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Christophe Blanchard

Les maîtres expliqués à leurs chiens

Essai de sociologie canine

Zones

À Corinne

Table
INTRODUCTION
BRÈVE HISTOIRE DE CHIEN, OU COMMENT MÉDOR EST DEVENU UN ANIMAL DE COMPAGNIE
PRÉHISTOIRE DU CHIEN
UN TRAVAIL DE CHIEN
LE TRIOMPHE DE L’ANIMAL DE COMPAGNIE
LE CHIEN-MARCHANDISE
UN PRODUIT « COURANT » DE CONSOMMATION
BIENVENUE CHEZ LES PET FEEDERS
PARCE QU’ILS LE VALENT BIEN
L’ART DU DRESSAGE
DU CHENIL À L’HÔTEL
LE « MEILLEUR AMI DE L’HOMME »
CHIEN JOUJOU ET ENFANT-MAÎTRE
LE MAÎTRE COMME PARENT
LE CHIEN COMME BÉQUILLE SOCIALE
MÉDIATIONS ANIMALES
LA MORT DE MÉDOR
TEL MAÎTRE, TEL CHIEN ?
DIS-MOI COMMENT TON CHIEN S’APPELLE ET JE TE DIRAI QUI TU ES
L’HOMME À TÊTE DE CHIEN
LA DISTINCTION PAR L’ANIMAL
LES CHIENS ONT-ILS UNE IDENTITÉ NATIONALE ?
LA BELLE ET LE CLOCHARD
LES CHIENS DU TITANIC
LA FIN DES « ARISTOCHIENS » ?
LES CHIENS DE LA ZONE : UN SOUS-PROLÉTARIAT À QUATRE PATTES
LA REVANCHE DES CORNIAUDS ET DES BÂTARDS
LE CHIEN, UNE QUESTION POLITIQUE ?
TROTTOIR, PAS CROTTOIR
« MOI, J’ATTENDS DEHORS »
DE SI GRANDES DENTS : LA QUESTION DE LA MORSURE
LA MENACE DES HOMMES-CHIENS
CHIENNES DE VIES
PAUVRES ET CHIENS COMME OBJETS DE CHARITÉ
FOLLES RUMEURS ET DÉLIT DE SALE GUEULE
LES CHIENS DE SDF, DES CABOTS MAL ÉLEVÉS ?
VISER LE CHIEN POUR MIEUX EXCLURE LE MAÎTRE
LE CAS « SONIA » : UNE VICTIME EXPIATOIRE DE LA CRISE MIMÉTIQUE
AIDE SOCIALE ET EXCLUSION PAR LE CHIEN
CONCLUSION

INTRODUCTION

Des cabots, d’aussi loin que je me souvienne, m’ont toujours entouré. Ces compagnons à quatre pattes m’escortaient dans tous les événements de mon existence sans que j’en fasse finalement grand cas. Je les aimais bien, mais ils rodaient dans ma vie comme une présence discrète plutôt qu’ils ne faisaient de ma part l’objet d’une passion dévorante.

Il faut dire que, jusqu’à l’âge de mes 6 ans, mon grand rêve animalier était encore de devenir jockey et de posséder mon propre cheval de course. Pour me préparer à ce glorieux destin équestre, je me mis plus d’une fois en tête de chevaucher sur le dos de Sultan, le berger allemand de mes grands-parents. L’opération se solda bien entendu par un échec total et, même si Sultan ne m’en tint jamais rigueur, je dus me résigner à revoir à la baisse mes prétentions domesticatoires.

Mon enfance et mon adolescence s’écoulèrent au rythme des adoptions, des vies et des morts de ces compagnons de route velus, dont on aime se souvenir au gré du feuilletage d’un vieil album photos. Il ne faut d’ailleurs pas s’offusquer de se voir rappeler à cette occasion que Titi, l’adorable ratier gagné par vos parents à la loterie d’une fête foraine locale l’année de votre naissance, fut élevé avec vous comme un frère. A posteriori, l’ego en prend un coup ; mais l’anecdote a en tout cas le mérite d’attester que, en accédant au premier cercle familial, le chien est parvenu à faire un saut significatif sur la grande échelle de l’évolution.

Mon véritable grand déclic canin ne se produisit que quelques années plus tard, le jour où je devins officiellement « cynotechnicien » au terme d’une formation accomplie au cours de mon service national. Cette expérience fut incontestablement une révélation. Adieu donc Titi et bonjour Like, berger belge malinois à la robe de feu, dressé pour neutraliser d’un seul coup de crocs les très hypothétiques terroristes qui auraient eu la témérité de lancer un assaut sur la base militaire à laquelle j’avais été affecté.

Maître-chien diplômé, je décidai, après la quille, de poursuivre mes études en ethnologie. Je voulais prendre le chien comme sujet de thèse. Dans le sillage des travaux de Philippe Descolanote, et compte tenu de l’engouement qu’ils avaient suscités, je m’étais alors figuré que l’« anthropologie de l’animalité » pouvait constituer un cadre universitaire reconnu pour une recherche sur ce thème. Mes premières démarches se heurtèrent aux railleries de quelques « mandarins » dubitatifs. À force d’insistance, je parvins finalement à faire reconnaître le chien comme un sujet de recherche ethnologique au moins aussi légitime que le « talus dans la campagne bretonne » dont certains folkloristes vieillissants nous rebattaient les oreilles dans mon université de province. Ma thèse de doctorat porta finalement sur ceux qu’une terminologie médiatico-politique disqualifiante désigne communément sous le nom de « punks à chiens ». Ma recherche se construisit ainsi sous le signe canin, avec la conviction que, des deux côtés de la laisse, se jouait une relation particulière dont les enjeux sociaux et politiques méritaient bien une analyse.

 

On dit souvent qu’il n’est jamais bon de tourner le dos à un chien qui vous attaque. Fuir devant lui serait la plus sûre façon de déclencher son courroux. Me conformant à ce sprécepte éthologique, je décide d’aborder le sujet de ce livre de façon frontale.

Yorkshire, labrador, bichon à poil frisé, husky, pitbull ou rottweiler, la population canine française dépasse aujourd’hui en France les 7 millions d’individus. Pourquoi tant de chiens ? Quelles étranges relations entretient-on avec ces compagnons à poil ? Et, surtout, que révèlent-elles sur les humains qui les nouent ?

BRÈVE HISTOIRE DE CHIEN, OU COMMENT MÉDOR
EST DEVENU UN ANIMAL DE COMPAGNIE

D’où vient le chien ? Qui saurait par exemple retracer la longue histoire de ce petit roquet hargneux, à peine plus grand qu’un lapin, qui, boudiné dans son petit imperméable rose fuchsia, déboule chaque jour à mon passage en couinant, se jetant inlassablement sur la palissade qui longe ma rue dans l’espoir vain de m’arracher un bout de mollet ?

La question des origines peut paraître accessoire, mais c’est elle en réalité qui structure tout le reste : loin d’être un donné naturel, la relation homme/chien est en effet le fruit d’un très long processus de construction biosociale.

PRÉHISTOIRE DU CHIEN

Les savants se sont longtemps perdus en conjectures sur la généalogie de l’espèce canine. Pour les naturalistes prédarwiniens qu’étaient Buffon, Linné ou Cuvier, son origine était à chercher du côté du dingo d’Australie et des parias d’Asie et d’Afrique. Geoffroy Saint-Hilaire estimait quant à lui que l’ancêtre du chien domestique était le chacal (canis aureus). Pour Darwin, un certain nombre d’éléments géographiques tendaient à prouver que les chiens domestiques descendaient de plusieurs espèces sauvages (dont les renards et les lycaons). Au XXe siècle, Konrad Lorenz et Ernst Trumler proposaient une double parenté : le loup pour les chiens nordiques comme le husky sibérien, et le chacal pour les autres races.

Il fallut attendre la fin du XXe siècle pour que la génétique permette enfin d’y voir un peu plus clair. Des analyses de l’ADN des loups et de nombreuses races canines permirent de montrer que celles-ci appartiennent au groupe des canis lupus familiaris, une sous-espèce de canis lupus. Le processus de spéciation a été long puisque la divergence génétique entre le chien et le loup aurait commencé il y a au moins cent mille ans.

Pour expliquer la domestication du chien, certains auteurs se réfèrent aux pratiques de sociétés mélanésiennes, où des petits d’animaux sauvages tués par les chasseurs sont confiés à des femmes qui les nourrissent au sein comme leurs propres enfantsnote. Mais il est plus probable que l’ancêtre lupin du chien se soit « autodomestiqué » : autour du XIIe millénaire avant J.-C., dans un contexte de réchauffement climatique propice à la sédentarisation de groupes de chasseurs du néolithique, quelques loups se seraient stabilisés près des campements ou des habitations. Devenus commensaux, ils auraient profité de la possibilité offerte par leurs hôtes humains de venir consommer les restes alimentaires et autres détritus anthropiques. La domestication du protochien eut des répercussions directes sur lui, avec des conséquences cognitives, comportementales et morphologiques importantes, favorisant une plus grande socialité vis-à-vis de l’humain et entraînant des modifications physiques caractéristiques pour l’espèce tout entière.

Canis lupus familiaris se rapprocha donc probablement de nos lointains ancêtres par pur opportunisme, notamment pour liquider les détritus de Cro-Magnon. Charognard invétéré, spécialiste du déchet anthropique, ce cousin du loup gris n’intéressa finalement l’homme que sur le tard, c’est-à-dire au moment où celui-ci considéra qu’il pouvait être autre chose qu’une poubelle à quatre pattes. Dès lors, corvéable à merci, il devint l’auxiliaire indispensable pour effectuer les tâches les plus ingrates de l’existence humaine.

UN TRAVAIL DE CHIEN

Parmi les grandes fonctions traditionnellement dévolues aux chiens, la garde occupe évidemment une place de choix. C’est la très classique image du chien protecteur du foyer. Le fameux avertissement Cave canem, que l’on peut encore lire sur certaines mosaïques au seuil des villas de Pompéi, se décline à toutes les époques et dans toutes les langues : « Attention, je monte la garde ! » Beware of dog ! Achtung Pflichtbewusster Hund ! ou Attenti al cane !

Si l’on associe très souvent la notion de « garde » à celles de « défense » et de « protection » du maître, le travail du cerbère s’étend également à l’ensemble des biens humains, au premier rang desquels les troupeaux. Si les évolutions structurelles du pastoralisme ont aujourd’hui rendu les transhumances plus irrégulières, l’auxiliaire canin continue à jouer un rôle central pour la surveillance des troupeaux. Parmi les races bergères, on mentionnera le beauceron, le berger belge malinois ou le berger allemand, ou des chiens plus rustiques, à demi-ensauvagés, comme le célèbre patou. Mais la star incontestée des paturages demeure le border collie : fruit d’une sélection de plus de deux siècles, ce gardien hors pair trouve son origine quelque part dans les Highlands d’Écosse.

Autre mission essentielle dévolue aux chiens par l’homme : la chasse. On raconte que ce furent, au VIIIe siècle, les moines de l’abbaye de Saint-Hubert de Mouzon dans les Ardennes qui furent à l’origine de l’une des icônes de l’art cynégétique : le chien de Saint-Hubert. Animal robuste, au flair particulièrement développé, il apparaît comme le chasseur par excellence. L’autre grand nom de la chasse traditionnelle est le lévrier. Ce chien, probablement l’un des plus anciens de la lignée canis lupus familiaris, s’est affirmé, des siècles durant et aujourd’hui encore, comme le symbole de l’élégance et du bon goût.

Quelle que soit la race, l’usage du chien de chasse est longtemps resté la prérogative de l’aristocratie. Support de distinction sociale, dont la possession était soumise à un certain nombre de critères électifs, ce genre d’animal tenait un rôle central dans l’ordre de la société de cour. La noblesse n’hésitait pas à le mettre en avant comme un totem. Les ducs de Montmorency portaient ainsi sur leur casque une tête de dogue, symbole de l’Ordre du Chien fondé au Ve siècle par Lisoye. Seuls autorisés à posséder des meutes, les monarques français disposaient quant à eux d’un domaine de chasse quasi illimité, constitué non seulement des forêts royales mais plus largement de l’ensemble des domaines du royaume.

« Attention, je monte la garde »

Si vous faites garder votre jardin par un cerbère à la dent dure, mieux vaut annoncer la couleur. L’article 1385 du Code civil dispose qu’un propriétaire de chien est responsable en cas de problème avec un tiers, notamment s’il n’a pas averti que son chien était potentiellement méchant. Mais les panneaux trop suggestifs annonçant par exemple « chien dangereux » peuvent aussi se retourner contre le maître : l’article 19 de la loi no 96647 du 22 juillet 1996 indique en effet que « l’utilisation d’un animal pour tuer, blesser ou menacer est assimilée à l’usage d’une arme ».

Le petit peuple n’avait en revanche nul droit de posséder des chiens de chasse ; quant aux velléités cynégétiques de leurs corniauds, celles-ci étaient frustrées dès la naissance. Par ordonnance seigneuriale, les roturiers étaient obligés de sectionner les « cordes de jarret » de leurs animaux pour les empêcher de poursuivre le gibier. En vertu d’un droit dit de « chienage », les vassaux pouvaient en revanche se voir contraints de nourrir les chiens de chasse de leur seigneur. Il fallut attendre la Révolution française pour que la possession de ces auxiliaires de chasse ne soit plus le privilège de nantis à particules.

Les chiens de chasse se divisent classiquement en deux grandes catégories : les « chiens courants » et les « chiens d’arrêt » ou « chiens couchants ». Les premiers servent à traquer le gibier jusqu’à épuisement, tandis que les seconds l’immobilisent. Bassets, fox-hounds, beagles et autres caniches appartiennent à la première catégorie ; braques, épagneuls et griffons à la seconde.

Aujourd’hui, les domaines de chasse s’étant réduits comme peau de chagrin et certains types de gibier s’étant raréfiés, nombre de chiens de chasse, faute de proies à traquer, se sont reconvertis en simples toutous de compagnie. D’aussi fins limiers que le setter et d’aussi redoutables chasseurs que le labrador ont troqué leurs instincts de prédateurs contre le cadre douillet du sofa de madame et monsieur Tout-le-Monde, qui ne se souviendront peut-être de la nature profonde de leur chien que le jour où celui-ci finira par les mordre.

La troisième grande catégorie de tâches historiquement confiées aux chiens par les hommes est la traction. On sait que les étendues du Grand Nord ne furent domptées que grâce à l’abnégation des chiens de traîneau, dont les romanciers Jack London ou James Oliver Curwood ont narré le dévouement exemplaire. Mais on a oublié que la traction canine fut longtemps aussi une pratique commune sous nos latitudes. En 1608, dans les galeries du Louvre, le futur Louis XIII s’improvisait conducteur d’un carrosse miniature tiré par Lion et Pataud, deux dogues spécialement réquisitionnés pour l’occasion. De façon moins anecdotique, en Europe, c’est au début du XIXe siècle que la traction canine connut son apogée. De l’Angleterre à l’Allemagne en passant par l’Italie, la Belgique ou la Suisse, le chien était devenu un auxiliaire précieux pour des commerçants qui y trouvaient une alternative peu coûteuse à la traction hippomobile. À cette époque, l’emploi de chiens de trait était quasi systématique au sein du petit peuple des colporteurs et des marchands : bouchers, boulangers, laitiers et autres fromagers sillonnaient les rues avec des carrioles tirées par de fiers corniauds. En France, le phénomène prit une telle ampleur que les autorités réagirent. En 1822, la préfecture de police de Paris émit ainsi une ordonnance imposant aux chiens attelés le port d’une muselière et d’un collier nominatif. Deux ans plus tard, une seconde ordonnance établit l’interdiction totale des charrettes canines dans la capitale. On peine aujourd’hui à se figurer l’encombrement que pouvaient représenter ces groupes compacts de chiens équipés de carrioles dans le ventre grouillant des villes. Aboiements, bagarres, morsures et accidents étaient en effet le lot quotidien de ce bouillonnement canin…

LE TRIOMPHE DE L’ANIMAL DE COMPAGNIE

Aujourd’hui, le chien s’est complètement métamorphosé. Il n’est plus qu’un artefact de luxe ou d’agrément dans une société devenue assez prospère pour ne plus avoir à compter sur sa force de travail. Membre à part entière de la famille, il a cessé d’être un domestique pour entrer dans le cénacle des animaux de compagnie. Ce saut évolutif majeur est bien plus lié aux comportements des maîtres qu’à celui de Médor, qui n’aura finalement eu qu’à s’adapter bon gré mal gré à cette mue existentielle.

Les fonctions de chasseurs de rats, pour les chats, ou de gardiens du foyer, pour les chiens, leur ayant été retirées, ces animaux n’ont souvent plus d’autre utilité que d’être simplement présents et disponibles. En 2002, une enquête Facco/Sofres montrait que la majorité des Français s’intéressaient davantage à la dimension affective du chien qu’à son aspect utilitaire. Pour 67 % des personnes interrogées, le canidé était un ami et un « copain » avant d’être un gardien-protecteur (22 %), ou un chasseur (21 %).

En à peine quelques décennies, l’animal de compagnie est ainsi passé du rôle d’objet utilitaire-utilisé à celui de quasi-sujet, si ce n’est de personne à part entière. Dès lors, tout est bon pour réduire l’écart entre « lui » et « nous ». Qu’il s’agisse du choix de son nom ou de ses brushings chez le toiletteur du quartier, la bête de compagnie est façonnée par la main des maîtres qui s’évertuent à brouiller toujours davantage les frontières. Alain Roy rappelle ainsi que, « aux États-Unis, 27 % des propriétaires ont amené leur chien chez un photographe professionnel pour une photo avec le Père Noël ou le lapin de Pâques et 39 % des maîtres encadrent la photo de leur animal favori ou encore l’insèrent dans un album photonote », tandis que 75 % des Canadiens affirmaient offrir un cadeau à leur « toutou » pour leur anniversaire ou à Noël. S’ils tombent malades ou présentent des troubles de comportement, on s’empresse de les confier aux bons soins de vétérinaires dont l’approche professionnelle est calquée sur celle des médecins. À leur mort, on disposera de leur cadavre avec respect et dignité. On perpétuera ensuite leur mémoire en conservant précieusement leur collier, leur laisse ou leurs jouets, comme s’il s’agissait de véritables icônes.

Le phénomène du « chien de luxe » ou de « compagnie » n’a véritablement commencé à prendre son essor qu’au XIXe siècle. On avait déjà pu noter un certain engouement des Romains pour les singes de compagnie à l’époque de César, ou remarquer, dissimulés dans les « manchons » des impératrices chinoises, de ridicules canidés plus proches du rat que du chien. Il est également vrai que, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les grands peintres n’hésitaient plus à représenter des chiens dans les portraits de famille. Mais cette finalité non utilitaire accordée au clébard de la maison demeurait encore une mode réservée à une élite sociale.

L’évolution d’un statut juridique

Si le chien peut s’enorgueillir d’avoir été le premier animal domestique de l’histoire, cette antériorité ne lui a longtemps procuré guère plus d’avantages juridiques que n’en avaient la poule, la vache ou le cheval. Comme le précise le juriste canadien Alain Roy, « l’assimilation de l’animal domestique au monde humain s’arrête aux frontières des textes de loinote ».

Dans le Code civil français, même les animaux de compagnie tels que le chien ou le chat demeuraient confinés au statut de biens mobiliers. Le Code pénal reconnaissait quant à lui les animaux comme des êtres capables de souffrance. S’amuser à jeter un chat contre un mur est un délit et peut avoir des conséquences pour l’auteur des faits. Au début de l’année 2014, une histoire de ce type a défrayé la chronique à Marseille, suscitant une mobilisation des associations de protection animales et des citoyens outrés par les images mises en ligne par le tortionnaire. Jugé en comparution immédiate, l’individu a écopé d’un an de prison ferme.

Ce statut juridique « mixte » restait pourtant, à bien des égards, ambigu. Contrairement à une chaise, l’animal était en effet reconnu par le législateur comme un être capable de souffrance, tout en demeurant, à l’instar de la chaise, un objet de propriété. Suivant les principes de l’usus, fructus, abusus, le chien pouvait donc être vendu, acheté, voire tué, pourvu qu’on ne le fasse pas souffrir.

Depuis le mois d’avril 2014, les lignes ont bougé. Un amendement leur attribue en effet la qualité d’« êtres vivants doués de sensibilité ». Une évolution statutaire fruit d’un long travail de lobbying des associations de protection animale.

Le véritable changement réside certainement en ce que, pour la grande majorité de nos concitoyens, l’animal de compagnie est devenu la seule présence animale possible, et que, surtout, son nombre n’a cessé de croître pour atteindre des proportions impressionnantes. Depuis une trentaine d’années, le chien est ainsi devenu l’un des animaux de compagnie les plus prisés. Rien qu’en France, on compte plus de 7,5 millions d’individusnote. Si le groupe des chats, avec ses 10,9 millions de membres et ses airs supérieurs, n’a pas manqué de le détrôner, la « folie canine » demeure néanmoins plus que significative dans l’Hexagone.

Plusieurs pistes ont été proposées pour rendre compte de ce phénomène. Dans une société industrialisée où, la taille des familles s’étant réduite, le manque affectif et la peur du vide engendrent, nous dit-on, des angoisses toujours plus intenses, l’homme postmoderne se serait mis en quête de nouvelles béquilles sociales. Comme le diagnostique Joël Dehasse : « Dans les sociétés de haute technologie, médicalisées, hygiéniques, on prend le chien dans les maisons. Dans les autres sociétés, plus pauvres, le chien reste banni hors du foyer. […] Le chien vient remplir un vide, un manque affectifnote. »

Une autre explication de l’explosion du phénomène « chien de compagnie » tient à sa concomitance avec l’urbanisation croissante et ses effets durables sur la vie quotidienne des populations. Plus le béton gagne du terrain, plus la « nature » devient pour le citadin une réalité distante, qui continue à l’attirer en même temps qu’il en est progressivement privé. Sans doute est-ce ainsi qu’il convient d’interpréter le succès constant du Salon international de l’agriculture qui, tous les ans, attire à Paris des dizaines de milliers de visiteurs. À la recherche d’une animalité adaptée aux modes de vie de l’époque, les femmes et les hommes contemporains lorgnent ainsi sur de bêtes idéalisées, ni trop sales ni trop menaçantes. Dans le contexte de cette dysneylisation généralisée, François Sigaut explique que « l’animal de compagnie ne procure qu’une compagnie factice, qui remplace celle des animaux qui nous entouraient avant. Il est le substitut d’une nécessité qui a disparunote ». Il poursuit son analyse en indiquant que le surinvestissement affectif dans les animaux de compagnie sert sans doute en un sens à racheter le sentiment de culpabilité que l’homme contemporain éprouve vis-à-vis d’autres animaux, surexploités par lui. La rédemption par le chien et le chat permettrait ainsi à compenser le sort peu enviable que l’on fait vivre aux veaux, vaches et autres cochons que l’on retrouve quotidiennement dans nos assiettes.

Médor aurait cependant tort de se réjouir trop vite de ce statut flatteur. Ainsi que le suggère Digard, il se peut que les motivations des maîtres humains soient en effet plus troubles qu’il n’y paraît au premier abord : « L’homme a domestiqué, domestique encore aujourd’hui les animaux avant tout pour satisfaire son besoin intellectuel de connaissance et sa compulsion, mégalomaniaque, de domination et d’appropriation des êtres vivants. Son zèle dominateur ne s’explique pas autrement que par la recherche de la domestication pour elle-même et pour l’image qu’elle renvoie d’un pouvoir sur la vie et les êtresnote. »

LE CHIEN-MARCHANDISE

Finie, l’époque, pas si lointaine, où les marchands ambulants frappaient à la porte des fermes ou de chez les particuliers pour proposer aux acheteurs potentiels le fruit des femelles qui faisaient la route avec eux. Fini également, le temps des marchés aux chiens qui avaient cours dans certaines grandes villes de province et où les agriculteurs ou les chasseurs du cru venaient se réapprovisionner en chair fraîche. Les marchés aux chiens de Bordeaux ou de Toulouse par exemple constituaient des lieux très prisés des cynophiles amateurs et des acheteurs.

Si la vente de chiens de particulier à particulier est encore d’usage et si les petites annonces de nos journaux ou de l’Internet regorgent d’offres plus alléchantes les unes que les autres, le commerce des chiots est cependant de moins en moins une activité d’amateur. Aujourd’hui, vendre un chien est devenu un métier à part entière, soumis à des règles rigoureusement définies par la loi. Outre l’obtention d’un certificat de capacité, obligatoire pour toute personne vendant deux portées de chiots par an, il faut encore disposer d’une structure conséquente conforme aux réglementations en vigueur dans ce secteur d’activité. Ce business, souvent très lucratif pour les professionnels qui s’y adonnent, ne s’improvise donc pas. Les quelques téméraires qui s’amusent à écouler leurs « marchandises » sur les trottoirs de nos cités occidentales sont d’ailleurs systématiquement pointés du doigt par un consortium hétéroclite composé des vigies de la cause animale et d’industriels peu enclins à partager le « gâteau » avec de petites mains venues de l’Est.

UN PRODUIT « COURANT » DE CONSOMMATION

Un chien, ça coûte combien ? Si la question est légitime, la réponse n’est pas simple. Ne serait-ce que parce que le vocable « chien » dissimule toute une farandole d’individus, de races, de tailles, de poids et de sexes différents. Il y a donc chien et chien. Contrairement à l’or, il n’y a pas de cours du chien en général. Le bien de consommation « chien » possède cependant bien une valeur commerciale, qui varie suivant les races, les époques, les pays et les modes.

Longtemps, les setters anglais et irlandais, les braques, les griffons et autres épagneuls constituèrent le fer de lance des chiens les plus chers et les plus recherchés. Dans une société encore très rurale, ces races représentaient des auxiliaires utiles aux chasseurs. Ils se distinguaient surtout des bâtards et autres chiens de ferme à qui l’on confiait la garde des maisons.

Aujourd’hui, l’offre s’est élargie et les prix ont flambé. Si les races grandes et rustiques ont encore de nombreux adeptes, les acheteurs préfèrent désormais souvent se tourner vers les petits formats qui s’adaptent mieux aux particularités de la vie urbaine. Dans les salons du chiot qui fleurissent un peu partout dans l’Hexagone, les chiots de races yorkshire, chiwawa ou pinscher se négocient à plus de 1 500 euros.

L’engouement canin sur lequel jouent allègrement les publicitaires ne résonne pas de la même manière chez le visiteur néophyte que chez le puriste cynologue. Ce dernier préférera toujours se fournir chez les éleveurs réputés, ceux qui, comme dans le cas des chevaux, misent sur un reproducteur et une reproductrice déterminés afin de faire perdurer le prestige d’une lignée. Les professionnels de la vente, très tatillons sur le chapitre de leur réputation, n’hésitent pas à afficher sur leurs stands, à l’occasion des salons auxquels ils participent, les éléments de traçabilité justifiant les prix de leurs bestiaux. Le revers de la médaille est que cette production de très haute qualité engendre de nombreuses convoitises. Depuis quelques années, les vols se multiplient dans les élevages, au grand dam de professionnels souvent démunis face à une criminalité canine bien organisée.

Les principaux concurrents des élevages canins traditionnels sont les animaleries. Appartenant à de grands groupes, ces enseignes ont poussé ces dernières années comme des champignons dans les zones industrielles des grandes villes. Leurs noms – Animalis, Truffaut, Jardiland – résonnent aux oreilles des citadins comme la promesse d’un retour à une nature idéalisée. Des produits de jardinage aux plantes, poissons, oiseaux, et même ânes ou cochons en passant par la nourriture pour animaux familiers, on trouve de tout dans ces nouveaux temples de la consommation périurbaine. Ces structures poussent à la consommation dans des conditions sanitaires parfois discutables, souvent montrées du doigt par les associations de défense des animaux qui dénoncent la façon dont les chiens y sont traités. Placés dans des cages ou des sortes d’aquariums de verre afin de ne pas être sujets aux manipulations constantes des visiteurs, les chiots sont exposés à un stress permanent qui peut avoir des impacts durables sur leur santé. Des controverses ont également éclaté ces dernières années concernant la provenance parfois louche des animaux vendus. Des élevages clandestins basés dans les pays de l’Est auraient servi de relais d’approvisionnement à certains de ces magasinsnote.

Même les fournisseurs dûment référencés peuvent poser problème puisque, contraints de livrer en masse un marché très demandeur, ils négligent la qualité de leurs souches canines. Produits à la chaîne, les chiots ainsi obtenus possèdent bien souvent des tares comportementales ou physiques, qui ne sont pas immédiatement détectables, mais que le nouveau maître devra assumer pendant toute la durée de vie de l’animal.

Pour ceux qui souhaitent faire une bonne action sans se ruiner, mieux vaut se tourner vers les refuges ou les SPA. Ces deux institutions bien connues du grand public ont en effet la lourde charge de trouver des parents adoptifs aux milliers de chiens et chats qui viennent chaque année encombrer les courettes. Croulant sous le nombre des animaux perdus ou, pire, abandonnés, les refuges, affiliés ou non à la SPA, peinent à réguler le flux. Il semblerait d’ailleurs que, en matière d’inconséquence, les Français soient les champions d’Europe, puisque plus de 60 000 animaux sont tous les ans contraints de passer par la case « foyer » pour cause d’abandon. Les bienfaiteurs canins et félins parviennent cependant à limiter les dégâts grâce à des campagnes publicitaires extrêmement efficaces et des appuis politiques et associatifs puissants.

BIENVENUE CHEZ LES PET FEEDERS

Quel est le point commun entre Nestlé, Colgate et Mars ? La première de ces multinationales est généralement associée à des produits chocolatés ou laitiers ; la deuxième a fait du soin bucco-dentaire l’une de ses priorités ; ce qui, justement, tombe à pic puisque la troisième se consacre aux friandises. En réalité, le véritable point de jonction de ces trois mastodontes de l’économie se situe dans la croquette. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ces firmes écoulent chaque année dans le monde plusieurs dizaines de milliers de tonnes de nourriture pour chiens. Une véritable manne financière, extrêmement rentable, avec des marges frôlant souvent les 20 % pour les marques standard.

Avec de tels bénéfices, les quelques pet feeders qui se partagent le gâteau du marché de la pâtée pour chien ont pris les commandes d’une industrie où l’invention gustative est permanente. Depuis peu, Nestlé a même lancé une glace révolutionnaire, sans lait, pour les cabots allergiques au lactose.

Un marché qui ne connaît pas la crise

Le baromètre trimestriel proposé depuis 2011 par l’association Promojardin/Prom’animal évalue la progression du marché de l’animal de compagnie en fonction de son chiffre d’affairesnote. Les indicateurs montrent que ce marché n’est que faiblement affecté par la crise. Ainsi, après une année 2011 positive (+ 4 %), ce secteur, qui dépassait les 4 milliards d’euros de bénéfices, confirmait sa dynamique au premier trimestre 2012 avec une croissance de 4,6 %. Bien que globalement en retrait par rapport à celui des chats (+ 7 %), le secteur de l’alimentation tout comme celui des accessoires canins conservent une remarquable vitalité : une augmentation de quasiment 3 % de janvier 2012 à mars 2012. On comprend mieux que, avec ces taux de progression exponentiels et ces chiffres d’affaires mirobolants, chaque propriétaire de chien devienne aux yeux des industriels un consommateur en puissance qui contribue à faire tourner, par le biais de son animal, la grande roue du marché.

Face à la puissance de feu de ces firmes, on se doute qu’il n’est pas facile de se démarquer. Les grandes surfaces y parviennent relativement bien en proposant des gammes de produits « distributeur » qui sont compétitives tant au niveau du prix que de la qualité gustative.

Les petites entreprises qui ont les reins bien moins solides doivent quant à elles adopter des stratégies de niche pour surnager. C’est d’ailleurs souvent à elles que l’on doit les produits les plus innovants. En France, l’émergence de la nourriture bio sur le marché canin en est, depuis quelques années, la parfaite illustration. Devant le constat que la malbouffe et ses conséquences directes (obésité, cancers, etc.) ne touchaient pas que les êtres humains, certaines entreprises ont souhaité se démarquer des produits industriels classiques en proposant des denrées issues de circuits plus courts et plus responsables. Une stratégie risquée mais sans doute nécessaire pour espérer survivre dans un univers canin décidément impitoyable.

Longtemps, la pitance du chien se résuma à des restes de repas, mélangés à quelques pâtes bouillies avec un peu d’eau, que le propriétaire préparait négligemment dans un fait-tout. Sans être raffiné, ce déjeuner canin n’était pourtant pas si mauvais que cela. Si la délicatesse culinaire n’était pas de mise, les manuels cynotechniques du XIXe siècle et du XXe siècle s’accordaient au moins sur l’importance de bien nourrir son animal, pour éviter que celui-ci ne tombe malade. Avec l’entrée dans l’ère de la consommation de masse, concomitante avec l’évolution du statut canin, les choses ont radicalement changé dans les gamelles.

Au fil du temps, Médor est devenu une fine bouche, dédaignant la misérable gamelle que l’on servait à ses ancêtres. Désormais, le chien exige de manger des mets de qualité, dans la maison et si possible à heures fixes. Le repas anthropomorphique permettrait presque au maître et à son chien de communier dans le même plat. D’ailleurs, certains propriétaires canins n’hésitent plus à taper dans la gamelle de Médor. Dans un article consacré à l’impact de l’imagerie animalière sur les consommateurs, Jean Lacie avait interrogé un réalisateur de film publicitaire qui lui fit cette surprenante révélation : « On a constaté que les ventes de nourriture pour animaux augmentaient chaque mois à partir du 20. Ce qui veut dire que des individus à petits budgets achètent en fait ces aliments très bon marché pour se nourrir. Les pouvoirs publics ont donc imposé aux fabricants de pet food que ces viandes soient consommables par l’être humain même s’il est écrit le contraire sur les boîtesnote. »

Contrairement au porc, omnivore, on oublie pourtant souvent que le chien reste un carnivore. Et un carnivore à l’estomac fragile ! Ainsi, lorsque certains maîtres se mettent à partager avec leur compagnon à quatre pattes des morceaux de leurs chocolats préférés, ils négligent une donnée éthologique essentielle : le chien ne digère pas la théobomine, un alcaloïde contenu dans la fève de cacao. Donnez une tablette de 200 grammes de chocolat à un chien de petite race et vous parviendrez à coup sûr à l’empoisonner très rapidement.

PARCE QU’ILS LE VALENT BIEN

Qui n’a jamais assisté à un salon animalier ne peut se faire qu’une représentation imprécise du véritable délire qui entoure aujourd’hui l’animal de compagnie. L’affluence est telle que, malgré les sommes exorbitantes qu’on leur extorque pour y poser leurs stands, les marchands du temple canin et félin se battent avec acharnement pour y exposer leur dernière invention destinée à bichonner Youki, soigner Minette, ou pouponner Titi.

Bizarrement, dans ce brouhaha de voix et de cliquetis de cartes bancaires, les animaux restent calmes. Comme s’ils ne voulaient pas importuner dans leur folie ces maîtres qui semblent avoir définitivement perdu tout contrôle. À Chicago, Londres, Lausanne ou Paris, la mise en scène est partout la même : on se bouscule, comme autrefois au cirque, pour savoir de quel accoutrement grotesque on vêtira demain son meilleur ami à poil ou à plume.

Avant de briller sous les feux de la rampe, il convient que le chien se fasse beau. Dans l’univers ultracanin qui est désormais le nôtre, l’apparence est primordiale. La séance de soins chez le toiletteur constitue l’un des passages obligés pour que l’animal racé puisse se distinguer de la plèbe des pelés et des sans-grade qui stagnent sur l’arrière-banc de l’aristocratie canine.

Le niveau de sophistication visant à rendre Médor agréable à l’œil suit évidemment la courbe des nouvelles tendances et des nouvelles modes, mais surtout celle du porte-monnaie du propriétaire. Ainsi, le chic du toilettage contemporain est de passer par un spa canin. Dans les boutiques des grandes villes françaises où ce type de service est dispensé, le personnel, spécialement formé, distillera shampoings et huiles essentielles sur les rhumatismes de votre cabot pour des tarifs dépassant souvent la centaine d’euros.

Mon chien est dans le canard

Si l’on s’« amusait » à référencer les centaines de titres de journaux et revues dédiés aux chiens qui sortent chaque année en kiosque et si on leur adjoignait les milliers d’articles contenus dans les magazines non spécialisés, nul doute que l’on pourrait remplir des kilomètres de rayonnages. Chaque catégorie de chien possède son canard. Le mythique Chasseur français continue à mettre évidemment les limiers à l’honneur ; le Cynophile permet quant à lui aux amateurs de se tenir informés de l’évolution technique et réglementaire structurant le champ canin. L’amateur de sports canins pour sa part se reportera à l’incontournable Sans Laisse. On pourrait prolonger indéfiniment cette liste, d’autant que, à cette masse de papiers et d’informations, il faudrait joindre également le contenu numérique des sites et autres blogs du web qui donne le vertige.

Chaque année, la Société centrale canine, les sociétés régionales canines et les clubs de races organisent des concours de beauté destinés aux chiens. Mais ne participe pas à ces concours n’importe quel corniaud venu. Il faut en effet pouvoir montrer « patte blanche », en affichant la pureté de son pedigree. Des juges départagent les individus canins dans leurs catégories respectives, en désignant les plus proches du standard de leur race. Les expositions permettent ainsi de classer les sujets selon leurs qualités morphologiques et de contribuer à l’amélioration des races canines.

Pour ceux enclins aux compétitions plus « physiques », il existe d’autres types de concours. Les sports canins à pratiquer en club sont en effet nombreux : agility, cani-cross ou encore fly-ball… Pour les vrais « mordus », le ring constituera certainement la solution idéale. Méconnu des non-initiés, ce style de compétition associe différents types d’exercices proposés au maître et à son chien : les épreuves dites de « dressage » tout d’abord, durant lesquelles le chien effectue des exercices de « marche au pied », de « garde d’objets » ou de « saut d’obstacle ». Les épreuves de « mordant » ensuite, qui permettent aux chiens d’effectuer de spectaculaires séances d’attaque sur un individu protégé d’une combinaison.

Le ring est un sport de passionnés qui peut déconcerter le spectateur non averti. En effet, contrairement par exemple à l’agility, sport canin a priori plus soft, cette discipline renvoie à une certaine idée du dressage faite de maîtrise totale sur l’animal, de surdomestication mais aussi d’utilisation du potentiel intrinsèque du chien. Les disciplines pratiquées mettent à contribution les qualités naturelles (voire instinctives) de l’animal, ou du moins de certaines races (dont le berger belge malinois). Le profil des pratiquants est également intéressant. Plutôt masculins, on trouve parmi ceux-ci de nombreux cynotechniciens militaires qui profitent de leur temps libre pour continuer à assouvir avec leurs propres chiens civils leur « passion du dressage ».

L’ART DU DRESSAGE

Le particulier qui désire faire de son fidèle compagnon une bête de foire, ou, à défaut, un animal bien dressé peut s’appuyer sur la masse de bouquins et autres manuels techniques qui inondent aujourd’hui les rayonnages de nos librairies. Rédigés par des éducateurs canins, ces ouvrages déclinent, de la truffe à la queue, les mille et une façons de transformer son clébard ingérable en toutou urbain et docile. Ce business juteux autour de l’acquisition des bonnes manières canines se décline aussi sur d’autres types de médias. L’éducateur en herbe aura ainsi tout le loisir de surfer sur le Net, voire, s’il est abonné au câble, de s’initier sur le petit écran aux rudiments de techniques moins conventionnelles, avec le roi de la gestion des crises comportementales insolubles : l’Américain Cesar Millan. Dans le monde francophone où l’amour porté aux chiens est bien plus développé que la capacité réelle des maîtres à réguler leur comportement, les propriétaires pourront également s’appuyer sur les conseils de quelques stars très médiatiques, comme le vétérinaire belge Joël Dehasse ou l’éducateur canin parisien Franck Philippe. En cas de doutes sur l’applicabilité de leurs méthodes d’éducation, souvent contradictoires, le gros de la troupe des maîtres pourra également se rendre dans l’un des nombreux centres éducatifs dédiés à cet effet.

Pour certains commentateurs contemporains, ces techniques visant à canaliser le comportement du chien seraient le symptôme d’un monde dans lequel l’homme s’arrogerait un pouvoir excessif sur les « non-humains ». Pour la philosophe Florence Burgat par exemple, la notion de dressage ne peut renvoyer qu’aux pires instrumentalisations anthropiquesnote. Le dressage nierait l’autonomie de l’animal, le privant de son droit fondamental à une existence propre, le réduisant à une forme d’esclavage.

Il est vrai que le dressage peut prendre des formes très problématiques. En contexte militaire, j’ai pu assister à des scènes d’une très grande brutalité, qui s’apparentaient à de la maltraitance, de la part de certains cynotechniciens. Au chenil interarmées de Suippes par exemple, durant une séance de travail, l’un des instructeurs que je côtoyais alors n’hésita pas à prendre une longe et à pendre son chien à un arbre durant plusieurs secondes, au prétexte que celui-ci n’avait pas obéi immédiatement à un rappel au sifflet. Le maître-chien m’expliqua, le plus naturellement du monde, que pour faire comprendre à l’animal son « erreur », il fallait le sanctionner de façon radicale afin que ce faux pas ne se reproduise pas. Le cynotechnicien pendit donc son chien durant de longues secondes à l’arbre, sifflant et frappant simultanément l’animal afin qu’il assimile rapidement la leçon. En quasi-syncope, il fallut un petit laps de temps au fautif pour retrouver ses esprits. Ce serait pourtant témoigner d’une grande méconnaissance des logiques propres au dressage institutionnel que de faire de ce type de cas extrêmes une généralité.

Le dressage des chiens militaires

Encadrés par une législation très rigoureuse, les maîtres-chiens sont obligés de réguler leurs pratiques et de brider les capacités réelles de leurs animaux. Hors de question de « faire mordre » un chien de n’importe quelle manière et dans n’importe quelle condition.

Pour pouvoir conserver un animal opérationnel en cas d’intervention, le cynotechnicien doit mettre en place des stratagèmes afin de maintenir un certain niveau de « tension » chez son chien, tout en restant attentif aux règles du jeu de la société civile et militaire à laquelle il appartient. La difficulté de la fonction de maître-chien de l’institution apparaît alors dans cette règle imposée : « Protéger sans déborder. » Cette contrainte est d’ailleurs perçue par bon nombre de professionnels interrogés comme une véritable frustration. Pour se satisfaire de ces règles du jeu très strictes, les cynotechniciens ont opté pour des entraînements quotidiens, souvent très réalistes, visant à reproduire des situations d’agression.

Ces entraînements ont lieu au sein même de l’enceinte militaire ou sur des terrains dits « extérieurs » parce que situés en dehors de la structure militaire habituelle. Lors de ces exercices, le militaire maître-chien joue à faire comme si. Comme s’il était confronté à une situation à risque. Comme s’il devait véritablement utiliser son chien. Les chiens militaires étant considérés comme des armes, ces entraînements sont à mettre en relation avec les exercices de tir en stand auxquels tous les militaires doivent se plier.

Bien que n’ayant pas forcément lu les incontournables commentateurs universitaires, les cynotechniciens sont loin d’être des idiots culturels. Certains d’entre eux, comme Joël Dehasse, s’inscrivent ainsi largement dans le consensus actuel prônant l’autonomie du chien. Aussi surprenant que cela puisse paraître pour les intellectuels contemporains qui surfent sur ce nouveau courant de pensée intitulé « phénoménographie équitablenote », la plupart des cynotechniciens considèrent que seul le dressage permettrait d’éviter la « mécanisation » de l’animal et d’assurer la prise d’initiative du chien.

Envisageant leur métier comme une véritable passion, les professionnels du milieu canin considèrent ainsi l’acte de dressage comme un processus de libération, puis de canalisation des instincts de la bête, visant à optimiser son travail. Pour eux, l’animal doit également y prendre du plaisir, au risque de réduire l’efficacité de son action.

La notion de « jeu » durant le dressage est ainsi au cœur des préoccupations de nombreux maîtres-chiens interrogés qui estiment que « le chien joue mais ne travaille pas ». On trouve une illustration de cette tendance dans l’administration des douanes, où le chien de service n’effectue ses missions de détection de stupéfiants que par jeu. Le maître se contente d’encourager son élève et de le récompenser grâce à sa « poupée » une fois la découverte de drogue effectuée. Ce « protocole ludique », qui diffère largement de certaines analyses sociologiques postulant que l’épanouissement de l’animal résiderait inévitablement dans un goût immodéré pour le « travailnote », montre que les notions de dressage et d’éducation ne peuvent se réduire à une interprétation utilitariste.

Évidemment, les évolutions récentes de notre sensibilité vis-à-vis de la gent canine complexifient grandement la perception de ces nuances cynotechniques. Chaque maître ou chaque commentateur, plus ou moins bien informé, prétend ainsi détenir la vérité sur le mode de fonctionnement de Médor.

DU CHENIL À L’HÔTEL

Faire garder son chien n’est pas un exercice de tout repos. Cela est notamment dû à l’évolution des rapports que nous entretenons avec lui. Dans un passé pas si lointain, la chose était plus simple. Il n’était pas rare que le fidèle compagnon à quatre pattes restât à l’attache hors de la maison, avec, pour simple pitance, quelques restes du repas de la veille et une gamelle d’eau. On ne s’offusquait pas qu’il puisse rester ainsi, des heures durant, gardant le logis familial autant qu’il se gardait lui-même. Notre rapport à l’animal nous empêche aujourd’hui de concevoir une relation où le chien autonome se suffirait à lui-même. On extrapole et on fantasme l’ennui possible que le chien pourrait éprouver en l’absence du « patron ». Le temps canin n’a pourtant rien à voir avec le temps humain. Les possibles destructions causées par Médor en l’absence de son maître sont à mettre davantage sur le compte d’une angoisse de séparation causée par des comportements trop fusionnels du propriétaire envers son animal que sur celui de l’incapacité du chien à attendre patiemment. Quoi qu’il en soit, ce dysfonctionnement provoque bien des troubles qui entraînent la création d’un nouveau marché : celui de la garde de l’animal.

Comme le rappelle Damien Baldin, la naissance des refuges est concomitante de l’émergence d’une sensibilité animaliste qui y voyait un antimodèle à la toute-puissance des fourrières du XIXe siècle, antichambres d’une mort annoncéenote. En France, le premier d’entre eux vit le jour grâce à la baronne d’Herpent, au début du XXe siècle, à Gennevilliers. Inspiré des refuges londoniens ou berlinois et financé par la fondation du milliardaire américain Gordon-Benett, le site reçut le nom exotique de Dog’s Home at Gennevilliers. Quelques années plus tard, la SPA fonda son propre refuge à Asnières. D’autres suivirent du côté de Montrouge ou encore de Levallois avant de s’implanter sur l’ensemble du territoire.

À la fourrière

À l’origine, le droit français prévoyait qu’un animal abandonné ou errant, ayant causé des dommages à la propriété d’autrui, puisse être mis en fourrière, c’est-à-dire conservé par celle-ci jusqu’à l’obtention d’une réparation de la part du propriétaire fautif. Le Code rural mit fin à cette pratique en 1889, en obligeant le propriétaire lésé à conduire l’animal au lieu de dépôt désigné par la mairie. Au XIXe siècle, les fourrières municipales devinrent l’instrument central de la gestion animalière des communes. Se débarrasser au plus vite des chiens inutiles constituait une priorité pour les gestionnaires. À la fourrière municipale de Paris, située au numéro 11 du boulevard de l’Hôpital, les plus belles pièces, celles égarées par mégarde par quelques « belles » ou par des chasseurs imprudents, étaient gardées huit jours sur le site avec un traitement de faveur dû à leur rang de chiens racés. Si les massues et les hachettes furent longtemps les instruments les plus prisés pour exécuter ces indésirables, on recourait aussi à la pendaison ou à la noyade. En 1878, le Conseil d’hygiène préconisait ainsi de recourir au bain d’acide carbonique pur qui anesthésiait les animaux avant leur ultime voyage. Dès 1878, le gazage devint également une technique usitée. Au début du XXe siècle, la SPA réussit à faire adopter le principe de l’asphyxie au monoxyde de carbone, aux effets plus immédiats.

Avec la montée en puissance de l’animal de compagnie dans la seconde moitié du XXe siècle, d’autres établissements virent le jour : les pensions canines. Plus question ici d’établissements pour accueillir des bêtes abandonnées, mais de lieux où, moyennant finances, les propriétaires pouvaient confier leurs animaux pour des périodes allant de quelques heures à plusieurs semaines.

Aujourd’hui, les services « 5 étoiles » proposés par certaines pensions canines françaises déclinent des prestations luxueuses : enclos spécialement aménagés pour chiens lourdement handicapés, brumisateur de courette, séances d’hydrothérapie, etc. Tout est bon pour inciter Médor à garder un souvenir mémorable de son lieu de villégiature sans « papa » ni « maman ». Pour des bourses plus modestes devant se contenter de pensions canines plus classiques, une courette carrelée mais indépendante et un simple banc de repos suffiront amplement au confort du chien. La fantaisie du lieu se répercutera en tout cas sur les frais de garde, dont les coûts à la journée pourront aller d’une petite dizaine d’euros à des tarifs totalement délirants, dépassant plusieurs centaines d’euros.

Comme souvent en matière d’idées « novatrices », les Américains sont les premiers à ouvrir le bal, à l’image de cet hôtel de luxe – le D Pet Hôtel – ouvert en plein centre de Manhattan en 2012. Avec ses cinquante chambres de standing, coûtant de 79 à 200 dollars la journée, l’hôtel new-yorkais propose à ses pensionnaires à quatre pattes tous les services qu’un klebs américain du XXIe siècle est en droit d’attendre : téléviseur écran plat, lecteur DVD, parc de jeux et même salon de manucure pour griffes pour celles et ceux qui en exprimeraient le besoin. Au Brésil, ce sont les love hôtels qui fleurissent, sorte de maisons de passe pour la gent canine. Pour une cinquantaine de dollars, les maîtres peuvent ainsi laisser s’ébattre leur progéniture canine en toute discrétionnote, sous l’œil averti des tenanciers du lieu, des biologistes et des vétérinaires locaux.

Faire soigner son chien

Contrairement aux propriétaires des pays du Nord de l’Europe, les Français n’ont pas le réflexe d’assurer leur animal. Seuls 2 % le font. Une erreur peut-être car les soins vétérinaires ne sont évidemment pas remboursés par la Sécu. La facture peut se révéler douloureuse en cas d’opération de soins un peu atypique. Depuis quelques années toutefois, des mutuelles canines ont fait leur apparition sur le marché français. La plus connue s’appelle SantéVet. Fondée par un biologiste, elle permet pour une cotisation d’une dizaine d’euros par mois de se prémunir contre les mauvaises surprises.

Ceux qui n’auraient pas les moyens peuvent, s’ils vivent dans une grande ville, s’appuyer sur le réseau de dispensaires gratuits proposés par les écoles vétérinaires par exemple, par la SPA ou les « vétérinaires maraudeurs » de grandes fondations, comme celle de Brigitte Bardot.

Côté français, l’hôtellerie canine se veut plus sobre et moins clinquante. À Vincennes par exemple, dans l’un des premiers établissements du genre, il vous coûtera tout de même une bonne quarantaine d’euros pour loger votre cabot bien aimé dans l’une des six chambres d’une superficie de 9 à 12 m2 (loi Carrez) que compte l’établissement.

Pour les « petits budgets », les dog sitters représentent une alternative moins onéreuse et souvent plus souple. Leur présence sur le marché de la garde a fait de l’ombre aux pensions canines traditionnelles, contraintes de se repositionner face à ces nouveaux entrepreneurs de la garde à domicile. Si l’étudiant lambda continue à proposer ponctuellement ses services pour des gardes de chiens, ce sont de petites entreprises, très actives sur l’Internet, qui se montrent désormais les plus proactives et ambitieuses dans le secteur.

LE « MEILLEUR AMI DE L’HOMME »

Dans les années 1980, Richard Gotainer, publiciste fantasque et chansonnier patenté, auteur d’œuvres aussi inoubliables que Femmes à lunettes ou Poil au tableau, commettait un titre qui allait faire date : Le Youki. Cette ode au chien de compagnie, qui brocardait les figures grotesques de la « mémère » et du « pépère » d’un « chienchien qui avait mangé des boules de caca », pourrait à juste titre n’être considérée que comme un hymne de cour de récréation. Le Youki recèle pourtant une authentique dimension anthropologique.

Soyons francs : qui, parmi vous, lecteurs de ce livre, n’a jamais parlé à son chien avec ces intonations ridicules que l’on réserve généralement aux bébés ? Qui ne l’a pas admonesté en lui faisant les gros yeux ou en lui parlant comme on le ferait à un adolescent pris en faute ? Quelle force mystérieuse nous pousse à nous comporter de la sorte ? Attend-on vraiment que le chien, qui nous scrute de son œil interrogateur dès que nous ouvrons la bouche, nous réponde ? Bizarrement, oui. C’est qu’il y a une relation fortement anthropomorphique qui nous lie désormais à lui.

(Au moment où j’écris ces lignes, je me surprends moi-même à demander à Milo, l’adorable parsons russel qui squatte mon canapé depuis six ans, s’il a faim et s’il voudrait sortir se promener avec moi.)

CHIEN JOUJOU ET ENFANT-MAÎTRE

Plutôt que de développer des crocs menaçants comme leurs cousins lupins, les toutous ont su cultiver, au fil du temps, une série de signaux rassurants, propres à amadouer une espèce humaine qui n’a pas tardé à tomber dans le panneau. Une caresse par-ci, une friandise par-là et voilà le chiot assimilé à n’importe quel mouflet. Mieux, même une fois adulte, l’animal conservera une partie des traits enfantins qui faisaient son charme lors de ses premiers pas en société.

En accentuant ces traits distinctifs – appelés « néoténie » dans le jargon éthologique –, les éleveurs modernes ont poussé la machinerie initiée par Dame Nature encore plus loin, inventant des races de chiens toujours plus petites, toujours plus dociles, toujours plus fragiles et surtout absolument incapables de se débrouiller sans l’appui du maître ou de la maîtresse.

Du chihuahua à l’affenpinscher, en passant par le pékinois, le shi tzu ou le papillon, tous ces cabots miniatures entrent dans le classement extensible des « chiens-jouets » (toy dogs), sorte de synthèse improbable à mi-chemin entre la peluche et l’animal.

Les chiens de format plus classique peuvent également véhiculer l’image d’« enfants ne grandissant jamais », pour reprendre la formule du psychiatre Aaron Katchernote. Selon Paul Yonnet, cette assimilation du chien à l’enfant daterait de la seconde moitié du XIXe siècle. Ce phénomène coïnciderait avec une crise de l’éducation dans les sociétés occidentales : « Les animaux familiers, eux, sont tels que l’on voudrait que les enfants soient, obéissants, privatisés autour d’exclusives relations, admiratifs, réglés, sans surprise, dépendants mais sachant remercier le maître, et ils le resteront leur vie durant. Seule la mort interrompra la relation au maîtrenote. »

« Chien-enfant », le chiot représente potentiellement un exemple à suivre pour la cohorte des petits d’homme. Le petit animal leur servira d’ailleurs de support éducatif afin de s’initier au b.a.ba de leurs futures tâches d’adultes. C’est peut-être ainsi qu’il convient d’interpréter les chiffres de l’enquête Facco/Sofres, selon laquelle 29 % des personnes interrogées achetaient un chien pour faire plaisir à leurs enfants.

L’enfance comme point de convergence des désirs canins de la famille : l’idée est d’autant plus justifiée que, dans la société contemporaine, la figure du canidé, grand ou petit, structure profondément l’imaginaire collectif. Dans nos livres ou sur nos écrans, des chiens de tout style, de tout poil et de toute nationalité sont là pour structurer notre imaginaire. Que l’on songe par exemple à Pluto, le fidèle Saint-Hubert de Mickey Mouse, ou encore à Dingo, le meilleur ami de la souris de Disney. Ces chiens animés disposent tous de caractéristiques exemplaires, même si, dans le cas de Pluto, l’anthropomorphisation canine se limite à quelques mimiques faciales. En effet, contrairement aux autres personnages animaliers de Disney, Pluto ne parle pas et se déplace comme un vrai chien, c’est-à-dire… sur quatre pattes.

La bande dessinée n’est pas en reste. Au fils des albums, elle a installé différents styles canins dont l’évocation contribue à raviver, dans l’esprit de tout un chacun, le souvenir d’une enfance évanouie. On pourrait s’amuser à lister les noms de tous ces cabots de papier et les rapporter aux qualités et aux défauts dont leurs auteurs les ont affublés. L’analyse de ces filtres archétypaux offrirait une grille de lecture structurante de l’imaginaire populaire. Si un Snoopy invite le lecteur à une réflexivité teintée de sagesse, d’autres, comme Cubitus, le compagnon de route de Sémaphore, font preuve d’un cynisme rafraîchissant. D’autres encore, quelle que soit leur taille, apparaissent comme des parangons de courage. On pense bien sûr à Idéfix, mais Milou tiendrait lui aussi parfaitement ce rôle. Au registre des défauts, la stupidité crasse mais sympathique d’un Rantanplan apparaît comme le pendant de la couardise d’un Scoubidou, canidé à peine plus malin que son maître Samy.

L’« autorité héroïque » du chien est un autre item récurrent des œuvres littéraires, télévisuelles ou animées. Dans cette veine, on citera les chiens valeureux qui réaffirment l’importance de la distinction entre le bien et le mal : Rintintin, le berger allemand, et Lassie, la célèbre chienne colley, ont bien évidemment durablement fixé les standards de ce redresseur de torts à quatre pattes. La liste est loin d’être exhaustive. On pourrait y ajouter d’autres héros de l’envergure d’un Belle, le chien des montagnes, fidèle compagnon d’aventure de Sébastien. Là encore, le chien et l’enfant se fondent dans un binôme fusionnel d’une remarquable intensité.

Ayant intégré ces images, le bambin pourra poursuivre son « apprentissage socio-canin » en direction de l’âge adulte. « Chien-enfant », l’animal représente pour les plus jeunes l’objet transitionnelnote par excellence. Après la peluche en forme de chien, plus ou moins anthropomorphisée, que les parents auront eu à cœur d’offrir à leur progéniture pour qu’elle se familiarise avec la maîtrise de l’autorité sur un jouet made in China, l’acquisition d’un chiot constituera le second palier permettant à l’enfant d’éprouver ses talents de pédagogue. Car si on en croit le sociologue Paul Yonnet, « dans l’élevage d’un animal familier, l’homme teste sa capacité éducative de façon analogue à la manière dont il interroge son statut d’éducateur parental au travers des réactions d’un enfant à son égardnote ».

LE MAÎTRE COMME PARENT

Le contrat moral tacite qui unit le « chien-enfant » à l’être humain exige que celui-ci s’en occupe à plein temps, comme un membre à part entière de la famille. Devenus pères et mères de petite tribu « anthropo-canine », pas étonnant donc que les uns et les autres s’investissent autant dans leurs animaux de compagnie. Chez les possesseurs de chiens, bébés humains et bébés chiens trouveront durant les premiers mois de leur enfance respective une place finalement assez similaire. Les propriétaires adopteront des comportements proches de ceux que l’on a avec des enfants : intonation de la voix plus douce et aiguë lorsqu’on s’adresse à l’animal par exemplenote.

C’est justement cette facette de la relation paternaliste qui constitue un facteur de valorisation pour le propriétaire. La dépendance du chien envers son maître le rend en effet « responsable d’une vienote », entraînant un double sentiment de domination et d’obligation, propice à l’affirmation de soi et à la construction de l’ego.

Comme le rappelait Jakob von Uexküllnote, le maître représente pour le chien une sorte de dieu ou de magicien. Très dépendant de l’homme, le chien l’associe pleinement à son univers naturel. C’est d’ailleurs ce qui explique sa maniabilité et sa docilité. L’animal entretient en fait un rapport de dominé à dominant avec son maître. L’homme est le chef qui possède le pouvoir de nourrir, de soigner et de punir. Le chien traite donc l’homme comme il traiterait son chef de meute, en obéissant et en se soumettant.

Contrairement aux clichés tenaces du « pépère à chien » et de la « mémère à caniche », le paternalisme ou le maternalisme socio-canin n’est pas principalement le fait de personnes âgées en mal d’affection. L’enquête Facco/TNS Sofres de 2011 montrait ainsi que les plus de 50 ans disposant d’un revenu suffisant avaient plutôt tendance à rechigner à s’encombrer d’un animal susceptible d’entraver leur mobilité. Privilégiant l’aventure exotique aux promenades avec Kiki au parc, la génération du baby-boom ne correspond plus vraiment aux stéréotypes de la vieillesse traditionnelle.

Heureusement pour nos compagnons à quatre pattes, les plus pauvres, eux, n’ont pas renoncé au réconfort de Médor pour surmonter les maux qu’ils ne peuvent réchauffer au soleil d’une quelconque croisière à travers les océans du globe. C’est peut-être au sein de la frange la plus précarisée de la population que l’on peut aujourd’hui repérer les attitudes d’infantilisation de l’animal les plus poussées. Sous nos latitudes, les plus miséreux n’hésitent pas à entretenir avec leurs chiens une relation de parentalité fictive.

Dans cette relation quasi fusionnelle qui les lie à leurs animaux, les propriétaires marginalisés, contraints de vivre dans la rue, se revendiquent bien souvent comme des « parents ». Une paternité symbolique pour des chiens devenus de véritables substituts d’enfants. « Ils sont comme nos gosses », peut-on ainsi entendre à longueur de conversations avec les uns et les autres.

E., jeune femme de 33 ans, est d’ailleurs très claire sur ce point :

Moi, mes quatre chiens, je les considère comme mes propres enfants. Si j’avais des enfants, je les traiterais pareil. Ce sont mes bébés. Les bébés que je ne peux pas avoir dans la rue. Parce que, si t’as un gamin quand t’es à la rue, eh bien on te l’enlève de suite. Par contre, personne ne m’enlève mes quatre gosses. (E., femme, 33 ans, 4 chiens.)

« Chien-enfant », l’animal est materné et éduqué quotidiennement par des maîtres et des parents aimants. Les animaux offrent aux propriétaires, qui n’ont pas forcément connu dans leur propre histoire l’enfance heureuse qu’ils auraient désiré vivre, l’occasion d’exercer une parentalité de substitution. Comme pour les enfants, dont on aime à conter aux proches les moments charnières de l’éducation passée, les propriétaires n’hésitent pas à se remémorer le « bon vieux temps ». Le chien, repère biographique nécessaire dans une existence parfois monotone, se révèle être alors bien souvent un protagoniste romanesque, plein de fougue et de malice :

Mon ancien chien Psycho, il se cachait quand il y avait les keufs ! Quand il entendait une sirène, il se cachait entre mes jambes. J’te jure. Je lui avais appris ça quand il avait 3 mois. En plus, il avait une sorte de sixième sens, tu vois. Il sentait ce qui était bien et ce qui ne l’était pas. Tu frappais une meuf ou un gosse devant lui, il t’arrachait la gueule. (L., femme, 19 ans, 1 chien).

L’intérêt de la relation que les jeunes maîtres ou les jeunes maîtresses peuvent entretenir avec leurs chiens réside aussi dans la facilité de sa mise en œuvre. Celle-ci n’exigera en effet jamais le même type d’investissement que celui d’un parent vis-à-vis d’un petit d’homme, ce qui constitue évidemment un avantage significatif pour des propriétaires qui font souvent preuve d’excès (alcoolisme, toxicomanie, etc.). Pareillement, la relation entretenue par le « parent » avec son « bébé chien » sera plus facile à négocier qu’une vie de couple que la rue rend particulièrement difficile.

LE CHIEN COMME BÉQUILLE SOCIALE

En 2001, une enquête menée par la Société centrale canine montrait que 76 % des Français considéraient le chien comme l’un des principaux liens structurants de notre société. Médor semble être devenu le tuteur incontournable de notre existence, facilitant certaines de nos interactions sociales, suppléant avec une efficacité hors pair les carences de nos vies affectives ou devenant, si besoin, les yeux et les oreilles de nos membres atrophiés.

Le chien aide-t-il à draguer ?

Deux chercheurs de l’université de Bretagne-Sudnote se sont livrés à une petite expérience de psychologie sociale : un jeune homme accompagné d’un chien – simple corniaud dépourvu de race et de pedigree – allait à la rencontre d’une inconnue choisie au hasard dans la rue pour lui demander son numéro de téléphone. La même expérience était ensuite renouvelée sans chien.

Les résultats furent particulièrement éloquents, puisque le maître de chien parvenait à obtenir trois fois des contacts téléphoniques en étant accompagné par son chaperon canin. Les scores explosaient lorsque l’individu était secondé par un chiot.

Bien d’autres analyses ont montré que, dans un contexte culturel favorable – c’est-à-dire dans un pays où on ne mange pas de canidés par exemple –, l’interaction avec l’animal favorise les relations interpersonnelles. De façon encore plus prosaïque, canis lupus familiaris peut être vu comme un connecteur social extrêmement puissant, permettant à la grande confrérie de « ceux qui vont faire pisser Médor le soir venu » de pouvoir échanger quelques platitudes d’usage avec les passants sans que cela passe pour une agression.

Si le chien facilite les interactions entre les propriétaires lambda, celui-ci apparaît également comme un soutien social très important pour les individus marginalisés. Dans la rue, certains sans-abri s’appuient sur leurs fidèles compagnons à quatre pattes pour tisser tout un écheveau de liens sociaux dont la sophistication ringardiserait n’importe quel maître de chiens « socialement intégré ».

Lors de mes enquêtes de terrain, j’ai constaté que les jeunes propriétaires qui font la manche avec leur chien gagnaient des sommes bien plus importantes que ceux qui s’y adonnaient sans la présence d’un acolyte canin. Dans une scénographie totalement maîtrisée, les chiens, particulièrement calmes, voire endormis durant ces longues périodes d’immobilité, sont des vecteurs d’empathie très efficaces pour les passants.

À l’instar de la propreté, de la politesse ou du sourire qui favorisent la générosité des usagers, la compagnie d’un animal permet également d’émerger de l’anonymat du bitume. Au hasard d’un spot, les scènes où des « mémés à chiens » viennent tenir le crachoir à un « punk à chiens » sont bien plus courantes qu’on ne l’imagine.

Chez les propriétaires de chiens vivant dans la rue, l’animal contribue également à cimenter les relations sociales que ces individus entretiennent entre eux. Ainsi, l’arrivée d’une nouvelle portée de chiots n’est jamais sans incidence pour la vie du groupe. C’est en effet elle qui va permettre de redéfinir les alliances entre les membres de cette communauté, par le biais du système d’échanges complexes qui se met alors en place.

Sur une portée, au moins la moitié des chiots seront donnés aux compagnons d’errance. Malgré le discours ambiant concernant les mérites de la stérilisation des femelles, les accouplements entre animaux demeurent, dans les faits, assez réguliers dans la rue. Ils résultent généralement du manque de vigilance des propriétaires. « La dernière fois que ma chienne s’est fait prendre par mon chien, ça n’a pris que quelques minutes, m’expliquait l’un de mes interlocuteurs. Je les avais laissés quelques minutes tous les deux dans la rue pendant que j’allais à McDo pour voir s’il n’y avait pas quelque chose à manger. Quand je suis revenu, ils étaient collés. » Parfois, c’est le désir revendiqué de devenir « papa » ou « maman » à nouveau qui pousse les propriétaires à chercher volontairement les croisements lors des chaleurs des femelles : « Je vais rester encore quelque temps ici car ma chienne, une amstaff, a été prise par un dogue argentin ; ça devrait bien rendre », me racontait ainsi l’un de mes interlocuteurs, déjà propriétaire de deux gros chiens.

Si l’on en croit l’ethnologue français Marcel Mauss, la réciprocité dans l’échange, principal générateur de solidarité entre les individusnote, permet d’associer les gens en groupe. Pour ce faire, nul besoin que cet échange soit symétrique (contrairement à ce qui se passe dans un échange capitaliste ordinaire, où l’équilibre doit toujours être maintenu en s’assurant que la valeur du rendu soit toujours équivalente au prix du vendu), il suffit qu’il existe une contrepartie à un don. L’échange qui s’opère alors acquiert une valeur émotionnelle qui en fait toute la richesse.

Dans la mesure où, comme l’affirme Mary Douglas, « il n’y a pas de dons gratuitsnote », la cession d’un chien à un membre du groupe permet à son propriétaire d’acquérir une reconnaissance et d’affirmer son positionnement au sein de la communauté, tout en renforçant les alliances entre propriétaires, désormais unis dans une même parenté. Comme me l’a déclaré l’un des jeunes maîtres côtoyés durant cette enquête : « Dans la rue, tu as des connaissances mais tu n’as jamais vraiment d’amis. » Le don de chien permet d’assurer des liens de solidarité qui n’existeraient pas forcément autrement. Ces liens sont d’autant plus forts et solides qu’ils dépassent le simple cadre du donneur-receveur pour toucher d’autres membres du groupe. En effet, à chaque nouvelle portée, les chiots se voient attribuer une « marraine » et un « parrain » qui assurent la garde de l’animal en cas de démarches administratives, d’hospitalisation, voire d’incarcération du propriétaire. « Je ne suis dans cette ville que depuis quatre mois mais je suis déjà le tonton de tous les chiens », m’expliquait ainsi avec fierté ce jeune homme, lui-même patron de trois chiens.

MÉDIATIONS ANIMALES

Supplétif infatigable d’une humanité défaillante, le chien peut aussi endosser un rôle d’assistance spécialisée. Les chiens d’assistance pour les personnes non voyantes ou invalides sont de cette trempe. Si l’usage de « chiens d’aveugles », qu’il faudrait en fait nommer « chiens-guides pour aveugles », est très ancien, c’est seulement au début du XXe siècle qu’apparut le premier centre de formation spécialement dédié à cette tâche. Celui-ci ouvrit ses portes en 1916, à Oldenbuch en Allemagne, à l’origine pour venir en aide aux blessés de guerre. D’autres suivirent quelques années plus tard aux États-Unis, en Suisse, en Belgique, en Italie et au Royaume-Uni. En France, ce n’est qu’au tournant des années 1950 que le concept se vit décliné dans le pays, avec l’ouverture de la première école de ce genre, en 1958. Preuve des vertus de cet auxiliaire canin, la Fédération française des associations de chiens guides d’aveugles (FFAC) a été reconnue d’utilité publique en 1981.

Autres publics concernés par les chiens d’assistance : les personnes souffrant d’un handicap les privant de mobilité. S’inspirant d’un concept américain, l’association Handi’Chiens est parvenue à imposer en France l’idée que l’autonomie d’une personne invalide ou malade n’était pas réductible à son handicap et qu’un auxiliaire canin pouvait aider le maître à surmonter toute une série de problèmes de la vie quotidienne.

Si le chien a su donner la pleine mesure de ses compétences en tant qu’assistant dans le champ du handicap physique où il excelle, il est également capable de devenir un auxiliaire de médiation spécialisé très performant auprès de personnes malades qu’il aide à reconnecter avec leur environnement social. C’est le pédopsychiatre américain Boris Levinson qui fut probablement le premier à analyser la fonction de l’animal comme possible catalyseur social. Il fit ses premiers constats avec des enfants affectés de troubles autistiques sévères. Il remarqua que la présence de son chien Jingles dans la pièce déclenchait des interactions entre les enfants et l’animal. Sur la base de ces observations, il développa sa théorie de la pet-oriented child psychotherapynote, un procédé fondé sur le jeu entre l’enfant et l’animal, lequel sert de vecteur de communication. La pet facilitated therapy ou « thérapie par l’animal de compagnie » venait de naître. En France, ces nouvelles orientations furent prises très au sérieux par quelques chercheurs qui entamèrent la structuration de ce nouveau champ d’intervention thérapeutique. La médiation animale, aussi appelée « zoothérapie » par les professionnelsnote, s’est structurée à partir des années 1970. Pratiquée de façon individuelle ou en groupe, le plus souvent par l’intermédiaire d’un animal familier, elle permet de stimuler les personnes tant au point de vue cognitif que physique, psychosocial ou affectif. La thérapie assistée par l’animal, utilisée comme auxiliaire des thérapies conventionnelles, ainsi que les « activités associant l’animal » (AAA) ont ouvert un champ qui ne cesse de se développer dans les structures médicosociales contemporainesnote.

Aujourd’hui, ce type de médiation est utilisé dans différents types d’établissements de l’Hexagone, avec des objectifs tout aussi variés que la valorisation et la restauration de l’estime de soi, la socialisation, la stimulation des sens, la diminution de l’angoisse et de l’agressivité ou bien encore l’activité physique.

Si les activités associant les chiens tendent à se développer de façon notable dans les secteurs médicaux et médico-sociaux, les programmes réalisés dans le champ du social pur restent en revanche largement sous-représentés. Dans ce domaine, les initiatives les plus abouties demeurent certainement celles entreprises dans les prisons. Depuis une vingtaine d’années, le milieu carcéral est ainsi devenu un lieu d’expérimentations novatrices autour de la médiation animale. Différents projets associant des chiens ont ainsi vu le jour, notamment dans les pays anglo-saxons. Parmi ces initiatives, on peut citer le projet américain POOCH (Positive opportunities, obvious change with hounds). Le programme vise à permettre à des mineurs incarcérés de s’occuper de chiens abandonnés et âgés, présentant des problèmes comportementaux. Le sérieux que les jeunes prisonniers mettent à assumer leur rôle d’éducateurs a une incidence notable sur le comportement non seulement des chiens, susceptibles d’être de nouveau adoptés, mais aussi des détenus, moins stressés, plus respectueux vis-à-vis de leurs pairs et sans doute aussi moins enclins à enfreindre les règles édictées par l’établissement…

L’engouement du monde social pour ces supports prometteurs reste pourtant faible. Les quelques pratiques existantes en la matière sont le fait de quelques précurseurs. C’est dans le Finistère, près de Plouguerneau, que l’on trouve l’une des initiatives les plus encourageantes. Située sur une exploitation agricole surplombant les abers, « PECA formation » est une structure associative fondée il y a une petite quinzaine d’années par Jean-Joseph Gouez sur la ferme familiale. Ce lieu de vie atypique, destiné à des adolescents placés par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) du Conseil général, s’appuie sur la médiation animale pour stabiliser des jeunes ayant souvent eu à subir des maltraitances à répétition durant leur enfance.

Si ces jeunes ont pu bénéficier du support canin pour tenter de stabiliser un début d’existence parfois chaotique, d’autres, plus exclus encore, ont quant à eux totalement disparu des écrans de radar de la médiation animale. Les SDF accompagnés de chiens font partie de ceux-là. Les pouvoirs publics et les professionnels de la médiation animale ne semblent en effet valoriser l’interaction homme/chien que dans la mesure où l’« actant humain » fait partie d’un public socialement « acceptable ».

Or la médiation par l’animal est aussi envisageable dans ce domaine et débouche parfois sur d’étonnantes réussites. Quelques initiatives ponctuelles ont ainsi vu le jour. C’est le cas à Rouen où l’assistante sociale d’un accueil de jour a fini par adopter Lili. Elle-même chienne de la rue, Lili a fini par être adoptée par l’ensemble de la communauté des usagers. Vaquant en liberté au sein de la structure, elle a également permis à sa propriétaire – professionnelle qui risquait d’incarner le poids du système aux yeux des usagers – de crédibiliser son action auprès des publics en errance accueillis dans la structure normande. Forte d’une parentèle élargie dans les rues de Rouen où elle dispose d’une flopée de tatas et de tontons « humains », Lili a aussi été adoptée par l’institution qui n’a pas hésité à la positionner dans l’organigramme de la structure. À Nantes, le centre Saint-Benoît semble être parvenu à effectuer une synthèse originale entre l’univers du social et celui de l’animalnote.

LA MORT DE MÉDOR

Perte, vol ou décès, l’expérience de la privation de l’animal de compagnie constitue toujours une épreuve douloureuse, voire traumatisante pour les propriétaires. Elle met en tout cas bien en lumière le fait que le chien apparaît aujourd’hui comme une entité bien plus complexe que cette simple machinerie d’os et de boyaux.

La réactivité de l’animal, son intelligence et sa capacité d’interactions avec son entourage renforcent l’impression de manque quand celui-ci vient à disparaître. Le plus étrange dans l’histoire, c’est que nous continuons vaille que vaille à nous encombrer de chiens, alors même que nous savons que la durée limitée de leur vie nous amènera inévitablement à repasser par les mêmes affres, par la même douleur et par les mêmes peines.

Pourquoi ? Par habitude ? Par masochisme ? Ou bien tout simplement par peur du vide existentiel qui nous guette ? Comme le buveur qui saura que le lendemain il éprouvera de terribles maux de tête une fois l’effet euphorisant de l’alcool disparu, le maître noue avec son chien une parenthèse addictive singulière qui le conduira à se décentrer de lui-même jusqu’à en perdre son propre chemin.

La place toute particulière qu’occupe l’animal de compagnie au sein de la famille permet d’expliquer l’intensité du deuil que vivent certaines personnes suite au décès de leur chien ou leur chat préféré. Le psychiatre Aaron Katcher compare les émotions qui suivent la mort de l’animal à celles que déclenche la perte d’un être humain : « Nous éprouvons l’ampleur de notre parenté avec l’animal quand meurt l’un de ces compagnons particulièrement chéris. Le chagrin est intense et poignant. Dans les premières minutes ou les premières heures qui suivent le deuil, l’accablement peut être aussi grand que s’il s’agissait de la perte d’un membre de la famille. Il arrive même que la peine ressentie soit plus cruelle que celle provoquée par le décès d’un parentnote. »

Ces quelques lignes résonneront chez tout maître de chien ou de chat ayant été confronté à la perte d’un fidèle compagnon à quatre pattes. La chercheuse Liz Margolies souligne elle aussi que le décès d’un animal de compagnie peut raviver le sentiment de perte relié au deuil chez les personnes ayant perdu leur mère très tôt dans leur vienote.

Pour des publics marginalisés, comme les sans-abri accompagnés de chien, le décès de l’animal constitue une épreuve d’autant plus traumatisante qu’ils vivent généralement vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec lui. Lorsque la mort survient, c’est forcément l’abîme qui surgit. Celui d’un deuil passé, mal cicatrisé par exemple. L’une de mes informatrices m’expliquait ainsi :

Lorsque j’ai perdu ma chienne qui a été renversée par une connasse en bagnole, je suis restée au fond du trou pendant au moins six mois. Je ne voulais plus prendre de chien. Hors de question ! C’est trop dur. Finalement, j’ai repris un chiot il y a six mois. Il a 8 mois. (K., femme, 23 ans, 1 chien.)

La première étape du travail de deuil passe par se défaire du corps de son compagnon à quatre pattes. Comme souvent, c’est la loi qui donne le « la » en la matière. Les choses sont simples : vous n’avez pas le droit d’enterrer chez vous un animal dépassant les 35 kg. Au-delà, c’est l’équarrissage. Pour ceux qui n’auraient pas de jardin ni le cœur d’aller creuser une fosse à toutou, l’option du vétérinaire est la plus fiable.

Les maîtres à la rue ne s’embarrassent pas de toutes ces formalités administratives et réglementaires. J’ai pu le constater personnellement lors d’un « enterrement canin ». Après avoir creusé à la va-vite un trou au fond d’un champ en friche, à proximité d’un vieux peuplier, le propriétaire et deux acolytes procédèrent à la mise en bière du chien dans un carton. L’animal, d’une quarantaine de kilos, fut préalablement recouvert de chaux vive, afin qu’il se dissolve plus rapidement. La cérémonie ne dura pas plus d’un quart d’heure. Ce genre d’enterrement est une pratique assez courante chez les propriétaires de la rue. S., de passage en Bretagne, m’expliquait ainsi que, lorsqu’il retournait faire les saisons dans le Sud de la France, il essayait toujours de faire un crochet par le petit village du Cantal où il avait enterré son chien quelques années auparavant :

C’était mon premier chien. Un beau beauceron de 9 ans que ma grand-mère m’avait donné. C’était vraiment un chien extra, mais tu sais, neuf-dix ans, c’est un peu une limite dans la rue. Les chiens n’ont pas une vie de tout repos, donc il avait atteint la limite. Quand je l’ai enterré, dans ce champ, ça a été dur. Mais c’est la vie comme on dit… (S., homme, 32 ans, 2 chiens.)

Les cérémonies ne s’accompagnent généralement pas de marques rituelles bien définies. Sans prières ni pierre tombale, le deuil demeure une affaire intime et surtout discrète. Parfois, certains trinqueront avec quelques canettes au-dessus du tombeau de ce « cher disparu » ; d’autres effectueront quelques marques dans un tronc ou sur une pierre pour se souvenir de l’endroit exact où leur chien est enterré, mais la mémoire de l’animal défunt se perpétue en réalité à travers les quelques photos que les propriétaires endeuillés conservent précieusement sur eux. Le souvenir du chien disparu devient ainsi un sujet de discussion intarissable entre les maîtres, qui permet d’alimenter l’histoire collective du groupe.

Pour les personnes, « socialement intégrées », les rituels liés à la disparition de l’animal constituent également une étape symbolique décisive pour pouvoir apprivoiser la douleur de la disparition. Telle est l’une des fonctions de ces cimetières d’animaux évoqués par l’anthropologue Jacqueline Millet : « Dans les hautes terres de Nouvelle-Guinée, les femmes se sectionnent une phalange à la mort de leur favori, répétant une coutume normalement réservée à la disparition d’un enfant. En Occident, dans les cimetières d’animaux, les maîtres rivalisent d’originalité dans le choix d’une épitaphe et dans l’esthétique des tombesnote. »

Demeurant aux yeux de beaucoup de simples curiosités touristiques, voire le signe indécent de l’anthropomorphisme galopant qui gangrène notre relation aux « non-humains », les cimetières canins constituent des terrains passionnants pour une investigation anthropologique. Fondé en 1899, sur l’ancienne île dite des « Ravageurs » par le publiciste Georges Harmois et la journaliste Marguerite Durand, le cimetière pour chiens d’Asnières-sur-Seine fait ainsi partie de ces lieux de culte pittoresques, qui ont pu voir le jour grâce à la conjoncture d’une époque où la sensibilité de la société vis-à-vis de l’animal de compagnie commençait à poindre. Dès la fondation du cimetière, les autorités cherchèrent à y exorciser la confusion pourtant rampante entre mort humaine et mort canine. Le règlement intérieur interdisait ainsi tout pastiche de l’inhumation humaine : aucune cérémonie, aucune décoration ne devaient laisser planer le moindre doute sur la séparation stricte entre mort « humaine » et mort « canine ». En 2003, un changement de règlement a fait bouger les lignes. Les épitaphes personnalisées et les décorations, parfois grandiloquentes, viennent rappeler que l’animal de compagnie es tdésormais bien plus qu’un simple « objet ». Seule la prohibition de signes religieux, comme la croix, perdure.

Au cimetière d’Asnières, la mémoire canine est entretenue par des objets ayant appartenu au défunt, des épitaphes et des pierres tombales grandioses. Le but est que le décorum mémoriel subsiste au moins le temps d’une vie humaine, car l’existence de l’animal n’a finalement de sens que pour son maître.

Sur les tombes des héros

Il existe au cimetière canin d’Asnières une plaque commémorative posée en 1990 par les Amis du patrimoine napoléonien à la mémoire de Moustache, un chien devenu célèbre chez les amateurs de polémologie impériale. Ce barbet fut emporté par un boulet de canon pendant le siège de Badajoz en Espagne, le 11 mars 1811. Après avoir survécu aux batailles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna, le grognard à quatre pattes, qui avait reçu une médaille pour sa bravoure, devint la mascotte de la 40e demi-brigade de ligne. La réalité de ses exploits militaires importe peu : Moustache fut avant tout un élément de propagande efficace, dont la renommée traversa les siècles.

Le célèbre Rintintin est lui aussi enterré au cimetière d’Asnières. Loyal et courageux, servant avec zèle et efficacité sa patrie, ce bon gros berger allemand – sans collier ni laisse – est bien connu du grand public qui put suivre durant des décennies ses exploits dans la petite lucarne télévisée. Gambadant dans les vastes plaines du Far West avec son maître Rusti, figure de l’« enfant soldat » pur et courageux, Rintintin représentait l’archétype du héros américain moderne. Adopté par un caporal américain stationné en France pendant la Première Guerre mondiale, ce chien lorrain connut le succès à Hollywood avant d’être rapatrié à Asnières à sa mort, en 1932. D’autres bergers allemands reprirent ensuite son rôle à l’écran.

L’effet « Rintintin » vantant les prouesses de l’animal vertueux, qui a su servir sa patrie avec zèle et efficacité, est toujours d’actualité. La presse se fait encore l’écho aujourd’hui de chiens héros médaillés, mascottes dont les remarquables états de services sont autant de signes valorisés par la nation reconnaissante.

Pour que le cercle de la vie puisse être renoué, il faut faire revivre l’animal coûte que coûte, en lui prenant un successeur, auquel on ira éventuellement jusqu’à donner le même nom.

D’autres choisissent de faire naturaliser leur chien. La taxidermie canine est peu courante, mais elle existe. Quelques rares experts sont susceptibles de la réaliser. Certains nostalgiques, désireux de conserver intact le souvenir en trois dimensions de leur compagnon de route, y ont recours. Les années passant, figé pour l’éternité dans la posture préférée du maître, le fidèle compagnon est pourtant remisé sur une étagère de la maison, dévoré par la poussière plutôt que par les vers.

Le clonage constitue l’ultime tentative de certains propriétaires inconsolables pour renouer avec le très cher disparu. « Très chère », l’opération l’est, justement. En réalité, elle n’est accessible qu’à une petite caste de maîtres fortunés qui devront débourser plusieurs dizaines de milliers d’euros ou de dollars pour tenter de retrouver, dans la nouvelle créature ainsi produite, l’essence du chien décédé. Une façon de faire du neuf avec du vieux en quelque sorte.

TEL MAÎTRE, TEL CHIEN ?

Mon père me racontait que, lorsqu’il était enfant, on attribuait à chaque nouveau corniaud de la maisonnée le patronyme « Pompon », suivi d’un numéro correspondant à sa position dans le grand livre généalogique canin de la famille. Pompon 1 laissa ainsi la place à Pompon 2 qui lui-même précéda Pompon 3, avant que Pompon 4 ne clôture définitivement la série. À mesure qu’ils furent autorisés à entrer à l’intérieur de la maison, les chiens qui suivirent se virent attribuer des noms un peu plus sophistiqués.

Pour les hommes comme pour les chiens, la question du nom est importante. Elle constitue en effet l’étape préalable à toute inscription d’un individu au sein d’une communauté ou d’un réseau d’appartenance. C’est le nom qui va singulariser l’individu et lui permettre de façonner son identité. Lévi-Strauss suggère ainsi que les anthroponymes peuvent être considérés comme un moyen d’identification (de l’individu, du clan, de la famille, etc.), mais aussi comme une façon de classer et de signifier : « Dans un cas, le nom est une marque d’identification, qui confirme, par application d’une règle, l’appartenance de l’individu qu’on nomme à une classe pré-ordonnée (un groupe social dans un système de groupes, un statut natal dans un système de statuts) ; dans l’autre cas, le nom est une libre création de l’individu qui nomme un état transitoire de sa propre subjectivité. Mais peut-on dire que, dans l’un ou l’autre cas, on nomme véritablement ? Le choix, semble-t-il, n’est qu’entre identifier l’autre en l’assignant à une classe, ou, sous couvert de lui donner un nom, de s’identifier soi-même à travers luinote. »

Suivant l’époque ou la culture d’origine, cette classification peut prendre une signification différente. Selon l’ethnologue français, « la raison de la différence n’est pas dans leur nature linguistique, mais dans la manière dont chaque culture découpe le réel et dans les limites variables qu’elle assigne, en fonction des problèmes qu’elle pose, […] à l’entreprise de classificationnote ».

Pouvons-nous transposer de façon totalement similaire ce processus d’identification à l’animal ? Dans les sociétés contemporaines, le chien a cessé de n’être qu’un animal domestique pour devenir un animal de « compagnie ». Cette « promotion biologique » se concrétise par l’attribution d’une série de traits généralement réservés à l’être humain, comme le choix d’un prénomnote. À la suite de Colette Méchin, on pourrait d’ailleurs ne voir dans ce processus qu’une « simple concurrence linguistique avec les hommesnote ».

DIS-MOI COMMENT TON CHIEN S’APPELLE
ET JE TE DIRAI QUI TU ES

Tel un échantillon d’ADN oublié sur une scène de crime, des fragments autobiographiques de la vie du maître se glissent dans le nom donné à l’animal qui représente une « trace ambiguë, inscrite objectivement et subjectivement (par les donneurs) dans plusieurs registres à la foisnote ». Le nom de l’animal apparaît ainsi comme un signifiant polysémique permettant au maître de mieux mettre en perspective ses fêlures, ses colères mais aussi ses espoirs.

Sur les 20 noms de chiens les plus couramment utilisés en France, la société de médailles Machu recense 14 prénoms humains, parmi lesquels Tina, Sam, Sally, Max et Oscar. Certains patronymes comme Ulysse, Titus ou Ramsès renvoient à des figures humaines d’ordre mythique ou historiquenote. Un autre recensement réalisé en avril 2007 à partir d’une base de données de 212 529 chiens fait apparaître une flopée de Britney, de Garou, d’Elvis Presley ou de Zidane. Dans un registre beaucoup plus sinistre, le quotidien Les Nouvelles d’Alsace se faisait l’écho, dans son édition du 16 septembre 1997, d’un fait-divers survenu dans le Var, où un chien de type molossoïde, prénommé Himmler, avait mordu à la main une fillette. Le propriétaire du chien écopa d’un an de prison ferme.

Il convient toutefois de souligner que ce brouillage ontologique correspond à une évolution assez récente. Lorsqu’il analysait, en 1962, la façon dont les Français nommaient leurs animaux domestiques, Lévi-Strauss indiquait que, si les oiseaux pouvaient recevoir des prénoms humains, ce n’était pas le cas des chiens : « Non seulement ceux-ci ne forment pas une société indépendante, mais, comme animaux “domestiques”, ils font partie de la société humaine, tout en y occupant une place si humble que nous ne songerions pas, suivant l’exemple de certains Australiens et Amérindiens, à les appeler comme des humains, qu’il s’agisse de noms propres ou de termes de parenté. Bien au contraire, nous leur affectons une série spéciale : Azor, Médor, Sultan, Fido, Diane (ce dernier, prénom humain sans doute, mais d’abord perçu comme mythologique), etc., qui sont presque tous des noms de théâtre formant une série parallèle à ceux qu’on porte dans la vie courante, autrement dit, des noms métaphoriquesnote. »

Du côté des zonards, le goût pour la provocation semble jouer un rôle central dans le choix du nom de son compagnon de galère. L’éventail imagé des dénominations de ces canidés urbains est bien loin des canons de la nomenclature classique du Livre des origines français. Dans la rue, peu de Fripouille, Sucrette, Pupuce ou Arlequin. On se tourne vers des champs lexicaux moins fleur bleue : Conquistador, Kro, Dope, Pèze ou encore Tuberculose… Soucieux de se différencier des appellations socialement valorisées, les propriétaires marginalisés prennent souvent un malin plaisir à affubler leurs animaux de patronymes transgressifs, quitte à les rebaptiser lors de leur adoption.

Mais, derrière l’impertinence affichée, se dissimule aussi un processus classificatoire relativement normatif de la part de propriétaires qui alimentent eux-mêmes les contours de l’image qu’ils souhaitent renvoyer à leurs pairs et à la société. En ce sens, la leçon de Lévi-Strauss vaut encore : « On ne nomme donc jamais : on classe l’autre si le nom qu’on lui donne est fonction des caractères qu’il a, ou on se classe soi-même si, se croyant dispensé de suivre une règle, on nomme l’autre “librement” : c’est-à-dire en fonction des caractères qu’on a. Et, le plus souvent, on fait les deux choses à la fois. […] Je me crois libre de nommer mon chien à ma fantaisie ; mais si je choisis Médor, je me classerai comme banal ; si je choisis Monsieur, ou Lucien, je me classerai comme original et provocateur ; et si je choisis Pelléas, comme esthètenote. »

La dénomination de l’animal suggère que les jeunes maîtres de la rue ont posé, via le chien, les bases d’une relative homogénéisation culturelle des groupes dans lesquels ils vivent. En déterminant un nom pour leurs chiens, ils ont fait le choix eux aussi d’« assigner une classe à un objet identifiable, ou, par la mise hors classe de l’objet, d’en faire un moyen de se classer soi-même en s’exprimant par luinote ».

L’HOMME À TÊTE DE CHIEN

Comme le dit si bien Gainsbourg : « Qui promène son chien est au bout de la laisse. » La formule vaut bien toutes les laborieuses analyses sur les rapports de l’être humain à son cabot. L’artiste possédait d’ailleurs lui-même une chienne bull-terrier prénommée Nana. Sur les photographies où ils posent ensemble, on ne peut s’empêcher de remarquer une certaine ressemblance, clairement mise en scène par le photographe. Certes, les oreilles de l’« homme à la tête de choux » sont légèrement plus courtes que celles de Nana, mais le lien mimétique entre le maître et son chien saute aux yeux. Les cynophiles mélomanes, amateurs de Gainsbourg et de bull-terrier, savent également que, sous des abords peu avenants, se cachent, de chaque côté de la laisse, des personnalités au cœur d’artichaut, d’une compagnie plus raffinée qu’il n’y paraît.

Pour un certain nombre de spécialistes de la « chose animale », l’attrait qui nous pousse à faire l’acquisition d’un type de chien plutôt qu’un autre serait révélateur de notre personnalité profonde. Le chien comme élément d’analyse de la psyché humaine en quelque sorte. C’est ce que suggérait le vétérinaire Marc Traverson il y a une vingtaine d’années, estimant que l’observation attentive des binômes homme-chien était hautement significativenote. Dressant l’inventaire des grandes modes de l’époque, ce chroniqueur des tendances canines repérait ainsi le baba cool « rusticanin » propriétaire d’un sympathique corniaud qui le suit partout ; le « pseudo-rusticanin », citadin rêvant de grands espaces possédant un husky ; le « compétiteur canin » participant à tous les concours de beauté et d’aptitude avec son chien de race issu des meilleures lignées ; le « dompteur » récupérant les « délinquants canins » comme les pitbulls ou les rottweilers afin de les rééduquer. Si cette liste à la Prévert peut d’abord sembler opératoire, elle renvoie probablement plus à des clichés qu’à une réalité sociologique consistante.

Y a-t-il vraiment une tendance secrète qui nous pousse à adopter un chien parce qu’il a la même gueule que nous ? À la suite des créateurs de fictions – souvenons-nous des 101 Dalmatiens, avec cette fameuse scène où chaque propriétaire est la copie conforme de son chien –, les publicitaires se sont eux aussi amusés à jouer sur ces ambiguïtés anthropomorphiques.

En réalité, la chose n’est pas si simplenote. Prenons l’exemple du fameux lieutenant Columbo. Dans son imperméable râpé, l’inénarrable flic de la brigade criminelle de Los Angeles pourrait être vu comme le reflet parfait de son double canin, un basset hound obèse et fainéant. Celui-ci, affublé du nom grotesque de Chien, semble un parfait homologue animal du policier, lui-même un peu pataud. Mais, de même que les criminels de la série sous-estiment le limier à l’œil de verre, les auteurs de Columbo jouent aussi sur notre méconnaissance de la race des bassets, en réalité bien plus futés et drôles que ne le laisse croire leur apparence. Du reste, on ne voit pas très bien pourquoi Columbo, de nature assez pingre et peu attaché aux choses matérielles, aurait fait l’acquisition d’un chien de race qui, sur le marché de l’animal de compagnie, frôle les 1 000 euros pièce, soit autant que la Peugeot 403 sans âge dans laquelle il circule habituellement.

Comme dans cet exemple, les signes canins sont davantage à interpréter comme des effets scénaristiques complexes que comme de plates correspondances identitaires. Les personnes qui acquièrent un chien jouent souvent avec le signal social qu’il renvoie. C’est la leçon sémiologique de Baudrillard : « Dans la logique des signes comme dans celle des symboles, les objets ne sont plus du tout liés à une fonction ou à un besoin défini. Précisément parce qu’ils répondent à tout autre chose, qui est soit la logique sociale, soit la logique du désir, auxquels ils servent de champ mouvant et inconscient de significationnote. »

Désormais, nul besoin d’être un chasseur pour posséder un setter ou un épagneul breton, pas plus qu’il ne faille appartenir à la haute aristocratie pour parader dans les rues avec un lévrier afghan. La diffusion généralisée des races de chiens dans l’espace social est le propre d’une société de consommation qui a fait de l’animal un produit comme un autre, accessible au plus grand nombre. Bien sûr, cette tendance ne plaît pas à tout le monde. Les cynophiles puristes veillent scrupuleusement à garantir que leurs produits canins appartiennent bien à une lignée reconnue. Il faut à leurs yeux éviter que la race ne « s’affadisse » ou, pire, ne disparaisse à cause de croisements contestables.

Le storytelling de l’identité canine passe aussi par le canal politique. Durant la campagne présidentielle de 2012, une application gratuite disponible sur iPhone proposait ainsi aux propriétaires de chiens de savoir si leurs animaux étaient plutôt de droite ou de gauchenote. Gadget ludique sans grand intérêt si ce n’est celui de fidéliser la clientèle des magasins de croquettes où il était distribué, cette application permettait toutefois de mettre en relief la problématique de l’animal comme marqueur des identités politiquesnote.

Cette dimension symbolique a d’ailleurs largement été mise en scène par les hommes de pouvoir au XXe siècle. L’Histoire aura ainsi retenu, en vrac, que, à l’instar d’Otto von Bismarck, le père de l’Allemagne moderne, Hitler adorait les bergers – forcément allemands –, ou que Ceauşescu faisait promener son doberman en voiture officielle et sous bonne escorte policière. Dans un autre registre, Valéry Giscard d’Estaing initia en France la tradition du chien de président avec Jugurtha, un labrador noir. Le 11 janvier 1996, Baltique, la chienne de François Mitterrand, assista quant à elle aux funérailles de son maître. Le président Obama, pour sa part, s’est assuré les services d’un magnifique chien d’eau portugais prénommé Bo, avec qui il déambula dans les jardins de la Maison-Blanche accompagné de sa petite famille aux premiers jours de son investiture. Pour que la communication des puissants soit optimale, le chien doit être consensuel et bienveillant, surtout pas comme Sumo, le bichon maltais de Jacques Chirac, qui fit la une des journaux pour avoir mordu son maîtrenote.

Outre le pouvoir et la politique, le chien constitue également un marqueur professionnel significatif. J’ai pu le constater au cours de mes différents terrains d’enquêtes ethnographiques dans les milieux cynotechniques militaires et douaniers. Ces maîtres-fonctionnaires sont largement tributaires de leurs animaux, qui leur procurent une reconnaissance particulière au sein de l’institution. Dans le système pyramidal des administrations de l’État, le statut de cynotechnicien est une « spécialité » qui dote l’individu d’une vraie « personnalité ». Bien que sous-officiers, ces maîtres de chiens parviennent ainsi à se démarquer, via leur fonction, de l’anonymat institutionnel.

LA DISTINCTION PAR L’ANIMAL

Dans un autre contexte, les personnes vivant à la rue et accompagnées de chiens sont elles aussi concernées par la quête identitaire. Fragilisés par des histoires de vie souvent compliquées, un grand nombre de ces individus ont ainsi perdu très jeunes tout contact avec leur entourage. Ballottés de familles d’accueil en institutions d’aide à l’enfance, beaucoup ont connu des scolarités défaillantes et intermittentes. Durant leur passage dans la zone, ils sont amenés à essayer de synthétiser une identité biographique faite de ruptures, de faux pas sociaux, de violences (infligées ou subies) mais aussi de bonheurs (éphémères souvent mais réels), avec l’identité portée par le groupe. Cette construction se forge par l’appropriation, la revendication ou le rejet d’attributs sociaux qui fonctionnent comme des actes de prescription, d’assignation et de classement produits par le jeu d’interactions avec autrui. Dans cette quête, le « support » canin est un élément prépondérant pour renforcer la spécificité identitaire des propriétaires.

L’actant « chien » leur offre surtout la possibilité d’éviter d’être assimilés aux individus qui gravitent parfois auprès d’eux mais qu’ils ne considèrent pas comme leurs pairs. Parmi ceux-ci, un certain nombre de jeunes gens, rarement en réelle rupture sociale bien que parfois border line – étudiants, artistes bohèmes à la recherche de sensations fortes dans la zone –, qui déplaisent fortement aux habitués de la rue :

Pour moi, ces guignols sont des « punks en chocolat » ! Ils débarquent là en été. Tu les vois arriver déguisés en parfait petit zonard, leur Perfecto, leur tee-shirt du Che et leur pantalon de treillis qu’ils se sont achetés le matin. Mais ces pseudo-loubards, tu les vois seulement quand il fait 22 ou 23 degrés. Quand l’école reprend ou quand il commence à cailler dehors, alors là, il n’y a plus personne ! (T., femme, 21 ans, 3 chiens.)

La « zone d’été », comme l’appellent par dérision les habitués de la « vraie zone », est fustigée par ceux qui sont contraints de vivre dehors en permanence. Ils supportent mal que l’on puisse s’encanailler à leurs côtés, sans partager les affres de l’exclusion. Pour se différencier de ces groupes, avec lesquels ils n’hésiteront toutefois pas à partager quelques bières pour peu qu’on les leur offre, certains « vrais » zonards ont érigé le chien en témoin d’une inscription durable dans la réalité de l’exclusion :

Ces petits mecs et petites gonzesses qui déboulent d’on ne sait où, ils n’ont pas souvent de chiens. Ou alors, il faudrait qu’ils récupèrent celui de leurs viocs. Par contre, d’autres jeunes cons récupèrent des chiots directement dans la rue, tu vois ; ils les prennent pour attendrir les touristes, quand ils font la manche en ville l’été. C’est dégueulasse parce qu’un chien, ce n’est pas une tirelire à quatre pattes, tu vois. Nous, on a des chiens, mais c’est parce que ce sont nos enfants. Parfois, si on les prend avec nous pour la manche, c’est parce qu’on ne peut pas faire autrement. Mais on ne les exploite pas, tu vois. Bref, ces mecs, ce ne sont pas des vrais maîtres, et leurs chiens, ce ne sont pas des chiens de la zone non plus. ça se voit au premier coup d’œil ce genre de truc… En plus, nos chiens, ils n’aiment pas leurs clébards. Car eux aussi ils le sentent que ce ne sont pas des « vrais ». Un chien d’appartement entouré tout à coup de nos chiens, t’imagines ? ! Il se fait bouffer la tronche en moins de deux, le pauvre. (M., homme, 20 ans, 1 chien.)

Si l’animal sert à se distinguer des groupes extérieurs, il peut aussi être une source de différenciation entre les propriétaires eux-mêmes. François Héran a montré que le choix « chien ou chat » est un fort marqueur d’identiténote : « Totem individuel », voire « totem collectif », le chat serait ainsi le propre de l’intellectuel et de l’artiste qui y contempleraient l’image rêvée de l’insoumission, tandis que le propriétaire de chien percevrait dans l’animal une relation utilitariste et hiérarchique. Dans la rue, ces choix animaliers sont dictés par d’autres impératifs.

Ainsi, quand j’ai croisé la route de Marc (22 ans) à Reims, il possédait un chat et vivait en foyer depuis trois mois. « J’ai toujours eu peur des chiens. Depuis que je suis gamin. » Une peur qui est vite devenue une source intarissable de plaisanteries de la part de certains de ses compagnons de « galère », notamment de Greg : « C’est un froussard, une vraie tafiole ! Tout le monde le connaît ici. Il vend son cul au plus offrant pour quelques clopes. On peut dire qu’il en a, un joli minou ! » Les tensions entre Marc et Greg étaient connues du reste du groupe. Elles étaient d’ailleurs plus compliquées qu’une simple histoire d’homosexualité tarifée ou d’antispécisme primaire. Greg possédait certes deux imposants croisés beaucerons, mais la réalité est que, en s’appropriant un chat, Marc avait fait le choix d’une stabilité que Greg, toujours en squat, avait du mal à accepter : « Vivre avec un chat dans la rue, ce n’est pas possible. Avant, quand j’étais dans le squat, je ne pouvais pas avoir d’animaux. Le chat se serait barré. J’ai pensé à un rat, mais finalement, ce n’est plus trop à la mode. »

LES CHIENS ONT-ILS UNE IDENTITÉ NATIONALE ?

Les idéologies de la race et de l’identité nationale se sont développées à la fin du XIXe siècle, sur fond d’émergence de l’État-nation et d’essor des nationalismes européens. On le sait peu mais le chien a joué un rôle de premier plan dans la construction de ces discours et de ces imaginaires politiques.

C’est sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale que s’est sans doute joué l’acte fondateur de cette quête identitaire par le chien. Dans un conflit essentiellement rural comme celui de 1914-1918, où l’assimilation du concept de race à la nation est récurrente, l’iconographie des nations belligérantes mobilise volontiers, sur le mode de l’anthropomorphisme, les races de chiens les plus emblématiques afin de représenter les qualités physiques et morales des peuples combattants. Le soldat russe sera ainsi croqué sous les traits d’un élégant lévrier d’Afghanistan, le tommy anglais sous celles d’un terrier, courageux et têtu, quant aux poilus, c’est dans le vivier des races canines régionales que les dessinateurs de l’époque vont puiser l’essentiel de leur inspiration.

Les journaux de guerre français louent la franchise et la fidélité des beaucerons et autres briards, qu’ils opposent volontiers à la sauvagerie du chien allemand, souvent symbolisé par un animal de type molossoïde. Ainsi, sur une carte postale française de 1915, c’est un inquiétant bulldog casqué, transfiguration anthropomorphisée d’un soldat de l’armée impériale du Kaiser, qui fait face à un petit patriote français, vêtu de l’uniforme national. L’enfant menace la bête féroce de son fusil à baïonnette.

Dans une caricature anglaise datant du début du conflit, c’est le teckel qui caractérise le soldat allemand. Le message accompagnant le dessin est tout aussi clair : « Écoutez, écoutez les chiens aboyer : toute l’Europe doit se liguer contre le teckel allemand enragé, jusqu’à ce qu’on trouve la bonne muselière. Les chiens sont lâchés, la paix est perdue. »

Mais, en matière d’appropriation identitaire, c’est surtout le berger allemand qui permet aux soldats de la Triple Entente de railler la « bestialité germanique ». En septembre 1915, un « poète » anonyme en croque le portrait dans L’Écho des gourbis :

Le berger, dans son ignorance,

(Quand on est chien est-ce qu’on sait ?)

Croyait, en bon toutou de France,

Que tous les chiens étaient français.

Quelle rage, étant à la guerre,

D’apprendre ainsi soudainement,

Qu’il existe sur cette terre,

Des bergers qui sont allemands !

Loin de la fureur et de la sauvagerie des conflits, c’est dans le cadre feutré des sociétés d’amateurs éclairés que le chauvinisme canin s’est méthodiquement affirmé, avec la mise en place progressive des standards canins.

Les chiens « poilus » dans la Grande Guerre

Les animaux furent de vrais acteurs de la Grande Guerre, enrôlés sous les drapeaux comme leurs maîtres. Durant quatre longues années, chevaux, mulets, chiens, pigeons furent ainsi embarqués sur l’arche militaire des belligérants européens. Sur 14 millions d’animaux employés durant le conflit, moins d’un tiers survécut. Dans cette ménagerie ambulante, le chien n’échappa pas aux affres de ce conflit meurtrier. On estime ainsi à 20 000 le nombre de chiens qui périrent du côté allemand contre 5 000 côté français. Pour pallier les effets de cette hécatombe canine, les combattants des deux camps durent faire appel aux particuliers et aux chenils privés qui furent mis à contribution pour soutenir l’effort de guerre.

Chien auxiliaire au service de l’armée, le quadrupède devint ainsi tour à tour sentinelle, patrouilleur, porteur, télégraphiste, estafette, colombophile, sanitaire, quand il ne fut pas tout bonnement utilisé pour chasser les rats dans les cavités boueuses qui servaient de lieu de vie et de mort aux combattants de l’époque. Adaptant constamment ses animaux aux fluctuations du conflit, l’armée française acheta en 1915 près de 400 chiens de traîneaux aux Canadiens et les affecta dans les Vosges, au 6e corps d’armée. Placés sous l’autorité du lieutenant Haas, ces robustes animaux étaient destinés aux terrains impraticables pour les mulets et les véhicules motorisés. Ils tractaient par traîneaux de neuf chiens des charges dépassant plusieurs centaines de kilos.

Dans plusieurs pays, les cynophiles se mettent progressivement à encadrer la sélection canine, autrefois plus flottante et empirique, avec des styles de chiens aux variantes régionales ou utilitaires parfois mal fixées. Au milieu du XIXe siècle, les éleveurs établissent ainsi les morphotypes de certaines populations régionales, importent de l’étranger de nouveaux chiens dont l’aspect extérieur est original et surtout créent des formes nouvelles par croisement et par sélection.

Le chien moderne, l’« Überchien » pourrait-on dire, voit ainsi peu à peu le jour. On pense évidemment au berger allemand « inventé » par le capitaine allemand Max von Stephnitz qui en établit le standard en 1899. Issue d’un croisement entre des bergers du Würtemberg et des bergers de Thuringe, cette nouvelle race devait se montrer capable de vivre en meute et de garder les moutons. Excellent gardien, l’utilisation de ce chien fut très vite étendue à la protection humaine.

Le doberman est lui aussi une parfaite construction humaine. Portant le patronyme de son créateur K. F. L. Dobermann, ce chien constitue une synthèse sélective de chiens à fort tempérament. Morphologiquement peu homogènes, les sélectionneurs parvinrent à en arrêter un standard, aujourd’hui bien connu, en s’appuyant sur d’autres races comme le pinscher, le rottweiler et le beauceron.

Progressivement, l’amélioration des performances de la race canine se vit encadrée de façon très stricte par des institutions chargées de structurer ce marché des « isolats génétiquesnote ». Le premier organisme de ce genre fut le Kennel Club qui vit le jour en Grande-Bretagne en 1873. Dès l’année suivante, il publiait son livre généalogique destiné à recenser les chiens de pure race. À l’initiative de chasseurs issus d’une des sections du Jockey Club, la France suivit le mouvement en 1882, avec la création de la Société centrale canine (SCC) qui mit en place son Livre des origines françaises (LOF) en 1885. L’American Kennel Club (AKC) est fondé quant à lui en 1883, suivi en 1911 par la Fédération cynologique internationale (FCI), représentant les pays européens.

Au gré des nouvelles formes utilitaires octroyées aux chiens, le nombre de races s’est rapidement accru. D’après la Fédération cynologique internationale (FCI), on recense aujourd’hui plus de 340 races de chiens, de toute taille, de tout style et de tout poil. Du 0,5 kg du chihuahua aux 80 kg du dogue allemand, la palette est donc aussi large que les mille et une fonctions que les hommes se sont échinés à confier à cet auxiliaire hors pair depuis des millénaires.

Mais, plus que la finalité de leur utilisation, c’est bien la pureté de leur « sang » qui confère cohérence et raison d’être aux toutous racés. Depuis la création des sociétés centrales canines, les propriétaires n’ont de cesse de revendiquer une place prestigieuse pour leurs protégés à quatre pattes sur l’une des branches de ces fameux arbres généalogiques canins qui bourgeonnent un peu partout.

LA BELLE ET LE CLOCHARD

1998 : les spectateurs du monde entier versent des torrents de larmes devant les ultimes clapotis d’un jeune Leonardo DiCaprio frigorifié. Histoire d’amour mise à part, le Titanic de James Cameron se voulait une parabole politique, dénonçant l’injustice sociale d’une société qui n’hésitait pas à sacrifier son troisième pont tandis que l’aristocratie voyageuse se pressait lentement dans des embarcations de secours à demi pleines. Mais ce film aurait fait preuve d’une tout autre originalité s’il avait suivi le destin des animaux embarqués à bord du fameux paquebot. Un réalisateur dog-friendly n’aurait ainsi pas manqué de mettre en perspective la tragique destinée de la cinquantaine de chiens qui formaient le bataillon de ces voyageurs à quatre pattes.

LES CHIENS DU TITANIC

Les chiens de la « haute » étaient si nombreux sur la future épave que, ironie de l’histoire, leurs propriétaires avaient prévu, l’après-midi même de ce 15 avril 1912, de tuer le temps en organisant un défilé canin sur le pont, mettant ainsi opportunément à profit la présence à bord de Samuel Goldenberg, un juge canin international réputénote. Dans une lettre écrite lors de l’ultime escale du Titanic en Irlande, le peintre et essayiste américain Francis Davis Millet avait fait un portrait au vitriol des riches passagères à chien-chien qui paradaient sur le pont du navire :

Lorsque je regarde la liste des passagers, je n’y trouve que trois ou quatre personnes que je connaisse, mais il y a un nombre impressionnant d’odieuses et exubérantes Américaines ; c’est un fléau dans n’importe quel endroit où l’on se trouve, mais c’est encore pire à bord d’un bateau. La plupart d’entre elles sont affublées de minuscules chiens-chiens, mais ce sont leurs maris qu’elles tiennent solidement en laisse, comme des agneaux bêlantsnote.

Parmi les races présentes à bord, on note une foule de toutous miniatures, dont une majorité de pékinois appartenant à la milliardaire américaine Charlotte Drake Cardeza : la suite entière de ses trente-quatre chiens périt dans l’océan glacé. Le dénommé Sun Yat-Sen, propriété d’Henry Sleeper Harper et de son épouse Myra, eut quant à lui la chance de pouvoir embarquer, avec ses deux maîtres, à bord du canot no 3.

Outre les chiens de poche, d’autres races, plus imposantes, avaient aussi le vent en poupe dans la haute société du début du XXe siècle, dont les « airedales », d’élégants terriers originaires de la région de Leeds. L’un d’entre eux, Kitty, périt à bord du Titanic en compagnie de son maître, tandis que sa patronne réussissait à prendre place sur l’un des derniers canots de sauvetage. À l’instar du champion Gamin de Pycombe, les bouledogues français eurent eux aussi leurs martyrs. Mais bien d’autres sombrèrent : King Charles Spaniel, loulous de Poméranie, chow-chows, bichons maltais… Ce funeste 15 avril 1912, c’est donc la fine fleur de l’aristocratie canine qui prit l’eau de toute part.

Naviguant en cabine avec leurs propriétaires ou enfermés dans le luxueux chenil, situé derrière la cuisine de la troisième classe, la plupart d’entre eux coulèrent à pic, malgré la prévenance d’un steward cynophile qui les avait délivrés avant que le navire ne sombre définitivement dans les eaux. Les trois survivants ne durent leur salut qu’à l’intransigeance de leurs propriétaires – des passagers de la première classe qui exigèrent, au mépris des consignes données, que leurs toutous grimpent avec eux sur les canots de sauvetage. Ce fut le cas du loulou de Poméranie de madame Rothschild, l’épouse d’un fabricant de vêtements à New York, qui réussit à le dissimuler dans son manteau. Sauvé des eaux, le loulou se fit écraser par une voiture à son arrivée sur la terre ferme.

Certains maîtres ne purent se résoudre à l’idée d’abandonner leurs fidèles compagnons à une mort annoncée. Les survivants de ce gigantesque naufrage qui fit 1 517 victimes racontèrent ainsi qu’une des passagères, Ann Elisabeth Isham, périt dans l’eau glacée en tentant de sauver des flots son grand danois. L’histoire ne dit pas si elle en aurait fait autant pour un pauvre…

Selon la légende, le vrai héros de ce 15 avril 1912 fut un chien de labeur prénommé Rigel. Terre-neuve, il appartenait au premier officier du navire de la White Star Line. Dès que le Titanic se mit à couler, il sauta à l’eau et nagea de longues heures près des canots de sauvetage. À l’arrivée du Carpathia, le premier navire à atteindre la zone du naufrage, l’animal, pas rancunier pour un sou, puisa dans ses ultimes forces pour signaler de ses aboiements la présence des rescapés de la tragédie maritime. À la différence de DiCaprio, alias Jack Dawson, le chien fut alors hissé à bord du navire et aussitôt adopté par un marin. Cette histoire a probablement été inventée de toutes pièces. Elle émanerait en fait d’un des marins du Carpathia, par ailleurs absent le jour du sauvetage. Mais, en un sens, peu importe, car elle demeure révélatrice d’un imaginaire : c’est la parfaite déclinaison canine du motif de la lutte des classes qui sert de trame au film de Cameron. Un chien prolétaire, rejeté de la haute société, mais n’hésitant pas à se jeter à l’eau pour elle…

LA FIN DES « ARISTOCHIENS » ?

Le chien racé a longtemps constitué un incontournable instrument de distinction sociale. Symbole de courage, de fidélité et d’obéissance, le chien fut une sorte de totem pour une aristocratie qui ne cessa, durant toute l’époque moderne et contemporaine, de lui rendre hommage. On peut encore, au détour d’un quelconque reportage sur les mœurs surannées de la famille royale d’Angleterre, apercevoir la reine Elisabeth II, crapahutant sur ses terres écossaises avec ses Welsh corgis favoris, mais, à vrai dire, l’époque est plutôt à la vulgarisation – pour ne pas dire à la vulgarité – canine.

La distinction par le poil tend en effet à s’estomper. Certes, l’acquisition de races prisées et chères, pouvant coûter des centaines, voire plusieurs milliers d’euros, continue à constituer un filtre socioéconomique puissantnote. On se souvient peut-être de ce millionnaire chinois qui, en mars 2014, a acheté un mastiff tibétain pour la modique somme de 1,4 million d’eurosnote. En règle générale cependant, sur le marché du chien, le prix de l’animal ne peut plus suffire à différencier radicalement un maître d’un autre. La distinction sociale et identitaire est désormais presque pour tous à portée de laisse. Comme pour le marché de l’automobile étudié par David Gartman, on pourrait dire qu’« une pluralité de sous-groupes non hiérarchisés, non liés à une classe sociale a fragmenté le marché de masse, de telle sorte que chaque groupe exige des biens différents pour exprimer sa propre identiténote ».

Les plus snobs, qui souhaitent malgré tout en imposer et maintenir leur position sur le front d’un marketing de classes, iront chercher leur bonheur dans les nouveaux modèles de races qui se pressent au portillon des sociétés centrales canines. C’est le cas par exemple du Thai bangkaew dog, un chien originaire de la région thaïlandaise de Bangkaew où il a été sélectionné en vase clos depuis des décennies et qui est devenu récemment la 358e race de chiens reconnue par la Fédération cynologique internationale. Ceux qui veulent se la jouer « dompteur de loup » opteront pour le tamaskan, un chien créé à partir de souches de races nordiques, comme le malamute ou le husky. Pas encore reconnus en tant que « race », ces chiens s’acquièrent une petite fortune. D’autres, comme le berger australien par exemple, ont débarqué en force pour venir ringardiser les propriétaires de Jack Russel, qui aura été, quelque temps, la coqueluche des « maîtres dans le coup », comme a pu l’être naguère le cocker.

Si avoir un chien est facile, « avoir du chien » ne s’improvise pas. Cette formule évoque une qualité rare, souvent attribuée à des femmes chic disposant d’un solide caractère. D’où vient une telle image ? Peut-être est-ce parce qu’à la fin du XIXe siècle, au moment où l’expression a émergé, le chien commençait à devenir une marque de distinction importante dans certains milieux de la haute société. Ce bijou à quatre pattes, élément de parure pour les élégantes du siècle naissant, accentuait leur cachet social, voire leur sex-appeal, comme dans ces tableaux du peintre américain Harrison Fisher (1875-1934), où l’on admire des femmes du monde en train de prendre la pose avec leurs colleys ou leurs barzoïs.

Mais « avoir du chien » signifie aussi avoir du caractère, du culot, de la sagacité. On songe à Colette, qui aimait certes les chiens « racés », mais pas forcément « classés ». Sa passion bien connue pour les bulldogsnote la conduisit plus d’une fois à annoncer la couleur – en témoigne le nom provocateur qu’elle choisit pour l’une de ses chiennes : Bull-dont-le-frère-a-été-acheté-par-un-Américainnote. D’autres femmes de lettres, aujourd’hui quelque peu oubliées, mais tout aussi frondeuses, revendiquèrent également haut et fort leur passion pour les corniauds sans étiquette. Ce fut le cas de miss Séverine. Cette femme de lettres et de combat, féministe convaincue qui collabora de 1888 à 1895 à L’Écho de Paris, au Journal, à L’Éclair, au Matin, ainsi qu’à Libre Parole n’hésita pas à rédiger une petite fantaisie romanesque à la gloire de son chien Sac à tout. La dédicace de l’ouvrage vaut à elle seule le détour :

Je serais une ingrate, mon petit chien, si je dédiais à quelqu’un d’autre que toi – être non pas fictif, mais réel, couché en ce moment à mes pieds, sur un pan de ma robe – ce récit de tes aventures, que tu as inspiré, je pourrais presque écrire : dicté. […] Parce que je ne suis « qu’une » femme, parce que tu n’es « qu’un » chien, parce qu’à des degrés différents, sur l’échelle sociale des êtres, nous représentons des espèces inférieures au sexe masculin – si pétri de perfections ! –, le sentiment de notre mutuelle minorité a créé entre nous plus de solidarité encore, une compréhension davantage parfaite. Je perçois presque ton langage ; et tu pénètres mes pensées. Je hausse l’épaule, tu lèves la patte devant ce qui est suspect ou répugnant… et nous avons le commun amour des petites gens. […] Petit chien, laid, petit chien vulgaire, petit chien de rue, « sale roquet » qui es mon meilleur ami, tout compte fait, c’est encore moi ta débitrice. Et je te paienote.

À bien y regarder, la mièvrerie de ce texte n’est qu’apparente : il y a bien plus de profondeur dans l’ironie politique et le persiflage minoritaire d’une Séverine que dans les affligeants commentaires égocentriques que certains maîtres déversent aujourd’hui sur le crâne de leurs chers cabots.

LES CHIENS DE LA ZONE : UN SOUS-PROLÉTARIAT
À QUATRE PATTES

Si les chiens de la « haute » attirent l’attention, les sans-grade sont légion. Dans cette opposition entre « chiens du monde » et « chiens immondes », il serait d’ailleurs utile de rappeler qu’en ce bas monde les bâtards et autres corniauds représentent la plus grande partie de la cohorte des canidés qui sillonnent les rues et les routes de notre planète. Dans cette masse éclectique de canidés de seconde zone, quelques-uns ont continué à cheminer aux côtés de femmes et d’hommes marginalisés, qui partagent avec eux un dur quotidien fait de misères et de discriminations.

Alors que beaucoup se les imaginent efflanqués, maladifs ou pleins de puces, ces chiens à la rue sont au contraire le plus souvent vigoureux, équilibrés et surtout extrêmement autonomes, bien loin en tout cas des clichés dégradants qui leur collent aux pattes. Ni chiens errants ni toutous d’appartement, les « corniauds du caniveau » apparaissent à bien des égards « acteurs » de leur chienne de vie. Au fil du temps, ils ont d’ailleurs fini par développer des caractéristiques comportementales et physiologiques propres qui les aident à s’adapter en permanence à l’hostilité des milieux urbains dans lesquels ils évoluent.

L’histoire se déroule à N., ville moyenne du Sud-Ouest de la France, le 8 janvier 2010, à 8 h 10 du matin. Le froid insidieux qui se glisse sous les vêtements rappelle aux voyageurs que le climat océanique dont on loue la douceur au printemps n’en demeure pas moins un redoutable ennemi durant les mois d’hiver.

À proximité du wagon où il dort depuis trois jours, M. tente tant bien que mal de se camoufler dans son duvet. Un vieux duvet kaki qu’il a acheté trois ans auparavant dans un surplus militaire. C’était le temps où il flirtait avec la zone sans y plonger totalement. Aujourd’hui, au vu de ce qu’il vit, il regrette amèrement cette époque presque bénie. Son seul réconfort, il le trouve dans Vesta, sa chienne. C’est une croisée boxer-husky, un mélange improbable qui la rend passablement terrifiante. À 3 ans à peine, Vesta est déjà une bête d’une trentaine de kilos, tout en muscles et gratifiée du duvet nécessaire pour survivre à la rude.

Est-ce un hasard si M. a appelé sa chienne Vesta, du nom de la déesse romaine du foyer ? Lorsque je lui ai posé la question, il a été presque surpris :

Cette chienne, elle m’a toujours protégé ! Au début, elle s’appelait Pink. T’imagines ?! C’est n’importe quoi. Le mec qui me l’a donnée – elle devait avoir 6 ou 7 mois – était bien barré dans son genre. Moi, dès que je l’ai eue, j’ai vu que c’était déjà un beau morceau ! Alors, j’ai décidé de la rebaptiser du nom d’une déesse protectrice, chose qu’elle a toujours faite dans cette galère dans laquelle je suis maintenant. » (M., homme, 26 ans, 1 chienne.)

Dans les déambulations des jeunes à la rue, le chien apparaît comme un compagnon naturel qui leur permet de survivre. Dans la réalité parfois destructrice qui est la leur, où alcool, drogue, violence mais aussi conditions météorologiques viennent fragiliser encore un peu plus leur existence précaire, l’animal est une présence sécurisante, un auxiliaire essentiel qui leur permet de résister aux rudesses du milieu. « Lorsque tu dors tout seul dehors, tu es bien content d’avoir tes chiens avec toi, me confirmait ainsi l’un de mes informateurs, croisé à Rennes. Ils te protègent et surtout ils te tiennent chaud car même en Bretagne, la nuit ça peut cailler. »

Vesta, déesse du foyer et de la fidélité, assure à M., comme à bien d’autres, une chaleur permanente, réelle et symbolique. Chauffage sur pattes, sa chienne demeure pour lui un auxiliaire incontournable dans un quotidien rythmé depuis plus de sept ans par la rue et les squats. Même en été, où l’hécatombe des morts de la rue demeure une réaliténote, M. me confirme que la présence de son animal à ses côtés n’est pas un luxe, pour regagner ces quelques degrés de température corporelle que l’alcool a fait perdre.

Majoritairement de type croisés-bergers, les chiens de la zone se distinguent par leur robustesse. Un atout qui offre aux propriétaires la certitude de disposer d’animaux solides, ne craignant pas la vie en extérieur. Peu de soins à fournir, donc, une fois qu’on les a nourris, même s’il faut toujours se méfier des pièges dont regorgent les trottoirs de nos cités. Quelques tessons de bouteille peuvent suffire à abîmer des coussinets fragiles, contraignant le maître à effectuer une série de soins pas toujours simples à prodiguer dans la rue.

Si la survie physique est essentielle, la survie psychique l’est tout autant pour ces propriétaires dont l’équilibre mental constitue souvent l’une des préoccupations des professionnels qui les accompagnent. Alors que de nombreuses études ont montré l’impact bénéfique de la présence d’un animal de compagnie sur la gestion du stress ou de l’anxiété des individusnote, plusieurs de mes informateurs m’ont indiqué, plus prosaïquement, que le chien leur donnait un but et une raison de vivre :

Sans Jinka, je ne serais probablement pas là à te parler. Elle m’a empêché de me foutre en l’air plusieurs fois ! Tu vois, je ne pouvais pas lui faire ça. Elle a déjà 11 ans. Si je m’étais suicidé, qui aurait pris soin d’elle ? En plus, elle n’aurait pas pu s’habituer à un autre gus que moi, tu comprends ? Elle m’a vraiment aidé à me raccrocher à quelqu’un dans les moments durs. Maintenant, je lui suis redevable, tu vois, et c’est à mon tour d’être là pour elle, car elle a pas mal de merdes de santé actuellement. (T., homme, 25 ans, 1 chien.)

Dernière bouée avant le naufrage social définitif, le chien est donc le point de repère autour duquel tourne l’existence de nombreux de mes informateurs. Il rythme tout bonnement leur quotidien qui, sinon, se révélerait d’une dramatique monotonie. En se calant sur les temps de l’animal (le nourrir, le faire boire, le faire courir, le faire vacciner, etc.), le propriétaire sort de ses propres rythmes, parfois confus, et de certaines de ses habitudes souvent faites de prises incontrôlées de substances toxiques ou alcooliques. Conscient de la responsabilité qui est la sienne, le maître tâchera autant qu’il le peut de réguler ses tentations pour s’assurer du bien-être de son chien.

Véritable garde-fou existentiel, le chien représente également une borne biographique importante dans la vie des propriétaires. Dans un quotidien qui peut vite devenir destructurant, posséder un compagnon à quatre pattes permet d’avoir un repère et une orientation durables dans sa propre existence :

Moi, depuis que je suis à la rue, c’est-à-dire depuis vingt ans, j’ai eu sept chiens. Trois mâles et quatre femelles. Les deux que j’ai actuellement, Jane et Kelly, c’est les filles de Hulk, mon croisé labrador qui est mort l’an passé. Il avait 7 ans. J’ai été obligé de le faire piquer car il avait une tumeur au cou, un sale truc qui dégénérait et qui remontait à l’œil. […] Hulk, je l’avais récupéré dans le Sud-Ouest pendant une saison où je faisais les vendanges. La nana qui me l’avait refilé, c’était une de mes ex. Elle n’en voulait plus car elle était toujours défoncée et elle pouvait plus s’en occuper. Au début, je n’en voulais pas. Il avait 1 an, et il n’arrêtait pas de faire des conneries. Il fuguait, il bouffait mes affaires et tout ça. Et puis, j’ai fini par m’habituer à ce chien et à l’aimer comme si c’était mon gosse. D’ailleurs, c’est simple, quand j’ai dû le faire piquer, j’ai fait une sorte de dépression. C’est pour ça que j’ai bougé et que je me suis installé dans l’Est du pays où j’avais des potes. Évidemment, les petits d’Hulk, ils étaient du voyage. À travers eux, il vit encore, tu vois. Un peu comme chez certains Indiens qui croient que la vie de leurs morts continue à travers leurs descendants. (T., homme, 45 ans, 2 chiens.)

Garant de la survie physique et psychique du maître, l’animal demeure surtout, aux yeux de son propriétaire, l’un des derniers fils conducteurs susceptibles de le rattacher au reste du monde. Chez des publics ayant du mal à faire confiance à leur prochain et fragilisés par une vie sociale parfois chaotique depuis leur plus jeune âge, l’attachement à l’animal de compagnie est une tentative pour compenser les manques passés et à venir :

Moi, je considère que mon chien est mon meilleur ami. Je suis certain qu’il ne me fera jamais un coup de pute. Il ne me laissera jamais tomber, contrairement à beaucoup d’humains qui m’ont tourné le dos. Ma famille en premier ! Tous des salopards ! Par contre, Léo, lui, c’est un mec droit ! Et pourtant, quand tu le vois comme ça, on ne dirait pas, hein ? ! Ce n’est pas un chien de race. C’est un beau bâtard, comme moi. Mais c’est ça notre force à lui et à moi. Les bâtards, ils sont francs. Ils ne sont pas pervers comme les pures races, hommes ou chiens ! Lui et moi, on est pareils et c’est aussi pour ça que les potes de la rue, ils l’aiment bien Léo. (O., homme, 36 ans, 1 chien.)

Alors qu’ils peinaient souvent à s’ouvrir sur les relations qu’ils entretenaient avec leurs pairs, j’ai pu constater, tout au long de mes travaux, que les sans-abri accompagnés de chiens se montraient toujours prolixes au moment d’évoquer leurs compagnons. Dans ce chapelet de vertus attribuées au chien, l’animal est tour à tour réputé « fidèle », « confident respectueux », « franc », « courageux », « sans malice », « moral ». Dans la rue, beaucoup estiment qu’il peut être dangereux de laisser transparaître ses failles. Exprimer métaphoriquement des sentiments de « loyauté » ou de « fidélité » par l’intermédiaire du chien permet ainsi de partager ses propres fêlures, sans trop devoir s’exposer. L’animal permet alors de s’investir moralement et sentimentalement sans risque de se faire léser ou juger. Le chien est un confident idéal : témoin de toutes les faiblesses ou indélicatesses de son maître, il ne parlera jamais. Voilà sa force.

LA REVANCHE DES CORNIAUDS ET DES BÂTARDS

Même un observateur non aguerri aura vite fait de constater que les chiens que l’on croise dans les zones d’exclusion sociale, où se réfugient les populations les plus marginalisées de nos centres urbains, présentent des gabarits assez similaires. Ni très grands, ni très gros, ni très colorés, on est tout de suite frappé par la grande homogénéité fondant ces animaux dans une sorte d’archétype moyen assez caractéristique. En fait, s’il fallait donner un profil type du chien des personnes vivant dans la rue, on pourrait le décrire comme un animal mâle, de taille moyenne à grande, robuste et globalement en bonne santé physique malgré quelques puces.

Mais cette proximité identitaire, parfois revendiquée par les propriétaires eux-mêmes, reste bien évidemment éminemment contrainte. Elle demeure en effet le produit d’un environnement social et d’un système domesticatoire particuliernote. On ne s’étonnera pas de ne trouver dans la rue que relativement peu de chiens « racés » : la précarité inhérente aux propriétaires de la zone limite grandement leurs stratégies d’acquisition.

Durant mes enquêtes, les rares pedigrees flatteurs que j’ai pu rencontrer avaient en général été offerts par des personnes ne souhaitant plus s’en occuper. Certains parviennent ainsi à se procurer la perle rare, celle qui va leur conférer un prestige auprès de leurs pairs. Ce propriétaire d’un dogue argentin, rencontré dans les rues de Bordeaux, m’expliquait ainsi :

Un dogue, tu vois, ça, c’est un vrai chien ! Ça dégage quelque chose de spécial que la plupart des chiens n’ont pas. Une puissance et une force brutale, mais derrière ça, il y a une douceur incroyable. C’est la première fois que j’ai ce type de chien, mais je ne le regrette absolument pas ! Je trouve qu’il correspond parfaitement à ma personnalité, parce que moi aussi, sous mes airs de dur, je suis en réalité une crème. (K., homme, 28 ans, 3 chiens.)

Mais la « pureté de la race », celle dont l’excellence généalogique suffirait à redorer le blason des maîtres les plus humbles, ne doit pas nous laisser croire que tous les chiens inscrits au LOF se valent aux yeux des maîtres de la rue. Dans leur esprit, la distinction raciale n’a en effet de sens que si les qualités attribuées à tel type de chien sont partagées par les autres propriétaires – suivant en cela un processus mimétique classique.

Dans la zone, la dimension socioéconomique du chien demeurera donc toujours secondaire par rapport à sa valeur symbolique. Un propriétaire de chien en situation d’exclusion, soucieux de ne pas devenir la risée de ses pairs, préférera s’entourer de quelques bâtards plutôt que de bichons maltais ou de caniches nains.

Pour peu que la fortune lui sourie, il ne restera cependant pas insensible aux types « lupoïdes » (chiens de berger, terriers), « braccoïdes » (braques, griffons) ou encore « molossoïdes » (dogues, danois). Ces races, à travers les qualités que les éleveurs leur attribuent généralement, véhiculent en effet dans leur sillage autant de cautions identitaires, elles-mêmes partagées par les propriétaires de la rue :

Pourquoi j’ai un berger allemand ? Parce que c’est une race à la fois noble et rugueuse. Personne ne va venir chercher des noises à un berger allemand. Il inspire la crainte, même si au fond il n’est pas méchant. Il est un peu comme moi au fond. Mais moi aussi je fais peur aux gens. (T., femme, 32 ans, 2 chiens.)

J’ai pris un loup de Tchécoslovaquie car c’est le sauvage domestiqué ! Une telle bête, elle a gardé son indépendance. C’est ce qui me plaît chez ces chiens. En plus, on n’en trouve pas beaucoup dans la rue. (M., homme, 28 ans, 1 chien.)

Moins tatillons que l’éleveur professionnel, les propriétaires marginalisés n’en demeurent pas moins des acteurs actifs d’une « sélection directionnellenote » qui modifie directement la nature profonde de leurs animaux. Les maîtres n’hésitent pas en effet à faire de savants mélanges pour aboutir à des chiens métissés, dont ils louent par la suite volontiers la prestigieuse généalogie :

Moi, je voulais que ma chienne actuelle puisse avoir à la fois des traits du berger, pour le côté « gardien » que j’adore chez les chiens et qui reste hyper-important quand tu vis dehors, mais aussi un petit truc en plus, disons plus athlétique. Avant j’avais un beauceron pur jus, tu vois. C’est un chien excellent, mais là, je souhaitais vraiment une touche d’originalité. C’est pour ça que quand on m’a proposé de me donner Stella, j’étais super-contente. Car son père est un border collie croisé beauceron et sa maman, un mélange entre un dogue argentin et un husky. Bref, non seulement ma Stella elle ne passe pas inaperçue, mais en plus elle a gardé tous les traits de caractère de ses ancêtres, c’est-à-dire qu’elle est robuste, vigilante et obéissante. (S., femme, 22 ans, 1 chienne.)

En fin de compte, on peut estimer que deux processus complémentaires se sont combinés pour aboutir à l’« invention » de cette population canine particulière que constituent les chiens de la zone. D’une part, un processus artificiel visant à sélectionner certains caractères comportementaux ou morphologiques prisés par les propriétaires ; d’autre part, une dynamique biologique de sélection naturelle ayant conduit ces chiens à s’adapter de mieux en mieux aux spécificités de leur environnement anthropique.

Au cours de mes enquêtes, j’ai pu ainsi observer que les chiens des propriétaires à la rue qui évoluent dans l’espace public disposent d’une grande liberté d’action au sein de leur environnement. À l’affût d’une femelle en chaleur, les mâles se montrent évidemment très entreprenants, mais la structure sociale relativement hiérarchisée chez ces animaux débouche également sur une autorégulation collective, favorisant elle aussi la sélection naturelle. Le groupe se rapproche en cela de certaines populations canines dites « férales », c’est-à-dire retournées à l’état sauvage. Ces animaux « marrons », qui se sont libérés du giron domesticatoire humainnote, survivent au sein de communautés structurées dans de nombreuses villes à travers le monde, comme à Moscou, où le biologiste russe Andrei Poiarkov les étudie depuis plus de vingt ans. Dans ces groupes semi-sauvages comme dans les groupes des chiens de la zone, la plupart du temps, un mâle dominant (alpha) s’impose au sein du groupe, secondé par un lieutenant (bêta) et des subordonnés (gamma).

C’est le cas de Huk dit « Baiseur », un berger allemand de 4 ans célèbre à Luxembourg-ville où cet « étalon » est connu pour son goût immodéré pour les femelles. Son propriétaire belge m’expliquait ainsi :

Il saute tout ce qu’il trouve ! Comme moi je suis souvent bourré, je laisse faire. Après tout, c’est la nature. Mais Baiseur, je dirai qu’il a au moins une bonne quarantaine de marmots qui se baladent dans toute l’Europe ! Parce que figure-toi qu’un jour, j’avais filé un petit chiot mâle à un Serbe qui était retourné au pays avec. Si ce chiot est devenu aussi chaud que son père une fois adulte, j’te dis pas comment ça doit envoyer là-bas ! (Y., homme, 34 ans, 1 chien.)

Si quelques similitudes existent entre eux, les groupes de chiens que nous avons étudiés restent néanmoins bien moins autonomes que leurs homologues errants. Certes, le mâle dominant dispose d’une plus grande marge de manœuvre que ses subordonnés, et si l’occasion se présente, il sera toujours le mieux placé pour espérer assurer une descendance, mais son autonomie sera toujours moins large que celle des populations férales.

Même si elle ne se révèle pas toujours raisonnée, la sélection artificielle qui se produit dans la rue s’appuie la plupart du temps sur une série de paramètres subjectifs propres aux maîtres. Les arguments avancés comme la « force », le « courage » expriment des valeurs qui font sens dans la vie même de ces propriétaires. Ces considérations l’emportent généralement sur les critères esthétiques qui peuvent avoir cours dans d’autres milieux cynophiles.

Les générations de chiens qui se succèdent depuis une vingtaine d’années dans la zone ont engendré une population distincte des races répertoriées, mais néanmoins bien plus homogène et autonome qu’on ne l’imagine. S’il demeure un bâtard pour de nombreux observateurs, le chien de la zone s’affirme comme une variété bien particulière, fruit d’une sélection naturelle et artificielle spécifique. Même si les données scientifiques sur le sujet font encore défaut, l’hypothèse de la relative homogénéité génétique de cette population canine fait assez peu de doute.

LE CHIEN, UNE QUESTION POLITIQUE ?

En 2008, alors que la Grèce, menacée par une banqueroute généralisée, n’en finissait plus de plier sous le joug des mesures d’austérité imposées par les autorités européennes, le monde put découvrir dans les médias deux figures étonnantes de la résistance citoyenne qui chaque jour venaient grossir les rangs des manifestants d’Athènes. Il faut dire que les deux comparses, prénommés Loukanikos et Kanellos, se distinguaient de la foule traditionnelle des mécontents en ce qu’ils étaient des chiens. Toujours en première ligne, aboyant et grognant avec fougue contre les forces antiémeute chargées de s’assurer que leurs frères grecs paieraient sans faire trop de vagues l’incurie de leurs élites politiques, les deux chiens ne tardèrent pas à devenir le symbole de l’insoumission, faisant la une des médias et des réseaux sociaux du monde entier.

Si la crainte inspirée par la figure d’un chien libéré du carcan domesticatoire et échappant à l’autorité et au pouvoir des humains est un classique, la portée politique du chien est en général parfaitement maîtrisée par le pouvoir en place qui s’appuie sur lui pour trier les bons des mauvais maîtres. Il faut dire que Médor demeure un vecteur idéologique imparable et un auxiliaire de répression à toute épreuve.

TROTTOIR, PAS CROTTOIR

En 2000, plusieurs députés déposèrent un projet de loi « tendant à permettre aux communes d’instituer une taxe facultative sur les chiens et visant à améliorer le contrôle sanitaire sur les animaux domestiques ». Celle-ci pouvait s’élever à 75 euros par animal. Quelques années auparavant, certains sénateurs, parmi lesquels l’ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, avaient eux aussi tenté leur chancenote. Ces tentatives répétées de taxation canine ont à chaque fois échoué, confrontées à l’opposition de l’Assemblée nationale. Leurs promoteurs ne manquaient pourtant pas d’arguments. Outre l’attrait financier de la taxation pour les pouvoirs publics, la danse du ventre électoraliste des édiles à destination de l’électorat cynophobe reposait sur une bataille simple : celle des déjections canines.

Sur ce chapitre, ils pouvaient sans doute compter sur un soutien non négligeable dans l’opinion publique. Voici à titre d’exemple un courriel d’un administré adressé en 2005 à l’élu en charge de la santé de la ville de Brest :

Imaginez le nombre d’administrés qui apprécieraient de voir que la mairie tient compte de leur qualité de vie de manière concrète au lieu d’avoir l’air de saigner la ville pour entretenir quelques clochards et marginaux, possesseurs de chiens… tiens donc… et généralement pas vaccinés, ni tatoués… tiens donc ! Une taxe me semble facile à mettre en place puisque les chiens sont tenus par la loi d’être vaccinés et tatoués. Les chiens errants ou non vaccinés doivent être ramassés et placés ou éliminés. Inutile de revenir sur les dangers qu’ils font courir à la population : cyclistes, enfants, personnes âgées, transmissions d’infections, etc.

On pourrait évidemment discuter longuement l’origine sociale des déjections canines incriminées, l’auteur de ce courriel suggérant que seuls les chiens des « clochards » souilleraient les trottoirs de la cité du Ponant, tandis que tous les autres – civilisés comme leurs maîtres – s’en iraient déféquer avec urbanité dans les « canisites » mis à leur disposition. Il suffit pourtant de procéder à quelques observations sommaires in situ pour se convaincre que l’incivilité de la crotte transcende les classes sociales.

La taxe sur les chiens

En France, jusqu’en 1971, une taxe sur le chien était perçue par les communes en même temps que la taxe d’habitation. Cet impôt canin avait vu le jour dans l’Hexagone au milieu du XIXe siècle, s’inspirant d’une taxation similaire mise en place en Angleterre et en Prusse, quelques décennies plus tôt.

Le 2 mai 1855, le gouvernement de Napoléon III fit voter la loi « établissant une taxe municipale sur les chiens ». Une taxation dont le produit allait directement aux communes concernées qui se chargeaient elles-mêmes d’en fixer le montant qui devait être compris entre un et dix francs de l’époque. Deux types de chiens étaient alors visés par cet impôt annuel : d’une part, les chiens d’agrément ou de chasse, considérés comme des chiens de luxe, d’autre part les chiens de garde, de troupeaux et ceux servant à guider les aveugles. Les propriétaires étaient contraints de se rendre en mairie pour signaler à l’administration le nombre de chiens en leur possession et l’usage auquel ils étaient destinés.

Cette taxe évolua au fil du temps, accentuant de façon non négligeable la taxation sur les animaux et provoquant une fraude de plus en plus massive des propriétaires. Malgré les amendes salées pour les contrevenants, nombre de propriétaires tentaient d’éviter de payer cette taxe, quitte à mentir sur la destination officielle de l’animal. Pour tenter de limiter la fraude, certaines communes comme Lyon, Nancy, Orléans ou Besançon contraignirent les maîtres à faire porter une médaille à leurs compagnons à quatre pattes.

Pour inciter les propriétaires de chiens à éduquer leurs animaux et à ramasser leurs déjections, la ville de Brest a lancé il y a quelques années une campagne de sensibilisation fondée sur une série de pochoirs placés sur les trottoirs des lieux les plus touchés. Trottoir, pas crottoir, Mon maître ramasse : les messages incrustés sur les trottoirs brestois ont le mérite d’être clairs et directs.

Dans cette veine, les sacs de ramassage, l’installation de « canisettes » dans les jardins publics et bien sûr la création des fameuses « motocrottes » popularisées par Jacques Chirac, à l’époque où il régnait sur la capitale, sont autant de tactiques imaginées par les pouvoirs publics pour lutter contre les déjections canines. Dans certaines villes de France, les maîtres indélicats encourent des amendes dont le montant peut atteindre 450 euros.

« MOI, J’ATTENDS DEHORS »

Malgré son omniprésence dans notre société et l’évolution constante de son statut, le meilleur ami de l’homme dispose d’une marge de manœuvre relativement restreinte. La liberté d’aller et de venir de Médor est soumise à négociation permanente, chaque époque éprouvant le besoin d’édicter ses propres réglementations.

Au XIXe siècle par exemple, les instances administratives interdisaient expressément aux propriétaires d’amener leurs chiens dans les abattoirs généraux. On imagine aisément l’excitation gustative provoquée par toutes ces carcasses et abats divers sur les papilles des molosses dont se servaient alors les bouchers pour tracter leurs charrettes. L’ordonnance de police du 28 mars 1890 prévoyait des contraventions salées pour les maîtres fautifs. Pour les fortes têtes, une mesure encore plus radicale fut appliquée, à savoir l’empoisonnement en bonne et due forme des chiens. Dans une note du mois d’avril 1831, le préfet de police indique ainsi qu’il met à disposition des abattoirs et de son responsable des boulettes empoisonnées visant à détruire les chiens : « Ces boulettes vous seront délivrées au fur et à mesure. […] Je compte, Monsieur, sur votre zèle et votre prudence pour que ces distributions soient faites de manière à produire de bons résultatsnote. »

Aujourd’hui, c’est le règlement sanitaire départemental visé par la préfecture qui fixe les lignes directrices en matière d’hygiène et de salubrité relatives aux animaux. On y apprend en vrac que l’accès des chiens aux magasins d’alimentation est interdit, que le quidam moyen ne pourra pas s’improviser éleveur canin dans les 25 m2 de son appartement ou bien encore qu’aucune déjection canine ne sera tolérée sur l’espace public. Garantes du respect de l’application de ces règles, les municipalités peuvent également y ajouter leur grain de sel et permettre à certains établissements (magasins, poste, maisons de retraite, etc.) d’afficher une interdiction à l’entrée. Les plages, squares et autres bacs à sable sont également placés sous l’autorité du maire en vertu des pouvoirs qui lui sont délégués par le règlement sanitaire départemental.

La diversité des règles et la variabilité de leurs interprétations constituent souvent un véritable casse-tête pour les propriétaires de chiens.

Si les chiens de catégorie 1, en vertu de la loi de 1999, ne sont pas autorisés à accéder aux lieux ouverts au public, il n’existe pas en France de loi interdisant formellement la présence d’un animal dans un établissement. Même dans les lieux « sensibles » où les règles d’hygiène nécessitent une vigilance permanente – comme dans les hôpitaux par exemple – la réglementation est plus souple qu’on ne pourrait l’imaginer. Ainsi, l’article 47 du décret no 74-27 du 14 janvier 1974 relatif aux règles de fonctionnement des centres hospitaliers et des hôpitaux locaux, qui précisait que « les animaux domestiques ne peuvent être introduits dans l’enceinte des hôpitaux », a été abrogé en 2003. Il faut dire que les chiens d’assistance, qu’ils soient guides d’aveugles ou de médiation, constituent aujourd’hui des présences précieuses dans ces espaces de soins. Fin connaisseur de la question, Robert Kohler a d’ailleurs confirmé dans une recherche particulièrement fouillée que la dimension hygiéniste ne constituait plus un obstacle infranchissable pour l’introduction d’animaux au sein d’institutions médico-socialesnote.

En matière d’accès des chiens aux moyens de transport, les compagnies (RATP, SNCF, compagnies aériennes) fixent leurs propres règles d’accès. Il n’existe aucune homogénéité réglementaire, ni dans le temps ni dans l’espace. Si, à Lyon, le réseau des transports en commun (TCL) a souhaité favoriser l’accès de ses équipements aux propriétaires de chiens après un stage de formation obligatoire, le métro parisien n’autorise quant à lui l’accès à ses rames qu’aux animaux de petite taille transportés dans un panier, ou aux chiens d’assistance accompagnant des personnes handicapées. De Lille à Marseille et de Bordeaux à Strasbourg, les maîtres de chiens qui aspireraient à se mouvoir autrement que sur leurs deux jambes sont donc soumis à l’arbitraire des sensibilités locales ou aux arrière-pensées commerciales des transporteurs. Comme souvent, ce sont les plus précaires qui subissent de plein fouet les difficultés inhérentes à ces déplacements.

Dans la période de marasme économique ambiant, certains commerçants ont commencé à desserrer l’étau, favorisés en cela par une réglementation européenne moins restrictivenote. En Italie, nos amis à quatre pattes peuvent ainsi désormais accéder aux 320 000 bars, glaceries et autres commerces du paysnote – la seule obligation pour le maître étant de respecter quelques conditions élémentaires comme le port d’une laisse, et d’une muselière pour les chiens de grande taille.

DE SI GRANDES DENTS : LA QUESTION DE LA MORSURE

Les morsures canines font régulièrement la une de certains médias désireux d’aguicher lecteurs et téléspectateurs à moindres frais. Au-delà du marronnier sensationnaliste qu’elle représente, la mise en scène de la morsure est éclairante sur la façon dont la question « chien » peut devenir politique.

En décembre 2011, le site Internet du quotidien régional Le Bien public relatait un fait divers : un père de famille avait été mordu « à l’index droit » par « trois chiens de SDF » en tentant apparemment de défendre un chiot promené par ses fillettesnote. Sur le site web de la feuille de chou, la famille exprimait son traumatisme et son indignation :

Nous avons déposé une plainte contre X le lundi 26 décembre au commissariat de police de Dijon. […] Notre fille de 7 ans a été bousculée. Elle aurait pu être mordue, défigurée, si elle était tombée à terre. Aussi, aujourd’hui, nous pensons qu’il est trop facile de fermer les yeux parce que les conséquences n’ont pas été dramatiques. Parce que si, demain, un enfant est mordu ou défiguré, je me sentirai responsable de n’avoir rien fait avant. Le propriétaire des chiens, qui n’étaient pas tenus en laisse, a tout vu, mais il ne s’est même pas levé ! Il était vêtu d’un treillis et portait une queue-de-cheval. Il est de notre responsabilité à nous, parents, de tirer la sonnette d’alarme, avant qu’il ne soit trop tard ! […] Nous engageons cette action parce que nos enfants ont été très choquées. Ma fille aînée en a fait des cauchemars !

Porteur des stigmates évidents du mauvais maître (treillis, queue-de-cheval), le propriétaire des chiens était ainsi – signalement à l’appui – désigné à la vindicte populaire. Absent au moment des faits, le grand-père de la petite fille « non mordue » se fendit ensuite d’une diatribe décomplexée à l’encontre des « clochards alcoolisés avec des chiens » :

À force de s’autocensurer pour rester politiquement correct, on finit par tomber dans une mièvrerie hypocrite, totalement déconnectée des réalités. C’est à mon avis ce qui fait les revirements brutaux d’opinion dès qu’il y a un drame. Ne pas avoir traité ou dénoncé le danger à temps rend chacun coresponsable du drame, selon sa capacité à agir […].

Dénonçant les « meutes du jardin Darcy », il poursuivait :

Devons-nous laisser ces personnes posséder plusieurs chiens vagabondant sans laisse, par groupe de quatre, six ou dix ? Regarder ailleurs pour ne pas voir le problème nous exposera immanquablement… à marcher dans la crotte ! […] Pour se montrer évolués, tolérants et généreux, devons-nous offrir en sacrifice le visage d’un enfant ou le flanc d’une grand-mère tenant son chien dans ses bras aux crocs d’une meute menée par des clochards entretenus ? Évidemment, ce n’est pas politiquement correct, mais c’est une vraie question !

On passait ainsi sans transition d’une affaire de doigt mordu à l’image fantasmatique de hordes de pauvres prêts à lancer leurs molosses sur les fessiers des braves gens. Ces réactions passablement outrancières trouvèrent pourtant un écho immédiat auprès de la mairie, qui produisit une lettre d’excuse. François Rebsamen, le sénateur-maire, aujourd’hui ministre, y indiquait :

Tous les jours, six policiers municipaux effectuent en permanence des patrouilles au centre-ville. Entre le 1er septembre et le 25 décembre 2011, ont eu lieu 383 interventions de la police municipale visant à rappeler la loi et les règlements à des personnes en errance accompagnées ou non de chiens en centre-ville. Ces interventions font systématiquement l’objet d’une main courante. Au cours de ces interventions, seize procès-verbaux donnant lieu au paiement d’amendes ont été dressés pour chiens non tenus en laisse, consommation d’alcool sur la voie publique, ou encore pour stationnements prolongés des piétons, assis ou couchés sur la voie publique. Par ces mesures nombreuses et régulières, la municipalité de Dijon s’efforce de faire usage de ses pouvoirs en matière de police pour prévenir et sanctionner les troubles à l’ordre public. Toutefois, malgré toutes les diligences qui peuvent être prises, nous ne pouvons que regretter le comportement de certaines personnes qui, refusant de s’inscrire dans les règles garantissant la sécurité de tous, sont à l’origine d’accidents tels que celui que nous déplorons aujourd’hui. C’est aussi pourquoi la municipalité adresse ses sentiments sincères de compassion à l’ensemble des personnes qui ont eu à souffrir de ce fait insupportable, et les assure de toute sa solidarité et se réserve le droit de se porter partie civile contre les auteurs de cette malheureuse affaire.

La réponse de M. Rebsamen s’inscrit dans la droite ligne des réglementations sécuritaires qui fleurissent en France depuis quelques années pour cibler les sans-abri propriétaires de chiens. En 2013, le berger allemand de la ministre socialiste Michèle Delaunay, la fidèle Dixie, mordit à deux reprises un policier municipal. L’animal récidiva quelques mois plus tard en griffant un bambin qui passait à portée de pattes. Aucune mesure ne fut pourtant prise à l’encontre de la ministre ou de son chien – preuve qu’en matière canine comme ailleurs, la sévérité est à géométrie variable.

Le chien muselé par la loi

À la fin des années 1990, tandis qu’une psychose canine submergeait le pays, l’Assemblée nationale adoptait la fameuse loi no 99-5 du 6 janvier 1999 relative aux animaux dangereux et errants. Faisant suite à une série d’incidents, cette loi instaurait une division entre deux catégories de chiens : d’une part, les « plus dangereux », non inscrits au LOF (Livre des origines français) et dont on ne pouvait retracer l’origine par un document, comme dans le cas des fameux pittbulls ; d’autre part, les animaux « moins dangereux », disposant de papiers en règle.

Mal pensée et imprécise, elle ciblait des chiens aux profils les plus inquiétants, à travers la stérilisation des animaux de première catégorie ainsi que le contrôle et le suivi des chiens de deuxième catégorie par le biais de documents attestant leur origine au LOF. Présentée comme novatrice par ses promoteurs, elle ne faisait en réalité que réactiver une longue tradition juridique visant à mettre certaines races de chiens sous contrôle. Le 27 mai 1845, une ordonnance de la police des chiens ciblait déjà les bouledogues, qui engendraient à l’époque au moins autant d’angoisse que nos pitt-bulls. Interdits de cité, ils devaient rester confinés « dans l’intérieur des habitations ou dans les cours, jardins et autres lieux non ouverts au public ».

En 2007, un dramatique accident fit à nouveau basculer la balance législative après qu’une fillette de 15 mois eut été mortellement mordue au visage par l’American staff de son oncle. La loi du 20 juin 2008 impose que les propriétaires et détenteurs de chiens de 1re ou 2de catégorie soient titulaires d’un permis de détention délivré par le maire de leur commune. Pour obtenir ce précieux sésame, il faut montrer « patte blanche » : certificats d’identification, de vaccination antirabique, d’assurance responsabilité civile et de stérilisation sont ainsi réclamés pour la délivrance du permis de détention de chiens de 1re catégorie. La loi prévoit une évaluation comportementale régulière de la bête par un vétérinaire qui évalue sa dangerosité sur une échelle de 1 à 4. Les maîtres doivent également obtenir une attestation d’aptitude délivrée par le préfet après une formation de sept heures auprès de cynotechniciens habilités.

Si les chiens des personnes SDF mordent effectivement parfois, il faut préciser qu’ils le font bien moins que les animaux évoluant dans un cadre familial classique. De nombreuses études épidémiologiques montrent que les victimes sont généralement mordues par des chiens connus : le chien mordeur est celui du foyer dans 30 % des cas, celui d’une personne connue dans 55 % des cas, et inconnu ou sauvage dans seulement 15 % des casnote. Chez l’adulte, la morsure survient également plus souvent dans la sphère privée, avec 51 % de morsures au domicile, 12 % au domicile de personnes connues, 3 % au travail, et 32 % dans les lieux publics.

Les études disponibles, consacrées aux morsures canines, montrent que la plupart des blessures, dont celles potentiellement mortelles, sont le fait de chiens de race. En 1996, Kilcommons et Capuzzonote indiquaient ainsi que, en vingt ans aux États-Unis, 74 % des morsures ayant entraîné la mort de personnes étaient dues à des chiens de race, qui ne représentent pourtant que 40 % des chiens domestiques. Comme le précise Temple Grandin, la raison de cette agressivité est certainement liée au fait que la sélection génétique conduit les chiens de race à une plus grande émotivité que leurs homologues « bâtards »note. Issus de croisements multiples, les animaux de la zone ont évolué de façon relativement autonome. Sans nier les possibles morsures imputables aux chiens de la rue, on peut toutefois affirmer qu’elles sont bien moins nombreuses que ne le laisse entendre l’écho médiatique qui leur est donné.

En la matière, la réalité est bien plus contrastée que les fantasmes répandus ne le font croire. À une ou deux exceptions près, les chiens de rue que j’ai pu croiser lors de mes enquêtes étaient tous relativement sociables. Familiarisés à la foule, aux bruits et à la présence constante d’autres chiens dans leur environnement proche, ces animaux réagissent rarement aux sollicitations extérieures, surtout si leur maître est à proximité.

Dans la zone, le chien ne fait que protéger son chef de meute – en l’occurrence son propriétaire – lorsque ce dernier est vulnérable ou menacé. J’en ai fait moi-même plusieurs fois l’expérience, notamment un après-midi de juillet. Ayant donné rendez-vous à l’un de mes informateurs sur la place de la mairie d’une ville où j’enquêtais, j’ai retrouvé celui-ci endormi en plein soleil, affalé sur le bitume. Alors que j’essayais de le sortir de son semi-coma, ses deux chiens déboulèrent de je-ne-sais-où, me signalant tous crocs dehors qu’il valait mieux que je laisse leur propriétaire poursuivre sa sieste en paix.

Pour des individus vivant dans un état d’exposition permanente, cette vigie que constitue l’animal est d’ailleurs loin d’être superflue. En dernière extrémité, ces chiens peuvent aussi mordre à bon escient, comme le souligne cet incident rapporté non sans une certaine ironie par Ouest France :

Un homme en état d’ivresse réfléchira peut-être à deux fois avant de se quereller avec un SDF. La scène s’est passée à Coat ar Gueven (Finistère), hier après-midi. Les deux hommes ont commencé à se battre et l’agresseur a mordu son adversaire à une main. Le chien du SDF a alors sauté vers l’assaillant et a planté ses crocs dans sa jambe gauche. La police est intervenue et a conduit l’ivrogne en dégrisement. Le personnel de sécurité du centre commercial a désinfecté la plaie à la main de l’agressé. Ce dernier n’a pas souhaité porter plaintenote.

Alarme plus qu’arme, les chiens de la rue ne sont soumis à aucun entraînement de défense spécifique de la part de leurs propriétaires. Au cours de mes enquêtes, j’ai en revanche pu recueillir plusieurs témoignages révélant des réactions disproportionnées de la part des autorités ou de l’opinion publique. L’une des personnes interviewées me racontait ainsi :

Il y a quelques années, lors d’un festival de musique auquel je me suis rendu, je me suis endormi sur un banc avec mon chien, un petit bâtard. Je ne disais rien à personne et mon chien n’était pas vraiment du genre méchant ou agressif. Mais quand les gendarmes sont arrivés pour essayer de me réveiller, mon chien a réagi. Il a aboyé, montré les dents et essayé de pincer l’un des flics. Eh ben, l’un des deux a dégainé son flingue et l’a abattu sous mes yeux ! (J., homme, 53 ans, 2 chiens.)

Il faut se garder de surestimer la prétendue agressivité des chiens de la rue. Celle-ci n’est souvent qu’une fable urbaine, prétexte commode pour instrumentaliser les peurs de la population à des fins politiques.

LA MENACE DES HOMMES-CHIENS

Dans ses Légendes rustiquesnote, George Sand évoque les meneurs de loups, parfois appelés « meneux de loups », « charmeurs de loups » ou « séreux de loups ». Ces hommes, qui rôdent à la lisière de la société, sont représentés comme des sorciers, d’anciens « loups-garous » qui ont le pouvoir d’être suivis et obéis par ces bêtes, qui les ont acceptés comme chefs de meute. Les anciens Grecs et les Romains imaginaient quant à eux de mystérieux personnages cynocéphales (des êtres à la tête de chien) pour figurer des peuples barbares vivant au-delà des frontières de leurs empiresnote.

Plus près de nous, d’autres figures d’hommes-chiens continuent à faire trembler les bonnes âmes. Dans les années 1990 par exemple, ce fut l’apparition médiatique du « phénomène pitbull », associé aux quartiers dits « sensibles ». Présentant une nouvelle loi sur les chiens, en 1999, le sénateur Lucien Lanier peignait un tableau particulièrement anxiogène de la situation :

En août 1997, un retraité de 83 ans a été agressé et grièvement blessé par deux pitbulls à Villepinte. À la même époque, le refuge de Gennevilliers a été le théâtre en plein jour d’un vol de pitbulls accompagné de l’agression du gardien ; le même phénomène s’est reproduit il y a quelques jours seulement. En mars dernier, un rottweiler, à qui son gardien mineur venait d’enlever sa muselière, a attaqué des gardiens de la paix sur les Champs-Élysées. On ne compte plus les incidents de ce type qui, lorsqu’ils n’ont pas de conséquences graves, ne donnent lieu à aucune plainte, mais entretiennent une atmosphère de peur dans certaines zones urbaines de notre pays. On estime qu’il y a aujourd’hui près de 40 000 pitbulls sur le territoire françaisnote.

Si certains caïds utilisent des chiens de 1re catégorie comme arme, dans les faits, cette législation répressive servit surtout à stigmatiser les « jeunes de banlieue ». Comme le rappelle Digard, dans le sillage d’un Louis Chevaliernote, la diabolisation des chiens de type pitbulls se nourrit d’une autre stigmatisation, qui ne date pas d’hier, celle des périphéries urbaines et des quartiers populaires auxquels ces chiens sont associés dans l’esprit du public : « Animaux sur mesure et à usage externe, les pitbulls, et eux seuls, sont systématiquement catalogués comme chiens “méchants” des banlieues “difficiles”… Il y a là une part, mais une part seulement, de vérité. Pourquoi cette part de vérité passe-t-elle pour toute la vérité ? Si le pitbull est pris pour seule cible, c’est parce qu’il constitue une cible commode. Pour le bon peuple, c’est un chien à sale gueule pour maître à sale gueule. Pour les médias, c’est un chien spectaculaire et sulfureux, qui fait du lectorat et de l’audimat. Pour les hommes politiques, dans un contexte d’inquiétude sécuritaire, c’est un chien bon à critiquer, qui permet, sans heurter de front le lobby des animaux de compagnie, de ramasser des voix de droite et d’extrême droite : la loi de 1999 est un parfait exemple de loi électoralistenote. »

Chaque époque joue à se faire peur et à alimenter la grande histoire d’une délinquance accompagnée de chiens méchants. Au milieu du XIXe siècle, ce n’était pas la « racaille » et son pitbull, mais le « garçon boucher » et son bouledogue qui attisaient les angoisses sociales. Au début du XXe siècle, cette délinquance à six pattes prit un autre aspect, celui des « apaches parisiens » et leurs chiens féroces que l’on décrivait écumant les rues de Belleville ou de Ménilmontant et terrorisant la bonne société parisiennenote.

Il existe aujourd’hui un autre duo humano-canin contre lequel les autorités montrent les dents : les « punks à chiens ».

La naissance des chiens-policiers

Depuis 1994, les téléspectateurs peuvent se délecter des exploits de Rex, le flic à quatre pattes le plus populaire du moment. Le chien policier a une longue histoire. Dès la fin du XIXe siècle, suivant l’exemple de la Belgique, la police française avait décidé de faire du chien un auxiliaire à part entière. Initialement, le préfet de police Lépine avait envisagé d’employer l’animal comme un simple sauveteur pour les désespérés désireux de mettre fin à leurs jours en se jetant dans la Seine. Peu enclins à ce travail nautique, Turc et César, les deux terre-neuve acheté à cette occasion, devinrent des supplétifs aux forces de l’ordre dans leur lutte contre les fameux « apaches ». Chiens d’attaque, destinés à la défense du maître, et chiens de recherche, dressés à débusquer la piste des criminels de tout genre, ils devinrent des leviers importants dans les dispositifs policiers de l’époque.

Ces jeunes zonards, un peu paumés, un peu drogués qui écument le macadam de nos centres-ville depuis une vingtaine d’années sont en effet devenus un point de crispation pour les pouvoirs publics qui voient dans ce binôme homme-chien une nouvelle expression de la criminalité personnifiée.

À Lille, en 2009, jouant sur l’ambiguïté de cette figure urbaine visible, mais finalement mal connue, Brigitte Mauroy n’hésitait pas à justifier de la façon suivante les raisons qui avaient poussé son groupe municipal à voter contre une subvention destinée à un travail de rue à destination des jeunes errants avec chiens : « Ces jeunes sont majoritairement des skinheads. Ils ont généralement fait le choix d’être dans cette situation. Ce que l’on peut dire parfois sur leur comportement, c’est qu’ils causent des difficultés aux passants. Les chiens sont parfois agressifs, je doute que les Lillois soient satisfaits de cette utilisation de leurs deniers, alors que cette somme aurait pu abreuver […] les Restos du cœurnote. » Femme cultivée, ancienne professeure à la faculté de médecine, Brigitte Mauroy semble tout ignorer du gouffre qui sépare ces personnes précarisées des groupes d’extrême droite que sont les skinheads. Plus grave peut-être, c’est sur la seule base des préjugés des « passants » que cette élue de la « gauche moderne » décide de priver de financement une mesure d’aide sociale adaptée pour lui opposer un geste de charité consensuelle.

Vous avez dit « punks à chiens » ?

La genèse de l’expression informelle « punks à chiens » est très floue. Nos voisins transalpins ont adoubé le terme punkabbestia, que l’on peut traduire par « punks avec des bêtes » : il a fait son entrée dans le Dizionario Zingarelli en 2003. Dans son Dictionnaire du looknote, la journaliste Géraldine de Margerie ne nous épargne aucun des clichés ayant trait aux « punks à chiens ». Sur papier glacé, on apprend ainsi que ces soi-disant anarchistes seraient végétariens, voire végétaliens, et qu’ils iraient volontairement se vêtir chez Emmaüs afin de répondre aux codes esthétiques d’une contre-culture dont ils seraient les porteurs. Forcément alcoolique et drogué, le punk à chien serait de surcroît maltraitant avec son animal, qu’il finirait par rendre sourd à force d’écumer les festivals.

Selon le Robert, le terme « punk » désigne, dans son acception la plus courante, « un mouvement de contestation regroupant des jeunes qui affichent divers signes extérieurs de provocation (coiffure, vêtement) par dérision envers l’ordre social ». Dans son Dictionnaire historique de la langue françaisenote, Alain Rey note que la première attestation de ce terme en français remonterait à 1974, en provenance directe de l’argot anglo-américain punk : « voyou, vaurien », lui-même dérivé du sens « pourri, délabré ».

Bien que le style souvent décalé des jeunes vivant à la rue puisse suggérer une proximité avec celui des punks historiques, il s’agit certainement bien là de leur unique point de convergence. Apparus en France dans les années 1990 lors de grands rassemblements festifs comme Bourges ou Aurillacnote, lesdits punks à chiens doivent en effet être plutôt considérés comme des enfants de la techno que du rock. Au gré des technivals et autres free parties, les premiers teuffeurs, inspirés des new age travellers anglo-saxons, ont commencé à écumer les routes de France et d’Europe au volant de vieux camions ou de camping-cars d’occasion. Souvent accompagnés de nombreux chiens qui les suivaient dans tous leurs déplacements musicaux, ces tribus dites « technoïdes » ou techno tribes, sont très vite devenus les figures tutélaires des fêtes sauvages, appelées free parties.

CHIENNES DE VIES

Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l’instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l’histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences !

Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : « Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur ! »

(Charles Baudelaire, « Les bons chiens », Petits Poèmes en prose, 1869.)

Manifestement, la clairvoyance du poète surpasse celle du sociologue. C’est elle, en effet, qui nous éclaire et nous incite à nous pencher d’un peu plus près sur le traitement étonnamment similaire que la société choisit de réserver au pauvre et au chien. Des deux côtés de la laisse, la finalité demeure la même. Il s’agit d’enfermer préventivement l’homme et la bête, de recadrer puis de redresser si nécessaire l’individu et le chien, afin de s’assurer qu’ils ne viendront pas perturber les rouages plus ou moins bien huilés d’une société anthropo-canine convenablenote.

Côté humain, c’est l’enfermement en institution – hôpitaux généraux, hospices, asiles, prisons, CHRS, etc., la liste des structures dévolues à l’enfermement social se décline au gré de l’histoire et de l’adaptation des autorités aux sensibilités du moment. Côté chien, si la niche ou le tonneau demeurent des classiques de l’« encadrement canin », l’enfermement institutionnalisé prend plutôt la forme de chenils, fourrières et autres SPA. Là encore, la stratégie consiste à canaliser le sauvage en veillant à ménager les nouvelles sensibilités humaines.

La charité apparaît comme le pendant rassurant d’une coercition parfois trop brutale ou seulement trop visible. Il s’agira alors de veiller sur le pauvre et sur le chien, êtres faibles et perfectibles par nature, qu’un assistanat compassionnel aura toutes les chances de remettre dans le droit chemin. Redressé, l’individu déviant pourra ainsi retrouver un travail pour, enfin, faire tourner à son tour le système ; quant au chien – produit de consommation courante abandonné durant l’été par des aoûtiens pressés –, on veillera à le remettre très vite sur le marché, auprès d’une nouvelle famille aimante et forcément « normale ».

PAUVRES ET CHIENS COMME OBJETS DE CHARITÉ

Comme l’a souligné Bronislaw Geremeknote, la prise en charge des pauvres et des déviants par les pouvoirs publics a toujours oscillé entre « la potence et la pitié ». Mais il est à noter que les velléités caritatives ne s’adressent pas qu’aux seuls humains : l’animal misérable – celui chanté par Aristide Bruant ou Berthe Sylva – bénéficie lui aussi, sous certaines conditions, du soutien de la bienveillance institutionnalisée.

Pour saisir les tenants et aboutissants de cette approche charitable « transespèces », il importe de comprendre que, aux yeux de ses instigateurs, le pauvre et l’animal représentent les figures archétypales de l’être faible et sans défense, auquel la société se doit d’accorder son assistance. Devoir moral, cette démarche s’est généralisée au milieu du XIXe siècle. C’est en effet à ce moment-là que plusieurs sociétés à vocation caritative ont fait leur apparition. Aujourd’hui, l’exclu doit être guidé sur le bon chemin de la réinsertion tandis que l’animal ne sera protégé que dans la mesure où il correspond aux nouveaux canons de la société urbaine contemporaine.

Entre chiens et pauvres, généalogie croisée du caritatif

Au milieu du XIXe siècle, les structures charitables donnent à la femme un moyen d’affirmer son « identité » dans des œuvres aussi bien humanistes qu’animalières. La « vraie charité » est ainsi définie non comme un acte social, mais comme un acte de dévotion dicté par la foi. Action de rédemption, elle permet d’accomplir son salut de chrétien auprès des plus défavorisés. La dame patronnesse doit donc accomplir son « devoir » de chrétienne, en partant en « mission » auprès des pauvres à qui elle sert de « modèle ». La figure christique du pauvre l’y aidera. Mais le chien pelé et errant, celui qu’on maltraite depuis des siècles, fera lui aussi l’affaire. On s’indigne ainsi des mauvais traitements qu’il subit. En Angleterre, les mouvements contre la vivisection lancés par les dames patronnesses de l’Animal Friends’ Society constitueront l’acte fondateur de cette révolution caritative et spirituelle. En même temps que le sort des indigents, celui de l’animal devient un objet de préoccupation caritative. Née à Paris en 1846 sur le modèle anglais, la Société protectrice des animaux (SPA) n’ambitionne-t-elle pas de « développer des sentiments de douceur et d’humanité dans les rapports entre hommes et animaux » ? En 1850, la fameuse loi Grammont, qui ne sera abrogée qu’en 1959 pour être remplacée par le décret no 59-1051 du 7 septembre 1959 sanctionnant la cruauté envers les animaux domestiques, y compris dans le cadre privé, sert de socle à une législation favorable à la protection de l’animal.

À une mystique caritative partagée, s’ajoute une compassion que l’on pourrait décrire comme saisonnière. Cette saisonnalité est très symptomatique de la façon dont la société traite des questions de précarité sociale et animale. Côté humain et côté animal, les saisons sont rythmées par de grands temps d’indignations médiatiques qui se répondent de façon cyclique.

L’hiver venant, les médias sonnent ainsi le réveil d’une opinion publique endormie et la rappellent aux bons sentiments. Les articles et émissions consacrés à la prise en charge des pauvres, à la vie dans la rue, au mal-logement, etc. sont autant de « marronniers » journalistiques qui, à défaut de nourrir effectivement les plus démunis, fournissent le pathos nécessaire à l’aguichage des lecteurs et téléspectateurs. Ces mises en scène médiatiques placardées oublient pourtant de préciser l’essentiel : dans la rue, on meurt autant en été qu’en hivernote.

L’été est quant à lui la grande saison des indignations animalières, notamment celles relatives à l’abandon des chiens. On vient réveiller la conscience du mauvais maître qui sommeille en chacun de nous, en nous rappelant combien il est scandaleux de laisser un animal sur le bord de la route. Dans une iconographie proche de celle employée par les ONG venant en aide aux enfants du tiers monde, le chien est représenté comme la victime d’une société égocentrique, hypocrite et futile, qui fait passer ses désirs égoïstes avant la vie des plus faibles.

Mais la saisonnalité des méfaits humains – envers les pauvres ou les animaux – se résorbe également dans une même périodicité salvatrice. L’acte de contrition ultime s’achève, comme dans les albums d’Astérix, par un banquet rédempteur qui vient ressouder la communauté. Un spectacle où le nourrissage de l’autre doit être médiatisé afin d’attirer la compassion de ceux qui y assisteront devant leur téléviseur. Le don hivernal de nourriture fonctionne comme une sorte de pénitence pour nos péchés de l’année. Secours catholique, Secours populaire, Samu social, Croix-Rouge, Restos du cœur… Chacun y va ainsi de sa collecte alimentaire ou de sa quête dans les centres commerciaux du quartier pour approvisionner des structures de plus en plus sollicitées.

Les amoureux des animaux de compagnie ne sont pas en reste. En France, on a ainsi vu fleurir ces dernières années toute une série de collectes alimentaires animalières. C’est la philosophie de la fédération Gamelles Pleines qui « lutte contre l’exclusion sociale des personnes en situation de précarité en les aidant à garder, nourrir et soigner leur animal de compagnie ». Le président-fondateur indique sur son site Internet que « de nombreuses collectes sont en cours pour faire face à la prochaine saison hivernale afin que les maîtres puissent donner des “gamelles pleines” à leurs compagnons à quatre pattesnote ».

Dans cette quête à la croquette gratos, les professionnels de l’univers animalier ont eux aussi leur mot à dire. En 2010, dans le cadre de l’opération des Croquettes du Cœur initiée par l’association professionnelle Prom’animal, huit magasins spécialisés en Île-de-France en ont ainsi appelé à la générosité de leurs clients, avec plus de trois tonnes de produits à la clé. Un gâteau que se sont partagé les associations parisiennes Les Enfants du canal et Aurore-Itinérances. Il s’agit bien sûr d’une manne providentielle dans une période où les marges de manœuvre financière des associations diminuent de façon inquiétante, même si aucune ligne budgétaire n’était à ma connaissance spécifiquement consacrée à l’entretien des animaux accueillis. Là encore, les raisons profondes d’une telle générosité sont ambiguës. Ainsi, derrière l’empressement de certains magasins à participer à l’opération se cachent des motivations plus terre à terre : sollicités par une mise en scène marketing bien étudiée, les clients des enseignes participantes étaient en effet encouragés à consommer davantage lors de leur passage en magasin. Dénonçant la possible « instrumentalisation » des SDF et de leurs chiens au profit du sacro-saint business de l’animal de compagnie, l’association Les Enfants du canal a ainsi décidé de ne plus s’associer à cette campagne caritative en 2011. Une réticence éthico-politique dont ne s’est pas encombrée l’association Aurore-Itinérances, qui, avec un pragmatisme de bon aloi, en aura profité pour rafler la part de son concurrent associatif.

FOLLES RUMEURS ET DÉLIT DE SALE GUEULE

En matière de traitement de l’information, les médias n’hésitent pas à suivre les fluctuations du thermomètre climatique. L’hiver, le traitement journalistique s’attardera ainsi longuement sur les affres de la vie à la rue, avec son lot de misère sociale ; les beaux jours revenus, l’encre compassionnelle se tarira au profit d’une posture plus critique portant sur l’inadmissible comportement de cette faune urbaine qui ose importuner dans les rues des centres-ville les badauds, touristes et autres citoyens honnêtes. Entre les deux, tout un spectre de nuances tantôt humanistes, tantôt paternalistes, mais si peu fouillées que le lecteur n’en garde en mémoire qu’un souvenir partiel et souvent biaisé.

Les individus marginalisés accompagnés de chiens sont régulièrement entraînés dans des tourbillons médiatiques que nous nommerons « caniculaires » en référence à l’hystérie collective qui s’emparait de la population romaine dans l’Antiquité quand l’étoile de Sirius – dite étoile du chien à cause de sa position dans la constellation Canis Major – diffusait sa chaleur sur la cité éternelle. Durant ces périodes funestes, la nourriture se corrompait, le vin s’aigrissait, tandis que les hommes perdaient la tête. Une analogie encore d’actualité lorsqu’on s’arrête sur les folles rumeurs dont sont victimes les binômes à la rue.

Le 4 mai 2006, le quotidien Le Parisien-Aujourd’hui en France livrait ainsi une « information », bientôt reprise par le Midi Libre, France Info, Canal+, TF1 et LCI, qui allait mettre en émoi l’opinion publique. Lors du Teknival de Chavagne, qui se déroule tous les ans en marge du Printemps de Bourges, une quinzaine de chiens de « teufeurs » auraient été éventrés par des dealers pour récupérer les sachets de drogue qu’ils avaient préalablement fait avaler à ces animaux afin d’échapper aux contrôles des autorités :

Utiliser des humains en dissimulant la drogue dans leur estomac, la technique du « mulet » est pratiquée depuis longtemps par les trafiquants. Elle semble avoir été transférée sur les animaux. Pour preuve, cette macabre découverte réalisée près de Bourges, où s’est tenu le week-end du 1er mai le Teknival. Dans son édition de jeudi, Le Parisien révèle ainsi que les équipes de nettoyage du site ont retrouvé une quinzaine de chiens morts, certains éventrés. Pour les vétérinaires, cela ne fait aucun doute : pour passer les contrôles, les dealers ont fait avaler la drogue aux animaux. Et n’ont pas eu la patience d’attendre que leurs bêtes la rendent dans leurs excréments. Plusieurs chiens semblent avoir également été victimes du stress engendré. Un vétérinaire, interrogé par Le Parisien, souligne que cette pratique avait déjà été utilisée aux Pays-Bas et en Belgique. La SPA a décidé de porter plainte. L’enquête pourrait être facilitée car certains cadavres sont tatoués.

La violence des réactions des internautes indignés fut à la hauteur de la gravité des exactions. Sur le site du journal, on pouvait ainsi lire pêle-mêle :

Supprimez les teufeurs, ça supprimera les dealers ! Ben oui, vous êtes tous là à défendre vos raves, mais tout le monde sait que ces événements sont depuis très longtemps des nids à drogue. Alors réveillez-vous un peu. (Xavier, Paris.)

Quelle barbarie ! De toute façon, sans vouloir dire que tous les raveurs sont des drogués, je crois quand même qu’une grande partie d’entre eux l’est. Et quant à ceux qui vantent la culture et la mode techno, je trouve qu’ils ont l’air rudement débiles à se trémousser et à se bousiller les oreilles sur un rythme que je n’ose même pas appeler musique. Il faudrait interdire purement et simplement ces rassemblements de dégénérés à partir du moment où une telle monstruosité a été commise car je suppose que maintenant plus rien ne les arrêtera pour fourguer leur merde. (Sweetshadow, Var.)

Il n’est un secret pour personne que ce type d’événement n’est qu’un bon plan pour écouler sa dope au vu et au su de tout le monde, et surtout des autorités ! Laisser ces soirées s’organiser sans plus de fermeté et de contrôles stricts revient une fois de plus à baisser les bras et montrer la faiblesse de notre gouvernement face aux fouteurs de merde. Quant aux maîtres des chiens tatoués, il ne faut pas se leurrer, ceux qui sont capables de faire éventrer leurs chiens ne les font pas tatouer de peur qu’ils ne se perdent ! Il est évident que les chiens ont été soit volés soit vendus ou cédés à leurs nouveaux « maîtres », sans savoir ce qui leur arriverait. Bref, que les gens se tuent à coups de cachetons parce qu’ils l’ont voulu est une chose, qu’ils volent la vie des autres pour faire de l’argent en est une autre, nettement moins acceptable. (Sandrine, Paris.)

Finalement, ce scoop morbide et sensationnel se révéla n’être qu’une folle rumeur colportée de bouche à oreille au moment de la fête. Bien évidemment, les journaux et les sites ayant relayé l’« affaire » ne firent aucun démenti.

Souvent, les rumeurs et autres fantasmes journalistiques se conjuguent à des réactions épidermiques de citoyens mécontents, dont les témoignages, pris pour argent comptant, sont largement diffusés sur les réseaux sociaux. Le message émanant d’une association de protection animale de Gironde l’illustre de façon particulièrement intéressante :

Violences effectuées envers un chien. Les faits se sont produits le dimanche 14 novembre 2010 en plein centre de Bordeaux. La chienne type labrador a été victime d’un SDF. Elle a été traînée et battue à coups de pied dans la rue aux yeux de tous pendant des dizaines de minutes. Elle hurlait de douleur. La police est intervenue mais a laissé repartir l’homme… avec le chien. Nous demandons que l’on retire le chien des mains de ce bourreau et que cette violence gratuite ne soit pas impunie.

Dans un élan unanime de solidarité proanimale, cette dénonciation a vite été suivie d’une pétition en ligne destinée au procureur de la République. En l’espace de quelques jours, celle-ci a recueilli plus de 2 800 signatures de soutien.

Comment expliquer une telle mobilisation pour une histoire somme toute classique ?

La violence faite aux animaux et aux chiens en particulier étant malheureusement bien partagée dans notre société, on ne peut que conclure que c’est bien le mélange sulfureux « chien-violence-SDF » qui a fait réagir, certains se laissant aller à un débordement de haine contre le présumé coupable. Pourtant, si la violence envers les chiens existe dans la rue, elle est loin d’être systématique et demeure d’ailleurs régulée de façon assez stricte par les autres membres du groupe.

En réalité, les interprétations des « faits de violence » envers l’animal sont souvent la résultante d’une incompréhension des modes d’éducation inhérents à la zone. Les personnes sans abri que j’ai rencontrées durant mes enquêtes sont ainsi régulièrement prises pour cible et accusées d’être maltraitantes vis-à-vis de leurs chiens. Plusieurs vétérinaires que j’ai pu interroger m’ont pourtant indiqué que ces maîtres du macadam s’occupaient plutôt bien de leurs animaux. Malgré les soins attentifs qu’ils portent à leurs chiens, ces propriétaires restent néanmoins la cible de critiques permanentes. « Il n’est pas normal de laisser vivre des animaux dans de telles conditions, s’offusquait ainsi une passante interrogée. De toute façon, il n’y a qu’à observer ces chiens. On voit bien qu’ils ont l’air malheureux. »

La question de la maltraitance est un point central dans le procès d’intention qui est généralement fait à ces propriétaires à la rue : « Si ce n’est pas honteux d’obliger ces pauvres bêtes à vivre dehors : les maîtres eux, c’est leur choix, mais les bêtes, les bêtes elles, elles n’ont rien demandé à personne ! » (M., commerçant à Lille.)

À l’instar de M., les critiques faites à ces mauvais maîtres sont courantes et nombreuses. Pour peu que quelques badauds tombent face à face avec un jeune frappant son chien et le scandale n’est pas loin. V. m’expliquait ainsi comment il s’était fait remonter les bretelles par un couple de passants alors qu’il venait de donner une tape un peu appuyée à son animal pour le faire taire :

Ils m’ont littéralement insulté ! Ils m’ont dit qu’on ne frappe pas son chien de la sorte, que j’étais un mauvais maître. Pourtant, j’ai fait ça pour qu’il se taise. Si je l’avais laissé aboyer, à tous les coups je me serais fait engueuler également ! (V., homme, 23 ans, 1 chien.)

LES CHIENS DE SDF, DES CABOTS MAL ÉLEVÉS ?

Comment éduque-t-on un, voire plusieurs chiens quand on vit dans la rue ? Comme me l’a glissé un jour à l’oreille l’une de mes informatrices, grâce à la « méthode clochard ». Cette méthode, sorte de manuel immatériel de la débrouille pour cynotechniciens précarisés, recouvre en fait un patchwork de connaissances empiriques et savantes, indispensables pour survivre et faire survivre son animal dans le milieu hostile qu’est la ville. Savoir gérer un chien dans l’espace public constitue non seulement un art mais surtout un parcours du combattant au quotidien. Sans la solidarité du groupe et son expérience, il est peu probable qu’un novice parvienne à gérer très longtemps son animal dans la rue.

Cette culture technique qui s’inscrit dans le système domesticatoire particulier que sont les marges urbaines est le fruit d’un apprentissage individuel et collectif méthodique. L’acquisition de ces techniques n’est toutefois jamais totalement identique d’un individu à l’autre. Elle est plutôt l’« ouvrage de la raison pratique collective et individuellenote ». Autrement dit, si le principe d’imitation est d’abord appliqué par les débutants, une réappropriation des techniques s’opère ensuite.

Loin de l’image d’individus irrationnels qu’on essaie de nous présenter, les propriétaires de la zone sont, en réalité, des techniciens canins actifs et particulièrement adroits, qui ont appris au fil du temps à bricoler des réponses alternatives aux problèmes posés par la rue. Leur démarche est on ne peut plus cohérente et leurs méthodes de gestion du chien se situent au confluent de ce que l’on nomme souvent « dressage » et « éducation ».

Lors d’un entretien effectué à Saint-Étienne, L. me détaillait ainsi la technique particulièrement originale qu’il utilisait lorsqu’il se retrouvait dans une free party :

Quand je participe à une grosse fête, je commence toujours par accrocher mon chien à la ceinture de mon pantalon avec un ou deux lacets de chaussure noués entre eux. Quand j’ai trop picolé ou trop avalé de merde et que je ne marche plus trop droit, il me ramène directement à mon camion. Un peu comme un chien d’aveugle, tu vois ! Il retrouve toujours le chemin, ce qui n’est pas toujours mon cas. En plus, grâce à cette méthode, j’ai toujours mon chien à portée de main. J’ai plein de potes qui se sont fait tirer leur chien en soirée par des zozos qui attendaient que le maître soit bien défoncé pour se barrer avec son klebs. Moi, je n’ai pas envie que ça m’arrive. (L., homme, 33 ans, 1 chien.)

Autre problème, autre solution : celui de ces maîtres soucieux de ne pas voir leurs compagnons à quatre pattes finir écrasés dans une ville où l’automobile a fini par devenir omniprésente. Pour remédier à cette hécatombe, les propriétaires ont élaboré des stratégies surprenantes, comme je l’ai découvert à Bordeaux grâce à R., jeune homme d’une trentaine d’années, accompagné de Zénon, un berger malinois de 6 ans et de son fils Ficelle, un chiot de 8 mois. Alors qu’ils marchaient sur un boulevard où la circulation était très importante, R. m’a ainsi montré comment il avait inculqué à Ficelle la crainte des automobiles, indispensable pour qu’il ne se fasse pas un jour écraser. Empoignant le chiot par la peau du cou, à proximité d’une voiture en stationnement, R. n’a pas hésité une seule seconde à projeter violemment l’animal contre le véhicule. En réitérant l’opération durant un mois, R. affirmait que le chien avait fini par redouter suffisamment les voitures pour ne plus s’engager seul sur la route.

Au terme de son processus d’éducation, le chien doit être libre, capable de se mouvoir et de survivre dans un environnement hostile. Pas étonnant donc que les cynotechniciens de la rue aiment laisser leurs animaux éprouver seuls leurs propres limites. Dans les bagarres ou les jeux de chiens par exemple, les propriétaires n’interviendront que très rarement. À leurs yeux, la hiérarchie canine doit se révéler de façon naturelle. Les rassemblements de chiens qui effraient tant la population constituent pour leurs maîtres autant d’occasions pour des groupes d’animaux de s’ébattre comme bon leur semble et favorisent, à défaut de la tranquillité publique, le bien-être et l’équilibre psychologiques des bêtes.

Les maîtres veillent très tôt à éduquer leur chien pour que celui-ci ajuste son comportement aux impératifs de la cité. Cette éducation commence dès les premières semaines. Les chiots étant souvent récupérés relativement jeunes (entre quelques semaines et deux mois), le maître devient une mère de substitution pour l’animal.

Cette période est aussi marquée par l’acquisition de l’expérience de la sociabilité, durant laquelle les maîtres vont laisser le chien découvrir lui-même son environnement en lui imposant une contrainte assez lâche. Il doit pouvoir être autonome et trouver naturellement sa place dans le groupe humain et canin. Stimulé par la présence permanente d’autres individus, il sera ainsi moins enclin à se montrer agressif avec ses congénères ou avec les humains. Le processus n’est pas anodin car il en va de l’image du binôme homme/chien. Un animal agressif, et c’est l’assurance de se faire remarquer par les habitants ou les forces de l’ordre.

VISER LE CHIEN POUR MIEUX EXCLURE LE MAÎTRE

Sans toit ni emploi, l’individu à la rue représente une marginalité suspecte que la société entend bien garder sous contrôle et réprimer si nécessaire. Comment, par exemple, considérer l’« affaire du Malodor », du nom du répulsif nauséabond répandu en 2007 dans les rues d’Argenteuil par la municipalité afin d’en chasser les SDF, autrement que comme une réponse policière à un problème social ? Secrétaire d’État aux Droits de l’homme, Rama Yade, qui avait initialement soutenu cette démarche, avait elle-même donné une réponse très « décomplexée » à l’incident, qualifiant l’utilisation du Malodor d’« expérience » et considérant qu’« il faut tout tenter dans une ville. Il faut essayernote ».

Sale chien !

« Chien » est un terme éminemment péjoratif dans de nombreuses cultures. Comme le rappelle Maria Couroucli, les trois monothéismes ont fait de cet animal un être méprisé : « Dans le Deutéronome, le “chien” est exclu de la maison de Dieu : “Tu ne laisseras pas entrer dans la maison de Iahvé, ton Dieu, pour un vœu quelconque, le cadeau d’une prostituée, ni le salaire d’un chien car tous deux sont une abomination pour Iahvé, ton Dieu.” » Le commentateur indique que le chien du verset 19 est un terme de mépris pour désigner le prostitué mâle, comme dans Apocalypse 22, 15. Ce dernier texte, qui fait partie du Nouveau Testament, nomme les « chiens » comme n’ayant pas de place dans la Jérusalem céleste : « Dehors les chiens, les sorciers, les impurs, les assassins, les idolâtres et tous ceux qui se plaisent à faire le mal. » Dans l’Encyclopédie de l’islam, enfin, on précise que le chien est un animal impur, qu’il rend impur tout ce qu’il touche, qu’il annule la prière en entrant dans l’espace où le fidèle prie, que, pour le musulman, le chien relève d’une émanation démoniaque et qu’« en arabe […] son nom se lance en mordante injurenote ».

Dans l’esprit de certains édiles, un nuisible, qu’il ait deux ou quatre pattes, reste un nuisible : l’essentiel est de le soustraire à la vue du plus grand nombre. Mais il est parfois difficile, face aux protestations citoyennes et aux levées de boucliers humanistes, d’attaquer le pauvre frontalement. Il faut alors savoir ruser. Fin 2011, à Saintes, c’est à grand renfort médiatique que les services de la ville ont ainsi lancé leur répulsif « antitoutous »note. On changeait habilement de cible : la chimie antipauvres ciblait le chien pour mieux chasser le maître.

Force est de constater que l’« assainissement » de l’espace public n’a pas de couleur politique marquée. La mairie socialiste de Rennes, sur la base d’un arrêté municipal datant de 2004, en a fait la démonstration en juillet 2012, en procédant à la saisie en pleine rue d’une cinquantaine de chiens de zonards, afin de les placer à la SPA. Raison de l’infraction : nuisances sonores et olfactives. Même si une vaste fronde citoyenne menée par une association locale aura contribué à médiatiser l’affaire et permis aux propriétaires de récupérer rapidement leurs animaux, l’une des conseillères municipales de la ville, interrogée par le site d’information en ligne Rue 89, a justifié la mesure en ces termesnote :

Ce sont des populations suivies par les services sociaux, mais qui refusent d’être aidées. Leur discours est souvent : “On veut vivre comme ça, foutez-nous la paix.” Du coup, si au bout de six mois l’action sociale échoue, alors on passe à la répression.

À Rennes, comme en de nombreuses autres villes, l’alternative à un accompagnement social – parfois non désiré car tout simplement inadapté – ne peut, dans l’esprit des « aidants », passer que par des mesures coercitives. Ce que l’élue omet pourtant de préciser dans son argumentaire, c’est que, depuis 2004 et l’édiction de cet arrêté municipal, aucune réponse cohérente n’a jamais été proposée aux « propriétaires contrevenants » pour prendre en compte leurs animaux dans le processus d’accompagnement social. Mis à part le restaurant municipal La Perdrix, qui autorise l’accès des chiens dans la cour de l’établissement, aucune solution n’a été mise en place.

Cet épisode rennais ne constitue pourtant qu’un cas parmi d’autres dans un long chapelet de mesures dissuasives lancées depuis le début des années 1990 par des municipalités de toutes tendances politiques. S’appuyant sur l’article L. 2212-285 du Code général des collectivités territoriales, selon lequel la police municipale a pour objet d’assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques, a le droit de réprimer les atteintes à la tranquillité publique et assure le maintien du bon ordre dans les divers lieux publics, les municipalités disposent d’un outil très « ergonomique » pour intervenir rapidement sur leur territoire. Bien que le délit de vagabondage ait été officiellement aboli en France le 1er mars 1994, avec l’abrogation des articles 269 et 270 du Code pénal, cette politique systématique de contravention et de déplacement de populations indésirables a conduit à la légitimation d’actions politiques sécuritaires. Par la même occasion, elle a contribué à faire basculer la tradition de prise en charge des exclus depuis l’après-guerre du social vers le pénal.

L’un de ces premiers arrêtés antimendicité a été promulgué en 1993 à Carcassonne ; il précise qu’« il appartient à l’autorité municipale de faire cesser les comportements qui entraînent la dégradation des conditions d’hygiène des espaces publics ».

La « boîte de Pandore » coercitive ainsi ouverte, plusieurs municipalités lui ont alors joyeusement emboîté le pas. L’éventail des arguments susceptibles de justifier l’action répressive se déclinant à l’infini (alcool, bruit, odeur, rassemblement canin, etc.) et s’ajustant en permanence aux nombreuses aspérités « asociales » des populations visées, on ne tarda pas à voir fleurir des arrêtés du même genre dans des dizaines de communes.

À l’été 1995, c’est le maire de La Rochelle, Michel Crépeau, qui montra la voie, bientôt suivi par le maire de Pau de l’époque, André Labarrère, ce dernier motivant son arrêté par un impératif de salubrité publique : de trop nombreux mendiants, couchés sur la voie publique, intimidaient une partie de la population. Le même argument servit à justifier l’arrêté promulgué en mars 2002 à Quimper pour interdire la mendicité dans le centre-ville et à la gare. Était notamment interdite la « station assise ou allongée lorsqu’elle constitue une entrave à la circulation des piétons », mais aussi le « regroupement des chiens même tenus en laisse » dans la mesure où celui-ci est susceptible de créer une « situation constante de crainte au sein de la population ».

Les politiques locaux rivalisent ainsi de fermeté pour condamner des individus marginalisés qu’elles préfèrent voir errer ailleurs que dans leur commune. Durant l’été 2010, le maire de Sète, interrogé par le Midi Libre, ne faisait aucun mystère de son positionnement sur la question :

Nous constatons effectivement la présence régulière de groupes d’individus, accompagnés ou non d’animaux, dont le comportement parfois agressif, souvent lié à la consommation d’alcool, trouble la tranquillité publique. J’ai moi-même récemment été pris à partie en allant faire des courses à Monoprix. Et j’ai vu des gens uriner et même déféquer dans l’espace public. C’est pourquoi nous avons pris un arrêté pour interdire les occupations abusives et prolongées et la consommation d’alcool dans les lieux publics, en dehors des lieux autorisés. Cet arrêté, conformément à la loi, est valable du 1er mai jusqu’au 30 septembrenote.

LE CAS « SONIA » : UNE VICTIME EXPIATOIRE
DE LA CRISE MIMÉTIQUE

Comment expliquer une telle violence vis-à-vis des publics de propriétaires à la rue accompagnés d’animaux ? Pour en saisir plus finement les ressorts fondamentaux, il faut creuser plus loin que la chronique des politiques municipales. Une histoire servira d’amorce pour l’analyse.

En mai 2012, à Limoges, Sonia, 26 ans, usagère d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) s’est vu enlever sa chienne (enceinte) par la Société protectrice des animaux sous prétexte de maltraitance envers son animal.

Afin de pouvoir régler des problèmes d’ordre administratif, Sonia avait confié sa chienne durant une journée à un ami, qui l’avait placée à l’attache avec une longe dans le jardinet collectif d’une résidence privée où il habitait. L’animal fut recueilli par la SPA après que des riverains, dérangés par les aboiements de l’animal, s’en furent plaints.

L’affaire, relativement banale, prend un tour bien singulier lorsque, le lendemain de la saisie, Sonia se rend à la SPA pour récupérer sa chienne. Une demande légitime et légale à laquelle on lui oppose une fin de non-recevoir totalement hors de propos. Au fil des semaines, la situation continue à se détériorer et à s’embourber dans des tergiversations sans fin avec une SPA locale qui, tellement obnubilée par sa « mission animalière », en oublie le plus élémentaire respect de la loi. La SPA commence ainsi par vendre sept chiots (250 euros par tête !) nés de la chienne sans en référer à Sonia ; elle poursuit son action de « protection » en enlevant la puce électronique qui servait de tatouage à l’animal, puis en la remplaçant par une nouvelle afin de pouvoir remettre la chienne à l’adoption. Cette histoire kafkaïenne ne s’arrête pas là puisque la SPA fait parvenir, en septembre 2012, une facture de 4 000 euros à la jeune femme (sans revenus), correspondant aux « frais de garde » de l’animal durant cette période ; « garde » contre laquelle la propriétaire a protesté en vain depuis le premier jour.

Comble de ce fait-divers animalier : la jeune femme a proposé à la SPA de Limoges d’y effectuer quelques heures de bénévolat durant l’été afin de démontrer sa bonne volonté. La chose accomplie, la SPA a rendu son « diagnostic social » : la jeune femme est trop fragile pour posséder un chien. La directrice du refuge s’en explique sans ambages auprès de la journaliste du site en ligne Rue 89 qui a enquêté sur l’affairenote :

Elle [Sonia] a dû venir quatre fois dans le mois, j’ai pu mesurer le degré d’attachement qu’avait cette personne à sa chienne. Pour moi, elle n’était pas capable de s’en occuper. Je fais de la protection animale, et à mon avis, elle [la chienne] était en danger.

On pouvait imaginer que cette procédure abusive de la part de la SPA suscite un petit émoi dans l’opinion publique. Il n’en fut pourtant rien. Dans ces cas de « violence mimétique » (nous allons définir ce terme plus bas), les arguments rationnels semblent s’éclipser, ainsi que le montrent certaines réactions d’internautes recueillies suite à l’article de Rue 89 :

La SPA est sûrement dans son tort, mais cette jeune femme avait l’occasion de récupérer son animal en se rendant service par la même occasion. Résultat, elle aime tellement sa chienne qu’elle n’a même pas été capable de respecter le deal de départ avec la SPA.

Elle aime tellement les chiens qu’elle n’a pas stérilisé la sienne. Parce que faudra m’expliquer ce qu’elle allait faire des huit chiots et comment elle allait les nourrir. Et si sa chienne était si fatiguée d’avoir mis bas, on ne la laisse pas en plein soleil sans rien. C’est bien triste et pour la chienne et pour cette jeune femme. Pour conclure, si tout le monde est libre d’avoir un animal de compagnie, il est préférable parfois de s’en passer, surtout quand on n’a pas les moyens matériels et financiers pour s’en occuper. Faire le contraire est juste un acte de pur égoïsme. Faut savoir si on aime les animaux ou seulement leur compagnie. (Danton.)

Les chiens servent à faire la manche, à apitoyer les bonnes âmes qui les nourrissent et donnent largement pour nourrir l’individu qui les accompagne. Les jeunes canidés se revendent sans problème… Il faut faire la différence entre un sans-abri vivant avec un animal de compagnie qu’il aime, et ceux qui ont une collection d’animaux maltraités pour le business… (Karavi.)

J’veux bien croire que Sonia adore sa chienne et s’en occupe, mais comment se fait-il, si la chienne est effectivement suivie par un véto, qu’elle ne soit pas stérilisée ? (Mariska.)

Le zèle des dirigeants de la SPA et des commentateurs de Rue 89 témoigne d’une conviction partagée que la victime est coupable des méfaits dont on l’accuse. Peu importe que Sonia ou même ses éducateurs contestent les points qui lui sont reprochés. Qu’importe que Sonia apporte la preuve que sa chienne, loin d’être maltraitée, était suivie régulièrement par un vétérinaire. Ce qui compte avant tout pour les bienfaiteurs canins autoproclamés, c’est qu’un consensus se tisse autour de sa culpabilité.

Ce consensus est tellement ancré dans les esprits que les cadres réglementaires eux-mêmes disparaissent devant l’arbitraire de la sanction. Rappelons en effet que, pour être valable, le retrait de la chienne de Sonia pour motif de mauvais traitement aurait dû être directement notifié à la propriétaire de l’animal. Si les faits de maltraitance avaient été avérés, la chienne aurait dû être confiée à une association de protection animale dans l’attente d’un jugement. Seul le juge pouvait en effet dessaisir la propriétaire de son animal et le confier définitivement à l’association de protection animale qui aurait alors eu tout loisir de le faire adopter.

In fine, malgré le vol et le recel dont Sonia a été la victime, l’aveuglement généralisé a permis de restaurer avec éclat la moralité sociale ébranlée. Dans l’esprit des justiciers de Limoges, le véritable scandale ne réside donc pas dans leurs actes délictueux, mais bien dans l’outrecuidance des pauvres dont l’ultime prétention serait de croire qu’ils peuvent être, eux aussi, des maîtres aimants et responsables.

L’histoire de Sonia peut être interprétée comme le symptôme révélateur de ce que l’anthropologue René Girard appelle une « crise mimétique ». Dans sa théorie, le cœur des problématiques humaines réside dans une double articulation liant désir et mimétisme. En d’autres termes, chez les êtres humains, le désir naît, vit et meurt par l’imitation. Le désir pour un objet n’est jamais autonome. Girard explique que ce désir est forcément triangulaire, c’est-à-dire que, pour qu’il existe, il faut qu’un second individu entre dans le jeu. Cette voiture, cette montre ou ce vêtement attiseront d’autant plus votre envie qu’ils seront convoités par votre voisin. Peu importe que l’objet de votre désir possède la moindre qualité esthétique ; ce qui rendra précieux cet objet à vos yeux se jaugera à l’aulne du sentiment de jalousie que vous éprouverez vis-à-vis du médiateur qui pourrait s’en emparer avant vous. Le processus mimétique engendre un climat de tension entre les protagonistes de ce « désir triangulaire ». La haine peut ainsi prendre le pas sur l’objet initial du désir. Plus l’objet est au centre d’un conflit intense, plus il est considéré comme désirable, et plus il est potentiellement générateur d’animosité. Le désirant n’aura dès lors plus qu’un seul objectif : éliminer l’adversaire désirant. Ce désir étant susceptible d’être lui aussi imité, il peut alors se répandre à l’ensemble de la communauté. C’est ce que René Girard nomme la « crise mimétique ». Pour mettre fin à cette crise, qui risque à tout moment d’anéantir l’équilibre de la communauté, les groupes humains mettent en place un mécanisme dérivatif : c’est le fameux phénomène du « bouc émissaire », où l’hostilité ambiante est détournée sur un tiers. Sélectionné pour sa non-appartenance au groupe majoritaire et pour une différence remarquable (une marque, un handicap, etc.), le bouc émissaire se voit chargé de la responsabilité des maux de la communauté, accusé de divers crimes et sacrifié pour résoudre tous les problèmes. Finalement, c’est le sacrifice du bouc émissaire qui permettra à la communauté de retrouver son unité perdue. Reconnaissante envers celui qui a permis ce prodige, elle n’aura de cesse de faire de cette victime expiatoire une figure héroïque qu’elle divinisera à travers un récit exemplaire.

Notre hypothèse est que les propriétaires de chiens à la rue constituent la cible d’un processus de crise mimétique dans lequel l’animal prend la fonction d’objet du désir, et leur maître celle de victime expiatoire.

Objet éminemment désirable, ne serait-ce que pour le reflet narcissique qu’il renvoie à celui qui le possède, le chien a toute sa place dans le système mimétique décrit par Girard ; les propriétaires à la rue y jouent un rôle tout aussi important que n’importe quel autre maître, fût-il « socialement plus intégré ». Ces « marginaux » qu’on prétend pourtant rebelles ou antisociaux s’entourent du plus commun des animaux pour se rassurer, se construire et s’affirmer. À l’instar des autres maîtres, leurs contemporains, ils cherchent à obtenir à travers le chien une reconnaissance de leur groupe de pairs mais aussi, tout simplement, une reconnaissance sociale du plus grand nombre. À ce sujet, nous avons déjà eu l’occasion d’indiquer comment la possession d’un animal facilitait l’interaction avec le public, lors des périodes de « manche » par exemple. Les improbables rencontres que j’ai pu observer durant mon enquête entre des personnes âgées et des groupes de jeunes zonards, discutant « chiens » en toute simplicité et sans arrière-pensées, constituent également autant d’éléments exemplaires de cette reconnaissance recherchée et réussie.

Pourtant, ce désir aussi dérange. Il suscite par ailleurs des jalousies et des inimitiés plus ou moins sourdes de la part d’autres « amoureux des animaux » qui supportent difficilement que leur « désir canin », dans lequel ils ont tant investi, puisse être mis en concurrence avec celui de simples marginaux. Exacerbée, cette rivalité peut conduire à une crise mimétique, forcément inégale, dans laquelle la victime émissaire – celle que Girard désigne comme extérieure à la communauté (et donc au groupe dominant) – sera évidemment facile à désigner et à briser.

AIDE SOCIALE ET EXCLUSION PAR LE CHIEN

Plus qu’un révélateur zoologique du cynisme dont certains maîtres feraient preuve pour ne pas s’intégrer dans la société qui est la nôtre, le chien est au contraire symptomatique des dysfonctionnements sociaux majeurs qui traversent le monde de la prise en charge sociale.

Face à ce désintérêt institutionnalisé, et malgré les incantations technocratiques « magiques » ou les fausses bonnes solutions « sociétales » souvent coûteuses, le maître du macadam et son animal sont donc contraints de poursuivre leur vagabondage social sans fin. Une vie de chiens, en somme, qui reflète plus l’incompétence des pouvoirs publics que la déviance de ce binôme à la rue.

Lorsqu’on questionne les institutions, les associations, voire les pouvoirs publics sur la problématique des propriétaires à la rue accompagnés de chiens, on ne peut être que surpris par la méconnaissance et l’incapacité de ceux-ci à appréhender le problème. On pourrait imaginer que cela soit lié à l’émergence subite de ce phénomène. Ce serait faire fausse route. Il y a déjà quinze ans, Xavier Emmanuelli, alors secrétaire d’État chargé de l’Action humanitaire d’urgence, commandait à Jean-Pierre Roger un rapport sur la question. Cette démarche faisait suite à un vœu du président de la République qui s’était étonné, lors du Conseil des ministres du 3 janvier 1997, que la question de cette prise en charge atypique ne soit pas mieux traitée. Il faut dire qu’une circulaire DAS en date du 10 octobre 1995 relative à l’accueil et à l’hébergement d’urgence hivernal avait déjà insisté – mais sans effet notable – sur la nécessité de faciliter l’accueil des personnes accompagnées d’animaux. Le rapport Roger faisait un certain nombre de recommandations. Force est de constater que peu furent suivies d’effets. Rien d’envergure en tout cas qui aurait permis une prise en charge systématique.

Interrogée à ce sujet, une directrice départementale du 115 (le numéro d’urgence d’accueil et d’aide aux personnes sans abri) m’expliquait combien elle peinait à trouver des solutions aux populations en détresse, propriétaires d’animaux, qui appelaient pour obtenir un hébergement provisoire. Dans de nombreuses villes, les foyers disposent certes de courettes susceptibles d’accueillir des chiens, mais étant donné qu’elles ont été conçues sans concertation avec la population éventuellement intéressée par ce dispositif, elles demeurent la plupart du temps vides.

Comme l’explique Patrick Bruneteaux, de telles structures d’accueil sont en réalité des lieux « où les droits existent peu, tandis que les mesures réglementaires s’exercent le plus souvent sous la forme d’interdits et de pouvoirs d’exclusion à l’encontre de toute personne jugée indésirablenote ». Œuvrant dans une « urgence » paradoxalement sélective, ces dispositifs sont par ailleurs largement affectés par la crise structurelle qui frappe l’ensemble du secteur. Durant l’été 2011, l’État a ainsi décidé de réduire de 30 % ses dépenses dédiées au Samu social, pourtant financées à hauteur de 92 % par les pouvoirs publics. Cette mesure a notamment entraîné la suppression de 5 000 places hôtelières chaque nuit, jusqu’ici dédiées au Samu social pour assurer de l’hébergement d’urgence. Engorgés, notamment dans les grandes agglomérations où se situe la majorité de l’offre, les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) se montrent incapables de faire face quantitativement aux besoins. La pénurie ne permet pas de répondre aux besoins de relogement, ce qui se traduit par des ruptures d’insertion pour les personnes concernées. De fait, les usagers sont réduits à errer de structure en structure sans véritable suivi, alors que, d’après les professionnels du secteur, la fluidité entre les différents échelons est justement un élément clé pour une prise en charge efficace.

Dans ce marasme généralisé et cette incapacité systématique des dispositifs traditionnels à assurer l’accès au logement aux publics précarisés accompagnés d’animaux, on pouvait espérer que la politique du « logement d’abord » remédierait aux difficultés : inspiré de l’expérience nord-américaine du Pathways to housing et importé dans les années 2000 en Europe, ce mécanisme envisage le logement comme un préalable non négociable à toute réinsertion. En France, le « logement d’abord » est devenu le principe structurant de la « Refondation de la politique d’hébergement et d’accès au logement » engagée par le secrétaire d’État chargé du Logement fin 2009. Si la formule est séduisante sur le papier, avec son axe « insertion », reste que, dans les faits, le dispositif ne semble guère favorable, encore une fois, aux publics atypiques que nous avons côtoyés dans la rue.

Une élue d’un conseil général, assistante sociale de son état, que j’interrogeais au cours de mon enquête sur la problématique d’accès au logement d’un bénéficiaire du RSA, me confiait tout de go :

Pour moi, c’est simple, si la personne est propriétaire d’un chien, je ne traite même pas le dossier. Ces personnes ont déjà suffisamment de problèmes comme cela ; pour s’en sortir, elles n’ont pas besoin de s’en rajouter.

Derrière l’arbitraire de cette logique qui voudrait qu’un individu à problèmes en aurait moins s’il avait le bon goût de se défaire de son chien, pour son bien-être et surtout pour celui de la communauté, on ne peut s’empêcher de percevoir une rhétorique moralisatrice et normative. Dans cette logique, comme le décèle Patrick Declerck, « la réinsertion suppose, le plus souvent implicitement plutôt qu’explicitement, l’idée d’un retour du sujet au sein de la normalité sociale et économique. Cette représentation s’accompagne d’une dimension spatiale. On s’imagine le sujet comme une pièce du puzzle isolée et par là même dénuée de sens, que l’on remettrait par une opération, dont les détails restent d’ailleurs des plus vagues, à sa plus juste place, inséré, citoyen enfin parmi d’autres, dans le cadre des obligations du fonctionnement social, économique et relationnel. Guéri, autonome, il vivrait alors le reste de son existence comblé par les délices de la normaliténote ». Ainsi que le précise toutefois l’auteur des Naufragés, « on ne peut raisonnablement pas attendre d’un sujet qu’il abandonne une source de plaisir (fût-elle pathologique) sans en trouver une contrepartie dans la réalité. »

L’autre problème que les thuriféraires du « logement d’abord » ne parviennent pas à prendre en compte est que les propriétaires de chiens à la rue sont loin de tous désirer un accès à l’hébergement en vue d’une stabilisation et d’une insertion futures. Ayant passé une partie de leur jeunesse en foyers et en familles d’accueil, nombre d’entre eux aspirent, dès qu’ils le peuvent, à faire tomber les murs.

H., jeune femme de 22 ans, accompagnée de deux chiens, est un parfait exemple de ces zonards qui ont fait de la liberté – même fantasmée – le credo central de leur jeune vie d’adulte :

À 12 ans, j’ai été placée par l’ASE dans un foyer d’accueil parce que ma mère buvait trop. Ça ne me dérangeait pas moi. Moi, je voulais rester avec ma mère et mon petit frère. Mais les services sociaux qui veulent toujours faire ton bien soi-disant, ils ne m’ont pas écoutée. Rien à foutre d’une gamine évidemment. Derrière son bureau, j’imagine bien l’assistante sociale décider, sans te connaître, ce qui est le mieux pour toi. Résultat des courses, qui est dans la rue aujourd’hui ? Ben, c’est moi, et pas l’assistante sociale ! Après le foyer, j’ai bougé dans une famille d’accueil. C’était space. Tu vois, le père de famille, eh ben, il m’aimait bien… et pour tout dire un peu trop ! Bref, j’ai été refoutue en foyer, et là j’ai pété les plombs. J’ai fugué à 16 ans et je me suis planquée sur Paris jusqu’à mes 18 ans. J’ai jamais été aussi libre depuis. Car maintenant, tu vois, la rue c’est un peu ma maison. Évidemment, en province c’est plus facile. Tu peux trouver des squats plus facilement et tout. J’ai mes deux « bébés » avec moi ; j’ai mon copain qui a un petit studio où on dort de temps en temps. Bref, une vie, pas rêvée, mais pas plus mal que celle d’un autre. En tout cas, une vie voulue par l’assistante sociale qui m’a arrachée à ma mère. (H., femme, 22 ans, 2 chiens.)

Troquer son chien contre un logement : dans le parcours de « galères » du maître à la rue, voilà donc la proposition indécente qui lui est souvent faite par les autorités sociales, comme ultime acte de contrition et aveu de sa bonne volonté. Dans l’esprit des décideurs, l’« inclusion sociale » mérite bien quelques sacrifices, ce que même un pauvre devrait être en mesure de comprendre. Et peu importe le lien d’attachement, renforcé par les années passées avec son animal à la rue – la bonne volonté ne se discute pas.

F., 28 ans, éjecté du foyer familial à 12 ans, en a fait l’amère expérience. Accompagné de ses trois chiens, il était parvenu, au terme d’un parcours social chaotique, à décrocher le précieux sésame : une structure sociale qui acceptait un relogement individuel avec chiens, à l’issue de quelques mois de transition passés en centre. Durant son séjour, une vétérinaire comportementaliste allait l’aider à éduquer ses chiens en vue de cette réinsertion vers le logement. Seule exigence : ne conserver que deux de ses trois chiens. Garçon de bonne volonté, F. accepta le marché. Pendant plusieurs mois, il fut donc hébergé dans la structure, se pliant aux règles institutionnelles voulant que les deux chiens dorment dans le chenil attenant. Un déchirement pour l’homme et pour les bêtes, totalement fusionnels et peu habitués aux ruptures. Malgré tout, F. tint bon. Hormis peut-être cette fois où il finit la nuit, lové entre ses deux « bébés », sur la paille du chenil. Résultat : un blâme. Mais la réinsertion se poursuivit malgré tout. À quelques semaines de l’intégration finale, une banale histoire de bagarre au sein de la structure mit fin au « contrat » liant F. et ses bienfaiteurs. La direction de l’établissement considérant que F. avait failli à ses engagements, elle décida de le remettre à la rue « pour son bien ». Élément peu subversif, F. eut beau arguer que, dans cette bagarre, son rôle s’était borné à séparer les deux adversaires, sa parole ne valut pas grand-chose. Dans le monde du social, on ne prend jamais vraiment au sérieux les individus qui dorment dans un chenil avec leurs animaux.

En fin de compte, F. est retourné à sa vie d’errance avec ses deux chiens, ayant perdu l’un de ses fidèles compagnons dans l’affaire.

Cette histoire met en lumière les fortes divergences entre les propriétaires et les structures institutionnelles qui, même lorsqu’elles essaient de prendre au sérieux les problématiques spécifiques des individus en situation d’exclusion, n’hésitent pas à appuyer là où ça fait mal. Fixant eux-mêmes les critères intégratifs, les pouvoirs publics ont beau jeu de pointer du doigt les inévitables « dysfonctionnements » d’individus déjà fragilisés.

Certains adeptes de la manière forte, tel le sociologue Julien Damon, vont aujourd’hui jusqu’à préconiser le recours à la coercition contre les sans-abri récalcitrants qui refuseraient de suivre les agents des services spécialisés en période de grand froidnote. Outre la question élémentaire des droits et des libertés de la personne, on peut aussi se demander ce qu’il adviendrait des chiens dans un tel scénario. Mise en fourrière, voire pire ?

Le 27 mai 2009, en revenant d’un colloque sur l’accès au logement pour les personnes à la rue accompagnées d’animaux, j’appris dans le train le décès de l’un de mes informateurs. Mort par overdose d’un cocktail détonant de mauvais whisky et de kétamine, une substance que l’on utilise notamment pour anesthésier les chevaux. Il avait 27 ans. Quelques jours plus tard, au moment de l’incinération de M. au funérarium de la commune, en présence de quelques proches dont il disait pourtant avoir perdu la trace depuis longtemps, les services sociaux firent un geste symbolique en envoyant une coûteuse couronne de fleurs, dont l’histoire ne dira jamais s’il aurait eu le bon goût de l’apprécier. Au cours des nombreux entretiens que j’avais pu mener avec lui, M. s’était toujours montré très critique envers les services sociaux de la ville. Il se disait blessé par leur condescendance. M. avait eu une idée : créer un chenil pour les chiens des jeunes de la rue. Il l’avait soumise au centre communal d’action sociale (CCAS). On n’avait pas donné suite. Lorsque je lui avais parlé de mes travaux universitaires, M. m’avait immédiatement demandé si j’accepterais de l’aider à structurer son projet et surtout si je pouvais faire le relais entre lui et la mairie : « À la mairie et au CCAS, ils ne me prennent pas au sérieux. » Toutes les fois que j’ai par la suite tenté de défendre son projet auprès des institutions concernées, je me suis vu opposer le même sourire convenu, prélude à une réponse qui ne l’était pas moins : « Comme vous êtes naïf… M. est un garçon qui a bon fond mais il n’est pas fiable. Son idée est généreuse mais se révèle très difficile à mettre en place. Nous n’avons d’ailleurs pas le personnel nécessaire, et puis, vous savez, ça ferait appel d’air… »

Le récit que nous venons de faire est une illustration pathétique de la rigidité d’une partie des professionnels de l’univers du social. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Trois ans après la mort de M., ceux-ci finirent par s’emparer du projet du jeune zonard. Ils omirent cependant d’en mentionner l’instigateur. À défaut de lauriers, M. aura reçu sa couronne mortuaire, ultime hommage fleuri de ses « aidants ».

Les arguments avancés pour justifier le refus d’accès des chiens aux structures sociales sont à l’aune de cette médiocrité. L’un des plus employés a trait à l’hygiène des animaux. Il n’est pas dénué de tout fondement, si l’on considère l’état sanitaire problématique de certains chiens (puces, tiques, gale, etc.), mais il n’est cependant pas suffisant pour justifier des mesures d’interdiction stricto sensu. Pour se dédouaner, les institutions font alors souvent valoir que ces maîtres atypiques refusent systématiquement les offres qui leur sont faites – preuve définitive de leur asocialité. Mais ils oublient de considérer qu’imposer l’abandon du chien comme condition préalable au relogement est pour son maître un chantage insupportable.

L’argument du « chien problème » exprime en réalité une conception normative et coercitive de l’aide sociale. Tout individu qui ne se plie pas docilement aux conditions de prise en charge est irrémédiablement exclu du système social. Dans cette posture normative où le binôme homme/chien est nié, c’est finalement à l’usager de s’adapter, jamais aux professionnels.

La question des personnes à la rue accompagnées de chiens se pose pourtant depuis plus de vingt ans, sans que rien ne soit véritablement amélioré sur le front de sa prise en charge. Mais comment pourrait-il en être autrement quand les décideurs eux-mêmes se montrent si sceptiques vis-à-vis de cette thématique ? Les principales défaillances dans l’accompagnement se répercutent inévitablement sur la formation des futurs professionnels, forcément défectueuse.

Dépité que les services sociaux parisiens ne veuillent pas le prendre en charge avec son compagnon d’infortune, un propriétaire de chien me le confirmait à sa façon :

L’assistante sociale que j’ai rencontrée le mois dernier m’a dit que pour bénéficier d’une chambre en CHRS, ou même d’une chambre d’hôtel pour la nuit, il fallait d’abord que je trouve une solution pour Frizer. Putain ! C’est n’importe quoi. Qu’est-ce qu’elle croit, j’lui ai dit ! Vous avez un chien, vous ? j’lui ai fait. La conne, tu sais ce qu’elle a répondu ? Eh ben, elle m’a répondu que oui ! Tu peux croire ça ? C’est dégueulasse ! Je lui ai dit : Vous vous sépareriez de votre chien ? Là, elle m’a fait non de la tête. Alors, je lui ai demandé pourquoi moi je devais le faire. Elle m’a répondu que dans les centres d’hébergement, c’était trop compliqué à gérer avec les autres usagers, avec les mesures d’hygiène et tout ça, et en plus les mecs qui géraient ce genre de structures, ils n’étaient pas formés pour ça et ils ne savaient pas comment gérer les situations en cas de problèmes. (S., homme, 21 ans, 1 chien.)

Pour A., 24 ans et un chien à charge, le problème s’est manifesté de façon différente :

Mon référent social m’a trouvé un logement et m’a dit que ça serait bien de faire une formation, parce que, aux espaces verts de la ville, ils acceptaient de prendre des mecs sans diplôme comme moi. J’étais plutôt partant, mais je lui ai demandé immédiatement ce que j’allais faire de Toglias, mon berger. Je ne le laissais jamais seul avant. Là, mon référent il a commencé à me faire toute une histoire ; il s’est même un peu énervé en me disant que dans la vie, on ne fait pas ce qu’on veut, et tout le baratin moral qui va avec. Moi, ma question s’arrêtait à : « Okay, mais pour mon chien, je fais comment ? » Bref, il m’a dit d’aller bosser, et que le chien allait s’habituer de toute façon. J’ai été assez con pour l’écouter. Résultat : le chien a défoncé tout l’appartement, mangé le canapé et fait chier tout l’immeuble pendant plusieurs jours en « faisant le loup ». Un soir, en rentrant, j’ai même retrouvé les plaques électriques allumées ! Comme il est plutôt grand, Toglias, il m’attendait en regardant par la fenêtre de la cuisine. Je pense qu’avec ses pattes, il avait touché les boutons des plaques. ça puait le cramé dans tout l’appart. Finalement, comme tout ça me stressait pendant le boulot, j’ai décidé de tout lâcher au bout de deux mois. (A., homme, 24 ans, 1 chien.)

Dans la vie que les travailleurs sociaux envisagent pour leurs usagers, ils oublient – faute d’une formation spécifique sur la question – de considérer l’homme et le chien comme un binôme fusionnel qui ne peut se séparer qu’au prix d’un accompagnement spécifiquenote. Pour beaucoup, notamment chez ceux qui ne se situent pas en toute première ligne de l’intervention sociale mais qui, par leurs fonctions, disposent d’une marge de manœuvre décisionnelle importante, le chien demeure une entité lointaine et abstraite, un objet dans lequel ils peinent à percevoir la jonction relationnelle avec le maître. En revanche, pour le propriétaire, il en va bien différemment. Son animal est un être individué ; il est celui à qui il se confie, celui avec qui il partage son quotidien, rarement rose, mais aussi, plus pragmatiquement, celui avec qui il partage ses repas, voire son sac de couchage.

Souvent, la relation du chien à son maître peut frôler le pathologique : présentant un attachement excessif à son compagnon humain, l’animal ne peut alors plus se passer de sa présence. Il lui faut un contact visuel et/ou tactile pour s’apaiser. Mal diagnostiquée, cette pathologie canine assez fréquente dans la « zone » peut déboucher sur des prises de décisions contre-productives de la part des professionnels du social.

Même si cela nécessite un long travail d’interprétation, il convient donc d’essayer de saisir avec finesse les enjeux des relations que la personne entretient avec son animal. Faute d’une telle analyse du binôme homme/animal, les professionnels du social peinent généralement à travailler en confiance avec le propriétaire. Certains travailleurs sociaux que j’ai pu rencontrer durant mes enquêtes préféraient éluder le sujet d’un laconique : « On a déjà du mal à s’occuper des hommes, alors les bêtes… »

En réalité, cette attitude met en lumière des incompréhensions plus profondes, directement liées au schisme entre la dimension du social et celle de l’animal, qui ne sont quasiment jamais traitées de pair. Alors que la question de la prise en charge des animaux de compagnie dans les structures d’accueil est au cœur de leurs difficultés quotidiennes, combien de services sociaux collaborent réellement avec des structures vétérinaires ? Les rares actions existantes ne résultent que d’initiatives ponctuelles et reposent sur le bon vouloir ou l’implication de quelques-uns.

Si on ne peut que louer les initiatives d’associations caritatives comme « Vétérinaires pour tous », dont l’action permet à un grand nombre de personnes d’accéder à des soins peu onéreux pour leurs compagnons, ou bien encore se féliciter de l’existence de dispensaires dans les écoles vétérinaires à Paris, Lyon, Nantes ou Toulouse, ces actions demeurent encore trop sporadiques. Dans ce non-dialogue entre acteurs du social et professionnels de l’animal, les spécialistes de la « chose canine » ne disposent pas toujours, eux non plus, des outils interprétatifs qui leur permettraient de cerner les modes d’action des travailleurs sociaux, ou tout simplement des usagers eux-mêmes.

Les méthodes invasives et souvent moralisatrices de certains vétérinaires de la fondation Bardot par exemple, débarquant dans la zone pleins de certitudes relatives à la « bientraitance » des chiens, mais n’hésitant pas à « maltraiter les propriétaires », sont souvent source de conflits. Du côté du boulevard Magenta, à Paris, où zonent quelques propriétaires de chiens, plusieurs incidents se sont ainsi produits ces derniers mois :

L’autre jour, quand la véto de chez Bardot a débarqué, j’ai cru que j’allais la défoncer. Elle voulait que je coupe mon chien et que je stérilise ma chienne. Putain, pour qui elle se prend cette conne ! En plus, elle insistait. Elle disait que c’était pour leur bien ! Putain, le bien de qui ? Moi, quand mes chiens ont des petits, je m’occupe des chiots comme si c’était mes gamins. Moi, je suis un bon père. Pas besoin de « Bardo la facho » et toute sa clique pour me dire ce qui est bien et ce qui est mal. (P., homme, 25 ans, 3 chiens.)

À quelques rues de là, G. et ses deux acolytes canins partagent le même diagnostic :

À la fondation, ils nous aident mais dans le même temps, j’ai l’impression qu’ils ne nous aiment pas. On sent du mépris ; un manque de respect et tout ça. Ils veulent qu’on fasse castrer nos chiens pour éviter qu’il y ait trop de petits. C’est vrai qu’il y en a beaucoup, mais on assume. Et puis, quoi ! Pourquoi ils viennent nous emmerder même là. Tout le monde nous chie déjà sur la tête et on vient encore nous faire la morale, même avec nos chiens. En fait, j’ai l’impression que leur rêve serait qu’on n’ait plus de chiens et qu’on stérilise non pas nos chiens, mais nous-mêmes ! Un peu un trip à la nazi, tu vois ? (G., homme, 27 ans, 2 chiens.)

La virulence de ces propos est compréhensible, même s’il faut ajouter que ces vétérinaires se cantonnent le plus souvent à essayer d’assurer un mieux-être à des animaux qui subissent eux aussi de plein fouet leur non-prise en charge par les pouvoirs publics. Le problème des soignants animaliers est davantage à mettre sur le compte de leur méconnaissance des réalités quotidiennes des propriétaires en situation d’exclusion que d’une véritable volonté de leur nuire.

CONCLUSION

Qu’arriverait-il à des chiens domestiques abandonnés par l’homme sur une île déserte ? L’idée classique consiste à imaginer que ces Robinsons canins renoueraient tout naturellement avec leurs instincts primordiaux et replongeraient rapidement à l’état sauvage, suivant un processus de marronnage bien connu des spécialistes. Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’« appel de la forêt » ne va pas de soi. Une expérience scientifique réalisée il y a quelques décennies l’a démontré de façon édifiante. Abandonnés à leur triste sort sur un atoll isolé du Pacifique, quelques canidés des deux sexes furent méthodiquement nourris par des chercheurs qui leur parachutaient leur pitance quotidienne par avion. Les toutous continuèrent à manger, mais cessèrent de se reproduire jusqu’à l’extinction définitive de l’espècenote. Les scientifiques en conclurent que les chiens que nous connaissons aujourd’hui seraient tellement dépendants de l’homme que, sevrés de tous contacts avec lui, ils ne survivraient pas. Le chien « hors sol » n’existe pas. Si les meutes de chiens errants qui sillonnent les rues de Bucarest, de Moscou ou de Ougadougou sont bel et bien sans maître, elles n’en demeurent pas moins dépendantes du milieu anthropique dans lequel elles évoluent.

Si le chien ne peut pas vivre sans l’homme, pourrions-nous vivre sans chien ? La question mérite, elle aussi, d’être posée. Dans cet essai, nous avons brossé à grands traits les emplois variés que les hommes font et ont fait de leurs cabots. Pour bien comprendre le chien, c’est dans son lien avec son maître qu’il convient de l’étudier. Inscrit au sein d’un dispositif systémique, le binôme « homme/chien » constitue la clé interprétative permettant de mieux saisir les interactions liant le maître et son animal. Après tout, une laisse possède bien deux bouts ; les sociologues et les philosophes de tout poil devraient ne jamais oublier ce principe cynotechnique de base, aux enjeux sociopolitiques bien plus sérieux qu’on ne le pense.