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#INDIGN√ČS !
D'Athènes à  Wall Street, échos d'une insurrection des consciences.
Textes rassemblés par la revue Contretemps
Zones

Remerciements

Aux auteurs qui ont accepté que nous reprenions ici leurs textes.

Aux traducteurs qui les ont rendu accessibles en français, dont, Séverine Chaudeville, Pauline Delage, Cédric Durand, Franck Gaudichaud, Vincent Gay, Bettina Ghio, Nicolas Haeringer et la revue Mouvements, Razmig Keucheyan, Yann Lécrivain, Samira Ouardi, Ataulfo Riera et Agnès Rousseaux et le magazine Basta.

À Marieke Joly qui a révisé et édité cet ouvrage.

√Ĭ†toutes celles et tous ceux qui ont fait et qui font rena√ģtre l'espoir d'un autre monde, de Tunis √† New York.

PR√ČFACE. LE SURGISSEMENT DU PEUPLE DES PLACES

L'ann√©e 2011 marque un tournant historique. La vague r√©volutionnaire partie de Tunisie gronde encore place Tahrir, en √Čgypte. Elle a boulevers√© la donne politique dans le monde arabe et rapidement fait tache d'huile aux quatre coins de la plan√®te. De Santiago du Chili √† la commune de Wukan dans le sud de la Chine, de la Puerta del Sol √† la place Syntagma, de Moscou √† Wall Street en passant par les √©meutes de Londres, le cours r√©gulier de la domination a √©t√© bouscul√©. Dans le cyberespace, un nouveau front s'est ouvert avec la gu√©rilla des Anonymous contre les grandes corporations et les dispositifs √† la Big Brother. Ces √©v√©nements sont encore trop proches pour que l'on puisse suivre les fils qui les relient, en saisir les racines. L'ampleur et la nature des bouleversements enclench√©s sont pour l'heure impossibles √† conna√ģtre. Mais il est d√©j√† clair que, comme en 1848 ou 1968, la possibilit√© d'un autre futur s'est entrouverte en¬†2011.

Mouvements erratiques de l'accumulation du capital et rythmes de la lutte des classes et des subalternes s'entrelacent. L'onde mondiale de mobilisations r√©pond √† la premi√®re grande crise du capitalisme au XXIe ¬†si√®cle. √Ĭ†l'automne 2008, la faillite de Lehman Brothers a pouss√© le syst√®me financier mondial au bord du pr√©cipice, et l'√©conomie mondiale a aussit√īt plong√© dans la premi√®re r√©cession depuis l'apr√®s-Seconde Guerre mondiale, entra√ģnant des millions de travailleurs dans le ch√īmage et la pauvret√©. Mais la crise a aussi op√©r√© une transformation de substance¬†: l'√©conomique s'est mu√© en politique. Les milliers de milliards d'euros engag√©s par les gouvernements et les banques centrales pour emp√™cher le krach final du syst√®me financier mondial donnent √† r√©fl√©chir‚Ķ Surtout lorsque la sp√©culation provoque l'envol sur les prix des denr√©es alimentaires, affamant litt√©ralement les peuples, notamment dans le monde arabe. Au Nord, la concentration des gains √©conomiques dans les mains des 1¬†% les plus riches est d'autant plus insupportable que les d√©lires de la finance lib√©ralis√©e sont la cause imm√©diate du chaos √©conomique et social.

En bref, la crise agit comme un r√©v√©lateur. Au-del√† des souffrances directes, elle donne √† voir ce qui √©tait auparavant invisible. Un tel choc ne va pas sans remous id√©ologiques¬†: √ßa tangue au sommet¬†! Le keyn√©sianisme vell√©itaire qui s'est profil√© au tournant de l'ann√©e 2009 a permis de soulever un instant la chape de plomb du d√©cervelage n√©olib√©ral. Aussi mince que f√Ľt l'ouverture, elle s'est r√©v√©l√©e suffisante pour laisser passer un souffle de questionnements qui n'a pas fini d'enfler. Le consentement se fissure, la r√©sistance s'organise.

Les textes rassembl√©s dans ce livre par l'√©quipe de la revue Contretemps montrent que le surgissement du peuple des places n'est pas qu'une r√©plique aux p√©rils √©conomiques. C'est un monument de cr√©ativit√©, un geste politique qui inaugure une nouvelle p√©riode. Tir√©s de l'exp√©rience des indign√©s et d'Occupy, ces documents sont directement issus des mouvements¬†: r√©cits, dialogues, r√®gles de fonctionnement, interventions. Ils sont ici r√©unis pour nous aider √† saisir ce qui s'est pass√©, les questions soulev√©es, les probl√®mes rencontr√©s, les d√©bats engag√©s. Pour comprendre bien s√Ľr, mais surtout pour pr√©parer la suite.

Au moment o√Ļ nous √©crivons, le territoire fran√ßais est pour l'essentiel rest√© en marge de ce grand moment historique. Les occupations de la place de la Bastille au printemps 2011, puis de l'esplanade de La D√©fense √† l'automne ont √©t√© des premi√®res tentatives, des moments pr√©curseurs des batailles qui s'annoncent. R√©volte des banlieues et ¬ę¬†non¬†¬Ľ au r√©f√©rendum sur le Trait√© constitutionnel europ√©en en 2005, manifestations monstres contre le CPE en 2006, gr√®ves et blocages contre la r√©forme des retraites √† l'automne 2010‚Ķ Le pays est coutumier des grandes √©preuves de force sociales. Il continue d'√™tre irrigu√© par de multiples circuits de r√©sistance¬†: r√©seaux oppos√©s √† l'exploitation des gaz de schiste, regroupements antiracistes, collectifs pour l'audit sur la dette, activistes altermondialistes‚Ķ Face √† la g√©n√©ralisation de l'aust√©rit√©, il serait illusoire de s'en tenir aux esp√©rances √©lectorales. Les leviers d'action des forces syndicales, si indispensables soient-ils, risquent de ne pas suffire. Les formes du grand mouvement √† venir restent donc √† inventer. Dans cette perspective, l'exp√©rience d'Occupy et des indign√©s est un ¬ę¬†commun¬†¬Ľ pr√©cieux.

L'équipe de la revue Contretemps
www.contretemps.eu

1. CORRESPONDANCES

LETTRE À UN JEUNE HOMME MORT SUR L'ESPOIR QUI NOUS OCCUPEnote

Par Rebecca Solnit

Le 18 octobre 2011

Cher jeune homme mort au quatrième jour de cette turbulente année 2011, cher Mohamed Bouazizi, je t'écris à propos d'une année stupéfiante, dont les trois derniers mois ne sont d'ailleurs pas encore écoulés. Je voudrais te dire la puissance du désespoir, les espaces d'espérance et les liens de solidarité qui se créent parfois dans la société civile.

Je souhaiterais que tu puisses voir la fa√ßon dont ta fragile existence et ta mort h√©ro√Įque ont provoqu√© la chute de tant de dictateurs, au cours de ce que l'on appelle d√©sormais le ¬ę¬†printemps arabe¬†¬Ľ.

Nous sommes actuellement plong√©s dans une sorte d'¬ę¬†automne am√©ricain¬†¬Ľ. La soci√©t√© civile s'est ici soudain mise en mouvement et nous allons vers un futur que personne ne pouvait imaginer, lorsque toi, jeune vendeur de l√©gumes tunisien, capable de donner tant, mais √† qui l'on a tant pris, t'es immol√© par le feu, jusqu'√† la mort, pour protester contre la pauvret√© et l'humiliation.

Tu t'es immolé le 17 décembre 2010, neuf mois précisément avant le début d'Occupy Wall Street. Ta mort deux semaines plus tard aura été le commencement de tant de choses. Tu t'es donné la mort parce que tu étais sans voix, sans pouvoir, et manifestement sans plus d'espoir. Et, pourtant, un petit morceau d'espoir te restait sans doute : que ta mort fasse une différence, que toi qui possédais si peu de pouvoir, pas même celui de gagner décemment ta vie, de protéger tes modestes possessions ou d'être traité justement et décemment par la police, tu aies au moins le pouvoir de protester. Comme la suite l'a démontré, ce pouvoir, tu le détenais au-delà de tes espérances, et tu l'avais parce que ton espoir même affaibli était l'espoir du plus grand nombre, le rêve de ceux que nous appelons désormais les 99 %.

Et c'est ainsi que la Tunisie s'est r√©volt√©e et a renvers√© son gouvernement, et que l'√Čgypte s'est embras√©e, de m√™me que le Bahre√Įn, la Syrie, le Y√©men et la Libye, o√Ļ des manifestations ailleurs non violentes se sont transform√©es en guerre civile, une guerre que les rebelles ont remport√©e apr√®s plusieurs mois de combats sanglants. Qui aurait pu imaginer un Moyen-Orient sans Ben Ali en Tunisie, sans Moubarak, sans Kadhafi¬†? Et, pourtant, nous y sommes, dans ce monde inimaginable. Encore. Et presque partout.

Le Japon a vu ses ambitions et ses projets litt√©ralement s'effondrer √† la suite du tremblement de terre et du tsunami du 11¬†mars. Le pays se livre depuis lors √† une profonde introspection sur ses valeurs et ses priorit√©s. La Chine est instable, et personne ne sait combien de temps le m√©contentement r√©prim√© des classes moyennes et les pauvres affam√©s continueront √† √™tre ma√ģtris√©s. L'Inde‚Ķ qui sait¬†? Le gouvernement saoudien est si effray√© qu'il en est m√™me venu √† donner aux femmes quelques nouveaux droits. Les Syriens ne sont pas rentr√©s chez eux m√™me lorsque l'arm√©e s'est mise √† leur tirer dessus. Des foules de pr√®s d'un million d'Italiens ont protest√© contre l'aust√©rit√© au cours des derniers mois. Les Grecs, eh bien si tu as suivi les √©v√©nements r√©cents, tu sais tout √† propos des Grecs. Ai-je oubli√© Isra√ęl¬†? Des manifestations monstres contre le statu quo √©conomique ont dur√© tout l'√©t√© et m√™me une partie de l'automne.

Comme tu le sais, depuis toujours, tout est toujours li√© √† l'√©conomie. Au cours de cette ann√©e d√©lirante, la Gr√®ce s'est de nouveau enfonc√©e dans la crise, avec des luttes colossales, des manifestations, des blocages et des batailles de rue. Les Islandais ont poursuivi leur combat contre le sauvetage des banques qui ont coul√© leur √©conomie en 2008, et continuent de jeter des Ňďufs √† la face de leurs politiciens. Leur ancien Premier ministre sera peut-√™tre le premier chef d'√Čtat √† √™tre incrimin√© pour sa responsabilit√© dans la crise financi√®re globale. La jeunesse espagnole s'est quant √† elle soulev√©e le 15¬†mai.

De mani√®re caract√©ristique, les protagonistes de nombre de ces soul√®vements ne pr√™chent pas en faveur d'un parti ou d'une position unique, mais pour un monde meilleur, pour la dignit√©, le respect, la d√©mocratie r√©elle, la solidarit√©, l'espoir et de meilleurs avenirs possibles ‚Ästet tout ce que cela implique sur le plan √©conomique. La jeunesse espagnole, dont le futur a √©t√© vendu aux entreprises et aux 1¬†% qui les d√©tiennent, a √©t√© surnomm√©e ¬ę¬†les indign√©s¬†¬Ľ. Elle a v√©cu l'√©t√© sur les places des villes espagnoles. Madrid occup√©e, tout comme la place Tahrir occup√©e ont pr√©c√©d√© Occupy Wall Street.

Au Chili, les √©tudiants en col√®re contre le prix de l'√©ducation et les profondes in√©galit√©s pr√©sentes dans leur soci√©t√© manifestent depuis mai, en utilisant toutes sortes de moyens, des kiss-in jusqu'√† l'occupation des √©coles, en passant par des marches r√©unissant plus de 150¬†000¬†personnes. 40¬†000¬†√©tudiants ont manifest√© contre la ¬ę¬†r√©forme de l'√©ducation¬†¬Ľ en Colombie la semaine pass√©e. Et, en ao√Ľt, en Grande-Bretagne, la jeunesse s'est d√©cha√ģn√©e dans Londres, dans Birmingham et une douzaine d'autres villes, apr√®s que la police a tir√© sur Mark Duggan, un Londonien de vingt-neuf ans, √† la peau fonc√©e. L'hiver pr√©c√©dent, les jeunes Britanniques s'√©taient √©galement soulev√©s, plus pacifiquement cette fois, contre l'augmentation des frais de scolarit√©. L√†-bas aussi, la situation est morose et instable, et je sais que tu verrais tr√®s bien ce que je veux dire. Au Mexique, un mouvement magnifique, avec des manifestations de masse contre la guerre de la drogue, est apparu, d√©clench√© par la mort d'un autre jeune homme, et par le deuil et l'espoir de son p√®re, le po√®te de gauche Javier Sicilia.

Les √Čtats-Unis ont connu une grande √©ruption dans le Wisconsin cet hiver, lorsque les citoyens occup√®rent le parlement de leur √Čtat √† Madison pendant plusieurs mois. Les √Čgyptiens et d'autres manifestants de la plan√®te appel√®rent un vendeur de pizza local et envoy√®rent des pizzas aux occupants. Nous avons tous conscience de ces ramifications. Nous sommes tous en train de regarder. Le mouvement Occupy s'est diffus√© depuis Wall Street. Des centaines d'occupations surviennent partout en Am√©rique du Nord¬†: √† Oklahoma City et Tijuana, √† Victoria et Fort Lauderdale.

LES 99 %

¬ę¬†Nous sommes les 99¬†%¬†¬Ľ est le cri du mouvement Occupy. Cet √©t√©, l'un des tracts qui ont contribu√© √† lancer ce mouvement disait¬†: ¬ę¬†Nous, les 99¬†%, appelons √† une assembl√©e g√©n√©rale ouverte le 9¬†ao√Ľt, √† 7¬†h¬†30, au Potato Famine Memorial de NYC.¬†¬Ľ C'est l'assembl√©e qui discuta l'occupation √† venir du 17¬†septembre.

Le m√©morial de la Famine irlandaise, tout proche de Wall Street, comm√©more les millions de paysans irlandais morts de faim dans les ann√©es 1840, alors que l'Irlande demeurait un pays exportateur de denr√©es alimentaires et que l'aristocratie terrienne continuait √† faire des profits. C'est un monument √† l'exploitation du plus grand nombre par le petit nombre, aux forces qui ont fait de certains de nos anc√™tres ‚Ästy compris les quatre grands-parents irlandais de ma m√®re¬†‚Äď des immigrants, √† ces m√™mes forces qui, √† ce jour encore, continuent √† expulser des gens hors de leurs fermes, de leurs maisons, de leurs nations, de leurs r√©gions.

La famine irlandaise est un exemple typique de ces d√©sastres de l'√©poque moderne, qui ne sont pas des crises de raret√©, mais des crises de distribution. Les √Čtats-Unis sont aujourd'hui le pays le plus riche du monde, ils poss√®dent des ressources naturelles en abondance, mais aussi des infirmiers, des m√©decins, des universit√©s, des enseignants, des logements et de la nourriture. Ainsi, on peut dire que notre crise est √©galement une crise de distribution. Chacun pourrait avoir ce dont il a besoin, et les riches seraient encore suffisamment riches, mais on sait que ¬ę¬†suffisamment¬†¬Ľ n'est pas un concept qui les int√©resse. Ils sont avides, et leur projet ‚Ästqui remonte √† pr√®s de trente ans¬†‚Äď d'en obtenir encore davantage a √©puis√© ce qui √©tait n√©cessaire √† la survie et la dignit√© minimales du reste de la population. Le m√©morial de la Famine √©tait par cons√©quent un endroit tr√®s appropri√© comme point de d√©part du mouvement Occupy Wall Street.

Les 99¬†%, ceux qui cr√®vent de faim pendant les famines et perdent leurs moyens d'existence et leur logement pendant les krachs, √©taient sur le point de r√©pondre aux 1¬†% qui ont √©t√© si bien servis par l'administration Bush et par l'√®re des privatisations radicales qu'elle a inaugur√©e. Comme le rapporte mon ami Andy Kroll sur le site TomDispatch, ¬ę¬†les 1¬†% sup√©rieurs des revenus ont re√ßu 65¬†% des augmentations totales de revenus en Am√©rique pendant l'essentiel de la d√©cennie [pass√©e]. [‚Ķ] En 2010, 20,5¬†millions des gens, soit 6,7¬†% de l'ensemble des Am√©ricains, ont surv√©cu avec moins de 11¬†157¬†dollars pour une famille de quatre personnes ‚Ästc'est-√†-dire moins de la moiti√© du niveau de pauvret√©¬†¬Ľ. On ne peut s'en sortir dans ce pays √† moins de 1¬†000¬†dollars par mois, un pays o√Ļ une seule visite aux urgences peut vous co√Ľter votre revenu annuel, une voiture deux fois votre revenu, et une ann√©e dans une universit√© priv√©e quatre fois ce montant.

Plus tard, en ao√Ľt, est apparu le site Web ¬ę¬†Nous sommes les 99¬†%¬†¬Ľ, cr√©√© par un activiste new-yorkais de vingt-huit ans, sur lequel des milliers de personnes postent quotidiennement des photos d'elles-m√™mes. Chacun t√©moigne des conditions difficiles dans lesquelles il se trouve, malgr√© le fait qu'il travaille dur et qu'il ait fait des √©tudes. Ces m√™mes √©tudes ont par ailleurs largement endett√© ces personnes, malgr√© la promesse que, si elles jouaient le jeu, elles seraient en s√©curit√©, log√©es, nourries, et qu'elles feraient partie int√©grante de ce r√™ve am√©ricain que l'on a d√©cid√©ment trop vant√©.

Ce site Web ressasse d'incessants cauchemars, des mauvais r√™ves √©conomiques qu'un peu de redistribution des richesses pourrait pourtant facilement dissiper (m√™me sans √©liminer les riches). Les personnes qui √©crivent leur vie sur ce site ne demandent pas la lune. C'est juste qu'elles ne veulent pas se tuer au travail comme des ouvriers du XIXe ¬†si√®cle, ou voir leur vie enti√®re s'√©crouler si elles tombent malades. Elles veulent seulement vivre dans la dignit√©, et leurs t√©moignages sont √† vous briser le cŇďur.

Mohamed Bouazizi, mort à vingt-six ans, toi à qui j'écris cette lettre, voici l'un des messages récents que l'on trouve sur ce site :

¬ę¬†J'ai vingt-six ans. Je suis endett√© √† hauteur de 134¬†000¬†dollars. J'ai commenc√© √† travailler √† quatorze ans et je travaille √† temps complet depuis que j'ai vingt ans. Je travaille dans le domaine des technologies de l'information, mais j'ai √©t√© vir√© en juillet¬†2011. J'ai eu de la CHANCE, car j'ai retrouv√© du travail TOUT DE SUITE¬†: avec une diminution de mon salaire et PLUS D'HEURES¬†!¬†! Maintenant, je viens d'apprendre que mon p√®re a √©t√© vir√© la semaine derni√®re ‚Ästapr√®s dix-huit ans pass√©s aupr√®s du m√™me employeur. J'ai un TOC qui diminue mes capacit√©s, et je ne peux pas prendre de cong√©s √† mon travail pour √™tre soign√© parce que je ne peux pas payer mon hypoth√®que si je ne vais pas au travail, et j'ai peur de perdre mon NOUVEAU travail si je prends des cong√©s. Nous sommes les 99¬†%.¬†¬Ľ

Certains, sur le site ¬ę¬†Nous sommes les 99¬†%¬†¬Ľ, montrent leur visage, au moins en partie, mais ce jeune travailleur des t√©l√©coms tient une lettre manuscrite qui le cache. La pauvret√© obscurcit votre visage. Elle masque vos talents, votre potentiel, la singularit√© de votre voix m√™me, et elle est parfois si profonde qu'elle vous annihile graduellement par la faim et la d√©gradation. La pauvret√© est enfant√©e par le syst√®me contre lequel les peuples se r√©voltent partout dans le monde au cours de cette folle ann√©e 2011. Le printemps arabe, apr√®s tout, est une r√©volte √† caract√®re √©conomique. √Ĭ†quoi servaient toutes ces dictatures autocratiques si ce n'est √† extirper autant de profits que possible de populations assujetties ‚Ästdu profit pour les dominants, pour les entreprises multinationales, du profit pour les 1¬†%. ¬ę¬†Nous ne sommes pas des marchandises aux mains des politiciens et des banquiers¬†¬Ľ √©tait le slogan de la premi√®re manifestation estudiantine espagnole cette ann√©e. Ta g√©n√©ration magnifique, Mohamed Bouazizi, s'est soulev√©e et elle nous entra√ģne √† notre tour, m√™me ici aux √Čtats-Unis.

LE MICROPHONE DU PEUPLE

Au départ, ceux qui critiquaient Occupy Wall Street l'assimilaient en quelque sorte à un groupe de lobbying dont la vocation aurait été de proposer une série de revendications réalistes. En d'autres termes, ils étaient convaincus que les occupants devaient devenir des pétitionnaires, quémandant des concessions aux puissants, comme par exemple l'effacement des dettes liées à l'enseignement supérieur. Ces critiques suggéraient qu'un rêve aussi vaste que le ciel soit enfermé dans de petites bouteilles, et vendu. Ou simplement détruit.

De m√™me, ces critiques voulaient que le mouvement se h√Ęte de d√©signer des leaders, pour qu'il y ait des personnes identifiables et investigables, critiquables et corruptibles. Mais c'est fondamentalement un mouvement sans chefs, c'est un mouvement anarchiste, mis en mouvement par la gr√Ęce de la soci√©t√© civile et le dur labeur du collectif. Le mouvement Occupy ‚Ästcomme tant d'autres de par le monde aujourd'hui¬†‚Äď utilise les assembl√©es g√©n√©rales comme forme de protestation et comme processus. Ses membres ne se tournent pas vers les autorit√©s, mais les uns vers les autres. En apprenant √† se conna√ģtre, ils essaient de faire √©merger la d√©mocratie √† laquelle ils aspirent, √† une petite √©chelle, plut√īt que de s'insurger contre son absence √† grande √©chelle. Ce sont les fameuses assembl√©es g√©n√©rales d'Occupy, o√Ļ les d√©cisions sont prises au consensus. En l'absence de haut-parleurs (sur ordre de la police de New York), on emploie le microphone du peuple¬†: les personnes rassembl√©es r√©p√®tent √† leurs voisins de derri√®re ce qui est dit par l'orateur, cr√©ant ainsi un effet de m√©gaphone humain. Ceci s'accompagne d'un petit lexique de gestes de la main, qui permet aux gens de participer par des signes √† la conversation complexe de tout le groupe rassembl√©. En d'autres termes, l'objectif est le processus, √† savoir la d√©mocratie directe. √áa, personne ne peut vous le donner. On vit la d√©mocratie directe au moment m√™me o√Ļ l'on se trouve en train de prendre part √† la soci√©t√© civile en tant que citoyen disposant d'une voix √©gale √† celle des autres. Autrement dit, les occupants n'attendent pas qu'on leur donne quelque chose, ils √©noncent quelque chose de nouveau. Que cela n'implique aucune technologie, pas m√™me des haut-parleurs, est en soi un fait remarquable dans cette √©poque hautement num√©ris√©e. Il s'agit simplement de gens passionn√©s qui se rassemblent ‚Äst√† quoi s'ajoute ensuite Facebook, YouTube, Twitter, les SMS, les emails et les sites qui diffusent les id√©es, ainsi que des m√©dias papier, en particulier l'Occupy Wall Street Journal. La beaut√© et le g√©nie de ce mouvement sont d'avoir trouv√© une fa√ßon de d√©finir ses besoins et ses d√©sirs sans poser de limites qui excluraient de fait beaucoup de monde. Ce faisant, il s'adresse √† nous tous ou presque.

Il y a d'un c√īt√© la terrible col√®re face √† l'injustice √©conomique, dans laquelle se reconnaissent les √©tudiants qui contemplent un futur de surendettement et de surtravail, mais aussi ceux qui ne peuvent se permettre d'aller √† l'universit√©, ceux qui travaillent toujours plus pour toujours moins, les nombreuses personnes qui sont priv√©es d'emploi et ont peur de l'avenir, les personnes expuls√©es de leur maison par des banques qui font du profit sur le cr√©dit immobilier. Sans parler de tous ceux qui subissent le d√©sastre du syst√®me de sant√© dans ce pays. Et tant d'autres encore, furieux du sort que l'on r√©serve √† ces derniers (et √† eux-m√™mes).

Mais il y a aussi, d'un autre c√īt√©, un espoir joyeux qui sait que les choses pourraient se passer autrement. Cet espoir a d√©j√† commenc√© √† √™tre un peu satisfait, puisqu'une occupation illimit√©e, qui a d√©j√† surv√©cu plus de quatre semaines, s'est transform√©e en centaines d'actions d'occupation √† travers tout le pays, avec des manifestations dans pr√®s d'un millier de villes partout dans le monde, dimanche dernier, de Sydney √† Tokyo ou Santa Rosa. Ces manifestations expriment les revendications de tant de gens, elles parlent pour les 99¬†% et elles parlent avec clart√©, si clairement qu'un ex-marine est apparu dans un cort√®ge avec une pancarte √©crite √† la main disant¬†: ¬ę¬†J'ai combattu deux fois pour mon pays, mais c'est la premi√®re fois que je connais mon ennemi.¬†¬Ľ

Le mouvement qui lutte contre le changement climatique s'est √©galement manifest√© √† Occupy Wall Street. Ce qui bloque la lutte contre le changement climatique est la m√™me chose que ce qui emp√™che d'agir sur tous les autres sujets importants¬†: cela diminuerait les profits. Peu importe l'avenir, surtout quand ce qui est en jeu, ce sont les profits trimestriels des entreprises. Il y a une douzaine d'ann√©es, apr√®s le succ√®s incroyable de la r√©volte contre les politiques √©conomiques n√©olib√©rales √† Seattle, le slogan qui a circul√© √©tait¬†: ¬ę¬†Un autre monde est possible.¬†¬Ľ J'ai toujours eu des doutes sur ce slogan, car, dans certains endroits, cet autre monde √©tait d√©j√† pr√©sent. Dans une vid√©o de l'occupation de New York sur YouTube, j'ai vu une vieille femme arborant un chapeau de paille qui disait¬†: ¬ę¬†Nous luttons pour une soci√©t√© dans laquelle tout le monde est important.¬†¬Ľ Quelle magnifique mani√®re de r√©sumer la chose¬†! Quelle revendication peut √™tre plus explicite que √ßa¬†? Comment le m√©pris dont le syst√®me actuel t√©moigne pour les gens peut-il √™tre mieux exprim√©¬†?

QUELLE EST VOTRE OCCUPATION ?

Occuper Wall street. Occuper ensemble. Occuper La Nouvelle-Orl√©ans, Portland, Stockton, Boston, Las Cruces, Minneapolis. Occuper. Le mot est √† lui seul un manifeste, une d√©claration d'intention, une position, m√™me. Pour beaucoup, et en particulier pour les hommes, l'emploi constitue leur identit√©, et, quand ils perdent leur emploi, non seulement ils deviennent des ch√īmeurs, mais ils perdent aussi leur identit√©. Le mouvement Occupy leur offre une nouvelle occupation, un travail qui certes ne paiera pas les factures, mais qui vaut la peine. ¬ę¬†J'ai perdu mon travail, j'ai trouv√© une occupation¬†¬Ľ, disait une pancarte dans une foule de slogans pleins d'humour.

Il y a bien entendu un sens plus d√©primant du mot ¬ę¬†occupation¬†¬Ľ, comme dans la phrase ¬ę¬†Les √Čtats-Unis occupent l'Irak.¬†¬Ľ M√™me la radio publique nationale donne les chiffres du Dow Jones plusieurs fois par jour, comme si la hausse et la baisse des march√©s financiers n'avaient pas √©t√© depuis longtemps dissoci√©es de la vraie mesure du bien-√™tre pour les 99¬†%. Une petite partie de Wall Street, qui pendant longtemps nous a occup√©s comme si elle √©tait une puissance √©trang√®re, est maintenant occup√©e comme s'il s'agissait d'un pays √©tranger.

Wall Street est un pays √©tranger ‚Ästpeut-√™tre m√™me un pays ennemi. Et, maintenant, ce pays est occup√©. De la m√™me fa√ßon que les Am√©rindiens qui occup√®rent l'√ģle d'Alcatraz pendant dix-huit mois il y a pr√®s de quarante ans galvanis√®rent le mouvement pour les droits des Am√©rindiens. On choisit un endroit o√Ļ se mettre et, quand on y est pour de bon, on se d√©couvre une autre occupation, en tant que membre de la soci√©t√© civile.

Au mois de mai, dans l'Ohio, un groupe de ¬ę¬†Robins des Bois¬†¬Ľ a abaiss√© un pont-levis qu'il avait construit afin de pouvoir traverser la ¬ę¬†fosse¬†¬Ľ qui entourait le quartier g√©n√©ral de la banque Chase, et envahir l'assembl√©e de ses actionnaires. Quarante Robins des Bois se sont √©galement manifest√©s la semaine pass√©e en kayaks lors d'une assembl√©e nationale de d√©tenteurs d'hypoth√®ques √† Chicago. Des logements sous menace d'expulsion sont occup√©s. L'expulsion, bien entendu, est un moyen de transformer les gens en non-occupants. Nous sommes arriv√©s √† un point o√Ļ l'occupation doit devenir celle de tout le monde.

IMAGES D'UNE R√ČVOLTE NAISSANTE

Jeune homme dont le désespoir donna naissance à l'espérance, nul ne sait ce que l'avenir nous réserve. Quand tu t'es immolé par le feu il y a presque dix mois, tu ne savais certainement pas, et nous non plus, ce que serait à long terme l'avenir du printemps arabe, et encore moins ce que serait l'automne américain. Un mouvement de ce genre survient comme un nouveau-né. Qui peut prédire sa destinée, et même s'il survivra et deviendra adulte ?

Il sera peut-√™tre r√©prim√©, comme le printemps de Prague en 1968. Il conna√ģtra peut-√™tre une adolescence folle, comme la R√©volution fran√ßaise de 1789, d√©passant par sa croissance toutes les esp√©rances de ses parents. Rayonnant √† la naissance, entour√© de sourires, il deviendra peut-√™tre un citoyen bourgeois flegmatique comme le furent les mouvements en Tch√©coslovaquie, en Hongrie et dans l'Allemagne r√©unifi√©e apr√®s que la soci√©t√© civile a lib√©r√© ces pays du totalitarisme.

Il grandira peut-√™tre de mani√®re turbulente, comme aux Philippines depuis que la r√©volution de 1986 a expuls√© la kleptocratie de la famille Marcos. Une r√©volution peut √™tre assassin√©e jeune, comme le fut en Iran en 1953 le gouvernement de Mohammed Mossadegh, celui de Jacobo Arbenz au Guat√©mala en 1954 ou celui du pr√©sident chilien Salvador Allende le 11¬†septembre 1973, tous trois lors de coups d'√Čtat appuy√©s par la CIA. Au profit des 1¬†%.

Qu'il s'agisse d'un petit d'homme ou d'un enfant de l'Histoire, nul ne peut savoir ce qu'il deviendra. Il est cependant possible de s'en faire une idée en se demandant à qui ou à quoi il ressemble. À quoi ressemble le mouvement Occupy Wall Street ? Il ressemble bien entendu surtout à ses cousins nés partout dans le monde cette année, et peut-être aussi un peu au mouvement américain des droits civiques lancé dans les années 1950.

Il y eut aux √Čtats-Unis un soul√®vement national, pas moins spontan√©, lors de la grande d√©pression des ann√©es 1870. La diff√©rence est que la grande gr√®ve des chemins de fer de 1877 fut violente, alors que le mouvement Occupy est profond√©ment impr√©gn√© de l'esprit de non-violence et de tactiques non-violentes. La derni√®re grande d√©pression, celle qui commen√ßa en 1929, engendra beaucoup de mouvements radicaux, en m√™me temps qu'elle chassait des milliers de sans-abri dans des bidonvilles. Il y a des airs de famille. Les grandes manifestations contre l'invasion de l'Irak le 15¬†f√©vrier 2003, sur les sept continents (oui, y compris en Antarctique), sont clairement aussi derri√®re tout √ßa. Et le mouvement altermondialiste, contre la mondialisation n√©olib√©rale, est bien s√Ľr aussi le parrain du mouvement actuel. Mais ce mouvement a encore un autre parent, de dix ans son a√ģn√©.

LE COUSIN DU 11 SEPTEMBRE

Zuccotti Park se trouve √† deux blocs de Wall Street, et √† un bloc de Ground Zero, le lieu o√Ļ se d√©roul√®rent les attaques du 11¬†Septembre. Ce jour-l√†, le parc fut gravement endommag√©. Le 21¬†septembre de cette ann√©e, ma ch√®re amie Marina Sitrin m'√©crivait depuis Occupy Wall Street¬†: ¬ę¬†Il y a des gens de toutes origines, racialement, du point de vue de l'√Ęge, m√™me des enfants avec leurs parents, et aussi des travailleurs du coin. Je pense en particulier aux agents de s√©curit√© du m√©morial du 11¬†Septembre, √† un bloc d'ici, qui sont venus discuter au d√©jeuner, et aussi √† un groupe de travailleurs du b√Ętiment.¬†¬Ľ

Le printemps arabe a été l'antithèse, une décennie plus tard, du 11 Septembre : une révolte largement non-violente et inclusive, qui a forcé l'Occident à aller au-delà de ses fantasmes selon lesquels tout jeune musulman est forcément un terroriste, un djihadiste, susceptible de commettre des attentats. Occupy Wall Street, qui commença six jours après la commémoration des dix ans de ce cauchemardesque jour de septembre, est la moitié manquante du 11 Septembre new-yorkais. Ce qui a été remarquable ce jour-là, il y a dix ans, c'est la façon calme et belle dont tout le monde s'est comporté. Les New-Yorkais se sont entraidés pour descendre les escaliers des tours jumelles et fuir la catastrophe, d'autres faisaient la queue pour donner leur sang, voulant à tout prix participer comme ils pouvaient, et prendre ainsi part à la communauté nouvelle qui avait émergé ce jour-là dans la ville.

Une immense cafétéria fut mise en place à Chelsea Piers, pour distribuer de la nourriture et du matériel médical. On installa des équipements pour les gens à Ground Zero et on aida aussi à trouver des logements pour les personnes déplacées. Ce n'était pas un mouvement officiel, mais il apparut plus spontanément encore qu'Occupy Wall Street, sans leaders ni institutions. Il fut démantelé de force lorsque les organisations officielles entrèrent en scène quelques jours plus tard. Ceux qui y participèrent ont expérimenté la démocratie en même temps que la souffrance et la détresse, une joie indicible de trouver une occupation qui fasse sens et des liens sociaux profonds, et une joie évanescente, comme c'est fréquemment le cas lors des désastres.

Lorsque j'ai commencé à étudier, il y a plusieurs années, l'histoire des désastres urbains, j'ai retrouvé assez fréquemment ce genre de démonstrations inattendues de joie, qui donne sens à la protestation, à la manifestation, à la révolte et aux révolutions dans le sillage des catastrophes. Même lorsque les pertes sont terribles, la façon dont les gens s'unissent constitue toujours une puissante source d'inspiration.

Depuis que j'ai √©crit A¬†Paradise Built in Hell. The Extraordinary Communities that Arise in Disaster note, on m'a souvent demand√© si les crises √©conomiques suscitent les m√™mes types de communaut√© que les crises soudaines. Ce fut le cas en Argentine en 2001, lorsque l'√©conomie de ce pays s'est effondr√©e. C'est le cas aujourd'hui en 2011 dans les rues de New York et de bien d'autres villes. Une pancarte √† Occupy San Francisco disait¬†: ¬ę¬†Il est temps.¬†¬Ľ C'est vrai. Il est temps, depuis longtemps.

PAS D'ESPOIR AILLEURS QU'EN NOUS-MÊMES

La naissance de ce mouvement a √©t√© retard√©e de trois ans. Les Argentins avaient r√©agi de fa√ßon imm√©diate √† la crise de 2001, apr√®s de longues souffrances √©conomiques qui les avaient d√©j√† frapp√©s pour une grande partie d'entre eux, avant m√™me que le¬†gouvernement ne g√®le tous les comptes en banque et que l'√©conomie n'implose. Notre √©conomie √† nous a implos√© il y a trois ans, ce qu'illustraient les ¬ę¬†unes¬†¬Ľ de la presse √©conomique, du genre ¬ę¬†Le capitalisme est mort¬†¬Ľ. Il y avait bien s√Ľr de la fureur et de la col√®re √† l'√©poque, mais la v√©ritable r√©action a √©t√© retard√©e, ou d√©tourn√©e.

La col√®re du moment a en effet suscit√© un mouvement puissant, qui s'est focalis√© sur un seul candidat politique, suppos√© √™tre capable de tout remettre en place √† notre place, comme il avait¬†promis qu'il le ferait. Ce fut un moment magnifique, plein¬†d'espoir, bien plus que le candidat en question. Ce mouvement √©leva ce candidat √† la fonction supr√™me de ce pays, o√Ļ il se trouve encore aujourd'hui. La vague s'est ensuite retir√©e comme si elle avait fait son boulot. Elle ne faisait en r√©alit√© que le commencer.

Ce mouvement aurait pu combattre le pouvoir des entreprises, nous doter d'une r√©elle politique en mati√®re de changement climatique, et bien davantage, mais il a reflu√©, comme si un politicien √©lu pouvait faire le travail de dix millions de citoyens, de la soci√©t√© civile elle-m√™me. Ce fut un mouvement de base large, de tous √Ęges et de toutes races. Je crois qu'il est aujourd'hui de retour, d√©√ßu par les politiciens et par la politique √©lectorale, d√©termin√© cette fois-ci √† faire les choses par lui-m√™me, au-del√† et en dehors des ar√®nes corrompues du pouvoir institutionnel.

Je ne sais pas exactement à qui ressemble ce bébé, mais je sais que ce à quoi on ressemble n'est pas forcément ce que l'on va devenir. Ce bébé inattendu est là depuis un mois. Il a un futur devant lui que personne ne peut prévoir, mais sa naissance devrait te donner espoir.

Avec amour,

Rebecca

LETTRE DE CAMARADES DU CAIRE √Ä LEURS CAMARADES D'AM√ČRIQUEnote

Le Caire, le 25 octobre 2011

À tous ceux actuellement en train d'occuper des parcs, des places et d'autres espaces, vos camarades du Caire vous regardent et sont solidaires. Après avoir reçu tant de conseils de votre part sur la transition vers la démocratie, nous pensons que c'est notre tour de vous donner quelques conseils.

Par bien des aspects, nous sommes d√©sormais tous impliqu√©s de fait dans la m√™me lutte. Ce que la plupart des experts appellent le ¬ę¬†printemps arabe¬†¬Ľ trouve ses racines dans les manifestations, les √©meutes, les gr√®ves et les occupations qui se d√©roulent partout dans le monde. Le ¬ę¬†printemps arabe¬†¬Ľ se fonde sur des luttes men√©es de tr√®s longue date par les peuples et les mouvements populaires. Le moment o√Ļ nous sommes n'a rien de nouveau. En √Čgypte comme ailleurs, nous avons combattu et combattons contre des syst√®mes de r√©pression, d'ali√©nation √©lectorale, et contre les ravages incontr√īl√©s du capitalisme global (oui, nous l'avons dit, capitalisme)¬†: un syst√®me qui a cr√©√© un monde dangereux et cruel pour ses habitants. Alors que les int√©r√™ts du gouvernement sont de plus en plus complaisants envers les int√©r√™ts et le confort du capital priv√© et transnational, nos villes et nos maisons sont devenues des lieux de plus en plus abstraits et violents, sujets aux ravages quotidiens du prochain plan de d√©veloppement √©conomique ou de renouvellement urbain.

Une g√©n√©ration tout enti√®re sur la plan√®te a grandi en prenant conscience, rationnellement et √©motionnellement, qu'il n'y a pas d'avenir pour nous dans l'ordre actuel des choses. Vivant sous la coupe des politiques d'ajustement structurel et des expertises suppos√©es d'organisations internationales telles que la Banque mondiale et le Fonds mon√©taire international, nous avons vu nos ressources, nos industries, nos services publics vendus et d√©mantel√©s, alors que le ¬ę¬†march√© libre et non fauss√©¬†¬Ľ cr√©ait une d√©pendance envers des produits import√©s et m√™me une nourriture import√©e. Les profits et les b√©n√©fices de ces ¬ę¬†march√©s lib√©r√©s¬†¬Ľ allaient ailleurs, tandis que l'√Čgypte et d'autres pays du Sud voyaient leur mis√®re renforc√©e par l'aggravation massive de la r√©pression polici√®re et de la torture.

La crise actuelle en Am√©rique et en Europe de l'Ouest a commenc√© √† renvoyer ces r√©alit√©s d'o√Ļ elles viennent¬†: ce qui signifie que nous allons tous devoir travailler jusqu'au sang, usant notre dos sous le fardeau de nos dettes personnelles et de l'aust√©rit√© publique. Non contents d'avoir creus√© jusqu'√† l'os ce qu'il restait de la sph√®re publique et de l'√Čtat-providence, le capitalisme et l'√©tat d'aust√©rit√© s'attaquent √† pr√©sent √† la sph√®re personnelle, au droit de disposer d'un logement d√©cent, en laissant sur le pav√© des milliers de familles endett√©es, voyant leurs maisons confisqu√©es par les banques.

Nous sommes donc avec vous, non seulement pour faire tomber l'ancien, mais aussi pour exp√©rimenter le nouveau. Nous ne protestons pas. √Ĭ†qui pourrions-nous adresser nos protestations¬†? Que pourrions-nous leur demander qu'ils puissent nous accorder¬†? Nous occupons. Nous reprenons l'espace public qui a √©t√© modifi√©, privatis√© et confisqu√© par les mains d'une bureaucratie sans visage, par des sp√©culateurs et des entreprises immobili√®res, par la ¬ę¬†protection¬†¬Ľ polici√®re. Accrochons-nous √† ces espaces, nourrissons-les et laissons grandir les fronti√®res de nos occupations. Qui, apr√®s tout, a construit ces parcs, ces places, ces b√Ętiments¬†? De qui est le travail qui les a rendu r√©els et vivants¬†? Pourquoi serait-il naturel qu'ils nous soient retir√©s pour √™tre polic√©s et disciplin√©s¬†? Reprendre ces espaces, les g√©rer de fa√ßon juste et collective constitue la preuve suffisante de notre l√©gitimit√©.

Pendant notre occupation de la place Tahrir, nous avons vu des gens qui entraient chaque jour sur la place en pleurs car c'√©tait la premi√®re fois qu'ils marchaient dans des rues et des espaces sans √™tre harcel√©s par la police. Ce ne sont pas seulement les id√©es qui sont importantes¬†: ces espaces sont fondamentaux pour la possibilit√© d'un monde nouveau. Ces espaces sont publics. Ces espaces sont d√©di√©s au rassemblement, au plaisir, √† l'interaction ‚Ästces espaces devraient √™tre la raison pour laquelle nous vivons dans des villes. Alors que l'√Čtat et les int√©r√™ts des poss√©dants nous les ont rendu inaccessibles ou dangereux, c'est √† nous de nous assurer qu'ils sont s√Ľrs, inclusifs et justes. Nous devons continuer √† les ouvrir √† tous ceux qui veulent construire un monde meilleur, particuli√®rement aux marginaux, aux exclus et aux groupes qui ont le plus souffert.

Ce que vous faites dans ces espaces n'est pas aussi grandiose, abstrait ou quotidien que la ¬ę¬†d√©mocratie r√©elle¬†¬Ľ¬†; les formes naissantes de praxis et d'engagement social cr√©√©s par ces occupations refusent l'id√©alisme creux et le parlementarisme paralysant que le terme ¬ę¬†d√©mocratie¬†¬Ľ a fini par d√©signer. Les occupations doivent continuer car il ne reste plus personne √† qui demander une r√©forme. Elles doivent continuer car nous devons cr√©er ce que nous ne pouvons plus attendre.

Mais les id√©ologies de la possession et de la propri√©t√© priv√©e vont se manifester √† nouveau. Que ce soit par l'opposition ouverte des propri√©taires ou des municipalit√©s √† votre campement ou par des tentatives plus subtiles pour contr√īler l'espace au pr√©texte de la r√©gulation du trafic automobile, de lois anti-campement ou de r√®glements sur la s√©curit√© ou la sant√©. Il y a un conflit direct entre ce que nous voulons faire de nos villes et ce que leurs lois et leur syst√®me de police voudraient nous faire faire.

Nous avons fait face √† ce genre de violence, directe et indirecte, et nous continuons √† l'affronter. Ceux qui disent que la r√©volution √©gyptienne √©tait pacifique n'ont pas vu les horreurs que la police nous a inflig√©es, ils n'ont pas vu non plus la r√©sistance et m√™me la force que les r√©volutionnaires ont utilis√©es contre la police pour d√©fendre leurs occupations et leurs espaces. De l'aveu m√™me du gouvernement¬†: quatre-vingt-dix-neuf commissariats ont √©t√© incendi√©s, des milliers de voitures de police d√©truites, et tous les bureaux du parti dirigeant ont √©t√© br√Ľl√©s. Des barricades ont √©t√© √©rig√©es, des policiers ont √©t√© battus et arros√©s de pierres alors qu'ils lan√ßaient des gaz lacrymog√®nes ou tiraient sur nous √† balles r√©elles. Mais, √† la fin de la journ√©e du 28¬†janvier, ils ont battu en retraite, et nous avions gagn√© nos villes.

Nous ne désirons pas la violence, mais nous désirons encore moins perdre.

Si nous ne r√©sistons pas, activement, lorsqu'ils viennent prendre ce que nous avons pu regagner, alors nous perdrons. Il ne faut pas confondre la tactique que nous employons lorsque nous chantons ¬ę¬†non-violence¬†¬Ľ avec une f√©tichisation de la non-violence. Si l'√Čtat avait abandonn√© imm√©diatement la partie, nous nous serions plus que r√©jouis, mais quand ils se sont mis √† nous maltraiter, √† nous tabasser, √† nous tuer, nous savions qu'il n'y avait pas d'autre option que de se d√©fendre et de riposter. Si nous nous √©tions couch√©s et si nous avions tol√©r√© les arrestations, les tortures et les martyres pour d√©montrer la justesse de notre cause, nous n'en aurions pas moins √©t√© battus, bless√©s et tu√©s. Soyez pr√™ts √† d√©fendre ce que vous occupez, ce que vous √™tes en train de cr√©er. Lorsque tout nous a √©t√© confisqu√©, tous les espaces que nous parvenons √† reconqu√©rir sont tr√®s pr√©cieux.

Pour conclure, notre seul vrai conseil est de continuer, de continuer et de ne pas s'arr√™ter. Occupez plus d'espace, regroupez-vous, construisez des r√©seaux de plus en plus larges et continuez √† exp√©rimenter une nouvelle vie sociale. Exp√©rimentez le consensus et la d√©mocratie. D√©couvrez de nouveaux usages de ces espaces, de nouvelles fa√ßons de les conserver et de ne jamais les c√©der. R√©sistez f√©rocement lorsqu'on vous attaque, mais prenez plaisir √† ce que vous √™tes en train de faire ‚Ästque cela devienne facile, dr√īle m√™me. Nous regardons tous maintenant ce que les uns et les autres font et, depuis Le¬†Caire, nous voudrions vous dire que nous sommes solidaires et que nous vous aimons toutes et tous pour ce que vous √™tes en train de faire.

Des camarades du Caire

R√ČPONSE DES CAMARADES DU CAIRE √Ä UNE PROPOSITION D'OCCUPY WALL STREETnote

Le Caire, le 13 novembre 2011

√Ĭ†nos sŇďurs et fr√®res qui occupent Zuccotti Park,

Lorsque nous nous sommes adress√©s √† vous, le 12¬†novembre, pour que vous nous rejoigniez dans la d√©fense de notre r√©volution et dans notre campagne contre les proc√®s militaires contre des civils en √Čgypte, votre solidarit√© ‚Ästles photos de vos manifestations, les vid√©os et vos messages de soutien¬†‚Äď a fait grandir notre force.

Nous venons cependant d'apprendre que votre assembl√©e g√©n√©rale a vot√© l'envoi de vingt d'entre vous en √Čgypte en tant qu'observateurs pour les √©lections, avec un budget de 29¬†000¬†dollars. Pour √™tre honn√™te, la nouvelle nous a choqu√©s¬†; nous avons pass√© une grande partie de la journ√©e √† nous demander qui, chez nous, pouvait bien vous avoir demand√© pareille assistance.

Il y a plusieurs choses qui nous dérangent dans cette idée et nous voudrions en discuter avec vous.

Nous avions l'impression que, si vous avez occup√© les rues et les parcs de vos villes, c'√©tait, tout comme nos camarades d'Espagne, de Gr√®ce et de Grande-Bretagne, par col√®re contre les fausses promesses de la politique √©lectorale. Quelles que soient les opinions des uns et des autres sur l'efficacit√© des √©lections ou le syst√®me repr√©sentatif, le mouvement Occupy appara√ģt hors du cadre √©lectoral. Votre choix d'occuper est plus important ‚Ästet peut-√™tre m√™me enti√®rement diff√©rent¬†‚Äď que n'importe quelle √©lection. Alors pourquoi faudrait-il dans ces conditions f√™ter nos √©lections √† nous, sachant que, dans le meilleur des cas, tout ce qu'il en sortira sera un nouveau corps ¬ę¬†repr√©sentatif¬†¬Ľ qui gouvernera dans l'int√©r√™t des 1¬†% sur notre dos, nous, les 99¬†% restants¬†? Le nouveau Parlement √©gyptien n'aura aucun pouvoir effectif et ‚Ästcomme beaucoup d'entre nous l'ont constat√©¬†‚Äď les √©lections ne sont qu'un proc√©d√© de l√©gitimation de la junte militaire r√©cup√©rant le processus r√©volutionnaire. Est-ce cela que vous voulez ¬ę¬†observer¬†¬Ľ¬†?

Nous avons, partout dans le monde, appris de nouvelles fa√ßons de nous repr√©senter, de parler, de vivre la politique directement et imm√©diatement. Et, en √Čgypte, nous n'avons pas fait la r√©volution dans la rue dans le simple but d'avoir un Parlement. Notre lutte ‚Ästque nous pensons partager avec vous¬†‚Äď est bien plus large que l'obtention d'une d√©mocratie parlementaire bien huil√©e. Nous exigions la chute du r√©gime, nous exigions la dignit√©, la libert√© et la justice sociale, et nous sommes toujours en train de nous battre pour ces objectifs. Nous ne voyons pas l'√©lection d'un Parlement croupion comme un moyen de les atteindre.

Mais, bien que cette id√©e d'une mission de surveillance des √©lections ne nous semble pas √™tre une bonne id√©e, nous voulons votre solidarit√©, nous avons besoin de votre soutien et de votre visite. Nous voulons vous conna√ģtre, parler avec vous, apprendre les uns des autres, comparer nos strat√©gies et partager des plans pour le futur. Nous pensons que les militants ou les gens engag√©s pour un vrai changement du syst√®me dans lequel nous vivons devraient avoir beaucoup plus d'ambition que de l√©gitimer un processus √©lectoral (laissons cette t√Ęche ennuyeuse √† la fondation Carter) ‚Ästqui semble si pauvre en comparaison des nouvelles formes de d√©mocratie et de vie sociale que nous sommes en train de cr√©er. Cela ne devrait √™tre ni notre fonction ni notre volont√© de jouer le jeu des √©lections. Nous occupons et nous cr√©ons des espaces et des r√©seaux car ils sont les fondations sur lesquelles nous pourrons cr√©er du neuf.

Approfondissons nos canaux de communication et découvrons de nouvelles façons de travailler ensemble pour nous entraider.

Quel que soit le moment o√Ļ vous voudrez venir, sachez que nous avons pleins de clic-clac et de sacs de couchage disponibles. Cela ne sera pas tr√®s chic, mais √ßa sera marrant.

Bien à vous et, comme toujours, en solidarité.

Des camarades du Caire

P.S. : Nous avons enfin une adresse email : comradesfromcairo@gmail.com.

LES OCCUPATIONS EN TANT QUE ¬ę¬†NŇíUDS DE R√ČSONANCE¬†¬Ľnote

Par Gaston Gordillo

Lorsque des masses de gens se mirent √† occuper des espaces et √† entrer en r√©sonance, ce fut le d√©but de l'insurrection nord-am√©ricaine. Cette force mat√©rielle, capable de renverser des r√©gimes ‚Ästd√©j√† trois √† son actif en Afrique du Nord¬†‚Äď, ne peut na√ģtre que des multitudes assembl√©es dans les rues. Liberty Square √† New York n'est plus seulement une place¬†: c'est devenu une sorte d'assemblage humain qui d√©bat, chante, tambourine, marche, dort et r√™ve ensemble, et qui, ce faisant, transforme l'espace en machine de r√©sonance de nouvelle g√©n√©ration. Cette r√©sonance prend litt√©ralement corps dans le ¬ę¬†micro humain¬†¬Ľ qui fait parler les corps √† l'unisson, qui les fait vibrer ensemble. Le nŇďud de r√©sonance new-yorkais a irradi√© sa force dans toutes les directions et a pr√©cipit√© l'√©mergence d'un mouvement politique continental dont la forme spatiale est celle du rhizome¬†: un assemblage d√©centralis√©, horizontal, √† sites multiples, d'une myriade d'autres nŇďuds interconnect√©s les uns aux autres et ne reconnaissant aucune autre autorit√© que celle du pouvoir collectif engendr√© par les nŇďuds.

La temporalit√© de cette forme spatiale, que l'on a √©galement trouv√©e en Tunisie et en √Čgypte, semble unique dans l'histoire et m√©rite d'√™tre examin√©e avec soin. Dans ce texte, je cherche √† √©tudier la forme spatiale changeante et les pulsations affectives de ces nŇďuds constituant les articulations locales d'un r√©seau anticapitaliste sans leaders.

Les nŇďuds de r√©sonance entrent en expansion en affectant d'autres gens ailleurs, en les faisant entrer en r√©sonance. Mais, pour qu'il y ait expansion, il faut des publics r√©ceptifs. On ne compte plus les nŇďuds de r√©sonance qui se sont dissip√©s faute de publics √† affecter, ou bien √† cause de publics qu'ils avaient affect√©s de fa√ßon n√©gative. En Am√©rique du Nord, l'inspiration cr√©√©e par le nŇďud de r√©sonance de la place Tahrir et le d√©sespoir engendr√© par le ralliement sans vergogne d'Obama au camp des pillards capitalistes a fini par cr√©er une topographie politique plus r√©ceptive, un sol fertile pour l'expansion et la multiplication de nŇďuds spatiaux antisyst√©miques.

Le pouvoir de r√©sonance sp√©cifique qui s'est mis en place le 17¬†septembre √† Liberty Square tient √† sa persistance dans la dur√©e, au fait qu'elle ait pu se r√©verb√©rer de fa√ßon continue pendant pr√®s de deux mois. La temporalit√© de la r√©sonance n'est cependant pas lin√©aire, ni pr√©dictible, et ne le sera jamais. Les r√©sonances politiques ne se ¬ę¬†propagent¬†¬Ľ pas de fa√ßon simple dans un espace lisse, d√©pouill√© de tout obstacle mat√©riel ou affectif, comme les vaguelettes produites par une pierre soudain jet√©e dans un plan d'eau. L'expansion d'une r√©sonance est in√©gale, elle se produit dans une ar√®ne de conflits permanents, avec comme protagonistes les multitudes dans la rue, les messages et les images circulant √† grande vitesse via les r√©seaux de communication, et la violence d'√Čtat. Et cette temporalit√© n'est pas celle de Bergson, se d√©ployant sur un espace mort, inchang√©. Le mouvement des occupations n'agit pas selon une matrice spatiale fixe¬†; il modifie la forme mat√©rielle et la nature affective de l'espace. Si le rhizome des nŇďuds de r√©sonance qui interconnecte √† pr√©sent des centaines de sites √† travers toute l'Am√©rique du Nord a chang√© le climat politique, c'est parce qu'il a r√©ussi √† changer la forme que prend l'espace.

Dans un texte r√©cent et important, Judith Butler √©crit que, bien que les manifestations d√©pendent de l'existence physique des rues et des places pour pouvoir elles-m√™mes exister, ¬ę¬†il est √©galement vrai que les actions collectives rassemblent l'espace lui-m√™me, r√©unissent les pav√©s, animent et organisent l'architecture. Tout comme il est important de souligner qu'il y a des conditions mat√©rielles pour l'exercice des libert√©s de rassemblement et d'expression publiques, nous devons aussi nous demander comment il se fait que les rassemblements et les discours reconfigurent l'espace public dans sa mat√©rialit√© m√™me, et produisent ou reproduisent le caract√®re public de cet environnement mat√©rielnote¬†¬Ľ. Butler pose la bonne question, mais elle n'y r√©pond pas tout √† fait compl√®tement. Les nŇďuds de r√©sonance, assur√©ment, rassemblement, animent et organisent les parcs et les places tout en reconfigurant leur mat√©rialit√©. Mais dire qu'un nŇďud a chang√© un ¬ę¬†espace¬†¬Ľ ou un ¬ę¬†lieu¬†¬Ľ ne nous donne qu'un aper√ßu tr√®s limit√© du genre de transformation mat√©rielle que cela implique. Ces concepts nous emp√™chent de voir que ce qui a chang√© est la forme et la pulsation affective de ce que je propose d'appeler le terrain. Le pr√©sent essai, inspir√© par le mouvement des occupations, est ma premi√®re tentative pour esquisser les principes d'une th√©orie du terrain.

Le terrain est l'espace en tant que forme physique. Afin d'explorer sa pertinence politique dans les insurrections globales qui sont en train de changer le monde, il faut se tourner vers l'approche de l'espace comme forme telle qu'elle fut d'abord articul√©e par Henri Lefebvre. Dans La R√©volution urbaine note, il √©crit que l'urbain doit √™tre con√ßu comme une forme particuli√®re, une forme que l'on peut le mieux discerner la nuit, vue d'avion. Lorsque nous voyons la forme urbaine par en dessus, nous pouvons identifier une densit√© spatiale qui organise la mobilit√© autour d'un noyau. Les diff√©rentes villes sont des variantes de cette forme fondamentale. Il n'est pas √©tonnant que New York soit ordinairement repr√©sent√©e visuellement de point de vue du ciel¬†: un dense conglom√©rat de grands b√Ętiments (avec un rectangle vert au milieu) qui sature une √ģle sur le bord de l'Atlantique et que cerne une densit√© urbaine plus vaste s'√©talant dans toutes les directions. La forme des Twin Towers, de m√™me, √©tait ins√©parable de leur destruction, il y a dix ans, parce que leur forme distincte, verticale, au sommet de Manhattan, attirait les avions d√©tourn√©s comme un aimant. Paris est √©galement ins√©parable de sa forme (que l'on distingue mieux elle aussi vue d'en haut)¬†: le cours sinueux de la Seine, l'horizon plat qui s'√©tend sur des b√Ętiments de m√™me hauteur, la puissante verticalit√© de la tour Eiffel.

Mais la vue de dessus est aussi celle de l'√Čtat, qui se trouve r√©ifi√© dans l'aplatissement bidimensionnel de la carte. Et ce champ de vision panoptique √©voque une transcendance d√©tach√©e de tout corps actuel. Alfred Korzybski l'a dit en 1931¬†: ¬ę¬†Une carte n'est pas le territoire.¬†¬Ľ C'est pourquoi le terrain, consid√©r√© comme forme lorsqu'on le regarde d'en haut, ne peut retrouver sa rugosit√© conflictuelle qu'en √©tant saisi au niveau du sol, o√Ļ les yeux et les corps des acteurs non √©tatiques se meuvent, agissent, conspirent et font face √† la violence de l'√Čtat.

Celles et ceux qui cr√©ent des nŇďuds de r√©sonance √† travers toute l'Am√©rique du Nord ne savent que trop qu'ils sont compl√®tement immerg√©s dans les formes tridimensionnelles du terrain¬†: le parc, les tentes, les immeubles qui les entourent. De fa√ßon plus importante, le terrain des nŇďuds est un espace en flux, √† commencer par le fait que des corps en mouvement constituent des composantes profond√©ment physiques de sa mat√©rialit√©. Le terrain est, sous cet aspect, ins√©parable de l'action et de la mobilit√© humaine. Le nŇďud de r√©sonance qui prend place √† New York a stri√© l'espace lisse de Liberty Square de mani√®re ¬ę¬†r√©elle, physique¬†¬Ľ (pour reprendre la fa√ßon dont le r√©v√©rend Billy a d√©crit le mouvement d'occupation)¬†: un d√©dale de corps, de tentes, de sacs de couchage, d'ordinateurs portables, de nourriture et de panneaux qui cr√©ent une forme de nature √©lastique, sans cesse faite et refaite par des motifs de mouvement.

Ces motifs n'impliquent pas seulement la pr√©sence des protestataires, mais aussi les efforts policiers pour briser et d√©manteler cette forme par l'emploi de la force physique. De la m√™me fa√ßon que le travail cr√©atif des contestataires a produit le nŇďud en tant que forme physique vivante, la violence de la police vise √† d√©truire physiquement le nŇďud en tant que forme collective particuli√®re venue strier l'espace public et perturber les codes. C'est pourquoi les violentes attaques polici√®res lanc√©es contre les nŇďuds de r√©sonance cr√©ent d'immenses dommages corporels et d'√©normes d√©bris mat√©riels¬†: ce sont l√† les ruines du nŇďud.

Mais la forme du nŇďud est aussi faite de l'environnement b√Ęti dans lequel il s'ins√®re, diff√©remment √† chaque fois. Ce qui distingue sp√©cifiquement la forme spatiale d'Occupy Wall Street, c'est le fait d'√™tre entour√©e de grands immeubles¬†: c'est la verticalit√© entrepreneuriale qui d√©finit la forme dominante du damier de Manhattan, la forme phallique de l'espace abstrait. L'histoire de ce parc r√©v√®le comment cet espace a √©t√© s√©cr√©t√© par le capital¬†: c'est une entreprise qui a construit Liberty Square en contrepartie de l'autorisation accord√©e par la municipalit√© de b√Ętir juste √† c√īt√© d'elle un gratte-ciel d'une hauteur qui d√©passait les limites l√©gales.

Un espace public plac√© sous souverainet√© priv√©e ‚Ästtelle avait la forme urbaine demand√©e √† cette entreprise en √©change d'une rallonge accord√©e pour toucher de plus pr√®s encore √† l'espace lisse du ciel, l√† o√Ļ les fantasmes capitalistes de vitesse absolue sur fond vide semblent plus r√©els. C'est cette verticalit√© m√™me qui fut parodi√©e avec brio par le comique Stephen Colbertnote, lorsqu'il fit semblant d'asperger l'occupation de gaz lacrymog√®ne depuis les hauteurs privatives d'un immeuble de bureaux voisin. L'√Čtat dispose de son propre panoptique sur Liberty Square, une √©trange structure robotique verticale qui lorgne sur le nŇďud, d'en haut, √† travers les fen√™tres sombres qui observent en permanence la forme que celui-ci peut prendre.

Que les protestataires, √† la diff√©rence de l'√Čtat, regardent autour d'eux horizontalement (plut√īt que d'en haut) indique aussi que le champ de vision de l'insurrection, √† la diff√©rence de l'Ňďil panoptique de l'√Čtat, est fond√© sur la mat√©rialit√© affective, changeante, mobile du terrain. C'est un Ňďil rhizomique qui, arm√© d'une myriade d'appareils enregistreurs, connect√© au Web, cr√©e un panoptique non √©tatique¬†: l'Ňďil d'une multitude en train de scanner les rues √† l'aff√Ľt d'images de violence √©tatique susceptibles d'√™tre diss√©min√©es √† l'√©chelle globale et utilis√©es contre l'√Čtat.

La forme mat√©rielle actuelle de Liberty Square peut assur√©ment √™tre appel√©e un ¬ę¬†lieu¬†¬Ľ. Mais la traiter comme un lieu et non comme un nŇďud dou√© d'une forme distincte, ce serait faire abstraction, d'une part, de la pr√©sence corporelle et r√©sonante qui l'a reconfigur√©e, et, d'autre part, de la myriade de relations et de flux mat√©riels qui interconnectent Liberty Square avec le reste de la ville et le reste du monde. Un nŇďud, ce n'est pas juste n'importe quel espace, mais un point d'enchev√™trement, d'√©paisseur et d'articulation qui ouvre des relations avec d'autres nŇďuds dans le rhizome et, ailleurs, avec la multiplicit√© globale du monde. Ajoutons qu'un nŇďud est un espace dont la forme n'est pas stable temporellement.

Ce dont les concepts de lieu et d'espace ne peuvent pas rendre compte, c'est du fait que la forme mat√©rielle du terrain poss√®de une temporalit√© qui transforme la forme m√™me de l'espace. Il y a beaucoup de r√©gions du monde o√Ļ la mat√©rialit√© du terrain change radicalement d'une saison √† l'autre. Dans le Gran Chaco sud-am√©ricain (l√† o√Ļ j'ai conduit pour la plus grande part mon travail anthropologique de terrain), la saison des pluies, qui commence en d√©cembre, transforme rapidement une r√©gion plate, semi-aride, en un vaste mar√©cage infranchissable. Le terrain est √† ce point satur√© d'eau que, pour quelques mois, c'est la viscosit√© plut√īt que la solidit√© qui se met √† le caract√©riser. La Russie en hiver illustre de mani√®re tout aussi mat√©rielle la fa√ßon dont le sol gel√© et la pr√©sence massive de solides blocs de neige alt√®rent la forme du terrain. Et ces formes changeantes restreignent aussi grandement la mobilit√© humaine. La striation saisonni√®re des grandes plaines russes fut cruciale dans la d√©faite d'une machine de guerre nazie stopp√©e net dans sa course par les obstacles physiques colossaux plac√©s sur le terrain par le ¬ę¬†g√©n√©ral hiver¬†¬Ľ.

De la m√™me mani√®re, le refroidissement des temp√©ratures au nord de l'Am√©rique a pour l'instant transform√© la forme et la pulsation de ces nŇďuds de r√©sonance. Fin octobre, une temp√™te de neige s'est abattue sur la c√īte est et a envelopp√© de nombreux nŇďuds, Liberty Square y compris, d'un manteau de neige et d'un froid glacial. Un affect sensoriel, le froid, a cr√©√© une nouvelle priorit√©¬†: prot√©ger les corps en continuant de transformer la forme du terrain.

Contredisant les pr√©visions de nombreux experts, l'arriv√©e pr√©coce de conditions hivernales n'a pas pr√©cipit√© la fin des nŇďuds, mais leur transformation physique en quartiers d'hiver plus robustes. √Ĭ†Occupy Toronto, les manifestants ont mis en place trois huttes de bois de Mongolie √©quip√©es d'un appareil de chauffage, et des tentes isol√©es avec des plaques de mousse thermique. √Ĭ†Occupy Wall Street, la confiscation des groupes √©lectrog√®nes par la police a transform√© le nŇďud d'une mani√®re diff√©rente, avec l'introduction d'une douzaine de v√©los mont√©s sur des g√©n√©rateurs. Ces g√©n√©rateurs, gr√Ęce auxquels l'√©nergie corporelle est transform√©e en √©nergie √©lectrique, illustrent de fa√ßon tr√®s claire le fait que le nŇďud n'est rien d'autre que les corps qui l'alimentent par l'interm√©diaire de leurs propres r√©sonances. La r√©sonance qui anime le nŇďud est la m√™me que celle utilis√©e pour recharger les batteries, cr√©er de la chaleur ou approvisionner le nŇďud en ¬ę¬†pouvoir du peuple¬†¬Ľ.

Cela √©tant, la temporalit√© des changements physiques qui ont lieu sur le terrain demeure surtout le produit des forces politiques qui r√©v√®lent la nature affective du terrain, c'est-√†-dire sa puissance d'affection. La r√©sonance politique s'√©tend g√©n√©ralement en rafales, produites par des chocs affectifs. En Afrique du Nord et en Am√©rique du Nord, les r√©sonances insurrectionnelles se sont intensifi√©es de fa√ßon spectaculaire lorsque le public a √©t√© expos√© √† des images de violences d'√Čtat commises contre des manifestants pacifiques. Ces images ont touch√© des milliers de personnes et les ont fait agir, cr√©ant ainsi un terrain plus r√©ceptif √† des r√©sonances dissidentes et produisant de nouveaux changements dans la forme du nŇďud. Tout comme en √Čgypte, les tentatives faites par l'√Čtat pour √©craser les nŇďuds de r√©sonance, √† Liberty Square et ailleurs, se sont retourn√©es contre lui et ont plut√īt abouti √† les renforcer malgr√© certaines perturbations temporaires. La forme rhizomique du mouvement des occupations appara√ģt de la fa√ßon la plus flagrante dans son √©lasticit√© spatiale, sans leaders et multi-centr√©e, qui peut avoir √©t√© perturb√©e ici et l√†, mais seulement de fa√ßon momentan√©e, sans que cela entra√ģne la perturbation de l'ensemble¬†: ¬ę¬†Un rhizome peut √™tre rompu, bris√© en un endroit quelconque, il reprend suivant telle ou telle de ses lignes, et suivant d'autres lignes¬†¬Ľ, sachant que ¬ę¬†ces lignes ne cessent de se renvoyer les unes aux autres¬†¬Ľ (Gilles Deleuze et F√©lix Guattarinote).

Parce que les nŇďuds spatiaux du mouvement des occupations sont tourn√©s vers l'ext√©rieur, adaptables et √©lastiques, ils ont r√©ussi, par des marches et des manifestations r√©guli√®res, √† propager ailleurs dans le tissu urbain la pr√©sence tangible de leurs r√©sonances anticapitalistes. Cela montre que les transformations mat√©rielles engendr√©es par le rhizome sur le terrain sont politiquement expansives et qu'elles proc√®dent selon des lignes de saturation spatiale¬†: saturation de l'espace par des corps et des sons √† haute densit√©. C'est √† cette saturation spatiale que correspond le slogan ¬ę¬†Tout occuper¬†¬Ľ. En fin de compte, c'est bien une saturation spatiale, celle produite dans les rues par d'immenses multitudes √† travers toute l'√Čgypte, qui a permis, le 10¬†f√©vrier 2011, de renverser le r√©gime de Moubarak.

Cette saturation perturbe toujours, m√™me si ce n'est qu'au niveau local et pour de brefs instants, le flux mat√©riel id√©ologique de la machine d'√Čtat capitaliste, cr√©ant ainsi des stries sur l'espace lisse du capital. La mont√©e en puissance explosive du nŇďud d'Occupy Oakland est un bon exemple¬†: ce nŇďud contestataire a r√©ussi √† faire fermer pour quelques heures un autre nŇďud, le port, int√©gr√© aux flux du capitalisme mondial et √† d√©border ensuite sur le campus de l'universit√© de Berkeley. √Ĭ†une plus petite √©chelle, c'est aussi l'exemple des manifestants qui sont parvenus √† s'infiltrer dans les espaces r√©serv√©s aux politiciens r√©publicains (tels le¬†gouverneur du Wisconsin ou Michele Bachmann), pour y

produire d'autres effets de saturation que ceux habituellement produits par la propagande capitaliste. Ces espaces ont √©t√© √† leur tour envahis et perturb√©s par la r√©sonance collective du ¬ę¬†micro humain¬†¬Ľ.

L'√Čtat a r√©agi en mobilisant des saturations spatiales dont il a le secret et le monopole, et qui passent, au niveau de la rue, par le d√©ploiement massif de forces de police. Le gaz lacrymog√®ne est le fumet de toute insurrection. Son odeur et la forme de ses nuages indiquent que l'√Čtat a pour un temps laiss√© √©chapper le contr√īle des rues au profit de multitudes qui doivent alors √™tre dispers√©es par un usage intensif de la chimie. C'est pour cela que l'utilisation de gaz lacrymog√®ne par la police d'Oakland, fin octobre, a marqu√© un seuil¬†: le changement d'√©chelle du mouvement des occupations en tant que ph√©nom√®ne insurrectionnel sur les deux c√ītes, et la consolidation d'Oakland comme principal nŇďud de r√©sonance sur la c√īte ouest.

Ces formes multiples et toujours changeantes de saturation spatiale cr√©ent des dissonances¬†: des ruptures dans le flux quotidien de la mise en ordre entrepreneuriale du monde. Et c'est en cela que consiste la n√©gativit√© politique qui oriente la pr√©sence positive du mouvement des occupations¬†: dans la cr√©ation de d√©chirures grandissantes dans le tissu spatial capitaliste. Cette r√©sonance expansive reste cependant immerg√©e dans un champ permanent de lutte avec la machine d'√Čtat, qui ne cesse d'essayer de briser les nŇďuds, √† la fois physiquement, mais aussi en cr√©ant ses propres chocs affectifs¬†: des reportages t√©l√©vis√©s sur les abus de drogue, les s√©vices sexuels ou la violence dans les occupations, qui cherchent √† plonger le public dans la peur afin de le rendre moins r√©ceptif aux r√©sonances que les nŇďuds peuvent susciter en lui. Les m√©dias racontent au public ce que l'√Čtat veut bien qu'il entende¬†: que ce sont des nŇďuds de dissonance sans positivit√©, des sources d'instabilit√© antisyst√©mique, des endroits mena√ßants, dangereux, sales, polluants. La r√©cente vague de r√©pressions √©tatiques, y compris le raid policier sur Liberty Square qui a lieu au moment m√™me o√Ļ je suis en train de terminer ce texte, montre ce que les manifestants savent d√©j√†¬†: que l'avenir de cette insurrection naissante, mais grandissante, d√©pend de leur capacit√© √† continuer de faire r√©sonner ces nŇďuds de telle sorte que leurs dissonances expansives se mettent √† perturber la machine capitaliste mondiale.

LA KASBAH À MADRIDnote

Par Santiago Alba Rico

Pour ceux qui ont suivi de pr√®s les deux occupations de la Kasbah √† Tunis, il est tr√®s difficile de ne pas succomber au vertige de l'√©motion d'un ¬ę¬†d√©j√† vu¬†¬Ľ devant les images des jeunes qui, depuis lundi dernier, donnent une dignit√© √† la Puerta del Sol par leur seule pr√©sence¬†: les matelas et les cartons, les petits papiers avec des slogans coll√©s aux murs, les assembl√©es permanentes, les commissions de ravitaillement, de nettoyage et de communication, l'obstination devant la pluie torrentielle‚Ķ

Ne nous y trompons pas¬†: les protestations en Espagne s'inscrivent sans doute aucun dans la m√™me faille tectonique globale et prolong√©e, et r√©adaptent le m√™me mod√®le organisationnel invent√© √† Tunis et en √Čgypte (et √† Bahre√Įn, en Jordanie, au Y√©men, etc.). Le capitalisme a √©chou√© en tout, mais il est parvenu √† globaliser les ripostes.

¬ę¬†Des milliers d'Espagnols √† Madrid protestent contre les difficult√©s √©conomiques¬†¬Ľ, titrait le journal Le Monde note. C'est vrai. En Tunisie √©galement, le ch√īmage, la pauvret√© et l'inflation ont jou√© un r√īle dans l'√©clatement des r√©voltes. Mais ce n'est pas cela qui est impressionnant. Ce qui est impressionnant, c'est que dans les deux cas les manifestants ont r√©clam√© et r√©clament la ¬ę¬†d√©mocratie¬†¬Ľ. Dans le cas de la Tunisie et du monde arabe, tout le monde pensait que les gens allaient √©voquer la ¬ę¬†charianote¬†¬Ľ face √† l'arbitraire et √† la corruption. Dans l'√Čtat espagnol, tous les analystes soulignaient la p√©n√©tration rampante du discours n√©ofasciste comme r√©ponse √† l'ins√©curit√© √©conomique et sociale et √† la perte de prestige de la politique. La droite conservatrice semblait, de chaque c√īt√© de la M√©diterran√©e, la seule force capable de canaliser, en le d√©formant, le malaise g√©n√©ral.

Mais voici que ce que les jeunes demandent, que ce soit l√†-bas et ici, √† Tunis et √† Madrid, au Caire et √† Barcelone, c'est la ¬ę¬†d√©mocratie¬†¬Ľ. Une v√©ritable d√©mocratie¬†! Que les Arabes la demandent, cela semble raisonnable, puisqu'ils vivaient et vivent encore sous des dictatures f√©roces. Mais que les Espagnols l'exigent semble plus √©trange. L'Espagne n'est-elle pas une d√©mocratie¬†?

Non, elle ne l'est pas. En Tunisie, il y a peu de temps, on pensait encore qu'il serait suffisant d'avoir une Constitution, des √©lections, un Parlement et la libert√© de la presse pour qu'il y ait une d√©mocratie. En Espagne, o√Ļ l'on vient de chausser les bottes de sept lieues, on a compris en un √©clair que les institutions ne suffisent pas si ceux qui gouvernent les vies des citoyens sont les ¬ę¬†march√©s¬†¬Ľ et non le Parlement. Ces jeunes sans maison, sans travail, sans parti ont associ√© avec une juste intuition les ¬ę¬†difficult√©s √©conomiques¬†¬Ľ au gouvernement dictatorial, non pas d'une personne en particulier, mais bien d'une structure √©conomique qui d√©sactive de mani√®re permanente les m√©canismes politiques ‚Ästde la justice aux m√©dias¬†‚Äď cens√©s garantir le caract√®re d√©mocratique du r√©gime.

Ces jeunes sans avenir ont su mettre √† nu d'un seul coup la fausset√© qui affleurait et qui a soutenu pendant des d√©cennies la l√©gitimit√© du syst√®me¬†: l'identit√© √©tablie entre d√©mocratie et capitalisme. En Tunisie et en √Čgypte, le capitalisme frappait brutalement¬†; en Espagne, il anesth√©siait. Aucun r√©gime √©conomique n'a autant exalt√© la jeunesse en tant que valeur marchande et aucun ne l'a autant m√©pris√©e en tant que force r√©elle de changement. Tandis que la publicit√© offre sans cesse l'image immuable du d√©sir de ne jamais vieillir, de rester √©ternellement jeune, les jeunes Espagnols souffrent du ch√īmage, du travail pr√©caire, de la d√©qualification professionnelle, de l'exclusion mat√©rielle de la vie adulte et, pour ceux qui osent se soustraire aux normes socialement accept√©es de la consommation petite-bourgeoise, de la pers√©cution polici√®re.

Dans le monde arabe, afin de les empêcher de réclamer une existence digne, on frappait les jeunes et on les mettait en prison. En Europe, pour qu'on ne réclame pas une existence digne, on offre de la malbouffe et de la télévision poubelle.

En Tunisie, les jeunes qui ne pouvaient acc√©der √† une vie adulte √©taient retenus dans leurs corps √† coups de matraque. En Espagne, les jeunes qui ne peuvent trouver leur propre logement ni travailler selon leurs comp√©tences peuvent encore acqu√©rir des objets technologiques bon march√©, des v√™tements bon march√©, des pizzas bon march√©. Maintenue bien loin des centres de d√©cision, m√©pris√©e et surexploit√©e sur le march√© du travail, model√©e par l'homog√©n√©isation de la consommation, la jeunesse est devenue en Europe et dans le monde arabe une sorte de ¬ę¬†classe¬†¬Ľ sociale qui, du fait de ses propres caract√©ristiques mat√©rielles, ne conna√ģt plus de limite d'√Ęge.

Mais nous nous √©tions tromp√©s¬†: si la r√©pression ne fonctionne pas, ce n'est pas le cas non plus de ce que Pasolini appelait dans les ann√©es 1970 l'¬ę¬†h√©donisme de masse¬†¬Ľ. Que ce soit des coups ou des somnif√®res, les jeunes n'acceptent plus qu'on les traite comme des enfants¬†: ils ne se laissent plus terroriser (ils se disent ¬ę¬†sans peur¬†¬Ľ, l√†-bas et ici) ni acheter (¬ę¬†nous ne sommes pas des marchandises¬†¬Ľ).

La Puerta del Sol √† Madrid d√©montre √©galement le grand √©chec ¬ę¬†culturel¬†¬Ľ du capitalisme, qui a voulu maintenir les populations europ√©ennes dans un √©tat permanent d'infantilisme aliment√© par un spectacle permanent d'images et de sensations ¬ę¬†fortes¬†¬Ľ. Effray√©s ou corrompus, on pouvait laisser les enfants voter sans risque que leur vote ait un quelconque lien r√©el avec la d√©mocratie. C'est pour cela que, √† Tunis et √† Madrid, les jeunes demandent pr√©cis√©ment la d√©mocratie¬†; et c'est pour cela que, √† Tunis et √† Madrid, ils ont compris avec certitude que la d√©mocratie est organiquement li√©e √† cette chose myst√©rieuse que Kant situait de mani√®re sans appel en dehors des ¬ę¬†march√©s¬†¬Ľ¬†: la dignit√©.

Il est impressionnant ‚Ästimpressionnant, c'est le mot¬†‚Äď d'entendre ces jeunes sans parti, sans beaucoup de formation id√©ologique, ou m√™me allergiques aux ¬ę¬†id√©ologies¬†¬Ľ, crier le mot ¬ę¬†r√©volution¬†¬Ľ, comme √† la Kasbah de Tunis. Ils sont pacifiques, disciplin√©s, ordonn√©s, solidaires, mais ils veulent tout changer. Tout. Ils veulent changer le r√©gime, comme en Tunisie¬†: le monopole bipartiste des institutions, la corruption, la d√©gradation des services publics, la manipulation m√©diatique, l'impunit√© des responsables de la crise. Comme √† la Kasbah de Tunis, tous les partis institutionnels, m√™mes ceux de ¬ę¬†gauche¬†¬Ľ, ont √©t√© pris √† contre-pied ou bouscul√©s en dehors du jeu.

Les jeunes de la Puerta del Sol (et des autres villes espagnoles) ne repr√©sentent aucune force politique et ils ne se sentent repr√©sent√©s par aucune d'elles. Mais l'erreur ‚Ästclairement instrumentalis√©e par ceux qui se sentent menac√©s par le soul√®vement¬†‚Äď, c'est de penser que nous sommes confront√©s √† un rejet ‚Ästet non devant une revendication¬†‚Äď de la politique. √Ĭ†la lumi√®re des exp√©riences historiques pr√©c√©dentes, nous pourrions conclure que la perte de l√©gitimit√© des institutions et de la caste politique pr√™te le flanc √† des solutions populistes ou d√©magogiques, √† l'√©mergence d'un ¬ę¬†leader fort¬†¬Ľ dont la seule volont√© va r√©soudre miraculeusement tous les probl√®mes. Le fascisme classique en quelque sorte. Mais le fascisme classique, dont l'ombre appara√ģt pourtant d√©j√† √† l'horizon, c'est justement ce que ces jeunes veulent emp√™cher et d√©noncer. Le populisme et la d√©magogie nous gouvernent d'ailleurs d√©j√†, les ¬ę¬†leaders forts¬†¬Ľ sont ceux qui dominent les partis au pouvoir et tentent de susciter l'adh√©sion √† leur √©gard sur des bases purement √©motionnelles aux √©ternels enfants en lesquels ils voulaient nous transformer.

La Kasbah de Tunis, comme la Puerta del Sol, se r√©volte justement, au nom de la d√©mocratie, contre toute sorte de leadership de caudillos. Il y a l√†-bas, comme ici, une affirmation de d√©mocratie pure, classique, quasi grecque. L'historien Claudio Eliano raconte l'anecdote d'un candidat ath√©nien qui a d√©couvert un paysan √©crivant son nom sur la liste de ceux qui devaient √™tre condamn√©s √† l'ostracisme¬†: ¬ę¬†Mais tu ne me connais m√™me pas¬†¬Ľ, s'est plaint l'oligarque. ¬ę¬†Justement, c'est pour √ßa, a r√©pondu le paysan, pour que tu ne sois pas connu.¬†¬Ľ √Ĭ†la Kasbah de Tunis existait une puissante susceptibilit√© face √† tout ce qui √©tait connu¬†: toutes les personnes c√©l√®bres, connues par la t√©l√©vision, toutes les personnes reconnues par les manifestants n'√©taient pas les bienvenues sur la place. C'√©taient les inconnus qui √©taient autoris√©s √† parler et √† faire des propositions¬†; c'√©taient les inconnus qui avaient l'autorit√© et non les ¬ę¬†c√©l√©brit√©s¬†¬Ľ, ceux que le march√© et son fr√®re jumeau l'√©lectoralisme accumulent.

Mais il se fait que les inconnus, c'est nous tous¬†; les inconnus, c'est les messieurs et mesdames Tout-le-monde auxquels les candidats aux √©lections sourient en demandant leur vote pour ensuite les exclure de toute prise de d√©cision. √Ĭ†la Kasbah de Tunis, comme √† la Puerta del Sol √† Madrid, il y a une tentative de d√©mocratiser la vie publique en rendant la souverainet√© aux inconnus. Personne ne peut nier les risques ni les limites de ce pari, mais personne ne peut non plus nier sans malhonn√™tet√© que ¬ę¬†cette r√©volution contre les c√©l√©brit√©s¬†¬Ľ constitue pr√©cis√©ment une d√©nonciation du populisme mercantile et de la d√©magogie √©lectoraliste, deux traits centraux des institutions politiques du capitalisme.

Les jeunes de la Kasbah de Madrid, des Kasbahs de toute l'Espagne, veulent une r√©elle d√©mocratie, car ils savent que c'est d'elle que d√©pendra leur avenir et celui de toute l'humanit√©. Ils ne savent pas encore que cette d√©mocratie, comme nous le rappelle Carlos Fern√°ndez Liria, c'est ce que nous avons toujours appel√© le communisme. Ils devront le d√©couvrir par leurs propres voies, √† leur mani√®re. Nous, les plus vieux, ce que nous d√©couvrons depuis cinq mois, dans le monde arabe et aujourd'hui en Europe, c'est que les ¬ę¬†n√ītres¬†¬Ľ ‚Ästcomme les appellent Julio Anguita¬†‚Äď ne sont pas comme nous.

Dans ¬ę¬†Le d√©sir d'√™tre punk¬†¬Ľ, extraordinaire roman de Bel√©n Gopeguinote, l'adolescente Martina, exemple vivant de cette g√©n√©ration sociale qui s'est construite dans les marges des march√©s, reproche √† son p√®re¬†: ¬ę¬†Tu n'as pas √©t√© un bon exemple.¬†¬Ľ Nous n'avons pas, en effet, donn√© un bon exemple aux jeunes et, malgr√© cela, drap√©s dans notre posture de gauche, nous les m√©prisions en r√©alit√© √† peine moins qu'un Botinnote ou que la Warner, lorsque nous croyions que leurs subjectivit√©s avaient √©t√© d√©finitivement format√©es, enserr√©es √† jamais dans un horizon en b√©ton arm√©. Et pourtant, ce sont bien eux qui se sont lev√©s contre le ¬ę¬†gavage de somnif√®res¬†¬Ľ pour r√©clamer une ¬ę¬†r√©volution¬†¬Ľ d√©mocratique. Martina est √† la Puerta del Sol et il se peut qu'elle √©choue √©galement, comme a √©chou√© son p√®re. Mais qu'aucun cinquantenaire de droite (ni de gauche) ne vienne lui dire qu'elle a eu la vie facile¬†; qu'aucun cinquantenaire de droite (ni de gauche) ne vienne lui apprendre qu'on n'obtient rien dans ce monde sans lutter.

La deuxième décennie du XXIe  siècle annonce un futur terrible, peut-être apocalyptique, mais il s'est déjà produit quelques surprises qui doivent nous rajeunir. L'une d'elles est que, même si tout va mal comme nous le disions, il est certain qu'il y aura résistance. Une autre, c'est que ce qui unit véritablement, c'est le pouvoir, et que la Puerta del Sol, quoi qu'il se passe, a le pouvoir. Et, enfin, c'est que toutes les analyses, si pointues et méticuleuses soient-elles, laissent toujours une part d'inconnu qui finit par les démentir.

Il n'y aura pas de révolution en Espagne, du moins pas dans l'immédiat. Mais une surprise, un miracle, une tempête, une conscience dans les ténèbres, un geste de dignité contre l'apathie, un acte de courage contre le consentement, une affirmation antipub de la jeunesse, un cri collectif pour la démocratie en Europe, n'est-ce pas déjà une petite révolution ? Tout a recommencé plusieurs fois au cours de ces derniers deux mille ans. Et quand certains pensaient que tout était terminé, voilà que nous avons, à plusieurs endroits, le plus inespéré : des gens neufs disposés et engagés à commencer à nouveau.

2. MANIFESTES

MANIFESTE DES OCCUPANTS DE LA PUERTA DEL SOL

Puerta del Sol, Madrid, le 18 mai 2011

Qui sommes-nous ?

Nous sommes des gens qui sont venus librement, parce que nous le voulions. Après la manifestation, nous avons décidé de nous réunir pour réclamer la dignité, retrouver notre conscience politique et sociale.

Nous ne représentons aucun parti ni aucune association.

C'est l'aspiration au changement qui nous unit.

Nous sommes ici par dignité et par solidarité avec ceux qui ne peuvent pas y être.

Pourquoi sommes-nous ici ?

Nous sommes ici car nous voulons une société nouvelle qui fasse passer la vie avant les intérêts économiques et politiques.

Nous aspirons à un changement dans la société et dans la conscience sociale.

Nous voulons d√©montrer que la soci√©t√© n'est pas endormie. Nous¬†continuerons √† lutter, pour ce qui nous est d√Ľ, par des moyens pacifiques.

Nous soutenons nos camarades arrêtés après la manifestation et nous exigeons leur remise en liberté.

Nous voulons tout, tout de suite. Si tu es d'accord : rejoins-nous !

Mieux vaut perdre en essayant que perdre sans avoir rien essayé.

MANIFESTE DE DEMOCRACIA REAL YA !

Mai 2011

Nous sommes des gens comme les autres. Nous sommes comme toi : des gens qui se lèvent tous les matins pour aller étudier, travailler ou chercher un boulot, des gens qui ont une famille et des amis. Des gens qui travaillent dur tous les jours pour vivre et pour donner un meilleur avenir à celles et ceux qui les entourent.

Parmi nous, certains se consid√®rent comme plut√īt progressistes, d'autres comme plut√īt conservateurs. Certains sont croyants, d'autres pas du tout. Certains ont des id√©ologies tr√®s d√©finies, d'autres se consid√®rent comme apolitiques. Mais nous sommes tous tr√®s pr√©occup√©s et indign√©s par la situation politique, √©conomique et sociale qui nous entoure. Par la corruption des politiciens, des entrepreneurs, des banquiers‚Ķ Par la vuln√©rabilit√© des hommes et des femmes de la rue.

Cette situation nous fait mal, quotidiennement. Mais, tous ensemble, nous pouvons la faire changer. Le moment est venu de nous mettre au travail¬†: il est temps de b√Ętir tous ensemble une soci√©t√© meilleure.

Dans ce but, nous réaffirmons avec force les points suivants :

‚Ästl'√©galit√©, le progr√®s, la solidarit√©, le libre acc√®s √† la culture, le d√©veloppement √©cologique durable, le bien-√™tre et le bonheur des personnes doivent √™tre les priorit√©s de toute soci√©t√© avanc√©e¬†;

‚Ästau sein de ces soci√©t√©s, les droits fondamentaux doivent √™tre garantis¬†: le droit au logement, au travail, √† la culture, √† la sant√©, √† l'√©ducation, √† la participation, au libre d√©veloppement personnel, ainsi que le droit √† la consommation des biens n√©cessaires √† une vie saine et heureuse¬†;

‚Ästle fonctionnement actuel de notre syst√®me politique et¬†gouvernemental ne r√©pond pas √† ces priorit√©s et il devient un obstacle pour le progr√®s de l'humanit√©¬†;

‚Ästla d√©mocratie part du peuple et, par cons√©quent, le gouvernement doit appartenir au peuple. Cependant, dans ce pays, la classe politique, dans sa majorit√©, ne daigne m√™me pas nous √©couter. Nos voix devraient pouvoir porter dans les institutions et la participation politique des citoyens devrait √™tre encourag√©e par des proc√©d√©s de d√©mocratie directe. La politique devrait √™tre orient√©e vers le bien de la majorit√© de la soci√©t√©, et pas d√©tourn√©e au profit d'une clique qui s'enrichit et qui prosp√®re √† nos d√©pens en se conformant aux diktats des pouvoirs √©conomiques tout en s'accrochant au pouvoir gr√Ęce √† une dictature partitocratique inamovible dont le sigle s'√©pelle ¬ę¬†PPSOEnote¬†¬Ľ¬†;

‚Ästla soif de pouvoir, son accumulation entre les mains de quelques-uns cr√©ent des in√©galit√©s, des crispations et des injustices ‚Ästce qui m√®ne √† la violence, que nous refusons. Le mod√®le √©conomique en vigueur, obsol√®te et antinaturel, enferme le syst√®me social dans une spirale qui se consume d'elle-m√™me, enrichissant une minorit√© et rejetant le reste dans la pauvret√©. Jusqu'√† l'effondrement¬†;

‚Ästla seule volont√©, le seul but qui motive ce syst√®me est l'accumulation d'argent. Cette fin, plac√©e au-dessus du bon fonctionnement et du bien-√™tre de la soci√©t√©, aboutit √† gaspiller nos ressources, √† d√©truire la plan√®te et √† engendrer du ch√īmage et des consommateurs malheureux¬†;

‚Ästnous, citoyens, sommes pris dans l'engrenage d'une machine destin√©e √† enrichir cette minorit√© au m√©pris de nos besoins √©l√©mentaires. Nous sommes anonymes, mais, sans nous, rien de cela n'existerait, car c'est nous qui animons ce monde¬†;

‚Ästsi, en tant que soci√©t√©, nous apprenons √† ne pas placer notre avenir entre les mains d'une rentabilit√© √©conomique abstraite qui ne fonctionne jamais √† notre profit, nous pourrons en finir avec les abus et les privations que nous ressentons tous. Nous avons besoin d'une r√©volution √©thique. On a plac√© l'argent au-dessus de l'humain, alors qu'il faut le mettre √† notre service. Nous sommes des personnes, pas des marchandises.

Pour toutes ces raisons, je suis indigné/e.

Je crois que je peux tout changer.

Je crois que je peux y contribuer.

Je sais que, tous ensemble, nous le pouvons.

Rejoins-nous. C'est ton droit.

PROPOSITIONS DE L'ASSEMBL√ČE G√ČN√ČRALE DE PUERTA DEL SOL

Puerta del Sol, Madrid, le 20 mai 2011

L'assemblée générale populaire réunie ce 20 mai au campement de la Puerta del Sol s'est mise d'accord par consensus sur une première liste de propositions, qui a été élaborée à partir de la compilation et de la synthèse de milliers de propositions reçues durant plusieurs jours.

Nous rappelons que l'assemblée est un processus ouvert et collaboratif.

Cette liste n'est pas close.

Nous exigeons :

 1. Le changement de la loi électorale, pour des listes ouvertes et à circonscription unique. L'obtention de sièges doit être proportionnelle au nombre de voix.

 2. Le respect des droits fondamentaux reconnus dans la Constitution tels que :

‚Ästle droit √† un logement digne, ce qui implique une r√©forme de la loi hypoth√©caire afin que la remise du logement annule la dette en cas d'impay√©¬†;

‚Ästla sant√© publique, gratuite et universelle¬†;

‚Ästla libre circulation des personnes et le renforcement d'une √©ducation publique et la√Įque.

 3. L'abolition des lois et des mesures discriminatoires et injustes telles que l'accord de Bologne et l'Espace européen de l'enseignement supérieur, la loi relative au statut des étrangers et celle connue sous le nom de loi Sindenote.

¬†4.¬†Une r√©forme fiscale favorable aux plus bas revenus, une r√©forme des imp√īts sur le patrimoine et les droits de succession. L'application de la taxe Tobin, laquelle impose les transferts financiers internationaux. La suppression des paradis fiscaux.

 5. Une réforme des conditions de travail de la classe politique afin que soient abolies leurs indemnités de fonction. Les programmes et les propositions politiques doivent acquérir un caractère inaliénable.

 6. Le rejet et la condamnation de la corruption. La loi électorale doit obliger de présenter des listes excluant toute personne accusée ou condamnée pour corruption.

¬†7.¬†Une s√©rie de mesures vis-√†-vis des banques et des march√©s financiers, prises dans l'esprit de l'article¬†128 de la Constitution, qui stipule que ¬ę¬†toute la richesse du pays, sous ses diff√©rentes formes et quelle que soit son appartenance, est subordonn√©e √† l'int√©r√™t g√©n√©ral¬†¬Ľ. La r√©duction des pouvoirs du Fonds mon√©taire international et de la Banque centrale europ√©enne. La nationalisation imm√©diate de toutes les entit√©s bancaires ayant requis leur sauvetage par l'√Čtat. Le durcissement des contr√īles sur ces entit√©s et sur les op√©rations financi√®res afin d'√©viter de possibles abus, quelle qu'en soit la forme.

¬†8.¬†Une v√©ritable s√©paration de l'√Čglise et de l'√Čtat, comme le stipule l'article¬†16 de la Constitution.

 9. Une démocratie participative et directe dans laquelle la citoyenneté prenne une part active. Un accès populaire aux médias, qui devront être éthiques et vrais.

10.¬†Une authentique r√©gulation des conditions de travail, dont l'application soit surveill√©e par l'√Čtat.

11. La fermeture de toutes les centrales nucléaires et la promotion d'énergies renouvelables et gratuites.

12. La récupération des entreprises publiques privatisées.

13. Une séparation effective des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

14.¬†Une r√©duction de la d√©pense militaire, la fermeture imm√©diate des usines d'armement et un plus grand contr√īle de la s√©curit√© par l'√Čtat. En tant que mouvement pacifiste, nous croyons au ¬ę¬†Non √† la guerre¬†¬Ľ.

15. La reconnaissance de la mémoire historique et des principes fondateurs des luttes pour la démocratie de notre pays.

16. La totale transparence des comptes et du financement des partis politiques comme moyen pour endiguer la corruption politique.

R√ČSOLUTION DE L'ASSEMBL√ČE POPULAIRE DE LA PLACE SYNTAGMA

Place Syntagma, Athènes, le 28 mai 2011
Cette résolution a été adoptée par une assemblée de 3 000 personnes.

Depuis trop longtemps, les décisions sont prises sans nous.

Nous sommes des travailleurs, des ch√īmeurs, des retrait√©s, des jeunes. Nous sommes venus √† Syntagma pour nous battre, pour nos vies et pour nos emplois.

Nous sommes ici parce que nous savons que la solution à nos problèmes ne peut venir que de nous-mêmes.

Nous invitons tous les Ath√©niens, les travailleurs, les ch√īmeurs, les jeunes et toute la soci√©t√© √† occuper la place Syntagma et toutes les autres places, et √† reprendre leur vie en main.

Là, sur ces places, nous pourrons ensemble donner forme à nos exigences.

Nous appelons tous les travailleurs en grève à se rendre à Syntagma et à y rester.

Nous ne quitterons pas ces places avant que ceux qui nous dirigent soient partis¬†: gouvernements, Tro√Įka, banques, m√©morandums et tous ceux qui nous exploitent.

Nous dirons alors que cette dette n'est pas la n√ītre.

D√ČMOCRATIE DIRECTE MAINTENANT¬†!

√ČGALIT√Č ‚ÄstJUSTICE¬†‚Äď DIGNIT√Ȭ†!

Les seuls combats perdus sont ceux qui ne sont pas menés !

COMMUNIQU√Č DE PRESSE DE LA PLACE SYNTAGMA OCCUP√ČE

Place Syntagma, Athènes, le 30 juillet 2011,
9 h 30

Nous sommes la place et nous sommes partout.

Comme des voleurs redoutant l'indignation du peuple et le déshonneur public, c'est à 4 heures du matin que les forces de police sont entrées sur la place.

Le procureur a investi la place avec une équipe de la municipalité d'Athènes et ils se sont livrés à la destruction méthodique des tentes et des infrastructures destinées aux groupes de travail de la place. Ils ont interpellé treize personnes dont huit sont actuellement en état d'arrestation.

Nous condamnons le fait que nos avocats soient privés de contact avec les détenus du commissariat de police d'Omonoia (pour cette raison, nous ignorons combien de personnes exactement ont été arrêtés, ainsi que leur identité).

Les militants qui étaient présents pour résister à l'annihilation de la place ont sauvé ce qu'ils ont pu et ont filmé des scènes qui montrent que nous vivons à l'évidence dans une démocratie factice et dans un système judiciaire fondé sur la loi de la jungle.

Ces gouvernants rendent eux-mêmes de jour en jour cette vérité plus évidente.

Cette place, c'est nous tous, des milliers de gens ordinaires qui se dressent contre une économie cynique, antisociale, antidémocratique, corrompue, et contre un statu quo politique. Un statu quo qui, par désespoir de cause, affrontant son propre échec, tente de se sauver lui-même par tous les moyens.

Nous ne deviendrons pas ses victimes.

Nous n'avons pas peur, nous ne nous soumettons pas.

Nous les informons qu'ils se trompent s'ils pensent que ¬ę¬†nettoyer¬†¬Ľ Syntagma et transformer la place en forteresse peut les prot√©ger. Il y a dans Ath√®nes des dizaines de places. D√©sormais, elles ont toutes leurs assembl√©es g√©n√©rales. Et il y a des centaines de places partout en Gr√®ce. Nous sommes pr√©sents dans chaque quartier, en la personne de chaque citoyen de ce pays.

Nous sommes les millions de membres d'une société qui se dresse contre une poignée de corrompus et une minorité servile qui prétend avoir la force pour elle parce qu'elle dispose de la police, mercenaires de l'élite au pouvoir.

Nous sommes partout.

Quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent pas nous faire partir. Les rues et les places, comme les postes de travail, les entreprises, les richesses de ce pays et nos droits élémentaires nous appartiennent. Ils ne sont pas à vendre. Nous continuerons à exiger leur retour au peuple.

Nous l'avons dit et nous continuerons à le dire :

Nous ne céderons pas avant de les avoir renversés.

Tous à Syntagma, aujourd'hui samedi 30 juillet, à 6 heures du soir !

Le terrorisme de ce gouvernement dictatorial, du Fonds monétaire international et du mémorandum ne doit pas triompher.

Vous ne nous faites pas peur. Vous nous rendez furieux.

Nous continuons à nous battre paisiblement, avec détermination et créativité.

Le centre Media de la place Syntagma

¬ę¬†NOUS, CITOYENS DE LA PUERTA DEL SOL ET DE SYNTAGMA, MANIFESTONS NOTRE INDIGNATION ET INVITONS TOUS LES INDIGN√ČS DE TOUTES LES PLACES √Ä NOUS REJOINDRE¬†¬Ľ

Appel Sol-Syntagma,
déclaration commune

Le 9 septembre 2011

Des √Čtats-Unis √† Bruxelles, de Gr√®ce jusqu'en Bolivie, d'Espagne en Tunisie, la crise du capitalisme ne cesse de s'aggraver. En sont responsables ceux-l√† m√™mes qui nous imposent des mesures pour soi-disant en sortir. Leur pr√©tendu rem√®de¬†? Transf√©rer des ressources publiques √† des institutions financi√®res priv√©es et faire payer la facture aux peuples √† coups de plans d'ajustement qui, au lieu de nous faire sortir de la crise, nous y enfoncent davantage.

Dans l'Union européenne, les attaques des marchés financiers sur les dettes publiques font chanter les gouvernements et prennent en otages les Parlements, lesquels adoptent des mesures injustes et dépourvues de toute légitimité démocratique, dans le dos de leurs peuples. Les institutions européennes, au lieu de prendre des décisions politiques fortes face aux marchés financiers qui les attaquent, s'alignent au contraire sur eux.

D√®s le d√©but de cette crise, nous avons assist√© √† une tentative pour convertir la dette priv√©e en dette publique. La manŇďuvre √©tait simple¬†: socialiser impun√©ment les pertes apr√®s avoir scandaleusement privatis√© les profits.

Les taux d'int√©r√™t √©lev√©s que l'on nous impose pour notre financement ne tiennent pas √† des doutes sur notre solvabilit√©, mais aux manŇďuvres sp√©culatives que m√®nent de grandes firmes financi√®res pour s'enrichir, en connivence avec les agences de notation.

Les coupes √©conomiques s'accompagnent de restrictions des libert√©s d√©mocratiques. Citons, entre autres, les mesures de contr√īle et d'expulsion de la population immigr√©e ainsi que les limitations pos√©es √† la libre circulation des citoyens europ√©ens dans l'UE. Seuls l'euro et la libre circulation des capitaux sp√©culatifs trouvent r√©ellement les fronti√®res ouvertes.

Dans l'√Čtat espagnol, nous sommes soumis √† un processus d'arnaque collective. La dette publique (60¬†% du PIB) N'EST PAS UN PROBL√ąME et pourtant ils l'utilisent comme pr√©texte pour nous faire croire que nous sommes dans une situation grave, qui justifie les s√©v√®res attaques en cours contre nos droits et notre patrimoine collectif. C'est au contraire la dette priv√©e (240¬†% du PIB) qui est un vrai probl√®me, mais au lieu d'appliquer des mesures d'aust√©rit√© aux banques, ils leur accordent des aides et des privil√®ges de toute esp√®ce aux d√©pens du Tr√©sor public. La plus grande ¬ę¬†aide¬†¬Ľ est la cession √† des prix imbattables de presque la moiti√© du syst√®me de nos Caisses d'√©pargne, ainsi que d'autres entreprises et activit√©s rentables.

Pendant ce temps, contrevenant à plusieurs droits fondamentaux, l'accès à la Puerta del Sol, épicentre du mouvement du 15 Mai (15M), est resté interdit.

En Gr√®ce, ils nous ont impos√© des m√©morandums. Ils nous ont dit que les coupes, l'aust√©rit√© et les nouveaux imp√īts √©taient des sacrifices n√©cessaires pour faire sortir le pays de la crise et diminuer la dette. Ils nous ont menti¬†!

Jour apr√®s jour, de nouvelles mesures sont prises, les salaires sont amput√©s, le ch√īmage monte en fl√®che, la jeunesse √©migre. Et la dette n'arr√™te pas de gonfler, parce que les nouveaux emprunts sont destin√©s √† payer les √©normes int√©r√™ts de nos cr√©anciers. Les d√©ficits de la Gr√®ce et des autres pays du sud de l'Europe deviennent les surplus des banques d'Allemagne et des autres pays riches du Nord.

Les responsables de l'accroissement de la dette ne sont ni les salaires ni les retraites. Les responsables sont les grands all√©gements fiscaux et les subventions en faveur du capital, des marchands d'armes et autres firmes pharmaceutiques. Ils nous mettent en faillite afin de mettre en Ňďuvre des mesures et des coupes catastrophiques, afin de vendre la terre et les biens publics √† des prix d√©fiant toute concurrence.

Nous disons :

‚ÄstQu'ils retirent leurs m√©morandums¬†! Qu'ils s'en aillent¬†! Nous ne voulons pas du gouvernement du Fonds mon√©taire international et de la Tro√Įka.

‚ÄstNationalisation des banques. Avec ses plans de sauvetage, l'√Čtat les a d√©j√† pay√©es bien au-dessus de leur valeur boursi√®re pour qu'elles continuent √† sp√©culer.

‚ÄstOuvrons au peuple les livres de la dette pour que nous sachions o√Ļ est all√© l'argent.

‚ÄstRedistribuons radicalement les richesses et changeons la politique fiscale afin de faire payer les poss√©dants¬†: les banquiers, le capital et l'√Čglise.

‚ÄstNous voulons le contr√īle populaire d√©mocratique sur l'√©conomie et la production.

Pour tout √ßa, les deux places ensemble NOUS D√ČCLARONS que¬†:

LES POLITIQUES D'AJUSTEMENT QU'ILS APPLIQUENT NE NOUS FERONT PAS SORTIR DE LA CRISE, MAIS NOUS ENFONCERONT PLUS PROFOND√ČMENT DANS CELLE-CI.

ILS NOUS ENTRA√éNENT DANS UNE SITUATION LIMITE AFIN D'APPLIQUER DES MESURES DE SAUVETAGE, QUI NE SAUVERONT EN R√ČALIT√Č QUE LES BANQUES CR√ČANCI√ąRES, ET QUI VONT SE CONCR√ČTISER EN GRAVES ATTAQUES CONTRE NOS DROITS, NOS √ČCONOMIES FAMILIALES ET NOTRE PATRIMOINE PUBLIC.

Nous devons NOUS INDIGNER et NOUS R√ČVOLTER contre pareilles attaques. C'est ce que nous faisons avec le mouvement 15M √† la place de la Puerta del Sol et depuis l'assembl√©e populaire de Syntagma.

Nous invitons tous les indignés de toutes les places à se joindre à notre appel.

‚ÄstStop aux plans d'ajustement et de ¬ę¬†sauvetage¬†¬Ľ.

‚ÄstNon au paiement de la dette ill√©gitime. Cette dette n'est pas la n√ītre¬†! Nous ne devons rien, nous ne vendons rien, nous ne paierons rien¬†!

‚ÄstPour une d√©mocratie directe et r√©elle MAINTENANT.

‚ÄstD√©fense du public. Pas une seule vente de propri√©t√© ou de services publics.

‚ÄstCoordination de tous les indign√©s de toutes les places.

D√ČCLARATION DE L'OCCUPATION DE WALL STREET

Wall Street, New York, le 29 septembre 2011

Alors que nous nous rassemblons pour exprimer solidairement un sentiment d'injustice collective, nous ne devons pas perdre de vue ce qui nous a réunis. Nous écrivons pour que tous ceux qui se sentent trompés par les firmes du monde entier puissent savoir que nous sommes vos alliés.

Comme un seul peuple uni, nous reconnaissons les faits suivants¬†: que l'avenir du genre humain n√©cessite la coop√©ration de ses membres¬†; que notre syst√®me doit prot√©ger nos droits et que, s'il y a corruption de ce syst√®me, il appartient aux individus de prot√©ger leurs droits et ceux de leurs voisins¬†; qu'un gouvernement d√©mocratique tient son pouvoir du peuple, mais que les firmes ne demandent le consentement de personne pour exploiter les gens comme la Terre¬†; et que la d√©mocratie v√©ritable demeure introuvable lorsque le processus est d√©termin√© par les pouvoirs √©conomiques. Nous venons vers vous √† un moment o√Ļ les firmes, qui placent le profit avant les personnes, leur int√©r√™t avant la justice et l'oppression avant l'√©galit√©, dirigent nos gouvernements. Nous nous sommes rassembl√©s ici dans le calme, comme c'est notre droit, pour que ces faits soient rendus publics¬†:

‚Ästils ont pris nos maisons gr√Ęce √† des saisies ill√©gales, alors qu'ils n'√©taient pas en possession de l'hypoth√®que originale¬†;

‚Ästils se sont renflou√©s sur le dos des contribuables, tout en continuant √† distribuer des bonus exorbitants aux cadres dirigeants¬†;

‚Ästils ont perp√©tu√© dans le monde du travail des in√©galit√©s et des discriminations fond√©es sur l'√Ęge, la couleur de peau, le sexe, le genre ou l'orientation sexuelle¬†;

‚Ästils ont empoisonn√© les r√©serves de nourriture par n√©gligence, et sap√© l'agriculture par les ph√©nom√®nes de monopolisation¬†;

‚Ästils ont fait du profit gr√Ęce √† la torture, √† l'enfermement et aux mauvais traitements inflig√©s √† d'innombrables animaux, et ont activement dissimul√© ces pratiques¬†;

‚Ästils ont constamment tent√© de d√©pouiller les employ√©s du droit de n√©gocier pour de meilleurs salaires et des conditions de travail plus s√Ľres¬†;

‚Ästils ont pris en otages des √©tudiants endett√©s √† hauteur de dizaines de milliers de dollars pour leurs √©tudes, qui sont en elles-m√™mes un droit humain¬†;

‚Ästils ont invariablement externalis√© le travail et utilis√© cette externalisation comme effet de levier pour diminuer le salaire et la protection m√©dicale des travailleurs¬†;

‚Ästils ont influenc√© les tribunaux pour obtenir les m√™mes droits que les individus, mais sans endosser aucun dommage ni aucune responsabilit√©¬†;

‚Ästils ont d√©pens√© des millions de dollars en cabinets d'avocats qui cherchaient des biais pour les soustraire √† leurs obligations contractuelles en ce qui concerne l'assurance maladie¬†;

‚Ästils ont vendu notre intimit√© comme une mati√®re premi√®re¬†;

‚Ästils ont utilis√© les forces militaires et polici√®res pour emp√™cher la libert√© de la presse¬†;

‚Ästils ont d√©lib√©r√©ment refus√© de retirer de la vente, dans un esprit de profit, des produits d√©fectueux dangereux pour la sant√©¬†;

‚Ästils d√©terminent la politique √©conomique, malgr√© les √©checs catastrophiques que leurs politiques ont engendr√©s et continuent d'engendrer¬†;

‚Ästils ont fait don de sommes d'argent importantes √† des hommes politiques qui sont responsables de leur r√©gulation¬†;

‚Ästils continuent √† faire blocage aux formes alternatives d'√©nergie pour que nous restions d√©pendants du p√©trole¬†;

‚Ästils continuent √† faire blocage aux m√©dicaments g√©n√©riques qui pourraient all√©ger des souffrances, voire sauver des vies humaines, dans le seul but de prot√©ger des investissements qui ont d√©j√† engendr√© des profits consid√©rables¬†;

‚Ästils ont sciemment dissimul√© des accidents p√©troliers, des faux en √©criture ou des ingr√©dients frelat√©s par pur app√Ęt du gain¬†;

‚Ästils contr√īlent les m√©dias et peuvent ainsi pratiquer la d√©sinformation et maintenir les gens dans la peur¬†;

‚Ästils ont accept√© des contrats priv√©s pour assassiner des prisonniers qui furent ex√©cut√©s en d√©pit de s√©rieux doutes sur leur culpabilit√©¬†;

‚Ästils ont perp√©tu√© le colonialisme ici comme √† l'√©tranger. Ils ont particip√© √† la torture et au meurtre de civils innocents √† l'√©tranger¬†;

‚Ästils continuent √† fabriquer des armes de destruction massive pour recevoir des contrats publicsnote.

À tous les peuples du monde, nous, l'assemblée générale de la ville de New York, qui occupe Wall Street à Liberty Square, vous appelons à affirmer votre pouvoir. Exercez votre droit à vous rassembler pacifiquement, à occuper l'espace public, à prendre à bras-le-corps les problèmes auxquels nous sommes confrontés et à trouver des solutions accessibles à tous. À toutes les communautés désireuses d'agir, à tous les groupes inspirés par la démocratie directe, nous offrons soutien, documentation et toutes les ressources dont nous disposons.

Rejoignez-nous et faites entendre votre voix !

3.¬†¬ę¬†D√ČMOCRATIE R√ČELLE¬†!¬†¬Ľ

LE COMBAT POUR LA ¬ę¬†D√ČMOCRATIE R√ČELLE¬†¬Ľnote

Par Michael Hardt et Toni Negri

Le campement du sud de Manhattan r√©pond √† l'√©chec de la repr√©sentation. Le mouvement Occupy Wall Street, qui est en train de s'√©tendre √† l'ensemble des √Čtats-Unis, ne porte pas que des revendications √©conomiques. Il s'inscrit dans un cycle plus vaste, qui, de la place Tahrir √† la Puerta del Sol, pose la question du d√©passement du syst√®me politique repr√©sentatif.

Les manifestations organis√©es sous l'√©tendard ¬ę¬†Occupy Wall Street¬†¬Ľ ne trouvent pas un √©cho aupr√®s de nombreuses personnes uniquement parce qu'elles donnent voix √† un sentiment g√©n√©ralis√© d'injustice √©conomique, mais aussi, et peut-√™tre surtout, parce qu'elles expriment des revendications et des aspirations politiques. En se propageant du sud de Manhattan aux villes et communes de l'ensemble des √Čtats-Unis, les mobilisations ont mis en √©vidence la r√©alit√© et la profondeur de l'indignation contre la cupidit√© des entreprises et les in√©galit√©s √©conomiques. La r√©volte contre le manque ‚Ästou l'√©chec¬†‚Äď de la repr√©sentation politique n'est pas moins importante. L'enjeu n'est pas tant de savoir si tel homme ou telle femme politique, ou tel parti, est inefficace ou corrompu (m√™me s'il s'agit d'une question importante), mais de se demander si le syst√®me politique repr√©sentatif dans son ensemble est inadapt√©. Ce mouvement de protestation pourrait, voire devrait, se transformer en un v√©ritable processus d√©mocratique constituant.

La face politique de la mobilisation d'Occupy Wall Street appara√ģt lorsqu'on la replace aux c√īt√©s des autres ¬ę¬†campements¬†¬Ľ de l'ann√©e pass√©e. Ils forment ensemble un cycle de luttes √©mergentes. Dans de nombreux cas, les lignes d'influence sont explicites. Occupy Wall Street trouve son inspiration dans les campements qui ont d√©but√© le 15¬†mai sur les principales places d'Espagne et qui faisaient eux-m√™mes suite √† l'occupation de la place Tahrir, au Caire, plus t√īt cet hiver. Il convient d'ajouter √† cette succession de mobilisations une s√©rie d'√©v√©nements parall√®les, tels que les manifestations r√©currentes devant le si√®ge du Parlement du Wisconsin, l'occupation de la place Syntagma √† Ath√®nes, et les campements de tentes isra√©liens pour la justice √©conomique. Le contexte diff√®re bien s√Ľr d'une mobilisation √† l'autre, et elles ne constituent en rien de simples r√©p√©titions de ce qui s'est pass√© ailleurs. C'est plut√īt que chacun de ces mouvements est parvenu √† traduire quelques √©l√©ments communs dans son contexte sp√©cifique.

La nature politique du campement de la place Tahrir, de m√™me que le fait que les manifestants ne pouvaient en aucune mani√®re √™tre repr√©sent√©s par le r√©gime en place, apparaissaient comme des √©vidences. La revendication ¬ę¬†Moubarak, d√©gage¬†!¬†¬Ľ s'est r√©v√©l√©e suffisamment puissante pour pouvoir englober toutes les autres questions. Dans les campements qui suivirent, √† la Puerta del Sol √† Madrid et sur la Pla√ßa Catalunya √† Barcelone, la critique de la repr√©sentation politique √©tait plus complexe. Les mobilisations espagnoles ont rassembl√© un vaste ensemble de revendications √©conomiques ‚Ästayant trait √† la dette, au logement ou encore √† l'√©ducation¬†‚Äď, mais leur ¬ę¬†indignation¬†¬Ľ, que les m√©dias espagnols ont tr√®s vite identifi√©e comme √©tant l'affect les d√©finissant, √©tait clairement tourn√©e vers un syst√®me politique incapable de r√©pondre √† ces probl√®mes. Face au subterfuge d√©mocratique du syst√®me politique repr√©sentatif actuel, les manifestants ont choisi pour slogan principal ¬ę¬†Democracia Real Ya¬†!¬†¬Ľ ‚Äst¬ę¬†D√©mocratie r√©elle maintenant¬†!¬†¬Ľ

Occupy Wall Street doit de ce fait √™tre compris comme un d√©veloppement suppl√©mentaire, voire comme une permutation, de ces revendications politiques. L'un des messages qui ressort clairement de ces mobilisations, c'est, bien s√Ľr, que les banquiers et les industries de la finance ne nous repr√©sentent en aucune mani√®re¬†: ce qui est bon pour Wall Street n'est assur√©ment pas bon pour le pays (ou le monde). Un √©chec plus significatif de la repr√©sentation doit cependant √™tre attribu√© aux hommes et femmes politiques, ainsi qu'aux partis politiques, charg√©s de repr√©senter les int√©r√™ts du peuple et qui, en r√©alit√©, repr√©sentent de fa√ßon beaucoup plus prosa√Įque les banques et les cr√©anciers. Un tel constat d√©bouche sur une question en apparence na√Įve et basique¬†: la d√©mocratie n'est-elle pas cens√©e √™tre le pouvoir du peuple sur la polis ‚Ästc'est-√†-dire sur l'ensemble de la vie sociale et √©conomique¬†? Il semble pourtant que la politique est devenue l'auxiliaire des int√©r√™ts √©conomiques et financiers.

En insistant sur la nature politique des manifestations d'Occupy Wall Street, nous n'entendons pas les faire entrer dans les termes des querelles entre r√©publicains et d√©mocrates, ou dans les d√©boires du gouvernement Obama. Si le mouvement se poursuit et grandit, il pourrait bien s√Ľr contraindre la Maison-Blanche ou le Congr√®s √† prendre de nouvelles mesures, et il pourrait m√™me devenir un √©l√©ment de conflit lors du cycle de l'√©lection pr√©sidentielle √† venir. Mais les gouvernements d'Obama et de George W. Bush sont tous deux √† l'origine de renflouements de banques, et le manque de repr√©sentativit√© que pointent ces mouvements de protestation concerne donc les deux partis. Dans ce contexte, l'appel espagnol √† une ¬ę¬†d√©mocratie r√©elle maintenant¬†¬Ľ r√©sonne comme quelque chose d'√† la fois urgent et complexe.

Si ces diff√©rents campements de protestation, du Caire et de Tel-Aviv √† Ath√®nes, Madison, Madrid et d√©sormais New York, expriment ensemble un m√©contentement vis-√†-vis des structures existantes de repr√©sentation politique, qu'offrent-ils comme alternative¬†? Quelle est cette ¬ę¬†d√©mocratie r√©elle¬†¬Ľ qu'ils proposent¬†?

L'indice le plus manifeste se trouve dans l'organisation interne de ces mouvements eux-m√™mes ‚Ästen particulier dans la mani√®re dont ces campements exp√©rimentent de nouvelles pratiques d√©mocratiques. Ces mouvements se sont d√©velopp√©s en adoptant ce que nous appelons une ¬ę¬†forme multitude¬†¬Ľ et se caract√©risent par des assembl√©es fr√©quentes et des structures de d√©cision participatives (il est important de reconna√ģtre ici qu'Occupy Wall Street, comme beaucoup d'autres mobilisations, a √©galement des racines r√©elles dans les mouvements de mobilisation mondiaux, de Seattle en 1999 √† G√™nes en 2001, voire au-del√†).

Beaucoup de choses ont √©t√© dites sur la mani√®re dont les m√©dias sociaux comme Facebook et Twitter sont utilis√©s sur ces campements. Les dispositifs de type r√©seau ne cr√©ent bien s√Ľr pas les mouvements, mais ils sont des outils adapt√©s, parce qu'ils correspondent en partie aux structures horizontales r√©ticulaires et aux exp√©rimentations d√©mocratiques des mouvements eux-m√™mes. Pour le dire autrement, Twitter n'est pas uniquement utile pour annoncer un √©v√©nement, mais √©galement pour sonder les intentions d'une large assembl√©e sur une d√©cision pr√©cise en temps r√©el.

N'attendez donc pas de ces campements qu'ils forment des leaders ou des repr√©sentants politiques. Aucun Martin Luther King Junior n'√©mergera des occupations de Wall Street et d'ailleurs. Pour le meilleur ou pour le pire ‚Ästet nous sommes √©videmment de ceux qui le prennent comme un d√©veloppement prometteur¬†‚Äď, ce cycle de mouvements s'exprimera √† travers des structures participatives et horizontales, sans repr√©sentants. De telles exp√©rimentations de petite √©chelle dans l'organisation d√©mocratique devront bien s√Ľr √™tre d√©velopp√©es plus avant afin de pouvoir articuler des mod√®les efficaces d'alternative sociale. Ils constituent cependant d√®s √† pr√©sent des expressions fortes de l'aspiration √† une ¬ę¬†d√©mocratie r√©elle¬†¬Ľ.

Face √† la crise et voyant bien la mani√®re dont elle est g√©r√©e par le syst√®me politique actuel, les jeunes qui peuplent les diff√©rents campements ont, avec une maturit√© inattendue, commenc√© √† poser une question complexe¬†: si la d√©mocratie ‚Ästc'est-√†-dire la d√©mocratie que nous avons re√ßue¬†‚Äď titube sous les bourrasques de la crise √©conomique et qu'elle est impuissante √† d√©fendre les volont√©s et les int√©r√™ts de la multitude, peut-√™tre est-ce le moment de consid√©rer que cette forme de d√©mocratie est obsol√®te.

Si les forces de la fortune et de la finance ont r√©ussi √† dominer des institutions cens√©ment d√©mocratiques, incluant la Constitution des √Čtats-Unis, n'est-il pas aujourd'hui possible, sinon n√©cessaire, de proposer et de construire de nouvelles formes constitutionnelles qui ouvriraient des avenues pour reprendre le projet de recherche du bonheur collectif¬†? Avec de tels raisonnements et de telles revendications, qui sont d√©j√† bien vivantes dans les campements de M√©diterran√©e et d'Europe, les mobilisations qui s'√©tendent depuis Wall Street √† travers tous les √Čtats-Unis attestent du besoin d'un nouveau processus d√©mocratique constituant.

LA D√ČMOCRATIE EST N√ČE DANS LES PLACESnote

Par Christos Giovanopoulos

Il n'y a peut-√™tre pas meilleure preuve de la rupture provoqu√©e par le ¬ę¬†mouvement des places¬†¬Ľ que sa fa√ßon ouverte, participative, directement d√©mocratique de s'organiser et de fonctionner. En moins d'une semaine, il a donn√© naissance √† une culture politique d'un type diff√©rent, qui d√©passe tous les mod√®les d'organisation et de lutte connus √† ce jour. M√™me si la question de ses proc√©dures reste encore √† r√©gler, il se renouvelle en permanence en reprenant √† son compte l'un des h√©ritages les plus importants laiss√©s √† la vie politique et sociale du pays. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de probl√®mes de d√©sorganisation, d'inefficacit√© ou de retard. √Čtant donn√© toutefois le rythme explosif de son d√©veloppement, le manque d'exp√©rience ant√©rieure de ceux qui l'ont cr√©√©, la n√©cessit√© de compiler, √©tape par √©tape, les opinions h√©t√©rog√®nes et divergentes de tous les participants via des proc√©dures ouvertes, ces probl√®mes ne sont pas une grande surprise. M√™me si elles prennent beaucoup de temps, ces proc√©dures sont souples et peuvent √™tre modifi√©es au jour le jour¬†; elles sont autocritiqu√©es et ajust√©es en fonction des erreurs, des commentaires et des suggestions qui √©mergent directement de leur mise en pratique. Ce caract√®re ouvert, √©galitaire et participatif des proc√©dures et des modes d'organisation proc√®de d'une volont√© de d√©couvrir des proc√©dures susceptibles d'unir tous ceux qui sont touch√©s par la crise et qui sont m√©contents du syst√®me politique actuel.

Le caract√®re pacifique et non partidaire du texte de l'appel de d√©part a √©t√© la condition pour que se forme une sph√®re publique commune o√Ļ tout le monde peut se r√©unir sans badges pour cod√©cider en discutant au m√™me niveau. Le refus de d√©signer ou d'√©lire des repr√©sentants provoque non seulement un malaise du c√īt√© des forces de l'√Čtat, qui ne savent pas comment faire face √† cela, mais bouleverse aussi leur tactique habituelle, leurs manŇďuvres de diffamation et de destruction des expressions de la rage populaire. Plus que cela, cet aspect ¬ę¬†sans visage¬†¬Ľ, selon l'expression de Pretenderisnote, est la meilleure fa√ßon pour le mouvement de sauvegarder la transparence de son organisation, ainsi que sa volont√© d'√™tre l'expression de tout le monde ‚Ästet pas seulement de sa fraction soi-disant la plus ¬ę¬†√† l'avant-garde¬†¬Ľ ou ¬ę¬†politis√©e¬†¬Ľ.

La question des proc√©dures n'est pas une simple question d'organisation, mais une question cl√© en ce qui concerne l'essence politique du mouvement. Il s'agit de pr√©server les conditions de l'unit√©, de l'implication, et de la libre participation de tous √† la prise de parole et au processus d√©cisionnel des assembl√©es populaires, des groupes de travail, des assembl√©es th√©matiques, pour ce qui est de leur appr√©ciation et de leur contr√īle imm√©diats. Cette conception, qui rejette toute forme de repr√©sentation ou de m√©diation, est garantie par la circulation permanente des positions r√©vocables qui traverse toutes les structures et toutes les fonctions n√©es de ce mouvement. De m√™me, la position du mouvement par rapport aux m√©dias de masse est diff√©rente¬†: il refuse de s'adresser √† eux, pas m√™me par l'interm√©diaire de communiqu√©s de presse. Il photographie et enregistre lui-m√™me ses d√©bats et ses d√©cisions, et les projette sur √©cran g√©ant. Il cr√©e ses propres canaux de communication ‚Ästavec son site Internet principal www.real-democracy.gr, qui est le seul relais m√©diatique de ses d√©cisions.

L'ASSEMBL√ČE POPULAIRE

L'assemblée populaire quotidienne de la place Syntagma (à partir de 21 heures), comme les autres assemblées correspondantes dans d'autres villes, est la seule instance qui a un droit de décision. Les sujets abordés dans chaque assemblée populaire sont définis en fonction de la discussion, des demandes et des propositions soumises dans les assemblées précédentes. Celles-ci sont constatées par des procès-verbaux publiés en ligne. Des suggestions sont également recueillies, à la fois en ligne et physiquement, en personne. Celles-ci sont toutes collectées dans les groupes thématiques correspondants et reviennent devant l'assemblée populaire sous forme de propositions spécifiques pour consultation et approbation. Les résolutions finales sont rédigées lors de l'assemblée, en fonction des commentaires des intervenants, et sont soumises pour approbation, toujours avant minuit afin de ne pas exclure ceux qui travaillent et ceux qui doivent utiliser les transports publics pour rentrer dans leur quartier. Tout le monde a le droit de parler et, au début de chaque assemblée, après lecture et approbation de l'ordre du jour, des tickets sont distribués à tous ceux qui souhaitent prendre la parole. Les orateurs sont sélectionnés par tirage au sort pendant l'assemblée. Habituellement, il y a entre quatre-vingts et cent orateurs pour plus de deux mille personnes participant quotidiennement à l'assemblée. Malgré cet élément de hasard, l'expérience a jusqu'ici prouvé que c'était là le meilleur moyen d'éviter les phénomènes d'imposition de programmes spécifiques ou d'influence des décisions de l'assemblée par des interventions organisées. Après minuit, qui est l'heure limite pour la prise de décision, l'assemblée se poursuit sous forme de forum de parole ouvert.

LES GROUPES DE TRAVAIL

Pour le moment, il y a plus de quinze groupes de travail et douze groupes th√©matiques. Les groupes de travail sont le nerf de la vie sur la place et leur contribution s'est r√©v√©l√©e inestimable, non seulement parce qu'ils trouvent des solutions pratiques aux probl√®mes qui se posent et parce qu'ils ont r√©ussi √† r√©pondre, malgr√© de nombreux obstacles, √† des besoins sans cesse croissants concernant la mise en Ňďuvre, le fonctionnement et l'organisation de la vie de la place, mais surtout parce que ces groupes comprennent l'esprit de contribution du peuple, sa volont√© de prendre sa vie en main et de mobiliser ses capacit√©s d'auto-organisation, sans experts ni capitaux, en ne comptant que sur ses seules capacit√©s propres. Des milliers de personnes ont rejoint ces groupes de travail et leur disponibilit√© est la force motrice du mouvement, bien que celle-ci n'ait pas √©t√© jusqu'√† pr√©sent utilis√©e de la fa√ßon la plus efficace, en partie en raison de la croissance rapide du mouvement. Il est r√©v√©lateur que, malgr√© les importants besoins financiers et en d√©pit des offres faites par le peuple pour contribuer financi√®rement, l'id√©e de mettre en place une cagnotte a √©t√© rejet√©e. Non seulement en raison des dangers inh√©rents √† toute gestion d'argent, mais aussi afin de prouver qu'il y a d'autres fa√ßons de faire les choses. La pratique consiste alors √† proposer, √† la place de l'argent, des apports de toute nature, qui vont des mat√©riaux d'√©criture jusqu'aux projecteurs vid√©o en passant par la nourriture. Et la contribution du peuple a d√©pass√© toutes les attentes. Jusqu'√† pr√©sent, les groupes qui fonctionnent sont les suivants¬†: soutien technique, approvisionnement mat√©riel, artistes, nettoyage, soutien administratif, cantine, traduction, service d'ordre, communication-multim√©dia, soutien juridique, sensibilisation, sant√©, √©change de services, messagers. Chacun de ces groupes a √©t√© divis√© en sous-groupes selon chaque ensemble de t√Ęches sp√©cialis√©es. Les groupes se r√©unissent dans des assembl√©es ouvertes tous les jours √† 18¬†heures et le groupe messager fait en sorte que leurs besoins et leurs suggestions soient connus de tous les groupes afin de garantir une bonne coop√©ration et de r√©soudre les probl√®mes qui pourraient survenir.

LES ASSEMBL√ČES TH√ČMATIQUES

Le fonctionnement des assembl√©es th√©matiques est n√© des besoins et des demandes du peuple, exprim√©es via l'assembl√©e et les sites Internet (Real-Democracy, Facebook, etc.), de mettre en place un processus qui permette de prendre position sur des questions br√Ľlantes, sur tous ces sujets qui ont fait descendre les gens dans les rues et sur les places. Ces assembl√©es servent aussi √† mener des discussions plus approfondies, en amont, sur des questions particuli√®res ‚Ästchose que l'assembl√©e centrale ne peut pas faire, du fait de sa taille et de son fonctionnement. Des groupes th√©matiques ont ainsi √©t√© form√©s, sur la crise, sur l'emploi et les ch√īmeurs, sur l'√©ducation et les √©tudiants, sur la sant√© et l'assurance maladie, sur l'environnement, la technologie, la solidarit√©, la justice et les questions juridiques, la dette‚Ķ Ces assembl√©es se r√©unissent quotidiennement entre 19¬†heures et 21¬†heures, et des centaines de personnes y participent. Avec un fonctionnement mieux √©tabli, elles contribueront largement √† alimenter la discussion et les questions abord√©es dans l'assembl√©e populaire principale. Le but est d'articuler des discours concrets pour Ňďuvrer au renversement du syst√®me actuel et pour sortir le pays de la crise conform√©ment √† la volont√© du peuple.

CHOSES ENTENDUES √Ä L'ASSEMBL√ČE D√ČMOCRATIQUE DE LA PLACE SYNTAGMA

Place Syntagma, Athènes. Ces minutes ont été prises le 25 mai 2011 entre 10 heures du matin et 13 heures.

Ces derni√®res heures, quatre-vingt-trois personnes au total ont parl√© ‚Ästavec, parmi elles, des ch√īmeurs, des √©tudiants, des travailleurs du priv√© et du public, des journalistes, des artistes, des lyc√©ens, des professeurs, des universitaires, des sans-abri, des femmes au foyer et bien d'autres. Ces minutes ont √©t√© enregistr√©es dans l'ordre chronologique, sans r√©f√©rence aux d√©tails personnels, car souvent personne ne les mentionnait. √Ĭ†plusieurs occasions, il y a eu des propositions pour s'organiser, d'autres fois c'√©tait des cris, d'agonie ou de d√©nonciation, mais ces opinions √©taient toujours respect√©es et respectaient toujours la proc√©dure de la d√©mocratie directe.

Voici les minutes de cette assemblée, retranscrites sous la forme d'une ou deux phrases de résumé pour chaque intervention.

‚Äst¬ę¬†Il nous faut tenir des campements dans tous les espaces ouverts du pays, organiser des groupes de travail avec des t√Ęches sp√©cifiques.

‚ÄstNous avons la beaut√© de notre c√īt√©, contre des banquiers vicieux et des politiciens mauvais.

‚ÄstTout politicien qui commet des injustices, quiconque ne respectant pas les exigences populaires doit rentrer chez lui ou aller en prison.

‚ÄstC'est une manifestation, un rassemblement, qui me donne des frissons.

‚ÄstLeur d√©mocratie ne garantit ni l'√©galit√© ni la justice.

‚ÄstRestons √† Syntagma et d√©cidons, ici, comment nous allons r√©soudre nos probl√®mes.

‚ÄstQuand nous, le peuple, tous ensemble, nous discutons sans peur, la peur change de camp et s'infiltre en eux, l√†-haut, au Parlement.

‚ÄstAu point o√Ļ nous en sommes, les mots perdent leur sens en Gr√®ce. Nous disons ‚ÄúELLAS‚ÄĚ [Gr√®ce] et ils entendent ‚ÄúELAS‚ÄĚ [police]. Nous disons ‚ÄúLAOS‚ÄĚ [le peuple] et ils font semblant d'entendre ‚ÄúLA. OS‚ÄĚ [le parti d'extr√™me droite]. Nous devons nous battre, trouver le pouvoir de rendre √† nouveau leur sens aux mots.

‚ÄstNous devons garder la place de Syntagma et toutes les rues alentour cette nuit, et toutes les nuits jusqu'√† ce que nous trouvions une solution.

‚ÄstNous ne devrions pas nous satisfaire de l'√©tat de consommateurs, nous devrions nous satisfaire de l'√©tat de citoyens bons et responsables.

‚ÄstLes cyclistes, avec leurs manifestations, ont gagn√© leur droit √† manifester, ils ont gagn√© leur espace. Nous devrions suivre leur exemple.

‚ÄstNous devrions prendre conscience du pouvoir et des probl√®mes que nous avons en commun.

‚ÄstNous devons abattre ce syst√®me ploutocratique, nous devons le faire avec une force r√©volutionnaire.

‚ÄstNous devons regarder cette question du vol de nos vies de fa√ßon plus globale. Nous devrions nous connecter √† toute chose similaire en train de se produire √† travers le monde.

‚ÄstNous devrions inviter des professeurs et des sp√©cialistes du droit capables de nous expliquer comment nous d√©barrasser du m√©morandum.

‚ÄstNous devons organiser des √©v√©nements culturels, des projections et des concerts √† Syntagma et des campements que nous allons organiser.

‚ÄstCe n'est pas les politiciens qu'il faut accuser, c'est chacun d'entre nous avec nos comportements individualistes.

‚ÄstNous devrions commencer par un changement personnel, nous changer nous-m√™mes. Nous devons nous adresser √† nos amis √©tudiants, √† nos amis travailleurs, et leur demander de changer de logique et d'attitude. Et nous devons tous contribuer √† cela.

‚ÄstNous devons poursuivre avec rigueur les r√©voltes du monde arabe. Nous devons d√©passer les cadres des patries et des nations.

‚ÄstLe probl√®me principal de la d√©mocratie de base, c'est l'indiff√©rence. L'indiff√©rence commence avec le consum√©risme. Nous devons cesser d'√™tre indiff√©rents.

‚ÄstCe syst√®me b√©n√©ficie √† l'√©lite et r√©prime la masse. Nous devons tenir des assembl√©es dans chaque quartier.

‚Äst√Ĭ†Syntagma, ce soir, je me sens heureux. Commen√ßons d'un bon pied en √©teignant nos t√©l√©visions. Et nous devons commencer √† nous coordonner.

‚ÄstNous exigeons clairement que la d√©mocratie revienne √† sa base, c'est-√†-dire √† nous tous. Nous ne voulons pas de symboles ni de drapeaux. Et nous devons tous sortir du lieu confortable o√Ļ nous nous sommes install√©s, et commencer le travail d'organisation.

‚ÄstNous devons cr√©er un blog de coordination et d'information.

‚ÄstNous participons autant que faire se peut √† changer nos vies. Amener la d√©mocratie √† une position juste, √† une position qui respecte la vie et de la dignit√© humaine.

‚Äst√Ĭ†Pnyka [la colline du Pnyx] dans l'Antiquit√©, il y avait des assembl√©es qui consolidaient la d√©mocratie, qui la rendaient concr√®te. Nous devons changer nos vies, changer notre histoire. Dans mon entreprise, ils ont chang√©, ils emploient des ch√īmeurs, ils leur offrent du travail.

‚ÄstQuiconque menace notre futur doit partir. Nous devons continuer √† nous organiser d'en bas, avec vie et force.

‚ÄstCe soir, tous nos visages √©taient illumin√©s par un sourire. Nos √Ęmes se sont raviv√©es. Continuons.

‚ÄstLes politiciens doivent √™tre punis et nous devons nous battre pour que cette punition soit effective.

‚ÄstNous devrions avoir un rassemblement tous les soirs √† 18¬†heures, et une assembl√©e √† 21¬†heures.

‚ÄstIl y a une peur qui habite les m√©dias de masse et les politiciens aujourd'hui. Notre rassemblement est √©norme, notre assembl√©e est √©norme. Nous ne devons pas leur permettre de nous dig√©rer, de nous r√©cup√©rer, de nous int√©grer.

‚ÄstNous devons commencer √† formuler des revendications. Pour que la politique change, pour que le gouvernement s'en aille, nous devons fabriquer ensemble nos propositions.

‚ÄstQue la dette qu'ils nous font subir aille en enfer. Transformons ces assembl√©es populaires en centre politique, formulons des mots-outils et des pratiques. R√©sistons avec acharnement.

‚ÄstLe syst√®me de sant√© s'√©croule, il n'y a plus de m√©dicaments, de mat√©riel, les gens √† l'h√īpital sont en danger, les politiciens nous abandonnent.

‚ÄstJe prends le micro seulement pour m'excuser aupr√®s des jeunes gens pr√©sents ici, et ils sont tr√®s nombreux, pour m'excuser pour le pays et la situation politique que nous leur laissons.

‚ÄstNous devons commencer le processus d'auto-organisation, pour r√©instaurer notre rapport √† la politique. Nous devons nous battre pour cela f√©rocement, pour cr√©er un monde meilleur.

‚ÄstNous devons donner le pouvoir √† tous, aux citoyens, aux artistes, aux gens ordinaires qui ont pris une grande bouff√©e d'air aujourd'hui.

‚ÄstExer√ßons notre droit √† la d√©sob√©issance, faisons-le avec force et passion. Recr√©ons l'histoire depuis le d√©but.

‚ÄstLa d√©mocratie commence ici √† Ath√®nes. La politique n'est pas quelque chose de mauvais. Pour l'am√©liorer, reprenons-la entre nos mains.

‚ÄstL'information et la diffusion de ce qui se passe ici sont une¬†√©tape importante pour l'information et la coordination, nous devons l'assurer par tous les moyens possibles.

‚ÄstApportons ici de la nourriture, pour passer les nombreuses heures d'assembl√©e. Cela pourrait √™tre la petite contribution de ceux parmi nous qui ne peuvent pas rester toutes ces heures.

‚ÄstLes probl√®mes sont communs et ce sont eux qui nous unissent. Nous ne devrions pas accepter les drapeaux politiques, ou tout ce qui nous divise.

‚ÄstN'ayez pas peur. Restez calmes ‚Ästc'est aussi ce que je vais dire √† mes √©tudiants. Sachez que l'√©conomie est simple, elle ne devient compliqu√©e qu'entre les mains de ces pr√©dateurs.

‚ÄstUne victoire serait que tous les jeunes viennent √† Syntagma.

‚ÄstL'auto-organisation est la seule solution. Plus nous la r√©aliserons rapidement, mieux ce sera pour nous tous.

‚ÄstIls nous ont mis √† genoux avec leurs accords. Ces ploutocrates, les armateurs, n'ont pas les m√™mes droits que nous. Nous produisons leur richesse, notre richesse. Reprenons ce qui est √† nous.

‚ÄstLa dette fait que nous menons nos vies √† genoux.

‚ÄstLe peuple espagnol nous a donn√© l'id√©e et le signal du d√©part. Nous devons nous coordonner avec le reste des pays du Sud endett√©s, nous devons nous mobiliser. Le peuple espagnol nous a montr√© la voie.

‚ÄstCe que nous vivons nous concerne tous, les Espagnols, les Irlandais, tous les peuples. Nous avons ouvert une bo√ģte de conserve et il faut la d√©multiplier, nous devons nous coordonner, nous tous, les avocats, les √©conomistes, les √©tudiants, pour apporter nos connaissances ‚Ästmais, le plus important, c'est de faire passer le message, de faire passer la flamme de ce qui s'est pass√© ici √† nos familles, √† nos coll√®gues.

‚ÄstLa vie a de la valeur pour nous tous.

‚ÄstJeunes gens, prenez vos vies en main. Ils nous ram√®nent aux conditions de vie du Moyen √āge, √† l'esclavage. Le combat d'aujourd'hui est un combat contre la barbarie.

‚ÄstLa politique est compos√©e de plusieurs outils. L'un d'entre eux est la capacit√© √† se coordonner avec d'autres r√©voltes. En ce moment, en Espagne, il y a des √©crans g√©ants qui diffusent ce qui se passe ici.

‚ÄstPour le moment, nous sommes nombreux. Nous commen√ßons √† penser comme un seul homme ou, pour le dire autrement¬†: un pour tous, tous pour un.

‚ÄstCe serait tr√®s bien s'il y avait un interpr√®te en langage des signes pendant que je parle.

‚ÄstCela sera un grand moment quand nous nous √©chapperons du pi√®ge qu'ils nous ont tendu. √Ĭ†partir de maintenant, nous devons ren√©gocier la balance des pouvoirs dans la soci√©t√© grecque et sur la sc√®ne politique grecque, qui, en ce moment, est en faveur du gouvernement.

‚ÄstIls sont en train de d√©truire des victoires politiques et sociales qui sont vieilles d'un si√®cle. Ils sont en train de d√©truire l'espoir que nous devons regagner.

‚ÄstNous devons changer le rapport de forces entre pouvoir politique et pouvoir social.

‚ÄstUne √©tape b√©n√©fique de socialisation et de discussion serait d'amener ici dans l'espace public des activit√©s qui prennent habituellement place dans la sph√®re priv√©e.

‚ÄstIls calomnient les fonctionnaires, les professeurs, les universitaires, les docteurs. La justice n'a pas 500¬†euros de salaire. Ils nous privent de notre dignit√©.

‚ÄstLa politique est l'affaire de tous. La soci√©t√© a √©chou√©. Nous devons changer √ßa.

‚ÄstMa g√©n√©ration a approximativement cinquante ans, elle est au Parlement et je fais des excuses pour l√† o√Ļ elle nous a men√©s et pour ce que vous avez √† endurer.

‚ÄstJ'ai vingt-quatre ans, j'en ai marre, je suis fatigu√© de ces gens parlant en ‚Äúisme‚ÄĚ, dans un langage ennuyeux. Je veux que quelque chose change, en prenant en compte nos propres responsabilit√©s.

‚ÄstNous sommes ici pour d√©couvrir la vraie d√©mocratie.

‚ÄstCommen√ßons par nous adresser les uns aux autres comme si nous faisions partie de la m√™me famille.

‚ÄstLe but est de vivre dignement et avec la t√™te haute. Se lever contre le ridicule. Nous n'accepterons pas de m√©morandum.

‚ÄstLa Gr√®ce est au bord de la falaise et l'argent du pays est d√©j√† √† l'√©tranger. Ils nous ont vol√©s et continuent √† le faire.

‚ÄstIls nous donnent l'√©galit√© dans la privation sociale. Nous devons nous battre pour l'√©galit√© dans l'√©l√©vation sociale.

‚ÄstLa chose la plus n√©cessaire serait de savoir pourquoi nous faisons ce que nous faisons ici. Pouvoir dire j'ai le sida ou le cancer, ou que je suis sans-abri, et ne pas avoir honte pour autant. Nous avons tous besoin de savoir pourquoi nous sommes ici ce soir.

‚ÄstIl n'y a aucun acte plus opportun, avec une signification politique plus profonde, que le fait de reprendre nos vies en main.

‚ÄstNous devons tous devenir des serviteurs responsables au service du peuple.

‚ÄstNous devons agir pour d√©fendre la Constitution et la Gr√®ce, comme l'article¬†12 de la Constitution nous le rappelle.

‚ÄstC'est ici que nous formons la nouvelle force politique. Finissons-en avec la crainte et la mis√®re.

‚ÄstLe message de la r√©volte doit s'√©tendre partout. Nous devons travailler pour le commun, pour le ‚Äúnous‚ÄĚ. Tous les ch√īmeurs doivent se mobiliser et s'organiser.

‚ÄstRien ne fonctionne sans nos mains. Des gr√®ves g√©n√©rales partout, nous devons nous transformer en un gigantesque poing.

‚ÄstNous devons devenir un virus et nous √©tendre partout.

‚Äst[‚Ķ]¬†¬Ľ

FAIRE L'IMPOSSIBLE. √Ĭ†PROPOS DE LA D√ČCISION AU CONSENSUSnote

Par David Graeber

Le 2¬†ao√Ľt, au tout premier rassemblement de ce qui allait devenir Occupy Wall Street, une douzaine de personnes environ s'assirent en cercle √† Bowling Green. Nous, ¬ę¬†comit√© pour un mouvement social¬†¬Ľ autoproclam√© qui esp√©rait simplement exister quelques jours, avons √©voqu√© une d√©cision capitale. Notre r√™ve √©tait de cr√©er une assembl√©e g√©n√©rale √† New York et d'en faire un mod√®le pour des assembl√©es d√©mocratiques que nous esp√©rions voir surgir dans toute l'Am√©rique. Mais comment voulions-nous que ces assembl√©es fonctionnent pratiquement¬†?

Les anarchistes réunis dans le cercle firent ce qui semblait, à ce moment, une proposition d'une ambition démesurée. Pourquoi ces assemblées ne fonctionneraient-elles pas exactement comme ce comité : au consensus ?

Cela repr√©sentait, pour le moins, un risque √©norme, car d'aussi loin que chacun d'entre nous se souvenait, personne n'avait jamais r√©ussi √† r√©aliser quelque chose de semblable auparavant. Le fonctionnement au consensus a √©t√© utilis√© avec succ√®s dans les spokescouncils ‚Ästactivistes organis√©s en groupes affinitaires, chacun √©tant repr√©sent√© par un simple porte-parole¬†‚Äď, mais jamais dans de grandes assembl√©es comme celle que nous appelions de nos vŇďux √† New York. M√™me les assembl√©es g√©n√©rales en Gr√®ce et en Espagne n'avaient pas exp√©riment√© ce mode de d√©cision. Mais le consensus √©tait la m√©thode la plus en ad√©quation avec nos principes. Aussi, nous nous jet√Ęmes √† l'eau.

Trois mois plus tard, des centaines d'assembl√©es, grandes ou petites, fonctionnent √† pr√©sent au consensus dans toute l'Am√©rique. Les d√©cisions sont prises d√©mocratiquement, sans vote, avec l'assentiment de tous. √Ĭ†en croire la sagesse ordinaire, de telles choses sont impossibles et, pourtant, cela a eu lieu ‚Ästde la m√™me fa√ßon que d'autres ph√©nom√®nes ¬ę¬†inexplicables¬†¬Ľ, tels que l'amour, la r√©volution ou la vie m√™me (√† partir d'une particule √©l√©mentaire), ont eu lieu.

La d√©mocratie directe adopt√©e par Occupy Wall Street prend ses racines profondes dans l'histoire de l'Am√©rique radicale. Elle fut largement utilis√©e par le mouvement des droits civiques et par SDS (Students for a Democratic Society). Mais, sous sa forme de pratique courante, elle fut mise en Ňďuvre dans les mouvements f√©ministes, au sein de certaines traditions spirituelles (quakers et am√©rindiennes), autant que dans le mouvement anarchiste lui-m√™me. La raison pour laquelle la d√©mocratie directe, fond√©e sur le consensus, a √©t√© si clairement adopt√©e par l'anarchisme et identifi√©e √† lui est qu'elle incarne ce qui en est peut-√™tre le principe le plus fondamental¬†: de la m√™me fa√ßon que des √™tres humains trait√©s comme des enfants ont tendance √† se comporter comme des enfants, le moyen pour les encourager √† agir comme des adultes m√Ľrs et responsables est de les traiter comme s'ils l'√©taient d√©j√†.

Le consensus n'est pas un syst√®me de vote √† l'unanimit√©¬†; la possibilit√© de bloquer une d√©cision ne passe pas par un vote n√©gatif, mais par un veto. Un peu comme une intervention de la Cour supr√™me d√©clarant qu'une proposition viole certains principes √©thiques fondamentaux ‚Äst√† ceci pr√®s que, dans ce cas, n'importe qui ayant le courage d'en appeler au veto peut endosser la robe du juge. Les participants savent donc qu'ils peuvent bloquer √† chaque instant la d√©lib√©ration s'ils estiment qu'elle s'√©carte des principes de base, ce qui se traduit par le fait qu'ils le font rarement.

Cela signifie aussi qu'un compromis sur des points mineurs s'obtient facilement¬†; le processus conduisant √† une synth√®se imaginative est vraiment l'essence de ce fonctionnement. Enfin, ce qui compte, c'est moins la question de savoir comment la d√©cision finale a √©t√© obtenue ‚Ästpar un appel aux intentions de bloquer la d√©cision, ou par des choix que l'on fait conna√ģtre par des gestes des mains¬†‚Äď que le fait que chacun ait pu jouer un r√īle pour affiner et mettre au point la synth√®se finale. Peut-√™tre ne pourrons-nous jamais prouver, par la logique, que la d√©mocratie directe, la libert√© et une soci√©t√© fond√©e sur des principes de solidarit√© sont possibles. Nous pouvons seulement le d√©montrer en agissant. Dans les parcs et les squares d'Am√©rique, les gens ont commenc√© √† en faire la preuve d√®s qu'ils ont d√©cid√© d'y participer. Les Am√©ricains comprennent de plus en plus que la libert√© et la d√©mocratie sont nos valeurs supr√™mes, et que notre amour de la libert√© et de la d√©mocratie est ce qui nous d√©finit en tant que peuple ‚Ästm√™me si, de fa√ßon subtile mais continue, on nous enseigne que la libert√© et la d√©mocratie v√©ritables ne pourront jamais r√©ellement exister.

√Ĭ†l'instant o√Ļ nous prenons conscience du caract√®re trompeur de cet enseignement, nous commen√ßons √† nous poser une autre question¬†: combien d'autres choses ¬ę¬†impossibles¬†¬Ľ pouvons-nous r√©ussir √† faire¬†? Et c'est maintenant, de cette fa√ßon, que nous commen√ßons √† faire l'impossible.

LA TH√ČOLOGIE DU CONSENSUSnote

Par L. A. Kauffman

Occupy Wall Street a d√®s le d√©part opt√© pour la prise de d√©cision au consensus, un processus dans lequel les groupes se mettent d'accord sans recourir au vote. Plut√īt que de voter pour ou contre un plan controvers√©, les groupes qui prennent des d√©cisions au consensus retravaillent le plan propos√© et le peaufinent jusqu'√† ce que tout le monde le trouve acceptable. Un article post√© sur le site Internet de l'assembl√©e g√©n√©rale de New York explique¬†: ¬ę¬†Le consensus est un processus de pens√©e cr√©ative. Lorsque nous votons, nous d√©cidons entre les deux termes fig√©s d'une alternative. Avec le consensus, nous empoignons un probl√®me, nous √©coutons toute la gamme possible des opinions, des enthousiasmes et des pr√©occupations, et nous en faisons la synth√®se dans une proposition qui correspond au mieux √† la vision de tout le monde.¬†¬Ľ

Le consensus a √©t√© adopt√© par un large √©ventail de mouvements sociaux au cours des trente-cinq derni√®res ann√©es et ses promoteurs lui attribuent toute une s√©rie de vertus. Ils estiment que le consensus est intrins√®quement plus d√©mocratique que les autres m√©thodes de d√©cision et qu'il favorise les transformations radicales, √† la fois au sein des mouvements et dans leurs relations avec le reste du monde. Un petit manuel r√©dig√© en 1990 pour une action de blocage de Wall Street lors de la Journ√©e de la Terre expliquait¬†: ¬ę¬†Le consensus, qui offre un mod√®le coop√©ratif pour r√©aliser l'unit√© du groupe, constitue une √©tape essentielle pour la cr√©ation d'une culture qui accorde plus de valeur √† la coop√©ration qu'√† la concurrence.¬†¬Ľ

Peu de gens connaissent les origines de ce processus. Celles-ci apportent pourtant un éclairage intéressant et étonnant sur son fonctionnement. La prise de décision au consensus est entrée dans le monde de l'activisme à l'été 1976, quand un groupe de militants se réclamant de l'Alliance des coquilles de palourdes lança une campagne d'action directe contre le projet de centrale nucléaire de Seabrook.

De nombreux militants de l'√©poque avaient conscience de ce que l'√©crivaine f√©ministe Jo Freeman avait appel√©, dans un texte c√©l√®bre, la ¬ę¬†tyrannie de l'absence de structurenote¬†¬Ľ. La tendance, dans certains mouvements du d√©but des ann√©es 1970, √† abandonner toute structure au nom de la spontan√©it√© et du caract√®re informel des mouvements s'√©tait r√©v√©l√©e non seulement irr√©alisable, mais, pire encore, antid√©mocratique. Les d√©cisions √©taient prises malgr√© tout, mais hors de tout processus choisi et sans pouvoir rendre de comptes √† personne.

Les organisateurs de La Palourde, comme on les appelait famili√®rement, cherchaient un processus capable de d√©jouer les pi√®ges de l'absence de structure sans pour autant avoir recours √† la hi√©rarchie. C'est dans ce contexte que deux personnes qui travaillaient pour l'American Friends Service Committee, une organisation pacifiste reconnue affili√©e √† la Soci√©t√© des Amis ‚Ästles quakers¬†‚Äď, sugg√©r√®rent alors de recourir √† la m√©thode du consensus.

Comme l'a √©crit l'historien A. Paul Hare, ¬ę¬†depuis plus de trois cents ans, les membres de la Soci√©t√© des Amis (les quakers) prennent des d√©cisions collectives sans voter. Leur m√©thode consiste √† trouver un ‚Äúsens de la r√©union‚ÄĚ, qui repr√©sente le consensus des participants. Id√©alement, ce consensus ne repr√©sente pas la simple ‚Äúunanimit√©‚ÄĚ comprise comme une opinion sur laquelle tous les membres se mettent d'accord, mais une ‚Äúunit√©‚Ä̬†: une v√©rit√© sup√©rieure qui se d√©veloppe √† partir de l'examen des opinions divergentes et qui les unit toutes¬†¬Ľ.

Ce processus, croient les adeptes, est une manifestation de la volont√© divine. Un ¬ę¬†Guide de la pratique quaker¬†¬Ľ publi√© en 1943 explique¬†: ¬ę¬†Le principe d'orientation organisationnelle, selon lequel l'Esprit peut inspirer le groupe comme un tout, est un √©l√©ment central. Comme il n'y a qu'une seule v√©rit√©, son Esprit, si on la suit, produira l'unit√©.¬†¬Ľ

Les quakers ont pour r√®gle de ne pas faire du pros√©lytisme pour leur foi, et les deux organisateurs de la campagne antinucl√©aire de Seabrook ne faisaient pas exception √† ce principe. Ils introduisirent donc la m√©thode de prise de d√©cision au consensus dans une version d√©pouill√©e de son contenu th√©ologique. Comme l'une de ces militants, Sukie Rice, me l'a confi√© dans une interview, en 2002, ¬ę¬†les Amis consid√®rent le consensus comme une attente de l'Esprit¬†: vous priez que vous suiviez la volont√© de Dieu. Mais, dans La Palourde, ce n'√©tait pas √ßa. La Palourde a simplement utilis√© le consensus comme un processus d√©cisionnel compatible avec la non-violence¬†¬Ľ.

Rice poursuivit¬†: ¬ę¬†Les militants ne se doutaient pas que le mode d'organisation de La Palourde allait devenir un prototype pour tous les autres groupes qui ont d√©coll√© √† partir de l√†.¬†¬Ľ Mais c'est ce qui est arriv√©. Apr√®s la campagne de La Palourde, le consensus est devenu le processus d√©cisionnel valide pour de nombreux segments de la gauche militante, en particulier pour ceux qui optaient pour l'action directe comme √©l√©ment central de leur strat√©gie, jusques et y compris les mouvements d'occupation d'aujourd'hui. Et si Rice et son coll√®gue avaient bien pris soin d'exclure toute th√©ologie explicite de leurs formations sur le consensus, quelque chose de cette origine religieuse continue sans doute de lui coller √† la peau jusqu'√† ce jour.

Peut-√™tre y a-t-il quelque chose de cet ordre dans la v√©n√©ration dans laquelle on tient parfois le consensus dans les cercles militants, et qui fait que ceux qui osent √©mettre des doutes sur les difficult√©s de son utilisation se sentent un peu comme des h√©r√©tiques. Peut-√™tre cela a-t-il √† voir avec l'hypoth√®se, int√©gr√©e √† ce processus, selon laquelle les divisions r√©sultent d'une divergence de points de vue (qui peuvent donc √™tre concili√©s) plut√īt que d'int√©r√™ts divergents (qui eux, souvent, sont inconciliables). Cela tient peut-√™tre aussi √† la th√®se, pr√©sent√©e en fait plut√īt comme un article de foi, que le consensus est intrins√®quement plus d√©mocratique et plus radical que d'autres formes de prise de d√©cision.

Le processus de consensus a des vertus considérables, mais il a aussi des défauts. Il favorise ceux qui ont beaucoup de temps à consacrer aux réunions ; à moins d'être pratiqué avec une habileté rare, il peut concentrer une attention excessive sur le têtu ou le perturbateur. Occupy Wall Street a commencé à remettre en question tant de choses que l'on croyait données d'avance. Puisse-t-il faire la même chose avec ses propres méthodes.

4.¬†¬ę¬†NOUS SOMMES LES 99¬†%¬†¬Ľ

¬ę¬†LE MOUVEMENT OCCUPY WALL STREET EST ACTUELLEMENT LA CHOSE LA PLUS IMPORTANTE AU MONDEnote¬†¬Ľ

Par Naomi Klein

J'ai eu l'honneur d'√™tre invit√©e √† parler devant les manifestants d'Occupy Wall Street le 29¬†septembre 2011. La sonorisation ayant √©t√© (honteusement) interdite, tout ce que je disais devait √™tre r√©p√©t√© par des centaines de personnes afin que tous puissent m'entendre (un syst√®me de ¬ę¬†microphone humain¬†¬Ľ). Ce que j'ai dit √† Liberty Place a donc √©t√© tr√®s court. Voici la version longue de ce discours¬†:

Je vous aime.

Et je ne dis pas cela pour que des centaines d'entre vous me r√©pondent en criant ¬ę¬†Je vous aime¬†¬Ľ. M√™me si c'est √©videmment un des avantages de ce syst√®me de ¬ę¬†microphone humain¬†¬Ľ. Dites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous redisent, encore plus fort.

Hier, un des orateurs du rassemblement syndical a d√©clar√©¬†: ¬ę¬†Nous nous sommes trouv√©s.¬†¬Ľ Ce sentiment saisit bien la beaut√© de ce qui se cr√©e ici. Un espace largement ouvert ‚Ästet une id√©e si grande qu'elle ne peut √™tre contenue dans aucun endroit¬†‚Äď pour tous ceux qui veulent un monde meilleur. Nous en sommes tellement reconnaissants.

S'il y a une chose que je sais, c'est que les 1¬†% aiment les crises. Quand les gens sont paniqu√©s et d√©sesp√©r√©s, que personne ne semble savoir ce qu'il faut faire, c'est le moment id√©al pour eux pour faire passer leur liste de vŇďux, avec leurs politiques pro-entreprises¬†: privatiser l'√©ducation et la s√©curit√© sociale, mettre en pi√®ces les services publics, se d√©barrasser des derni√®res mesures contraignantes pour les entreprises. Au cŇďur de la crise, c'est ce qui se passe partout dans le monde.

Et une seule chose peut bloquer cette strat√©gie. Une grande chose heureusement¬†: les 99¬†%. Ces 99¬†% qui descendent dans les rues, de Madison √† Madrid, en disant¬†: ¬ę¬†Non, nous ne paierons pas pour votre crise.¬†¬Ľ

Ce slogan est n√© en Italie en 2008. Il a ricoch√© en Gr√®ce, en France, en Irlande, pour finalement faire son chemin jusqu'√† l'endroit m√™me o√Ļ la crise a commenc√©.

¬ę¬†Pourquoi protestent-ils¬†?¬†¬Ľ, demandent √† la t√©l√©vision les experts d√©rout√©s. Pendant ce temps, le reste du monde demande¬†: ¬ę¬†Pourquoi avez-vous mis autant de temps¬†?¬†¬Ľ, ¬ę¬†On se demandait quand vous alliez vous manifester.¬†¬Ľ Et la plupart disent¬†: ¬ę¬†Bienvenue¬†!¬†¬Ľ

Beaucoup de gens ont √©tabli un parall√®le entre Occupy Wall Street et les manifestations ¬ę¬†antimondialisation¬†¬Ľ qui avaient attir√© l'attention √† Seattle en 1999. C'√©tait la derni√®re fois qu'un mouvement mondial, dirig√© par des jeunes, d√©centralis√©, menait une action visant directement le pouvoir des entreprises. Et je suis fi√®re d'avoir particip√© √† ce que nous appelions alors le ¬ę¬†mouvement des mouvements¬†¬Ľ.

Mais il y a aussi de grandes diff√©rences. Nous avions notamment choisi pour cible des sommets internationaux¬†: l'Organisation mondiale du commerce, le Fonds mon√©taire international, le G8. Ces sommets sont par nature √©ph√©m√®res, ils ne durent qu'une semaine. Ce qui nous rendait nous aussi √©ph√©m√®res. On apparaissait, on faisait la ¬ę¬†une¬†¬Ľ des journaux, et puis on disparaissait. Et, dans la fr√©n√©sie d'hyperpatriotisme et de militarisme qui a suivi l'attaque du 11¬†Septembre, il a √©t√© facile de nous balayer compl√®tement, au moins en Am√©rique du Nord.

Occupy Wall Street, au contraire, s'est choisi une cible fixe. Vous n'avez fixé aucune date limite à votre présence ici. Cela est sage. C'est seulement en restant sur place que des racines peuvent pousser. C'est crucial. C'est un fait de l'ère de l'information : beaucoup trop de mouvements apparaissent comme de belles fleurs et meurent rapidement. Parce qu'ils n'ont pas de racines. Et qu'ils n'ont pas de plan à long terme sur comment se maintenir. Quand les tempêtes arrivent, ils sont emportés.

Être un mouvement horizontal et profondément démocratique est formidable. Et ces principes sont compatibles avec le dur labeur de construction de structures et d'institutions suffisamment robustes pour traverser les tempêtes à venir. Je crois vraiment que c'est ce qui va se passer ici.

Autre chose que ce mouvement fait bien¬†: vous vous √™tes engag√©s √† √™tre non-violents. Vous avez refus√© de donner aux m√©dias ces images de fen√™tres cass√©es ou de batailles de rue qu'ils attendent si d√©sesp√©r√©ment. Et cette prodigieuse discipline de votre c√īt√© implique que c'est la brutalit√© scandaleuse et injustifi√©e de la police que l'histoire retiendra. Une brutalit√© que nous n'avons pas constat√©e la nuit derni√®re seulement. Pendant ce temps, le soutien au mouvement grandit de plus en plus. Plus de sagesse.

Mais la principale diff√©rence, c'est qu'en 1999 nous prenions le capitalisme au sommet d'un boom √©conomique fr√©n√©tique. Le ch√īmage √©tait bas, les portefeuilles d'actions enflaient. Les m√©dias √©taient fascin√©s par l'argent facile. √Ĭ†l'√©poque, on parlait de start-up, pas de fermetures d'entreprises.

Nous avons montr√© que la d√©r√©gulation derri√®re ce d√©lire a eu un co√Ľt. Elle a √©t√© pr√©judiciable aux normes du travail. Elle a √©t√© pr√©judiciable aux normes environnementales. Les entreprises devenaient plus puissantes que les gouvernements, ce qui a √©t√© dommageable pour nos d√©mocraties. Mais, pour √™tre honn√™te avec vous, pendant ces temps de prosp√©rit√©, attaquer un syst√®me √©conomique fond√© sur la cupidit√© a √©t√© difficile √† faire admettre, au moins dans les pays riches.

Dix ans plus tard, il semble qu'il n'y ait plus de pays riches. Juste un tas de gens riches. Des gens qui se sont enrichis en pillant les biens publics et en épuisant les ressources naturelles dans le monde.

Le fait est qu'aujourd'hui chacun peut voir que le syst√®me est profond√©ment injuste et hors de contr√īle. La cupidit√© effr√©n√©e a saccag√© l'√©conomie mondiale. Et elle saccage aussi la Terre. Nous pillons nos oc√©ans, polluons notre eau avec la fracturation hydraulique et le forage en eaux profondes, nous nous tournons vers les sources d'√©nergie les plus sales de la plan√®te, comme les sables bitumineux en Alberta. Et l'atmosph√®re ne peut absorber la quantit√© de carbone que nous √©mettons, cr√©ant un dangereux r√©chauffement. La nouvelle norme, ce sont les catastrophes en s√©rie. √Čconomiques et √©cologiques.

Tels sont les faits sur le terrain. Ils sont si flagrants, si évidents, qu'il est beaucoup plus facile qu'en 1999 de toucher les gens et de construire un mouvement rapidement.

Nous savons tous, ou du moins nous sentons, que le monde est √† l'envers¬†: nous agissons comme s'il n'y avait pas de limites √† ce qui, en r√©alit√©, n'est pas renouvelable ‚Ästles combustibles fossiles et l'espace atmosph√©rique pour absorber leurs √©missions. Et nous agissons comme s'il y avait des limites strictes et inflexibles √† ce qui, en r√©alit√©, est abondant ‚Ästles ressources financi√®res pour construire la soci√©t√© dont nous avons besoin.

La t√Ęche de notre √©poque est de renverser cette situation et de contester cette p√©nurie artificielle. D'insister sur le fait que nous pouvons nous permettre de construire une soci√©t√© d√©cente et ouverte, tout en respectant les limites r√©elles de la Terre.

Le changement climatique signifie que nous devons le faire avant une date butoir. Cette fois, notre mouvement ne peut se laisser distraire, diviser, épuiser ou emporter par les événements. Cette fois, nous devons réussir. Et je ne parle pas de réguler les banques et d'augmenter les taxes pour les riches, même si c'est important.

Je parle de changer les valeurs sous-jacentes qui régissent notre société. Il est difficile de résumer cela en une seule revendication, compréhensible par les médias. Et il est difficile également de déterminer comment le faire. Mais le fait que ce soit difficile ne le rend pas moins urgent.

C'est ce qui se passe sur cette place, il me semble. Dans la fa√ßon dont vous vous nourrissez ou vous r√©chauffez les uns les autres, partageant librement les informations et fournissant des soins de sant√©, des cours de m√©ditation et des formations √† l'empowerment. La pancarte que je pr√©f√®re ici, c'est¬†: ¬ę¬†Je me soucie de vous.¬†¬Ľ Dans une culture qui forme les gens √† √©viter le regard de l'autre et √† dire¬†: ¬ę¬†Laissez-les mourir¬†¬Ľ, c'est une d√©claration profond√©ment radicale.

Quelques réflexions finales. Dans cette grande lutte, voici quelques choses qui ne comptent pas :

‚Ästcomment nous nous habillons¬†;

‚Ästque nous serrions nos poings ou faisions des signes de paix¬†;

‚Ästque l'on puisse faire tenir nos r√™ves d'un monde meilleur dans une phrase choc pour les m√©dias.

Et voici quelques petites choses qui comptent vraiment :

‚Ästnotre courage¬†;

‚Ästnotre sens moral¬†;

‚Ästcomment nous nous traitons les uns les autres.

Nous avons men√© un combat contre les forces √©conomiques et politiques les plus puissantes de la plan√®te. C'est effrayant. Et, tandis que ce mouvement grandit sans cesse, cela deviendra plus effrayant encore. Soyez toujours conscients qu'il y aura la tentation de se tourner vers des cibles plus petites ‚Ästcomme, disons, la personne assise √† c√īt√© de vous pendant ce rassemblement. Apr√®s tout, c'est une bataille qui est plus facile √† gagner.

Ne c√©dons pas √† la tentation. Je ne dis pas de ne pas vous faire mutuellement des reproches. Mais, cette fois, traitons-nous les uns les autres comme si on pr√©voyait de travailler ensemble, c√īte √† c√īte dans les batailles, pour de nombreuses ann√©es √† venir. Parce que la t√Ęche qui nous attend n'en demandera pas moins.

Considérons ce beau mouvement comme s'il était la chose la plus importante au monde. Parce qu'il l'est. Vraiment.

LE PROBL√ąME N'EST PAS LA ¬ę¬†CUPIDIT√Ȭ†¬Ľ, OU COMMENT NE PAS SE TROMPER DE CIBLEnote

Par des membres de la commune d'Oakland

√ätre ¬ę¬†cupides¬†¬Ľ, c'est bien ce que toute firme, toute entreprise qui se respecte est suppos√©e √™tre en r√©gime capitaliste. Dans ce syst√®me, les individus ne peuvent avancer qu'en agissant de fa√ßon cupide, et ce dans leur propre int√©r√™t. Ainsi, alors que beaucoup, parmi les r√©cents mouvements d'occupation aux √Čtats-Unis, se sont positionn√©s contre la ¬ę¬†cupidit√© des entreprises¬†¬Ľ, le ¬ę¬†big business¬†¬Ľ ou les ¬ę¬†financiers de Wall Street¬†¬Ľ, pour notre part, nous ne pouvons pas oublier que les entreprises les plus cupides sont aussi celles qui font le plus de dons aux organisations caritatives, que les petites entreprises font tout autant partie du syst√®me que les grandes, et que l'industrie productive ne peut exister sans la finance. C'est un syst√®me dans son ensemble que nous devons remettre en question. Si nous nous opposons r√©ellement √† la ¬ę¬†cupidit√© des entreprises¬†¬Ľ, nous nous opposons au capitalisme lui-m√™me.

LES 99 % ?

Oui, √ßa fait un bail que les 1¬†% nous bousillent la vie. Les 99¬†% que nous sommes sont r√©duits √† travailler, √† servir et √† entretenir un syst√®me qui nous rend mis√©rables et qui nous emp√™che de r√©aliser les potentialit√©s qui sont en nous. Un nombre croissant de gens parmi nous s'est trouv√© compl√®tement expuls√© de la ¬ę¬†soci√©t√©¬†¬Ľ ‚Äst√† cause du mal-logement, du ch√īmage, de l'exclusion des soins de sant√©, des difficult√©s d'acc√®s √† l'√©ducation et de bien d'autres choses encore qui concourent √† rendre nos conditions de vie mis√©rables.

Mais l'id√©e m√™me selon laquelle il existerait quelque chose comme ¬ę¬†la soci√©t√©¬†¬Ľ que nous devrions travailler √† d√©fendre tous ensemble est une illusion. La soci√©t√© est p√©trie de divisions, de conflits et de guerres. Certaines de ces guerres sont perp√©tr√©es et conduites par les 1¬†%. D'autres, comme celles que les peuples autochtones et les personnes de couleur m√®nent contre l'ordre raciste et colonial, ou comme celles que les femmes et les personnes trans m√®nent contre la violence sexiste et patriarcale, sont occult√©es et effac√©es, noy√©es sous le faux nom de ¬ę¬†soci√©t√©¬†¬Ľ. Chaque ann√©e, au cours des derni√®res d√©cennies, la soci√©t√© n'a cess√© de faire des victimes¬†: elles se sont entass√©es √† mesure qu'√©taient tu√©s ou emprisonn√©s les r√©volutionnaires.

Cela fait un bon moment que les 99¬†%, dans leur majorit√©, suivent les r√®gles du jeu. Nous sommes nombreux √† avoir √©t√© pris dans le cycle infernal du travail et de l'emprunt, et ce dans le seul but de pouvoir continuer √† travailler et √† emprunter. Nous avons eu peur de nous √©lever ouvertement contre les injustices et les humiliations quotidiennes, que ce soit par crainte de perdre la petite position que nous esp√©rions prot√©ger, par peur d'√™tre arr√™t√©s et battus par les flics, ou encore d'√™tre rejet√©s et criminalis√©s par ceux qui ont choisi d'ob√©ir (m√™me s'ils ont beau eux aussi savoir que les r√®gles sont injustes). Beaucoup de ceux qui ont tout r√©cemment perdu leur statut social commencent √† se rendre compte que le capitalisme leur a fait de fausses promesses. Ce qui attend les 99¬†%, c'est, au mieux, une vie de dettes, encha√ģn√©e √† des emplois de merde et √† des marchandises de merde.

Le mouvement des occupations commence à comprendre que si nous continuons à suivre leurs règles, ce sont eux, les 1 %, qui vont gagner. Le mouvement des occupations est un appel à se réveiller, à désobéir à leurs règles et à créer de nouvelles façons de vivre ensemble.

Mais l'appel à l'unité des 99 % est vide. Il n'y a pas d'unité entre ceux qui cherchent à défendre le système de domination et ceux qui cherchent à le détruire en créant un monde nouveau. Quelle partie des 99 % se joindra à nous ? Quelle partie d'entre eux cherchera au contraire à défendre les pouvoirs existants en jouant sur la peur du chaos ou du désordre ? Quelle partie de ces 99 % travaillera avec nous à exproprier, à détruire et à transformer la propriété des 1 % ? De façon plus immédiate : il se peut très bien que les flics fassent partie des 99 %, mais, tant qu'ils continuent à faire leur travail de flics, ils s'opposent directement à nous (les valets du Tea Party, les violeurs, les racistes, les agresseurs homophobes et les agresseurs sexuels font partie des 99 %, mais ils ne sont certainement pas avec nous).

LA VIOLENCE N'EST PAS QUELQUE CHOSE QUE NOUS POUVONS CHOISIR OU PAS

Le mouvement des occupations se heurtera tr√®s rapidement au gaz lacrymog√®ne et aux matraques des flics. Qu'est-ce que la violence¬†? Posez la question aux amis et aux familles de toutes celles et tous ceux qui ont √©t√© tu√©s par la police, ou agress√©s sexuellement, ou qui se sont fait tirer dans le dos pour ne pas avoir pay√© un ticket de transport. Demandez aux prisonniers qui sont en ce moment en gr√®ve de la faim √† travers toute la Californie. Demandez aux sans-abri qui tentent de trouver un endroit o√Ļ dormir et un endroit o√Ļ pisser. Demandez aux milliers de personnes tabass√©es pour avoir protest√© contre les injustices. Demandez aux jeunes de couleur constamment harcel√©s et attaqu√©s par des brigades antigang. Demandez aux travailleuses du sexe maltrait√©es et exploit√©es par les flics.

D√©truire ou exproprier ce que les 1¬†% se sont accapar√©, ce n'est pas de la violence. La violence, c'est le meurtre d'un Oscar Grant, d'un Charles Hill, d'un Kenneth Smithnote et d'innombrables autres, eux aussi tomb√©s sous les balles de la police. La violence, c'est plus d'une femme sur trois cibles d'agressions sexuelles. En fait, la violence, c'est quelque chose d'assez normal¬†: un ph√©nom√®ne courant en r√©gime capitaliste. Pour le mouvement des occupations, la premi√®re violence va venir des flics, et r√©sister aux agents de la r√©pression va vite devenir une n√©cessit√© absolue. Comme quelqu'un l'a dit sur la place Tahrir¬†: ¬ę¬†Quand les flics viennent pour vous prendre les trucs que vous avez, il faut essayer de les en emp√™cher.¬†¬Ľ

En Afrique du Nord, les mouvements d'occupation des places ont d√©clench√© des r√©volutions capables de renverser les dictatures. L'occupation des places grecques a saisi d'effroi des march√©s boursiers au bord de l'effondrement. Le nombre, √©videmment, fait la diff√©rence¬†: plus de 50¬†000¬†personnes sur la place Tahrir, et 20¬†000¬†√† Syntagma. Mais √ßa ne fait pas tout. La force de ces occupations r√©sidait aussi et surtout dans leur refus d'√™tre d√©log√©es, dans leur r√©solution √† r√©sister physiquement √† toute tentative pour les expulser de leurs espaces lib√©r√©s. Vous vous souvenez des barricades autour de la place Tahrir¬†? Au cours de ces longues nuits de combat pour prot√©ger la r√©volution, la non-violence n'avait tout simplement aucun sens. Ici, aux √Čtats-Unis, nous aurons aussi besoin de r√©sister, √† notre fa√ßon. Mais si nous d√©cidons de d√©limiter par avance la port√©e de ce droit de r√©sistance, nous restreignons notre force potentielle et nous laissons √† l'√Čtat le soin de d√©cider du moment o√Ļ il nous √©vacuera, lorsqu'il jugera que cette explosion de r√©sistance est all√©e trop loin et doit √™tre √©touff√©e.

Nous avons besoin que des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues pour construire ce mouvement avec nous et en faire quelque chose de plus grand encore. Mais si ces derni√®res semaines nous ont appris quelque chose, c'est que les affrontements avec l'√Čtat ne font pas fuir les gens. En r√©alit√©, c'est le contraire qui s'est produit. Les effectifs d'Occupy Wall Street ont clairement augment√© √† chaque escalade dans les √©chauffour√©es avec la police.

LE POTENTIEL DE CE MOUVEMENT. QUE VOULONS-NOUS VRAIMENT ?

Nous ne voulons pas de boulots de merde. Nous ne voulons pas voter pour des politiciens qui nous promettent que le changement c'est maintenant. Nous ne voulons pas √©puiser notre √©nergie √† essayer d'amender la Constitution. Nous ne voulons pas √©dicter de nouvelles r√®gles pour Wall Street. Nous ne croyons pas que nous pouvons ¬ę¬†affecter le syst√®me¬†¬Ľ du simple fait d'¬ę¬†√™tre ensemble¬†¬Ľ.

Les 1¬†% contr√īlent la richesse de la soci√©t√©. Nous avons besoin de la reprendre, et de la changer en la reprenant. Nous occupons les places. Qu'est-ce que ce sera ensuite¬†? L'h√ītel de ville¬†? Les maisons saisies par les banques¬†? Les supermarch√©s¬†? Et, apr√®s, quoi¬†? Lib√©rer les transports en commun¬†? Rendre les cliniques gratuites¬†? L'√©ducation gratuite¬†? La production alimentaire collective¬†?

Tout est possible.

POST-SCRIPTUM

Alors que nous √©crivons ces lignes, nous n'avons aucun moyen de savoir si la place Frank Ogawa hier contr√īl√©e par la municipalit√© changera demain de nom pour devenir la place Oscar Grant occup√©enote, avec toutes les possibilit√©s qui en d√©coulent. Mais nous savons que, si cette occupation est appel√©e √† durer et √† cro√ģtre au-del√† de la premi√®re nuit, ce mouvement, pour pouvoir changer profond√©ment nos vies, doit √™tre radicalement diff√©rent des autres occupations √† travers le pays.

Oakland est actuellement sous occupation policière. La forme de cette occupation varie ; la situation de Temescal est bien différente de celle du fin fond d'East Oakland. Nous vivons dans un espace militarisé. Qu'il s'agisse des exécutions sommaires de jeunes Noirs par la police, du harcèlement policier des travailleuses du sexe sur le boulevard International, de la législation raciste du conseil municipal sur les regroupements sur la voie publique, des mesures antigang ou du projet de couvre-feu pour les jeunes, cette occupation paramilitaire de la ville constitue un projet de gouvernement local destiné à pacifier et à endiguer la ville afin d'assurer au capitalisme la tranquillité des affaires.

Oakland conna√ģt aujourd'hui une situation de violence et de r√©pression. Mais nous avons aussi derri√®re nous une ardente histoire de luttes et de r√©sistances. De la gr√®ve g√©n√©rale de 1946 √† la formation du parti des Black Panthers en 1966 en passant par la r√©bellion contre la police √† la suite de l'ex√©cution d'Oscar Grant en 2009, Oakland est une ville dont de nombreux habitants ont longtemps refus√© de courber l'√©chine et de se taire. Malgr√© toutes ses tentatives, l'√Čtat n'a pas r√©ussi √† tuer cet esprit de r√©sistance. Il vit et, dans les jours qui viennent, il va se manifester, de toutes ses forces.

¬ę¬†LES 99¬†%¬†: UNE COMMUNAUT√Č DE R√ČSISTANCEnote¬†¬Ľ

Par Angela Davis

L'enthousiasme que suscite le mouvement Occupy repose sur sa capacité à composer l'unité en créant une nouvelle majorité à partir des anciennes minorités.

Par le pass√©, la plupart des mouvements sociaux soit se sont fond√©s sur des groupes sp√©cifiques ‚Ästtravailleuses/eurs, √©tudiant-e-s, afro-am√©ricain-e-s, latino-as, communaut√© LGBT, indig√®nesnote¬†‚Äď, soit se sont concentr√©s sur des probl√®mes pr√©cis, comme la guerre, l'environnement, l'acc√®s aux denr√©es alimentaires et √† l'eau, la Palestine, le syst√®me carc√©ral. Afin de rassembler ces mouvements et ces groupes, nous avons d√Ľ mettre en Ňďuvre des processus difficiles pour construire des alliances, en n√©gociant le droit pour chaque communaut√© et chaque question, qui entraient in√©vitablement en concurrence, √† √™tre reconnues.

Dans une configuration profondément différente, Occupy, ce mouvement nouveau, se conçoit depuis le début comme la communauté de résistance la plus large : les 99 % face aux 1 %. C'est un mouvement qui vise les secteurs les plus riches de la société, banques d'affaires et institutions financières, directions d'entreprise, dont les revenus sont outrageusement disproportionnés comparés à ceux des 99 %. Il me semble qu'une question telle que le système carcéral est déjà prise en compte implicitement par cet ensemble composite que forment les 99 %.

√Čvidemment, on pourrait facilement pr√©tendre que les 99¬†% devraient davantage se mobiliser pour am√©liorer les conditions de vie des plus d√©favoris√©-e-s, ce qui impliquerait de travailler pour ceux et celles qui, parmi cette communaut√© de r√©sistance en devenir, ont le plus souffert de la tyrannie des 1¬†%. Il y a un lien direct entre la paup√©risation due √† la mondialisation capitaliste et l'explosion des taux d'incarc√©ration aux √Čtats-Unis. Les alternatives √† l'incarc√©ration, voire l'abolition de l'emprisonnement, comme dispositif premier de punition, peuvent nous aider √† redynamiser nos communaut√©s et √† d√©velopper des politiques en faveur de l'√©ducation, la sant√©, le logement, et √† favoriser l'espoir, la justice, la cr√©ativit√© et la libert√©.

Les militant-e-s d'Occupy et leurs sympathisant-e-s ont fait de nous les 99¬†%¬†: ils appellent la majorit√© √† se lever contre la minorit√©. Les anciennes minorit√©s forment de fait la nouvelle majorit√©. Cette d√©cision de cr√©er une communaut√© de r√©sistance si large implique des responsabilit√©s majeures. Nous disons ¬ę¬†non¬†¬Ľ √† Wall Street, aux banques d'affaires, aux dirigeants d'entreprise qui gagnent des millions de dollars chaque ann√©e. Nous disons ¬ę¬†non¬†¬Ľ √† la dette des √©tudiants. Nous sommes aussi en train d'apprendre √† dire ¬ę¬†non¬†¬Ľ au capitalisme mondialis√© et au syst√®me carc√©ral. Et m√™me, alors que la police √† Portland, Oakland et maintenant New York chasse les militant-e-s de leurs campements, nous disons ¬ę¬†non¬†¬Ľ aux expulsions et aux violences polici√®res.

Les militant-e-s d'Occupy r√©fl√©chissent ardemment √† la mani√®re d'int√©grer √† la r√©sistance des 99¬†% une opposition au racisme, √† l'exploitation de classe, √† l'homophobie, √† la x√©nophobie, au validismenote, aux violences faites √† l'environnement, et √† la transphobie. Bien s√Ľr, nous devons √™tre pr√™t-e-s √† combattre l'occupation militaire et la guerre. Et si nous nous reconnaissons dans les 99¬†%, nous devrons apprendre √† imaginer un monde nouveau, un monde dans lequel la paix ne serait pas simplement synonyme d'absence de guerre, mais serait une mani√®re cr√©ative de r√©inventer les rapports sociaux √† l'√©chelle mondiale.

Donc, la question la plus pressante √† laquelle les militant-e-s d'Occupy font face tient dans leur capacit√© √† construire une unit√© qui respecte et c√©l√®bre les diff√©rences immenses qui traversent les 99¬†%. Comment apprendre √† s'unir¬†? C'est l√† quelque chose que peuvent nous apprendre celles et ceux qui vivent sur les sites du mouvement Occupy. Comment concevoir une unit√© qui ne soit pas simpliste et oppressante, mais complexe et √©mancipatrice, en reconnaissant, comme le dit June Jordan, que ¬ę¬†nous sommes celles et ceux que nous attendions¬†¬Ľ¬†?

LA FORMATION DES 99¬†% AM√ČRICAINS ET LA FAILLITE DE LA CLASSE MOYENNEnote

Par Barbara Ehrenreich et John Ehrenreich

¬ę¬†Une classe survient quand des hommes, du¬†fait d'exp√©riences communes (h√©rit√©es ou¬†partag√©es), √©prouvent et explicitent cette¬†identit√© d'int√©r√™ts comme quelque chose qu'ils partagent et qui les d√©marquent des autres hommes aux int√©r√™ts diff√©rents (et g√©n√©ralement oppos√©s aux leurs).¬†¬Ľ
E. P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaisenote

Les ¬ę¬†autres hommes¬†¬Ľ (et bien s√Ľr les femmes) dans la structure de classes am√©ricaine actuelle sont les 1¬†% situ√©s au sommet de la distribution des richesses ‚Ästles banquiers, les responsables de fonds de pension et les P-DG que le mouvement Occupy Wall Street a pris pour cible. Ils √©taient l√† depuis longtemps, sous une forme ou sous une autre, mais ils n'ont que r√©cemment √©merg√© comme groupe distinct et visible, informellement qualifi√©s de ¬ę¬†super-riches¬†¬Ľ.

Des formes de consommation extravagantes ont contribué à attirer l'attention sur eux : avions privés, manoirs de 5 000 m2, desserts chocolatés décorés de poudre d'or à 25 000 dollarsnote. Mais aussi longtemps que la classe moyenne pouvait encore collecter les crédits nécessaires au paiement des frais d'inscription universitaire et aux améliorations occasionnelles de la maison, cela passait pour de l'envie de protester. Ensuite vint le krach financier de 2007-2008, suivi par la grande dépression, et les 1 % auxquels nous avions confié nos retraites, notre économie et notre système politique se sont comportés comme une bande d'irresponsables et avides narcisses, possiblement sociopathes.

Il demeure que, jusqu'√† ces derniers mois, les 99¬†% ne constituaient pas un groupe en mesure (comme dit Thompson) de faire valoir leur ¬ę¬†identit√© d'int√©r√™ts¬†¬Ľ. Ils incluaient, et incluent toujours, la plupart des personnes riches ¬ę¬†ordinaires¬†¬Ľ, ainsi que les classes moyennes, les ouvriers des usines, les conducteurs de camions et les mineurs, tout comme les personnes bien plus pauvres qui nettoient les maisons, font la manucure et entretiennent les gazons des personnes ais√©es.

Ils √©taient divis√©s non seulement par ces diff√©rences de classe, mais aussi, de mani√®re plus visible, par les diff√©rences de race et d'ethnicit√© ‚Ästune division qui s'est en fait accentu√©e depuis 2008. Les Am√©ricains d'origine africaine et latino-am√©ricaine, quel que soit leur niveau de revenu, ont √©t√© plus frapp√©s que la moyenne par les saisies de maisons en¬†2007 et¬†2008, puis par les pertes d'emplois lors des vagues de licenciements qui ont suivi. √Ĭ†la veille du mouvement Occupy, la classe moyenne noire √©tait ravag√©e. En fait, les seuls mouvements politiques √† √™tre sortis des 99¬†% avant qu'Occupy n'√©merge furent le mouvement du Tea Party et, √† l'autre extr√©mit√© du spectre politique, la r√©sistance aux restrictions apport√©es aux n√©gociations collectives dans le Wisconsin.

Mais Occupy n'aurait pu avoir lieu si une large part des 99¬†% n'avait commenc√© de se d√©couvrir des int√©r√™ts communs, ou du moins de mettre de c√īt√© certaines des divisions qui existaient entre eux.

Ces derni√®res d√©cennies, la ligne de fracture au sein des 99¬†% qui a √©t√© mise en avant avec le plus de v√©h√©mence est celle qui oppose ce que la droite appelle l'¬ę¬†√©lite lib√©rale¬†¬Ľ ‚Ästcompos√©e d'universitaires, de journalistes, de figures m√©diatiques, etc.¬†‚Äď √† quasiment tout le reste de la population.

Comme l'a brillamment expliqu√© Tom Frank, l'√©ditorialiste de Harper's Magazine, la droite s'est faussement donn√© des allures populaires en prenant pour cible l'¬ę¬†√©lite lib√©rale¬†¬Ľ, qui engagerait le gouvernement dans des d√©penses inconsid√©r√©es, au prix d'un niveau d'imposition oppressant, soutiendrait des politiques sociales ¬ę¬†redistributives¬†¬Ľ et des programmes qui r√©duiraient les voies ouvertes √† la classe moyenne blanche, cr√©erait encore plus de dispositifs de r√©gulation (par exemple pour prot√©ger l'environnement) qui r√©duiraient les emplois pour les ouvriers et promouvraient de perverses innovations contre-culturelles comme le mariage gay. L'√©lite lib√©rale, ont ass√©n√© les intellectuels conservateurs, prend de haut les travailleurs √©tatsuniens ordinaires et les classes moyennes, les jugeant sans go√Ľt et politiquement incorrects. L'¬ę¬†√©lite¬†¬Ľ √©tait l'ennemi, alors que les super-riches √©taient juste comme tout le monde, seulement plus ¬ę¬†au centre de l'attention¬†¬Ľ et peut-√™tre un peu mieux connect√©s.

Bien s√Ľr, l'¬ę¬†√©lite lib√©rale¬†¬Ľ n'a jamais eu aucune r√©alit√© sociologique. Les universitaires et les figures m√©diatiques ne sont pas tous lib√©raux (Newt Gingrich, George Will, Rupert Murdoch). Nombre de jeunes cadres dipl√īm√©s et d'ing√©nieurs exp√©riment√©s pr√©f√®rent le caf√© cr√®me au Red Bull, mais ils n'ont jamais √©t√© une cible de la droite. Et comment des avocats pourraient-ils √™tre membres de cette √©lite nuisible, alors que leurs conjoint-e-s juristes d'entreprise ne le sont pas¬†?

UN PARACHUTE PERC√Č, PAS UN FILET DE SECOURS

L'¬ę¬†√©lite lib√©rale¬†¬Ľ a toujours √©t√© une cat√©gorie politique pseudo-sociologique. Ce qui a donn√© prise au moins un temps √† l'id√©e d'une √©lite lib√©rale a √©t√© le fait que la plupart d'entre nous n'ont jamais express√©ment rencontr√© un membre de l'√©lite actuelle, les 1¬†%, qui sont pour la majeure partie barricad√©s dans leur propre bulle, au milieu de jets priv√©s, de quartiers r√©sidentiels ferm√©s et de propri√©t√©s cloisonn√©es.

Les symboles de l'autorit√© auxquels la plupart des gens sont susceptibles d'√™tre confront√©s dans leur vie quotidienne sont les enseignants, les docteurs, les travailleurs sociaux et les universitaires. Ces groupes (de m√™me que les cadres moyens et les cols blancs) occupent une position bien plus basse au sein des hi√©rarchies sociales. Ils constituent ce que nous avions appel√© dans un essai de 1976 la ¬ę¬†classe des personnels d'encadrement¬†¬Ľ. Comme nous l'√©crivions √† cette √©poque, sur la base de notre exp√©rience des mouvements radicaux des ann√©es¬†1960 et¬†1970, il y a eu de r√©elles et durables rancŇďurs entre les travailleurs et les classes moyennes. Ces tensions, que la droite populiste a habilement su rediriger contre les ¬ę¬†lib√©raux¬†¬Ľ, expliquent largement l'√©chec des r√©bellions de l'√©poque √† b√Ętir un mouvement progressiste p√©renne.

Comme on le voit, l'id√©e d'une ¬ę¬†√©lite lib√©rale¬†¬Ľ ne pouvait pas perdurer apr√®s les ravages commis par les 1¬†% √† la fin des ann√©es 2000. Ne serait-ce que parce qu'elle a √©t√© brusquement √©clips√©e par la d√©couverte de l'√©lite bien r√©elle bas√©e √† Wall Street et de ses m√©faits. Compar√©s √† eux, les membres des professions lib√©rales et d'encadrement, aussi aga√ßants qu'ils puissent √™tre, n'√©taient que des petits joueurs. Le m√©decin ou le directeur d'√©cole peuvent √™tre dominateurs, le professeur et le travailleur social peuvent √™tre condescendants, mais seuls les 1¬†% peuvent vous prendre votre maison.

La strat√©gie populiste de la droite soulevait √©galement un autre probl√®me auquel elle ne pouvait √©chapper¬†: il ne fait aucun doute qu'en 2010, et m√™me en 2000, la classe de ceux qui pouvaient relever de l'¬ę¬†√©lite lib√©rale¬†¬Ľ √©tait en piteux √©tat. Les coupes dans le budget du secteur public et les r√©organisations au sein des entreprises d√©cimaient les rangs des universitaires d√©cemment pay√©s, remplac√©s par des professeurs subalternes travaillant pour gu√®re plus qu'un salaire de subsistance. Les groupes de presse rognaient sur le budget des salles de r√©daction et des journalistes. Les cabinets juridiques avaient commenc√© √† d√©localiser leurs t√Ęches les plus routini√®res vers l'Inde. Les h√īpitaux refilaient les services de radiographie √† des m√©decins √©trangers faiblement pay√©s. Les financements pour les entreprises artistiques ou d'int√©r√™t g√©n√©ral √† but non lucratif se sont taris. D'o√Ļ l'ic√īne du mouvement Occupy¬†: l'√©tudiant de licence avec des dizaines de milliers de dollars de pr√™t √©tudiant et un emploi r√©mun√©r√© environ 10¬†dollars de l'heure, ou pas d'emploi du tout.

Ces tendances √©taient √† l'Ňďuvre avant m√™me que le krach financier ne frappe, mais il a fallu le krach et ses effroyables cons√©quences √©conomiques pour √©veiller chez les 99¬†% une conscience √©tendue du danger commun. En 2008, l'espoir de ¬ę¬†Joe le plombier¬†¬Ľ de gagner 250¬†000¬†dollars par an pouvait encore sembler vaguement plausible. Toutefois, apr√®s quelques ann√©es de r√©cession, la majorit√© des Am√©ricains ont fait l'exp√©rience du d√©classement, et m√™me certains des plus acharn√©s thurif√©raires du n√©olib√©ralisme dans les m√©dias ont commenc√© √† admettre que le r√™ve am√©ricain tournait mal.

Des personnes jadis ais√©es se sont retrouv√©es ruin√©es avec l'effondrement des prix immobiliers. Licenci√©s, des cadres et professions lib√©rales entre deux √Ęges ont d√©couvert avec stup√©faction que leur √Ęge constituait un handicap aupr√®s des employeurs potentiels. Les dettes en mati√®re m√©dicale ont plong√© les m√©nages des classes moyennes au bord de la faillite. La vieille maxime conservatrice ‚Ästil est imprudent de critiquer (ou taxer) les riches car vous pourriez vous-m√™me √™tre un jour l'un des leurs¬†‚Äď a laiss√© place √† la prise de conscience que la classe vers laquelle vous aviez le plus de chance de migrer n'√©tait pas les riches, mais les pauvres.

La classe moyenne a d√©couvert l√† une autre chose¬†: le plongeon dans la pauvret√© peut survenir √† une vitesse vertigineuse. Une des raisons pour lesquelles l'id√©e des 99¬†% a d'abord pris en Am√©rique plut√īt que, disons, en Irlande ou en Espagne est que les Am√©ricains sont particuli√®rement vuln√©rables face aux dysfonctionnements √©conomiques. Nous n'avons pas grand-chose en termes d'√Čtat-providence pour stopper la situation d'une famille ou d'un individu en train de sombrer. Les indemnit√©s ch√īmage ne durent pas plus de six mois ou un an, quoiqu'elles soient parfois √©tendues par le Congr√®s dans les p√©riodes de r√©cession. √Ĭ†pr√©sent, m√™me avec une telle extension, elles ne concernent environ que la moiti√© des ch√īmeurs. L'√Čtat-providence a √©t√© presque enti√®rement aboli il y a quinze ans, et l'assurance sant√© a traditionnellement √©t√© li√©e √† l'emploi.

En fait, une fois qu'un Am√©ricain commence √† d√©gringoler, de multiples forces contribuent √† acc√©l√©rer sa chute. On estime que 60¬†% des entreprises am√©ricaines v√©rifient maintenant le pass√© bancaire des candidats et la discrimination √† l'encontre des ch√īmeurs est suffisamment courante pour que le Congr√®s commence √† s'en soucier. M√™me la proc√©dure de faillite est d√©mesur√©ment co√Ľteuse, et ce statut d'une difficult√© √©crasante √† obtenir. L'incapacit√© √† payer les amendes ou frais impos√©s par le gouvernement peut m√™me aboutir, √† la suite d'une accumulation de difficult√©s malencontreuses, √† un mandat d'arr√™t ou un casier judiciaire. Alors que les autres nations anciennement riches b√©n√©ficient d'un filet de sauvetage, l'Am√©rique offre une chute √† toute allure, conduisant √† la mis√®re √† une vitesse alarmante.

DONNER SENS AUX 99 %

Les occupations qui ont anim√© approximativement 1¬†400¬†villes cet automne ont de mani√®re stimulante donn√© forme au sens croissant de l'unit√© des 99¬†%. Il y avait l√† des milliers de personnes ‚Ästnous ne saurons jamais le nombre exact¬†‚Äď de toutes origines, vivant dehors dans la rue et les parkings, comme les plus pauvres parmi les pauvres ont toujours v√©cu¬†: sans √©lectricit√©, sans chauffage, sans eau ni toilettes. Ce faisant, ils ont r√©ussi √† cr√©er des communaut√©s autog√©r√©es.

Les assembl√©es g√©n√©rales ont rassembl√© un m√©lange sans pr√©c√©dent d'√©tudiants, de jeunes professionnels, de personnes √Ęg√©es, d'ouvriers licenci√©s, et plein de sans-domicile en vue d'√©changes pour la plupart constructifs et courtois. Ce qui a commenc√© comme une protestation diffuse contre l'injustice √©conomique est devenu une vaste exp√©rimentation en vue de construire une classe. Les 99¬†%, qui pouvaient appara√ģtre comme un vŇďu pieux il y a simplement quelques mois, ont commenc√© √† vouloir exister.

L'unit√© cultiv√©e lors des occupations peut-elle survivre alors que le mouvement Occupy √©volue vers une phase plus d√©centralis√©e¬†? Diverses divisions de classe, de race et de culture persistent parmi les 99¬†%, y compris une m√©fiance entre les membres de l'ancienne ¬ę¬†√©lite lib√©rale¬†¬Ľ et ceux qui sont moins privil√©gi√©s. Ce serait surprenant si ce n'√©tait pas le cas. L'exp√©rience d'un jeune avocat ou d'un travailleur social est tr√®s diff√©rente de celle d'un ouvrier dont le travail peut n'autoriser pour toute pause que de rares arr√™ts repas et toilettes, destin√©s √† satisfaire ses besoins biologiques. Percussions, d√©lib√©rations et masques restent quelque chose d'exotique au moins pour les 90¬†%. Les pr√©jug√©s des ¬ę¬†classes moyennes¬†¬Ľ √† l'√©gard des sans-domicile, aviv√©s par des d√©cennies de diabolisation des pauvres par la droite, demeurent pr√©gnants.

Parfois, ces diff√©rences ont entra√ģn√© des conflits dans les campements Occupy ‚Ästpar exemple √† propos du r√īle des sans-domicile √† Portland ou de l'usage de la marijuana √† Los Angeles¬†‚Äď mais, bizarrement, en d√©pit de toutes les mises en garde officielles sur les risques en mati√®re de sant√© et de s√©curit√©, il n'y a pas eu de ¬ę¬†syndrome Altamont¬†¬Ľ¬†: pas d'embrasement majeur et presque aucune violence. En fait, les campements ont rendu possibles des rapprochements presque impensables¬†: des personnes de milieu ais√© apprenant par des sans-domicile la survie dans la rue, un professeur de science politique reconnu discutant des proc√©dures de d√©cision horizontale et verticale avec un employ√© des postes, des

militaires en uniforme déboulant pour protéger les occupants de la police.

Une classe appara√ģt, comme l'a dit Thompson, mais elle appara√ģt de mani√®re d'autant plus d√©cisive que les gens sont pr√™ts √† la nourrir et √† la construire. Si les 99¬†% ont vocation √† devenir plus qu'un engouement passager, s'ils deviennent une force destin√©e √† changer le monde, alors nous aurons peut-√™tre √† affronter certaines des divisions de classe et de race qui les traversent. Mais nous devons le faire patiemment, respectueusement, et toujours avec un Ňďil riv√© sur la prochaine grande action √† mener ‚Ästla prochaine marche, ou occupation, ou lutte contre une expulsion, selon ce que requiert la situation.

LES 99¬†% FACE √Ä LA BLANCHIT√Čnote

Par Joel Olson

Occupy Wall Street et la centaine d'autres mouvements d'occupation qu'elle a entra√ģn√©s dans tout le pays font partie des √©v√©nements les plus marquants du XXe ¬†si√®cle aux √Čtats-Unis. Ces occupations ont permis aux gens de discuter, de s'approprier les espaces publics et de s'organiser ensemble, d'une fa√ßon nouvelle, particuli√®rement stimulante. Le rassemblement de tant de personnes aux pr√©occupations diff√©rentes a naturellement cr√©√© des tensions au sein du mouvement. L'une des plus importantes porte sur les questions raciales, ce qui n'est pas √©tonnant au regard de l'histoire des √Čtats-Unis. Mais cette tension est in√©vitable et peut mettre en p√©ril le mouvement. La colorblindness ‚Ästc'est-√†-dire l'aveuglement, ou le d√©ni de la couleur de la peau¬†‚Äď constitue en effet pour la gauche l'obstacle principal √† la construction des 99¬†%. Pour surmonter cette difficult√©, il faut placer le combat des minorit√©s raciales au centre du mouvement. La diff√©rence qui s√©pare un monde libre du maintien de la domination des 1¬†% passe en effet au cŇďur de ce combat.

LE COMBAT CONTRE LA COLORBLINDNESS DE GAUCHE

La colorblindness de gauche rejoint la conviction selon laquelle la race cr√©erait une division au sein des 99¬†%, ce qui implique de se concentrer exclusivement sur les probl√®mes partag√©s par tout un chacun. Selon cette logique, le mouvement serait ouvert √† tous, et les minorit√©s raciales devraient le rejoindre plut√īt que de le critiquer.

Si la colorblindness de gauche revendique un caract√®re int√©grateur, il ne constitue en pratique qu'un moyen pour placer les int√©r√™ts des Blancs au premier plan. Le mouvement demande aux minorit√©s raciales¬†: ¬ę¬†Rejoignez ‚Äúnotre‚ÄĚ combat¬†!¬†¬Ľ (√† quoi renvoie ce ¬ę¬†nous¬†¬Ľ¬†?), mais les avertit de ne pas y importer leurs pr√©occupations ¬ę¬†sp√©cifiques¬†¬Ľ, ce qui permet aux Blancs de faire la part entre les probl√©matiques jug√©es bonnes pour les 99¬†% et celles consid√©r√©es comme ¬ę¬†trop √©troites¬†¬Ľ. Cela permet en fait aux Blancs de conserver un traitement pr√©f√©rentiel, m√™me au sein d'un mouvement d√©mocratique.

Aussi longtemps que perdurera dans notre mouvement la colorblindness de gauche, nous ne serons pas les 99¬†%, mais simplement une poign√©e de Blancs qui se pr√©tendent les porte-parole de tous. Dans la mesure o√Ļ les minorit√©s raciales doivent entrer dans un mouvement o√Ļ les conditions sont davantage d√©finies par les Blancs que par elles, on ne peut parler de 99¬†%. C'est cela, la d√©mocratie blanche.

LA D√ČMOCRATIE BLANCHE

D'un point de vue biologique, la race n'existe pas : malgré tous leurs efforts, les scientifiques ne sont jamais parvenus à la définir. La race est en effet une construction des hommes, et non un fait de la nature. Tout comme l'argent, elle existe parce que les hommes la considèrent comme réelle. Les races existent parce que des humains les ont inventées. Mais quel est l'intérêt pour les hommes d'inventer les races ? Elles ont été créées à la fin du XVIe  siècle pour préserver le pouvoir et les terres des riches. Les propriétaires de plantations en Virginie craignaient que les tribus indigènes, les esclaves et autres serviteurs ne s'unissent pour les renverser. Ces propriétaires ont donc conclu un accord avec les colons anglais pauvres. Ils leur ont accordé certains droits et privilèges dont ne jouissaient ni les Africains ni les descendants d'Africains : le droit de ne jamais être esclave, la liberté d'expression, de rassemblement, de circulation, le droit de se marier sans autorisation, de changer de métier, de propriété, de porter des armes. En échange, les Anglais pauvres se sont mis d'accord pour respecter la propriété des riches, les aider à développer les terres indigènes et encourager l'esclavage.

Cette alliance interclasses entre pauvres et riches Anglais est devenue ce qu'on a appel√© par la suite la ¬ę¬†race blanche¬†¬Ľ. En acceptant un traitement pr√©f√©rentiel dans un syst√®me √©conomique qui exploite aussi son travail, la classe ouvri√®re blanche a coll√© au train de la classe dirigeante plut√īt que de suivre le reste de l'humanit√©. Ce pacte avec le diable a sap√© l'espoir de libert√© et de d√©mocratie aux √Čtats-Unis depuis lors.

 

L'alliance interclasses qui a construit la race blanche

graphique

 

Au fur et à mesure que la race blanche s'étendait pour inclure d'autres ethnies européennes, ce concept a donné lieu à un système politique très curieux : la démocratie blanche. Celle-ci comporte deux aspects contradictoires. Le premier, c'est que tous les Blancs sont considérés comme égaux, même si les pauvres sont sous domination des riches, et les femmes sous domination des hommes. La seconde, c'est que tous les Blancs sont considérés comme supérieurs aux minorités raciales. C'est la démocratie pour les Blancs, et la tyrannie pour les autres.

Dans ce système, les Blancs défendent la paix, l'égalité des chances et les vertus du travail alors que, dans le même temps, ils obtiennent les meilleurs salaires, s'octroient les meilleurs métiers, sont les premiers embauchés et les derniers licenciés, peuvent jouir pleinement de leurs droits civiques, ont la possibilité d'envoyer leurs enfants dans les meilleures écoles, vivent dans les quartiers les plus huppés et bénéficient d'un traitement décent de la part de la police. En échange de ces rémunérations publiques et psychologiques, comme les appelle W. E. B. Du Boisnote, les Blancs se sont mis d'accord pour développer l'esclavage, la ségrégation, les réserves, les génocides et d'autres formes de discrimination. La tragédie de la démocratie blanche est qu'elle a autant oppressé la classe ouvrière blanche que les minorités raciales, parce que la classe ouvrière est divisée et que les élites peuvent en conséquence gouverner tranquillement.

La d√©mocratie blanche existe aujourd'hui. Quel que soit l'indicateur ‚Ästles frais d'inscription scolaire, le taux d'incarc√©ration, l'esp√©rance de vie, la mortalit√© infantile, le taux de cancer, de ch√īmage, les dettes des m√©nages, etc.¬†‚Äď, les r√©sultats sont identiques¬†: le groupe des Blancs est significativement mieux loti que n'importe quel autre groupe racial. Il y a bien s√Ľr des exceptions individuelles, mais le groupe des Blancs profite toujours d'un moindre endettement, d'une meilleure √©ducation, de moins d'incarc√©ration, d'une meilleure sant√©, de meilleurs soins, de plus de s√©curit√©. Ils sont aussi moins victimes de crimes et de violences polici√®res que les autres groupes. Certains murmurent que les Blancs auraient une relation au travail plus saine, mais l'histoire nous apprend que c'est la d√©mocratie blanche, n√©e au XVIe ¬†si√®cle, qui a produit cette situation.

LE POINT DE VUE BIAIS√Č DES BLANCS

Personne ne s'oppose √† ce que les Blancs puissent avoir acc√®s √† de bonnes √©coles, √† des quartiers s√©curis√©s et sains et √† la s√©curit√© √©conomique. Le probl√®me est que, dans la d√©mocratie blanche, ceci se fait souvent au d√©triment des minorit√©s raciales. Cela cr√©e un point de vue biais√© chez beaucoup de Blancs qui d√©fendent une libert√© qui est d√©sormais le support d'un syst√®me favorisant clairement les riches au d√©triment m√™me des Blancs pauvres (Tea Party, c'est √† vous que je parle). La colorblindness de gauche prend racine dans la d√©mocratie blanche et dans la croyance illusoire qui en d√©coule. Elle encourage les Blancs √† penser que leurs objectifs sont ¬ę¬†universels¬†¬Ľ alors que ceux des minorit√©s raciales seraient ¬ę¬†sp√©cifiques¬†¬Ľ, ce qui est tout simplement le contraire. Le combat des minorit√©s raciales est partag√© par tous. Les participants du mouvement Occupy qui ont √©t√© trait√©s brutalement par la police doivent savoir que les communaut√©s noires sont terroris√©es par les flics tous les jours. Ceux qui sont sans emploi doivent savoir que les Noirs et les Am√©rindiens sont deux fois plus nombreux que les Blancs √† ne pas avoir de travail. Toute personne qui tombe malade sans couverture sant√© doit savoir que, quels que soient leurs revenus, les minorit√©s raciales ont le moins de chances d'√™tre couvertes. Elles ont le taux de mortalit√© infantile et de cancer le plus important et l'esp√©rance de vie la plus faible. Celui qui est endett√© doit savoir que le revenu m√©dian d'une famille noire est vingt fois moindre que celui d'une famille blanche. Seule la colorblindness de gauche nous conduit √† ignorer ces faits.

Ce sont là les effets sinistres de la démocratie blanche sur notre mouvement. Elle encourage la croyance selon laquelle les problèmes des minorités raciales créent de la division, alors que ceux-ci sont au centre de tout ce pour quoi nous nous battons.

Pour lutter contre la colorblindness de gauche et le point de vue biais√© qu'elle entra√ģne, il faut prendre conscience que toutes les formes de privil√®ges blancs, explicites ou non, sont plus une tentative malsaine de perp√©tuer une alliance interclasses qu'une construction des 99¬†%.

NOUS SOMMES NOTRE MEILLEUR ENNEMI

L'histoire des √Čtats-Unis nous apprend que combattre la d√©mocratie blanche ouvre des perspectives radicales pour tous et toutes. Le mouvement abolitionniste a non seulement renvers√© l'esclavage, mais a aussi agi comme un d√©tonateur pour les mouvements des droits des femmes et des travailleurs. Le combat pour les droits civiques n'a pas seulement renvers√© la s√©gr√©gation raciale, mais a √©galement marqu√© le coup d'envoi des mouvements f√©ministes, pour la libert√© d'expression, des mouvements √©tudiants, queers, chicanos, portoricains et am√©rindiens.

Nous sommes notre meilleur ennemi. Ce qui empêche les 99 % d'organiser le monde comme nous le voulons n'est pas les 1 % : ceux-ci ne pourraient pas avoir le pouvoir si nous décidions qu'ils ne devaient pas le détenir. Ce qui nous retient de construire le nouveau monde, ce sont les divisions en notre sein.

Notre diversité est notre force. Mais la colorblindness de gauche est un rejet de cette diversité. C'est un effort pour conserver les intérêts des Blancs au centre du mouvement, tout en prétendant être ouvert à tous. Il est urgent de dépasser les problématiques qui prétendument sèment le désaccord, alors qu'elles sont rassembleuses. C'est un peu comme les cadres de Wall Street nous disant de dépasser le problème peu rassembleur de la répartition inégale des profits puisqu'il suffit de travailler dur pour décrocher un boulot à Wall Street à un moment ou un autre !

Rassembler les 99¬†% n√©cessite de placer le combat des minorit√©s raciales au cŇďur de nos d√©bats et de nos exigences, et non de les rel√©guer √† la marge. Les combats contre les s√©gr√©gations scolaire et urbaine, les menaces anti-immigr√©s doivent √™tre men√©s aussi contre tout ce que Wall Street, le Tea Party et ce gouvernement repr√©sentent. Le chemin vers une soci√©t√© libre commence par le combat contre la d√©mocratie blanche, comme un troll √† l'entr√©e du pont.

OCCUPER LES ESPACES, ATTAQUER LA D√ČMOCRATIE BLANCHE

M√™me si aucune brochure ne peut recenser toutes les revendications contre la d√©mocratie blanche et la colorblindness de gauche, voici une liste de questions que chacun peut envisager de porter lors d'assembl√©es du mouvement. Ces points ont √©t√© √©labor√©s √† partir de d√©bats ayant eu lieu pendant diff√©rentes occupations √† travers les √Čtats-Unis.

Les intervenants incitent-ils à dépasser les questions raciales ? Sont-ils sur la défense et pleins de dédain face aux exigences de justice raciale ?

Si les intervenants incitent à la collaboration avec la police, ont-ils conscience de la manière dont la police terrorise les Noirs, les Latinos, les Amérindiens et les sans-papiers ? Sont-ils au courant du fait que la police a attaqué plusieurs campements du mouvement ?

Si les intervenants nous incitent à tenir les banques pour responsables, nous encouragent-ils aussi à prendre en compte la ségrégation urbaine, les prêts prédateurs et les hypothèques à haut risque qui ont décimé des quartiers noirs et latinos entiers ?

Si les intervenants demandent l'annulation des dettes, entendent-ils aussi par-là les factures de chauffage et d'électricité, les maisons hypothéquées ainsi que les prêts étudiants ?

Si les intervenants demandent la fin des saisies immobilières, reconnaissent-ils qu'elles ont lieu principalement dans des quartiers ségrégés et proposent-ils de s'attaquer en premier lieu à la ségrégation ?

Si les intervenants demandent des cr√©ations d'emplois, reconnaissent-ils que la plupart des minorit√©s raciales ont connu des ¬ę¬†r√©cessions¬†¬Ľ chroniques pendant des d√©cennies et proposent-ils de s'y attaquer en premier¬†?

Combats le pouvoir capitaliste, combats la démocratie blanche !

Construis les 99 % !

Les minorités raciales au centre !

Plus de colorblindness !

5. DEMANDER L'IMPOSSIBLE ?

#SPANISHREVOLUTION. ¬ę¬†LE RETOUR DE LA FORCE SANS NOM¬†¬Ľnote

Par Leónidas Martín

Posté le 25 mai 2011

¬ę¬†Pour emp√™cher la victoire de ceux qui me font peur, je passe ma vie √† voter pour des partis politiques qui me r√©pugnent. Cette fois-ci, je ne compte pas le faire.¬†¬Ľ Ce n'est pas moi qui le dis, c'est quelqu'un d'autre qui a r√©cemment post√© ce message sur Twitter. Un gars dont je ne conna√ģtrai jamais le nom. Une personne poss√©d√©e par La force sans nom.

Il y a sept ans, le 13¬†mars 2004, je me suis rendu au si√®ge du PPnote pour manifester contre la guerre d'Irak et ses cons√©quences, parmi lesquelles l'attentat de Madrid. Personne n'avait organis√© la manifestation, j'ai re√ßu l'appel par SMS et par email, et je ne conna√ģtrai pas non plus les noms de ceux qui m'ont contact√©.

Ce jour-l√†, pour la premi√®re fois, j'ai √©prouv√© le pouvoir de La force sans nom. Jamais auparavant je n'avais √©t√© appel√© √† participer √† quelque chose comme √ßa. Jusqu'alors, si je participais √† n'importe quel √©v√©nement, une manifestation, un concert, une f√™te, c'√©tait parce que quelqu'un d'autre s'√©tait donn√© la peine de l'organiser et me l'avait propos√© ensuite. Rien √† voir avec ce qui s'est pass√© ce jour du ¬ę¬†13M¬†¬Ľ. Ce jour-l√†, personne n'avait rien organis√©. Quand nous avons √©t√© des milliers √† descendre dans la rue, nous l'avons fait sans vraiment savoir o√Ļ nous allions. Nous avons r√©pondu √† un appel qui √©tait n√© du n√©ant, ou plut√īt n√© du m√©contentement g√©n√©ral, qui ressemble au n√©ant, mais sans √™tre pourtant la m√™me chose. Le 13M est n√© sans nom ni pr√©nom¬†; sans marque ni signe distinctif¬†; sans organisation. Tout ce qui a entour√© cet √©v√©nement a signifi√©, pour moi, une grande nouveaut√©, comme quand on prend une drogue qu'on ne conna√ģt pas. Il est vrai que j'avais d√©j√† r√©fl√©chi au fait que les nouvelles technologies √©taient en train de produire un autre type de communication et qu'alors des comportements sociaux inattendus allaient bient√īt surgir. Mais ce n'est que ce jour-l√† que j'en ai fait l'exp√©rience pour la premi√®re fois.

Personne ne savait comment nommer cela¬†: multitude intelligente¬†? Anonymat connect√©¬†? Nous savions seulement que nous avions √©t√© t√©moins d'une force inconnue¬†; d'une force qui apparaissait par surprise, mettait tout sens dessus dessous et, ensuite, disparaissait comme elle √©tait venue. Une force sans nom que j'appelle ¬ę¬†La force sans nom¬†¬Ľ.

Personne ne s'attendait à une chose pareille, et moins encore la veille des élections, alors qu'il restait à peine quelques heures avant d'aller voter. Si on me l'avait dit auparavant, je ne l'aurais pas cru : des milliers de personnes allaient désobéir à la loi et manifester contre le gouvernement la veille des élections ? Mensonges, c'est impossible. Et, pourtant, c'est arrivé.

Ma première expérience de La force sans nom a complètement changé ma façon de comprendre la politique.

Le temps a pass√© avant que je ne l'√©prouve √† nouveau ‚Ästau moment de V de Viviendanote. De nouveau un email √† l'exp√©diteur inconnu circulant de bo√ģte en bo√ģte, parcourant Internet de long en large. Cette fois-ci, l'appel exigeait la fin de la sp√©culation immobili√®re et le droit √† un logement digne. De nouveau, une voix anonyme exprimait un m√©contentement. Encore une fois La force sans nom ‚Ästun peu moins m√©connue alors¬†‚Äď s'appr√™tait √† troubler notre vie quotidienne. La diff√©rence avec le 13M est que, cette fois, La force sans nom n'a pas disparu aussi rapidement, s'installant dans nos vies pour un temps. Pour le reste, c'√©tait pareil¬†: ni personne ni rien ne pouvait la repr√©senter, rien √† part cette phrase-l√†, devenue rapidement son cri de guerre¬†: ¬ę¬†Un logement¬†? Toi¬†? Jamais de la vie¬†!¬†¬Ľ Phrase qui, comme tout ce qui √©mane de La force sans nom, rompait avec le sens commun de ce que l'on entendait jusqu'alors par ¬ę¬†politique¬†¬Ľ¬†: elle n'accordait aucun espoir (¬ę¬†Yes, we can¬†!¬†¬Ľ), ni aucun avenir (¬ę¬†Pour des lendemains sans pauvret√©¬†¬Ľ) et, pourtant, elle s'est allum√©e dans l'imaginaire collectif comme l'essence dans le feu.

Cette deuxième expérience de La force sans nom m'a fait prendre conscience qu'il n'y avait pas de retour en arrière possible. La politique, telle que nous l'avions comprise jusqu'alors, était devenue obsolète. Plus rien d'avant ne nous était utile à présent ; et, à partir de ce moment-là, toutes les protestations sociales allaient être comme celle-ci : anonymes et sans représentation.

Et, en effet, c'est ce qui s'est passé.

Ces derni√®res ann√©es, nous avons vu r√©appara√ģtre La force sans nom √† de nombreuses reprises dans plusieurs endroits diff√©rents¬†: √Čgypte, Tunisie, Libye‚Ķ La derni√®re fois qu'elle s'est montr√©e, c'√©tait √† nouveau ici, en Espagne. Il y a quelques heures √† peine. Nous l'avons appel√©e ¬ę¬†#spanishrevolution¬†¬Ľ et d'un tas d'autres fa√ßons, parce que La force sans nom n'a, en v√©rit√©, pas de nom, elle n'en a m√™me pas besoin. Cette fois-ci, l'appel est arriv√© par nos r√©seaux sociaux, les m√™mes dont nous nous servons quotidiennement pour discuter avec nos amis ou pour travailler. Suivant ce qui devient une habitude, La force sans nom a agi √† sa guise, occupant des places et des rues, se moquant une nouvelle fois des lois. Une fois de plus, elle a √©vit√© les pi√®ges de la repr√©sentation politique et d√©montr√© que rien ni personne ne la repr√©sentait. Son cri de guerre √©tait d'ailleurs, cette fois¬†: ¬ę¬†Ils ne nous repr√©sentent pas.¬†¬Ľ

Sept ans ont pass√© depuis sa naissance et La force sans nom continue de grandir. Elle est encore tr√®s jeune, elle marche depuis peu et peine encore √† se tenir d√©but. On ne sait pas toujours o√Ļ elle va, ni ce qu'il adviendra de sa vie. Elle est n√©e dans un monde qui ne la comprend pas et elle le sait. Certains disent qu'elle ressemble √† la d√©mocratie, parce que parfois elle vote et manifeste. Moi, √† vrai dire, je ne lui trouve aucune ressemblance ni avec sa m√®re (la d√©mocratie) ni avec son p√®re (la politique). D'ailleurs, l'autre jour, au campement, j'expliquais √† un ami que la politique est √† La force sans nom ce que l'anneau est aux personnages du Seigneur des anneaux¬†: une attraction irr√©sistible ‚Ästplus elle y succombe, plus elle s'affaiblit.

¬ę¬†Crois-tu qu'un jour La force sans nom arrivera √† faire fondre la politique dans le feu vivant du social, comme ils font avec l'anneau dans le film¬†?, me demanda nom ami.

‚ÄstJ'en sais rien, moi¬†! Seule La force sans nom peut le savoir.¬†¬Ľ

POST-SCRIPTUM. DE CE DONT EST FAITE LA #SPANISHREVOLUTION

Posté le 7 juin 2011

¬ę¬†Et de quoi La force sans nom est-elle faite¬†?¬†¬Ľ

Il y a quelques jours, j'ai publi√© le texte ¬ę¬†#spanishrevolution. La Force sans nom¬†¬Ľ¬†; apr√®s l'avoir lu, un certain Arturo89 m'a pos√© cette question sur Twitter. Je lui ai r√©pondu que La force sans nom est faite de force cumul√©e.

¬ę¬†‚ÄúDe force cumul√©e‚Ä̬†? Dr√īle de r√©ponse¬†! Et c'est quoi, √ßa¬†?¬†¬Ľ, me demanda √† nouveau Arturo89.

Savoir ce qu'est la force cumulée, c'est facile, Arturo89 : regarde à l'intérieur de toi avec attention et tu en verras ; regarde également autour de toi, elle est partout. À ton boulot, dans un supermarché, chez tes parents, quand tu pars en vacances dans une autre ville, quand tu vas au cinéma, au musée. La force cumulée est cette force que nous investissons tous en travaillant, en achetant ou en jouant à la Wii. C'est la force avec laquelle nous faisons tout ce que nous faisons sans savoir pourquoi ; c'est ce qui pousse notre vie vers nulle part.

Elle est faite de frustration, d'insatisfaction et d'illusions perdues. La force cumul√©e s'amasse quand tu fais des √©tudes et qu'ensuite elles ne te servent √† rien, quand tu cherches une distraction et ne trouves que consommation, quand tu fais un travail que tu n'aimes pas. Elle est l√† aussi quand tu es sans emploi en sachant presque tout faire. Tu sais s√Ľrement bien de quoi je parle, Arturo89. Je parle de ce qui te fait sentir que ta vie est une merde¬†; que tous tes efforts ont √©t√© en vain¬†; tout ce qui te laisse clou√© dans ton canap√© voyant passer les ann√©es et les gouvernements se succ√©der l'un apr√®s l'autre, tandis que tout reste pareil. Immuable. La force cumul√©e est comme ces tapis roulants des salles de sport, ceux qui servent √† courir mais, aussi longtemps que tu coures, tu restes toujours au m√™me endroit¬†; et, quels que soient tes efforts, tu n'arrives qu'√† cumuler de la force, rien de plus.

As-tu déjà ressenti que ton travail ne te satisfaisait pas, que le divertissement ne te divertissait pas ou que la vie paraissait absente ? C'est parce que la force, ta force, Arturo89, la mienne ou celle de tel autre, est cumulée.

Jusqu'au jour o√Ļ il appara√ģt quelque chose comme la #spanishrevolution et qu'elle se lib√®re.

Parce que la #spanishrevolution, La force sans nom, c'est la force cumul√©e qui trouve une br√®che par o√Ļ s'√©chapper, qui rep√®re un creux sur l'√©corce de la soci√©t√© et fait tout √† coup surface. Ainsi na√ģt La force sans nom, comme la vapeur d'une Cocotte-Minute¬†: par une br√®che et subitement. Sans pr√©venir.

Personne ne sait vraiment comment apparaissent ces br√®ches¬†; certains pensent qu'elles sont le r√©sultat d'un lent processus d'√©rosion, d'usure de l'√©corce par des agents divers¬†: corruption, crises, mensonges‚Ķ D'autres, en revanche, pensent que les br√®ches n'apparaissent ni ne disparaissent, qu'elles sont simplement l√†. Et elles ont toujours √©t√© l√†. Elles ne sont qu'un √©l√©ment du paysage social, au m√™me titre que la pauvret√© ou la sp√©culation immobili√®re, par exemple. Nous ne les voyons pas, parce que nous marchons dans le noir. Apparemment, l'ampoule du social est grill√©e depuis longtemps (je ne me rappelle pas bien pourquoi, il semblerait que ce soit par surconsommation, ou quelque chose comme √ßa) et, depuis, personne ne voit plus rien, ni les br√®ches ni rien d'autre. C'est pourquoi on dit que La force sans nom est impr√©visible, parce qu'elle est d√©sorient√©e et que ce sur quoi elle tombe, elle ne le trouve que par hasard, comme la canne d'un aveugle tombe sur le chemin √† suivre¬†: √† t√Ętons.

Pour √™tre sinc√®re, Arturo89, peu m'importe comment La Force sans nom est n√©e, je ne fais pas partie de ceux qui perdent leur temps √† tenter de la cr√©er. J'aime en jouir quand elle appara√ģt. D√®s que je me rends compte qu'elle arrive, je me pr√©pare pour la secousse et, ensuite, je me laisse emporter.

Et je te conseille d'en faire autant. Laisse-toi emporter.

Oui, je sais ce que tu es en train de penser¬†: ¬ę¬†Me laisser emporter par quelque chose qui n'a pas de nom¬†? Une chose dont nous ignorons d'o√Ļ elle vient et vers o√Ļ elle va¬†?¬†¬Ľ Mais oui, Arturo89, c'est √ßa. Il ne peut pas en √™tre autrement. Ou pr√©f√®res-tu continuer √† vivre sans vivre, √† te contenter de cumuler de la force¬†?

Moi, la derni√®re impulsion de La force sans nom m'a fortement secou√©. En quinze jours √† peine, ce que je croyais √™tre incompatible avec moi a cess√© de l'√™tre. J'ai dormi dans la rue, j'ai rencontr√© beaucoup de nouvelles personnes, et aucune ne m'a jamais demand√© ni ma profession ni combien je gagnais ni qui j'√©tais. J'ai plant√© des tomates en plein centre-ville (et si le campement tient encore un peu plus, il se peut que j'arrive √† les manger). J'ai √©galement chang√© ma fa√ßon de parler, je me retrouve √† dire maintenant des choses comme ¬ę¬†R√©volution¬†¬Ľ ou ¬ę¬†Solidarit√©¬†¬Ľ, et √ßa ne me fait pas honte. C'est fort, non¬†?

En si peu de temps, La force sans nom m'a appris quelque chose d'essentiel¬†: en r√©alit√©, mes probl√®mes ne sont pas les miens. En √©coutant les gens sur la place, je me suis rendu compte que mes probl√®mes √† moi sont aussi ceux de celui-ci et de celle-l√†¬†; ceux de beaucoup d'hommes et de femmes. Cela m'a fait me sentir plus fort, plus courageux, comme quand Ast√©rix prend sa potion magique. Tout √† coup, la vie a arr√™t√© d'√™tre cette machine horrible qui admet seulement ce qui est d√©j√† pr√©vu et je ne me suis plus senti seul. Pas plus tard qu'hier, je disais √† un ami je ne sais quoi sur l'espoir. ¬ę¬†Espoir¬†¬Ľ, tu vois les mots bizarres que j'emploie maintenant¬†? Qui l'e√Ľt cru¬†!

Arturo89, tant mieux si tu te poses des questions, si tu prends le temps de r√©fl√©chir, je le fais, moi aussi¬†; parfois, je pense √† des choses comme, plus la force s'accumule, plus la possibilit√© augmente qu'un jour il se passe quelque chose. En revanche, le moment de l'action venu, passer son temps seulement √† r√©fl√©chir, √ßa ne sert pas √† grand-chose¬†: il faut agir. Et je te le dis, Arturo89, le moment est venu. Alors, vas-y, n'y r√©fl√©chis plus et laisse-toi secouer par la force sans nom¬†! Ou peut-√™tre as-tu par hasard quelque chose √† perdre¬†? Peu importe que nous ne sachions pas o√Ļ nous allons ni tr√®s bien ce que nous voulons, car nous savons ce que nous ne voulons pas et cela nous suffit pour l'instant. C'est pour √ßa que nous sommes sur la place aujourd'hui et que nous serons ailleurs demain.

Le reste arrivera si nous gardons l'espoir. Et dans le cas contraire aussi.

PR√ČMONITIONSnote

Par Q. Libet

Octobre 2011

¬ę¬†Les occupations qui viennent n'auront en vue aucune fin et aucun moyen de les r√©soudre. Quand cela arrivera, nous serons enfin pr√™ts √† les abandonner.¬†¬Ľ

Quand nous √©crivions cela en d√©cembre¬†2008 √† New York, apr√®s avoir occup√© un b√Ętiment de l'universit√© √† Union Square, on nous prenait pour de jeunes id√©alistes, des anarchistes nihilistes, voire des voyous fascistes. ¬ę¬†Quelles sont vos revendications¬†?¬†¬Ľ, nous demandaient-ils. ¬ę¬†Mais que proposez-vous¬†?¬†¬Ľ, se demandaient-ils. ¬ę¬†Tout occuper¬†?¬†¬Ľ, hurlaient-ils.

Hélas. Nos prémonitions se sont réalisées.

Ce n'√©tait qu'une question de temps. Quand, fin 2008, la crise a commenc√©, ses effets √©taient diffus, ressentis aux quatre coins du pays simultan√©ment, mais pas encore collectivement. Les √©tudiants, qui ont √† la fois le temps pour penser et pour agir en dehors des imp√©ratifs du travail, ont naturellement √©t√© les premiers √† r√©pondre. Avec une insurrection qui fermentait en Gr√®ce et une crise de l√©gitimit√© de l'√©conomie am√©ricaine proche, les occupations sans revendications se sont √©tendues de New York √† la Californie, impliquant des milliers de personnes. Les revendications n'ont pas de pertinence quand personne ne peut vous entendre, et la seule revendication possible √©tait donc d'occuper. Immature, peut-√™tre, mais pas stupide. Avec des saisies de logements et un taux de ch√īmage qui montaient en fl√®che, occuper son espace et ses moyens de vie est la plus √©vidente des actions. Dans la plus impolitique des d√©mocraties occidentales, on doit d'abord cr√©er un espace pour que la politique puisse √©merger.

Mais les étudiants seuls ne sont rien. Particulièrement les gauchistes.

Toujours un pied dans le travail et un pied en dehors, l'√©tudiant peut seulement exprimer la frustration de ce qui est √† venir, pas de ce qui est d√©j√† arriv√©. D'o√Ļ l'avantage th√©orique du mouvement pr√©sent des occupations, qui prend comme point de d√©part un pr√©sent en miettes, et pas un futur pill√©. √Ĭ†partir de cela, il n'est plus besoin de ¬ę¬†convaincre¬†¬Ľ les autres de ce qui ¬ę¬†peut¬†¬Ľ arriver¬†; c'est le pr√©sent qui se morcelle sous les pieds de tous. Et seuls ceux qui vivent dans des gratte-ciel peuvent √©viter les fractures initiales.

Occupy Wall Street et ses multiplications subs√©quentes suivent la trajectoire des luttes sociales am√©ricaines, qui ont commenc√© avec les √©meutes du travail √† la suite de la guerre civile et ont continu√©, ponctu√©es d'√©quilibres, jusqu'aux √©clats des manifestations anti-mondialisation du deuxi√®me mill√©naire. Quelle est cette trajectoire¬†? Pour faire simple, au d√©but de la refonte de la R√©publique des √Čtats-Unis, les travailleurs revendiquaient moins d'heures de travail et un meilleur salaire, avec une repr√©sentation ind√©pendante et des droits de conventions collectives. Ces revendications sp√©cifiques, qui parfois fusionnaient et parfois entraient en conflit avec les revendications pour le vote des femmes et le mouvement des droits civiques, √©taient soutenues par des vagues massives de violence¬†: gr√®ves, sit-in, batailles de rue, √©meutes, pillages, incendies. Et tandis qu'ils demandaient oralement des garanties sp√©cifiques sur leurs conditions de vie, par le fait, ils ne demandaient rien des usines et des trains d√©truits. Le citoyen am√©ricain normal ‚Ästles 99¬†%¬†‚Äď a √©t√© baptis√© dans le sang et b√©ni de gains mat√©riels, de la Reconstruction jusqu'√† la Seconde Guerre mondiale. L'engagement des citoyens dans la politique s'est retir√© dans une arri√®re-cour emplie de nouvelles marchandises. Avec une paix relative gagn√©e par la classe ouvri√®re blanche, la sph√®re de l'engagement politique s'est ouverte √† l'autre part des 99¬†%, la population noire. La lutte qui s'est d√©velopp√©e lentement √† partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale pour les droits civiques explosa dans les ann√©es 1960, avec des revendications non seulement pour des traitements √©gaux et du respect, mais aussi pour un partage des gains mat√©riels que la classe ouvri√®re blanche avait temporairement s√©curis√©s. Ces revendications sociales et politiques ont trouv√© un √©cho jusqu'√† Washington et la marche de Selmanote n'√©tait que le premier plan de la violence sourde qui grondait en arri√®re-plan et qui, une fois qu'elle se serait fait entendre, exploserait les vitrines pleines de marchandises de Newark, Detroit, Los Angeles, Oakland, Chicago et de presque tous les autres quartiers d√©sh√©rit√©s des √Čtats-Unis. L'autodestruction de leurs propres quartiers √©tait le signe qu'ils n'avaient ¬ę¬†rien √† perdre¬†¬Ľ, position politique qui ne peut que vaincre.

Tandis que le mouvement pour les droits civiques et l'√©galit√© arrivait √† son sommet, les mouvements de jeunesse et contre la guerre du Vietnam des ann√©es¬†1960 et¬†1970 se renfor√ßaient. Prenant au mot le message des √©meutes noires ‚Ästil n'y a pas de victoire sans lutte¬†‚Äď , les jeunes radicaux m√©lang√®rent les tactiques des d√©buts du mouvement ouvrier avec les strat√©gies du mouvement des droits civiques, se m√™lant dans une id√©ologie qui affirmait leurs droits √† poss√©der les fruits de la soci√©t√© am√©ricaine. Tout √©tait √† prendre et tout devait nous appartenir. La sp√©cificit√© des mouvements politiques de cette p√©riode √©tait dans la nature de ses revendications g√©n√©rales¬†: la libert√©, l'√©galit√©, la paix, tout.

Mais la lutte pour une revendication totale s'effondra au milieu des ann√©es 1970, quand la crise de l'√©conomie am√©ricaine amena √† un nouvel assaut de classe de la part de ceux qui avaient le pays en main. Cet assaut est toujours en cours. Plus rien ne pouvait √™tre donn√© √† ceux qui revendiquaient¬†; les bo√ģtes ne devaient plus rien √† leurs employ√©s, le gouvernement √† ses citoyens. Cette nouvelle relation entre gouvernants et gouvern√©s, poss√©dants et travailleurs s'appelait ¬ę¬†aust√©rit√©¬†¬Ľ. √Ĭ†partir de l√†, les gains du si√®cle pr√©c√©dent ont recul√© doucement. Les salaires r√©els stagnent tandis que les prix augmentent, l'in√©galit√© de revenus explose tandis que le ch√īmage grimpe, une richesse inimaginable est produite tandis qu'un nombre inimaginablement petit de personnes la poss√®de ‚Ästle r√™ve am√©ricain achet√© avec de mauvais cr√©dits, pay√©s avec de forts taux d'int√©r√™t, seulement adouci avec un ticket de cin√©ma. Que peut-on demander quand il n'y a plus rien √† donner¬†?

¬ę¬†Ne pas¬†¬Ľ avoir de revendications n'est pas un manque, mais une assertion contradictoire de son propre pouvoir et de sa propre force. Trop faible pour pouvoir m√™me essayer d'obtenir quelque chose de ceux qui dominent la vie professionnelle, et en m√™me temps assez fort pour pouvoir accomplir l'appropriation directe de sa propre √Ęme, de son propre temps, de sa propre activit√©, en dehors de la repr√©sentation. Une telle lutte ¬ę¬†ne revendique pas de droit particulier, parce qu'on ne lui a pas fait de tort particulier, mais un tort en soi¬†¬Ľ. Ce ¬ę¬†tort en soi¬†¬Ľ est la structure impersonnelle de l'exploitation au cŇďur de notre syst√®me √©conomique ‚Ästla vente forc√©e de son temps et de son activit√© √† un autre en √©change d'un salaire¬†‚Äď qui ne sera jamais d√©pass√©e par aucun changement particulier, mais seulement par un changement total.

Cependant, les luttes sans revendications ne sont pas ¬ę¬†radicales¬†¬Ľ parce qu'elles n'ont pas de revendications, tout comme la lutte pour un meilleur salaire n'est pas ¬ę¬†r√©formiste¬†¬Ľ parce qu'elle en a. Les responsabilit√©s qu'appelle la situation elle-m√™me sont plus importantes que les revendications lanc√©es contre le pouvoir. La sp√©cificit√© du moment actuel est la reconnaissance par les gens eux-m√™mes de leur propre condition dans celle des autres, en public, ensemble, √† voix haute, ind√©finiment. Dit autrement, les gens se reconnaissent eux-m√™mes mat√©riellement tandis qu'ils se reconnaissent mutuellement les uns les autres. Les formes de ces rencontres, bien que spectaculaires, ne sont rien compar√©es √† leur contenu. Les questions de travail, d'argent, de communaut√©, de famille, de sexe, de couleur, de classe, d'√©ducation, de sant√©, de m√©dia, de repr√©sentation, de punition et de foi ne sont plus des questions individuelles. Penser √† chacune de ces questions, c'est penser √† toutes, et penser √† toutes n√©cessite une occupation illimit√©e. Les occupations illimit√©es sont infinies et libres, non pas parce qu'elles sont partout et qu'elles durent ind√©finiment, mais parce qu'elles sont d√©termin√©es par elles-m√™mes et par rien d'autre en dehors. Le d√©passement des occupations est la r√©alisation pratique d'une telle libert√©, t√Ęche qui ne peut √™tre accomplie qu'historiquement.

Prenez en compte le fait qu'il y a une rationalit√© qui y est √† l'Ňďuvre, une raison de conclusion sociale qui est rendue encore plus claire par l'absence pr√©sente de concepts ad√©quats pour la comprendre. La pr√©misse majeure des 99¬†% synth√©tise parfaitement le vide universel de l'Am√©ricain moderne, exprimant compl√®tement son √™tre entier sans r√©f√©rence √† une qualit√© d√©termin√©e. La v√©rit√© des occupations n'est pas seulement dans leur substance, mais aussi dans leurs sujets. La pr√©misse mineure de l'occupation localise le sujet du syllogisme dans un endroit et dans un temps particuliers. Li√©s ensemble √† travers des relations mat√©rielles d'interd√©pendance, nous sommes contraints par la logique de conclure que m√™me la r√©volution n'est pas impossible.

La nouvelle √©poque est r√©volutionnaire, et elle sait qu'elle l'est. √Ĭ†tous les niveaux de la soci√©t√© mondiale, on ne peut et on ne veut plus travailler comme avant. En haut, on ne peut plus g√©rer paisiblement le cours des choses, parce que l'on d√©couvre que les premiers fruits de la crise √©conomique ne sont pas simplement m√Ľrs¬†: ils ont commenc√© √† pourrir. √Ĭ†la base, on ne veut plus subir ce qui advient, et c'est l'exigence de la vie qui est √† pr√©sent devenue un programme r√©volutionnaire. La r√©solution de faire soi-m√™me son histoire, voil√† le secret de toutes ces ¬ę¬†sauvages¬†¬Ľ et ¬ę¬†incompr√©hensibles¬†¬Ľ n√©gations qui bafouent l'ordre ancien.

Occupy Wall Street est la premi√®re r√©ponse am√©ricaine majeure √† la crise √©conomique de 2008. Mais la crise de 2008 est le premier r√©sultat majeur de la r√©ponse rat√©e √† la crise des ann√©es 1970. En r√©alit√©, la guerre de classes √† retardement des trois derni√®res d√©cennies, dans laquelle les Am√©ricains ont, avec leur bonne foi, laiss√© les affaires et le gouvernement r√©gler le probl√®me, est revenue se venger. Le temps d'attendre est r√©volu. L'√Ęge de l'aust√©rit√© a ses limites. Tout occuper sans revendications n'est que le premier pas que fait dans ses chaussures gigantesques le nouveau prol√©tariat am√©ricain.

¬ę¬†DEMANDER L'IMPOSSIBLEnote¬†¬Ľ

Par Judith Butler

Washington Square Park, New York, le 23 octobre 2011, discours prononcé par microphone humain.

Je suis venue ici aujourd'hui pour vous apporter mon soutien, pour offrir ma solidarit√© √† cette manifestation in√©dite de d√©mocratie et de volont√© populaire. Certains ont demand√©¬†: ¬ę¬†Alors, quelles sont les revendications¬†? Quelles sont les revendications de tous ces gens¬†?¬†¬Ľ Et l'on r√©pond soit qu'il n'y a aucune revendication, ce qui laisse les critiques perplexes, soit que les revendications formul√©es en mati√®re d'√©galit√© sociale et de justice √©conomique sont des exigences impossibles. Et des revendications impossibles, disent-ils, ce n'est tout simplement pas r√©aliste.

Si l'espoir est une exigence impossible, alors nous demandons l'impossible. Si le droit au logement, à la nourriture et à l'emploi renvoie à des demandes impossibles, alors nous demandons l'impossible. S'il est impossible d'exiger que ceux qui profitent de la récession redistribuent leurs richesses et en finissent avec leur cupidité, alors, oui, nous exigeons l'impossible.

Mais il est vrai qu'il n'y a pas ici de revendication que vous pourriez soumettre √† un quelconque arbitrage, parce que nous ne nous contentons pas d'exiger la justice √©conomique et l'√©galit√© sociale, nous nous rassemblons en public, nous marchons ensemble comme une alliance de corps, dans la rue et sur la place. Nous sommes debout ensemble ici, en train de faire de la d√©mocratie et de donner corps √† la fameuse expression¬†: ¬ę¬†Nous, le peuple¬†¬Ľ¬†!

DEPUIS LA PR√ČCARIT√Č ET CONTRE ELLEnote

Par Judith Butler

√Ĭ†une √©poque o√Ļ l'√©conomie n√©olib√©rale structure de plus en plus les institutions publiques, y compris les √©coles et les universit√©s, ainsi que les services publics, √† une √©poque o√Ļ les gens sont de plus en plus nombreux √† perdre leur maison, leur retraite et leurs perspectives de travail, nous nous trouvons confront√©s √† l'id√©e selon laquelle certaines populations seraient ¬ę¬†jetables¬†¬Ľ. Il y a du travail pr√©caire, ou des formes postfordistes de travail flexible qui s'appuient sur la substituabilit√© et la dispensabilit√© des travailleurs. Il y a les attitudes dominantes √† l'√©gard de l'assurance maladie et de la s√©curit√© sociale, sugg√©rant que ce serait √† la rationalit√© marchande de d√©cider de ceux dont la sant√© et la vie doivent √™tre prot√©g√©es, et de ceux dont la sant√© et la vie ne devraient pas l'√™tre.

Et il y eut, pour certains d'entre nous, une illustration tr√®s frappante de ce principe lors d'une fameuse r√©union du Tea Party, o√Ļ l'un des participants sugg√©ra que des patients atteints d'une maladie grave, s'ils ne peuvent pas payer l'assurance maladie, n'avaient qu'√† mourir. Un cri de joie, a-t-on rapport√©, a alors parcouru l'assembl√©e. Un cri, j'imagine, du m√™me genre que ceux que fait pousser une entr√©e en guerre ou toute autre forme de ferveur nationaliste. Mais si certains pouvaient se r√©jouir, cela ne pouvait √™tre que parce qu'ils √©taient convaincus que ceux qui ne gagnent pas assez d'argent ou qui n'ont pas un emploi assez stable ne m√©ritent pas d'√™tre couverts par les soins de sant√©, et que personne, parmi nous autres, n'est responsable de ces personnes-l√†.

Dans quelles conditions √©conomiques et politiques pareilles formes de cruaut√© joyeuse peuvent-elles √©merger¬†? Il faut contester la notion de responsabilit√© invoqu√©e par cette foule sans, comme vous le verrez, renoncer √† l'id√©e d'une √©thique politique. Car si chacun de nous est seulement responsable de lui-m√™me, et pas des autres, et si cette responsabilit√© est d'abord et avant tout une responsabilit√© de devenir autonome au plan √©conomique dans des conditions o√Ļ la possibilit√© m√™me d'une autosuffisance est structurellement sap√©e, il appara√ģt alors que cette morale n√©olib√©rale pose l'autosuffisance comme un id√©al moral en m√™me temps qu'elle travaille √† en d√©truire la possibilit√©, pr√©cis√©ment au niveau √©conomique.

Ceux qui ne peuvent pas se permettre de payer les soins de sant√© ne constituent que l'une des versions de la population ¬ę¬†jetable¬†¬Ľ. Ceux qui sont enr√īl√©s dans l'arm√©e avec une promesse de formation professionnelle et de travail, envoy√©s dans les zones de conflit o√Ļ il n'y a pas de mandat clair et o√Ļ leur vie peut √™tre d√©truite, et o√Ļ elle l'est parfois effectivement, sont √©galement des populations jetables. Ils sont glorifi√©s comme √©tant essentiels √† la nation, en m√™me temps que leurs vies sont consid√©r√©es comme superflues. Et tous ceux qui voient se creuser l'√©cart entre les riches et les pauvres, et qui prennent conscience qu'ils ont eux-m√™mes perdu plusieurs formes de s√©curit√© et d'avenir, comprennent √©galement qu'ils ont √©t√© abandonn√©s par un gouvernement et une √©conomie politique qui accroissent tr√®s clairement la richesse de quelques-uns au d√©triment de la population g√©n√©rale.

Ce qui nous am√®ne au second point. Quand les gens se massent dans la rue, cela implique clairement quelque chose¬†: ils sont l√†, encore et toujours, ils persistent¬†; ils se r√©unissent et manifestent ainsi qu'ils partagent une m√™me compr√©hension de leur situation, et, m√™me s'ils ne parlent pas ou s'ils ne pr√©sentent pas un ensemble de revendications n√©gociables, leur appel √† la justice a √©t√© act√©¬†: les corps assembl√©s ¬ę¬†disent¬†¬Ľ nous ne sommes pas dispensables, et ce, qu'ils emploient ou non des mots pour le dire¬†; ce qu'ils disent, pour ainsi dire, est que nous sommes toujours l√†, que nous persistons √† exiger d'avoir davantage de justice, de sortir de la pr√©carit√©, d'avoir la possibilit√© d'une vie vivable.

R√©clamer la justice, c'est, bien s√Ľr, faire quelque chose de tr√®s fort ‚Ästcela implique aussi en chaque militant un probl√®me philosophique¬†: qu'est-ce que la justice¬†? Et par quels moyens celle-ci peut-elle √™tre r√©clam√©e¬†? La raison pour laquelle on dit parfois que les corps qui se rassemblent sous la banni√®re d'Occupy Wall Street ne demandent rien est qu'aucune liste de revendications ne saurait √©puiser l'id√©al de justice qui se trouve par-l√† exig√©. En d'autres termes, nous pouvons tous imaginer des solutions justes aux probl√®mes de l'acc√®s aux soins, de l'√©ducation, du logement, de la distribution et de l'accessibilit√© de la nourriture ‚Ästbref, nous pourrions d√©tailler les injustices au pluriel et les pr√©senter comme un ensemble de demandes sp√©cifiques. Mais il se peut que la demande de justice soit √† la fois pr√©sente en chacune de ces exigences et qu'elle les exc√®de aussi n√©cessairement toutes. Mais nous n'avons pas besoin de souscrire √† la th√©orie platonicienne de la justice pour voir d'autres fa√ßons de formuler cette exigence. Car lorsque des corps se rassemblent comme ils le font pour exprimer leur indignation et pour prendre acte de leur existence plurielle dans l'espace public, ils posent aussi des exigences plus vastes¬†: ils demandent √† √™tre reconnus, √† √™tre estim√©s, ils exercent un droit de compara√ģtre, d'exercer leur libert√©, et ils r√©clament une vie vivable. Ces valeurs, les revendications particuli√®res les pr√©supposent, mais elles exigent aussi une restructuration plus fondamentale de notre ordre socio√©conomique et politique.

Dans certaines th√©ories √©conomiques et politiques, on se r√©f√®re √† ce que l'on appelle la ¬ę¬†pr√©carisation¬†¬Ľ croissante des populations. Ce processus, qui est habituellement induit et reproduit par des institutions gouvernementales et √©conomiques qui acclimatent peu √† peu les populations √† l'ins√©curit√© et au d√©sespoir (voir Isabell Loreynote), est pr√©fabriqu√© par ces institutions que sont le travail temporaire, les services sociaux d√©vast√©s et l'√©rosion g√©n√©rale de la social-d√©mocratie en faveur de modalit√©s entrepreneuriales fond√©es sur des id√©ologies f√©roces de la responsabilit√© individuelle, qui vont jusqu'√† faire de l'imp√©ratif de maximisation de sa propre valeur marchande le but ultime de la vie. √Ĭ†mon avis, cet important processus de pr√©carisation doit √™tre compl√©t√© par une compr√©hension de la pr√©carit√© en tant que structure affective, ainsi que l'a sugg√©r√© Lauren Berlantnote, et comme un sentiment accru de superfluit√© ou de jetabilit√©, distribu√© de fa√ßon diff√©rentielle √† travers la soci√©t√©.

J'utilise en outre un troisi√®me terme, la pr√©carit√© [precariousness], qui caract√©rise tout √™tre humain incarn√© et fini, ainsi que les non-humains. Et cela ne renvoie pas simplement √† une v√©rit√© existentielle ‚Ästchacun de nous peut faire l'objet d'une perte, d'une blessure, d'un affaiblissement ou de la mort en vertu d'√©v√©nements qui √©chappent √† notre contr√īle. C'est aussi une caract√©ristique importante de ce que l'on pourrait appeler le lien social, les diverses relations qui √©tablissent notre interd√©pendance. En d'autres termes, il n'est personne qui ne soit sans abri sans que cela n'indique un √©chec social √† organiser le logement de sorte qu'il soit accessible √† tous. Et il n'est personne qui ne souffre du ch√īmage sans un syst√®me ou une √©conomie politique qui √©choue √† le prot√©ger contre cette √©ventualit√©. Cela signifie que ce que nos exp√©riences les plus vuln√©rables de privation sociale et √©conomique r√©v√®lent, ce n'est pas seulement notre pr√©carit√© en tant que personnes individuelles ‚Ästm√™me si cela l'est assur√©ment aussi¬†‚Äď, mais √©galement les √©checs et les in√©galit√©s des institutions socio√©conomiques et politiques. Dans notre vuln√©rabilit√© individuelle √† la pr√©carit√©, nous constatons que nous sommes des √™tres sociaux, impliqu√©s dans un ensemble de r√©seaux qui nous soutiennent, ou qui ne parviennent pas √† le faire, ou qui ne le font que par intermittence, produisant un spectre constant de d√©sespoir et de d√©ch√©ance.

Notre bien-√™tre individuel d√©pend du fait que puissent √™tre mises en place des structures sociales et √©conomiques √† m√™me de soutenir notre d√©pendance mutuelle. Cela ne peut advenir qu'en rupture avec le statu quo n√©olib√©ral, que par la mise en Ňďuvre des revendications du peuple dans le rassemblement de corps participant ensemble √† une lutte publique sans rel√Ęche, obstin√©e, persistante et militante visant √† briser et √† reconstruire notre monde politique. En tant que corps, nous souffrons et nous r√©sistons et, ensemble, dans des endroits diff√©rents, nous donnons l'exemple d'une forme de maintien du lien social que l'√©conomie n√©olib√©rale a presque d√©truit.

¬ę¬†NOUS NE R√äVONS PASnote¬†¬Ľ

Par Slavoj ¬éi¬ěek

Ne tombez pas amoureux de vous-m√™mes, avec tous ces bons moments qu'on est en train de passer ici. Les carnavals viennent souvent √† peu de frais, et le vrai test de leur valeur est ce qu'il en reste le lendemain, la mani√®re dont la vie normale en sera chang√©e. Tombez amoureux d'un dur et patient travail ‚Ästnous sommes le d√©but, pas la fin. Notre message est simple¬†: le tabou est bris√© ‚Ästnous ne vivons pas dans le meilleur des mondes¬†‚Äď et il nous est permis, nous y sommes m√™me oblig√©s, de penser √† des alternatives.

La route est longue et nous aurons bient√īt √† r√©pondre aux vraies questions difficiles ‚Ästdes questions non pas sur ce que nous ne voulons pas, mais sur ce que nous voulons. Quelle organisation sociale peut remplacer le capitalisme existant¬†? De quel genre de nouveaux dirigeants avons-nous besoin¬†? Sachant bien s√Ľr que les alternatives du XXe ¬†si√®cle, √† l'√©vidence, n'ont pas march√©.

Ne bl√Ęmez donc pas les gens et leurs attitudes¬†: le probl√®me n'est ni la corruption ni la cupidit√©, le probl√®me est le syst√®me qui vous pousse √† √™tre corrompu. La solution n'est pas ¬ę¬†Main Street contre Wall Street¬†¬Ľ, mais changer ce syst√®me dans lequel l'homme de la rue ne peut exister sans la rue de la finance. M√©fiez-vous non seulement de vos ennemis, mais aussi des faux amis, qui pr√©tendent nous soutenir, mais qui Ňďuvrent d√©j√† √† diluer notre contestation. De m√™me que nous avons du caf√© sans caf√©ine ou de la bi√®re sans alcool, de la glace sans gras, ils essaient de nous r√©duire √† une contestation morale inoffensive. Mais la raison pour laquelle nous sommes ici est que nous en avons marre de ce monde o√Ļ recycler nos canettes de Coca, faire la charit√© ou acheter des cappuccinos chez Starbucks parce que 1¬†% du prix est revers√© pour les probl√®mes du tiers monde suffit √† nous donner bonne conscience. Apr√®s la d√©localisation du travail et de la torture, apr√®s que les agences matrimoniales ont elles aussi commenc√© √† sous-traiter nos rencontres, nous nous rendons compte que, depuis le temps, nous avons √©galement confi√© √† des sous-traitants notre engagement politique ‚Ästet il s'appelle reviens.

Ils vont nous dire que nous sommes antiam√©ricains. Mais quand les chr√©tiens fondamentalistes vous disent que l'Am√©rique est une nation chr√©tienne, rappelez-vous juste ce qu'est la chr√©tient√©¬†: le Saint-Esprit, la communaut√© libre et √©galitaire des croyants unis en l'amour. Ici, nous sommes le Saint-Esprit, alors qu'√† Wall Street ce sont des pa√Įens qui adorent de fausses idoles.

Ils vont nous dire que nous sommes violents, que notre langage m√™me est violent¬†: ¬ę¬†occupation¬†¬Ľ, etc. Oui, nous sommes violents, mais seulement au sens o√Ļ le Mahatma Gandhi √©tait violent. Nous sommes violents parce que nous voulons arr√™ter le cours des choses. Mais quelle est cette violence purement symbolique compar√©e √† la violence qui est quotidiennement n√©cessaire au bon fonctionnement du syst√®me capitaliste mondial¬†?

Ils nous appellent des ¬ę¬†losers¬†¬Ľ ‚Ästmais les vrais perdants ne sont-ils pas l√†-bas, √† Wall Street¬†? N'est-ce pas eux qui se sont fait renflouer √† coups de centaines de milliards de dollars de notre argent¬†? On nous traite de socialistes ‚Ästmais c'est oublier qu'aux √Čtats-Unis il y a d√©j√† le socialisme, oui, mais seulement pour les riches. Ils vont nous dire que nous ne respectons pas la propri√©t√© priv√©e¬†‚Äď mais c'est la sp√©culation de Wall Street qui a conduit au krach de 2008, qui a r√©duit en fum√©e davantage de propri√©t√©s priv√©es durement gagn√©es que si nous nous mettions ici √† tout d√©truire durant des jours et des nuits ‚Ästvous n'avez qu'√† penser aux milliers de maisons saisies par les banques‚Ķ

Nous ne sommes pas ¬ę¬†communistes¬†¬Ľ, si ¬ę¬†communisme¬†¬Ľ renvoie au syst√®me qui s'est effondr√© √† juste raison dans les ann√©es 1990 ‚Ästet rappelez-vous que ceux de ces ¬ę¬†communistes¬†¬Ľ qui sont encore au pouvoir dirigent aujourd'hui le plus implacable des capitalismes (en Chine). Le succ√®s du capitalisme rouge chinois est le signe inqui√©tant du fait que le mariage du capitalisme et de la d√©mocratie est au bord du divorce. Le seul sens qui ferait de nous des communistes est que les biens communs, aujourd'hui menac√©s par le syst√®me, nous importent¬†: les ¬ę¬†communs¬†¬Ľ de la nature, ceux de la connaissance.

Ils vont nous dire que nous r√™vons, mais les vrais r√™veurs sont ceux qui pensent que les choses peuvent continuer ind√©finiment comme √ßa, moyennant quelques changements cosm√©tiques. Nous ne sommes pas des r√™veurs, nous sommes le r√©veil d'un r√™ve qui tourne au cauchemar. Nous ne d√©truisons rien, nous sommes les simples t√©moins de la fa√ßon dont ce syst√®me est en train, graduellement, de s'autod√©truire. Nous connaissons toutes et tous cette fameuse sc√®ne de dessin anim√©¬†: le chat est au-dessus du pr√©cipice, mais il continue de marcher en ignorant qu'il n'y a plus de sol sous ses pieds¬†; il ne commence √† chuter que quand, regardant vers le bas, il remarque l'ab√ģme. Nous ne faisons que rappeler √† ceux qui sont au pouvoir de regarder en dessous d'eux‚Ķ

Alors, le changement est-il vraiment possible¬†? De nos jours, le possible et l'impossible se r√©partissent de fa√ßon √©trange. Dans les domaines des libert√©s individuelles et des technologies scientifiques, l'impossible devient de plus en plus possible (√† croire ce qu'on nous dit)¬†: ¬ę¬†rien n'est impossible¬†¬Ľ, on peut jouir du sexe dans tout l'√©ventail de ses perversit√©s¬†; t√©l√©charger des archives enti√®res de musiques, de films et de s√©ries TV¬†; voyager dans l'espace est possible pour tout un chacun (√† condition d'avoir de l'argent‚Ķ)¬†; nous pouvons augmenter nos capacit√©s physiques et psychiques gr√Ęce √† des interventions sur le g√©nome¬†; tout semble √† port√©e de la main, jusqu'au r√™ve technognostique d'immortalit√© gr√Ęce √† la transformation de notre identit√© en un programme d'ordinateur.

De l'autre c√īt√©, dans le domaine des relations sociales et √©conomiques, on nous bombarde en permanence d'un ¬ę¬†Vous ne pouvez pas¬†¬Ľ¬†: ¬ę¬†Vous ne pouvez pas vous engager dans des actions politiques collectives (qui aboutissent n√©cessairement √† la terreur totalitaire), ou vous accrocher au vieil √Čtat-providence (qui vous rend non comp√©titif et conduit √† des crises √©conomiques), ou vous prot√©ger du march√© financier global, etc.¬†¬Ľ Quand les mesures d'aust√©rit√© sont impos√©es, on nous r√©p√®te que c'est tout simplement la seule chose √† faire. Peut-√™tre le moment est-il venu d'inverser les coordonn√©es de ce qui est possible et de ce qui est impossible. Peut-√™tre ne pouvons-nous pas devenir immortels, mais avoir davantage de solidarit√© et de s√©curit√© sociale¬†?

Mi-avril 2011, les m√©dias rapportaient que le gouvernement chinois avait interdit de diffusion tout film traitant de voyages dans le temps et d'univers parall√®les, arguant du fait que de telles histoires introduisent de la frivolit√© dans des questions historiques s√©rieuses ‚Ästm√™me l'√©chapp√©e fictionnelle dans une r√©alit√© parall√®le est consid√©r√©e comme trop dangereuse. Nous, dans l'Ouest lib√©ral, nous n'avons pas besoin d'interdits aussi explicites¬†: l'id√©ologie exerce suffisamment de pouvoir mat√©riel pour emp√™cher que l'histoire alternative soit prise un tant soit peu au s√©rieux. Il nous est plus facile d'imaginer la fin du monde que celle du capitalisme ‚Ästen t√©moigne l'avalanche actuelle de films apocalyptiques.

Dans une vieille blague de la d√©funte RDA, un travailleur allemand trouve du boulot en Sib√©rie. Conscient que tout son courrier passera par le filtre de la censure, il dit √† ses amis¬†: ¬ę¬†Convenons d'un code¬†: si la lettre que je vous envoie est √©crite √† l'encre bleue ordinaire, cela signifie que son contenu est vrai¬†; si elle est √©crite √† l'encre rouge, c'est faux.¬†¬Ľ Un mois plus tard, ses amis re√ßoivent la premi√®re lettre, √©crite en bleu¬†: ¬ę¬†Tout est fantastique ici¬†: les magasins sont pleins, la nourriture est abondante, les appartements sont grands et bien chauff√©s, les cin√©mas passent des films de l'Ouest, il y a plein de jolies filles pr√™tes pour une aventure ‚Ästla seule chose qui manque, c'est de l'encre rouge.¬†¬Ľ N'est-ce pas l√† notre situation jusqu'√† pr√©sent¬†? Nous avons toutes les libert√©s que l'on puisse d√©sirer¬†‚Äď la seule chose qui manque est de l'encre rouge¬†: nous nous sentons libres parce qu'il nous manque jusqu'au langage n√©cessaire pour exprimer notre non-libert√©. Cette p√©nurie d'encre rouge signifie qu'aujourd'hui les principaux termes pour d√©signer le conflit actuel ‚Äst¬ę¬†guerre √† la terreur¬†¬Ľ, ¬ę¬†d√©mocratie et libert√©¬†¬Ľ, ¬ę¬†droits de l'homme¬†¬Ľ, etc.¬†‚Äď sont des termes FAUX, qui mystifient notre perception de la situation au lieu de nous permettre de la penser. Et ce que vous nous offrez, vous, ici, √† toutes et √† tous, c'est de l'encre rouge.

6.¬†STRAT√ČGIES

LE PARTI DE WALL STREET FACE À SON DESTINnote

Par David Harvey

Le 28 octobre 2011

Cela fait trop longtemps que le parti de Wall Street r√®gne en ma√ģtre incontest√© sur les √Čtats-Unis. Depuis quatre d√©cennies au moins, c'est lui qui a d√©fini les politiques suivies par les pr√©sidents successifs, exer√ßant sur eux une emprise totale (et non partielle), que ceux-ci soient ou non ses agents patent√©s. Il a corrompu le Congr√®s en toute l√©galit√©, pla√ßant l√Ęchement les politiciens des deux partis dans la d√©pendance du pouvoir de l'argent et des grands m√©dias qu'il contr√īle. Gr√Ęce aux diff√©rentes nominations faites par les pr√©sidents et valid√©es par le Congr√®s, le parti de Wall Street exerce sa domination sur la majeure partie de l'appareil d'√Čtat ainsi que sur le syst√®me judiciaire, en particulier la Cour supr√™me, dont les d√©cisions partisanes favorisent de plus en plus les int√©r√™ts √©conomiques les plus v√©naux, dans des domaines aussi divers que les √©lections, le travail ou le droit de l'environnement.

Le parti de Wall Street repose sur un principe fondamental¬†: rien ne doit venir faire s√©rieusement obstacle au pouvoir absolu de l'argent. Et ce pouvoir ne conna√ģt qu'un seul objectif. Non contents d'accumuler ind√©finiment des richesses comme bon leur semble, les d√©tenteurs du pouvoir √©conomique exigent aussi de recevoir la plan√®te en h√©ritage¬†: non seulement exercer leur domination sur le sol, sur toutes les ressources et les capacit√©s productives qui s'y trouvent, mais aussi disposer d'un pouvoir de commandement absolu, directement ou indirectement, sur le travail et le potentiel cr√©atif de tous ceux qui leur sont n√©cessaires. Que l'ensemble de l'humanit√© soit mis √† leur disposition.

Ni la cupidit√©, ni l'aveuglement, ni m√™me la simple malveillance individuelles ‚Ästsi r√©pandus soient-ils¬†‚Äď n'expliquent l'essor de ces pratiques et de ces principes. Ceux-ci sont taill√©s dans le corps social de notre monde par la volont√© collective d'une classe capitaliste soumise aux lois contraignantes de la concurrence¬†: si mon groupe de lobbying d√©pense moins que le v√ītre, j'obtiendrai moins de faveurs que vous¬†; si telle localit√© investit pour satisfaire les besoins de la population, elle sera r√©put√©e non comp√©titive.

Beaucoup de personnes respectables sont prisonni√®res de ce syst√®me pourri jusqu'√† la moelle. Si elles veulent gagner correctement leur vie, elles n'ont d'autre choix dans leur activit√© professionnelle que de vendre leur √Ęme au diable. Il n'y a qu'√† ¬ę¬†ob√©ir aux ordres¬†¬Ľ, comme disait Adolf Eichmann, ou ¬ę¬†faire ce qu'exige le syst√®me¬†¬Ľ, comme d'autres l'affirment aujourd'hui, en se pliant aux principes et aux pratiques barbares du parti de Wall Street. Les contraintes de la concurrence nous forcent tous, √† un degr√© ou un autre, √† ob√©ir aux r√®gles de ce syst√®me inhumain et impitoyable. Le probl√®me n'est pas individuel, il est syst√©mique.

Le slogan favori du parti de Wall Street, proclamant que la propriété privée, la libéralisation des marchés, le libre-échange sont des libertés fondamentales, ne fait en réalité que traduire la liberté de la classe qu'il représente d'exploiter le travail d'autrui, de déposséder les populations de leurs biens communs et de piller l'environnement à son profit.

Une fois aux commandes de l'appareil d'√Čtat, le parti de Wall Street privatise syst√©matiquement les actifs publics les plus rentables, en dessous de leur valeur de march√©, afin d'ouvrir de nouveaux espaces √† l'accumulation des capitaux priv√©s. Ils se d√©brouillent pour piller les caisses publiques via de juteux contrats de sous-traitance (le complexe militaro-industriel en est¬†un bon exemple) et de g√©n√©reuses politiques fiscales (les subventions √† l'agrobusiness et la faible taxation des plus-values). Ils¬†d√©veloppent sciemment des syst√®mes r√©glementaires si complexes, doubl√©s d'une incomp√©tence administrative si crasse dans les autres secteurs de l'appareil d'√Čtat (rappelons-nous les cas de l'Agence de protection de l'environnement sous Reagan et de l'Agence f√©d√©rale de gestion des situations d'urgence dirig√©e par Brown sous le mandat de Bush), qu'ils parviennent √† d√©montrer √† un public a priori sceptique que l'√Čtat est incapable d'am√©liorer la vie quotidienne et le futur de tout un chacun. Ils se servent enfin du monopole de la violence dont jouit tout √Čtat souverain de sorte √† exclure la population de tout ce qui ressemble de pr√®s ou de loin √† un espace public¬†; ils harc√®lent, surveillent et, si n√©cessaire, criminalisent, voire incarc√®rent tous ceux qui ne se plient pas √† leurs diktats. Le parti de Wall Street excelle dans les pratiques de tol√©rance r√©pressive qui perp√©tuent l'illusion de la libert√© d'expression, tant que cette libert√© n'expose pas la v√©ritable nature de leurs projets et de l'appareil r√©pressif sur lesquels ils s'appuient.

Le parti de Wall Street m√®ne une guerre de classes perp√©tuelle. ¬ę¬†Bien s√Ľr que la lutte des classes existe, d√©clare Warren Buffett, et c'est ma classe, celle des riches, qui est √† l'offensive et qui est en train de la gagner.¬†¬Ľ L'essentiel de cette guerre se joue cependant en secret, sous les masques et les obscurcissements volontaires derri√®re lesquels le parti de Wall Street s'efforce de camoufler ses objectifs.

Le parti de Wall Street ne sait que trop bien que, lorsque des questions politiques et √©conomiques profondes sont transform√©es en probl√®mes culturels, il devient impossible d'y r√©pondre. Il fait donc en permanence appel √† un large panel d'experts, pour la plupart employ√©s par les think tanks et les universit√©s qu'il finance, panach√©s dans des m√©dias qu'il contr√īle, afin de lancer des controverses sur des questions qui ne se posent pas et de trouver des solutions √† des probl√®mes qui n'existent tout simplement pas. D'abord, ils ne parlent que des mesures d'aust√©rit√© que doit accepter le reste de la population pour r√©duire le d√©ficit, mais, l'instant d'apr√®s, ils expliquent qu'il faut imp√©rativement r√©duire leurs propres imp√īts, et au diable les cons√©quences pour les d√©ficits. La seule chose dont il ne faut jamais discuter et d√©battre publiquement, c'est de la v√©ritable nature de la guerre de classes sans merci qu'ils ne cessent de mener. Dans le climat politique actuel, soumis au jugement des experts du parti de Wall Street, il est impensable de d√©crire quelque chose comme une ¬ę¬†guerre de classes¬†¬Ľ sans passer pour un fou ou, pire, un dangereux rebelle.

Or aujourd'hui, pour la premi√®re fois, il existe un mouvement qui s'attaque explicitement au parti de Wall Street et au r√®gne de l'argent sans partage. √Ĭ†Wall Street ‚Ästhorreur des horreurs¬†!¬†‚Äď la rue est occup√©e par d'autres. Les tactiques d'Occupy Wall Street ‚Ästoccuper des espaces publics, parcs ou places, situ√©s √† proximit√© des lieux de pouvoir¬†‚Äď sont en train de se diffuser de ville en ville. La pr√©sence de ces corps humains en de tels lieux transforme l'espace public en ¬ę¬†communs politiques¬†¬Ľ, en lieux ouverts aux discussions sur les agissements du pouvoir et sur les meilleures fa√ßons de s'y opposer. Cette tactique, remise au go√Ľt du jour par les nobles luttes en cours sur la place Tahrir au Caire, s'est r√©pandue √† travers le monde depuis la Puerta del Sol √† Madrid et la place Syntagma √† Ath√®nes jusqu'aux marches de la cath√©drale Saint-Paul de Londres et √† Wall Street. Rassembler des corps dans l'espace public reste le moyen le plus efficace de construire un pouvoir collectif capable de r√©sister. Comme les √©v√©nements de la place Tahrir l'ont d√©montr√© au monde entier, ce qui compte vraiment, ce sont les corps dans la rue ou sur les places, et non les babillages sentimentaux sur Twitter ou Facebook.

L'objectif du mouvement aux √Čtats-Unis est simple. Il dit¬†: ¬ę¬†Nous, le peuple, sommes d√©termin√©s √† reprendre notre pays aux pouvoirs financiers qui le dirigent actuellement. Nous voulons montrer √† Warren Buffett qu'il a tort. Le r√®gne de sa classe, celle des riches, n'est d√©sormais plus incontest√©¬†; sa propension √† s'approprier la terre ne va pas de soi¬†; la victoire ne sera pas toujours de son c√īt√©.¬†¬Ľ

Ce mouvement dit¬†: ¬ę¬†Nous sommes les 99¬†%.¬†¬Ľ Nous sommes la majorit√©, et cette majorit√© peut, doit et se pr√©pare effectivement √† gagner. Puisque le pouvoir de l'argent nous prive de tous les autres canaux d'expression, nous n'avons d'autre choix que d'occuper les parcs, les places et les rues de nos villes, jusqu'√† ce que nous soyons entendus et que nos exigences soient satisfaites.

Pour r√©ussir, le mouvement doit s'ouvrir aux 99¬†%, ce qui est en train de se produire petit √† petit. Tout d'abord, il y a tous ceux qui sont plong√©s dans la mis√®re par le ch√īmage et tous ceux qui sont, ou qui ont √©t√©, priv√©s de leur maison et de leurs biens par les milices de Wall Street. De larges coalitions doivent se forger entre √©tudiants, migrants, pr√©caires et tous ceux qui sont menac√©s par l'aust√©rit√© sauvage inflig√©e √† la nation et au monde sur ordre du parti de Wall Street. Le mouvement doit se concentrer l√† o√Ļ les niveaux d'exploitation atteignent une intensit√© sid√©rante¬†: le travail domestique des immigr√©s surexploit√©s par les riches, les salari√©s de la restauration qui travaillent comme des esclaves pour presque rien dans des √©tablissements luxueux fr√©quent√©s par les riches. Les cr√©atifs et les artistes, dont les talents sont si souvent d√©tourn√©s au profit d'une production mercantile asservie au pouvoir de l'argent, ont aussi toute leur place dans le mouvement. Mais, plus que tout, le mouvement doit rassembler tous ceux qui sont ali√©n√©s, insatisfaits et m√©contents. Tous ceux qui ont conscience et qui ressentent dans leurs tripes que quelque chose va profond√©ment mal, que le syst√®me que le parti de Wall Street a construit est non seulement barbare et immoral, mais que, tout simplement, il ne fonctionne plus.

Ces forces doivent se rassembler démocratiquement afin de constituer une opposition cohérente, qui puisse librement envisager ce que pourrait être une autre ville, un autre système politique et, en fin de compte, ce que pourrait être un système de production, de distribution et de consommation qui soit au service du peuple. Pour la jeunesse, un futur qui se résumerait à la défense des intérêts des 1 % à travers la spirale de l'endettement privé et la poursuite de l'austérité n'est pas un avenir.

Face √† Occupy Wall Street, les pouvoirs publics, sous la pression de la classe capitaliste, ont eu cette pr√©tention √©tonnante¬†: eux et eux seuls auraient le droit de disposer et de r√©guler l'espace public. Le public n'aurait aucun droit sur l'espace public¬†! √Ĭ†quel titre les maires, les chefs de la police, les officiers militaires et les hauts fonctionnaires peuvent-ils s'arroger le droit de d√©cider de ce qui est public √† propos de notre espace public, de qui peut l'occuper, √† quel moment¬†? De quel droit osent-ils nous expulser d'un espace que nous, le peuple, avons d√©cid√© collectivement d'occuper de mani√®re pacifique¬†? Ils pr√©tendent prendre ces d√©cisions dans l'int√©r√™t public (textes de loi √† l'appui), mais c'est nous qui sommes le public¬†! O√Ļ est ¬ę¬†notre int√©r√™t¬†¬Ľ dans tout cela¬†? Et, de la m√™me fa√ßon, n'est-ce pas ¬ę¬†notre¬†¬Ľ argent que les banques et les financiers utilisent aussi ouvertement pour accumuler ¬ę¬†leurs¬†¬Ľ bonus¬†?

Diviser pour mieux r√©gner, telle est la tactique du parti de Wall Street. Face √† lui, ce mouvement qui √©merge doit poser comme un de ses principes fondateurs le refus de la division et de la diversion, rien ne doit le distraire de son objectif primordial¬†: soit remettre au parti de Wall Street la t√™te sur les √©paules ‚Ästle bien commun doit pr√©valoir sur la cupidit√©¬†!¬†‚Äď, soit le mettre √† genoux. Il faut abolir les privil√®ges des grandes entreprises qui disposent de toutes les libert√©s individuelles sans devoir assumer la moindre des responsabilit√©s qui incombent aux citoyens ordinaires. Les biens publics tels que l'√©ducation et la sant√© doivent √™tre g√©r√©s publiquement et √™tre gratuitement accessibles. Il faut casser les pouvoirs monopolistiques sur les m√©dias. La corruption √©lectorale doit √™tre rendue inconstitutionnelle. La privatisation de la¬†connaissance et de la culture doit √™tre interdite. La libert√© d'exploiter et de disposer des autres doit √™tre jugul√©e avant d'√™tre finalement interdite.

Les √Čtatsuniens croient en l'√©galit√©. Les sondages montrent que, quelles que soient leurs affinit√©s politiques, ils pensent que 20¬†% des plus riches pourraient l√©gitimement se contenter de 30¬†% de la richesse totale. Le fait que ces 20¬†% contr√īlent actuellement 85¬†% de la richesse est inacceptable. Le fait que la majeure partie de cette richesse soit contr√īl√©e par 1¬†% de la population est insupportable. Ce que le mouvement Occupy Wall Street propose, c'est que nous, le peuple des √Čtats-Unis, nous nous engagions √† renverser cet ordre in√©galitaire. Ce n'est pas qu'une affaire de patrimoine et de revenus, c'est encore, de mani√®re plus d√©cisive, la question de la captation de pouvoir politique que ces in√©galit√©s engendrent. Le peuple des √Čtats-Unis est l√©gitimement fier de sa d√©mocratie, mais celle-ci a toujours √©t√© menac√©e par la puissance corruptrice du capital. Maintenant qu'elle est domin√©e par ce pouvoir, le moment est venu de faire une nouvelle r√©volution am√©ricaine, comme Jefferson l'avait envisag√© il y a bien longtemps ‚Ästune r√©volution fond√©e sur les principes de justice sociale, d'√©galit√© et d'une bienveillance r√©fl√©chie dans nos rapports √† la nature.

La lutte qui vient d'√©clater ‚Ästle peuple contre le parti de Wall Street¬†‚Äď est cruciale pour notre futur √† tous. De par sa nature, cette lutte est globale tout autant que locale. Elle rassemble les √©tudiants chiliens engag√©s dans une lutte √† mort contre leur gouvernement pour cr√©er un syst√®me d'√©ducation gratuit et de qualit√© pour tous, et ainsi commencer √† d√©manteler le mod√®le n√©olib√©ral si brutalement impos√© par la dictature de Pinochet. Elle comprend les activistes de la place Tahrir qui savent bien que la chute de Moubarak (tout comme la fin de la dictature de Pinochet) n'√©tait qu'une premi√®re √©tape dans la lutte pour se lib√©rer du pouvoir de l'argent. Elle inclut aussi les indignados en Espagne, les travailleurs en lutte en Gr√®ce, les r√©sistances qui √©mergent √† travers le monde, de Londres √† Durban, Buenos Aires, Shenzhen et Mumbai. Aujourd'hui, partout, le grand capital comme le pouvoir de l'argent sont sur la d√©fensive.

Dans quel camp chacun d'entre nous va-t-il basculer¬†? Quelle rue allons-nous occuper¬†? Seul le temps nous le dira. Mais ce dont nous sommes s√Ľrs, c'est que le moment est venu. Affaibli et mis √† nu, le syst√®me ne sait plus r√©pondre que par la r√©pression. Nous, le peuple, n'avons d'autre option que de lutter pour notre droit √† d√©cider des principes et de la mani√®re dont un syst√®me doit √™tre reconstruit. Les beaux jours du parti de Wall Street sont derri√®re lui, il est d√©sormais face √† son mis√©rable √©chec. Comment construire une alternative sur ses ruines¬†? C'est √† la fois une occasion trop belle pour la laisser filer et une obligation √† laquelle aucun d'entre nous ne peut √©chapper.

À COURT DE CHEWING-GUMnote

Par Mike Davis

Qui aurait pu prévoir le mouvement Occupy Wall Street et sa propagation au sein de petites et grandes villes, à la manière de fleurs sauvages ?

John Carpenter aurait pu le faire et il l'a fait. Il y a presque un quart de si√®cle, le ma√ģtre de la terreur des soirs de drague (Halloween, The Thing) √©crivit et r√©alisa They Live (Invasion Los Angeles), un film qui d√©crivait l'√®re Reagan comme une cataclysmique invasion alien. Dans l'une des fabuleuses sc√®nes s√©minales du film, un bidonville du tiers monde se refl√®te, le long de l'autoroute, sur les sinistres gratte-ciel entrepreneuriaux aux fa√ßades de miroir du quartier de Bunker Hill √† Los Angeles.

They Live demeure le chef-d'Ňďuvre de subversion de Carpenter. Peu de ceux qui l'ont vu peuvent avoir oubli√© sa description de banquiers milliardaires, de m√©diacrates malfaisants et de leur pouvoir glac√© et zombiesque sur une classe populaire am√©ricaine pulv√©ris√©e, vivant dans des tentes plant√©es √† flanc de coteaux caillouteux et mendiant des emplois. C'est √† partir de cette situation d'√©galit√© n√©gative face au d√©sespoir et √† l'absence de toit, et gr√Ęce aux lunettes noires magiques trouv√©es par l'√©nigmatique Nada (interpr√©t√© par ¬ę¬†Rowdy¬†¬Ľ Roddy Piper), que le prol√©tariat finit par construire une unit√© interraciale, d√©crypter les mensonges subliminaux du capitalisme et se mettre en col√®re.

Très en colère.

Oui, je sais, je vais un peu vite. Le mouvement Occupy the World cherche encore ses lunettes magiques (programmes, revendications, strat√©gies etc.) et sa col√®re s'exprime encore √† un degr√© gandhien. Mais, comme le montre la vision de Carpenter, expulsez assez d'Am√©ricains de leurs maisons et licenciez-en un nombre suffisant (ou, du moins, tourmentez des dizaines de millions d'entre eux avec cette possibilit√©) et quelque chose de nouveau et d'important va commencer √† se tra√ģner vers Goldman Sachs. Et, contrairement au mouvement Tea Party, ce quelque chose n'est, jusqu'ici, pas dot√© de fils de marionnette.

En 1965, alors que j'avais juste dix-huit ans et que j'√©tais √©lu national du SDS (Students for a Democratic Society), j'ai organis√© un sit-in √† la Chase Manhattan Bank, apr√®s le massacre de manifestants pacifiques, pour attirer l'attention sur son r√īle de financeur cl√© de l'Afrique du Sud en tant que ¬ę¬†partenaire de l'apartheid¬†¬Ľ. C'√©tait la premi√®re manifestation de cette g√©n√©ration √† Wall Street, et quarante et une personnes furent embarqu√©es par la police de New York.

L'un des √©l√©ments les plus importants du soul√®vement actuel est le simple fait qu'il s'agit d'une occupation de rue et que le mouvement a cr√©√© un lien d'identification existentiel avec les sans-abri (bien que, franchement, ma g√©n√©ration, form√©e par le mouvement des civils rights, aurait d'abord pens√© √† occuper l'int√©rieur des b√Ętiments et attendu que la police les mette √† la porte¬†; aujourd'hui, les flics pr√©f√®rent les bombes lacrymo et les ¬ę¬†techniques de contrainte par la douleur¬†¬Ľ). Je pense qu'envahir les gratte-ciel est une formidable id√©e, mais pour une √©tape ult√©rieure de la lutte. Le g√©nie d'Occupy Wall Street, pour le moment, est que le mouvement a lib√©r√© certains des m√®tres carr√©s de terrain les plus chers au monde et qu'il a transform√© une place privatis√©e en un espace public magn√©tique, catalyseur de protestation.

Notre sit-in, il y a quarante-six ans, √©tait un raid de gu√©rilla¬†; la pr√©sente op√©ration est le si√®ge de Wall Street par des Lilliputiens. C'est √©galement le triomphe du principe suppos√©ment archa√Įque du face-√†-face, de l'organisation dialogique. Les m√©dias sociaux sont importants, mais pas omnipotents. L'auto-organisation militante ‚Ästsoit la cristallisation √† partir de discussions libres¬†‚Äď prosp√®re encore dans les espaces publics urbains contemporains. Autrement dit, la plupart de nos discours sur Internet pr√™chent des convaincus¬†; m√™me des m√©ga-sites comme MoveOn.org sont branch√©s sur le r√©seau des d√©j√† convertis √† la cause ou tout du moins sur celui de leur base d√©mographique.

De la m√™me mani√®re, ces occupations sont des paratonnerres qui attirent avant tout les d√©mocrates radicaux exclus et m√©pris√©s, mais il appara√ģt qu'ils brisent √©galement les barri√®res g√©n√©rationnelles, offrant le terrain commun n√©cessaire au dialogue et √† l'√©change de vues entre, par exemple, des enseignants quarantenaires menac√©s professionnellement et de jeunes √©tudiants de troisi√®me cycle pr√©caris√©s.

Plus fondamentalement, les campements sont devenus des lieux symboliques propices √† la r√©paration des divisions internes qui d√©chirent la coalition du New Deal n√©e dans les ann√©es Nixon. Ainsi que l'analysait Jon Wiener sur son blog accueilli sur www.TheNation.com, un blog dont l'intelligence ne se d√©ment jamais¬†: ¬ę¬†Les ouvriers et les hippies ‚Ästensemble, enfin.¬†¬Ľ

Effectivement. Qui ne serait √©mu de voir Richard Trumka, le¬†pr√©sident de l'AFL-CIO (American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations), qui avait fait venir les mineurs de son syndicat √† Wall Street en 1989 au moment de leur gr√®ve am√®re, mais finalement victorieuse contre la Pittson Coal Company, demander aux costauds, hommes comme femmes, de son organisation de ¬ę¬†venir prot√©ger¬†¬Ľ Zuccotti Park contre une attaque imminente de la police de New York¬†?

Il est vrai que les vieux militants de gauche radicale dans mon genre sont prompts √† reconna√ģtre dans chaque nouveau-n√© le messie¬†; mais cet enfant, Occupy Wall Street, na√ģt coiff√©. Je pense que nous sommes t√©moins de la renaissance de ces qualit√©s morales qui ont d√©fini de mani√®re si caract√©ristique les immigrants et les gr√©vistes de la grande d√©pression, la g√©n√©ration de mes parents¬†: je parle d'une solidarit√© et d'une compassion spontan√©es et larges fond√©es sur une √©thique dangereusement √©galitaire. Une √©thique qui dicte de s'arr√™ter pour prendre en voiture une famille qui fait du stop. De ne jamais briser une gr√®ve m√™me lorsque le loyer est en souffrance. De partager sa derni√®re cigarette avec un √©tranger. De voler du lait quand vos enfants en manquent et d'en donner la moiti√© aux petits d'√† c√īt√© ‚Ästce que ma propre m√®re a fait de mani√®re r√©p√©t√©e en 1936. Une √©thique qui dicte d'√©couter attentivement les gens profond√©ment silencieux qui ont tout perdu sauf leur dignit√©. De cultiver la g√©n√©rosit√© du ¬ę¬†nous¬†¬Ľ.

Ce que je veux dire, je crois, est que je suis extr√™mement impressionn√© par les gens qui se sont joints aux occupations pour les d√©fendre malgr√© les importantes diff√©rences d'√Ęge, de classe sociale et de race. Mais, pareillement, je suis en adoration devant les gosses courageux qui sont pr√™ts √† faire face √† l'hiver et √† rester dans les rues glac√©es comme leurs fr√®res et sŇďurs sans-abri. Retour √† la strat√©gie cependant¬†: quel est le prochain maillon de la cha√ģne (au sens que donnait L√©nine √† cette expression) qu'il faut attraper¬†? Dans quelle mesure est-il imp√©ratif que les fleurs sauvages tiennent une r√©union unitaire, adoptent des revendications programmatiques et cons√©quemment se mettent sur le terrain des ench√®res politiques pour les √©lections de 2012¬†? Obama et les d√©mocrates vont avoir d√©sesp√©r√©ment besoin de leur √©nergie et de leur authenticit√©. Mais il est peu probable que les occupants offrent leur extraordinaire processus d'organisation autonome √† la vente.

Personnellement, je penche du c√īt√© de la position anarchiste et de ses imp√©ratifs √©vidents.

Tout d'abord, rendre visible la douleur des 99¬†%¬†; faire le proc√®s de Wall Street. Faire venir Harrisburg, Loredo, Riverside, Camden, Flint, Gallup et Holly Springsnote au centre-ville de New York. Organiser une confrontation entre les pr√©dateurs et leurs victimes ‚Ästun proc√®s national du meurtre de masse √©conomique.

Deuxièmement, continuer à démocratiser et occuper de manière productive l'espace public (autrement dit reclaim the commons, se réapproprier les biens communs). Le militant de la première heure originaire du Bronx, Mark Naison, a proposé un plan audacieux pour transformer les espaces abandonnés et en ruines de New York en espaces de ressources (jardins, campements, espaces de jeu) pour les sans-toit et les sans-emploi. Les manifestants d'Occupy de tout le pays savent désormais ce que c'est que d'être sans abri et sous le coup d'une interdiction de dormir dans les parcs ou sous une tente. Autant de raisons de briser les verrous et de réduire les barrières qui séparent l'espace inusité des besoins humains urgents.

Troisièmement, rester concentrés sur le véritable objectif. La question essentielle n'est pas une augmentation de l'imposition des riches ou celle d'une meilleure régulation du système bancaire. C'est celle de la démocratie économique : le droit des gens ordinaires de prendre des macrodécisions sur les investissements sociaux, les taux d'intérêt, les transferts de capitaux, la création d'emploi et le réchauffement climatique. Si le débat ne porte pas sur le pouvoir économique, il est hors de propos.

Quatri√®mement, le mouvement doit survivre √† l'hiver pour combattre le pouvoir au printemps prochain. Il fait froid dans la rue en janvier. Bloomberg et tous les autres maires et responsables locaux comptent sur un hiver difficile pour d√©faire les manifestations. Il est donc important de renforcer les manifestations durant les longues vacances de No√ęl. Enfilez vos parkas.

Enfin, nous devons nous calmer ‚Ästle tour que peuvent prendre les manifestations actuelles est totalement impr√©visible. Mais lorsque l'on construit des paratonnerres, il ne faut pas s'√©tonner si l'√©lectricit√© finit par sauter.

Des banquiers, r√©cemment interview√©s dans le New York Times, pr√©tendent que les manifestations d'Occupy ne sont gu√®re plus qu'une nuisance produite par une analyse simpliste de la finance. Ils devraient √™tre plus prudents. En effet, ils devraient probablement trembler devant l'image de la charrette des condamn√©s. Depuis 1987, les Africains-Am√©ricains ont perdu plus de la moiti√© de leurs patrimoines¬†; la perte patrimoniale des Latinos s'√©l√®ve √† l'incroyable taux de 75¬†%. Depuis 2000, les √Čtats-Unis ont perdu 5,5¬†millions d'emplois dans l'industrie, ont vu 42¬†000¬†usines fermer et, depuis cette date, toute une g√©n√©ration de dipl√īm√©s de l'enseignement sup√©rieur est touch√©e par le plus haut pourcentage de d√©classement de l'histoire des √Čtats-Unis. Brisez le r√™ve am√©ricain et le peuple va vous le faire s√©rieusement payer. Comme l'explique Nada √† ses imprudents assaillants dans le formidable film de Carpenter¬†: ¬ę¬†Je suis venu ici pour m√Ęcher du chewing-gum et casser des gueules‚Ķ et je suis √† court de chewing-gum.¬†¬Ľ

√ČPILOGUE. QUATRE FA√áONS DE VOIR UNE PLACE OCCUP√ČEnote

Ce que vous voyez de partout :

Que le système politique est pourri.

Que les politiciens sont des vendus.

Qu'il y a une crise de la représentation tous azimuts.

Que les gens se sont réveillés.

Que les jeunes ne sont pas ce dont ils avaient l'air.

Qu'il n'y a pas besoin de sigles pour pouvoir lutter.

Que le campement de la Puerta del Sol est un atelier de démocratie véritable.

Que la liberté se crée sur le respect.

Qu'un mouvement a besoin d'objectifs.

Que l'histoire est imprévisible et imprédictible.

Ce que vous voyez mieux si vous y allez :

Que la vie et la ville y ont leur propre rythme.

Qu'on est très bien à l'intérieur, mais qu'il faut aller à l'extérieur si on veut le faire rentrer.

Que conserver et continuer, ça n'est pas répéter, mais réinventer.

Que les expériences intenses finissent elles aussi par décliner et laisser place au découragement et à la dépression.

Ce que vous voyez mieux si vous vous approchez :

Que ce qui importe, c'est le processus, et que le processus prend du temps.

Que créer, partager et apprendre, c'est fascinant.

Que c'est très excitant.

Qu'il est urgent de se voir.

Que les vies sont en train de changer.

Que c'est sérieux.

Ce qu'on ne voit toujours pas :

Comment trouver des réponses à ces questions, des solutions à tant de problèmes.

Comment auto-organiser l'auto-organisation.

Comment concevoir une démocratie à la hauteur de l'époque.

Comment articuler l'exceptionnel et le normal.

Comment et o√Ļ aurait pouss√© le germe de l'occupation si nous ne nous √©tions pas r√©veill√©s.

Comment tout cela va continuer.

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