns des chefs du navire. Des jeunes gens et des femmes essayaient de mettre le feu au vaisseau, aux applaudissements et aux gémissements des uns et des autres, mais ils étaient découverts et leur action occasionna une scène sanglante et cruelle.

Il est inutile de décrire les traitements que l’on nous fit éprouver alors. La barbarie des marchands de Nègres est connue !

Il suffit de dire que j’ai été perdu pour mes chers et indulgents parents, pour mes amis, et qu’eux tous ont été perdus pour moi. Des cris et des pleurs ont été mes seuls appuis ; appuis inutiles ! J’ai été porté, par des malheurs extrêmes, à des malheurs plus affreux encore ; j’ai été enlevé d’un état d’innocence et de liberté, et transporté d’une manière cruelle et barbare à un état d’horreur et d’esclavage. Ma situation se conçoit plus aisément qu’elle ne se décrit. Les pensées affligeantes qui m’accablèrent dès que je fus conduit à la factorerie et que, par la voie injuste et ordinaire du trafic des Nègres, j’ai été fixé à la Grenade, agitent toujours mon cœur. Depuis longtemps, la source de mes craintes et de mes larmes est tarie ; mais je ne puis, sans frémir, penser que des voleurs inhumains et des colons impitoyables ont fait éprouver de semblables et de plus grands maux à des milliers d’hommes, et que plusieurs Nègres ressentent à présent des douleurs qu’aucune langue ne peut exprimer. Les cris de la misère se font entendre au loin ; il n’y a que Dieu qui puisse entendre les gémissements profonds et la sombre mélancolie d’hommes oppressés par le fardeau de l’esclavage et de la calamité.

La compassion et la bienfaisance de lord Hosts m’ont délivré de la Grenade et de mes chaînes. Privé pendant un esclavage de huit ou neuf mois de l’espérance de la liberté ; remarquant les plus horribles scènes de la misère et de la cruauté, voyant mes malheureux compatriotes souvent déchirés à coups de fouet et pour ainsi dire coupés en pièces pour les moindres fautes, j’ai souvent tremblé et versé des larmes ; j’étais meilleur que plusieurs de nos maîtres. J’ai vu souvent des Nègres rendus stupides par la bastonnade et les coups de fouet, ou harassés par un travail pénible et épuisés par la faim, manger des cannes à sucre ou commettre des fautes semblables ; je les ai vus punis par le fouet, ou frappés sur la face jusqu’à ce que leurs dents fussent fracassées. On leur cassait les dents pour qu’ils servissent d’exemple et pour qu’ils ne mangeassent plus de cannes à sucre. Ainsi, j’ai vu mes misérables compatriotes dans la détresse la plus pitoyable ; j’ai vu l’indignité, la brutalité, la barbarie qui les accablaient ; et je n’ai pu remplir ma tête que d’horreurs et d’indignation. Je dois cependant avouer, à la honte de mes compatriotes, que quelques-uns d’eux m’ont enlevé et trahi les premiers, qu’ils ont été les premières causes de mon esclavage et de mon exil ; mais, s’il n’y avait pas eu d’acheteurs, il n’y aurait pas eu de vendeurs !

Autant que je puis m’en ressouvenir, les Africains de ma contrée gardent pour esclaves les prisonniers faits à la guerre ou les créanciers insolvables. Mais les esclaves sont bien nourris, bien soignés et bien traités, ils sont seulement habillés autrement que les hommes libres. Et je puis dire avec assurance que la pauvreté et la misère qui pleuvent sur eux comme sur tous les habitants de l’Afrique sont bien en dessous de celles qu’ils rencontrent dans les Indes occidentales, où ils ont de barbares surveillants qui n’ont égard ni aux lois de Dieu ni à la vie de leurs frères.

Grâce à Dieu, j’ai été délivré de la Grenade et de l’esclavage. Un Anglais me prit à son service (depuis, il m’a rendu ma liberté) ; je sentis bientôt que mon sort était plus agréable. À notre retour en Angleterre, je vis écrire et lire, et j’eus le plus grand désir de me procurer ces appuis. Je m’appliquai seul à apprendre à lire et à écrire, et bientôt ces occupations furent ma récréation, mes plaisirs et mes délices. Dès que mon maître s’aperçut que je savais un peu écrire, il m’envoya à l’école pour m’instruire plus vite et plus aisément. Depuis ce temps-là, je me suis efforcé d’améliorer mon esprit par la lecture et j’ai tâché d’acquérir par elle toute l’intelligence possible sur moi, sur l’état de mes frères et de mes compatriotes, et sur la malheureuse situation des Nègres barbarement vendus et tenus illicitement dans l’esclavage. Mais aucune considération ne peut m’empêcher, avant de détailler mes observations, de rendre grâces au Dieu tout-puissant. Quoique j’aie été apporté de mon pays natal dans le torrent du brigandage et de la méchanceté, je remercie Dieu des bienfaits que sa providence a versés sur moi ; j’ai obtenu ma liberté, je sais lire et écrire, j’ai acquis quelque savoir et, ce qui est au-dessus de tous ces avantages, je connais « celui qui est Dieu, qui par sa providence règle tout, et qui peut tout sur les nations, sur les hommes et sur les enfants. Celui à qui j’ai voulu rendre grâces est le roi de la terre et des rois ». Je puis en quelque sorte dire sur les mauvaises intentions et sur les motifs criminels des voleurs qui m’ont arraché à mes amis et à ma contrée ce que Joseph disait de ses frères qui le vendirent en Égypte : j’espère que tout a été arrangé pour mon bien. Ainsi, que de reconnaissance ne dois-je pas au bon peuple anglais de m’avoir appris des principes inconnus aux habitants de mon pays. Mais, ce qui est au-dessus de tout, j’ai obtenu par le bon lord Hosts le Dieu des chrétiens ; que de trésors de sagesse et de bénédiction sont renfermés dans la révélation du vrai Dieu et du sauveur des hommes ! Comme la bonté divine développée dans l’Ancien et le Nouveau Testament est merveilleuse ! Oh ! Quel trésor que d’avoir une Bible ! Quel avantage que de pouvoir la lire ! Quel bonheur que de la comprendre !

Enfin, je reviens à mon sujet et je commence par les observations les moins importantes. Ceux qui ont des amis ou des habitations dans les Indes occidentales imitent Démétrius l’argenteur. Cet homme d’une grande habileté, voyant son art tomber en discrédit, disait : « Construire des reliquaires de Diane, c’est faire le métier le plus innocent. » Cependant, ce métier était bas et punissable, puisqu’il enchaînait les Grecs par la superstition et l’idolâtrie ; mais le profit des colons est d’enchaîner les esprits et les corps avec les liens abominables de l’esclavage, et, si l’on fait sur l’injustice de leur trafic quelques découvertes appuyées clairement sur des faits et sur la vérité, ils agissent comme un lâche scélérat qui se battit un jour avec le courage d’un brave et honnête homme, pour démentir formellement des propos judicieux et vrais, tenus par un vieillard d’un caractère irréprochable. Ainsi, par leur adresse, les fauteurs de la traite des Nègres diminuent la réputation de leurs adversaires et font tomber leurs ouvrages. Cependant, ils n’ont pas fait un grand bien à leur cause et n’ont pas accrédité leur infâme commerce. En sacrifiant à son avarice et à son infidélité, l’un d’eux a écrit : « Nous n’aurons pas le bonheur d’être assez mal entendus par les hommes honnêtes et judicieux, pour être rangés parmi les avocats de l’esclavage ; nous nous joignons très sincèrement à M. Ramsaynote, et à tous les hommes sensibles, en disant que nous espérons que la liberté sera répandue sur le globe quand il en sera temps note. »

Ainsi, cet écrivain paraît avoir une légère honte des trafiquants de Nègres et ne veut pas être confondu avec eux. Mais, tant qu’il aura quelque espérance de gain, il pourra se joindre à eux et essayer de justifier l’achat, la vente et l’esclavage des hommes ; il ne manquera pas de faire des projets avec les brigands qui, par avarice, réduisent à la misère leur prochain et n’ont aucun égard pour les lois divines et humaines, si l’on excepte celles de leur association ; car, suivant le proverbe, c’est sur ce seul point que les pirates peuvent avoir de l’honneur.

Il n’y a dans le monde qu’un seul peuple que l’on fasse esclave. Sa couleur extérieure ne peut pas excuser le mal qu’on lui fait. Prenons-y garde, peut-être l’écrivain dont nous venons de parler a-t-il dans le Nouveau Monde quelques amis grands voleurs d’esclaves, qui pourraient être déclarés coupables de crimes plus atroces et plus compliqués que ceux que les voleurs de grands chemins commettent en Angleterre, aussi ajoute-t-il à de pitoyables chicanes contre la liberté des Nègres une comparaison mordante et ridicule ; il dit : « Cet événement présenterait indubitablement des compartiments nouveaux et plaisants ; il rappellerait ceux du monde renversé, où le cuisinier est rôti par un cochon, l’homme sellé par son cheval, etc. » Certes, si par les cuisiniers rôtis et les hommes sellés et bridés il entend les ravisseurs et les oppresseurs des Noirs, je crois qu’il ne serait pas fâcheux de les voir rôtis, bridés et sellés à leur tour. Mais il ne devrait pas employer les mots de cochons, de chevaux et d’ânes. On peut punir des voleurs d’esclaves sans craindre de réaliser des chimères impertinentes ; aussi, il n’y a que leur auteur qui puisse être tourné en ridicule. Néanmoins, pour faire usage du mot, je pense qu’il ne serait pas désagréable de voir le monde ainsi renversé, je n’interromprais pas la gaieté des brigands, j’entendrais leurs railleries, leurs invectives et leurs comparaisons niaises, tant qu’il leur plairait.

Enfin, aux maux de l’esclavage, l’écrivain que je réfute compare les maux que le pauvre d’Angleterre, d’Irlande et de plusieurs autres contrées a à surmonter, et il prétend qu’ils sont plus considérables. Il est peut-être vrai que plusieurs mendiants éprouvent des maux plus affreux que ceux des esclaves ; mais, quelque grande que soit leur infortune, les plus pauvres de l’Angleterre ne voudraient pas échanger leur sort pour l’esclavage. Quelques habitants de l’Europe sont peut-être plus méchants que les colons des Indes occidentales et de l’Amérique ; mais leurs serviteurs ne préfèrent pas la situation des Nègres à la leur. Ainsi, un homme accoutumé à l’opulence aime mieux les richesses que la pauvreté ; ainsi, un homme libre, quelque pauvre qu’il soit, ne veut pas remplacer sa pauvreté par un esclavage semblable à celui du cheval ou du chien. Le malheur du pauvre ne peut jamais être assez affreux pour ressembler au malheur d’un esclave. Les Nègres, quoiqu’ils soient des hommes, sont achetés, vendus et traités comme il plaît à leurs capricieux propriétaires ; ils sont même torturés, déchirés en pièces et dévorés par le travail et la faim ; et, si des traitements violents les font mourir, leurs fiers tyrans expient cet assassinat par une légère amende. En général, les Nègres, constitués plus fortement que les autres hommes, vivent plus longtemps ; aussi, réduits souvent à la dernière extrémité et absolument délaissés, ils recevraient avec joie les morceaux que les chiens refusent. Cependant, l’homme par sa nature est très supérieur aux animaux. Ainsi, la position des hommes libres, même la plus malheureuse, ne peut jamais être comparée à celle des esclaves écrasés par la misère et la cruauté. Est-il possible que l’écrivain dont je parle ait trouvé l’infortune du pauvre libre aussi affreuse ou même plus affreuse que celle des Nègres ? Voulait-il défendre l’esclavage et la tyrannie ? Ou plutôt ne voulait-il pas s’élever contre des abus ? Ne voulait-il pas dire que, dans toute société bien réglée, aucun homme ne doit sentir le besoin et ne doit être dans l’oppression ? Ces vues doivent être remarquées par les circonstances qui les accompagnent. « Tous les ministres, dit-il, devraient avoir la noble ambition d’arranger les affaires publiques, pour la prospérité morale, temporelle et éternelle de tous les individus du plus haut rang comme du plus bas. L’harmonie et le bonheur régneraient alors sur le monde entier. »

Le même fauteur de l’esclavage, après avoir décrit les traitements subis par les paysans d’Irlande et quelques établissements formés dans les Indes occidentales, suppose que les esclaves étaient autrefois conduits avec plus de douceur qu’ils ne le sont actuellement. Mais tout ce qu’il dit dans son ouvrage sert à le réfuter lui-même et à augmenter l’ardeur que tous les hommes généreux ont montrée pour l’abolition totale de l’esclavage. Des crimes atroces commis dans un lieu ne justifient pas des crimes aussi atroces ou plus atroces encore commis dans d’autres lieux : les forfaits exécutés dans les diverses contrées du globe n’ont pas tous le même degré de noirceur ; et leur scélératesse ne nuit pas à la justesse de l’observation suivante :

On aime la vertu dès qu’on voit son visage ;
Le vice est détesté sitôt qu’on l’aperçoitnote.

On connaît l’iniquité de l’esclavage des Nègres et l’indignité des traitements qu’ils éprouvent. La vertu et la justice ont élevé leur voix et ont défendu le pauvre et infortuné peuple noir. « C’est le bavardage, a-t-on dit, et non pas la sagesse qui s’est fait entendre », mais qui écoutera et examinera ces discours ? Ce ne seront pas les vils avocats de l’esclavage, quoiqu’ils soient un peu honteux de leur infâme métier ; lorsqu’ils espèrent que la liberté universelle planera un jour sur tout le globe, ils ressemblent au crocodile qui pleure sur sa proie en la dévorant. Ce ne seront pas les hommes enivrés par l’avarice et l’infidélité, qui jettent des doutes sur le respect dû aux lois divines et qui s’efforcent de détruire les droits et les privilèges communs à tous les hommes. Ce ne sera pas le fauteur mercenaire de l’esclavage, qui voudrait nous persuader qu’il ne faut avoir aucun égard au commandement fait par l’Être Suprême de se reposer le septième jour. Il s’élève contre ceux qui lui prescrivent l’obéissance ; et il dit que nous autres, Nègres, pauvres et accablés par l’esclavage, nous ne devrions pas être chargés de travaux pendant tout le jour, mais que nous devrions passer les jours du repos sacré à cultiver la terre. Voilà les mots dont il se sert : « Employer le dimanche à l’agriculture est regardé comme le plus grand des péchés ; et tous les curés ont toujours soin d’inculquer dans tous les cœurs que ce jour est consacré à un repos absolu. » Mais, après avoir fait plusieurs détours et pris plusieurs routes obliques, il ajoute « que les discours des curés sont vrais, mais qu’il ne faut pas y avoir égard pour les Nègres ».

L’ouvrage que nous venons de réfuter peut être regardé comme un échantillon des productions mercenaires et détestables qui ont paru cette année et qui sont un tissu d’erreurs, de contradictions, de mensonges et de calomnies. Je ne parlerai plus de cet écrivain. Je vais seulement citer une de ces descriptions dont on peut très bien lui faire l’application. Jusqu’à ce qu’il ait renoncé à son odieux métier et qu’il ait rougi de ceux qui l’emploient et de leur insensibilité, il peut croire qu’il s’est défini lui-même, en disant : « Un homme d’une imagination bouillante (mais préoccupé par une sensibilité étrangère et factice) peint les choses non comme elles sont réellement, mais comme ses préjugés les lui représentent, et il ferme les yeux à toutes les convictions que ses sens lui fournissent. »

Mais telle est l’insensibilité des êtres aveuglés par leur intérêt que les écrits des hommes vertueux et humains, qui veulent répandre le bienfait de la liberté jusque sur les Africains, si dégradés et si infortunés, n’ont produit aucun effet. Cependant, la liberté est le privilège de tous les hommes est un droit légitime, imprescriptible et conforme aux principes de la justice divine et humaine. Cependant, les gouvernements de plusieurs nations chrétiennes souffrent et encouragent même le commerce des Nègres, et laissent continuer les pirateries nécessaires pour se procurer des esclaves et pour les garder. Ce sont des moyens ordinaires de s’enrichir, mais ils sont déshonorants. Alors les voleurs d’esclaves sont plus méprisables et plus vils que les esclaves ; car, si ces derniers sont réduits au rang des brutes, les premiers sont réduits au rang des diables.

Quelques personnes prétendent que les Africains « sont en général un assemblage de peuples pauvres, ignorants, insociables et dispersés » ; qu’ils « ne se font pas un crime de vendre leurs compatriotes, et même leurs femmes et leurs enfants », et que « plusieurs de ceux qu’ils font ainsi sortir de leur pays parviennent à une situation beaucoup plus heureuse que celle qu’ils auraient eue dans leur patrie ». Ces prétextes spécieux n’ont pas l’ombre de justice et de vérité. D’ailleurs, quand ce discours serait vrai, il n’a pu donner à personne le droit d’enlever les hommes. Mais il est faux ; les Africains ne sont ni ignorants, ni dispersés, ni insociables ; puisqu’ils sont judicieux, adroits et très aimants. Est-ce donc leur procurer un sort bien avantageux que de les arracher à l’état d’égalité pour leur faire partager celui des bœufs et des chevaux ?

Ils ignorent plusieurs choses (qu’il est permis d’ignorer) et qui donnent aux Européens de grands avantages sur eux. Mais les voleurs d’esclaves n’ont pas l’intention de rendre les Nègres meilleurs ; ils veulent seulement s’en servir, comme on se sert des machines et des bêtes de somme ; parce qu’ils peuvent être soulagés et enrichis par un assemblage d’hommes et de femmes pauvres, qu’ils méprisent et regardent comme des animaux et qu’ils tiennent dans une éternelle servitude. La mort seule décharge les Noirs de leurs fatigues. Quelques Africains, par la bienveillance de leurs patrons, ont obtenu leur liberté et se sont instruits par leur industrie dans les arts mécaniques ou dans d’autres professions utiles. Quelques Noirs ont été emmenés par leurs maîtres dans des contrées libres et ils y ont trouvé la liberté, mais ils n’ont jamais reçu de bienfaits des voleurs d’esclaves. Semblables à tous les hommes ignorants, ceux d’entre eux qui obtiennent la liberté ont généralement les mœurs corrompues. L’Afrique est, sans doute, la source de ces maux ; car les Noirs, y vivant ordinairement avec des apostats, apprennent plutôt leurs jurements et leurs blasphèmes que toute autre chose. Sans doute, il peut arriver que des Africains connaissent un peu la religion chrétienne et ses grands avantages. Ainsi, Ukawsaw Groniosawnote, prince africain qui a vécu en Angleterre dans une si grande pauvreté qu’il serait mort de faim sans le secours d’un bon et charitable procureur ; mais il n’aurait pas voulu renoncer à la religion chrétienne pour tous les royaumes de l’Afrique. Ainsi, Morrantnote, dans sa jeunesse, s’étant enfui dans un désert parce qu’il préférait les bêtes sauvages à l’absurde christianisme de ses maîtres, fut pris par des Indiens et conduit au roi des Cherokees, qui l’engagea, comme par miracle, à embrasser la religion chrétienne. Ce Morrant était au service de l’Angleterre dans la dernière guerre et accompagnait, avec le roi des Cherokees, le général Clinton au siège de Charles Town.

Ces exemples et mille autres semblables que je pourrais citer sont absolument contraires aux assertions des fauteurs de l’esclavage. La bonté divine devrait se plaire à visiter les pauvres et obscurs Africains précipités dans la servitude, à les en tirer, à les placer au milieu des princes et à les vêtir de la robe d’honneur, après avoir fait ployer leurs têtes sous le joug. Qui peut supposer qu’il soit agréable à Dieu de les voir languir dans l’oppression ? Les voleurs d’esclaves peuvent-ils penser que le père et le souverain de l’univers se plaise à transgresser ses lois ? La souveraine bonté visite, par hasard, quelques esclaves. Mais leur servitude n’est pas la cause de cette bienveillance.

Il n’y a que des événements heureux qui puissent plaider avec succès en faveur des Noirs. Mais ils ne sont ni cherchés ni désirés par leurs ravisseurs. L’esclavage est un des plus grands maux ; il n’y a rien de plus inique que de trafiquer les forces et le bonheur de nos frères. On est surpris de voir que cette injustice est commise par des chrétiens, puisqu’elle est contraire à tous les principes de leur religion.

Dès que le christianisme est semé dans une contrée, on s’attend à voir les vertus fleurir et étendre leurs branches ; on espère que l’harmonie et la philanthropie régneront dans tous les cœurs. Les Africains, au contraire, n’ont vu pousser que des ronces et n’ont vu que des brigands et des barbares, dont la méchanceté augmentait à chaque instant. Pour l’honneur du christianisme, je voudrais que l’art odieux de voler les hommes eût été connu des païens ; car, sans doute, il ne peut être pratiqué par des chrétiens ; mais il doit être détesté de tous les honnêtes gens, chrétiens ou païens. Tout être sensible et raisonnable pense qu’il n’est pas permis de commercer et de traiter les hommes comme de vils animaux. Qu’importent leur ignorance, leur situation, leur pays, leur couleur ? Certes, ceux qui procurent et volent les esclaves sont les plus grands brigands du monde ; ils ont perdu toute espèce de sensibilité. Peut-on penser qu’arracher des hommes à leur patrie, les mettre en servitude, les tuer ne soient pas des crimes ? Les ravisseurs sont les causes premières de l’oppression. Aussi, quoiqu’ils soient insensibles au malheur de leur prochain, s’ils ne se repentent pas de mettre des hommes dans l’esclavage, de les vendre comme des bêtes de somme, ils doivent s’attendre à la vengeance divine qui a suspendu ses coups pendant trop longtemps. Ils recevront la récompense due à leur iniquité, quand la mort viendra les trouver dans un état aussi affreux et plus abject que la servitude.

Quand bien même les Africains seraient dispersés et insociables, les Européens n’auraient pas le droit de les enchaîner. Sans doute, il peut y avoir des inimitiés et de mauvais usages parmi eux. L’Afrique est très étendue et très peuplée ; elle est divisée en plusieurs royaumes et principautés gouvernés par des rois différents, dont les sujets sont libres. Quelques peuples cependant sont esclaves de leurs monarques. Les prisonniers de guerre le sont de leurs vainqueurs, jusqu’à ce qu’ils aient été échangés ou qu’on en ait disposé autrement. La côte occidentale fournit beaucoup d’esclaves aux Européens. Les Africains ont une grande aversion pour le meurtre ; ils vendent ceux qu’ils jugent coupables de crimes, ils aiment mieux s’en défaire plutôt que de les tuernote. Les commissionnaires pour la traite des Nègres se chargent de fers, voyagent dans l’intérieur de la contrée et achètent les esclaves dont ils ont besoin. Ce sont les plus grands brigands de la terre. Souvent, ils volent et enlèvent plus de Noirs qu’ils n’en achètent : ils ne doivent pas en acheter de tout le monde ; s’ils subissent des perquisitions, ils sont rarement innocents, mais ils esquivent le châtiment en répondant que les uns leur ont été vendus dans un lieu, les autres dans un autre. Ces commissionnaires et ces voleurs, appelés marchands, sont des brigands africains, corrompus par leur communication avec les Européens. Néanmoins, quoiqu’ils soient, sans doute, barbares et méchants, j’ose dire hardiment qu’ils renonceraient à leur infâme métier s’ils connaissaient la cruauté des traitements éprouvés par les esclaves. Mais ils sont payés par les marchandises des artificieux Européens, et trompés par leur astuce. Les Blancs gardent des Africains dans leurs factoreries, les couvrent de vêtements ridicules, en font des domestiques et des appeaux, avec lesquels ils attirent d’autres Nègres dans leurs pièges. Ils prétextent le plus souvent des voyages vers la mer, ils annoncent à leurs esclaves qu’ils veulent en acheter de nouveaux et qu’ils les traiteront comme les anciens. Alors, les Africains enlèvent leurs compatriotes pour en faire des domestiques. Les Blancs prennent aussi quelques-uns de ceux qui demeurent à la factorerie et qui, gagnés par des colifichets, donnés à eux ou à leurs amis, pressent eux-mêmes le départ. C’est ainsi que se font les levées de soldats en Angleterre. Ainsi, les Anglais se vendent eux-mêmes et vendent les autres. Ainsi se conduisent, en Afrique, les voleurs d’esclaves et d’enfants. Mais les Européens n’ont pas cette manière de se procurer des hommes. Ils donnent aux princes d’Afrique qui ont de la scélératesse des présents pour avoir un certain nombre de Nègres. Ces mauvais rois excitent alors leurs sujets à la guerre, en leur faisant entrevoir des déprédations terribles ; et, quelquefois, quand les engagements sont formés, ils font eux-mêmes avorter leurs projets ; mais plusieurs citoyens ont été victimes de l’avarice et de la cruauté de leurs chefs. Ainsi, les Blancs emploient tous les moyens pour se procurer des esclaves ; ainsi, leurs forts et leurs factoreries sont des cavernes de voleurs.

Mais on dit encore : « Les Africains vendent leurs femmes et leurs enfants ; rien n’est plus opposé aux lois de la nature, et rien ne peut excuser ces actions. » Telle est la tendresse des Nègres pour leur famille que le commerce de leurs amis, pendant une année, ne peut les accoutumer à la perte d’un enfant. Comment refuser aux hommes de l’affection pour leur famille, lorsque mille circonstances découvrent que cette passion est naturelle, même aux brutes. Il faut défendre une bien mauvaise cause pour ne pas dire qu’un doux instinct, inné dans le cœur des animaux, anime avec encore plus de force toute l’espèce humaine. Comment penser qu’un homme sensible peut se consoler en pleurant de la perte de ses parents, de ses amis, de sa liberté, de son bonheur et de plusieurs autres liens aussi chers et aussi importants. Les peuples que l’on enlève annuellement de la Guinée sont nés libres et aiment leur patrie et leur liberté autant que les fils et les filles de l’heureuse Angleterre. Les Africains sont dressés à un service militaire, non pas tant par la volonté de leurs chefs que par leur propre inclination. Être prêt à défendre sa patrie, c’est, suivant eux, avoir pour son roi le plus grand respect. La forme de l’administration ressemble à l’ancien régime féodal de l’Écosse. Divers capitaines, qui ont la confiance du souverain, gouvernent l’État. Le peuple est libre, mais il a beaucoup à souffrir de l’avarice des capitaines et des inimitiés et des guerres qui naissent entre eux. Les Noirs aiment leur liberté et leurs droits autant que les autres peuples ; et l’Éthiopien est peut-être de tous les habitants du globe le plus passionné pour ses privilèges.

Les protecteurs et les fauteurs de l’esclavage soutiennent, pour excuser leur brigandage, que la loi de Moïse et la pratique constante de tous les siècles autorisent la servitude ; et ils ajoutent que les Africains, par leur caractère et leur couleur, sont particulièrement destinés à porter des fers.

Les avocats de l’esclavage n’emploient que ces moyens de défense, et leurs adhérents, en général, les répètent sans savoir ce qu’ils disent. Je vais examiner ces discours et je prouverai que ceux qui les tiennent se trompent eux-mêmes et trompent les autres. On n’est jamais plus exposé à être égaré que lorsque les séducteurs se couvrent du masque de la vérité. Ceux qui ne croient pas à la révélation divine sont inconséquents s’ils se servent de la loi de Moïse pour prouver qu’une classe d’hommes a le droit d’en mettre une autre aux fers. Ils doivent seulement examiner s’il est vrai ou faux que des hommes puissent opprimer justement leurs frères ; si les Africains, pour être moins instruits que les Blancs, ont moins d’intelligence ; et si, dans les sujets abandonnés à la sagesse humaine, ils ne sont pas tous également exposés à l’erreur. Écoutons les vrais préceptes de la raison et nous apprendrons qu’aucun homme ne peut légitimement priver son semblable de la liberté. Ce sont eux qui ont guidé les nobles défenseurs des privilèges universels et naturels de l’humanité. Quand les sciences ne sont éclairées ni par le flambeau de la révélation ni par celui de la raison, elles sont plus dangereuses que l’ignorance ; car elles s’appuient sur les ouvrages de la sagesse divine quand elles y découvrent quelque chose qui peut s’accorder avec leurs projets ou pervertir les hommes. Voilà les vrais moyens de précipiter les mortels dans l’erreur ! Ainsi, les prétextes des voleurs d’esclaves sont d’une méchanceté grossière et sont des abus diaboliques et inconséquents des livres sacrés ; car c’est abuser de la Bible que d’y chercher la justification de ses crimes. Il vaut mieux n’en faire aucun usage, ou même n’y pas croire, que d’imiter ceux qui la tordent pour s’autoriser dans le trafic injuste et abominable des Nègres.

Ainsi, tout homme qui croit aux Saintes Écritures dira certainement avec nous « que tous les hommes sortent de la même souche, qu’ils sont tous de la même espèce, et qu’un sang d’une même nature coule dans les veines des individus de toutes les nations ». Nous autres, Nègres, nous en pouvons conclure avec raison que nous ne sommes pas une espèce inférieure aux Blancs, et que la couleur, les traits et les formes du corps ne peuvent fournir à aucun peuple le prétexte d’en enchaîner un autre.

Tous les habitants actuels du monde descendent de Noé et ont tous été d’abord constitués de même. La différence que nous apercevons maintenant entre eux n’est venue qu’après leur dispersion sur les diverses parties du globe. Ainsi, nous voyons souvent des frères ne pas avoir les cheveux de la même couleur et ne pas avoir le même teint. Dieu seul qui règle la nature établit les variétés comme il lui plaît. Il n’est pas en la puissance de l’homme de faire qu’un cheveu soit blanc plutôt que noir. En observant la nature, nous trouvons que les mortels sont constitués pour les climats où ils vivent. Ainsi, leur couleur varie depuis l’Équateur jusqu’aux pôles. Néanmoins, les temps, les lieux et la manière de vivre changent manifestement la constitution, la couleur et les traits des naturels, et les rendent aussi différents des autres peuples de la même latitude que de ceux des autres climats. Ainsi, les habitants des contrées stériles du globe ne ressemblent pas plus aux habitants des contrées fertiles que les habitants des pays chauds aux habitants des pays froids. La complexion de chaque personne est analogue à la fécondité et à la température de sa patrie ; il est donc raisonnable de croire que Dieu, qui a placé les hommes dans des lieux différents, accorde à tous également son amour et sa protection. Il n’est donc pas permis de mettre les Nègres aux fers parce que leur complexion n’est pas celle des Blancs.

Nous venons de montrer que, parmi les hommes, la différence de couleur est seulement incidentale et relative au climat. Toutes les espèces du genre humain sont donc égales entre elles, elles ont donc toutes les mêmes droits à la jouissance des bienfaits de la divinité. Cependant, j’ai vu des Blancs avoir l’audace de dire que les Africains sont noirs parce que Dieu a maudit leur père et toute sa postérité. Ces ignorants Européens disent que nous descendons de Caïn, comme si toute la race de Caïn n’eût pas été exterminée par le Déluge universel.

Noé et ses trois fils, Japhet, Sem et Cham, furent, avec leurs femmes, les seuls qui trouvèrent grâce devant Dieu. Les personnes qui croient à la Bible disent que Cham et toute sa postérité ont été maudits de Dieu ; elles ajoutent que l’Afrique a été vraisemblablement peuplée par les descendants de Cham. Mais elles fournissent aux protecteurs de l’esclavage de vains moyens de défense.

On ne peut nier que Cham n’ait été très coupable d’avoir laissé son fils Canaan se moquer du vieux Noé couché indécemment ; parce que le vin, dont il ne connaissait pas les effets, lui avait fait perdre la raison. Noé maudit Canaan, bénit Sem et Japhet, et prédit que toute la race de Canaan servirait la postérité de ses deux oncles. Les descendants de Canaan peuplèrent, dans l’Asie occidentale, le pays auquel ils donnèrent leur nom. N’oublions pas qu’il n’y eut que Canaan et sa postérité qui aient été frappés de la malédiction divine. N’oublions pas qu’ils ont été punis de leur idolâtrie et de leurs crimes ; les uns par les Hébreux, les Assyriens, les Chaldéens, les Perses, et les autres par les Grecs, les Romains, les Sarrasins, les Turcs ; n’oublions pas qu’ils ne sont pas allés dans l’Afrique. Mais ressouvenons-nous que quelques Cananéens, suivant les historiens, s’enfuirent de leur pays à l’approche de Josué et se retirèrent en Angleterre. Ne pouvons-nous pas croire que, s’ils sont toujours maudits de Dieu, ils sont plutôt reconnus par leur méchanceté que par leur couleur ? Quels sont donc les enfants de Canaan ? Les Africains ou les voleurs d’esclaves ? Comparez leurs actions et prononcez.

Si l’on demande de qui sortent les Africains, je prierai d’abord de se rappeler que Canaan fut le seul fils de Cham maudit par l’Être Suprême ; et je dirai ensuite que les Africains descendent de Chus, l’aîné des fils de Cham, qui s’établit au sud-ouest de l’Arabie et dont la postérité a été connue des Hébreux sous le nom de Chusites. Les enfants de Chus pénétrèrent dans les parties intérieures et méridionales de l’Afrique et, comme ils fixèrent leur séjour sous la Zone Torride ou près des Tropiques, leurs descendants devinrent graduellement très noirs. Cette couleur est naturelle aux habitants des climats brûlants.

Les hommes éclairés et réfléchis doivent savoir que la couleur ne peut pas être une marque de malédiction originelle et imprimée plus particulièrement sur les Africains que sur aucun autre peuple. Ainsi, il n’y a pas plus de prétextes pour réduire un Nègre à l’esclavage que pour y réduire un Blanc. L’ignorance et les erreurs de l’imagination, appuyées sur la protection générale accordée au trafic des Noirs, ont pu seules affermir les Européens dans l’opinion que l’esclavage des Africains est légitime ; elles seules ont pu persuader qu’il est moins criminel de maltraiter et de persécuter un Nègre qu’un autre homme.

Les fauteurs de la servitude disent encore pour défendre leur cause que les hommes de tous les temps et de tous les lieux ont eu des esclaves. J’avoue qu’il y a toujours eu des esclaves. Mais cela ne justifie pas l’esclavage, cela ne prouve pas qu’il est légitime et nécessaire ni qu’il est conforme à la vraie nature de la société humaine. Quand les lois de la civilisation furent brisées, les droits des hommes furent violés, les propriétés furent envahies, et les moins forts furent opprimés et souvent contraints à porter des fers. Les déprédations et les vols étaient fréquents. Les pauvres vendaient leurs bras à des protecteurs qui les défendaient contre la misère, les bêtes et les brigands. Tel était l’état grossier des hommes dans les commencements de la société et dans les établissements des royaumes. Mais, quand les empires devinrent puissants et superbes, ils eurent besoin d’augmenter leurs territoires et ils s’emparèrent des demeures de leurs voisins, faibles et peu nombreux. Ces malheureux, privés de leur subsistance et chassés de leur retraite, s’enfuyaient au gré de leurs chefs. Mais, lorsqu’ils étaient sans ressources, ils se soumettaient à leurs tyrans et perdaient pour toujours leur liberté. Aussi, quand ils couraient de grands dangers et qu’ils ne trouvaient aucun appui, ils se vendaient eux-mêmes pour esclaves, au prix qu’on voulait bien leur accorder. Les infortunés ! Ils ne pouvaient choisir un meilleur sort !

Bientôt les acheteurs d’esclaves formèrent entre eux des associations, firent tomber dans leurs pièges les hommes sans secours, les forcèrent à se vendre et à confier leur existence à d’autres voleurs qui les achetaient. Car où sont les hommes qui achètent des esclaves pour les rendre libres ? Où sont ceux qui ne les accablent pas de travail ? Tout le temps qu’on est dans la servitude, on est sous la juridiction des brigands. Tout homme qui en force un autre à le servir sans récompense est un voleur. Fournir à un esclave les choses de première nécessité, le faire vivre, ce n’est pas le récompenser. Dépouiller quelqu’un de sa liberté, c’est commettre un vol plus affreux que si on le dépouillait de ses propriétés. Dans quelque temps et dans quelque circonstance que ce soient, on ne peut mettre personne dans la servitude sans être barbare et injuste ; servir volontairement ou servir malgré soi sont deux choses absolument différentes. L’esclavage ancien n’a jamais été aussi barbare que l’esclavage moderne.

Je vais maintenant examiner l’espèce de servitude admise par la loi de Moïse et je montrerai qu’elle n’était pas contraire à la liberté naturelle des hommes, mais qu’elle était aussi juste que les circonstances et le temps le requerraient. Il n’y a pas plus de mal de faire un traité avec un homme qui vend sa liberté de son plein gré qu’il n’y en a entre deux hommes qui ont formé une société, et dont l’un est forcé par les événements de vivre au loin et en repos tandis que l’autre est chargé de toutes les affaires. Ainsi, les esclaves étaient jadis souvent les intendants de leurs maîtres et quelquefois leurs héritiers. On peut légitimement acheter un homme déjà esclave, mais on doit lui rendre sa liberté lorsque son travail a payé sa rançon. On peut de même se faire servir par un homme dont on a acquitté les dettes, jusqu’au temps où son service a remboursé l’argent qu’on lui avait avancé. En général, ceux qui s’étaient vendus pour acquitter leurs dettes, ou parce qu’ils étaient pauvres, n’étaient pas chez les Israélites esclaves avec leurs enfants, mais vassaux. Ils étaient délivrés de leurs dettes, et non pas en captivité. Ils payaient une taxe annuelle, égale à peu près à celle qu’un pauvre, en Angleterre, paie pour le loyer de sa chaumière. Car, dans les beaux pays de la liberté, il y a plusieurs milliers d’habitants qui n’ont pas un pouce de terre et qui ne peuvent se fixer dans aucun lieu sans donner de l’argent. Cela ne les rend pas esclaves. Ainsi, dans la Judée, les esclaves ou vassaux ne se commerçaient pas comme des meubles et des fonds ; on ne disposait pas d’eux comme on dispose des bêtes de somme ; si on les faisait changer de maîtres, c’était de leur consentement. Peut-être n’y a-t-il pas eu un seul Juif qui ait acheté un homme qui ne voulait pas le servir. Mais, quand la convention était faite entre le maître et l’esclave, si le vassal agréait son service, il ne pouvait plus être renvoyé ; et il refusait quelquefois sa liberté lorsque le temps fixé pour la fin de son esclavage arrivait.

L’état auquel furent réduits les Cananéens qui survécurent à leur patrie ressemblait beaucoup à celui du pauvre dans les contrées libres. Ils conduisaient le bois, portaient l’eau et étaient payés en proportion de leurs peines. Leurs familles et eux avaient abondamment les choses nécessaires à la vie. Ils étaient libres ! Voulaient-ils s’en aller ? Il n’était pas permis de les frapper. On ne faisait pas de recherches, on n’offrait pas de récompense à celui qui apporterait leur tête. Mais, dans les Indes occidentales, l’Européen qui ramène un esclave perdu ou qui apporte sa tête sanglante comme celle d’une bête dangereuse qu’il a tuée est payé. Pensée révoltante. Il est payé ! Et cette loi cruelle et horrible est toujours en vigueur dans quelques colonies anglaises !

Ainsi, les Cananéens, quoique destinés par l’Être Suprême à l’esclavage et aux emplois pénibles, étaient mieux traités que ne le sont les esclaves nègres. Ils pouvaient adorer Dieu dans le Temple de Jérusalem. Ils avaient les mêmes lois que les Israélites, ils observaient, comme eux, les jours de repos, de sabbat et de fêtes ; ils ne pouvaient pas travailler à la terre pendant les jours saints. Ils n’étaient pas obligés de travailler tous les jours ; et si, dans les temps et les saisons convenables, ils n’avaient pas amélioré leurs champs, ils ne périssaient pas de faim. Mais les Noirs… Aussi peut-on dire avec justice que, quelque nom que l’on donne à la servitude des Cananéens, elle était plus douce que n’est celle des Africains ; comparer l’ancienne avec la moderne, c’est mettre l’équité et le bonheur en parallèle avec la bassesse, la cruauté, la brutalité et la misère.

Il est donc démontré que la servitude établie par les lois divines chez les Juifs était une politique civile et religieuse, et n’était opposée ni aux lois de la nature ni à la liberté. Cette espèce d’esclavage était même judicieuse. Ainsi, la providence a toujours entremêlé sagement la richesse avec la pauvreté, la prospérité avec l’adversité, le bien avec le mal. Ces disparités exposées dans les lois écrites par Moïse sont conformes à l’équité, à la bonté et à la sagesse du maître de l’univers ; d’ailleurs, ce que les lois divines semblent permettre de contraire à la liberté fut seulement établi pour un temps déterminé et pour instruire les hommes.

Ainsi, en consultant Moïse, autant que j’en ai été capable, je n’y ai rien trouvé qui pût autoriser la servitude des Nègres. Mais, au contraire, la Bible défend expressément au chrétien d’avoir des esclaves tels qu’il en a actuellement. Il est important pour lui de connaître la véritable constitution de l’esclavage ; qu’il lise les Livres saints, il verra qu’autrefois cet état n’était qu’un service facile et assujetti à des formes nullement accablantes. Il sera ensuite persuadé que toutes les choses doivent rester à la place fixée par la bonté de Dieu et que la servitude moderne n’est pas appuyée sur les lois saintes.

Observons que le Créateur s’est plu à établir les variétés de la nature et à les exprimer dans la Bible pour l’instruction du genre humain. Ainsi, tous les usages et toutes les constitutions morales et naturelles sont des emblèmes et des allégories qui doivent faire connaître la bonté infinie de Dieu et montrer aux hommes les moyens d’expier leurs crimes.

Ceux qui examineront avec attention et sans préjugés les allusions des Livres saints remarqueront qu’elles enveloppent des vues plus vastes et plus utiles qu’on ne le pense. Mais leur explication appartient à la métaphysique et à la théologie ; je choisirai donc seulement ce qui a un rapport immédiat avec le sujet que je discute.

Je ferai voir que, peut-être, la diversité de couleur et de complexion n’a pas été imprimée sur les hommes pour être seulement une variété dans la nature. Je ferai voir qu’il n’est pas plus criminel aux Africains d’être noirs qu’il ne l’est aux léopards d’avoir la peau parsemée de taches. Ainsi, lorsque Jérémie a dit : « Quand l’Éthiopien changera de couleur, et quand le Léopard n’aura plus de taches ; alors vous ferez le bien, comme vous faites le mal actuellement », n’était-ce pas dire clairement qu’il est aussi impossible à l’homme de se dépouiller par lui-même de ses penchants vicieux qu’il est impossible aux Noirs de quitter leur couleur ? N’était-ce pas dire que toutes les âmes sont naturellement empreintes de la noirceur du crime ? N’était-ce pas dire que tous les hommes, noirs ou blancs, sont souillés du péché originel ? Rendons grâces à Dieu ! Le sang de Jésus-Christ efface tous les crimes et rend les hommes les plus coupables aussi saints que les anges. Rendons grâces à Dieu ! La source de la vie et du salut, de la lumière et de la joie est ouverte. Nous pouvons puiser dans les ruisseaux salutaires de l’Évangile. Rendons grâces à Dieu ! Lui qui peut rendre la vue aux aveugles et l’ouïe aux sourds, peut vouloir que sa grâce visite les hommes les plus pauvres, les plus ignorants comme les plus savants. Les Africains ne sont donc pas plus coupables que les Blancs. Il en est donc de la diversité de couleur parmi les hommes comme des diverses nuances de l’arc-en-ciel. Il est donc aussi peu criminel d’être noir ou blanc que de porter un habit noir ou un habit blanc. Qu’importe, lorsque l’on meurt, d’être blanc ou noir, homme ou femme, grand ou petit, jeune ou vieux ! Aucune de ces différences n’altère l’essence de l’homme.

Plus on examine la Bible, moins on y trouve de lois qui permettent l’esclavage. Il est aussi épouvantable de mettre les hommes dans les fers qu’il le serait d’offrir encore des bêtes en sacrifice au dieu vivant. Ne pourrait-on pas dire que la servitude tolérée par Moïse est allégorique et représente l’homme dans les fers du péché ? Ainsi, les Juifs, soumis aux Égyptiens, peuvent être l’emblème des mortels dominés par leurs passions ; et les Juifs libres et vainqueurs de leurs ennemis peuvent être celui du sage qui a surmonté ses penchants. Maintenant, c’est le sens figuré de la loi de Dieu que l’on doit suivre ; et qui recommande la justice et la bienfaisance, et défend par conséquent l’esclavage.

Enfin, les guerres elles-mêmes des Israélites et la destruction des Cananéens, etc., ont produit des abus très condamnables, ont renversé les principes de la morale et ont encouragé le crime. Cependant, les Cananéens furent chassés de leur pays à cause de leurs forfaits et de leur méchanceté. Mais cet exil ne peut-il pas être emblématique ? Ne peut-on pas croire qu’il a été ordonné pour apprendre à tous les hommes à craindre et à respecter celui qui est Dieu ? Pourquoi les guerres des Israélites ne seraient-elles pas la figure des guerres spirituelles que les justes ont à soutenir ? Pourquoi Samuel, exterminant le roi Agag, suivant les ordres de Dieu, ne nous désignerait-il pas que nous devons couper et déraciner avec l’épée du Seigneur notre passion favorite ? Pour Saül, chassé du trône pour sa désobéissance, ne nous annoncerait-il pas que l’infidèle sera banni du royaume de Dieu ?

Ainsi, l’on peut regarder l’Ancien Testament comme une allégorie continuelle de ce qu’il importe le plus au chrétien de connaître et de pratiquer ; ainsi, s’il ne faut pas suivre littéralement tous ses préceptes, il faut néanmoins ne les oublier jamais.

Il me semble maintenant avoir démontré, jusqu’à l’évidence, qu’il n’y a, dans la Bible, aucune des propositions sur lesquelles les fauteurs de l’esclavage étayent leur conduite. Ainsi, ni la nature, ni la raison, ni l’Écriture sainte ne permettent de mettre les Nègres dans les fers plutôt qu’aucun autre peuple.

Sans doute quelques-uns de mes arguments n’auront aucun poids pour ceux qui ne croient pas aux Livres saints et n’en font aucun cas. Mais, quels que soient les prétextes dont ils couvrent leur conduite envers nous malheureux Africains, je leur dirai : « Enlever à un homme une propriété quelconque, soit par astuce, par violence ou par adresse, c’est commettre un crime. Mais, pour enlever les hommes eux-mêmes et les mettre dans l’esclavage, il faut être un monstre. » De quelque couleur que soit sa peau, qui ne donnerait pas tout pour sa vie ? Qui n’aimerait pas mieux perdre toutes ses propriétés que perdre sa liberté ? Le fou seul peut penser autrement. Il faut donc être insensible ou inconséquent, ou insensé, pour croire qu’il soit juste de réduire les Noirs à l’esclavage.

Si parmi les hommes il s’en trouve qui, semblables aux bêtes voraces, emploient toutes leurs nuits à chercher leur proie, il en est encore d’autres qui, dès le point du jour, s’opposent à tous les devoirs imposés par la civilisation, déchirent toutes les lois de l’équité et traitent de préjugés les préceptes contraires à leur conduite. Tels sont les voleurs d’esclaves, les marchands de chair humaine et leurs vils agents. L’opinion publique s’est élevée contre eux avec force, ils ont été contraints de masquer leur avarice avec des lambeaux qu’ils disent avoir pris dans les Livres saints ; ils enveloppent leur arsenic, cachent leurs crimes et n’en sont que plus odieux. Ainsi, les guerres des Israélites, l’exil et l’esclavage des Cananéens, etc. ont toujours servi de prétextes aux cruels oppresseurs des Africains. Ainsi, les ravisseurs des Noirs veulent encore faire croire que la loi de Moïse est la sauvegarde de leur barbarie. Cette loi, cependant, comme je viens de le démontrer, ne peut en aucune manière excuser la servitude actuelle. Retenir les Nègres dans les fers, c’est donc transgresser les commandements de Dieu même.

La punition des Cananéens a été un piège où sont tombés les Européens. En sont-ils moins coupables ? Doivent-ils penser que des peines infligées à des criminels leur permettent la déprédation et les autorisent à enchaîner et à commercer des innocents ? Ô horreur ! Pourquoi ne serait-on pas persuadé qu’ils recevront quelque jour la récompense due à leur indignité ?

Il n’est rien de plus absurde, de plus ridicule et de plus affreux que de conclure d’après la Bible et les annales des diverses nations la légitimité de la servitude des Nègres.

Supposons que deux ou trois hommes mal organisés et cruels regardent une foule de peuple faisant pendre un criminel à un arbre. L’exécution finie, ils s’éloignent, prennent un sentier détourné, rencontrent un innocent et, précisément parce qu’ils ont vu pendre un homme, ils saisissent cet innocent et le pendent. Maintenant, si le peuple sait ce que ces fous féroces ont fait, hésitera-t-il un instant entre son action et celle de ces insensés ? Non, sans doute. Mais, s’il peut s’en emparer, il les renfermera à Bedlamnote ou même les fera mourir. Néanmoins, ces méchants, ces stupides ne pourraient-ils pas se défendre ? Ne diraient-ils pas qu’ils n’ont fait qu’imiter le peuple ? Ne diraient-ils pas que, si le peuple n’avait pendu personne, ils n’auraient pas pendu l’homme qu’ils ont trouvé sur leur chemin ? Certes, cette excuse serait inutile ! Telle est cependant celle sur laquelle s’appuient les marchands de chair humaine. Les voleurs et les oppresseurs de Nègres sont seulement plus coupables encore que ces fous. Ils ont battu tous les sentiers de la barbarie, ils ont contourné tous les faits pour en former des exemples. Qu’un homme soit mis à mort pour ses crimes ou par des scélérats, que leur importe ; cela les autorise à satisfaire leur avarice. Que ce soient les Cananéens, soumis pour leurs forfaits, ou les Israélites, soumis par l’iniquité des Cananéens, que leur importe ; il a existé des esclaves. S’ils voient des monstres qui volent, enchaînent, battent de verges, déchirent, par la faim et les tortures, une partie faible de l’espèce humaine, ils pensent que cela est juste, et ils le font. Les Grecs et les Romains, et d’autres nations policées, mais souvent inhumaines, ont, peut-être, agi de même autrefois. Les fauteurs de l’esclavage voudraient persuader que ces exemples les autorisent actuellement, ils examinent en vain les préjugés anciens et modernes, la base de leur conduite sera toujours vile et abominable. Le résultat des calculs et des comparaisons des commerçants d’Africains sera toujours la honte de l’humanité. Écoutons les cris des Nègres assassinés ! Écoutons les gémissements des Nègres accablés par l’esclavage !

Pour penser que la traite et la servitude des Nègres soient permises, il faut avoir étouffé en soi toute espèce de sensibilité. Mais choisir ces moyens de s’enrichir, se complaire dans sa méchanceté et mettre des innocents dans les fers, c’est être un monstre. Cependant, ces deux classes composent presque la société entière. Tels sont les hommes ; conduits par l’intérêt, ils n’examinent pas leurs préceptes sans y être forcés par leur intérêt même. S’ils défendent leur avarice et leur avidité, ils fournissent des milliers d’excuses. S’ils ne sont pas attaqués, ils sont indifférents et laissent tranquillement les méchants commettre leurs crimes. Tels sont les hommes ; s’ils prospèrent, le malheur des autres ne les touche pas. Ainsi, ceux qui sont élevés aux premières places et qui peuvent étendre au loin leurs vues et leurs bienfaits ferment-ils les yeux sur la traite et l’esclavage des Nègres. Aussi, malgré les vertus si vantées des nations civilisées et éclairées, ne s’opposent-ils pas au torrent du brigandage et de l’oppression qui engloutit l’Afrique.

On trouve souvent des routes qui paraissent bonnes, mais qui conduisent à la mort. Parmi les possesseurs d’esclaves, il en est qui croient que l’esclavage est légitime. On est obligé de leur dire et de leur prouver que la servitude est seulement permise par la brutalité et la méchanceté. Ces hommes ne connaissent pas la rectitude morale ; ainsi, pendant que le soleil éclaire l’univers, le vil hibou ne voit rien. Celui qui a abandonné les sentiers de la vertu et de la philanthropie est bientôt absolument vicieux ; s’il est dans les hautes dignités et qu’il se pare de sensibilité et de prudence, ses prétendues vertus ne sont qu’une scélératesse masquée. Elles sont aussi loin des vertus utiles que la valeur intrinsèque du ver luisant est loin de celle du diamant. L’homme tourmenté par l’amour de l’humanité est le seul vraiment vertueux.

Les lois divines sont fondées sur l’amour. « Tu aimeras, disent-elles, ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, et ton prochain comme toi-même. » Dieu, après avoir créé les hommes, leur a commandé de s’aimer et de ne former qu’une famille. Mais bientôt la désunion s’empara de plusieurs esprits et les rendit envieux et ennemis de tous les autres. Les tyrans et les bourreaux des Nègres paraissent descendre de ces monstres. Ils parlent de leur supériorité, de leur dignité. L’homme humain méprise leurs titres infâmes et regarde tous les hommes comme ses frères et ses amis. Dans toutes les circonstances et dans tous les lieux, il tâche de leur faire du bien. Il accueille le malheureux qu’il ne connaît pas. C’est un frère ! C’est un ami ! Lui demander un service, c’est chatouiller agréablement tous les nerfs de son âme.

La Bible a dit : « La même loi et les mêmes usages sont prescrits universellement pour vous et pour les étrangers qui vivent parmi vous. » Les hommes dispersés sur toute la terre doivent donc jouir des privilèges de la loi de la rectitude, de l’équité et de l’amour ; un service volontaire est la base de toute société humaine, civile et religieuse. Si vous servez, c’est librement, et vous pouvez aussi vous faire servir ; si vous faites du bien, on vous le rendra. Voilà la justice. Mais ceux qui s’emparent de la liberté des hommes et qui les contraignent de servir sont injustes. Ce sont des brigands qui violent les préceptes de la raison, de la société, de l’humanité ; ils ne sont pas punis ! Cependant, Dieu et les hommes ordonnent que ceux qui enfreignent les lois perdent la liberté, et quelquefois la vie.

La rigoureuse équité ne réside plus parmi les hommes, les principes grossiers de la première civilisation sont seuls maintenus. Autrement, aurait-on souffert si longtemps les infâmes repaires des marchands de chair humaine ? Autrement, aurait-on souffert que les pauvres et infortunés Africains devinssent la proie des Européens ? Les Nègres n’ont jamais passé les mers pour voler les Blancs. Il est aussi odieux d’enlever, de vendre, d’acheter et de mettre dans l’esclavage un Noir que si l’on en agissait ainsi avec un autre homme. Supposons que quelques pirates africains aient été aussi adroits que les Européens et qu’ils aient fait des excursions sur les côtes de la Grande-Bretagne ou ailleurs ; supposons même qu’ils aient été assistés par quelques Anglais ; car, parmi vous, il en est d’assez vils pour embrasser ce parti avec joie, s’il y avait de l’argent à gagner. Supposons que mes compatriotes, aidés par les vôtres, aient enlevé vos fils, vos filles, vos femmes, vos amis, et les aient mis dans un esclavage perpétuel et barbare. Vous penseriez certainement que ces pirates, armés pour la traite des Blancs, méritent tous les châtiments que l’on pourra leur infliger. Mais les pirates européens de quelque nation qu’ils soient sont aussi criminels. Ils n’ont pas plus de droits sur les Africains que les Africains n’en ont sur eux.

Poursuivons les pirateries des Européens dans leurs derniers retranchements ; après avoir montré qu’elles sont défendues par la loi de Moïse, faisons voir qu’elles sont proscrites par la loi du Christ. « Ne faites pas à autrui, dit-elle, ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît. » Y a-t-il des voleurs d’esclaves qui voulussent être esclaves, être traités comme des chiens et vendus comme des bêtes de somme ? Ainsi, les voleurs et les marchands de Nègres transgressent évidemment toutes les lois. Ils sont même plus coupables que ne le seraient des Noirs qui prendraient de l’autorité sur leurs maîtres et les forceraient à servir sous eux. Ne craignez pas que les Africains se vengent, ils ont appris à pardonner les injures ; ils savent que les mauvais exemples ne légitiment pas les mauvaises actions ; ils aiment mieux être déchirés à coups de fouet et souffrir la faim, la soif, toutes les injures de l’air, que de prendre note des traitements qu’ils subissent. Si la loi de la nature permet la vengeance, la loi de Dieu commande l’indulgence et le pardon. Rien n’est plus sage. N’écoutons pas les passions ; elles nous emportent au-delà de l’équité. Si un barbare m’a arraché un œil, si je veux le punir, je lui arracherai les deux yeux, il lui sera donc permis à son tour de se venger du tort que je lui ai fait. Quel sera donc le terme de la vengeance ? Ainsi, un Nègre qui aurait été esclave, estropié et traité cruellement, ne châtiera pas son oppresseur, quand bien même les circonstances le feraient tomber entre ses mains. Les Africains, après leur délivrance, seront obligés de chercher des protecteurs et non pas des moyens de vengeance. C’est Dieu seul qui doit récompenser les tyrans des Noirs, ennemis et violateurs de ses lois.

La loi de Dieu est formelle, elle s’exprime ainsi : « Celui qui volera un homme et le vendra, mourra dès qu’il aura été convaincu de son crime » (Ex., ch. 21, v. 16). Cependant, les chrétiens, qui doivent connaître la Bible, n’ont aucun égard à cette loi. Ils punissent de mort le vol et l’escroquerie de l’argent et des autres biens. Ils devraient donc, si cela était possible, faire mourir deux fois celui qui vole un homme et le met dans l’esclavage. Mais le souverain juge de l’univers, à cause de sa bonté et de la dépravation universelle des hommes, a bien voulu adoucir la sévérité de ses lois ; il ne prononce la peine de mort que contre les assassins et les mortels coupables de forfaits atroces. Cette indulgence n’altère pas la loi. C’est seulement un sursis qui donne au criminel le temps de se jeter dans les bras du repentir et d’obtenir le pardon de son iniquité. Mais, s’il n’expie pas son crime par le remords, s’il ne réforme pas sa vie, s’il persiste dans ses mauvais principes, il est pour toujours frappé de la malédiction divine et il subit le supplice indiqué par la loi juste et sainte du Tout-Puissant. C’est le Christ lui-même qui l’a annoncé. Les Scribes et les Pharisiens lui amenèrent une femme surprise en adultère, en demandant le châtiment qu’elle méritait. « Que celui de vous qui est sans péché, dit Jésus, lui lance la première pierre. » Les accusateurs s’en allèrent les uns après les autres, et l’adultère resta seule avec le Christ. « Personne ne vous a condamnée, lui dit-il, allez-vous-en, et ne péchez plus » (Jean, ch. 8). Il est donc manifeste que, selon la juste interprétation de la Bible, les grands forfaits méritent seuls la mort. Mais, quoique dans plusieurs cas Dieu ait eu l’indulgence d’adoucir la rigueur de ses lois, le coupable n’en est pas moins criminel. Au reste, lorsque les législateurs établissent des lois douces et que les juges s’y conforment, rien ne les dispense les uns et les autres de la justice. La stricte sévérité est souvent un devoir. Est-ce donc avec indulgence qu’il faut accueillir les voleurs et les marchands de Nègres ? N’ont-ils pas horriblement offensé Dieu ? N’ont-ils pas violé ses lois ? Que leur châtiment soit proportionné à leurs fautes. Si les suites de l’enlèvement ont fait mourir un Nègre, que le ravisseur meure ! Si les mauvais traitements ont fait mourir un Nègre, le propriétaire mérite la mort. Si un Nègre a été estropié par son maître, le maître doit être condamné aux amendes et aux peines que les juges regarderont comme convenables et comme proportionnées au malheur essuyé par l’esclave. « Ôtez le mal du milieu de vous », dit la loi ; les hommes devraient donc actuellement renoncer à la traite des Nègres. Ils devraient guérir les blessures qu’ils ont faites et verser le baume salutaire du christianisme sur les plaies sanglantes que la barbarie et l’injustice ont ouvertes depuis tant de siècles.

Cependant, je ne m’abuse pas, la Bible, je le sais, a autorisé l’esclavage ; mais les fauteurs de la traite des Nègres seront confondus par le texte même des Livres saints. « Si un voleur, est-il dit dans l’Exode (ch. 22, v. 3), n’a pas assez de bien pour restituer son larcin, il sera vendu lui-mêmenote. » Suivant cette loi, les hommes qui par adresse ou par violence s’emparent du bien d’autrui, sont les seuls qu’il soit permis de faire esclaves ; et encore ne le sont-ils que lorsqu’ils ne sont pas assez riches pour réparer leurs crimes. Ce châtiment, d’ailleurs, semble être ordonné pour les forcer à se repentir et à se corriger. Cette loi a-t-elle des rapports avec les Africains ? Quels maux les Africains ont-ils faits aux Européens ? Quand sont-ils venus les voler ? Ont-ils jamais ravagé l’Europe ? Se sont-ils jamais emparés de leurs femmes, de leurs fils, de leurs filles, de leurs amisnote ?

Que l’inconséquence des Européens est manifeste ! Ils croient à la Bible et ne pratiquent pas ses préceptes ; ils les tronquent pour éblouir les ignorants et satisfaire à leur avarice. Contredisent-ils leur intérêt même en apparence ? Ils sont rejetés. Ainsi, les lois divines commandent que le voleur restitue son larcin, les lois humaines au contraire commandent qu’il meure. Dieu a dit : « Celui qui aura volé un homme et l’aura vendu, mourra » ; les hommes disent que ses actions ne sont pas toujours des crimes. Il faut donc prononcer entre le Créateur et les créatures. On pourrait parler ainsi à tous les individus de l’espèce humaine : « Vous péchez contre les lois du Très-Haut ; vous n’avez pas fait ce que vous deviez faire, et vous avez fait ce que vous ne deviez pas faire. »

Cependant, si, conformément aux lois de Dieu, les voleurs, au lieu d’être pendus, étaient condamnés à une servitude dont la longueur serait proportionnée à leurs crimes, toutes les nations pourraient avoir des esclaves. Il serait permis de les vendre aux citoyens, mais jamais aux étrangers, et la liberté leur serait accordée de droit dès que le temps fixé pour leur châtiment serait expiré. Mais tout homme qui en force un autre à le servir est un voleur. Celui qui est esclave malgré lui doit s’arracher des mains de son maître ; ainsi, les honnêtes gens tombés dans les pièges des brigands tâchent de sortir du repaire de leurs ravisseurs. Si un esclave ne pouvait briser ses fers qu’en en chargeant son tyran, il aurait raison de ne pas l’épargner. Si Dieu nous commande de pardonner le mal qu’on nous a fait, il nous a aussi commandé d’empêcher le crime et de nous garantir du malheur.

Pourquoi l’espèce humaine oublie-t-elle que le vice n’autorise pas le vice et que chaque être a le droit de se défendre contre toutes les injures quelconques ? Aussi l’esclavage a-t-il toujours été contraire aux lois naturelles et divines. Mais l’homme en général a été, dans tous les temps et dans tous les lieux, méchant, orgueilleux, insolent ; il méprise les lois éternelles et fait tout le mal qu’il imagine, s’il espère qu’il lui en reviendra du profit et s’il ne prévoit aucun danger. Tels sont les voleurs, les marchands et les propriétaires de Nègres ; ils n’examinent pas et ne se soucient même pas d’examiner combien ils font de tort aux Africains ; ils gagnent de l’argent, cela leur suffit.

L’introduction de la captivité chez les divers peuples fit naître autrefois la peine du Talion comme un préservatif nécessaire. Celui qui avait plongé un citoyen dans la servitude était puni par la servitude, comme celui qui avait tué avec une épée était tué avec une épée. Châtier les coupables, c’est exercer la justice ; mais c’est être inique que d’aller au-delà de la peine du Talion et de se souiller des crimes des oppresseurs eux-mêmes. Ainsi, le gouvernement qui mettrait les tyrans des Nègres dans les fers sans affranchir les Nègres serait odieux. Il imiterait les conquérants suscités par la providence pour être les fléaux d’un peuple corrompu et qui sont méchants par réflexion et ennemis de tout bien. Aussi, dès qu’ils ont exécuté les décrets de la divinité, la vague de l’adversité tombe sur leurs têtes et les engloutit.

L’histoire nous montre des révolutions terribles, elle nous offre le spectacle affreux d’hommes gémissant sous le fardeau de l’oppression et faisant des efforts utiles pour leur délivrance. Ô mes chers compatriotes ! Je n’ai pas besoin de vos cris douloureux pour me rappeler vos sanglots et leurs prières. Ce triste souvenir est imprimé pour toujours dans mon cœur. Je vous entends invoquer l’Être des êtres. Et, pendant que vous vous lamentez sous les liens déchirants de la barbarie et de la faim, il me semble qu’il vous dit : « Hélas ! Ô Africains ! Vos malheurs sont les miens ; je suis comme l’épi que l’avide moissonneur a laissé dans les champs. La probité et la droiture sont bannies de la société. Chaque homme a soif du sang de son frère. Tous se tendent des pièges les uns aux autres ; tous font tout le mal qu’ils peuvent faire. » « Ô mes compatriotes, vous dirais-je (s’il n’était pas actuellement affreux de vous faire des reproches). Ô mes compatriotes ! Pourquoi avez-vous reçu parmi vous des mortels aigus comme des ronces ? Pourquoi avez-vous laissé établir parmi vous des mortels adroits et fourbes comme des renards ? Ô Afrique ! Encore, encore un peu de temps et le jour du salut arrivera. Nous verrons nos ennemis abhorrés et méprisés partout. »

Ce n’est pas à moi à indiquer la révolution qui forcera les Européens à abolir l’esclavage, même malgré eux. Pourrait-on dire ce qui leur arrivera si la méchanceté et l’iniquité ne les abandonnent pas ? Pourrait-on dire quelle sera la calamité qui fondra sur les odieux marchands d’esclaves et sur les nations criminelles qui les protègent ? Maintenant, il doit paraître évident que le trafic des esclaves est un des plus grands forfaits et que les nations qui les autorisent violent les lois et les commandements du Très-Haut. N’est-il donc pas juste que les auteurs et les fauteurs de l’esclavage soient punis par le Tout-Puissant ? Les coups de la vengeance ont été tardifs, mais ils n’en seront que plus terribles. Ils ont été différés, ils n’en seront que plus sensibles.

Il n’y a que des barbares guidés par une méchanceté infernale qui aient pu avoir formé les établissements que les Européens ont formés dans les autres parties du monde. Il n’y a que des monstres qui puissent commercer des hommes innocents. Aussi, je ne crains pas de dire que le vol et l’assassinat ont été les bases des colonies européennes. Les déprédations, l’oppression, l’esclavage en ont été les suites. Car, s’ils volent et négocient les Africains, c’est pour les transporter dans leurs habitations. Certes, les peuples qui tolèrent ou encouragent ces atrocités sont non seulement les complices de ceux qui les commettent, mais ils sont encore la honte de l’humanité. Comment peut-on s’associer avec les pirates et les brigands les plus scélérats ? Comment ose-t-on favoriser ou tolérer les plus vils complots ?

Quelles horreurs les chrétiens n’ont-ils pas commises en Asie, en Afrique et en Amérique ? Qui leur a permis de massacrer les mahométans ? De quel droit ont-ils dépeuplé l’Amérique entière ? De quel droit privent-ils les Africains de leur liberté ? Grand Dieu ! Ces fiers Européens appellent les autres nations des barbares. Cependant, elles ne volent et n’oppriment personne.

Sans doute, il n’est pas inutile de montrer que le brigandage des Européens est la cause première de l’esclavage actuel des Nègres. Les colonies des Espagnols accueillis en Afrique et en Amérique ravagèrent toutes les villes ; la trahison et le meurtre furent les fondements de leur puissance, et la cruauté et la barbarie en ont toujours été les soutiens. Toutes les autres nations européennes adoptèrent les mêmes principes. Les cœurs s’endurcirent imperceptiblement. De vastes territoires étaient ruinés ; les déprédateurs enrichis des dépouilles des indigents retournaient dans leur patrie jouir de leurs vols. Le sol était fertile, les bras manquaient, le pillage était impossible. Les Européens, trop paresseux et trop inhumains pour aimer le travail, s’emparaient des naturels fugitifs qu’ils pouvaient attraper. Ils les faisaient esclaves et les condamnaient à des travaux pénibles. Ces malheureux, peu accoutumés à des traitements affreux, étaient consumés par le chagrin, et bientôt les manœuvres manquèrent encore. Mais les oppresseurs avaient vu que leur ouvrage pouvait être fait sans qu’il leur en coûtât rien. Telle fut l’origine de l’usage général de ramasser et d’enlever les malheureux étrangers qui peuvent travailler. Les Portugais furent les premiers qui volèrent les Nègres. Bientôt dévorés par la soif du gain, ils commirent les plus grands forfaits. Les Espagnols imitèrent les Portugais ; ils pensèrent que la traite des Nègres leur serait très avantageuse et qu’elle les mettrait à même de vivre dans l’abondance et dans l’oisiveté. Les Français et les Anglais fondèrent ensuite des colonies dans les Indes occidentales. Tous les Européens ont paru se réunir pour voler et piller l’Afrique, et ce ne sont pas les seuls maux dont ils l’aient affligée. Leurs intrigues ont infecté les Nègres. Les combinaisons de la fraude et de la trahison leur sont familières. Les forts et les factoreries des Blancs sont des repaires de brigands, où ils attirent et volent les Noirs. L’Afrique est dépouillée d’habitants ; ses fils, ses filles nés libres sont arrachés de son sein avec violence et sont faits esclaves. Aussi peut-on dire que, de toutes les parties du globe, l’Afrique est la plus malheureuse. Ô mon Dieu, quand voudrez-vous que l’homme ne soit plus méchant ?

La Compagnie royale africaine (ce nom doit hâter sa destruction) fut créée sous Charles le Second, et elle eut le pouvoir de commercer dans la Barbarie septentrionale et d’élever des forts et des factoreries sur la côte occidentale de l’Afrique. Le Parlement, par un acte de 1697, lui ôta son privilège exclusif et permit à chaque marchand d’y trafiquer en payant dix livres sterling pour maintenir les forts et les garnisons. Les compagnies des divers royaumes, pour assurer leur commerce, ont construit des forts et des factoreries sur toutes les côtes de la Guinée. La principale occupation des habitants de ces places est le négoce de l’espèce humaine. Il est horrible, il est révoltant ; il a cependant été établi par l’autorité royale et il est toujours permis par tous les gouvernements chrétiens. Ainsi, les nations éclairées et civilisées sont encore plus barbares que les nations sauvages et ignorantes.

Quoique j’aie vu la misérable situation des Nègres exilés de leur patrie, il m’est impossible de la décrire. J’ai vu le commerce des factoreries, j’ai vu les Africains tomber dans le piège tendu par les Blancs, et je ne puis donner une idée juste des crimes dont j’ai été témoin et des calamités que j’ai partagées. Quelle description pourrait rendre les sentiments que les Noirs éprouvent et les traitements qu’ils subissent ! La trahison, la perfidie, le meurtre sont les moyens familiers de s’emparer d’eux. On les charge de fers ; on les déchire à coups de fouet pour les conduire au bord de la mer. Là, on les dépouille, on les visite, on les marque, on les jette ensuite dans les vaisseaux, on les entasse dans le fond de cale comme des ballots de marchandise. La malpropreté les ronge ; la mauvaise odeur les suffoque. Aux maux que j’ai décrits, j’ajoute encore les mauvais traitements des capitaines de vaisseaux, qui sont souvent des monstres. Les Nègres sont-ils arrivés à leur destination ? Les acquéreurs les dépouillent, les visitent. Leur attitude peint la honte, la mélancolie. Aux chagrins qui les dévorent, les coups de fouet sont ajoutés. Nous avons encore d’autres scènes de douleur qui nous attendent.

Tous les esclaves n’appartiennent pas au même maître. Tous ces malheureux vont se séparer. Les mères serrent leurs filles entre leurs bras, les filles leur mère. Les pères, les mères, les enfants demandent, en sanglotant, à n’être jamais séparés. Le mari prie pour sa femme, la mère pour ses enfants. Leurs gémissements adouciraient des monstres, mais les colons sont insensibles. Les épouses sont arrachées avec violence des bras de leur mari. Infortunés Africains ; nous avons quitté pour toujours nos patries, nos amis, nos parents.

Les esclaves sont-ils livrés à leurs tyrans, les pères, les mères pressent leurs enfants contre leur sein, les baignent de larmes. Il ne leur est pas permis de pleurer longtemps ; l’oppresseur les enlève ; ils perdent tout, jusqu’à l’espérance de se revoir. Quelle consolation pourrait adoucir leur mauvais sort ? Quelques-uns mènent une vie languissante et semblent ne respirer que parce qu’ils ont formé des liaisons avec leurs compagnons d’infortune. Mais, dès que le propriétaire s’en aperçoit, ils sont séparés à coups de fouet. Être déchiré à coups de fouet, être mutilé par d’autres châtiments plus cruels encore, voilà les souffrances journalières des Nègres ; jusqu’à ce que leurs forces soient usées par la faim, le travail forcé, les mauvais traitements, la misère, le désespoir. Hélas ! Malheureux mortels, que de maux vous souffrez ! Vos bourreaux prennent le nom de chrétiens !

Toutes les nations européennes ont des vaisseaux occupés à la traite des Nègres. Tous les esclaves ne sont pas vendus à des colons inhumains. Quelques-uns appartiennent à des maîtres qui les traitent avec indulgence et commisération ; quelques-uns deviennent libres, d’autres peuvent acquérir les moyens de s’affranchir eux-mêmes. Mais qu’est-ce qu’un très petit nombre comparé à cent mille Africains tenus dans l’esclavage et accablés de toute l’horreur qui l’accompagne ? La délivrance d’un très petit nombre peut-elle rendre le trafic des Noirs moins criminel ? La délivrance d’un très petit nombre permet-elle donc que la cruauté et la servitude soient toujours encouragées ? Quand on a entendu le récit des assassinats et des forfaits nécessaires pour se procurer des esclaves, aperçoit-on les adoucissements des hommes bienfaisants ? Sans doute, il doit paraître évident que le commerce de l’espèce humaine est un crime atroce et que tout exige sa fin.

Le respectable et judicieux auteur du livre intitulé The Historical Account of Guinea note (L’État historique de la Guinée) a donné des calculs frappants sur les maux occasionnés par la traite des Nègres. Il montre que, depuis quelques années, l’Angleterre fait presque tout ce commerce abominable. Il prouve par des relevés exacts que les vaisseaux de Liverpool, de Bristol, de Londres exportent annuellement de la côte d’Afrique, pour les colonies, cent mille esclaves. Mais, de ces cent mille Noirs, il en est plusieurs mille qui meurent des mauvais traitements qu’ils subissent ; un grand nombre encore meurent de la seasoning (fièvre qui attaque les étrangers arrivés en Amérique), à peine soixante mille survivent à ceux que les coups et les maladies ont tués. Les Anglais sont obligés tous les ans d’enlever de nouveaux Nègres ; la cruauté et l’oppression ont bientôt usé la vie de ceux qui ont résisté aux premiers maux. On peut donc supposer que la traite et l’esclavage des Nègres en assassinent plus de cent mille par an ; mais, le nombre fût-il moins considérable, il est toujours si grand qu’on ne peut y penser sans frissonner.

« Ô mon Dieu ! Que l’esclavage doit être méchant, abusif, impie, puisqu’on ne peut se procurer des esclaves sans assassiner des innocents. Quels châtiments ne puniront pas une barbarie si atroce ! Car, si le sang injustement répandu appelle la vengeance divine, combien les cris et les gémissements de cent mille hommes assassinés ne feront-ils pas descendre sur la terre de supplices dus à des brigands féroces. » Les faits que j’ai détaillés ne sont pas des conjectures, ils sont prouvés, ils sont la suite de la servitude. Ah ! Si les Anglais apprenaient qu’une autre nation tue annuellement cent mille innocents, ils penseraient, avec raison, qu’elle est inhumaine et qu’elle sera punie par le Tout-Puissant. La liberté et la justice, bases du gouvernement anglais, la philanthropie, caractère du peuple anglais, seront à jamais bannies de cet heureux empire, s’il peut s’imaginer qu’il mérite à peine un châtiment léger en tolérant la traite des Nègres et en ne la proscrivant pas tout de suite. Telle est la nature de cet infâme commerce que les Européens qui le faisaient autrefois mille fois moins qu’actuellement, ne le permettaient que parce qu’ils n’étaient conduits que par l’amour d’un gain quelconque. Pourquoi le continuerait-on ? La sagesse, l’équité, l’humanité s’y opposent. Il faut donc le défendre absolument. Le restreindre, ce serait diminuer les abus, les crimes, mais ce ne serait pas les détruire. Lorsqu’un arbre produit des fruits empoisonnés, suffit-il de couper quelques-unes de ses branches ? N’arrache-t-on pas l’arbre ? Ne brûle-t-on pas jusqu’aux racines ?

« La traite des Nègres peut être considérée comme un crime des particuliers ou comme un crime encouragé par les lois. Sous ces deux rapports, elle est également odieuse. Un forfait si horrible, si général, soit qu’il soit un forfait des individus ou un forfait du gouvernement, doit attirer sur tous la vengeance de l’Être Suprême. […] Lorsque des mauvaises actions sont commises par le public, le sage voit la providence s’y opposer, tandis que l’homme endurci et impénitent ne s’en aperçoit pas. Les agitations violentes et surnaturelles de tous les éléments ont favorisé les établissements des Européens dans l’Amérique, ont affermi l’esclavage des Africains et ont fait tomber des maux innombrables sur les habitants des divers royaumes européens et sur les États eux-mêmes. La justice divine a puni les fauteurs de la servitude. N’oublions pas de remarquer que les Anglais font les deux tiers du commerce impie des Nègres et qu’ils ont été châtiés en proportion du nombre de leurs crimes, et plus particulièrement que les autres peuples. Les malheurs publics paraissent être des actes de la providence, qui veut alarmer les hommes accoutumés à rapporter les prodiges de la nature à des causes apparentes. Les insensés ! Ils s’arrêtent à des causes secondes et méconnaissent le doigt de Dieu, parce qu’il s’est couvert d’un voile léger. Je ne donne ce que je viens de dire que comme des conjectures ; je ne l’affirme pas. Mais j’affirme, avec confiance, que l’Europe entière s’est nui à elle-même par ses brigandages en Amérique et ses vols en Afrique. Toutes les craintes que je tâche d’imprimer dans tous les cœurs me semblent bien fondées. Pourrais-je, avec quelque ombre de justice, désirer de la prospérité à des scélérats qui n’ont des succès qu’aux dépens du bonheur d’un million d’hommes innocents, pacifiques et humainsnote ? »

Ce n’est pas sur la terre que les vertus sont récompensées et les vices punis comme ils doivent l’être. Cependant, il est évident que la providence veille sur l’univers, que les nations justes sont heureuses et que les nations criminelles subissent des peines. La justice divine ne dort pas toujours. Ainsi, les Cananéens furent châtiés par les Israélites. Ainsi, Cyrus entouré de prospérités vit Babylone saccagée par les ennemis et payer tous ses crimes. Ainsi, de temps en temps, des guerres destructives s’allument, des milliers d’hommes sont enlevés de dessus le globe, les richesses publiques sont épuisées. Examinez les peuples accablés par le malheur ; vous verrez qu’ils le méritent. Ainsi, la famine, la peste, les tremblements de terre répandent la terreur et la misère sur l’univers coupable. Quoique l’homme n’ait pas l’habitude de penser que ces événements soient des châtiments de l’Éternel, ils en sont cependant. La Bible, qui est l’histoire des actions de la divinité, nous dit toujours que ce sont des punitions et non pas des effets seulement physiques. Aussi les divers désastres qui affligent l’empire anglais peuvent-ils être attribués à la vengeance du Tout-Puissant. Aussi les pertes annuelles qu’éprouvent les Européens sont-elles dues à leurs péchés. Les guerres, les tremblements de terre, les orages, le tonnerre, les ouragans, les insectes destructeurs, les saisons stériles, l’inclémence de l’air, les dettes nationales, l’oppression des princes, la rébellion des sujets, etc. sont les maux que le courroux céleste verse sur les peuples et les princes injustes ; « parce que le méchant est pris dans son iniquité même » (Ézéc., ch. 39, v. 23). Pourquoi un forfait aussi grand que la traite et l’esclavage des Africains n’attirerait-il pas sur l’Europe des calamités terribles ? « On ne pense pas aux coups que la sage colère de Dieu lancera peut-être bientôt contre la nation anglaise. On ne pense pas que l’Être Suprême lui prépare, peut-être actuellement, des supplices proportionnés à l’horreur qu’inspire l’épouvantable oppression des malheureux Africains.

Les méchancetés nationales ont toujours été généralement payées par des punitions nationales ; et certes il n’y a point de méchanceté nationale qui puisse être plus odieuse à Dieu que la tolérance publique de l’esclavage. Tôt ou tard, l’Angleterre sera frappée par le Tout-Puissant pour l’indigne servitude des Noirs, honteusement accablés de travail et usés par des traitements barbares. Quel étranger pourrait croire que la traite des Nègres est autorisée par les lois anglaises, par la tolérance publique et par les rois eux-mêmes. Ainsi, l’Angleterre et ses rois partagent le crime avec les vils commerçants de Noirs. Chaque homme sage a donc raison d’être persuadé que l’Être infiniment juste punira ce peuple en proportion de l’atrocité, de l’enlèvement des Africains. L’univers sera épouvanté, il apprendra que la justice éternelle n’est jamais offensée impunément, il sera châtié, si un prompt et sincère repentir n’expie pas les cruautés souffertes par des innocents. Le Seigneur lui-même a dit : “Si j’oublie jusqu’à la fin leurs œuvres, est-ce que la terre ne sera pas émue, est-ce que l’habitant du monde ne les pleurera pas tous ?” » (Amos, ch. 8, v. 7-8). Cependant, l’amour de l’équité fait que Dieu suspend et adoucit souvent ses jugements. D’ailleurs, lorsque le temps de la destruction arrive, les peuples sont quelquefois épargnés en faveur des justes qui se trouvent parmi eux. « Si le Seigneur ne nous avait pas laissé quelques fidèles, nous aurions été comme Sodome, et nous aurions ressemblé à Gomorrhe » (Isa., ch. 1, v. 9).

Mais, depuis que la servitude des Africains est devenue un usage familier à toute l’Angleterre, il n’est aucun homme dans ce royaume et dans toutes les colonies qui puisse être innocent et à l’abri de la colère divine. Il a connu le mal, il ne s’est pas élevé avec force et promptitude contre lui, et il n’a pas essayé de le détruire. Au contraire, tous les hommes en place, tous les nobles, tous les juges ont tous honteusement favorisé la traite et l’esclavage des Nègres. Aussi sont-ils tous d’autant plus coupables qu’ils ont eu plus de pouvoir. Aussi doivent-ils être punis de l’oppression des Africains et des dangers auxquels ils ont exposé leur patrie. Un double fardeau d’iniquité reste donc sur ceux qui plaident pour la servitude des Noirs et sur ceux qui la protègent directement ou indirectement. En général, les nations qui l’approuvent sont injustes, inhumaines, barbares. Mais si le clergé, qui, dans tous les pays, doit être le messager de l’équité, de la paix, de la bienveillance, se réunit à des brigands, il partage leurs forfaits et est plus criminel qu’eux. Il est institué pour veiller sur la société, lui faire reconnaître ses erreurs et l’engager à les fuir. S’il ne remplit pas ces fonctions saintes, les péchés publics tombent sur sa tête ; et, quand ils sont aussi affreux que celui de l’esclavage, ils retombent encore sur la nation entière. Car tout citoyen, quelle que soit sa situation, est obligé de donner, par ses discours et par sa conduite, l’exemple de la justice et de la piété ; et, d’après ce que j’ai dit, il est suffisamment démontré que le commerce et l’esclavage des hommes sont les maux les plus contraires aux lois naturelles et révélées. « Il est évident que la traite et l’esclavage des Nègres sont les usages les plus impies et les plus opposés à la justice, à la nature, à la raison, aux principes des lois, des gouvernements, et enfin à tous les préceptes de la religion naturelle et révélée. Il est donc prouvé qu’il faut les abolir. Négliger un jour, un moment, temporiser, serait une iniquité dans un ministre ; ce serait exposer son salut et courir le risque de ne pas faire la plus belle action qu’un homme en place puisse faire. La vie est courte ; et la durée du pouvoir ressemble à un arc-en-ciel. »

L’homme élevé aux grandes dignités est celui qui court les plus grands dangers. Il est possible que ses jours ou son crédit ne soient pas assez longs pour réparer le mal qu’il a laissé commettre par sa patrie, en tolérant l’esclavage si sévèrement proscrit par les commandements de Dieu. Les bons administrateurs de la justice ne permettent ni ne souffrent les abus. Mais où sont-ils ? Que les premières places d’un royaume sont accablantes ! Leurs possesseurs sont les ministres de l’Être Suprême ; rendre la justice et punir les malfaiteurs, voilà leur auguste emploi. Ainsi, en permettant le malheur des Africains, ainsi, en ne vengeant pas le sang des Africains assassinés par l’épée de l’avarice, ils sont aussi cruels que David tuant Urie. Ils doivent être sourds aux intrigues dangereuses de quelques compagnies de marchands et aux insinuations perfides des méchants qui voudraient obtenir le privilège d’être injustes sans rien craindre et d’opprimer les Nègres en se couvrant de l’égide des lois. Ce sont les ennemis les plus désastreux d’un État.

Il est impossible de concevoir comment une action aussi infernale que la traite des Nègres et leur esclavage en Amérique a guidé si longtemps les nations éclairées de l’Europe, et a préoccupé les grands rois et leurs ministres. L’administration, quand elle le veut, a toujours le pouvoir d’empêcher le peuple de commettre des crimes et d’être oppresseur. Si elle ne le veut pas, ou si elle ne le peut pas, elle est coupable. Ainsi, lorsqu’elle souffre ou permet que l’on trafique des hommes innocents, qu’on les mette en esclavage, peut-elle penser que Dieu soit content d’elle ? Ceux qui n’ont pas pitié de leurs frères doivent-ils espérer que le père des hommes aura pitié d’eux ? Ne doivent-ils pas craindre des châtiments sévères ? « Car celui qui fait un homme esclave sera fait esclave, et sera tenu dans les chaînes de son iniquité ; quoique tous les méchants se tiennent comme par la main, ils ne seront pas impunis ; le péché et la méchanceté font pleuvoir la destruction sur les peuples. » Mais, si les Européens continuent dans leurs colonies le commerce des Africains, s’ils adhèrent toujours à leurs projets d’iniquité, la colère du Tout-Puissant les punira d’une manière terrible. Car des atrocités réfléchies et multipliées appellent la vengeance à grands cris.

Sans doute, tous les rois qui ont toléré l’esclavage ont été emportés par les circonstances plus loin qu’ils ne le croyaient eux-mêmes ; sans doute, ils ne savaient pas les horreurs qu’éprouvaient des infortunés dont les gémissements ne parvenaient pas jusqu’à eux ; sans doute, Ferdinand, roi d’Espagne, ne voulait pas que l’on traitât les Américains comme ils ont été traités. Heureusement pour l’honneur de ce royaume et pour celui de l’humanité, des hommes vertueux, des prêtres et des gentilshommes humains et éclairés, accompagnaient les barbares aventuriers qui ont conquis et désolé le Nouveau Monde ; heureusement, ils protestaient contre les crimes et les assassinats. Mais toujours en vain. De même, depuis que le commerce des esclaves a été commencé, plusieurs Blancs de toutes les nations, et surtout d’Angleterre, ont écrit en faveur des Africains ; mais en vain. Les insinuations criminelles de l’avarice ont toujours été écoutées et suivies. Cet abominable trafic a même excité des haines nationales. Les peuples poussés par la soif du gain multipliaient à l’envi les uns les autres leurs forfaits. Les brigands qui en tiraient le plus de profit fomentaient les jalousies et la cupidité et ont obtenu la protection des lois et des gouvernements. Aussi, ce commerce injuste encouragé par toutes les passions et qui viole ouvertement les lois de Dieu a augmenté excessivement. Les hardis scélérats armés pour la traite des Nègres, qui mettent les Africains au rang des bêtes et qui regardent un Noir assassiné comme une bête morte, sont les plus dangereux des hommes, sont les ennemis et la honte de leur patrie. Le Ciel et la terre se plaignent d’eux. Néanmoins, leurs intrigues perfides ont souillé des mortels nés pour la bienveillance. Il faut les désabuser ; il faut les empêcher de ressembler aux tigres et aux animaux féroces. Espérons que les conseils des bons citoyens seront entendus par les rois et par les hommes respectables qui les approchent. Que la situation des rois et de leurs ministres est périlleuse ! Les crimes des sujets leur sont imputés. Faisons donc entendre la voix de la raison ; opposons-nous aux trahisons des vicieux. Les vicieux sont les plus dangereux ennemis de nous, malheureux Nègres, et de leurs souverains. Répétons que la rectitude élève une nation et que l’injustice est un opprobre.

Dans ce siècle de philanthropie, les rois s’occupent plus qu’autrefois du bonheur public. On peut donc être persuadé qu’ils ne se laisseront pas tromper longtemps par l’astuce et la politique de l’avarice, par les exagérations des colons avides et par les mensonges des vils scélérats qui commercent les Africains. On peut donc croire qu’ils déploieront toute leur bonté et toute leur sagesse dans l’examen de la cause des Nègres, qu’ils écouteront les discours de la raison et de la religion, qu’ils affranchiront les esclaves et proscriront l’esclavage. Les rois actuels sont aussi supérieurs aux rois des siècles passés par leurs lumières que par leur pouvoir. Ils ont aboli le tribunal sanguinaire de l’Inquisition ou restreint son autorité ; l’Empereur et plusieurs autres rois réforment les abus qui accablaient les peuples. Leurs principes d’humanité les conduiront à améliorer les législations civiles et criminelles, et à abolir la traite des Africains, et à défendre la servitude.

Mais l’Angleterre, faisant la plus grande partie du commerce des Nègres, doit être la première à le proscrire, pour ne pas être la dernière à avoir des remords ; elle doit craindre que des calamités ne fondent sur elle et ne mettent des obstacles invincibles à la juste abolition de l’esclavage ; elle doit craindre que les supplices, mérités par ce trafic inique et barbare, ne l’accablent de malheurs ; si elle persiste, elle doit tout craindre. Elle peut être assurée que Dieu punira les transgresseurs de ses lois, les colons, les marchands et tous les auteurs ou protecteurs des traitements affreux que subissent les Africains. Les Anglais et les colons anglais sont également coupables d’oppression, les uns et les autres peuvent donc, avec raison, redouter le courroux du Tout-Puissant. Les législateurs les protègent, les encouragent et partagent leurs profits, les législateurs ne seront donc pas plus épargnés que leurs protégés et leurs agents. Il est donc important pour l’Angleterre de considérer attentivement ce que je viens de dire ; si elle y était insensible, cela serait malheureux pour nous et même pour elle, puisqu’elle provoquerait alors la colère divine. Ce dernier crime serait encore plus odieux que la faveur accordée au trafic des Africains. Trafic fait cependant d’une manière exécrable par les négociants de Liverpool et de Bristol. Leur cruauté est si révoltante que lorsqu’on en entend parler, on s’écrie : « Comment la terre ne s’entrouvre-t-elle pas pour les engloutir ? »

On ne conçoit pas aisément la multitude de forfaits et d’assassinats que se permettent les Anglais chargés de la traite des Nègres. Ne voient-ils donc dans les Noirs que des propriétés dont ils peuvent faire ce qu’ils veulent ? Ou croient-ils qu’il n’est pas plus affreux de tuer un Nègre qu’une bête féroce ? Malheureusement, les annales de ce commerce fournissent une foule de traits horribles, consignés dans les registres des cours de justice. En 1780, le maître d’un vaisseau arrêté près des colonies américaines choisit cent trente-deux de ses esclaves les plus maladifs et les fit jeter dans la mer. Il espérait que la compagnie d’assurances le dédommagerait, attendu qu’il était trop tard pour vendre convenablement ses esclaves. Dans le procès qu’occasionna ce crime, le propriétaire du vaisseau disait : « Les Nègres ne peuvent être considérés que comme des bêtes de somme ; et, pour alléger le vaisseau, il est permis de jeter à la mer les effets les moins précieux ou les effets de peu de défaite. » Il paraît vraisemblable par la suite du procès que ces malheureux Nègres étaient précipités dans la mer liés deux à deux afin qu’ils ne puissent se sauver à la nage. Quelques-uns s’échappèrent des mains de ceux qui les liaient et sautèrent dans la mer ; l’un d’eux fut sauvé par des cordes que lui tendirent les matelots d’un vaisseau qui le voyait lutter contre la mort. Mais ce qui achève de caractériser les commerçants de Nègres, c’est que le barbare meurtrier de tant d’innocents réclama son esclave ; vainement cependant, puisque les juges rejetèrent sa demande.

Ainsi, la vie d’un Africain n’est d’aucun prix ; nous sommes des proies que les chasseurs prennent dans les déserts, et des bêtes que l’on tue à volonté. Si nous accusons les Européens : quels maux ne nous ont-ils pas faits ? Comment nous ont-ils traités ? Le sang d’un million de Nègres ne crie-t-il pas contre eux ? Si nous accusons les Anglais : peuvent-ils se justifier ? Comment le peuple le plus éclairé du monde peut-il faire le commerce le plus injuste ? Comment plusieurs Anglais sont-ils assez vicieux pour essayer de persuader que le vol, l’esclavage et le meurtre ne sont pas des crimes ? Mais nous dirons à toute l’Angleterre que tout homme qui, sans courir aucun risque, trompe, achète ou vend un autre homme est le plus lâche et le plus infâme des scélérats ; nous dirons que celui qui force un homme à le servir est le brigand le plus méchant et le plus dangereux. Quels droits les Européens ont-ils sur les autres hommes que l’on n’ait pas sur eux ? Leurs titres sur les Nègres ressemblent à ceux que les voleurs ont sur ceux qu’ils volent. Le colon dit : mes esclaves sont à moi, je les ai achetés. Ainsi, un homme qui achète, avec connaissance de cause, des effets dérobés peut les garder. Cependant, les lois de la nature, celles de l’Angleterre et celles de tous les pays condamnent le possesseur d’effets qu’il sait avoir été volés à les restituer, et même encore elles le punissent. Les colons sont ces possesseurs odieux. Ils font enlever les Nègres, les mettent en esclavage et les maltraitent horriblement ; si l’on compare leur sort à celui des bêtes de somme, lequel préférera-t-on ? Les Européens doivent maintenant décider si les voleurs d’hommes, de femmes, de filles sont plus coupables que les voleurs des propriétés. C’est l’équité qui doit prononcer. Elle dira qu’un homme est plus précieux que ce qui lui appartient. Que les législateurs tremblent donc ! Que leurs lois sont inconséquentes ! Elles punissent sévèrement des crimes moins dangereux que ceux qu’elles tolèrent, qu’elles encouragent. Car partout la servitude est permise par les lois. Les lois contradictoires s’annulent elles-mêmes ou sont sans consistance. Elles assurent cependant les propriétés, dira-t-on. Oui ! Mais parmi les voleurs dont la première loi est de voler tous ceux qui ne sont pas de leur société. Alors, et seulement alors, le vol et le pillage ne sont pas des crimes. Alors le voleur d’hommes et celui qui les achète ne doivent pas être punis.

Il semble que toutes les nations européennes qui enlèvent, achètent, vendent et possèdent des esclaves ont abandonné leurs lois pour adopter celles des brigands. Elles peuvent se dire les unes aux autres : « Quand vous protégez un voleur, c’est que vous êtes d’intelligence avec lui et que vous partagez son iniquité. » L’homme est une créature raisonnable et, en cette qualité, il est non seulement responsable de ses actions et criminel en faisant le mal, mais il est encore coupable lorsqu’il ne s’oppose pas au vol et à l’oppression ; ainsi, un peuple civilisé n’est pas innocent tant qu’il souffre les autres peuples persécuter le faible et le mettre dans les fers. Il doit s’élever contre l’iniquité et défendre les malheureux. Il doit craindre Dieu, obéir à ses commandements et faire tout le bien qu’il peut faire ; il doit employer toutes ses forces pour réprimer les méchants et être sûr que le Tout-Puissant le protégera et le bénira. Que les motifs qui soulèvent les États les uns contre les autres sont petits ! Jamais l’intérêt d’une nation opprimée et misérable n’arma les guerriers. C’est pour arracher à des voisins industrieux un commerce utile, c’est pour augmenter leur territoire ou pour s’enrichir par des conquêtes que les rois lèvent des armées nombreuses. Si ces armées combattent, elles méritent de périr. Elles se battent pour la gloire comme les fous se battent pour deux chimères ; elles ressemblent à des aveugles qui marchent sans bâton et sans guide. Les militaires qui échappent au glaive meurtrier de leurs adversaires, ont-ils réellement plus d’honneur qu’ils n’en avaient auparavant ? Non, sans doute. Leur réputation devrait-elle être meilleure ? N’imitent-ils pas le conquérant fameux qui désolait le monde avant le Déluge, et qui tuait un homme quand il était blessé, et un jeune homme quand on lui faisait un peu de mal ? Pourquoi renouveler les horreurs des temps passés ? Pourquoi se révolter contre les ordres de l’Être Suprême ? Pourquoi commettre les crimes qui firent autrefois engloutir le genre humain dans un Déluge universel ?

Le peuple anglais a toujours manqué à ce qu’il devait faire comme peuple civilisé et chrétien ; il ne s’est jamais opposé aux maux que les Américains ont soufferts ; il laisse voler les Africains et les laisse mettre dans les fers. Non seulement il ne les secourt pas, mais encore il unit ses forces à celles des autres nations pour les enlever, les acheter, les vendre, les commercer avec plus d’avantage. Il sacrifie tout à l’intérêt et s’est emparé de presque tout le trafic des Nègres. Il est le peuple le mieux gouverné, il a les meilleures lois et il opprime les innocents. Qu’il est inconséquent, que sa tyrannie est manifeste ! Aussi l’injustice qu’il fait aux Noirs devrait-elle soulever toute l’Europe contre lui. Si les Européens ont encore quelque vertu, quelque respect pour l’équité, s’ils souhaitent n’être pas coupables du sang versé par les brigands, ils s’élèveront contre les Anglais, ils les puniront. Des scélérats sans remords sont indignes de pitié. Si, parmi les nations éclairées et policées, il ne s’en trouve aucune qui veuille châtier les fauteurs de l’assassinat et de l’esclavage, toutes doivent craindre que des nuées de barbares ou des fléaux terribles ne fondent sur elles. C’est ainsi que l’Être infiniment juste a souvent récompensé les méchancetés nationales. Que les peuples qui se révoltent contre les lois divines et naturelles se repentent ou le bras du Tout-Puissant s’appesantira sur eux ! La science, l’intelligence rendent les vicieux plus coupables et les feront traiter plus sévèrement lorsque le jour de la vengeance arrivera. Les menaces de Moïse aux Israélites regardent encore les nations éclairées. « Si vous n’écoutez pas, disait-il, la voix du Seigneur, et si vous ne gardez pas et n’observez pas ses commandements… le Seigneur suscitera contre vous une nation éloignée dont vous ne connaîtrez pas la langue ; elle viendra des extrémités de la terre et fondra sur vous avec l’impétuosité de l’aigle » (Deut., ch. 28, v. 15. et 49).

Il y a plusieurs Anglais vertueux qui ne doivent pas prendre ces pensées pour eux et qui, pour me servir des mots d’une reine respectable, vivent parmi nos ennemis et ne sont pas nos ennemis. Il ne faut pas les mettre au rang des avides fauteurs de l’esclavage et de la méchanceté, et de leurs vils agents qui désolent nos familles et notre contrée. Nous ne disons pas que nous n’avons jamais péché ; nous ne disons pas que nous sommes absolument innocents aux yeux de Dieu ; mais nous disons que nos cruels oppresseurs ont la hauteur, l’insolence et l’iniquité d’Amannote. Qui pourrait penser ou seulement supposer que les voleurs d’hommes, les commerçants de chair humaine et les colons américains n’ont jamais fait de mal ? Nous ressemblons aux martyrs mourant dans les flammes et dont le sang criait vengeance contre leurs persécuteurs. La cruauté de nos bourreaux a nui à nos bourreaux eux-mêmes ; ils vont à la chasse des Nègres, comme si nous étions des bêtes fauves ; ils nous vendent comme leur proie ; et nous ne nous efforcerions pas de leur échapper ? Est-il donc défendu aux honnêtes gens d’échapper aux scélérats qui leur tendent des embûches ? Nous fuyons, on nous poursuit ; et, si l’on nous prend, les lois nous condamnent à la mort. Tremblez, monstres, tremblez ; le sang d’un million d’assassinés dépose contre vous. Tremblez, les Nègres que vous avez enlevés, ceux que vous avez déchirés à coups de fouet ; ceux que vous avez accablés par la misère, la faim, le chagrin implorent le Tout-Puissant. Le jour de la vengeance luira bientôt. Dites quelles seront vos issues. Les mauvais traitements accroissent le malheur des esclaves ; mais ils n’arrêteront pas le courroux de l’Être infiniment juste ; ils n’empêcheront pas que les instigateurs de l’assassinat et de la barbarie, leurs complices et leurs agents soient punis. Les Nègres sont enfants de Dieu, comme les Blancs ; pourquoi les vend-on au marché comme des bêtes de somme ? Pourquoi les vend-on comme des animaux pris à la chasse ? Pourquoi le caprice qui les mutile par des tortures ou les fait mourir sous les coups de fouet n’a-t-il jamais été réprimé ?

Les colons qui ont quelque humanité (et ils sont en très petit nombre) ne traitent pas leurs esclaves avec barbarie, mais ils ne les traitent pas avec beaucoup d’indulgence. Leurs Nègres ne languissent pas dans une misère affreuse ; mais ils sont privés de tout. Ils sont regardés comme des prisonniers faits à la guerre et qui doivent obéir à toutes les volontés de leurs vainqueurs. Les brigands qui nous dépouillent de tous les droits naturels et qui nous mettent au rang des bêtes sont aussi odieux que celui qui vole le pauvre, la veuve et l’orphelin. Ils subornent nos enfants avec des présents ; ils leur feront dire que nous sommes d’intelligence avec les voleurs de Nègres et que les Noirs ne sont esclaves que par la trahison de leurs compatriotes, de leurs parents, de leurs frères. Ils diront eux-mêmes qu’ils ne peuvent vivre sans le trafic des Africains ; cela les justifie-t-il ? Ils diront que les Nègres libres en Afrique sont plus malheureux que les esclaves en Amérique. Faut-il s’en étonner ? Ils font faire leurs travaux pour rien et ils ne veulent pas être contraints d’employer des hommes qu’il faudrait payer. La seule nécessité où sont les colons américains de plaider pour l’esclavage prouve avec évidence leur malhonnêteté et leur injustice. L’homme vraiment honnête ne redoute rien tant que l’imputation d’iniquité ; celui au contraire qui n’ose envisager les conséquences de ses actions est un lâche scélérat et est indigne du nom d’homme. Il appréhende plus les malheurs temporels que Dieu. « Je le dis à vous, ô mes amis ! Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et après cela ne peuvent rien faire. Mais je vous montrerai celui que vous devez craindre ; craignez celui qui, après qu’il a tué, peut envoyer en enfer ; je vous le dis, craignez-le » (Luc, ch. 12, v. 4.1.5).

Que le gouvernement et les particuliers frémissent ; des maux sans nombre les menacent ; la liberté de tous les Nègres employés dans les colonies doit donc sans délai remplacer l’esclavage. Le travail des Nègres libres serait aussi utile que celui d’aucune autre classe d’hommes. Mais, quand bien même l’abolition totale de la servitude ferait souffrir quelque perte aux colons, cela serait juste. Il faut que le crime soit puni. Cela rendrait service au public. Autrement, de grands malheurs fondront sur lui.

Il est vrai que la traite et les travaux des Nègres fournissent d’immenses revenus au gouvernement. Mais le travail d’un peuple libre n’en produira-t-il pas d’aussi grands, ou même de plus grands encore ? Les Européens ne seront plus criminels ; ils se débarrasseront d’un lourd fardeau, plus accablant et plus ruineux qu’une dette nationale. Affranchissez les Africains, encouragez-les, sortez-les de l’abrutissement où vos coups les ont plongés, et vous aurez un peuple paisible, intelligent, industrieux qui, par l’art et le travail, améliorera les terres les plus stériles et rendra plus fertiles les terres fécondes. Les travaux volontaires donneront bientôt au gouvernement des profits plus considérables que les profits donnés par l’esclavage. Les Nègres, à l’ombre de la liberté, s’instruiraient dans la morale, ils seraient chrétiens. La douce influence de la religion les policerait et élèverait leurs âmes. L’Être Suprême bénirait leurs pains. Tout prospérerait entre leurs mains. L’État retirerait des colonies dix mille fois plus d’avantages. Les colons eux-mêmes s’enrichiraient beaucoup plus : le service des hommes libres ne peut être comparé à celui des esclaves.

Mais, si le trafic abominable des Nègres a été introduit et si depuis longtemps il n’est pas défendu, c’est l’ouvrage de la méchanceté qui a régné sur toute l’Europe ; car il est des hommes qui admirent l’iniquité et la fraude, et qui les préfèrent à la philanthropie. Ils aiment ce qui éblouit et la vertu est modeste. Faut-il donc s’étonner que la cruauté, l’esclavage et l’oppression n’aient pas été abolis dans les lieux où ils ont de l’influence ? La justice n’est belle que pour les honnêtes gens. Faut-il s’étonner que la servitude n’ait pas été prescrite dans toutes les contrées où le christianisme est connu ? Pourquoi les mahométans n’auraient-ils point d’esclaves ? Les chefs des diverses Églises ont-ils foudroyé la superstition, la persécution, la cruauté ? Ont-ils prêché par toute la terre, ou seulement dans leur patrie, les principes simples de la vérité ? Aussi, la sensibilité et la compassion sont bannies du cœur de presque tous les hommes. L’avarice seule a des charmes pour eux ; et ceux que désolent les maux publics ont en vain tonné contre leurs crimes. Les Européens ont des esclaves en Amérique et sur les côtes maritimes ; ils les traitent avec indignité ; ils les emploient aux services les plus vils et sont plus froids et plus durs que le marbre : aussi les fuyons-nous comme l’on fuit les animaux voraces, les crocodiles et les monstres marins.

Mais nous mettons notre confiance en vous, ô saints habitants des déserts ! Les passions n’ont aucun pouvoir sur vous, le mensonge n’approche pas de vos bouches pures ; la caverne de l’erreur n’est pas au pied du trône du Tout-Puissant. Eh quoi ! Depuis que vous n’avez plus de patrie sur la terre, depuis que vous aimez également tous les hommes et toutes les nations, vous avez tous les vicieux, tous les scélérats pour ennemis. Mais vous avez des places de défense, des forteresses imprenables ; et le Fils de Dieu, votre refuge et votre appui en tous temps, gouverne l’univers : que ne ferions-nous pas nous-mêmes pour étendre votre gloire et la sienne ? Pressez-nous contre vos seins paternels, protégez-nous, éclairez-nous, si vous nous trouvez à la porte de vos paisibles retraites, ne nous en refusez pas l’entrée, enfermez-nous avec des planches de cèdre. Que nous désirons d’habiter le séjour de la paix et de la sainteté ! Alors puissions-nous, semblables à vous, être sans crainte devant nos ennemis ! Puissions-nous opposer une opiniâtreté héroïque à leurs cruelles tortures, et le mépris à leur rage ! Pourquoi ne serions-nous pas toujours tranquilles ? Pourquoi ne tâcherions-nous pas de vous imiter, bien-aimés du Très-Haut ? Quand vous mourez, quand vous êtes persécutés, assassinés, le Seigneur est avec vous, il vous chérit : que si l’on voyait renouveler les temps horribles où vos ennemis vous persécutaient avec une arrogance furieuse et versaient votre sang avec plaisir, vos blessures, comme il arrivait autrefois, seraient bientôt fermées ; vous seriez revêtus de la robe d’honneur ; le sang répandu déposerait contre vos meurtriers et vous seriez entourés d’un drapeau immortel de gloire. Nous ne sommes pas jaloux de votre bonheur, mais nous souhaitons que vous fassiez tout le bien possible et que vous vous éleviez contre tous les maux ; nous avons besoin de vos prières ; puisse l’Être Suprême les exaucer et répandre ses bénédictions sur vous, sur nous et sur tous les amis de la rectitude et de la paix.

Aussi, lorsque les ennemis envahiront l’Angleterre et la puniront de ses crimes, les anges qui vous gardent, ô bien-aimés du Seigneur ! resteront-ils oisifs ? Sont-ils donc endormis ? Sont-ils dans une léthargie semblable à celle des artisans de l’iniquité ? Aucun d’eux ne s’éveille, aucun ne sonne l’alarme. Ô temps désastreux ! Ô malheureux Anglais ! Pourquoi n’avez-vous pas craint l’Être infiniment juste ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas prosternés devant lui dans son saint temple ? Mais « le jugement fondra sur vous comme la pluie et la justice, comme un torrent impétueux » (Amos, ch. 5, v. 24). Ne croyez pas cependant que des prières adressées à Dieu suffisent pour vous rendre meilleurs ; il faut encore que votre charité vous engage à avoir pitié de vos frères, qui périssent dans l’ignorance, et qui sont accablés sous le joug pesant de l’esclavage.

Ô vous, qui offrez vos cœurs au Créateur de l’univers ! Voyez les oppresseurs et les opprimés également avides de votre approbation ; à qui la donnerez-vous ? Les tyrans, les assassins qui traitent les hommes avec cruauté, qui les retiennent dans une servitude perpétuelle et illégitime, et qui les tuent par la douleur, la faim, les tourments, ne sont-ils pas d’autant plus maudits qu’ils sont plus méchants ? Ce fut sans doute un grand triomphe pour l’iniquité que d’avoir fait tolérer l’esclavage par les lois, que d’avoir obtenu la permission de voler non seulement les propriétés des Nègres, mais leurs personnes elles-mêmes. Jours à jamais déplorables qui légitimèrent le vol, la méchanceté, la cruauté, le meurtre ! Approuvez-vous la servitude ? Vous approuvez tous les crimes qui la suivent nécessairement, vous êtes de connivence avec les marchands et les voleurs de chair humaine, vous partagez leurs forfaits. Gardez-vous le silence ? Vous donnez une sanction à l’iniquité, vous êtes passés dans le camp des ennemis de l’humanité. Vous êtes plus détestables qu’eux ; ils sont scélérats, vous êtes hypocrites ; qui pourra vous aimer ? Qui pourra aimer votre patrie ?

Les adorateurs de la divinité, les vrais chrétiens, les hommes vertueux, les bons patriotes, les amis de l’humanité, les hommes, les femmes, et tous ceux qui ont de la sensibilité, de la générosité, de la philanthropie, doivent tous plaider pour l’abolition totale de l’esclavage dans les colonies anglaises. Tous doivent faire des efforts pour que le commerce de la chair humaine soit défendu dans les contrées où les Anglais ont du pouvoir et de l’influence. Mais, si les Nègres recouvrent les droits naturels qu’on leur a arrachés, rendons-en grâces au Tout-Puissant. Soyons reconnaissants de sa bonté ; et ses bénédictions et sa bienfaisance récompenseront l’Angleterre et tous ceux qui par leur crédit, leurs écrits ou leurs discours ont démasqué et détruit l’atrocité de la traite et du trafic des Noirs. Puissent alors la prospérité et la paix combler de biens le peuple anglais, son gouvernement et son respectable monarque ! Puisse leur bienfaisance ne jamais oublier les malheureux Africains.

Mais nous et nos compatriotes qui avons été grièvement opprimés, nous implorons ensemble et séparément la compassion de la nation anglaise ; nous la supplions d’avoir pitié de nous et d’empêcher que nos ennemis et nos oppresseurs nous accablent de maux pendant qu’elle peut encore nous écouter ; pourquoi serait-elle sourde à nos prières ? Pourquoi n’obligerait-elle pas les colons à ne nous plus maltraiter ? Pourquoi ne nous ferait-elle pas rentrer dans les droits naturels que nous avons à la liberté ? Est-ce légitimement que l’on nous en a privés ? Puisse l’Être Suprême graver toutes ces vérités dans les cœurs anglais ! Il est juste qu’ils aient les premiers l’honneur d’affranchir les Nègres, puisque ce sont eux qui ont le plus d’esclaves. Cette bonne action étendra leur pouvoir, augmentera l’influence de leur philanthropie, et Dieu lui-même les récompensera, en versant des biens abondants sur eux et sur toutes les places qui leur appartiennent. Mais, si le peuple et la législation de la Grande-Bretagne gardent toujours un indigne silence et continuent de tolérer l’esclavage et de se moquer de nos malheurs ; s’ils permettent toujours que les brigands nous commercent et s’enrichissent par notre détresse, nous espérons que Dieu emploiera d’autres moyens pour nous délivrer du sac de deuil et de douleur qui nous enveloppe. Nous espérons que le terme de nos maux n’est pas éloigné et que la nouvelle Babylone tombera et sera ainsi justement récompensée de son iniquité.

C’est aux pieds du Dieu de l’univers, père bienfaisant et sauveur des hommes, que nous déposons notre infortune ; c’est lui que nous prenons pour appui. Il a entendu nos cris, il a écouté nos gémissements et a promis de nous délivrer. « Je me lèverai maintenant, dit le Seigneur, à cause de la misère des pauvres et des soupirs de l’indigent : je les mettrai en sûreté… » (Ps. 11, v. 6) « et j’ai connu que Dieu soutiendra la cause des affligés et le droit des malheureux » (Ps. 139, v. 13), aussi nous devons croire que ce sera lui qui nous délivrera ; nous devons avoir plus de confiance en lui qu’en la nation anglaise ou qu’en aucune autre nation ; car, s’il ne leur donne ni bienfaisance ni remords, nous ne pouvons rien attendre d’elles ; tous les hommes sortent du même père, tous ont naturellement des droits égaux à la liberté ; Dieu, qui les a créés, qui veille également sur eux, qui les aime également, protégera donc et affranchira donc les opprimés, il mettra donc les Africains en possession des privilèges dont les Européens les ont dépouillés.

Si notre délivrance ne nous vient pas de la Grande-Bretagne, l’Être Suprême sera notre appui. Mais que l’Angleterre ne pense pas échapper alors aux peines méritées par la continuation de l’oppression et de l’injustice, elle sera châtiée avec toutes les autres nations. Ce n’est pas que nous implorions contre elles la vengeance divine mais nous désirons qu’elles nous rendent la justice ; si elles ne s’acquittent pas de ce devoir important, elles entasseront sur elles-mêmes iniquités sur iniquités. Nous ne supposons pas que les Anglais, si humains, si bienfaisants, soient de connivence avec les marchands d’esclaves ou puissent être éblouis par les sophismes de la barbarie et de l’avarice ; ils savent que « telle est la voie de la femme adultère qui, après avoir mangé, s’essuie la bouche, et dit : je n’ai point fait de mal » (Pro., ch. 30, v. 20), mais nous supposons que, « parce que l’iniquité a été très abondante, la charité de plusieurs se refroidira » (Matt., ch. 24, v. 12). La méchanceté des colons est odieuse et leur trafic est honteux ; et votre tolérance abominable. Vos injustices contre les Africains évoquent le courroux du Tout-Puissant. Comment vous pardonnera-t-il ? La raison, la religion demandent que vous vous réformiez et que le repentir s’empare de vous, et vous restez dans une vile inaction ! Pour moi, je « crains la colère et l’indignation de Dieu, qui l’excitent contre vous, et qui l’ont engagé à vous détruire » (Deut., ch. 9, v. 19), chaque homme, chaque femme, a raison de pleurer. Toutes les lois sont transgressées et tous les crimes sont commis journellement.

Il est actuellement prouvé que l’extinction de l’esclavage serait utile et attirerait sur l’Angleterre la bénédiction du Très-Haut et serait une nouvelle source de richesses ; il est aussi prouvé que la continuation de la traite des Nègres serait un torrent intarissable de calamités. Je puis donc détailler ce qui doit suivre ou accompagner la destruction de la servitude.

Premièrement, je voudrais qu’il y eût des jours fixés de deuil, consacrés à se repentir du mal qu’on nous a fait à nous, malheureux et innocents Africains ; et à demander grâce à l’Être Suprême, à le prier de pardonner la violation de ses lois.

Secondement, je voudrais que l’abolition totale de l’esclavage fût annoncée et que l’affranchissement des Noirs fût exécuté comme je vais le dire. Il faudrait motiver ces actions sur l’illégitimité antichrétienne de la servitude et du commerce de la chair humaine. Consultez — ô Anglais ! — toutes les nations et toutes les cours de l’Europe, demandez-leur de vous seconder, sans doute elles trouvent le trafic des Noirs injuste, ainsi, elles se joindront à vous pour le proscrire. Cette proclamation est conforme à votre législation, elle doit se faire dans tout votre empire et défendre à tous citoyens la vente et l’achat des Africains. Craignez-vous que cette loi soit violée, publiez que l’infracteur payera une amende de mille livres, ordonnez encore que tout colon adoucisse le sort de ses esclaves, diminue leur travail, les fasse instruire sur la religion chrétienne et ne soit plus oppresseur ni bourreau. Enjoignez le propriétaire de nourrir, de loger et d’entretenir convenablement ses Noirs, et de leur laisser amasser un petit pécule. Promettez au maître qu’il sera exactement surveillé, promettez à l’esclave que la piété et la vertu seront encouragées, promettez à tous que vous préviendrez et punirez le vice, la profanation et l’immoralité. Interdisez le travail pour les jours du repos sacré, excepté lorsqu’une nécessité absolue l’exige. Mais dites que ces jours et que même quelques heures de tous les jours seront employés à l’instruction des esclaves. Publiez que tout colon qui ne fera pas instruire ses Africains en sera privé. Annoncez que tout Nègre qui aura servi pendant sept ans dans les îles sera libre de droit s’il a appris suffisamment la religion chrétienne, les lois de la civilisation, et s’il a toujours vécu honnêtement et décemment, car son travail aura alors payé sa rançon et les frais de son éducation et même satisfait raisonnablement aux anciens projets d’avarice formés par son maître. Ô Anglais ! Lorsque les Nègres seront instruits, vous les verrez laboureurs utiles, traitables ; vous les verrez serviteurs dociles et sujets fidèles ; vous aurez le bonheur de les voir prosternés devant le Dieu de l’univers et le louer avec autant de zèle et d’ardeur que vous. Sans doute, vous n’oublierez pas un autre devoir indispensable à un chrétien : vous vous informerez des amis et des parents que vos esclaves ont laissés en Afrique, vous leur procurerez les moyens d’aller les rejoindre, lorsque le jour de la liberté luira pour eux. Vous les ferez conduire dans leur patrie dès qu’ils auront été initiés dans les mystères des sciences utiles et du christianisme. Le plus grand nombre voudra rester dans les colonies, il les améliorera, il sera employé utilement pour vous, et des gages médiocres le récompenseront et le contenteront. À l’ombre de la liberté, il peuplera vos possessions désertes. Faciliter la population, c’est encourager l’agriculture et l’industrie, et enrichir l’État qui autrement est toujours pauvre, fût-il même le plus favorisé de la nature.

Troisièmement, je voudrais qu’une flotte de vaisseaux de guerre fût envoyée sur la côte de Guinée. Je voudrais qu’elle fût commandée par des hommes sûrs qui empêcheraient d’emmener aucun Noir sans son consentement et sans celui de ses amis et de ses parents. Je voudrais encore qu’elle interceptât tous les navires marchands et qu’elle leur interdît des parages où le crime est commis trop aisément, parce qu’il est trop difficile à prouver. Mais, que cela soit fait ou non, il est juste que les forts et les établissements anglais avertissent ceux de toutes les autres nations et leur représentent les conséquences affreuses du trafic abominable qu’ils continuent. — Les Hollandais ont au Cap des colons aussi perfides que des crocodiles, et dont la barbarie et les meurtres devraient être punis. — Il faudrait casser tous les gouvernements actuels des forteresses et des factoreries anglaises, et confier ces emplois importants à des hommes fermes et vertueux. Ces forts sont maintenant des cavernes de voleurs, ils seraient changés en des temples de la bienfaisance, où le malheureux Africain trouverait des amis, des protecteurs et des maîtres qui lui apprendraient les sciences utiles. Alors l’hospitalité serait une des qualités des Nègres, alors les voyageurs pénétreraient aisément dans l’intérieur de l’Afrique, de nouvelles sources de commerce et de richesses s’ouvriraient, et cette terre si fertile enrichirait l’Europe.

Sur la foi des voleurs de Noirs, on criera à l’exagération et on aura tort. Le caractère des Africains, leur pays et les productions de leur sol ont toujours été défigurés par les marchands d’esclaves. Ils n’ont vu qu’à travers le voile épais de leur avarice et de leur cupidité, etc. S’ils n’avaient pas annuellement dépeuplé l’Afrique, on pourrait certainement y faire un trafic considérable.

Si les Anglais, dont les parlements sont si élevés et qui ont souvent soutenu leur liberté aux dépens de leur fortune et de leurs têtes, abolissaient l’esclavage et l’oppression, leur philanthropie ne leur serait pas désavantageuse. Ils s’attacheraient par la reconnaissance les royaumes de l’Afrique, ils se fourniraient de marchandises utiles et auraient le bonheur de contribuer à la félicité de ceux qu’ils ont si inhumainement traités. Si les Nègres étaient conduits avec bonté, s’ils étaient un peu instruits, ils aimeraient insensiblement les sciences, ils ne s’enfonceraient peut-être pas dans leurs mystères les plus sacrés, mais ils chériraient ceux qui leur auraient donné les moyens d’améliorer leur intelligence et ils témoigneraient leur reconnaissance par tous les services possibles. Les factoreries anglaises auraient la plus grande extension ; et, si l’Angleterre, jadis si remarquable par son amour pour les sciences et pour les arts, et maintenant si au-dessus de tous les empires du monde connu, avait pitié des habitants de la côte de Guinée et imbibait leurs esprits de la morale chrétienne, sa vertu serait une récompense digne d’elle. Mais elle ne serait pas la seule. Les Africains s’épureraient et augmenteraient le cercle de leurs idées, et bientôt ils imiteraient leurs nobles amis, ils emploieraient toute leur industrie pour fournir aux Anglais les biens que leur climat produit en abondance. Ils seraient l’ouvrage de l’Angleterre et la préféreraient à toutes les autres nations, ils seraient un de ses ornements, ils attesteraient à la postérité sa bienfaisance et sa philanthropie pour un peuple malheureux, pauvre et ignorant. Par reconnaissance et par amitié, ils seraient ses sujets les plus fidèles, et dans toutes les circonstances ils pourraient lui fournir légitimement des secours d’hommes soit pour des travaux d’industrie soit même pour la guerre ; ils donneraient les denrées de leur contrée, où tout serait en profusion, si elle n’était pas ravagée par la barbarie et par l’ignorance. Enfin, si l’entreprise, si juste et si noble, de l’abolition de l’esclavage et de l’instruction des Nègres était exécutée, les Anglais en retireraient des profits supérieurs à ceux de la servitudenote. Cet exemple inspirerait à tous les esprits généreux le désir d’imiter l’Angleterre et la ferait admirer de tout le monde.

D’après ce que je viens de dire, il est suffisamment démontré que l’on peut remédier aux souffrances et à la servitude des Africains. Il est encore démontré que cela ferait le plus grand honneur à tout peuple et à tout homme qui contribueraient à réparer l’injustice de leurs ancêtres et à rendre heureuse une grande partie de l’espèce humaine. Sans doute, cette gloire appartiendra principalement aux Anglais, si ce sont eux qui donnent l’exemple. Cette action sera plus honorable que la découverte du Nouveau Monde ne le fut à Christophe Colomb.

Les difficultés se présentent d’abord, le bien paraît dans le lointain, souvent même on ne le voit pas. Mais, quand bien même l’abolition de l’esclavage ne procurerait pas des richesses immenses, elle fera naître le bonheur et la paix. Certes, les fauteurs de la servitude objecteront que le bien des Nègres sera une source de maux pour les colons qui n’auront plus de proie. N’est-il pas juste qu’ils ne soient pas absolument dédommagés ? N’est-il pas juste qu’ils expient leurs crimes ?

Ils diront que, s’ils ont des gages à payer à leurs cultivateurs, ils ne pourront plus vendre leurs denrées à bas prix aux Européens. Ils diront qu’il faudra que tout devienne plus cher. Ainsi, si les fautes d’un commerçant malhonnête homme sont réprimées par les lois, le public payera davantage ses marchandises parce qu’il ne doit rien perdre et avoir toujours le même profit. Mais, cela fût-il juste ; quand bien même les productions de l’Amérique augmenteraient nécessairement de valeur, ne vaudrait-il pas mieux ne manger qu’un peu de sucre avec beaucoup d’argent, que de manger à bas prix beaucoup de sucre trempé dans le sang de l’iniquité ? Je connais plusieurs ladies qui refusent de mettre du sucre dans leur thé à cause des traitements que subissent les Nègres employés à le cultiver. Enfin, si les colons dépensent plus d’argent pour faire travailler des hommes libres que des esclaves, ils en tireront à la fin plus d’avantage.

Il n’est pas aisé de déterminer les gages des ouvriers libres. Je pense qu’ils sont nécessairement au-dessus de ce qu’exigent la nourriture, le logement et le vêtement. Ainsi, un homme qui travaille tous les jours doit gagner en trois cents jours de quoi satisfaire à tous les besoins d’une année. Le surplus sera proportionné à l’utilité de son travail et sera sa récompense. Si le salaire des ouvriers est fixe, le gouvernement empêchera que les denrées de première nécessité ne montent au-dessus du prix qu’en peut donner le pauvre industrieux. Ainsi, sans aucun prétexte, il ne sera jamais accablé par l’ouvrage et travaillera seulement pour vivre.

Toutes les nations civilisées vantent leur liberté, mais, si elles voulaient que cette liberté fût toujours utile et jamais à charge, elles emploieraient à des travaux publics les hommes et les femmes qui sont oisifs et ne peuvent trouver d’ouvrage. Il y a partout des terres stériles que l’on pourrait fertiliser. On préviendrait les vols et l’on enrichirait les peuples. Ces manœuvres employés par l’État auraient le nécessaire en argent ou en nature et la moitié des gages donnés à ceux qui trouvent eux-mêmes de l’ouvrage ; s’ils étaient laborieux et industrieux, on ne les laisserait pas dans le repos, ils étaient dans la misère, ils n’y sont plus, ils n’ont que la moitié du profit des plus intelligents, et ils doivent être contents ; il vaut mieux n’avoir que peu de superflu que de manquer de tout. Ces hommes formeraient une milice utile. Ces femmes seraient arrachées à l’indigence et à tous les maux qui enfantent la dissolution et la méchanceté.

Nous avons besoin en Afrique de plusieurs règles de civilisation, mais à quelques égards nous sommes plus heureux que les peuples civilisés de l’Europe. L’Africain le plus pauvre n’est jamais dans une détresse absolue, à moins qu’une calamité générale n’accable l’Afrique entière. Si une nation, ou une famille, observe les lois de Dieu et marche dans le sentier de la justice, elle ne craint ni la chaleur de notre climat brûlant, ni l’inclémence du froid, ni les tempêtes, ni les ouragans ; elle n’est jamais entièrement ruinée ; elle voit les biens de toute espèce pleuvoir bientôt sur elle ; elle remercie celui qui commande aux vents de porter les nuages sur leurs ailes ; celui qui fait tomber les sucs nourriciers de la pluie où il lui plaît, celui qui a créé les rayons producteurs du soleil, et qui échauffe et anime toutes les créatures et toutes les plantes. Ah ! Sans doute nos contrées ne peuvent être comparées avec l’Angleterre. Ainsi, le pays de Canaan, jadis si fertile, n’est plus depuis la méchanceté de ses habitants qu’un désert stérile.

N’oublions pas de remercier les hommes bienfaisants qui ont soutenu pendant longtemps plusieurs Nègres aux environs de Londres. Ils doivent être éternellement respectés, puisqu’ils ont compassion non seulement du pauvre en général, mais encore du pauvre maltraité et avili. Le gouvernement a voulu partager leur bonne action, cela est louable, et annonce qu’il veut faire le bien. Tous les honnêtes gens ont applaudi avec la Société protectrice des Noirs à son projet d’équiper des vaisseaux pour les transporter à Sierra-Leona et pour en faire une colonie libre, soumise à l’Angleterre et alliée des royaumes de l’Afrique. Ce plan est superbe et cet établissement a plus honoré l’humanité que tous ceux que les chrétiens ont faits jusqu’à ce jour, il pourrait même être très utile, mais il faudrait qu’il eût été bien conçu dans toutes ses parties. Je doute qu’il réponde à l’espérance flatteuse que l’on a. Je crains qu’il ne puisse se soutenir comme il a été projeté.

Le plan d’établir à Sierra-Leona une colonie libre et alliée des Africains n’a pas été, osons le dire, sagement méditénote. Il eût été nécessaire d’avoir l’agrément des rois nègres, de faire avec eux un traité qui fixât les confins et la nature de l’établissement, et les premières bases. Alors, tous les Noirs libres et plusieurs Blancs se seraient embarqués avec plaisir, espérant jouir du bonheur et de la tranquillité, et croyant qu’ils pourraient bientôt reconnaître les services de leurs amis et de leurs bienfaiteurs. Mais, quand on a vu la colonie envoyée à tout événement pour devenir ce qu’elle pourrait ; quand on a vu les Africains jetés sur les vaisseaux encore à la rade, quand on en a vu beaucoup périr de froid, et les plus intelligents mourir par divers accidents ; quand on a vu les hommes les plus utiles éloignés par la basse jalousie des gouverneurs, alors cette belle entreprise a été absolument anéantie ; et ceux qui en coururent les hasards partirent de force. Plusieurs même se précipitèrent dans la mer parce qu’ils n’apercevaient que des difficultés, des dangers et le malheur.

Les protecteurs de cette colonie ne sont plus, ceux qui y allaient pour gagner de l’argent sont morts, les chefs actuels sont agités par des motifs contraires, ainsi, ce projet n’a été d’aucune utilité. Mais, si tous les moyens de le soutenir eussent été employés, beaucoup de Noirs auraient embrassé avec ardeur l’occasion de retourner dans leur patrie. Mais, dit un vieux proverbe, « un enfant qui a été brûlé redoute le feu ». Ainsi, les enfants infortunés de l’Afrique ayant été plusieurs fois arrachés des foyers paternels par les trahisons des Européens ; ayant été mis entre les mains des pirates, conduits au marché et vendus comme de vils animaux, ils ont craint d’être privés de nouveau de leurs propriétés, de leurs biens, de leur liberté. Ils ont recouvré leurs droits naturels par des services rendus dans la dernière guerre, soit au public, soit à des particuliers. Ils sont reconnaissants, mais ils craignent d’être encore enlevés et livrés aux monstres barbares appelés colons. Car les navigateurs européens et ceux qui commercent avec les pays étrangers ont de grands préjugés contre les Noirs ; ils voient en eux des bêtes de somme et non des hommes ; aussi, un Nègre est à peine en sûreté parmi eux.

On a tout employé pour persuader aux Noirs libres de se fier aux vaisseaux de transport et d’aller dans leur pays. Mais les plus sages refusèrent et refusent jusqu’à ce qu’ils apprennent que l’on a mûrement pensé aux inconvénients de ce voyage, et que l’on a bien prévu tous les obstacles. Ils redoutent prudemment un retour qui peut être terrible. Peuvent-ils croire que le gouvernement anglais veuille sérieusement établir en Afrique une colonie libre, tandis qu’il permet que ses forts et ses factoreries enlèvent, commercent et mettent en esclavage les Africains ?

Patrick Gordon, qui n’était pas opposé à la servitude des Nègres, s’est plaint autrefois des barbaries commises contre eux ; il s’est élevé contre les traitements subis par les Noirs, qui étaient avilis comme s’ils étaient des brutes, et privés de religion, quoiqu’ils fussent des hommes. Voilà les mots dont il se sert dans sa Grammaire géographique note : « Le sort des Nègres esclaves a été jusqu’à présent et est encore de servir des maîtres chrétiens. Les colons ont assez fait voir le zèle qu’ils ont pour leur conversion, en traitant fort mal un grave ministre qui leur demandait, il y a quelque temps, la permission d’y travailler. » Tels ils étaient, il y a cent ans, tels ils seront toujours ; leur cruauté antichrétienne sera toujours la même. Dans le peu de temps que j’ai demeuré à la Grenade, j’ai vu un esclave recevoir vingt-quatre coups de fouet, parce que le dimanche il était allé à l’église au lieu d’être allé travailler dans les champs. Ceux qui mettent leur plus grande confiance en l’Être Suprême et qui l’implorent dans son saint temple sont souvent traités de la même manière. La proposition que ce sage géographe avait faite d’instruire les Nègres fut reçue avec indifférence. Cependant, il disait : « On doit sincèrement tâcher d’étendre les limites du christianisme avec celles de notre empire, et de porter la vraie religion aussi loin que nos vaisseaux portent leur trafic. » Et il ajoutait : « Nos colons devraient considérer qu’extirper les naturels c’est plutôt détruire qu’établir une nouvelle colonie. Il est plus honorable de vaincre le paganisme dans un royaume que d’exterminer mille royaumes païens ; chaque prosélyte est une conquête. »

Abolir l’esclavage et le commerce des Noirs, c’est prévenir la méchanceté et le meurtre, c’est s’acquitter des premiers devoirs de la justice. S’efforcer d’instruire les idolâtres est le premier devoir d’un chrétien. Mais, depuis que la traite des Nègres est encouragée par toutes les nations, on ne peut plus espérer que les demandes les plus sages soient accueillies ; car les colons ont tout infecté avec le poison funeste de leur iniquité ; et ils sont encore tolérés ou protégés par les lois ! Mais, si l’oppression et l’injustice étaient détruites et si l’humanité et le christianisme étaient écoutés, des multitudes des nations s’empresseraient de marcher sous les étendards de la vérité ; elles ne se révolteraient pas. Ce serait un bonheur pour elles d’être sous la protection et la juridiction d’un gouvernement équitable. La Grande-Bretagne elle-même y gagnerait, « car un peuple nombreux est la gloire de l’État, et la dépopulation en est la destruction ».

Tous les Nègres qui vivent en Angleterre souhaitent sans doute que la renommée et la grandeur de l’empire anglais s’étendent partout. Mais ils désirent que ce soit pour la gloire de Dieu et pour l’intérêt du christianisme, et non pas pour permettre le brigandage, le meurtre et le vol des esclaves. La Grande-Bretagne, cette reine des nations, ne peut-elle donc pas répandre l’instruction et les lumières ? Lui serait-il donc désagréable de recevoir des tributs de reconnaissance ? Aime-t-elle mieux se voir en horreur que de se voir chérie ? Lui est-il impossible d’empêcher que ses forts et ses factoreries soient des repaires de scélérats ? Pourquoi donc les Européens, au lieu d’être utiles aux Noirs, les ravissent-ils contre toutes les lois divines et humaines ? Pourquoi s’efforcent-ils de les ensevelir dans une ignorance absolue ? Quelle honte pour les gouvernements chrétiens !

Il faut que ceux qui entreprendront d’éclairer sur le christianisme les peuples païens et ignorants soient honnêtes et sages. Leur science est la première des sciences, et ils doivent imiter saint Paul, qui détestait les passions et qui exposait sa vie pour la cause de l’Évangile. « Je pense, a dit un écrivain, qu’il est nécessaire d’exposer combien un tel projet serait beau et combien son exécution serait désirable pour les chrétiens de tous les partis et de toutes les professions. » On peut traduire la Bible dans toutes les langues étrangères. « Des jeunes théologiens peuvent apprendre dans leur patrie les langues étrangères et fournir tous les ans des hommes capables d’instruire, dès leur arrivée, les peuples chez lesquels ils seraient envoyés. » Ce moyen a cependant des inconvénients. Des superstitions sans nombre avilissent quelques sectes chrétiennes et elles seraient peut-être un nouveau Déluge qui engloutirait le monde. Mais Dieu a promis d’étendre la vraie religion sur toute la terre, il arrêtera la présomption de l’erreur et il s’opposera aux sophismes de la fraude. Le temple de la vérité est appuyé sur les tombes des martyrs, et la justice et la piété sont des forts qui résisteront à toutes les attaques du mensonge. L’instruction est un besoin pour les nations païennes et ignorantes, mais elle doit avoir l’Écriture sainte pour base.

Aussi pensons-nous comme l’auteur d’une apologie de l’esclavage (An Apology for Negro Slavery note) publiée dernièrement, lorsqu’il dit : « Mais, si l’esclave doit être seulement instruit sur les formes de la religion sans l’être sur le fond ; s’il doit seulement connaître les principes dangereux de la sombre superstition ; s’il doit seulement respirer la frénésie impure d’un enthousiasme fanatique, il vaudrait mieux qu’il restât toujours plongé dans les ténèbres de l’ignorance, qui l’empêchent de discerner le bien du mal. » Certes, les malheureux Nègres n’ont déjà que trop souffert dans les Indes occidentales à cause des diverses religions que le Nord a produites. Les protestants sont les voleurs d’esclaves les plus barbares ; et les colons les plus cruels sont les Écossais et les Hollandais. Les chrétiens romains, qui veulent étendre leur pouvoir partout, augmentent tous les jours leur vertu et leur humanité. Ils rougissent des actions sanguinaires commises par leurs ancêtres, ils les ont en horreur. Aussi l’esclavage est-il plus tolérable chez eux que chez les protestants.

Je suis fâché de faire observer que le clergé de tous les pays a la faiblesse d’admettre dans son sein des hommes passionnés qui ne connaissent pas la vérité ou n’osent la dire ; qui négligent leurs principaux devoirs ou s’en acquittent avec une nonchalance coupable. Aussi, quoi de moins orthodoxe que les sermons prêchés quelquefois au peuple ? Quoi de plus inutile que des discours qui, pour me servir du mot de M. Turnbull, « sont seulement enrichis des ornements extérieurs de la religion » ? Aussi ces orateurs ignorants sont-ils chargés des crimes qu’ils n’ont pas combattus. Aussi peuvent-ils se faire l’application de ces paroles de Jérémie : « Et d’abord, dit le Seigneur, je rendrai leurs iniquités et leurs péchés doubles ; parce qu’ils ont souillé ma terre avec les cadavres de leurs idoles, et parce qu’ils ont rempli mon héritage de leurs abominations » (Proph., ch. 16, v. 18). Telles sont les erreurs des hommes. Le clergé peut les détruire, il le doit, il le fera. Il veille sur les ministres qui sont près de lui. Mais que doit-on attendre de ceux qui demeurent dans les Indes occidentales et qui sont les associés des voleurs d’esclaves ? Pourront-ils jamais faire le bien ? Pourront-ils le vouloir ? Ils sont si ignorants qu’ils ne peuvent décider si un païen peut recevoir le baptême sans prendre un nom chrétien. Quel rapport y a-t-il entre le baptême et un nom chrétien ou païen ? Qu’importe le nom d’un homme, s’il a assez de lumières et de foi pour être baptisé ! Le christianisme ne nous oblige pas de nous dépouiller de notre nom personnel ou de celui de nos ancêtres. On pourra lui ajouter celui de chrétien, et quand on nous ferait alors cette question de la liturgie anglaise : « Quel est votre nom ? » — nous répondrions : « Chrétien. »

Le chrétien n’est-il pas le premier des mortels ?
Je l’ai vu prosterné sur le pied des autels,
Adorer en tremblant l’architecte du monde ;
Recueillir dans son cœur la semence féconde
De la paix ; de la paix dont les rameaux heureux
Se forment à l’aspect du vice audacieux.

Puis-je maintenant, célèbres habitants de la Grande-Bretagne, espérer que vous me pardonnerez ce que j’ai dit ? J’ai le plus grand respect pour vous, pour votre roi, pour votre gouvernement. Cet ouvrage peut souvent paraître dur, mais il était impossible de parler autrement de votre iniquité. Mes paroles ressemblent peut-être aux feuilles agitées par les vents de l’automne, qui font beaucoup de bruit et qui bientôt après voltigent dans les airs, et disparaissent pour toujours. Sans doute, ce n’est pas moi qui déterminerai de quelle manière les plaintes des Nègres se feront entendre, je dois cependant dire que leurs gémissements ont dû frapper vos oreilles, comme les flots de la mer irritée battent les rochers des côtes de l’Afrique. S’ils n’ont pas été écoutés, ils ne sont pas absolument étouffés ; ils acquerront de nouvelles forces. Peut-être alors vous épouvanteront-ils. Rien ne pourra les arrêter ; les mers, les montagnes, les rochers, les déserts, les forêts ne les empêcheront pas de venir jusqu’à vous ; la bonhomie des Noirs deviendra une fureur indomptable qui renversera tout ; les cœurs les plus intrépides frémiront ; et une aveugle confiance en votre bravoure sera le dernier piège que vous tendra votre entêtement.


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