Ce lyber est uniquement destiné à une lecture à titre personnel.

Bertrand Russell

Propagande officielle et pensée libre.

Zones
Table
Introduction. Itinéraire d’un antipropagandiste
De l’orphelin à l’esprit logicien
Les sources d’un engagement : un précepte et une révélation
Trois combats pour la liberté de penser
« Free thought and official propaganda »
L’éducation contre l’endoctrinement : défendre la pensée libre
Le combat d’une vie
Dix principes pour une pensée autonome
Bibliographie
Propagande officielle et pensée libre

Introduction.
Itinéraire d’un antipropagandiste

Par Normand Baillargeon et Chantal Santerre1

« William James a prêché la “volonté de croire”. Pour ma part, j’aimerais prêcher la “volonté de douter2”. »

Bertrand RUSSELL

Le texte que vous allez lire a été écrit il y a plus d’un siècle, en 1922. Il est pourtant resté d’une grande actualité. Ces réflexions pionnières du philosophe Bertrand Russell (1872-1970) sur la propagande et la pensée libre ont été nourries de son expérience personnelle, de son œuvre intellectuelle et de ses engagements militants.

DE L’ORPHELIN À L’ESPRIT LOGICIEN

Né en 1872 de parents libres-penseurs, Russell devient, avant ses quatre ans, orphelin de père et de mère, tous deux morts de maladie. Contre les souhaits de ses parents, qui désiraient élever leurs enfants en dehors de toute éducation religieuse, lui et son frère aîné sont confiés à leurs grands-parents, membres très croyants de l’aristocratie anglaise – son grand-père ayant été par ailleurs deux fois Premier ministre.

Son enfance et son adolescence sont difficiles. Progressivement, il remet en question les croyances religieuses qu’on lui enseigne et devient athée. Passionné de poésie et animé d’une grande soif de vérité, il découvre les mathématiques où, lui assure-t-on, la certitude peut être atteinte. La découverte de la géométrie d’Euclide suscite chez lui un profond enthousiasme intellectuel : « Un des grands événements de ma vie, aussi merveilleux qu’un premier amour3. » Il dira même que c’est son désir de se perfectionner en mathématiques qui l’empêchera, adolescent, de se suicider (A, p. 42).

Mais se mêle à cette passion des mathématiques une gêne devant l’obligation, chez Euclide, d’admettre des postulats, c’est-à-dire des propositions non démontrées. Le continent de la certitude resterait-il à jamais hors d’atteinte ? Ces doutes, et sa détermination à les surmonter, le conduiront plus tard à mettre sur pied un vaste programme de recherche appelé Logiciste, visant à montrer que l’on peut dériver toutes les mathématiques de la logique, dans une version mathématique de celle-ci que Russell créera avec Gottlob Frege (1848-1925) et Giuseppe Peano (1858-1932).

Dans cette veine, Russell publiera, avec Alfred North Whitehead (1861-1947), qui avait été son professeur de mathématiques à l’université de Cambridge, les trois volumes d’une œuvre majeure, les Principia Mathematica (1910, 1912 et 1913), auxquels ils auront consacré plus de dix ans de leur vie. Outre cette importante contribution à la théorie des mathématiques, Russell fut aussi l’un des principaux fondateurs, notamment via un célèbre article paru en 19054, de la « philosophie analytique », courant encore dominant de nos jours dans le monde anglo-saxon.

LES SOURCES D’UN ENGAGEMENT :
UN PRÉCEPTE ET UNE RÉVÉLATION

Deux événements marquants de sa vie personnelle méritent d’être relatés tant leur rôle fut déterminant dans son cheminement vers la libre-pensée. Le premier fut un cadeau de sa pieuse grand-mère : une Bible sur laquelle elle avait inscrit : « Tu ne suivras point la multitude pour faire le mal » (Ex. 23,2). Russell reconnaîtra plus tard l’influence décisive de cette femme dont il admirait « le courage, l’intérêt pour la chose publique, le mépris des conventions et l’indifférence à l’opinion de la majorité » (A, p. 21).

Le second survint en 1901, alors que Russell, sa première épouse Alys Pearsall Smith (1867-1951) et les Whitehead vivaient sous le même toit. Un soir, profondément ému par la lecture d’un texte d’Euripide, Russell trouve Mme Whitehead, qui souffrait de graves problèmes cardiaques, en proie à d’intenses douleurs. Cette expérience le bouleverse : « Il me sembla que la terre s’ouvrait subitement sous mes pas et que je basculais dans un monde entièrement nouveau. En l’espace de cinq minutes m’ont assailli des réflexions telles que celles-ci : la solitude des cœurs humains est intolérable ; rien ne peut l’entamer que ce genre d’amour qu’ont prêché les grandes religions ; […] il s’ensuit que la guerre est un mal, que le recours à la force doit être absolument proscrit… […]. J’avais été un partisan de l’impérialisme ; cinq minutes firent de moi un défenseur […] de la paix » (A, p. 206-207).

TROIS COMBATS POUR LA LIBERTÉ DE PENSER

Russell a en effet aussi été un grand intellectuel engagé. Trois épisodes en particulier contribueront à façonner les idées et les idéaux qu’il ne cessera de défendre en faveur de la libre-pensée et contre la propagande.

Le vote des femmes :
la raison contre les préjugés

Le combat pour le suffrage des femmes marque son premier engagement politique majeur. Aux élections partielles de 1907, Russell présente sa candidature à la Wimbledon Division of Surrey comme défenseur du droit de vote des femmes, réclamant son application immédiate5. S’ouvre alors une campagne « courte mais acharnée ». Russell témoignera : « Il doit être impossible aux jeunes d’aujourd’hui d’imaginer l’âpreté de l’opposition qui sévissait alors contre le droit des femmes à l’égalité. Un peu plus tard, quand j’ai fait campagne contre la Première Guerre mondiale, l’opposition à laquelle je me suis heurté ne fut pas comparable à celle que les “suffragistes” avaient affrontée en 1907 » (A, p. 217). Ce sont des hommes, mais aussi des femmes qui s’insurgent contre une telle revendication, parfois violemment. À l’époque, cette opposition au suffrage féminin est majoritaire dans la population. Sans surprise, Russell perdra cette élection.

De cette expérience se dégagent deux leçons importantes sur la libre-pensée, les idées dominantes et l’engagement.

La première concerne l’attitude à adopter face aux préjugés dominants. Russell, profondément convaincu que l’équité exige d’accorder le droit de vote aux femmes, s’emploie à combattre méthodiquement les idées reçues qui l’interdisent. Cette conviction, nourrie notamment par la lecture des écrits de son parrain John Stuart Mill (1806-1873) sur les femmes6, l’amène à argumenter contre les positions adverses, largement répandues dans l’opinion publique, les médias et les partis politiques.

Un article de 19087 illustre parfaitement sa méthode pour affronter les opinions dominantes qu’il juge fausses : il faut s’efforcer de le démontrer. Il y expose d’abord les arguments en faveur du vote des femmes qu’il juge concluants : respect de la démocratie – ce qui requiert de ne pas exclure la moitié de la population –, nécessité de recueillir et respecter les positions et intérêts de tous les groupes, vertus pédagogiques de la discussion. Il examine et réfute ensuite systématiquement les arguments adverses : la supposée irrationalité des femmes, leur prétendue soumission à la religion, leur incapacité à servir sous les drapeaux, la menace de dislocation des familles par les querelles résultant de leur politisation…

Une seconde leçon concerne l’importance du contexte historique. En Grande-Bretagne, les femmes ne sont pas les seules à être privées du droit de vote : en sont également exclus tous les hommes ne possédant pas un certain niveau de revenus ou de propriété. Russell aurait souhaité que le combat pour le suffrage féminin s’étende à une lutte plus large contre toutes les exclusions, qu’elles soient de genre ou de classe. Il prend ainsi ses distances avec certaines revendications suffragistes qui, en ne remettant pas en cause le principe censitaire, acceptent de fait l’exclusion des plus pauvres. Plus tard, revenant sur la victoire qu’a constituée en 1918 l’inclusion des femmes (mais, de fait, seulement celle des femmes relativement aisées) dans le corps électoral, il écrit : « Je suis heureux qu’une action à laquelle j’ai pris part ait pour une fois aussi parfaitement réussi. Cependant, je me suis bientôt persuadé qu’une émancipation limitée aux femmes, telle qu’on la demandait, serait plus difficile à obtenir qu’une émancipation plus extensive […]. Sur ce point, je finis par me séparer des “suffragistes” orthodoxes, et par adhérer à un mouvement qui préconisait l’extension du droit de vote à tous les adultes » (A., p. 219-220).

1914-1918 : pacifisme et prison

Le cataclysme de 1914-1918 constitue un autre moment décisif dans le parcours de Russell8. Des années plus tard, il confiera : « Ma vie a été nettement divisée en deux périodes, l’une avant et l’autre après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, laquelle m’a fait perdre beaucoup de mes préjugés et amené à repenser un certain nombre de questions fondamentales9. »

Alors que la menace d’un conflit se précise, Russell rejoint le Neutrality Committee, un collectif militant pour la neutralité de la Grande-Bretagne. Convaincu que la guerre causerait des dommages irréparables à tous les pays impliqués, y compris le sien, il s’engage dans l’action politique et la diffusion d’idées.

Le 4 août 1914, le Royaume-Uni déclare la guerre à l’Allemagne. Observateur consterné de la métamorphose collective qui s’enclenche alors, Russell témoigne : « Ceux qui ont vu les foules de Londres, pendant les nuits qui ont précédé la déclaration de la guerre, ont vu toute une population, jusqu’alors humaine et pacifique, précipitée en quelques jours sur la pente raide qui ramène à la barbarie primitive, déchaînant, d’un moment à l’autre, les instances de haine et de sang contre lesquelles avait été dressé tout l’édifice de la civilisation. […] Tout cela résulte de ce qu’une poignée de personnages officiels, vivant luxueusement, stupides pour la plupart, et tous également dénués de cœur ou d’imagination, ont préféré cela plutôt que de souffrir quelque minime atteinte à l’amour-propre national » (A, p. 370-371).

Il rejoint ensuite un groupe qui dénonce les non-dits et les manœuvres de la politique étrangère britannique responsables du déclenchement du conflit. Il en résulte un ouvrage : Justice in War Time (1915).

Sa réflexion l’amène bientôt à élargir sa critique : il ne suffit pas de condamner la manière dont on est entré en guerre, la remise en cause doit porter sur la guerre elle-même, sur son principe. En mars 1916, il rejoint le No-Conscription Fellowship, qui lutte contre l’enrôlement obligatoire. Tout en militant activement au sein de ce mouvement, il poursuit sa réflexion théorique à travers conférences et publications. L’un de ses ouvrages politiques majeurs date de cette période : Principles of Social Reconstruction (1916).

Ces prises de position lui coûteront cher, sur les plans tant personnel que professionnel. Il se voit retirer son passeport pour avoir reconnu être l’auteur d’un pamphlet anonyme défendant un objecteur de conscience traduit en cour martiale. Cette sanction l’empêche notamment de se rendre aux États-Unis où il comptait plaider auprès du président Thomas Woodrow Wilson (1856-1924) contre l’entrée en guerre de ce pays.

Ses collègues du Trinity College Council, hostiles à ses positions pacifistes, le démettent de ses fonctions à Cambridge – une décision d’une incongruité flagrante au regard de ses accomplissements en mathématiques et en philosophie qui lui avaient valu, dès 1908, de devenir fellow de la Royal Society.

En février 1918, il est condamné à six mois de prison, principalement pour avoir tenu des propos jugés dépréciatifs envers un pays allié. Son incarcération durera cinq mois, durant lesquels il écrira cette magnifique initiation à ses positions en logique et en mathématiques : Introduction à la philosophie mathématique.

Quand les armes se taisent enfin le 11 novembre 1918, un autre chapitre de son engagement s’annonce.

Au pays des soviets :
témoigner contre la mise en scène officielle

En octobre 1917, la révolution russe éclate. Trois ans plus tard, à la demande d’un regroupement de syndicats, le gouvernement britannique accepte qu’une délégation fasse le voyage en Russie soviétique10 pour rendre compte de ce qui s’y passe.

Russell, homme de gauche, intellectuel aux convictions progressistes et radicales, philosophiquement « libéral » et proche des libertaires, aspire à une transformation profonde de la société. Dans Road to Freedom (1918), il avait examiné trois voies possibles : un socialisme inspiré de Karl Marx (1818-1883), l’anarchosyndicalisme et le socialisme dit de « guilde11 », sa préférence allant à ce dernier. Particulièrement attentif aux menaces que l’égalitarisme socialiste et la démocratie pouvaient faire peser sur la haute culture et la vie de l’esprit, il reconnaissait à l’anarchisme le mérite de pointer « cet ultime idéal vers lequel toute société doit tendre », tout en le jugeant inaccessible dans son entièreté. Ces positions, déjà esquissées dans Principles of Social Reconstruction (1916) et Political Ideals (1917), le conduisent à s’intéresser à l’expérience soviétique12.

En intégrant la délégation, il compte observer directement la situation. À son retour, il publie Pratique et théorie du bolchevisme (1920), un livre très critique qui lui vaut l’hostilité d’une gauche alors largement admirative de l’expérience russe. Il y écrit notamment : « Je suis parti pour la Russie me croyant socialiste ; mais, au contact de ceux qui n’ont pas de doutes, j’ai senti s’intensifier mille fois les doutes que j’éprouve, non à l’égard du socialisme en lui-même, mais à l’égard de toute croyance si profondément enracinée que, pour elle, des hommes sont prêts à infliger à autrui des souffrances sans bornes. » Dans son autobiographie, il ajoutera : « Je compris que tout ce à quoi j’attachais du prix dans la vie était graduellement détruit au profit d’une philosophie étroite et bavarde, et que pendant ce temps on infligeait une misère indicible à des millions et des millions de gens » (A, p. 424).

Russell dénonce sans ambages ce qu’il observe en Russie : la suppression des libertés d’expression et de réunion, l’installation d’une dictature bien éloignée de celle, promise, du prolétariat, et la mise en place d’une police de la pensée. Il écrira : « Ce temps passé en Russie m’a été infiniment pénible […]. Le bolchevisme est une bureaucratie étroitement tyrannique, avec un système d’espionnage plus élaboré et plus terrible que celui des tsars […]. Pas un vestige de liberté, ni de pensée, ni de parole, ni d’action. Je me suis senti étouffé et oppressé par le poids de la machine comme par une chape de plomb » (A, p. 448).

La délégation est accueillie en grande pompe et reçue partout avec faste : des foules l’acclament, des banquets somptueux sont organisés, des hôtels luxueux mis à disposition. Russell refuse de se laisser séduire par cette mise en scène. L’anarchiste Emma Goldman (1869-1940), elle-même critique de l’expérience soviétique, témoigne : « La plupart des membres de la mission tombèrent dans le piège du spectacle qui leur était préparé et plus leur séjour se prolongeait, plus ils devenaient dociles. […] [D’autres] toutefois, n’étaient pas disposés à se contenter de regarder, ébahis et tout sens critique endormi, les merveilles qu’on leur montrait. Un de ceux-là était Bertrand Russell. Dès le début, il avait fait comprendre, très poliment mais fermement, qu’il refusait l’accompagnement officiel qu’on voulait lui imposer et qu’il préférait se déplacer seul. Russell ne ressentait aucune exaltation d’être logé dans un palace ou nourri de mets délicats. Quel être méfiant, ce Russell, murmuraient les bolcheviques. Mais peut-on s’attendre à autre chose de la part d’un bourgeois13 ? »

Quand paraît Pratique et théorie du bolchevisme, en 1920, Russell est alors, non sans subir réserves et critiques, membre du Labour Party – il sera même son candidat aux élections en 1922 et 1923. En 1965, il déchirera en public sa carte du parti pour protester contre son appui à la guerre du Vietnam.

« FREE THOUGHT AND OFFICIAL PROPAGANDA »

En 1922, Russell est invité à prononcer à Londres la conférence annuelle en l’honneur du pasteur abolitionniste américain Moncure Conway (1832-1907). Son intervention, intitulée « Free thought and official propaganda », reproduite dans cet ouvrage (p. 35-65), examine les conditions d’une pensée authentiquement libre. Pour Russell, celle-ci ne peut s’épanouir qu’en échappant aux différentes formes de contrôle qui cherchent à la limiter, l’orienter, voire à en interdire le plein déploiement.

La première entrave qu’il identifie est d’ordre juridique : un système légal qui pénalise l’expression de certaines idées. Toutefois, note-t-il, des progrès ont été accomplis dans certains pays, si bien que « les pénalités légales sont [alors] le moindre obstacle à la liberté de penser ».

Deux autres freins, qu’il juge plus sérieux, retiennent son attention : les pénalités économiques et la dénaturation des témoignages. Leur effet combiné peut conduire à ce que, sur un sujet donné, seules certaines positions soient entendues, tandis que d’autres sont systématiquement dénigrées, voire totalement occultées.

Pour y remédier, Russell propose les contrepoisons d’une pensée critique, suivant trois grands principes : le doute rationnel (cette « volonté de douter »), le faillibilisme (« Aucune de nos croyances n’est tout à fait vraie. Toutes recèlent au moins une ombre d’imprécision et d’erreur ») et la libre discussion permettant l’expression de tous les points de vue. Il écrit : « On connaît bien les méthodes qui accroissent le degré de vérité de nos croyances : elles consistent à écouter tous les partis, à essayer d’établir tous les faits dignes d’être relevés, à contrôler nos penchants individuels par la discussion avec des personnes qui ont des penchants opposés, et à cultiver l’habitude de rejeter toute hypothèse qui s’est montrée inadéquate » (p. 44). Ces vertus, souligne-t-il, sont celles incarnées par la science.

Trois facteurs entravent cette démarche critique : l’éducation, la propagande et la pression économique.

L’éducation que dispense l’État, du moins dans certaines de ses incarnations, méprise le vrai et se contente d’endoctriner, d’« inculquer des connaissances sans inculquer de l’intelligence », préparant ainsi à une citoyenneté docile. « Nous sommes devant ce fait paradoxal que l’éducation est devenue un des obstacles principaux de l’intelligence et de la pensée libre. La cause en est notamment la prétention de l’État d’avoir le monopole de l’éducation. Mais ce n’est pas du tout la seule cause » (p. 55).

Quant à la propagande, Russell est pleinement conscient des mécanismes mis en place pendant et après la Première Guerre mondiale, et en URSS ensuite. Cette importante idée ne le quittera pas. En 1924, il notera : « Ce n’est que depuis quelques années que les gouvernements, voire certains ministères, ont mis en place des bureaux de propagande bien organisés dans le but de faire connaître leurs propres vertus et les vices de leurs adversaires14. »

Bien que Russell ne mentionne pas explicitement Edward Bernays – encore peu connu en 1922 et dont l’ouvrage majeur, Propaganda, ne paraîtra qu’en 192815 –, il observe déjà que ces techniques trouvent leur origine dans l’industrie des relations publiques. Dans le texte qu’on lira plus loin, il écrit : « L’art de la propagande tel que le pratiquent les gouvernements et les politiciens modernes dérive de l’art de la publicité » (p. 55). Elle procure ainsi un indéniable avantage à ceux qui, soit par le pouvoir, soit par la richesse, peuvent le plus la mettre à leur service. Russell redoute les effets qu’une telle puissance de formation des opinions pourrait avoir. En 1938, il prédit : « Nous commençons à comprendre l’art de fabriquer l’opinion publique à grande échelle comme nous fabriquons des épingles. La technique n’est pas encore tout à fait au point, mais on peut raisonnablement penser que, d’ici une dizaine d’années, presque tous les citoyens d’un État auront, sur presque tous les sujets, l’opinion que le gouvernement de cet État souhaite leur inculquer16. »

Il apporte cependant une nuance importante et trop souvent négligée. La stricte opposition raison/émotion, généralement invoquée pour dénoncer l’appel aux affects dans la propagande, est selon lui trompeuse. Non seulement cette distinction n’est pas aussi nette qu’on pourrait le croire, mais, de plus, « un habile homme pourrait forger un argument suffisamment rationnel en faveur de n’importe quelle position qui a des chances d’être adoptée. Sur tout sujet réel, il existe toujours de bons arguments pour les deux partis opposés » (p. 57).

Surtout, dans les conditions actuelles du débat démocratique où la propagande joue un rôle prépondérant, les bons arguments ne suffisent plus à emporter l’adhésion. Le facteur clé est ici, selon Russell, les moyens financiers dont disposent certains acteurs. C’est là le troisième obstacle majeur à la libre-pensée : « Ce qui est mauvais dans la propagande, ce n’est pas seulement le fait qu’elle s’adresse à la non-raison, mais bien plutôt l’avantage injuste qu’elle donne aux riches et aux puissants. L’égalité de possibilités d’exprimer toutes les opinions est essentielle pour la véritable pensée libre, et on ne peut assurer cette égalité que par des lois élaborées, destinées à cet effet » (p. 58).

À l’heure des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et de leur rôle préoccupant dans la diffusion des idées – sans parler de la prise de contrôle de médias et de maisons d’édition par des milliardaires ultra-conservateurs –, ces observations et mises en garde conservent toute leur pertinence.

L’ÉDUCATION CONTRE L’ENDOCTRINEMENT : DÉFENDRE LA PENSÉE LIBRE

Comment lutter contre ces graves menaces ? Au cœur de sa réflexion émerge cette conviction fondamentale : « Si la tolérance doit régner dans le monde, une des choses qu’on doit enseigner dans les écoles est l’habitude de peser les faits et l’habitude de ne pas donner son plein consentement à des propositions qu’il n’y a aucune raison de croire vraies » (p. 62).

L’importance qu’il accorde à l’éducation et la mission cruciale qu’il lui assigne de développer la pensée critique sont restées une constante de sa vie et de son œuvre17. Russell et sa deuxième épouse Dora Black (1894-1986), ne trouvant satisfaction ni dans les écoles traditionnelles ni dans les écoles progressistes de l’époque pour l’éducation de leurs enfants, fondent en 1927 leur propre établissement, l’école Beacon Hill. Tout au long de sa vie, Russell consacrera de nombreux écrits à ce sujet, traitant non seulement de l’éducation des enfants et des jeunes gens, mais aussi de l’enseignement universitaire, de sa mission et des conditions de son accomplissement. La question de la liberté académique lui tient particulièrement à cœur, son propre parcours lui en ayant appris de précieuses mais douloureuses leçons.

La mission de l’école, dans la vision russellienne, est double : transmettre des savoirs, mais aussi un rapport critique à la connaissance et des habitudes de penser permettant d’acquérir des connaissances et de former des jugements sains. Sans cela, l’éducation peut paradoxalement devenir l’un des principaux obstacles à l’intelligence et à la libre-pensée.

Cette leçon vaut aussi pour l’université. Russell n’a cessé de défendre l’importance cruciale de la liberté académique : « Aucun homme ne peut passer pour éduqué s’il n’a entendu qu’un seul côté des questions sur lesquelles le public est divisé. Dès qu’une censure est imposée sur les opinions que les professeurs peuvent exprimer ouvertement, l’éducation cesse de remplir ce rôle et tend à produire, au lieu d’une nation d’hommes, un troupeau de bigots fanatiques. Tous ceux qui s’opposent à la libre discussion et qui cherchent à imposer une censure sur les opinions auxquelles les jeunes doivent être exposés contribuent à accroître ce fanatisme et à plonger le monde plus profondément dans l’abîme de la discorde et de l’intolérance18. »

Il propose des approches pratiques pour atteindre cet objectif. Dans une conférence prononcée dans différentes villes américaines au printemps 1939 consacrée à la guerre qui menace et à la propagande qui la prépare, Russell suggère par exemple de faire lire aux étudiants d’éloquents discours du passé défendant des idées aujourd’hui reconnues comme fausses et d’en tirer les leçons qui s’imposent ; de leur faire découvrir par expérience que ce qui est recommandé par la science est meilleur que ce qui est recommandé par l’éloquence ; de leur apprendre à inférer de la lecture d’articles de journaux ce qui s’est réellement passé ou à tirer les bonnes conclusions de discours de partis. Il invite aussi à vérifier ce que d’anciens articles de journaux soutenaient sur un sujet et à le comparer aux multiples interprétations qu’en donne l’histoire19.

Sans surprise, Russell est aujourd’hui reconnu comme l’un des précurseurs importants de la pensée critique (critical thinking), une approche désormais considérée comme cruciale en éducation, particulièrement dans le monde anglo-saxon20, et qui trouve notamment son expression dans l’enseignement de la philosophie aux enfants21.

LE COMBAT D’UNE VIE

Les idéaux qu’il défend alors guideront son parcours intellectuel et militant tout au long de sa vie. Dans les années 1930, face à la menace croissante d’une Seconde Guerre mondiale, Russell s’engage contre son déploiement. Après avoir initialement défendu la neutralité de l’Angleterre face à l’Allemagne nazie22, il finit par préconiser l’entrée en guerre contre elle.

La guerre le surprend aux États-Unis, où il enseigne à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Contraint d’y rester, il accepte en 1940 un poste de professeur de philosophie et de logique mathématique au City College of New York. Cependant, une virulente campagne s’organise contre sa nomination. On lui reproche ses positions progressistes sur le mariage, la sexualité et les femmes, exprimées dans son ouvrage Marriage and Morals (1929). Malgré le soutien de personnalités éminentes comme Charlie Chaplin, John Dewey, Albert Einstein, Hans Reichenbach et Aldous Huxley, il perd son poste. Cet épisode, après celui du Trinity College, renforce sa conviction sur l’importance de défendre la liberté académique et sur son rôle dans la défense de la libre-pensée.

De retour en Angleterre après la guerre, il reçoit plusieurs distinctions prestigieuses : le Fellowship for Life au Trinity College, l’Order of Merit (1949) et le prix Nobel de littérature (1950).

Son engagement contre la menace nucléaire marque les années suivantes. En 1955, avec Einstein et neuf autres scientifiques éminents, il publie le Manifeste Russell-Einstein, qui se conclut par ces mots : « Souvenez-vous de votre humanité et oubliez tout le reste. » Le mouvement Pugwash, lancé en 1957, poursuit ce combat et sera récompensé du prix Nobel de la paix en 1995, conjointement avec Józef Rotblat (1908-2005).

Russell préside également la Campaign for Nuclear Disarmament (1958) et le Committee of 100 (1960), un groupe pacifiste prônant la désobéissance civile. Son engagement lui vaut une semaine de prison en 1961, à la suite d’une manifestation antinucléaire.

En 1967, aux côtés de Jean-Paul Sartre et d’autres intellectuels, il crée le Tribunal Russell pour juger les crimes de guerre américains au Vietnam. Le tribunal conclura à la culpabilité des États-Unis, les accusant même de génocide.

Durant toutes ces années, tant par son militantisme que par ses écrits de vulgarisation philosophique et scientifique, il poursuit son œuvre d’éducateur, luttant contre la propagande et promouvant la pensée critique.

Il s’éteint le 2 février 1970, à quatre-vingt-dix-sept ans. Sa vie aura été guidée, comme il l’affirmait, par la raison et l’amour de l’humanité, sa défense de la liberté de pensée reposant sur sa foi en la capacité de l’être humain à atteindre l’autonomie et le jugement critique.

DIX PRINCIPES POUR UNE PENSÉE AUTONOME

Pour conclure, voici une version un peu particulière des dix commandements, court texte rédigé en 1964 par Russell, un véritable petit testament intellectuel qui synthétise sa philosophie de la libre-pensée :

1. N’ayez la certitude absolue de rien.

2. Ne croyez jamais qu’il y ait avantage à dissimuler l’évidence, car il est inévitable qu’elle s’impose un jour.

3. N’essayez jamais d’empêcher les hommes de penser, car vous pouvez être sûr de réussir.

4. Quand vous vous heurtez à l’opposition, même de votre conjoint ou de vos enfants, efforcez-vous de la réduire par le raisonnement et non par l’autorité, car une victoire fondée sur l’autorité est illusoire et irréelle.

5. Ne respectez pas l’autorité des autres, car on peut toujours trouver des autorités contraires.

6. N’usez pas de la force pour supprimer les opinions que vous jugez pernicieuses, car, si vous le faites, les mêmes opinions vous supprimeront.

7. Ne craignez pas d’être excentrique en matière d’opinion, car toute opinion aujourd’hui admise a commencé par être excentrique.

8. Sachez trouver plus de plaisir dans un désaccord intelligent que dans un consentement passif, car, si vous estimez que l’intelligence a son prix, le premier implique un accord plus profond que le second.

9. Soyez scrupuleusement véridique, même si la vérité vous gêne, car elle est encore plus gênante quand vous essayez de la cacher.

10. N’enviez pas la félicité des imbéciles qui vivent dans le meilleur des mondes, car il faut être un imbécile pour y trouver sa félicité (A, p. 769-770).

Bibliographie

L’œuvre de Bertrand Russell est immense. On y compte plus de 70 ouvrages et plus de 3 000 articles académiques et autres. Les Collected Papers of Bertrand Russell (https://russell.humanities.mcmaster.ca/our-work/collected-papers/), qui réuniront ses livres inédits et ses articles, publiés ou non, compteront 35 volumes, auxquels s’ajouteront trois volumes de bibliographie. À ce jour (2026), 22 volumes sont parus.

Les archives de Bertrand Russell, à l’université McMaster (Ontario, Canada), sont accessibles au Bertrand Russell Research Center (library.mcmaster.ca/spaces/archives/russell).

Pour suivre l’actualité des recherches russelliennes, on pourra consulter la revue Russell. The Journal of Bertrand Russell Studies (muse.jhu.edu/pub/1/journal/852).

PREMIÈRES LECTURES

Pour s’initier aux grands pans de l’œuvre de Bertrand Russell, après son incontournable Autobiographie (1872-1967) (Paris, Les Belles Lettres, 2012), nous suggérons les lectures suivantes.

Logique et mathématiques

  • RUSSELL B., Introduction à la philosophie mathématique, Paris, Payot, « Bibliothèque philosophique », 1991.

Philosophie

  • RUSSELL B., « On denoting », Mind, vol. 14, no 56, 1905, p. 479-493.
  • RUSSELL B., Histoire de mes idées philosophiques, Paris, Gallimard, 1989.
  • RUSSELL B., Problèmes de philosophie, Paris, Payot, « Bibliothèque philosophique », 2005.

Éthique et politique

  • RUSSELL B., Éthique et politique, Paris, Payot, 2014.
  • RUSSELL B., Idéaux politiques, Montréal, Écosociété, 2016.

Éducation

  • RUSSELL B., Écrits sur l’éducation, Montréal, Écosociété, 2019.

Écrits destinés à un large public

  • RUSSELL B., Histoire de la philosophie occidentale, Paris, Les Belles Lettres, 2011.
  • RUSSELL B., La Conquête du bonheur, Paris, Payot, « Petite Bibliothèque », 2016.

Introduction à l’œuvre de Bertrand Russell

  • BAILLARGEON N. et SANTERRE C., Bertrand Russell, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2025.
  • BENMAKHLOUF A., Bertrand Russell. L’atomisme logique, Paris, PUF, 1996.
  • GRAYLING A. C., Russell. A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2002.
  • VERNANT D., Bertrand Russell, Paris, Flammarion, 2003.

ÉCRITS INCONTOURNABLES DE BERTRAND RUSSELL SUR LA QUESTION DE LA PENSÉE LIBRE
ET DE LA PROPAGANDE

  • RUSSELL B., « Liberalism and women’s suffrage », The Contemporary Review, no 94, 1908, p. 11-16.
  • RUSSELL B., « Anti-suffragist anxieties », https://users.drew.edu/~jlenz/br-anti-suffragists.html, 1910.
  • RUSSELL B., Principes de reconstruction sociale, Québec, PUL, 2006 (1916).
  • RUSSELL B., Justice in War-Time, Chicago, Open Court, 1916.
  • RUSSELL B., Idéaux politiques, Montréal, Écosociété, 2016 (1917).
  • RUSSELL B., Le monde qui pourrait être. Socialisme, anarchisme et anarcho-syndicalisme, Montréal, Lux, 2014 (1918).
  • RUSSELL B., Pratique et théorie du bolchevisme, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2014 (1920).
  • RUSSELL B., Which Way to Peace ?, Londres, Jonathan Cape, 1936.
  • RUSSELL B., « Science and sociale institutions », in RUSSELL B. et al., Dare We Look Ahead ?, Londres/New York, George Allen & Unwin/The MacMillan Company, 1938, p. 9-29.
  • RUSSELL B., Éthique et politique, Paris, Payot, 2014 (1954).
  • RUSSELL B., « Experiences of a pacifist in the First World War », Portraits from Memory and Other Essays, New York, Simon and Schuster, 1956, p. 26-31.
  • RUSSELL B., Common Sense and Nuclear Warfare, Londres, George Allen & Unwin, 1959.
  • RUSSELL B., L’homme survivra-t-il ?, Paris, John Didier, 1962 (1961).
  • RUSSELL B., War Crimes in Vietnam, Londres, George Allen & Unwin, 1967.
  • RUSSELL B., « Freedom and the colleges », Why I Am Not a Christian, Londres, Routledge, 2004, p. 112-124.
  • RUSSELL B., Le Pacifisme et la révolution. Écrits politiques (1914-1918), Paris, Agone, 2014.

TEXTES SUR LA PENSÉE ET LES ACTIONS
DE BERTRAND RUSSELL CONCERNANT
LA PENSÉE LIBRE ET LA PROPAGANDE

  • ANTA C. G., « The pacifism of Bertrand Russell during the Great War », History of European Ideas, vol. 48, no 4, 2022, p. 438-453.
  • Bertrand Russell and Critical Thinking, in Inquiry. Critical Thinking Across the Disciplines, vol. 20, no 2, 2001.
  • BLITZ D., « Russell, Einstein and the philosophy of non-absolute pacifism », Russell. The Journal of Bertrand Russell Studies, vol. 20, no 2, 2000, p. 101-128.
  • BRICMONT J. et BAILLARGEON N., « Bertrand Russell and the socialism that wasn’t », Monthly Review, vol. 69, no 3, 2017, p. 86-97.
  • ESTEVES O., « Bertrand Russell, the utilitarian pacifist », French Journal of British Studies, no 1, 2015, p. 1-13.
  • HARE W., « Bertrand Russell on critical thinking », Journal of Thought, printemps 2001, p. 7-16.
  • HARE W., « Bertrand Russell and the ideal of critical receptiveness », Skeptical Inquirer, mai-juin 2001, p. 40-44.
  • IRONSIDE P., The Social and Political Thought of Bertrand Russell. The Development of an Aristocratic Liberalism, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 1996.
  • LACKEY D., « Russell’s contribution to the study of nuclear weapons policy », Russell. The Journal of Bertrand Russell Studies, vol. 4, no 2, 1984, p. 243-252.
  • MADIGAN T. et STONE P. (dir.), Bertrand Russell. Public Intellectual, Rochester/New York, Tiger Bark Press, 2016.
  • PERKINS R., « Bertrand Russell and preventive war », Russell. The Journal of Bertrand Russell Studies, vol. 14, no 2, 1994, p. 135-153.
  • ROCKLER M. J., « The curricular role of Russell’s scepticism », Russell. The Journal of the Bertrand Russell Archives, vol. 12, 1992, p. 50-60.
  • SCHWERIN A. (dir.), Bertrand Russell on Nuclear War, Peace and Language, Westport/Londres, Praeger, 2002.
  • STEVENSON M. D., « Bertrand Russell. Lecture on war and propaganda », Russel. The Journal of Bertrand Russell Studies, vol. 32, no 13, 2012, p. 173.
  • VELLACOTT J., Bertrand Russell and the Pacifists in the First World War, New York, St. Martin’s Press, 1980.

Propagande officielle et pensée libre

Moncure Conway, en l’honneur de qui nous nous sommes réunis aujourd’hui23, a consacré sa vie à deux grands objets : la liberté de la pensée et la liberté de l’individu. Depuis son époque, quelque chose a été gagné pour ce qui est de ces deux objets, mais quelque chose aussi a été perdu. De nouveaux dangers, d’une forme quelque peu différente de ceux des âges passés, menacent ces deux libertés, et, si on n’arrive pas à créer une opinion publique vigoureuse et vigilante pour les défendre, il y en aura beaucoup moins dans cent ans qu’il n’y en a maintenant. Je me propose, dans cet essai, de faire voir ces nouveaux dangers et d’examiner de quelle manière on peut s’y opposer.

Commençons par nous expliquer clairement sur ce que nous entendons par la « pensée libre ». Cette expression comporte deux sens. Prise étroitement, elle signifie une pensée qui n’accepte pas les dogmes de la religion traditionnelle. Dans ce sens, un homme est « libre-penseur » s’il n’est pas chrétien ou musulman ou bouddhiste ou shintoïste ou membre d’un corps quelconque d’hommes qui acceptent une orthodoxie héritée. Dans les pays chrétiens, on appelle « libre-penseur » un homme qui ne croit pas à Dieu, bien que cela ne suffise pas pour être « libre-penseur » dans un pays bouddhiste.

Je ne veux pas diminuer l’importance de la pensée libre prise dans ce sens. Je n’appartiens personnellement à aucune des religions existantes et j’espère que toute croyance religieuse finira par s’éteindre. Je ne crois pas que, tout compte fait, la foi religieuse ait été une force bienfaisante. Bien que je sois prêt à reconnaître qu’à certaines époques et dans certains pays elle a eu quelques bons effets, je la considère comme appartenant à l’enfance de la raison humaine et à une phase du développement que nous sommes actuellement en train de dépasser.

Mais on peut aussi entendre la « pensée libre » d’une manière plus large, et que je considère comme encore plus importante. En réalité, le dommage causé par les religions traditionnelles est surtout dû au fait qu’elles ont empêché la pensée libre dans ce sens plus large. Il n’est pas facile de définir la pensée libre, et nous ferons bien de passer un certain temps à essayer de trouver ses caractères essentiels.

Quand nous disons que quelque chose est « libre », cela ne peut avoir une signification claire que si nous disons par rapport à quoi elle est libre. Ce qui est « libre » est ce qui n’est pas sujet à une contrainte extérieure, et, pour être précis, nous devons dire de quelle contrainte il s’agit. Aussi, la pensée est « libre » quand elle est libre de certains genres de contrôle extérieur qui interviennent souvent. Certains de ces genres de contrôle qui ne doivent pas exister quand la pensée doit être « libre » sont évidents, mais il y en a d’autres plus subtils et plus cachés.

Commençons par ce qui est le plus évident : la pensée n’est pas « libre » quand on s’expose à la peine légale pour le fait d’avoir ou de ne pas avoir certaines opinions ou celui d’exprimer la croyance ou la non-croyance à certaines choses. Il n’y a que très peu de pays où cette forme primitive de liberté existe. En Angleterre, où règnent les lois sur les blasphèmes, il est illégal d’exprimer la non-croyance à la religion chrétienne, bien qu’en pratique cette loi ne soit pas appliquée contre les riches. Il est aussi illégal d’enseigner ce que le Christ a enseigné au sujet de la non-résistance. C’est pourquoi quiconque désire éviter de devenir un criminel doit reconnaître qu’il est d’accord avec l’enseignement du Christ, mais doit éviter de dire ce qu’était cet enseignement. En Amérique, personne ne peut entrer dans le pays sans déclarer solennellement qu’il ne croit ni à l’anarchisme ni à la polygamie et, une fois entré, il doit aussi ne pas croire au communisme24. Au Japon, il est illégal d’exprimer des doutes sur la dignité du mikado. On voit ainsi qu’un voyage autour du monde est une aventure périlleuse. Un musulman, un tolstoïen, un bolchevik ou un chrétien ne peut l’entreprendre sans devenir criminel quelque part, ou sans se taire sur ce qu’il considère comme des vérités importantes. Bien entendu, cette restriction ne concerne que les voyageurs de 3e classe ; les voyageurs des cabines de luxe peuvent croire ce qu’ils veulent, à condition d’éviter de l’imposer aux autres d’une manière offensante.

Il est clair que la condition la plus élémentaire de la pensée libre est l’absence des pénalités légales pour l’expression des opinions. Aucun grand pays n’a encore atteint ce niveau, bien qu’ils imaginent presque tous l’avoir atteint. Les opinions encore persécutées frappent la majorité des populations comme étant si monstrueuses et immorales qu’on ne peut pas appliquer à leur égard le principe général de la tolérance. Mais cette attitude est exactement celle qui a rendu possibles les tortures de l’Inquisition. Il y avait une époque où le protestantisme semblait aussi immoral que maintenant le bolchevisme. Je vous prie de ne pas conclure de cette remarque que je suis protestant ou bolchevik.

Cependant, dans le monde moderne, les pénalités légales sont le moindre obstacle à la liberté de la pensée. Les deux grands obstacles sont : les pénalités économiques et la dénaturation des témoignages. Il est évident que la pensée n’est pas libre si le fait de partager certaines opinions rend impossible de gagner sa vie.

Il est évident aussi que la pensée n’est pas libre si tous les arguments d’un parti en controverse sont toujours présentés d’une manière aussi attrayante que possible tandis que les arguments de l’autre parti ne peuvent être découverts que par une recherche approfondie. Ces deux obstacles existent dans tous les pays que je connais, sauf en Chine, qui est (ou a été) le dernier refuge de la liberté. Ce sont ces obstacles-là que je vais étudier à présent : leur importance actuelle, la probabilité de leur augmentation et la possibilité de leur diminution.

Nous pouvons dire que la pensée est libre quand elle peut librement concurrencer des croyances, c’est-à-dire quand toutes les croyances peuvent s’exprimer et que nul avantage ou désavantage légal ou pécuniaire n’est attaché à aucune d’elles. C’est un idéal qui, pour diverses raisons, ne peut jamais se réaliser. Mais il est possible d’en approcher beaucoup plus qu’à présent.

Trois incidents de ma propre vie serviront à prouver que, dans l’Angleterre d’aujourd’hui, la balance penche en faveur du christianisme. La raison pour laquelle j’en parlerai est que beaucoup d’hommes ne se rendent pas compte encore des désavantages qu’on peut subir si l’on est ouvertement agnostique.

Le premier incident appartient à une période très éloignée de ma vie. Mon père a été libre-penseur, mais il est mort quand j’avais trois ans. Désirant me donner une éducation non superstitieuse il émit le vœu que j’eusse pour tuteurs deux libres-penseurs. Cependant le tribunal ne tint pas compte de son testament et j’ai été élevé dans la foi chrétienne. Je crois que le résultat n’a pas été décevant, mais cela n’est pas la faute de la loi. Si mon père avait ordonné de m’éduquer comme un christadelphien ou comme un muggletonien ou un membre de la Seven Day Adventist, les tribunaux n’auraient même pas rêvé de s’y opposer. Un père a le droit d’ordonner que n’importe quelle superstition imaginable soit inculquée à ses enfants après sa mort, mais il n’a pas le droit de vouloir les garder libres si possible de toute superstition.

Le deuxième incident a eu lieu en 1910. À cette époque, j’ai eu le désir de me présenter aux élections comme libéral et les whigs m’ont soutenu dans une circonscription. Je me suis adressé à la Liberal Association, qui a donné un avis favorable, et mon adoption a semblé certaine. Mais, interrogé par un petit comité intérieur, j’ai reconnu que j’étais agnostique. On m’a demandé si ce fait deviendrait public et j’ai répondu que, probablement, il le deviendrait. On m’a demandé si j’accepterais d’aller quelquefois à l’église, et j’ai répondu que non. Par conséquent, on a choisi un autre candidat qui a été élu, qui depuis n’a pas quitté le Parlement et qui est actuellement membre du gouvernement (1922).

Le troisième incident a eu lieu peu après. J’ai été invité par le Trinity College à Cambridge d’accepter la place de lecteur, mais non celle de professeur ordinaire. La différence n’est pas dans le traitement ; mais un professeur ordinaire a une voix dans la direction du college et ne peut être renvoyé pendant la durée de son professorat (fellowship), sauf pour grave immoralité. La raison pour laquelle on ne m’a pas offert d’être professeur ordinaire est que le parti clérical ne voulait pas ajouter une voix au parti anticlérical. Le résultat a été qu’ils ont pu me renvoyer en 1916 quand mon opinion sur la guerre leur a déplu25. Si j’avais dépendu matériellement de mon enseignement, je serais mort de faim.

Ces trois incidents illustrent les diverses sortes de désavantages attachés à la pensée avouée publiquement, même dans l’Angleterre moderne. N’importe quel autre libre-penseur qui reconnaît être tel pourrait citer des exemples analogues de son expérience propre, et souvent d’un caractère plus sérieux. En somme, les hommes qui n’ont pas la vie matérielle assurée n’osent pas s’exprimer franchement sur leurs croyances religieuses.

Bien entendu, on ne manque pas de liberté seulement pour ce qui regarde la religion. Des opinions communistes ou l’amour libre désavantagent un homme bien plus que l’agnosticisme. Non seulement il est désavantageux d’avoir de telles opinions, mais il est très difficile d’exposer publiquement des arguments en leur faveur. D’autre part, en Russie, les avantages et les désavantages sont exactement inverses : on arrive au confort et au pouvoir en professant l’athéisme, le communisme et l’amour libre, et on n’a aucune possibilité de faire de la propagande contre ces opinions. En somme, en Russie, un parti de fanatiques est absolument sûr de la vérité d’une série de propositions douteuses, tandis que dans le reste du monde un autre parti de fanatiques est aussi sûr de la vérité d’une série diamétralement opposée de propositions, également douteuses. Une telle situation amène inévitablement la guerre, l’amertume et la persécution dans les deux camps.

William James a prêché la « volonté de croire ». Pour ma part, j’aimerais prêcher la « volonté de douter ».

Aucune de nos croyances n’est tout à fait vraie. Toutes recèlent au moins une ombre d’imprécision et d’erreur. On connaît bien les méthodes qui accroissent le degré de la vérité de nos croyances : elles consistent à écouter tous les partis, à essayer d’établir tous les faits dignes d’être relevés, à contrôler nos penchants individuels par la discussion avec des personnes qui ont des penchants opposés, et à cultiver l’habitude de rejeter toute hypothèse qui s’est montrée inadéquate. On pratique ces méthodes dans la science et grâce à elles on a établi un corps de connaissances scientifiques. Tout homme de science dont les idées sont vraiment scientifiques est prêt à reconnaître que ce qui passe pour une connaissance scientifique à un moment donné demandera sûrement d’être corrigé par des découvertes nouvelles ; que, néanmoins, la science est assez proche de la vérité pour suffire à la plupart des besoins pratiques, mais non pour tous. Dans la science, quand il ne s’agit que d’une connaissance qui ne peut qu’être approximative, l’attitude de l’homme est expérimentale et pleine de doutes.

Tout au contraire en religion et en politique : bien qu’ici il n’y ait encore rien qui approche de la connaissance scientifique, chacun considère qu’il est de rigueur26 d’avoir une opinion dogmatique qu’on doit soutenir en infligeant des peines de prison, la faim, la guerre, et qu’on doit soigneusement garder d’entrer en concurrence par arguments avec n’importe quelle opinion différente. Si on pouvait seulement amener les hommes à avoir une attitude agnostique sur ces matières, neuf dixièmes des maux du monde moderne seraient guéris ; la guerre deviendrait impossible ; car chaque camp comprendrait que tous les deux doivent avoir tort. Les persécutions cesseraient. L’éducation tendrait à élargir les esprits et non à les rétrécir.

On choisirait des travailleurs pour leurs aptitudes à un travail donné et non pas pour le fait de partager les dogmes rationnels des gens au pouvoir. Aussi, rien que ce doute rationnel, si l’on pouvait le faire pénétrer partout, suffirait à amener le millénium.

Un exemple brillant de l’attitude scientifique de l’esprit nous a été fourni récemment par la théorie de la relativité et la manière dont elle a été reçue. Einstein, un pacifiste juif suisse-allemand, a été nommé professeur au début de la guerre par le gouvernement allemand ; une expédition anglaise qui a observé l’éclipse de 1919, peu de temps après l’armistice, a vérifié l’exactitude de ses prévisions. Sa théorie bouleverse toute la base théorique de la physique traditionnelle, elle porte autant préjudice à la dynamique orthodoxe que Darwin à la Genèse. Pourtant les physiciens du monde entier se sont montrés complètement prêts à accepter sa théorie dès qu’il est apparu que les faits témoignaient en sa faveur. Mais aucun d’entre eux, et Einstein moins que tout autre, ne prétendait avoir dit le dernier mot. Il y a certaines difficultés qu’il ne peut pas résoudre ; ses doctrines devront être modifiées à leur tour, comme elles ont modifié celles de Newton. Cette réceptivité critique et non dogmatique est la véritable attitude de la science.

Que serait-il arrivé si Einstein avait avancé quelque chose d’aussi nouveau dans le domaine de la religion ou de la politique ? Les Anglais auraient trouvé dans sa théorie des éléments de prussianisme ; les antisémites l’auraient considérée comme un complot sioniste, les nationalistes de tous pays l’auraient déclaré teintée de pacifisme bêlant et l’auraient qualifiée de simple truc pour échapper au service militaire. Tous les professeurs aux idées traditionnelles auraient demandé à Scotland Yard d’interdire l’importation de ses écrits. On aurait renvoyé les professeurs qui se seraient déclarés en sa faveur. Lui, pendant ce temps-là, aurait séduit le gouvernement de quelque pays retardataire où tout enseignement, sauf celui de sa doctrine, serait devenu illégal, et sa doctrine elle-même se serait transformée en un dogme mystérieux et incompréhensible à tous. Finalement, la vérité ou la fausseté de sa théorie se serait décidée sur le champ de bataille, sans qu’on eût essayé de trouver de nouveaux arguments pour ou contre elle. Cette méthode est une conséquence logique de la « volonté de croire » de William James.

Ce qu’il faut, ce n’est pas la volonté de croire, mais la volonté de découvrir, qui est exactement le contraire.

Si on reconnaît le bien-fondé d’une condition de doute rationnel, il devient important de rechercher les causes de tant de certitude irrationnelle dans le monde. En grande partie, elle est due à l’irrationalité et à la crédulité inhérentes à la nature humaine moyenne. Mais ce germe du péché originel intellectuel est nourri et développé par d’autres facteurs, dont trois d’entre eux jouent un rôle prépondérant, à savoir : l’éducation, la propagande et la pression économique. Examinons chacun d’eux.

1) L’éducation. — L’éducation primaire, dans tous les pays avancés, est entre les mains de l’État. Certaines des matières qu’on enseigne sont tenues pour fausses par les fonctionnaires qui les mettent au programme, et toute personne sans préjugés sait que beaucoup d’autres sont fausses, ou du moins très douteuses. Prenez par exemple l’enseignement de l’histoire. Chaque nation ne tend qu’à se glorifier elle-même dans les manuels d’histoire destinés aux écoles. Quand un homme écrit son autobiographie, on s’attend de sa part à une certaine modestie ; mais quand une nation écrit son autobiographie, il n’y a pas de bornes à sa vanité et à sa vantardise. Quand j’étais jeune, les manuels enseignaient que les Français étaient vicieux et les Allemands vertueux ; actuellement, ils enseignent le contraire. Dans les deux cas, on ne tient nul compte de la vérité. Les manuels allemands, en traitant de la bataille de Waterloo, représentent Wellington comme presque battu quand Blücher est arrivé ; les livres anglais représentent l’arrivée de Blücher comme de peu d’importance. Les auteurs des livres anglais et allemands savent qu’ils ne disent pas la vérité ni les uns ni les autres. Les manuels américains étaient très violemment antibritanniques avant la guerre ; depuis la guerre, ils sont devenus violemment probritanniques ; dans les deux cas, ils ne cherchent pas à établir la vérité27.

Avant aussi bien qu’après, un des buts principaux de l’éducation aux États-Unis est de transformer la collection disparate des enfants d’immigrés en « bons Américains ». Apparemment, il n’est venu à l’esprit de personne qu’un « bon Américain », tout comme un « bon Allemand » ou un « bon Japonais », doit être, pro tanto, un mauvais être humain. Un « bon Américain » est un homme (ou une femme) imbu de la croyance qui veut que l’Amérique soit le meilleur des pays du monde et qu’on doive toujours la soutenir avec enthousiasme dans toute querelle. Il est possible que toutes ces propositions soient vraies ; dans ce cas, un homme raisonnable ne les contredirait jamais. Mais, si elles sont vraies, on devrait les enseigner partout, et non seulement en Amérique. Il est étrange de constater qu’on ne croit jamais à de telles affirmations en dehors du pays particulier qu’elles glorifient. Cependant toute la machine de l’État, dans tous ces pays, est montée de manière à faire accepter par des enfants sans défense des affirmations absurdes dont l’effet est de les rendre prêts à mourir pour la défense d’intérêts sinistres, tout en leur faisant croire qu’ils luttent pour la vérité et la justice. Cela n’est qu’une des manières innombrables par lesquelles l’éducation, au lieu de donner des connaissances vraies, plie les gens à la volonté de leurs maîtres. Dans les écoles primaires, sans un système élaboré de tromperies, il serait impossible de sauvegarder le camouflage de la démocratie.

Avant de quitter le thème de l’éducation, je prendrai un autre exemple emprunté à l’Amérique, non parce que l’Amérique est pire que d’autres pays, mais parce qu’elle est plus moderne et qu’elle montre plutôt les dangers qui grandissent que ceux qui diminuent. Dans l’État de New York, on ne peut fonder une école sans l’autorisation de l’État, même si l’école est entièrement fondée grâce à des fonds privés. Une loi récente décrète que l’autorisation ne sera pas accordée à des écoles « dans le cas où il sera clair que l’instruction qu’on se propose de donner comprend l’enseignement d’une doctrine qui prétend qu’on doit renverser les gouvernements organisés, par la force, la violence ou des moyens illégaux ». Ainsi que le souligne la New Republic, cette loi ne précise pas de quel gouvernement organisé il s’agit. C’est pourquoi, pendant la guerre, cette loi aurait établi qu’il était illégal de renverser par la violence le gouvernement du Kaiser, et plus tard de soutenir Koltchak ou Dénikine contre le gouvernement des soviets. Il va de soi que ces conséquences n’étaient pas dans les intentions du législateur et sont dues uniquement à une mauvaise rédaction de la loi.

C’est dans une autre loi qui passa en même temps et qui concerne la nomination des professeurs dans les écoles gouvernementales que l’intention véritable apparaît. Cette loi prévoit qu’on ne délivrera pas de certificats permettant d’enseigner dans ces écoles à ceux qui ont défendu à quelque moment que ce soit « une forme de gouvernement autre que celle de cet État ou des États-Unis ». « Le comité qui a forgé ces lois, dit la New Republic, considère que le professeur qui n’approuve pas le système social actuel… doit résilier son poste » et qu’on « ne devrait confier à aucune personne qui n’est pas prête à combattre les théories préconisant des changements sociaux la tâche d’enseigner les responsabilités du citoyen ». Ainsi, selon la loi de l’État de New York, le Christ et George Washington étaient trop dégradés moralement pour être aptes à enseigner. Si le Christ pouvait aller à New York et dire : « Laissez venir à moi les petits enfants », le président du New York School Board répondrait : « Monsieur, nous n’avons aucune preuve que vous soyez prêt à combattre les théories de transformation sociale. En vérité, j’ai entendu dire que vous préconisez le royaume du ciel, tandis que ce pays, Dieu merci, est une république. Il est évident que le gouvernement de votre royaume du ciel différerait matériellement de celui de l’État de New York : nous ne permettons donc pas que les enfants viennent à vous. » Et s’il n’avait pas fait cette réponse il aurait manqué à son devoir de fonctionnaire chargé de l’exécution de la loi.

L’effet de telles lois est très sérieux. Admettons pour la commodité du raisonnement que le gouvernement et le système social de l’État de New York soient les meilleurs qui aient jamais existé sur cette planète ; même s’il en était ainsi, tous les deux seraient susceptibles d’être améliorés. Or cette loi interdit à toute personne qui reconnaît l’évidence de cette proposition d’enseigner dans une école gouvernementale. Ainsi, la loi ne veut que des professeurs hypocrites ou imbéciles.

Le danger grandissant dont la loi de New York est un exemple résulte de la monopolisation du pouvoir par une organisation, qu’elle soit l’État, un trust ou une fédération de trusts. Pour ce qui est de l’éducation, le pouvoir est entre les mains de l’État, qui peut empêcher les jeunes de prendre connaissance de n’importe quelle doctrine qui lui déplaît. Je crois qu’il existe encore des gens qui s’imaginent qu’un État démocratique se distingue à peine du peuple lui-même. Ce n’est pourtant qu’une illusion. L’État est un ensemble de fonctionnaires qui jouissent de revenus confortables tant que le statu quo est sauvegardé. La seule modification qu’ils souhaitent au statu quo est, sans doute, un accroissement de la bureaucratie et du pouvoir des bureaucrates. Il est donc naturel qu’ils profitent d’une circonstance comme l’agitation de la guerre pour acquérir des pouvoirs inquisitoriaux sur leurs sujets, allant jusqu’au droit de vie et de mort. Quand il s’agit de l’esprit, comme dans le cas de l’éducation, cet état de choses est fatal. Il met un terme à toute possibilité de progrès, de liberté ou d’initiative intellectuelle. Voilà le résultat naturel du fait de laisser tomber toute l’éducation primaire entre les mains d’une seule organisation.

Dans une certaine mesure on a pu conquérir la tolérance religieuse parce que les gens ont cessé de considérer la religion comme aussi importante qu’on la considérait jadis, mais en matière de politique et d’économique – lesquelles ont pris la place occupée autrefois par la religion – il y a une tendance croissante à la persécution, et qui n’est nullement réservée à un seul parti. En Russie, on persécute l’opinion plus sévèrement que dans n’importe quel pays capitaliste. J’ai rencontré à Petrograd un poète russe éminent, Alexandre Blok, qui est mort par la suite à cause des privations qu’il a endurées. Les bolcheviks lui ont permis d’enseigner l’esthétique, mais il se plaignait de ce qu’ils insistaient pour qu’il fît cet enseignement « du point de vue marxiste ». Il était très embarrassé pour trouver une connexion quelconque entre la théorie de la rythmique et le marxisme, bien que, pour éviter de mourir de faim, il ait fait de son mieux pour la découvrir. Il était naturellement impossible en Russie durant des années après la prise du pouvoir par les bolcheviks de publier une critique quelconque des dogmes sur lesquels leur régime est fondé.

L’exemple de la Russie et de l’Amérique illustre la conclusion qui semble s’imposer : à savoir que, tant que les hommes continueront à croire fanatiquement à l’importance de la politique, la pensée libre en matière politique sera impossible. Et l’absence de liberté s’étendra à d’autres domaines comme cela s’est passé en Russie. Seul un certain degré de scepticisme politique peut nous sauver de ce malheur.

On ne doit pas s’imaginer que les fonctionnaires chargés de l’éducation désirent que la jeunesse soit éduquée. Il s’agit au contraire pour eux d’inculquer des connaissances sans inculquer de l’intelligence. L’éducation devrait avoir deux buts : d’abord de donner des connaissances définies, comme l’art de lire et d’écrire, comme la grammaire et les mathématiques, etc. ; puis de créer des habitudes d’esprit qui permettraient aux gens d’acquérir des connaissances et de former par eux-mêmes des jugements sains. Nous appelons le premier de ces buts : connaissance ; et l’autre : intelligence. On reconnaît l’utilité des connaissances théoriquement et pratiquement. Un État moderne est impossible sans une population qui sache lire et écrire. Mais on ne reconnaît l’utilité de l’intelligence que théoriquement et non pratiquement : on ne veut pas que des gens ordinaires pensent par eux-mêmes, parce qu’on croit qu’il est difficile de manier des gens qui pensent par eux-mêmes et qui, pour cette raison, peuvent causer des difficultés administratives. Seuls les gardiens, pour parler comme Platon, doivent penser ; les autres doivent obéir ou suivre leurs chefs comme un troupeau de brebis. Cette doctrine a survécu, souvent inconsciemment, à l’introduction de la démocratie politique et a radicalement vicié tous les systèmes d’éducation nationale.

Le pays qui a le mieux réussi à donner des connaissances sans donner de l’intelligence est la dernière conquête de la civilisation moderne, le Japon. On prétend qu’au Japon l’éducation primaire est admirable, au point de vue de l’« instruction ». Mais, en dehors de l’instruction, elle a encore un autre but qui est d’enseigner l’adoration du mikado – et cette religion est beaucoup plus forte maintenant qu’avant la modernisation du Japon. Ainsi, on s’est servi des écoles pour donner des connaissances et pour répandre la superstition. N’ayant nulle envie pour notre part d’adorer le mikado, nous voyons clairement ce qui est absurde dans l’enseignement japonais. Mais nos propres superstitions nationales nous paraissent naturelles et raisonnables, si bien que nous n’avons pas sur elles une idée aussi juste que sur celles des Nippons. Mais, si un Japonais qui a voyagé voulait soutenir la thèse que nos écoles enseignent des superstitions aussi hostiles à l’intelligence que la croyance en la divinité du mikado, je le soupçonnerais d’avoir un bon arsenal d’arguments à sa disposition.

Pour le moment, je ne recherche pas de remèdes. Je ne m’occupe que du diagnostic. Nous sommes devant ce fait paradoxal que l’éducation est devenue un des obstacles principaux de l’intelligence et de la pensée libre. La cause en est notamment la prétention de l’État d’avoir le monopole de l’éducation. Mais ce n’est pas du tout la seule cause.

2) La propagande. — Notre système d’éducation fait sortir des écoles des jeunes gens capables de lire, mais pour la plupart incapables de juger des faits ou de se former des opinions indépendantes. Plus tard ils sont, pour le restant de leur vie, accablés par des affirmations destinées à leur faire croire toutes sortes d’absurdités, comme celle que les pilules de Blank guérissent tous les maux, que le Spitzberg est une île chaude et fertile, que les Allemands mangent des cadavres. L’art de la propagande tel que le pratiquent les gouvernements et les politiciens modernes dérive de l’art de la publicité. Jadis, la plupart des psychologues auraient probablement cru qu’il était impossible de convaincre beaucoup de gens de l’excellence d’une marchandise en se bornant simplement à affirmer avec emphase qu’elle est excellente. Pourtant, l’expérience prouve qu’ils se trompaient. Si j’allais un jour sur la place publique et déclarais que je suis l’homme le plus modeste qui existe, on se moquerait de moi ; mais si je pouvais disposer d’assez d’argent pour faire la même déclaration sur tous les autobus et sur des panneaux publicitaires le long des voies de chemin de fer, les gens seraient vite convaincus que j’ai une répugnance anormale pour la publicité. Si j’allais chez un petit boutiquier et lui disais : « Voyez votre concurrent d’en face, il vous prend vos clients ; ne croyez-vous pas qu’il serait sage de quitter votre boutique, de le guetter au milieu de la route et de tenter de le tuer avant qu’il ne vous tue ? », si je lui disais cela, n’importe quel petit boutiquier me considérerait comme un fou. Mais, quand le gouvernement dit cela avec emphase et avec roulements de tambour, les petits boutiquiers deviennent enthousiastes et ils sont tout surpris quand ils s’aperçoivent que leurs affaires en ont pâti. La propagande, conduite par les moyens que la publicité a révélés efficaces, est actuellement une des méthodes reconnues de gouvernement dans tous les pays avancés, et elle est en particulier la méthode qui forme l’opinion démocratique.

La propagande telle qu’elle est actuellement pratiquée comporte deux vices tout à fait distincts. D’une part, elle fait ordinairement jouer les causes irrationnelles de la croyance plutôt que des arguments sérieux ; d’autre part, elle fournit un avantage injuste à ceux qui peuvent disposer de plus de publicité, grâce à la richesse aussi bien que grâce au pouvoir. Pour ma part, je suis enclin à penser qu’on exagère l’importance du fait que la propagande s’adresse plutôt à l’émotion qu’à la raison. La frontière entre l’émotion et la raison n’est pas si précise que le croient la plupart des gens. De plus, un habile homme pourrait forger un argument suffisamment rationnel en faveur de n’importe quelle position qui a des chances d’être adoptée. Sur tout sujet réel il existe toujours de bons arguments pour les deux partis opposés. On peut légitimement faire des objections à des affirmations fausses, mais elles ne sont nullement nécessaires. Les simples mots Savon Pears, qui n’affirment rien, portent les gens à acheter cet article. Si, partout où ces mots apparaissent, on les remplaçait par les mots « Parti travailliste », des millions de gens seraient amenés à voter pour le Parti travailliste, bien qu’une telle publicité ne puisse rien affirmer en sa faveur. Mais, si dans une discussion deux partis étaient obligés par la loi à se borner à des déclarations qu’un comité de logiciens éminents considérerait comme dignes de foi et valides, le mal principal de la propagande telle qu’elle est actuellement conduite demeurerait entier. Imaginons, sous l’égide d’une telle loi, deux partis dont chacun défend une cause également bonne, mais dont l’un peut dépenser pour la propagande un million de livres et l’autre cent mille seulement : il est évident que les arguments du parti le plus riche seraient plus répandus que ceux du parti le plus pauvre et qu’il l’emporterait. Cette situation, bien entendu, se corse quand l’un des partis est le gouvernement. En Russie, le gouvernement a le monopole presque complet de la propagande, mais cela n’est pas nécessaire. Ses avantages sur ses adversaires sont si grands qu’ils suffiraient ordinairement à lui donner la victoire, à moins que sa cause devienne exceptionnellement mauvaise.

Ce qui est mauvais dans la propagande, ce n’est pas seulement le fait qu’elle s’adresse à la non-raison, mais bien plutôt l’avantage injuste qu’elle donne aux riches et aux puissants. L’égalité de possibilités d’exprimer toutes les opinions est essentielle pour la véritable pensée libre, et on ne peut assurer cette égalité que par des lois élaborées, destinées à cet effet. Mais il n’y a aucune raison d’espérer que de telles lois soient jamais mises en vigueur. Il ne faut donc pas chercher de remède dans ces lois, mais dans une meilleure éducation et une opinion publique sceptique. Mais, pour le moment, je ne m’occupe pas de chercher des remèdes.

3) La pression économique. — J’ai déjà étudié quelques aspects de cet obstacle de la pensée libre, mais maintenant je désire l’étudier d’un point de vue plus général, comme un danger qui nécessairement va augmenter, à moins qu’on ne prenne des mesures très précises pour le contrecarrer. L’exemple suprême de pression économique appliquée contre la liberté de penser est la Russie soviétique où, jusqu’à l’accord commercial, le gouvernement pouvait faire mourir de faim et faisait mourir de faim des gens dont l’opinion lui déplaisait, par exemple Kropotkine. Mais à cet égard la Russie n’est qu’un peu en avance par rapport à d’autres pays. En France, pendant l’affaire Dreyfus, n’importe quel professeur pouvait perdre sa place si, au début de l’affaire, il était dreyfusard et si, à la fin, il était antidreyfusard. En Amérique, de nos jours, je doute qu’un professeur d’université, si éminent soit-il, puisse trouver un emploi s’il émet des critiques contre la Standard Oil Company, car tous les présidents de college ont reçu ou espèrent recevoir des dons de M. Rockefeller. Dans toute l’Amérique, les socialistes sont des hommes repérés, et il est très difficile pour eux d’obtenir du travail, à moins d’être extrêmement doués. La tendance, qui existe partout où l’industrialisme est très développé, d’un contrôle de toute l’industrie par les trusts et les monopoles conduit à la diminution du plus grand nombre possible d’employés, si bien qu’il devient de plus en plus facile de tenir des livres noirs secrets grâce auxquels on peut priver de son pain quiconque ne veut pas se soumettre aux grandes corporations. L’accroissement des monopoles introduit en Amérique beaucoup de maux qui sont liés au socialisme d’État tel qu’il a existé en Russie. Du point de vue de la liberté, peu importe à un homme que son seul employeur possible soit l’État ou un trust.

En Amérique, qui est le pays le plus avancé industriellement, et, à un degré moindre, dans d’autres pays qui se rapprochent des conditions américaines, un citoyen moyen, s’il veut gagner son pain, doit éviter de s’exposer à l’hostilité de certains personnages importants. Et ces personnages importants ont des idées religieuses, morales et politiques avec lesquelles leurs employés doivent être en accord, du moins extérieurement. Pour un homme qui ouvertement quitte l’église ou qui croit à la nécessité d’adoucir les lois du mariage ou qui est mécontent de la puissance des grandes corporations, l’Amérique est un pays très peu confortable, à moins qu’il ne soit un écrivain éminent. Le même genre exactement de restrictions à la liberté de penser se produit dans tout pays dont l’organisation économique a atteint pratiquement le degré de la monopolisation. C’est pourquoi il est plus difficile de sauvegarder la liberté dans le monde qui se développe actuellement qu’au XIXe siècle, où la libre concurrence était encore une réalité. Quiconque a à cœur la liberté de l’esprit doit affronter cette situation pleinement et franchement et se rendre compte de l’impossibilité d’appliquer des méthodes qui fonctionnaient assez bien durant l’enfance de l’industrialisme.

Il y a deux principes simples qui, une fois adoptés, résoudraient presque tous les problèmes sociaux. Le premier est que l’un des buts de l’éducation doit être d’apprendre aux gens à n’accepter une proposition que s’il y a quelque raison de penser qu’elle est vraie. La seconde est qu’en donnant du travail à quelqu’un on ne devrait se guider que sur sa capacité de l’exécuter.

Considérons d’abord le second point.

L’habitude de tenir compte des habitudes religieuses, morales et politiques d’un homme en lui donnant un poste et du travail est la forme moderne de la persécution, et elle deviendra probablement aussi efficace que l’Inquisition l’a jamais été. Les anciennes libertés peuvent demeurer entièrement légales sans être de la moindre utilité. Si, en pratique, certaines opinions privent un homme de son pain, c’est une piètre consolation pour lui de savoir que la loi ne le punit pas. Il existe un certain sentiment populaire contre le fait de priver les gens de leur pain s’ils n’appartiennent pas à un milieu conformiste ou s’ils ont des opinions politiques quelque peu avancées. Mais ce sentiment n’existe pas, pour ainsi dire, quand il s’agit de rejeter les athées ou les mormons, les communistes ou des gens qui préconisent l’amour libre. On considère de tels hommes comme vicieux et on pense qu’il est tout naturel de les laisser sans emploi. Les gens ne se rendent pas encore clairement compte qu’un tel refus dans un État hautement industrialisé équivaut à une forme très rigoureuse de persécution.

Si ce danger était clairement compris, il serait possible de soulever l’opinion publique et d’arriver à éliminer les considérations d’opinion quand on nomme un homme à un poste. La protection des minorités est une question d’importance vitale ; même les plus orthodoxes d’entre nous peuvent se trouver un jour en minorité, si bien que nous avons tous intérêt à restreindre la puissance des majorités. Personne, sauf l’opinion publique, ne peut résoudre ce problème. Le socialisme le rendrait un peu plus aigu puisqu’il éliminerait les opportunités dues actuellement à des employeurs exceptionnels. Chaque nouvelle extension des entreprises industrielles empire la situation puisqu’elle diminue le nombre d’employeurs indépendants. Il faut conduire cette bataille exactement comme celle pour la tolérance religieuse. Et, comme dans ce cas-là, un déclin de l’intensité de la croyance s’avérera probablement le facteur décisif. Quand les hommes étaient convaincus de la vérité absolue du catholicisme ou du protestantisme, ils étaient prêts à persécuter au nom de ces religions. Tant que les hommes auront foi dans leurs religions modernes, ils persécuteront en leur nom. Un certain élément de doute est essentiel à la pratique, sinon à la théorie de la tolérance. Et cela m’amène à l’autre point, celui qui concerne les buts de l’éducation.

Si la tolérance doit régner dans le monde, une des choses qu’on doit enseigner dans les écoles est l’habitude de peser les faits et l’habitude de ne pas donner son plein consentement à des propositions qu’il n’y a aucune raison de croire vraies. Par exemple on devrait enseigner l’art de lire les journaux. Le maître d’école devrait choisir quelque incident arrivé quelques années auparavant et qui avait alors soulevé les passions politiques. Il devrait ensuite lire aux enfants ce que disaient les journaux d’un parti, puis ce que disaient ceux de l’autre, et enfin une relation impartiale de ce qui s’était réellement passé. Il devrait montrer comment, des relations tendancieuses de chaque parti, un lecteur expérimenté pouvait déduire ce qui était réellement arrivé, et il devrait leur faire comprendre que ce que les journaux écrivent est toujours plus ou moins faux. Le scepticisme cynique qui serait le fruit de cet enseignement immuniserait les enfants pour plus tard contre l’idéalisme par lequel des gens de bien sont amenés à contribuer à la réussite des plans des coquins.

C’est de la même façon qu’on devrait enseigner l’histoire. On devrait étudier les campagnes de Napoléon de 1813 et 1814 à l’aide du Moniteur, par exemple, et montrer la surprise éprouvée par les Parisiens quand ils virent les Alliés sous les murs de Paris, après avoir, selon les bulletins officiels, été battus chaque fois par Napoléon. Dans les classes supérieures, on devrait faire compter combien de fois Lénine fut tué par Trotski, afin de leur apprendre le mépris de la mort ! Finalement, on devrait leur mettre entre les mains un manuel d’histoire approuvé par le gouvernement et leur demander d’en déduire ce qu’un manuel français peut raconter de nos guerres avec la France. Tout cela ferait un bien meilleur entraînement au civisme que les maximes morales rabâchées que certaines bonnes gens croient susceptibles de donner de bons résultats.

Je pense qu’il faut reconnaître que les imperfections de notre monde sont dues à des défauts moraux tout autant qu’au manque d’intelligence. Mais la race humaine n’a pas jusqu’ici découvert le moyen d’abolir les défauts moraux ; les sermons et les exhortations ne font qu’ajouter l’hypocrisie à la liste des vices. Au contraire, on peut facilement améliorer l’intelligence par des méthodes connues des éducateurs compétents. C’est pourquoi, jusqu’à la découverte de quelque méthode d’enseignement de la vertu, il faut essayer de faire des progrès par l’amélioration de l’intelligence plutôt que de la morale. Un des obstacles principaux que rencontre l’intelligence est la crédulité envers l’enseignement des formes dominantes du mensonge. La crédulité est un mal plus grand actuellement que jamais, car, grâce à l’expansion de l’éducation, il est beaucoup plus facile qu’autrefois de répandre de faux renseignements, et, grâce à la démocratie, les faux renseignements servent dans une plus grande mesure aux tenants du pouvoir. De là vient l’augmentation de la circulation des journaux.

Si on me demande maintenant comment on peut amener le monde à adopter ces deux maximes – à savoir que : 1) en donnant du travail on ne doit tenir compte que de la capacité de l’exécuteur ; 2) un des buts de l’éducation devrait être de guérir les gens de l’habitude d’accepter comme vraies des propositions pour lesquelles il n’y a pas de preuves, – je ne puis répondre qu’une chose : que cela ne pourra se faire que par la création d’une opinion publique éclairée. Et on ne peut créer une opinion publique éclairée que par les efforts de ceux qui désirent qu’elle existe. Je ne crois pas que les changements économiques préconisés par les socialistes feront par eux-mêmes quoi que ce soit pour guérir les maux que nous avons examinés. Quoi qu’il arrive en politique, je pense que la marche du développement économique rendra de plus en plus difficile la sauvegarde de la liberté de l’esprit, à moins que l’opinion publique ait le pouvoir d’obtenir que l’employeur ne puisse rien contrôler dans la vie de l’employé en dehors de son travail. On pourrait facilement assurer la liberté de l’éducation si l’on voulait : en limitant les fonctions de l’État à l’inspection et au paiement, et en déterminant rigidement les limites de cette inspection. Mais, dans l’état actuel des choses, ces réformes mettraient l’éducation sous l’influence des Églises, car, malheureusement, elles sont plus soucieuses d’enseigner leurs croyances que les libres-penseurs leurs doutes. Elles rendraient pourtant le champ libre et fourniraient la possibilité d’une éducation libérale si on le voulait réellement. On ne peut pas demander davantage à la loi.

Dans cet essai, la cause que j’ai défendue était celle de l’esprit scientifique, qui est une chose totalement différente de la connaissance des résultats scientifiques. L’esprit scientifique est capable de régénérer l’humanité et de fournir une solution à tous nos embarras. Les résultats de la science, sous la forme du mécanisme, des gaz toxiques et du péril jaune, promettent d’amener l’écroulement total de la civilisation. C’est une curieuse antithèse qu’un habitant de Mars pourrait contempler avec un détachement amusé. Mais pour nous c’est une affaire de vie et de mort. De sa solution dépend la question de savoir si nos petits-enfants vivront dans un monde plus heureux ou s’extermineront mutuellement par des méthodes scientifiques, laissant peut-être aux Noirs et aux Papous le soin des destinées futures de l’humanité.