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Notre vie chez les riches

Vous avez ici gratuitement accès au contenu des livres publiés par Zones. Nous espérons que ces lybers vous donneront envie d’acheter nos livres, disponibles dans toutes les bonnes librairies. Car c’est la vente de livres qui permet de rémunérer l’auteur, l’éditeur et le libraire, et de vous proposer de nouveaux lybers et de nouveaux livres.

Michel Pinçon
et Monique Pinçon-Charlot

sont sociologues, anciens directeurs de recherche au CNRS. Ils ont notamment publié Grandes Fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France (Payot, 1996), Sociologie de la bourgeoisie (La Découverte, « Repères », 2000), Les Ghettos du Gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces (Le Seuil, 2007), Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (Zones, 2010) et La Violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale (Zones, 2013).

ZONES

Le label « Zones » est dirigé par Grégoire Chamayou.

Michel Pinçon
et Monique Pinçon-Charlot

Notre vie
chez les riches

Mémoires d’un couple
de sociologues

Zones
2021

Remerciements

Ces mémoires n’existent que grâce à notre statut de chercheurs au CNRS qui nous a permis de mener à bien nos nombreuses recherches sur les membres de la classe dominante. Les éditeurs, les attachés de presse, les libraires et les journalistes sont les maillons indispensables de la chaîne qui relie les écrivains aux lecteurs. Le collectif s’étend à nos familles respectives dont l’affection a soutenu le temps long de cette entreprise. C’est donc cette chaîne de solidarité qui nous a procuré le bonheur de ces investigations sociologiques sur les détenteurs de la richesse et du pouvoir.

Nous remercions plus spécifiquement Claire Richard pour nous avoir mis le pied à l’étrier à un moment où nous étions à la peine. Nous témoignons notre reconnaissance à Grégoire Chamayou qui a, comme toujours, su nous prodiguer les meilleurs conseils avec générosité et efficacité. Que Stéphanie Chevrier, Carole Lozano, Marieke Joly et Caroline Robert soient assurées de notre gratitude pour leur soutien indéfectible.

À notre petit-fils Léo

et

nos petits-neveux Hippolyte et Isidore.

 

Prologue

Nous nous rencontrons au début du mois de novembre 1965 dans la bibliothèque de sociologie de la faculté des Lettres et Sciences humaines de Lille. Michel, grand jeune homme de vingt-trois ans, vient y feuilleter quelques livres avec son ami Jean-Paul Hautecœur, tandis que Monique, petite jeune femme de dix-neuf ans, découvre les lieux en compagnie de sa chère camarade Inès Watine. La simple remarque souriante de Michel – « pas mal les filles de la nouvelle promotion ! » – va bouleverser toute la vie de Monique.

Le coup de foudre est partagé et nos rencontres au bar-tabac Le Khédive, tout près de la Grand-Place, deviennent aussi fréquentes que la livraison du quotidien Le Monde à partir de 18 heures. Monique profite de l’absence de ses parents, quelques semaines plus tard, pour organiser une boum à laquelle sont invités Michel et Jean-Paul. La famille Charlot occupe depuis 1963 le grenier d’une belle maison appartenant à un riche industriel du textile dont l’entrée et l’escalier de service aboutissent à cet espace sous les toits. Une façon pour Michel, issu d’une famille ouvrière des Ardennes, de comprendre que Monique est certes la fille du procureur de la République de Lille, mais qu’elle est bien loin des niveaux de richesse des grandes familles du Nord. C’est dans ce grenier atypique que la relation amoureuse s’est scellée entre ces deux-là, boiteux mais pas de la même jambe, dans le pressentiment que leurs différences sociales pourraient constituer un atout pour l’équilibre et le bonheur de leur couple.

Bien des années plus tard, nous vous proposons de revenir ensemble sur un long chemin parcouru. Une vie de recherches qui nous aura tous deux fait beaucoup voyager, dans tous les sens du terme. Mais commençons par l’une de ces scènes exotiques, au départ inimaginables pour nous, dont notre quotidien a fini par être peuplé. Nous voilà au début des années 2000 dans une des réceptions les plus huppées de Paris…

1. La soirée du Bottin Mondain

La Société du Bottin Mondain, à l’occasion du centenaire, prie……………………….. ;

De lui faire l’honneur d’assister au cocktail qu’elle donnera

En présence de nombreuses personnalités représentatives de l’histoire du Bottin Mondain et d’en célébrer la parution de l’édition 2003 complétée de son Cahier du Centenaire

 

le jeudi 6 mars 2003

à l’Automobile Club de France

6, place de la Concorde, 75008 Paris

 

RSVP avant le 28 février 2003,

Carton exigé à l’entrée

Invitation à la soirée du centenaire du Bottin Mondain, 6 mars 2003.

 

Le Bottin Mondain est l’annuaire de la noblesse et de la grande bourgeoisie en France. Il en répertorie, chaque année depuis 1903, les titres, les professions, les descendances et les adresses. Si les « fils de » entrent automatiquement, les autres ne peuvent y accéder que par cooptation. Les impétrants doivent écrire une lettre de motivation et être parrainés par deux membres. Ainsi, malgré tous ses efforts, un nouvel enrichi, faute de parrainage, n’arrivera pas à intégrer ce prestigieux répertoire.

Blanche de Kersaint en est la directrice de publication. Pour célébrer le centenaire, en 2003, elle conçoit une édition spéciale, luxueusement imprimée, pour laquelle elle sollicite des contributions extérieures. Elle nous propose d’étudier l’évolution des adresses de familles châtelaines d’ancienne extraction de 1903 à 2003.

Des sociologues dans le Bottin Mondain

Nous connaissons Blanche de Coëtnempren de Kersaint depuis la fin des années 1980 grâce à un entretien avec sa mère, à Neuilly, pour notre livre Dans les beaux quartiers1. Elle nous avait à l’époque parlé notamment des mariages, de leurs codes et de leur évolution dans la bonne société. L’une des principales difficultés consiste à concilier l’idéal romantique du « coup de foudre », qui exclut désormais l’ancienne pratique des mariages arrangés, et la perpétuation d’une homogamie sociale que des mésalliances risqueraient d’entacher.

Cette classe sociale fonctionne sur le mode du « don et contre-don » permanent : nous l’observons dès nos premières enquêtes. Ce n’est pas alors une immense surprise pour Monique. Elle est née dans la bourgeoisie de province ; avec trente-cinq cousins germains, ses grands-parents maternels ont acheté une école désaffectée afin de tenir table ouverte pour leur nombreuse descendance et sa mère lui conseille très jeune d’écrire des petits mots de remerciement à ses grands-parents, ce qu’elle a toujours fait avec plaisir. Elle n’est donc pas étonnée de retrouver ce fonctionnement dans la grande bourgeoisie. Ainsi, lorsque Blanche de Kersaint nous propose d’écrire un article pour l’édition du centenaire du Bottin Mondain, nous acceptons sans aucune hésitation, pressentant que nous pourrions en retirer de précieuses contreparties informelles.

« Habiter un beau quartier, écrivons-nous dans cette édition spéciale, constitue un stigmate positif, comme un titre honorifique. Le Bottin Mondain joue un rôle dans cette “emblématisation” de l’excellence sociale : il rappelle les adresses mondaines et leur évolution et construit, pour qui le consulte régulièrement, la carte des belles adresses. La stabilité en mouvement des grandes familles, dont les lieux de résidence toujours groupés évoluent en même temps que la structure des villes, en particulier à Paris, maintient la haute société dans un environnement qui est une sorte de rappel à l’ordre muet, un modèle de tous les instants. Les adultes y trouvent une confirmation de leurs choix. Les enfants y disposent d’une instance de socialisation implicite avec le spectacle de la rue et les relations sociales locales. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer les pratiques linguistiques qui conduisent à des manières de moduler la langue française, à travers le vocabulaire, la syntaxe et les accents aussi différents qu’entre Passy et les Quatre Mille de la Courneuve. Par la force de ces expériences fondatrices, la localisation du domicile joue aussi dans les processus de la reproduction sociale2. »

Cette classe sociale peut trouver de l’intérêt à être l’objet d’études sociologiques et historiques. L’historien Cyril Grange, par exemple, a fait un travail fort intéressant sur l’évolution en un siècle des caractéristiques sociales des membres du Bottin Mondain en montrant que « y être, c’est en être3 ». Cette enquête est la vedette de la soirée car elle met en évidence la capacité des nobles et des bourgeois à fusionner pour constituer une nouvelle aristocratie de l’argent. La théorisation marxiste et bourdieusienne que nous mettons en œuvre sur leur classe sociale, mobilisée au sommet pour défendre ses intérêts, les intéresse également beaucoup. Michel se souvient du commentaire suivant qui lui a été confié lors d’une discussion dans un cercle, le Jockey Club : « Nous prenions Pierre Bourdieu pour un affreux gauchiste, mais en fait, ce qu’il décrit, c’est exactement la réalité. Nous avons le sens pratique de notre classe, vous nous en avez apporté la théorie, confirmant ainsi notre bon sens pratique. »

Les salons de l’Automobile Club de France

La soirée du centenaire du Bottin Mondain est organisée à l’Automobile Club de France, place de la Concorde à Paris. Créé en 1895, le « Cercle », comme disent les intimes, rassemble des membres, hommes uniquement, triés sur le volet, grâce à un système de parrainage contraignant. S’y retrouvent des patrons du secteur automobile ou d’ailleurs, et des membres de la grande bourgeoisie qui prisent le lieu pour son atmosphère feutrée, ses salons, ses installations sportives, dont une salle d’escrime et une piscine construite par Gustave Eiffel, et l’assurance de ne croiser que des gens de bonne compagnie pour se distraire : à l’Automobile Club, il est de mauvais goût de parler affaires. Comme la plupart des cercles d’élite, celui-ci siège dans un bâtiment d’exception, chargé d’histoire et stratégiquement placé : un palais construit sous Louis XV, dont la façade élégante et imposante, toute en arches et colonnades, surplombe la place de la Concorde. La proximité de ce cercle avec les lieux de pouvoir est manifeste : on voit l’Assemblée nationale depuis ses terrasses et on est à deux pas de l’Élysée. Le président de la République en est d’ailleurs membre de droit.

Le 6 place de la Concorde fait cependant figure de bastion dans un quartier qui change peu à peu de propriétaires : à sa droite, l’hôtel Crillon appartient désormais à un membre de la famille royale saoudienne et, à sa gauche, de l’autre côté de la rue Royale, l’hôtel Coislin est depuis 2003 la propriété d’un fonds d’investissement qatari.

Michel écrit quelques semaines plus tard une longue lettre à notre fils Clément, où il lui fait le récit de la soirée : « Il fait très beau quand nous sortons du métro. La place de la Concorde, égale à elle-même, est toujours aussi remarquable d’ampleur, d’aisance et de richesse. Certainement une des places de Paris qui incarne le mieux le pouvoir.

« Comme toujours pour les grands cercles, l’entrée est discrète : un cercle est un lieu privé et n’entend pas attirer la curiosité. Contrairement aux palaces qui sont très visibles de la rue, pour des raisons commerciales, le cercle choisit toujours ceux qu’il reçoit et n’a aucunement besoin de se montrer, au contraire. Toutefois, l’accueil par un personnel en livrée, portant une casquette avec les lettres “ACF” en galons dorés, met tout de suite dans l’ambiance. La réception a lieu au deuxième étage et, dans ces bâtiments de la place de la Concorde, il y a une belle hauteur sous plafond. Notre passage par les escaliers nous permet d’utiliser les toilettes, sans doute celles destinées aux locataires d’un soir. Les membres ne peuvent guère avoir mieux en tout cas. Super-luxueuses, mais malheureusement inaccessibles au passant parce que gardées par les “valets de pied” toujours vigilants à l’entrée du club. Là encore, commerce oblige, les toilettes des grands palaces sont beaucoup plus facilement accessibles, comme celles du Crillon, juste à côté, que nous avons souvent utilisées au cours de nos longues journées d’enquête dans les beaux quartiers.

« Les salons réservés au Bottin Mondain, d’un seul tenant, font plusieurs centaines de mètres carrés. Entre 300 et 500 probablement. Cela représente une bonne partie de la façade sur la place. La moquette est si épaisse que l’on a plutôt l’impression de marcher sur un tapis moelleux. Les vastes fenêtres ouvrent sur le paysage urbain fastueux de la Concorde, avec la Chambre des députés au fond, la Tour Eiffel illuminée, le dôme rutilant des Invalides, les fontaines d’Hittorf qui viennent d’être restaurées, les lampadaires qui égrènent avec régularité leurs taches lumineuses dans le soir qui tombe et qui irradie le ciel de rougeoyances mouvantes auxquelles répondent les feux arrière des voitures, spectacle pyrotechnique que pour une fois nous voyons de haut. Ce paysage urbain est le fruit d’une accumulation historique : il faut des siècles pour qu’une ville puisse prendre une telle grandeur. Un paysage d’une majesté et d’une magnificence rares, qu’il nous fera tout drôle de retrouver quelques jours après rempli par la multitude des manifestants contre la guerre en Irak, le jeudi 20 mars. Au loin, nous pouvions apercevoir les hautes fenêtres des salons où nous avons bu le champagne, cette fois inaccessibles. La police en gardait l’accès en même temps que l’ambassade des États-Unis dont le président a décidé de cette guerre soi-disant en représailles des attentats du 11 septembre 2001 à New York. »

Quand nous arrivons tous les deux, le gros bataillon des invités se fait encore attendre : dans les immenses salons ne se trouvent alors que les salariés du Bottin Mondain et les extras du traiteur… Un photographe engagé pour l’événement, en jeans et veste élimée, en profite pour nous faire poser, avec nos badges à nos noms accolés au sigle du Bottin Mondain.

La soirée n’est pas qu’un événement mondain. Elle doit aussi convaincre les annonceurs de continuer à investir dans le Bottin. L’assemblée présente donc un mélange assez rare, entre membres de la grande noblesse, annonceurs publicitaires, personnalités médiatiques ou encore collaborateurs de Blanche de Kersaint, pas tous issus de la grande bourgeoisie.

« À part le champagne Gosset et le cadre, poursuit Michel dans sa lettre à Clément, l’ambiance n’était pas au grand luxe. D’abord, c’était un cocktail en fin d’après-midi. Les tenues n’étaient pas des tenues de soirée. D’ailleurs, de nombreux invités semblent s’être assez vite éclipsés fort probablement pour aller se changer avant de se rendre dans un dîner en ville. Socialement, l’assemblée était assez mélangée. Nous avons été assez surpris par cette ambiance moins mondaine que nous ne l’avions prévu. Dans une certaine mesure, cela correspond bien à ce que nous avons perçu du Bottin Mondain, pour l’avoir consulté, être allés dans ses locaux place de la Madeleine, avoir travaillé avec Blanche de Kersaint. Il n’y a pas que des grandes fortunes dans cet annuaire, illustration de l’importance des autres formes symboliques, culturelles et sociales de capitaux, et de l’érosion aussi de certaines fortunes économiques anciennes. Il faut que l’on parle dans les gazettes de cette réunion qui se voulait à la fois mondaine et commerciale : tous les annonceurs du Bottin Mondain étaient invités. Le pouvoir des médias peut être sollicité pour faire connaître et reconnaître celui des mondains. Une telle réunion est donc un travail social de légitimation d’une institution éditoriale en lui attribuant une valeur symbolique puisée parmi les personnalités présentes et répercutée sur les heureux élus de la liste mondaine. »

Les invités vus par Stéphane Bern

Dans Madame Figaro du 22 mars 2003 :

« Ce cahier estampillé vintage a drainé autour du gâteau d’anniversaire des personnalités princières, telles la princesse Napoléon, la princesse Béatrice de Bourbon-Siciles ou la duchesse d’Orléans ; des figures mondaines qui sont de tous les raouts, à l’image de Monique Raimond ou de Lady Nancy Chopard-Sain ; des écrivains en vue, comme Franz-Olivier Giesbert ou Gonzague Saint-Bris ; et quelques égarés des “soirées de l’ambassadeur”, dont l’astrologue Élizabeth Teissier ou Laure de Lattre, pour qui le passeport “Laure du Loft” n’a pas servi de sésame pour entrer dans le grand monde. »

Quelques jours plus tard, Monique fait un entretien avec Blanche de Kersaint au sujet de la liste et du choix des invités. Parmi ceux qui sont venus figurent des « incontournables », des représentants de familles royales ou très anciennes, des amiraux, des membres de la noblesse, quelques artistes et personnalités des médias comme Bernard de La Villardière ou Patrick de Carolis et des people.

Les cocktails comme terrains d’enquête

Pendant la réception, nous discutons avec les invités, coupe à la main. C’est la phase nocturne du travail sociologique, celle qui doit mêler les conversations mondaines et l’observation de terrain, qui fait appel à des parties qu’on pourrait croire clivées : d’un côté, le ou la convive qui discute, boit et rit ; de l’autre, le ou la sociologue qui doit relever, retenir, analyser. Tout au long de nos enquêtes dans la sociabilité bourgeoise, c’est ce travail d’équilibriste que nous avons dû apprendre à maîtriser et à assumer. Chaque soirée est l’occasion de compléter notre cartographie de la grande bourgeoisie, notre analyse de ses us et coutumes. Nous sommes à l’affût des moindres détails : des codes vestimentaires aux thèmes de discussion, tout vient nourrir, de près ou de loin, nos investigations. Cette méthode d’observation participante nous permet de repérer in vivo un ensemble de codes, de relations et de procédés, parfois futiles en apparence, qui concourent à cimenter efficacement la domination de classe. Notre regard est d’autant plus attentif et – nous l’espérons – perspicace que nous avons tous deux grandi loin de ce monde social qui ne cesse de nous étonner.

2. Une jeunesse lilloise

Nos années lycée

Ses parents ne pouvant lui payer des études, Michel doit travailler dès la terminale, en septembre 1960, comme maître d’internat au lycée Monge à Mézières où il a fait toute sa scolarité secondaire. C’est grâce à la relation de voisinage d’une vieille tante qu’il a pu obtenir ce poste sans lequel l’ascenseur social serait probablement resté bloqué pour lui. Son bac philo est dans la poche en juin 1961. Mais l’absence d’établissement universitaire à Charleville-Mézières oblige l’heureux bachelier à faire des allers et retours en train pour Lille afin de préparer Propédeutique, une sorte de concours qui posait à cette époque une barrière de sélection à l’accès aux études supérieures. La quatrième et dernière tentative sera la bonne, et les portes de la sociologie s’ouvrent à Michel pour ne jamais se refermer.

Le métier de « pion », comme on disait alors, que Michel exercera pendant sept ans, présente aussi l’avantage pour lui de ne plus être obligé de dormir sur le divan qu’il devait déployer chaque soir au pied du lit de ses parents, sa chambre étant occupée par cette fameuse grand-tante très âgée en fauteuil roulant. Dans le petit appartement, la promiscuité est étouffante, et l’adolescent réagit à ce manque d’intimité et d’autonomie par une rage contre une société injuste où les plus démunis cumulent les misères et les handicaps. D’autant que Michel se trouve parfois confronté au monde qu’il estime être celui de la richesse. Sa mère l’emmène ainsi un jour au bord de la Meuse, dans l’hôtel particulier du directeur du grand garage de Charleville, où elle fait des ménages. « Il y a, écrit-il dans le journal qu’il tient régulièrement de 1955 à 1961, une cuisinière qui est logée sur place, plus la famille du garagiste avec une fille et un garçon. Le jardin est grand et je suis frappé par le hall d’entrée avec une statue de marbre antique plus grande que moi. Maman me montre la chambre d’un des deux enfants. Quelle chance d’avoir une chambre à soi et en plus avec une lampe de chevet qui permet à ce jeune de lire dans un lit à lui bien confortable. » Ce qui est d’autant plus dur pour Michel qu’il ne peut pas lire sans gêner ses parents. « Tout m’est apparu confortable, moderne et luxueux. Tout ce que je pouvais envisager d’agréable. »

Monique quitte sa Lozère natale en 1963, son père étant nommé procureur de la République à Lille. Elle prépare son baccalauréat de philosophie à la Cité Nord de Lille. « Me voilà donc, se souvient-elle, le 15 septembre 1963 dans une des salles de cette grande boîte de 2 000 élèves, intimidée, assise au fond de la classe. J’ai dix-sept ans. Madame Baraquin, la professeure de philosophie qui va nous faire cours neuf heures par semaine, fait l’appel : je réponds d’un “présente” proféré avec un accent à couper au couteau qui fait se retourner toute la classe. Elle annonce le programme de l’année, lâche le nom de Sartre… Tout est nouveau : ma mère et moi devrons chercher “existentialisme” dans le dictionnaire ce soir-là. Mais, déjà, j’ai mordu à l’hameçon. Noëlla Baraquin est une jeune agrégée de moins de trente ans, qui ne récite pas ses cours. Elle pense devant nous, le plus souvent debout. Avec elle, la bonne élève que je suis, qui a toujours appris tous ses cours par cœur, qui a toujours eu de bonnes notes, découvre la réflexion. J’étais très peu sortie de ma Lozère. Là-bas, nous n’allions pas au cinéma, nous n’allions pas au musée – il n’y en avait pas à Mende – et les quatre enfants de la famille Charlot, ancrée à droite, devaient tenir silence à table pour écouter parler leur père, très friand de sa personne. C’était mon seul référentiel du point de vue de la réussite sociale, et il avait prospéré dans la magistrature en apprenant le droit par cœur. Je l’ai donc imité. Ma première note en philosophie est un bouleversement : 4/20. Pas une surprise, mais une humiliation : celle de n’avoir pas pu manifester la reconnaissance que j’ai tout de suite eue pour cette professeure. “Il va y avoir du boulot”, conclut Inès Watine, rencontrée dans le tramway le jour de la rentrée des classes et avec laquelle je suis rapidement devenue grande amie. Elle aussi est conquise par Noëlla Baraquin. Issue d’une famille très aisée d’industriels du textile, lectrice assidue, elle a la culture et la capacité de réflexion que je n’ai pas encore. […] Ensemble, nous avançons dans L’Être et le Néant, que nous lisons à voix haute, aidées d’un dictionnaire. Ensemble aussi, nous nous amusons à pister Noëlla Baraquin et son compagnon, qui enseigne aussi la philosophie à la Cité Nord. J’ai encore cette image en tête : les deux prenant leur café avant de commencer leur journée de travail, face à face, chacun avec son journal. C’était Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, c’était André Gorz et Dorine Keir. Un couple solidaire en philosophie et en amour. Je n’avais jamais vu ça, et ça m’a fait envie1. »

L’entrée en sociologie

Michel ne peut envisager de choisir un métier qui l’enfermerait dans un bureau. Il rêve de faire du journalisme pour être en contact avec des ouvriers dont il restituerait les histoires de vie, la culture et les difficultés. Dès sa première année de licence à l’université de Lille, en 1963, il bénéficie des enseignements de Pierre Bourdieu. Cet agrégé de philosophie, alors jeune maître de conférences, assure les cours du certificat de morale et sociologie et il est déjà un auteur reconnu2. Jean-Claude Chamboredon est son assistant dont Michel apprécie la disponibilité et l’accessibilité, en particulier pour les étudiants qui ne peuvent pas suivre tous les cours du fait de leurs obligations professionnelles. Outre son enseignement magistral, Pierre Bourdieu a la responsabilité d’un séminaire où se retrouvent les étudiants qu’il mobilise sur ses recherches. C’est ainsi que Michel fait passer des questionnaires et réalise ses premiers entretiens pour l’enquête sur les musées et leur public, publiée plus tard sous le titre L’Amour de l’art3. Michel a également la chance de se voir proposer par Pierre Bourdieu un stage d’été, pour la première quinzaine de juillet 1964, au Centre de sociologie européenne, dont l’équipe est alors installée rue Monsieur-le-Prince, dans le Ve arrondissement de Paris. Une découverte de la capitale dans des conditions inespérées ! Une merveilleuse opportunité pour l’étudiant ardennais, acquis ainsi durablement aux joies et aux difficultés de l’enquête sociologique. Une partie des étudiants est logée à la Cité universitaire internationale à Paris. Côtoyer des intellectuels de cette envergure constitue un marchepied décisif pour acquérir la confiance sociale dont Michel manque tant. Les études de sociologie forment alors un nouveau cursus et, selon notre camarade de promotion Pierre Dubois, douze étudiants seulement obtiennent en 1966 la licence de sociologie, avec une moyenne d’âge de vingt ans.

Le livre Les Héritiers, de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron4, nous marque profondément, en grande partie parce que cet ouvrage nous permet d’éclairer le décalage que nous éprouvons tous deux, sur des modes différents, dans notre rapport à l’Université. Michel, malgré ses origines populaires, lit beaucoup et accomplit une scolarité exceptionnelle, au moins sur le plan statistique. « J’ai de fortes chances de réussir plus tard, écrit-il dans son journal en août 1957. Mais je lis trop, beaucoup trop, je suis presque toujours absorbé dans des pensées sans rapport avec le milieu extérieur qui m’entoure. Il m’arrive de prendre la vie comme un roman. » Monique, elle, vient d’une famille de notables, mais où elle n’a pas reçu les apprentissages culturels typiques de la bourgeoisie. Cet ouvrage constitue notre première lecture sur l’idéologie du don et les facteurs sociaux des inégalités face à l’école.

Michel se souvient d’un étudiant en licence de lettres qui s’était lancé dans un long dialogue à haute voix avec un professeur, devant une cinquantaine d’étudiants, au sujet d’un poète allemand : cela passait au-dessus de la tête de presque tout le monde. C’était une forme de démonstration de son excellence, et ceux qui n’étaient pas du bon côté comprenaient qu’ils allaient devoir ramer pour atteindre ce niveau d’aisance, de savoir et de maîtrise de l’expression. L’éclairage sociologique extrêmement novateur du livre Les Héritiers fait un bien fou à Michel en lui permettant de comprendre qu’il n’y a pas que la richesse économique qui éloigne les plus défavorisés de l’accès aux études supérieures, mais aussi la culture même qui imprègne l’Université et ses professeurs. Lui qui se reproche dans son journal de « trop lire », prend conscience qu’il est loin du compte, par rapport aux étudiants issus des milieux favorisés, et que les dés sont pipés dès la naissance.

Monique voulait initialement elle aussi faire des études de journalisme, mais l’École de journalisme de Lille, qui a bonne réputation, est catholique, privée et payante. À défaut, elle fait son entrée à la faculté des Lettres, située dans le centre de Lille, à l’automne 1965. Robert Castel, philosophe converti à la sociologie sur les traces de Pierre Bourdieu, demande à la nouvelle promotion d’étudiants en novembre 1965, dont fait partie Monique, de répondre à des questions en lien avec Les Héritiers, concernant les catégories socioprofessionnelles de leurs parents et leurs propres goûts et pratiques culturelles relatifs au théâtre, à la musique et à la peinture. Quand Robert Castel découvre les réponses de Monique, il est stupéfait de constater à quel point son profil ne correspond pas à la norme sociale attendue. Alors que son père appartient à la catégorie socioprofessionnelle des cadres supérieurs, elle n’a aucune pratique culturelle, théâtrale ou cinématographique. Côté lectures, ce n’est guère plus brillant : elle ne lit pas le journal, et les livres auxquels elle a accès relèvent plus de la littérature à l’eau de rose que de celle légitime et académiquement reconnue… Cette dissonance entre son milieu social et la réalité d’une vie familiale intellectuellement pauvre et qui plus est malmenée par la violence paternelle a constitué un traumatisme qui s’est retrouvé en phase avec celui de Michel. Entre elle et un individu issu d’une famille de milieu pauvre et populaire mais avec de bonnes capacités intellectuelles accompagnées d’un physique prometteur, l’équilibre psychique n’est pas gagné. Un couple bancal, fait de deux névroses de classe inversées.

Un mariage précipité

Les années lilloises s’achèvent quand, en 1967, Michel est appelé, à vingt-cinq ans, à faire son service militaire. Ayant opté pour la coopération, il se voit proposer un poste au Maroc : il s’agit d’enseigner le français dans un lycée aux portes du désert.

Aussitôt le poste accepté, il dit à Monique : « Bon, il va falloir maintenant arranger ça, tu vas faire ton service militaire avec moi ! » Mais les femmes ne pouvant pas faire de service militaire et la solde de Michel n’étant pas très élevée, il est nécessaire qu’elle travaille… Monique apprend que pour pouvoir enseigner au Maroc, en tant que femme, il faut qu’elle soit mariée. Qu’à cela ne tienne ! Monique décide de mentir à l’administration et d’écrire dans le formulaire ad hoc qu’elle va épouser Michel pour être affectée dans le même lycée que lui. Elle aura bientôt vingt et un ans et imagine que, une fois majeure, elle ne sera plus liée par cette promesse. Nous partons en juillet 1967 faire un stage de préparation à Aix-en-Provence, puis nous passons l’été à nous baigner et à être heureux, tout simplement. Le 31 août, quand nous rentrons à Mouvaux, chez les parents de Monique qui sont en vacances, nous trouvons dans le courrier une lettre du commissaire de police de Tourcoing invitant Monique à venir le voir de toute urgence. Il reçoit la fille du procureur de Lille dans son bureau et lui annonce que les bans de son mariage n’étant toujours pas affichés, il est inquiet pour notre projet. « Apparemment, précise-t-il à Monique, vous n’avez pas l’air de savoir qu’au Maroc une femme non mariée ne peut pas enseigner avant l’âge de vingt-cinq ans… J’ai voulu vous rendre ce service et vous prévenir que si vous n’êtes pas mariée, vous serez refoulée à la frontière marocaine. » La panique est totale ! C’est le 1er septembre et nous devons être le 19 septembre à Rabat. Certes, nous pouvons publier les bans – mais le problème, c’est que nous n’en avons pas vraiment parlé à nos parents !

Il ne s’agit pas seulement de marier un homme et une femme, qui le sont d’ailleurs déjà de fait, mais de marier deux familles aux profils sociologiques contrastés. Ayant tout de même la religion catholique en partage, les deux familles, une fois mises devant le fait accompli, exigent que le mariage civil soit accompagné d’un mariage religieux.

Alors, chacun de notre côté, nous allons voir le curé. Monique dit à celui de l’église de Mouvaux : « Mon père veut m’obliger à me marier religieusement. Je suis une bonne fille, mais je suis athée et je n’ai pas envie de me trahir. » Le curé lui répond : « Mais je ne vous le demande pas, et je ne comprends même pas qu’on puisse vous le demander ! Dites à votre père de venir me voir. » Évidemment, le procureur retourne la crêpe et annonce que le curé est tout à fait disposé à marier sa fille qui refuse.

Le même scénario se déroule à Mézières, où la mère de Michel, très croyante, a des responsabilités dans le denier du culte. Le curé s’oppose à un mariage religieux non consenti. La famille ardennaise est déçue, mais la perspective de la séparation pour deux ans prend le dessus. Pas question pour les parents de Michel de gâcher ce départ alors qu’ils pressentent la souffrance qu’une telle distance va leur occasionner. Monique part avec ses parents dans les Ardennes retrouver Michel et ses parents pour un déjeuner de présentation avant le mariage civil le 15 septembre à Mouvaux.

La cérémonie est simple et ne compte que peu d’invités, nous deux, nos parents, les frères, la sœur et deux amies de Monique. Aucun ami de Michel n’est présent, ni même sa sœur trop occupée par ses neuf enfants. La mère de Monique a demandé à une dame de venir faire le service, afin d’être disponible, lors de ce jour exceptionnel, pour ses invités qu’elle a honorés de son fameux canard à l’orange !

Le grenier de Mouvaux ne pouvant loger tout le monde, nous passons notre nuit de noces dans un hôtel non loin du domicile de Didier Kowaleski, sociologue, fils de mineur polonais de Waziers et grand ami de Michel, avec lequel nous finissons cette journée inoubliable.

Dès le lendemain matin, nous partons pour Charleville-Mézières avec la 4L d’occasion que les parents de Monique nous ont offerte comme cadeau de mariage. Puis la route de l’aventure s’ouvre à nous, mariés et fous de joie…

C’est ainsi que « nous avons uni nos deux errances », comme disait Jean Ferrat à propos de son couple avec la chanteuse Christine Sèvres. Nos différences et les inégalités de nos parcours devront bâtir des asymétries constructives…

3. Mai 68 dans le désert

Le grand saut dans le Sahara marocain

L’insouciance de la jeunesse nous permet de vivre ce marathon de 3 000 kilomètres en voiture comme une aventure où deux enfants découvrent le monde. Nous goûtons le bonheur d’être ensemble à chaque instant dans des paysages inattendus et des situations imprévues. Après avoir fait provision de disques de guitare andalouse à Malaga, un énorme ferry nous permet de découvrir l’Afrique par le détroit de Gibraltar. Tanger, la lumière, la chaleur de ce mois de septembre, les codes vestimentaires des Marocains, la musique arabe que l’on entend dans les échoppes, tout est dépaysant et vient conforter notre désir partagé d’une nouvelle vie.

Après avoir fait étape à Rabat, nous empruntons une route goudronnée sur plusieurs centaines de kilomètres, direction Ksar es-Souk (aujourd’hui rebaptisée Er Rachidia). Dès que nous apercevons un véhicule, Michel, qui est alors le seul conducteur, fait une embardée sur le côté pour permettre le croisement sans dommages. Au cours de la traversée du Moyen-Atlas, nous laissons une famille de singes traverser tranquillement la route, dont une femelle qui porte son petit sur le dos. Émerveillement encore avec le franchissement du Haut-Atlas, renouvelé à la vue du désert et des dromadaires en caravane qui y transportent dattes et autres nourritures.

Par moments, nous sommes saisis par le doute : allons-nous être capables de vivre ici, si loin de nos repères familiers, dans la confrontation constante avec une grande misère ? L’arrivée à Ksar es-Souk, une ville de garnison de 10 000 habitants vivant dans de petites maisons de pisé de couleur ocre rouge, nous laisse d’autant plus perplexes que nous ne sommes attendus par personne. Après une première nuit dans le seul hôtel de la ville, Chez Mire, nous partons dès le lendemain en quête d’une de ces petites maisons qui nous font déjà rêver. Nous jetons notre dévolu sur celle qui est la plus proche du lycée Sijilmassa où nous devons enseigner pendant deux années scolaires. La vue extraordinaire depuis la terrasse sur les montagnes du Haut-Atlas, et le palmier dans le patio qui sépare la maison en deux parties, nous font signer le contrat de location sans hésitation. Alors que nous commençons à en imaginer l’ameublement, la porte d’entrée est malmenée par de violents coups. En l’ouvrant, nous découvrons une petite dizaine de femmes qui exigent chacune d’être embauchées comme « bonnes ». Comprenant tout de suite que nous n’avons pas vraiment le choix, c’est la première, Zarah, que nous engageons pour accompagner notre vie quotidienne la première année avant qu’elle ne passe la main à Hito pour la seconde année.

Nous vivons mal cette obligation informelle. Michel est pour la première fois confronté depuis le point de vue opposé à la situation que subissait sa mère en tant que femme de ménage chez un garagiste fortuné. Monique ne supporte pas de voir son intimité dérangée et d’être privée de faire les courses et la cuisine. Le compromis sera vite trouvé. Zarah puis Hito seront payées à temps plein, mais pour un travail à mi-temps le matin.

Notre maison est entourée d’habitations modestes, voire pauvres. Nous devenons vite la principale source de curiosité des neuf enfants qui jouent le plus souvent dehors dans la ruelle de terre battue. En effet, les autres professeurs français sont logés, soit dans des appartements de fonction, en mitoyenneté avec le lycée, soit dans des villas dans la palmeraie. Nos petits voisins deviennent rapidement nos amis, avec le droit de venir lire des bandes dessinées dans notre maison dont ils affectionnent particulièrement le patio. Les parents nous inviteront à partager les fêtes de la famille, dont les inoubliables trois jours de convivialité pour le mariage de leur fille aînée.

La vie du lycée nous offre l’occasion d’entrer de plain-pied dans les divisions sociales de la société marocaine. Nos élèves, hébergés dans un internat dont l’inconfort et la promiscuité nous affligent, souffrent de la faim, tout en sachant que certains responsables de l’établissement détournent une partie de leurs rations de nourriture. Parmi la trentaine de coopérants français, nombreux sont ceux qui se croient encore sous le Protectorat et se permettent d’afficher un mépris et un racisme bien difficiles à supporter pour les élèves. Cette violence symbolique est redoublée par le contenu des manuels et autres supports scolaires, parmi lesquels ce petit livre, Pionnier des grands lacs, dont l’auteur, Magdeleine Jacques-Benoist, raconte l’histoire d’un explorateur blanc en Amérique qui sauve la vie d’un Iroquois faisant figure de « bon sauvage ». « Frère blanc, dit-il, tu m’as sauvé. Ma vie est à toi. » (Note de Michel dans la marge : « Collabo ! »)

Cette saynète n’est pas sans rappeler l’arrivée des Français apportant soi-disant la « civilisation » au peuple marocain…

Licences de sociologie sur la terrasse

Michel, qui s’est opposé au directeur de l’établissement en prenant, dès le début de l’année, la défense des élèves, a écopé d’une surcharge de cours en guise de punition. Monique l’aide parfois à se dépêtrer de ses piles de rédactions. En sus, nous poursuivons nos études de sociologie par correspondance avec l’université de Bordeaux.

Michel initie Monique au langage informatique Fortran, indispensable pour obtenir la licence en sociologie. Cette collaboration se concrétise sur la terrasse du toit de notre maison, au grand soleil de midi, face aux sommets du Haut-Atlas, afin que Monique, si rétive aux chiffres et à ce langage Fortran pour elle incompréhensible, puisse bronzer tout en écoutant les enseignements de Michel.

Nous ne sommes pourtant pas encore fixés sur notre avenir professionnel, hésitant entre l’ethnologie au Maroc et la sociologie en France.

Tentative ethnologique dans les ksours du désert

Ksar es-Souk se trouve dans le désert, mais c’est un désert sans sable, une sorte de lave dure qui permet la marche à pied. Des fenêtres de nos classes, nous pouvons admirer les Touaregs et leurs dromadaires, venus vendre et acheter sur le grand marché de notre ville. Michel a l’idée de proposer à certains de nos élèves de les raccompagner chez eux à bord de notre petite 4L, le temps d’un week-end, dans les ksours, villages fortifiés du désert. C’est une occasion pour nous d’entrer dans la vie quotidienne des habitants tout en permettant à ces élèves de revoir leur famille entre les périodes de vacances. Nous sommes très tentés par l’investigation ethnologique, ayant lu le travail de Pierre Bourdieu et sa Sociologie de l’Algérie lors de nos études à Lille.

Les élèves sont des intermédiaires précieux, tant pour nous guider dans le dédale des pistes où nous sommes bien incapables de nous repérer, que pour répondre à nos questions sur leur vie et celle de leur famille. Mais ils se montrent parfois gênés de nous expliquer une pratique traditionnelle, magique, avec plumes et coquilles d’œuf déposées auprès d’un arbre par le fquih, personnage religieux, en s’excusant que ses exécutants ne soient pas plus « civilisés ». Lors des fêtes, mariages, fête du Mouloud ou de l’Aïd el-Kébir, nos élèves ne se mêlent pas aux danses traditionnelles en notre présence.

Nous dormons sur la terrasse de la maison qui nous accueille, avec pour réveil le chant du muezzin qui accompagne le lever du soleil. Cette mélopée de la renaissance quotidienne provoque, dans ce décor du désert, un sentiment de beauté qui, parce que partagé, nous a liés pour toujours, malgré les difficultés et les aléas de la vie. Monique n’oubliera jamais cette jeune Berbère de quatorze ans, absolument magnifique, qui lui a offert un collier tissé de petites perles de couleurs vives. Quand elles se revoient plusieurs mois après, elle est mariée avec un homme de quarante ou cinquante ans. Elle regarde Monique avec de grands yeux tristes, alors qu’elle a encore tant de belle jeunesse en elle.

Dans une société patriarcale, le fait d’être une femme ou un homme change la vision des choses. Lors de ces brefs séjours dans les ksours, nous apprenons que les hommes et les femmes prennent leur repas séparément. Mais Monique, du fait de son statut de professeur venue tout droit de l’ancienne colonie, doit boire le thé et manger avec les hommes.

Ces incursions dans le désert nous donnent le goût de l’enquête ethnologique, tout en nous en faisant entrevoir les difficultés. Nous décidons finalement de rentrer en France en juillet 1969 à l’issue de ces deux années décisives pour notre couple, avec l’envie de poursuivre l’aventure dans une société dont nous maîtrisons mieux les codes, les valeurs et les rapports de classe. Le bonheur du retour au bercail est amplifié par l’obtention de la licence de sociologie qui va nous permettre de nous inscrire dans la nouvelle université expérimentale de Paris-VIII-Vincennes, construite sur les brisées de la contestation de Mai 68.

Un événement inattendu

Notre esprit critique est déjà mobilisé sur de nombreux fronts au Maroc où nous sommes installés depuis sept mois lorsque nous apprenons les événements insurrectionnels de ce joli mois de mai de l’autre côté de la Méditerranée. Mai 68 nous tombe dessus à distance, sous le soleil écrasant du désert. Notre surprise est immense.

La censure des journaux français est immédiate au Maroc. Nous ne recevons plus de courrier à cause de la grève en France. Il ne nous reste plus que la radio dont les ondes sont brouillées dans la journée. Nous ne captons que quelques nouvelles au moment du coucher du soleil, tous les deux allongés sur le sol caillouteux du désert ou sur la terre battue de notre terrasse, l’oreille collée à la radio, quand les conditions de réception le permettent. Le mouvement étudiant, les mobilisations ouvrières, la plus longue grève générale de l’histoire de France… tout nous parvient comme des échos d’un monde devenu lointain.

Les nouvelles qui arrivent à Ksar es-Souk insistent sur les violences estudiantines, la casse des voitures et leur destruction par le feu, les barricades ou les combats de rue entre les manifestants et les forces de police. Cela étant, les étudiants semblent moins inquiéter le pouvoir que les ouvriers de chez Renault et la CGT. Nous sommes avides d’informations, mais elles sont fragmentaires et nous peinons à interpréter les événements hors contexte.

Extrait du carnet de notes de Michel au Maroc en 1968

Emploi de grenades offensives.

22 avril :

4 heures : combats rue de Rennes. À St Germain des Prés.

4 h 30 : charge de CRS à Denfert-Rochereau.

23 avril :

1 h 15 : commissariat Panthéon assiégé. Voitures en feu bloquent la sortie. 20 pol. prisonniers.

1 h 40 : manifs aux Halles ? (mise à sac de qq chose ?)

Si nous partageons la révolte qui s’exprime contre les carcans familiaux, patriarcaux, religieux et sexuels, nous nous sentons plus proches des mobilisations ouvrières que des étudiants. Nous percevons nombre de maoïstes et de trotskistes comme des bourgeois en mal d’aventure, et nous sommes méfiants à leur égard. Mais ce n’est pas « chic », comme position : nombre de nos amis sont devenus gauchistes, tendance gauche prolétarienne.

Nous rentrons en France à l’été 1969, après la bataille. Après avoir rencontré nos professeurs de sociologie à l’université de Bordeaux, nous discutons avec des étudiants dont l’un nous offre une magnifique collection d’affiches sérigraphiées par les étudiants des Beaux-Arts de Paris durant la grève. Puis nous flânons pour prendre un peu la température de l’après-Mai. Tout paraît étrangement normal, les baigneurs se baignent et les vacanciers se dorent au soleil. Après ce soulèvement d’une ampleur inouïe, l’accalmie semble générale. Le contraste avec ce que nous avions imaginé est total.

Un père avocat général à la Cour de sûreté de l’État

Après les événements de Mai 68, une répression politique s’abat sur les militants d’extrême gauche. Un des instruments de cette répression est la Cour de sûreté de l’État : une juridiction d’exception créée en 1963 après la guerre d’Algérie par le général de Gaulle et qui incarne, selon la sociologue Vanessa Codaccioni, « une nouvelle logique répressive en matière de criminalité politique, celle de la légitime défense permanente de l’État1 ». Il va sans dire que les magistrats de cette cour spéciale n’ont « aucune autonomie vis-à-vis du pouvoir politique2 ».

Or le père de Monique y a été nommé avocat général. C’est donc face à Jacques Charlot que le syndicaliste enseignant et leader de Mai 68 Alain Geismar déclare lors de son procès, le 24 novembre 1970 : « Un tribunal comme le vôtre […] offre devant notre peuple une image dépouillée, une caricature de ce que votre classe appelle, par dérision sans doute, la justice […]. Même pour votre gouvernement, vous êtes à peine sortables. On ne vous utilise que lorsqu’on ne peut pas faire autrement, quand vos collègues des tribunaux ordinaires, devant les dossiers vides comme aujourd’hui par exemple, risqueraient de s’émouvoir. Bref, quand pour réprimer le gouvernement ne peut plus compter que sur le terrorisme à l’état pur, que sur la terreur aveugle, il fait appel à vous. C’est cela que vous représentez messieurs, vous êtes au-delà de la dictature légale, vous êtes son fer de lance, vous êtes déjà la terreur blanche, vous êtes à la justice bourgeoise ordinaire ce que les barbouzes sont à la police ordinaire. Vous êtes ce que deviendront tous les juges s’ils ne se révoltent pas. À cette heure-là, messieurs, vous serez alors l’antichambre des pelotons d’exécution […]. Vous êtes démasqués, vous êtes haïssables, même ceux qui ne sont pas encore prêts à la révolte directe ne peuvent plus supporter de vous voir faire. Ce visage immonde, celui de la terreur que vous répandez, il vous faut le cacher. Sur la nudité odieuse, vous jetez le manteau de la légalité3. »

À cette justice d’exception correspond un lieu d’exception, le Fort de l’Est à Saint-Denis en région parisienne, que le père de Monique rejoint chaque jour dans une voiture conduite par un militaire. Cinq mille prévenus y ont été inculpés entre 1963 et 1981 quand François Mitterrand dissout ce tribunal politique. Alain Geismar y est condamné à deux ans de prison le 27 novembre 1970.

Le père de Monique était doublement aux ordres, à la fois en tant que procureur et qu’avocat général à la Cour de sûreté de l’État. Il a été récompensé pour ses bons et loyaux services, décoré au titre de chevalier de la Légion d’honneur le 22 décembre 1972. Il est mort à quatre-vingt-treize ans, enterré, selon ses dernières volontés, dans sa robe rouge et son col d’hermine blanc, manifestant ainsi la seule identité qui vaille à ses yeux, son identité publique, liée à sa profession, et « entouré par les siens » – les siens : y compris donc les victimes des violences auxquelles il s’adonnait en toute impunité dans le huis clos familial. Monique estime rétrospectivement que seul le fait d’avoir entrepris un travail analytique lui a réellement permis de réchapper de ces traumatismes.

4. « À nous trois, Paris ! »

Une chambre dans le VIIe arrondissement, louée par l’intermédiaire d’une agence immobilière au 64 rue Saint-Dominique, nous permet de découvrir Paris depuis les beaux quartiers. Le contraste avec la vie marocaine est frappant : la chambre est petite, avec, comme disait Michel, « une cuisine pas plus grande que la poêle » et des toilettes communes sur le palier. Pour nous, qui arrivons d’un « château » dans le désert, cela représente un sacré changement ! L’installation à Paris correspond à la concrétisation de nos réflexions entamées au Maroc, tant sur les plans personnel qu’académique et politique : nous entamons notre nouvelle vie loin de nos familles respectives, nous nous inscrivons en maîtrise de sociologie à Vincennes et nous prenons notre carte au Parti communiste.

Vincennes ou Dauphine ?

À Paris-IX-Dauphine, l’université de l’Ouest, sélective, bourgeoise et à droite, nous préférons l’université de Paris-VIII-Vincennes, située à l’Est, dans le bois de Vincennes, ouverte aux non-bacheliers, sociale et politiquement à gauche. Ces deux nouveaux établissements d’enseignement supérieur ont été conçus, sur les brisées des mouvements de Mai 68, par le ministre de l’Éducation Edgard Faure. Les sciences sociales et humaines sont à Vincennes, l’économie, la gestion et la science des organisations à Dauphine. Notre destin est donc scellé vers l’Est, où nous découvrirons la vitalité et la diversité des mouvements gauchistes, anarchistes, trotskistes et maoïstes sans parvenir à nous sentir en adéquation avec eux. Nous retrouvons chez trop de militants des traits de caractère que nous fuyons, comme se mettre en avant de manière systématique, couper la parole, avoir toujours raison et voir des ennemis partout. Le 23 janvier 1970, nous avons l’occasion de participer à une action commando qui débouche sur une occupation des locaux de la Direction de l’éducation surveillée, dans le IIIe arrondissement. Nous partons de l’université de Vincennes par petits groupes dont seul le chef sait où nous allons. Nous avons été affectés à celui de Michel Foucault, que nous abandonnons lorsque nous comprenons que, le bâtiment ne comportant pas d’issue de secours, nous nous jetons dans une souricière où nous allons tous être coincés par la police sans jamais avoir pu discuter collectivement des risques que nous étions prêts à prendre à cette occasion – un cadeau que nous ne voulons pas faire aux forces de l’ordre. La décision d’adhérer au Parti communiste français (PCF) est prise quelques jours après cette action que nous jugeons hasardeuse, ne serait-ce que dans son organisation.

Adhésion au Parti communiste

Ce choix est en cohérence avec la position de classe de Michel qui se réconcilie ainsi avec ses origines ouvrières, bien que ses parents soient, malheureusement à ses yeux, conservateurs et à droite. Monique est heureuse de pouvoir concrétiser un désir d’engagement qui lui tient à cœur sans avoir à demander de permission à un père qui lui a, quelques années auparavant, déclaré avec colère qu’une adhésion au PCF ruinerait sa carrière.

Les membres de la cellule Kaldor du PCF nous réservent un accueil chaleureux. Le local de la section se trouve dans le VIIe arrondissement, près de la rue Saint-Dominique, à deux pas de notre petite chambre. Nous sommes contents de rencontrer des ouvriers, des femmes de ménage, des gens de milieu populaire dans un arrondissement bourgeois. Notre cellule comporte une bonne vingtaine de militants, très engagés sur les plans politique, syndical et associatif. Une leçon de vie à soi seul. Nos activités consistent surtout à coller des affiches, à distribuer des tracts et à participer aux réunions. Tous les week-ends, nous vendons L’Humanité Dimanche à la criée devant le bar-tabac de la rue Saint-Dominique. Monique ne peut oublier aujourd’hui encore qu’elle apportait cet hebdomadaire au comte Gilbert de Chambrun, un ancien député de Lozère qui siégeait à l’Assemblée nationale au sein du groupe des Républicains progressistes, apparenté communiste, dès qu’il apparaissait au coin de la rue.

Nous continuerons au gré de nos déménagements à participer aux réunions de cellule du PCF à Boulogne-Billancourt puis à Gentilly. La naissance de notre fils Clément à la clinique des Métallos, Les Bleuets, le 9 septembre 1974, dans le XIe arrondissement de Paris, mettra un bon coup de frein à nos activités militantes. Nos tâches de parents et de sociologues prennent alors le dessus sur l’engagement politique. Nous cesserons de cotiser au PCF en 1980, mais nous en resterons des compagnons de route.

Nos fêtes de l’Humanité

Notre première fête de l’Humanité ensemble date de 1966. Le grand-père maternel de Monique, petit industriel de la soie à Saint-Étienne aux idées conservatrices, répond à la lettre de sa petite-fille lui faisant part de sa joie d’avoir vécu des moments rebelles, joyeux et partagés : « Tu as donc pris part à une manifestation communiste : comme je te vois bien avec ton pantalon de charpentier qui tombe bien en dessous de la ceinture, puisqu’il n’a pas de ceinture, un mégot éteint au coin de la bouche, une casquette bien enfoncée, un foulard rouge autour du cou, la main droite brandissant une pancarte “Mort aux bourgeois”, la main gauche… naturellement, brandissant un poing vengeur. Je ne sais pas ce que tes parents ont dit de cette manifestation, mais je sais que ton grand-père (oh ! le plus que croulant) la désapprouve1. »

Après notre déménagement, fin 1970, à Boulogne-Billancourt, à quelques centaines de mètres de la forteresse ouvrière où se fabriquent les voitures Renault, nous passons à un militantisme plus actif avec soutien aux travailleurs des nombreuses usines qui existaient encore dans cet Ouest parisien. Nous devenons les rois de la merguez pendant les fêtes de l’Humanité auxquelles nous participons sous la bannière du stand Billancourt. Après notre déménagement à Gentilly, ville de la proche banlieue à direction communiste, Michel est propulsé au service d’ordre. Il n’oubliera jamais les tomates dont il doit dévier la trajectoire pour éviter qu’elles atteignent le visage de Mireille Mathieu chantant sous les huées d’une partie du public. Heureusement, Michel a aussi la responsabilité d’assurer ce soir-là la protection d’un de nos chanteurs préférés de l’époque, Paco Ibañez. Accompagné de sa femme et de son frère, Paco est accueilli comme un héros au stand du Parti communiste espagnol, dans une ferveur militante qui nous a profondément touchés et encouragés à poursuivre à notre manière, avec nos ressources intellectuelles, le combat pour un autre monde.

Ensuite, nous ne retournons pas à la fête de l’Humanité avant des années. Nous ne reprenons le chemin de La Courneuve qu’en septembre 2003, pour le trentième anniversaire du coup d’État au Chili, avec un petit livre, Justice et politique : le cas Pinochet2, que nous avons dédicacé avec plaisir mais à une cadence peu soutenue. Ce n’est vraiment qu’après la publication de notre livre Les Ghettos du Gotha en 20073 que notre petite notoriété commence à se dessiner. Avec le très fort retentissement de notre ouvrage Le Président des riches4, la fête de l’Humanité 2010 est pour nous un marathon heureux mais fatigant, car nous devons rentrer chaque soir à Bourg-la-Reine où nous habitons depuis 1986. Dès l’année suivante, nous prenons nos habitudes dans un hôtel à Aulnay-sous-Bois, à deux stations du Bourget. Depuis, nous dédicaçons immanquablement nos livres chaque deuxième week-end de septembre, en nous efforçant donc de publier le petit dernier à temps pour en réserver la primeur à ce lectorat populaire qui nous tient tant à cœur.

Une maîtrise de sociologie à deux

En cette année 1970, nous sommes tous deux inscrits en maîtrise de sociologie à Vincennes sous la direction de Jean-Claude Passeron, ami et alter ego de Pierre Bourdieu à l’époque. Forts de notre séjour récent sur place, nous avons décidé de travailler sur les rapports de classe sous le néocolonialisme français au Maroc. Mener cette recherche à deux s’imposait à nous comme une évidence. Nous avions partagé une même expérience, lu et discuté ensemble les mêmes références, effectué nos premières observations en tandem et pris, déjà, des notes à quatre mains.

Au mois de février 1970, nous faisons le point avec notre directeur de maîtrise, mais celui-ci nous bombarde de critiques. Michel est désespéré et parle même de tout arrêter. Dans des moments antérieurs de découragement, c’est lui qui a soutenu le couple, mais, cette fois-ci, c’est Monique qui prend le relais. Pendant un mois, elle s’installe des heures durant à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Notre projet s’affine et se développe, mais malgré tous nos efforts, nous n’arrivons pas à prendre un nouveau rendez-vous avec Jean-Claude Passeron dont l’emploi du temps est surchargé. Ayant besoin de ses conseils, nous décidons de l’attendre devant sa voiture, un soir à 22 heures après son dernier cours à Vincennes. À son arrivée, nous lui faisons part de notre projet d’aller avec lui jusqu’à Bougival où nous savons qu’il demeure, tout en discutant des avancées de notre travail. Il est un peu surpris mais nous voilà partis tous les trois à travers le bois de Vincennes qui est alors en pleine effervescence : c’est l’heure où les prostituées travaillent le plus. Devant le château de Vincennes, Jean-Claude Passeron s’exclame : « Bon ! ce n’est pas possible, vous n’allez pas faire tout ce trajet ! Allons prendre un verre et discuter. » Et là, tout se passe très bien : il nous encourage en nous donnant de nouvelles pistes, ce qui nous permet d’achever notre mémoire dans de très bonnes conditions, à partir de conseils pertinents et précieux.

Nous voilà donc à la fin de l’année avec notre mémoire commun d’environ deux cents pages. Nous le transmettons signé de nos deux noms. Sauf que, comme il fallait s’y attendre, ce n’est pas recevable sur le plan administratif. Que faire ? Nous décidons de couper la poire en deux, avec une moitié pour chacun :

— MAÎTRISE DE SOCIOLOGIE : « Les fonctions de la culture française dans la vie économique et culturelle au Maroc : la bourgeoisie moderne et les intellectuels ».

Mémoire présenté par Michel Pinçon, dirigé par Monsieur Passeron.

— MAÎTRISE DE SOCIOLOGIE : « Les fonctions de classe de la culture française dans le Maroc indépendant : recherche sur l’enseignement et la vie quotidienne ».

Mémoire présenté par Monique Charlot épouse Pinçon, dirigé par Monsieur Passeron.

Nous soutenons ces maîtrises siamoises à Vincennes, le 2 septembre 1970, en présence de notre directeur et de Paul de Gaudemar, également professeur de sociologie à Vincennes.

5. Devenir chercheurs

Dès le lendemain de la soutenance, nous nous mettons en quête d’un travail dans la recherche, et nous avons très vite la main heureuse. Michel se souvient de ces moments si décisifs pour notre avenir, lors de notre pot commun de départ à la retraite, le 25 septembre 2007 : « Un jour de septembre 1970, il y a donc trente-sept ans, le 3 septembre exactement, je sonne à la porte du Centre de sociologie urbaine au 118 rue de la Tombe-Issoire dans le XIVe arrondissement de Paris. Jacques Retel me reçoit : je tombe bien, ce chercheur est en quête de vacataires pour réaliser des entretiens à Dijon et dans sa banlieue, à Quétigny et Chenôve, sur les rapports des habitants aux institutions municipales liées aux services sociaux et culturels. Je cherche évidemment à placer Monique. La perspective d’un séjour de deux mois en Bourgogne m’enchante. Et Jacques Retel est ravi de n’avoir qu’une chambre d’hôtel à payer. »

Nos premiers pas au Centre de sociologie urbaine (CSU)

Durant ces mois froids et pluvieux de l’automne 1970, nous menons des entretiens auprès d’ouvriers travaillant en équipes en faisant les 3x8, de femmes au foyer, de salariés de centres sociaux. Il s’agit d’éclairer les responsables politiques et décisionnaires locaux sur les pratiques et les représentations des équipements collectifs liés à la culture et aux services sociaux par leurs usagers. Pour économiser les frais de transport, nous louons deux vélos dont l’usage nous a laissé des souvenirs mémorables. Notre travail comporte également des fiches de lecture à élaborer. Être payés pour lire nous apparaît alors comme un vrai cadeau qui vaut bien quelques coups de pédale à 2 heures du matin après un entretien avec un jeune ouvrier, père de famille, sur ses pratiques de fréquentation des équipements publics liés à l’aide à l’enfance. Monique n’oubliera jamais ces retours nocturnes entre Chenôve et Dijon avec Michel venu l’attendre pour la raccompagner.

L’enquête sur Dijon achevée, nous posons notre candidature à un poste de chercheurs au CSU et avons la chance inouïe d’être tous deux intégrés à ce laboratoire dédié à la recherche urbaine, un champ au carrefour de la sociologie, de l’histoire, de la géographie, de l’économie, de l’architecture et du droit. Le regard multidisciplinaire sur les rapports de force qui se jouent dans l’espace urbain nous sera précieux dans l’analyse des rapports entre les classes sociales.

Cependant, au CSU, qui est alors une association loi 19011, les conditions de travail se révèlent assez éprouvantes : nos moyens de subsistance dépendent intégralement des contrats signés pour l’essentiel avec des administrations centrales. Dès qu’un projet de recherche est accepté, il faut commencer à en élaborer un autre tout en réalisant celui qui vient d’être financé. Les délais sont impératifs et les financeurs exercent parfois un droit de regard sur le déroulement de la recherche. C’est une période intense durant laquelle nous devons, en plus de la recherche d’emploi, achever les contrats en cours pour éviter des pénalités de retard. Et surtout participer à la lutte syndicale et politique pour l’intégration des chercheurs hors statut dans les institutions publiques de recherche. Nous sommes ensemble de toutes les manifestations. Michel collabore, de son côté, à la réalisation d’un documentaire sur nos revendications qui sera présenté dans les laboratoires concernés, tandis que Monique s’investit dans la lutte syndicale.

Notre entrée au CNRS

Cette mobilisation forte et déterminée des personnels aboutit à ce que le gouvernement décide en 1975 de mettre fin progressivement aux conditions d’emploi précaires des personnels rémunérés sur des crédits de l’enveloppe recherche sans appartenir aux organismes administratifs qui les emploient. C’est en vertu de ce plan d’intégration des chercheurs hors statut que nous finissons, en 1978, par rejoindre le Centre national de la recherche scientifique (CNRS)2. Autrement dit, nous y entrons, si ce n’est par effraction, du moins par la petite porte.

Au début des années 1980, nous sommes tous les deux menacés de licenciement si nous ne réussissons pas le concours pour passer du statut d’attaché de recherche à celui de chargé de recherche, garantie d’un poste stable. Jean-Claude Chamboredon, qui enseigne alors à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, nous conseille de publier dans la Revue française de sociologie qui constitue alors l’une des principales vitrines éditoriales de la profession. Sa bienveillance lève la timidité qui nous aurait empêchés de faire une quelconque proposition à cette prestigieuse revue. Comme le souligne Luc Boltanski, il n’est pas facile d’être publié dans la Revue française de sociologie, car « il fallait, pour y parvenir, se plier à un long et parfois pénible processus, écouter les remarques (c’est-à-dire, pour parler clair, les remontrances) de gens, de collègues, pas forcément très estimables, gardiens de normes qui sortaient dont ne sait où, mais qu’ils tenaient pour sacrées3 ».

Nos deux articles – l’un de Michel, et l’autre de Monique avec Paul Rendu – sont finalement publiés4. À partir du cas d’un grand ensemble HLM en Bretagne pour le premier et d’un travail statistique sur la répartition des équipements et des catégories socioprofessionnelles en Île-de-France pour le second, nous y traitons d’une question de sociologie urbaine pour laquelle nous nous passionnons alors, celle des rapports paradoxaux entre rapprochement spatial et accentuation des distances sociales alors que le drapeau de la mixité sociale est facilement brandi dans les administrations et les laboratoires de recherche.

Ayant définitivement accédé au statut de chercheurs au CNRS en 1982, nous avons alors la possibilité de nous tourner vers des sujets d’études plus difficilement finançables, puisque a priori la grande bourgeoisie ne présentant pas de problèmes sociaux suscitant l’intervention de l’État-providence, les administrations ne sont guère disposées à accorder des crédits pour de telles recherches. Nous devons donc à notre entrée au CNRS la possibilité d’avoir pu mener cet ensemble de travaux originaux sur la haute société.

Le choix de prendre les dominants comme objet d’investigation

Les concepts de « grand capital » ou de « capitalisme monopoliste d’État », très en vogue dans la gauche marxiste de l’époque, nous paraissent trop abstraits, trop désincarnés. Nous voulons tenter de saisir plus finement et plus concrètement les réalités sociales, individuelles et sensibles que ces grandes notions recouvraient : entreprendre une étude sociologique empirique de la grande bourgeoisie française. Mais ce projet n’a alors rien d’évident.

À la fin des années 1970 en effet, comme le rappelle notre collègue Daniel Bertaux dans un rapport d’évaluation sur le travail de Michel en mars 2001, ce qu’on appelle alors la « bourgeoisie » demeure un « objet mal identifié, non analysé » ; il le désigne ainsi : « Un ensemble flou où les professions libérales côtoyaient les marchands de biens, où les entrepreneurs – petits, moyens ou grands – voisinaient avec les rentiers dans une confusion sociologique extraordinaire. Pierre Bourdieu y incluait alors jusqu’aux enseignants, y compris ceux du secondaire, comme “fraction dominée de la classe dominante”. Ayant consulté en 1976 Nikos Poulantzas avant d’entreprendre une recherche documentaire sur cet objet, poursuit-il, je me suis entendu conseiller par lui de m’intéresser plutôt à la “place” (structurelle) des bourgeois, la “place du capital” comme on disait alors, plutôt qu’à ses occupants interchangeables et sans aucune pertinence théorique. Et quand, après quelques semaines d’études du Who’s Who et d’ouvrages d’historiens sur les dynasties dites bourgeoises, j’ai confié à Alain Touraine que je pensais être en train de découvrir, au sein de la galaxie bourgeoise, l’existence d’un noyau dur d’oligarchie financière, il me répondit sur un ton sarcastique que j’étais en train de réinventer la thèse depuis longtemps périmée des “200 familles”. »

Nous sommes nous aussi tout de suite confrontés à des réticences de ce genre. Mais une autre difficulté, plus pressante encore, nous taraude. Ayant grandi, comme on le sait, en province, nous n’avons pas de carnet d’adresses, pas le moindre informateur, aucun accès direct au groupe social sur lequel nous voulons enquêter.

La première chose que nous faisons est d’aller, sur les conseils de Paul Rendu, le directeur de notre laboratoire, nous promener dans la rue, direction Neuilly. En arpentant l’avenue du Roule, nous notons sur de petits calepins tout ce qui nous étonne. Les formes urbaines et architecturales produisent sur nous un effet de contraste violent avec les cadres de vie de nos enfances dans les Ardennes ou en Lozère. Les larges avenues ombragées et les immeubles décorés de multiples ornementations laissent deviner la douceur de vivre dans des appartements où non seulement chaque membre de la famille dispose d’une chambre et de son intimité, mais où les invités sont toujours les bienvenus dans les espaces de réception indispensables pour une convivialité dont nous découvrirons peu à peu toute l’importance.

Michel compare mentalement ces grandes allées à la rue Saint-Louis à Charleville-Mézières, où habitaient ses parents, étroite et sans charme avec ses petits immeubles et leurs minuscules logements inconfortables. À Neuilly, son regard est tout particulièrement attiré par les « entrées de service ». Qui n’a pas été obligé de les emprunter en catimini ne peut prendre conscience du mépris de classe que manifestent ces petites entrées étroites, ménagées sur le flanc de riches bâtisses afin que le personnel de maison s’y faufile et que les hôtes de marque évitent de croiser la valetaille dans le vestibule. Michel ne peut oublier que sa mère était femme de ménage dans un hôtel particulier au bord de la Meuse.

Lors de cette première découverte des beaux quartiers, les corps élégants, minces et redressés que nous y croisons viennent redoubler le sentiment de violence symbolique qui s’empare de nous. Cet affect négatif est toutefois mis à distance du fait que nous l’affrontons ensemble, avec des réflexions communes aussitôt consignées dans nos petits cahiers : « L’intériorisation et l’incorporation du social modèlent les corps selon la position sociale, au point que l’on peut parler d’une véritable somatisation des rapports de classe. Les corps fins et redressés transfigurent l’arbitraire de la richesse en qualités naturelles et innées. Un indicateur de cette force de la domination tout simplement visible et analysable depuis la rue. » Après plusieurs semaines de déambulations, nous nous sentons aptes à mener des entretiens. Mais, pour approcher cette population farouche, nous avons impérativement besoin de recommandations.

Or il se trouve que Paul Rendu a quelques connexions familiales avec la grande bourgeoisie de Neuilly. Il nous donne des adresses et des noms précieux pour démarrer notre enquête. Mais nous n’avons aucune piste pour ce qui est de la noblesse fortunée. Lors d’une de ses fréquentes insomnies, Monique se souvient que, dans sa Lozère natale, une de ses connaissances, Nicole Sarda, a fait un riche mariage d’amour dans la noblesse parisienne. Nous la rencontrons en janvier 1987 dans son appartement du XVIe arrondissement. Elle se montre d’emblée très chaleureuse à notre égard. Monique arrive et serre la main de la cuisinière qui nous ouvre la porte – ce qui ne se fait pas, mais qui vaudra plus tard à Monique d’être initiée à d’excellentes recettes de cuisine. Cette héritière nous introduit auprès de l’aristocratie fortunée avec une générosité que nous n’oublierons jamais. Nous avons ainsi réussi l’exploit de nous faire en quelque sorte coopter pour notre tentative d’effraction dans le Gotha.

L’atout d’être un couple

Se présenter en couple dans les enquêtes auprès des membres fortunés de la noblesse et de la grande bourgeoisie, c’est donner des gages à une classe sociale pour laquelle l’institution familiale est au cœur du dispositif de reproduction de génération en génération. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Bottin Mondain est le livre de chevet des habitants des beaux quartiers et, partant, un manuel indispensable aux sociologues. Toute personne doit en effet pouvoir être située à partir de son univers familial, car l’identité personnelle est fondamentalement liée à la lignée dont chacun doit être le digne représentant. De sorte que mener nos recherches en couple, dûment marié de surcroît, nous a permis de bénéficier d’un accueil favorable. Les portes de la sociabilité mondaine nous ont ainsi été ouvertes avec des cocktails, des dîners ou des week-ends au château qui ont constitué autant d’occasions d’observations, d’entretiens et de prises de contact indispensables à la compréhension des processus de domination. Le fait d’être ensemble permet également des petits moments de répit, un peu à l’écart avec nos flûtes de champagne, pour mieux braver la violence symbolique que les milieux dominants exsudent. Pour ne pas être perçu comme une fonction administrative, celle de chercheur dans un organisme public, mais comme une personne, il vaut donc mieux être deux.

Dans notre cas, le fait d’être un homme et une femme n’est pas sans importance. Le sexe, mais aussi l’origine sociale, les trajectoires suivies apportent des regards décalés sur les pratiques observées et les données recueillies. Ces décalages hautement bénéfiques dans la perception du monde social peuvent aussi être la source de tensions et d’antagonismes, atténués toutefois par la force de la solidarité. Nos travaux de sociologues sont tellement le fruit d’une collaboration de tous les instants et d’échanges incessants qu’il est impossible de déterminer précisément la part de chacun dans l’élaboration et la rédaction des enquêtes. Accepter un tel effacement de la personne derrière l’entité du couple demande une humilité réciproque pour faire passer la coopération devant la compétition.

Si le travail en couple ne peut devenir un précepte méthodologique, il plaide au moins en faveur du travail d’équipe aussi bien sur le terrain que dans le travail de reconstruction et de description, après coup, des pratiques observées. Faudrait-il encore que l’évaluation des chercheurs évolue vers une meilleure valorisation, en tant que telle, du travail collectif5.

Une micro-équipe bicéphale

Les chercheurs du CNRS sont tenus périodiquement de rédiger des rapports d’activité. Depuis des décennies, nos recherches étant de fait communes, nous cosignions ces comptes rendus d’évaluation. Mais, en 2003 – symptôme peut-être d’une pénétration accrue des logiques concurrentielles et atomisantes du management néolibéral –, les membres de la section 36 du Comité national du CNRS nous demandent d’individualiser nos dossiers et de mieux préciser l’apport de chacun dans nos recherches communes. Nous ne démordons pas de notre logique. Étant donné que nous formons une équipe de recherche à deux, nous insistons pour que ce soit cette entité-là qui soit évaluée, tant notre travail est le résultat d’un collectif, certes réduit à deux personnes, mais dont les apports de chacun sont indissociables de ceux de l’autre. Notre rapporteur, au cours de la session suivante, répond ainsi à notre demande : « Sans entrer dans les détails, on retiendra de leur argumentation que l’abondance de leur production atteste à tout le moins l’efficacité d’une pratique de recherche en duo, dont on peut penser que l’institution y trouve son compte en termes de rapport coût/bénéfice, leur production couvrant largement l’activité de deux chercheurs. Il semble donc raisonnable de prendre acte de cette pratique largement installée depuis de nombreuses années, en s’attachant au résultat global de l’équipe plus qu’à la contribution individuelle de ses partenaires. (Même si le rapporteur s’avoue parfois désorienté à la lecture de ces rapports jumeaux par l’étrangeté de formules comme « j’ai pu éprouver personnellement » reproduit à double exemplaire.) » Nos derniers rapports d’activité à deux ans (2005-2007) sont identiques, puisque les scinder est un non-sens intellectuel auquel nous nous sommes opposés jusqu’au bout.

6. Dans les beaux quartiers :
un premier livre à quatre mains

Outre les observations et les entretiens, notre recherche requiert des données statistiques, nécessaires notamment pour apprécier le degré d’homogamie sociale des groupes étudiés dans l’espace urbain. L’idée nous vient de travailler à partir des adresses des membres des « cercles » de la haute société. Encore faut-il avoir accès à leurs annuaires…

Les annuaires des cercles, une précieuse boussole

En 1987, une recommandation auprès du directeur du Cercle du bois de Boulogne nous permet d’entrevoir le trésor sociologique que représentent ces listes de patronymes. À partir d’elles, on peut cartographier l’aristocratie de l’argent selon les domiciles de ses membres. Apparaît alors sous nos yeux écarquillés le dessin de la forme spatiale que ce groupe social découpe dans la ville. Il apparaît que les adresses des membres de ce cercle situé en plein cœur du bois de Boulogne sont toutes regroupées sur une bande entre Neuilly et le XVIe arrondissement. Après avoir présenté le bilan de notre travail au directeur du cercle, nous sollicitons une recommandation de sa part pour faire de même au Jockey Club, rue Rabelais dans le VIIIe arrondissement de Paris, non loin de l’Élysée.

Ce monsieur fort aimable décroche aussitôt son téléphone et parle au membre du Jockey Club en charge des relations avec les médias, qui nous propose un rendez-vous dans les locaux de ce cercle emblématique de la noblesse. L’affaire est entendue et acceptée, mais ce sera sur place, à la bibliothèque, le matin avant son ouverture aux membres. Nous entrons par la porte principale à 9 heures, mais nous devons sortir par l’entrée de service vers 11 heures, afin de ne pas déranger les membres accueillis dans les salons à partir de 10 heures. Cette petite impolitesse vient confirmer une stratégie de l’entre-soi, sans dérogation possible à l’évitement du dissemblable.

Les rangées de livres anciens, reliés de cuir ferré à chaud à la feuille d’or, qui occupent les rayonnages de cette bibliothèque viennent ostensiblement symboliser le pouvoir long des dynasties familiales et leur maîtrise ancestrale de la haute culture. C’est dans ce décor que nous prenons en note les annuaires mis à notre disposition. Nous ne sommes à cette époque équipés que de grandes feuilles de papier que Michel prépare sous forme de tableaux qu’il remplit de sa belle écriture à partir des indications dictées par Monique. Plus tard, à tête reposée, Michel transforme ces recensions en graphiques qui donnent à voir l’évolution des lieux de résidence des membres de 1869 à 1987. Nous les remettrons, avec nos commentaires, à celui qui nous a ouvert les portes de ce cénacle.

Peu de temps après, le responsable du mensuel Le Courrier du Jockey Club, François-Xavier de Vivie de Régie, nous contacte pour nous dire l’intérêt de notre travail et sa volonté de le faire connaître à ses pairs. Nous acceptons qu’y soient présentés les jolis graphiques de Michel à condition d’en citer la source, dont acte : « Ces éléments particulièrement significatifs sont dus à Michel Pinçon et Monique Pignon-Charlot [sic]. Chargés de recherche au CNRS, pour le compte du Centre de sociologie urbaine, ils ont entrepris de décrire et d’analyser la localisation des membres des grands cercles parisiens. Ils nous ont autorisés à reproduire le graphique concernant les lieux de résidence des membres du Jockey Club de 1869 à 1987 », est-il ainsi écrit dans Le Courrier du Jockey Club de juin 1988.

Nous voilà donc figurant avec nos patronymes roturiers – passablement écorchés, il est vrai – dans le saint des saints d’une aristocratie fière d’avoir su, face aux bouleversements qu’a connus la capitale en un siècle, conserver son entre-soi communautaire fondé sur sa classe sociale. Souhaitant faire un travail sociologique sur l’objectivation des positions sociales dans l’espace urbain, nous voilà donc confrontés, dès le début de nos recherches sur les dominants, à leur récupération de ce qu’ils interprètent comme la preuve d’une force et d’un succès historiques. La mobilisation d’une classe consciente de ses intérêts, de ses richesses et de ses pouvoirs ne connaît pas de repos et fait feu de tout bois. Forts de cette leçon, nous décidons de les imiter en cela.

Objectivation des positions sociales dans l’espace urbain

Regroupées dans quelques quartiers bien délimités, les VIIe, VIIIe et XVIe arrondissements de Paris ou la ville de Neuilly-sur-Seine, les familles de la bourgeoisie et de la noblesse cultivent une proximité due au fait que le pouvoir économique et social est aussi un pouvoir sur l’espace. Cette non-mixité résidentielle choisie et âprement défendue constitue un élément des stratégies mises en œuvre pour assurer la reproduction des positions dominantes, avec l’éducation des enfants, le contrôle de leurs relations et leur scolarisation dans des écoles « pur sang ». Cet entre-soi permet en outre le partage des richesses accumulées : les grandes fortunes, parce qu’elles sont voisines, forment un cadre de vie exceptionnel de par les opportunités de collectivisation variées qu’elles offrent. Le cumul des différentes sortes de richesses est favorisé par le rapprochement spatial. La proximité physique facilite en effet la sociabilité, travail social essentiel à travers lequel le groupe cultive et accroît l’une de ses richesses les plus vitales, le capital social.

Pour faire face aux éventuelles insuffisances de la ségrégation spatiale spontanée, toujours susceptible d’introduire des relations douteuses dans le cercle des familiers, le recours à la cooptation sociale vient parfaire la sélection d’une population déjà triée sur le volet. Des institutions comme les rallyes qui organisent les loisirs des jeunes ou les grands cercles réservés aux adultes manifestent ces intentions stratégiques qui, cette fois, supposent un degré élevé de conscience sociologique des fins à atteindre : ne retenir, parmi la population des beaux quartiers, que les jeunes ou les adultes dont la position est confortée par la naissance et l’appartenance à une dynastie familiale. Les rallyes et les cercles, par la rigueur de leur processus de cooptation, viennent ainsi parachever le travail de la ségrégation spatiale. La cooptation assure enfin une intimité sans faille, un entre-soi absolu où peuvent se gérer sans interférence les conditions de la reproduction des positions sociales les plus élevées.

Une maison d’édition prestigieuse

Sur la base de ces réflexions, nous envoyons, début septembre 1988, un synopsis à Patrick Rotman, codirecteur avec Hervé Hamon de la collection « L’Épreuve des faits » aux Éditions du Seuil, et à sa collaboratrice Anne Sastourné. Quelques jours plus tard, nous sommes invités dans les locaux de cette prestigieuse maison d’édition, rue Guénégaud (VIe arrondissement), pour discuter d’un projet de livre pour la rentrée littéraire de l’automne 1989. Nous avons six mois pour remettre le texte définitif. Nous sommes fous de joie et acceptons le défi que nous allons arroser d’un kir au seul bistrot de cette ruelle. Bien qu’intimidés à l’idée d’une publication aux Éditions du Seuil, nous avons alors confiance en nous deux, sachant la capacité de travail de Monique pour faire une première version et celle de Michel pour transformer, par la magie de l’écriture, le charbon en or.

La relecture à haute voix

Avec le temps, c’est devenu un rituel. Dès que nous avons en main le premier jet d’un manuscrit en cours, nous le soumettons à l’épreuve de ce que Flaubert appelait le « gueuloir », à savoir lire – voire hurler en son cas – le texte à haute voix pour mieux en repérer les défauts et s’efforcer de corriger le style. Cette forme de relecture nous donne aussi l’occasion d’homogénéiser nos écritures. Notre principal souci est que notre prose soit claire et accessible au plus grand nombre.

Avant l’ère de l’ordinateur qui a sonné pour nous en 1990, nous écrivions de façon manuscrite des textes qui étaient ensuite tapés, à tour de rôle, par l’une des deux secrétaires de notre « labo », Lucette Morch ou Maud Fontaine : l’écriture de Michel était régulière et parfaitement lisible, tandis que celle de Monique était chaotique, raturée et difficile à déchiffrer. Michel a, dès ses cahiers d’adolescent, fait preuve d’un goût affirmé pour l’écriture, tandis que Monique a eu longtemps un mal fou à apprivoiser ce médium et à coucher ses idées sur le papier.

Lire un texte à gorge déployée, c’est soumettre à la critique son rythme, ses enchaînements, la rigueur de son expression. L’expérience se révèle éprouvante pour les auteurs, alors confrontés à la réalité vivante de leur texte et à ses imperfections devenues flagrantes. On se rend le plus souvent compte qu’il va encore falloir opérer de vigoureux remaniements, triturer un livre que l’on se réjouissait trop hâtivement d’avoir presque terminé.

Pour trouver la distance et l’apaisement nécessaires, nous quittons notre domicile pour des destinations volontiers incongrues. Tous les livres écrits en commun sont ainsi relus à haute voix dans des lieux insolites associant calme et dépaysement. Les monastères ont abrité ces relectures dans les moments de difficultés financières. Nous n’oublierons jamais les quinze jours passés au béguinage de Bruges en Belgique, ni les repas pris dans le silence et la musique classique à l’Esclache chez des moines bénédictins. Nous avons découvert l’hindouisme dans un monastère en Bourgogne où nous étions réveillés par la musique forte et tragique des longues et puissantes flûtes tibétaines. Nous gardons un souvenir ému de ce monastère catholique et orthodoxe du fin fond de l’Aisne où nous écoutions avec délice les messes chantées en slavon, du vieux russe, avant de retrouver notre texte à relire dans une petite cellule avec un lit aux draps de lin d’un blanc immaculé. Les îles de Sein, d’Ouessant, de Tatihou et du Levant nous ont offert leurs propres musiques, celles du silence, des vagues venant laper les murs de notre hôtel, du chant des mouettes ou des grillons. Le Cap d’Agde a hébergé plusieurs de ces relectures dans un mobile-home en bord de mer, près d’une plage de plusieurs kilomètres qui nous offrait la possibilité de baignades et de jogging, pour une détente nécessaire et heureuse. Le réalisateur Jean-Christophe Rosé a immortalisé la relecture de notre livre Les Ghettos du Gotha le long de la Meuse, toujours avec nos caddies, de Charleville-Mézières à Givet sous un soleil inhabituel pour les Ardennes natales de Michel. Les Quinze promenades sociologiques dans Paris ont été relues le long du canal de l’Ourcq de la porte de Pantin à La Roche-Guyon. Nous avons choisi le canal du Midi et la lumière de l’automne pour évoquer sereinement les millions d’euros des grands gagnants du Loto. En finissant ces lignes, nous voulons rendre hommage à nos deux caddies toujours en état de rouler après tant de kilomètres. La seule fois où nous n’avons pas fini le livre à relire fut en Laponie finlandaise au cœur de la nuit, en décembre 1999, dans la grande forêt calme et enneigée. La vigilance permanente nécessaire pour ne surtout pas louper une aurore boréale ou un troupeau de rennes nous a certainement déconcentrés. La rédaction du petit « Repères » Sociologie de la bourgeoisie s’est achevée quelques semaines plus tard, au Center Parc de Verneuil-sur-Avre près de l’École des Roches, où nous en avons profité pour faire quelques observations sur ce lieu de socialisation scolaire des jeunes de l’oligarchie internationale. Bref, on ne finirait pas d’évoquer les souvenirs de tous ces sémaphores, ces gîtes de Lozère et des Ardennes où nous avons déclamé aux mouettes, aux moutons et aux sangliers les mécanismes de la violence de classe pour le seul profit d’une petite minorité.

La parution en 1989 de notre premier ouvrage écrit à quatre mains, Dans les beaux quartiers1, rencontre un écho public nouveau pour nous, avec des émissions en direct à la radio et à la télévision ou des séances de photos qui malmènent nos timidités. Mais la plus grande surprise viendra des réactions de la population enquêtée elle-même.

Le comte Roland de Chaudenay, membre du Jockey Club, nous convie ainsi, en octobre 1989, à un déjeuner amical autour de notre livre. Nous apprenons que ce membre de la noblesse a joué, avec ses camarades de classe, à retrouver, comme dans un roman à clefs, les patronymes familiaux de nos interviewés, tous maquillés afin de préserver… leur anonymat ! Il juge inutile de se voir amputer de la valeur symbolique que représente son nom et à laquelle il se dit, lui comme les siens, très attaché.

Nous comprenons que les grands bourgeois sont disposés à continuer de nous ouvrir leurs portes pour nos enquêtes, mais à la condition d’abandonner dans nos publications les pseudonymes dont nous les avons affublés.

Cette exigence nous prend au dépourvu, tant l’anonymisation des personnes observées est une règle standard de l’enquête de terrain en sociologie. Mais nous prenons aussi conscience, à rebours du discours que tient habituellement la profession qui le met en avant comme un principe de déontologie visant à préserver la vie privée des enquêtés, que ce camouflage des identités sert tout autant à protéger les chercheurs de leurs éventuelles récriminations. Le coût psychologique de tels retours négatifs peut être élevé pour des intellectuels toujours soucieux de l’accueil qui sera réservé à leur travail2.

Ainsi, Michel ne peut oublier cette soirée de 1987 à l’hôtel de ville de Nouzonville dans les Ardennes, où il est invité à présenter sa recherche sur le désarroi des ouvriers métallurgistes. Il mentionne en particulier l’un d’eux, anonymisé sous le patronyme de Monsieur Mallet, dont la vie professionnelle et familiale est au cœur de l’ouvrage qui vient de paraître aux Éditions L’Harmattan3. Tout à coup, un homme se lève et vient rejoindre Michel et le maire de Nouzonville à la tribune en disant : « Monsieur Mallet, c’est moi ! » Il s’assied à côté de Michel, prêt à répondre lui aussi aux questions du public.

Nous nous rendons compte que la lucidité des grands bourgeois sur leur position sociale et sur les conditions qui leur permettent de l’occuper va faciliter la restitution des résultats de nos recherches. Les diverses formes d’ostracisme mondain qui écartent sciemment ceux qui n’appartiennent pas au grand monde sont parfaitement assumées par ce milieu : voilà ce à quoi, naïvement, nous ne nous attendions pas en tant que membres des classes moyennes intellectuelles adhérant à des valeurs de mixité sociale.

Mais ce premier ouvrage nous attire aussi des détracteurs. Certains de nos collègues pointent un soupçon de complaisance, voire de compromission avec notre objet. D’autres en contestent la pertinence, jugeant futile, superflu pour la sociologie de se pencher sur ces catégories sociales-là, sachant que tant reste à faire pour mieux mettre en lumière les conditions de vie des déshérités à l’autre extrémité de la hiérarchie sociale. Il y a aussi, chez certains intellectuels de gauche dans ces années-là, la croyance fausse selon laquelle les groupes que nous étudions ne seraient plus pour ainsi dire que les vestiges fossilisés d’un monde ancien, des rentiers sur le déclin, dépourvus de tout pouvoir, politique ou économique, et par ailleurs coupés de la culture vivante. Bref, nous perdrions notre temps avec des catégories parasites et sans intérêt qui nous fascineraient par le clinquant de leurs modes de vie surannés alors même qu’elles seraient mises hors jeu par les formes modernes de gestion de l’économie et la vivacité des dynamiques d’ascension sociale en régime méritocratique. La suite montrera amplement que c’est là une illusion, une ornière idéologique.

Une critique plus constructive nous reproche de trop insister sur l’efficacité des stratégies de reproduction sociale déployées par les dominants, de ne pas prêter suffisamment attention aux échecs et aux dysfonctionnements de ces processus. Certes, pour comprendre plus finement le phénomène de la reproduction sociale et ses limites, il est utile d’en étudier aussi les ratés, mais notre propos avec ce premier livre consiste à poser le cadre fondamental : mettre en évidence le poids des rigidités sociales dans la construction de l’espace urbain et documenter la mobilisation inlassable de cette classe pour la défense de son pré carré.

7. Aux Champs-Élysées :
habiter un espace disputé

Pour notre deuxième livre écrit ensemble, Quartiers bourgeois, quartiers d’affaires1, nous mettons en œuvre une approche ethnologique de terrain, avec des séjours sur place, à Paris et à La Défense, afin d’étudier les processus de transformation des espaces bourgeois en quartiers de bureaux et d’affaires2. Si les grandes familles ont les moyens de se cramponner à leurs lieux de résidence historiques, elles n’en subissent pas moins la dure concurrence pour l’espace et l’occupation des immeubles de ces rues et avenues aux noms chargés de prestige social. Le système capitaliste est à l’origine de leurs bonnes fortunes, mais le monstre est difficilement contrôlable. Les grandes entreprises, les industries du luxe, les banques et les ambassades ressentent elles aussi le besoin, dans leurs propres stratégies de pouvoir, d’associer une « belle adresse » à leur siège social ou à leur devanture.

Une semaine au Claridge

En septembre 1990, sur les conseils de Nicole May, chargée de mission au Plan urbain, nous nous installons au 74 avenue des Champs-Élysées, dans l’ancien palace du Claridge, transformé en résidence hôtelière avec des locations à la semaine. Nous pouvons ainsi faire des observations à toute heure du jour et de la nuit pour nourrir nos chapitres sur le « triangle d’or » et le quartier des Champs-Élysées. Le romancier Hervé Bazin est notre voisin de palier, lui aussi concentré sur l’écriture de son prochain ouvrage. La « plus belle avenue du monde » trône sur l’axe du pouvoir qui part du Louvre pour s’élancer vers l’ouest jusqu’à La Défense et au-delà. Cet espace hors du commun est devenu un enjeu d’appropriation dans une lutte entre fractions de classes au sein même des dominants. La largeur de l’avenue, sa situation exceptionnelle dans l’axe des Tuileries et du palais du Louvre sont sans doute à l’origine d’un engouement rapide mais durable. Les promeneurs de la meilleure société n’ont jamais boudé les « Champs », ce qui n’a pas empêché qu’une population plus ordinaire se soit mêlée de longue date aux nobles et aux grands bourgeois se rendant « au Bois » (de Boulogne, bien entendu). En 1900, l’Annuaire du commerce Didot-Bottin mentionne cent quatre-vingt-neuf familles sur les Champs-Élysées, dont soixante-neuf portent un titre nobiliaire ou un nom à particule. En 1936, le Bottin Mondain ne recense plus que soixante-dix familles. Le Comité des Champs-Élysées est créé par Louis Vuitton dès 1916, afin de défendre l’image de cette avenue créée par les grandes familles. Ce sont en effet d’abord ces familles au sommet de la société qui fondent les belles adresses en leur donnant leurs lettres de noblesse. Le renom et le prestige de ces familles, la valeur de leur habitat avec des hôtels particuliers à l’architecture ouvragée, ainsi que le « raffinement » de leur mode de vie confèrent aux Champs-Élysées et aux « beaux quartiers » en général, comme le nom d’un grand couturier aux vêtements sortant de ces ateliers, une griffe, c’est-à-dire plus qu’une marque, l’authentification de l’appartenance à un univers de l’excellence. La « plus belle avenue du monde » bénéficie de cette griffe spatiale dont l’appropriation devient un enjeu de lutte sociale, d’abord au sein de la classe dominante, entre les actionnaires des entreprises du luxe et les habitants dont la fortune provient alors plutôt des titres de propriété liés à l’industrie, l’agriculture, le foncier ou l’immobilier. Une lame de fond puissante tend à remplacer les demeures des aristocrates et les appartements des vieilles familles bourgeoises par des bureaux et des boutiques de luxe. Un processus d’éviction paradoxal car, en balayant ceux qui créèrent cette belle adresse, ces autres puissances d’argent détruisent une partie du capital symbolique qui en a fait l’attrait3.

Les Champs-Élysées constituent un cas très particulier de concentration des pouvoirs symboliques dans la mesure où s’y mettent en scène à la fois le luxe, la richesse, l’histoire nationale, la gloire sportive, le pouvoir militaire et le peuple. Les défilés militaires du 14-Juillet, les cérémonies devant la flamme du Soldat inconnu, les cortèges solennels pour l’accueil de chefs d’État étrangers, les manifestations du Bicentenaire de la Révolution en 1989, l’accueil des lauréats des Césars du cinéma au Fouquet’s, l’arrivée du Tour de France, la transformation de la chaussée en champ de blé par les jeunes agriculteurs : l’extrême diversité des événements qui se tiennent sur l’avenue la fait osciller de façon permanente entre élitisme et populisme. Équilibre instable que les évolutions récentes comme la prolifération des fast-foods ont fait basculer, aux yeux des grandes familles, dans une vulgarité insoutenable s’apparentant à un crime de lèse-majesté alors même que les catégories populaires demeurent éblouies par la grandeur des lieux et la solennité des événements qui s’y déroulent.

Le fait d’habiter dans notre pied-à-terre temporaire nous permet non seulement de rédiger in situ, de multiplier les entretiens, les observations, d’affiner ainsi le travail d’enquête de type ethnographique, mais aussi d’être à l’affût de toute aventure. Nous avons ainsi pu nous faire inviter à la soirée de la fête des vendanges du Comité Montaigne, fondé en 1978 par les entreprises liées à la haute couture, la joaillerie et l’hôtellerie de luxe, et participer à une soirée époustouflante le 19 septembre 1990. L’avenue Montaigne étant « devenue le carrefour le plus en vue d’un art de vivre raffiné auquel contribuent couturiers et joailliers venus du monde entier », comme l’indique la brochure remise par le comité à ses invités, les meilleurs vins de France et de contrées plus lointaines agrémentés par les toasts succulents des buffets dressés par Lenôtre ou Dalloyau sont offerts aux convives dûment munis de leur carton, sous des tentes par lesquelles ils peuvent ensuite accéder aux boutiques de luxe. L’avenue Montaigne est fermée à la circulation automobile mais pas à celle des piétons. À notre grande surprise, alors qu’une foule nombreuse arpente les Champs-Élysées, aucun intrus ne cherche à profiter d’une telle aubaine, tant les barrières symboliques sont efficaces pour que chacun se tienne à sa place. À l’excellence des vins répond celle du prestige de l’avenue Montaigne dont les membres du comité éponyme veillent au maintien de la griffe spatiale. Ce capital symbolique partagé se joue au mètre près pour les terroirs des grands crus, au nom de l’avenue pour la renommée du quartier.

La joie de ces plaisirs collectivisés est palpable chez les invités qui se sentent chez eux dans cet entre-soi perpétuellement renouvelé dans un luxe qu’ils vivent comme tout simplement mérité.

La participation à ce type de soirée nous permet de mieux saisir le rôle décisif de la sociabilité mondaine pour qu’advienne la conscience d’appartenir à une même classe sociale dominante, au-delà des contradictions et des concurrences internes.

Si certains ont pu nous parler de « fins de race » à propos de nos « sujets » de recherche, le racisme de classe est à géométrie variable. En effet, pour désigner les personnes de milieux populaires qui déambulent sur les Champs-Élysées, les nantis évoquent la « faune ». Ce terme est lourd de sens. La métaphore rejette en effet l’altérité sociale dans l’animalité, disqualifiant ainsi d’emblée ses façons de faire et d’être. Ce lexique exprime une sorte de racisme social, un racisme de classe qui stigmatise ceux qui sont différents en les rabaissant de façon radicale, en les dépeignant comme étant essentiellement et définitivement inférieurs. « Il n’y a pas un racisme, mais des racismes, écrit Pierre Bourdieu, il y a autant de racismes qu’il y a de groupes qui ont besoin de se justifier d’exister comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante des racismes. » Le racisme de classe développé par les riverains bourgeois des Champs-Élysées à l’encontre de la « faune » qui les envahit peut s’interpréter comme une réaction de défense visant, à l’instar du « racisme de l’intelligence » également analysé par Bourdieu, à justifier le fait d’être ce qu’ils sont, avec les privilèges dont ils jouissent4.

Les Gilets jaunes sur les Champs-Élysées et l’avenue Montaigne

Nous sommes sur place lorsque les Gilets jaunes investissent les Champs-Élysées et l’avenue Montaigne le 24 novembre 2018. « C’est nous qui vous engraissons : rendez-nous notre pognon ! » lancent-ils à destination des clients du restaurant L’Avenue, à l’angle de l’avenue Montaigne et de la rue de Marignan, juste en face de chez Dior. Il est environ 13 heures et la terrasse du restaurant est pleine à craquer d’hommes et de femmes dont les silhouettes et la tenue vestimentaire dénotent la richesse. Les gens de peu, dans un autre uniforme de classe avec ce fameux gilet jaune fluorescent, encerclent les lieux avec leurs corps malmenés par des conditions de vie difficiles. Il n’y a aucune violence physique, mais les paroles sont franches dans cette confrontation de classe entre les premiers et les derniers de cordée : « Profitez-en, cela ne va pas durer », « Picolez car vous n’allez pas rire longtemps », lancent-ils.

Les femmes, minces et élégantes, et leurs maris en costume croisé se lèvent peu à peu pour se réfugier à l’intérieur du restaurant. « Ah bon ! Alors on vous dérange ? » demande un Gilet jaune. Qu’à cela ne tienne, les manifestants se collent aux baies vitrées et poursuivent leurs invectives : « L’ISF pour les bourgeois ! », « Ils sont en train de bouffer notre pognon ». C’en est trop, les clients du restaurant ferment alors les rideaux. « Ah ! Vous ne voulez plus voir les gueux ? »

Nous avons été frappés par le calme des grands bourgeois et surtout par leur détermination à poursuivre leur déjeuner comme si de rien n’était, se sachant, au fond, hors de danger car indéfectiblement protégés par les forces de l’ordre5.

La mutation duVIIIe arrondissement et ses ennemis

À la suite de la parution de ce deuxième livre, nous sommes invités en novembre 1992 à la mairie du VIIIe arrondissement de Paris, par le « Comité d’aménagement et d’animation », un collectif de riverains plutôt aisés qui s’insurgent contre l’envahissement du quartier par des entreprises, notamment du luxe, au détriment des habitants. François Lebel, maire de droite, accueille les membres de ce comité. Ceux-ci sont dans leur grande majorité âgés, voire très âgés. Cet élu qui mène le combat contre la disparition de ses électeurs déclare, en brandissant notre ouvrage : « Voici le livre que j’aurais aimé écrire ! » Nous ne sommes qu’à moitié surpris par cette déclaration abrupte, tant nous savons François Lebel engagé dans la défense des commerces de proximité ou de la seule maternité encore ouverte dans cette zone, rue de Marignan. « Le VIIIe risque de devenir aussi désertique que Manhattan. Allons-nous réussir à stopper ce phénomène ? » demande-t-il. Après avoir présenté les résultats de notre enquête, nous répondons aux questions plutôt factuelles et remercions ceux et celles qui témoignent ce soir-là d’une réelle souffrance de voir se convertir en espace de bureaux un habitat où leurs familles avaient leurs racines6.

Ces deux premières recherches sur l’objectivation des rapports de classe dans l’espace urbain nous ont permis de saisir certains éléments essentiels de la conscience de classe de ces familles dynastiques cumulant les diverses sortes de capital – économique, social, culturel et symbolique – identifiées par Pierre Bourdieu. À sa suite, nous lisons la ville comme étant le produit de la combinaison du social objectivé, par exemple dans les formes architecturales, et du social incorporé dans les habitants. Dans l’espace urbain, tout est en dialogue, et l’histoire des murs résonne avec celle des agents sociaux qui s’y meuvent. Le malaise exprimé par ces personnes âgées habitant le « triangle d’or » tient à une dissonance profonde entre ces deux aspects, à un décalage entre la mutation d’un quartier pris dans des dynamiques immobilières globales et leur vécu, leur identité sociospatiale, tissée de dispositions acquises en ces mêmes lieux sur des générations.

Découvrir ensemble ces « beaux quartiers » qui nous étaient parfaitement inconnus quand nous avons commencé nos recherches a été une expérience sociologique fondatrice pour notre compréhension des rapports de classe, l’occasion d’un déplacement, d’un changement de point de vue. Les voyages dans l’espace géographique et dans l’espace social sont porteurs d’effets de connaissance qui peuvent transformer ceux qui les font. Nous-mêmes avons dû vaincre une timidité sociale au départ si prégnante qu’elle nous faisait immanquablement rougir et bafouiller. Affrontée collectivement, la violence symbolique est moins paralysante. L’audace et l’intelligence du mouvement des Gilets jaunes, rompant avec les traditions et les routines politiques intériorisées, ont été de placer les manifestations là où elles devraient être systématiquement organisées : au plus près des riches et des nantis. Il faut faire intrusion dans ces lieux a priori intimidants. La visibilité de la richesse et du pouvoir, enfin appréhendée collectivement, peut nourrir et intensifier la contestation d’un ordre social intolérable.

Paris, promenades sociologiques

Nous adorons parcourir la ville à pied. Depuis des années, tous les matins vers 6 heures, après le petit déjeuner et avant que les voitures ne crachent leur pollution, nous sortons de chez nous pour emprunter un petit itinéraire familier qui traverse les villes de Bourg-la-Reine, Cachan et Bagneux. Autrefois, nous le faisions en courant. Nous avons commencé à courir ensemble en 1995, l’année où notre fils Clément s’est envolé du nid familial. Ces marches quotidiennes nous font vivre le lever du jour au rythme des saisons. Elles sont vivifiantes et remettent nos neurones en action.

Dès notre installation à Paris en 1969, nous avons privilégié la marche à pied. Au début, c’était faire de nécessité vertu, car nos finances ne nous permettaient alors même pas de prendre le métro. Paris intra-muros est une petite capitale avec ses 105 kilomètres carrés contre 607 pour Madrid et 879 pour Moscou. Aucun point de la ville n’est à plus de 5 kilomètres de Notre-Dame. Toutes les catégories sociales y sont encore représentées, malgré un embourgeoisement notable dans les dernières décennies. On peut marcher du VIIe au XXe arrondissement comme on irait des rentiers et des banquiers aux ouvriers les plus précaires, en observant comment les divisions sociales se marquent dans l’espace urbain.

La mère de Monique a toujours aimé suivre des conférences sur l’histoire architecturale et patrimoniale, dans le Vieux-Lille notamment. Monique lui a proposé, à la fin des années 1970, d’organiser, une fois par mois, une « promenade sociologique », avec un programme envoyé à l’avance afin qu’elle puisse faire profiter à sa fille aînée de son érudition glanée dans les nombreux livres qu’elle empruntait à la bibliothèque d’Élancourt, sa commune de résidence. De ces beaux moments passés ensemble reste aujourd’hui un souvenir fort et serein d’une mère qui prenait plaisir à une connivence partagée. Alors que nous étions rue Delabordère à Neuilly-sur-Seine, là où habitent de grandes fortunes, elle s’est approchée trop près du portail de la famille Bettencourt, ce qui a déclenché une alarme et un bon fou rire !

Dans notre livre Paris mosaïque. Promenades urbaines7, nous proposons en 2001 des déambulations informées par la sociologie urbaine, l’histoire de la ville et nos propres observations dans les rues de la capitale8. Aujourd’hui, la notion de promenade sociologique s’est popularisée et ce mode d’accès ludique à l’espace urbain plaît aux lecteurs, ainsi invités à se faire enquêteurs à leur tour.

Pour que les hiérarchies sociales soient respectées en pratique, même si elles sont idéologiquement contestées, il faut que les dominés soient impressionnés par l’univers des dominants. La timidité sociale est l’une des armes les plus sûres du maintien de la domination et de la reproduction des hiérarchies. Or cela passe aussi par le rapport à l’espace. C’est pourquoi nous avons organisé des promenades sociologiques dans les beaux quartiers à destination de jeunes de lycées défavorisés. Nicolas Jounin, professeur de sociologie à l’université Paris-VIII-Saint-Denis, a de même proposé en 2011 à ses étudiants de première année de démarrer leurs études de sociologie par des enquêtes dans le VIIIe arrondissement de Paris, dont il a rendu compte dans un livre très éclairant sur la violence symbolique telle que ces jeunes de la banlieue pauvre ont été capables de la restituer dans leur confrontation avec un monde de la richesse à la fois proche de leur département et loin dans l’échelle des inégalités9.

En 2002, Jean-Paul Piriou, directeur de la collection « Repères » aux Éditions La Découverte, nous a proposé d’ouvrir une nouvelle série de synthèses par ville avec une Sociologie de Paris. Nous avons accepté, mais condenser la sociologie des Parisiens en 128 pages est un véritable défi. Nous nous sommes notamment fait aider par le personnel de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR), qui nous a fourni les données dont nous avions besoin sur l’évolution des résultats électoraux au niveau des quartiers ou celle des logements sociaux.

En rallye avec l’Automobile Club de France

« Le samedi 7 juillet 2007, écrit Michel dans une lettre à Clément, nous allons retrouver le rallye Bordeaux-Paris, parti depuis une semaine environ. Il s’agit de voitures anciennes, la plus récente étant de 1904 et la plus vieille de 1892, une Panhard & Levassor. Ce rallye commémore chaque année le premier Bordeaux-Paris qui eut lieu en 1895. Nous n’allons participer qu’à la dernière étape, filmée par le réalisateur Jean-Christophe Rosé et son équipe10. L’arrivée a lieu à Magny-les-Hameaux, dans les Yvelines, devant un Novotel, construit autour d’un golf. Les voitures, toutes de collection évidemment, sont garées sur le parking, avec une sécurité assurée par des maîtres-chiens. Vers 19 heures, les dernières voitures offrent un spectacle pétaradant et haut en couleur. Les deux frères Panhard, héritiers de la maison homonyme, parviennent à l’hôtel avec leur voiture sur une remorque. Ils ont eu un problème de frein, qui a cassé. Dans la soirée, les deux mécaniciens qui les suivent ont refait une plaquette en bois et ont pu remettre la voiture en état de marche. Les deux frères Panhard sont très élogieux sur leurs mécaniciens, et eux-mêmes n’hésitent pas à mettre la main à la pâte, un peu, pour montrer qu’ils s’y connaissent en voitures anciennes. Nous apprenons ainsi que le terme chauffeur vient de la nécessité de chauffer une tige de platine, avec du gaz en bouteille, avant de démarrer pour assurer l’allumage du carburant. C’est un spectacle étonnant pour nous, suivi du démarrage à la manivelle qui demande des qualités d’athlète haltérophile au mécanicien chargé de le faire.

« Le trajet Magny-Les-Hameaux jusqu’à Paris, une cinquantaine de kilomètres, a été couvert en deux temps. De Magny à la porte Maillot, Monique fait le voyage dans une voiture de collection belge. Il y a en effet une dizaine de pays représentés, pour une cinquantaine d’automobiles. Le conducteur, belge lui aussi, est sympathique, mais très bavard. Il fait le rallye en compagnie de son fils, relégué pour l’occasion aux places arrière, ce qu’il apprécie d’autant moins que le père confie le rôle du pilote à Monique. Un rond-point a dû être contourné trois fois par la voiture belge et la “Picasso” qui suit avec moi dedans pour retrouver la bonne route ! Monique porte un casque en cuir, genre début du siècle, qui a été loué spécialement par la société Roche Production, avec les lunettes. Très bel effet.

« Arrivés à la porte Maillot, arrêt pour tout le monde et cérémonie en l’honneur de Levassor, qui a là un monument qui lui est dédié, dans un petit square. Après un discours du frère aîné des Panhard, dont l’ancêtre a donc travaillé avec Levassor, nouveau départ cette fois pour l’arrivée finale place de la Concorde à l’Automobile Club de France. Je monte alors dans un véhicule de 1904, une Polymobile conduite elle aussi par un Belge, solitaire et aussi renfrogné que l’autre, celui de Monique, était volubile et enjoué. Alors que Monique grimpe avec difficulté dans la “Picasso” avec l’équipe du film, c’est à mon tour d’être sous les projecteurs dans un véhicule à deux places sans volant mais avec une queue de vache, sorte de manche à balai en forme de manivelle sur laquelle chaque changement de direction exige de considérables efforts. Il n’est évidemment pas question de direction assistée, ni d’accessoires bien plus tardifs, comme les clignotants. La place du chauffeur est à droite, le passager à gauche et je serai en définitive très utile en tant que clignotant, ou plutôt bras de direction comme il y en avait encore sur les voitures des années 1950. Je porte une casquette en toile blanche, avec visière et rabats sur les oreilles, effet tout aussi remarquable que le casque de Monique.

« La descente des Champs-Élysées doit certainement figurer dans quelques albums de photos à travers le monde, la voiture, une décapotable intégrale, ne passe pas inaperçue et connaît un franc succès de curiosité. D’autant que le chauffeur brûle délibérément tous les feux, qu’ils soient verts ou rouges, mais avec une lenteur majestueuse bien qu’enfumée, au milieu du flot de véhicules ordinaires et pourvus du confort moderne, dont les conducteurs sont suffisamment ébahis par le spectacle pour laisser la voiture poursuivre son chemin têtu sans manifester ni la moindre animosité, ni la plus petite velléité de faire respecter leurs droits. Tout se passe bien, même les voitures de police et les agents regardent passer sans aucune intention de tenter d’arrêter ce véhicule pétaradant non identifié.

« Arrivé place de la Concorde, devant l’Automobile Club de France, et après une traversée rocambolesque de la place, avec sens giratoire giré à l’envers, le créneau sera particulièrement difficile puisqu’il y a déjà beaucoup de véhicules garés. Je descends et entreprends de pousser la Polymobile dans l’emplacement qui lui a été réservé. Il y a bien une marche arrière, et une première, mais les décollages mettent rudement à l’épreuve toute la mécanique qui peine horriblement. Le chauffeur aide un peu avec ce qu’il peut tirer de son moteur, mais s’en tenir à celui-ci rendrait l’opération trop longue, d’autant que le champagne se réchauffe dans les flûtes de l’Automobile Club de France, le temps presse donc. Il faudra une petite dizaine de manœuvres, le rayon de braquage datant d’une époque où la Polymobile était presque toujours seule à vouloir se garer quelque part. À la deuxième manœuvre, des passants proposeront leur aide bienvenue car le poids du véhicule est inversement proportionnel à ses performances.

« Puis nous entrons tous les deux dans les locaux prestigieux de l’Automobile Club de France et je quitte mon chauffeur non sans l’avoir vivement remercié de m’avoir fait vivre une telle aventure. Nous menons un entretien avec le marquis du Rouret, président du cercle, Robert Panhard, membre de son comité exécutif, qui vient d’arriver lui aussi au volant de la Panhard & Levassor 1892, et le comte Édouard de Cossé-Brissac, membre du conseil consultatif de ce cercle, avec lequel nous avons travaillé sur les membres du golf de Mortefontaine créé par le grand-père de son épouse, Diane de Gramont. L’entretien, filmé, se déroule dans le salon Panhard, décoré comme il se doit de photographies et autres œuvres diverses consacrées à l’automobile. Entretien courtois, nos interviewés se sentant parfaitement à l’aise dans ce lieu qui est le leur, pour nous parler de ce qu’a représenté la voiture à la fin du XIXe siècle dans la transformation des modes de vie des grandes familles fortunées qui étaient les seules à l’époque à pouvoir acheter des voitures.

« D’ailleurs, les halls d’exposition des grandes firmes automobiles se sont installés, dès le début du XXe siècle, sur les Champs-Élysées, Mercedes en 1903 puis Peugeot et Renault en 1908. Cette tradition se maintient encore aujourd’hui, comme tu le sais puisque tu aimais aller essayer toi aussi les voitures, lorsque tu étais plus petit. Les familles les plus fortunées se faisaient même faire, à la fin du XIXe siècle, des carrosseries “sur mesure”, après avoir acheté un châssis chez Hispano-Suiza. Ton arrière-grand-père paternel, le “bon papa” de Monique, médecin, était passionné par les belles voitures : une Delage, une monocylindrique De Dion-Bouton, une Panhard & Levassor, avec un moteur de 16 chevaux, carrossée spécialement en une six-places dont les sièges étaient en cuir noir. Le tableau de bord en acajou était marqueté avec une médaille de saint Christophe en argent massif. La voiture était, encore en 1936, un symbole de l’appartenance à la Haute, les heureux possesseurs d’un véhicule étant identifiés dans le Bottin Mondain par une vignette particulière, représentant la silhouette d’une antique De Dion-Bouton, imprimée à la suite du nom de famille. J’ai d’ailleurs acheté pour 5 euros ce numéro historique du Bottin Mondain de 1936, sur le marché aux puces de Vanves, la semaine dernière !

« Puis nous gagnons ensemble les salons qui donnent sur la place de la Concorde. Le buffet est remarquable, excellent, champagne à volonté. Des mécaniciens figurent dans l’assistance. Ils sont visiblement endimanchés et se sont changés en arrivant, un vestiaire ayant été prévu pour les participants du rallye. C’est comme à la chasse à courre : les mécaniciens, comme les piqueux, sont louangés et, d’une certaine manière, respectés. Ce sont eux qui font le plus gros et le plus qualifié du boulot, ils connaissent la mécanique, ou les chiens, à la perfection et sont capables de refaire toutes les pièces d’un vieux véhicule à la main, ou de reconnaître un chien de la meute entendu dans le lointain. Pour tout cela, ils sont indispensables, et de temps à autre, autorisés à se mêler aux maîtres.

Tu vois, nos enquêtes nous permettent de temps à autre de vivre des moments heureux tout en travaillant ! C’est le beurre, l’argent du beurre et le sourire de tes parents ! »

8. L’influence décisive de Pierre Bourdieu

Jeune étudiant à Lille, Michel a eu l’immense chance d’être initié à la sociologie par les cours de Pierre Bourdieu qu’il a suivis durant les deux premières années de son cursus universitaire. Sa réflexion intellectuelle en est restée marquée pour toujours.

Utiliser les concepts de Bourdieu en sociologie urbaine

Alors que nous nous tournons tous deux vers la sociologie urbaine au début des années 1970, Michel, en quête d’un cadre théorique pertinent pour ses recherches sur le logement social, se plonge dans une lecture approfondie d’Esquisse d’une théorie de la pratique, publié par Bourdieu en 19721. Monique profite de sa grossesse pour s’acheter un exemplaire à elle, dont la lecture attentive devient une véritable révélation partagée. Dans cette perspective, l’espace urbain et les agents sociaux sont interdépendants. Les faits urbains ne sont jamais complètement définis sans prendre en compte les pratiques des agents qui construisent continûment la ville et les rapports sociaux qui s’y inscrivent. La ville est un fait social à l’état objectivé : rapports sociaux et vie sociale cristallisés dans des objets matériels (les formes urbaines bâties) mais aussi dans des institutions, des textes ou des règlements. Mais si la ville est constamment remodelée par les pratiques sociales qui la constituent, ces pratiques sont le fait d’agents sociaux qui sont eux-mêmes du social incorporé sous la forme de dispositions durables. L’habitus est ainsi la société faite homme. Le corps de chaque être humain est le produit, tant physique que mental, d’une histoire2.

Plutôt que de considérer la ville comme un ensemble de conditions dont les pratiques individuelles pourraient être déduites ou comme un artefact de la sociologie urbaine se créant un objet sur mesure, mieux vaut, comme l’écrit Pierre Bourdieu, considérer que « toute action historique met en présence deux états de l’histoire (ou du social) : l’histoire à l’état objectivé, c’est-à-dire l’histoire qui s’est accumulée à la longue dans les choses, machines, bâtiments, monuments, livres, théories, coutumes, droit, etc., et l’histoire à l’état incorporé, devenue habitus3 ».

Les débats autour du système théorique de Pierre Bourdieu sont vifs dans les années 1970. L’idée même de l’intériorisation du social est récusée par certains. La remise en cause de la position d’un sociologue « au-dessus de la mêlée » suscite de nombreuses résistances. Bien du temps fut sans doute perdu dans des discussions centrées autour d’oppositions stériles entre objectif et subjectif, anthropologie et sociologie, quantitatif et qualitatif. La combinaison des approches (le souci de la proximité des enquêtés allié à la rigueur dans la collecte et la construction des données) est aujourd’hui communément admise. La plupart des sociologues reconnaissent l’existence de la société hors des agents en même temps qu’en eux-mêmes.

Habitus clivé ou ne jamais être comme un poisson dans l’eau

Michel est reçu en juin 1960 à la première partie du bac avec mention assez bien et, pourtant, écrit-il alors dans son journal intime, « cette réussite, même relativement brillante, m’a laissé inerte. Pas de joie, pas d’enthousiasme… Généralement, je voudrais être quelqu’un d’autre. Je ne me plais pas. Mais je suis bien obligé de m’accepter. Je me demande quelquefois avec inquiétude si je continuerai à être un pauvre type toute ma vie ». Même dans la réussite, il ne peut savourer une vie qui l’éloigne de la culture populaire de ses parents tout en le propulsant vers un inconnu dont il ne maîtrise pas les codes.

Pourquoi, se demandait Pierre Bourdieu dans son autoanalyse, lui fallait-il payer si cher ? Enfance béarnaise dans une famille de paysans et de petits fonctionnaires, rien ne semblait le destiner à occuper la chaire de sociologie du Collège de France. Mais cette traversée de l’espace social lui a permis la lucidité sur les honneurs et les pouvoirs en favorisant l’objectivation, malheureuse mais efficace, du sujet objectivant. Ce « très fort décalage entre une haute consécration scolaire et une basse extraction sociale » conduit à un « habitus clivé ». Tel que « la certitude de soi liée au fait de se sentir consacré était rongée, en son principe même, par l’incertitude la plus radicale à propos de l’instance de consécration, sorte de mauvaise mère, vaine et trompeuse4 ».

Il y a souvent ce prix à payer pour la lucidité sur le monde social, à savoir le fait de ne jamais y être comme un poisson dans l’eau, de ne pas en accepter les évidences trompeuses grâce à un décalage fondamental et inexorable.

Michel, lorsqu’il entre au contact des grandes familles fortunées, voit son habitus clivé violemment sollicité : visage tendu, élocution troublée, timidité à fleur de peau. Le social ne cesse de classer, de mesurer, de composer avec le corps, qu’il pétrit et modèle à travers le rapport à l’école, à la santé, à la culture et au travail. Le concept d’habitus désigne cette incorporation du social, cette société faite corps. On comprend les difficultés des habitus clivés, mis en présence de situations où le corps dispose de réponses concurrentes pour faire face aux exigences d’un champ qui ne lui est pas familier.

Si l’habitus est en partie l’incorporation de la société, la connaissance des rapports de classe et des inégalités ne peut déboucher sur une prise de conscience et un engagement que si, en même temps, ce que la sociologie met au jour est éprouvé dans le corps. L’analogie avec la psychanalyse peut être utile. Pour qu’une analyse réussisse, la connaissance intellectuelle de la névrose ne saurait suffire. Il faut en passer par le divan de l’analyste, par cette situation si spécifique où tout est suspendu pour permettre le transfert, pour autoriser le corps à revivre au plus intime les émotions, catharsis indispensable pour espérer pouvoir maîtriser un peu sa vie.

En 1975, Pierre Bourdieu publie dans le premier numéro de la revue Actes de la recherche en sciences sociales un article marquant sur le champ de la haute couture à Paris, où l’opposition entre la rive gauche et la rive droite fait office de métaphore géographique redoublant les caractéristiques sociales des couturiers étudiés5. La structure de l’espace social – y compris celle de secteurs professionnels spécifiques, comme celui de la haute couture – peut ainsi se lire dans un espace urbain hiérarchisé à la fois selon différentes valeurs d’usage et selon l’action d’agents sociaux qui, localement, se les approprient.

Rétrospectivement, nous comprenons mieux pourquoi nous avons commencé à travailler sur la grande bourgeoisie à partir de la ségrégation spatiale, en prenant comme terrain d’enquête les beaux quartiers. Le contrôle sur l’espace étant l’une des formes du pouvoir, on peut admettre que celui de tenir les autres à distance participe de cette maîtrise de ses conditions de vie qui caractérise la classe dominante.

Les cours du Collège de France et nos « séminaires du dimanche »

À partir de 1982, Pierre Bourdieu occupe la chaire de sociologie au Collège de France. Nous suivrons régulièrement ses conférences hebdomadaires données quelques mois par an. Nous venons nous y ressourcer et trouver dans la passion et l’enthousiasme de l’orateur la motivation de poursuivre nos travaux personnels tout autant que les moyens intellectuels de les mener à bien. Nous prenons l’habitude de diviser nos pages blanches en deux : dans la colonne de gauche, nous écrivons ce qui nous paraît important dans l’exposé de Pierre Bourdieu et, dans la colonne de droite, nous notons en direct toutes les idées qu’il nous inspire pour nos recherches en cours. Il faut dire qu’il facilite la tâche de l’auditoire, en exposant ses nouvelles recherches en faisant part des hésitations de l’œuvre se construisant. L’apport de ces cours au Collège de France et la lecture des nombreux livres et articles de Pierre Bourdieu ont été décisifs dans notre approche des rapports de classe. Il nous a permis de compléter la théorie de l’exploitation de Marx avec celle de sa théorie de la domination6.

Le Centre de sociologie urbaine, souhaitant mettre en place un nouveau séminaire de recherche, sollicite Pierre Bourdieu, qui accepte de collaborer de 1984 à 1986 au programme Rapports de classe et sens des pratiques dans la ville sous la forme d’une charge de conférence à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) dont nous avons tous les deux la responsabilité. À partir de 1986, les chercheurs du Centre de sociologie européenne dirigé par Pierre Bourdieu nous proposent de venir, en alternance une journée par semaine, assister à leur séminaire.

Il faut avouer que nous avons depuis longtemps tous les deux un vrai problème avec la vie institutionnelle et ses rituels que sont les réunions en général, les séminaires et les colloques en particulier. Michel a toujours eu du mal à fixer son attention, le demi-sommeil l’emmenant très vite vers des pensées moins contraignantes. En pareilles circonstances, Monique, se voyant sans doute revivre les repas de son enfance où seul le pater familias avait droit à la parole, tend, elle aussi, à avoir des absences… Raisons pour lesquelles nous préférons lire et échanger librement entre nous que de nous infliger la chronophagie des réunions à répétition. Or, à notre grand dépit, il en est de même au Centre de sociologie européenne.

Et pourtant, la présence nombreuse et stimulante de chercheurs étrangers proches de Bourdieu a tout pour nous passionner. Soucieux de concilier notre attrait pour la recherche collective et notre allergie pour les formes compassées et soporifiques si chères à l’institution, nous décidons de convier tout ce beau monde à des promenades sociologiques que nous organisons le dimanche afin d’échanger sur d’autres bases, en mouvement et en observation. Nous traversons Paris du nord au sud, d’ouest en est, avec chaque fois des explications que nous donnons à tour de rôle sur les spécificités historiques du social objectivé dans les formes urbaines et architecturales en confrontation avec le social incorporé et les dispositions des habitants. Au printemps, le train nous permet de découvrir un musée, comme celui de la Renaissance à Écouen, un château, comme celui de Ballancourt-sur-Essonne où la comtesse propriétaire des lieux a même accepté le principe d’un entretien collectif avec des questions de chercheurs brésiliens, suédois, chinois, russes, roumains et français.

Le moment du déjeuner, le plus souvent sous forme de pique-nique, chacun apportant à manger et à boire, offre l’occasion de se présenter et de développer les thèmes de ses recherches. Les échanges plus approfondis se poursuivent, selon les affinités, tout en marchant en plus petits comités. Ces moments de découverte et de joie partagée dans un entre-soi professionnel, idéologique et international font penser à la sociabilité grande bourgeoise qui lui permet la conscience de ses intérêts de classe. Nous avons au moins le sentiment de contribuer à notre petite échelle à ce que Pierre Bourdieu nomme l’« intellectuel collectif ». Ou peut-être seulement d’avoir permis à nos invités et à nous-mêmes de vivre des moments forts, comme le pique-nique dans les arènes de Lutèce, dans le Ve arrondissement de Paris, un troisième jeudi de novembre, lorsque Michel s’est éclipsé discrètement dans une épicerie pour charger son sac à dos de bouteilles de Beaujolais nouveau.

Nous recevons souvent chez nous, dans le jardin, lorsque le temps est favorable, ou dans notre salle à tout faire, au rez-de-chaussée, en cas de pluie. Nous n’oublierons jamais ce 15 juin 1990 où nous avons fêté le départ d’un couple de chercheurs brésiliens après de nombreux mois à Paris, en présence de Pierre Bourdieu qui les avait accueillis. La perspective de cette fête ensoleillée avait favorisé notre décision commune de mettre une fin définitive à notre addiction partagée pour la cigarette. Ce qui advint et fut difficile, mais grâce au souvenir du bonheur fugace de cette convivialité, nous avons tenu bon !

La dernière fois que nous verrons Pierre Bourdieu, c’est à son ultime cours au Collège de France, le 28 mars 2001. Il y a un cocktail et, comme souvent, Bourdieu est encerclé par un groupe d’admirateurs. Nous nous frayons brièvement un chemin dans l’assemblée pour le remercier de tout ce qu’il nous a apporté. Discrètement, nous repartons, le cercle autour de lui se refermant aussitôt, puis, à notre grande surprise, Bourdieu nous rattrape par le col : « J’ai oublié de vous dire quelque chose qui est important pour moi : j’apprécie la façon dont vous arrivez à travailler avec les médias, je vous écoute à la radio. Vous arrivez vraiment à faire passer la sociologie… » Cette attention, cette marque d’amitié en forme de compliment appuyé nous touche ce jour-là et nous trouble quelque peu. Nous ne pouvons pas nous douter que nous ne le reverrons plus.

Il meurt dix mois plus tard, le 23 janvier 2002. Alors que Monique rentre de sa séance quotidienne de rayons à l’Institut Curie, un coup de téléphone de Pascale Krémer, journaliste au Monde, lui apprend la mort de Pierre Bourdieu des suites d’un cancer. Elle s’effondre en pleurs, ayant jusqu’au bout ignoré qu’il souffrait d’un mal qu’elle affrontait elle aussi quotidiennement de son côté.

9. Chasse à courre,
métaphore du monde social

Nous nous rendons en forêt de Rambouillet un mardi des vacances de février 1989, pour suivre une chasse à courre de l’équipage de Bonnelles qui chasse le cerf. Les entretiens menés dans les beaux quartiers nous ont fait entrevoir que cette pratique cynégétique, appelée aussi vénerie, représente bien plus qu’un simple divertissement pour aristocrates et grands bourgeois.

Passé et présent entremêlés dans la domination de classe

Nous faisons l’hypothèse que la chasse à courre est un élément existentiel qui joue un rôle fondamental dans la construction, sur le temps long des siècles, de la position sociale dominante. Le caractère traditionnel de la pratique, la tenue inchangée des veneurs avec leur veste aux couleurs de l’équipage, la dague et la trompe de chasse, rappellent l’Ancien Régime. L’importance qu’y prend la mort, tant par le sacrifice de l’animal chassé que par la célébration de la mémoire des veneurs disparus, contribue à inscrire la chasse à courre dans une perspective hors du temps des péripéties du monde ordinaire. Ce processus collectif de transmission séculaire est redoublé par celui des dynasties familiales de la noblesse et de la grande bourgeoisie d’aujourd’hui. La présence de jeunes adolescents, voire d’enfants en bas âge face à ce drame où un cerf joue sa vie dans la forêt, deux fois par semaine pendant six mois, d’octobre à mars, nous fait penser la vénerie comme une allégorie d’un monde social de luttes et d’inégalités.

Le maintien des différentes formes de patrimoine au sein de la famille de génération en génération ne va pas de soi. Tout un travail est nécessaire, avec des stratégies économiques, politiques mais aussi symboliques, pour que, à travers les biens et les liens, ce soit un rapport social de classe qui se perpétue.

Alors que nous venons de dévoiler l’importance cruciale de l’entre-soi pour les grandes familles fortunées des beaux quartiers, nous sommes surpris par la présence de suiveurs à pied, à vélo et même en voiture, aux origines sociales modestes. Des facteurs, de petits agriculteurs ou des cantonniers peuvent ainsi partager leur passion pour la vénerie avec des joailliers et des marquis, qui, eux, chassent à cheval. L’équipage de Bonnelles est considéré comme très chic. En 1990, sur quarante-deux membres, vingt-sept figuraient sur la liste du Bottin Mondain. Nobles et grands bourgeois appartenant au monde de la finance et des affaires y sont largement représentés : banquiers, dirigeants de société, industriels du luxe ou avocats d’affaires en constituent le noyau dur.

La chasse à courre, dans son mouvement de retour à l’âge originel, fait donc non seulement abstraction du temps, mais encore, dans la fièvre de l’action, des différences sociales. Toutefois, dès que l’on sort du temps de la chasse proprement dite, les différences sociales réapparaissent. Le rendez-vous matinal et les moments qui précèdent la curée sont ceux où la position sociale des uns et des autres se donne à voir, tout particulièrement dans les grands équipages. Alors, c’est « chacun à sa place » dans son coin de forêt.

Notre position de sociologues au travail exige d’être à l’écoute de tous. Nous nous présentons très vite au maître d’équipage, Alain Dauchez, qui nous accueille avec bienveillance, tout en restant quelque peu sur ses gardes. En nous mêlant au groupe des « suiveurs », nous avons accès à des interlocuteurs toujours prêts à répondre à nos questions sur les techniques de chasse ou sur les caractéristiques sociales et cynégétiques des membres de l’équipage à cheval. De nombreux petits déjeuners, à l’invitation d’Alain Dauchez et de sa femme, des dîners dans la forêt à la nuit tombée avec les suiveurs nous permettent peu à peu de nous intégrer à la vie de cet équipage. Nous apprécions, surtout le mardi, jour de nombreuses réunions dans notre nouvel institut, l’Iresco, de vivre cette parenthèse dans le déroulement ordonné et concurrentiel du temps social et institutionnel. Le sentiment profond de dépaysement, de mise à l’écart des contraintes du monde ordinaire durant ces journées en forêt pourtant consacrées à la recherche sur des vélos tout-terrain flambant neufs, nous permet de savourer les effets secondaires de notre iconoclasme sur le plan académique.

Des « chercheurs indignes » ?

Le financement de ce nouveau terrain est assuré par la mission du Patrimoine ethnologique au ministère de la Culture, dont le responsable, Alain Morel, n’hésite pas longtemps à signer un contrat avec nous, tant il pressent que la chasse à courre offre un objet d’étude hors pair et encore largement inexploré. Pour quelles raisons la chasse à courre a-t-elle été si peu étudiée par les chercheurs en sciences humaines et sociales ? Serait-elle une pratique secrète, inaccessible ? Elle se donne pourtant à voir et à entendre tous les hivers dans les forêts d’Île-de-France et de province. À moins que ce désintérêt ne soit lié à la manière dont le sens commun en construit l’image, celle d’un passe-temps suranné offert à une noblesse désuète, ou à une catégorie d’oisifs fortunés, attachés à des traditions aussi séculaires que brutales, prenant un plaisir pervers à s’acharner sur des animaux sans défense ?

Parce qu’il s’agit d’une mise en scène illustrant la manière dont les individus se représentent le fonctionnement social – construisant en l’occurrence l’image d’une nature cruelle, homologue d’une société implacable, régie par la loi du plus fort –, la vénerie suscite des engagements passionnels, positifs ou négatifs. Au point que nous avons été traités de « chercheurs indignes » au cours d’un séminaire de recherche. « L’existence sociale est cet affrontement de perspectives inconciliables, écrit Pierre Bourdieu, de points de vue irréductibles, de jugements particuliers prétendant à l’universel dont l’insulte et la calomnie de l’existence ordinaire représentent seulement la limite ; cette lutte symbolique de tous contre tous qui a pour enjeu de nommer, de dire de chacun ce qu’il est, et de le forcer dans son être par la magie du dire vrai, du verdict1. »

Autrement dit, la hiérarchie des objets scientifiques, la plus ou moins grande difficulté à les constituer comme objets de recherche, ne tient pas à leur essence, mais à leur position dans le système des relations entre ceux qui sont professionnellement en mesure de les étudier et ceux qui en sont les agents.

C’est pourquoi nous nous sommes engagés, parallèlement à cette nouvelle recherche, dans la rédaction d’un journal d’enquête qui nous permette de trouver la bonne distance face aux critiques en les soumettant aux règles scientifiques de l’analyse sociologique2.

À chacun sa nature

Les travaux du sociologue allemand Norbert Elias démontrent que l’économie psychique des individus évolue au fil des siècles dans le sens d’une plus grande maîtrise des émotions et d’un passage global de l’action à la contemplation. Le rapport à la nature revêt ainsi un caractère de plus en plus contemplatif. La campagne devient un décor, un lieu de récréation pour le seul plaisir des yeux, un lieu dont la violence et la mort seraient absentes3. Mais chacun est renvoyé aux conceptions de la nature et de la mort en fonction de sa position sociale. À l’attitude contemplative face à la nature et au refus de la prédation correspondent les nouvelles couches moyennes intellectuelles salariées des villes, qui ont perdu les usages ancestraux du monde rural. À l’attitude active de la chasse sont liés les ruraux de milieu populaire et les citadins appartenant aux catégories bourgeoises supérieures, industriels ou banquiers, qui ont conservé, du fait de leur multiterritorialité résidentielle avec un appartement à Paris et une maison de famille, voire un château, en province, un contact étroit avec la vie des campagnes. C’est pourquoi le débat sur la chasse engage toute l’identité sociale de ceux qui s’y engagent : on comprend que la condamnation sans appel, que l’invective même, surgisse très vite.

La forêt, lieu de gestion du capital social

Cette longue enquête de plus de deux ans sur la chasse à courre confirme la valeur des apports complémentaires de l’ethnologie à ceux de la sociologie pour comprendre la complexité du fonctionnement de la conscience de classe des dominants. La diversité des relations sociales instituées avec les associations de défense des beaux quartiers, les cercles ou les rallyes s’enrichit encore avec les équipages de grande vénerie, dont le recrutement des membres sur la base de la cooptation sociale donne à chacun l’assurance de la solidarité du milieu. L’intense sociabilité mondaine qui s’y manifeste, entre chevauchées fantastiques, émotions fortes, mets délicats et vins fins partagés en forêt, participe d’une technique sociale qui entretient avec efficacité le maillage du pouvoir. La vénerie proprement dite se double d’une pratique efficace pour créer un capital social, une confiance mutuelle qui peut se révéler d’une grande valeur dans le champ incertain des affaires.

Un tremplin pour la suite de nos recherches

Notre livre La Chasse à courre, publié en septembre 1993 aux éditions Payot4, dont les analyses ont été plutôt appréciées par les intéressés, nous a ouvert les portes de grandes familles et notamment celles de la bourgeoisie bordelaise où nous avions réalisé plusieurs entretiens de maîtres d’équipage haut de gamme. C’est ainsi que nous nous sommes installés durant plusieurs semaines en juillet 1994 dans une chambre d’hôtes d’un château à Bazas, en Gironde, pour notre recherche suivante sur les dynasties familiales et les processus de transmission des différentes formes de richesse à travers les générations5.

Cet ouvrage sur la chasse à courre a fait l’objet, grâce à notre nouvel éditeur chez Payot, Christophe Guias, d’une réactualisation complète en 2003, lors de son édition en poche dans la collection « Petite Bibliothèque Payot ». Nous fêtons cet événement dans l’obscurité de la nuit avec des flûtes de champagne sur les toits du château de Chambord où nous sommes invités à participer à un débat sur la chasse à courre. Les droits de ce livre sont ensuite rachetés en 2018, pour cinq ans, par les Éditions de Montbel spécialisées dans la chasse. Cette maison est dirigée par les comtes Cédric et Ithier Chaillou de Fougerolle, qui ont tous deux les honneurs du Bottin Mondain 2020.

Accepter la reconnaissance des dominants, montrer patte blanche, nous donne des clés symboliques pour poursuivre notre exploration, ouvrir de nouvelles portes et nous immiscer de proche en proche toujours plus loin dans les sphères du pouvoir, ceci à des fins de connaissance, dans le but de les restituer ensuite à ceux et celles qui ne peuvent y avoir accès. Ce faisant, notre volonté n’a jamais été de stigmatiser des individus, mais d’analyser de la façon la plus incarnée possible les modes de fonctionnement d’une classe sociale profondément mobilisée dans des stratégies d’enrichissement et de pouvoir afin de conserver ses privilèges sans ruissellement pour les autres.

10. Collaborer avec les nantis pour mieux les observer

Ces recherches sur les gens d’argent nous ont appris à marcher sur des œufs. Nous savons que, à la moindre maladresse ou incartade, les portes peuvent se refermer d’un coup, à tout jamais. À l’inverse, de fil en aiguille, chaque rencontre qui se passe bien ouvre la perspective de nouer d’autres contacts. Résolus à arpenter les modes de vie des dominants en explorant le plus de ramifications possibles, nous nous prêtons au jeu. Toute occasion étant bonne à prendre, nous avons fait le choix réfléchi de ne pas nous couper des opportunités qui se présentaient à nous, d’où une série de partenariats assez inattendus…

Les mémoires d’un aristocrate

Nous avons ainsi aidé le comte Gilbert Cahen d’Anvers à écrire ses mémoires. Issu d’une famille de banquiers parisiens, cet aristocrate raffiné compte parmi les interlocuteurs de nos premiers entretiens au début de l’année 1987. La rencontre a lieu dans son hôtel particulier, rue de Pomereu, dans le nord du XVIe chic, non loin de l’avenue Foch. Nous sommes recommandés par une amie commune. Celui que nous appellerons bien vite Gilbert a soixante-dix-huit ans. Il s’est remarié, après le décès de son épouse, avec une jeune femme argentine, Joséfina. Il nous décrit son enfance au château de Champs-sur-Marne, propriété familiale, sa scolarité au Collège de Normandie, institution privée où se retrouvent les riches héritiers, ses voyages à l’étranger avec des rencontres toujours au plus haut niveau1. Quand il fait du sport, c’est au Polo de Paris dans le bois de Boulogne, comme son père et son grand-père. Lorsqu’il nous invite à dîner, quelques jours après ce premier entretien, le service à table est assuré par un majordome sri-lankais en grande tenue, et les convives sont élégants, cosmopolites et polyglottes. Ne parlant pas bien la langue de Shakespeare, nous ne sommes pas trop à l’aise, mais la générosité de notre hôte, copropriétaire, alors, du grand vin de Bordeaux Château Margaux, a vite raison de notre timidité.

Le comte Cahen d’Anvers est emblématique de ces « grandes fortunes » qui ne se réduisent pas à l’argent. Au-delà de leurs dimensions économiques, celles-ci, lorsqu’elles sont anciennes, sont aussi synonymes de culture et de sociabilité. Elles se trouvent au sein de réseaux très denses, familiaux et extra-familiaux, aux ramifications internationales et aux échanges intenses, si bien qu’elles sont en quelque sorte mises en commun. Les formes de richesse se cumulent : plus on est matériellement riche, plus on a de chances d’être un familier de l’univers des biens de culture et de posséder tableaux et meubles précieux.

Une relation amicale et affectueuse se construit donc peu à peu avec Gilbert et Joséfina, au point qu’ils acceptent de venir dîner chez nous, avec Lucila, sœur de Joséfina, peintre argentine dont nous avons acheté un tableau qui nous plaisait beaucoup sur le thème d’une leçon de tango. Le soleil étant au rendez-vous, nous dînons dans le jardin et nous en gardons tous un si bon souvenir que la récidive s’impose vite. Mais là, les choses ne se passent pas de la même manière. Devant leur léger retard le jour dit, nous commençons à penser qu’ils ont oublié notre invitation, quand le téléphone sonne : Joséfina nous explique qu’il y a un contretemps. Leur majordome est rentré de vacances du Sri Lanka avec son jeune frère qui aurait la possibilité d’être embauché, dès le lendemain, à l’ambassade d’Argentine. Mais, pour cela, il est nécessaire qu’il s’exerce, le soir même, au service à table, grande classe, pour espérer obtenir cet emploi dans cette ambassade située non loin de la rue de Pomereu, toujours dans le XVIe arrondissement. Monique sent bien que Joséfina est gênée de devoir lui dire que, du coup, ce n’est pas possible que le dîner ait lieu chez nous. Aussi, Monique lui annonce qu’il n’y a aucun problème et que, dans moins d’une heure, nous serons chez eux avec tout ce que nous avons préparé ! La situation est cocasse, mais sociologiquement prometteuse. Voir servi en gants blancs, dans un plat en argent, notre osso bucco et ses légumes printaniers nous permet de vivre la transfiguration d’un plat, destiné à être servi par les mains de Monique dans un petit jardin de banlieue et non sur une magnifique table de salle à manger dressée de la diversité des verres, couverts et assiettes nécessaires à la mise en scène d’un dîner de haute tenue dans un des plus beaux hôtels particuliers où nous ayons été reçus.

La générosité et la jeunesse d’esprit de celui qui est mort en 1995, à l’âge de quatre-vingt-six ans, ont constitué des facteurs favorables à notre entrée en haute aristocratie. L’empathie et l’amitié ne connaissent pas les frontières de classe. Enfin… jusqu’à un certain point ! Si Gilbert Cahen d’Anvers avait pu nous voir, lors de notre tournée à travers la France, échanger avec des pêcheurs ou des métallurgistes autour de la violence de classe sous Nicolas Sarkozy, le « président des riches », il aurait certainement aimé cette pérégrination, mais son milieu l’aurait tout aussi sûrement rappelé à l’ordre.

Les bijoux Cabouchon

Toujours par cooptation au début des années 1990, grâce à la recommandation d’une amie, Monique est invitée à des ventes de bijoux sans grande valeur, mais qui ressemblent à s’y méprendre à de magnifiques joyaux. Une jeune femme de cet univers social en a fait son job. Elle organise des goûters chez l’une ou l’autre de ces dames, à la manière des soirées Tupperware dans les classes moyennes des années 1950. Elle apporte la marchandise et chacune des invitées peut essayer, commenter puis acheter ses bijoux autour d’une tasse de thé. Cette situation d’enquête est une occasion originale d’approfondir le rapport au corps et à l’élégance mondaine. Monique en profite aussi pour satisfaire sa coquetterie et connaître un certain succès avec ses cadeaux de Noël. Ces faux bijoux ont l’avantage de créer une ambiance délicieusement impertinente entre les maîtresses de maison, puisque le but affiché consiste à leurrer les Arsène Lupin modernes en faisant croire aux éventuels cambrioleurs qu’ils ont mis la main sur des bijoux de famille négligemment laissés en évidence sur la coiffeuse, alors que les vrais dorment en sécurité au coffre ou dans une cachette sophistiquée.

Un cocktail chez Ricard

Nous avons ouï dire qu’il est possible d’organiser des cocktails privés dans les prestigieux locaux de l’espace Paul Ricard, inauguré en 1995, rue Royale dans le VIIIe arrondissement de Paris – y compris donc à l’occasion de la sortie d’un livre. La responsable de la communication, sollicitée par notre demande, reprend contact avec nous après la lecture de Grandes Fortunes. Dynasties familiales et formes de richesses en France paru début janvier 1996. Le contrat consiste à inviter tous les interviewés qui ont collaboré à l’enquête, la société Ricard offrant salons et boissons, les Éditions Payot prenant en charge les petits fours et les Pinçon-Charlot assurant la dédicace de l’ouvrage proposé à la vente. Nos enquêtés sont tellement heureux de se retrouver qu’ils en oublient presque notre présence, relégués dans un coin avec une bonne table et des livres à dédicacer. Nul besoin ni de les accueillir ni de les présenter, ils sont chez eux, entre eux et satisfaits d’un ouvrage non hagiographique mais qui dévoile la mobilisation, positive à leurs yeux, de leur propre classe. Ce cocktail nous fait penser à une volière, les oiseaux piaillant leur joie de voler de l’un à l’autre prendre des nouvelles de « la » société, c’est-à-dire « leur » société.

Essayer et faire essayer des tailleurs Chanel

La recherche que nous avons menée, de 1993 à 1995, sur la construction sociale des grandes dynasties familiales a connu un certain écho médiatique. Avec l’ouvrage qui en est issu, le quatrième d’une longue série, de nouveaux contacts se développent qui nous ouvrent de nouveaux terrains d’enquête.

À la suite d’échanges réguliers avec la responsable d’un cabinet d’études et de conseils auprès de maisons liées au luxe, celle-ci suggère à Monique, à la fin des années 1990, de lui rédiger une note à partir d’une expérience assez particulière : la sociologue va être chargée de présenter au domicile des meilleures clientes les derniers modèles de tailleurs du prêt-à-porter Chanel. Karl Lagerfeld a conçu quelques nouveautés et la maison de couture souhaite en donner la primeur à ses plus fidèles acheteuses. Les tailleurs, assurés, sont livrés chez nous à Bourg-la-Reine. Michel s’empresse de photographier son épouse, ainsi magnifiée par des parures inabordables.

Les six tailleurs sont tous très agréables au toucher, grâce à des matières naturelles, et ont des couleurs flatteuses et subtiles. Monique y est aussi à l’aise que dans un pyjama. Michel accepte de mettre une casquette et de faire le chauffeur de Madame pour présenter les créations du maître dans de prestigieux appartements des beaux quartiers parisiens. Selon les clientes et leur taille, ce sont elles ou Monique qui font les essayages. Pour les remercier, Monique doit leur remettre un portefeuille Chanel d’une valeur de 4 500 francs, alors que la sociologue est rémunérée par la société sous-traitante 1 500 francs la visite, sur lesquels elle doit bien sûr payer son chauffeur/livreur de tailleurs. Mais l’expérience sociologique en vaut la chandelle pour ce qui est de la compréhension du rapport de ces femmes de trente et cinquante ans à leur apparence. Au cours de ces séances d’essayage, Monique est frappée par la précision du vocabulaire de ces dames pour dire la qualité et le confort de la coupe et des étoffes, et le goût sans pareil du créateur. Elles sont visiblement à leur aise et manifestent un enjouement de connaisseur empreint d’une légèreté parfaitement calibrée. Leurs corps sont en parfaite harmonie avec leurs intérieurs bien entretenus, dont la décoration, mobilier et œuvres d’art, intègre et assume le legs des générations précédentes.

Mais le plus frappant que Monique a souligné dans son rapport a trait à la somatisation des rapports de classe, ici phénoménale. Les corps de ces femmes « bien » nées sont sculptés par le sport, la gymnastique, les exercices de maintien, une nourriture saine et diverses injonctions qui toutes convergent pour leur imposer une tenue et une retenue manifestant l’excellence de leur personne et de leur rang. Hier, les nobles étaient réputés être de « sang bleu ». La naturalisation des qualités sociales passe encore aujourd’hui par les corps. L’une des clientes se souvient d’une sortie de bain au bord de la piscine de sa grand-mère en Normandie : « Anne-Laure, veuillez remettre vos sourcils en place ! » Pour que soit légitimé le fondement arbitraire de la domination, les privilèges doivent être convertis en qualités innées et naturelles. Or les femmes – qu’elles soient filles, épouses ou mères – se doivent d’en être par leur corps la preuve vivante aussi bien que la vitrine impeccable.

Le financement par une banque d’affaires

La même responsable de ce cabinet d’études et de conseils pour des entreprises liées au luxe et à la finance devient une amie et nous introduit, en 1997, auprès des dirigeants de la Compagnie parisienne de réescompte (CPR), une banque d’affaires privée, qui nous proposent le financement d’une recherche sur des patrons nouvellement enrichis. Il s’agit de mettre au jour et de comprendre les ressorts de leurs stratégies afin de fonder, ou pas, une nouvelle dynastie familiale en passant le flambeau entrepreneurial à leurs enfants. Quelles sont, le cas échéant, les conditions d’une transmission réussie de la première génération fortunée à la seconde ? Dans le cas contraire, qu’est-ce qui fait que la réussite économique de personnes d’origine sociale plus ou moins modeste échoue à accomplir l’horizon dynastique qui anime les grandes familles traditionnelles ?

Nous nous mettons en quête de patrons ayant accumulé rapidement une fortune importante et étant en âge de se poser la question de la transmission de leur patrimoine. Nous convenons de déjeuner régulièrement, au dernier étage de la banque, avec les trois dirigeants impliqués dans cette collaboration, Éric Langeard, le maître d’œuvre de ce projet, Patrick de Fayet, le directeur du développement de cette banque, et Olivier de Conihout, directeur général adjoint de CPR gestion, chargé de la clientèle privée, afin de faire le point sur nos avancées et de bénéficier de leurs conseils dans le choix des interviewés. L’enquête donne naissance en 1999 à un nouvel ouvrage, Nouveaux Patrons, nouvelles dynasties2.

La présence de deux nobles parmi ces trois dirigeants a permis une certaine complicité, compte tenu de la reconnaissance dont nos travaux précédents ont bénéficié dans ce milieu. Nous avons pu mettre en évidence l’importance du passage de la domination économique à la domination symbolique pour que les parvenus s’intègrent à l’aristocratie de l’argent. Cette transsubstantiation des rapports de domination se révèle en effet essentielle à leur reproduction. La constitution d’une dynastie familiale est d’ailleurs le principal critère de la cooptation dans le club du Gotha. La durée seule est à même de métamorphoser le vil plomb du travail acharné, du labeur opiniâtre, en or, en don, en qualités innées et transmissibles, en excellence naturelle sans rapport avec le mérite besogneux des parvenus. Inscrire la richesse dans le temps long des générations, au sein du réseau des grandes familles, est également la meilleure façon d’empêcher les mésalliances et la déperdition vers les classes moyennes et populaires. La seule richesse économique ne suffit donc pas à fonder une dynastie qui nécessite un alliage avec les autres formes de richesse sociale, culturelle et symbolique.

Cette recherche est une occasion de côtoyer de façon régulière des banquiers de haut vol et de comprendre ou plutôt, à cette époque, d’avoir l’intuition du rôle que peuvent encore jouer les nobles dans l’anoblissement et la légitimation de l’argent. Vivre des situations où le pouvoir est là, en exercice et en déploiement, nous permet de saisir plus concrètement, au ras des comportements, des façons d’être, de regarder et de parler, la force de l’oligarchie capitaliste et l’acuité de sa conscience de classe.

Les données de la Direction générale des impôts

Alors que Nicolas Sarkozy est ministre du Budget, de 1993 à 1995, nous lui écrivons en vue d’obtenir par ses services un accès aux déclarations fiscales des assujettis à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Notre objectif est de pouvoir mener un travail statistique sur l’échantillon des 100 plus riches contribuables en France. Le ministère d’alors botte en touche. Pour toute réponse, nous recevons la photocopie de quatre pages de documents administratifs exposant la ventilation, par département, du nombre d’assujettis et des montants payés en 1992 et 1993. Nous tentons de nouvelles sollicitations par téléphone, mais en vain.

Nous avons plus de chance en 1998. Grâce à une autorisation accordée par Laurent Fabius, alors ministre de l’Économie et des Finances, la Direction générale des impôts (DGI) réalise à notre demande une série de tableaux mettant en évidence la dispersion et la multi-dimensionnalité des richesses. Nous nous concentrons sur les 10 % les plus riches de l’ISF, soit quelque 21 000 foyers, sur un total de 212 000. À partir de cet échantillon, nous procédons à une série de « zooms » pour cibler les plus riches de plus en plus riches : les 10 000, les 1 000 et enfin les 100 les plus fortunés. Nous ne pouvons pas aller au-delà, l’anonymat des contribuables devant être préservé. En restreignant le nombre d’assujettis pris en compte dans les catégories aux revenus les plus élevés, nous risquerions en effet de rendre leur identification possible. Ceci dit, nous n’avons aucun accès direct aux données, les fonctionnaires de la DGI effectuant le travail de synthèse en fonction de nos demandes, sachant que nous nous sommes en amont engagés à donner à relire au ministère toute publication issue de ce travail.

Au sein même des grandes fortunes, le montant des patrimoines est très hétérogène. En 1999, les 212 000 foyers fiscaux assujettis à l’ISF révèlent une dispersion des montants des patrimoines de plus en plus accentuée à l’approche des sommets de la richesse. Ainsi, l’écart entre les 21 200 foyers les moins bien lotis de l’ISF et celui des 106 les plus riches va de 5,1 millions de francs à 865,8 millions ! Non seulement la dispersion des montants s’accroît lorsque l’on grimpe dans l’échelle des fortunes, mais la structure même des patrimoines évolue, avec une proportion grandissante des valeurs mobilières qui vont jusqu’à représenter 97,6 % des patrimoines des 106 plus grandes fortunes. Ces valeurs mobilières, qui incluent les actions en Bourse et les obligations, sont par essence productrices de revenus, expliquant ainsi que les plus riches deviennent de plus en plus riches. Ce qui n’empêche pas que ces très riches disposent en même temps d’un patrimoine de jouissance important. Celui-ci diminue en valeur relative lorsque le patrimoine global augmente, mais il n’en demeure pas moins colossal en valeur absolue. Lorsqu’ils traitent du sujet, les médias se focalisent sur les châteaux, les yachts ou les jets privés, ce qui a tendance à minorer l’importance de la spéculation financière. Cette découverte de l’importance du capital financier dans les patrimoines des assujettis à l’ISF est « capitale » pour comprendre l’évolution de nos recherches, qui ont dès lors tenté de faire une place plus large au champ économique3.

Groupe de travail « Sociologie de la noblesse »

Avec d’autres chercheurs, dont Monique de Saint-Martin, Éric Mension-Rigau et Cyril Grange, nous constituons, au début de l’année 1995, un groupe de travail intitulé « Sociologie de la noblesse ». Les réunions ont lieu à l’Iresco, l’institut auquel nous sommes rattachés en tant que chercheurs au CNRS, rue Pouchet, dans le « mauvais XVIIe arrondissement », comme disent les promoteurs immobiliers. Le marquis Jean-François des Monstiers-Mérinville est un fidèle de ce groupe de réflexion informel, n’hésitant pas à venir partager le déjeuner de la cantine avec nous et quelques autres chercheurs.

Nous avons passé un long week-end dans le château du Fraisse, domaine de sa famille depuis le XIIIe siècle, situé à Nouic en Haute-Vienne. De nombreuses pages sont consacrées à cette famille dans notre livre Grandes Fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France. Christiane de Nicolay-Mazery, qui a grandi au château du Lude dans la Sarthe (et que l’on peut découvrir en images dans le film de Jean-Christophe Rosé, Voyage dans les ghettos du Gotha), fait également partie des habituées, avec son amie la comtesse Anne de Bryas. Chaque réunion est programmée autour d’un thème. L’intervenant est soit un chercheur, soit un membre de la noblesse qui vient par exemple nous exposer les difficultés rencontrées dans la transmission d’un château familial en étant fils unique et de surcroît enfant adopté. Au-delà de la valeur du bien immobilier concerné, l’enjeu symbolique est écrasant. Les familles fortunées de l’aristocratie et de la bourgeoisie ancienne valorisent tous les signes qui échappent à l’usure du temps. Elles misent sur la durée, symbolisée par la succession des générations, pour assurer et légitimer leurs positions dominantes. La diversité des situations d’enquête permet de multiplier les points de vue sur les classes dominantes pour en comprendre les ressorts intimes, personnels et collectifs, sur fond d’une incessante mobilisation pour la perpétuation des privilèges.

Collaboration avec une famille de la grande bourgeoisie catholique

À l’occasion de l’introduction en Bourse de l’entreprise familiale liée à la sidérurgie et de la vente des actions détenues, une famille s’est retrouvée tout à coup avec beaucoup d’argent. Nous sommes contactés en 2008 par le responsable de sa banque pour faire office de conseillers d’un genre assez particulier. Les parents, croyants, sont soucieux d’apprivoiser ce décuplement soudain de leur fortune, de le rendre compatible avec les valeurs de partage et de respect qu’ils se sont efforcés d’inculquer à leurs six enfants. Des questions existentielles les tourmentent. Comment ne pas les déstabiliser par cet héritage hors norme ? Comment leur apprendre à faire de ce magot un facteur d’équilibre plutôt que de corruption psychique et morale ?

Nous signons un pacte de confidentialité assorti d’un contrat nous assurant une rémunération modeste mais juste. Le protocole prévoit l’écriture d’un texte correspondant à l’intervention que nous ferons aux enfants, le jour de notre rencontre avec eux et leurs parents. Celle-ci a lieu dans un très bel hôtel particulier à Paris où sont également présents des conseillers financiers français et anglais. Les enfants, dont quatre sont majeurs, nous semblent très à l’aise, libres dans leur expression face à leurs parents – dans une forme de complicité familiale inconnue dans nos propres parcours.

Notre tâche, selon ce cahier des charges, consiste à donner à voir aux héritiers le champ des possibles constructifs et positifs que la richesse peut permettre lorsqu’elle est assumée sainement et utilisée à bon escient. Nous nous appuyons sur l’exemple, réel mais anonymisé pour la circonstance, d’un homme de plus de soixante ans, issu d’une famille d’industriels dont l’entreprise est cotée en Bourse, appartenant aux plus grandes fortunes de France. Ayant hérité d’un patrimoine de rapport très confortable, il a choisi de le mettre au service de la lutte contre les inégalités sociales, économiques et écologiques. Sensibilisé à la misère, il a créé un fonds abrité par une fondation : les revenus de ce capital lui permettent de financer des projets conformes à ses aspirations. Marié et père de quatre enfants, c’est toute la famille qui s’investit dans cette action en y éprouvant un sentiment de dignité que ne lui procurerait pas la simple jouissance d’une grosse somme d’argent. Favoriser et promouvoir les droits humains, travailler à la prévalence d’une culture de paix sur celle de la violence, œuvrer à l’auto-organisation des exclus, voilà qui peut donner un sens à l’existence et lui conférer une portée et une utilité introuvables ailleurs.

Les millionnaires du Loto : quand le rêve devient réalité

Nous sommes à Blois pour un colloque, en octobre 2006, consacré au thème de l’argent. Au cours de son intervention, Michel parle de notre rêve d’éclairer d’un jour nouveau nos recherches sur le vieil argent et les patrons nouvellement enrichis, à partir de ceux et celles qui deviennent multimillionnaires en une seconde par le seul fait du hasard.

Quelques semaines plus tard, nous recevons une lettre de la directrice de la communication de la Française des Jeux nous invitant à prendre contact avec elle, afin d’examiner l’éventualité d’une collaboration. Le principe de celle-ci est vite accepté : nous pouvons travailler auprès du service Gagnants, créé en 1993, pour accompagner les joueurs qui se retrouvent soudain en possession de plus d’un million d’euros grâce au Loto ou à l’Euromillions. Les heureux gagnants seront libres d’accepter ou de refuser de nous accorder des entretiens sous anonymat ou pas, selon leur choix. Nous nous engageons à respecter scrupuleusement les données privées des gagnants. Nos frais d’enquête, y compris de voyages et de restaurants, ainsi que les moyens de travail nécessaires à l’enquête sont pris en charge par l’entreprise. Nous convenons que le livre qui en sortirait aux Éditions Payot serait relu par les responsables4.

Mais, avant de nous jeter dans cette nouvelle aventure, l’âge de la retraite étant venu, il nous faut faire nos adieux au CNRS. Nous choisissons la radicalité : jeter toutes nos archives, stockées à l’Iresco, dans onze grandes poubelles vertes de la Ville de Paris et ne pas faire la demande du statut de chercheur émérite. Nous voilà frais et disponibles sans autres contraintes que celles que nous choisirons.

Pour comprendre les modalités selon lesquelles les grands gagnants du Loto et de l’Euromillions inscrivent leur gain de plusieurs millions dans leur histoire personnelle, familiale et sociale, nous commençons par assister aux réunions que les responsables du service Gagnants de la Française des Jeux organisent en vue de les accompagner dans leur nouvelle vie. Les séances ont lieu dans des hôtels parisiens chics autour de thèmes comme la gestion du gain, les rapports aux banquiers, le secret, le partage, les achats ou les vacances. Entre les membres de ce club insolite, nous percevons une connivence qui n’est pas sans rappeler celle en vigueur dans les cercles de la haute société. Les jeux de hasard sont certes les seuls où chacun est à égalité face à des chances infimes de gagner, mais, comme la plus grande majorité de la population française appartient aux classes moyennes et populaires, le public du service Gagnants concerne massivement des joueurs issus de ces milieux. Dans cette enquête, nous nous penchons sur les façons dont chacun s’approprie une fortune qui produit un séisme vital d’une intensité exceptionnelle. Une ligne de faille s’ouvre, béante, les millions d’euros bousculant toutes les composantes du monde d’avant.

Nous nous rendons chez un ancien menuisier, qui a gagné 27 millions d’euros. Chasseur passionné, il a délaissé les terres communales pour des chasses privées sur les propriétés qu’il a achetées en Sologne, dont une à des marchands de biens exerçant à Paris – des passionnés de chasse eux aussi, que l’heureux gagnant accueille avec plaisir. L’épouse aide le groupe des rabatteurs tandis que son mari est posté et signale le passage des animaux. C’est en quasi-châtelain que le petit-fils de l’ancien ouvrier communiste peut accueillir par dizaines tous ses amis d’avant le gain. Le nouveau multimillionnaire savoure, discrètement, l’immensité de ses propriétés et sa revanche sociale, heureux de posséder ces terres longtemps convoitées sur lesquelles il lui était auparavant impossible de chasser, tout comme pour son père, son grand-père et leurs amis.

La joie des grands gagnants face à un avenir dégagé des soucis du quotidien est aussi un peu la nôtre, mais par procuration, et surtout parce qu’ils nous offrent une occasion inouïe d’assouvir notre passion de la recherche sociologique avec un cas d’études hors pair. Nous y voyons l’équivalent spontané d’une expérimentation de laboratoire : comment l’habitus populaire s’adapte-t-il à une pluie soudaine de richesse, à une ascension instantanée et stratosphérique sur l’échelle des patrimoines ?

Les intellectuels ont ordinairement tendance à traiter avec mépris les jeux d’argent, et à opposer le capital culturel, qu’ils valorisent, au capital économique et financier, qu’ils dédaignent – jusqu’à un certain point –, en s’accrochant à une dichotomie qui les rassure : certes, nous ne sommes pas riches financièrement, se disent-ils, mais nous le sommes d’une autre forme de richesse, qui nous est propre. A contrario, nos enquêtes montrent que les dominants cumulent et combinent les différents registres, dans la diversité des types de « capital ». Si les intellectuels boudent en règle générale les jeux d’argent, les classes bourgeoises et les classes populaires, elles, s’y adonnent depuis leur position respective. Sauf qu’elles ne jouent pas dans la même cour : casino contre Loto.

Les amis de l’ancien menuisier sont contents que la roue de la fortune ait tourné en faveur de l’un des leurs. Un peu de « justice » dans une société aussi inégalitaire ne fait pas de mal. Mais lorsque des gagnants d’origine populaire pointent le bout de leur nez dans les palaces, ils doivent y affronter des codes qui leur échappent, et la violence symbolique est à son comble. C’est pour nous un vrai moment de bonheur sociologique que de partager un dîner dans un des grands restaurants du bois de Boulogne, un jour d’octobre 2008 où nous accompagnons une dizaine de grands gagnants invités à dîner par la Française des Jeux. Dès leur arrivée groupée au restaurant La Grande Cascade, les flashes de leurs appareils se déclenchent. La magnificence des lieux le mérite, certes, mais ce réflexe touristique trahit surtout le fait que, ici, ils se sentent comme à l’étranger. Le décor dans lequel ils pénètrent leur paraît beau, mais, malgré le nombre de zéros sur leur compte en banque, ce n’est toujours pas leur monde.

Cette enquête nous a beaucoup « enrichis » dans nos analyses de la nature multidimensionnelle de la richesse. L’importance des autres formes de capital – culturel, social et symbolique – est éclatante dans les décalages dont s’accompagne la soudaineté d’un accès à la grande richesse économique. La violence symbolique, la façon dont elle s’éprouve en lien avec l’habitus de classe, se donnent ici à voir et à analyser dans un cas rare et paradoxal où cette violence se montre comme détachée, exposée indépendamment des inégalités strictement économiques. Cela nous montre que les déterminations sociales intériorisées résistent au séisme du gros lot lié au seul hasard.

11. Une sociologie de combat

Nous fêtons notre départ à la retraite le 31 août 2007, peu de temps après l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Élysée. La liberté dont nous jouissons désormais nous autorise à adopter une approche plus ouvertement critique, avec le souci de nous adresser au plus grand nombre pour éclairer comme nous le pouvons le fonctionnement actuel de la domination de classe, en y intégrant ses dimensions économique et politique. Le milliardaire américain Warren Buffett déclarait sur CNN en 2005 : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner. » Cet énoncé va nous servir d’aiguillon pour avancer dans nos nouvelles recherches.

Le président des riches

Dès la nuit du 6 au 7 mai 2007, Nicolas Sarkozy fête son élection au Fouquet’s sur les Champs-Élysées, avec ses amis du CAC 40. Le champagne coule à flots. C’est aussi la victoire de politiciens, de propriétaires de médias, de vedettes du showbiz et de sportifs célèbres. Tous ceux qui l’ont amené sur le chemin de l’Élysée seront vite récompensés. Avec des remises de légions d’honneur, le renforcement du bouclier fiscal et la défiscalisation des droits de succession. Les nominations stratégiques au gouvernement et dans les entreprises publiques permettront d’asseoir le pouvoir du nouveau président. L’argent s’annonce décomplexé, l’appât du gain assumé et la Rolex synonyme de la réussite de la vie sur Terre. La violence symbolique de ces réjouissances marquera à tout jamais le Fouquet’s, ce lieu mythique, classé « lieu de mémoire » par Jack Lang, ministre de la Culture en 1990, qui sera vandalisé en marge de la manifestation des Gilets jaunes du 16 mars 2019.

Alors que Nicolas Sarkozy et sa femme partent en croisière au large de Malte, à l’invitation du milliardaire Vincent Bolloré, nous décidons d’éplucher la presse quotidienne afin de conserver, dans de grands cahiers, une mémoire mise à mal par le flot qui submerge en permanence l’actualité. Tracer de manière systématique les connexions et les liens qui apparaissent dans ce maelström oligarchique constitue un bonheur quotidien aussi fort que la lecture d’un bon polar. Des enquêtes spécifiques complètent ce travail de veille médiatique. Nous partons ainsi enquêter avec Pascale Krémer, journaliste au Monde, au Cap Nègre, sur la commune du Lavandou où Carla Bruni possède une belle villa. Nicolas Sarkozy n’hésite pas à s’investir publiquement dans le problème du tout-à-l’égout qui divise les habitants de ce lotissement très chic à propos de l’évacuation de leurs eaux usées1. Le népotisme comme mode de gouvernance atteint son apogée lorsque Nicolas Sarkozy souhaite, à l’automne 2009, placer Jean, son fils cadet, à la tête de l’EPAD, l’organisme chargé de l’aménagement urbain et de l’attribution des marchés immobiliers du quartier d’affaires de La Défense. Nous nous rendons à Nanterre pour assister à la séance du conseil général, alors encerclé par des dizaines de CRS en cette journée mémorable de la mi-octobre 2009, qui doit installer « démocratiquement » le jeune prince à la tête d’un fief auquel il finira par renoncer devant la tempête que soulève une telle imposture.

Pour cette enquête sur l’Élysée, nous avons bénéficié des nombreux éclairages de personnages haut placés qui ont accepté de se confier à nous – le plus souvent sous le sceau de l’anonymat – et qui nous ont permis de mieux saisir les dessous de certaines affaires, notamment celle de la suppression de niches fiscales ou celle du tribunal arbitral ad hoc mis en place pour favoriser Bernard Tapie. Composé de trois experts choisis sur mesure avec une clause de confidentialité pour les débats, ce tribunal annoncera le verdict sans fanfaronnade le 11 juillet 2008, à la veille du week-end de la fête nationale ! L’État devra verser à Bernard Tapie 390 millions d’euros, intérêts compris, en dédommagement des pertes subies au moment de la vente d’Adidas effectuée par le Crédit lyonnais en février 1993. C’est en fait le contribuable qui paiera, puisque le Consortium de réalisation (CDR), organisme public dépendant du ministère de l’Économie et des Finances, a hérité de tous les contentieux du Crédit lyonnais. Nous ne sommes pas dupes du fait que certains hauts fonctionnaires et hommes politiques socialistes ne nous ont aidés que de façon intéressée, en vue de contribuer à la victoire électorale d’un futur candidat de leur camp2.

Le succès de cet ouvrage est tel qu’il fait partie des meilleures ventes de l’année 2010 et que, à ce titre, nous sommes invités à déjeuner par L’Express au Bristol, un palace situé à deux pas de l’Élysée où Nicolas Sarkozy aime faire des escapades gourmandes. François Gèze, P-DG des Éditions La Découverte, nous accompagne. Nous savourons le menu du chef Éric Frechon – trois étoiles au Michelin, avec du caviar et des noix de Saint-Jacques à la truffe, arrosés d’un Château Malagar 2005. Notre intention de bien profiter de ce moment gastronomique est soulignée dans le compte rendu des journalistes de L’Express : « Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ripaillent avec plaisir3. » Les autres auteurs bénéficient, eux, de commentaires sur le best-seller qui leur a valu d’être invités non seulement au Bristol mais également à l’Élysée. Quant aux Pinçon-Charlot, « il y a peu de chance, commentent les journalistes de L’Express, qu’ils soient, eux, un jour invités à l’Élysée, mais ils dédieront, c’est dit, le deuxième volet de leur Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy au… “président des riches” lui-même, leur bienfaiteur en quelque sorte ». Il est vrai que, grâce à nos droits d’auteur, nous nous sommes acheté une belle Kangoo rouge et nous avons pu faire des travaux d’embellissement dans notre maison, tandis que Nicolas Sarkozy n’est jamais arrivé à se défaire de l’étiquette de « président des riches » qui contribuera à son échec à l’élection présidentielle de 2012.

L’argent sans foi ni loi

Lors des rencontres que nous animons, la question nous est souvent posée du rapport paradoxal entre la religion, la foi qu’affichent volontiers les familles des beaux quartiers, et le credo économiquement libéral qu’elles embrassent par ailleurs. Nous voulons examiner cette tension de plus près dans le cadre d’un nouvel ouvrage sur l’argent fou avec la collaboration de l’anthropologue Régis Meyran4. Il est vrai que, entre 1986 où nous décidons d’investiguer sur les dominants, et 2011, notre objet de recherche, les plus riches familles de France et leur mobilisation pour la défense de leurs privilèges, a littéralement explosé sous nos yeux avec le passage d’un capitalisme industriel et paternaliste au néolibéralisme marqué du sceau de la financiarisation et de la marchandisation généralisée à tous les secteurs de l’activité économique, sociale et politique et ce, à l’échelle de la planète, depuis la chute du mur de Berlin en 1989. Or, face à un tel tsunami, qu’en est-il de la culpabilité, notamment chez les croyants, face à un enrichissement sans précédent des plus riches et un appauvrissement généralisé des plus pauvres ? Paradoxalement, l’absence de culpabilité en sort renforcée grâce au renversement idéologique de la lutte des classes qui accompagne cette révolution économique en transformant les patrons en créateurs de richesses et d’emplois et les ouvriers en coûts et en charges. Les valeurs morales et religieuses de l’aristocratie de l’argent participent également de cette légitimation de leurs passe-droits en renforçant leur croyance, individuelle et collective, dans leur excellence morale et sociale. Nous décidons d’aller assister tous les trois à la messe du mercredi à midi à l’église du quartier de La Défense, Notre-Dame-de-Pentecôte, destinée aux salariés de ce quartier d’affaires qui comprend entre autres le siège social de la Société générale, une salle de marché et la direction de la multinationale Total, et donc des traders et des financiers. Après la messe, nous descendons avec une partie des fidèles déjeuner dans une sorte de cantine modeste avec l’objectif de profiter des conversations et de nouer des contacts. Le curé Michel Anglarès nous accorde un entretien à propos de ses fidèles qui « regrettent les dérives du système, mais sans culpabiliser, car pour cela il faudrait dépasser l’idée du péché individuel pour atteindre celle du péché collectif ». Si culpabilité individuelle il y a, nous précise-t-il, elle concerne plutôt des fidèles exposés au stress du management néolibéral ne parvenant pas à atteindre les objectifs fixés par leurs supérieurs hiérarchiques. Ce curé nous met en contact avec un membre du Groupement chrétien des professions financières, créé au lendemain du krach boursier de 1929. Ce financier a fondé en 2002 une société de gestion de portefeuilles. En tant que catholique engagé, il choisit ses clients en fonction de leurs rapports personnels à l’argent : « Je ne veux pas de clients qui veulent jouer leur argent comme au casino. » Au cours de réunions où il associe ses clients à ses projets d’investissement, il s’efforce de les responsabiliser dans leur rapport à l’argent. Il les invite par exemple à visiter les entreprises dans lesquelles ils placent leurs fonds afin qu’ils n’oublient pas que, sous la spéculation financière, il y a des êtres humains qui travaillent. Il s’agit d’entreprises cotées en Bourse. « Il faut bien entendu que ce soient des secteurs porteurs car je dois valoriser l’épargne de mes clients, mais le bien commun entre également dans mes critères de choix, de même que les pratiques humaines. Bref, j’essaye de contribuer à créer plus de richesse, mais saine et humaine. » L’entretien se déroule peu avant l’élection présidentielle de 2012. Nous lui demandons si sa profession se sent menacée par l’arrivée d’un socialiste à l’Élysée. Sa réponse est claire et nette : « Chaque fois que les socialistes viennent au pouvoir, après quelques mois, c’est le règne de l’ultralibéralisme. D’ailleurs la Bourse ne s’y trompe pas puisqu’elle a atteint son plus haut niveau sous le gouvernement de Lionel Jospin en 20005. » Loin d’être un frein à l’accumulation du capital économique, les valeurs morales et religieuses de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie constituent un atout confirmant que l’argent regroupe les dominants, là où il divise les autres groupes sociaux.

La violence des riches

Dans le domaine politique et idéologique, les différentes fractions de la classe dominante tendent également, avec l’évolution néolibérale du capitalisme, à se rapprocher pour former une oligarchie à la pensée unique. Nous montrons dans notre ouvrage suivant, La Violence des riches, que la conversion des sociaux-démocrates français au libéralisme économique ne date pas de la présidence de François Hollande en 2012. Celui-ci avait en effet déjà renoncé aux idées de la gauche dès 1983. En participant à l’ouvrage collectif La Gauche bouge, il cosignait ainsi la révolution conservatrice : « Finis les rêves, enterrées les illusions, évanouies les chimères. Le réel envahit tout. Les comptes doivent forcément être équilibrés, les prélèvements obligatoires abaissés, les effectifs de la police renforcés, la Défense nationale préservée, les entreprises modernisées, l’initiative libérée6. »

Loin d’être l’œuvre d’un « adversaire sans visage » la violence de classe a ses agents, y compris donc au cœur de la social-démocratie. Le rôle des dirigeants du Parti socialiste a été essentiel dans la constitution d’une Europe antidémocratique, régie par des traités, des directives et des normes en phase avec la violence d’un capitalisme financiarisé. François Hollande ne représente en rien une alternative à la violence de classe du quinquennat de Nicolas Sarkozy, mais une simple alternance, qui permet à l’oligarchie de se recomposer politiquement pour mieux rebondir au tour d’après7.

La casse sociale continue à jouer à plein régime en détruisant la vie des plus fragiles. Mais les licenciements boursiers ne sont que les manifestations les plus visibles d’un phénomène dont il faut prendre toute la mesure. Nous mêlons enquêtes, portraits vécus et données chiffrées pour dresser le constat d’une grande agression sociale, d’un véritable pilonnage des classes populaires.

Vivre en direct le procès Cahuzac

Nous suivons le procès de Jérôme Cahuzac au palais de justice de l’île de la Cité du 8 février 2016 au 15 mai 2018 et nous en diffusons quelques commentaires au fur et à mesure, sur France Culture et dans L’Humanité. Autour d’un aligot à la Maison de la Lozère à Paris, nous racontons à Anne Sastourné, éditrice au Seuil qui s’est particulièrement investie dans l’édition de notre livre Les Ghettos du Gotha, les bonheurs de cette nouvelle aventure sociologique dont nous avons écrit les différents épisodes dans de petits cahiers. Pouvoir assister à un procès du ministre du Budget socialiste, de surcroît grand fraudeur fiscal, sans avoir à faire autre chose que de prendre des notes, tout en savourant la présence des avocats, des banquiers suisses et de l’épouse Cahuzac, elle aussi fraudeuse fiscale, constitue pour nous un moment de satisfaction sociologique. Un déjeuner à Bourg-la-Reine, début juillet 2017, scelle la décision d’en faire une bande dessinée avec Étienne Lécroart, dans le cadre d’un partenariat entre les Éditions du Seuil et Delcourt8.

Après l’envoi de nos notes et de la transcription intégrale du procès par les greffiers que nous avons obtenue grâce à la gentillesse d’une journaliste, Étienne construit le story-board de la bande dessinée. Il ne se contente pas de mettre le dessin au service de l’écriture, mais fait œuvre de création originale. « J’ai utilisé, dit-il, un principe de BD classique pour construire le scénario, je me suis mis en scène dans le rôle du naïf qui pose des questions tandis que les Pinçon-Charlot répondent à mes interrogations avec tout leur savoir-faire de spécialistes9. »

Le support de la bande dessinée nous apparaît comme un atout extraordinaire pour transmettre notre savoir sur les grands bourgeois à un public potentiellement plus jeune et plus éclectique dans ses origines sociales10.

Le refus des plus riches de contribuer à la solidarité nationale en utilisant les niches fiscales ou les paradis fiscaux constitue une violence de classe aux conséquences importantes pour les plus modestes puisque le manque à gagner lié à la fraude fiscale est de 100 milliards d’euros par an pour les caisses de l’État. Mais cette forme de délinquance est rendue invisible grâce à la complicité des politiques, des banquiers, des économistes, des milliardaires propriétaires de nombreux médias. C’est bien la classe dominante qui, depuis le sommet de l’État, organise en France, mais aussi en Europe, une partie du déficit public pour le remboursement duquel le peuple devra encore plus se serrer la ceinture.

Notre recherche sur l’ampleur de la fraude fiscale des plus riches11 nous fait éprouver le poids du secret de façon beaucoup plus lourde que pour nos recherches précédentes. Nous sommes face à des poupées russes : chaque fois que nous arrivons à en ouvrir une, il y en a des dizaines d’autres qui surgissent. Secret fiscal, secret bancaire, secret des affaires… Nous sommes confrontés à des couches d’opacité d’autant plus denses qu’elles pullulent de termes techniques peu compréhensibles, très souvent des anglicismes typiques de la novlangue de la technocratie. La diversité des services, des directions, leurs sigles difficiles à mémoriser, leur dispersion géographique constituent autant de labyrinthes qui brouillent les pistes. La complexité des montages financiers, fiscaux et juridiques empêche le tout-venant d’en saisir d’emblée le fonctionnement. C’est pourquoi les lanceurs d’alerte, ou tout simplement les salariés qui acceptent de témoigner sous anonymat, sont indispensables dans ce type de recherches sociologiques.

Notre travail de sociologues sur ces questions ne contient pas de scoop au sens journalistique du terme. Les inspecteurs des impôts spécialisés dans les grandes fortunes, que nous avons interviewés sous anonymat, ont respecté leur serment de ne pas trahir le secret fiscal auquel ils sont tenus. Leurs témoignages n’en ont pas moins été précieux pour comprendre les divers mécanismes institutionnels en vigueur, y compris au cœur de Bercy, pour garantir le plus souvent aux plus riches fraudeurs la clémence de l’État.

Malgré le travail courageux des lanceurs d’alerte qui ont permis de faire fuiter de nombreuses listes de prestigieux fraudeurs et la solidarité importante de journalistes coordonnés par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) pour diffuser leurs découvertes, la fraude continue à s’opacifier. La dernière fuite, OpenLux, date de février 2021, et concerne une nouvelle fois, après les Lux Leaks en novembre 2014, le Luxembourg, un paradis fiscal au cœur de l’Europe, qui fait d’ailleurs partie des cinq premiers de la planète. La moitié des 17 000 sociétés luxembourgeoises qui ont été reliées, par les journalistes du quotidien Le Monde dans le cadre d’OpenLux, à de grandes fortunes françaises, démontre une fois encore une mobilisation constante de cette oligarchie mondialisée pour faire bande à part12. Tout se passe même comme si elle instrumentalisait les luttes contre la fraude fiscale pour l’affiner dans un jeu de cache-cache bien cruel dans ses conséquences pour les plus démunis.

12. La conscience de classe des dominants

La cooptation sociale

La cooptation sociale constitue la clef du fonctionnement d’une classe dominante consciente d’elle-même et mobilisée dans la défense de ses intérêts sociaux, économiques, idéologiques et politiques. Cette cooptation s’exerce de manière plus ou moins formelle.

Les cercles sont des lieux de condensation du pouvoir qui opèrent une sélection sévère parmi une population déjà hors du commun par ses conditions d’existence. On n’adhère pas au Jockey Club ou au Cercle de l’Union interalliée comme à un parti ou à un syndicat. Les règles d’admission des membres sont définies dans les statuts. Les candidats sont cooptés par ceux qui en sont déjà membres. Deux parrains mènent campagne au sein du cercle pour la candidature de leur poulain. Il peut arriver que ceux-ci éprouvent des réticences à l’encontre de leur filleul : ils incitent alors celui-ci à retirer sa candidature avant qu’il ne soit trop tard, c’est-à-dire avant le vote des membres du comité ad hoc et son humiliante mise en ballottage éventuelle. Cette cooptation, qui peut donc être aussi une exclusion puisqu’elle suppose la possibilité du rejet de candidatures non conformes aux canons du cercle, est assumée en toute bonne lucidité. Ceux qui sont écartés le sont explicitement à partir de critères sociologiques portant sur le candidat, ses relations et l’histoire de sa famille, ce qui condamne sans appel la personnalité des exclus. Ce ne sont ni les sociologues du CNRS, ni les statisticiens de l’Insee qui définissent les contours de l’aristocratie de l’argent, mais ses membres eux-mêmes, à partir d’un travail de recherches généalogiques, de consultations de divers ouvrages, dont bien sûr le Bottin Mondain dont l’entrée exige aussi le soutien de deux personnes y figurant déjà, de conversations et de prises de décision. Cette forme de violence symbolique trouve son expression matérielle dans la publication de l’annuaire du cercle et de la liste des élus. Ces annuaires sont confidentiels et réservés aux seuls membres. Le profit est à usage interne : c’est au sein de la classe dominante qu’il présente une valeur.

Si la cooptation pour les rallyes des jeunes adolescents apparaît plus informelle, avec des listes constituées par des mères de famille sur le fondement de leur capital mondain, sans statuts ni annuaire, elle n’en est pas moins contraignante tant l’enjeu est de taille et engage un capital d’honneur qui, miné, amoindrirait le renom de ceux et celles qui auraient abîmé l’image de tel ou tel rallye. Dans son cursus complet, le rallye est un projet éducatif. En cela, il vient doubler le système scolaire et compléter les apprentissages familiaux. Il a pour spécificité d’apprendre aux jeunes, à partir de dix ans, de manière là encore consciente et assumée, à reconnaître leurs semblables pour savoir identifier les partenaires possibles pour des relations amicales, affectives ou amoureuses. Autour d’activités culturelles, de parties de jeux de société comme le bridge ou l’apprentissage de la danse, le rallye développe également l’esprit de cercle. C’est en fait une technique collective de présentation de soi dans laquelle, en quelque sorte, la classe sociale est présentée à elle-même. Cette inculcation collective en douceur, progressive, précise et complète, permet de vivre sa vie sur le mode de l’évidence, du mérite et des hasards heureux comme celui du coup de foudre amoureux, lors d’un cocktail à l’ambassade de Grande-Bretagne, auquel ne devaient se rendre ni Quitterie ni Charles-Henry1 ! La valorisation de son propre milieu avec l’apprentissage de ses limites fait partie de l’instance de socialisation propre à cette classe sociale au sommet des richesses et des pouvoirs. La famille élargie, avec ses châteaux, villas au bord de la mer et chalets à la montagne, où l’on cousine dans de bonnes conditions, complète, avec les écoles spécifiques de la grande bourgeoisie, la fabrication du dominant, lequel doit pouvoir vivre le goût de son semblable comme une évidence du partage de l’excellence entre les « premiers de cordée ». La chasse à courre, le golf, le monde du cheval et des courses hippiques participent également, toujours sur le principe de la cooptation sociale, de la diversité des instances qui contribuent à la réussite du maintien et du renforcement du processus de la reproduction des rapports de classe.

Les stratégies de ceux qui naissent avec une cuillère en or dans la bouche ne sont donc pas le résultat d’« une volonté », mais de volontés socialement construites et continûment réactivées dans le communautarisme de naissance des familles des beaux quartiers et qui concerne toutes les situations sociales, économiques et politiques, liées à la reproduction des privilèges au sein de cette confrérie.

« La subordination de l’ensemble des pratiques à une même intention objective, sorte d’orchestration sans chef d’orchestre, ne s’accomplit, écrit Pierre Bourdieu, que par l’intermédiaire de l’accord qui s’instaure comme en dehors des agents et par-dessus leur tête entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font, entre leur “vocation” subjective (ce pour quoi ils se sentent “faits”) et leur “mission” objective (ce que l’on attend d’eux), entre ce que l’histoire a fait d’eux et ce que l’histoire leur demande de faire, accord qui peut s’exprimer dans le sentiment d’être bien “à leur place”, de faire ce qu’ils ont à faire, et de le faire avec bonheur, au sens objectif et subjectif, ou dans la conviction résignée de ne pouvoir pas faire autre chose qui est aussi une manière moins heureuse, bien sûr, de se sentir fait pour ce qu’on fait2. »

Pas de chef d’orchestre donc, puisque chaque membre de ces dynasties familiales, fortunées depuis plusieurs générations, a la charge d’en défendre les intérêts. Ce qui exige une grande tolérance dans les choix professionnels, qu’il s’agisse des affaires ou des univers sociaux liés à l’art, au patrimoine historique, à la science, au sport ou à la philanthropie, mais à la condition que ce soit toujours au plus haut niveau. Les Rothschild se distinguent ainsi au-delà des affaires dans de nombreux domaines, dont celui du vignoble bordelais avec Philippe de Rothschild et le Mouton-Rothschild, premier Grand Cru classé. Sur les champs de courses, les couleurs des Rothschild (le bleu et le jaune) figurent en bonne place. Chaque porteur du patronyme, qui s’investit au plus haut et avec succès dans un domaine particulier de l’activité sociale, fait rejaillir sur ce patronyme une part de sa réputation personnelle. Ce symbole dynastique, fondamental dans la construction de la conscience de classe, sort ainsi grandi de ces contributions multiples et diversifiées3. Nous avons aussi longuement interviewé Denis de Kergorlay, actuel président du Cercle de l’Union interalliée, à propos de ses investissements dans la défense du patrimoine historique4. Quel que soit donc l’univers professionnel, l’important, c’est d’être en haut de l’affiche et de l’excellence sociale.

Nos recherches ont également mis en évidence que la corruption n’est pas le fait d’individus malhonnêtes, mais celui d’une classe à laquelle la corruption est consubstantielle. Ainsi, un service rendu par un banquier à un avocat n’induit pas que le banquier compte sur un contre-don de la part de cet avocat. Chaque membre de la classe rend service à ses « camarades » de classe, quoi qu’il advienne, dans une solidarité forte, soudée et déterminée, que l’on s’attendrait plutôt à trouver chez les dominés. L’avocat offrira un stage dans son cabinet au fils d’un haut fonctionnaire de Bercy, qui proposera à son voisin de la Villa Montmorency un poste à la Banque publique d’investissement à Bercy. Une sorte de communisme sur fond de luxe et de pouvoir. Chaque membre de cette oligarchie, dans un habitus de classe socialement construit en interaction avec des positions au sommet d’institutions dont elle a la maîtrise, agit ainsi en conformité objective avec des intérêts qui sont toujours et exclusivement ceux de sa classe.

La lutte de classe

La lutte de classe constitue un aiguillon permanent favorable à cette conscience de classe. La dynamique de la mobilisation des membres de l’oligarchie s’exerce ainsi sur tous les fronts et dans tous les instants. À travers une myriade d’autres institutions moins sélectives que les cercles ou les rallyes, les riches ont la possibilité de s’investir dans de multiples formes de capital social institué : comités de défense des beaux quartiers, associations de protection du patrimoine historique, think tanks, instituts de réflexion, lobbying, conseils d’administration des entreprises du CAC 40, services de gestion privée des grandes banques d’affaires, syndicats patronaux…

Cette toile d’araignée, ainsi tissée, présente le double avantage d’assurer de manière collective une domination sans partage mais aussi sans culpabilité. Cette conscience est en effet façonnée de telle sorte que l’exploitation économique n’apparaisse jamais comme une prédation de classe, mais comme un phénomène aussi naturel que la course du soleil ou l’orbite de la lune. Le peuple, écrivait le philosophe Paul Nizan, intériorise ainsi « que les plus dignes de commander commandaient. Que ce commandement était légitimé par la possession de valeurs qui lui étaient interdites, à cause de l’infériorité de sa nature physique, de sa nature naturelle et non de sa situation sociale5 ».

Les habitants des logements sociaux et les sans-abri des centres d’hébergement d’urgence ne sont ainsi pas les bienvenus dans les beaux quartiers. Les recours contre les permis de construire sont la manière habile et discrète de s’opposer à ces trouble-fête. Mais, parfois, les arrangements entre puissants peuvent échouer et la colère de classe s’affiche alors sans complexe.

Des bourgeois rouges de colère contre un centre d’hébergement d’urgence dans le XVI!

Le lundi 14 mars 2016, pressentant que l’orage allait gronder, nous nous installons à 18 h 15 dans le grand amphithéâtre de l’université Paris-Dauphine pour assister à la présentation, par la Mairie de Paris, d’un projet de centre d’hébergement d’urgence de 200 places, non loin des appartements de grandes fortunes comme les Dassault ou les Wildenstein. Les 700 places de l’amphithéâtre sont prises d’assaut tandis que d’autres centaines de bourgeois rouges de colère restent dehors, entourés de nombreux policiers en tenue de combat. L’ambiance est électrique et agressive. Anne Hidalgo, maire de Paris, est traitée de « salope », les patronymes de Ian Brossat, maire communiste adjoint au logement, et de Sophie Brocas, préfète et secrétaire générale de la préfecture de région et de Paris, sont vulgairement entremêlés et hués avec notamment ce « Brossacaca » qui blessera les intéressés, mais qui nous donnera du grain à moudre pour essayer de comprendre une agressivité publique et assumée que nous n’aurions pourtant jamais pu imaginer de la part de ces bourgeois après trente ans d’enquête dans les beaux quartiers. Les invectives ne cessant pas, le président de Paris-Dauphine exige, au bout de vingt minutes, que le public évacue l’université. Les « racailles inciviques et violentes » ne sont pas forcément celles qu’on croit et n’habitent pas nécessairement dans les quartiers défavorisés. Nous partageons cette expérience de terrain avec Étienne Lécroart, notre ami dessinateur, et Marianne Zuzula, notre éditrice à La Ville brûle : il en résultera un nouvel album de sociologie dessinée, Panique dans le XVIe6.

La sociabilité mondaine

La sociabilité mondaine inscrit, perfectionne et entretient, dans la joie et les festivités de l’entre-soi, la solidarité et la conscience de classe. Les modalités concrètes des mondanités sont sans fin : bals, cocktails, vernissages inaugurant les expositions d’art, premières d’opéra, petits déjeuners dans les palaces, dîners chez les uns et les autres, conférences dans les cercles, rallyes automobiles avec voitures anciennes de collection, fêtes des comités de défense des beaux quartiers, fêtes des jardins, dîners en forêt après la chasse, cocktails sur les toits du château de Chambord, remises de légions d’honneur, dîners en blanc un jeudi de juin dans l’ouest de Paris… Ce ne sont pas des futilités ringardes, mais bien au contraire un travail sans fin de tissage des liens et des biens, nécessaire à la réactivation de la conscience de l’appartenance à la classe dominante. Ce qui nous apparaît comme un travail épuisant dans ces multiples contraintes, n’est que bonheur et joie de vivre pour les intéressés.

L’intentionnalité collective

L’impunité des puissants est construite dans la bonne conscience de chacun. La construction psychique des individus doit beaucoup aux rituels religieux, sociaux, culturels ou symboliques qui sont toujours largement partagés dans un collectivisme favorisant l’assurance de soi et de sa classe. La certitude d’être les meilleurs barre la route à la culpabilité et à la mauvaise conscience7. La bourgeoisie « travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire. M. Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui », écrivait encore délicieusement Paul Nizan8.

La question de l’intentionnalité collective qui reconduit sans relâche l’exploitation des êtres humains et non humains au profit des capitalistes se pose avec force à l’heure où un dérèglement climatique sans précédent menace la survie des plus pauvres de la planète. Cette intentionnalité ne relève pas de quelques individus malfaisants, mais du système capitaliste qui, en donnant aux détenteurs des titres de la propriété privée lucrative le droit d’exploiter et de financiariser toutes les formes du vivant, pérennise la catastrophe en cours.

À l’échelle de la planète, ce sont les plus riches qui contribuent le plus au réchauffement climatique : ces 10 % sont à l’origine, entre 1990-2015, de 52 % des émissions de CO2 cumulées, contre 7 % pour les 50 % les plus pauvres9. Le « budget carbone » global calculé pour limiter le réchauffement climatique sera épuisé en 2030. En France, les inégalités sont moins marquées, mais les 10 % les plus riches n’en demeurent pas moins responsables de plus de 25 % des émissions cumulées de CO2, entre 1990-2015, soit presque autant que la moitié la plus pauvre de la population française.

Le servage, l’esclavage, le colonialisme ont bien été abolis. Aujourd’hui, en finir avec le capitalisme s’impose avec urgence. C’est dans une perspective postcapitaliste que doivent s’inscrire les luttes à la fois écologiques et sociales contre le dérèglement climatique.

Conclusion. Le séparatisme des riches

« 1985-2017 : quand les classes favorisées ont fait sécession »

La fondation Jean Jaurès, un think tank de la gauche acquise au néolibéralisme, a publié, le 21 février 2018, un rapport écrit par Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’institut de sondage Ifop, sous ce titre : 1985-2017 : quand les classes favorisées ont fait sécession. Les inégalités sociales et économiques se sont en effet particulièrement aggravées sous le premier mandat de François Mitterrand, juste après le tournant de la rigueur en 1983 qui a ouvert la voie à la financiarisation de l’économie.

« Un processus protéiforme s’est mis en place, creusant un fossé de plus en plus béant entre la partie supérieure de la société et le reste de la population », écrit Jérôme Fourquet. Ce processus est le résultat, selon ce politologue-sondologue, de la conjonction de cinq évolutions qui ont abouti à créer des distances sociales et spatiales étroitement intriquées avec les niveaux de revenus. Elles ont marqué le quartier, l’école, le service militaire, les colonies de vacances et les partis de gouvernement qui ne représentent plus la diversité de la population. Dans chacun de ces cas, la mixité sociale a été mise à mal. Les statistiques sont implacables. Mais, comme nous le lui avons fait remarquer lors d’un débat partagé à la fête de l’Humanité 2018, il n’est jamais question dans ses analyses des causes de ces phénomènes ségrégatifs et des ruptures de classe qu’ils induisent. Jérôme Fourquet, ce haut responsable de l’Ifop, propriété de la famille Dentressangle, 56e fortune professionnelle de France, avec 1 600 millions d’euros, selon le palmarès 2020 de Challenges, ne fait jamais le lien avec la transformation d’un capitalisme industriel de type paternaliste en un capitalisme néolibéral et financiarisé encore plus favorable aux plus riches.

La violence sociale qui résulte de cette phase néolibérale n’est pas seulement vécue et intériorisée, elle est aussi objectivée dans les formes urbaines et architecturales, dans des lois, des institutions et des pratiques, dont par exemple le non-respect des quotas de la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains (SRU) concernant les logements sociaux dans les VIIe et XVIe arrondissements de Paris. Les stigmates négatifs se cumulent pour caractériser les « pauvres », les « immigrés » et les « assistés » des cités « défavorisées » des quartiers « sensibles », tandis que les « riches » des « beaux quartiers » accueillent ambassades et lycées de « prestige ». La marche à pied individuelle et si possible collective est un bon moyen pour vivre avec son corps l’ampleur de la ségrégation et des inégalités et de réfléchir à leurs causes.

Les riches de plus en plus riches

Le montant total des 500 fortunes professionnelles de France est passé de 210 milliards d’euros en 2010 à 1 000 milliards en 2021, avec une augmentation de 30 % pour la dernière année, en pleine période de crise pandémique1. À l’échelle de la planète, 2 153 milliardaires se partagent en 2019 plus d’argent que 4,6 milliards de personnes, soit 60 % de l’humanité, selon le rapport d’Oxfam du 20 janvier 2020.

Dès son arrivée au sommet du pouvoir, Emmanuel Macron, ex-banquier de chez Rothschild, a multiplié les cadeaux fiscaux en faveur des plus riches, dont la suppression de l’ISF, la création d’un impôt forfaitaire sur les revenus du capital, les baisses de cotisations pour les propriétaires des entreprises et la pérennisation du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et du Pacte de responsabilité.

Selon les calculs de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), publiés le 5 février 2020, sur les effets des mesures fiscales et sociales des trois premiers budgets du quinquennat d’Emmanuel Macron, « sur les 17 milliards d’euros distribués aux ménages depuis le début du quinquennat, plus du quart (environ 4,5 milliards d’euros) est allé soutenir le revenu disponible des 5 % de ménages les plus aisés ». Les 5 % les plus pauvres vont perdre 240 euros par an, alors que les 5 % les plus riches devraient gagner près de 3 000 euros de plus par an ! Les perdants sont les pauvres, les chômeurs et les retraités.

Rien ne va s’arranger avec la mise à mal des services publics et les privatisations, avec la réforme de l’assurance chômage et des APL, alors que, dans un contrepoint positif, les propriétaires vont bénéficier de la baisse de l’impôt sur les sociétés à 25 % en 2022. Emmanuel Macron est bien le président des ultra-riches2.

La loi sur la « lutte contre le séparatisme »

Dans son discours du 2 octobre aux Mureaux (78) sur « le séparatisme et la ghettoïsation de la République française », le président a monté en épingle de façon démagogique un supposé péril envahissant de « séparatisme islamiste ». Rien en revanche sur le séparatisme des riches dont la violence sociale est pourtant si lourde de conséquences.

Les lieux de résidence des riches constituent à eux seuls une objectivation dans l’espace urbain de leur position dans l’espace social. « Vivre ensemble » certes, mais à l’intérieur des beaux quartiers où il existe même de véritables ghettos dorés entourés de hauts murs – une ghettoïsation volontaire, consciente et assumée, protégée par des sociétés de gardiennage et toute une organisation collective garantissant l’imperméabilité de ces îlots. Quelques Gilets jaunes de l’Essonne ont eu l’audace de pénétrer le 12 septembre 2020, sans violence mais avec détermination, dans cette Villa Montmorency du XVIe arrondissement de Paris où vivent les familles Sarkozy, Bolloré, Lagardère ou Niel… « Oligarques, voleurs, spéculateurs, en prison ! » ont-ils tout juste eu le temps de lancer avant l’arrivée des « Bleus ».

« Je demande à tout citoyen, poursuit Emmanuel Macron, quelle que soit sa religion ou pas, de respecter absolument toutes les lois de la République. » Mais qu’en est-il des riches qui fraudent le fisc par dizaines de milliards, bafouant ainsi à l’évidence les lois élémentaires de la république sociale ? Qu’en est-il de ceux qui font bande à part en s’appropriant les richesses sur la base d’un communautarisme de classe éhonté ?

Emmanuel Macron et son gouvernement mettent à profit la crise sanitaire, les confinements et leurs conséquences sociales et économiques pour raviver, dans une offensive autoritaire et violente, le mythe d’une République française homogène, débarrassée comme par enchantement des multiples rapports de domination qui la minent. A contrario, nous pasticherions volontiers son discours pour énoncer une tout autre vérité : « L’ennemi de la République, c’est une idéologie économique, sociale et politique qui s’appelle le capitalisme et aujourd’hui le capitalisme radical, qui a l’objectif de diviser les Français entre eux pour pouvoir continuer à régner en maître absolu. »

Bibliographie

Livres de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

  • Dans les beaux quartiers, Le Seuil, « L’épreuve des faits », Paris, 1989 (réédition 2001).
  • Quartiers bourgeois, quartiers d’affaires, Payot, « Documents », Paris, 1992.
  • La Chasse à courre. Ses rites et ses enjeux, Payot, « Documents », Paris, 1993 (rééditions « Petite Bibliothèque Payot », 1996 et 2003).
  • Grandes Fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France, Payot, « Documents », Paris, 1996 (rééditions « Petite Bibliothèque Payot », 2006 et 2019). Traduction en anglais : Algora Publishing, New York, 1998.
  • Voyage en grande bourgeoisie. Journal d’enquête, PUF, « Sciences sociales et sociétés », Paris, 1997 (rééditions « Quadrige », 2002, 2005 et 2015). Traduction en roumain : Institutul European, Iasi, 2004.
  • Les Rothschild. Une famille bien ordonnée, La Dispute, « Instants », Paris, 1998.
  • Nouveaux Patrons, nouvelles dynasties, Calmann-Lévy, Paris, 1999.
  • Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte, « Repères », Paris, 2000 (nouvelles éditions 2003, 2007, 2016). Traduction en roumain : Editura Institutul European, Iasi, 2009. Traduction en turc : EPOS Yayinlari, Ankara, 2012.
  • Paris mosaïque. Promenades urbaines, Calmann-Lévy, Paris, 2001. Traduction en japonais : Hara Shobo, Tokyo, 2006.
  • Justice et politique : le cas Pinochet, Syllepse, Paris, 2003.
  • Sociologie de Paris, La Découverte, « Repères », Paris, 2004 (nouvelles éditions 2008 et 2014). Traduction en roumain : Editura Institutul European, Iasi, 2008. Traduction en allemand : Avinus Verlag, Berlin, 2008.
  • Châteaux et Châtelains. Les siècles passent, le symbole demeure, Anne Carrière, Paris, 2005.
  • Les Ghettos du Gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Le Seuil, Paris, 2007 (réédition « Points », 2010).
  • Paris. Quinze promenades sociologiques, Payot, Paris, 2009 (réédition « Petite Bibliothèque Payot », 2013).
  • Les Millionnaires de la chance. Rêve et réalité, Payot, Paris, 2010 (réédition « Petite Bibliothèque Payot », 2012).
  • Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Zones, Paris, 2010 (nouvelle édition La Découverte, « Poche/Essais », Paris, 2011). Traduction en coréen : Previewbooks, Séoul, 2012.
  • L’Argent sans foi ni loi. Conversation avec Régis Meyran, Textuel, Paris, 2012.
  • La Violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale, Paris, Zones, 2013 (nouvelle édition La Découverte, « Poche/Essais », Paris, 2014). Traduction en coréen : Mimesis, Séoul, 2015.
  • Tentative d’évasion (fiscale), Zones, Paris, 2015.
  • Le Président des ultra-riches. Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron, Zones, Paris, 2019 (réédition La Découverte, « Poche/Essais », Paris, 2022).

En collaboration

  • Avec Marion MONTAIGNE, Riche, pourquoi pas toi ?, Dargaud, Paris, 2013. Traduction en coréen : Galapagos Publication Co, Séoul, 2015. Traduction en japonais : Mediatoon Licensing, Tokyo, 2021.
  • Avec Étienne LÉCROART, Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ? La Ville brûle, Montreuil, 2014. Traduction en coréen : Redian Publishing Company, Séoul, 2015.
  • Avec Pascal LEMAÎTRE, C’est quoi être riche ? L’Aube, « Les grands entretiens d’Émile », La Tour-d’Aigues, 2015.
  • Avec Étienne LÉCROART, Panique dans le 16e ! Une enquête sociologique et dessinée, La Ville brûle, Montreuil, 2017.
  • Avec Étienne LÉCROART, Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale, Le Seuil/Delcourt, Paris, 2018.

Livres de Michel Pinçon

  • Cohabiter. Groupes sociaux et modes de vie dans une cité HLM, Plan construction, « Recherches », 1982.
  • Désarrois ouvriers. Familles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales, L’Harmattan, « Logiques sociales », Paris, 1987 (publié avec le concours du CNRS).

Livre de Monique Pinçon-Charlot

  • Ségrégation urbaine. Classes sociales et équipements collectifs en région parisienne, Paris, Anthropos, 1986 (en collaboration avec Edmond PRÉTECEILLE et Paul RENDU).

Articles dans des revues scientifiques

Michel Pinçon

  • « Politique du logement et classes sociales », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 2, no 2, 1978.
  • « Distinction et société », La Pensée, juillet 1980, no 213-214.
  • « Habitat et modes de vie : la cohabitation des groupes sociaux dans un ensemble HLM », Revue française de sociologie, vol. XXII, no 4, octobre-décembre 1981, p. 523-547.
  • « La cohabitation des Français et des immigrés dans les HLM », Société française, no 7, mai 1983, p. 49-54.
  • « Un patronat paternel », Actes de la recherche en sciences sociales, no 57-58, juin 1985, p. 95-102 (en collaboration avec Paul RENDU).
  • « Un ouvrier désenchanté », Actes de la recherche en sciences sociales, no 62-63, juin 1986, p. 93-99 (en collaboration avec Paul RENDU).
  • « Autoproduction, sociabilité et identité dans une petite ville ouvrière », Revue française de sociologie, vol. XXVII, no 4, octobre-décembre 1986, p. 629-653.

Monique Pinçon-Charlot

  • « La dérogation comme phénomène idéologique : sa représentation dans le journal Le Monde », Espaces et Sociétés, no 20-21, mars-juin 1977, p. 67-84.
  • « Distance spatiale, distance sociale aux équipements collectifs en Île-de-France : des conditions de la pratique aux pratiques », Revue française de sociologie, vol. XXIII, no 4, octobre-décembre 1982, p. 667-696 (en collaboration avec Paul RENDU).
  • « Les femmes d’Île-de-France dans l’espace des équipements collectifs. Des inégalités cumulées », Économie et Statistique, no 62, Insee, janvier 1984, p. 51-70 (en collaboration avec Paul RENDU).
  • « Enseigner la musique ? L’exemple d’un conservatoire municipal », Les Cahiers de l’animation, no 51, juin 1985, p. 13-31 (en collaboration avec Yves GARNIER, musicien).
  • « Le logement des hauts fonctionnaires : qualités des espaces et prestige des Corps », Aspects économiques de l’Île-de-France, Insee, mai 1987, p. 15-22 (en collaboration avec Paul RENDU).
  • « Des hauts fonctionnaires face aux enjeux scolaires de leurs enfants », Revue française de pédagogie, no 83, avril 1988, p. 51-56 (en collaboration avec Paul RENDU).

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

  • « Classes moyennes, enjeux culturels et trajectoires sociales », Les Cahiers de l’animation, no 5, décembre 1985, p. 3-12.
  • « La bourgeoisie dans ses quartiers », Données sociales Île-de-France, Insee, 1989, p. 89-93.
  • « Le nom de la lignée comme garantie de l’excellence sociale », Ethnologie française, no 1, 1990, p. 91-97.
  • « Institutions statistiques et nomenclatures socioprofessionnelles. Essai comparatif : Royaume-Uni, Espagne, France », Revue française de sociologie, vol. XXXII, no 1, 1991, p. 29-59 (en collaboration avec Bruno DURIEZ et Jacques ION).
  • « Pratiques d’enquête dans l’aristocratie et la grande bourgeoisie : distance sociale et conditions spécifiques de l’entretien semi-directif », Genèses, no 3, mars 1991, p. 120-133.
  • « Pouvoir social et pouvoir sur l’espace. Contribution à une sociologie de la grande bourgeoisie », La Pensée, no 290, novembre-décembre 1992, p. 75-84.
  • « Des difficultés de la recherche dans les classes dominantes : de l’objet impossible au sujet manipulé », Journal des anthropologues, no 53-55, 1993, p. 29-36.
  • « L’aristocratie et la bourgeoisie au bord de la mer : la dynamique urbaine de Deauville », Genèses, no 16, juin 1994, p. 69-93.
  • « La chasse au son de la trompe : contrainte cynégétique et ferveur musicale », Ethnologie française, vol. 24, no 4, octobre-décembre 1994, p. 751-763.
  • « De l’espace social à l’espace urbain », Annales de la recherche urbaine, no 64, novembre 1994, p. 50-53.
  • « Aristocratie et grande bourgeoisie : peut-on parler de “tribus” à propos des beaux quartiers ? », Sciences humaines, no 37, mars 1994, p. 26-29.
  • « Propriété individuelle et gestion collective : les lotissements chics », Annales de la recherche urbaine, no 65, décembre 1994, p. 35-46.
  • « Aises et malaises du chercheur : considérations sur l’enquête sociologique dans les beaux quartiers », L’Homme et la Société, no 116, avril-juin 1995, p. 19-29.
  • « Le poids de l’héritage », Informations sociales, no 67, 1998, p. 96-101.
  • « La finance en famille », Science et Vie, novembre-décembre 1998, p. 62-67.
  • « Les beaux quartiers convoités », Universalia 2000, Encyclopædia Universalis, Paris, 2000, p. 273-276.
  • « Les nuits de Paris », Annales de la recherche urbaine, no 87, septembre 2000, p. 15-54.
  • « Paris, une mosaïque sociale menacée », Mouvements, no 15-16, mai-juin 2001, p. 215-217.
  • « La mosaïque parisienne : le cas de la Goutte d’Or », Sciences humaines, hors-série, no 33, juin-août 2001, p. 50-53.
  • « Monsieur le Professeur », Sciences humaines, hors-série, « L’œuvre de Pierre Bourdieu », 2002, p. 36-39.
  • « Les nouveaux entrepreneurs et la naissance de leur vocation », Problèmes économiques, no 2765, La Documentation française, 12 juillet 2002.
  • « Sociologie et ethnologie. Le cas de la chasse à courre », Awal, cahier d’études berbères, « L’autre Bourdieu », no 27-28, 2003, p. 219-226.
  • « Luxe, calme et pauvreté : la bourgeoisie dans ses quartiers », Annales de la recherche urbaine, no 93, mars 2003, p. 71-76.
  • « De la porte de Clignancourt à la celle de La Chapelle : une promenade sociologique », Urbanisme, no 333, novembre-décembre 2003, p. 70-72.
  • « Un deuil en travail : sur les hommages à Pierre Bourdieu », Mouvements, no 35, septembre-octobre 2004, p. 151-154.
  • « Ce que ça fait d’être riche », Sciences humaines, octobre 2006, p. 26-29.
  • « Dans les beaux quartiers, rue du Faubourg-Saint-Honoré », Ethnologie française, numéro spécial, « Le Paris des ethnologues », juillet 2012, p. 451-452.
  • « Social power and power over space », International Journal of Urban and Regional Research, vol. 42, no 1, janvier 2018, p. 115-125 (traduction de Loïc Wacquant).

Filmographie

  • Vacances en Ré, documentaire réalisé par Emmanuel DESCOMBES, avec notre collaboration pour le synopsis, qui met en scène les différences et les inégalités sociales sur l’île de Ré pendant les vacances du mois d’août. Diffusé sur France 5 les 17 avril et 2 mai 2003.
  • L’Équipage, feuilleton documentaire réalisé par Antoine ROUX à partir de notre livre La Chasse à courre. Cinq épisodes diffusés sur Arte du 6 au 10 novembre 2003.
  • Silence dans la vallée, documentaire réalisé par Marcel TRILLAT avec notre collaboration et diffusé sur France 2 le 4 octobre 2007.
  • Voyage dans les ghettos du Gotha, documentaire réalisé par Jean-Christophe ROSÉ et diffusé sur France 3 le 8 octobre 2008. Ce documentaire a fait l’objet d’un entretien avec Angèle CHRISTIN et Paul PASQUALI, publié dans Revue de synthèse, tome 132, 6e série, no 3, 2011, p. 401-410.
  • Au bonheur des riches, documentaire en deux parties réalisé par Antoine ROUX et diffusé le 1er octobre 2013 sur France 2.
  • À demain mon amour, réalisé par Basile CARRÉ-AGOSTINI, et dont la sortie en salles de cinéma est prévue à l’automne 2021. Ce film est consacré à notre couple dans son triple engagement amoureux, sociologique et politique. Pas de discours figés depuis un fauteuil, le message du bonheur partagé est filmé à partir de notre vie quotidienne dans laquelle nos passions et nos convictions tentent de s’épanouir dans une liberté sociale et positive. La confiance et la solidarité ont des effets démultiplicateurs sur l’énergie et l’enthousiasme.

Exposition

  • Bienvenue chez les riches, réalisée en 2019 par Étienne LÉCROART sous la direction de Raphaële PERRET, avec la collaboration de Julie PAGIS, Juliette SALIQUE et Miguel CLEMENTE pour les Éditions 6 pieds sous terre qui ont financé ce travail avec Colères du présent et son président François Annycke.

Jeu de société

  • Kapital. Qui gagnera la guerre des classes ? Dessins d’Étienne LÉCROART, La Ville brûle, Montreuil, 2019.